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 ** Texte TEI lite UFT 8, segmenté, 3/09/2003 
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<title>Artamène ou le Grand Cyrus</title>
<author>Scudéry, Madeleine (1608-1701)</author>
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<resp>numérisation par </resp>
<name>Claude Bourqui et Alexandre Gefen</name>
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<date>1656</date>
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<distributor>Projet Cyrus</distributor>
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<addrLine>Université de Neuchâtel, Avenue du 1er mars, 26, Neuchâtel, 2000, CH</addrLine>
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Le texte numérisé est celui de la deuxième édition, réputé identique à l'édition originale.
</p>
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Seule diffère la pagination. La présentation des volumes se distingue par une typographie différente (qui permet la réduction de plusieurs milliers de pages) et par l'absence de gravures autres que les frontispices de chaque volume.
</p>
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<editor>Bourqui C. et Gefen, A.</editor>
<title>Artamène ou le grand Cyrus</title>
<title type="sub">Dédié à Madame la duchesse de Longueville</title>
<author>Scudéry, Georges</author>
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<pubPlace>Paris</pubPlace>
<publisher>Augustin Courbé</publisher>
<date>1656</date>
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Les privilèges n'ont pas été conservés.
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Les doubles espaces n'ont pas été conservées.
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<date>1656</date>
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<language id="FR" usage="100">Français.</language>
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<name>AG<date>01/07/2003&gt;</date>
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<div0 type="partie" id="page_CYRUS01" n="I">
<head type="epitre" n="Epitre dédicatoire à Mme la Duchesse de Longueville placée en tête du 1er volume">
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_1" n="V01-I001"/>
A MADAME
<lb/>LA DUCHESSE
<lb/>DE LONGUEVILLE.
<lb/>MADAME,
<lb/>Un des plus Grands et des plus sages Princes de toute l'Asie, va demander Audience, à une des plus Grandes et des plus sages Princesses de toute l'Europe. Ce Vainqueur de la moitié du Monde, qui croit avécque raison que Vostre Altesse seroit digne de le commander tout entier : vient mettre à vos pieds ses Palmes et ses Trophées, et advoüer ingenûment, qu'il a moins conquesté de Sceptres et de Couronnes, que vous ne meritez d'en avoir. 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_2" n="V01-I002"/>Il a sçeu que vous n'avez pas autrefois dénié vostre Glorieuse protection à un Prince déguisé : si bien qu'estant déguisé et Prince ; et Prince incomparablement plus fameux que l'autre, il a creû qu'il pouvoit aspirer au mesme honneur. Il a creû, dis-je, que puis que vous aviez en suitte escouté favorablement la Mort de Cesar, vous souffririez bien la vie de Cyrus : et que vous luy permettriez de se faire revoir à tout l'Univers, avec plus d'éclat et plus de splendeur, qu'il n'en avoit en montant aut Throsne des Rois d'Assirie, veû la splendeur et l'éclat qui rejalira sur luy de vostre illustre Nom, si vous agreez qu'il le mesle parmy ses Lauriers, et qu'il le porte par toute la Terre. Il sçait bien, Madame, qu'en pretendant à cette gloire, son ambition est extréme : Mais qui doit estre hardy, si ce ne sont les Conquerans ? Et que n'entreprennent point ces heureux Temeraires, que la Fortune favorise ? Et puis il est certain que peu de Rois l'ont égalé : et que si Alexandre mesme à eu depuis sa valeur et son esprit, il n'a pas eu sa sagesse et sa temperance. En un mot, il a esté seul 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_3" n="V01-I003"/>de qui l'on puisse dire comme de Vostre Altesse, qu'il avoit toutes les vertus et pas un defaut. Aussi comme un des plus celebres Escrivains de toute l'Antiquité, en a fait l'exemple de tous les Princes, vous serez un jour, si j'ay l'adresse de Xenophon, et si la Posterité vous rend justice, l'exemple de toutes les Princesses. Cette glorieuse conformité, que l'on voit entre un Heros et une Heroïne, me fait esperer qu'il sera bien reçeu de vous : et que vous connoistrez que si parmy tant de Personnes illustres qui sont au Monde, il n'a eu pour objet que vous seule, c'est parce que les Persans n'adorent que le Soleil. Icy Madame, comme j'ay l'honneur d'estre l'Interprete de ce Prince, et de vous parler pour luy ; il ne me sera pas difficile de faire voir que ma comparaison est juste : que le mesme éclat que ce grand Astre a dans les Cieux, vouz l'avez dans cette Cour : et que vous estes comme luy toute couverte de rayons, et toute brillante de lumiere. En effet, si l'on regarde la haute Naissance de Vostre Altesse, quelle splendeur n'y verra t'on pas ? Ce ne sont que Throsnes ; que 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_4" n="V01-I004"/>Sceptres ; et que Couronnes ; et cette longue suitte de Rois dont vous descendez, vous couvre d'un si grand éclat, qu'il en est presque inaccessible. Que si du Sang Royal de Bourbon, nous passons au noble Sang de Montmorency, dont est la Princesse adorable qui vous a donné la vie, et dont les rares qualitez donnent de l'admiration à toute la Terre, et vous donnent encore un nouveau lustre : nous verrons autant de Heros, que nous aurons veû de Monarques : et nous verrons aussi la Grandeur de cette illustre Maison, plus ancienne que la Monarchie Françoise. Mais Madame, je ne juge pas qu'il soit à propos de vous arrester plus long temps parmy ces magnifiques Mausolées de Rois, de Princes, de Connestables, et d'Admiraux : Que si pour vous en esloigner, et pour passer de ces Grands Morts, au plus Grand de tous ceux qui vivent, l'on regarde celuy que toute l'Europe regarde avec estonnement : de quelle gloire ne brillera pas Vostre Altesse, lors qu'on la verra digne Soeur d'un Prince tout couvert de Palmes et de Lauriers ? et pour lequel l'eloquence la plus haute et la 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_5" n="V01-I005"/>plus sublime est basse et rampante, quand elle ose entreprendre de le loüer. La Grece qui nomma autrefois un de ses Capitaines LE PRENEUR DE VILLES, auroit esté obligée d'aller plus loing de la moitié pour nostre Heros : et de le nommer LE PRENEUR DE VILLES, et LE GAGNEUR DE BATAILLES. Ainsi Madame, estre digne Soeur d'un Frere tel que le vostre, c'est estre tout ce qu'on peut estre ; et plus que personne n'a jamais esté ; et que personne ne sera jamais. Que si des vertus Militaires, nous passons aux vertus paisibles, et du brillant éclat des Armes, au pompeux éclat de la Pourpre ; de quel nouveau lustre ne vous verra t'on pas reluire, pour estre encore Soeur d'un autre Prince dont le merite est aussi grand que sa condition ? et pour qui Rome mesme, n'a que des honneurs trop bas : soit que l'on considere la Grandeur de sa Naissance ; soit que l'on regarde la grandeur de son Esprit, ou celle de ses hautes et genereuses inclinations. Mais si Vostre Altesse a eu pour Ancestres des Rois et des Heros, et si elle à pour Freres des Heros 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_6" n="V01-I006"/>dignes d'estre Rois ; elle a encore pour Mary un Prince si illustre par sa Condition, et si considerable par ses rares qualitez, que soit que l'on vous regarde comme Fille, comme Soeur, ou comme Femme, l'on vous voit tousjours, comme je l'ay dit, toute couverte de splendeur, de rayons, et de lumiere. En effect, ce Grand Prince qui conte parmy ses Devanciers le Restaurateur de l'Estat, seroit capable de l'estre luy mesme, veû les grandes choses qu'il a faites ; et l'invincible Comte de Dunois ne fit rien qu'il ne peust faire par son courage et par son esprit. Mais Madame, je n'oserois toucher davantage, à une Matiere si precieuse, ce seroit entreprendre sur le fameux Autheur de la Pucelle, qu'un si noble travail regarde : et il est juste de ne luy oster pas ce Marbre et ce Jaspe, qu'il mettra mieux en oeuvre que moy : et dont il fait un Monument eternel, à la gloire de vos Altesses. Et puis à dire les choses comme elles sont, ce n'est pas seulement de ces lumieres empruntées dont on vous voit briller, comme en brillent tous les Astres inferieurs, qui prennent leur éclat d'un plus grand Astre : Vous 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_7" n="V01-I007"/>avez des rayons et des clartez, que vous ne prenez que de vous mesme : et des splendeurs qui vous sont essencielles comme celles du Soleil. Mais des splendeurs si éclatantes, qu'aupres d'elles toutes lumieres, tous rayons, toutes clartez, et toutes splendeurs, ne sont qu'ombres et que tenebres. La beauté mesme que vous possedez au souverain degré, elle que le plus Grand Homme de l'Eglise Greque n'a pas craint de nommer SPLENDEUR CELESTE : et un autre encore plus hardy, RAYAON DE LA DIVINITÉ ; n'est pas ce que vous aves de plus merveilleux, quoy qu'elle soit l'objet de la merveille de tout le monde. L'on en voit sans doute en Vostre Altesse, l'idée la plus parfaite qui puisse tomber sous la veuë : soit pour la taille qu'elle à si belle et si noble ; soit pour la majesté du port ; soit pour la beauté de ces cheveux, qui effacent les rayons de l'Astre avec lequel je vous compare ; soit pour l'éclat et pour le charme des yeux ; pour la blancheur et pour la juste proportion de tous les traits ; et pour cét air modeste et galant tout ensemble, qui est 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_8" n="V01-I008"/>l'ame de la beauté, et que vos Miroirs vous feront bien mieux voir que mes paroles. Mais apres tout Madame, l'oseray je dire, et me pourra t'on croire si je le dis ? Vostre Esprit est encore plus beau que vostre visage : et c'est par luy principalement, que ma comparaison du Soleil est juste. En effet ce Grand Esprit a des clartez qui nous ébloüissent : il brille, et brille tousjours : ses rayons percent l'obscurité des choses les plus cachées : il penetre tout ; il voit tout ; il connoist tout ; et rien ne se dérobe à sa veüe. Mais il ne voit et ne connoist pas seulement les belles choses, car il les produit luy mesme : les Fleurs qui sont le plus bel Ouvrage du Soleil, cedent à celles de l'eloquence naturelle qui brille en tout ce qu'on vous entend dire ; et l'Or, les Perles, les Rubis, les Esmeraudes, les Diamans, et toutes les autres Pierreries, qui sont ses derniers Chefs-d'oeuvres ; n'ont rien de si éclatant ny de si precieux, que vos paroles et vos pensées. Cependant le mesme avantage qu'a vostre beauté, sur toutes les autres beautez, et vostre esprit sur vostre visage, 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_9" n="V01-I009"/>vostre jugement l'a sur vostre esprit. C'est un Monarque qui regne Souverainement : qui regle toutes vos actions, à l'infaillible Compas de la raison : et qui agit en vous avec tant d'ordre et tant de justesse, que le cours du Soleil dont je vous parle, n'est pas plus justement reglé. Ouy Madame, le plus grand Roy de la Terre, pourroit se reposer sur la prudence de vostre Altesse, de la conduite de tous ses Estats : et tant qu'elle veilleroit à cette conduite, il pourroit dormir en assurance, quelque tempeste qui peut s'eslever contre luy. Toutefois je n'en demeure pas encore là : et je descouvre quelque chose du plus éclatant en vous, que tout ce que j'ay dit jusques icy. C'est la Grandeur de vostre Ame, qui non plus que le Soleil ne voit rien au monde qui ne soit au dessous d'elle. Cette Grande Ame, dis-je, qui est au dessus des foudres et des orages : et qui demeure ferme et tranquile, lors que tout est en trouble et en agitation. Mais quelques belles que soient toutes vos hautes et genereuses inclinations, elles ne paroissent presque plus, dés qu'on voit paroistre la 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_10" n="V01-I010"/>pureté de cette Grande Ame, c'est à dire le plus parfait Ouvrage de la Nature et de la Vertu. Elle a moins de taches que le Soleil : elle passe comme les rayons de ce bel Astre, sur la corruption de la Terre sans s'y alterer : elle ne change jamais non plus que luy : elle ne quitte non plus sa routte, que le Soleil quitte la sienne : et elle ne s'arreste non plus dans le chemin de la Gloire, que cét Astre si éclatant dans son chemin ordinaire : allant tousjours de perfection en perfection, sans retrograder jamais, non plus que l'Astre dont je parle. Iray je encore plus loing que tout cela ? et finiray je le dénombrement de vos vertus, par la Reine de toutes les vertus ? Je veux dire cette haute pieté, dont vous faites une profession si publique et si exacte ; que vous vous en départez moins que le Soleil ne se départ des premiers ordres qu'il a reçeus de l'Eternelle puissance qui fait agir son Corps et vostre Ame. Enfin Madame, Cyrus vous voyant tant au dessus de tout l'Univers ; Vous voyant, dis-je, si brillante et si lumineuse ; Vous voyant 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_11" n="V01-I011"/>unique comme le Soleil ; et voyant que s'il est nuit où il n'est pas, le jour n'est beau qu'ou vous estes : suivant la Religion de son Païs, il se prosterne devant vous : et cét illustre Persan vous prenant pour ce Grand Astre qu'il adore, s'offre luy mesme à Vostre Altesse, avec tout le zele et tout le respect qu'il croit devoir à la Divinité visible. Voila Madame, ce que j'avois à vous dire, pour le Vainqueur de l'Asie.
Mais si apres vous avoir parlé pour luy, j'ose vous parler pour moy, j'advoüeray franchement à Vostre Altesse, qu'encore que toute la France ait assez bien reçeu mon Illustre Bassa, et que les Nations Estrangeres l'ayent traduit en leur Langue, je ne laisse pas de craindre pour Artamene. Car enfin vous estes sans doute capable de voir, ce que mille autres ne verroient pas : et vous découvrirez peut-estre des deffauts dans mon Ouvrage, qui ne seront aperçeus que de vous seule. Il est vray que si la sublimité de vostre esprit me fait peur, vostre extréme bonté 
<pb id="page_epitre_dedicatoire_volume1_12" n="V01-I012"/>me r'assure : et me fait mesme esperer que vous recevrez favorablement, ce que vous presente avec toute l'humilité possible,
<lb/>MADAME,
<lb/>De Vostre Altesse,
<lb/>Le tres humble et tres obeïssant Serviteur,
<lb/>DE SCUDERY.
</head>
<head type="avertissement" n="Avertissement au lecteur placé en tête du 1er volume">
<pb id="page_au_lecteur_volume1_1" n="V01-A001"/>
<lb/>
<hi rend="italic">AU LECTEUR.
<lb/>Le Heros que vous allez voir, n'est pas un de ces Heros imaginaires, qui ne sont que le beau songe d'un homme esveillé, et qui n'ont jamais esté en l'estre des choses. C'est un Heros effectif : mais un des plus Grands dont l'Histoire conserve le souvenir : et dont elle ait jamais consacré la memoire immortelle, à la Glorieuse Eternité. C'est un Prince que l'on a proposé pour Exemple à tous les Princes : ce qui fait bien connoistre qu'elle estoit la vertu de Cyrus : puis qu'un Grec à pû se resoudre de loüer tant un Persan ; de faire tant d'honneur à une Nation qui estoit ennemie irreconciliable de la sienne ; et contre laquelle Xenophon avoit fait luy mesme de si belles actions. Enfin Lecteur, c'est un homme dont les Oracles avoient parlé comme d'un Dieu, tant ils en avoient promis de merveilles : et dont les Prophetes ont plustost fait des Panegyriques que des Predictions : tant ils en ont avantageusement parlé, et tant ils ont eslevé la gloire de cét invincible Conquerant. Je vous dis tout cecy Lecteur, pour vous faire voir que si j'ay nommé mon Livre LE GRAND CYRUS, la vanité 
<pb id="page_au_lecteur_volume1_2" n="V01-A002"/>ne m'a pas fait prendre ce superbe Titre : que par ce mot de Grand, je n'ay rien entendu qui me regarde, comme il vous est aisé de le connoistre : puis qu'effectivement ce Prince dont j'ay fait mon Heros, a esté le plus grand Prince du monde : et que l'Histoire l'a nommé Grand comme moy, et pour ses hautes vertus, et pour le distinguer de l'autre Cyrus, qu'elle a appellé le moindre. Au reste Lecteur, je me suis si bien trouvé des regles que j'ay suivies dans mon Illustre Bassa, que je n'ay pas jugé que je les deusse changer, en composant ce second Roman : de force que pour ne redire pas deux fois les mesmes choses, c'est à la Preface de ce premier que je vous renvoyé, si vous voulez voir l'ordre que je suy en travaillant sur ces matieres. Je vous diray donc seulement que j'ay pris et que je prendray tousjours pour mes uniques Modelles, l'immortel HELIODORE, et le Grand URFÉ, Ce sont les seuls Maistres que j'imite, et les seuls qu'il faut imiter : car quiconque s'écartera de leur route, s'égarera certainement, puis qu'il n'en est point d'autre qui soit bonne : que la leur au contraire est assurée : et qu'elle mene infailliblement où l'on veut aller : je veux dire Lecteur, à la Gloire. Comme Xenophon à fait de Cyrus l'exemple des Rois, j'ay tasché de ne luy faire rien dire ny rien faire qui fust indigne d'un homme si accomply, et d'un Prince si eslevé : que si je luy ay donné beaucoup d'amour, l'Histoire ne luy en à guere moins donné que moy : la luy ayant fait tesmoigner mesme apres la mort de sa femme : puis que pour faire voir combien il en estoit touché, il ordonna un deüil public d'un an par tout son Empire. Et puis, lors que l'amour est innocente, comme 
<pb id="page_au_lecteur_volume1_3" n="V01-A003"/>la sienne l'estoit, cette noble passion est plustost une vertu qu'une foiblesse : puis qu'elle porte l'ame aux grandes choses, et qu'elle est la source des actions les plus heroïques. J'ay engagé dans mon Ouvrage presque toutes les Personnes illustres, qui vivoient au Siecle de mon Heros : et vous verrez, tant dans ces deux Parties que dans toutes les autres jusques à la Conclusion ; que je suy quasi par tout Herodote, Xenophon, Justin, Zonare, et Diodore Sicilien. Vous pourrez, dis-je, voir qu'encore qu'une Fable ne soit pas une Histoire, et qu'il suffise à celuy qui la compose de s'attacher au vray-semblable, sans s'attacher toujours au vray : neantmoins dans les choses que j'ay inventées, je ne suis pas si esloigné de tous ces Autheurs, qu'ils le sont tous l'un de l'autre. Car par exemple, Herodote décrit la guerre des Scithes, dont Xenophon ne parle point : et Xenophon parle de celle d'Armenie, dont Herodote ne dit pas un mot. Ils renversent de mesme l'ordre des guerres dont ils conviennent ensemble : car celle de Lydie precede celle d'Assirie dans Herodote : et celle d'Assirie precede celle de Lydie dans Xenophon. L'un parle de la Conqueste de l'Egypte, l'autre n'en fait mention aucune : l'un fait exposer Cyrus en naissant, l'autre oublie une circonstance si remarquable : l'un met l'Histoire de Panthée, l'autre n'en parle en façon du monde : l'un le fait mourir encore assez jeune, l'autre fort vieux : l'un dans une Bataille, l'autre dans son lict : toutes choses directement opposées. Ainsi j'ay suivy tantost l'un et tantost l'autre, selon qu'ils ont esté plus ou moins propres à mon dessein : et quelquefois 
<pb id="page_au_lecteur_volume1_4" n="V01-A004"/>suivant leur exemple, j'ay dit ce qu'ils n'ont dit ny l'un ny l'autre : car apres tout, c'est une Fable que je compose, et non pas une Histoire que j'écris. Que si cette raison ne satisfait pas pleinement les scrupuleux, ils n'ont qu'à s'imaginer pour se mettre l'esprit en repos, que mon Ouvrage est tiré d'un vieux Manuscrit Grec d'Egesippe, qui est dans la Bibliotheque Vaticane : mais si precieux et si rare, qu'il n'a jamais esté imprimé, et ne le sera jamais. Voila Lecteur, tout ce que j'avois à vous dire.</hi>
</head>
<div1 id="page_CYRUS0101" type="livre" n="premier">
<div2 id="page_CYRUS010101" type="sequence" n="Incendie de Sinope">
<p>
<pb id="page_1" n="V01-P005"/>L'embrazement de la Ville de Sinope estoit si grand, que tout le Ciel ; toute la Mer ; toute la Plaine ; et le haut de toutes les Montagnes les plus reculées, en recevoient une impression de lumiere, qui malgré l'obscurité de la nuit, permettoit de distinguer toutes choses. Jamais objet ne fut si terrible que celuylà : l'on voyoit tout à la fois vingt Galeres qui brusloient dans le Port ; et qui au milieu de l'eau dont elles estoient si proches, ne laissoient pas de pousser des flames ondoyantes jusques aux nuës. Ces flames estant agitées par un vent assez impetueux, se courboient quelquefois 
<pb id="page_2" n="V01-P006"/>vers la plus grande partie de la Ville, qu'elles avoient desja toute embrazée ; et de laquelle elles n'avoient presque plus fait qu'un grand bûcher. L'on les voyoit passer d'un lieu à l'autre en un moment ; et par une funeste communication, il n'y avoit quasi pas un endroit en toute cette déplorable Ville, qui n'esprouvast leur fureur. Tous les cordages, et toutes les voilles, des Vaisseaux et des Galeres, se destachans toutes embrazées, s'eslevoient affreusement en l'air, et retomboient en estincelles, sur toutes les maisons voisines. Quelques unes de ces maisons estant desja consumées, cedoient à la violence de cét impitoyable vainqueur ; et tomboient en un instant, dans les Ruës et dans les Places, dont elles avoient esté l'ornement. Cette effroyable multitude de flames, qui s'élevoient de tant de divers endroits ; et qui avoient plus ou moins de force, selon la matiere qui les entretenoit, sembloient faire un combat entr'elles, à cause du vent qui les agitoit ; et qui quelques-fois les confondant et les separant, sembloit faire voir en effet, qu'elles se disputoient la gloire de destruire cette belle Ville. Parmy ces flames esclattantes, l'on voyoit encore des tourbillons de fumée, qui par leur sombre couleur adjoustoient quelque chose de plus terrible, à un si espouvantable objet : et l'abondance des estincelles, dont nous avons desja parlé, retombant à l'entour de cette Ville, comme une gresle enflamée, faisoit sans doute que l'abord en estoit affreux. Au milieu de ce grand desordre, et tout au plus bas de la Ville, 
<pb id="page_3" n="V01-P007"/>il y avoit un Chasteau, basty sur la cime d'un grand Rocher qui s'avançoit dans la Mer, que ces flames n'avoient encore pû devorer : et vers lequel toutefois, elles sembloient s'eslancer à chaque moment, parce que le vent les y poussoit avec violence. Il paroissoit que l'embrazement devoit avoir commencé par le Port ; puis que toutes les maisons qui le bordoient, estoient les plus allumées, et les plus proches de leur entiere ruine, si toutefois il estoit permis de mettre quelque difference, en un lieu où l'on voyoit esclater par tout, le feu et la flame. Parmy ces feux et parmy ces flames, l'on voyoit pourtant encore quelques Temples et quelques maisons, qui faisoient un peu plus de resistance que les autres ; et qui laissoient encore assez voir de la beauté de leur structure, pour donner de la compassion, de leur inevitable ruine. Enfin ce terrible Element détruisoit toutes choses ; ou faisoit voir ce qu'il n'avoit pas encore détruit, si proche de l'estre ; qu'il estoit difficile de n'estre pas saisi d'horreur et de pitié, par une veuë si extraordinaire et si funeste. Ce fut par cét espouvantable objet, que l'amoureux Artamene (apres estre sorty d'un valon, tournoyant et couvert de bois, à la teste de quatre mille hommes) fut estrangement surpris. Aussi en parut-il si estonné, qu'il s'arresta tout d'un coup : et sans sçavoir si ce qu'il voyoit estoit veritable ;et sans pouvoir mesme exprimer son estonnement, par ses paroles ; il regarda cette Ville ; il regarda le Port ; il jetta les yeux sur cette Mer, qui paroissoit toute embrazée, 
<pb id="page_4" n="V01-P008"/>par la reflexion qu'elle recevoit des Nuës, que ce feu avoit toutes illuminées ; il regarda la Plaine et les Montagnes ; il tourna ses yeux vers le Ciel ; et sans pouvoir ny parler, ny marcher, il sembloit demander à toutes ces choses, si ce qu'il voyoit estoit effectif, ou si ce n'estoit point une illusion. Hidaspe, Chrisante, Aglatidas, Araspe, et Feraulas, qui estoient les plus proches de luy, regardoient cét embrazement, et n'osoient regarder Artamene ; qui poussant enfin son cheval sur une petite eminence, où ils le suivirent ; vit et connut si distinctement, que cette Ville qui brusloit, estoit celle-là mesme qu'il pensoit venir surprendre cette nuit, par une intelligence qu'il y avoit, afin d'en tirer sa Princesse, que le Roy d'Assirie y tenoit captive ; que tout d'un coup s'emportant avec une violence extréme ; Quoy injustes Dieux, s'écria t'il, il est donc bien vray que vous avez consenti à la perte de la plus belle Princesse qui fut jamais ? et que dans le mesmne temps que je croyois sa liberté infaillible, vous me faites voir sa perte indubitable ? En disant cela il s'avança encore un peu davantage : et n'estant suivi que de Chrisante et de Feraulas, Helas mes Amis (leur dit il en commençant de galoper, et commandant que tout le suivist) quel pitoyable destin est le mien, et à quel effroyable spectacle m'a t'on amené ? Allons du moins, allons mourir dans les mesmes flames, qui ont fait perir nostre illustre Princesse. Peut-estre (poursuivoit il en luy mesme) que ces flames que je voy, viennent d'achever de reduire en cendre, 
<pb id="page_5" n="V01-P009"/>mon adorable Mandane. Mais que dis-je, peut-estre ? Non, non, ne mettons point nostre malheur en doute, il est desja arrivé ; et les Dieux n'ont pas permis un si grand embrazement pour la sauver. S'ils eussent voulu ne la perdre pas, ils auroient souslevé les vagues de la Mer, pour esteindre ces cruelles flames, et ne l'auroient pas mise en un si grand danger. Mais helas ! s'écrioit il, injuste Rival, n'as tu point songé à ta conservation plustost qu'à la sienne, et n'as tu point causé sa perte par ta lascheté ? Si je voyois ma Princesse (adjoustoit il en se tournant vers Chrisante) entre les mains d'un Prince, à la teste de cent mille hommes, et que ce Prince la voulust sacrifier à mes yeux, je ne serois pas si desesperé, j'aurois un ennemy que je pourrois du moins attaquer, si je ne le pouvois vaincre : Mais icy, je n'ay rien à faire, qu'à m'aller jetter dans ces mesmes flames, qui ont desja confumé ma Princesse. En disant cela, il s'avançoit encore davantage : et apres avoir esté quelque temps sans parler ; Ha Ciel ! (s'ecrioit il tout d'un coup, voyant qu'il n'y avoit que Chrisante qui le peust entendre) ne seroit-je point la cause de la mort de ma Princesse ? n'est-ce point pour l'amour de moy qu'elle a elle mesme embrazé cette Ville, plustost que de manquer de fidelité, au malheureux Artamene ? Ha Dieu ! s'il est ainsi, je suis digne de mon infortune ; et je merite tous les maux que je ressens. Chrisante voyant qu'il avoit cessé de parler, s'approcha de luy, pour tascher de luy donner quelque legere consolation : mais Artamene 
<pb id="page_6" n="V01-P010"/>marchant tousjours ; et le regardant d'une maniere capable de donner de la compassion aux personnes les plus insensibles ; Non, non, luy dit-il, Chrisante, ce malheur n'est pas de ceux dont l'on peut estre consolé : et je n'ay qu'une voye à prendre, que je suivray sans doute bien tost. Ouy, Chrisante, j'auray du moins cette funeste consolation, que ce mesme feu qui a peut-estre bruslé ma Maistresse et mon Rival ; qui a confondu l'innocence et le crime ; et qui m'a privé tout ensemble, de l'objet de ma haine, et de celuy de mon amour, achevera encore de me détruire ; et meslera du moins mes Cendres, avec celles de mon adorable Princesse. en disant cela, il sembloit avoir toutes les marques d'un prochain desespoir sur le visage : sa voix avoit quelque chose de triste et de funeste : et toutes ses actions tesmoignoient assez, qu'il se preparoit à mourir. Cependant la pointe du jour venant à paroistre ; et l'approche du Soleil, diminuant quelque chose, de l'horreur de cét embrazement ; parce que la Mer, la Plaine, et les Montagnes, reprenoient une partie de leurs couleurs naturelles ; la face de cette funeste Scene, changea en quelque façon : et Feraulas vit presque en mesme temps deux choses, qu'il fit remarquer au mesme instant à son cher Maistre. Seigneur, luy dit-il, ne voyez vous pas en Mer, une Galere qui vogue, et qui semble faire beaucoup d'effort pour s'esloigner de cette malheureuse Ville ? Et ne voyez vous pas encore, comme quoy il semble que l'on ne songe qu'à esteindre 
<pb id="page_7" n="V01-P011"/>le feu qui s'approche de cette grosse Tour, qui est sur le portail du Chasteau, et que l'on abandonne tout le reste pour la conserver ! Je voy l'un et l'autre, respondit Artamene ; Je ne sçay, adjousta Chrisante, si ce n'est point une marque asseurée, que la Princesse n'a pas encore pery : puis qu'il peut estre, qu'elle est dans cette Galere, ou dans cette Tour, que les flames n'ont pas encore embrazée. Helas ! (s'escria tout d'un coup Artamene) s'il estoit ainsi, que je serois heureux, de pouvoir conserver quelque espoir ! Il s'approcha alors beaucoup plus prés de la Ville : et voyant effectivement qu'il y avoit plusieurs personnes qui taschoient d'empescher le feu d'approcher de cette Tour ; Travaille (s'écria t'il en redoublant sa course) trop heureux Rival ; travaille pour le salut de nostre Princesse : et sois asseuré si tu la peux sauver de ce peril, que je te pardonne tous les maux que tu m'as faits. Ce Prince ne demeuroit pourtant pas long temps dans un mesme sentiment : tantost il faisoit des voeux pour sa Maistresse : tantost des imprecations contre son Rival. Un moment apres, regardant cette Galere, et luy semblant y remarquer des femmes sur la poupe, il s'en resjoüissoit beaucoup : puis venant à songer que quand ce seroit sa Maistresse, elle seroit tousjours perduë pour luy ; il rentroit dans son desespoir. Apres venant à considerer cette Tour, que la Mer et les flames environnoient de toutes parts ; et venant à penser, que peut-estre sa Princesse estoit enfermée en ce lieu-là, il changeoit de sentimens tout 
<pb id="page_8" n="V01-P012"/>d'un coup ; et ces mesmes Troupes, qui estoient venuës pour détruire cette Ville, eurent commandement d'aider à en esteindre le feu. Artamene donc ne pouvant se resoudre de retourner sur ses pas, envoya Feraulas commander aux siens, de marcher en diligence, et de le suivre. Mais en approchant de Sinope, l'on sentoit un air si chaud et si embrazé ; et l'on entendoit un bruit si espouvantable, que tout autre qu'Artamene n'auroit jamais entrepris d'y aller. Le mugissement de la Mer ; le murmure du Vent ; le petillement de la flame, joint au bruit affreux, de la chutte des maisons entieres qui crouloient de fonds en comble ; et à toutes les plaintes, et à tous les cris que jettoient les mourants ; ou ceux que la peur d'une mort prochaine faisoit crier, causoient une confusion espouventable. De tous ces mugissemens, dis-je ; de tous ces murmures ; de tous ces cris ; de toutes ces chuttes de maisons, et de toutes ces plaintes, il se formoit un bruit si lugubre et si esclatant, que tous les Echos des Montagnes y respondans encore, en formoient une harmonie tres-funeste, s'il est permis d'appeller harmonie, un retentissement si rempli de confusion. Cela n'empescha pourtant pas Artamene de se faire entendre : car estant desja assez proche de la Ville, en un lieu où tous les siens l'avoient joint ; il se tourna vers eux, et leur dit avec une affection inconcevable ; Imaginez vous, mes Compagnons, que c'est moy qui suis dans cette Tour ; que c'est moy qui suis dans la necessité de perir, parmy les eaux, ou parmy 
<pb id="page_9" n="V01-P013"/>les flames ; et que c'est à moy enfin à qui vous allez sauver la vie. Ou pour mieux dire encore, imaginez vous que vostre Roy ; vostre Princesse ; vos Femmes ; vos Peres ; et vos Enfans ; sont enfermez dans cette Tour avec Artamene, et y vont perir ; afin qu'estans poussez par des sentimens si tendres, vous agissiez avec plus de courage, et avec plus de diligence. Il faut, mes Compagnons, il faut aujourd'huy faire, ce qui n'a peut-estre jamais esté fait : il faut perdre nos ennemis, et les sauver ; il faut les combattre d'une main, et les secourir de l'autre ; et bref il faut faire toutes choses pour conserver une Princesse, qui doit estre vostre Reine ; et qui merite de l'estre de toute la Terre. A ces mots, Chrisante, Araspe, Aglatidas, et Hidaspe, qui commandoient chacun mille hommes en cette occasion ; s'approcherent d'Artamene, pour recevoir ses derniers ordres : et Feraulas qui estoit l'Agent de l'entreprise, et celuy qui avoit intelligence dans Sinope ; et auquel Artucas avoit promis de livrer une des Portes de la Ville cette mesme nuit ; fut aussi de ce conseil : et ce fut luy qui dit qu'il ne faloit pas laisser d'agir de la mesme façon, que si cette Ville n'estoit pas embrazée : et qu'ainsi sans chercher d'autres expediens, il faloit sans doute marcher droit à la porte du Temple de Mars. Parce, dit il, que si par hazard cét embrazement n'a pas encore mis toute la Ville en confusion ; par tout autre lieu que par celuy-là, nous pourrions trouver de la resistance : la coustume estant mesme en de semblables rencontres, 
<pb id="page_10" n="V01-P014"/>de redoubler la Garde, de peur que l'incendie ne soit un artifice des ennemis, où au contraire nous sommes assurez de n'en trouver aucune par cét endroit : car si Artucas et les siens n'ont pas encore esté devorez par les flames, nous les trouverons prests à nous aider : et s'ils ont peri, aparemment nous ne trouverons là personne quï s'oppose à nostre passage. Cét aduis ayant esté trouvé raisonnable, ils resolurent apres, par quel lieu ils pourroient le plus commodément gagner le pied de la Tour : mais Aglatidas leur fit remarquer, que l'embrazement commençoit de diminuer du costé du Port ; parce que des Galeres et des Vaisseaux estans plustost consumez que des maisons, il faloit sans doute que le feu s'y esteignist plus tost qu'ailleurs ; et qu'ainsi il faloit prendre tout le long du Port ; afin de n'avoir presque plus à se garantir que d'un costé, et que par ce moyen, ils pourroient arriver avec assez de facilité au pied de la Tour. Artamene qui souhaittoit impatiemment d'y estre, ne voulut contredire à rien, de peur de les arrester davantage ; et se mit à marcher le premier ; commandant seulement aux siens, de crier par toute la Ville, qu'ils ne venoient que pour sauver la Princesse : afin que ce peuple entendant un Nom qui luy estoit si cher et si precieux, peust faire moins de resistance ; et mettre moins d'obstacle à leur dessein. Ils marcherent donc ; et Feraulas conduisant Artamene, (qui avoit mis pied à terre, aussi bien que tous ses Capitaines) à la porte du Temple de Mars ; ils y trouverent celuy qu'ils 
<pb id="page_11" n="V01-P015"/>cherchoient : qui desesperé qu'il estoit, qu'Artamene devst arriver ; (car la veüe de ce funeste embrazement, l'avoit beaucoup retardé) commençoit de ne songer plus qu'à se mettre à couvert de la violence des flames. Mais il n'eut pas plustost veû ceux qu'il attendoit, qu'il fit ouvrir la porte, où il estoit peu accompagné : parce que malgré luy, une grande partie des siens estoit allé voir en quel estat estoient leurs Maisons ; leurs Peres ; leurs Enfans ; ou leurs Femmes. Ils n'eurent donc aucune peine à se rendre Maistres de cette porte : mais ils en eurent bien davantage, à se garantir du feu qu'ils trouvoient par tout. Artamene en marchant dans ces Ruës toutes enflamées, fut plusieurs fois exposé, à se voir accabler par la chutte des maisons : et si cét objet luy avoit semblé terrible par le dehors de la Ville, il luy sembla espouvantable par le dedans. Ils marchoient l'espée à la main droite, et le bouclier à la gauche ; dont ils eurent plus de besoin de se servir pour repousser les charbons ardants qui tomboient de toutes parts sur leurs testes ; que pour recevoir les traits de leurs Ennemis. Ce n'est pas que d'abord l'arrivée d'Artamene ne redoublast les cris et l'estonnement, parmy ce qui restoit de personnes vivantes dans cette Ville : et que ce Heros n'en vist plusieurs, qui estans occupez à esteindre le feu de leurs propres logemens, ou à sauver leurs familles ; quittoient cét office charitable, pour tascher de se rassembler, et de faire quelque resistance. Mais ils ne trouvoient dans ce grand desordre, ny 
<pb id="page_12" n="V01-P016"/>armes, ny Chefs, ny compagnons capables de s'opposer à son passage. L'on voyoit en un lieu des gens qui abatoient leurs propres maisons, pour sauver celles de leurs voisins : l'on en voyoit d'autres qui jettoient ce qu'ils avoient de plus precieux par les fenestres, pour tascher d'en sauver au moins quelque chose : l'on voyoit des Meres, qui sans se soucier ny de meubles, ny de maisons, s'enfuyoient les cheveux desja à demy bruslez, avec leurs enfans seulement entre les bras : Enfin l'on voyoit des choses si pitoyables et si terribles tout ensemble ; que si Artamene n'eust pas esté emporté comme il l'estoit, par une passion violente ; il se fust arresté à chaque pas pour les secourir, tant ils estoient dignes de compassion, et tant il estoit sensible à leur misere. Cependant il avançoit tousjours : mais le bruit de sa venuë l'ayant pourtant devancé ; Aribée Gouverneur de Sinope, qui faisoit tous ses efforts, pour empescher que le feu ne gagnast la Tour, et qui occupoit en ce lieu, la meilleure partie de ce qui restoit de peuple et de soldats dans la Ville ; ne le sçeut pas plustost, qu'il se trouva dans une inquietude inconcevable ; et dans une incertitude, qu'on ne sçauroit exprimer : ne sçachant s'il devoit aller combattre, ou s'il devoit continuer de faire esteindre ce feu. Car, disoit il, que servira au Roy d'Assirie que je vainque, s'il est vaincu par les flames ? Mais que me servira t'il aussi à moy mesme d'esteindre ce feu, adjoustoit il, si je suis pris par Artamene ? moy qui suis son plus grand ennemy ; moy qui ay trahy le Roy mon Maistre ; 
<pb id="page_13" n="V01-P017"/>moy qui ay servi à l'enlevement de la Princesse sa Fille ; et qui ay fait revolter ses Peuples. Ha ! non non, combattons Artamene, qui est aussi redoutable au Roy d'Assirie, que le feu et que les flames : et songeons à nostre conservation, en pensant à celle d'autruy. En disant cela, il commanda à ceux qui esteignoient le feu, et qui par des machines dont ils se servoient, taschoient de luy couper chemin, en abatant les maisons voisines, où il s'estoit attaché ; de prendre des armes s'ils en avoient ; d'en aller chercher en diligence s'ils n'en avoient point ; ou de s'en faire de tout ce qu'ils rencontreroient ; et mesme du feu et des flames ; plustost que de ne le secourir pas. Apres donc qu'Artamene eut traversé une partie de cette Ville embrazée ; et qu'ayant marché tout le long du Port, il fut arrivé proche de la Tour ; il fut bien surpris de voir que personne ne travailloit plus pour esteindre le feu, et qu'Aribée s'avançoit pour le combattre. Quoy, s'écria-t'il, je viens pour esteindre ces flames, et ce sera moy qui empescheray qu'on ne les estéigne ? Ha ! non non, mes Compagnons, il ne le faut pas. En disant cela, il commanda à une partie de siens, de songer à faire ce que les autres ne faisoient plus ; pendant qu'il combatroit ceux qui sembloient en avoir envie. Comme il estoit en cét estat, et qu'il s'avançoit vers le gros, à la teste duquel estoit Aribée ; il leva les yeux vers le haut de la Tour : et y reconnut le Roy d'Assirie : qui par une action toute desesperée, sembloit n'avoir autre dessein, que de choisir s'il 
<pb id="page_14" n="V01-P018"/>se jetteroit dans les flames ou dans la Mer. Cette veuë ayant encore confirmé Artamene, dans la croyance que sa Maistresse n'estoit pas morte ; il redoubla les commandemens qu'il avoit desja faits, d'esteindre ce feu ; et marcha teste baissée vers ses Ennemis, qui venoient à luy, avec assez de resolution. Comme il fut proche d'eux, et qu'il reconnut distinctement qui estoit leur Chef ; Aribée, luy cria t'il, je ne viens pas aujourd'huy pour te combatre, et pour te punir : et il ne tiendra qu'à toy, que je n'obtienne ton pardon du Roy des Medes, si tu veux mettre les armes bas ; et m'ayder à, sauver ta Princesse et la mienne. Mais Aribée, qui croyoit son crime trop grand, pour luy pouvoir estre jamais pardonné ; et qui de plus, avoit appris une chose, qu'Artamene ignoroit encore ; au lieu de luy respondre, s'eslança vers luy l'espée haute, et commença un combat au milieu des feux et des flames ; qui n'estoit pas moins redoutable, par ce qui tomboit d'enhaut, que pour les coups qui partoient de la main d'un Ennemy invincible ; que l'Amour, la Haine, et la Vangeance, rendoient encore plus vaillant qu'à 1'accoustumée ; quoy qu'il fust toujours le plus vaillant homme du monde. Hidaspe, Artucas, Chrisante, Aglatidas, et Araspe ; se rangerent aupres d'Artamene : car pour Feraulas, ce fut luy qui eut ordre de faire continuer d'esteindre le feu. Ainsi le Roy d'Assirie voyoit tout à la fois, travailler à son falut et à sa perte ; vouloir sauver sa vie, et vaincre celuy qui l'avoit servi. Encore (disoit Artamene en luy mesme, et 
<pb id="page_15" n="V01-P019"/>en jettant les yeux vers le haut de la Tour, où il voyoit tousjours son Rival) si ma Princesse regardoit ce que je fais pour la sauver, je serois bien moins malheureux : et si j'estois asseuré qu'elle vist ma mort, ou ma victoire, je n'aurois presque rien à desirer. Cependant la meslée se commence, et se continuë fort chaudement : et sans qu'Artamene cesse de fraper, il ne laisse pas d'avoir soin de voir si Feraulas fait bien executer ses ordres. Enfin dans cette confusion, il s'attache en un combat particulier contre Aribée, qui fut dangereux et opiniastré : car quoy que ce traistre eust en teste le plus redoutable des hommes, le desespoir faisoit en luy, ce que la valeur n'auroit pû faire en un autre. Neantmoins comme au contraire, Artamene combatoit alors avec espoir ; et qu'il estoit persuadé, qu'il n'y avoit plus que quelques murailles entre sa Princesse et luy ; il fit des choses prodigieuses. Il tua tout ce qui s'opposa à son passage ; et blessa Aribée en tant de lieux, qu'enfin il se seroit sans doute resolu de se rendre ; si tout d'un coup une maison enflamée ne fust tombée si prés du lieu où ils combatoient, qu'Aribée en fut enseveli sous ses ruines : et l'on creut qu'il avoit peri par le fer et par le feu, pour expier une rebellion criminelle, qui meritoit tous les deux ensemble. Artamene qui n'avoit pû estre blessé par son Ennemy, pensa estre accablé en cette rencontre, et se vit tout couvert de flame ; tout environné de charbons et de fumée : et s'il n'eust mis son Bouclier sur sa teste, il estoit infailliblement 
<pb id="page_16" n="V01-P020"/>perdu. Toute sa Cotte d'armes en fut à demy bruslée : et peu s'en falut qu'il ne perist en cette rencontre. La chutte de cette maison, fit qu'il s'esleva en l'air une poussiere si espaisse : une fumée si noire ; et une nuée d'estincelles si bruslantes, que l'on fut quelque temps sans pouvoir rien voir de tout ce qui se passoit en ce lieu là. Ce qui surprit Artamene en cette occasion, fut que lors que cette maison embrazée tomba, Aribée, qui à ce qu'on pouvoit juger par son action, avoit eu dessein de se rendre, s'estoit reculé de quatre ou cinq pas : si bien que par là, il sembloit estre allé au devant de ce qui le devoit accabler : et par un miracle de la Fortune, Artamene, qui le touchoit de la pointe de son espée, ne se trouva pourtant point engagé sous ces perilleuses ruines. Apres cét accident, tout ce qui le secondoit s'estonna et s'enfuit : et nostre Heros faisant crier ; et leur criant luy mesme, qu'il venoit pour les servir, et qu'il ne vouloit point leur perte ; les obligea enfin à jetter leurs armes ; et à se fier en la parole d'un Vainqueur, qui'ls avoient autre-fois tant aymé. ainsi en fort de peu temps, tout le monde se trouva d'un mesme Parti : et Artamene encourageant les siens, et leur monstrant par son exemple, ce qu'il faloit faire pour esteindre le feu ; ce Peuple fut ravi de voir de charitables Ennemis. Ils abatirent des maisons avec des Beliers : ils employerent leurs Boucliers à jetter de l'eau, sur tout ce qui tomboit d'enflamé, de peur que cela n'embrazast ce qui ne l'estoit pas encore ; 
<pb id="page_17" n="V01-P021"/>et enfin ils n'oublierent rien, de tout ce qu'ils jugerent qui pouvoit servir. Tous les Chefs firent des miracles en cette journée : mais entre les autres, Aglatidas sembloit avoir eu dessein, de chercher plustost la mort que la victoire ; tant il s'estoit courageusement exposé à la fureur des flames, et au desespoir des Ennnemis. Cependant Artamene voyant que le feu commençoit de diminuër, se resjoüissoit en luy mesme, dans l'esperance qu'il avoit, de revoir bien tost sa chere Princesse. Elle est, disoit-il en son coeur, dans cette Tour : et si je ne suis le plus malheureux des hommes, je verray dans quelques moments, cette adorable personne : et j'entendray peut-estre sa belle bouche, m'appeller son Liberateur. Enfin, disoit il encore, je verray bien tost l'objet de ma haine et de mon amour. En effet, le feu ayant esté esteint de ce costé là ; et estant arrivé à la porte de la Tour, qui commençoit desja de s'embrazer, il envoya s'asseurer de toutes les portes de la Ville ; mais comme il voulut faire enfoncer celle de cette Tour, ne sçachant s'il n'y trouveroit point encore quelque resistance ; il vit un homme de fort bonne mine qui la luy ouvrit ; et qui au lieu de luy en disputer l'entrée, comme il eust fait, s'il ne l'eust pas reconnu auparavant du haut des creneaux ; luy dit avec beaucoup de respect, Seigneur, si le Nom de Thrasibule n'est pas sorti de vostre mémoire, accordez luy la grace d'employer vostre authorité, pour empescher la perte d'une illustre Personne, 
<pb id="page_18" n="V01-P022"/>que le desespoir va sans doute faire perir, sur le haut de cette Tour, si vous ne m'aydez à la secourir promptement. Artamene, qui creut que c'estoit sa Princesse, qui estoit en cette extremité, ne s'amusa pas à faire un long compliment, au genereux Thrasibule, qu'il reconnut d'abord à la voix ; Allons mon ancien vainqueur (dit il à ce fameux Pirate qui n'avoit point déguisé son veritable Nom, parce qu'estant fort commun parmi les Grecs, il ne pouvoit pas le faire reconnoistre) allons secourir cette personne illustre : et en disant ces paroles avec assez de precipitation ; il monta l'escalier, suivi de grand nombre des siens ; mais particulierement d'Hidaspe ; de Chrisante ; d'Aglatidas ; de Thrasibule, et de Feraulas : et tous, excepté Thrasibule, estoient estonnez de ne rencontrer point de Soldats dans cette Tour, et de n'en voir point dans le reste du Chasteau. Araspe par les ordres d'Artamene, demeura à la porte avec ses compagnons, afin de ne s'exposer pas mal à propos à quelque surprise. Ce Prince donc impatient de revoir sa Maistresse, marche le premier ; et devançant les autres d'assez loing, arrive au haut de cette Tour. Mais helas, quel desplaisir, et quel estonnement fut le sien ! lors qu'au lieu d'y voir sa Princesse, il n'y vit que le Roy d'Assirie ; c'est à dire le ravisseur de Mandane, son Rival et son Ennemi : mais un Ennemi sans armes, et accablé de douleur. Artamene se tourna alors vers Thrasibule, comme pour luy demander, si c'estoit là cette illustre personne, 
<pb id="page_19" n="V01-P023"/>dont il luy avoit voulu parler ; et voyant que tous ceux qui l'avoient suivi, vouloient aussi estre sur le haut de cette Tour ; et prevoyant que sa conversation avec le Roy d'Assirie, ne seroit pas d'un stile à estre escoutée de tant de monde ; il leur fit signe qu'ils se retirassent, se preparant à demander où estoit sa Princesse ; croyant encore qu'elle pouvoit estre dans un Apartement plus bas, ou en quelque autre lieu du Chasteau. Mais il fut bien surpris d'entendre que le Roy d'Assirie luy dit ; Tu vois, Artamene, tu vois un Prince bien plus malheureux que toy ; puis qu'il est la cause de son malheur et du tien. Mais tu peux voir en mesme temps (adjousta t'il, en luy monstrant une Galere qui paroissoit en Mer, et qui n'estoit pas encore fort esloignée, parce qu'elle avoit le vent contraire) un autre ravisseur de nostre Princesse, bien plus criminel que moy ; puis qu'il m'avoit promis une amitié inviolable ; et que je ne t'avois jamais fait esperer nulle part en mon affection. Quoy (s'écria alors Artamene, en regardant cette Galere, et ne regardant plus son Ennemi ; (la Princesse n'est plus en tes mains ? Non, luy respondit le Roy d'Assirie en soupirant : le Prince Mazare, le plus infidelle de tous les hommes me l'enleve ; et t'oste le plus doux fruit de ta victoire. Mais puis que tu ne peux satisfaire ton amour, par la veuë de ta Princesse ; satisfaits du moins ta haine, par la vangeance que tu peux prendre de ton Rival. Tu vois que je ne suis pas en estat de t'en empescher ; et si j'avois pû ne suivre 
<pb id="page_20" n="V01-P024"/>pas des yeux cette Galere, tant qu'elle paroistra le long de cette côste ; il y auroit desja long temps que je me serois jetté dans la Mer ou dans les flames, pour achever mes mal-heurs, et pour ne tomber pas entre les mains de mon Ennemi. Les Ennemis d'Artamene (luy respondit ce genereux affligé) n'ont rien à craindre de luy, que lors qu'ils ont les armes à la main : et l'estat où je te voy, te met à couvert de ma haine, et de mon ressentiment. A ces mots, Artamene se sentit si accablé de douleur, que jamais personne ne le fut davantage : il voyoit sa Maistresse une seconde fois enlevée, et ne pouvoit la suivre ny la secourir : puis que tous les vaisseaux et toutes les Galeres, qui estoient dans le Port, ayant peri par les flames, il n'estoit pas en sa puissance de suivre ce dernier ravisseur pour le punir. Il voyoit d'autre costé ton premier Rival en son pouvoir : mais il le voyoit seul et sans armes ; et sans autre dessein que celuy de songer à mourir. En ce pitoyable estat, desesperé qu'il estoit, par une affliction sans égale, comme sans remede ; il y avoit des momens où sa generosité n'estoit assez sorte, pour l'empescher de penser à satisfaire en quelque façon sa vangeance, par la perte de son Rival : il y en avoit d'autres aussi, où il n'en vouloit qu'à sa propre vie : et dans cette cruelle incertitude de sentimens, ne sçachant ce qu'il devoit faire, ny mesme ce qu'il vouloit faire ; il entendit le Roy d'Assirie qui luy cria, Tu vois, Artamene, tu vois que la Fortune te favorisé en toutes choses : que le vent s'estant renforcé, 
<pb id="page_21" n="V01-P025"/>repousse cette Galere vers le rivage : et que peut-estre bien tost, tu reverras ta Princesse. Artamene regardant alors vers la Mer, vit effectivement que par la violence d'un vent contraire, cette Galere c'estoit si fort raprochée, que l'on pouvoit facilement distinguer des Femmes, qui paroissoient sur la Poupe : et remarquer en mesme temps, qu'avec un prodigieux et vain effort, la Chiurme faisoit ce que les Mariniers appellent Passe-vogue, pour resister aux vagues et aux vents ; et pour s'esloigner de la terre à force de rames. A cét instant, l'on vit de la joye dans les yeux d'Artamene : mais pour le Roy d'Assirie l'on ne vit que de la douleur, et du desespoir dans les siens ; sçachant bien que quand le vent repousseroit cette Galere dans le Port, ce ne seroit qu'à l'avantage d'Artamene, et que ce ne pouvoit estre au sien. Il s'imaginoit pourtant quelque espece de consolation, dans l'esperance qu'il concevoit, de pouvoir punir Mazare. Ne me permettras tu pas, dit il à Artamene, si les Dieux te redonnent ta Princesse, de t'espargner la peine de chastier ton ravisseur ? et ne souffriras tu pas que pour faire ce combat, l'on me donne une espée ? que je te promets de passer un moment apres ma victoire au travers de mon coeur, afin de te laisser joüir en paix, d'un bon heur que je te disputerois toujours, tant que je serois en vie. Cette vangeance me doit estre reservée, reprit Artamene : et puis que par le respect que je porte au Roy d'Assirie, desarmé et malheureux, je 
<pb id="page_22" n="V01-P026"/>me prive du plaisir de me vanger de luy ; il faut du moins que je me reserve celuy de punir Mazare, et de sa perfidie, etde sa temerité. Apres cela, ces deux Rivaux sans se souvenir presque plus de leur haine, se mirent à regarder l un et l'autre cette Galere : et faisant tantost des voeux, et tantost des imprecations, comme s'ils n'eussent eu qu'un mesme interest ; il y avoit des momens, où l'on eust dit qu'ils estoient Amis, tant cét objet dominant attachoit leurs yeux, leurs esprits, et leurs pensées. Mais enfin ils virent que tout d'un coup, la Mer changea de couleur ; que ses vagues s'esleverent ; et que grossissant encore en un moment, elles portoient tantost la Galere dans les Cieux ; et tantost elles l'enfonçoient dans les abismes, Cette triste veuë faisant alors un mesme effet, dans ces coeurs également passionnez ; Artamene regarda le Roy d'Assirie, avec une douleur inconcevable : et le Roy d'Assirie regarda Artamene, avec un desespoir que l'on ne sçauroit exprimer. Ce fut alors que l'égalité de leur malheur, suspendit tous leurs autres sentimens ; et qu'ils esprouverent tout ce que l'amour peut faire esprouver de douloureux et de sensible. Ils voyoient que si le vent continuoit de souffler du costé qu'il estoit, cette Galere se viendroit infailliblement briser contre le pied de la Tour où ils estoient ; si bien que faisant des voeux tous contraires à ceux qu'ils avoient faits un peu auparavant ; ils desiroient que le vent secondast les voeux du ravisseur, et qu'il l'esloignast de la terre. Cependant la tempeste se redoubla : 
<pb id="page_23" n="V01-P027"/>et selon le caprice, et l'inconstance de la Mer, le vent ayant par des tourbillons qui s'entre-choquoient, esté quelque temps en balance ; comme s'il n'eust pû determiner de quel costé il devoit se ranger ; tout d'un coup il esloigna la Galere de la Ville : et luy fit raser la Côste avec tant de vistesse, que ces deux Rivaux la perdirent de veuë en un instant : et perdirent avec elle, tout ce qui leur restoit d'esperance, voyant tousjours durer l'orage aussi fort qu'auparavant. Que ne dirent point apres cela, ces deux illustres malheureux ; dans la crainte qu'ils avoient, voyant continuer la tempeste, que leur Princesse ne fist naufrage ? Ils eussent bien voulu pouvoir separer Mazare de Mandane ; et ne luy donner point de part aux voeux qu'ils faisoient pour elle : mais apres tout, ils consentoient au salut du Rival, plus tost que de se consentir à la perte de la Maistresse. Ils se la souhaiterent mesme plus d'une fois l'un a l'autre, plustost que de la sçavoir exposée au danger où elle estoit : et plus d'une fois aussi, ils se repentirent de leurs propres souhaits. Cependant cét objet qui avoit comme suspendu toutes leurs passions, et toutes leurs pensées, n'estant plus devant leurs yeux ; ils recommencerent de se regarder comme auparavant : c'est à dire comme deux Rivaux, et comme deux Ennemis. Artamene estoit pres de s'en aller, et de commander que l'on gardast le Roy d'Assirie ; lors que ce Prince luy dit, je sçay bien que ta naissance est égale à la mienne : et je le sçay par des voyes si differentes, et si asseurées, que je n'en 
<pb id="page_24" n="V01-P028"/>sçaurois douter : c'est pourquoy me confiant en cette generosité, de laquelle j'ay esté si souvent le secret admirateur malgré ma haine ; et que j'ay si souvent esprouvée ; je veux croire encore, que tu ne me refuseras pas une grace que je te veux demander. Comme à mon Rival, luy respondit Artamene, je te dois refuser toute chose : mais comme au Roy d'Assirie, je te dois accorder tout ce qui n'offensera point le Roy que je sers, ou la Princesse sa fille : c'est pourquoy fois asseuré que je ne te refuseray rien de tout ce qui ne choquera point ny mon honneur, ny mon amour : et je t'en engage la parole d'un homme, qui comme tu dis, n'est pas de naissance inégale à la tienne, quoy qu'il ne passe pas pour cela, dans l'opinion de toute la Terre. Demande donc ce que tu voudras : mais consulte auparavant ta propre vertu, pour ne forcer pas la mienne à te refuser malgré elle. Le Roy d'Assirie voyant qu'il avoit cessé de parler ; je sçay bien, luy dit il, que tu peux me remettre entre les mains de Ciaxare : et qu'apres luy avoir conquis la meilleure partie de mon Royaume, il te seroit en quelque façon avantageux, de luy en remettre le Roy dans ses fers. Mais tu és trop brave, pour vouloir que la Fortune t'ayde à triompher d'un homme fait comme moy ; et pour te prevaloir de la captivité d'un Rival, que tu ne sçaurois croire qu'homme de coeur, puis qu'il à desja mesuré ton espée avec la tienne. Dans les termes où est ma passion pour la Princesse, 
<pb id="page_25" n="V01-P029"/>je ne te celle pas qu'il faut de necessité que je meure avant que tu la possedes : ne me prive donc pas inutilement de la gloire d'avoir contribué quelque chose, à la punition de nostre Ennemy commun, et à la liberté de la Princesse : te promettant apres cela, quand mesme le destin me seroit favorable, et me feroit retrouver l'illustre Mandane ; de ne songer jamais à la persuader à ton prejudice ; que par un combat particulier, le fort des armes n'ait decidé de nostre Fortune. je voy bien, Artamene, adjousta t'il, que ce que je veux est difficile : mais si ton ame n'estoit capable que des choses aisées, tu serois indigne d'estre mon Rival. Il est vray, reprit Artamene, qu'il ne m'est pas aisé de faire ce que tu desires : et qu'il me fera bien plus facile, de terminer nos differens, te faisant redonner une espée ; que de t'accorder cette liberté que tu me demandes ; et qui n'est pas peut-estre tant en mon pouvoir que tu le crois. Comme mon amour n'est pas moins sorte que la tienne, reprit le Roy d'Assirie, peut-estre que le desir de combattre n'est pas moins violent dans mon coeur, que dans celuy d'Artamene : Mais comme je ne veux combattre Artamene que pour la possession de la Princesse ; et qu'elle n'est pas en estat de pouvoir estre le prix du Vainqueur ; il faut Artamene, il faut aller apres le Ravisseur de Mandane, et travailler conjointement à sa liberté, y ayant égal interest. Ne consideres tu point que si nous perissions tous deux dans ce combat, 
<pb id="page_26" n="V01-P030"/>Mandane, l'illustre Mandane, demeureroit sans protection et sans deffence, entre les mains de nostre Rival ? A ces mots, Artamene s'arresta un moment : puis reprenant la parole ; il ne seroit sans doute pas juste, dit il, d'exposer nostre Princesse, à un semblable malheur : mais il n'est pas équitable non plus, que commandant les armes du Roy des Medes, je dispose souverainement de la liberté d'un prisonnier, comme est le Roy d'Assirie. Tout ce que je puis avec honneur ; c'est de luy promettre, d'employer tous mes soins, et tout mon credit, pour la luy faire rendre, s'il m'est possible, et de n'oublier rien pour cela. Mais pour luy tesmoigner, adjousta t'il, que je ne veux pas m'espargner la peine qui se rencontre à combattre un si redoutable Ennemy ; ny m'en exempter laschement, en le retenant prisonnier ; je veux bien luy engager ma parole, de ne pretendre jamais rien à la possession de la Princesse, quand mesme elle seroit en ma puissance ; quand mesme le Roy des Medes y consentiroit ; et quand mesme elle le voudroit, qu'auparavant par un combat particulier ; le sort des armes ne m'ait rendu son Vainqueur. Je ne sçaurois nier, luy dit le Roy d'Assirie, que vous n'ayez raison d'en user comme vous faites ; et que je n'aye eu tort de vous faire cette demande : mais advoüant que vous estes plus sage que moy, confessez aussi que je suis plus amoureux que vous, puis que je le suis jusques à perdre la raison, que vous conservez toute entiere. 
<pb id="page_27" n="V01-P031"/>je vous disputeray, luy repliqua Artamene, cette derniere qualité, bien plus opiniastrément que l'autre : Le Roy d'Assirie le supplia alors sans luy repliquer, de se souvenir, que peut-estre ne seroit il pas inutile pour la liberté de la Princesse : et qu'ainsi par cette seule raison, il le conjuroit de travailler pour la sienne. A ces mots Artamene se retira, apres avoir mis le Roy d'Assirie sous la garde d'Araspe : luy ordonnant de le traiter avec tout le respect, et toute la civilité possible : et de le mener à son Apartement accoustumé. Le Roy d'Assirie l'entendant, respondit que ce devoit estre le sien : mais Artamene ne le voulut pas : et s'en separant à l'instant mesme, il s'en alla dans toutes les Ruës, pour tenir le Peuple en son devoir ; et pour faire achever d'esteindre le feu.
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<div2 id="page_CYRUS010102" type="sequence" n="A la recherche de la galère du ravisseur de Mandane">
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Il envoya tout le long des Cistes, pour voir si l'on n'apprendroit rien de la Galere, qui avoit enlevé sa Princesse : et il depescha un des siens vers Ciaxare, pour l'advertir de ce qui s'estoit passé. Enfin il employa tout le reste du jour à donner ses ordres : et le soir estant venu, il se retira dans le mesme Apartement que sa Princesse avoit occupé, à ce qu'il sçeut par Thrasibule ; auquel Artamene fit toute la civilité, que l'extréme inquietude où il estoit, luy pût permettre de luy faire. Il sçeut qu'estant arrivé seulement depuis un jour dans ce Port, pour y faire radouber ses Vaisseaux, qui avoient esté battus de la tempeste ; le Roy d'Assirie l'y avoit fort bien reçeu : et l'avoit obligé 
<pb id="page_28" n="V01-P032"/>de loger dans le Chasteau, où il avoit veû la Princesse de Medie : mais que la nuit derniere, l'on avoit entendu tout d'un coup, le bruit que faisoient les Vaisseaux embrazez, qui en suite avoient mis le feu aux maisons voisines. Qu'à ce bruit, le Roy d'Assirie ayant voulu prendre son espée, ne l'avoit plus trouvée à sa place, et qu'ayant voulu aller à l'Apartement de la Princesse, il l'avoit trouvé fermé : et n'avoit trouvé aucun des Soldats qui avoient accoustumé de garder le Chasteau. Qu'aussi tost il avoit appellé quelques uns des siens, qui avoient ouvert par force cét Apartement, et qui n'y avoient trouvé personne. Que cependant ayant voulu faire sortir tous les domestiques, et voulu sortir luy mesme, il luy avoit esté impossible ; à cause de l'embrazement. Et que depuis cela, il avoit toujours esté sur le haut de cette Tour, à considerer son infortune : resolu à tous les momens, de se jetter dans la Mer ou dans les flames. Thrasibule n'en pouvoit pas dire d'avantage : car il n'y avoit encore qu'un jour qu'il estoit arrivé à Sinope : il laissa donc Artamene dans cét Apartement ; apres que ce Prince l'eut asseuré en s'en separant, qu'il auroit soing de le faire recompenser par le Roy, de la perte de ses Vaisseaux, que le feu avoit devorez : le loüant infiniment de sa moderation ; luy qui dans un accident tant inopiné, ne s'amusoit point à des regrets inutiles ; et souffroit en homme de coeur, une perte si considerable. Artamene 
<pb id="page_29" n="V01-P033"/>passa la nuit avec des inquietudes que l'on ne sçauroit concevoir : voicy, disoit il en luy mesme, le lieu de la persecution de ma Princesse ; et voicy peut-estré l'endroit où elle s'est souvenuë de moy avec douleur ; et où peut-estre elle à regretté le malheureux Artamene. Du moins sçay-je bien qu'elle en a parlé : Car, par quelle autre voye le Roy d'Assirie auroit il pû sçavoir, qu'Artamene n'est pas veritablement Artamene ? moy qui dans le temps que je l'ay veû à la Cour de Capadoce, ne le croyois estre que Philidaspe ; c'est à dire un simple Chevalier, tel qu'il se disoit ; quoy que je fusse pour le moins aussi amoureux que luy ; et par consequent aussi difficile à tromper ? Mais helas ! adorable Princesse, pourquoy faut il que je fois dans vostre prison ; que vostre persecuteur soit icy, et que vous n'y soyez pas ? Je tiens un Rival que je ne puis punir ; je pers une Maistresse que je ne puis sauver, et sa beauté qui fait tout mon bon-heur et toute sa gloire, fait aussi toute mon infortune et tout son mal-heur. Elle luy donne des Adorateurs ; mais des Adorateurs sans respect : et en quelque lieu qu'elle aille, elle me donne des Rivaux et des Ennemis. Ha ! beaux yeux, s'ecrioit il, comme est-il possible que vous inspiriez des sentimens si injustes ; et si déreglez ; Vous, dis-je, qui n'avez jamais porté dans mon coeur, que de la crainte, et de la veneration ? Moy qui n'ay presque jamais osé vous dire que je vous aymois : moy qui ne vous ay regardé qu'en tremblant ; moy qui vous ay si long 
<pb id="page_30" n="V01-P034"/>temps adorez en secret ; et moy, dis-je enfin, qui serois plustost mort mille fois, que de vous faire voir dans mes actions, la moindre chose qui vous peust desplaire. Cependant vous avez embrazé des coeurs indignes de vous : et des coeurs qui sans considerer ce qu'ils vous doivent, n'ont consideré que ce qui leur plaist. Cependant je ne sçaurois me repentir de ma respectueuse passion : et je ne sçay si tout malheureux que je suis ; si tout esloigné que je me trouve de ma Princesse, je n'aime pas encore mieux estre Artamene, que d'estre Mazare. Ce n'est pas poursuivit il, qu'il ne soit heureux dans son crime : car enfin il la voit ; il luy parle ; et il luy parle de sa passion. Mais sans doute aussi qu'elle luy respond avec mépris ; et que les mesmes yeux qui sont son plaisir et sa gloire, sont aussi sa peine et son chastiment, par les marques de leur colere. En un mot, je pense que j'ayme mieux estre innocent dans le coeur de ma Princesse, qu'estre seulement à ses pieds comme un Criminel. Mais Ciel ! adjoustoit il tout d'un coup ; qui m'a dit que cette tempeste qui s'est eslevée, et qui dure encore, ne l'aura pas fait perir ; et de quelles flateuses pensées laissez-je entretenir mon espoir, dans l'incertitude où j'en suis ? Comme il en estoit là, il entendit un bruit assez grand : et Chrisante estant entré dans sa chambre, Seigneur, luy dit-il, l'on delivre le Roy d'Assirie ; ou pour mieux dire, on l'a desja delivré. Araspe ayant entendu quelque bruit dans la chambre du Roy prisonnier, où par respect il n'avoit pas voulu coucher ; l'a ouverte, et ne l'y a 
<pb id="page_31" n="V01-P035"/>plus trouvé. A l'instant mesme nous sommes sortis ; nous avons cherché ; et nous avons veû que sous une fenestre qui respond vers une maison bruslée ; un amas de ruines et de cendres, a comblé le fossé du Chateau en cét endroit, et a eslevé un grand monceau de ces matieres fumantes, à la faveur duquel nous jugeons que ce Prince s'est sauvé. Artamene surpris d'une nouvelle si fascheuse, envoya promptement ses ordres à toutes les Portes de Sinope ; et fut luy mesme en personne, pour tascher de retrouver son prisonnier. Mais durant qu'il estoit à un des bouts de la Ville, il sçeut qu'une troupe de gens armez paroissoit à l'autre ; et qu'ils taschoient de se rendre Maistres de la Porte. Il y courut aussi tost ; mais il y arriva trop tard : car le Roy d'Assirie estoit desja sorti, et avoit forcé le Corps de Garde. Il y avoit pourtant encore quelques uns des siens, commandez par Aribée, que l'on avoit creû mort, et qui s'estoit retiré de dessous ces ruines qui l'avoient enseveli ; qui pour donner temps au Roy d'Assirie de se sauver, rendoient encore avec luy quelque combat, malgré les blessures que ce perfide avoit desja reçeuës. Mais Artamene ne l'eut pas plustost reconnu, qu'il luy dit ; Traistre, tu és donc ressuscité, pour trahir encore une fois ton Maistre ! Mais si tu veux échaper de mes mains, il faut que les tiennes m'ostent la vie. En disant cela, il fut à luy, avec une impetuosité si grande ; qu'Aribée, quoy que courageux, fut contraint de lascher le pied. Ce ne fut neantmoins reculer sa perte que d'un moment : 
<pb id="page_32" n="V01-P036"/>car Artamene le pressa de telle sorte ; qu'il ne songea plus qu'à parer les coups qu'il luy portoit : cedant visiblement à la valeur d'un homme, qui ne combatoit gueres sans vaincre. Il luy donna donc enfin un si grand coup d'espée à travers le corps, au deffaut de sa cuirasse, qu'il l'abatit à ses pieds. Là, il advoüa avant qu'expirer, que s'estant retiré de dessous ces ruines, il avoit rassemblé tout ce qu'il avoit pû des siens, qu'il avoit fait cacher parmi ces maisons bruslées : et qu'ayant sçeu en quel Apartement estoit le Roy d'Assirie, il avoit esté au commencement de la nuit, monter sur cét amas de cendres et de bois à demi consumé ; faire quelque bruit à la fenestre de ce Prince, pour l'obliger à y regarder ; et que la chose luy ayant succedé, il l'avoit fait sauver par cette fenestre. A ces mots, cét infidelle perdit la parole et la vie : et tous ses compagnons le voyant en cét estat, prirent aussi tost la suite. Mais Artamene fut contraint de ne poursuivre pas davantage un Prince, que l'obscurité de la nuit, déroboit facilement à ses soins. Comme il s'en fut retourné au Chasteau, il dépescha vers Ciaxare, pour l'advertir de cét accident : et s'occupa tout le reste de la nuit, à considerer le caprice de sa fortune et de son malheur. Repassant donc tout ce qui luy estoit arrivé, il s'estonnoit quelquesfois, qu'une vie aussi peu avancée que la sienne, eust desja esté subjette à tant d'evenemens extraordinaires : et se promenant seul dans sa chambre (car il n'avoit pû se 
<pb id="page_33" n="V01-P037"/>resoudre de se remettre au lit) il apperçeut sur la table des Tablettes de feüilles de Palmier, assez magnifiques : Mais helas ! quelle surprise fut la sienne, lors qu'en les ouvrant, il vit qu'il y avoit quelque chose qui estoit escrit de la main de sa Princesse. Il les regarde de plus prés ; il parcourt en un moment toutes ces precieuses lignes ; et apres s'estre fortement confirmé en l'opinion que c'estoit elle qui les avoit tracées : il lût distinctement ces paroles.
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<q>A PRINCESSE MANDANE, AU ROY D'ASSIRIE.</q>
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<q>Souvenez vous, Seigneur, que vous m'avez dit plus de cent fois, que rien ne pouvoit resister à Mandane ; afin que vous en souvenant, vous n'accusiez pas le genereux Mazare d'une infidelité, que mes larmes, mes prieres, et mes plaintes, luy ont persuadé de commettre : sans qu'il ait autre interest en ma liberté, que celuy que la vertu inspire aux Ames bien nées, en faveur des Personnes malheureuses. Resoluez vous donc à luy pardonner un crime, qui à parler raisonnablement, vous est en quelque façon avantageux ; puis qu'il vous oste les moyens d'attirer mon aversion, par les tesmoignages que vous me donnez de vostre amour. Sçachez donc que je protegeray dans la Cour du Roy mon Pere, celuy qui m'a protegée dans la vostre : et que c'est par le pardon de Mazare que vous pouvez obtenir le vostre de la Princesse de Medie : et 
<pb id="page_34" n="V01-P038"/>trouver quelque place en son estime, n'en pouvant jamais avoir en son affection.</q>
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<q>MANDANE.</q>
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Artamene achevant de lire ce Billet, se repentit de tout ce qu'il avoit dit et pensé contre Mazare ; et admirant sa generosité, il faisoit autant de voeux pour son falut, qu'il en avoit fait pour sa perte. Que les apparences sont trompeuses, disoit il, et qu'il y a de temerité à juger des sentimens d'autruy, à moins que d'en estre pleinement informé ! Qui n'eust pas dit que Mazare estoit le plus criminel des hommes ; et que l'infidelité qu'il avoit euë pour le Roy d'Assirie, ne pouvoit avoir d'autre cause qu'une injuste amour ? Cependant il se trouve que la pitié et la compassion, sont les veritables motifs qui l'ont fait agir : et il n'a pas tenu à luy que je ne fois parfaitement heureux. Mais, adjoustoit il, si la tempeste a espargné sa Galere, comme je le veux esperer ; mon bon heur ne me fera pas long temps differé : et je n'auray bien tost plus d'autre desplaisir, que celuy de n'avoir rien contribué à la liberté de ma Princesse ; et d'estre arrivé trop tard pour la delivrer. Mais qu'importe, poursuivoit il, par quelles mains le bon heur nous arrive, pourveû que nous le recevions ? Joüissons donc de cette esperance : et disposons nous à estre l'Ami de Mazare ; et à le proteger contre le Roy d'Assirie. Apres un semblable raisonnement, il se mit à relire ce que la Princesse de Medie avoit escrit : et apres l'avoir releû diverses fois, il se mit 
<pb id="page_35" n="V01-P039"/>à regarder, s'il n'y avoit plus rien dans ces Tablettes. Mais helas ! il y trouva ce qu'il ne croyoit pas y rencontrer. C'estoit un Billet de Mazare au Roy d'Assirie, qui estoit conçeu en ces termes.
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<q>MAZARE PRINCE DES SACES, AU ROY D'ASSIRIE.</q>
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<q>Bien loing de vous cacher mon crime, je veux vous le descouvrir aussi grand qu'il est. Je ne vous fais pas seulement une infidelité ; je trompe encore la Personne du monde pour laquelle j'ay le plus de veneration ; qui est sans doute la Princesse Mandane. Elle croit que je songe à la soulager dans ses malheurs ; lors que je ne pense qu'à diminuer les miens. Enfin je suis coupable envers elle comme envers vous ; et je le suis encore envers moy mesme ; puis que selon toutes les apparences, je fais un crime inutilement. Mais qu'y ferois-je ? l'Amour m'y force et m'y contraint ; et je ne me suis pas rendu sans combatre. Si vous estes veritablement genereux, vous me plaindrez ; si non, vous chercherez les voyes de vous vanger, sans que je m'en plaigne. Je vous declare toutefois, que je seray assez bien puni par Mandane, puis qu'Artamene est assez bien dans son coeur pour en deffendre l'entrée ; et à vous et à moy ; et à tous les Princes de la Terre : et pour me punir de tout ce que je fais malgré que j'en aye, et contre vous, et contre l'exacte generosité.</q>
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<q>MAZARE.</q>
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<pb id="page_36" n="V01-P040"/>Que vois-je, dit alors Artamene, et que ne dois-je point craindre de voir ? je pense avoir trouvé un Ami, et un moment apres je retrouve un Rival ! et un Rival encore, qui peut-estre a employé mon Nom, pour abuser ma Princesse, et pour l'enlever. Mais, genereuse Princesse, puis-je esperer pour me consoler, que je fois aussi bien dans ton coeur, que Mazare tesmoigne le croire ? Ha ! s'il est ainsi Fortune, que je suis heureux, et malheureux tout ensemble ! heureux de posseder un honneur que tous les Rois de la Terre ne sçauroient jamais meriter ; et malheureux d'avoir quelque droit à un thresor, dont la possession m'est deffenduë. Le Destin capricieux, qui regle mes avantures, ne me montre jamais aucun bien, que pour m'en rendre la privation plus sensible : je ne connois la douceur, que pour mieux gouster l'amertume : et je n'aprens que je suis aimé, que lors que par l'excés de mes infortunes, je suis contraint de haïr la vie, et de souhaiter la mort. Comme il en estoit là, on luy vint dire que l'on n'avoit rien appris de cette Galere où estoit la Princesse, le long du rivage de la Mer : ce qui le consola en quelque façon ; dans la peur où il estoit, qu'elle n'eust fait un triste naufrage : et ce qui l'obligea à souffrir la veuë de tous les Chefs qui l'avoient suivi. Hidaspe, Chrisante, Aglatidas, Araspe, Feraulas, et Thrasibule, cét illustre Grec, entrerent tous dans sa Chambre : où Artamene ayant entretenu ce dernier en particulier, luy dit qu'il estoit bien 
<pb id="page_37" n="V01-P041"/>fasché, de ne pouvoir aussi promptement qu'il l'eust desiré, luy rendre d'autres Vaisseaux : Mais que s'il estoit vray qu'il ne courust la Mer, que pour se mettre en seureté de ses Ennemis, ainsi qu'on le luy avoit dit, il l'assuroit de luy faire trouver un Azile inviolable à la Cour du Roy des Medes : et de l'obliger mesme à le remettre dans son Estat, aussi tost qu'il auroit retrouvé la Princesse sa Fille. Thrasibule le remercia fort civilement de cette offre obligeante, et l'accepta : ne pouvant faire autre chose, en un temps où il n'avoit point à choisir : joint que la valeur, et les rares qualitez d'Artamene, luy avoient donné tant d'amour, dés la premiere fois qu'il l'avoit connu, qu'il estoit presque consolé de sa disgrace, par une si heureuse rencontre. Artamene donc luy faisant beaucoup d'honneur, sortit avec luy, et avec tous ces autres Chefs, et fut par les Ruës de cette Ville : où le feu estoit veritablement esteint, mais où la desolation n'estoit pas passée. Cette noirceur espouvantable qui paroissoit par tout ; ces poûtres à demi bruslées ; et tous ces bastimens ruinez ; inspiroient quelque chose de si lugubre dans l'imagination ; qu'il eust esté difficile de pouvoir rien penser que de triste, en un lieu qui paroissoit si funeste. L'on y voyoit diverses personnes, qui parmi les cendres de leurs maisons, cherchoient leurs thresors fondus : et l'on en voyoit d'autres, qui poussez par un sentiment plus tendre, cherchoient sous ces ruines à demy consumées, les os de leurs Parens ou de leurs 
<pb id="page_38" n="V01-P042"/>Amis. Artamene touché par des objets si tristes, consola tous ceux qui se trouverent sur son passage : et promit aux habitans en general, malgré leur rebellion, d'obliger le Roy à faire rebastir leur Ville. Feraulas presenta alors un homme à Artamene, qui luy donna une Lettre de la part du Roy d'Assirie : il la prit, et l'ayant leuë tout bas, il trouva ces paroles ; lors qu'il eut rompu les cachets des Tablettes de cire où elles estoient gravées.
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<q>LE ROY D'ASSIRIE A ARTAMENE.</q>
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<q>Je louë cette scrupuleuse vertu, qui vous a forcé de n'escouter pas vostre generosité ; elle qui auroit sans doute esté bien aise, d'accorder la liberté à un Ennemy qui vous la demandoit : si elle eust pû consentir que vous eussiez un peu manqué à ce que vous deviez au Roy des Medes. Mais comme je suis equitable envers vous, ne soyez pas injuste envers moy, et ne blasmez pas un Prince, qui ne se seroit pas sauvé, si vous l'aviez laissé sur sa foy : et qui n'a pas creû faire un crime de s'échaper de ses Gardes pour tascher de delivrer nostre Princesse. Pour vous tesmoigner qu'en rompant ma prison, je n'ay pas rompu les conditions de nostre Traité ; je vous promets tout de nouveau, de vous advertir de toutes choses : de ne faire plus la guerre contre le Roy des Medes : de luy envoyer des Troupes : et ce qui est le plus difficile à executer, je vous promets 
<pb id="page_39" n="V01-P043"/>encore une fois, de ne parler jamais de ma passion à la Princesse, quand mesme ce seroit moy qui la delivrerois ; que vostre deffaite ne m'en ait donné la liberté. Faites ce que je feray : et gardez la fidelité à un Ennemi, si vous voulez qu'il vous la garde.</q>
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<q>LE ROY D'ASSIRIE.</q>
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Artamene leût cette Lettre avec joye, et avec chagrin tout ensemble : il estoit bien aise de la promesse que le Roy d'Assirie luy faisoit : car enfin la Princesse pouvoit aussi tost tomber entre les mains de Labinet, qu'entre les siennes. Mais d'autre part, il estoit fasché d'avoir reçeu devant tant de monde, une Lettre du Roy d'Assirie ; qu'il n'oseroit montrer à Ciaxare, pour beaucoup de choses qu'elle disoit. Il n'en fit pourtant pas semblant : et comme il fut rentré dans sa Chambre, choisissant d'entre des Tablettes de bois de Cedre, de plomb, et d'escorce de Philire, les plus magnifiquement enrichies ; (car toute l'Antiquité ne connut jamais papier ni encre) et prenant un de ces Burins que les Anciens appelloient un Style ; il en escrivit ces mesmes paroles.
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<q>ARTAMENE AU ROY D'ASSIRIE.</q>
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<q>Je ne manque jamais à ce que j'ay promis, non plus qu'à ce que je dois : ainsi vous devez estre assuré, de me voir observer inviolablement, toutes les choses 
<pb id="page_40" n="V01-P044"/>dont nous sommes convenus. Je souhaite seulement, que nous soyons bien tost en estat, de disputer un prix dont je suis indigne : mais que personne ne possedera pourtant jamais, que par la mort.</q>
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<q>D'ARTAMENE.</q>
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Ces Tablettes estant cachetées, il les donna à cét homme qui luy avoit apporté les autres ; qui s'estant approché de son oreille, luy dit qu'il avoit ordre du Roy d'Assirie, de luy apprendre, en cas qu'il eust quelque chose à luy mander, qu'il s'estoit retiré à Pterie : Ville dont Aribée avoit esté Gouverneur aussi bien que de Sinope, et qu'il avoit remise en ses mains. Apres cela cét homme sortit ; et Artamene sortant aussi, continua de faire le tour de la Ville ; pour s'en aller à un Temple, à une stade de Sinope ; qui luy estoit considerable, pour plus d'une raison ; puis que c'estoit le lieu, où il avoit commencé d'aymer. De là, sans sçavoir precisément ce qu'il cherchoit, ny ce qu'il faisoit ; il se mit à suivre le bord de la Mer, du costé que la Galere, qui avoit enlevé sa Princesse avoit pris sa route : pendant cette promenade melancholique, il s'entretenoit avec les deux fidelles Compagnons de ses avantures, le sage Chrisante, et le hardy Feraulas. Fut il jamais un temps, leur dit il, ny mieux ny plus mal employé que celuy que nous avons passé, depuis que nous sommes arrivez à Sinope ? Car enfin, par le nombre des choses qui m'y sont advenuës en si peu de momens, s'il faut 
<pb id="page_41" n="V01-P045"/>ainsi dire, il est impossible de passer jamais aucun jour avec plus d'occupation mais aussi pour le peu d'utilité que je retire de cét employ, je ne pense pas que jamais personne ait si mal occupé sa vie. Je m'imagine venir delivrer ma Princesse, et je la trouve selon les apparences, dans un danger espouvantable : si j'en crois la crainte qui faisoit mon coeur, je la voy dans les feux et dans les flames ; et je la voy mesme reduite en cendre, aussi bien que la Ville où elle estoit. Apres je la voy ressuscitée ; je travaille à la sauver ; je combats ; j'esteins les flames qui apparamment la veulent devorer : et puis à la fin il se trouve que je ne delivre que mon Rival, et que je le delivre en un estat, qui ne me permet pas mesme de m'en vanger avec honneur. Enfin je voy un autre Ravisseur de ma Princesse, que je ne puis suivre : et peu apres je me voy sans Rival prisonnier, comme sans Maistresse delivrée. Dans le moment qui suit, je change encore d'estat : je fais des voeux pour Mazare, dont j'avois desiré la perte : et au mesme instant je le haïs plus que je ne faisois. O Destins ! rigoureux Destins ! determinez vous sur ma Fortune : rendez moy absolument heureux, ou absolument miserable : et ne me tenez pas tousjours entre la crainte et l'esperance ; entre la vie et la mort. Seigneur, luy dit alors Chrisante, apres tant de maux que vous avez soufferts, ou évitez ; vous devez esperer de surmonter toutes choses : et apres une si longue obstination de la Fortune à vous persecuter, adjousta Feraulas, il est à croire qu'elle 
<pb id="page_42" n="V01-P046"/>se lassera bien tost. Cependant le Ciel s'estoit esclairci : et depuis qu'Artamene estoit hors de la Ville, le vent s'estoit appaisé ; et la Mer paroissoit aussi tranquile, qu'elle avoit esté agitée. Ses ondes ne faisoient plus que s'espancher lentement sur le rivage : et par un mouvement reglé elles sembloient se remettre avec respect, dans les bornes que la puissance Souveraine qui les gouverne, leur a prescrites. Artamene se resjoüissant de cette profonde tranquilité, presques avec autant de transport qu'il en eust pû avoir, s'il eust esté le Ravisseur de sa Princesse ; vit encore assez loing devant luy au bord de la Mer, plusieurs personnes ensemble : qui par leurs actions tesmoignoient avoir de l'estonnement, et estre fort occupées. Il s'avança alors, poussé d'une curiosité extraordinaire : et changeant de couleur en un instant ; que peuvent faire ces gens ? dit il à Chrisante et à Feraulas ; Seigneur, luy dirent ils, peut-estre sont-ce des Pescheurs, qui sechent, ou qui démeslent leurs filets sur le fable. Cependant Artamene s'avançant tousjours vers eux, Feraulas commença de remarquer le long de la rive, quelque débris d'un naufrage : il fit pourtant signe à Chrisante de n'en parler point à leur Maistre ; qui regardoit avec tant d'attention, ces hommes qui estoient au bord de la Mer ; qu'il ne s'aperçeut pas encore de ce que Chrisante et Feraulas avoient veû. Mais helas ! à peine eut il fait vingt pas, que tournant les yeux vers le rivage qu'il avoit à sa gauche ; il vit qu'il estoit tout couvert de planches rompuës ; de cordages entremeslez ; 
<pb id="page_43" n="V01-P047"/>et de corps privez de vie. O que cette funeste veuë donna de frayeur à Artamene ! il s'arreste ; il regarde ces débris ; il regarde ces morts ; il regarde Chrisante et Feraulas ; et n'ose plus s'avancer vers ces gens, qui n'estoient qu'à trente pas de luy ; dans la crainte effroyable qu'il a desja, d'y rencontrer le corps de sa chere Princesse. Feraulas le voyant en cét estat, luy dit, Hé quoy, Seigneur, pensez vous qu'il n'y ait que cette Galere, pour laquelle vous craignez, en toutes les Mers du Monde ? Et ne sçavez vous pas que les naufrages sont des choses fort ordinaires ? C'est pour cette raison que je crains, luy respondit le malheureux Artamene ; et si ces malheurs estoient plus rares ; je ne les craindrois pas tant. Cependant malgré son apprehension ; il s'aprocha de ces Mariniers qui estoient fort occupez à profiter des infortunes d'autruy ; et qui ramassoient tout ce qu'ils pouvoient de ce débris. Artamene leur demanda ce qu'ils sçavoient de cét accident : et l'un d'eux luy respondit, qu'il faloit que quelque Galere eust peri la derniere nuit ; à ce qu'ils en pouvoient juger par ce que la Mer poussoit au bord, et à ce qu'ils en avoient pû apprendre, d'un homme bien fait, et de bonne mine, que l'on avoit porté dans une Cabane de Pescheurs, qu'il luy montra à cent pas de là sur le rivage : et qui faisoit tout ce qu'il pouvoit pour refuser le secours que l'on taschoit de luy donner. Artamene sans attendre davantage d'esclaircissement, s'y en alla ; et entrant dans cette Cabane, où tout le monde 
<pb id="page_44" n="V01-P048"/>estoit occupé à secourir cet homme qui avoit pensé perir, et qui souhaitoit encore la mort ; il vit que c'estoit Mazare. Il l'avoit veû si souvent dans Babilone, à la Cour de la Reine Nitocris, Mere du Roy d'Assirie, que d'abord il reconnût ce Ravisseur de Mandane. Il estoit couché sur un lit ; le visage plus moüillé de ses larmes que de l'eau de la Mer ; et plus changé par son desespoir que par son naufrage. Ce Prince affligé tenoit les yeux quelquesfois eslevez vers le Ciel ; et quelquesfois aussi il les abaissoit sur une Escharpe magnifique qu'il avoit entre les mains ; et qu'Artamene reconnut à l'instant pour estre à sa Princesse : parce qu'elle la luy avoit refusée autrefois. Cette veuë fit un effet si estrange dans le coeur d'Artamene, qu'il en pensa expirer. Mais pendant que la douleur luy ostoit l'usage de la voix ; il entendit que Mazare, qui sembloit presques aller pousser le dernier soupir, faisant un effort pour parler, s'escria aussi haut que sa foiblesse le luy permit ; ô pitoyables restes de ma belle Princesse ! pourquoy ne l'ay-je pas sauvée, ou pourquoy du moins, n'ay-je pas peri avec elle ? Helas ! que me dites vous ? Que me monstrez vous, funestes reliques de la malheureuse Princesse que j'ay perduë ? Et vous Dieux, qui sçaviez le dessein que j'avois ; et qui n'ignorez pas tout ce j'ay tasché de faire pour sa conservation, pourquoy ne m'avez vous pas secondé ? Comme il disoit cela, Artamene s'estant approché ; et sa douleur ; sa colere ; sa rage, son desespoir ; et son amour, ne luy laissant pas la 
<pb id="page_45" n="V01-P049"/>liberté de determiner s'il devoit achever de faire mourir ce miserable, qui paroissoit à demy mort ; s'il devoit luy reprocher son crime ; ou s'informer du moins, comment ce malheur estoit arrivé ; il fut encore quelque temps en cette cruelle irresolution. Il vouloit interroger Mazare ; il vouloit pleindre sa Princesse ; il vouloit accuser les Dieux ; il vouloit tuer son Rival ; il se vouloit tuer luy mesme ; et ses pleurs et ses plaintes voulant et ne pouvant sortir tout à la fois ; firent que Mazare eut le temps d'entendre quelqu'un de cette maison qui prononça le nom d'Artamene. Il se tourna alors de son costé, avec autant de precipitation, qu'une personne extrémement foible en pouvoit avoir : et le regardant d'une façon tres touchante et tres pitoyable ; est-ce vous, luy dit il, qui par l'affection d'une grande Princesse estiez le plus heureux de tous les hommes ; et que j'ay rendu le plus infortuné par sa perte ? Est-ce toy (luy respondit Artamene outré de douleur) qui par ton injustice as desolé toute la Terre, en la privant de ce qu'elle avoit de plus beau et de plus illustre ? C'est moy (luy repliqua cet infortuné, les yeux tout couverts de larmes) qui suis ce criminel que vous dittes ; et qui me serois desja puni, si j'en avois eu la force. Mais j'espere toutefois, que la mort ne sera pas long temps à venir : cependant comme je la trouve trop lente ; je ne vous seray pas peu obligé, si vostre main devance la sienne. Ceux qui mont trouvé au bord de la Mer, sçavent bien que je ne les ay pas priez de me secourir ; et que 
<pb id="page_46" n="V01-P050"/>c'est malgré moy que j'ay vescu, depuis la mort de cette illustre Princesse. Mais est il bien vray, reprit Artamene, que ma Princesse soit morte ? L'as tu veuë perir ? As tu fait ce que tu as pû pour la sauver ? Ne l'as tu point abandonnée ? L'as tu veuë sur la Galere ? L'as tu veuë sur le rivage ? Enfin l'as tu veuë mourante ou morte ? Je l'ay veuë sur la Galere, respondit tristement Mazare ; je l'ay veuë tomber dans la Mer ; je m'y suis jetté apres elle ; je l'ay prise par cette Escharpe ; je l'ay soustenuë long temps sur les flots : mais ô Dieux ! un coup de Mer espouvantable à fait détacher cette malheureuse Escharpe, qui m'est demeurée à la main : et tout d'un coup cette mesme vague nous ayant separez, je n'ay fait que l'entrevoir parmy les ondes, sans pouvoir ny la rejoindre, ny la secourir. Ne me demandez plus apres cela, ce que j'ay fait ; ny ce que j'ay pensé : j'ay souhaité la mort ; et je me suis abandonné à la fureur des vagues, sans prendre plus aucun soin de ma vie : Et enfin je me suis trouvé esvanoüy sur le rivage, entre les mains de ceux qui sont dans cette Cabane. Voila, Artamene, tout ce que je puis vous dire : et voila, Prince infortuné, luy dit il en luy presentant cette funeste Escharpe qu'il tenoit, ce qui vous apartient mieux qu'à moy : qui n'attens plus rien au monde, que la gloire de mourir de vostre main, si vous me la voulez accorder. Mazare prononça ces dernieres paroles d'une voix si basse et si foible, que chacun creut qu'il s'en alloit expirer : Artamene le voyant en cét estat, prist cette Escharpe, 
<pb id="page_47" n="V01-P051"/>que ce malheureux Prince, dans sa foiblesse, avoit laissé tomber aupres de luy : et s'esloignant d'un Ennemy, qui n'estoit pas en estat de satisfaire sa vangeance, apres avoir satisfait sa curiosité ; il sortit de cette maison, et s'en alla tout le long du rivage de la Mer, suivi de Chrisante et de Feraulas ; pour voir si par hazard il ne trouveroit point encore du moins quelque chose, qui eust esté à sa Princesse. Il commanda mesme à ces Pescheurs, qu'il avoit laissez au bord de la Mer, d'aller tous le long des rochers, pour voir s'ils n'y descouriroient rien, de ce qu'il craignoit, et de ce qu'il desiroit tout ensemble de trouver. Jamais l'on n'a vû personne en un si deplorable estat : Chrisante et Feraulas n'avoient pas la hardiesse de luy parler : et luy mesme ne sçavoit pas seulement, s'ils estoient aupres de luy. Il marchoit en regardant le rivage : et s'imaginant que tout ce qu'il voyoit estoit le Corps de sa chere Princesse ; il y couroit avec une precipitation extréme : et s'y arrestoit apres, avec un redoublement de chagrin estrange. Enfin apres avoir esté fort loing inutilement, il se mit sur un rocher qui s'avançoit un peu dans la Mer ; comme pour attendre si les vagues ne luy rendroient point ce qu'elles luy avoient dérobé : et commandant encore une fois à tous ceux qui avoient commencé de chercher, de continuer leur queste ; il ne demeura que Chrisante et Feraulas aupres de luy : qui quoy qu'il leur peust dire, ne le voulurent point abandonner. Helas, que ne dit point ! et que ne pensa point ce malheureux Amant 
<pb id="page_48" n="V01-P052"/>en cét endroit ! Ne suis-je pas, disoit il, le plus infortuné de tous les hommes ? et pourroit-on imaginer un suplice plus espouvantable, que celuy que je suis obligé de soufrir par la rigueur de ma destinée ? Ha ! belle Princesse, faloit-il que les Dieux ne fissent que vous montrer à la Terre ? Et ne vous avoient-ils renduë la plus adorable Personne du monde, que pour vous mettre si tost en estat de n'estre plus adorée ? Helas ! cruelles flames (s'écrioit il en regardant vers la Ville, dont on voyoit les ruines en esloignement) que j'avois de tort de vous accuser de la perte de ma Princesse ! et que je sçavois peu que ce seroit par un Element qui vous est opposé, que ce malheur m'arriveroit ! Toutes impitoyables que vous estiez, vous m'en eussiez au moins laissé les precieuses Cendres : et les miennes eussent pû avoir la gloire d'y estre meslées. Mais ô rigueur de mon Sort ! cette Mer inexorable ne me veut pas seulement rendre ma Princesse morte : et elle se contente de sauver la vie à son Ravisseur et à mon Rival. Encore la cruelle qu'elle est, si elle la luy eust conservée en estat de satisfaire ma haine et ma vangeance, j'aurois quelque legere consolation dans mon infortune : mais la Barbare, en retenant ma Princesse, me rend mon Rival, seulement pour me dire qu'il l'a veuë en un danger presques inevitable ; qu'il l'a veuë entre les bras de la Mort ; et qu'il l'a veuë dans des sentimens pour moy, que je n'osois esperer qu'elle eust. Et apres cela, il perd la parole, et demeure en estat de ne pouvoir servir de soulagement 
<pb id="page_49" n="V01-P053"/>à mon desespoir. Du moins respondit Chrisante, vous avez la consolation de sçavoir qu'il ne l'a pas veuë morte : et que cét Arrest irrevocable, ne vous a pas esté prononcé. Ainsi, adjousta Feraulas, il vous est permis d'esperer, que le mesme fort de Mazare aura esté celuy de la Princesse ; et peut-estre mesme que le sien aura encore esté meilleur. Car comme elle n'aura pas eu le mesme regret de sa mort qu'il a eu de la sienne ; elle aura voulu vivre, au lieu qu'il a voulu mourir : et la douleur n'aura pas fait en elle, ce que le naufrage n'aura pû faire. Ouy, Seigneur, peut-estre qu'elle aura vescu ; et qu'elle vit presentement, sans autre inquietude que celle de se voir sans vous. Ha Chrisante ! ha Feraulas ! s'écria t'il, cette foible esperance, qui malgré moy occupe encore quelque petite place au fonds de mon coeur, est peut-estre un de mes plus grands malheurs : car si je ne l'avois pas, sçachez mes Amis, que sans m'amuser à des cris ; ni à des pleintes, j'aurois desja suivi l'illustre Mandane. Ce n'est donc que par ce foible espoir que je vis encore : Mais quoy que l'esperance soit un grand bien dans la vie ; et qu'elle soit appellée le secours de tous les malheureux ; elle est si debile dans mon esprit, qu'elle ne m'empesche pas de souffrir les mesmes douleurs que je souffrirois, si j'avois veû de mes propres yeux, la perte de ma Princesse. Ouy, Chrisante, je la voy dans la Mer recevoir comme avec chagrin, le secours de son Ravisseur ; je voy cette vague impitoyable, qui l'arrache d'entre les mains de celuy, qui apres 
<pb id="page_50" n="V01-P054"/>l'avoir perduë la vouloit sauver ; et je voy cette mesme vague (ô Dieux quelle veuë et quelle pensée !) la sufoquer, et l'engloutir dans l'abisme. En disant cela, ses larmes redoublerent encore : et il se mit à baiser cette Escharpe qu'il tenoit, avec une tendresse extréme. O vous, s'écria t'il, qui fustes autrefois l'objet de mes desirs, et que je souhaitay comme la plus grande faveur que j'eusse jamais pû pretendre ; qui m'eust dit que je vous eusse deû recevoir avec tant de douleur, j'aurois eu bien de la peine à le croire. Je vous desirois alors, pour me donner le courage de vaincre les Ennemis du Roy, et de la Princesse : et je vous regarde aujourd'huy, afin que vous hastiez ma mort, en redoublant dans mon esprit desesperé, le triste souvenir de Mandane. Mais n'admirez vous pas, dit il à Chrisante, le caprice de ma fortune ? J'ay plus reçeu de tesmoignages d'affection de cette chere Princesse, par la bouche de mes Rivaux, que je n'en avois jamais reçeu par la sienne : et cette vertu severe, avoit tousjours distribué les graces qu'elle m'avoit faites, avec tant de sagesse, et tant de retenuë, que je n'avois jamais osé m'assurer entierement de ma bonne fortune : et cependant j'aprens du Roy d'Assirie ; d'une Lettre de Mazare, et de Mazare luy mesme, et de Mazare mourant ; que j'avois plus de part en son coeur, que je n'y en osois esperer ; et qu'enfin j'estois beaucoup plus heureux que je n avois pensé l'estre. Mais ô Dieux ! à quoy me sert ce bonheur ; à quoy me sert cette certitude 
<pb id="page_51" n="V01-P055"/>d'estre aimé, si celle qui pouvoit faire ma felicité par son eslection, n'est plus en estat d'aimer : et si je suis contraint moy mesme d'abandonner avec la vie, et toutes mes esperances, et toute ma bonne fortune ? Apres cela, il fut quelque temps sans parler : tantost regardant vers la Mer ; tantost regardant si ces gens qu'il avoit envoyé chercher ne revenoient point ; et tantost regardant cette Escharpe qu'il tenoit. Mais enfin Chrisante voyant que le jour alloit finir, voulut luy persuader de reprendre le chemin de la Ville : quand mesme ce ne seroit, luy dit il, que pour pouvoir renvoyer plus de monde, chercher tout le long de la Côste. Cette derniere raison, quoy que forte et puissante sur son esprit, ne l'eust neantmoins pas si tost fait partir du lieu où il estoit ; n'eust esté qu'il vit paroistre de loing Thrasibule, Araspe, Aglatidas, Hidaspe, et beaucoup d'autres ; qui ne l'ayant pas suivy par respect, pour luy laisser la liberté de ses pensées, venoient le rejoindre, apres luy avoir laissé un temps raisonnable pour les entretenir. Il ne les vit pas plus tost, qu'il se leva ; et regardant Chrisante et Feraulas, le moyen, leur dit il, de cacher une partie de ma douleur ? Et comment pourray-je faire pour tesmoigner à tous ceux qui viennent à nous, que je n'en ay qu'autant que la compassion en peut raisonnablement donner ? et que si je regrette la Princesse, c'est comme Fille de Ciaxare, et non pas comme Maistresse d'Artamene. Pour moy, leur dit il, mes Amis, je 
<pb id="page_52" n="V01-P056"/>ne pense pas le pouvoir faire : Cependant je sçay bien que si Mandane pouvoit m'aparoistre en cet instant, ce seroit pour me l'ordonner : et ce seroit pour me commander de cacher mes larmes afin de cacher mon affection. Mais, belle Princesse, s'écria t'il, il faudroit ne vous aimer pas comme je vous aime ; et il faudroit avoir sa raison plus libre que n'est la mienne, pour vous pouvoir obeïr. A ces mots, Thrasibule et toute cette Troupe, se trouverent si prés de luy, qu'il fut contraint de se taire ; et de s'avancer vers eux pour les recevoir. Ils le virent si changé, que quand il ne leur auroit rien dit, ils n'eussent pas laissé de connoistre qu'il luy estoit arrivé quelque grand sujet de déplaisir : et comme il estoit infiniment aimé de tout le monde ; et particulierement de ceux qui estoient alors aupres de luy ; sans sçavoir mesmes ce qu'il avoit, ils changerent tous de visage : et partagerent une affliction, dont ils ne sçavoient pas encore la cause. Ils ne l'ignorerent pourtant pas long temps : et l'affligé Artamene, qui n'eust pû leur dire cette funeste nouvelle le premier sans en mourir ; fut relevé de cette peine par Feraulas, qui la leur apprit d'abord en peu de mots : de peur que s'il se fust arresté à exagerer cette perte, Artamene n'eust pas esté Maistre de sa douleur : et n'eust donné des marques trop visibles, d'une chose qu'il vouloit cacher. Thrasibule deplora ce malheur, autant qu'il estoit déplorable : Hidaspe comme plus attaché d'interest à la Maison de Ciaxare, en fut 
<pb id="page_53" n="V01-P057"/>sensiblement touché : Araspe s'en affligea aussi beaucoup : et Aglatidas qui par sa propre melancolie, avoit tousjours une forte disposition à partager celle d'autruy ; en pleura comme s'il eust eu un interest plus particulier, en la perte de cette Princesse. Cependant Artamene qui crût qu'il luy seroit plus aisé de cacher sa douleur dans la Ville qu'en ce lieu là, parce qu'il pourroit y estre seul dans sa chambre, sur le pretexte d'y aller escrire cette funeste nouvelle à Ciaxare ; en reprit le chemin, apres avoir ordonné à Feraulas, d'aller encore avec quelques uns de ceux qui avoient accompagné Thrasibule ; chercher et s'informer tout le long du rivage, si l'on n'auroit rien veû ny rien trouvé, qui peust donner une connoissance plus assurée, du salut ou de la perte de la Princesse. Pendant ce chemin, il parla le moins qu'il luy fut possible : et tous les autres s'entretindrent de ce funeste accident. Les uns plaignoient la Princesse, pour les grandes qualitez qu'elle possedoit ; soit pour les beautez du corps ; soit pour celles de l'esprit ; ou pour les beautez de l'ame : les autres pleignoient le Roy son pere, pour la douleur qu'il recevroit : et les autres disoient, que c'estoit grand dommage qu'une Race aussi illustre que celle des Rois des Medes, s'esteignist en cette Princesse, d'une maniere si pitoyable. Enfin tous pleignoient, et tous regrettoient cette perte, sans sçavoir que celuy qui estoit le plus à pleindre, estoit meslé parmy eux. Hidaspe parlant à Chrisante, cét accident, luy dit il, me fait souvenir, de la douleur que 
<pb id="page_54" n="V01-P058"/>ressentit le Roy de Perse nostre Maistre, lors qu'il reçeut les nouvelles du naufrage du jeune Cyrus : qui comme vous sçavez mieux que moy, estoit le Prince du monde de la plus belle esperance : et comme je ne doute point que Ciaxare ne soit aussi sensible au malheur de la Princesse sa fille, que Cambise le fut à celuy du Prince son fils ; je le pleins infiniment. Car encore que je ne fusse pas si estroitement attaché que le Roy, aux interests de Cyrus, je ne laissay pas de le pleurer, et de le regretter beaucoup. Chrisante pour faire changer de discours, et pour ne respondre pas à celuy-là ; dit à l'affligé Artamene, que peut-estre ceux qu'il avoit envoyez vers Ciaxare, l'auroient desja trouvé fort avancé : estans convenus ensemble lors qu'il estoit parti, qu'il le suivroit bien tost avec toute l'Armée : et Aglatidas, de qui toutes les pensées alloient tousjours à l'amour, et à la melancolie ; adressant la parole au mesme Artamene ; je vous assure, luy dit il, que quoy que je sois sujet de Ciaxare, et par consequent ennemy du Roy d'Assirie ; je ne puis m'empescher de pleindre ce dernier : comme devant estre sans doute le plus malheureux, lors qu'il sçaura cette perte ; s'il est vray qu'elle nous soit arrivée. Car enfin, adjousta t'il, quoy qu'il ne fust pas aimé, il estoit Amant ; et l'Amour est tellement au dessus de tous les sentimens, que la Nature, la Raison, et l'Amitié peuvent donner, qu'il n'y a nulle comparaison d'elle aux autres. Pour moy, adjousta t'il encore, si au lieu de connoistre un Amant 
<pb id="page_55" n="V01-P059"/>haï, comme le Roy d'Assirie, je connoissois un Amant aimé, qui eust souffert cette infortune ; je pense que la seule compassion que j'en aurois, me feroit mourir de douleur. Mais comme la vertu de la Princesse estoit trop severe, pour avoir donné cette matiere d'affliction à personne ; il se faut contenter de pleindre le Roy d'Assirie, qui effectivement est le plus à pleindre. Artamene fut estrangement embarrassé, à respondre à un discours si pressant : mais s'il eut assez de force pour retenir ses larmes, il n'en eut pas assez pour estousser ses souspirs. Il dit donc seulement à Aglatidas, que cette Princesse avoit tant de vertus, que tous ceux qui l'avoient connuë, avoient esté ses adorateurs : et qu'ainsi il faloit pleindre en general, tous ceux qui avoient eu cét honneur : soit qu'ils fussent Medes, Assiriens, ou Persans. Apres cela, pour n'estre plus exposé à une conversation si penible ; il marcha trente pas devant les autres : qui continuerent de s'entretenir, de la douleur qu'ils voyoient en Artamene : et de louër l'affection qu'il témoignoit avoir pour le Roy son Maistre. Car encore que cét accident les eust fort touchez ; comme une partie d'entr'eux n'avoient jamais veû la Princesse, et que pas un n'en avoit esté amoureux ; ils remarquoient facilement, qu'il y avoit une notable difference, de leur affliction à la sienne ; dont ils ne sçavoient pas la cause la plus forte et la plus cachée. Artamene estant arrivé à la Ville, et entré dans sa chambre, congedia tout le monde : et demeura seul à 
<pb id="page_56" n="V01-P060"/>entretenir son desespoir, par le souvenir de toutes ses infortunes. Il fut luy mesme mettre dans sa Cassette, l'Excharpe de sa Princesse, qu'il avoit euë par les mains du miserable Mazare : Mais s'il prit soin de la conserver, ce fut plustost comme un moyen infaillible de redoubler ses desplaisirs, que comme une consolation à ses douleurs : et pour ne negliger rien de tout ce qui pouvoit augmenter ses peines. Il fit mesme servir à son suplice, la memoire de quelques legeres faveurs, qu'il avoit reçeuës de sa Princesse : et cette Ame grande et noble, qui ne faisoit jamais nulle reflexion sur les belles choses qu'elle avoit faites ; et qui ne s'attachoit qu'à l'advenir, pour en faire encore de plus heroïques ; souffrit en cette occasion, que l'image de tant de glorieux Combats ; de tant de Batailles gagnées ; et de tant de Triomphes ; repassast en son imagination, afin de le faire passer en un desespoir plus legitime : et d'avoir du moins quelque excuse, à se donner à luy mesme, de la foiblesse qu'il tesmoignoit en cette rencontre. Car lors qu'il venoit à songer, que tout ce qu'il avoit fait, avoit esté fait pour cette Princesse, qu'il croyoit presque n'estre plus au monde ; le souvenir de toutes ces choses redoubloit encore son affliction : s'il est possible de concevoir quelque redoublement, en une douleur, qui dés le premier moment qu'il l'avoit sentie, avoit esté extréme et insuportable. Il ne pouvoit se resoudre, d'envoyer porter cette triste nouvelle au Roy des Medes : il pouvoit encore moins se resoudre 
<pb id="page_57" n="V01-P061"/>à la luy apprendre de sa propre bouche : et dans cette irresolution, le reste du jour et de la nuit se passerent, sans qu'il peust en façon aucune, se determiner là dessus. Feraulas estant revenu le matin, assura ce Prince, que du moins il n'y avoit nulle autre marque de sa disgrace, que celle qu'il en avoit veuë luy mesme : Mais, reprit Artamene tout d'un coup, n'avez vous point sçeû des nouvelles de Mazare ? et ne seroit il point revenu de la foiblesse où il tomba hier devant moy, et en laquelle je le laissay dans cette Cabane ? Que l'on aille, dit il, le sçavoir ; et si cela est, que l'on me l'amene. Il donna cét ordre avec beaucoup de precipitation ; et sans sçavoir presques ce qu'il vouloit dire : mais à quelque temps de là, on luy vint raporter, que les Pescheurs, entre les mains desquels ce Prince estoit demeuré, avoient dit que Mazare n'estoit point revenu de l'évanoüissement où Artamene l'avoit veû le jour auparavant : et qu'il estoit mort un moment apres, qu'il avoit esté sorti de cette Cabane. La nouvelle de cette mort donna divers sentimens au malheureux Artamene : et admirant la Justice divine en la perte d'un Prince qu'il croyoit tres criminel ; il ne pouvoit s'empescher de murmurer contre la rigueur que ces mesmes Dieux avoient euë, pour une Princesse tres innocente. Cependant comme il avoit l'esprit entierement occupé, de la grandeur de sa perte ; il ne fit pas faire une plus exacte perquisition de la mort, et des funeraille de Mazare : et l'image de ce Ravisseur l'affligeoit si fort, 
<pb id="page_58" n="V01-P062"/>qu'il l'esloigna de son souvenir autant qu'il luy fut possible. Comme il agissoit de cette sorte, l'on luy vint dire qu'il y avoit apparence que Ciaxare alloit arriver avec toute son Armée : parce que du haut de la Tour, l'on voyoit s'eslever sur un Vallon, une poussiere si grande et si espaisse, qu'il estoit aisé de juger que ce ne pouvoit estre que la marche de ces Troupes qui la causoit. Artamene fut fort esmeu à ce discours : et il le fut encore davantage, lors qu'il vit arriver Andramias, qui l'assura que Ciaxare seroit à Sinope, tout au plus tard dans une heure. Il voulut pourtant faire quelque effort sur luy : et il y travailla avec tant de succés, qu'il espera avoir assez de pouvoir sur sa douleur, pour en cacher une partie. Il commanda à tous les Chefs de ces Troupes, de les faire mettre en bataille : et il monta luy mesme à cheval, suivy de Thrasibule, d'Hidaspe, de Chrisante, d'Araspe, et d'Aglatidas, pour aller au devant du Roy ; qui à la veuë de Sinope, s'estoit détaché de son Armée : et marchoit accompagnée du Roy de Phrigie ; du Roy d'Hircanie ; de Persode Prince des Cadusiens ; du Prince des Paphlagoniens ; de celuy de Licaonie ; de Gobrias ; de Gadate ; de Thimocrate ; de Philocles ; et d'Artabase ; de Madate ; et d'Adusius, Persans, et les premiers d'entre les Homotimes : aussi bien que l'estoient Hidaspe et Chrisante, qui accompagnoient Artamene. Jamais entre-veuë ne fut si triste que celle-là : Ciaxare voyant de loing sa ville détruite, ne pût s'empescher d'en soupirer : 
<pb id="page_59" n="V01-P063"/>et Artamene voyant Ciaxare, auquel il alloit donner un si grand redoublement de douleur, par la funeste nouvelle du naufrage de la Princesse sa fille ; ne pouvoit quasi se resoudre d'avancer vers luy. Cependant, quelque lentement qu'il marchast, comme le Roy venoit assez viste, ils furent bien tost à trente pas l'un de l'autre : Artamene et tous ceux qui l'accompagnoient, descendirent de cheval, et furent à pied à la rencontre du Roy, qui sembla se haster d'aller droit à luy.
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<div2 id="page_CYRUS010103" type="sequence" n="Colère de Ciaxare et arrestation de Cyrus">
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Ce Prince malgrè sa douleur, luy presenta Thrasibule : et Ciaxare leur ayant tendu la main à tous, leur commanda de remonter à cheval ; et ayant appellé Artamene aupres de luy, il se mit à luy parler de son malheur en general ; et à exagerer combien il avoit esté surpris d'apprendre que Mazare eust enlevé sa fille. Seigneur, interrompit tristement Artamene, vous le serez bien encore davantage, lors que vous sçaurez que Mazare n'est plus : et que peut-estre. . . . . . A ces mots Artamene s'arresta : et ne pût jamais achever de dire, ce qu'il vouloit luy apprendre. Ciaxare le regardant alors tout troublé ; que voulez vous dire Artamene, luy demanda t'il, et quel nouveau malheur avez vous à m'anoncer ? Seigneur, luy respondit il, ce malheur est si grand, que je n'oserois presques vous le faire sçavoir : et je demande du moins à vostre Majesté qu'elle se donne la patience d'estre à Sinope, pour en estre pleinement instruite : afin que la douleur qu'il vous causera, puisse avoir moins de tesmoins dans vostre Cabinet, que 
<pb id="page_60" n="V01-P064"/>vous n'en auriez à la campagne. Ciaxare estrangement surpris, d'un discours si obscur pour luy, regardoit Artamene : et luy voyant sur le visage et dans les yeux, toutes les marques d'une tristesse excessive ; il n'osoit plus le presser de luy apprendre ce qu'il mouroit d'envie de sçavoir, de peur de trouver ce qu'il craignoit de rencontrer : et d'estre contraint en effet de donner des marques de foiblesse, devant tant d'illustres Personnes. Il cherchoit donc dans les yeux d'Artamene, et dans sa propre raison, à devenir ce qu'il ignoroit : et par son silence, et par celuy d'Artamene, il estoit aisé de juger, que l'un craignoit de dire ce qu'il sçavoit, et que l'autre apprehendoit d'aprendre ce qu'il ignoroit. Cependant ceux qui estoient venus avec Artamene s'estans meslez avec ceux qui avoient suivi Ciaxare ; leur racontoient ce qui leur estoit advenu ; et cette funeste nouvelle qu'ils leur aprenoient, faisoit eslever parmi eux un murmure plaintif d'exclamations et d'estonnement ; qui raisonnant aux oreilles de Ciaxare, luy disoit encore, qu'il y avoit quelque chose d'estrange à sçavoir. Mais comme ils estoient alors assez prés de Sinope, toutes les Troupes qu'Artamene avoit amenées, suivant l'ordre qu'elles en avoient reçeu ; ayant paru sous les armes, et s'estans rangées en haye pour laisser passer le Roy ; il ne voulut pas devant tant de monde, satisfaire sa curiosité. Il marcha donc sans parler, jusques à tant qu'il fust arrivé au Chasteau : car pour son Armée, il avoit ordonné qu'elle 
<pb id="page_61" n="V01-P065"/>camperoit dans une grande plaine, qui est entre un Vallon et la Ville : et qui estoit assez spacieuse pour l'y loger commodément, quoy qu'elle fust composée de plus de cent mille Combatans. Le Roy ne fut pas plustost descendu de cheval, qu'Artamene le conduisit dans le plus bel Apartement du Chasteau : et il n'y fut pas si tost, qu'estant entré seul avec luy dans son Cabinet ; Et bien mon cher Artamene, luy dit il, que m'aprendrez vous de plus estrange, que ce que je sçay desja ? Cette demande où Artamene s'estoit bien attendu, ne laissa pas de le surprendre : et se voyant sans autre tesmoin que le Roy ; et forcé de luy faire sçavoir le naufrage de la Princesse ; il ne pût empescher que ses larmes ne previnssent son discours. Ciaxare les voyant couler, que me disent vos pleurs, Artamene, s'écria t'il, et auriez vous la mort de ma fille à m'annoncer ? Alors Artamene faisant un effort extraordinaire sur son esprit, luy dit en peu de mots, tout ce qu'il sçavoit du naufrage de Mandane. Cette nouvelle affligea si fort Ciaxare, que l'on peut dire que jamais Pere n'avoit tesmoigné plus de tendresse ni plus de douleur. Artamene voyant qu'il luy estoit permis de pleurer, en un temps où l'affliction de Ciaxare l'empeschoit de prendre garde à la sienne ; s'y abandonna de telle sorte, que jamais l'on n'avoit rien veû de si pitoyable. Il ne disoit rien à Ciaxare pour le consoler ; et Ciaxare ne laissoit pourtant pas de trouver de la consolation aux pleurs d'Artamene. Fut il jamais, disoit ce malheureux 
<pb id="page_62" n="V01-P066"/>Pere, un Prince plus affligé que moy ? Mais, adjoustoit il, ne devois-je pas aussi prevoir mon malheur ? et tant d'Oracles qui avoient asseuré à Astiage que le Sceptre qu'il portoit, et qu'il m'a laissé, passeroit bien tost en des mains estrangeres ; Ne devoient ils pas m'avoir appris, puis que je n'avois qu'une fille unique, que je la perdrois infailliblement ? Helas ! Astiage s'amusoit à chercher les voyes de perdre celuy qui devoit luy arracher la Couronne ; et il ne songeoit pas à conserver celle qui la devoit perdre en perdant la vie. Car n'en doutons point, dit il à Artamene, Mandane n'est plus : et l'esperance est un bien, où nous ne devons plus pretendre de part. Mais du moins, adjousta t'il, cette Innocente Princesse ne demeurera t'elle pas sans vangeance : et les Dieux qui ont fait perir Mazare, l'un de ses Ravisseurs ; nous enseignent ce que nous devons faire du Roy d'Assirie. Il mourra, poursuivoit il, il mourra : et comme il est cause que la Race de l'illustre Dejoce est esteinte en la personne de ma fille, il faut que celle des Rois d'Assirie le soit en la sienne : et les Dieux ; non, mesme les Dieux, ne sçauroient l'empescher de mourir ; ny le dérober à ma colere. Artamene surpris de ce discours, et regardant le Roy ; Seigneur, luy dit il, n'avez vous pas vû celuy que je vous ay envoyé, pour vous advertir de la suite de ce Prince ? Que dites vous, Artamene, que ce Prince ?. . . . . . reprit brusquement le Roy. Je dis, Seigneur, luy respondit il, que j'ay envoyé advertir vostre Majesté de sa suite. 
<pb id="page_63" n="V01-P067"/>Quoy, interrompit Ciaxare, le Roy d'Assirie n'est plus en mon pouvoir ! Le Roy d'Assirie est en liberté ! Ha ! non, non, cela n'est pas possible ; et je ne le croiray pas facilement. Je ne croiray, dis-je, pas facilement, qu'Artamene ait laissé eschaper un Prisonnier de cette importance. Il est pourtant vray, respondit froidement Artamene, que mon malheur et : sa bonne fortune ont voulu qu'il s'échapast, malgré les Gardes que je luy avois donnez : Mais, Seigneur, que cela ne vous inquiete pas tant : car s'il m'estoit aussi aisé de vous faire revoir la Princesse, qu'il me sera peut-estre facile de donner la mort à cét Ennemy de vostre Majesté ; vostre douleur ne seroit pas sans remede. Ciaxare ne trouva pourtant pas grande consolation en ce discours : et quoy qu'il aimast Artamene ; qu'il luy eust des obligations infinies ; et qu'il n'eust jamais eu le moindre soubçon de sa fidelité ; neantmoins en cette rencontre, il ne pouvoit concevoir que le Roy d'Assirie se fust sauvé, sans qu'Artamene fust au moins coupable de peu de soin, et de beaucoup d'imprudence, quoy qu'il n'eust jamais veû nulle de ses actions, qui luy peust donner un raisonnable sujet, de l'accuser de semblables choses. Il sortit donc de ce Cabinet, sans luy parler davantage : et trouvant dans sa Chambre tous les Princes, et tous les Chefs qui l'avoient suivi ; il leur parla de son affliction avec assez de constance, quoy qu'avec beaucoup de douleur : et chacun selon l'obligation qu'il y avoit, luy tesmoigna la part qu'il prenoit en sa perte : luy disant 
<pb id="page_64" n="V01-P068"/>pourtant tousjours, que tant que le corps de la Princesse ne paroistroit point, il faloit conserver quelque esperance. Pour Artamene, il passa un moment apres dans une autre Chambre : où tous ces Princes qui avoient suivi Ciaxare, furent les uns apres les autres luy faire compliment, et le visiter : car ils le regardoient bien plus, comme leur Protecteur et leur Maistre, que non pas le Roy qu'il servoit. Cependant Ciaxare qui vouloit estre pleinement esclairci, de tout ce qui s'estoit passé en la suite du Roy d'Assirie ; sçeut qu'il avoit esté mis à la garde d'Araspe, qui estoit un des hommes du monde qu'Artamene aimoit le plus : toute-fois quoy qu'il pûst faire il ne pût jamais rien descouvrir, qui luy fist voir que personne des siens eust facilité l'evasion du Roy d'Assirie. Mais parmi ceux qui estoient venus avec le Roy, il y avoit un Amy particulier d'Aribée ; qui sçachant sa mort, en conçeut beaucoup de ressentiment contre Artamene. Si bien qu'ayant sçeu fortuitement que le Roy d'Assirie luy avoit escrit, il fut en advertir Ciaxare ; qui au mesme instant envoya querir Artamene. Il ne le vit pas plustost, qu'il luy demanda d'un ton, fort aigre, pourquoy il ne luy avoit pas dit que le Roy d'Assirie luy avoit escrit depuis sa fuite ? Artamene surpris de cette demande, parce que la Lettre dont il s'agissoit (parlant de l'amour du Roy d'Assirie et de la sienne) n'estoit pas de nature à estre monstrée ; fut un moment sans respondre : en suitte dequoy il dit à Ciaxare, qu'il 
<pb id="page_65" n="V01-P069"/>avoit eu de si fascheuses choses à luy apprendre tout à la fois ; qu'il n'estoit pas fort estrange, qu'il en eust oublié une de si peu d'importance que celle-là : puis qu'il estoit vray que le Roy d'Assirie ne luy avoit escrit, que pour luy mander qu'il n'avoit rien crû faire contre la generosité, en s'échapant de ses Gardes, puis qu'on ne l'avoit pas laissé sur sa foy. Nous sçaurons plus precisément, luy respondit Ciaxare, ce que le Roy d'Assirie vous a mandé en nous monstrant son Billet, que nous ne l'aprenons par vos paroles. Seigneur, repliqua Artamene, je voudrois bien pouvoir satisfaire vostre Majesté : mais ayant esté tout un jour le long de la Côste, à chercher des nouvelles de la Princesse, j'ay eu le malheur de perdre les Tablettes que j'avois reçeuës : et je m'imagine qu'elles pourront bien estre tombées dans la Mer. Cette responce faite avec assez de froideur surprit Ciaxare : et l'obligea de dire à Artamene contre sa coustume, avec beaucoup de rudesse ; que ce cas fortuit luy sembloit estrange : et que sa procedure en cette rencontre, ne la luy sembloit pas moins. Mais comme Artamene avoit un grand respect pour le Pere de sa Princesse ; et qu'il sçavoit bien qu'en effet, Ciaxare avoit raison de trouver quelque chose à dire en sa conduite ; il se teût et se retira, voyant que le Roy luy avoit tourné le dos sans vouloir plus l'escouter. Le soir estant venu, une partie des Chefs s'en retournerent au Camp ; et tous les Princes furent logez dans le Chasteau, et dans les plus belles 
<pb id="page_66" n="V01-P070"/>maisons, que la flame eust espargnées. Ciaxare passa la nuit avec beaucoup d'inquietude : et Artamene fut encore bien plus malheureux que luy ; qui du moins n'avoit que sa propre douleur à souffrir : au lieu que ce Prince en souffrant la sienne, partageoit encore celle du Roy, malgré ses soubçons et sa rudesse. Mais comme il arrive assez souvent que la Fortune ne garde nulle mesure, ny en ses faveurs, ny en ses disgraces ; et qu'elle comble de felicité, ou accable de malheur, ceux qu'elle regarde avec amour ou avec haine ; l'affligé Artamene, de qui la constance succomboit presque en cette occasion ; se vit encore attaqué par un endroit assez sensible, puis qu'il s'agissoit de son honneur. Le lendemain au matin, Ciaxare luy envoya dire qu'il se rendist en diligence dans son Cabinet ; comme il fut aupres de luy, il le trouva avec un visage où la colere paroissoit plus que la douleur : et qui luy fit bien connoistre, qu'infailliblement il alloit tomber dans quelque nouvelle infortune. Mais comme l'estat où il estoit, luy donnoit beaucoup d'indifference pour la vie ; il ne se troubla point, voyant Ciaxare si troublé : et luy demanda avec beaucoup de respect, s'il faloit faire quelque chose pour son service ? Ciaxare sans luy respondre, luy donna des Tablettes qu'il tenoit : et apres l'avoir regardé avec des yeux remplis de fureur ; Voyez Artamene, luy dit il, voyez s'il y a quelque apparence que vous soyez innocent de la suite du Roy d'Assirie : et expliquez moy silabe pour silabe cét enigme obscur que je ne puis deviner. 
<pb id="page_67" n="V01-P071"/>Artamene fut d'abord estrangement surpris : parce qu'il luy sembla que ces Tablettes estoint celles qu'il pensoit que le Roy d'Assirie eust reçeuës ; et qu'il avoit données à celuy qui luy avoit apporté les siennes. Neantmoins pour s'éclaircir pleinement de la chose, il les ouvrit ; et y relût les mesmes paroles qu'il y avoit escrites. Mais en les relisant, il changea de couleur plusieurs fois ; et fit durer cette lecture le plus long temps qu'il luy fut possible ; cherchant à prendre sa resolution, sur une chose si difficile à resoudre. Car il voyoit bien que s'il n'expliquoit pas son Billet, son honneur souffriroit sans doute une tache : puis qu'il paroistroit perfide à son Maistre, ayant eu une intelligence secrette avec son Ennemy : et d'autre costé, il voyoit qu'en descouvrant son amour, il exposoit en quelque façon la reputation de sa Princesse, qui luy estoit encore plus precieuse que la sienne. Cependant Ciaxare, qui ne penetroit pas dans le fonds de son coeur, s'ennuyant de son silence ; que cherchez vous Artamene, luy dit il, dans ce Billet ? ce n'est pas là que vous pouvez trouver vostre excuse : et les marques de vostre crime ne sçauroient servir à faire paroistre vostre innocence. Parlez donc, vous dis-je ; et expliquez moy ce que vous avez escrit, depuis le premier mot jusques au dernier. En disant cela, il reprit les Tablettes des mains d'Artamene, qui regardant le Roy avec beaucoup de respect ; Seigneur, luy dit il, si je pouvois vous montrer le billet que j'ay reçeu du Roy d'Assirie, vostre Majesté verroit bien, que 
<pb id="page_68" n="V01-P072"/>je ne suis pas si criminel qu'elle le croit : et que les conventions que nous avons ensemble, ne sont pas de la nature que vous les imaginez. Si elles ne sont pas criminelles, respondit Ciaxare, vous n'avez qu'à me les apprendre : n'ignorant pas qu'il y a sans doute quelque secret sentiment dans le fonds de mon coeur, qui ne cherche qu'à vous justifier. Ciaxare ouvrant alors les Tablettes, se mit à relire tout haut ce qu'Artamene y avoit escrit : et le regardant fixement ; comment expliquez vous ces paroles ? luy dit il.
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<q>Je ne manque jamais à ce que j'ay promis, non plus qu'à ce que je dois : ainsi vous devez estre assuré de me voir observer inviolablememt, toutes les choses dont nous sommes convenus.</q>
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Parlez Artamene, parlez, adjousta t'il ; qu'avez vous promis au Roy d'Assirie ? Et comment pouvez vous luy avoir promis quelque chose, et n'avoir pas manqué à ce que vous me devez ? Seigneur, respondit Artamene, vous sçavez que le Roy d'Assirie et moy, avons eu autrefois quelques petits differens ensemble : et que l'amour de la Gloire nous a faits Rivaux il y a long temps. Ainsi, Seigneur, nous avons certaines choses à démesler, qui ne regardent point vostre Majesté ; et dont je la supplie tres-humblement ; de ne s'informer pas davantage. Vous me direz pourtant encore, respondit Ciaxare en eslevant la voix, quelle couleur vous pouvez donner à ces paroles, qui sont la fin de vostre Billet. 
<pb id="page_69" n="V01-P073"/>
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<q>Je souhaite seulement, que nous soyons bien tost en estat, de disputer un prix dont je suis indigne : mais que personne ne possedera pourtant jamais, que par la mort</q>
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<q>D'ARTAMENE.</q>
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Quel est ce prix, Artamene, dont la possession vous est si chere ? Je vous ay desja dit, Seigneur, respondit il, que la Gloire est la cause de tous les differens, que le Roy d'Assirie a eus, et aura tousjours avec Artamene : et c'est ce premier rang de la Valeur que je veux luy disputer jusques à la mort. Pour moy, adjousta Ciaxare, apres avoir bien cherché l'explication de ces paroles, je ne voy point qu'il puisse y avoir d'autre prix à disputer entre vous, que ma Couronne, ou ma Fille ; et lequel que ce soit des deux, vous estes également criminel : et mesme beaucoup plus criminel que n'est pas le Roy d'Assirie : Puis qu'en fin il est d'une condition à pouvoir pretendre à l'une et à l'autre : et que selon les apparences, la vostre en est bien esloignée. Seigneur, reprit froidement Artamene, par cette mesme raison, vous devez croire que le Roy d'Assirie ne voudroit pas me faire l'honneur de disputer contre moy, une chose où je ne pourrois jamais pretendre. Vous dites cela d'un certain ton, repliqua le Roy, si disproportionné à vostre condition, qu'il me confirme encore dans ma croyance : car en fin tout mon ennemy qu'est le Roy d'Assirie, il est tousjours Roy : et dés là, vous luy devez plus de respect, qu'il n'en paroist en vos discours. 
<pb id="page_70" n="V01-P074"/>Lors que j'ay l'espée à la (main respondit Artamene, qui ne pût s'empescher d'estre un peu esmeu ;) j'embarrasse peut-estre les Rois, aussi bien que les autres hommes : vous en connoissez plus d'un, qui peut vous apprendre si je dis vray : et celuy mesme dont vous semblez prendre la deffence, peut vous en dire quelque chose, s'il n'a mauvaise memoire. Il n'est pas icy question de vostre bravure, adjousta Ciaxare, je ne doute pas que vous ne soyez vaillant ; mais j'ay lieu de douter si vous estes fidelle. Vostre Majesté ne douteroit non plus de l'un que de l'autre, si elle me connoissoit bien, luy dit Artamene ; et il n'est pas aisé d'imaginer, qui pourroit corrompre la fidelité de celuy qui dispose à son gré des Couronnes. Pourquoy donc, repartit le Roy, ne m'éclaircissez vous de vos intentions, s'il est vray qu'elles soient innocentes ? Je supplie vostre Majesté, luy respondit il, de ne me presser pas davantage, sur une chose que je ne puis, ny ne dois luy dire : il me suffit, adjousta t'il, que l'on sçait que les Dieux ont voulu quelque-fois se servir de ma main, pour soutenir ce mesme Sceptre, auquel vous croyez que je pretens. Ne me reprochez point, interrompit alors Ciaxare, les services que vous m'avez rendus : car outre que vous verrez que vous n'en estes pas mal payé, si vous vous souvenez de ce que vous estiez, et de ce que vous estes ; il ne m'en souvient que trop : et si j'en avois perdu la memoire, peut-estre auriez vous desja perdu la vie. Du moins ne m'arresterois-je pas si long temps, à chercher moy mesme des excuses 
<pb id="page_71" n="V01-P075"/>à vostre crime : et je ne me verrois pas plus diligent que vous, à essayer de vous justifier. Seigneur, reprit Artamene, je ne vous reproche pas mes services : et ils sont si peu considerables, que je ne vous en aurois pas parlé, si j'eusse eu d'autres raisons pour soutenir mon innocence calomniée. Et d'où voulez vous que nous tirions les preuves de cette innocence pretenduë, luy dit Ciaxare ? De la connoissance de ma vertu, respondit Artamene ; si vous estes encore capable de la connoistre. Quoy ! adjousta Ciaxare encore plus irrité, vous ne voulez donc pas me descouvrir plus precisément, quelle est cette intelligence que vous avez, avec le Ravisseur de ma Fille et mon Ennemy ? Seigneur, le temps vous l'apprendra, respondit cét innocent accusé ; et ce ne sera que par luy, que vous sçaurez de quelle façon Artamene, cét homme que vous ne connoissez pas ; cét homme qui à ce que vous croyez, vous à voulu trahir ; cét homme, dis-je, que vous avez aimé ; est d'intelligence avec vostre Ennemy. Je n'ay que faire du temps, pour vous le faire avoüer, repliqua Ciaxare : il paroist assez dans vostre Billet ; et mesme dans vos discours. Mais comme la connoissance des particularitez de cette Conjuration secrette, est necessaire à ma seureté, et au bien de mon Estat ; sans attendre que le temps m'en esclaircisse, il pourra estre qu'estant mis dans une prison plus estroite et plus sevre que celle que vous aviez donnée au Roy d'Assirie ; vous vous resoudrez enfin de me les apprendre. Seigneur (respondit Artamene sans 
<pb id="page_72" n="V01-P076"/>plus s'esmouvoir, et sans s'emporter ;) ce n'est point par la captivité, ny mesme par les suplices, que l'on peut faire dire à Artamene, ce qu'il ne veut pas descouvrir : ce qui me console en cette avanture, c'est que je ne quitteray mon espée pour recevoir des fers, qu'en un temps où vostre Majesté n'a plus gueres d'Ennemis assez puissans pour luy nuire : et qu'ainsi elle ne perdra en me perdant, qu'un serviteur inutile. Je vous entens bien, repliqua le Roy en colere ; et vous ne pouvez vous empescher de me reprocher vos services. Alors se tournant vers la porte de son Cabinet, où il estoit seul avec Artamene ; il appella le Capitaine de ses Gardes, et luy commanda de le mener à sa Chambre ; et de luy en respondre sur peine de la vie. Ce Capitaine qui aimoit Artamene cherement, et qui sçavoit quelle avoit esté sa faveur ; demeura surpris de ce commandement : ne sçachant presque s'il y devoit obeïr. Et voyant une si prompte revolution, en la fortune d'un homme, qui un jour auparavant estoit le plus absolu de tout le Royaume ; et qui faisoit le destin des Princes et des Rois tel qu'il luy plaisoit ; il ne pouvoit s'empescher de faire voir son estonnement ; ny se determiner sur ce qu'il avoit à faire. Mais Artamene l'ayant remarqué, allons, luy dit il, allons (en luy tendant son espée ;) et rendons mesme ce dernier service au Roy, d'aprendre à tous ses Subjets à obeïr de bonne grace, aux commandemens les plus rudes. En disant cela, il fit une grande et profonde reverence à Ciaxare : et suivit 
<pb id="page_73" n="V01-P077"/>Andramias, avec aussi peu d'émotion, que s'il fust retourné libre à sa chambre, comme il en estoit sorti. Le Roy commanda en suitte, que l'on s'assurast d'Araspe ; et ses ordres furent suivis. De dire ce que le malheureux Artamene pensa en cette occasion ; et combien le Roy des Medes eut de repugnance à faire ce qu'il fit, ce seroit une chose assez difficile. Le premier s'arrestoit quelquesfois autant à admirer la bizarrerie de ce dernier accident qu'à s'en pleindre : et le second se repentoit presque à tous les momens, de ce qu'il venoit de faire. Il n'estoit jamais un instant bien d'accord avec luy mesme : que feray-je, disoit il, de ce Criminel, qui m'a tant servi ; que j'ay tant aimé ; et qui possede le coeur de mes amis, et de mes ennemis tout ensemble ? De ce Criminel, dis-je, que toute la Terre connoist avec estime ; et dont personne ne connoist pourtant la naissance ? Qui vit jamais, adjoustoit il, une chose plus surprenante, que celle qui m'arrive aujourd'huy ? Le moyen de s'imaginer qu'Artamene, par la valeur duquel j'ay remporté tant de victoires, et vaincu tant de Rois ; ait voulu ternir sa reputation par une perfidie ? Mais le moyen aussi de penser que ce Billet que j'ay dans les mains, ne puisse estre expliqué par luy, sans penser en mesme temps, que le crime qu'il a commis est si grand, que la confusion qu'il en a, ne luy laisse pas seulement assez de liberté d'esprit, pour inventer un pretexte à cette intelligence ? Non, non, poursuivit il, Artamene est criminel : et soit par amour, ou par 
<pb id="page_74" n="V01-P078"/>ambition, ou par tous les deux ensemble ; il est coupable, et merite d'estre puni. La difficulté que j'y trouve, n'est qu'à sçavoir si l'aimant comme je l'aime, je pourray bien m'y resoudre : et si ce coupable n'est point assez puissant dans mon coeur, pour m'affliger plus de sa perte, qu'il ne s'en afflige luy mesme. Mais, reprenoit il tout d'un coup, la douleur que je sens pour la perte de Mandane, me sera un puissant preservatif, contre celle d'Artamene : estant à croire que mon ame se trouvant si sensible pour celle-là, ne se la trouvera pas tant pour l'autre. Essayons neantmoins toutes choses, adjoustoit il, pour fléchir cét esprit obstiné : et pour trouver matiere de luy pardonner, faisons encore ce que nous pourrons, pour luy faire confesser son crime. Mais pendant que Ciaxare raisonnoit de cette sorte en luy mesme ; Artamene de qui l'esprit amoureux, ne pouvoit se separer de sa Princesse, songeoit bien plus à son naufrage qu'à sa prison : et avoit bien plus d'aprehension de sa perte, que de frayeur de la sienne. Fais ce que tu voudras, rigoureux Destin, s'écrioit il, tu ne sçaurois plus m affliger : et mon ame n'estant plus sensible que du costé de Mandane, te deffie de l'esbranler par tous les autres. Adjouste les suplices à la prison, je ne me pleindray point de ton injustice : et tant que j'auray lieu de craindre que ma Princesse ne soit dans le Tombeau ; s'il m'arrive de murmurer d'estre dans les fers, ce sera parce qu'ils m'empescheront d'avoir recours à une mort plus prompte et plus genereuse. Ha ! belle Princesse, 
<pb id="page_75" n="V01-P079"/>adjoustoit il, soit que vous soyez parmi les morts ou parmi les vivans : dans le Ciel ou sur la Terre ; si vous pouviez voir le malheureux Artamene dans les prisons de Ciaxare, n'en auriez vous pas de la douleur et de l'estonnement ? Cependant je ne me pleins ni de sa rigueur, ni de son injustice : car enfin, je parois coupable à ses yeux ; et je le suis en effet : mais c'est d'une maniere bien differente de celle qu'il imagine. Je suis coupable, ma Princesse, mais c'est envers vous : ouy, je suis criminel, poursuivoit il, de vous avoir aimée, non pas comme fille du Roy des Medes ; mais comme la plus parfaite personne qui sera jamais. Comme fille d'un grand Roy je vous pouvois aimer : mais comme Mandane, il faloit vous aimer sans le dire ; il faloit souffrir sans se plaindre ; il faloit vous adorer en mourant ; et mourir sans oser vous parler d'amour. Ouy Mandane, s'escrioit il, je suis peut-estre la cause de tous vos malheurs : Car si je ne vous eusse point aimée, vostre ame n'estant preoccupée de nulle bonté pour moy ; peut-estre auriez vous reconnu l'affection d'un des plus grands Rois du monde : et sans tant de guerres, et sans tant de peines, vous seriez femme du Roy d'Assirie, et Reine de plusieurs Royaumes. Mais aussi, adjoustoit il, je n'aurois pas eu la gloire d'estre aimé de vous ; et vous n'auriez pas eu l'advantage, d'avoir en la personne du malheureux Artamene, un Amant dont la passion respectueuse n'a jamais offensé vostre vertu, par un desir criminel ; de qui l'ame obeissante s'est soumise à toutes vos volontez ; de 
<pb id="page_76" n="V01-P080"/>qui la vie a esté consacrée à vostre service ; et de qui la mort ne sera mesme que pour vous. Car enfin, poursuivoit il, je mourray, ma Princesse, sans apprendre à Ciaxare, quelle est la cause de l'intelligence qui paroist entre le Roy d'Assirie et Artamene. Ne pensez pas, disoit il en luy mesme, adorable Mandane, que ce soit un petit sacrifice, que celuy que je suis resolu de vous faire en cette rencontre : le desir de la Gloire est une passion aussi bien que l'amour ; et une passion dominante ; et une passion imperieuse, qui n'a pas accoustumé de ceder. Mais apres tout, je n'ay point d'interest, où celuy de ma Princesse se trouve : que Ciaxare me croye lasche et perfide tant qu'il luy plaira ; pourveu que je ne le sois pas, il ne m'importe. Je sçay que le Roy d'Assirie, tout mon ennemy qu'il est, déposera en ma faveur : et que tout mon Rival qu'il est, il parlera à mon advantage. Croyez donc, Ciaxare, croyez que je vous ay trahy tant qu'il vous plaira ; pourveu que vous ne croyez pas la chose telle qu'elle est, et que la verité vous en soit cachée. Car encore que ma Princesse soit tres innocente ; et que sa vertu n'ait eu que trop de severité, dans une affection toute pure ; Ciaxare et les malicieux de la Cour, ne croiroient peut-estre jamais, que j'eusse peû estre si long temps déguisé, sans le consentement de Mandane : joint qu'en descouvrant ce que je suis, ce seroit encore confirmer le Roy dans l'opinion qu'il a, que j'en veux à sa Couronne : puis qu'en fin je ne suis pas nay si loin du Throsne qu'il se l'imagine. Helas ! disoit 
<pb id="page_77" n="V01-P081"/>il, quel pitoyable destin est le mien ? Je crains autant ma justification, qu'il est naturel de la desirer : et la peur d'offenser ma Princesse, est plus puissante en moy, que la crainte de l'infamie : quoy que la crainte de l'infamie soit le plus grand de tous les maux, pour quiconque cherit la Gloire, au point qu'Artamene la cherit. Je ne pense pourtant pas estre condamnable d'en user ainsi : car enfin quelque passion que j'aye pour la Princesse, je ne ferois pas un crime pour la contenter : mais aussi quelque amour que je puisse avoir pour cette Gloire, je n'offenseray jamais la reputation de Mandane, plustost que de laisser soubçonner la mienne. Non, non, disoit il, nostre vertu ne doit point despendre d'autruy : et quand nous sommes assurez du tesmoignage de nostre propre conscience, et de celuy de nos plus mortels Ennemis ; il faut ne se mettre pas en peine du reste. Les Dieux qui sont les Protecteurs de l'innocence oprimée, auront soing de faire connoistre la mienne apres ma mort sans que je m'en mesle : ceux qui souffrent que l'on m'accuse, sçauront bien me justifier, par des voyes que je ne sçaurois moy mesme comprendre : et la verité se trouera la plus forte. Mais pendant qu'Artamene et Ciaxare sont si occupez en eux mesmes ; toute Cour, et toute l'Armée, ne le sont pas moins en cette occasion : le Roy de Phrigie ; le Roy d'Hircanie ; le Prince des Cadusiens ; celuy de Licaonie, et celuy des Paphlagoniens ; Hidaspe ; Chrisante ; Aglatidas ; Thrasibule ; Madate ; Megabise ; Adusius ; 
<pb id="page_78" n="V01-P082"/>Artabase, et Feraulas, furent estrangement estonnez de la prison d'Artamene : et non seulement tous ces Princes et tous ces Capitaines ; mais encore tous les Habitans de Sinope, et toute l'Armée. D'abord que le bruit s'en espandit, tous ces Rois et tous ces Princes, furent à l'Apartement d'Artamene, dont on leur refusa l'entrée : et un moment apres, Ciaxare les envoyant tous querir, leur dit qu'il avoit esté obligé de faire arrester Artamene, pour le bien de ses affaires : qu'il leur ordonnoit d'empescher que leurs Soldats dont il sçavoit qu'il estoit aimé, ne se mutinassent : et qu'il y alloit du repos de son Estat, et de celuy de tous les Princes ses Alliez. Un discours si peu vray-semblable, ne fit nulle impression dans l'esprit de ceux ausquels il parloit : qui tous d'une voix le supplierent, de songer bien meurement à une chose si importante. Vous sçavez, Seigneur, dit le Roy de Phrigie, que nous n'avons pas tousjours esté de mesme party : c'est pourquoy vous devez adjouster plus de croyance à mes paroles : et croire qu'il est absolument impossible qu'Artamene vous ait trahi, puis que je n'en ay rien sçeu. Pour moy, adjousta le Roy d'Hircanie, je ne croiray jamais qu'il soit coupable d'une trahison : non pas mesme, adjousta Hidaspe, quand il la confesseroit. S'il ne faut que ma teste pour estre caution de son innocence, dit Aglatidas, je la mets aux pieds de vostre Majesté ; Et si cette innocence, repliqua le Prince des Cadusiens, a pour ses Accusateurs, la moitié de vostre Armée ; il 
<pb id="page_79" n="V01-P083"/>ne faut que le bras d'Artamene pour les confondre, si on luy permet de la deffendre. Je démentirois mes yeux, adjousta le Prince de Licaonie, s'ils pouvoient tesmoigner contre luy : et je ne croy pas, dit celuy de Paphlagonie, qu'il se trouve un homme qui ait l'audace de faire cette accusation. Je suis son complice s'il est criminel, adjousta Chrisante ; et je sçay que je suis innocent. J'ay veû son ame trop ferme dans la mauvaise fortune, dit alors Thrasibule, pour croire qu'elle ait seulement chancelé dans la bonne : Cela n'est croyable ny possible, s'écrierent à la fois Madate et Megabise : et si vostre Majesté, adjousta Feraulas, fait parler ceux qui l'accusent, je m'offre à les faire taire. Enfin tous ces Princes, et tous ces Chefs, les uns apres les autres, et quelques fois tous ensemble, s'empressoient à qui parleroit plus fortement, pour l'illustre et malheureux Artamene. L'un se souvenoit de ses Victoires ; l'autre de sa Generosité : L'un exaltoit sa valeur ; l'autre vantoit son affection ; et tous enfin en vindrent à tel point, qu'ils perdirent une partie du respect qu'ils devoient à Ciaxare, par le peu de loisir qu'ils luy donnoient de s'expliquer. Le Roy emporté de colere, leur presenta les Tablettes, dans lesquelles Artamene avoit escrit au Roy d'Assirie : et leur dit tout en fureur ; Voyez si celuy que vous deffendez si ardamment, est aussi innocent que vous le pensez. Le Roy de Phrigie ayant leu ce Billet tout haut, en demeura un peu surpris, aussi bien que tous ceux qui l'entendirent. Neantmoins 
<pb id="page_80" n="V01-P084"/>il ne changea point de sentimens non plus que les autres : et apres avoir fort exageré, comme quoy les apparences sont bien souvent trompeuses et incertaines ; ils conclurent tous d'une voix, sans pouvoit bien dire pourquoy, qu'Artamene estoit innocent : Mais que quand mesme il seroit coupable ; ce seroit tousjours un coupable, qu'il ne faudroit pas perdre legerement. Nous y adviserons, leur respondit alors Ciaxare : Mais cependant, que chacun se souvienne en cette rencontre, qu'il est quelquefois tres dangereux d'embrasser avec trop de chaleur, la deffence des criminels : et que ceux dont les Troupes feront quelque rumeur dans mon Camp, me respondront en leurs propres personnes, de l'insolence et de la revolte de leurs Soldats. Ces Princes et ces Capitaines qui virent que Ciaxare se laissoit emporter à la colere, ne voulurent pas l'irriter davantage : et comme la valeur d'Artamene les avoit presque tous rendus ses Vassaux, ses Sujets ou ses Alliez ; ils ne voulurent pas perdre entierement le respect qu'ils luy devoient, ny se mettre en estat de se rendre inutiles pour Artamene qu'ils aimoient beaucoup ; comme ils eussent fait, s'ils eussent continué d'eschauffer un esprit, qui ne l'estoit desja que trop. Ils le laisserent donc dans la liberté de s'entretenir soy mesme, et de dissiper une partie de son chagrin, par le temps qu'il auroit de faire reflexion sur ce qu'il avoit fait, et sur ce qu'il avoit à faire. Cependant Chrisante et Feraulas en sortant du Cabinet du Roy, leur firent de nouveau 
<pb id="page_81" n="V01-P085"/>mille sermens, en faveur de l'innocence de leur Maistre : et les confirmerent puissamment dans le dessein qu'ils avoient de le servir. Ils protesterent tous de perir plus tost que de souffrir qu'un homme d'un merite si extraordinaire, fust injustement traité. Ce n'est pas que ce Billet ne les embarrassast un peu : mais Artamene eut pourtant ce bonheur là, que tous creurent qu'il y avoit quelque chose de caché qui le justifieroit : et que personne ne crût qu'il fust coupable. En effet quelle apparence y avoit il, qu'Artamene peust avoir une intelligence criminelle avec un Prince qu'il venoit de vaincre ; et du quel il venoit de renverser l'Empire ; et sans qu'il eust paru aux yeux du monde, nul sujet de mescontentement de sa part, ny nul changement en sa fortune ? Aussi ne fust-ce pas sans peine, que les Chefs retindrent le Peuple, et les Soldats en leur devoir : et en les y retenant, ils agirent de telle sorte avec eux, qu'ils les laisserent dans la disposition qu'il faloit qu'ils fussent pour s'en pouvoir servir, en cas qu'il en fust besoin. Ils leur dirent seulement, qu'il faloit se donner patience, et qu'Artamene seroit bien tost delivré : qu'il ne faloit pas precipiter le secours qu'ils luy vouloient donner, de peur de rendre sa condition plus mauvaise : et meslant tousjours parmi cela, des loüanges d'Artamene ; ils empeschoient la revolte, et la fomentoient tout ensemble : ainsi sans atiedir leur affection, ils reprimoient seulement leur violence, qui n'estoit pas encore necessaire. Cependant tout le Camp et toute la Ville 
<pb id="page_82" n="V01-P086"/>estoient en desordre : le Nom d'Artamene retentissoit par tout : Les Medes ; les Persans ; les Capadociens ; les Phrigiens ; les Hircaniens ; les Cadusiens ; les Paphlagoniens, et tant d'autres Nations differentes, dont cette grande Armée estoit composée, s'accordoient toutes en faveur d'Artamene : et faisant toutes son Eloge, chacun en sa langue et en sa maniere ; il n'y avoit presque pas un Capitaine en tout ce grand Corps, qui ne se vantast d'avoir reçeu quelque bien-fait de luy : ny presque pas un Soldat, qui ne publiast qu'il avoit l'honneur d'en estre connu. Enfin Artamene estoit le sujet de toutes leurs conversations : tous les Soldats vouloient quitter le Camp, pour aller apprendre à la Ville ce qui s'y passoit : et quelques uns des Habitans de la Ville alloient au Camp pour y exciter les Soldats, à ne laisser pas perdre leur General. Il n'y avoit que cét Amy d'Aribée, qui n'agissant qu'en secret, ne laissoit pas de nuire beaucoup au genereux Artamene, et d'entretenir la colere du Roy : c'estoit luy qui luy avoit escrit à cét illustre accusé : mais qui luy avoit encore baillé les Tablettes, dans lesquelles il avoit respondu à ce Roy. Chrisante et Feraulas estoient fort empeschez à deviner par quelle voye Ciaxare pouvoit les avoir reçeuës : mais le Ciel qui veut tousjours que les crimes se descouvrent, fit qu'ils en furent bien tost esclaircis. Ils n'avoient garde d'imaginer, comment la chose estoit advenue : ny de prevoir par quel moyen ils l'apprendroient. 
<pb id="page_83" n="V01-P087"/>Car il estoit arrivé que celuy que le Roy d'Assirie avoit envoyé vers Artamene, et par lequel Artamene luy avoit respondu ; avoit rencontré en s'en retournant un Frere d'Aribée ; qui luy ayant demandé d'où il venoit, et où il alloit, avoit sçeu par luy la verité de la chose. Ce Frere l'ayant apprise, avoit suborné cét homme, qui luy avoit montré ces Tablettes : et apres les avoir ouvertes et leuës, il avoit par sa permission, escrit la mesme chose dans d'autres : et luy avoit persuadé, qu'il pouvoit à toute la Medie, et à toute la Capadoce d'où il estoit : mais encore à toute l'Asie, et mesme à toute la Terre ; s'il vouloit retourner à Sinope, et aller porter les Tablettes d'Artamene à un de ses amis, qui estoit aupres de Ciaxare ; et c'estoit le mesme qui de son costé, avoit commencé d'agir contre ce fameux Prisonnier. Il luy dit en suitte, que ce seroit rendre un service tres important au Roy, et dont il seroit tres magnifiquement recompensé : que le Roy d'Assirie qui à faute de gens l'avoit envoyé, seroit ravi de ce qu'il auroit fait, ayant interest en la perte d'Artamene : qu'il verroit aussi bien sa Lettre en copie qu'en original ; et qu'il la luy porteroit, pendant qu'il retourneroit à Sinope. Qu'au reste il ne faloit pas qu'il eust de scrupule, de perdre un homme ambitieux, qui aspiroit à la Monarchie universelle ; un homme que l'on faisoit semblant d'aimer, pour la crainte que l'on avoit de luy : mais que s'il arrivoit jamais que 
<pb id="page_84" n="V01-P088"/>la Fortune l'abandonnast pour un moment, il seroit perdu sans ressource. Que tout changeroit de face : que ses plus chers Amis en apparence, estoient ses Ennemis en secret : et qu'enfin il recevroit des loüanges, et : des benedictions de tout le monde, s'il venoit about d'un grand dessein. Que tout grand qu'il estoit, il l'acheveroit pourtant sans aucun danger : puis que ce ne seroit pas luy qui presenteroit ces Tablettes au Roy : et qu'il ne seroit connu, qu'apres que tout le peril seroit passé. Enfin ce frere d'Aribée qui se nommoit Artaxe, sçeut tant dire de choses à celuy auquel il parloit ; qu'adjoustant une riche bague à ses raisons ; il persuada cette ame foible et mercenaire ; et luy fit faire tout ce qu'il voulut. Artaxe escrivit donc à son Amy, qu'ayant trouvé un moyen infaillible, de vanger la mort de son frere, il le conjuroit de ne le negliger pas, et de s'en servir utilement. Que pour luy, il s'en alloit de son costé dans Pterie ; Ville qui n'est pas fort esloignée de Sinope, où le Roy d'Assirie s'estoit retiré ; afin d'agir aupres de ce Prince contre Artamene : et pour y attendre le succés de l'affaire, dont il luy laissoit la conduite, n'osant pas paroistre à la Cour. Cét homme donc, estant arrivé à Sinope, avoit esté trouver cét Amy d'Aribée et d'Artaxe ; l'avoit trouvé disposé, à ce qu'il desiroit de luy ; et ce traistre avoit en effet conduit la chose, jusques au point qu'elle estoit. Mais ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre ; ce fut que cét homme qui ne s'estoit principalement resolu à ce qu'il 
<pb id="page_85" n="V01-P089"/>avoit fait ; que parce qu'il s'estoit laissé persuader, que c'estoit rendre un office universel à toute l'Asie, que de faire perir Artamene ; fut bien estonné de voir, qu'au lieu de causer une joye generale, il avoit causé une douleur publique : et qu'il avoit mis un desordre, et une confusion si grande par tout, qu'il n'estoit pas aisé de prevoir, par quels moyens l'on pourroit remettre les choses en leur tranquilité premiere. Cét homme donc, de qui l'ame estoit sans doute plus fragile que meschante ; pressé de remords : et de plus extrémement irrité, de la fourbe qu'on luy avoit faite, et de la mauvaise action qu'on luy avoit fait faire à luy mesme ; se resolut absolument de la reparer ; et d'apprendre aux Amis d'Artamene, quel estoit celuy qui entretenoit Ciaxare dans son chagrin et dans sa colere. Il s'adressa pour en venir about à Feraulas ; et luy advoüa ingenûment comme la chose s'estoit passée : mais avec des paroles si pleines de repentir ; que quoy que cet homme eust mis la vie de son Maistre en danger, il ne le mal-traita point. Au contraire, apres avoir blasmé sa premiere action, il loüa fort la seconde : et se resolut de se servir de luy, pour descouvrir tout ce qui se passeroit, chez l'Ennemy caché d'Artamene. Il fit aussi tost sçavoir à son Maistre, tout ce qu'il avoit appris : car encore que Ciaxare eust deffendu que personne ne luy parlast ; le Capitaine des Gardes n'observoit pas cét Ordre si exactement, qu'il ne donnast la liberté de luy escrire : estant fortement persuadé de son innocence : et plus fortement 
<pb id="page_86" n="V01-P090"/>amoureux encore, d'une vertu si extraordinaire. Artamene sçeut ainsi par quelle voye son Billet avoit esté entre les mains de Ciaxare, dont il fut extrémement aise : car bien que les grandes Ames, qui sont incapables de crimes, n'en croyent pas aisément les autres capables non plus qu'elles ; il avoit pourtant eu quelque leger soubçon, que le Roy d'Assirie n'eust fait la chose : et cette pensée luy avoit donné beaucoup d'inquietude. Car, disoit il, si par hazard l'illustre Mandane n'estoit point morte : et que par le mesme hazard elle revinst entre les mains du Roy d'Assirie ; quelle asseurance pourrois-je avoir en la parole d'un Prince, capable d'une si noire perfidie ? Cependant Chrisante et Feraulas voulant se servir du moyen que le Sort leur presentoit, et travailler à la conservation d'Artamene, se trouvoient fort embarrassez, car en l'estat qu'estoient les choses, ils ne sçavoient s'ils devoient dire la verité des advantures de leur Maistre à Ciaxare. Ils voyoient qu'en le justifiant d'un costé, ils l'accuseroient de l'autre : et jugeoient bien que sa vie seroit encore plus en danger, comme Amant de la Princesse, que comme Amy du Roy d'Assirie. Sa condition mesme qui estoit tant au dessus de ce qu'elle paroissoit estre, leur sembloit aussi un mauvais moyen pour le sauver : et dans cette incertitude, ils ne sçavoient ny que resoudre, ny qu'imaginer. Ils crûrent neantmoins enfin, qu'il estoit juste en une chose si importante, de ne se fier pas entierement en leurs propres 
<pb id="page_87" n="V01-P091"/>opinions : et de ne se charger pas seuls, de l'evenement d'une affaire, d'où dépendoit la perte ou la conservation de la Personne du monde la plus considerable. Ils jugerent donc à propos, de choisir les principaux des Persans ; et ceux d'entre ces Princes Estrangers, qui paroissoient les plus affectionnez à Artamene, et qu'il avoit le plus obligez : afin de leur apprendre, que celuy qu'ils aimoient, estoit encore plus digne de leur amitié, et de leur protection qu'ils ne pensoient : et pour avoir apres cela leurs advis, sur ce qu'ils avoient à faire. Ils eussent bien voulu en faire demander la permission à leur cher Maistre : mais c'estoit une chose si delicate à confier legerement, qu'ils ne crûrent pas qu'il la falust hazarder. Joint que dans l'indifference qu'il tesmoignoit avoir pour la vie ; ils s'imaginerent facilement, qu'il ne se donneroit pas la peine d'examiner, ce qui luy seroit le plus advantageux : et ils jugerent mesme qu'il n'y consentiroit jamais, vû le silence obstiné qu'il observoit en une occasion, où il s'agissoit de son honneur et de sa vie. Comme ils eurent formé cette resolution, ils prirent encore celle de ne confier ce secret qu'à des Persans, et à des Princes Estrangers, et de n'en donner point de partaux Medes : parce qu'estans nais Subjets de Ciaxare, ils auroient peut-estre pû se dispenser, de la fidelité qu'ils auroient promise ; ou du moins la garder avec quelque repugnance, et quelque scrupule. Ainsi apres s'estre fortement déterminez sur ce dessein ; ils furent 
<pb id="page_88" n="V01-P092"/>chercher l'occasion de l'executer : afin d'avoir au moins la satisfaction de n'avoir rien negligé pour la conservation de la personne du monde la plus illustre, et la plus malheureuse tout ensemble. 
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<div1 type="livre" n="second" id="page_CYRUS0102">
<div2 id="page_CYRUS010201" type="sequence" n="Réunion des amis de Cyrus">
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<pb id="page_89" n="V01-P093"/>Chrisante et Feraulas avoient un dessein si juste, que la Fortune toute ennemie qu'elle est de la Vertu ; et toute irritpe qu'elle estoit, contre l'illustre Artamene ; le favorisa au lieu de s'y opposer : et le hazard voulut que ces deux fidelles Serviteurs, ayant intention d'assembler les plus chers Amis de leur Maistre, à la reserve des Medes ; trouverent tout à la fois chez Hidaspe, le Roy d'Hircanie ; le Prince des Cadusiens, et Thrasibule, qu'Artamene leur avoit envoyé recommander, depuis qu'il estoit arresté. Adusius et Artabase s'y rencontrerent aussi : tous ces autres Princes s'y trouverent, excepté le Roy de Phrigie, qui estoit aupres de Ciaxare, pour tascher de le fléchir. Et comme Artamene estoit le sujet de tous leurs discours, en l'estat qu'estoient les choses ; ils ne les virent pas plustost 
<pb id="page_90" n="V01-P094"/>qu'ils leur en parlerent ; et leur apprirent que Ciaxare estoit tousjours irrité. En suitte, le Roy d'Hircanie s'adressant à Chrisante, le pria de luy dire, si luy qui avoit une si grande part à l'amitié, et à la confidence d'Artamene ; et qui avoit tousjours esté aupres de luy depuis si long temps (à ce qu'il avoit entendu dire, depuis qu'il estoit arrivé à la Cour de Ciaxare, lors qu'il n'estoit que Roy de Capadoce) n'avoit rien sçeu qui peust les instruire de sa naissance ; afin de voir si par ce costé là, ils ne pourroient point trouver les moyens d'interesser à sa conservation, le Prince dont il seroit nay subjet : ou de se servir du moins de ce pretexte, pour tenir Ciaxare en suspens, en attendant que sa colere fust passée. En effet, adjousta Hidaspe, le moyen que l'Armée de Ciaxare estant composée de tant de Nations differentes, il ne soit pas de quelqu'une de celles-là ? et si cela est, il est bon de le sçavoir : puis que ce seroit encore un puissant motif pour luy concilier les coeurs de ceux qui auroient la gloire d'estre nais sous mesmes loix, et sous mesme Prince. Que si aussi il est nay dans le Party de nos Ennemis ; peut-estre que Ciaxare sçachant qu'il a entre ses mains un homme de cette importance, sera bien aise de le conserver, pour en tirer quelque advantage contre eux. Hidaspe ayant cessé de parler, tous les autres approuverent ce qu'il avoit dit : et Thrasibule adjousta, que peut-estre mesme tireroient ils de cette connoissance, celle des raisons de l'intelligence d'Artamene, avec le Roy d'Assirie, 
<pb id="page_91" n="V01-P095"/>et celle de l'obstination qu'il avoit, à ne vouloir point les descouvrir à Ciaxare ; qui estoient deux choses qui ne les embarrassoient pas peu. Seigneurs, respondit Chrisante, je tiens à bon presage, que vous ayez prevenu l'intention de Feraulas et la mienne : puis que nous n'estions venus chez Hidaspe, qu'à dessein de l'obliger d'assembler chez luy, tous ceux que la Fortune y a fait trouver fortuitement. La suitte de nostre discours vous fera voir pourquoy nous avons choisi la maison d'Hidaspe : et pourquoy nous n'avons pas jugé à propos, que tant d'illustres Medes qui sont amis d'Artamene s'y rencontrassent. En un mot, Seigneurs, nous sommes icy pour vous apprendre, qui est veritablement Artamene. Chrisante n'eut pas plustost prononcé cette derniere parole, que tous ces Princes l'interrompirent, par des tesmoignages de joye et d'impatience : et par des souhaits qu'ils firent qu'il peust estre de leur Nation. Non, disoit le Roy d'Hircanie, je n'auray point cét avantage ; je ne suis point assez heureux pour cela : le Prince des Cadusiens disoit aussi la mesme chose : et tous ensemble n'osant l'esperer, quoy qu'ils le desirassent avec ardeur, advoüoient tacitement, que personne n'estoit digne d'estre nay son Souverain : et qu'il l'estoit de l'estre de toute la Terre. Mais enfin un moment apres, Hidaspe le plus impatient de tous, ayant fait assoir tous ces Princes ; et ordonné que l'on ne laissast entrer personne, qui peust interrompre cette narration ; pressa Chrisante de parler. Quelqu'un demanda 
<pb id="page_92" n="V01-P096"/>alors s'il ne faloit point attendre le Roy de Phrigie ? Mais tout les autres qui brusloient depuis si long temps, du desir de sçavoir les commencemens d'une vie dont ils avoient veû les glorieuses suittes ; ne peurent souffrir cette remise : et prierent tout de nouveau Chrisante de ne les faire plus languir. Alors ce sage Persan, apres avoir esté quelques momens sans dire mot, pour rappeller en sa memoire, l'idée de tant de grandes actions, qu'il avoit veû faire à son cher Maistre ; suivant qu'ils en estoient convenus Feraulas et luy, commença son recit de cette sorte.
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<div2 id="page_CYRUS010202" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : origines de Cyrus">
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HISTOIRE D'ARTAMENE.
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J'ay de si merveilleuses choses c vous apprendre, que ce n'est pas sans sujet que je croy qu'il est à propos de vous preparer en quelque façon, à n'en estre pas surpris : Car enfin, Seigneur (dit il s'adressant au Roy d'Hircanie) la naissance et la vie d'Artamene, ont des circonstances si extraordinaires ; si glorieuses pour luy ; et si surprenantes pour ceux qui ne les sçavent pas ; que pour trouver de la creance parmy ceux qui m'escoutent ; je ne pense pas qu'il soit inutile de leur protester, que la verité toute pure leur parlera par ma bouche : et que si dans la narration que je vay faire, je ne la dis pas tousjours exactement ; c'est que la modestie d'Artamene m'a accoustumé à cacher 
<pb id="page_93" n="V01-P097"/>une partie de sa gloire, et à n'exagerer jamais les grandes choses qu'il a faites. Cependant, Seigneur, cét Artamene, dont le Nom s'est rendu si fameux et si illustre, par sa valeur et par sa vertu, en porte un autre, qui n'est pas moins considerable par le Grand Prince qui le luy a donné avec la vie. Car, Seigneur, quand je vous diray qu'Artamene a esté promis par les Dieux ; apprehendé des Rois de la Terre, avant sa naissance ; et qu'Artamene enfin, n'est autre que CYRUS, fils de Cambise Roy de Perse ; je ne vous diray rien qui ne soit veritable, et que je ne prouve facilement. A ces mots, Hidaspe et tous ceux qui estoient presens, firent un grand cry ; et interrompirent Chrisante : quoy, s'écrierent-ils tous d'une voix, Artamene est Cyrus ? Artamene est Fils du Roy de Perse ? Artamene, reprit Chrisante, est certainement ce que je dis : et est par consequent, d'une des plus illustres Races du monde ; puis qu'elle compte entre ses premiers Devanciers, le vaillant Persée ; celuy, dis-je, qui se vantoit d'estre Fils de Jupiter. Mais, luy respondit Hidaspe, ne m'avez vous pas confirmé vous mesme, dans l'opinion que tout le monde a eu de son naufrage ? Et ne m'avez vous pas dit vous mesme, quand je vous ay reconnu icy, que vous aviez changé de Maistre apres sa perte, et que celuy que vous serviez presentement s'appelle Artamene ? Je l'ay fait sans doute, reprit Chrisante : mais je l'ay fait par le commandement de Cyrus ; qui voulant encore estre Artamene, m'obligera à ne luy changer 
<pb id="page_94" n="V01-P098"/>point de Nom qu'il ne me l'ait permis ; à continuer de l'appeller ainsi dans la plus part de ce recit, pour vous en faciliter d'autant plus l'intelligence ; et vous sçaurez enfin, par la suitte de mon discours, quelles ont esté les raisons qui l'ont obligé de se cacher. Il faut tomber d'accord, dit lors Hidaspe, que vous aviez sujet de preparer ceux qui vous escoutent, à estre surpris : et il faut advoüer, adjousta Artabase, que nous avions bien perdu la raison, de ne subçonner rien de la verité, vous voyant vous et Feraulas, si attachez à Artamene. Quoy qu'il en soit (dit le Roy d'Hircanie, parlant à Hidaspe, à Adusius, et à Artabase) je n'ay point de peine à me persuader qu'Artamene est Cyrus : et j'en avois bien davantage à m'imaginer, qu'un homme si extraordinaire fust d'une naissance commune. Pour moy, adjousta Thrasibule, je ne le creus pas mesme le premier jour que je le connus : et je luy vis faire des choses, qui ne me permirent pas de douter de sa condition. Persode Prince des Cadusiens, s'adressant à Hidaspe, à Artabase, à Adusius, à Chrisante, et à Feraulas ; je vous estime si heureux, leur dit il, de vous devoir touver Subjets d'un tel Prince ; qu'il s'en faut peu que je ne die, que cette glorieuse servitude, est preferable à la Souveraine Domination : et qu'il vaudroit mieux luy obeïr, que de commander à cent millle autres. Hidaspe qui brusloit d'impatience, de sçavoir precisément les particularitez de toute une vie, dont il sçavoit les premieres advantures ; voulut 
<pb id="page_95" n="V01-P099"/>obliger Chrisante à commencer son recit, par le départ de Cyrus, de la Cour du Roy son Pere : mais comme Thrasibule n'en avoit rien sçeu ; et que ces autres Princes n'avoient apris tout ce qui s'estoit autrefois passé à la Cour d'Astiage que par la Renommée, qui change tousjours un peu les choses en les publiant ; ils furent tous bien aises que Chrisante les repassast en general : afin de leur en rafraischir la memoire, et d'en instruire Thrasibule, qui les ignoroit absolument. Chrisante donc apres avoir esté quelque temps sans parler, comme pour chercher à reprendre le fil de son discours ; se tournant vers le Roy d'Hircanie ;Seigneur, luy dit il, je ne m'arresteray point à vous particulariser de nouveau, la glorieuse naissance d'Artamene : puis qu'il suffit de dire son veritable Nom ; et d'adjouster qu'il est de l'illustre Race des Perfides ; pour faire advoüer, qu'il n'y en a point de plus noble sur la Terre. Il a mesme cét avantage, d'estre nay parmi des Peuples (s'il est permis à un Persan de parler de cette sorte,) où toutes les Vertus s'apprennent, pour ainsi dire, en naissant : et chez qui les vices sont en si grande horreur, qu'ils n'oseroient mesme y paroistre, que sous les apparences de ces Vertus. Artamene (car nous l'appellerons encore long temps ainsi) a de plus la gloire d'estre Fils d'un Prince, et d'une Princesse, de qui les loüanges sont en la bouche de toutes les Nations : et le bonheur de n'avoir par consequent pû recevoir de ses parens, que des inclinations tres nobles, tres hautes, et tres 
<pb id="page_96" n="V01-P100"/>heroïques. Mais comme il semble que l'Histoire des Rois de Medie, n'est pas moins necessaire que celle des Rois de Perse, pour esclaircir ce que j'ay à dire ; et qu'il faille reprendre les choses d'un peu plus loing ; pour vous faire perfaitement entendre toutes celles que j'ay à vous raconter ; il faut que je vous fasse souvenir, comment les anciens Rois des Assiriens s'estoient rendus Maistres de la haute Asie : et comment le sage et l'illustre Dejoce fils de Phraorte, fit souslever ses Compatriotes contre leurs Tyrans : et remit la Souveraineté des Medes entre les mains d'un Mede, puis que ce fut entre les siennes. Vous sçavez, Seigneur, que ce grand et excellent homme estoit descendu en droite ligne des anciens Rois de Medie : que ce fut luy qui fit de si belles Loix ; qui bastit la superbe Ville d'Ecbatane ; et qui remit enfin sous son obeïssance, tous les Estats de ses Devanciers ; qui comprennent, comme vous ne l'ignorez pas, les Brusses ; les Paretacenes ; les Struchates ; les Arisantins ; et les Budiens. Apres Dejoce, qui regna cinquante trois ans, Phraorte son fils posseda sa Couronne, et fut aussi paisible dans son Royaume, que si les Rois d'Assirie ne l'eussent jamais usurpé. Mais non content de se revoir sur le Throsne de ses Peres, il fut faire la guerre aux Persans : qui apres une paix de plus d'un Siecle, dont ils avoient joüy, se trouverent surpris par des gens aguerris, et desja accoustumez à vaincre. Si bien que pour empescher la desolation entiere de leur Païs, ils firent alliance avec eux : et convindrent 
<pb id="page_97" n="V01-P101"/>que la Couvronne de Perse et celle de Medie, n'auroient plus d'interests se parez : et que toutes les fois que Phraorte auroit besoin de leur assistance, ils seroient obligez de la luy donner. Voila Seigneur, quelle fut la premiere liaison des Medes avec les Persans. Je ne m'arreste point à vous dire, comment Phraorte qui estoit ambitieux, ayant voulu declarer la guerre au Roy d'Assirie, qui le laissoit paisible dans ses Estats ; perit en cette entreprise, en assiegeant la Ville de Ninos ; apres avoir regné vint et deux ans : ny comment apres sa mort, Ciaxare son Fils, et premier de ce Nom parmy les Rois des Medes parvint à la Couronne : ny comment ce Prince fut tantost mal-traité de la Fortune, et tantost favorisé. Car vous n'ignorez pas, que donnant une Bataille contre les Lydiens qu'il estoit prest de gagner ; il s'espandit tout d'un coup, sur toutes les deux Armées, des tenebres si espaisses, qu'il luy fut impossible de continuer de combattre, et d'achever de gagner la Victoire. Vous sçavez aussi, comment en assiegeant la Ville de Ninos, dont je vous ay desja parlé, pour vanger la mort de Phraorte son pere, qui comme je l'ay dit, avoit esté tué devant cette Ville : et qu'estant tout prest de la prendre ; Madias Roy des Scithes, parut avec une Armée de plus de cent mille hommes, à la portée d'une fléche de son Camp. Enfin, Seigneur, vous sçavez que ce Prince combatit le Roy des Medes, qui perdit la Bataille avec l'Empire : mais vous sçavez aussi, qu'il remonta sur le Throsne ; que cette invasion 
<pb id="page_98" n="V01-P102"/>des Scithes ne dura que vingt-huit ans : et que n'ayant pas changé de sentimens en changeant de fortune, il recommença la guerre contre les Rois d'Assirie ; et qu'il prit enfin cette Ville de Ninos. Or, Seigneur, ce premier Ciaxare, fut pere d'Astiage, qu'il laissa paisible possesseur de ses Estats : Mais comme ce Prince estoit nay dans un temps de troubles et de divisions ; je pense que les troubles et les agitations de l'esprit du pere, pendant de si grandes revolutions ; passerent dans l'ame du fils : et y laisserent certaines impressions melancoliques et défiantes, qui ont fait passer toute la vie de ce Prince, avec beaucoup d'inquietude ; et qui ont peut-estre causé en partie, toutes les traverses de celle d'Artamene. Il fut marié assez jeune ; et d'une façon sans doute assez extraordinaire, pour m'en devoir souvenir icy. Cette Bataille que le Roy son pere n'avoit pû gagner contre Aliatte Roy de Lydie, à cause de cette obscurité qui s'estoit espanduë sur toutes les deux Armées, fut cause des Nopces dont je vous parle : car apres un accident si estrange, le Roy des Medes consulta les Mages, et Aliatte envoya au Temple de Diane à Ephese, qui commençoit d'estre en grande reputation, pour les Oracles qui s'y rendoient. Ces Princes sçeurent par l'advis des Mages, et par l'Oracle de Diane ; que les Dieux avoient donné une marque trop visible qu'ils ne trouvoient pas bon qu'ils se fissent la guerre, pour la continuer davantage : et qu'ainsi il faloit qu'ils se resolussent à faire la paix. Le Roy 
<pb id="page_99" n="V01-P103"/>de Cilicie s'estant entremis de la chose, fit que le Roy de Lydie qui avoit une fille, Soeur de Cresus, la fit espouser à Astiage fils de son Ennemy. Ainsi vous pouvez connoistre par là, que ces Nopces furent faites si tost apres la guerre de Lydie ; que ce n'est pas sans raison, que je dis que ce Prince nay dans le tumulte, en reçeut quelques dispositions au trouble et à la confusion. Pour son Regne, Seigneur, comme il n'y a pas long temps qu'il est achevé, il seroit superflu de vous le raconter exactement : il suffira donc que je vous die, que ce Prince qui sçavoit que pas un de ses Predecesseurs, depuis l'illustre Dejoce, n'avoit possedé la Couronne de Medie en paix ; se tenoit tousjours preparé à la guerre ; et craignoit tousjours quelque revolte. Vous n'ignorez pas non plus qu'il eut de la Reine sa femme, Fille d'Alliate, et Soeur de Cresus, Ciaxare qui regne presentement, et qui retient l'invincible Artamene prisonnier. Vous sçavez aussi qu'il eut encore une fille appellée Mandane, d'une eminente beauté, et d'une grande vertu : à quelque temps de là, il perdit la Reine sa femme, qu'il avoit si cherement aimée, qu'il ne voulut jamais se remarier. Depuis cette perte, il ne songea plus qu'à faire bien eslever le jeune Ciaxare, et la jeune Mandane ; et à tascher de se maintenir en paix, sans rien entreprendre contre ses voisins. Mais s'il eut le bonheur de n'avoir pas de guerre fort considerable ; il eut aussi le malheur de se voir presque tousjours à la veille d'en avoir : tantost contre ses anciens 
<pb id="page_100" n="V01-P104"/>Ennemis les Rois d'Assirie ; tantost contre ses Alliez ; tantost contre ses propres Subjets. Neantmoins au milieu de tant d'inquietudes, que ces remuëmens continuels luy donnoient ; sa Cour ne laissoit pas d'estre la plus superbe de toute l'Asie. Car comme vous sçavez que la Nation des Medes aime les plaisirs et la magnificence ; et qu'Astiage en son particulier, estoit fort sensible à tous les divertissemens, malgré ses chagrins et ses inquietudes ; Ecbatane ne laissoit pas d'estre le sejour du monde le plus agreable. Ce Prince avoit observé cette coustume, depuis la Naissance de Ciaxare son Fils, de ne manquer pas toutes les années, d'en faire celebrer le jour, par des resjoüissances publiques : et de le conduire luy mesme au Temple, pour y remercier les Dieux de le luy avoir donné ; et pour les prier encore, de le luy vouloir conserver. Le jeune Ciaxare pouvoit avoir seize ans, et la Princesse sa Soeur quatorze, lors qu'une de ces Festes arrivant, il y advint une chose, qui troubla estrangement la ceremonie :car comme Astiage partit un matin de son Palais pour aller au Temple, y mener le Prince son fils ; tout d'un coup la clarté du jour commença de diminuer : et le Soleil s'éclipsant, il y eut une si grande obscurité sur toute la Terre, qu'à peine se pouvoit-on reconnoistre : et ce peu de lumiere qui restoit, avoit je ne sçay quoy de si lugubre ; que l'aveuglement absolu, eust en quelque chose de moins effroyable. Cét accident surprit infiniment Astiage : tout le peuple 
<pb id="page_101" n="V01-P105"/>mesme ne prit pas cela pour un bon augure ; encore que tous ceux qui virent cette Eclipse, en eussent veû d'autres ; celle là ne laissoit pas de leur donner une frayeur que les autres ne leur avoient pas donnée. Outre que celle-cy estoit plus grande, que toutes celles qu'ils pouvoient avoir veuës ; la rencontre du jour leur sembloit une chose si remarquable ; qu'ils ne pouvoient s'imaginer, que le cas fortuit l'eust causée : et ils croyoient asseurément, que les Dieux vouloient advertir le Roy, et tous les Medes, de quelque evenement considerable. Chacun se souvenoit de ces effroyables tenebres, dont le premier Ciaxare pere d'Astiage, avoit esté si troublé : et personne ne doutoit, que puis que celles là avoient esté causées pour advertir le Roy des Medes et celuy de Lydie, de faire la paix ; celles cy ne voulussent aussi signifier quelque chose de grande importance. Enfin tout le monde en parloit selon son caprice : et chacun se mesloit d'expliquer cét accident, selon son humeur, et selon sa passion. Les uns disoient, qu'il pourroit bien presager la mort du Roy : les autres craignoient seulement, la chutte de son Empire : quelques uns la perte du Prince son Fils : et tous ensemble n'en auguroient que des evenemens funestes. Mais si l'obscurité et l'épaisseur des tenebres les avoit surpris ; ce qui suivit cette Eclipse ne les estonna gueres moins : car apres qu'elle eut duré quatre heures toutes entieres ; le Soleil contre sa coustume, se descouvrit en un moment : 
<pb id="page_102" n="V01-P106"/>et parut si clair ; et si brillant ; et d'une lumiere si inaccessible, qu'il pensa aveugler tous ceux qui eurent la hardiesse de le vouloir regarder. Sa chaleur ne fut pas moins extréme que sa clarté : et l'on sentit tout d'un coup une ardeur si grande ; que le Peuple creut que toute la Terre s'alloit embrazer. Cependant Astiage qui de son naturel estoit fort inquiet, et fort apprehensif ; et qui de plus estoit fort scrupuleux, et fort persuadé de l'opinion que les Mages connoissoient presque tout ce qui devoit advenir ; les assembla tous, et les conjura de bien considerer cét accident. Vous sçavez sans doute que ces hommes menent une vie, qui leur donne plus de loisir qu'aux autres, de connoistre les choses celestes : car outre leur austerité ; leur retraite, et leur solitude ; ils ont une connoissance si particuliere des Astres, que par eux seulement ils penetrent bien loing dans celle de l'advenir : joint que les Dieux les inspirent encore par des voyes secrettes et particulieres, que le vulgaire ne connoist pas. Leurs responses sont presque aussi asseurées, que celles des Oracles : et quand elles rencontrent heureusement ; elles ont cét advantage, qu'elles sont beaucoup plus claires. Quoy qu'il en soit Astiage ayant fait assembler tous les Mages, comme je l'ay desja dit ; et eux ayant prié les Dieux, et consulté les Astres ; dirent à ce Prince, apres l'avoir preparé à recevoir ce qu'ils avoient à luy dire, sans se laisser emporter à nulle violence ; que selon toutes leurs s selon tout ce que leur sçavoir, et 
<pb id="page_103" n="V01-P107"/>les dons qu'ils avoient reçeus du Ciel leur pouvoient aprendre ; il faloit de necessité que cette grande Eclipse, qui ne venoit point dans le temps, ny dans les revolutions establies par la Nature ; signifiast ou sa mort ; ou celle du Prince son fils ; ou la perte de son authorité Souveraine. Que pour les deux premiers, ils luy respondoient que cela ne pouvoit estre : parce qu'ayant fait autrefois par son commandement, des observations Astronomiques sur la durée de leur vie ; et dressé la figure de leur nativité, avec tout le soing que demande un Horoscope ; ils avoient tousjours trouvé, qu'elle seroit assez longue : et qu'ainsi il faloit de necessité conclurre, que ce mauvais presage regardoit son authorité toute seule. Que venant à considerer, que la paix estoit presentement chez tous ses voisins comme chez luy ; ils ne voioyent point de cause bien apparente, de cette revolution universelle, dont toute l'Asie, et particulierement la Medie estoit menacée ; que cependant il estoit certain qu'elle arriveroit d'où qu'elle vinst ; si l'on ne profitoit des advertissemens que le Ciel en avoit donné, comme Ciaxare son pere en avoit profité autrefois. Astiage surpris et espouvanté de ce discours, les pressa de nouveau fort instamment, de luy dire tout ce qu'ils pensoient : et comme il eut remarqué, qu'infailliblement ils cragnoient encore quelque chose qu'ils ne luy disoient pas ; il leur commanda si absolument de parler avec sincerité ; qu'enfin ils luy dirent, que selon leur advis, 
<pb id="page_104" n="V01-P108"/>il estoit à craindre, que cette clarté extraordinaire, qui avoit suivy l'obscurité ; et que ce Soleil qui s'estoit découvert en un instant ; ne voulussent signifier que le Prince son fils conseillé par quelques esprits ambitieux, ne songeast un jour à s'emparer de sa Couronne : que cette lumiere eclipsée ne fust un presage que sa puissance la seroit bien tost : et que cette nouvelle clarté, ne marquast bien visiblement, l'esclat qui suit un nouveau Prince. Que la chose n'estoit pas pourtant sans remede : que les Dieux n'advertissoient pas les hommes inutilement ; et que comme le Roy son pere les avoit appaisez en faisant la paix ; il faloit qu'il songeast à se les rendre propices, par des Sacrifices et par des Voeux, aussi bien que par ses Vertus. Que sur tout il faloit avoir grand soing de tenir aupres du jeune Prince, des gens sages et raisonnables, qui pussent luy donner de bons conseils : et détruire dans son esprit, les mauvais que d'autres gens mal intentionnez luy pourroient suggerer. Le Roy n'eut pas si tost entendu ce que les Mages luy dirent, qu'il en fut pleinement persuadé : car outre qu'il avoit quelque disposition naturelle, à croire les choses fâcheuses ; il est certain qu'il y avoit quelque apparence en celle là. Car enfin Ciaxare paroissoit estre fort ambitieux : et toutes ses inclinations penchoient à la Grandeur, et à la Domination. Il y avoit mesme diverses personnes apres de luy, qui fomentoient cette inclination naturelle : si bien qu'Astiage n'eut pas plustost tourné son esprit de ce 
<pb id="page_105" n="V01-P109"/>costé la ; qu'il pensa voir son Fils dans son Trône, luy arracher le Sceptre, et luy vouloir donner des fers. Vostre Majesté peut juger, quel trouble un pareil accident mit dans l'ame d'un Prince, qui preferoit ce Throsne à la vie : et qui malgré la jalousie qu'il avoit de son authorité, ne laissoit pas d'avoir de la tendresse pour son fils. Cependant il deffendit aux Mages de publier ce qu'ils luy avoient dit, de peur d'avancer luy mesme sa ruine : et de peur que son Fils venant à sçavoir la chose, ne creust qu'il n'y avoit point de crime à oster la Couronne à son Pere, puis qu'il sembloit presque que les Dieux l'eussent absolument resolu. Il leur commanda donc de dire au Prince son fils et au peuple, que cette Eclipse n'avoit rien d'extraordinaire : que la rencontre du jour où elle avoit paru, n'estoit qu'un simple cas fortuit, dont il ne faloit pas tirer de mauvaises consequences : et que pourtant ils ne laissassent pas de prier les Dieux, de vouloir conserver sa bonne fortune. Les Mages obeïrent à ses commandemens : mais en luy obeïssant, il ne reçeut pas de leur silence, tout l'effet qu'il en attendoit : car le peuple crût au contraire, que puis que l'on ne vouloit pas luy apprendre de quel mal il estoit menacé ; il faloit necessairement qu'il fust fort à craindre : le jeune Prince mesme s'imagina, que peut-estre les Mages avoient trouvé que sa vie estoit menacée : ainsi toute la Cour et tout le peuple estoit en confusion et en desordre. Le Roy faisoit pourtant tout ce qui luy estoit possible, 
<pb id="page_106" n="V01-P110"/>pour tesmoigner qu'il n'avoit rien de fâcheux en l'esprit : mais au milieu des Festes de resjoüissance qu'il faisoit faire exprés pour déguiser, son chagrin, l'on ne laissoit pas de remarquer en luy, une inquietude si extraordinaire, qu'il estoit aisé de juger que son ame n'estoit pas en repos. En effet l'on peut dire que son coeur estoit agité par deux passions, qui ne se trouvent ensemble, sans exciter de grands troubles : et la tendresse paternelle ayant à combattre la jalousie de la Souveraine authorité : il est facile de juger, qu'Astiage n'estoit pas d'accord avec luy mesme. Il aimoit la Couronne, comme il aimoit son Fils : et peut-estre mesme penchoit il un peu plus d'un costé que d'autre : en effet sa procedure le fit assez remarquer peu de temps apres. Car venant à chercher les moyens d'empescher le jeune Ciaxare de songer à la revolte ; il crût qu'il n'en avoit point de meilleure voye, que celle de l'esloigner de la Cour, où les Grands de l'estat demeurent : qui le regardant comme devant estre un jour leur Roy, avoient des déferences pour luy ; qui l'entretenoient dans une disposition fort propre à recevoir agreablement de mauvais conseils. Neantmoins ce n'estoit pas sans beaucoup d'inquietudes, et sans beaucoup d'irresolutions, qu'il se determinoit à cét esloignement : car il y avoit des momens, où au contraire il craignoit que ce ne fust donner à Ciaxare les moyens de luy nuire plustost. Car, disoit il en luy mesme, tant qu'il est aux lieux où je suis, je n'ay presque pas besoin 
<pb id="page_107" n="V01-P111"/>d'Espions pour observer ce qu'il fait ; et ; je suis moy mesme le tesmoin de ses actions. Mais quand il fera dans une Province esloignée, en qui me pourray-je confier de sa conduitte ? et ne dois-je pas croire que les personnes mal intentionées, luy diront en ce lieu là, ce qu'elles ne feroient peut-estre que penser en celuy cy ? Enfin, Seigneur, apres avoir bien examiné la chose ; et l'avoir bien regardée de tous les biais, il crût avoir trouvé un expedient plus seur de l'éloigner, que tous ceux qu'il avoit imaginez auparavant. Car venant à penser que le Roy de Capadoce, son Voisin et son Allié, n'avoit laissé en mourant qu'une fille sous la conduite de la Reine sa Mere ; il creut que s'il la pouvoit faire espouser à Ciaxare, ce seroit une excellente voye de l'esloigner, sans luy donner sujet de pleinte, et sans qu'il parust que ce fust avec un dessein caché. Que de plus, il estoit à croire, qu'en mettant une Couronne sur la teste de son fils, elle suffiroit à satisfaire son ambition : et qu'elle pourroit l'empescher de commettre un crime, en songeant à arracher celle de son pere. Enfin il vit tant d'avantage en ce dessein, qu'il ne pensa plus qu'à l'achever. Je ne m'arresteray point, Seigneur, à vous dire tout ce qu'il fit pour y parvenir, et tous les obstacles qu'il y rencontra : car je presupose que vous n'ignorez pas, qu'il y a une loy en Capadoce, qui veut que les Rois ne marient jamais leurs filles, à des Princes Estrangers, de peur d'exposer leur estat, à passer sous la domination de quelqu'un qui ne fust pas 
<pb id="page_108" n="V01-P112"/>du païs. Neantmoins, Astiage dont je vous parle, agit avec tant d'adresse et tant de bonheur, qu'il vint à bout de son entreprise. Il se trouva mesme par hazard, que Ciaxare estoit nay en Capadoce : parce que la Reine sa Mere, revenant de visiter un fameux Temple qui estoit en ce païs là, avoit esté surprise de mal, vers la fin de sa grossesse, et contrainte d'accoucher en un lieu, qui estoit effectivement dans les limites de la Capadoce. Il maria donc Ciaxare à cette jeune Reine : de qui la beauté et la vertu estoient encore d'un prix plus considerable que sa Couronne. Mais à peine l'eut il espousée, que la Reine, mere de sa femme, mourut : et le Peuple s'imagina, que cette mort estoit une punition des Dieux, pour n'avoir pas assez rigoureusement observée la loy fondamentale de l'Estat. Cependant Astiage apprenant que Ciaxare son fils se tenoit tres content de sa condition : et que la Couronne de Capadoce, et la vertu de la Princesse sa femme, suffiroient pour le rendre heureux, il se l'estima luy mesme : et la joye et les plaisirs reprenant leur place dans Ecbatane ; l'on peut dire que la jeune Mandane sa fille ne devoit rien apprehender davantage, que de partir d'une Cour, dans laquelle tout le monde l'adoroit : car depuis l'absence du Prince son frere, ce n'estoit plus que par elle, que l'on obtenoit quelque chose du Roy son Pere. Mais au milieu de ce calme, et de cette felicité universelle, il advint qu'Astiage fit un songe estrange et bizarre, dont l'on a parlé par toute la 
<pb id="page_109" n="V01-P113"/>Terre ; et comme il consultoit tousjours les Mages, sur tous les accidens de sa vie ; ils trouverent que leurs premieres Predictions, pouvoient les avoir trompez : et qu'infailliblement la Princesse sa fille devoit avoir un fils, qui se rendroit Maistre de toute l'Asie : et par consequent un Fils, qui le renverseroit du Thrône ; qui occuperoit la place de Ciaxare, et qui causeroit enfin, une revolution generale. D'abord, Astiage contre sa coustume, eut peine à se laisser persuader, une chose si peu vray-semblable : et resista long temps aux Mages, dont les secondes Predictions luy estoient en quelque façon suspectes de mensonge, par la fausseté des premieres, que celles-cy destruisoient. Mais ces fascheuses et extravagantes visions, l'ayant persecuté plusieurs nuits de suitte, il commença d'apprehender tout de bon. Neantmoins une semblable chose (quoy que d'assez grande consideration chez les Medes et parmy les Mages, qui croyent que les songes sont les voyes les plus ordinaires, par lesquelles les Dieux se communiquent aux hommes) n'auroit pourtant peut-estre pas obligé Astiage à craindre si fort les malheurs dont il estoit menacé ; s'il n'en fust arrivé d'autres, qui redoublerent sa crainte ; et qui semblerent mesme l'authoriser. La Princesse Mandane qui ne sçavoit rien de ce qui se passoit, estant un soir dans son Cabinet, qui estoit esclairé de plusieurs lampes de Cristal ; on luy vint dire que le Roy son Pere la venoit voir : comme en effet, Astiage avoit resolu de s'entretenir 
<pb id="page_110" n="V01-P114"/>avec elle : pour tascher de trouver quelque soulagement à ses inquietudes, dans la moderation de cette Princesse : qui certainement est la plus vertueuse personne qui sera jamais. Mais à peine estoit il entré dans ce Cabinet, que toutes ces lampes s'esteignirent d'elles mesmes : à la reserve d'une qui estoit droit sur la teste de Mandane : et qui sembla redoubler sa lumiere, de toute celle que les autres avoient perdue. Astiage plus troublé de ce dernier Prodige, qu'il ne l'avoit esté de ses songes ; consulta de nouveau les Mages : qui luy dirent que sans doute cela estoit une marque asseurée, que toute domination cesseroit ; et seroit confonduë dans celle qu'un fils de Mandane devoit avoir ; selon les songes qu'ils luy avoient expliquez auparavant. Le jour d'apres, la Princesse estant allée au Temple, les fondemens s'en esbranlerent ; tous les ornemens en tomberent à terre ; excepté une image d'un jeune Enfant, qui demeura debout, avec un Arc à la main : ce qui fit encore dire aux Mages, que cét Enfant qui devoit naistre, seroit l'amour de toutes les Nations : et seroit Maistre absolu de la plus noble partie du Monde. Apres ces accidens, et ces prodiges redoublez, Astiage abandonna entierement son coeur à la crainte : et la Princesse qui peu de jours auparavant, faisoit toutes ses delices ; fut la cause de tous ses chagrins, et de toutes ses inquietudes. Il est vray qu'il ne les souffrit pas seul ; et qu'elle les partagea avec luy, quoy que ce fust d'une maniere differente : car ayant 
<pb id="page_111" n="V01-P115"/>sçeu enfin l'explication que les Mages avoient donnée à Ciaxare, sur tout ce qui estoit arrivé ; cette sage Princesse fut trouver le Roy son pere, pour le suplier tres humblement, de se mettre l'esprit en repos. Que pour le pouvoir faire, il n'avoit qu'à s'asseurer, que s'il le jugeoit à propos, elle ne songeroit jamais à se marier : et qu'ainsi, toutes les menaces qu'on luy faisoit se trouveroient vaines. Que si sa vie luy donnoit de l'inquietude, et qu'il ne voulust pas se fier en ses paroles ; elle venoit luy dire, qu'elle estoit resoluë à la mort : qu'elle s'estimeroit heureuse d'estre la Victime qui appaiseroit les Dieux irritez, et qui remettroit la tranquilité dans son ame : et qu'apres tout, luy devant la vie, elle se croyoit obligée de la luy rendre. Astiage entendant parler la Princesse sa fille de cette sorte, au lieu d'en estre touché, crût qu'il y avoit de dissimulation en sa procedure, et que la frayeur la faisoit parler si hardiment : de plus, comme il sçavoit qu'il y avoit un homme de qualité, nommé Artambare, qui estoit fort amoureux de la Princesse, et qui avoit mesme esperé l'obtenir de luy ; il crût que cét homme, qui effectivement estoit fort ambitieux, devoit estre pere de celuy qu'il apprehendoit si fort. De sorte que sans respondre rien à tout ce que la Princesse sa fille luy avoit dit d'obligeant ; il se contenta de luy dire, qu'il luy deffendoit de sortir de son Apartement : et qu'il ne vouloit autre chose d'elle, si non qu'elle se preparast à obeïr sans reserve, à tout ce qu'il ordonneroit. Cette sage 
<pb id="page_112" n="V01-P116"/>Princesse se retira, apres avoir promis cette obeïssance aveugle : et Astiage demeura dans sa chambre, avec une inquietude insupportable. Il ne pouvoit pas se resoudre de penser à la mort de sa fille : et il ne pouvoit non plus s'assurer en la promesse qu'elle luy faisoit de ne se marier jamais. Car, disoit il, quand mesme elle n'en auroit nulle intention presentement ; qui sçait si Artambare qui en est amoureux, ne gagnera point enfin son esprit ; ou bien si sans son consentement, il ne l'enlevera pas ? elle est jeune et belle ; et soit par les desseins qu'elle peut prendre ; ou par ceux que l'on peut avoir pour elle ; il y a beaucoup de danger à se confier en ses paroles : Si je l'enferme dans une Tour, ceux qui en sont amoureux, la delivreront, ou par force, ou par adresse : si je la laisse libre, on la persuadera contre ma volonté : enfin, disoit il, je ne sçay que faire, ny que resoudre. Mais apres tout, il crût, (puis qu'il n'estoit pas capable du violent dessein de la perdre ;) que le mieux qu'il pouvoit faire, estoit de la marier : mais de la marier de façon, que selon toutes les apparences, il ne deust pas craindre les choses dont il estoit menacé. Apres avoir bien resvé sur cette pretenduë alliance, il s'avisa que Cambise qui depuis peu estoit parvenu à la Couronne de Perse, par la mort du Roy son pere, pouvoit estre assez propre pour le r'assurer, et pour le guarir de ses craintes : Car, disoit il en luy mesme, je sçay que les Persans naturellement ne sont point ambitieux : qui'ils sont fort equitables ; 
<pb id="page_113" n="V01-P117"/>qu'ils sont satisfaits des Terres qu'ils possedent ; qu'ils ne songent point à reculer les bornes de leur Estat ; et que pourveu qu'on les laisse joüir en paix de ce qui leur appartient ; ils n'ont jamais nulle intention de perdre un repos assuré, pour des conquestes incertaines. De plus, adjoustoit il, je sçay que Cambise en son particulier, surpasse autant en moderation tous les autres Persans, que les Persans en general, surpassent en cette vertu, tous les autres Peuples de la Terre : il se laisse gouverner par les Loix, et ne gouverne que par elles : de sorte qu'il semble par toutes ses façons d'agir avec ses Subjets, qu'il est moins leur Roy, que leur Pere. Joint que la Royauté de Perse n'est pas si absoluë, que le Gouvernement n'y retienne quelque ombre de Republique ; ainsi moins facilement plusieurs s'engagent à la guerre qu'un seul : et l'ambition qui peut tout dans l'ame d'un Prince, ne peut presque rien sur tout un Senat. Enfin, Seigneur, pour n'allonger pas mon recit, par des choses qui n'y sont pas absolument necessaires, en ayant tant d'autres importantes à vous dire ; Vous sçaurez seulement que le Roy des Medes resolut ce mariage en luy mesme, et le fit proposer adroitement à Cambise, qui y consentant avec joye, envoya des Ambassadeurs à Ecbatane, pour y demander la Princesse. Astiage qui s'estoit procuré cette demande, n'eut garde de les refuser : de sorte qu'il envoya aussi tost sa Fille en Perse ; qui luy obeït avec sa vertu ordinaire : et qui s'estima peu de temps 
<pb id="page_114" n="V01-P118"/>apres la plus heureuse Princesse du monde, par la connoissance qu'elle eut des excellentes qualitez que possedoit le Roy son Mary : et par les tesmoignages qu'elle reçeut, de l'amour qu'il avoit pour elle. Enfin selon les apparences, Astiage sembloit estre en seureté ; Ciaxare son fils estoit en estat d'attendre en repos sa Couronne ; et la Princesse sa fille, estoit en un païs de paix, d'où selon les regles de la Prudence humaine, il ne faloit pas craindre la guerre. Cependant le calme ne fut pas long dans l'ame d'Astiage : et à peine Mandane fut elle mariée, que se repentant de ce qu'il avoit fait ; il ne fut rien qu'il ne fist, pour tascher de la faire revenir en son pouvoir. Ce qui entretenoit ses frayeurs, et ce qui les redoubloit souvent ; c'estoit que tous les Sacrifices qu'il offroit aux Dieux, sembloient n'estre pas bien reçeus : et que tous les Mages qui depuis les songes qu'il avoit faits, ne s'occupoient continuellement, qu'à la contemplation des Astres, et qu'à l'observation des choses Celestes ; disoient tousjours tout d'une voix, que le grand changement dont la Medie estoit menacée, arriveroit bien tost : que de jour en jour ils voyoient plus clair dans ces malignes constellations, une revolution generale : et qu'enfin il faloit plustost desormais songer à s'y preparer, qu'a l'empescher. Les choses estant en cét estat, Astiage envoya prier Cambise, de souffrir que Mandane fist un voyage aupres de luy : cette Princesse quoy que bien informée de l'humeur de Roy son Pere, n'en 
<pb id="page_115" n="V01-P119"/>dit rien au Roy son Mary : et le supplia de luy permettre de donner cette satisfaction, à celuy qui luy avoit donné la vie. Car encore qu'elle sçeust bien les imaginations de son Pere ; elle espera l'en pouvoir guerir enfin : et au pis aller, quoy qu'elle aimast infiniment Cambise, elle se resoluoit plustost à s'en priver, qu'à estre cause d'une guerre entre son Pere et son Mary, comme elle eust esté par ce refus. Ce Prince qui aymoit cherement la Reine sa femme, eut cette complaisance pour elle : et la renvoya en Medie, avec un equipage proportionné à sa condition ; et à la Cour où elle avoit esté nourrie, plustost qu'à la moderation de celle où elle demeuroit alors. Le Roy son Mary la conduisit jusques sur la Frontiere : et là ils se dirent un adieu le plus touchant et le plus tendre, qu'il est possible d'imaginer. Car comme Mandane craignoit que le Roy son Pere ne la voulust retenir, pour se mettre l'esprit en repos, et pour se delivrer de ses terreurs ; elle avoit une secrette cause de douleur dans l'ame, que Cambise ne partageoit pas avec elle, parce qu'il ne la sçavoit point. Mais enfin ils se separerent ; Cambise s'en retournant à Persepolis ; et Mandane fort melancolique, s'en allant à Ecbatane. Elle y fut reçeuë avec une joye inconcevable : et Astiage ne s'estoit jamais veû si en repos, ny si assuré qu'il se le croyoit. Car auparavant que la Princesse fust mariée, il apprehendoit que quelqu'un (comme je l'ay dit) ne luy persuadast de se marier, ou ne l'en levast : au lieu que la voyant mariée, et esloignée 
<pb id="page_116" n="V01-P120"/>du Roy son mary ; il ne croyoit pas que rien peust troubler son repos. Il prevoyoit bien toutefois, que lors qu'il auroit retenu la Princesse sa Fille un temps considerable aupres de luy, et qu'elle voudroit s'en retourner, il seroit obligé, peut-estre, d'avoir la guerre contre la Perse, pour l'outrage fait à son Roy : mais il n'estoit rien qu'il n'apprehendast moins, que de voir Mandane en estat de pouvoir avoir un Fils. Ce ne furent donc que Festes et que resjoüissances à son arrivée dans la Cour : et veû le bon accueil qu'Astiage luy avoit fait ; elle creu avoir lieu d'esperer, que ce qu'elle avoit apprehendé n'arriveroit pas. Mais au milieu de tant de divertissemens, sa santé commença de s'altérer : et son visage donna des marques visibles, des incommoditez qu'elle sentoit. D'abord elle s'imagina que la fatigue du voyage ; le changement d'air, quoy qu'elle fust en celuy où elle estoit née ; et le déplaisir qu'elle sentoit de l'absence de son Mary, pouvoient luy causer cette indisposition : mais peu de jours apres, elle connut avec certitude, qu'elle estoit partie grosse de Perse : ce qui la troubla d'une telle façon, qu'elle en fut effectivement malade. Car elle s'imagina, qu'infailliblement le Roy son Pere ne luy permettroit pas de s'en aller en cét estat : et que si elle accouchoit d'un Fils à Ecbatane, le moindre mal qui luy pust arriver, seroit qu'en entrant dans le Berçeau, il entreroit dans les fers, et seroit mis en lieu, où elle n'en pourroit pas disposer. Elle apprehendoit mesme quelquefois, que le Roy son Mary ne l'accusast, 
<pb id="page_117" n="V01-P121"/>de luy avoir caché l'humeur de son Pere : enfin tant de choses l'inquietoient, qu'elle avoit besoin de toute sa constance, pour ne montrer qu'une partie de ses chagrins. Cependant elle se resolut de cacher sa grossesse aussi long temps qu'elle le pourroit : elle ne sortit donc plus de sa Chambre : et mesme pour l'ordinaire, elle gardoit tousjours le lict. A quelque temps de là, se pleignant tousjours davantage, elle fit semblant de croire, que l'air d'Ecbatane ne luy estoit point bon : suppliant le Roy son Pere, de souffrir qu'elle s'en retournast en Perse, ou du moins qu'il luy permist de s'en aller à une tres belle Maison, qui estoit environ à deux cens stades de cette Ville : esperant qu'il luy seroit plus aisé en ce lieu là, de cacher ce qu'elle vouloit tenir secret. Mais le malheur voulut qu'un des Medecins qui la visitoient, s'aperçeut de la verité de la chose, malgré les soins qu'elle avoit eus de la déguiser : car elle s'estoit pleinte de plusieurs incommoditez qu'elle n'avoit pas, afin de les tromper, et de leur oster la connoissance de son veritable mal. Ce Medecin, croyant donner une agreable nouvelle à Astiage, luy apprit qu'elle estoit grosse : si bien que la Reine venant à demander son congé, ne fut pas en estat de l'obtenir. Au contraire, le Roy luy dit que si elle estoit en Perse, il faudroit qu'elle revinst en Medie, pour y recouvrer la santé : puis que c'estoit son Païs natal, et que l'air y estoit beaucoup plus sain qu'à Persepolis : et qu'enfin il ne faloit pas seulement songer à partir. Que pour aller à la 
<pb id="page_118" n="V01-P122"/>Campagne, il y consentiroit volontiers, s'il estoit persuadé que cela luy peust servir : Mais qu'Ecbatane ayant d'aussi beaux jardins qu'elle en avoit ; il croyoit que le chagrin qui paroissoit meslé dans ses maux, se vaincroit plustost à la Cour, que non pas dans la solitude, qui seroit plus propre à l'entretenir qu'à le chasser. A quelques jours delà on luy osta toutes les Femmes qu'elle avoit aupres d'elle ; on luy en donna d'autres ; et le temps de son accouchement estant arrivé, vous sçavez Seigneur, jusques où cette crainte ambitieuse, qui possedoit Astiage le porta : et quelle inhumanité la frayeur qu'il avoit de perdre l'Empire, luy inspira en cette rencontre. Cét accident, Seigneur, a esté si extraordinaire, que toute la Terre l'a sçeu : ainsi je vous feray seulement souvenir en peu de paroles, comme Mandane estant accouchée d'un Fils, l'ambitieux Astiage le fit prendre par Harpage son confident, avec commandement de l'exposer sur quelque Montagne deserte, ou dans quelque affreuse forest : Ce Prince tout inhumain qu'il estoit, n'ayant pû se resoudre à la faire tuer : ou plus tost les Dieux l'ayant aveuglé, pour l'empescher de commettre un crime. Mais Harpage estant encore moins cruel que luy, ne pût se resoudre d'executer luy mesme cét ordre, quoy qu'il l'eust promis : et n'estant pas aussi assez hardy pour sauver cét Enfant ; il le remit entre les mains d'un Berger appellé Mitradate, qui demeuroit au pied des Montagnes, et qu'il envoya querir pour cela, à une Maison de la compagne qui 
<pb id="page_119" n="V01-P123"/>estoit à luy, afin qu'il fist ce qu'il ne pouvoit se resoudre de faire. Vostre Majesté aura sçeu sans doute que ce Berger emportant cét Enfant chez luy, qui estoit le plus beau que l'on eust jamais veû ; trouva que pendant le temps qu'il avoit esté à la Ville, sa Femme estoit accouchée d'un Enfant mort : et que luy ayant monstré celuy qu'il tenoit, qui commença de sousrire, dés qu'elle le prit entre ses bras ; elle ne donna point de repos à son Mary, qu'il ne luy eust advoüé, l'ordre qu'il avoit eu de l'exposer. Cette Femme genereuse et pitoyable, comme vous sçavez, n'y voulut jamais consentir : mais pour se mettre en seureté, elle abandonna le corps mort de son Fils, pour sauver celuy de ce bel Enfant vivant. Ce n'est pas que cette pauvre Mere, qui se nommoit Spaco, n'eust quelque peine à se resoudre, de mettre le corps de son Fils en estat d'estre devoré par les bestes sauvages ; enfin cette tendresse maternelle ceda à une tendresse plus legitime : et ne pouvant ressusciter son Enfant, elle voulut du moins conserver celuy de quelque Personne de haute condition, à ce qu'elle en pouvoit juger, par les langes de drap d'or, dans lesquels cét Enfant estoit enveloppé. Tant y a, Seigneur, que Mitradate et sa Femme, demeurant au pied de ces Montagnes desertes, tirant vers le Septentrion d'Ecbatane etb le Pont Euxin ; il leur fut aisé de mettre cét Enfant mort en lieu, où il peust estre déchiré : car comme partie de la Medie qui regarde les Aspires, est extrémement 
<pb id="page_120" n="V01-P124"/>montagneuse, et couverte d'espaisses forests, qui sont toutes remplies de Bestes sauvages, jusques à cette grande Plaine qui la borne de ce costé là. Vous sçavez aussi, comment Mitradate ayant exposé son Fils mort dans le Berçeau magnifique, dans lequel on luy avoit baillé le Fils de Mandane ; fit voir cét Enfant déchiré, à ceux qu'Harpage y envoya ; qui prenant ces pitoyables restes de la fureur des Tigres et des Pantheres, les reporterent à leur Maistre, qui en ayant adverty Astiage, reçeut ordre de les faire mettre dans le Tombeau des Rois de Medie. Ainsi l'on voyoit le Fils d'un Berger, dans un Sepulchre Royal ; et le Fils d'un Roy dans la Cabanne d'un Berger. Vous n'ignorez pas non plus, qu'Astiage fit publier dans sa cour, que le Fils de Mandane estoit mort de maladie ; qu'il fit dire la mesme chose à cette Princesse, et qu'il envoya consoler Cambise de cette perte : Mais vous ne sçavez peut-estre pas, que Mandane ne soubçonnat que trop la verité de la chose ; eut pourtant la fermeté de n'en tesmoigner jamais rien : et de se contenter de faire voir une melancolie estrange dans ses yeux, sans en vouloir découvrir la cause. Elle ne voulut pas mesme mander rien de ses soubçons au Roy son Mary : et pour cacher mieux sa douleur, elle demanda une seconde fois la permission d'aller aux champs, qu'on luy accorda alors sans repugnance : et mesme à quelque temps de là, Astiage luy fit dire, que si elle vouloit retourner en Perse, il luy en donnoit la liberté. Car comme il s'estoit 
<pb id="page_121" n="V01-P125"/>imaginé que ce premier Fils de Mandane estoit celuy qu'il devoit apprehender ; il fut bien aise de s'oster la veuë d'une Princesse, qui par sa respectueuse douleur, luy faisoit mille reproches secrets de sa cruauté. Elle partit donc pour s'en retourner aupres de Cambise, auquel elle ne dit jamais rien des soubçons qu'elle avoit dans l'esprit : n'attribuant le changement qu'il vit en son visage, qu'à son absence, et à la mort de son Fils. Mais, Seigneur, je ne songe pas que contre mon intention, je m'estens plus que je ne devrois : il faut donc reparer le passé, par ce qui me reste à vous dire : et ne vous exagerer point, la merveilleuse enfance de mon Maistre ; qui dans la Cabane d'un Berger, ne laissa pas de trouver les honneurs de la Royauté. Vous sçaurez donc seulement en peu de paroles, que ce jeune Prince, qui sans se connoistre agissoit en Roy ; se fit declarer pour tel à l'âge de dix ans, par tous les autres Enfans des hameaux voisins, qui se joüoient aveques luy. Qu'en suitte il s'en fit craindre, aimer, et obeïr, comme s'il eust esté leur Maistre : et qu'ayant puny un de ces Enfans, qu'il appelloit ses subjets, pour une faute qu'il avoit commise ; le Pere de cét enfant qui se trouva estre un Officier de la Maison du Roy, ayant sçeu la chose ; et ayant admiré ce jeune Berger, qui faisoit si bien le Prince : avoit redit a Astiage ce qu'il avoit veû, comme une chose extraordinaire : luy vantant infiniment, la beauté, et la hardiesse de cét Enfant, qu'il luy dépeignoit miraculeuses. Que le Roy l'ayant fait venir, pour 
<pb id="page_122" n="V01-P126"/>rendre raison de la punition qu'il avoit faite ; il luy avoit respondu si admirablement, qu'il en avoit esté surpris : voyant qu'il ne parloit pas moins en Roy avec un Roy, qu'avec les enfans qui l'avoient esleu. Qu'apres, Astiage avoit esté fort estonné de voir, que ce Fils de Berger ressembloit si fort à Mandane sa Fille, que rien n'a jamais esté plus semblable : et que de plus, il sentoit des mouvemens en son coeur, qui l'advertissoient de ce qu'il estoit. Enfin, Seigneur, vous sçavez qu'Astiage fit venir le Berger dans son Cabinet : et que luy ayant demandé, où il avoit pris cét Enfant ? d'un ton qui l'espouvanta, et qui luy fit croire que le Roy sçavoit la chose ; Mitradate demeura interdit : et qu'ayant esté menacé par Astiage, il l'advoüa, telle qu'elle s'estoit passée. Qu'en suitte le Roy qui malgré ses frayeurs, se sentoit forcé d'aimer cét aymable Enfant, ayant assemblé tous les Mages ; ils trouverent, soit que ce fust leur veritable sentiment ; soit que la pitié les obligeast à le déguiser ; que cette Royauté dont il avoit joüy sur tous ses compagnons, estoit assurément une marque infaillible, que les Dieux avoient exaucé ses prieres : que toute la domination de ce jeune Prince sur les Medes, seroit bornée à celle qu'il avoit euë sur ces sujets volontaires : et qu'ainsi il n'avoit plus rien à craindre de ce costé là. Que les cas fortuit ayant fait, que les Bergers, Peres de ces Enfans, fussent presque de toutes les Provinces de l'Asie ; les Astres n'eussent pû marquer plus precisément les conquestes innocentes, d'un Vainqueur 
<pb id="page_123" n="V01-P127"/>si noble et si jeune. Que les Dieux se plaisoient quelquesfois, à menacer les grands Princes, de peur qu'il n'oubliassent le respect qu'ils leur devoient : et qu'enfin s'il suivoit leur advis, il renvoyeroit ce jeune Prince au Roy de Perse son Pere. Astiage qui avoit effectivement conçeu quelque amitié pour cét Enfant, fut bien aise qu'on le conseillast de cette sorte : et comme il déferoit beaucoup aux Mages ; et que son ame estoit un peu foible ; il crût tout de bon que cette Royauté imaginaire, estoit la veritable explication de son mauvais songe : comme en effet, l'estat où nous voyons le malheureux Artamene aujourd'huy, nous fait bien voir, qu'Astiage n'avoit pas raison de craindre Cyrus. Cependant, en laissant vivre ce jeune Prince, qu'il nomma ainsi, il ne pardonna pas à Harpage : car il le bannit de sa Cour : et cét homme qui n'avoit pû se determiner à estre absolument pitoyable, ou absolument cruel ; se vit sans suport et sans refuge, contraint d'endurer la rigueur d'un long exil. Cependant (comme vous ne l'ignorez pas) Astiage renvoya Cyrus à Cambise : luy escrivant, que pour éviter certaines constellations malignes, qui menaçoient cét Enfant ; il avoit esté contraint de luy causer durant quelque temps, le desplaisir de le croire mort : mais que cette douleur seroit changée en une joye qui le recompenseroit au couble, par la satisfaction qu'il auroit, de se voir un fils, si bien fait et si aimable. Tanty a, Seigneur, que Cambise le reçeut avec un plaisir inconcevable : et que Mandane 
<pb id="page_124" n="V01-P128"/>toute sage et toute genereuse, en fit un remerciment aussi tendre à Astiage, que si jamais elle n'eust reçeu aucun sujet de plainte de luy : quoy qu'elle eust sçeu la verité de la chose, par Harpage qui l'en advertit : croyant du moins par là, s'assurer de sa protection. Comme en effet, Mandane luy sçeut bon gré, de ne l'avoir pas laissée dans l'opinion qu'Astiage fust aussi innocent qu'il tesmoignoit l'estre : parce que la connoissance du passé, la feroit precautionner pour l'advenir. Cependant voicy le jeune Cyrus dans Persepolis : pour lequel l'on fit des Sacrifices publics et particuliers dans toute la Perse : et pour lequel tout ce qui se trouva de grands hommes en tout le Royaume, fut employé à son education. Ciaxare ayant sçeu la chose telle qu'elle estoit, envoya se resjoüir avec Cambise et avec la Reine sa Soeur, de la joye qu'il avoient reçeuë, et escrivit mesme à la Reine, d'une maniere assez galante, qu'il souhaittoit, que la jeune Mandane sa Fille, peust un jour se rendre digne d'estre Maistresse de Cyrus : de qui on luy avoit parlé si advantageusement : car le Roy de Capadoce avoit eu cette jeune Princesse, trois ans apres la naissance de Cyrus, et luy avoit fait donner le Nom de sa Soeur.
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<div2 id="page_CYRUS010203" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : éducation de Cyrus">
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Maintenant, Seigneur, de vous dire de quelle façon le jeune Cyrus fut eslevé, ce seroit abuser de vostre patience : et les grandes choses qu'il a faites depuis montrent assez qu'il faut qu'il ait appris de bonne heure à pratiquer la Vertu. Je vous diray donc seulement, que le Roy et la Reine n'eurent plus d'autres pensées, 
<pb id="page_125" n="V01-P129"/>que celles de tascher de cultiver avec tous les soins imaginables, un aussi beau naturel, que celuy de Cyrus leur paroissoit estre. Car en tout ce qu'il faisoit ; et en tout ce qu'il disoit ; il y avoit quelque chose de si grand ; de si agreable ; et de si plein d'esprit ; qu'il estoit impossible de le voir sans l'aimer. Il estoit admirablement beau : et quoy que l'on vist encore en quelques unes de ses actions, cette naïveté charmante, et inseparable de l'enfance ; il y avoit pourtant tousjours en luy, je ne sçay quoy qui faisoit voir, que son esprit estoit plus avancé que son corps. Vous avez peut estre sçeu, qu'il y a dans Persepolis une grande Place, que l'on appelle la place de la Liberté : qu'à une de ses faces, est le Palais de nos Rois : et que les trois autres ne sont habitées que par les plus grands Seigneurs, et par les plus sages d'entre les Persans : car la Sagesse chez nostre Nation, a des privileges qui ne sont pas moins considerables que ceux de la Noblesse du Sang : quoy que la Noblesse du Sang le soit infiniment parmy nous. Ce fut donc dans cette fameuse Place, où ne demeurent que des Personnes veritablement libres, et par leur naissance, et par leur vertu ; que le jeune Cyrus commença de faire connoistre ce que l'on devoit attendre de luy : car comme parmy nous l'on esleve les Enfans des particuliers, avec autant de soin que s'ils devoient tous estre Rosi ; estant persuadez que toutes les Vertus sont necessaires à tous les hommes ; Cyrus passant de la Cabane d'un Berger, à la plus celebre, et à la plus rigoureuse Academie 
<pb id="page_126" n="V01-P130"/>qui soit au monde ; ce ne fut pas sans estonnement que l'on vit que la nature luy avoit enseigné, tout ce que la Prudence cultivée peut apprendre. Il avoit aupres de luy des Vieillards consommez en la pratique de la Vertu : des jeunes gens fort adroits à tous les exercices du corps : et des Enfans admirablement bien nais et bien faits pour le divertir. Mais le soin le plus grand qu'eurent le Roy et la Reine, ce fut d'empescher que nulles personnes vicieuses n'approchassent jamais de luy, de peur qu'elles ne corrompissent ses belles inclinations : sçachant bien que c'est empoisonner une source publique, que de corrompre l'ame d'un Prince qui doit regner. Si bien que de la façon qu'il vivoit, il apprenoit tousjours quelque chose de bon, de tous ceux qui l'environnoient. La moderation ; la liberalité ; la justice ; et toutes les autres vertus, estoient desja si eminemment en luy ; qu'il en avoit aquis une reputation si grande parmy les Persans, qu'ils parloient de Cyrus comme d'un Enfant envoyé du Ciel pour les instruire, plustost que pour estre instruit par eux. Mais, Seigneur, je ne songe pas que je sors des bornes que je m'estois moy mesme prescrites : et que sans y penser, je lasse vostre patience : et plus encore celle des Persans qui m'escoutent : ne leur disant que ce qu'ils sçavent aussi bien que moy. Mon Maistre vescut donc de cette sorte, jusques à sa seiziesme année : que la Fortune commença de luy donner un moyen de faire paroistre par des effets, aussi bien que par des paroles, la generosité de son 
<pb id="page_127" n="V01-P131"/>ame, par une avanture qui luy arriva : et de mettre en pratique cette equité, et cette grandeur de courage, qui paroissoit en tous ces discours. Il vous souvient sans doute, Seigneur, qu'Harpage avoit esté banny par le Roy des Medes, pour n'avoir pas esté assez exact à obeïr au commandement qu'il luy avoit fait, de faire mourir le jeune Cyrus : Or Seigneur, ce Banni avoit esté assez puissant en Medie : s'estant veû par la faveur du Roy, Gouverneur d'une de ses meilleures Provinces. Cét homme donc, apres avoir tasché vainement de faire sa paix avec Astiage ; ennuyé qu'il estoit de s'en aller de Cour en Cour, demander retraite et protection, à tous les Princes ennemis du Roy son Maistre ; s'en alla six ans apres son exil en Perse : où s'estant tenu caché quelque temps, il prit l'occasion d'une grande Chasse que faisoit Cyrus, pour l'aborder plus facilement. Il s'estoit habillé à la Persienne ; si bien que s'estant meslé parmy ce grand nombre de Chasseurs qui accompagnoient le Prince ; il ne fut point reconnu pour Estranger ; sçachant mesme assez bien la langue du Païs, pour s'en servir en cas de necessité. Cyrus des ce temps là estoit si grand, si adroit, et si vigoureux, qu'il n'y avoit point d'homme qui parust plus infatigable que luy, ny plus hardy ; soit qu'il falust poursuivre les bestes, ou les attaquer dans leur fort. Il sçavoit tirer de l'arc ; lancer le javelot, ou se servir d'une espée admirablement : et comme il y avoit des prix destinez pour toutes ces choses ; il les emportoit tous, sans y manquer 
<pb id="page_128" n="V01-P132"/>jamais, et paroissoit tousjours vainqueur dans toutes ces Festes publiques, que l'on faisoit pour cela. Mais pour revenir à Harpage, il suivit donc Cyrus à cette grande Chasse, dont je vous ay desja parlé, et l'observant soigneusement, il prit garde que ce jeune Prince s'estant emporté, se mit à poursuivre un Sanglier, dans le plus espais de la forest ; il fit alors des efforts incroyables pour le suivre, et pour ne le perdre pas de veuë : comme firent tous les Persans qui l'avoient suivy, dont pas un ne le pût atteindre. Cependant malgré la vitesse de la beste, Cyrus l'approcha ; banda son Arc ; tira, et luy fit heureusement passer la fléche au travers du coeur. Cette victoire dont Harpage avoit esté le seul tesmoin ; et qu'il n'avoit mesme veuë que d'une distance assez esloignée ; fit que ce jeune Prince se reposa, en attendant qu'il vinst quelques uns des siens : il s'assit donc aupres du Sanglier qu'il avoit tué, sur le bord d'un petit ruisseau, qui traversoit la forest en cét endroit. Et comme dans ces sortes de Chasses, ceux de nostre Nation portent d'ordinaire un Arc, un Carquois, une Espée, et deux javelots ; ce beau Chasseur mit toutes ses Armes aupres de luy, et s'appuya sur son Bouclier (car nous le portons aussi bien à la Chasse qu'à la guerre) pour joüir en repos de sa victoire. Comme il estoit en cét estat, Harpage enfin s'approcha de luy : et Cyrus le prenant pour un Persan, commença de luy crier ; en souriant, et en luy montrant sa prise ; J'ay vaincu, j'ay vaincu : Mais Harpage ayant mis un genoüil à terre, luy dit qu'il ne tiendroit 
<pb id="page_129" n="V01-P133"/>qu'à luy qu'il ne remportast une victoire plus glorieuse. Le jeune Prince croyant que cét homme avoit descouvert la bauge de quelque Sanglier plus grand, et plus redoutable que celuy qu'il avoit tué, se releva, et luy demanda promptement, où il faloit aller pour remporter cette victoire ? à la teste d'une Armée de trente mille hommes, luy respondit Harpage, que je viens vous offrir, pour vous rendre Maistre d'un grand Royaume si vous le voulez. A ce discours, Cyrus tout estonné, regarda Harpage, avec plus d'attention qu'auparavant : et luy semblant l'avoir veû autrefois ; qui estes vous, luy dit il, qui venez m'offrir une chose si glorieuse ? et dont je n'ose croire estre digne, par une valeur que je n'ay encore esprouvée, que contre des Ours, des Sangliers, des Lyons, et des Tygres. Je suis, Seigneur, luy respondit il, un homme que les Dieux vous envoyent, pour vous donner un illustre moyen d'acquerir une gloire immortelle. Si cela est, repartit Cyrus, vous n'avez qu'à me montrer le chemin qu'il faut suivre pour l'aquerir : car quelque difficile qu'il puisse estre, vous m'y verrez aller avec precipitation et avec joye. Je vous l'ay desja dit, respondit Harpage, il ne faut que vous rendre à la teste d'une Armée de trente mille hommes, qui ne sont que vous attendre, pour se mettre en campagne et pour vaincre. Ce n'est point, repliqua Cyrus, à celuy qui ne sçait pas encore obeïr, à commander : et ce sera bien assez, que je sois le compagnon de ceux que vous dittes qui me veulent pour leur 
<pb id="page_130" n="V01-P134"/>General. Mais de grace, poursuivit il, genereux Estranger que je pense avoir veû, et que je ne me remets pourtant pas parfaitement ; aprenez moy qui sont ceux qui me veulent faire cét honneur : et ne me cachez pas plus long temps, quels sont ces Amis qu'il faut proteger, et ces Ennemis qu'il faut vaincre. Seigneur, luy respondit Harpage, je ne vous demande rien d'injuste, en vous demandant vostre assistance ; contre un Roy qui a violé toutes sortes de droits, en la personne d'un jeune Prince, qui est l'admiration de tous ceux qui le connoissent. Qui a, dis-je, mesprisé tous les sentimens de la Nature et de la Raison : et qui contre toute sorte de droits, par une jalousie d'ambition mal fondée, luy a voulu faire perdre la vie. C'est pour les interests de cét illustre Prince que je vous solicite : c'est contre cét injuste Roy que je vous anime : et c'est pour vostre propre gloire, que je vous conjure de m'accorder ce que je vous demande. Ce que vous me demandez, respondit Cyrus, est trop equitable, et m'est trop advantageux pour le refuser : Mais pour ne retarder pas le service que vous attendez de moy, et que j'ay grande impatience de rendre à ceux qui me sont l'honneur de le desirer ; achevez de me dire quel est ce Roy inhumain, et quel est ce Prince injustement oppressé : car je m'estonne fort, de n'avoir point entendu parler de la violence de l'un, et de l'infortune de l'autre, moy que l'on instruit si soigneusement de tous les grands evenemens. Seigneur, luy dit alors Harpage, vous estes 
<pb id="page_131" n="V01-P135"/>ce Prince qu'il faut vanger : Moy ! adjousta Cyrus ; et par qui, genereux Estranger, puis-je estre oppressé ? Moy, dis-je, qui vis dans une profonde paix ; qui à peine ay commencé de vivre ; qui n'eus jamais d'ennemis en toute ma vie ; et qui ne suis ennemy que de ces bestes sauvages, dit il en montrant ce Sanglier, qui habitent dans nos forests. Seigneur (repliqua Harpage, qui voyoit venir plusieurs Chasseurs de divers endroits du Bois) s'il vous plaist de vous enfoncer un peu plus avant dans la forest, et de m'y donner un moment d'audience ; vous verrez que vous avez des ennemis plus redoutables que vous ne croyez : et que si vous ne leur faites une guerre ouverte, ils vous en feront peut-estre une secrette, qui pourra vous estre funeste. Cyrus luy accordant ce qu'il luy demandoit, s'enfonça vingt ou trente pas plus avant dans le Bois ; et faisant signe de la main à ceux qui venoient, qu'il ne vouloit point estre suivy ; il s'apuya enfin contre un Arbre ; et regardant Harpage attentivement ; est il possible, luy dit il, qu'il puisse y avoir de la verité en vos paroles ; et que vous sçachiez mieux ma vie que moy mesme ? Mais apres m'avoir apris le nom du Prince opressé, aprenez moy celuy de cét Ennemy que j'ignore. Seigneur, luy respondit Harpage, le Roy des Medes est ce redoutable Ennemy qui vous a pensé perdre, et qui vous perdra si vous ne le perdez luy mesme. Quoy ! (interrompit Cyrus, encore plus estonné qu'auparavant) Astiage est mon Ennemy ! et je dois estre le sien ! ha non, non, poursuivit il, 
<pb id="page_132" n="V01-P136"/>cela ne peut jamais estre : et si ce Prince a des Ennemis, je vous prie de me les apprendre, afin que j'aille les combattre, et les vaincre s'il m'est possible : Mais de luy faire la guerre et de l'attaquer, c'est ce que je ne dois, ce que je ne veux, et ce que je ne sçaurois faire. Astiage est Pere de la Reine de qui j'ay l'honneur d'estre Fils ; je le dois presque autant respecter que le Roy qui m'a fait naistre ; et je ne me souviens point d'avoir reçeu de luy, que des caresses, et des tesmoignages d'affection fort tendres. Il a eu soin de ma vie en naissant, il a fait courir le bruit de ma mort, afin de me faire vivre ; il m'a tiré de la Cabane d'un Berger, pour me remettre en un lieu plus proportionné à ma naissance ; et il n'a rien fait enfin, qui ne demande de moy, du respect et de la tendresse. Cyrus ayant achevé de parler, Harpage le suplia de le laisser parler à son tour : et alors il commença de luy raconter, tout ce que ce jeune Prince n'avoit point sçeu : car la Reine sa Mere depuis son retour, n'avoit eu garde de luy en rien dire. Il se mit donc à luy exagerer la cruauté du Roy des Medes : il se fit reconnoistre à luy, pour l'avoir veû à Ecbatane, durant quelques jours qu'ils y avoient esté en mesme temps ; et il luy dit, qu'il n'avoit garde d'estre mal informé de ce qu'il disoit ; puis que ç'avoit esté luy, qui avoit reçeu l'injuste commandement de le perdre. Il n'eut pourtant pas la hardiesse de dire à Cyrus qu'il l'avoit baillé à Mitradate pour l'exposer : au contraire, de la façon dont il fit son recit, il sembloit qu'il eust dessein de le sauver. 
<pb id="page_133" n="V01-P137"/>En suitte, il luy apprit quelles intelligences il avoit dans la Province des Paretacenes ; et luy fit voir effectivement, que s'il vouloit estre le Chef des Troupes qu'il pouvoit mettre en campagne ; et authoriser de son nom et de sa presence, le Party qu'il avoit formé ; il pouvoit facilement envahir toute la Medie. Cependant Cyrus l'ayant paisiblement escouté, fut quelque temps sans parler : puis reprenant la parole, avec un visage un peu plus triste qu'auparavant, je ne sçay Harpage, luy dit il, si je dois me pleindre de vous, ou vous remercier : mais je sçay bien que vous m'avez causé une sensible douleur : en m'apprenant que je suis la cause innocente, de l'injustice d'un Prince, en la gloire duquel je me dois interesser. La vostre, luy respondit Harpage, vous doit encore estre plus considerable ; et c'est pour cela, repliqua Cyrus, qu'il ne m'est pas permis de songer à la vangeance. Cruel Ami, s'ecria t'il, quelle proposition me venez vous faire ? Vous me venez offrir une Armée, dont je n'oserois me servir : vous me faites connoistre un Ennemi que je dois respecter, au lieu de le combattre : et vous me proposez tant de choses injustes et agreables tout ensemble ; que j'admire comment il est possible que mon coeur n'en soit pas esbranlé. Cependant Harpage, malgré cette boüillante ardeur que j'ay, d'acquerir un jour ce glorieux bruit, qui fait conquester des Couronnes, ou qui du moins les fait meriter ; je ne balance point sur la resolution que je dois prendre : et quoy que je fois en un âge, où 
<pb id="page_134" n="V01-P138"/>l'on ne doit au plus donner que des marques de valeur ; il faut neantmoins, que j'en donne une de moderation. Ha ! Harpage, s'escria t'il encore une fois, que n'avez vous dit ? et pour quoy ne m'avez vous plustost proporé de legitimes ennemis ? Seigneur (luy respondit Harpage assez froidement) je pensois que les violences du Roy des Medes contre vous, fussent des causes assez justes, pour vous dispenser du respect que les droits du sang vous obligent d'avoir pour luy : mais puis que je me suis trompé, il faut Seigneur, que je me taise : et que je ne sois pas plus sensible que vous, aux injustices qu'on vous a faites. Il faut donc, poursuivit il, satisfaire pleinement cette moderation, qui vous fait oublier vos propres injures : et que passant tout le reste de ma vie exilé de mon païs, j'aye peut-estre encore le desplaisir d'apprendre pendant mon bannissement, que Cyrus, fils du sage Cambise, et de la vertueuse Mandane ; que Cyrus, dis-je, de qui l'on attend tant de grandes choses ; aura succombé sous l'injustice du Roy des Medes : qui sans doute ne manquera pas d'attaquer de nouveau son illustre vie, ou par le fer, ou par le poison. Cyrus, dis-je, qui pourroit s'il le vouloit, se vanger pleinement, se mettre à couvert de l'orage ; conserver aux Persans leur ancienne liberté ; se rendre Maistre d'un grand Royaume ; et peut-estre de toute l'Asie. Luy, dis-je encore une fois, que les Dieux semblent appeller à la Souveraine puissance par tant de prodiges : qui devroient luy avoir apris, qu'ils veulent 
<pb id="page_135" n="V01-P139"/>que je luy propose : et que quand il entreprendra la guerre ; quand il renversera toute la Medie ; quand il conquestera toute la Terre ; et qu'enfin il montera au Throsne d'Astiage ; il ne fera que ce que les Dieux veulent qu'il face. S'ils le veulent, respondit brusquement Cyrus, il sçavent bien par où ils m'y doivent conduire sans que je m'en mesle : du moins suis-je bien resolu de n'y monter jamais par l'injustice. L'on ne gagne pas des Royaumes sans combattre, respondit Harpage, et la Gloire est une cruelle Maistresse, qui ne se laisse pas posseder, sans que l'on ait exposé sa vie à de grands perils. J'exposeray la mienne, repliqua Cyrus, en ne voulant pas perdre celuy qui me la veut oster : mais pour me la voir encore exposer plus noblement, donnez vous patience, Harpage : car si je ne me trompe, je quitteray bien tost la guerre innocente que je fais dans ces Bois, pour une autre plus penible et plus glorieuse. Cependant pour vous montrer que je veux estre equitable envers vous, comme je suis indulgent envers Astiage ; sçachez que tout autre que vous qui m'eust fait une semblable proposition, ne me l'eust pas faite sans estre puny : mais pour vous, Harpage, qui n'avez pas voulu m'oster la vie, je ne veux point escouter une vertu si severe : tant s'en faut, je veux vous proteger ; je veux vous presenter au Roy mon pere, et à la Reine ma mere ; et je veux que cette Cour vous soit un Azyle inviolable : à condition toutefois, que vous ne me proposerez plus rien qui choque si fort mon devoir. 
<pb id="page_136" n="V01-P140"/>Je veux mesme croire, que l'excés de vostre zele, vous a porté à me faire ces propositions injustes : et je veux me persuader, que si je dois respecter mon Ennemy, je dois aussi aimer celuy qui m'a garenty de sa violence. Mais Harpage (luy dit il avec un visage un peu plus tranquille) il est bon que je ne vous escoute pas plus long temps : car de quelque generosité que je me pique, ce n'est pas sans peine que je rejette un discours, qui me parle de Guerres ; de Combats ; de Victoires, et de Triomphes. A ces mots, ce miraculeux Enfant commença de retourner vers ses gens : et Harpage ravy et confus de l'esprit et de la vertu de ce jeune Prince, accepta l'offre qu'il luy avoit faite : et le suplia seulement, de sçavoir la volonté de la Reine sa mere, auparavant qu'il parust à la Cour ; ce que Cyrus luy promit. Ainsi Harpage s'estant separé de luy, se mesla dans la pressé : et Cyrus s'en retourna, sans songer plus à continuer sa Chasse, quoy qu'il en eust eu dessein. J'avois alors l'honneur d'estre aupres de luy, et d'estre destiné par le Roy et par la Reine, à avoir un soin particulier de sa conduitte : et Feraulas que vous voyez icy, n'estant âgé que de deux ans plus que Cyrus, servoit seulement à ses plaisirs ; comme estant tres propre à le divertir ; et comme l'ayant touché d'une inclination fort estroite. Feraulas donc, qui ne l'abandonnoit presque jamais, s'aperçeut le premier, que Cyrus avoit quelque chose en l'esprit : si bien que s'aprochant de moy, qui n'avois pas pris garde, Seigneur, me dit il, le Prince me semble bien 
<pb id="page_137" n="V01-P141"/>resveur et bien melancolique ; d'où peut venir ce changement ? Je ne sçay, luy dis-je, et je ne voy pas qu'il ait eu nulle avanture fascheuse en cette Chasse. Peut-estre, me dit il, qu'un homme que j'ay veû qui luy a parlé assez long temps en particulier, luy aura apris quelque chose qui le fasche. Comme nous en estions là, Cyrus s'estant aproché de moy ; Chrisante, me dit il, j'ay quelque affaire à vous communiquer. Tous les siens qui l'entendirent s'esloignerent aussi tost de nous ; et le Prince commença de me parler bas. Mais, Seigneur, pour ne vous arrester pas plus long temps sur cét endroit de ma narration, le Prince me dit tout ce qu'Harpage luy avoit dit, et tout ce qu'il luy avoit respondu : et il me le dit avec tant d'esprit, tant de sagesse, et tant de generosité, que j'en fus surpris, et que je le regarday comme un prodige. Quand il m'exageroit la joye qu'il avoit euë, lors qu'Harpage luy avoit offert une Armée de trente mille hommes à commander, l'on eust presque dit qu'il n'estoit pas bien aise de l'avoir refusé : Mais quand il venoit en suitte à representer la douleur qu'il avoit sentie, en aprenant qu'il ne luy estoit pas permis d'accepter ce qu'on luy offroit ; il donnoit aussi de la pitié, en donnant de l'admiration : et je ne pense pas que depuis qu'il y a des Hommes, et des Hommes illustres, il y en ait jamais eu un de cét âge-là, qui en une rencontre aussi delicate, ait agy avec tant de prudence, ny tant de generosité. Il se repentit mesme d'avoir promis à Harpage de le proteger, et de le presenter à la 
<pb id="page_138" n="V01-P142"/>Reine sa mere : car, disoit il, si elle ne sçait pas la cruauté d'Astiage elle s'en affligera : et je serois bien marry de luy causer cette douleur. Enfin Chrisante, me dit il, c'est à vous à me dire si j'ay bien fait ; et à me conseiller ce que je dois faire. Car, adjousta t'il, je me fierois peut-estre bien à mon courage, s'il s'agissoit de combattre quelque redoutable Ennemy : mais il n'est pas juste que je me fie en ma prudence, en un âge où l'experience ne luy a encore rien apris. Comme il eut cessé de parler, je le loüay autant qu'il meritoit de l'estre : et je luy dis que tout ce qu'il avoit dit estoit bien dit : mais que pour ce qui estoit de faire un secret à la Reine, de ce qu'Harpage luy avoit apris, je ne le jugeois pas à propos. Chargez vous donc de cette Commission, me respondit il, car pour moy, je vous advoüe, que je ne puis me resoudre de luy dire une chose si fascheuse à sçavoir pour elle. Je luy accorday ce qu'il me demandoit : et comme nous fusmes retournez à Persepolis, il s'en alla droit à l'Apartement du Roy, pour me donner le temps d'àller à celuy de la Reine. Je fus donc aprendre à cette sage Princesse, la rencontre du Prince son fils, dont elle reçeut beaucoup de déplaisir et beaucoup de satisfaction : car elle eust bien voulu que ce jeune Prince eust tousjours ignoré la cruauté d'Astiage : mais voyant aussi comme il en avoit usé ; elle se consoloit de ce qui estoit advenu, et s'abandonnoit à la joye : voyant qu'elle avoit un fils si bien nay et si admirable. Cependant apres avoir bien examiné l'estat des choses ; elle 
<pb id="page_139" n="V01-P143"/>trouva qu'il faloit obliger Cyrus à ne dire rien de ce qu'il sçavoit au Roy son Pere, puis que ce seroit l'affliger inutilement, pour une chose passée. Que pour Harpage, il estoit sans doute juste de le proteger : et que de plus, il estoit necessaire de tascher de le retenir en Perse, par l'esperance qu'il luy faloit donner, de faire sa paix avec Astiage. Car, disoit cette vertueuse Princesse, encore que le Roy mon Pere soit injuste, je suis pourtant toujours sa fille : c'est pourquoy je dois songer à son repos, autant que je le pourray. Et c'est pour cela, poursuivoit elle, qu'il ne faut pas renvoyer Harpage mescontent : car s'il est vray qu'il ait trente mille hommes en sa disposition ; il pourroit allumer la guerre civile en Medie, et desoler mon Païs. Il vaut donc mieux luy donner un Azyle en cette Cour, que de le renvoyer dans une autre : dont le Prince profiteroit peut-estre de nos malheurs, et des intelligences de cét homme violent et irrité, aux despens de ma Patrie. Helas ! disoit elle encore, qui vit jamais une advanture pareille à la mienne ? Harpage comme voulant faire la guerre au Roy mon Pere, doit estre mon ennemi : mais comme n'ayant pas tué mon fils, lors qu'on le luy commanda ; il merite que je le protege. Le Roy des Medes comme m'ayant donné la vie, me demande de la tendresse et de l'amitié : et comme l'ayant voulu oster à mon fils, il faut que j'aye, si je l'ose dire, de l'horreur et de la haine pour luy. Et comment Chrisante, me disoit elle, accorderons nous toutes ces choses ? comment satisferons nous, 
<pb id="page_140" n="V01-P144"/>la Nature et la Raison ! Mais enfin apres avoir bien exageré cette affaire, et bien examiné ce qu'elle feroit : nous resolûmes qu'elle obligeroit le Roy son mary à proteger Harpage, comme un de ses anciens serviteurs à elle, que le Roy son Pere avoit exilé pour quelque autre sujet qu'il faudroit inventer. Que l'on tascheroit d'arrester Harpage en Perse, le plus long temps que l'on pourroit, de peur qu'il n'allast faire la guerre au Roy des Medes : Mais qu'on l'obligeroit à demeurer à la campagne, et à ne paroistre point à la Cour ; de peur qu'Astiage ne s'en offençast, s'il sçavoit qu'on donnast retraite à ceux qu'il chasse. Et que de mon costé, j'apporterois un soin particulier à empescher que cét homme n'aprochast le jeune Cyrus, et ne luy fist enfin changer de pensée. La chose s'executa comme elle avoit esté resoluë : et apres que le Reine eut extraordinairement carressé le Prince son fils, et qu'elle l'eut infiniment loüé, de l'action qu'il avoit faite ; elle reçeut Harpage fort civilement ; le presenta en particulier au Roy son Mary ; l'envoya en suitte à une des plus belles Maisons du Roy ; y donna ordre à sa subsistance ; et l'entretint tousjours d'espoir, durant tout le temps qu'il y fut. Cependant comme Astiage ne s'estoit jamais entierement affermy, en l'opinion qu'il avoit euë, que les menaces des Dieux ne seroient point suivies de mauvais effets ; il avoit tousjours des Espions à Persepolis, qui l'advertirent de l'arrivée, et du sejour d'Harpage en Perse, sans que nous ayons pû sçavoir, par où ils 
<pb id="page_141" n="V01-P145"/>l'avoient pû découvrir. Le Roy des Medes sçeut bien tost qu'il avoit esté reçeu favorablement ; et que mesme il avoit parlé au Prince dans la Forest ; car depuis, quelques Persans le reconnurent, et le publierent. Il sçeut de plus, que toute la Province des Paretacenes, dont Harpage avoit eu le Gouvernement, luy estoit fort affectionnée : qu'elle se sousleveroit facilement, s'il en avoit l'intention : et que mesme depuis peu, il s'y estoit fait quelques assemblées secrettes, dont il ignoroit la cause. Si bien que par toutes ces nouvelles, qui luy venoient de divers lieux tout à la fois ; et par son temperament craintif, il retomba dans ses premieres frayeurs, et dans ses premieres inquietudes. Il r'assembla donc les Mages ; ils consulterent de nouveau, et les Astres, et les Dieux ; ils firent des prieres et des Sacrifices ; et apres toutes ces choses, ils dirent à Astiage, qu'ils ne pouvoient sans manquer à la fidelité qu'ils luy devoient, luy celer que tout ce qu'ils avoient veû et observé dans les Estoiles ou dans les Victimes, ne leur parloir que de revolution et de changement : et que sans doute l'on en verroit bien tost des marques. Il n'en faloit pas davantage, pour exciter le trouble en l'ame d'un Prince, qui estoit tousjours disposé à le recevoir : et qui d'ailleurs voyoit, ce luy sembloit, desja quelque apparence, à ce que les Mages luy disoient. Ciaxare qui n'estoit que Roy de Capadoce en ce temps là, n'avoit qu'une fille : de sorte que ce Prince defiant voyoit bien que si le jeune Cyrus avoit de mauvais desseins, il les pouvoit 
<pb id="page_142" n="V01-P146"/>executer plus facilement que s'il eust eu un fils : estant certain que les Peuples aiment ordinairement mieux avoir un Roy qu'une Reine. De plus, Harpage estant refugié en Perse, et ayant autant d'intelligences dans ses Estats qu'il y en avoit, il estoit à croire que les choses n'en demeureroient pas là. Tant y a Seigneur, qu'Astiage craignant tout ; et prevoyant non seulement ce qui vray-semblablement pouvoit arriver, mais apprehendant encore les choses impossibles ; il se retrouva plus malheureux, qu'il n'avoit jamais esté. La Reine de Perse fut bien tost informée des inquietudes du Roy son Pere : car comme il avoit des Espions à Persepolis, elle avoit des amis à Ecbatane, qui l'en advertirent à l'heure mesme ; et qui en luy rendant cét office, luy causerent beaucoup de douleur. Elle me fit la grace de me descouvrir la crainte qu'elle avoit, qu'Astiage ne se laissast persuader par sa passion, de suivre quelque conseil violent : et de chercher les voyes de se deffaire du jeune Cyrus : car enfin l'exemple du passé luy faisant aprehender l'advenir, rendoit sa crainte bien fondée. Je la r'asseurois neantmoins, autant qu'il m'estoit possible : mais comme elle a beaucoup d'esprit, il n'estoit pas aisé de s'opposer absolument à son opinion : estant certain qu'il y avoit sujet d'aprehender qu'Astiage ne se portast aux dernieres extremitez, par quelque voye cachée, que nous ne pouvions pas prevoir precisément. Cependant la Reine m'ordonna de prendre garde de plus prés au Prince son Fils ; et de l'empescher d'aller à la 
<pb id="page_143" n="V01-P147"/>Chasse autant que je le pourrois : sans pourtant luy apprendre la cause de ce changement : estant à croire, que si Astiage faisoit quelque entreprise contre sa vie, ce seroit plustost en une semblable occasion qu'en toute autre. Je luy promis donc de suivre ses ordres, que je n'eus pas grand peine à exécuter : car depuis quelque temps, Cyrus estoit devenu melancolique : et ce qui le divertissoit autrefois, ne faisoit plus que l'ennuyer. Neantmoins comme il est naturellement fort complaisant, je ne m'aperçeus de ce que je dis, que lors que par les ordres de la Reine, je commençay de l'observer plus exactement. Car comme il voulut un jour aller à la Chasse, plustost par coustume et par bien-seance, que par aucun plaisir qu'il y prist ; je luy dis que j'avois un conseil à luy donner en cette rencontre, que je le suppliois de recevoir favorablement. Et comme il m'eut asseuré, qu'il suivroit tousjours mes advis sans repugnance ; je luy dis que la Chasse qui dans sa premiere jeunesse, avoit esté son occupation ; ne devoit plus estre que son divertissement : et qu'ainsi il y falloit aller un peu moins souvent, qu'il n'avoit accoustumé. Vous avez raison Chrisante, me dit il en m'interrompant, il y a desja long temps que je prie Feraulas, de m'aider à trouver les moyens de m'occuper plus noblement Seigneur, luy dis-je, Feraulas est sans doute digne de l'honneur que vous luy faites de l'aimer, et de luy demander des conseils ; mais en cette rencontre, je pense qu'il n'a pas eu grand peine à trouver les voyes de vous faire employer 
<pb id="page_144" n="V01-P148"/>en autre chose, les heures que vous aviez accoustumé de donner à la Chasse. Chrisante, me dit il, cela n'est pas si aisé que vous pensez. Comme nous estions là, le Roy envoya querir Cyrus, et cette partie de Chasse fut rompuë, comme nostre conversation. Quelques jours apres le Roy partit pour un voyage d'un mois, qu'il estoit obligé de faire ; et laissa la Reine et le Prince à Persepolis, avec ordre d'y attendre son retour. Aussi tost qu'il fut party, Cyrus n'allant plus du tout à la Chasse, et paroissant tousjours plus triste ; je me mis à presse Feraulas de m'aprendre la cause de cette melancoile : mais d'abord il ne voulut rien dire, de ce que le Prince luy avoir dit. Toutefois je le pressay tant, qu'à la fin il me confessa, que Cyrus s'ennuyoit de l'oysiveté de sa vie, et qu'il s'en estoit pleint à luy. Depuis cela, le Prince devint d'une humeur si sombre, qu'il n'estoit pas connoissable ; cét air galant et enjoüé, qui le faisoit adorer des Dames, l'avoit absolument abandonné ; la Chasse n'avoit plus de par en son esprit ; l'estude luy donnoit du chagrin ; il ne s'occupoit plus, ny à lancer un javelot, ny à tirer de l'Arc, comme il avoit accoustumé ; et la solitude estoit la seule chose qu'il sembloit aimer. La Reine estant en une peine extréme de ce changement, luy en parla diverses fois : mais il luy respondit tousjours, que quelques legeres incommoditez, faisoient cét effet en luy ; et qu'il l'a suplioit de ne s'en inquieter pas davantage. Harpage cependant, soulageoit tousjours les ennuis qu'il avoit 
<pb id="page_145" n="V01-P149"/>dans son Desert, par l'espoir qu'il conservoit en son Coeur, que Cyrus s'avançant en âge, pourroit peut-estre devenir plus sensible à l'ambition qu'à la justice ; et luy donner les moyens d'achever ce qu'il avoit projetté. Les choses estoient en ces termes, lors que voyant un jour le Prince encore plus chagrin qu'à l'accoustumée, et remarquant qu'il n'y avoit point d'occupations, ny de divertissemens qu'il n'eust refusez ; Seigneur, luy dis-je, jusques à maintenant, vous m'avez tousjours fait l'honneur de me croire, quand j'ay pris la liberté de vous advertir de quelque chose, que vous ne pouviez pas sçavoir, dans un âge si peu avancé que le vostre : mais aujourd'huy que je vous voy mener une vie si differente et si esloignée de celle que vous meniez autrefois ; je ne puis que je ne vous en demande la cause. Ne m'avez vous pas dit assez souvent, me respondit il, que les occupations des Enfans, ne devoient plus estre celles des hommes ? Je vous l'ay dit Seigneur, luy dis-je : mais il y a bien de la difference, entre ne faire plus ce que font les Enfans, et ne faire rien du tout. Il est vray Chrisante, me respondit le Prince, que si je ne faisois tousjours, que ce que je fais presentement, je serois indigne de vivre : mais le malheur de ma condition, veut que j'aye besion de cét intervale, pour chercher les voyes de changer de vie. Quoy Seigneur, luy dis-je, vous parlez du malheur de vostre condition, comme si vous n'estiez pas nay Fils d'un Grand Roy, et d'une Grande peine, que la Fortune favorise 
<pb id="page_146" n="V01-P150"/>de telle sorte, qu'ils sont adorez de tous leurs Subjets, et respectez de tous leurs Voisins. Vous, dis-je, qui pouvez prevoir sans crime, que vous serez un jour possesseur d'un grand Royaume, où la Paix est si solidement establie, que rien ne l'en sçauroit bannir. Vous, dis-je, enfin, que les Dieux ont fait naistre, avec tant de rares qualitez ; Vous de qui l'esprit est grand ; de qui l'ame est genereuse ; de qui les inclinations sont nobles ; de qui la santé et la vigeur sont incomparables ; et de qui l'adresse du corps, secondant les genereux mouvemens du coeur, peut vous faire executer facilement, les actions les plus Heroïques. Quand je serois tout ce que vous venez de dire, me respondit brusquement Cyrus, à quoy me serviroit cette disposition à faire de grandes choses ? Et s'il est vray que les Dieux ayent mis en moy, quelqu'une des qualitez necessaires, pour les actions peu communes ; ne suis-je pas le plus malheureux des hommes, de sembler estre destiné, à passer toute ma vie dans une oysiveté honteuse ; qui, si j'y demeurois tousjours, feroit douter au Siecle qui suivra le nostre, si Cyrus auroit esté ? Non non, Chrisante, je ne suis pas si heureux que vous pensez ; particulierement depuis le jour qu'Harpage me parla dans la Forest, j'ay souffert des choses qui vous seroient pitié si vous les sçaviez ; et que je vous diray, si vous me promettez de m'estre fidelle et de me servir. Seigneur, luy dis-je, je ne puis jamais manquer de 
<pb id="page_147" n="V01-P151"/>fidelité, non pas mesme à mes ennemis : mais je ne puis non plus vous promettre de vous servir que dans les choses justes. Je n'en veux pas davantage, me dit il, et alors me regardant d'une façon toute propre à gagner le coeur des plus Barbares ; Mon cher Chrisante, poursuivit il, si vous sçaviez le martyre secret que j'ay souffert depuis long temps, je vous donnerois de la compassion. Car enfin, Harpage m'a proposé d'aller à la guerre, et je l'ay refusé. Vous en repentez vous, Seigneur ? luy dis-je en l'interrompant : Non, me dit il, mais cela n'empesche pas, que ce ne me soit une avanture bien fascheuse, de voir qu'apres tout, il y a un Homme au monde, qui m'a voulu porter à une chose difficile, sans que je l'aye acceptée. Et à n'en mentir pas, si j'avois suivy mon inclination, je n'aurois pas esté huit jours apres cette fascheuse avanture, sans aller chercher la guerre, en quelque endroit de l'Univers ; pour luy faire voir, que si je ne voulus pas faire celle qu'il me proposoit, ce fut parce que je la trouvay injuste, et non pas parce qu'elle me parut dangereuse. Car qui sçait, me dit il, si Harpage dans le fond de son coeur, ne me soubçonne pas plustost de foiblesse, qu'il ne me louë de moderation ? Je suis dans un âge, où cette vertu peut estre raisonnablement suspecte ; et je ne seray jamais en repos, que je ne l'aye justifiée, par une autre dont à mon advis, la pratique est un peu plus perilleuse. Tant y a, me dit il, Chrisante, je suis las de mon oysiveté ; et je ne puis comprendre, pourquoy vous m'avez 
<pb id="page_148" n="V01-P152"/>eslevé comme vous avez fait, pour ne vouloir exiger de moy que ce que je fais. L'on m'a dit dés que j'ay ouvert les yeux, qu'il faloit estre infatigable ; que la mollesse estoit un deffaut ; l'on m'a appris en suitte, que la valeur estoit une qualité essentiellement necessaire à un Prince : après l'on m'a enseigné comment il faloit combattre : et comment il faloit se servir d'un Arc, d'un Javelot, d'un Bouclier, et d'une Espée : Mais à quoy bon toutes ces choses, si je les laisse inutiles ? à quoy bon estre infatigable, si je passe toute ma vie, dans la tranquilité de la Cour ? à quoy bon estre nay avec quelque valeur, si je suis dans une paix continuelle ? à quoy bon avoir de l'adresse, si je n'ay à combatre que des Bestes, qui ne sçavent que ce que la Nature leur a enseigne ? Enfin Chrisante, (pour ne vous déguiser pas mes sentimens) en me disant tout ce que l'on m'a dit, et en m'aprenant tout ce que l'on m'a apris ; il me semble que l'on m'a assez authorisé pour achever de faire ce que j'ay resolu, aussi tost que j'en auray trouvé les moyens. Et que voulez vous faire ? luy dis-je ; Je veux, me respondit il, quitter la Cour ; m'en aller passer en Assirie ; et de là en Phrigie ; où l'on m'a dit qu'il y a guerre : Et puis que vous voulez que je vous parle avec sincerité ; je veux m'instruire par les voyages ; je veux m'esprouver dans les occasions ; je veux me connoistre moy mesme ; et s'il est possible, je veux me faire connoistre à toute la Terre. Ce dessein est grand, luy respondis-je, et ne peut partir que d'une Ame toute noble : Mais, Seigneur, 
<pb id="page_149" n="V01-P153"/>il ne faut pas l'executer legerement. Je ne sçay pas si je le pourray executer, me respondit il, car la Fortune a sa part à toutes choses : mais je sçay bien que je feray tout ce qui sera en mon pouvoir pour cela. Hé ! de grace, adjousta ce Prince, n'entreprenez pas de m'en destourner : car tout ce que vous pourriez me dire, seroit absolument inutile. Je sçay le respect que je dois au Roy et à la Reine ; et je sçay de plus, que j'ay une tendresse inconcevable pour l'un et pour l'autre ; mais apres tout, la gloire m'arrache d'aupres d'eux ; et soit que vous y consentiez, ou que vous n'y consentiez pas ; croyez mon cher Chrisante, que je trouveray les voyes de faire ce que je veux, ou que la mort sera le seul obstacle qui m'en pourra empescher. Cyrus prononça toutes ces paroles, avec une action si animée ; et avec tant de marques d'une veritable ardeur heroïque ; que je fus quelque temps à le considerer, sans pouvoir luy respondre. Ses yeux estoient plus brillans qu'à l'accoustumée ; son teint en estoit plus vermeil ; et il m'aparut quelque chose de si grand et de si divin en toute sa Personne, et quelque chose de si ferme en tous ses discours ; que je n'osay le contredire ouvertement. Je l'advouë, j'eus du respect pour cette Vertu naissante ; et je ne pûs me resoudre, de combattre ce que j'admirois. Enfin je luy demanday huit jours, pour songer à ce que j'avois à faire, ne voulant rien faire en tumulte, dan une chose si importante : j'eus bien de la peine à les obtenir ; car il avoit resolu de partir, 
<pb id="page_150" n="V01-P154"/>durant le voyage que Cambise estoit allé faire, pour visiter la Frontiere qui regarde la Medie, où les Peuples s'estoient pleints de la violence de leur Gouverneur. Or, Seigneur, je me trouvay estrangement embarrassé en cette rencontre ; je voyois par les advis que la Reine recevoit tous les jours d'Ecbatane, que les frayeurs d'Astiage augmentoient, au lieu de diminüer ; et qu'ainsi il estoit presque indubitable que ce Pince violent, deffiant, et scrupuleux, se porteroit à faire perir Cyrus, ou à declarer la guerre à la Perse ; et que le quel que ce fust des deux, c'estoit une chose qu'il seroit bon d'éviter s'il estoit possible. Pendant cela, je proposay avec adresse à la Reine, que je voyois tousjours plus inquietée, des advis qu'elle recevoit ; de persuader au Roy son Mary, d'envoyer le Prince son Fils voyager inconnu, afin de s'instruire dans les Païs Estrangers ; et de laisser passer en mesme temps, une constellation si maligne. Mais elle me respondit, que Cambise estant persuadé que les moeurs des Persans estoient generalement parlant, plus vertueuses que celles des autres Peuples, il n'y consentiroit jamais ; à moins que de luy dire la pressante raison qu'il y devoit obliger. Mais que pour celle là, elle advoüoit que dans le respect qu'elle avoit pour le Roy son Pere, elle ne pouvoit se resoudre à la luy apprendre. Je vis bien neantmoins à travers beaucoup d'autres choses qu'elle m'opposa qu'elle eust bien voulu que le Prince son Fils eust esté esloigné d'elle, le jugeant si exposé ; mais la tendresse maternelle, jointe à ce qu'elle ne 
<pb id="page_151" n="V01-P155"/>vouloit pas aprendre au Roy son Mary, la cruauté du Roy son Pere ; faisoit qu'elle ne consentoit pas absolument au départ de Cyrus. Car elle voyoit bien, que selon les apparences, cela devoit produire un bon effet : supposé que l'on déguisast si bien Cyrus, et que l'on cachast si bien sa route, qu'il ne peust pas estre suivy, par les Espions qu'Astiage avoit dans Persepolis, et que l'on ne connoissoit pas. Elle voyoit de plus, que comme le Roy des Medes estoit fort vieux, et fort changeant en ses opinions ; il estoit à croire que pendant le voyage de ce jeune prince, il pourroit arriver qu'il mourroit, ou qu'il se gueriroit de ses aprehensions ; aprenant que celuy qu'il redoutoit si fort, bien loing de se mettre à la teste d'une Armée pour luy faire la guerre, s'en seroit allé voyager, sans suitte et sans train, proportionné à sa condition. Mais quoy que la Reine connust toutes ces choses, et les advoüast ; la veuë de son Fils luy estoit si chere, qu'elle ne pouvoit prendre cette fâcheuse resolution, quelque necessaire qu'elle la vist estre. Voyant donc dans son esprit tous ces sentimens ; et connoissant en effet, que le dessein que Cyrus avoit formé, par le seul desir de la gloire ; estoit le seul que l'on pouvoit prendre par prudence, pour sa conservation, et pour maintenir la paix entre deux grands Royaumes ; je me resolus sans rien descouvrir au Prince, des motifs qui me portoient à consentir à ce qu'il vouloit, de favoriser sa fuite, et d'estre moy mesme le compagnon de sa fortune, et le tesmoin de cette vertu, dont j'attendois 
<pb id="page_152" n="V01-P156"/>de si grandes choses. Et certes ce ne fut pas sans raison : que je luy cachay les sujets de crainte que nous avions pour sa vie, s'il demeuroit plus long temps en Perse ; puis qu'il est certain, que s'il eust sçeu la verité, il eust bien tost changé de resolution ; et n'eust jamais consenty à quitter le Nom de Cyrus, pour prendre celuy d'Artamene, comme je le luy conseillay. De vous dire, Seigneur, quelle fut la joye de ce jeune Prince, lors que l'estant allé trouver dans sa Chambre, je luy apris que je m'estois laissé vaincre, et persuader ce qu'il vouloit, pourveu qu'il me promist que durant le voyage qu'il alloit entreprendre, il defereroit tousjours quelque chose à mes prieres, je n'aurois jamais fait ; estant certain que je n'ay veû de ma vie tant de marques de satisfaction en personne, qu'il en parut en ses yeux. Ha ! Chrisante, s'écria t'il en m'embrassant, apres ce que vous faites aujourd'huy pour moy, ne craignez pas que je vous refuse jamais rien : allons seulement, allons ; et du reste ne vous en mettez pas en peine ; car tant que vous ne me deffendrez pas les choses justes et glorieuses, je ne vous desobeïray jamais. Enfin, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, nous resolusmes Cyrus et moy, que le seul Feraulas, auquel il n'avoit pas caché son dessein, et deux hommes pour le servir, seroit tout ce que nous menerions. Pour ce qui estoit de nostre subsistance, nous prismes tout ce que le Prince avoit de Pierreries, qui n'estoient pas en petit nombre : car encore que nostre Nation face profession ouverte, de mespriser 
<pb id="page_153" n="V01-P157"/>les choses superfluës, et trop magnifiques ; la Reine qui suivant la coustume de son Païs, en avoit aporté une quantité prodigieuse ; en avoit donné la meilleure partie à Cyrus ; dont il ne se servoit toutefois, que pour les Festes publiques, et dans les grandes ceremonies ; afin de se partager ; entre la magnificence Medoise, et la moderation Persienne, de peur d'irriter l'une ou l'autre de ces deux Nations.
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<div2 id="page_CYRUS010204" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : pérégrinations de Cyrus">
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Nous prismes donc toutes ces Pierreries ; et le Prince ayant feint de vouloir aller la Chasse, avec peu de monde ; nous fismes durer cette Chasse jusques à la nuit ; et nous estant escartez dans la Forest ; et retrouvez à un rendez-vous, que nous nous estions donné ; nous nous mismes en chemin ; et commençasmes un voyage, dont les admirables fuites m'espouventent, toutes les fois qu'elles me repassent dans la memoire. Mais auparavant que de partir, le Prince escrivit au Roy son Pere, pour luy demander pardon, de sortir de ses Estats sans son congé : il escrivit aussi à la Reine sur le mesme sujet ; et donna mesme ordre, sans m'en rien dire, que l'on portast un Billet à Harpage ; dans lequel il luy disoit, qu'il verroit bien tost par quels sentimens il avoit agi, lors qu'il avoit refusé ses offres. Pour moy, je ne creus pas qu'il fust à propos que j'escrivisse à la Reine, de peur que ce que j'escrirois ne fust veû du Roy ; qui auroit pû comprendre par là, ce que la Reine ne vouloit pas qu'il sçeust. Enfin, Seigneur, Cyrus cessa d'estre Cyrus ; et ce ne sera plus que sous le Nom d'Artamene, que vous apprendrez les merveilleuses 
<pb id="page_154" n="V01-P158"/>choses qu'il a faites. Apres avoir campé dans les Forests durant trois jours, où nous changeasmes d'habillemens, et marché durant trois nuits ; nous arrivasmes bien tost à la Susiane, que nous traversasmes ; ce chemin nous semblant plus seur que nul autre, pour entrer dans l'Assirie ; de qui, comme vous sçavez, Babilone est la Capitale ; Ville qui estoit alors en la plus grande splendeur, où jamais Ville ait esté. Mais, Seigneur, ce n'est pas icy où j'en dois parler ; et comme tous ceux qui m'escoutent, à la reserve de Thrasibule, ont aidé à la destruire, ils n'ignorent pas ce qu'elle estoit. Je vous diray donc seulement, qu'encore qu'Artamene n'eust pas fait dessein de prendre le party des Assiriens contre les Phrigiens ; à cause que ces premiers estoient les anciens Ennemis d'Astiage ; je ne laissay pas de le porter à voir cette Cour là ; qui estoit la plus grande et la plus pompeuse qui fust en toute l'Asie. Comme nous aprochasmes de Babilone, Artamene reçeut un desplaisir bien sensible : car comme nous marchions le long de l'Euphrate, et que je luy faisois admirer la merveilleuse scituation de cette superbe Ville ; que l'on a bastie entre deux des plus beaux Fleuves du monde ; le Tigre n'estant gueres moins fameux que l'Euphrate ; il passa deux hommes aupres de nous, qui dirent que la Reine avoit eu tout à la fois, une grande joye, et une grande douleur. Or, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que Cambise avoit voulu que le Prince son Fils sçeust les langues des Nations les plus celebres qui soient au monde : luy 
<pb id="page_155" n="V01-P159"/>semblant, disoit il, estrange, qu'un Prince n'entende pas le langage de ceux dont il doit un jour recevoir des Ambassadeurs. Ainsi comme la Nation des Assiriens, estoit la plus fameuse de toutes, le Prince sçavoit leur langue, et je la sçavois aussi. Entendant donc ce que ces deux hommes dirent ; il leur demanda fort civilement en la mesme langue, quelle estoit cette joye et cette douleur, que leur Reine avoit reçeuë ? l'un d'entr'eux luy respondit, que quant à la joye, c'estoit que depuis huit jours, la guerre que l'on croyoit aller estre tres forte, entre le Roy d'Assirie, et le Roy de Phrigie, s'estoit heureusement terminée par une Paix avantageuse, qui avoit esté publiée, depuis deux jours seulement. Mais que le lendemain, la joye de cette Grande Reine, qui gouvernoit seule ce grand Royaume, depuis la mort du Roy son Mary, comme estant effectivement à elle, quoy qu'elle eust fait Couronner le Prince son Fils ; avoit reçeu un desplaisir tres sensible : que ce qui l'avoit causé, estoit que n'ayant que ce Fils unique, auquel elle vouloit faire espouser la Fille d'un Prince appellé Gadatte, dés que la Paix avoit esté concluë ; et laquelle il ne pouvoit aimer ; il s'estoit dérobé de la Cour, sans que l'on eust pû sçavoir ce qu'il estoit devenu. Apres que cét homme eut satisfait à la demande que le Prince luy avoit faite, et que je l'en eus remercié ; il poursuivit son chemin et nous le nostre. Mais venant à regarder Artamene, je le trouvay tout changé et tout melancolique ; Et quoy, Seigneur, luy dis-je en souriant, prenez 
<pb id="page_156" n="V01-P160"/>vous un si grand interest aux choses qui regardent la Reine Nitocris, que vous deviez partager son affliction ? Chrisante, me dit il, quoy que je sçache bien que cette Princesse est la gloire de son Sexe ; et que le bruit de son Nom et de sa Vertu, m'ait donné beaucoup d'estime pour elle ; ce n'est pas toutefois, ce qui m'afflige le plus. Mais n'admirez vous point, poursuivit il, la bizarrerie de ma fortune ? je viens pour faire la guerre, et c'est sans doute moy qui fais la Paix. Je cherche un Païs de trouble et de division, et j'arrive en un Païs de tranquilité et de repos. Je me prepare à entendre le bruit des Trompettes, et je n'entendray que les cris d'allegresse que ce Peuple fait sans doute pour son bonheur. Que si pour me consoler de voir l'effet d'un dessein si noble differé, je veux au moins sçavoir, de quelle façon le plus puissant Prince d'Asie, regne dans la plus superbe Bille du Monde ; il se trouve que ce Prince n'y est plus ; et que cette Cour est en larmes et en deüil. Mais Feraulas, disoit il en se tournant de son costé, cette derniere chose ne m'inquiete gueres ; et si l'autre ne me tourmentoit pas davantage, j'en serois bien tost consolé. Feraulas aussi bien que moy, le consoloit de cette petite disgrace, que nous ne croiyons pas aussi grande qu'il la croyoit. Cependant nous arrivasmes dans Babilone, que nous visitasmes avec grand soing : le Prince en observa toutes les Fortifications : et j'estois estonné de voir, avec quel jugement il parloit des choses qu'il ne pouvoit pas mesmes avoir aprises. Cette humeur guerriere qui le 
<pb id="page_157" n="V01-P161"/>possedoit, faisoit qu'il s'arestoit bien plus à tout ce qui avoit quelque raport avec elle, que non pas aux autres choses : il consideroit bien plus attentivement, les prodigieuses Murailles de cette grande Ville ; les fossez pleins d'eau qui l'environnent ; les cent Portes d'Airain qui la ferment ; L'Euphrate qui la divise et qui la rend plus forte ; que non pas la magnificence du Palais des Rois ; celle de ces merveilleux jardins, que l'on a dit qui estoient en l'air, parce qu'ils sont sur les Maisons et sur les Murailles ; ny que celle du Temple de Jupiter Belus, qui est pourtant, comme vous le sçavez, une des plus rares choses du Monde. Toutes les fois que nous nous promenions, ou que nous faisions voyage, toutes ses pensées n'alloient qu'à la guerre : Si je voulois prendre cette Ville, nous disoit-il, je l'attaquerois par un tel costé : une autrefois voyant une Plaine ; où il y avoit quelque petite eminence, il me demandoit s'il ne faudroit pas s'en rendre Maistre si l'on avoit à donner Bataille en cét endroit ? et l'on eust dit dés ce temps là, veû la façon dont il regarda Babilone, qu'il avoit desja dessein de la prendre ; et qu'il sçavoit desja quelque chose, de ce qui est arrivé depuis. Mais comme il y avoit beaucoup à voir dans une si belle Ville, nous y fusmes prés d'un mois ; pendant lequel il vit plusieurs fois la Reine, qui certainement estoit une des plus Grandes Princesses du Monde. Elle faisoit alors achever ce magnfiique Pont, et ce grand Ouvrage, par lequel elle changea le cours de l'Euphrate, qui depuis a donné tant de 
<pb id="page_158" n="V01-P162"/>peine à Artamene : et comme malgré le desplaisir qu'elle avoit de l'absence du Prince son Fils, elle n'abandonnoit point son dessein ; Nous la voyons tous les matins et tous les soirs, suivie de toute sa Cour, aller elle mesme voir travailler et haster un labeur, qui rendra sans doute son Nom illustre, à toute la Posterité. Nous vismes souvent aupres d'elle Mazare Prince des Saces ; qui depuis se trouva estrangement meslé dans les avantures de mon Maistre ; qui luy causa mille desplaisirs, et qui luy pensa mesme couster la vie. Artamene considerant un jour Nitocris, me dit en se tournant vers moy ; cette Princesse par les soins qu'elle prend, me donne de la confusion : car apres tout, adjousta t'il, c'est pour sa gloire qu'elle travaille ; et je n'ay encore rien fait pour la mienne. Ne vous en inquietez pas, Seigneur, luy dis-je, puis qu'enfin vous avez encore si peu vescu, que vous n'avez pas grand sujet de pleindre le temps que vous avez laissé perdre ; et vous avez encore tant à vivre, que vous n'avez pas raison non plus, d'aprehender de n'avoir pas loisir de faire parler de vous. Neantmoins il falut contenter son impatience, et partir de Bablione ; principalement depuis qu'il eut sçeu qu'il y avoit apparence de guerre, entre les Grecs Asiatiques, comme aussi entre le Roy de Lydie, et celuy de Phrigie ; qu'on disoit n'avoir fait la Paix avec les Assiriens, que pour n'avoir pas tout à la fois, tant d'ennemis sur les bras. Mais comme je n'estois pas si hasté que luy, de l'exposer aux perils ; je taschay de le faire resoudre, en attendant que ces guerres dont on parloit, 
<pb id="page_159" n="V01-P163"/>fussent ouvertement declarées ; de voir tous ces divers Païs sans prendre party. Ce ne fut pas sans peine qu'il consentit : mais le faisant souvenir qu'il m'avoit promis quelque deference à mes prieres durant nostre voyage ; il s'y resolut ; avec beaucoup de repugnance. Nous vismes donc ces petits Estats, qui sont gouvernez par de si Grands hommes ; et Artamene tout imparient qu'il estoit, de se voir les Armes à la main ; ne fut pas marry de s'estre laissé persuader. En effet il faut advoüer, que la Nation Greque a quelque chose au dessus de beaucoup d'autres : et que si elle estoit aussi unie qu'elle est divisée ; que ceux qui habitent leur ancien Païs, se fussent joints à ceux qui sont en Asie ; ils pourroient peut-estre bien apprendre à obeïr, à ceux qu'ils appellent Barbares. Tant y a, Seigneur, qu'apres avoir veû plusieurs choses, qui seroient trop longues à dire ; nous fusmes à la Ville de Milet, que nous trouvasmes toute partialisée : les uns regrettant leur Prince que les autres avoient banny ; et les autres apprehendant qu'il ne recouvrast son Estat, de peur d'estre traitez comme des rebelles. Nous vismes en suitte la Ville de Mius, et celle de Prienne, qui sont toutes deux dans la Carie : Nous fusmes apres à Clasomene, à Phocée, et à Ephese ; ou la beauté du Temple de Diane, pensa presque persuader à Artamene, que nostre Nation avoit tort de n'en bastir jamais ; et de n'offrir ses Sacrifices que sur le haut des Montagnes ; ne jugeant pas que les Ouvrages des hommes, puissent estre dignes d'estre la Maison des Dieux. 
<pb id="page_160" n="V01-P164"/>Et certes il faut advoüer que ce Temple est une chose si magnifique, qu'elle merite bien la reputation qu'elle a d'estre une des Merveilles du Monde. Nous sçeusmes en ce lieu là, que le dernier Roy de Lydie, nommé Aliatte, et Pere de Cresus, qui regne aujourd'huy, y avoit eu beaucoup de devotion : et qu'il y avoit en effet envoyé des Offrandes si riches, que le Temple de Delphes n'en avoit pas qui le fussent davantage, quoy qu'il soit un des plus celebres de toute la Terre ; et qu'il soit mesme plus ancien que celuy d'Ephese. Mais nous aprismes aussi, que les Habitans de cette fameuse Ville, n'estoient pas si satisfaits de Cresus, qu'ils l'avoient esté de son Pere : le bruit courant qu'il avoit dessein de leur declarer la guerre ; ce qui fut cause qu'Artamene pour s'en esclaircir y tarda quelques jours, pendant lesquels nous admirasmes cette multitude d'estrangers, qui venoient en foule consulter l'Oracle. Je voulus obliger Artamene de s'informer quel devoit estre le succés de son voyage ; et quelle devoit estre sa fortune, mais il ne le voulut pas : et me dit que pour luy, il croyoit que c'estoit tesmoigner plus de respect pour les Dieux, de ne vouloir pas sçavoir leurs secrets ; que de vouloir par une impatience inutile, penetrer si avant dans l'advenir. Cependant il est certain, que ce qui l'en empescha principalement, ce fut la crainte qu'il eut de ne trouver pas dans la responce de la Deesse, ce qu'il desiroit si ardemment ; c'est à dire des occasions de guerre et de gloire. Mais la suitte des choses a bien monstré, que sa crainte 
<pb id="page_161" n="V01-P165"/>estoit mal fondée : et que les Dieux qui voyoient dans ses destins, ne luy pouvoient promettre que des Victoires et der Triomphes. Pendant que nous fusmes à Ephese, nous conversasmes avec beaucoup de Grecs, qui vinrent en ce lieu là, ou par curiosité, ou par devotion ; et entre les autres, Periandre Roy de Corinthe y vint inconnu, et logea en mesme lieu que nous ; ce qui lia une amitié assez estroite entre luy et moy, s'il m'est permis de parler ainsi d'un Souverain. Ce Sage Prince qui passe pour un des excellens Hommes de toute la Grece, eut tant d'inclination pour Artamene, qu'il me fit promettre, que nous passerions à Corinthe, si l'ordre de nos affaires, et la route que nous devions prendre nous le permettoit. Apres avoir donc visité toute la Carie ; et une partie de la Lydie, comme je l'ay desja dit, nous fusmes en la haute et basse Phrigie. Nous vismes en la premiere, la grande Ville d'Apamée ; et en l'autre le mont Ida, le Port de Tenedos, le Fleuve de Xanthe, et les déplorables ruines de Troye. Ce fut là qu'Artamene s'arresta avec beaucoup de plaisir ; et que se voyant aux mesmes lieux où le Vaillant Hector, et le redoutable Achille avoient combattu, il ne s'en pouvoit tirer ; et il passa des journées entieres, à regarder le Tombeau de ce dernier demi-Dieu. Mais comme depuis que nous estions entrez dans l'Jonie, nous avions toujours eu un homme de l'Isle de Samos, qui ayant fort voyagé, et estant fort sçavant aux choses de l'Antiquité, nous guidoit, et nous monstroit tout ce 
<pb id="page_162" n="V01-P166"/>qu'il y avoit de rare ; ce fut là qu'il pensa venir à bout de sa patience, en luy faisant cent questions et cent demandes, sur le Siege d'Ilium. Il y reste encore quelques ruines, de deux grands Chasteaux de Marbre, que les flames espargnerent, et que le Temps a jusques icy respectez ; ce Prince les visita, avec un plaisir extréme : et parcourut tous les rivages, des fameux Fleuves de Scamandre, et de Simoïs. Enfin cette Terre qui a autrefois esté arrosée de tant d'illustre sang, luy sembloit une Terre consacrée aux Dieux ; tant il avoit de veneration pour elle. Cependant cét excellent Grec, que nous avions avec nous, luy ayant dit que Periandre, que nous avions veû dans Ephese, n'estoit pas seul Sage en Grece ; et qu'enfin cette Nation commençoit de n'estre pas moins remplie d'excellens Hommes, qu'elle l'estoit du temps d'Agamemnon, d'Ulysse, et de Nestor ; commença aussi de mettre en son coeur, une forte envie d'y aller. Si bien que ne voyant pas que la guerre de Lydie, ny celle de Phrigie, s'avançassent fort ; je luy persuaday de passer en Grece, ce que nous fismes : et pour commencer par ce qu'elle avoit de plus grand, nous fusmes droit à Athenes, dont il admira la beauté, aussi bien que celle du fameux Port de Pirée : comme l'ordre merveilleux, que les Loix d'un homme reputé souverainement sage y entretenoit. Nous sçeûmes que cét excellent Homme apellé Solon s'estoit banny volontairement de son Païs pour dix ans, afin de ne changer plus rien à ses Loix : ayant obligé ses Citoyens par ferment, de les observer 
<pb id="page_163" n="V01-P167"/>jusques à son retour. Artamene connut Pisistrate en ce lieu là, qui à ce que l'on disoit, aspiroit à la tyrannie. Mais durant que nous estions dans Athenes, il courut bruit que Solon s'estoit arresté à l'Isle de Chypre : si bien que j'advouë que je contribuay beaucoup, au dessein qu'Artamene prit, d'aller en ce lieu là : tant pour voir la plus belle Isle de la Mer Egée, et le celebre Temple de Venus ; que pour connoistre le plus fameux sage de Grece. Nous eusmes pourtant le malheur de ne l'y trouver plus ; bien est-il vray qu'Artamene eut du moins l'avantage, d'y faire amitié particuliere, avec un Prince nommé Philoxipe, de grand esprit, et de grande vertu. Mais comme je ne veux pas m'estendre, sur toutes les rencontres de nostre voyage, et que je ne le vous raconte qu'afin que vous vous estonniez moins, des grandes choses que mon Maistre a faites, dans une si grande jeunesse ; je reserveray pour quelques autres occasions, plusieurs petites avantures qu'il eut, aux divers lieux où nous passasmes. Ainsi sans vous particulariser ce grand nombre d'Isles que nous vismes dans la Mer Egée, je vous diray seulement qu'apres nostre retour à Athenes, où mon Maistre avoit promis à Pisistrate de retourner ; nous fusmes à Lacedemone, de qui le gouvernement ne luy pleut pas ; cette grande Ame ne pouvant s'imaginer, que deux Rois peussent compatir ensemble ; elle qui auroit trouvé toute la Terre trop petite, pour assouvir pleinement son ambition. Nous fusmes en suitte à Delphes, à Argos, à Micenes, et à 
<pb id="page_164" n="V01-P168"/>Corinthe, où le sage Periandre nous reçeut magnifiquement. Car cét excellent Homme est persuadé, que le droit d'Hospitalité, doit estre un des plus inviolables : et qu'ainsi l'on ne peut faire trop d'honneur aux Estrangers. Aussi voulut il que la Princesse Cleobuline sa Fille, de qui la beauté, la sagesse, et le sçavoir, l'ont renduë celebre par toute la Grece, ne refusast pas sa conversation à Artamene : qui estoit devenu sçavant en la langue Grecque, qu'il pouvoit estre pris, pour originaire de ce Païs là. Periandre luy fit mesme entendre pour le regaller, ce fameux Musicien nommé Arion, que de l'Istme de Corinthe, à porté sa reputation par toute la Terre ; tant pour l'excellence de son Art, que pour le Dauphin qui le sauva, comme vous l'avez sçeu sans doute. Je ne m'amuse pas, Seigneur, à vous dire que nous vismes mille belles choses pendant ce voyage, que mon Maistre remarqua, avec beaucoup de jugement ; et qu'il profita de tout ce qu'il y avoit de bon, dans les moeurs ou dans les coustumes, de tous ces Peuples differens que nous visitames : estant aisé de connoistre, par le grand nombre des vertus qu'il possede, que c'est une acquisition qu'il a faite en plus d'un lieu. Mais je vous diray enfin, que Corinthe ayant un Port où l'on aborde de toutes parts ; nous sçeûmes que la guerre de Lydie et de l'Jonie estoit declarée : et qu'apres que cét orage avoit si long temps grondé, il estoit fondu sur ces deux Provinces. Si bien qu'Artamene impatient qu'il estoit, de se voir des ennemis 
<pb id="page_165" n="V01-P169"/>à combattre ; se resolut de s'en aller jetter dans Ephese, pour la deffendre contre Cresus qui l'attaquoit : voulant du moins, dit il à Periandre en prenant congé de luy, recompenser en quelque sorte les Grecs Asiatiques, de la civilité qu'il avoit rencontrée, parmy les veritables Grecs. Ainsi Periandre nous ayant fait trouver un Vaisseau bien equipé, nous nous mismes à la voille, avec un vent tres favorable. Artamene croyant avoir bien tost une occasion de mettre en pratique, cette valeur prodigieuse, que la Nature luy à donné, et que le desir de la gloire, a porté à un si haut point ; estoit dans une joye qui n'est pas imaginable : Mais la Fortune qui estoit lasse de le faire attendre si long temps, les occasions de se signaler ; luy en donna une qu'il n'attendoit pas ; et qui pensa luy estre bien funeste. Car tout d'un coup, un de nos Mariniers cria, qu'il voyoit quatre voilles à la Mer qui venoient sur nous : et que si l'on n'y prenoit garde, ces quatre Vaisseaux auroient bien tost joint le nostre. A cét advis, le Pilote observa ce qu'on luy monstroit : et plus estonné que le premier, il cria que sans doute c'estoit le vaillant Corsaire qui nous venoit investir. Pardonnez moy genereux Thrasibule, dit alors Chrisante en interrompant son recit, si je suis contraint pour suivre ma narration exactement, de vous donner un Nom que vous avez rendu si redoutable, sur toutes les Mers où nous avons passé. Non non, luy dit Thrasibule, je ne trouveray 
<pb id="page_166" n="V01-P170"/>point mauvais, que vous me donniez un Nom, que ma mauvaise fortune m'a fait porter : et que peut-estre mon bonheur à rendu assez considerable, sur la Mer Egée, sur l'Helespont, et sur le Pont Euxin ; pour en avoir osté toute l'infamie qui suit la qualité de Pyrate. Continuez donc vostre recit ; et ne cachez pas la moindre circonstance, d'une des plus grandes actions de la vie d'Artamene : quoy que je sçache qu'il en a fait d'admirables. Chrisante voyant que Thrasibule avoit cessé de parler ; et que tous ces Princes renouvelloient leur attention, par ce qu'ils venoient d'entendre reprit ainsi la parole. Ce Pilote donc, ayant asseuré que c'estoit le vaillant Corsaire, qui nous venoit investir ; sans attendre d'autre commandement, voulut changer sa route, et tascher d'éviter la rencontre d'un Ennemy accoustumé à vaincre : et de qui les forces estoient tant au dessus des nostres. Mais Artamene ne s'en fut pas si tost aperçeu, qu'entrant en une colere estrange, il prit son Espée d'une main, et luy arracha le Timon de l'autre. Non non, luy dit il, tu ne seras pas le Maistre du vaisseau : et si tu ne veux me conduire droit aux Ennemis, je vay te jetter dans la Mer, ou te passer mon Espée au travers du corps. Cét homme surpris aussi bien que moy, d'un discours si violent, se jetta à ses pieds ; et luy dit qu'il ne pensoit pas qu'il voulust aller vers des Ennemis, qu'il n'estoit pas permis d'esperer de vaincre. Fais seulement ce que je veux, luy respondit 
<pb id="page_167" n="V01-P171"/>Artamene, et laisse le soing du reste, à la conduite des Dieux et mon courage. Entendant parler le Prince de cette sorte ; et ayant apris des Mariniers, combien le fameux Corsaire estoit redoutable ; Seigneur, luy dis-je, que voulez vous faire ? Je veux vaincre ou mourir, me respondit il, et ne refuser pas la premiere occasion, que la Fortune m'ait offerte. Mais Seigneur, luy repliquay-je, le moyen de vaincre, en combattant sans esperance ? Je vous l'ay desja dit, adjousta le Prince, si nous ne pouvons vaincre nous mourrons : et je l'aime beaucoup mieux, que de ne combattre pas, et de fuir laschement à la premier occasion où s'est trouvé Artamene. Seigneur, luy repliquay-je, se retirer devant un Ennemy trop sort, n'est pas une suite honteuse, mais une prudente retraite ; et il ne faut pas confondre la temerité et la valeur. Je ne sçay pas encore trop bien, me dit le Prince assez brusquement, faire toutes ces distinctions : c'est pourquoy de peur de me tromper, en une chose où il va de mon honneur ; je veux prendre le chemin le plus asseuré, qui est celuy de combattre. Et c'est pour cela, dit il en se tournant vers les Soldats et vers les Mariniers, que je veux que chacun se prepare à faire son devoir et à m'imiter. Pendant cette contestation, les quatre Vaisseaux qui nous donnoient la chasse, et qui estoient beaucoup meilleurs voilliers que le nostre, estoient desja si proches, que je jugeay qu'il n'y avoit plus rien à faire, qu'à penser à se deffendre : n'estant pas croyable que celuy qui n'avoit pas voulu se retirer, 
<pb id="page_168" n="V01-P172"/>voulust se rendre sans combattre. Je commençay donc d'aider au Prince à donner les ordres : et apres qu'il eut commandé à tous les siens de ne tirer point, qu'ils ne fussent un peu plus prés que la portée de la fléche ; et à son Pilote de le porter tousjours sur l'Admiral des Ennemis, Feraulas et moy nous nous rengeasmes aupres de luy. Je suis obligé de rendre ce tesmoignage à sa Vertu, que jamais peut-estre il ne s'est veû dans un si grand peril, plus de sermeté qu'il en parut en l'ame de ce jeune Prince. Il fit mettre un Arc et un Carquois aupres de luy, outre celuy qu'il avoit à la main et sur l'espaule ; quantité de fleches, avec plusieurs javelots : Mais il ne s'avisoit pas, de demander un Bouclier, tant il songeoit peu à éviter le peril ; si je ne luy en eusse fait donner un, pour s'en servir lors qu'on aborderoit les Ennemis. Cependant le fameux Corsaire qui ne doutoit point du tout, qu'il ne nous prist sans combattre, veû l'inégalite de nos forces ; commença de nous faire signe d'ameiner ; mais Artamene, qui par sa hardiesse avoit enfin inspiré de la valeur à tous ces Soldats, et à tous ces Mariniers, ayant commandé au Pilote de le mener droit aux Ennemis, et de tascher de gagner le vent ; il fut si promptement et si adroitement obeï, qu'en fort peu de temps nous fusmes à la portée de la fléche les uns des autres, et mesme encore un peu plus prés. Si bien qu'au lieu d'ameiner les voiles, comme le fameux Corsaire l'avoit creû ; nous le couvrismes d'une gresle des traits, qui tua plusieurs de ses Soldats, que nous vismes 
<pb id="page_169" n="V01-P173"/>tomber sur le Tillac. Un procedé si hardi, luy persuada qu'il y avoit sans doute quelque homme de grand coeur dans nostre Vaisseau : ou que peut-estre mesme pouvoit il y avoir quelques uns de ses Ennemis, qui plustost que de se rendre à luy, vouloient combattre en desesperez. Irrité donc qu'il fut de nostre temerité, il commença d'agir en homme qui sçavoit faire la guerre : car il commanda à tous ses Vaisseaux de nous enfermer entr'eux, afin de nous estonner et de nous prendre, sans estre obligé d'aborder. Mais quoy qu'il peust faire, il fut plus de deux heures sans en pouvoir venir à bout : et si le Prince eust pû se resoudre, de se contenter d'avoir eu la gloire de combattre avec des forces tant inégales, et de se retirer sans vouloir vaincre absolument ; il ne se fust pas trouvé dans le peril, où je le vis bien tost apres. Car enfin ces quatre Vaisseaux, malgré tout l'Art de nostre Pilote, nous mirent au milieu d'eux ; et commencerent de tirer sur nous, avec tant de violence ; que nous combattions à l'ombre, par la multitude des traits qui couvroient nostre Vaisseau, et qui tomboient de toutes parts sur nos testes. Artamene voyant les choses en cét estat, commanda alors d'aller droit à, l'Amiral, et de s'attacher à luy : on luy obeït, nous l'abordons ; nous l'acrochons ; et nous commençons un combat, qui n'eut jamais de semblable. Artamene fautant au mesme instant, dans le Vaisseau du fameux Corsaire, le fameux Corsaire fit la mesme chose dans celuy d'Artamene : si bien qu'il y eut intervale d'un moment, où les deux 
<pb id="page_170" n="V01-P174"/>Chefs se trouverent seuls parmy leurs Ennemis. Mais la chose ne fut pas long temps en ces termes ; et il arriva en cette occasion, ce qui n'arrivera peut-estre jamais. Car comme nous ne songions qu'à suivre Artamene ; tout se lança avec luy ; tout se pressa pour le suivre ; et tout passa dans le Vaisseau du Corsaire ; excepté quelques uns qui tomberent dans la Mer, ou qui furent tuez, par ceux qui d'abord les repousserent. D'autre part, les Soldats du Corsaire ayant fait mesme chose que nous ; et ayant suivy leur Capitaine, avec mesme impetuosité, que nous avions suivy le nostre : dans ce desordre et dans cette confusion, il se trouva qu'Artamene fut Maistre du Vaisseau du fameux Corsaire ; et que le fameux Corsaire aussi, fut Maistre du Vaisseau d'Artamene. D'abord ils eurent tous deux de la joye : mais venant à considerer, qu'ils n'avoient fait que changer de Navire ; et que comme Artamene par des menaces, faisoit obeïr les Mariniers de l'illustre Pyrate ; l'illustre Pyrate aussi, faisoit suivre ses ordres à ceux d'Artamene ; ils recommencerent le combat : et chacun voulant rentrer dans son Vaisseau, combatit avec une ardeur qui n'est pas imaginable. Cependant ce bizarre evenement, differa nostre perte de quelques momens : car les trois autres Vaisseaux du Corsaire, qui ne discernoient pas si parfaitement les choses, tant parce qu'ils estoient plus esloignez, qu'à cause de la quantité de leurs propres traits ; ne songeoient point attaquer le Vaisseau de leur Amiral, dont nous estions les Maistres : si bien 
<pb id="page_171" n="V01-P175"/>que durant quelque temps, ce genereux Corsaire se vit attaqué, et par nous, et par les siens tout à la fois. Bien est il vray qu'il n'estoit pas luy mesme trop en estat d'y prendre garde, et d'y donner ordre : car mon Maistre l'ayant connu pour le Chef des Ennemis, l'attaqua avec tant de vigueur, et tant de resolution ; qu'il ne s'est jamais veû une pareille chose : et tous nos Mariniers, qui estoient les seuls spectateurs de ce combat, nous ont asseuré, que plus de vingt fois Artamene rentra dans son Vaisseau ; et que plus de vingt fois aussi, le fameux Pyrate revint dans le sien ; sans que ny l'un ny l'autre parust avoir nul avantage. Tous à leur exemple, ou lançoient un javelot, ou tiroient des fléches, ou se servoient d'une Espée : pour Artamene, l'on peut dire qu'il employa toutes sortes d'armes en cette journée : car tant que nous fusmes un peu esloignez, il tira de l'Arc ; estant un peu plus prés, il lança plusieurs javelots, avec une force incroyable ; et quand nous fusmes accorchez, il ne se servit plus que de son Espée. Mais a dire la verité, il s'en servit d'une maniere si prodigieuse, que je n'oserois presque croire ce que je luy vis faire en cette occasion. Cependant les trois Vaisseaux du Pyrate, s'estant apreçeus de leur erreur, ne tirerent plus contre leur Maistre ; et nous vismes en un moment sur nous, toutes les forces de nos Ennemis. Ce fut alors qu'Artamene voyant qu'il faloit perir ; et nous voyant tousjours aupres de luy Feraulas et moy ; Feraulas, dis-je, de la valeur duquel je n'oserois parler en sa presence ; 
<pb id="page_172" n="V01-P176"/>nous dit en se tournant vers nous, toujours plus fier ; nous ne vaincrons pas mes Amis : mais si vous me secondez, la victoire coustera bien cher à ces Pyrates. Apres cela, que ne fit il point ! et que pourrois-je dire qui ne fust au dessous de la verité ? il voyoit nostre Vaisseau investy de tous les costez ; il voyoit au Chef des Corsaires, une valeur peu commune, s'il m'est permis de le dire devant luy ; il voyoit que ce qui luy restoit de gens, estoient presque tous blessez ; et qu'il l'estoit luy mesme à l'espaule gauche, d'un coup de fléche qui l'avoit atteint ; et malgré tout ce que je dis, il donnoit encore ses ordres ; il estoit tantost à la Proüe, tantost à la Poupe ; il poussoit un Pyrate dans la Mer ; il en tuoit un autre d'un coup d'Espée ; et bref il agissoit de façon, qu'il estoit aisé de connoistre, qu'il estoit incapable de se rendre. Cependant Feraulas et moy eusmes le malheur d'estre blessez de telle forte, que nous en demeurasmes hors de combat : Feraulas ayant deux coups de javelot dans une cuisse, et moy deux grands coups d'Espée au bras droit. Neantmoins quoy qu'Artamene vist qu'il estoit perdu ; que je luy criasse qu'il pouvoit se rendre sans honte ; que le fameux Corsaire, tout blessé qu'il estoit de sa main, le voulust sauver ; que le Tillac fust tout couvert de sang, de blessez, et de morts à l'entour de luy, ce coeur inflexible et opiniastre dans sa generosité, n'escouta rien de tout ce qu'on luy dit, et combatit tousjours avec plus d'ardeur. Mais enfin estant venu aux prises avec un vaillant Grec, qui s'estoit signalé 
<pb id="page_173" n="V01-P177"/>en ce combat, ils tomberent tous deux dans la Mer sans que d'abord l'on y prist garde. Un moment apres, l'absence d'Artamene ayant fait quitter les armes au petit nombre des siens qui ne les avoient pas abandonnées, tant qu'ils l'avoient veû combattre ; le fameux Corsaire n'ayant plus d'Ennemis qui luy resistassent, vit à trente pas de son Vaisseau, l'invincible Artamene qui nageant d'une main, et tenant son Espée de l'autre, combatoit encore contre ce genereux Grec, qu'il avoit entraisné dans la Mer, lors qu'il y estoit tombé ; et qui estant en mesme posture que luy, faisoit voir une chose, qui n'avoit jamais esté veuë. Artamene s'élançoit tousjours vers son Ennemy, avec un courage incroyable ; Mais comme ce Grec estoit plus avancé en âge que luy, beaucoup plus fort, et moins blessé, il resistoit mieux à la violence des vagues, qui tantost les separant ; tantost les rejoignant ; et tantost semblant les engloutir, et terminer leurs differents, en triomphant de tous les deux ; faisoient voir un spectacle au milieu des flots, qui n'avoit jamais eu de pareil sur la terre. Mais un moment apres, on les voyoit revenir sur l'eau, et se chercher des yeux, pour recommencer un combat si extraordinaire. Je vous laisse à penser, Seigneur, quel effet fit cette veüe dans mon coeur : car comme je n'estois blessé qu'au bras, quoy que je fusse si foible que je ne pouvois me remüer, à cause du sang que j'avois perdu, et que je perdois encore ; je ne laissois pas d'avoir l'usage de la veuë et de la raison. Imaginez vous donc ce que 
<pb id="page_174" n="V01-P178"/>je devins, lors que je vis cét excellent Prince en cét estat : je ne sçay pas quel estoit mon dessein ; mais je sçay bien que je taschay de me trainer, et que j'estois prest de me jetter dans la Mer pour aller à luy, si je l'eusse pû, lors que le fameux Corsaire, qui avoit esté charmé de la valeur d'Artamene, le voyant en ce peril, commanda à cinq ou six des siens, de se jetter dans son Esquif, et d'aller sauver mon cher Maistre. Ces hommes donc obeïssant au commandement qu'ils avoient reçeu, furent droit à Artamene ; et commandant à ce vaillant Grec, de la part de leur Amiral, de n'attaquer plus ce genereux Estranger ; il se jetta dans leur bateau ; et changea le dessein de tuer Artamene, en celuy de le sauver. Mais je ne sçay si tous ensemble, ils en eussent pû venir au bout, sans un accident qui luy arriva : ce fut qu'Artamene qui estoit las de combattre et de nager ; qui de plus avoit esté blessé au bras droit par la pinte d'une escueil, à une des fois qu'il avoit plongé ; voulant faire un effort pour nager plus viste, et se reculer de ceux qui venoient à luy ; laissa tomber son Espée dans la mer ; que l'impetuosité des vagues, déroba bien tost à sa veuë. Il voulut plonger pour la reprendre ; mais ces cinq ou six Mariniers le prirent luy mesme malgré qu'il en eust ; le tirerent dans leur Esquif ; le menerent à leur bord ; et le presenterent au fameux Pyrate, qui le reçeut avec une gerosité sans exemple. Dés qu'il le vit dans son Vaisseau, où 
<pb id="page_175" n="V01-P179"/>il estoit repassé, apres s'estre rendu Maistre du nostre : Ay-je combattu avec si peu de coeur, luy dit il, que vous me jugiez indigne d'estre vostre Vainqueur, et vostre Liberateur tout ensemble ? Vous avez combatu, luy respondit Artamene, avec tant de courage, que la crainte de ne pouvoir jamais vous esgaler m'a desespere : joint que j'ay quelque repugnance, à recevoir la vie d'un homme, auquel j'ay voulu donner la mort. L'inégalité du nombre, luy respondit doucement l'illustre Corsaire, justifie assez vostre valeur, et excuse assez vostre deffaite : Si je triomphois deux fois ainsi, je ne triompherois plus de ma vie : et je trouve, adjousta t'il, que la victoire que j'ay r'emportée, m'est si peu avantageuse, et vous est si honorable, que s'il y avoit un Prix pour le Vainqueur, je vous le cederois ; et n'aurois pas la hardiesse de l'accepter. Cela dit, il commanda que l'on eust autant de soing d'Artamene que de luy : Et apres s'estre informé quel estoit ce Vaisseau, et avoir apris que nous estions des Estrangers, que la seule curiosité avoit conduit en Grece ; il nous traita encore avec plus de douceur. Je ne vous diray point, Seigneur, toute la bonté que l'illustre Corsaire eut pour Artamene et pour nous ; parce qu'il est trop de la connoissance du genereux Thrasibule que quand Artamene eust esté son Frere, il n'en eust pas eu un soing plus particulier. Comme les blessures de mon Maistre n'estoient pas dangereuses, non plus que celles du fameux Pyrate, ils furent bien tost 
<pb id="page_176" n="V01-P180"/>gueris : mais Feraulas et moy, ne le fusmes pas si promptement. Cependant quoy qu'Artamene ne peust presque se consoler, de n'avoir pas esté Vainqueur, au premier combat qu'il eust jamais fait, quelque gloire qu'il y eust aquise ; comme la vertu a des charmes tres puissans, il se lia insensiblement, une amitié si estroitte, entre luy et le fameux Corsaire ; que jamais Vainqueur et Vaincu, n'avoient agy comme ils agirent. Cette amitié fut cause que l'illustre Pyrate ne se hasta pas d'offrir la liberté à mon Maistre ; et que mon Maistre aussi ne se hasta pas de la luy demander. Si bien que comme les affaires du premier, l'appelloient au Pont Euxin, nous prismes cette route avec luy, sans sçavoir presque où nous allions ; et sans prevoir qu'il nous y arriveroit des choses, d'où dépendoit toute la gloire, tout le bonheur, et toute l'infortune d'Artamene. En y allant, nous abordasmes à Lesbos, où le fameux Pyrate avoit affaire ; et mon Maistre et moy fusmes voir une Fille illustre, appellée Sapho, que toute la Grece admire : et qui est sans doute admirable, et par sa beauté ; et par les Vers qu'elle compose. Mais, Seigneur, pour venir promptement au point le plus important de mon recit ; je vous diray en peu de mots, qu'estant arrivez au Pont Euxin, nous n'avions pas marché trois jours et trois nuits, que le fameux Corsaire accoustumé à attaquer les autres, fut attaqué par six Vaisseaux. Ce combat ayant esté tres long et tres opiniastre, Artamene qui voulut combattre, y fit des actions si admirables, 
<pb id="page_177" n="V01-P181"/>que la modestie de l'illustre Pyrate, luy fit dire apres le combat, qu'il luy devoit la victoire. Et en effet, il se sentit si estroitement obligé à mon Maistre ; que de trois Vaisseaux qu'il avoit pris, il voulut luy en donner deux. Mais Artamene n'en voulut prendre qu'un ; avec lequel il eut dessein de s'en aller regagner l'Helespont, et la Mer Egée, pour se rendre à Ephese, suivant son intention ; et de là renvoyer à Periandre le Vaisseau qu'il acceptoit, en eschange du sien, qui avoit esté coulé à fonds dans le dernier combat. Il se separa donc du genereux Pyrate, sans estre connu de luy, et sans le connoistre : car comme ils avoient tous deux resolu de ne se descouvrir pas, ils n'osoient se demander l'un à l'autre, ce qu'ils ne se vouloient pas dire. Ainsi leur amitié, quoy que grande, fit qu'ils ne se presserent que mediocrement, sur une chose qui leur tenoit pourtant fort au coeur : et la retenuë de mon Maistre fut telle en cette rencontre ; qu'il combatit, sans demander seulement pourquoy il avoit combatu ; ny qui il avoit combatu ; parce qu'il remarqua, que le genereux Pyrate, en vouloit faire un mystere. Artamene reprenant donc Feraulas et moy, et les deux hommes de sa suite, nous commmençasmes de retourner d'où nous venions, avec un vent assez favorable : mais à peine avions nous marché un demy jour, qu'une terrible tempeste se leva : mais si violente, et si extraordinare, que le Pilote luy mesme en fut espouventé. L'air se troubla tout d'un coup ; la Mer se grossit ; et roulant des Montages 
<pb id="page_178" n="V01-P182"/>d'escume les unes sur les autres ; elle mugissoit effroyablement ; et agitoit si fort le Vaisseau, que les plus fermes Mariniers, ne pouvoient se tenir debout. Le feu des esclairs, le bruit du tonnerre, et l'obscurité de la nuit, se joignant à toutes ces choses, nous firent voir lors mesme que nous ne voyons plus rien, que ceux qui sont veritablement genereux, n'aprehendent jamais la mort, sous quelque forme qu'elle leur apparoisse : car mon Maistre fut aussi peu esmeu de cette tempeste, que s'il se fust promené sur un Fleuve le plus tranquille du monde. Il donnoit ses ordres sans confusion : et quoy qu'il n'eust pas esté marry d'eschaper de ce peril qui paroissoit si grand, et presque si inevitable ; la crainte ne luy fit pourtant jamais changer de visage. Nous fusmes trois jours et trois nuits de cette sorte, nous esloignant tousjours de nostre routte ; et nous engageant tellement dans le Pont Euxin, qu'en fin le quatriesme jour au Soleil Levant, la tempeste nous jetta au Port de Sinope, où nous sommes : qui comme vous sçavez est en Capadoce, et vers les Frontieres de Galatie.
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<div2 id="page_CYRUS010205" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : arrivée en Cappadoce">
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Je vous fais souvenir, Seigneur, de cette particularité, afin que vous admiriez davantage, la bizarrerie de la Fortune : qui voulant sauver Artamene de la rigueur des flots irritez, le jetta au milieu des Païs de ses Ennemis. Car enfin Ciaxare estoit Fils d'Astiage : et c'estoit veritablement plustost luy qui devoit craindre les menaces des Dieux, que non pas le Roy son Pere ; qui par son extréme vieillesse, n'avoit 
<pb id="page_179" n="V01-P183"/>plus gueres de part au Thrône qu'il occupoit. Neantmoins comme nous sçeûmes que la Cour n'estoit pas alors à Sinope, et qu'elle estoit à une autre Ville qui s'appelle Pterie, je fus en quelque repos. Joint que je ne voyois pas qu'il fust possible qu'Artamene peust facilement estre connu pour ce qu'il estoit : toutefois je fis tout ce que je pus, pour l'empescher de descendre de son Vaisseau, mais il n'y eut pas moyen : et voyant d'où nous estions, ce beau Temple de Mars, qui comme vous sçavez est hors de la Ville ; il voulut y aller le lendemain de fort bon matin, pendant que l'on radouberoit son Vaisseau, que la tempeste avoit fort gasté. Feraulas et moy y fusmes donc avec luy : et comme les choses indifferentes, sont ordinairement l'objet de la conversation, de ceux qui n'ont rien à faire dans un Païs, que d'en voir les raretez ; le Prince commença de me demander, pourquoy en tant de lieux que nous avions visitez, il avoit remarqué moins de Temples de Mars, que de nulle autre Divinité ? et comme s'il eust esté jaloux des honneurs qu'on leur redoit ; il repassa dans sa memoire, tous les Temples qu'il avoit veus dediez à Venus ; et trouva qu'il y en avoit beaucoup davantage, pour cette Deesse des Amours, que pour le Dieu de la Guerre. Et quoy, Seigneur, luy dis-je en sous-riant, estes vous ennemy de cette Divinité, qui reçoit des Voeux de toute la Terre ? et qui sous des Noms differens, reçoit des Sacrifices de toutes les Nations, et mesme de tous les hommes ? Je 
<pb id="page_180" n="V01-P184"/>n'en suis pas ennemy, me respondit il, mais j'en suis jaloux : et je voudrois bien que Mars eust autant d'Autels qu'elle en a. Peut-estre, luy dis-je, ne serez vous pas tousjours de cette humeur : je ne sçay, me respondit il ; mais dans celle où je suis presentement, je prefere la guerre à l'amour. Vous avez raison, Seigneur, luy dis-je ; et la passion de l'une, est bien plus heroïque que celle de l'autre : Mais quelque ardeur que vous ayez pour la gloire, peut-estre luy ferez vous quelque jour infidelité. Je ne le pense pas, me dit il, et je seray fort trompé, si jamais une pareille chose m'arrive. En disant cela, nous entrasmes dans ce Temple, que nous vismes magnifiquement orné : il y avoit alors encore peu de monde ; si bien que nous eusmes plus de liberté, d'en considerer toutes les beautez. Il se trouva en ce mesme lieu, un Estranger de fort bonne mine et fort bien fait, à peu prés de mesme âge que mon Maistre : n'ayant pas, à ce que l'on pouvoit juger en le voyant, plus d'un an ou deux plus que luy. Ce jeune Chevalier, suivant la coustume de ceux qui ne sont pas du Païs où ils se rencontrent, vint se mesler parmy nous, et fit conversation avec Artamene. Ils se regarderent tous deux avec attention, et avec estonnement : et comme cét Estranger avoit entendu que nous parlions la langue du Païs, qui ressemble fort à celle des Medes, aussi bien qu'à celle des Assiriens, par le voisinage de tous ces Royaumes qui se touchent ; il la parla aussi comme nous ; et tesmoigna avoir autant d'esprit que de bonne 
<pb id="page_181" n="V01-P185"/>mine. Cependant nous vismes venir beaucoup de monde dans ce Temple : et à quelque temps de là, nous commençasmes de voir passer devant nous, tous les aprests d'un superbe Sacrifice. Nous vismes donc arriver cent Taureaux blancs, couronnez de fleurs, conduits chacun par deux hommes, nombre ordinaire aux Hecatombes : Nous vismes passer quantité de riches Vases d'or, pour recevoir le sang des Victimes, et pour faire les libations : Nous vismes aussi porter les Foyers Sacrez pour brusler l'Encens, et les riches Couteaux qui devoient servir à esgorger ces Victimes, Tous les Sacrificateurs marchoient deux à deux, en leurs habits de ceremonie : et toutes choses enfin estoient prestes pour le Sacrifice : n'y manquant plus rien, que la Personne qui le devoit offrir. Je regardois toutes ces choses avec autant de plaisir qu'Artamene, lors que tout d'un coup, l'on entendit dire à plusieurs personnes, Voicy le Roy, voicy le Roy : et à ces mots, tout le Peuple se pressa des deux costez du Temple, pour laisser passer le Prince. Je vous advouë, Seigneur, que cette advanture me surprit un peu ; et que je fus bien fasché, de voir Artamene si prés de Ciaxare ; qui estoit venu de Pterie à Sinope ce jour là, pour faire ce Sacrifice. Cependant Artamene encore plus curieux qu'il n'avoit esté, s'avança malgré moy au premier rang, et se mit droit au passage du Prince. Un moment apres, les gardes se saisirent des Portes ; se mirent en haye au milieu du Temple ; et toute cette foule de Courtisans, qui 
<pb id="page_182" n="V01-P186"/>marchent ordinairement devant les Rois, s'avança jusques à l'Autel. Artamene qui ne s'estoit preparé qu'à voir le Roy de Capadoce seulement, le vit alors entrer, appuyé sur le bras d'Aribée, qui estoit en faveur aupres de luy en ce temps là : Mais ô Dieux ! il le vit, accompagné de la Princesse Mandane sa fille ; qui certainement estoit la plus belle Personne qui sera jamais. Je ne la vy pas plustost paroistre, que je vy Artamene presser ceux qui le touchoient, et quitter le jeune Estranger que nous avions rencontré, pour voir mieux et plus long temps cette Princesse ; qui comme je l'ay desja dit, meritoit bien d'exciter en son coeur la curiosité qu'elle y fit naistre. Vous vous souvenez sans doute, Seigneur, qu'en un endroit de mon recit, je vous ay dit que cette Princesse estoit née trois ans apres Artamene : ainsi la premiere fois qu'il la vit elle commençoit d'entrer dans sa seiziesme année. Elle estoit ce jour là habillée assez magnifiquement : et quoy qu'il ne parust nulle affectation en sa propreté, elle estoit neantmoins tres propre. Le voile de Gaze d'argent qu'elle avoit sur sa teste, n'empeschoit pas que l'on ne vist mille anneaux d'or, que faisoient ses beaux cheveux, qui sans doute estoient du plus beau blond qui sera jamais : ayant tout ce qu'il faut pour donner de l'esclat, sans oster rien de la vivacité, qui est une des parties necessaires à la Beauté parfaite. Cette Princesse estoit d'une taille tres noble, tres advantageuse, et tres elegante : et elle marchoit avec une majesté si modeste, qu'elle entrainoit 
<pb id="page_183" n="V01-P187"/>apres elle, les coeurs de tous ceux qui la voyoient. Sa gorge estoit blanche, pleine, et bien taillée : elle avoit les yeux bleux, mais si doux, si brillans, et si remplis de pudeur et de charmes ; qu'il estoit impossible de les voir sans respect et sans admiration. Elle avoit la bouche si incarnatte ; les dents si blanches, si égales, et si bien rangées ; le teint si éclatant, si lustré, si uni, et si vermeil ; que la fraicheur et la beauté des plus rares fleurs du Printemps ne sçauroit donner qu'une idée imparfaite de ce que je vy, et de ce que cette Princesse possedoit. Elle avoit les plus belles mains et les plus beaux bras, qu'il estoit possible de voir : car comme elle avoit relevé son voile par deux fois en entrant au Temple, je remarquay cette derniere beauté, comme j'avois desja remarqué toutes les autres. Mais enfin Seigneur, de toutes ces beautez, et de tous ces charmes, que je ne vous ay décris si au long, que pour vous rendre Artamene plus excusable ; il resultoit un agréement en toutes les actions de cette illustre Princesse, si merveilleux et si peu commun ; que soit qu'elle marchast ou qu'elle s'arrestast ; qu'elle parlast ou qu'elle se teust ; qu'elle sous-rist ou qu'elle resvast ; elle estoit toujours charmante et tousjours admirable. Ce fut donc par une si belle apparition, qu'Artamene fut surpris, lors que n'attendant que Ciaxare, il vit arriver Mandane telle que je l'ay dépeinte, et plus belle encore mille fois : aussi en fut il tellement charmé, que partant de sa place, il la suivit jusques au pied de l'Autel, où elle se fut mettre 
<pb id="page_184" n="V01-P188"/>à genoux. Feraulas et moy voyant qu'il se mesloit parmy ceux qui la suivoient, fismes aussi la mesme chose : et nous remarquasmes qu'il s'estoit placé de façon, qu'il pouvoit voir la Princesse et en estre vû. Pour moy je ne vy de ma vie une pareille chose : car imaginez vous, Seigneur, que depuis que la Princesse de Capadoce fut entrée dans ce Temple, Artamene ne vit plus rien, de tout ce qui s'y passa. Il ne sçeut si c'estoit un Sacrifice, ou une Assemblée pour donner des Prix à des Jeux publics ; et il ne vit rien autre chose que Mandane. Il la regarda tousjours ; et en la regardant, il changea diverses fois de couleur. Il nous a dit depuis, qu'il se trouva si extraordinairement surpris de cette veuë ; et si fortement attaché par un si bel Objet ; qu'il luy fut absolument impossible, d'en pouvoir detourner les yeux. Il nous assura qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pû pour cela ; mais qu'il n'avoit jamais esté en son pouvoir d'en destourner ny ses regards, ny ses pensée. Cependant le Sacrifice commença : et le premier des Mages s'estant prosterné au pied de l'Autel, prononça ces paroles à haute voix ; le Roy, la Princesse, et tout le monde estant à genoux, avec un profond silence. <q>Apres les douceurs de la paix, acceptez, ô puissant Dieu de la guerre, ces pures et innocentes Victimes, que nous vous allons offrir : au lieu de celles que le jeune Cyrus, la terreur de toute l'Asie, devoit vous immoler : si la bonté du Ciel n'eust affermy tous les Trosnes des Rois de la Terre par sa mort. Recevez au nom du 
<pb id="page_185" n="V01-P189"/>Roy ; de la Princesse sa fille ; de toute la Capadoce ; et de toute la Medie, les remerciemens de cette bienheureuse mort. De cette mort, dis-je, qui a remis la tranquilité dans toute l'Asie : et sans laquelle toute la Terre, auroit esté en trouble et en division.</q>Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle surprise fut la mienne, et quelle fut celle de mon Maistre : car encore qu'il n'eust rien veû que Mandane, et qu'il ne songeast qu'a elle ; lors qu'il s'entendit nommer, il en fut estrangement estonné : et je remarquay sur son visage, une partie de ce qu'il eust pû voir sur le mien s'il y eust pris garde, aussi bien que je l'observois. Je changeay alors de place ; et m'avançant vers luy ; Seigneur, luy dis-je tout bas, nous ne ferons pas mal de sortir d'icy : et nous ferons encore mieux, me respondit il en rougissant, d'y demeurer. Voyant le Prince en cette resolution, je n'osay pas le presser davantage, de peur de faire prendre garde à nous : je demeuray donc aupres d'Artamene, qui malgré un evenement si surprenant, regarda Mandane avec tant d'attention ; qu'il ne vit ny la mort des Victimes, ny la fumée des Parfums : et il ne s'aperçeut de la fin de cette Ceremonie, que lors que le Roy et la Princesse sa fille s'en allerent. Il les suivit jusques hors du Temple : et je pense qu'il les auroit suivis jusques à un Chasteau qui n'est qu'à Six Stades de Sinope, où ils s'en alloient disner, si je ne l'en eusse empesché. Seigneur, luy dis-je en luy montrant nostre chemin, c'est par là qu'il faut aller à Sinope : Artamene sans me respondre, fit 
<pb id="page_186" n="V01-P190"/>ce que je luy disois : Mais ce ne fut pas sans regarder le Chariot de la Princesse, le plus long temps qu'il luy fut possible : et sans tourner mesme encore plus d'une fois, la teste de ce costé là, quoy qu'il ne la peust plus voir. Enfin nous arrivasmes à la Maison où nous nous estions logez, pendant que l'on travailloit à remettre noste Vaisseau en estat de faire voile : mais nous y arrivasmes avec un changement bien considerable : car Artamene en partant pour aller au Temple, avoit commandé que l'on se hastast ; et à son retour il dit que l'on se hastoit trop ; et que ce n'estoit pas le moyen de pouvoir bien faire les choses. Il parla peu durant le disner, et mangea encore moins : pour moy, quoy que je l'eusse veû si attentif, à regarder la Princesse de Capadoce ; je ne l'avois au plus soubçonné que d'une assez forte disposition à l'aymer, si la Fortune l'eust attaché aupres d'elle : mais je n'avois pas creû qu'en si peu de temps une passion violente eust pû naistre. Cependant, aussi tost apres le repas, Feraulas que nous avions perdu dans la presse, lors que le Roy estoit arrivé, estant revenu, et ayant appris plus particulierement, la cause du Sacrifice ; nous tirant à part Artamene et moy, Seigneur, luy dit il, il faut songer à partir d'icy, et à en partir promptement : et d'où peut venir cette precipitation qu'il faut avoir pour cela ? luy respondit le Prince en soupirant : c'est parce, luy repliqua Feraulas, que vous estes en un païs où vostre mort passe pour un si grand bien, que la croyant veritable, l'on en fait des Sacrifices 
<pb id="page_187" n="V01-P191"/>aux Dieux, pour les en remercier. Je l'ay desja sçeu, repliqua le Prince sans s'émouvoir ; et puis que l'on me croit mort, l'on ne me cherchera pas vivant. Mais Feraulas, luy dis-je, sçavez vous quelque chose de plus, que ce que nous avons entendu de la bouche du Mage, qui a parlé dans le Temple ? J'ay sçeu, me respondit-il, par un des Sacrificateurs, à qui je m'en suis informé, qu'Astiage ayant esté assuré par diverses personnes, que le jeune Cyrus avoit fait naufrage ; depuis ce temps là, c'est à dire depuis trois ans qu'il y a que nous sommes partis, et qu'il croit que le Prince est mort, a fait faire en pareil jour qu'il croit que Cyrus a pery, des Sacrifices dans tous les Temples de Medie et de Capadoce, pour rendre graces aux Dieux, d'avoir fait cesser la cause apparente, du renversement de son Empire, dont les Astres l'avoient menacé. C'est donc à vous, me dit il, à songer à la seureté du Prince : et à considerer quel traitement il recevroit, s'il estoit reconnu d'un Roy et d'une Princesse, qui se resjoüissent de sa mort ; et qui en remercient les Dieux. Pendant le discours de Feraulas, Artamene avoit esté fort pensif : mais voyant que je me preparois à luy parler, il me prevint, et me dit avec un visage assez inquiet ; ne craignez pas, Chrisante, que je sois reconnu : et croyez que si quelque chose le pouvoit faire, ce seroit la precipitation que nous aporterions à partir, qui pourroit nous rendre suspects : c'est pourquoy ne nous hastons pas tant, et ne faisons rien tumultuairement. 
<pb id="page_188" n="V01-P192"/>En disant cela il nous quitta, sans me donner le temps de luy respondre ; et fut se promener au bord de la Mer, suivy de deux Esclaves que le fameux Corsaire luy avoit donnez. Mais helas ! que cette promenade où nous le suivismes bien toust apres, fut peu agreable pour luy ! et de quelles estranges inquietudes ne se vit il pas accable ! Car enfin Seigneur, il aimoit : et il aimoit si esperdûment, que jamais personne n'a aime avec plus de violence. Neantmoins comme cette passion, en avoit trouvé une autre en possession du coeur d'Artamene, il se fit un grand combat en son ame : et ce qu'il nous avoit dit contre l'amour en allant au Temple ; estoit cause qu'il n'osoit nous descouvrir sa foiblesse. Il y avoit mesme des momens, où ne sçachant pas trop bien si ce qu'il sentoit en luy, estoit amour, il se le demandoit en secret : quel est ce tourment que je sens, disoit il, et d'où me peut venir l'inquietude où je me trouve ? Quoy ! pour avoir veû la plus belle personne du monde, faut il que j'en sois le plus malheureux ? les beaux Objets, adjoustoit il, n'ont accoustumé d'inspirer que de la joye : d'où peut donc venir que le plus bel Objet qui sera jamais, ne me donne que de la douleur ? Je ne sçay, poursuivoit il, si ce que je soubçonne estre amour, ne seroit point quelque chose de pire : car enfin que veux-je, et que puis-je vouloir ? Mais helas ! adjoustoit il, c'est parce que je ne sçay ce que je veux, ny ce que je puis vouloir ; que je suis inquiet, et que je suis malheureux. Je sçay bien toutefois, 
<pb id="page_189" n="V01-P193"/>que si je suy mon inclination, j'aimeray la belle Mandane, toute mon ennemie qu'elle est. mais que dis-je j'aimeray ? Ha ! non, non, j'explique mal mes pensées : et ma langue a trahi les sentimens de mon coeur. Disons donc que je sçay bien que j'aime Mandane ; que je la veux tousjours aimer ; et que je ne seray jamais heureux, que je ne puisse esperer d'en estre aimé. Mais helas ! infortuné que je suis, poursuivoit il, ne viens-je pas d'apprendre, qu'elle fait des Sacrifices pour remercier les Dieux de ma mort ? et ne viens-je pas de sçavoir, que Cyrus ne luy peut jamais plaire que dans le Tombeau, où elle le croit ensevely ? Apres cela, il estoit quelque temps un peu plus en repos : s'imaginant que cette consideration seroit assez forte, pour le guerir de cette passion naissante. Mais tout d'un coup, l'esperance qui seule fait vivre l'amour ; et qui s'attache mesme aux choses les plus impossibles, pour entretenir dans une Ame ce feu consumant qui la devore, et qui ne peut subsister sans elle ; luy persuada qu'Artamene n'estoit plus Cyrus : et qu'il ne devoit presque plus prendre de part, à ce que l'on seroit contre luy, tant qu'il ne seroit fait que contre le fils du Roy de Perse : et qu'ainsi encore que Cyrus fust haï, Artamene ne laisseroit pas d'estre aimé, s'il en cherchoit les moyens, et qu'il taschast de s'en rendre digne par ses services. Mais au milieu de ce raisonement flateur, cét ardent desir d'aquerir de la gloire, qui jusques là avoit esté Maistre de son coeur, commença de disputer la victoire à la Princesse 
<pb id="page_190" n="V01-P194"/>de Capadoce : et d'abord qu'il retourna les yeux vers cette éclatante Rivale de Mandane, il la vit briller de tant d'appas, qu'il pensa ne les tourner plus vers la Princesse. Quoy, disoit il, je pourrois abandonner une Maistresse, qui ne manque jamais de recompenser ceux qui la suivent ! et de qui la servitude est si glorieuse, qu'elle ne donne pas moins que des Couronnes, et une immortelle renommée, à ceux qui luy sont fidelles. Qu'est devenu, disoit il, ce puissant desir d'estre connu de toute la Terre ? moy qui me veux cacher sous le faux Nom d'Artamene, et qui me veux ensevelir tout vivant, pour satisfaire mes Ennemis ? N'ay je quitté la Perse, que pour devenir Amant de la Princesse de Capadoce ? et n'ay-je cessé d'estre Cyrus, que pour estre l'Esclave d'une personne, qui fait des Sacrifices de rejoüissance pour ma mort ; et qui me repousseroit peut-estre de sa propre main dans le Tombeau, si elle m'en voyoit sortir ? Non non, disoit il, ne soyons pas assez foibles pour nous rendre si facilement : et ne soyons pas assez lasches, pour nous enchainer nous mesme. Souviens toy Artamene, adjoustoit il, combien de fois l'on t'a dit en Perse, que l'amour estoit une dangereuse passion : dispute luy donc, l'entrée de ton coeur, et ne souffre pas qu'elle en triomphe. Mais helas ! adjoustoit il tout d'un coup, que dis-je ? et que fais-je ? je parle de liberté, et je suis chargé de fers : je parle de regner, et je suis Esclave : je parle d'ambition, et je n'en ay plus d'autre que 
<pb id="page_191" n="V01-P195"/>celle de pouvoir estre aimé de Mandane : je parle de gloire, et je ne la veux plus chercher qu'aux pieds de ma Princesse : Enfin, je sens bien que je ne suis plus à moy mesme ; et que c'est en vain que ma Raison se veut opposer à mon amour. Mes yeux m'ont trahi ; mon coeur m'a abandonné ; ma volonté a suivi Mandane ; tous mes desirs me portent vers cette adorable Personne ; toutes mes pensées sont pour elle ; je n'aime presque plus la vie, que par la seule esperance de l'employer à la servir ; et je sens mesme que ma Raison, toute revoltée qu'elle paroist estre contre mon coeur, commence de me parler pour ma Princesse. Elle me dit secretement, que cette belle passion est la plus noble Cause de toutes les actions heroïques : qu'elle a trouvé place dans le coeur de tous les Herois : que l'illustre Persée, le premier Roy de ma Race, s'en laissa vaincre tout vaillant qu'il estoit, d'abord qu'il eut veû son Andromede : que les Dieux mesmes s'y trouvent sensibles : qu'elle n'est lasche que dans le coeur des lasches : et qu'elle est heroïque dans l'ame de ceux qui sont veritablement genereux. Enfin elle me dit que Mandane estant la plus belle chose du monde, je suis excusable d'en estre amoureux : et n'osant pas m'avouër que j'en dois estre loüé ; elle m'assure du moins, que je n'en suis pas fort blasmable. Suivons donc, suivons cette amour, qui nous emporte malgré nous, et ne resistons pas davantage à une Ennemie que nous ne pourrions jamais vaincre : et que nous serions mesme bien marris d'avoir 
<pb id="page_192" n="V01-P196"/>surmontée. Apres une agitation d'esprit si violente, le Prince commençant de revenir sur ses pas ; et nous ayant joints Feraulas et moy, je le trouvay si changé, que j'en demeuray surpris : il paroissoit dans ses yeux beaucoup de tristesse : et je ne sçay quelle inquietude en toutes ses actions, qui commença de m'en donner à moy mesme. Seigneur, (luy dis-je en le separant un peu, des autres qui nous suivoient) j'ay peine à comprendre, d'où peut venir la melancolie, qui paroist sur vostre visage : car encore que les Sacrifices de remerciment que l'on fait icy pour vostre mort, ne soient pas une chose agreable ; neantmoins je ne juge pas qu'une Ame comme la vostre, soit capable de s'en laisser ébranler. Vous, dis-je, qui avez desja méprisé la mort plus d'une fois, sous la plus effroyable forme, où l'on la puisse rencontrer. Vous avez raison Chrisante, me dit il, de croire que cette rejoüissance publique de ma perte, ne fait pas ma douleur particuliere : car enfin je suis assuré, que toutes les fois que Cyrus voudra ressusciter, cette fausse joye de ses ennemis sera bien tost changée en une veritable affliction. Mais Chrisante, j'aurois bien d'autres choses à vous dire, si j'en avois la hardiesse ; mais je vous advouë que vostre sagesse me fait peur. Seigneur, luy dis-je, il faut estre si sage en l'âge où vous estes, pour apprehender la sagesse d'autruy, comme vous dites que vous faites ; que cela seul me persuade, que je n'ay rien à craindre de vous : et que cette sagesse dont vous parlez, n'aura rien à faire qu'à vous loüer, quand 
<pb id="page_193" n="V01-P197"/>mesme vous m'aurez apris vos secrettes pensées. Je ne sçay pourtant, me dit il, si vous pourrez sçavoir que. . . . . A ces mots il fut impossible à Artamene d'achever ce qu'il vouloit dire : et cherchant à s'expliquer sans le pouvoir faire ; et changeant de couleur, et me regardant, avec un sous-ris accompagné d'un souspir ; devinez, me dit il, mon cher Chrisante, ce que je n'oserois vous apprendre : et ce que vous blasmerez sans doute, dés que vous l'aurez apris. Lors que j'entendis parler Artamene de cette sorte, l'attention que je luy avois veuë au Temple, à regarder la Princesse, et tout ce qu'il avoit fait depuis ; furent cause que je me persuaday, qu'il en estoit amoureux. Si bien que me souvenant de ce qu'il m'avoit dit, auparavant que d'entrer dans ce Temple, où il avoit veû Mandane ; n'est-ce point, luy dit-je, Seigneur, que Venus a voulu se vanger de vous, et que Mars n'a pû vous deffendre contre Venus ? Je luy dis cela en riant ; ne voulant pas presupposer que cette passion peust estre autre chose, qu'une simple galanterie : et une legere disposition, à pouvoir aimer cette Princesse. Mais helas ! Artamene qui demandoit de moy des sentimens plus tendres et plus pitoyables ; en m'advoüant sa deffaite, me respondit d'une maniere, qui me fit bien voir qu'il ne faloit pas de mediocres remedes pour le guerir, d'un mal aussi grand que le sien. Je n'oubliay donc rien pour cela : et apres qu'il m'eut advoüé ce mal, je luy representay tout ce que je pus, pour le détourner de cette pensée. 
<pb id="page_194" n="V01-P198"/>Je luy fis voir le peu de raison qu'il y avoit, d'aimer si esperdûment, ce qu'il avoit si peu veû : et le peu d'apparence qu'il y avoit aussi, qu'il peust esperer d'en estre jamais aimé. Car luy disois-je, Seigneur, si vous paroissez comme Cyrus, bien loing de pouvoir plaire à la Princesse, vous luy donnerez de l'aversion : et Astiage tout au moins, vous chargera de chaines et de fers. Si vous n'estes aussi qu'Artamene, que pouvez vous esperer de Mandane ? et que peut pretendre un simple Chevalier, de la fille d'un grand Roy ? et d'une Princesse qui est regardée, comme devant succeder à la Couronne de Medie ; à celle de Capadoce et de Galatie ; et mesme à celle de Perse ? Car comme l'on vous croit mort, Astiage et Ciaxare se preparent sans doute desja à l'usurper, si Cambise meurt le premier : quoy qu'ils sçachent bien l'un et l'autre, que la Royauté parmy les Persans est elective : encore qu'elle soit depuis long temps par succession, dans l'illustre Maison des Persides. Revenez donc Seigneur, revenez à la raison : et ne vous perdez pas legerement. Les Dieux, adjoustay-je, n'ont pas predit de vous de si grandes choses, pour ne vous amuser qu'à faire l'amour. Que voulez vous que j'y face ? me respondit le Prince en m'embrassant ; je ne me suis pas rendu sans combattre : et je me suis dit à moy mesme, tout ce que vous venez de me dire. Si bien Chrisante, que tout ce que je puis est de vous promettre, de faire encore de nouveaux efforts pour me guerir : Mais pour cela, il me faut du temps : c'est pourquoy 
<pb id="page_195" n="V01-P199"/>ne pressez pas tant nostre départ : et donnez moy quelques jours à me resoudre. Seigneur, luy repliquay-je, l'amour est une espece de maladie, de qui le venin est contagieux : et d'une nature si maligne et si subtile, que l'on ne sçauroit fuir avec trop de diligence, les jeux où l'on s'en peut trouver atteint. Ceux qui sont empoisonnez, me repliqua le Prince, emportent le poison avec eux en changeant de place : c'est pourquoy ne me pressez pas davantage de partir, je vous en conjure : si vous ne voulez rendre mon mal, encore plus grand qu'il n'est. Mais si vous estes reconnu, luy dis-je, vostre perte est indubitable : elle la seroit encore plus si je partois, me respondit-il ; c'est pourquoy donnons quelque chose à la Fortune, et ne parlons point encore de partir. Le Prince me dit cela d'une maniere, qui me fit connoistre qu'il faloit avoir quelque indulgence pour luy : joint qu'aussi bien nostre Vaisseau n'estoit pas en estat de nous permettre de faire voile si tost. Le lendemain Artamene retourna au Temple de Mars ; et faignant de vouloir s'informer des particularitez du Païs il parla à un des Sacrificateurs : Mais en effet, ce fut pour avoir sujet de luy parler de la Princesse. Ce Mage, qui se trouva estre un homme d'esprit, apres avoir respondu à cent questions indifferentes, que luy fit Artamene ; ne venant pas de luy mesme où il desiroit qu'il vinst ; ce Prince ne sçachant par où commencer à luy parler de Mandane, luy demanda si Ciaxare n'avoit jamais 
<pb id="page_196" n="V01-P200"/>eu d'autres Enfans, que la Princesse sa Fille ? Non, luy dit ce Sacrificateur ; et ce qu'il y a en cela de fort extraordinaire, c'est que tous les Peuples qui ont accoustumé de desirer plus tost un Roy qu'une Reine ; ont cessé d'avoir cette fantaisie, depuis que la Princesse Mandane a esté en âge de raison. Car, adjousta t'il, sa vertu a paru avec tant d'éclat, aux yeux de ces Peuples ; que quand la chose seroit à leur choix, ils ne voudroient pas changer cette Reine pour un Roy. Artamene ravi d'entendre parler ce Mage de cette sorte, luy dit que si la beauté de l'ame de cette Princesse, respondoit à celle du corps, il faloit sans doute qu'elle fust admirable en toutes choses. Plus encore mille fois, luy respondit le Sacrificateur, que vous ne pouvez vous l'imaginer : car enfin elle possede la beauté sans affectation et sans vanité : elle est prés du Thrône sans orgueil : elle voit les malheurs d'autruy avec compassion : elle les soulage avec vonté : et ceux qui l'approchent plus souvent que je ne fais, disent qu'elle à des charmes inevitables dans sa conversation. Pour moy qui ne puis et qui ne dois parler, que des sentimens de pieté, qu'elle tesmoigne avoir envers les Dieux, je puis assurer, qu'il n'y a pas au monde une Personne plus vertueuse qu'elle, ny plus esclairée en toutes les choses qui peuvent estre comprises par l'esprit humain. En un mot, adjousta ce Mage, elle est la gloire de son Sexe, et presque la honte du nostre : tant il est vray qu'elle est au dessus de tout ce qu'il y a de Grand sur la Terre. Je vous laisse à juger. 
<pb id="page_197" n="V01-P201"/>Seigneur, si l'amoureux Artamene avoit une joye bien sensible, d'aprendre qu'il ne s'estoit pas trompé ; et si sa passion n'en augmenta pas encore : il me regarda plusieurs fois pendant le discours de ce Sacrificateur : comme pour se resjouïr avec moy, de trouver une si puissante excuse à sa foiblesse. Mais comme il ne se lassoit pas d'une conversation qui luy estoit si agreable ; pour la faire durer plus long temps, il demanda encore à ce Mage, si elle venoit souvent à leur Temple ? Quand elle est à Sinope, luy respondit il, elle y vient presque tous les jours : mais du moins ne pouvons nous pas manquer de la voir tous les ans à pareil jour que celuy d'hier : car elle y vient tousjours avec le Roy, pour y remercier les Dieux, de la mort d'un jeune Prince qui eust usurpé toute l'Asie s'il eust vescu. Elle haït donc bien sa memoire ; (interrompit Artamene en changeant de couleur) et elle est bien aise de la mort de celuy, qui l'auroit, dit on, empeschée d'estre Reine de tant de Royaumes. Je n'ay pas remarqué ce sentiment là dans son esprit, reprit le Sacrificateur ; et je la croy trop sage pour porter sa haine au delà du Tombeau : ny mesme pour haïr un homme qu'elle n'a pas connu, et que l'on disoit estre fort accompli. Elle est trop sçavante, adjousta t'il, dans les choses de la Religion, pour ignorer qu'il faut recevoir avec un respect égal, tous les biens et tous les maux que le Ciel nous envoye : comme elle sçait que les Conquerans et les Usurpateurs, n'agissent que par les ordres des Dieux, qui veulent en ces occasions, 
<pb id="page_198" n="V01-P202"/>chastier ceux qu'ils renversent du Thrône ; je m'imagine que si elle a de la joye, c'est de connoistre par la mort de ce jeune Prince, dont les Astres et les Victimes nous menaçoient ; que les Dieux sont apaisez. Mais cette joye, est une joye tranquile ; qui n'estant accompagnée ny de haine, ny de colere, laisse l'ame en son assiette naturelle, et toutes ses passions en repos. Remercier les Dieux de la mort d'un homme, à le considerer simplement comme homme ; seroit une impieté et un sacrilege, plustost qu'un acte de devotion ; dont le Roy, la Princesse, ny les Mages, ne seroient jamais capables : Mais les remercier de la mort des Tyrans, et des Usurpateurs, comme d'une chose qui eust renversé des Thrônes, et desolé des Empires ; c'est faire une action de Justice et de Pieté tout ensemble, qui ne choque ny l'humanité ny l'equité. Artamene escoutoit tout ce que luy disoit cét Homme, avec des sentimens si differens, et si contraires, qu'il men faisoit compassion : car tantost il avoit de la joye ; et tantost de la douleur : tantost de l'esperance, et tantost du desespoir. Mais apres tout, il estimoit son bonheur fort grand, d'avoir apris que Mandane avoit autant d'esprit et de vertu que de beauté. Cependant, comme ce Sacrificateur avoit trouvé quelque chose en la personne d'Artamene, qui luy plaisoit infiniment ; aimable Estranger, luy dit il, si vous aimez à voir les belles Ceremonies, revenez à ce Temple dans trois jours : car celle que l'on y fera, sera beaucoup plus magnifique et plus superbe, 
<pb id="page_199" n="V01-P203"/>que n'a esté celle que vous y avez veuë. Artamene l'ayant prié de luy dire ce que ce seroit ; ce Sacrificateur luy aprit, qu'un Prince voisin de la Capadoce, qui estoit Roy de Pont et de Bithinie, et duquel il luy dit beaucoup de bien ; estant devenu fort amoureux de la Princesse Mandane, avoit envoyé des Ambassadeurs à Ciaxare, pour la demander en mariage. Artamene tout troublé de ce discours, ne luy donna pas le loisir de l'achever : et luy demanda en l'interrompant ; si cette Ceremonie seroit pour les Nopces de cette Princesse ? Non, luy respondit le Mage : car nous avons gardé une coustume des Assiriens, qui ont esté nos anciens Maistres ; qui veut que le lors qu'il n'y à qu'une Princesse à succeder à la Couronne, elle ne puisse espouser de Prince Estranger. C'est pourquoy Ciaxare a refusé le Roy de Pont : qui ne s'estant pas contenté de cette responce ; et ne pouvant se guerir, de la passion qu'il a pour cette Princesse ; a fait alliance avec le Roy de Phrygie, et a declaré la guerre à celuy de Capadoce. Si bien que les Troupes estant prestes à marcher dans peu de jours, le Roy et la Princesse viendront icy, dans le temps que je vous marque, pour demander aux Dieux, et principalement a celuy auquel ce Temple est consacré, luy qui preside dans les combats ; l'heureux succés d'une guerre si importante, puis qu'elle regarde les Loix fondamentales de l'Estat. Artamene surpris d'aprendre tant de choses differentes tout à la fois ; et qui luy donnoient aussi de fort differents sentimens n'eut plus la 
<pb id="page_200" n="V01-P204"/>force de faire de nouvelles questions à ce Sacrificateur : de sorte qu'apres l'avoir remercié en peu de paroles, il s'en separa civilement. Et comme il s'estoit enfin resolu, de ne cacher plus ses sentimens, ny à Feraulas, ny à moy, parce qu'il ne pouvoit recevoir assistance que de nous ; aussi tost que nous fusmes en liberté, fut il jamais, nous dit il, rien de comparable à la bizarrerie de mon destin ? Et ne diroit on pas, que les Dieux ont resolu, de me faire esprouver en un seul jour, toutes les passions les plus violentes ? A peine ay-je de l'amour, que j'ay desja de la jalousie : je n'apprens pas plustost, que Mandane a autant d'esprit que de beauté, que j'apprens que cét Esprit, et cette beauté, luy ont acquis le coeur d'un Prince ; et d'un excellent Prince, que la seule coustume de Capadoce a fait refuser. Mais qui sçait si cette Princesse ne desaprouve point cette coustume dans son coeur ? et si je n'aime point une Personne, de qui l'ame est preoccupée ? Mais helas, disoit-il, cette coustume qui me met un peu de seureté du Roy de Pont, me desespere pour moy mesme ! Car s'il est Estranger, je le suis aussi : et par cette raison, et par beaucoup d'autres, je n'y dois jamais rien pretendre. Seigneur, luy dis-je, si toutes les difficultez que vous pouvez imaginer, vous peuvent faire changer de dessein, figurez les vous encore plus grandes mille fois que vous ne faites ; j'y consens de fort bon coeur : mais si cela n'est pas, ne vous inquietez point sans sujet : et ne vous formez pas vous mesme des Monstres pour les combattre, et 
<pb id="page_201" n="V01-P205"/>peut-estre pour en estre vaincu. Non Chrisante, me respondit il, n'esperez jamais de me voir changer de resolution : principalement aujourd'huy, que je puis satisfaire tout ensemble, le desir que j'ay pour la Gloire, et la passion que j'ay pour Mandane. Car enfin, puis que je trouve la guerre en Capadoce je n'ay que faire de l'aller chercher dans Ephese. Mais Seigneur, luy dis-je, s'il arrivoit que vous fussiez connu, en quel peril ne vous exposeriez vous pas ? Ce n'est point par la consideration du peril, reprit Artamene, que l'on me peut faire changer de resolution : au contraire, toutes les entreprises dangereuses, sont celles que je dois chercher avec le plus de soin. Cependant pour vous mettre en repos, me dit il, sçachez que je suis resolu de faire de si belles choses en cette guerre sous le Nom d'Artamene, qu'apres cela, Cyrus pourra mesme sortir du Tombeau, sans devoir craindre d'y rentrer. Mais Seigneur, luy dis-je, puis que le Roy vostre Pere, et la Reine vostre Mere vous croyent mort, n'y aura-t'il point quelque inhumanité, de les laisser dans une creance, qui sans doute les afflige infiniment ? Et quoy Chrisante, me dit alors le Prince, ne croyez vous pas aussi bien que moy, que ce bruit de ma mort, n'aura esté qu'une adresse de la Reine ma Mere ? qui pour empescher qu'Astiage ne me fist chercher par toute la Terre, aura enfin apris sa cruauté à Cambise ; de son consentement aura fait semer cette fausse nouvelle ; et l'aura peut-estre elle mesme fait donner à Astiage, comme si elle estoit veritable. Ainsi la raison dont 
<pb id="page_202" n="V01-P206"/>vous me voulez combattre, est trop foible pour me vaincre, et pour me faire changer de resolution. Il est certain que je trouvois quelque apparence à ce que le Prince disoit : ne pouvant m'imaginer, par quelle autre voye ce bruit de naufrage auroit pû estre si universel. Neantmoins je ne laissay pas tout de nouveau, de luy vouloir persuader, de se deffaire de sa passion : de vouloir s'esloigner d'une Cour, si dangereuse pour luy : et de vouloir donner au Roy son Pere, et à la Reine sa Mere, quelque certitude de sa vie. Mais pour le premier, c'estoit luy demander une chose impossible : pour le second comme nul danger ne pouvoit ébranler son ame, c'estoit sans doute une mauvaise raison à luy dire, que celle dont je ne me servois, que parce que je n'en avois pas de meilleure : Et pour le dernier, sçachez, me dit il, Chrisante, que Cyrus n'apprendra jamais au Roy de Perse, en quelle Terre il habite ; qu'Artamene ne se soit rendu si fameux, qu'il soit connu de toute l'Asie. Ouy, me dit il, Chrisante, je veux qu'Astiage estime Artamene ; que Ciaxare le favorise ; que le Roy de Pont le craigne ; et que Mandane l'aime : autrement il s'ensevelira dans le Tombeau de Cyrus : et mourra effectivement plustost, que de ne faire pas tout ce qui sera en son pouvoir, pour satisfaire pleinement, la passion qu'il a pour la Gloire, et l'amour qu'il a aussi, pour la Princesse de Capadoce. Seigneur, luy dis-je, vous m'avez demandé du temps pour vous resoudre ; et je vous en demande à mon tour : ne m'estant possible de ceder si promptement 
<pb id="page_203" n="V01-P207"/>à vostre passion : et d'entrer dans les sentimens d'une personne, de qui la raison estant preoccupée, doit me les rendre suspects. Nous nous separasmes de cette sorte : et le Prince estant bien aise de demeurer seul avec Feraulas, qui comme plus jeune que moy, n'estoit pas si contraire au dessein d'Artamene ; je me retiray, pour aller songer à loisir, à ce que je devois faire, en une rencontre si fascheuse. Pour Artamene, il ne faut pas demander de quoy il s'entretint avec Feraulas : Mandane estoit la seule chose, dont il luy pouvoit parler : il luy demanda s'il n'advoüoit pas, que c'estoit la plus belle Personne du monde ? et comme il luy respondit, que toute la Perse n'avoit rien qui luy fust comparable : Ce n'est pas encore assez, luy repliqua le Prince, mais dites que toute la Grece (elle qui se vante d'estre la premiere partie du Monde, pour la beauté des Femmes qui l'habitent) n'a rien qui ne soit mille degrez au dessous de celle que j'adore. Dittes que cette fameuse Image de Venus, que nous avons veuë en Chypre, et des charmes de laquelle, l'on dit que personne n'a jamais approché ; est absolument sans graces, si on la compare à la Princesse de Capadoce : tant il est vray qu'elle est au dessus de tout ce qu'il y a de beau en l'Univers. Je vous exagere, Seigneur, peut-estre un peu plus que je ne devrois, tous ces petits effets de la passion d'Artamene : mais comme je fus contraint de luy ceder ; il me semble que c'est me justifier en quelque façon, que de vous faire voir, que je souffris un mal, que je ne 
<pb id="page_204" n="V01-P208"/>pouvois guerir : et que j'enduray ce que je ne pouvois empescher. Cependant, le jour de ce Sacrifice dont l'on avoit parlé à Artamene estant venu, il ne manqua pas de s'y trouver : et d'estre mesme plus diligent que tous les Mages ; estant arrivé au Temple, que les portes n'en estoient pas encore ouvertes. Mais quoy que nous y allassions si matin, nous trouvasmes pourtant que ce jeune Estranger que nous y avions rencontré la premiere fois, nous avoit desja devancez, et attendoit que l'on les ouvrist. Mon Maistre sans en sçavoir la raison, eut quelque secret despit, de le trouver en ce lieu là ; et de voir qu'il avoit esté plus diligent que luy. Ne pouvant toutefois s'empescher avec bien-seance de luy parler, il le fit du moins d'une maniere, qui descouvrit une partie de son chagrin, et qui me surprit beaucoup : car il ne fut jamais un esprit plus doux, ny plus civil que le sien. Aussi ne fut ce pas tant par ces paroles, que par le ton de sa voix, que je remarquay que la rencontre de ce jeune Estranger ne luy plaisoit pas. Il faut sans doute, luy dit il en l'abordant, que vous soyez bien devot ou bien curieux, puis que vous estes si diligent, à venir voir une Ceremonie, où à mon advis vous n'avez pas grand interest : et qui n'aura pas la grace de la nouveauté pour vous, puis que vous en avez desja veû une autre. Comme vous n'avez esté gueres plus paresseux que moy, respondit ce jeune Estranger, je pourrois vous dire ce que vous me dites : mais j'aime mieux vous advoüer, que je vy de si belles choses dans ce 
<pb id="page_205" n="V01-P209"/>Temple, le premier jour que nous nous y rencontrasmes, que je n'ay pû m'empescher d'y revenir. Je voudrois bien sçavoir (luy repliqua Artamene, avec assez de precipitation) ce que vous trouvastes le plus beau en cette Ceremonie : fut-ce les ornemens du Temple, l'abondance des Victimes ; la richesse des Vazes sacrez ; tout ce que firent les Mages ; l'affluence du Peuple ; la Majesté du Prince ; la magnificence de sa Cour ; ou la beauté de la Princesse ? Ce furent toutes ces choses ensemble, respondit cét agreable Inconnu ; et si je ne me trompe, adjousta t'il en rougissant, vous vous connoissez assez bien en belles Ceremonies, pour deviner facilement ce qu'un homme qui s'y connoist aussi un peu, doit avoir trouvé le plus beau, en celle dont vous parlez. Comme nous ne sommes sans doute pas de mesme Païs, repliqua mon Maistre, nos inclinations peuvent estre differentes : ainsi ce qui seroit beau pour moy, ne le seroit pas pour vous. Les Persans ne veulent point de Temples ; les Scithes ne bastissent point de Maisons ; les Grecs s'immortalisent par des Statuës ; les Assiriens et les Medes ont des Palais magnifiques ; ainsi chacun se formant une raison à sa fantaisie, ne trouve rien de beau, que ce qui se conforme à son humeur, et se raporte à l'usage de sa Patrie. Il est certaines Beautez universelles, repliqua l'Estranger, qui sont au goust de toutes les Nations : Le Soleil plaist à tout le monde : les Diamans brillent à tous les yeux : et il est des choses enfin qui sont si parfaites, qu'elles plairoient à tous les Peuples de la Terre. 
<pb id="page_206" n="V01-P210"/>Ce discours qui pouvoit estre fort indifferent, ne plaisoit pourtant point à Artamene : et je pense que s'il ne fust venu un des Sacrificateurs ouvrir la porte du Temple, cette conversation eust pû ne finir pas aussi civilement qu'elle avoit commencé : tant il est vray qu'Artamene avoit une secrette et puissant aversion pour cét Estranger, quoy qu'il eust peu d'égaux en bonne mine. Aussi la porte du Temple ne fut-elle pas plus tost ouverte, qu'il s'en separa : et se meslant parmy d'autres gens qui estoient venus depuis nous, il évita sa conversation et sa rencontre. Il est certain que ce Sacrifice parut beaucoup plus magnifique que l'autre : car comme les Peuples s'empressent bien davantage, pour demander aux Dieux qu'ils puissent éviter les malheurs à venir, que pour les remercier, de les avoir garantis de ceux dont ils avoient esté menacez ; il y eut incomparablement plus de monde qu'au premier ; il y eut plus de ceremonies ; les Victimes y parurent plus ornées ; et toutes choses enfin y furent plus agreables à voir. La Princesse mesme, sembla encore plus belle à l'amoureux Artamene, qu'elle n'avoit fait la premiere fois qu'il l'avoit veuë : et comme l'Amour est ingenieux dans ses caprices ; il fit remarquer à mon Maistre, que Mandane prioit les Dieux avec plus de ferveur, et plus d'attention, qu'elle n'avoit fait l'autrefois ; ce qui d'abord luy donna beaucoup de joye ; luy semblant qu'il y avoit quelque chose d'avantageux pour luy, qu'elle priast plus ardemment les Dieux, pour le bon succés de la guerre, que 
<pb id="page_207" n="V01-P211"/>pour leur rendre grace de sa mort. Mais un moment, apres il passa de la joye à l'inquietude : car qui sçait, disoit il, si de l'heure que je parle, elle ne prie point pour mon Rival ? et si les voeux secrets qu'elle fait en son coeur, ne contredisent point ceux que l'on fait en public ? peut-estre qu'elle prie également, pour le Roy de Capadoce, et pour celuy de Pont : et que l'heureux succés de la guerre qu'elle demande, est l'heureux succés de l'affection qu'elle à pour ce Prince. Mais que fais-je, insensé que je suis ? reprenoit il, j'offense une Princesse de qui la vertu est sans tache : et de qui l'ame sans doute, n'est preoccupée d'aucune passion. Je le voy dans ses yeux ; je le juge par toutes ses actions ; et peut-estre que je ne trouveray son coeur que trop insensible, et que trop incapable d'amour. Enfin Seigneur, (pour n'abuser pas de vostre patience) cette seconde veuë acheva, ce que la premiere avoit commencé : il arriva mesme une chose, qui contribua encore beaucoup, à augmenter la passion d'Artamene : qui fut que le Sacrifice estant achevé, la Princesse ne sortit pas si tost du Temple, comme l'autrefois. Au contraire, elle y demeura apres le Roy : et la plus grande partie du Peuple, sçachant la coustume qu'elle avoit, d'y estre tousjours assez long temps apres la Ceremonie, lors qu'elle devoit tarder à Sinope ; se retira insensiblement, et la laissa dans la liberté d'achever ses devotions. Pour Artamene, il n'en alla pas ainsi, car il ne sortit du Temple qu'avec elle : non plus que cét autre jeune Estranger, dont 
<pb id="page_208" n="V01-P212"/>j'ay déja parlé plus d'une fois ; que j'observay n'estre pas plus diligent à sortir que nous, et que je vis tousjours devant Mandane. Comme ce Sacrificateur, auquel mon Maistre avoit parlé il y avoit trois jours, l'eut reconnu parmy la presse ; il s'aprocha de luy ; et le voulant favoriser, comme un Estranger curieux ; et comme un homme dont la mine et la conversation luy avoient plû, et luy estoient demeurées dans la memoire ; Si vous voulez, luy dit il tout bas, vous donner un peu de patience, vous pourrez entendre parler la Princesse quand elle sortira, car j'ay quelque chose à luy dire. Artamene ravy de cette heureuse rencontre, remercia ce Mage tres civilement de ce bon office : et se prepara à recevoir un plaisir, qu'il n'avoit pas attendu si tost. Icy encore nostre jeune Inconnu, profitant de l'advis qu'il entendit donner à mon Maistre, commença de s'aprocher du Sacrificateur, avec un empressement estrange. La Princesse s'estant donc levée pour s'en aller ; comme elle fut assez prés de la porte du Temple, ce Sacrificateur s'approcha d'elle, suivy de mon Maistre, comme mon Maistre de nostre Estranger ; et la supplia de vouloir employer son credit, pour obtenir du Roy son pere, que dans la guerre que l'on alloit entreprendre, l'on apportast un soin particulier, à la conservation des Temples. Car Madame, luy dit il, les Dieux sont les Dieux de tous les Hommes : la Capadoce à des Autels, aussi bien que le Pont en a : et comme la Victoire peut changer de Party, il ne faut pas enseigner 
<pb id="page_209" n="V01-P213"/>aux Ennemis, à commettre des Sacrileges : ny s'attirer sur les bras des Dieux irritez, pensant n'avoir à combattre que des hommes. La Princesse qui trouva cette priere juste ; remercia le Sacrificateur de la luy avoir faite : et l'assura qu'elle auroit un soin particulier, d'empescher que ce desordre n'arrivast, comme il estoit autrefois arrivé, durant les guerres des Scithes en Medie et en Assirie : et qu'elle en parleroit au Roy, de la façon qu'elle devoit. Mais sage Thiamis, (luy dit elle, car il se nommoit ainsi) pour mieux conserver vos Temples, demandez la paix aux Dieux, et ne vous en lassez jamais : car enfin, tant que la guerre durera, je n'auray pas l'esprit en repos : et de l'humeur dont je suis, j'avouë que j'aimerois mieux la paix que la Victoire. Demandez donc au Ciel, luy dit elle, qu'il change le coeur du Roy de Pont : et qu'il porte tousjours celuy du Roy mon Pere, à preferer le bien general de ses Subjets, à sa gloire particuliere. A ces mots, la Princesse se retira : et laissa Artamene aussi charmé de sa sagesse que de sa beauté. Car encore qu'elle eust dit peu de chose, il n'avoit pas laissé de trouver dans le son de sa voix ; dans la pureté de son expression ; et dans le sens de ses paroles ; dequoy se persuader, qu'elle avoit beaucoup d'agrément en la conversation ; beaucoup d'esprit ; beaucoup de bonté ; et beaucoup de vertu. Enfin, Seigneur, Artamene ne fut plus en estat d'estre guery : et quoy que je pusse faire, il ne voulut plus m'escouter. Cependant, lors que nous fusmes retournez à la ville, venant à examiner la chose 
<pb id="page_210" n="V01-P214"/>de plus prés, je trouvay qu'elle n'estoit pas aussi dangereuse, qu'elle me l'avoit paru d'abord : car qui sçait, disois-je, si ce n'est point par cette innocente voye, que les Dieux malgré toute la prudence d'Astiage, et toutes ses craintes, veulent conduire Artamene au Thrône des Medes, et le rendre Maistre de toute l'Asie ? est il à croire, que ces Souveraines Puissances, qui ne sont jamais rien sans raison, ayent fait predire par les Mages, tant de grandes choses de Cyrus inutilement ? l'auront il exposé au danger d'estre devoré par les Lions et par les Tigres ; l'auront il sauvé miraculeusement ; l'auront il rendu si accomply ; luy auront il donné de si grandes inclinations ; l'auront il fait errer parmy tant de Peuples sans s'y arrester ; l'auront il sauvé du dangereux combat qu'il fit contre le fameux Corsaire ; l'auront il conduit malgré luy chez ses Ennemis ; l'auront il amené à Sinope par une tempeste ; l'auront il fait assister à un Sacrifice, fait pour sa mort ; l'auront il fait devenir amoureux, de la Princesse qui l'offroit ; auront ils, dis-je, fait toutes ces choses pour le perdre ? Non, non, cela n'est pas possible : et si les Dieux ne le destinoient point à une meilleure fortune, ils l'auroient laissé déchirer par les bestes sauvages, ou il auroit pery sur la mer ; il eust esté tué dans les dangereux combats ; qu'il a faits, ou ce Port nous eust esté un escueil. De plus, disois-je, il n'est presque pas possible, qu'Artamene soit reconnu pour estre Cyrus : car enfin les Capadociens ne vont guere en Perse : la seule fois que 
<pb id="page_211" n="V01-P215"/>Ciaxare y envoya, son Ambassadeur estoit de Medie ; et j'ay sçeu qu'il n'est plus en cette Cour, et qu'il s'en est retourné à Ecbatane. Joint que de tous les lieux où il pourroit estre reconnu, celuy cy apparamment seroit le moins dangereux que l'on peust choisir : estant certain que quand par une joye que je ne puis iamginer. Astiage viendroit à sçavoir qu'Artamene seroit Cyrus, il n'est pas croyable qu'il peust mal-traiter un Prince, qu'il trouveroit les armes à la main, pour les interests de Ciaxare qui est son fils : ny que Ciaxare son fils qui regne seul en Capadoce, voulust se des-honorer, pour les frayeurs de son Pere, qu'il n'a pas si grandes que luy. Au lieu qu'en toute autre Cour Astiages s'imaginant qu'Artamene y caballeroit pour luy susciter des Ennemis, n'oublieroit rien pour le perdre, s'il venoit à sçavoir qu'il y fust. Ainsi tant qu'Astiage sera vivant, Cyrus ne sçauroit estre plus seurement, que dans l'Armée du Roy de Capadoce : le temps mesme que nous avons employé à nos voyages, n'a pas si peu changé ce jeune Prince qui croist ; qu'il soit fort aise à reconnoistre, par ceux qui l'ont pû voir en Medie durant sa premiere enfance, ny mesme depuis en Perse, dans un âge un peu plus avancé. Il est vray que Feraulas et moy, qui avons tenu un rang assez considerable à Persepolis, pouvons estre plus facilement reconnus : Mais ne pouvons nous pas dire, que depuis le naufrage de Cyrus, nous avons changé de Maistre ? et ne faut-il pas donner quelque chose à la Fortune ? Et puis apres tout, qui sçait si l'amour 
<pb id="page_212" n="V01-P216"/>n'est point necessaire à la gloire d'Artamene ? l'ambition toute seule dans un jeune coeur, n'a pas toujours assez de force, pour le retenir long temps, dans un violent desir d'entasser victoire sur victoire : et comme cét âge a un grand panchant aux plaisirs, l'amour est un moyen plus aise et plus agreable, pour faire trouver de la facilité aux choses les plus penibles. De plus, comme Artamene est fort bien fait et fort aimable, qui sçait s'il ne sera point aimé comme il aime ? et si comme il est haï sans estre connu, l'on ne l'aimera point lors que l'on le connoistra ? Ce fut Seigneur, par ces raisonnemens, que je me resolus enfin, à satisfaire mon Maistre : neantmoins, ne voulant pas me fier en ma propre raison, en une chose de cette importance ; je fis offrir le lendemain un Sacrifice aux Dieux, pour les prier de m'inspirer ce que je devois faire, dans une conjoncture si delicate. Mais il me sembla, que depuis que je l'eus offert, je me sentis si puissamment confirmé, en la resolution de laisser agir Artamene, selon les mouvemens de son amour ; que je crus en effet, que ce seroit m'opposer aux ordres du Ciel, que d'apporter un plus long obstacle à son intention. Et de cette sorte, la prudence humaine, qui est une aveugle, pour les choses de l'avenir, me fit consentir à un dessein, qui enfin à jetté mon cher Maistre dans le peril où il est. Je ne voulus pas toutefois ceder si tost en apparence : et je resistay encore un peu, à l'amoureux Artamene : mais apres avoir consenty qu'il taschast de se signaler à la guerre que l'on alloit entreprendre ; 
<pb id="page_213" n="V01-P217"/>il ne falut plus songer qu'à le mettre en equipage d'y paroistre en homme de quelque condition. Nous avions encore assez de Pierreries pour cela, et mesme plus qu'il n'en faloit : de sorte que la chose estant absolument resoluë, il escrivit une lettre tres civile à Periandre ; et commanda au Capitaine de son Vaisseau, de reprendre la route de Corinthe : et de l'offrir de sa part à ce fameux Grec, au lieu du sien qui avoit esté coulé à fonds au dernier combat. Or comme le Roy et la Princesse estoient demeurez icy, Artamene les vit encore plusieurs fois l'un et l'autre : Mais quoy qu'il eust pû trouver les moyens de les salüer, il ne le voulut jamais : estant resolu de se faire connoistre, d'une façon plus glorieuse pour luy.
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<div2 id="page_CYRUS010206" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : début de la guerre contre le roi de Pont">
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Cependant, ce n'estoient que preparatifs de guerre : et les nouvelles venoient tous les jours, que le Roy de Pont et le Roy de Phrigie, s'avanuoient à grandes journées vers la Galatie. Ciaxare voulant donc les prevenir, marcha en diligence, vers le rendez-vous general, qu'il avoit donné à ses Troupes : afin de tascher s'il estoit possible, de porter la guerre chez son Ennemy, et d'entrer dans la Bithinie. Mais comme la Princesse sa fille estoit la cause de cette guerre, et qu'il eut peur que durant son absence, l'on n'entreprist quelque chose contre sa personne, il voulut qu'elle le suivist, jusques à une ville appellée Ancire ; qui n'est pas fort esloignée du lieu par où il avoit resolu d'entrer en Païs ennemy. Pendant cela, Artamene n'estoit occupé, qu'à donner ordre aux choses qui luy estoient necessaires : c'est à 
<pb id="page_214" n="V01-P218"/>dire, à des Armes, à des Chevaux, et à des Tentes. Il rencontra diverses fois ce jeune Estranger, qu'il avoit veû au Temple de Mars : et le mesme homme qui vendit des Armes à Artamene, en vendit aussi à Philidaspe ; car c'estoit le Nom que cét Inconnu portoit. Si bien que s'estant rencontrez en ce lieu-là, ils sçeurent l'un de l'autre, qu'un mesme desir de Gloire, les faisoit resoudre de se trouver à cette guerre, et en tesmoignerent l'un et l'autre assez peu de satisfaction. Mais, Seigneur, pour ne m'arrester pas si long temps, sur des choses qui ne sont pas absolument necessaires à mon recit ; Nous fusmes au rendez vous ; le Roy y fit la reveuë de ses Troupes ; et nous marchasmes droit à l'Ennemy. Ce ne fut pourtant pas sans douleur, qu'Artamene vit partir la Princesse Mandane pour aller à Ancire, où deux mille hommes luy firent escorte, et furent laissez pour sa Garde. Mais enfin, comme c'estoit son destin de souffrir tout ce que l'Amour peut faire endurer de rigoureux, auparavant qu'il eust seulement dit qu'il aimoit ; il falut se resoudre à cette absence, et s'en consoler par l'espoir de la victoire et du retour. Mon Maistre se rangea donc dans l'Escadron des Volontaires : tant pour camper, et pour combatre, plus prés de la personne du Roy ; que parce que dans ces Troupes qui n'obeïssent qu'au General mesme, et qui n'ont point de Capitaine particulier ; il est plus aisé de cacher qui l'on est : et plus aisé encore à ceux qui se veulent signaler, par des actions extraordinaires, d'en pouvoir 
<pb id="page_215" n="V01-P219"/>trouver l'occasion. L'Armée de Ciaxare estoit composée de quarante mille hommes, et celle des Ennemis de cinquante mille : je ne m'amuseray point, Seigneur, à vous dire le nombre des gens de trait ; ny de ceux qui lançoient le javelot ; des gens de pied, ou des gens de cheval ; puis que cela ne serviroit de rien à mon discours : et qu'ayant encore tant de Combats, et tant de Batailles à vous raconter ; il n'est pas juste que je m'estende beaucoup à celle-cy : car enfin, ce n'est pas l'Histoire de Capadoce que je compose ; c'est celle d'Artamene que je vous raconte. Je vous diray donc seulement, que les deux Armées estant en presence, je ne vy jamais Artamene si content : il estoit armé ce jour là, d'une façon assez remarquable : ses Armes estoient brunies, et toutes couvertes de flames d'or. Son pennache ondoyant, et tombant jusques sur la croupe de son cheval, estoit d'une couleur de feu, tres vive : et ce cheval suivant l'usage du Païs, estoit tout bardé de mailles d'acier, moitié brunies et moitié dorées. Artamene voulut porter deux javelines à la main gauche, avec son bouclier au mesme bras : une autre javeline à la main droite, et une espée courte et large à son costé, pour s'en servir plus commodément, lors qu'il seroit meslé parmy les Ennemis. Jamais je ne le vy si fier ny si beau : et quoy que la Perse ait peu de bons hommes de cheval, il fit pourtant aller le sien avec tant de justesse, et d'un si bel air ; que son adresse le fit remarquer à tout le monde, aussi bien que sa bonne mine. Les Armées estant donc en estat de venir 
<pb id="page_216" n="V01-P220"/>aux mains, et la charge ayant sonné de part et d'autre ; Artamene qui s'estoit mis au premier rang, ne vit pas plustost branler les premiers Escadrons ; qu'il partit à l'instant comme un foudre ; devança tous les nostres de plus de cent pas ; et fut fondre sur les Ennemis, avec une hardiesse qui les mit en desordre ; qui rompit leurs rangs ; et qui porta d'abord la mort et la terreur, bien avant dans leur Armée. Et certes je me suis souvent estonné comment il ne succomba point, en cette premiere Bataille : estant certain, qu'il essuya toutes les fleches, que les Ennemis tirerent. Apres que ce funeste nuage qui obscurcit l'air à l'approche des deux Armées, fut dissipé, et qu'elles vindrent à se mesler ; Artamene y fit des choses, qui surpassent tout ce que l'on s'en peut imaginer : ces trois javelines porterent la mort à trois des plus braves : et lors qu'il vint à tirer l'espée, malheur à quiconque se trouva devant ses pas : et malheur encore plus grand, à quiconque eut la temerité de l'attendre. Il chercha le Roy de Pont autant qu'il pût, pour s'attacher à un combat particulier avec luy, mais il ne le pût trouver ; le hazard voulant que lors qu'il estoit d'un costé, le Roy de Pont estoit de l'autre. Et quoy que sa valeur éclaircist tous les rangs ; qu'il rompist tous les Escadrons qu'il rencontroit ; et que rien ne peust resister à son courage ; il n'en estoit pourtant pas satisfait : et il luy sembloit, qu'à moins que de tüer ou de faire prisonnier le Roy de Pont, c'estoit ne s'estre pas signalé. Ce qui l'excita encore davantage à bien faire, ce fut 
<pb id="page_217" n="V01-P221"/>que malgré le desordre et la confusion d'une Bataille, il reconnut Philidaspe : et remarqua que c'estoit sans doute, un des plus vaillants hommes du monde. Cette valeur extraordinaire luy donnant de l'estime et de l'estonnement, luy donna aussi de l'emulation : et il commença de faire un nouvel effort de combattre, afin de tascher de faire encore plus, qu'il ne voyoit faire à un autre. Philidaspe de son costé avoit remarqué la mesme chose en mon Maistre, et avoit eu les mesmes sentimens : si bien que se regardant tous deux avec une espece d'envie, qui n'avoit pourtant rien de lasche ny de bas ; ils taschoient de se surmonter l'un l'autre en valeur : et ils commencerent dés ce jour là d'estre Rivaux d'ambition, et d'aspirer à mesme Gloire. Artamene fut pourtant plus heureux que Philidaspe : et la Fortune luy presenta une occasion plus important qu'à luy de se signaler. Ce fut que le Roy de Pont, qui ne pouvoit terminer plus heuresement cette guerre, qu'en prenant le Roy de Capadoce prisonnier ; puis qu'alors pour sa rançon il pourroit obtenir sa fille : avoit laissé un gros de reserve, de dix mille hommes, les meilleurs de toutes ses Troupes ; qui avoient eu commandement de ne combattre point, que par un signal qu'on leur devoit faire, ils n'eussent apris precisément l'endroit où seroit Ciaxare : afin d'y donner tout d'un coup, et de tascher de le prendre. Cet ordre ayant esté donné, fut executé exactement : et le Roy de Pont et celuy de Phrigie voyant que 
<pb id="page_218" n="V01-P222"/>la Victoire balançoit ; et ayant demeslé l'endroit où Ciaxare estoit en personne ; ils firent faire le signal : et ces dix mille hommes tous frais, venant attaquer des gens qui estoient desja las de combattre ; mirent une estrange confusion dans nostre Armée, Artamene eut le bonheur de se trouver assez prés du Roy, lors qu'il fut envelopé, et attaqué si rudement : et certes il est à croire, que s'il ne s'y fust pas rencontré, ce Prince ne seroit pas aujourd'huy en estat de le tenir prisonneir : estant aisé de juger, qu'il auroit succombé en cette occasion. Artamene voyant donc ce nouvel orage, qui venoit fondre sur la teste du Roy, prit la hardiesse de s'aprocher de luy pour luy dire, Seigneur, quoy que je ne sois qu'un malheureux Estranger, si tous vos Subjets sont aujourd'huy pour vostre conservation, ce que je suis resolu de faire, vous vaincrez ; et vos Ennemis seront deffaits. Alors sans attendre la responsé du Roy, à moy vaillants hommes, (dit il à ceux qui l'environnoient, et que la peur commençoit d'ébranler) à moy ; si vous me suivez, nous sauverons vostre Prince, et n'acquerrons pas peu de gloire. A ces mots, la honte leur fit faire ferme : et l'asseurance qu'ils virent dans les yeux de mon Maistre, en remit enfin en leur coeur. Il se mit donc à leur teste ; et commença de charger les Ennemis, avec une ardeur inconcevable. Et comme ils avoient ordre d'espargner Ciaxare autant qu'ils pourroient ; et de tascher seulement de le prendre prisonnier ; cela fut cause que n'osant pas combattre 
<pb id="page_219" n="V01-P223"/>en tumulte, ny de toute leur force, de peur de s'y tromper ; Artamene en tua un si grand nombre, quoy qu'ils se deffendissent contre luy autant qu'ils pouvoient ; que je m'estonne qu'il ne se trouva las de vaincre. Mais pendant qu'il se laissoit emporter à cette noble ardeur, il entendit plusieurs voix, qui crierent en confusion et en trouble, le Roy est pris, et un moment apres, le Roy est mort. A ces mots si funestes pour luy, il se tourna, et vit un gros de Cavalerie, qui sembloit vouloir garder le Roy, qu'ils avoient pris, soit qu'il fust vivant ou mort. Il s'avança donc droit vers eux ; et animant de nouveau les Capadociens qui le suivoient ; et nous appellant par nos noms Feraulas et moy qu'il aperçeut ; allons, nous dit il, allons delivrer le Roy : et ne soyons pas moins vaillans à le secourir, que les Ennemis l'ont esté à le prendre. Nous fusmes donc attaquer ce gros de Cavalerie, au milieu duquel nous voyons encore quelque confusion et quelque combat. Artamene comme le plus vaillant, le plus adroit, le plus interessé, et le plus hereux ; fendit le premier la presse ; et rompit les rangs des Ennemis, donnant la mort à tout ce qui s'opposa à son passage. Estant arrivé au milieu de cét Escadron, il vit Ciaxare, accompagné de quinze ou vingt seulement, qui ayant encore les armes à la main, ne se vouloit pas rendre à ceux qui l'avoient envelopé, et qui le pressoient de le faire. Mais comme les Ennemis virent, que le secours qu'Artamene luy donnoit, l'alloit sauver ; un d'entr'eux qui creut qu'il seroit encore plus avantageux 
<pb id="page_220" n="V01-P224"/>au Roy de Pont, que Ciaxare mourust, que de le laisser échaper, quelque deffense qu'on luy en eust faite, leva le bras, et voulut luy décharger un grand coup d'espée sur la teste qu'il avoit nuë : parce que dans le combat, le courroyes de son Casque s'estoient défaites, et le luy avoient fait perdre. Si bien que ce coup l'eust infailliblement tué, si Artamene ne l'eust paré avec son espée : et sans perdre temps ne l'eust enfoncée jusqu'aux gardes, dans le corps de ce temeraire, qui tomba mort à ses pieds. Le Roy qui vit cette action, l'appella son Liberateur : Mais mon Maistre voyant qu'un pareil malheur pouvoit encore arriver ; sans cesser de combattre, et sans perdre moment de temps, s'osta son habillement de teste, et le mit sur celle du Roy : se servant de son Bouclier, pour se garantir des coups qu'on luy vouloit porter. Cette action qui fut veuë des Amis et des Ennemis, fit des Effetr differents : le Roy en fut surpris ; et voulut s'oster le Casque qu'Artamene luy avoit donné, pour le luy rendre. Mais les Ennemis voyant mieux qu'ils ne faisoient auparavant, l'admirable beauté d'Artamene, et cette fierté guerrerie, qui luy donnoit si bonne mine dans les Combats ; ils creurent que c'estoit quelque Divinité, qui venoit sauver leur Ennemy : et contre laquelle, il n'y avoit pas moyen de resister. Leurs efforts commençant donc de s'alentir peu à peu, ils lascherent le pied ; et tout d'un coup prenant l'espouvante et la suite, Artamene les poursuivant, et eux se renversant sur l'aisle 
<pb id="page_221" n="V01-P225"/>gauche de leur Armée, qu'ils mirent toute en desordre ; il les eust absolument deffaits, si la nuit ne fust survenuë : et n'eust obligé tous les deux Partis à se retirer sous leurs Enseignes. Philidaspe quoy qu'il ne fust pas present à tout ce qui s'estoit passé, n'avoit pas laissé de contribuer quelque chose, à l'heureux succés de cette grande action : car de l'adveu mesme des Capadociens, ce fut luy qui empescha nostre Aisle droite de plier : et qui combatit la gauche des Ennemis, pendant que nous estions occupez à delivrer le Roy : si bien que si cela n'eust pas esté, nous eussions eu toute l'Armée des Rois Alliez sur les bras, et n'eussions peut-estre pas pû faire ce que nous fismes. Ainsi l'on peut dire, qu'Artamene et Philidaspe : sauverent la Capadoce en cette journée. Mais comme l'action de mon Maistre avoit eu le Roy pour tesmoin ; et qu'effectivement il luy avoit sauvé la Couronne et la vie ; elle fit aussi un effet different dans son esprit. Cependant la nuit ayant fait retirer chacun dans son Camp, sans que la Victoire se fust absolument declarée, pour l'un ny pour l'autre Party, Artamene fut à sa Tente, se faire penser de deux blessures assez legeres, qu'il avoit reçeuës au bras gauche, et qui ne l'obligerent pas mesme à garder le lit. Le Roy se trouva aussi estre un peu blessé à la main : Mais nous sçeusmes par un de nos gens qui avoit esté pris prisonnier, et qui se sauva d'entre les Ennemis, que le Roy de Pont l'avoit esté encore plus considerablement d'un coup de Traict : ce qui fut cause que 
<pb id="page_222" n="V01-P226"/>de part et d'autre, l'on ne songea pas si tost à combattre. A peine le Roy fut il entré dans sa Tente, qu'il ordonna que l'on cherchast par tout son Liberateur, et qu'on le luy amenast : toutefois comme personne ne sçavoit le nom d'Artamene, ce ne fut que le lendemain au matin, que l'on pût satisfaire l'extréme desir qu'avoit Ciaxare, de remercier celuy auquel il devoit la vie. Mon Maistre ayant enfin esté trouvé, et ayant reçeu l'ordre du Roy, se rendit aupres de luy : Mais avec autant de modestie, et autant de respect, que s'il ne luy eust rendu aucun service. Dés qu'il commença de paroistre, tout le monde se pressa, et pour le voir, et pour le laisser passer : Philidaspe mesme en y allant, luy fit un compliment fort civil, sur le bonheur qu'il avoit eu le jour auparavant ; et tout le monde enfin, ravi de sa valeur et de sa bonne mine, eut de l'estime pour luy, et de la curiosité pour sa naissance. Le Roy ne le vit pas plustost, qu'il fit trois pas pour l'embrasser : apres ces premieres carresses, et ces premieres civilitez, il le loüa si hautement, que la modestie d'Artamene ne le pût souffrir. Seigneur, luy dit il, j'ay fait si peut de chose pour vostre Majesté, que si je n'esperois me rendre à l'advenir plus digne de l'honneur qu'elle me fait aujourd'huy que je ne le suis, j'en aurois beaucoup de confusion : Mais peut-estre que si elle me permet de continuer de combattre sous ses Enseignes ; les zele que j'ay pour son service, et l'exemple de tant de braves gens qui sont dans son Armée ; me donnant un nouveau desir de gloire, me 
<pb id="page_223" n="V01-P227"/>donnera aussi la force d'en aquerir : et la hardiesse que je n'ay pas, d'oser peut-estre recevoir sans rougir, les loüanges d'un Prince tel que Ciaxare. Vostre modestie, luy respondit le Roy, m'estonne encore plus que vostre valeur : estant bien plus extraordinaire de trouver cette sage vertu, en un homme de vostre âge, que non pas d'y rencontrer l'autre : qui estant plus tumultueuse, n'est pas incompatible avec la jeunesse. Seigneur, luy repliqua Artamene, vôtre Majesté me pardonnera, si je luy dis qu'elle change le nom des choses : puis qu'elle appelle modestie en moy, ce qui n'est qu'un simple effet de ma raison et de mon equité. Car enfin apres avoir veû tous ceux qui m'escoutent, faire de si grandes actions ; et entre les autres, dit il en montrant Philidaspe, ce brave Estranger, en faire de si heroïques ; il faudroit estre bien hardy et bien injuste, pour oser prendre de la vanité de ce que j'ay fait : et pour ne recevoir pas plustost les loüanges de vostre Majesté, comme un moyen fort propre à m'exciter à bien faire, que comme une legitime recompense, du petit service que je luy ay rendu en cette journée. Je voy bien, luy respondit Ciaxare, que vous estes difficile à vaincre en toutes choses : c'est pourquoy j'ay quelque crainte de vous demander, quelle Terre vous a veû naistre, de peur que vous ne le veüilliez pas dire. Seigneur (luy repartit Artamene, suivant ce que nous avons resolu en partant de Sinope, et que j'avois oublié à vous apprendre) je suis d'un Païs où il semble que l'on soit obligé d'estre 
<pb id="page_224" n="V01-P228"/>sage et vaillant dés le Berçeau : et c'est ce qui fait sans doute que j'ay quelque peine à me resoudre de vous le nommer, auparavant que je me sois rendu digne d'estre advoüé par ma Patrie : et que je me sois mis en estat par mes actions, de ne luy faire point de honte. Ne laissez pas de satisfaire ma curiosité (luy repliqua Ciaxare en sous-riant) car quand vous seriez Grec ou Persan, qui sont à mon advis les deux Nations de toute la Terre, ausquelles peut mieux convenir, l'idée que vous nous avez donné de vostre Païs ; et quand vous seriez Fils du plus Grand, et du plus sage Roy du Monde ; il luy seroit advantageux, de vous advoüer pour tel. Artamene ayant seulement respondu à ce discours, par une profonde reverence ; puis que vous me l'ordonnez, luy dit il, je vous advoüeray, Seigneur, que ma naissance est assez illustre : et que je suis de plus, d'une des plus considerables Parties de toute la Terre. De vous dire maintenant, Seigneur, ny le nom de mes Parens ; ny precisément le lieu qui m'a vû naistre ; c'est ce que je ne puis, ny ne dois pas faire : m'estant resolu en partant de mon Païs, de voyager inconnu, pour des raisons qui sans doute ne donneroient pas grande satisfaction à vostre Majesté quand elle les sçauroit ; c'est pourquoy je la suplie tres humblement, de ne me commander pas, de luy en dire davantage : et de se contenter de sçavoir, lors qu'elle aura quelque chose à m'ordonner, que je m'appelle Artamene. Il est juste (luy respondit Ciaxare en l'embrassant) de n'exiger de vous, que ce que vous nous voulez 
<pb id="page_225" n="V01-P229"/>accorder : et je vous dois bien assez, pour ne vous contraindre pas en une chose, où vous seul avez interest : et où je n'en ay sans doute point d'autre, que celuy de vous obliger si je le pouvois. Voila Seigneur, tout le déguisement dont se servit Artamene : qui fut de ne nommer rien ; et de donner une idée de son Païs, qui convient aux Grecs et aux Persans, pour laisser la chose en doute : cette Ame Grande et Noble ayant une Vertu scrupuleuse et delicate, qui ne peut se resoudre à dire un mensonge, quelque innocent qu'il puisse estre. Apres cela, Ciaxare pria mon Maistre, avec toute la civilité imaginable ; de vouloir prendre la place d'un Chef, qui estoit mort à la Bataille, et qui commandoit mille Chevaux. D'abord Artamene s'en excusa : mais enfin craignant de déplaire à Ciaxare, il accepta cét employ. Il remercia donc le Roy de fort bonne grace : et l'assura qu'il n'acceptoit cette Charge, qu'afin de le pouvoir servir plus utilement. Et comme il y en avoit encore une autre vacante, par la mort de celuy qui la possedoit ; Ciaxare la donna à Philidaspe, qu'il connoissoit un peu de plus long temps que mon Maistre : parce qu'Aribée qui estoit alors, en faveur (comme je l'ay ce me semble desja dit) le luy avoit presenté, auparavant que de partir de Sinope. Le Roy n'eut pas plustost fait cette derniere liberalité, qu'Artamene fut s'en resjoüir avec Philidaspe ; qui reçeut son compliment, avec beaucoup de civilité ; qui dans le fonds de son ame, avoit encore pourtant quelque espece de jalousie, de toutes les carresses 
<pb id="page_226" n="V01-P230"/>que Ciaxare avoit faites à Artamene. Cependant mon Maistre estant regardé comme le Liberateur du Roy ; c'eust esté se rendre criminel, que de ne le carresser pas : si bien que tant par cette raison, que parce qu'en effet il à ce don particulier, d'attirer les coeurs de tous ceux qui le voyent ; il fut visité, loüé, et carressé de toute l'Armée. Mais entre les autres, ceux qu'il devoit commander, en eurent une joye inconcevable : et vindrent luy rendre leurs premiers devoirs, avec des marques d'une satisfaction, que je ne sçaurois exprimer. Philidaspe et luy se visiterent aussi : et nous sçeusmes qu'il se disoit estre de la Bactriane, et de fort bonne condition. Comme la Bataille avoit esté tres sanglante, de tous les deux costez, les choses ne furent pas si tost en estat de pouvoir songer à combattre de nouveau ; c'est pourquoy le Roy voulant advertir la Princesse sa Fille de tout ce qui s'estoit passé ; et voulant favoriser mon Maistre, en l'en faisant connoistre et carresser ; luy commanda d'aller jusques à Ancire, porter une Lettre à Mandane : afin de la pouvoir assurer mieux que tout autre, et de sa vie, et du gain de la Bataille. Aussi bien, luy dit le Roy en sous-riant, un homme qui porte encore le bras en écharpe, peut avec bienseance quitter l'Arméee pour quatre jours, sans craindre d'estre pris pour Deserteur ; et ne refuser pas cette Commission, à la priere de ses Amis. Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle fut la joye, et l'émotion d'Artamene : et si quelque passion qu'il eust pour la guerre, l'amour ne l'emporta 
<pb id="page_227" n="V01-P231"/>pas sur son esprit. Il changea pourtant de couleur, à cette proposition : et n'osant l'accepter sans resistance ; Seigneur, luy dit il, les blessures qui me sont porter une écharpe sont si petites, qu'elles ne m'empescheroient pas de combattre vos Ennemis, si l'occasion s'en offroit : c'est pourquoy je ne sçay si dans la crainte que j'ay, qu'il ne s'en presente quelqu'une ; je dois accepter l'honneur que vostre Majesté me veut faire. Non, non, (luy dit Ciaxare, en luy donnant sa lettre pour la Princesse) ne craignez pas que nous combations sans vous : Vous m'avez trop persuadé, que vous nous estes necessaire à remporter la victoire sur nos Ennemis, pour ne vous attendre pas. Il est juste, poursuivit-il, qu'une Princesse qui doit porter la Couronne de Capadoce, aussi tost qu'elle aura l'âge ordonné par nos Loix ; sçache le service que vous lu
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<div2 id="page_CYRUS010207" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont, trêve (rencontre de Cyrus et de Mandane)">
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y avez rendu : et qu'elle l'aprenne mesme de vostre bouche : afin que vous puissiez apprendre de la sienne, la reconnoissance que vous en devez esperer. Comme Artamene se preparoit n respondre, Philidaspe qui pour des raisons que vous sçaurez apres, n'estoit nullement bien aise que mon Maistre acceptast cette Commission, prit la parole ; et l'adressant au Roy, d'une maniere fort respectueuse et assez adroite ; Seigneur, dit il en sous-riant, si vostre Majesté a dessein que la Princesse soit bien informée des belles actions que ce genereux Estranger a faites ; il me semble qu'estant aussi modeste qu'il est, ce n'est pas une bonne voye à suivre : et qu'il est à craindre que ce ne soit luy 
<pb id="page_228" n="V01-P232"/>donner un moyen, de dérober beaucoup à sa propre Gloire. C'est pourquoy si vostre Majesté me le permet, j'iray faire son Panegyrique à la Princesse : Moy, dis-je, qui ay esté le tesmoin de sa valeur, et un des plus grands Admirateurs de son courage. Artamene entendant ainsi parler Philidaspe, eut peur qu'on ne luy accordast ce qu'il demandoit : c'est pourquoy sans donner loisir au Roy de respondre, Seigneur, luy dit il, comme les actions de ce genereux Estranger, sont bien plus illustres que les miennes ; il est bien plus juste qu'elles ne soient pas ignorées de la Princesse ; et c'est pour cela, que ne m'opposant plus au dessein de vostre Majesté, j'accepte la Commission qu'elle m'a fait l'honneur de me donner : estant plus equitable qu'au lieu qu'il face mon Panegyryque, je m'en aille faire son Eloge. Seigneur (repliqua Philidaspe en changeant de couleur) il y va de la gloire d'Artamene de le refuser : il y va de celle de Philidaspe, respondit mon Maistre, de ne l'escouter pas. Le Roy prenant plaisir à cette agreable contestation, dont nous avons depuis sçeu la cause, et que nous ignorions alors ; voulut pourtant la terminer : et pour les mettre d'accord, je veux, dit il à Artamene, profiter des advis de Philidaspe : et me precautionner contre vostre modestie. Je veux donc qu'Arbace le Lieutenant de mes Gardes vous accompagne : afin qu'il die, ce que vous ne direz pas. Le Roy s'estant fait donner d'autres Tablettes, changea sa Lettre, et la donna à Artamene, qui la reçeut avec autant de 
<pb id="page_229" n="V01-P233"/>joye, que Philidaspe en eut de dépit. Mon Maistre donc ravy de cette heureuse rencontre, prit la Lettre du Roy, que ce Prince luy bailla ouverte : et si je ne me trompe, elle estoit à peu prés conçeuë en ces termes.
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<q>CIAXARE ROY DE CAPADOCE ET DE GALATIE, A LA PRINCESSE MANDANE SA FILLE</q>
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<q>Celuy qui vous rendra ma Lettre m'ayant sauvé la vie, j'ay creû ne pouvoir vous apprendre plus agreablement le peril dont je suis échapé, que par la mesme Personne qui me l'a fait éviter. Et j'ay pensé ne pouvoir employer un moyen plus puissant, pour l'arrester aupres de nous, que les prieres que je sçay que vous luy en ferez. Toutefois, comme je connois sa modestie, j'envoye Arbace avec luy, pour vous dire, ce que peut-estre il ne vous dira pas : m'imaginant assez aisément, qu'il vous entretiendra plus, de la valeur d'autruy que de la sienne. Mais enfin il m'a sauvé la vie : et il auroit vaincu tous mes Ennemis, si la nuit ne les eust dérobez à sa poursuite. Priez les Dieux, que tous mes Capitaines luy ressemblent : et ne pouvant en faire mon Sujet, taschez du moins d'en faire mon Amy.</q>
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<q>CIAXARE.</q>
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<pb id="page_230" n="V01-P234"/>Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle fut la joye d'Artamene : Feraulas l'accompagna à ce petit voyage aussi bien qu'Arbace, et fut le tesmoin de tout ce qui s'y passa, comme du transport de mon Maistre. Helas (disoit-il en luy mesme, en lisant la fin de la Lettre du Roy) que cette priere est inutile ! et qu'il seroit difficile à un Amant de Mandane, de n'estre pas Amy de Ciaxare ! Ouy, ouy, poursuivoit-il, je suis Amy du Roy de Capadoce ; et mesme du Roy des Medes ; et Amy jusques à tel point, que j'en suis ennemy de Cyrus. Qu'il demeure donc dans le Tombeau, ce malheureux Cyrus, qui est l'objet de la crainte, et de la haine de ces Princes : et pourveu qu'Artamene puisse conserver sa bonne fortune ; puisse t'il demeurer dans l'obscurité du Sepulchre, et n'en ressortir jamais. O Artamene ! heureux Artamene, adjoustoit-il, tu vas revoir ta Princesse ; tu luy vas parler ; tu vas en estre loüé ; tu vas en estre connu ; et peut-estre, disoit-il, peut-estre que ta bonne fortune fera, que tu n'en seras pas haï. Mais helas, poursuivoit-il, ce ne seroit pas encore assez ! et pour estre entierement heureux, il faudroit pouvoir esperer d'en estre aimé. Tant y a Seigneur, que tout ce que l'amour peut inspirer de tendre et de delicat, dans un esprit passionné, se trouva dans celuy d'Artamene en cette rencontre. Tantost il s'abandonnoit absolument à la joye : et tantost cette joye estoit moderée par la crainte : car qui sçait, disoit-il, si malgré ce que le Roy dit à la Princesse, je n'attireray point son aversion ? 
<pb id="page_231" n="V01-P235"/>il est des sentimens secrets qui nous portent à aimer ou à haïr, dont l'on ne peut dire de raison, et ausquels l'on ne sçauroit resister : ainsi quand il seroit vray que je ne serois pas le plus haïssable des hommes ; et que j'aurois rendu un service assez important au Roy ; s'il arrive que j'aye le malheur de trouver quelque anthipathie dans son ame ; toutes mes actions, tous mes soings, tous mes services, toutes les vertus du monde si je les possedois ; et toutes les Couronnes de la Terre, si je les avois conquises ; ne m'obtiendroient pas son affection. Je pourrois mesme posseder son estime, que je ne serois pas content : et l'amour, cette passion capricieuse, qui ne se satisfait que par elle mesme, me rendroit tousjours le plus malheureux des hommes, si je ne pouvois trouver en ma Princesse, qu'une simple estime sans cette affection. Les violents transports de son esprit, ne l'empeschoient pourtant pas d'avoir soing de cent petites choses, dont il n'avoit guere accoustumé de se soucier. Aussi tost qu'il fut arrivé à Ancire. Il voulut luy mesme choisir un habillement parmy les siens : et demanda cent fois à Feraulas lequel il devoit prendre, et lequel luy estoit le plus advantageux. Mais enfin s'estant fait habiller, et ayant pris une Escharpe d'une tissu d'or tres beau et tres magnifique, pour soustenir, le bras où il estoit blessé ; il se laissa conduire par Arbace, au lieu où estoit la Princesse. Artamene, Seigneur, nous a advoüé depuis, que le jour du Combat du fameux Corsaire ; ny celuy de la Bataille ; il n'avoit point 
<pb id="page_232" n="V01-P236"/>eu tant d'émotion, qu'il en sentit en celuy-là : et ce grand coeur qui ne s'ébranloit jamais, dans les perils les plus effroyables ; se trouva saisi de tant de crainte, que si la joye ne l'eust un peu moderée, il n'eust sans doute jamais pû se resoudre, des exposer à pouvoir estre haï. Mais enfin il fut chez la Princesse, qu'Arbace avoit esté voir auparavant, pendant que mon Maistre s'habilloit : afin de le prevenir sans luy en rien dire, en instruisant Mandane, de la maniere dont elle le devoit recevoir. Il la trouva dans un Apartement magnifiquement meublé : et accompagnée d'un grand nombre de Dames, tant de celles de la Cour, qui l'avoient suivie en ce voyage, que de celles de la Ville d'Ancire, et de toute la Province, qui ne la quittoient que le moins qu'il leur estoit possible. Elle estoit ce jour là habillée avec assez de negligence : Mais elle estoit toutefois si belle, et si propre ; que de tant de Personnes belles, et richement parées qui l'environnoient ; Artamene m'a dit depuis, qu'il n'en discerna aucune : tant ce puissant Objet attacha fortement, et ses yeux et son esprit. La Princesse ne vit pas plustost mon Maistre qu'elle se leva, et se prepara à le recevoir, avec beaucoup de joye et beaucoup de bonté : ayant desja sçeu par Arbace, le service qu'il avoit rendu au Roy son Pere. Artamene luy fit alors deux profonds reverences ; et s'approchant apres d'elle, avec tout le respect qui estoit deû à une Personne de sa condition ; il luy baisa la robe, et luy presenta la Lettre du Roy, qu'elle leût à l'instant mesme : 
<pb id="page_233" n="V01-P237"/>et comme elle eut achevé de la voir, il voulut commencer la conversation par un compliment, apres luy avoir dit ce qui l'amenoit : mais la Princesse le prevenant d'une façon fort obligeante ; quelle Divinité, luy dit elle, genereux Estranger, vous a conduit parmy nous, pour sauver toute la Capadoce en sauvant le Roy ; et pour luy rendre un service, que tous ses Subjets ne luy auroient pas rendu ? Madame, luy respondit Artamene, vous avez raison de croire, que quelque Divinité m'a conduit icy : et il faut mesme que ce soit une de ces Divinitez bien-faisantes, que ne font que du bien aux hommes, puis qu'elle m'y a fait recevoir l'honneur d'estre connu de vous : et le bonheur d'estre choisi de la Fortune, pour rendre un petit service au Roy, qu'il pouvoit sans doute recevoir mieux de tout autre. La modestie (luy dit la Princesse en sous-riant, et se tournant vers les Dames qui estoient les plus proches d'elle) est une Vertu qui apartient si essentiellement à nostre Sexe, que je ne sçay si je dois souffrir que ce genereux Estranger l'usurpe sur nous avec tant d'injustice, et que ne se contenant pas de posseder la valeur eminemment, où nous ne devons rien pretendre ; il veüille encore estre aussi modeste, quand on luy parle de la beauté des actions qu'il a faites ; que les femmes raisonnables le sont, quand on les loüe de leur beauté. Pour moy (adjousta t'elle, en regardant Artamene) je vous avouë que je trouve un peu d'injustice en vostre procedé : et je ne pense pas que je la doive souffrir : 
<pb id="page_234" n="V01-P238"/>ny m'empescher de vous loüer infiniment, quoy que vous ne le puissiez endurer. Les Personnes comme vous (luy repartit Artamene, avec un profond respect) doivent recevoir des loüanges de toute la Terre, et n'en donner pas legerement : c'est une chose, Madame, dont il n'est pas agreable de se repentir : c'est pourquoy-je vous suplie de ne vous exposer pas à ce peril. Attendez, Madame, que j'aye l'honneur d'estre un peu mieux connu de vous : j'ay desja sçeu par Arbace, luy respondit elle en sous-riant, que l'on vous croit estre d'une Nation, quoy que vous na l'avoüyez pas, qui parmy les grandes qualitez que l'on attribuë à ceux qui en sont, est un peu soubçonnée d'artifice : Mais ce que vous avez fait, merite bien que je vous excepte de la regle generale : que je ne vous soubçonne pas de cét excés de raison, qui fait de generer la prudence en finesse : et qu'au contraire, je sois persuadée que vous estes effectivement, tel que vous paroissez estre. Je vous suis bien obligé, Madame, respondit Artamene, de vous voir faire une si glorieuse exception en ma faveur : je puis aussi vous assurer qu'en cette rencontre, vous ne vous abusez pas : et que l'artifice dont la foy Greque est suspecte, n'est pas un deffaut que l'on me puisse reprocher. Mais, Madame, soit que je fois Grec, comme vous semblez le croire, soit que je fois d'une autre Nation que l'on croye plus ingenuë, n'avoir point une mauvaise qualité, n'est pas avoir une grande vertu : et j'ay toujours raison de dire, que si vous avez bonne opinion de 
<pb id="page_235" n="V01-P239"/>moy, j'ay sujet de craindre que le temps ne vous fasse changer d'avis. Le temps, repliqua-t'elle, ne sçauroit tousjours faire, que ce que vous avez fait, ne soit digne de loüange : ainsi en attendant que le temps que vous dittes m'ait desabusée, de la bonne opinion que je veux et dois avoir, de celuy qui a sauvé la vie au Roy mon Pere ; laissez moy dans une erreur, qui ne vous est pas desavantageuse. Je souhaite, Madame, luy respondit Artamene, que vous ne la perdiez jamais : et que la plus illustre Princesse qui soit au monde, me fasse toujours l'honneur de croire, que je ne suis pas absolument indigne de son estime. Apres cela, la Princesse s'informa particulierement de tout ce qui s'estoit passé à la Bataille : et Artamene le luy raconta avec beaucoup d'exactitude, excepte ce qui le regardoit, qu'il passoit tousjours legerement, et en peu de mots ; ce qui donnoit de l'admiration à Mandane, qui en avoit esté bien mieux informée par Arbace. Artamene n'oublia pas de luy parler dignement de la valeur de Philidaspe, que la Princesse se ressouvint d'avoir veû à Sinope quelques jours auparavant que d'en partir : et enfin il sortit si heureusement de cette premiere conversation, qu'il en fut hautement loüé de toutes les Dames qui l'entendirent. Ce n'est pas qu'il eust la liberté entiere de son esprit : car outre qu'il estoit fortement attaché par les yeux à la veuë de la Princesse ; son coeur estoit si agité, qu'il n'avoit pas la moitié des charmes qu'il avoit accoustmé d'avoir. Mais la bonne mine d'Artamene, sa civilité, 
<pb id="page_236" n="V01-P240"/>sa modestie, et sa bonne grace ; jointe à ce qu'il disoit, qui estoit tousjours ; respectueusement dit, et judicieusement pensé ; firent que le desordre de son ame ne fut point aperçeu : et qu'il se tira de cét entretien, avec une approbation generale. Arbace le fit loger en un Pavillon du Chasteau qui gardoit sur le jardin : et eut de luy tout le soin qu'il devoit avoir d'un homme qui avoit sauvé la vie au Roy son Maistre : et qu'on luy avoit recommandé, d'une façon toute particuliere. Mais Artamene ne fut pas plustost au superbe Apartement qu'on luy avoit destiné, qu'il luy prit envie de s'aller promener ; et qu'il descendit dans le jardin qu'il avoit veû par les fenestres de sa chambre ; tant son inquietude amoureuse luy donnoit peu de repos. Ce n'est pas que son ame ne s'abandonnast alors à la joye : et que la veuë, et les civilitez de cette Princesse ne l'intretinssent agreablement : mais c'est qu'en effet l'Amour est de telle nature, qu'il ne peut jamais causer de plaisirs tranquiles : et soit qu'il donne de la joye ou de la douleur, il ne donne presque jamais rien qu'en tumulte, et avec agitation et desordre. Artamene donc tout heureux qu'il estoit, ne laissoit pas d'estre inquieté : il estoit pourtant bien aise d'avoir entretenu la Princesse, et d'avoir encore trouvé en sa veuë et en sa conversation de nouveaux charmes pour le captiver. Du moins, disoit il, Raison tu ne t'oposeras plus à mon amour : et bien loin de t'employer à la destruire, tu m'ayderas à chercher les voyes de la satisfaire. Il y avoit aussi des 
<pb id="page_237" n="V01-P241"/>momens, où luy sembloit qu'il n'avoit pas dit tout ce qu'il eust pû dire : et tout ce qu'il eust dit en une conversation où il n'eust pas esté si preoccupé : Mais apres tout, l'image de Mandane, fut ce qui remplit toute son ame. Il luy sembloit la revoir à chaque pas qu'il faisoit : et apres se l'estre figurée avec tous ses charmes ; et s'estre dit plus de cent fois à luy mesme, que s'estoit la plus belle chose du monde et la plus aimable ; apres avoir admiré cette façon d'agir qu'elle avoit, où sans perdre rien de sa modestie naturelle, elle avoit pourtant quelque chose de galant et d'aisé dans l'esprit, qui rendoit son entretien incomparable ; apres, dis-je, avoir bien passé et repassé toutes ces choses en son imagination ; ô Dieux ! disoit il, si estant si aimable, il arrivoit que je ne pusse en estre aimé, que deviendroit le malheureux Artamene ? Mais (reprennoit il tout d'un coup)puis qu'elle paroist sensible à la gloire et aux bien-faits, continuons d'agir, comme nous avons commencé : et faisons de si grandes choses ; que quand mesme son inclination nous resisteroit, l'estime nous introduisist malgré elle dans son coeur. Car enfin, quoy que l'on puisse dire, et quoy que j'aye dit moy mesme, l'on peut estimer un peu, ce que l'on n'aimera point du tout ; mais je ne pense pas ne l'on puisse estimer beaucoup, ce que l'on n'aimera pas un peu. Esperons donc, esperons : et rendons nous dignes d'estre pleints, si nous ne le sommes pas d'estre pleints, si nous ne le sommes pas en d'estre pleints, si nous ne le sommes pas d'estre aimez. Comme il raisonnoit de cette sorte, sur l'estat de sa fortune, Feraulas l'advertit 
<pb id="page_238" n="V01-P242"/>qu'il voyoit paroistre la Princesse au bout d'une Allée ; qui suivant sa coustume, venoit se promener dans le jardin, sur le point que le Soleils s'abaissoit. Artamene voyant qu'elle venoit vers luy, eust sans doute passé par respect dans une autre Allée qui touchoit celle où elle se promenoit, si elle ne luy eust fait signe de s'approcher. Mais Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray qu'en cette seconde conversation, et en cette promenade ; Artamene descouvrit tant de nouvelles beautez, et tant de saggesse en l'esprit de Mandane ; que si jusques là il avoit eu de l'amour, depuis il eut de l'adoration. La Princesse aussi connoissant mieux par cét entretien, moins general et un peu plus long, le merveilleux esprit de mon Maistre, conçeut une grande estime de luy : et le traita encore plus civilement, que la premiere fois qu'il l'avoit veuë. Pour s'aquitter du commandement du Roy, elle entreprit de luy persuader, de s'attacher à son service : Mais helas, que cette priere estoit inutile ! qu'il eut peu de peine à luy en accorder l'effet ! et qu'il eut de joye, de se voir prier de faire une chose, où il estoit resolu, et qui estoit si favorable à sa passion ! Comme il eut remené la Princesse à son Apartement, suivie de sa Dame d'honneur, de sa Gouvernante, et de toutes ses filles ; elle donna ordre qu'on le servist au sien, avec toute la magnificence possible : comme en effet, la chose fut ponctuellement executée selon ses intentions. Cependant Artamene qui ne parla presque point tant qu'il fut à table, lors que ceux qui le servoient se 
<pb id="page_239" n="V01-P243"/>furent retirez à son Antichambre, estant demeuré seul avec Feraulas, se mit à luy demander son advis de la Princesse : comme si de son approbation eust dépendu toute sa felicité. Et malgré luy, et contre son dessein, et presque sans qu'il s'en prist garde, il employa la moitié de la nuit, à s'entretenir avec Feraulas : qui sans doute ne pouvoit pas combattre sa passion, du costé de la Princesse ; estant certain que c'estoit la plus aimable Personne qui sera jamais. Mais enfin il falut se coucher : toutefois ce ne fut pas pour dormir : car venant à penser que la bien-seance vouloit qu'il demandast son congé dés le lendemain, et qu'il s'en retournast au Camp ; l'inquietude qu'il en eut, ne luy permit pas assez de repos, pour s'abandonner au sommeil. Il se leva donc le matin, sans avoir pû fermer les yeux : et aussi tost que la Princesse fut en estat d'estre veuë, il fut la supplier de luy permettre de s'en retourner aupres du Roy, où son devoir et l'estat où il avoit laissé les choses l'appelloient. Mais elle luy dit, qu'elle vouloit qu'il fust tesmoin d'un Sacrifice qu'elle alloit offrir aux Dieux, pour les remercier d'avoir preservé le Roy par son moyen ; afin qu'il le peust assurer, de la part qu'elle prenoit en sa conservation : et du soing qu'elle avoit de la demander au Ciel. Enfin, luy dit-elle, je vous en prie, n'osant pas dire que je vous le commande. Vous le pourriez pourtant, Madame, par plus d'une raison, luy respondit Artamene ; et une Princesse comme vous, en à plus de cent, qui la doivent faire obeïr de toute la Terre. Artamene demeura donc encore ce jour 
<pb id="page_240" n="V01-P244"/>là tout entier à Ancire : il fut au Temple avec la Princesse, qu'il eut l'honneur d'y accompagner, où tout le Peuple le combla de benedictions : Car en un moment par le moyen d'Arbace, et des Domestiques de la Princesse, il fut connu pour estre le Liberateur du Roy. Le lendemain au matin estant venu plustost qu'il n'eust souhaitté, il falut partir, et prendre congé de la Princesse : ce qu'il fit sans doute avec autant de douleur que d'amour, quoy qu'il n'osast tesmoigner ny l'une ny l'autre que par son silence, et par un profond respect. Elle luy donna une Lettre pour le Roy, qui se trouva estre telle que je m'en vay vous la dire. Car Ciaxare la montra à tant de monde, afin d'obliger mon Maistre, qu'il y eut peu de gens de quelque consideration dans l'Armée, qui par leurs propres yeux, ou par le raport d'autruy, ne sçeussent ce qu'elle contenoit.
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<q>LA PRINCESSE MANDANE AU ROY DE CAPADOCE ET DE GALATIE SON PERE.</q>
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SEIGNEUR,
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<q>Ce n'estoit pas sans raison, que vostre Majesté avoit de la défiance, de la modestie d'Artamene : puis que ce 
<pb id="page_241" n="V01-P245"/>n'a esté que par le Lieutenant de vos Gardes, que j'ay apris ce qu'il a fait pour vostre conservation : ou pour mieux dire, pour celle de toute la Capadoce, de toute la Galatie, de toute la Medie, et pour celle de Mandane, que vostre perte auroit fait mourir de douleur. Il m'a bien dit le grand danger où vostre Majesté s'est exposée : Mais il ne m'auroit jamais apris, que sa valeur vous en avoit garanty : et je l'aurais tousjours ignoré, si je ne l'eusse sçeu par une autre voye. Je l'ay touvé si persuadé de vostre vertu, et si attaché à vostre service ; que mes soings ont esté absolument inutiles, pour vous l'aquerir davantage. Mais, Seigneur, faites s'il vous plaist que mes prieres ne le soient pas aupres de vous, lors que je vous supplieray, comme je fais, de n'exposer plus une vie si precieuse à de si grands hazards. Vostre Majesté sçait, comme je luy ay desja dit, que le salut de ses Estats y est attaché : et que peut-estre Artamene ne seroit pas toujours assez heureux, pour la pouvoir secourir. Laissez donc seulement, Seigneur, à ce genereux Estranger, le soing de vaincre vos Ennemü : et ne l'occupez plus à deffendre la vie d'un Prince, à laquelle est inseparablement attachée celle de </q>
<q>MANDANE.</q>
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Artamene ayant rendu cette Lettre au Roy, en fut admirablement bien reçeu : mais Philidaspe, qui l'entendit lire, ne fut pas celuy de toute l'assemblée, qui tesmoigna y prendre le plus de plaisir : et l'on vit un chagrin sur son visage, qui marquoit visiblement, le trouble et l'émotion de son coeur. A quelques jours de là, les blessures de mon Maistre estant entierement gueries, et voulant 
<pb id="page_242" n="V01-P246"/>commencer de mettre en exercice le Corps qu'on luy avoit donné à commander ; comme les deux Armées estoient retranchées l'une devant l'autre, il fit plusieurs Parties, où il eut tousjours de l'avantage : et il enleva mesme un Quartier au Roy de Phrigie. Philidaspe sur aussi assez heureux, en de pareilles rencontres : Cependant, quoy que cette guerre fust effectivement faite par le Roy de Pont, à cause qu'on luy avoit refusé la Princesse de Capadoce ; neantmoins comme cette cause n'eust pas esté assez plausible aux yeux des Peuples, veû qu'il n'est rien qui doive estre si libre que les Mariages ; ny rien de plus juste, que l'authorité des Peres sur leurs Enfans ; ny rien de plus fort, que les Loix fondamentales de L'estat, qui deffendoient cette Alliance ; le pretexte avoit esté de deux Villes qui bornoient de deux costez une grand Plaine, qui joint la Galatie à la Bithinie en cét endroit : tous ces deux Princes croyant que toutes les deux leur appartenoient, quoy qu'ils ne fussent chacun en possession que de celle qui estoit la plus proche de leurs Provinces. C'estoit donc apparemment pour ces deux Villes, que la guerre se faisoit : dont l'une se nomme Cerasie, qui estoit alors en la puissance du Roy de Pont : et l'autre Anise, qui estoit sous le pouvoir de Ciaxare. Mais comme le Roy de Pont avoit esté assez blessé ; et que ses Medecins et ses Chirurgiens l'avoient assuré qu'il ne seroit pas si tost guery ; il fuyoit le combat autant qu'il pouvoit : neantmoins l'on ne laissa pas de combattre à diverses fois pendant sa maladie : et 
<pb id="page_243" n="V01-P247"/>mesme, excepté lors qu'Artamene ou Philidaspe furent à la guerre, la Victoire sembla tousjours balancer entre les deux Partis. Cependant le Roy de Phrigie ayant esté adverty secrettement que le Roy de Lydie se vouloit encore declarer contre luy, et entrer dans ses Estats, le fit sçavoir au Roy de Pont, qui se trouva fort embarrassé : sçachant bien que si le Roy de Phrigie l'abandonnoit, il ne seroit pas assez puissant, pour resister à Ciaxare, qui luy jetteroit sur les bras, non seulement toute la Capadoce, et toute la Galatie : mais encore toutes les forces des Medes et des Persans.
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<div2 id="page_CYRUS010208" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont, combat des deux cents hommes">
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Apres que ces Princes eurent bien cherch à imaginer ce qu'ils avoient à faire, dans une conjoncture si fascheuse ; le Roy de Phrigie dit, que comme l'advis qu'il avoit reçeu, estoit apparemment ignoré de Ciaxare, puis que le Roy de Lydie n'avoit encore fait aucun acte d'hostilité contre luy ; et qu'il avoit eu cét adus, par une intelligence secrette, qu'il avoit dans le Conseil de ce Prince ? il faloit avant qu'il en apprist des nouvelles, luy envoyer offrir de terminer leurs differens, par un Combat de deux cens hommes contre deux cens ; afin d'espargner de tous les deux Partis le sang de leurs Sujets ; et de terminer plus promptement cette guerre. Car enfin, luy dit le Roy de Phrigie, si celle de Lydie ne m'occupe pas trop long temps, nous ne manquerons pas apres de pretextes pour rompre la paix que nous aurons faite, avec le Roy de Capadoce. Le Roy de Pont qui ne voyoit point d'apparence de pouvoir sortir avec honneur de cette guerre, si ce 
<pb id="page_244" n="V01-P248"/>Prince son Allié l'abandonnoit ; quelque desir qu'il eust de se vanger ; quelque brave qu'il fust ; et quelque passion qu'il eust pour la Princesse de Capadoce, fut contraint d'aprouver cét advis, et de le suivre. Il envoya donc proposer la chose à Ciaxare, qui tint Conseil de guerre pour cela : les opinions furent differentes : les uns vouloient que l'on acceptast cette proposition ; les autres qu'on la refusast. Aribée qui trouvoit quelque avantage pour luy, à faire durer la guerre, s'y opposoit ouvertement : Mais le Roy qui par l'extréme vieillesse d'Astiage Roy des Medes, prevoyoit que sa mort arriveroit bien tost ; auroit esté bien aise de ne se trouver pas engagé en cette guerre, en un temps où il luy faudroit peut-estre quitter dans peu de jours la Capadoce, pour s'en aller en Medie. De sorte qu'ayant bien examiné toutes choses, et connu qu'apres tout, les Ennemis estoient un peu plus forts en nombre que les Capadociens ; Ciaxare accepta le party qu'on luy presentoit ; et l'execution de la chose, fut remise à huit jours de là. Les conditions de se Traité furent,
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<q>Que ces deux Princes retireroient leurs Armées, au de là de chacune de ces Villes, qui estoient le sujet de la guerre. Que le Combat se ferait dans cette grande Plaine, où les Armées estoient presentement retranchées ; et aux extremitez de laquelle, sont les deux Villes, qui estoient en contestation.</q>
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<q>Que chaque Prince choisiroit à sa volonté, ceux qui devroient combattre pour ses interests ; sans considerer le 
<pb id="page_245" n="V01-P249"/>rang ny la qualité : et que la seule valeur suffiroit, pour estre reçeu en ce Combat.</q>
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<q>Que partant en mesme temps des deux Villes, les Combattans de part et d'autre se trouveroient au milieu de la Plaine où se feroit leur Combat.</q>
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<q>Que ceux qui combatroient seroient à pied, et n'auroient pour armes que deux javelots avec leur espées : et qu'ils ne porteroient ny arcs ny fléches.</q>
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<q>Que les deux Rois ennemis, attendroient l'evenement du Combat ; chacun à la teste de leur Armée ; prés de la Ville où elle camperoit : sans s'en informer par nulle autre voye, que par le retour des Vainqueurs ; et par l'advis que le Victorieux en envoyeroit donner à l'autre : n'estant pas permis aux Vaincus de revenir, ny mesme de demander la vie à leur ennemis, ny à pas un des deux Paris d'envoyer aucun pendant l'action aux nouvelles pour éviter superoberie.</q>
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<q>Que la fin du Combat estant sçeve les deux Rois suivis chacun de deux mille hommes de guerre se rendroient au Champ de bataille, tant pour s'y embrasser, que pour verifier le raport des Victorieux.</q>
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<q>Que l'on se donneroit des Ostages de part et d'autre, Que ces Ostages qui seroient dans les deux Camps, visiteroient les deux cens hommes qui seroient choisis pour combattre ; afin qu'ils n'eussent point d'autres armes, que celles qui estoient permises selon leurs conditions : et qu'ils en envoyeroient assurer chacun leur Prince.</q>
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<q>Qu'apres le Combat, le Party vaincu abandonneroit la Ville, et retiroit son Armée dans son Païs, le Vainqueur entrant en possesion de cette Ville, pour laquelle cette guerre avoit esté commencée.</q>
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<pb id="page_246" n="V01-P250"/>Que les corps des deux cens morts du Party vaincu, ne recevroient nulle ignominie : et que leurs funerailles seroient faites avec honneur, sur le propre Champ de bataille, avec celles des morts du Party victorieux. Et qu'apres cela, la paix seroit ferme et stable entre ces deux Princes ; le commerce restably entre leurs Subjets ; le Roy de Phrigie compris dans cette Paix, comme Allié du Roy de Pont.</q>
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Tous ces articles estant accordez et signez de part et d'autre, on les publia dans les deux Camps : et les deux Armées commencerent de marcher vers ces deux Villes, où elles se devoient rendre. La Princesse ayant sçeu la chose, voulut estre aupres du Roy son Pere : si bien qu'en ayant eu la permission, elle arriva dans Anise, le jour auparavant que l'on deust choisir ceux qui devoient combatre. Je vous laisse à juger Seigneur, avec qu'elle ardeur tous ceux qui avoient du courage, et qui estoient piquez d'un puissant desir de gloire, solicitoient en cette occasion : et je vous laisse à juger encore, si Artamene et Philidaspe entre les autres, estoient des plus empressez. Ce dernier esperoit en la faveur d'Aribée qui le protegeoit : et mon Maistre dans l'extréme envie qu'il avoit d'estre du nombre des Combatans, n'osoit s'assurer à rien. Car encore qu'il eust rendu un grand service au Roy, et que sa valeur eust desja esté assez connuë : neantmoins parce qu'il estoit Estranger, il craignoit plus qu'il n'esperoit ; et jugeoit bien que ce luy estoit un grand obstacle. Je voyoit cependant, que s'il n'estoit pas de ce Combat, toutes ses esperances s'en 
<pb id="page_247" n="V01-251"/>alloient bien reculées. Car, disoit il, que pourray-je faire, pour acquerir l'estime de la Princesse, dans une Cour tranquile, et où je ne pourray jamais trouver d'occasions de la servir ? Du moins si je pouvois aider à emporter cette victoire, j'aurois toujours quelque leger sujet d'esperer. Mais helas ! je ne suis pas assez heureux pour cela ; et je crains bien mesme, que Philidaspe ne me soit preferé, quoy qu'il soit Estranger aussi bien que moy. Car Seigneur, c'estoit une chose inconcevable de voir combien ces deux jeunes et braves Guerriers, se regardoient tousjours en tous leurs desseins, sinon avec envie, du moins avec une emulation extréme. Ainsi la Princesse ne fut pas plustost arrivée, qu'Artamene se determinant tout d'un coup, fut la trouver sans m'en rien dire : et comme il y avoit alors peu de monde aupres d'elle, Madame, luy dit il, je viens vous demander une grace, quoy que je n'en sois pas digne : Vous estes digne de tout (luy respondit la Princesse fort obligeamment) et soyez assuré que si ce que vous voulez n'est ny injuste ny impossible, vous l'obtiendrez infailliblement : et comme vous estes trop genereux et trop sage, pour vouloir des choses de cette nature ; vous ne devez point mettre en doute, l'effet de vostre demande. Artamene ayant fait une profonde reverence, reprit la parole de cette sorte. Je sçay bien, Madame, que ce que je souhaite est en vostre pouvoir, puis qu'il est en celuy du Roy : n'ignorant nullement, qu'il n'est rien qu'il vous puisse refuser. Mais je vous advoüe, que je n'oserois pas m'assurer, 
<pb id="page_248" n="V01-P252"/>qu'il y ait autant de justice en ma demande, que de possibilité : et quoy que je face ce que je dois, en vous supliant de me faire obtenir ce que je souhaite ; je ne sçay si vous ferez ce que vous devez en me l'accordant. Cependant, Madame, je vous le demande, avec toute l'affection imaginable : et s'il est vray que le bonheur que j'ay eu, de rendre quelque petit service au Roy vous ait obligée ; faites m'en obtenir, s'il vous plaist, la plus grande, et la plus glorieuse recompense, que j'en puisse jamais recevoir. Faites donc Madame, que le Roy me face l'honneur de me nommer, pour estre un des deux cens qui doivent combattre. Ce que vous me demandez (reprit la Princesse toute surprise, de la generosité d'Artamene) n'est sans doute pas impossible ; et est mesme tres advantageux au Roy mon Pere : mais je vous advoüe, que je ne le trouve guere juste. Car apres luy avoir sauvé la vie comme vous avez fait ; c'est vous en recompenser d'une façon bien estrange, que d'exposer de nouveau la vostre, à un combat qui ne peut manquer d'estre tres sanglant, et tres dangereux, veû les conditions du Traité. Vous estes trop bonne, luy respondit Artamene, de craindre ma perte : Mais Madame, ne vous en inquietez pas : la bonté que vous avez pour moy, me met à couvert de tous les perils : n'estant pas croyable que les Dieux veüillent perdre, ce que vous voulez sauver. Ainsi Madame, poursuivit-il en sous-riant, pouvant me faire combatre sans danger, faites moy la grace de m'en faire obtenir la permission. Car Madame (adjousta-t'il, en prenant 
<pb id="page_249" n="V01-P253"/>un visage plus serieux) si je ne l'obtiens pas, il faudra necessairement, que je m'esloigne d'un lieu où je ne pourrois vivre sans honte : et où l'on ne m'auroit pas jugé digne de faire, ce que deux cens autres auroient fait. S'il n'y avoit, luy dit il encore, qu'un seul homme qui deust combattre, peut-estre n'auroi-je pas la hardiesse d'oser vous dire, estant Estranger, que je souhaiterois ardemment pouvoir estre ce bien-heureux, qui seroit choisi pour deffendre vos interests : Mais puis qu'il y en doit avoir deux cens appellez à cette gloire ; je pense Madame, que sans une trop grande presomption, je puis vous demander ce bon office. Je voudrois bien au moins (luy respondit la Princesse fort obligeamment) que vous eussiez choisi une autre personne pour vous le rendre : mais enfin puis que vous le voulez, je vous promets de l'obtenir du Roy. Comme Artamene vouloit luy respondre, et se jetter à ses pieds pour la remercier ; Ciaxare entra dans sa Chambre : et la Princesse ne le vit pas plustost, que s'avançant vers luy, Seigneur, luy dit-elle, Artamene qui est insatiable de gloire, n'estant pas content du service qu'il vous a rendu, veut encore que ce soit de sa main, que vous receviez la Victoire : et il vous supplie, de luy permettre de combattre vos Ennemis, en l'occasion qui s'en presente. Ciaxare ravi de cette proposition, embrassa Artamene, pour le remercier du zele qui'l tesmoignoit avoir pour son service : Mais il fut toute-fois quelque temps, sans pouvoir se resoudre de luy accorder ce qu'il demandoit. Et comme la Princesse durant ce 
<pb id="page_250" n="V01-P254"/>temps-là ne parloit point, Artamene se tournant vers elle, Madame, luy dit il, est-ce-là ce que vous m'aviez fait l'honneur de me promettre ? Non, luy respondit Mandane, mais je vous advoüe que je ne vous puis tenir ma parole : et que la guerre est une chose qui choque si fort mon humeur, que je ne puis obtenir de moy, d'y contribuer rien, que des voeux tres passionnez pour la faire cesser. Ha Madame, reprit Artamene, vostre bonté m'oblige, et m'outrage tout ensemble ! et alors il pressa tant Ciaxare, qu'il se rendit enfin, apres avoir long temps resisté. Ce n'est pas qu'il ne fust bien aise, qu'un homme aussi vaillant qu'Artamene fust de ce combat : mais c'est qu'effectivement il l'aimoit ; et qu'il craignoit de le perdre en cette occasion. De vous dire quelle fut la joye d'Artamene ; quels furent les remercimens qu'il fit au Roy ; et les agreables reproches qu'il fit à la Princesse, de l'avoir si mal servi, ce seroit perdre un temps qui m'est cher, veû ce qui me reste encore à vous aprendre : je vous diray donc seulement au lieu de cela, que Philidaspe qui souhaittoit estre de ce Combat aussi bien que mon Maistre, n'eut pas le mesme destin : car quoy qu'Aribée peust dire, Ciaxare ne le voulut pas. Il en fit des excuses à Philidaspe de fort bonne grace : et luy dit qu'Artamene ayant parlé le premier ; et qu'ayant desja accordé la chose à un Estranger, il n'osoit l'accorder encore à un second : de peur de faire trop murmurer les Capadociens : qui diroient que ce seroit leur faire tort. Cette avanture donna une grande douleur à Philidaspe : 
<pb id="page_251" n="V01-P255"/>et s'il n'eust esté attaché aupres du Roy, par une raison tres puissante ; il auroit quitté son service. Ce qui l'affligeoit le plus, c'estoit de voir qu'Artamene luy estoit preferé, quoy qu'il fust Estranger comme luy : et bien que Ciaxare luy dist, comme je l'ay remarqué, que s'il eust parle le premier, il n'eust pas esté refusé ; cela ne le consoloit gueres. Artamene au contraire, sentit redoubler sa joye, par la douleur de Philidaspe : et ce grand coeur, tout genereux qu'il estoit, ne pût s'empescher d'estre bien aise de son déplaisir ; tant il y avoit desja d'emulation entre ces deux grands Courages. Ne suis-je pas bien heureux (me dit Artamene, lors que je l'eus rencontré) de voir qu'enfin je ne puis manquer, ou de vaincre pour ma Princesse, ou de mourir pour elle ? Si j'échape de ce danger, je suis assuré de ne la revoir que pour luy annoncer la victoire, et mon triomphe ; et si je meurs, je suis encore assuré d'en estre pleint. Ha Chrisante quelle Gloire ! ha Seigneur ! luy respondis-je, qu'avez vous fait ? Ce que j'ay deû, mon cher Amy, me repartit il, et ce que vous auriez fait si vous eussiez esté en ma place. Mais luy dis-je, Seigneur, avez vous oublié qu'Artamene n'est pas un simple Chevalier tel qu'il paroist, et qu'il est fils du Roy de Perse ? Non, mon Gouverneur, adjousta t'il ; et c'est parce que je me souviens que sa naissance n'est pas commune, que je veux qu'il tasche de faire des actions extraordinaires. Mais Seigneur, luy dis-je, pourquoy du moins n'avez vous obtenu pour Feraulas et pour moy, ce que vous 
<pb id="page_252" n="V01-P256"/>avez obtenu pour vous ? est-ce que vous doutez de nostre courage ? Ha Chrisante ! me dit-il en m'embrassant, je douterois plustost du mien, mais la chose n'estoit pas possible : et si je l'eusse demandée pour vous, je me fusse exposé peut-estre à ne l'avoir pas pour moy mesme. Cependant malgré toutes ses raisons, comme je n'estois pas possedé de passions si violentes que luy, je ne pouvois me consoler, de le voir engagé dans un semblable combat, mais la chose estoit sans remedes : et il s'estoit caché de moy, lors qu'il avoit esté chez Mandane, pour la prier de le servir en cette rencontre. Le choix des deux cens Combatans estant donc fait ; le jour du combat estant arrivé ; les Ostages estant donnez de part et d'autre ; la visite des armes estant faite par eux, suivant les conditions du Traité ; et l'advis en ayant esté envoyé au Roy de Pont, qui envoya le mesme à Ciaxare, de la part de ceux qui estoient à luy, et qui avoient aussi visité ses gens ; la Troupe choisie passa devant le Roy ; qui avoit fait faire dés la pointe du jour un Sacrifice, pour demander la Victoire aux Dieux. Artamene avoit esperé, que la Princesse seroit aupres de Ciaxare lors qu'ils partiroient, et qu'il auroit le plaisir de la voir encore en partant : mais elle ne pût s'y resoudre ; et elle aima mieux demeurer au Temple : si bien qu'il fut privé de cette consolation. Pour moy, Seigneur, qui le vis partir, je ne pûs m'empescher d'en avoir les larmes aux yeux : car enfin dans les autres occasions, Feraulas et moy taschions au moins de luy rendre tousjours quelque service : 
<pb id="page_253" n="V01-P257"/>mais en celle-cy, nous ne pouvions pas seulement estre les tesmoins de sa valeur. Il s'apperçeut de nostre tristesse ; et nous regardant d'un visage aussi gay, que le nostre estoit melancolique : Je vaincray (nous dit il en sous-riant ;) et vous ne serez pas bons Devins, Artamene vous en assure. Comme il disoit cela, nous arrivasmes à la porte le la Ville, où le Roy les attendoit : Seigneur (luy dit mon genereux Maistre, qui marchoit à la teste de cette Troupe) je vay tascher de me rendre digne de l'honneur que vostre Majesté m'a fait à l'exemple de ces vaillans hommes : et je vay, respondit le Roy, preparer des Couronnes pour vous et pour eux ; ne doutant point de l'heureux succés de nos armes, puis qu'Artamene combat. Ta Gloire est grande Artamene, s'escria le desesperé Philidaspe : mais tu ne la possederois pas seul, si j'eusse eu ta bonne fortune, aussi bien que j'ay ta valeur. Nous eussions esté trop forts avec toy (luy respondit mon Maistre en passant) et nous tascherons de vaincre sans toy. A ces mots ces deux Heros devouëz à la Grandeur et au repos de la Capadoce, sortirent de la Ville, et les portes furent refermées. Nous ne laissasmes pourtant pas, Seigneur, d'estre assez bien informez du détail de cette grande action : C'est pourquoy je vous reciteray ce que nous en avons sçeu : me reservant à la suitte de mon discours, à vous dire par quelle voye nous l'avons apris. Comme ces deux Troupes furent donc dans la plaine, elles firent alte quelque temps : et chaque Party envoya quatre des siens, 
<pb id="page_254" n="V01-P258"/>pour voir une seconde fois eux mesmes, si le nombre estoit égal, et si les armes estoient semblables. Tout s'estant trouvé comme il devoit estre de part et d'autre, et chac ? s'en estant retourné à son rang, apres avoir partagé le Soleil, et choisi un endroit également avantageux ; ils commencerent d'avancer teste baissée, sans bruit, sans cris, et avec un silence qui donnoit de la terreur. Comme ils furent assez proches, pour se servir de leurs javelots, ils les lancerent avec tant de violence, que de tous les deux partis ces armes volantes firent un assez grand effet : Mais beaucoup plus grand sur les Capadociens que sur les autres. En suite ayant mis l'espée à la main, et s'estans couverts de leurs Boucliers ; ils commencerent de se mesler : et Artamene, à ce que nous avons sçeu, immola la premiere victime de ce Sacrifice sanglant. Car ayant devancé tous ses Compagnons de quelques pas, il tua d'un grand coup d'espée le premier qui luy resista. Sa valeur ne fut pourtant pas assez heureusement secondée, au commencement de ce Combat : estant certain, qu'à parler en general, le party du Roy de Pont eut de l'avantage sur celuy du Roy de Capadoce. Ce n'est pas que l'autre ne fist bien son devoir, ny qu'il reculast ; Mais c'est enfin que ceux de Pont estoient plus heureux : et que les blessures qu'ils faisoient à leurs Ennemis estoient plus mortelles. Artamene voyant donc que malgré tous ses efforts, le nombre des Capadociens diminuoit plus que celuy des autres ; estoit en un desespoir estrange : et faisoit des choses qui 
<pb id="page_255" n="V01-P259"/>ne se peuvent non plus imaginer que dire. L'on eust dit qu'il estoit seul chargé de l'evenement de ce combat : car il ne se contentoit pas d'attaquer et de se deffendre : il deffendoit encore tous ceux de son Party : et paroit autant qu'il le pouvoit, tous les coups qu'il voyoit porter à ceux qui estoient proches de luy. Enfin il fit tant de merveilles, et tant d'actions heroïques ; qu'un homme d'entre les Ennemis nommé Artane, commença de croire, que quelque advantage qu'eust son Party, il seroit fort difficile qu'il emportast la Victoire : et ce fut pourquoy il se resolut de fourber, et de joüer d'adresse, dont il avoit plus que de courage, pour tascher de sauver sa vie. Car (dit il en luy mesme, à ce que l'on à sçeu depuis) si nos gens sont les plus forts, je me remesleray parmy eux sur la fin du combat, sans qu'aucun s'en aperçoive : et s'ils succombent tous, je sauveray au moins ma vie en me tenant caché : et en seray quitte pour me bannir apres de mon païs, et pour aller vivre inconnu, en quelqu'autre part de la Terre. Comme il se fut resolu à cette lascheté, dans le desordre et dans l'embarras de ce combat, laschant le pied insensiblement, et se démeslant d'entre les siens, il se retira enfin derriere eux : qui estant occupez à combattre, ne songerent pas à luy. Pour les Capadociens, comme ils estoient desja moins en nombre que leurs ennemis, ils ne s'aperçeurent pas du dessein de ce lasche : qui à six pas de là, se laissa tomber comme s'il eust esté blessé : et se trainant tout doucement derriere une petite eminence, 
<pb id="page_256" n="V01-P260"/>qui s'élevoit à un endroit de la plaine, qui n'estoit pas fort esloigné ; il demeura là paisible spectateur du combat. Cependant les choses en vindrent aux termes, qu'Artamene se vit luy quinziesme contre quarante : je vous laisse à juger, Seigneur, si le Party du Roy de Pont ne croyoit pas avoir vaincu : et si les Capadociens n'avoient pas sujet de croire qu'ils estoient vaincus. Mais comme en ce combat il n'estoit permis ny de demander la vie, ny de la donner, et qu'il y faloit necessairement vaincre ou mourir : les plus desesperez devinrent les plus vaillans : et Artamene leur redonna tant de courage, et par sa voix, et par son exemple ; qu'ils reprirent une nouvelle ardeur. Pour luy, l'on eust dit qu'il estoit assuré d'estre invulnerable, veû la façon dont il s'exposoit. Mais en s'exposant aussi comme il faisoit à tous les momens ; l'on peut dire qu'il sembloit y avoir une fatalité attachée à tous les coups qu'il portoit. Il n'en donnoit pas un qu'il ne fist rougir son espée, du sang de ses Ennemis : il se faisoit jour par tout : il escartoit tous ceux qui le vouloient envelopper : il suivoit ceux qui le fuyoient : il tüoit ceux qui l'attendoient : et Artamene enfin, fit de si grandes choses ; qu'apres s'estre veû luy quinziesme contre quarante, comme je l'ay dit, il se revit luy dixiesme contre dix. Cette égalité luy ayant redonné un nouveau coeur, Allons, dit il aux siens, mes chers Amis, allons achever de vaincre. Et en effet, veû le changement qui estoit arrivé, il leur pouvoit parler de cette sorte : Mais il ne sçavoit 
<pb id="page_257" n="V01-P261"/>pas que des neuf Compagnons qui luy restoient, il y en avoit trois qui estant blessez en divers lieux, s'affoiblirent tout d'un coup, et tomberent un moment apres ; si bien qu'il demeura luy septiesme contre dix. Il avoit esté si heureux, qu'il n'avoit encore reçeu qu'un leger coup d'espée au costé, au deffaut de sa Cuirace : qui n'ayant qu'effleuré la peau, ne l'incommodoit point du tout. Ce coeur de Lion sans s'estonner de ce nouveau malheur, ne laissa donc pas de continuer de combattre avec mesme vigueur, que s'il eust encore esté au commencement du combat. D'abord il tua deux de ces dix Ennemis qui restoient : Mais le troisiesme qu'il attaqua, luy ayant un peu plus resisté que les autres ; comme il eut achevé de vaincre, et qu'il se voulut tourner vers les siens, pour s'en resjoüir avec eux ; il vit qu'il n'y en avoit plus qu'un debout, que trois Ennemis qui restoient, alloient infailliblement tüer. Il y courut en diligence pour le secourir, mais il y arriva trop tard : cét homme estant tombé mort, comme il estoit prest de le deffendre. Ce fut en cét endroit, Seigneur, où l'illustre Artamene eut besoin de tout son courage : car enfin apres trois heures de combat ; et d'un combat encore plus violent et plus opiniastré qu'une Bataille ; il se vit seul de son Party contre trois. Neantmoins ne perdant ny le coeur ny le jugement, il se recula dé quelques pas, pour n'estre point enveloppé : et comme il a une agilité merveilleuse quand il s'en veut servir ; ces trois hommes se virent fort embarrassez. De quelque costé qu'ils l'attaquassent, ils trouvoient 
<pb id="page_258" n="V01-P262"/>par tout la pointe de son espée. Quand ils le pressoient, ils ne le pouvoient atteindre, et son corps disparoissoit à leurs yeux : quand ils ne le pressoient pas, il les pressoit : et quoy que tous leurs coups ne fussent pas portez en vain, et qu'ils vissent couler son sang de plusieurs endroits ; sa vigueur ne diminuoit point du tout. Enfin s'estant resolus de le vaincre ou de mourir ; et s'estant encouragez l'un l'autre, avec quelque confusion, de voir un homme seul, leur resister si long temps ; ils furent à luy teste baissée. Mais Artamene ayant eu l'adresse d'en separer un de quelques pas d'avec ses Compagnons ; il se couvrit si bien de son Bouclier, du costé qu'estoient les deux autres, qu'il ne pût en estre blessé. Et s'élançant avec une force estrange sur ce troisiesme, il luy passa son espée au travers du corps, et le fit tomber mort ses pieds. Cette chutte fit lascher le pied aux deux autres ; et redonna une nouvelle vigueur à Artamene : si bien que changeant alors la façon de combattre qu'il avoit esté contraint de prendre, quand il estoit seul contre trois ; il commença de presser et de charger les deux qui restoient, avec tant de precipitation ; que l'un ayant pensé tomber, à cause d'un Bouclier qu'il avoit rencontré sous ses pieds ; Artamene prenant ce temps, déchargea un si grand coup sur la teste de l'autre, qu'il le renversa mort à l'instant. C'est maintenant (s'escria alors Artamene en haussant l'espée, et se tournant vers celuy qui restoit encore) que la veritable valeur decidera nostre combat, sans que la Fortune s'en mesle : et 
<pb id="page_259" n="V01-P263"/>sans que personne partage la gloire du Vainqueur. En disant cela, il marcha comme un Lion, contre ce dernier Adversaire, qui le reçeut avec une fermeté, qui n'estoit pas d'une Ame commune. Voila donc enfin Artamene en estat de n'avoir plus qu'un Ennemy à combattre : Mais certes c'estoit un Ennemy qui n'estoit pas des moins redoutables : et l'on eust dit que la Fortune l'avoit choisi exprés, pour faire qu'Artamene achetast cette Victoire bien cher. Ces deux vaillans Guerriers se voyant seuls à soustenir toute la gloire de leur Party, furent un temps à se regarder, comme pour reprendre haleine : et se voyant tous couverts de sang, et au milieu d'un Champ tout couvert de morts, il est à croire que la Victoire ne leur aparut pas avec tous ses charmes : et que si chacun d'eux dans son coeur eut de l'esperance, il eut aussi de la crainte de ne la remporter pas. cependant le combat se recommença, entre ces deux vaillans hommes : Mais avec tant d'ardeur etb tant de courage, qu'il ne s'est jamais rien veû de semblable. Celuy qui combattoit contre Artamene, estoit un homme de qualité, aussi bien que ce lasche Artane, qui estoit tousjours caché : et qui ayant tousjours veû mon Maistre, pour ainsi dire, foudroyer les siens, n'avoit jamais osé se lever. Icy, Seigneur, admirez la conduitte des Dieux, lors qu'ils ont resolu de conserver quelqu'un : et tombez d'accord avec moy, que leurs secrets sont impenetrables. Car enfin les choses estant en cét estat, n'est il pas vray qu'il n'y a personne qui ne croye, que cét Artane qui s'estoit caché, 
<pb id="page_260" n="V01-P264"/>voyant mon Maistre blessé en tant de lieux, ne deust se lever, pour aider à celuy de son Party qui combattoit encore ; à vaincre un homme, de qui le sang couloit de divers endroits ? Cependant il n'en alla pas ainsi ; quoy que ç'eust esté la premiere intention de ce lasche, comme je pense l'avoir dit. Car outre qu'Artane n'estoit pas vaillant ; et qu'il s'estoit veû contraint d'estre de ce combat malgré luy, comme nous l'avons sçeu depuis ; outre, dis-je, qu'il avoit veû qu'Artamene s'estant trouvé seul contre trois, n'avoit pas laissé de vaincre ; il se trouva encore, que celuy qui combatoit le dernier contre mon Maistre, estoit son Rival : si bien que se voyant en cette occasion, entre les sentimens de la Patrie, et les sentimens de vangeance, de jalousie, et d'amour ; il ne balança point du tout ; et se resolut de laisser finir ce combat sans s'en mesler. Car (disoit-il en luy mesme, comme on l'a sçeu depuis de sa propre bouche) ce combat ne finira pas, sans qu'il en meure au moins un des deux, veû la maniere dont ils agissent : et celuy qui mourra, ne mourra pas sans faire de nouvelles blessures à son ennemy : ainsi donc si l'ennemy de mon Païs succombe, je trouveray tousjours mon rival en estat d'estre vaincu plus facilement : et si mon Rival meurt, plus facilement encore vaincray-je l'ennemy de ma Patrie, ; qui en perdant tant de sang, aura perdu toutes ses forces, et qui en faisant respandre tout celuy de son ennemy, aura respandu presque tout le sien : de forte que de quelque costé que la Fortune se tourne, ils combatront, ils mourront ; 
<pb id="page_261" n="V01-P265"/>et je vivraz, et triomphery sans peine. Artane demeura donc en cét estat, faisant des voeux également pour la mort ses deux ennemis. Et veritablement il s'en falut peu, que ses injustes voeux ne fussent exaucez : Artamene et Pharnace (car nous avons sçeu que ce vaillant homme s'apelloit ainsi) s'estant regardez un moment, comme je l'ay desja dit, pour reprendre un peu d'haleine, recommencerent un combat, où tout ce que l'amour de la gloire peut inspirer de grand et de noble, se fit voir en cette occasion. Et comme Artamene craignoit que le sang qu'il perdoit ne trahist enfin son courage, et ne l'affoiblist malgré luy ; il pressa son ennemy avec une ardeur, qui n'est pas imaginable. Si bien que Pharnace, qui voyoit qu'il n'y avoit à choisir que la mort ou la victoire : et qui en se voyant seul de son Party, avoit eu cette consolation de croire qu'Artane son Rival et son ennemy estoit mort, puis qu'il ne combattoit plus ; il est, dis-je, à croire, que dans l'esperance où il estoit, de n'estre plus traversé dans son amour, il avoit encore un plus grand desir de vaincre. Du moins fit il des choses si merveilleuses ; que j'ay entendu dire à mon Maistre, que quand on ne luy en eust rien apris, il n'eust pas laissé de connoistre, que l'amour soustenoit son courage ; et l'enflamoit d'une ardeur si heroïque. Ils se battirent donc encore fort long temps : Pharnace blessa Artamene en quatre endroits : et Artamene blessa Pharnace en plus de six. Leurs forces commencerent alors de diminuer, et leurs corps de s'apesantir 
<pb id="page_262" n="V01-P266"/>peu à peu : si bien que pour finir leur combat plustost, ils se tinrent tousjours prés l'un de l'autre : et ne s'esloignerent plus de la pointe de leurs espées, ny ne se servirent plus de leurs Boucliers, qu'ils ne pouvoient soustenir qu'à peine. En cét estat se frappant continuellement il arriva qu'ils se porterent en mesme temps : mais avec cette difference ; qu'Artamene passa son espée au travers du coeur de Pharnace ; et le fit tomber mort à ses pieds ; et que Pharnace passa la sienne au travers d'une cuisse d'Artamene, où il la laissa. Si bien que mon Maistre ayant encore son espée à la main ; et ayant retiré courageusement celle de son Ennemy de sa blessure ; tenant ces deux espées entre ses mains ; j'ay vaincu, s'écria-t'il ; et un moment apres, cette derniere blessure luy ayant fait perdre beaucoup plus de sang, il tomba, et fut quelque temps en foiblesse. Mais admirez, Seigneur, encore cette advanture : Si Artamene ne fust pas tombé, il estoit mort ; car Artane l'auroit achevé. Et en effet, nous avons sçeu par luy mesme, comme vous l'aprendrez en suitte ; qu'aussi tost qu'il vit son Rival mort, il se leva ; et se prepara à venir attaquer mon Maistre, qu'il voyoit chanceler à tous les pas. Mais conme un moment apres il le vit tomber, et ne remüer plus du tout ; il ne s'amusa point à aller voir s'il avoit poussé le dernier soupir ; et il s'en alla en diligence vers ceux de son Party, pour profiter laschement du labeur des autres ; et pour annoncer la victoire au Roy de Pont. Et certes cét homme (si toutefois il est digne de ce 
<pb id="page_263" n="V01-P267"/>Nom) avoit bien plus de joye, que le veritable Vainqueur : car il se croyoit prest de remporter une grande gloire, qu'il avoit euë à fort bon marché. Il avoit veû mourir son Rival ; il croyoit que cette Victoire luy feroit obtenir sa Maistresse, qui estoit Soeur du Roy de Pont ; et rien enfin ne pouvoit troubler sa felicité, que le remors de sa malice, et de sa lascheté sans exemple. Je sçay bien, Seigneur, que je ne vous ay pas raconté cette grande action, avec assez de particularitez : Mais comme nous ne l'avons sçeuë que par Artane, lors qu'il fut vaincu, et depuis encore prisonnier de guerre parmy nous ; et par mon Maistre, de qui la modestie ne luy permet guere d'exagérer les choses qui luy sont avantageuses ; je n'en ay pas pû dire davantage. Cependant Artamene ayant esté quelque temps en foiblesse ; il arriva que le sang s'estant arresté par l'évanoüissement, luy redonna de la force. Si bien qu'estant revenu à soy, il se releva sur un genoüil, son espée à la main, comme pour voir s'il n'y avoit plus personne en estat de luy disputer la Victoire. Mais regardant de tous les costez, il ne vit plus à l'entour de luy, que des Javelots rompus ; des tronçons d'Espées ; des Boucliers sanglants ; et des hommes, qui tous morts qu'ils estoient, avoient encore de la fureur sur le visage. Il voyoit d'un costé un Capadocien ; de l'autre un de ses Ennemis ; et par tout de l'horreur et du sang en abondance. Il effaya diverses fois de se lever pour marcher, mais il luy fut impossible : principalement à cause de sa derniere blessure, qui 
<pb id="page_264" n="V01-P268"/>faisoit qu'il ne pouvoit absolument se soustenir. Cependant il sçavoit que c'estoit aux Vainqueurs à aller porter la nouvelle de la Victoire, puis que leur combat n'avoit point eu de tesmoins : et comme le fort des Armes avoit voulu qu'il fust demeuré seul en vie, il estoit en une peine qui n'est pas imaginable. Helas ! disoit-il, que me servira d'avoir vaincu, si je meurs sans qu'on sçache que j'ay esté victorieux ? Ciaxare se repentira de l'honneur qu'il m'a fait ; et Mandane, l'illustre Mandane, croira peut-estre que je seray mort dés le commencement du combat ; sans rien faire de considerable pour elle : qu'enfin j'ay mal occupé la place que j'ay tenuë ; et que peut-estre Philidaspe l'auroit mieux remplie que moy. Cependant ô Dieux ! ô justes Dieux ! vous sçavez ce que me couste la Victoire ; et ce que j'ay fait pour ma Princesse. En disant cela il regardoit tousjours de tous costez ; mais il ne voyoit personne : car comme la Plaine baisse un peu du costé qu'Artane s'en alloit, il ne le pouvoit plus voir. Artamene en cette extremité ne sçachant que faire ; et craignant effectivement de mourir, sans que l'on sçeust qu'il avoit vaincu ; commença de se trainer lentement ; et d'amasser autant qu'il pût, de Javelots, d'Espées, de Casques et de Boucliers : et ayant entassé toutes ces Armes les unes sur les autres, comme pour en eslever un Trophée ; il prit un grand Bouclier d'argent, qui avoit esté au vaillant Pharnace ; et trempant son doict dans son propre sang, qui recommençoit de, couler abondamment, par l'agitation qu'il s'estoit 
<pb id="page_265" n="V01-P269"/>donnée ; il escrivit en Lettres vermeiles, au milieu de ce Bouclier,<q>A JUPITER GARDE DES TROPHEES</q>. et le plaça sur le haut de ce superbe amas d'Armes, qu'il avoit entassées aupres de luy. En suitte dequoy, foible et las qu'il estoit, de ce glorieux travail, il se coucha à demy, le bras gauche appuyé sur son Bouclier ; et tenant tousjours son espée de la main droite : comme pour deffendre le Trophée qu'il avoit eslevé, et le Monument de sa Victoire. En cét estat là, un peu plus en repos qu'auparavant, il m'a dit depuis, qu'il donna toutes ses pensées à sa Princesse : et que dans l'esperance qu'il eut, qu'elle n'ignoreroit peut-estre pas l'avantage qu'il avoit remporté, la mort luy parut douce et agreable. Il eust pourtant bien voulu la voir encore une fois apres avoir vaincu : s'imaginant que s'il eust pû avoir ce bonheur, il n'auroit plus rien eu à desirer. Cependant Artane qui estoit allé annoncer son faux Triomphe, mit la joye dans le coeur de tous ceux de son Party : et principalement dans celuy du Roy de Pont : qui quoy qu'il n'aimast pas trop Artane, ne laissa pas d'estre bien aise de recevoir une si agreable nouvelle par luy. Les Ostages qui suivant l'accord estoient avec le Roy de Pont, en furent sensiblement affligez : et furent advertir leur Maistre de ce qui estoit 
<pb id="page_266" n="V01-P270"/>arrivé, afin que les autres ostages fussent rendus, et que ces deux Princes chacun de leur costé, se rendissent au champ de Bataille avec deux mille hommes seulement, comme ils en estoient convenus. Ciaxare et la Princesse Mandane, estoient en une inquietude estrange : car ne voyant revenir personne de leur Party, il y avoit grande apparence, que les choses n'alloient pas bien. Mais enfin ayant esté tirez de ce doute par le retour de ces Ostages ; ce qui n'estoit qu'une simple inquietude, devint à l'instant une douleur effective. Neantmoins pour demeurer dans les termes de leurs conditions, Ciaxare marcha vers le lieu du Combat, avec le nombre de gens dont ils estoient tombez d'accord, comme fit aussi le Roy de Pont. Mais pour la Princesse, elle demeura dans la Ville, extrémement affligée. Nous sçeumes mesmes alors, que malgré l'interest qu'elle avoit en cette guerre ; une des premieres choses qu'elle dit, en apprenant cette funeste nouvelle, fut de s'écrier en parlant au Roy, et presque les larmes aux yeux ; helas Seigneur ! le pauvre Artamene ne servira plus vostre Majesté : et je l'ay mal recompensé, du bon office qu'il me rendit, lors qu'il vous sauva la vie. Pour Feraulas et pour moy, je vous laisse à penser, Seigneur, quelle fut nostre douleur, et quel fut nostre desespoir : Mais encore que nous ne doutassions point, que nostre cher Maistre, n'eust peri, nous ne laissasmes pas d'accompagner le Roy ; pour rendre du moins les derniers devoirs au corps d'un si grand et si genereux Prince. Nous fusmes 
<pb id="page_267" n="V01-P271"/>donc avec Ciaxare, qui arriva en mesme temps que le Roy de Pont ; sur le champ de Bataille : Mais les deux Partis furent bien estonnez, lors que s'en approchant ; ils virent Artamene qui ayant repris de nouvelles forces, à la veuë du Roy qu'il servoit ; s'estoit relevé sur un genoüil l'espée à la main, aupres du Trophée qu'il avoit dressé, semblant se vouloir mettre en estat de le deffendre, si quelqu'un eust voulu l'abatre. Mais entre tous ceux qui eurent de l'estonnement, Artane qui estoit mené Victorieux par ceux de son Party, parut le plus estonné. Principalement quand il entendit qu'Artamene faisant un effort pour hausser la voix, en se tournant vers Ciaxare, luy dit ; Seigneur, vous avez vaincu : et les Dieux se sont servis de ma main, pour vous donner la Victoire. Le Roy de Pont entendant parler Artamene de cette sorte, luy dit que c'estoit luy qui l'avoit remportée : puis qu'enfin il s'estoit trouvé un des siens en estat de la luy annoncer ; n'estant pas mesme blessé. Il faut sans doute, interrompit Artamene, que celuy que vous dites soit un lasche, qui ait esvité la mort par la fuitte : et qui bien loing d'avoir triomphé, n'ait pas seulement combattu. Car s'il estoit vainqueur, que ne m'a-t'il achevé ; et que ne m'a-t'il empescfié d'eslever ce Trophée ? Je t'ay laissé entre les morts (luy respondit alors l'insolent Artane) et il y avoit long temps que tu estois hors de combat quand je suis party. Ha lasche imposteur ! luy cria Artamene, si je n'avois pas eu de plus redoutables ennemis que toy à combattre, 
<pb id="page_268" n="V01-P272"/>la victoire que j'ay remportée, ne m'auroit pas cousté si cher. Ce vaillant Guerrier que tu vois mort à mes peids, dit il en monstrant Pharnace, est le dernier que j'ay veû debout : et le seul qui m'a pensé vaincre. Mais pour toy qui parois sans blessure, dans un champ tout couvert de morts ; oses tu bien te vanter, d'avoir triomphé à si bon marché ? L'estat où tu és, luy respondit l'insolent Artane, n'est guerer celuy d'un Victorieux : à ces mots Artamene transporté de fureur, ramassant toutes ses forces, acheva de se lever : et regardant Artane avec une fierté qui faisoit peur, et qui avoit pourtant quelque chose de divin ; viens, luy dit il, viens seulement, toy qui te vantes de n'estre point blessé : car tout foible que je suis, tout couvert de playes ; et tout trempé de mon sang, et de celuy de nos Ennemis ; je ne laisseray pas de te soustenir, que tu és un imposteur : et qu'il est impossible que tu ayes combatu. En disant cela, il se mit en posture de l'attendre : lors que le Roy de Phrigie, qui estoit venu avec le Roy de Pont, ravy de la generosité d'Artamene ; luy cria qu'il n'estoit pas juste qu'un homme qui paroissoit si vaillant, entreprist un nouveau combat en l'estat qu'il estoit. Mon Maistre l'interrompant ; Seigneur, luy dit-il, je n'ay peut estre pas assez de force pour vivre long temps ; mais j'en ay encore trop, pour vaincre un ennemy si foible. Artane estoit si confondu, qu'il estoit aisé pas de sincerité en ses paroles : Cependant Ciaxare ayant mis pied à terre, aussi bien que les deux autres 
<pb id="page_269" n="V01-P273"/>Rois, fut embrasser Artamene, et commanda qu'on luy aidast à se soutenir : de sorte que Feraulas et moy nous approchasmes pour l'appuyer malgré qu'il en eust. Ciaxare dit alors, que quand bien Artamene seroit en estat de combattre, il ne trouvoit pas qu'il le deust souffrir : n'estant pas juste que le Victorieux hazardast une seconde fois sa Victoire. A cét instant il se fit une contestation, qui pensa porter les choses aux dernieres extremitez : et sans doute si le Roy de Pont n'eust pas encore eu le bras en écharpe, pour la blessure qu'il avoit reçeuë, dans la derniere Bataille, ce desordre eust esté plus avant qu'il ne fut. Mais le Roy de Phrigie comme le moins interessé, appaisa ce deux Princes en quelque sorte : et dit à ces Rois ennemis, qu'il faloit du temps pour bien examiner cette affaire ; qu'il faloit dire ses raisons de part et d'autre ; et ne faire rien inconsiderément. Les deux Rois ayant consenty à ce que l'autre voulut, ils se retirerent : mais Artamene demanda auparavant fort instamment, que son Trophée ne fust point abatu : et qu'il fust permis à Ciaxare d'y laisser des Gardees, ce qui luy fut accordé. Pendant toutes ces contestation, comme j'avois bien preveû, que quoy qu'il en arrivast, il faudroit tousjours faire remporter Artamene ; j'avois envoyé à la Ville, pour avoir une Lictiere. La Princesse l'ayant sçeu, envoya la sienne : dont mon Maistre, comme vostre Majesté peut juger, ne luy fut pas mediocrement obligé. Tous ces Princes estant donc partis, apres avoir 
<pb id="page_270" n="V01-P274"/>donné l'ordre necessaire pour faire enterrer les morts sur le champ de Bataille, tant d'un costé que de l'autre, avec de belles pompes funebres : nous voulûmes Feraulas et moy, mener Artamene à une Maison de la Ville, où nous avions logé durant quelques jours : mais Ciaxare ne le voulut pas, et le fit conduire dans le Chasteau. Tous les Medecins, et tous les Chirurgiens du Roy, furent au mesme instant dans sa Chambre : et apres avoir visité huit grandes blessures qu'il avoit, et y avoir mis le premier appareil ; ils raporterent au Roy, qu'il n'y en avoit aucune qui fust absolument mortelle ; quoy qu'il y en eust deux assez dangereuses : Et qu'ainsi il faloit esperer de leurs soings, du regime du malade, et de la force de la Nature, un heureux succés à son mal. La Princesse envoya aussi plusieurs fois dés ce premier soir là, s'informer de l'estat où estoit Artamene : ce qu'ayant entendu à la derniere, quoy que celuy qu'elle envoyoit parlast fort bas, les Medecins ayant deffendu qu'on ne luy fist aucun bruit ; il l'appella, et voulut recevoir luy mesme, le compliment de la Princesse. Apres qu'il l'eut reçeu, il tourna foiblement la teste du costé de celuy qui luy avoit parlé ; et haussant un coing d'un Pavillon de drap d'or qui couvroit son lict. Vous direz, luy dit il, à la Princesse, que je luy demande pardon, d'avoir si mal combatu ses ennemis : et d'avoir remporté une Victoire, qui peut encore estre mise en doute. Si je meurs j'espere qu'elle me le pardonnera : et si j'eschape, j'espere aussi de reparer cette 
<pb id="page_271" n="V01-P275"/>faute, par quelque action plus heureuse. Rendez-luy graces tres-humbles pour moy, de l'honneur de son souvenir : et l'asseurez que sa bonté n'a pas obligé une ame ingrate. Cependant, la fiévre luy prit si violente, que je creus qu'il estoit perdu : je ne vous sçaurois exprimer, quels furent les soings que Ciaxare et la Princesse sa fille eurent de luy ; si je ne vous dis que Ciaxare fit pour Artamene, tout ce qu'il eust pû faire, si Mandane eust esté malade : et que Mandane aussi, ne fut guere moins soigneuse, que si Ciaxare eust esté blessé. Apres que le peril où nous avions veû Artamene, fut un peu diminué ; je ne pouvois pas m'empescher, de penser assez souvent à la bizarrerie de son destin : qui faisoit que ce mesme Prince, qui offroit des Sacrifices pour remercier les Dieux de sa mort ; estoit occupé avec tant d'empressement, à luy conserver la vie. Nous eusmes enfin la satisfaction de voir, que tant de soins ne furent pas inutiles : et le vingtiesme jour, les Medecins respondirent de son falut : et promirent mesme une guerison assez prompte à ses blessures. Aussi tost qu'il fut permis de le voir, toute la Cour et toute l'Armée le visita : Aribée tout Favory qu'il estoit, y fut plusieurs fois : Philidaspe malgré cette ambitieuse jalousie, que la valeur d'Artamene luy donnoit, ne manqua pas de luy rendre cette civilité : et le Roy qui le voyoit presque tous les jours, y mena la Princesse sa fille par deux fois. Cela fit un effet merveilleux en Artamene : estant certain qu'en fort peu de jours, il parut un amendement 
<pb id="page_272" n="V01-P276"/>extraordinaire en ses blessures ; tant l'esprit a de pouvoit sur le corps. Je ne m'arreste point à vous dire, quels furent leurs entretiens, en ces deux visites de la Princesse : estant bien aisé de s'imaginer, que le mal et la valeur d'Artamene, furent tout le sujet de la conversation. Mais ; Seigneur, pour reprendre les choses de la guerre, au point où je les ay laissées ; je vous diray que tant que le mal d'Artamene dura, ce ne furent qu'ambassadeurs de part et d'autre : pour convenir d'Arbitres, et pour chercher les voyes de terminer ce different. Le Roy de Pont le faisoit durer autant qu'il pouvoit : esperant que pendant ce temps là le Roy de Phrigie pourroit estre esclaircy des desseins des Lydiens : et que selon cela, il pourroit conclure la paix, ou recommencer la guerre. Mais les choses furent tousjours si douteuses, durant toute cette negociation ; qu'il sembla que les Dieux eussent permis que cela arrivast ainsi ; afin de donner seulement le loisir à Artamene de recouvrer la force et la santé, pour acquerir une nouvelle gloire. Deux mois apres ses blessures, il quitta la Chambre, pour aller remercier le Roy et la Princesse, de la bonté qu'ils avoient euë pour luy : et en suitte, il rendit ses civilitez à toute la Cour, et fut mesme chez Philidaspe.
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<div2 id="page_CYRUS010209" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (le jugement)">
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Ce fut en ce temps ll, Seigneur, qu'enfin les Rois ennemis estant convenus de luges, pour entendre les raisons de tous les deux Partis ; l'on dressa une Tente magnifique, dans la mesme Plaine où s'estoit fait le combat, et tout devant le Trophée qu'Artamene avoit dressé. 
<pb id="page_273" n="V01-P277"/>Quatre des plus grands Seigneurs de Capadoce et deGalatie, et. autant de Pont et de Bythinie, furent les Arbitres de ce fameux different : apres avoir fait le ferment necessaire, pour oster toute crainte de preoccupation à leurs Maistres. Les deux coins de cette Tente estant retroussez par de gros Cordons à houpes d'or, laissoient voir trois superbes Thrônes, également eslevez ; et plus bas un long Siege couvert de Pourpre, pour placer ces juges de Camp. Toutes choses estant donc preparées, les Rois de Pont et de Phrigie conduisirent Artane pour soustenir sa pretenduë Victoire : Mais encore qu'il eust plus d'esprit que de valeur, il fut pourtant avec beaucoup de repugnance à ce combat, quoy qu'il ne deust pas estre sanglant. Artamene de son costé, fut conduit par Ciaxare : quatre mille hommes des deux Partis, se rangerent à droit et à gauche : et ces Rois ayant pris leurs places selon leur rang, les Arbitres s'assirent à leurs pieds, Artamene et Artane demeurant debout. Il se fit alors un fort grand silence : Mais Seigneur, je ne m'arresteray pas à vous redire mot à mot, les Harangues de ces deux nouveaux Orateurs ; car il me seroit peut-estre impossible : je vous diray donc seulement, que celuy qui parla le premier fut Artane : et qu'encore qu'il eust beaucoup d'adresse, son discours ne fit aucune impression. Mais au contraire celuy d'Artamene, estant appuyé sur la verité, estant prononcé par un homme de qui la bonne mine gagnoit d'abord le coeur des Auditeurs, et de qui le 
<pb id="page_274" n="V01-P278"/>courage rendoit l'eloquence plus heroïque et plus forte ; toucha mesme jusques au Roy de Pont, qui n'admira pas moins l'esprit d'Artamene que sa valeur. A ces mots, le Roy d'Hircanie prenant la parole ; ne pensez pas, dit il, sage Chrisante, nous priver absolument, du plaisir de sçavoir du moins le sens, de ce qui fut dit en un Playdoyé si remarquable ; dont la cause estoit si extraordinaire ; dont les Juges estoient subjets de ceux qui devoient estre jugez ; et qui par consequent donne tant de curiosité à ceux qui l'ignorent. Puis que vous voulez, Seigneur, reprit Chrisante, je vous en rapporteray tout ce que ma memoire en aura pû conserver. Je vous ay, ce me semble, desja dit poursuivit il, que le premier qui parla fut Artane : qui apres avoir fait une profonde reverence aux Rois et aux Juges, commença son discours, à peu prés de cette sorte. 
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HARANGUE D'ARTANE.
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<q>Comme il ne s'agit fus de nu gloire particuliere en cette occasion, je ne m'arresteray point à exagérer a mes luges, tout ce que je fis au combat où je me trouvay ; et ce sera bien assez si je leur montre seulement, que c'est mon Party qui a, vaincu, et qui doit joüir du fruit de la Victoire. Je pense, si je ne me trompe, que l'on ne peut pas mettre en doute, que si j'ay 
<pb id="page_275" n="V01-P279"/>vaincu : c'est pourquoy le plus important pour la justice de ma Cause ; est de faire voir par des conjectures tres pressantes, puis que tous les tesmoins de mes actions sont morts ; que si j'ay paru sans blessures à la fin du combat ; c'a esté par une grace toute particuliere que les Dieux m'ont faite, et non pas par ma lascheté. Imaginez, vous, ô mes Juges, quelle apparence il y a, qu'un combat de cette nature, se faisant dans vue Plaine toute descouverte, je pusse avoir ozé entreprendre, de fuir et de me cacher. N'y eust il pas eu, plus de peril à cette fuitte qu'à combattre ; puis que si elle eust esté apperçeuë des Ennemis, j'aurois infailliblement esté poursuivy ? et que si elle l'eust esté des Amis, j'estois exposé à leur vangeance ; et à toutes les punitions d'un lasche Deserteur, qui trahit son Roy et sa Patrie ? Ainsi j'eusse attiré contre moy, les Amis ou les Ennemis, ou peut estre tous les deux ensemble : et je me fusse jetté dans un danger bien plus grand, que si je fusse demeure parmy ceux qui combatoient. Au reste, Seigneur, vous scavez que l on n'a forcé personne de se trouver en ce combat : de sorte qu'il est ce me semble à croire, que si je ne me fusse pas senti le coeur de m'exposer à une semblable occasion, je ne m'y serois pas engagé. Tout le Pont, et toute la Bithinie n'ont pas combatu en cette journée : et tous les braves gens de l'un et de l'autre Royaume, n'ont pas esté employez en cette action : Si bien qu'il m'eust esté aisé de faire sans honte, ce que cent mille autres ont fait. J'eûsse pû comme eux tesmoigner de desirer le combat, et pourtant ne combatre point : Enfin comme la peur est ingenieuse, elle auroit en assez d'adresse, pour me fournir les moyens de ne me trouver pas en une semblable rencontre. Je 
<pb id="page_276" n="V01-P280"/>pense donc qu'il suffira de dire, à toute personne raisonnable et desinteressée ; que je me suis trouvé au Champ de Bataille, pour prouver que j'ay combatu : et que puis que j'ay combatu, j'ay gagné la victoire : estant hors de doute qu'elle appartient à celuy qui demeure les armes à la main, et en estat d'oster la vie à son ennemi. Or, Seigneurs, aucun n'ignore qu'Artamene n'ait esté plus malheureux que moy : et les Rois qui m'escoutent ; sçavent bien qu'ils ne voulurent pas qu'il combatist en l'estat qu'il estoit : c'est à dire tout couvert de sang et blessures : et si foible, que l'on peut assurer, que son courage soutenoit plustost son espée que son bras. Je sçay bien que cette grande inegalite qui parut entre nous, a quelque chose d'extraordinaire : et qu'il y a lieu de s'estonner, de voir que de quatre cens qui ont combatu, il n'en soit demeuré que deux vivans : dont l'un ait esté veû blessé en tant de lieux ; et l'autre aussi sain, que s'il n'eust pas seulement veû les Ennemis. Mais outre, comme je l'ay desja dit, que les Dieux sont des miracles quand il leur plaist ; depuis quand est-ce, que les blessures sont des marques infaillibles de la Victoire ? Et si cela est, pourquoy nos Maistres nous apprennent-ils avec tant de soin, à esviter les coups qu'on nous porte ? il faut si la chose est ainsi, ne porter plus de Boucliers ; aller à la guerre sans armes deffensives ; et n'attaquer mesme nos Ennemis, que pour les obliger à nous couvrir de playes et de sang. Enfin, Seigneurs, les blessures sont aussi souvent des marques de la foiblesse de ceux qui les reçoivent, que de leur grand coeur : et si pour se vanter d'estre victorieux, il faloit estre necessairement le plus blessé ; les foibles, les mal-adroits, et malheureux, auroient 
<pb id="page_277" n="V01-P281"/>bien de l'avantage sur les forts, sur les adroits, et sur les heureux. Dans un combat particulier une petite égratigneure, est comptée pour un desavantage : et l'on veut en celuy-cy, que de grandes blessures soient des preuves suffisantes de la victoire de celuy qui les a reçeuës. Je sçay bien que c'est vue marque indubitable, qu'il s'est trouvé dans le peril : Mais ç'en est une aussi certaine, que sa valeur ne le luy a pas fait esviter. Que l'on ne me die donc plus, que ses playes parlent pour luy, puis qu'au contraire, si l'on entend bien leur langage, elles ne parlent que de sa deffaite et de mon Triomphe. Car pour ce Trophée quil a eslevé pendant mon absence, il ne luy estoit pas difficile de le faire puis qu'il estoit seul : et c'est un mauvais artifice, que la honte d'avoir esté vaincu, et le desir de la vie luy ont inspiré. Mais apres tout, Seigneurs, supposons que je n'aye pas combatu ; que j'aye fui ; et que je me sois caché, dés le commencement du combat ; où est ce grand advantage qu'il en pretend ? Il est vray que j'en meriterois punition, mais il n'est pas vray qu'il en meritast beaucoup de loüange : puis qu'enfin, il y auroit eu inegalité dans le combat : y ayant deux cens hommes d'un costé, et un homme moins de l'autre. Ainsi veû l'estat où l'on l'a trouvé, il est aisé de connaistre, qu'un homme de plus dans mon Party, aurois facilement achevé de le vaincre et de le tuer. Qu'il die luy mesme s'il m'a veû fuir ; s'il m'a veû cacher ; et si cela est, je douteray peut-estre de ma victoire : et je croiray autant à ses yeux qu'à ma propre valeur. Mais si mon ennemy ne dit autre chose, contre moy, sinon qu'il ne m'a point vû combattre, et que je ne suis pas blessé ; je demande que l'on n'escoute point ses mauvaises raisons, et que 
<pb id="page_278" n="V01-P282"/>l'on, reçoive les miennes qui sont bonnes. Car enfin si j'ay combatu, j'ay vaincu ; et il paroist assez que j'ay combatu, puis que je me suis trouvé au lieu du combat, et m'y suis trouvé volontairement. De plus, quand je ne l'aurois pas fait, il ne devroit pas pour cela estre declaré Vainqueur : puis que ce ne seroit pas avoir vaincu legitimement, que d'avoir combatu avec inegalité. Ainsi, Seigneurs, ne deliberez pas plus long temps, sur ce que vous avez à prononcer : je ne m'oppose point à la gloire d'Artamene : concedons luy qu'il a bien fait son devoir ; que ses blessures sont plustost des marques de son grand coeur, que de sa faiblesse : et disons seulement, que personne ne deposant contre moy, non pas mesme mou Ennemy, qui ne peut rien dire à mon prejudice, sinon qu'il ne m'a point veû combattre ; luy qui peut-estre dés le commencement du combat, n'estoit plus en estat de rien voir ; je merite que l'on m'adjuge la Victoire. Car s'il ne m'a point veû, il est à croire, comme je le dis, que c'est que la perte du sang, luy avoit osté l'usage de la veuë : Mais pour moy à qui la bonté des Dieux et ma valeur, ont laissé la veuë, le sang, et la force ; je l'ay veû combattre ; je l'ay veû blessé ; et vous l'avez veû presque mort, aupres de ce Trophée imaginaire. Apres cela, Seigneurs, je n'ay plus rien à dire ; ne voulant pas differer plus long temps l'heure de mon Triomphe, et la gloire de mon Party.</q>
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Artane ayant cessé de parler, il s'esleva dans toute l'assemblée un bruit confus sans acclamations : par lequel il estoit aisé de comprendre, que le monde n'estoit guere persuadé de son discours. Artamene m'a dit depuis, qu'il n'eut jamais tant 
<pb id="page_279" n="V01-P283"/>de peine en sa vie, qu'il en eut à le souffrir. Neantmoins il se resolut d'y respondre sans s'emporter : et la foiblesse de cét homme faisant succeder la pitié à la colere ; qu'il ne luy dit point d'injures, que celles qui estoient absolument necessaires, pour la deffense de sa valeur, et pour l'advantage de sa Cause. Apres donc que ce murmure qui s'estoit eslevé dans cette illustre Compagnie, fut entierement appaisé ; et qu'Artamene eut fait une reverence de fort bonne grace aux Rois et à ses Juges ; tout le monde se pressa pour escouter : et par une attention extraordinaire, il se fit un si grand silence, qu'il se vit obligé de l'interrompre, en commençant son discours par ces mesmes paroles, si ma memoire ne me trompe.
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<q>HARANGUE D'ARTAMENE.</q>
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<q>La Victoire est un si grand bien, et la lascheté un si grand mal, que je ne m'estonne pas qu'il se trouve un homme, qui veüille remporter les honneurs de la premiere sans l'avoir gagnée ; et des-advoüer l'autre, quoy qu'effectivement elle soit en luy. Le desir de la gloire naist avec nous : et la crainte de l'infamie n'abandonne pas mesme les plus lasches et les plus criminels. Je ne suis donc point estonné de voir qu'Artane veüille triompher sans avoir combatu : mais je suis fort surpris de voir qu'ayant plus d'esprit que de coeur, il n'ait pas rendu son me songe plus vray-semblable par son discours : qu'il n'ait un peu plus 
<pb id="page_280" n="V01-P284"/>particularisé la grandes choses qu'il doit avoir faites, pour pouvoir sortir d'un pareil combat sans blessure. Il devoit du moins nous dire, quel est le Dieu qui l'a conservé : car pour moy, je sçay bien que la valeur d'un homme ne pourroit pas faire voir une chose si prodigieuse. Il devoit en suitte nous apprendre, par quelle autre Divinité, il s'est rendu invisible à mes yeux : lors qu'apres estre demeuré seul contre trois, je n'ay veû personne à l'entour de moy que ceux que je dis : eux que le Sort à fait succomber en cette occasion, plustost que ma force ny que mon adresse. Je sçay bien qu'Artane n'estoit pas un de ces trois : je sçay bien encore que le vaillant Pharnace est demeuré de bout le dernier, qu'il m'a opinastrément disputé la Victoire ; et que s'il eust esté secondé par un homme qui n'eust pas esté blessé comme Artane, il luy eust esté aisé de me vaincre : puis que tout affoibly qu'il estoit, il s'en est si peu falu qu'il n'ait vaincu. Je scay bien que les blessures ne sont pas des marques infaillibles de l'advantage d'un combat : mais je sçay bien mieux encore, que ce n'est pas prouver d'avoir combatu, que de se vanter de n'estre pas blessé. Il faut du moins estre couvert du sang de ses Ennemis, si l'on ne l'est pas du sien : Mais pour Artane, il sort de ce combat comme il sortiroit d'un simple combat de galanterie, où les Victoires sanglantes auroient esté deffendues. J'advouë que je ne puis rien dire de particulier contre luy : je ne scay ny comment il a fuï ; ny comment il s'est caché ; ny comment il a disparu : je sçay seulement que je ne l'ay point veû combattre : et cela suffit pour luy pouvoir soustenir, qu'il ne peut avoir vaincu. Il est sans doute des crimes d'une autre nature : et dont l'en ne peut convaincre 
<pb id="page_281" n="V01-P285"/>ceux qui en sont accusez, qu'en leur soutenant qu'on leur a veû attendre un homme pour l'assassiner ; qu'on le leur a veû tuer au coing d'un Bois ; qu'on leur a veû hausser le bras, et enfoncer leur espée dans je coeur de leur Ennemi. Enfin il faut avoir veû bien des choses ; et ceux qui n'ont rien veû de tout cela, justifient les accusez, bien plus tost qu'ils ne les convainquent. Mais en l'occasion qui presente, il en va tout autrement : car disant que je n'ay point veû Artane, je dis tout ce que l'on peut dire centre luy : et je l'accuse d'un crime, dont il ne peut se justifier, qu'en faisant advoüer à Artamene, qu'il l'a veû ; qu'il l'a combatu ; et qu'il la vaincu ; ce qui à mon advis, ne luy sera pas fort facile. Au reste comme il se fie pas trop aux Exploits qu'il a faits, pour remporter cette fameuse Victoire ; il ose encore dire, que quand il auroit fui, je n'aurois pas vaincu, puis que j'aurois combatu, avec inegalité : Mais Seigneurs, où trouve-t'il des Loix, qui authorisent son discours ? quand l'on commence un combat, comme celuy dont il est question, il faut sans doute que le nombre des Combatans soit esgal, et que les Armes soient semblables : Mais dés que ce combat est commencé ; chacun peut profiter de tous les avantages que la Fortune luy presente, ou que ses Ennemis luy laissent prendre. Qu'importe donc si un Soldat est hors de combat, par sa mort, ou par sa laschete ; s'il suit, il est aussi bien vaincu, que s'il estoit mort ou prisonnier : et celuy qui ne s'oppose à la victoire de ses ennemis qu'en fuyant ; qui ne sauve sa vie qu'en ne l'exposant pas ; est indigne pretendre aucune part, à la gloire du Triomphe. Si celle d'une semblable action, consistoit à sauver 
<pb id="page_282" n="V01-P286"/>sa vie ; j'advouë qu'Artane ayant si bien conservé la sienne, auroit quelque sujet de dire, qu'il auroit mieux agi que moy, qui n'ay pas si bien mesnagé la mienne : Mais la Victoire consistant icy, en la mort de ses Ennemis ; il n'aura pas sans doute l'audace de dire qu'il l'a remportée : puis que tous ceux qui m'escoutent sçavent, que l'on m'a trouvé les armes à la main ; et qu'il n'a pas tenu à moy, que je n'aye deffendu mon droit contre luy. Or Seigneurs, pour vous faire voir, que bien qu'Artane ait parû invulnerable dans un Combat, où tous ceux qui l'ont fait ont perdu la vie, je ne crains ny sa valeur ny son adresse : je vous demande pour grace, de me permettre de le combattre en Champ clos ; et en presence des Rois qui m'escoutent. Car si l'on m'accorde ce que je demande ; ce qu'il n'a pas demandé ; et ce que l'on ne peut equitablement me refuser ; je suis asseuré qu'il ne disparoistra plus à mes yeux, et que je vous en rendray bon compte. Je sçay bien que c'est en quelque façon faire tort à l'equité de ma cause ; et à l'illustre Roy de qui j'ay l'honneur de soutenir les interests, que de remettre la chose en doute : Mais apres tout, puis qu'elle doit estre jugée par vous, je ne pense pas que vous en puisiez, estre aussi bien instruits, par les paroles d'Artane, que par ses actions, et par les miennes. Joint qu'à dire les choses comme elles sont, j'aurois quelque peine à me resoudre de conserver par mon eloquence, ce que sans vanité j'ay acquis par ma valeur : et l'esclat de cette Victoire est trop grand, pour qu'il n'en couste pas une goutte de sang au vaillant Artane. Il faut Seigneurs, il faut qu'à la veuë de tous ceux qui m'escoutent, je luy fasse advouër la verité de la chose, où qu'il m'arrache la vie : puis que deux cens hommes 
<pb id="page_283" n="V01-P287"/>ne l'ont peû blesser, il n'en doit pas craindre un tout seul : et un encore dont les forces sont diminuées de beaucoup, par ces grandes blessures qu'il luy a tant reprochées. Je l'assure toutefois, qu'il ne me vaincra pas sans gloire : et que je feray tout ce qui me sera possible, pour luy en faire trouver en ma deffaite. Tant y a Seigneurs, que s'il à combatu comme il le dit, il ne doit pas craindre de combattre encore : et s'il n'a pas combatu, comme je le soustiens ; je veux bien me retracter de ce que j'ay avancé : et tomber d'accord, que je ne dois point triompher que je ne l'aye vaincu. Je ne vous demande donc plus, ô mes Juges, le gain de ma Cause ; mais seulement la permission de combattre. Aussi bien ne pourriez vous juger vos Maistres qu'en tremblant : quoy que vous pussiez dire et faire, il y auroit tousjours quelqu'un qui se plaindroit : au lieu que lors que par la propre bouche d'Artane je vous feray entendre la verité, vous pourrez prononcer hardiment, sans craindre de faire une injustice, et sans que personne vous en accuse. Ne me refusez donc pas je vous en conjure ; puis que je ne vous demande rien que d'equitable. Au reste, qu'Artane ne s'amuse pas à s'opposer à ce que je veux, par l'esperance de s'épargner un combat : puis que quand on me l'auroit refusé, et que l'on m'auroit mesme fait justice ; il ne luy seroit pas aisé de l'éviter. Il vaut donc mieux qu'il s'y resolue de bonne grace : et qu'il tesmoigne du moins en cette rencontre, que s'il a eu de la lascheté, en l'occasion qui s'est presentée ; c'est qu'il a creû qu'il valoit mieux dérober la Victoire, que la hazarder. Mais aujourd'huy qu'elle luy est disputée, et qu'il s'agit de son honneur en particulier ; il faut que ce brave se resolue à ce que je vous demande, 
<pb id="page_284" n="V01-P288"/>et à, ce que je vous suplie de luy ordonner. Je luy donne le choix des armes : et luy promets de plus, de n'abuser pas de ma Victoire je la remporte : pourveu qu'il soit plus ingenu sous mes pieds, qu'il ne le paroist devant des Thrônes si venerables ; et devant un Tribunal, qu'il ne pas redouter. C'est à vous, Seigneurs, à prononcer l'arrest favorable que j'attens de vostre equité : et à ne me refuser pas la seule voye qui vous peut montrer la venité telle qu'elle est, et telle que je l'ay raportée.</q>
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Artamene n'eut pas si tost achevé de parler, qu'il se fit un bruit extrémement grand, dans toute cette assemblée : mais avec cette difference, entre le premier qui s'estoit eslevé à la fin du discours d'Artane et ce dernier ; qu'en celuy-là, l'on n'avoit entendu que des murmures et des doutes : et qu'en celuy cy l'on n'entendit que des exclamations et des loüanges, qui sembloient demander aux Dieux, aux Rois, et aux Juges, la Victoire pour Artamene. Ceux mesme du Party ennemy ne pouvoient s'empescher de le loüer ; tant il est vray que la Vertu a de charmes, et que la verité est puissante. Artane voulut respondre quelque chose, pour s'opposer à ce combat : mais on luy imposa silence par des cris et par des injures, sans que personne voulust seulement l'escouter. Toutefois les Rois n'estoient pas bien aises de la proposition qu'Artamene avoit faite : Ciaxare estant fasché d'exposer de nouveau la vie d'un homme si illustre : et le Roy de Pont n'estant nullement satisfait, que sa Cause fust entre les mains d'Artane, dont 
<pb id="page_285" n="V01-P289"/>il n'avoit pas fort bonne opinion. Cependant les Juges s'estant levez, et s'estant assemblez pour examiner tout bas la chose entre eux ; Philidaspe qui avoit esté present à tout ce qui venoit d'estre fait ; et qui estoit au desespoir, de voir tous les jours acquerir une nouvelle gloire à Artamene ; s'approcha de Ciaxare, et le suplia de considerer, le peu de temps qu'il y avoit, qu'Artamene avoit quitté le lict et la Chambre. Qu'ainsi s'il luy vouloit faire l'honneur de souffrir que ce fust luy qui combatist Artane, en cas que les Juges permissent ce second combat ; il luy en seroit eternellement obligé. Philidaspe ne put parler si bas, qu'Artamene qui l'observoit tousjours sans sçavoir precisément pourquoy, n'en entendist quelque chose : si bien qu'ayant peur qu'il n'obtinst ce qu'il demandoit, il s'approcha du Roy de Capadoce à son tour, avec beaucoup de respect ; et luy adressant la parole, Seigneur, luy dit il, n'escoutez pas la priere de Philidaspe, puis qu'elle est également injurieuse, et à sa valeur, et à la mienne. Comment l'entendez vous ? reprit le jeune Inconnu ; l'entens, luy repliqua Artamene ; qu'un homme comme Philidaspe, ne doit pas demander à combattre un lasche, sans y estre forcé comme moy : et que c'est aussi me faire un outrage, que de croire que j'aye besoin de toutes mes forces, pour vaincre un pareil Ennemy. Quand Artane seroit Artamene, repliqua brusquement Philidaspe, je demanderois ce que je demande ; et quand Artane seroit Philidaspe, repliqua mon Maistre, 
<pb id="page_286" n="V01-P290"/>je ne cederois pas ma place à un autre. Ciaxare voyant que cette contestation pouvoit aller trop avant, les embrassa ; et loüant leur zele et leur courage, les fit embrasser eux mesmes à l'instant. Ce Prince dit à Philidaspe, qu'il n'estoit pas Juge en sa propre Cause ; à Artamene qu'il devoit sçavoir bon gré à Philidaspe de ce qu'il avoit voulu faire ; et les conjura tous deux, d'attendre en repos, j'arrest que l'on alloit prononcer. Cependant les Juges furent long temps à deliberer, sur ce qu'il avoient à resoudre : car encore qu'l n'y en eust pas un qui ne connust distinctement, qu'il y avoit de la fourbe du costé d'Artane ; toutefois comme il se deffendoit opiniastrément, et que la chose n'avoit point eu de tesmoins, ils se trouvoient fort embarrassez. Ceux du costé de Ciaxare, ne pouvoient pas condamner leur Prince, eux qui connoissant Artamene, ne doutoient point du tout qu'il n'eust vaincu : et les autres quoy que persuadez de la mesme chose, n'osoient pourtant condamner le Roy de Pont, parce que ce qu'ils croyoient, n'estoit fondé que sur des conjectures. Ainsi apres avoir bien examiné cette affaire, ils permirent le combat à Artamene : et ordonnerent que celuy qui feroit advoüer à son ennemy, qu'il auroit esté vaincu, seroit estimé le Victorieux : et que s'il arrivoit qu'il en mourust un sans pouvoir parler, l'on expliqueroit la chose, à l'avantage de celuy qui l'auroit tué. Que ce Duel se feroit en Champ clos, comme Artamene l'avoit desiré ; et en la presence des Rois ennemis. Cét Arrest estant prononcé, 
<pb id="page_287" n="V01-P291"/>Artamene en tesmoigna une extréme joye : et en remercia ses Juges, d'une façon qui sembloit luy presager la Victoire. Il n'en fut pas ainsi d'Artane, qui s'en plaignit, et aux Juges, et au Roy son Maistre : car nous avons sçeu depuis, que comme ce Prince est tres brave, il le mal-traitta assez : et luy dit mesme assez rudement, que s'il avoit effectivement vaincu, il vaincroit encore : mais que s'il estoit un lasche, comme il commençoit de le soubçonner ; il seroit bien aise de le voir puny par la main d'Artamene : adjoustant à ce discours, qu'il se consoleroit de la perte de Cerasie, par la joye quil auroit de la sienne. En effet, nous sçeusmes que ce Prince le fit observer avec tant de soing, qu'il fut impossible à ce lasche, d'éviter ce combat par sa fuite ; comme il eust fait infailliblement, s'il en eust pû trouver les moyens. Pour Ciaxare, il ne fut fasché de la chose, que parce qu'enfin c'estoit tousjours en quelque façon exposer la vie d'un homme si illustre, que de l'engager dans un nouveau peril : n'y ayant point de si foible ennemy, qui ne puisse quelquefois par un malheur, blesser dangereusement le plus vaillant homme du monde. Cependant le temps du combat ayant esté remis à quatre jours de là, chacun se retira dans sa Ville, aupres de laquelle, comme je l'ay dit, les Rois avoient fait camper leurs Armées. Ciaxare ne fut pas plustost arrive dans Anise, qu'il fut à l'Apartement de la Princesse, accompagné d'Aribée, d'Artamene, de Philidaspe, et de beaucoup d'autres : comme il luy aprit ce 
<pb id="page_288" n="V01-P292"/>qui avoit esté resolu, quoy Seigneur, luy dit elle, est-il juste de vaincre deux fois un mesme Ennemy ? et n'acheterez vous point trop cher la conqueste de Cerasie, si elle couste encore quelques gouttes de sang à Artamene ? Pour moy je vous advouë ma foiblesse (poursuivit elle en portant la main sur ses yeux, pour cacher la rougeur qui luy estoit montée au visage) je ne puis entendre parler de combats, sans émotion et sans repugnance : principalement lors qu'il s'agit d'exposer la vie d'un homme qui a défendu la vostre. Je suis trop glorieux, Madame, interrompit Artamene, que vous me faciez l'honneur de prendre quelque soin d'une chose, qui ne peut jamais estre plus avantageusement exposée, que pour le service du Roy : Mais Madame, ne craignez rien pour moy en ce combat : et pleignez moy plustost, d'avoir un si foible ennemy. Il n'a pas tenu à Philidaspe, dit alors Aribée à la Princesse, qu'Artamene ne se soit pas exposé à ce danger ; puis qu'il a fait tout ce qu'il a pû pour l'en exempter, et pour pouvoir combattre au lieu de luy. Il est vray Madame, poursuivit Philidaspe, que j'avois eu la hardiesse d'en supplier le Roy ; mais il ne m'en a pas jugé digne. Ce n'est pas par cette raison, respondit Ciaxare ; mais c'est parce qu'il n'eust pas esté juste. Et c'est aussi, adjousta mon Maistre, parce qu'Artamene ne l'eust pû souffrir : et qu'il n'a guere accoustumé de ceder sa place à un autre. Le Roy qui eut peur que ces deux braves Estrangers ne s'aigrissent tout de nouveau, changea de discours : 
<pb id="page_289" n="V01-P293"/>et apres avoir encore esté quelque temps chez la Princesse il la quitta ; et emmena avec luy, tous ceux qui l'avoient suivy chez Mandane. Cependant comme l'Amour n'abandonnoit point Artamene ; qu'il ne voyoit jamais la Princesse, qu'il n'en remarquast toutes les actions, avec une exactitude estrange ; et qu'il ne s'en entretinst avec Feraulas ou avec moy ; il nous demanda quand il fut retiré dans sa Chambre, ce que nous pensions de cette rougeur, qui avoit paru sur le visage de Mandane, lors qu'elle avoit parlé de luy, et de l'aversion qu'elle avoit pour les combats ? Est-ce, nous disoit-il, un simple effet de cette humeur douce et tranquile, qui luy fait avoir de la repugnance pour la guerre et pour le sang ? ou ne seroit-ce point que le service que j'ay rendu au Roy son Pere, eust insensiblement engagé son esprit, dans quelque legere disposition à ne me haïr pas ? Mais helas (poursuivoit-il un moment apres, et sans nous donner le loisir de luy respondre) n'est-ce point aussi que ces paroles obligeantes, qu'elle a prononcées en ma faveur, luy ont donné de la honte et du repentir, lors qu'elle s'en est apperçeuë ? n'est-ce point, dis-je une marque infaillible, que son coeur a desadvoüé sa bouche ? et ne sçaurois-je deviner precisément la veritable cause de cette aimable rougeur, qui me l'a fait paroistre si belle, et qui luy a adjousté de nouveaux charmes ? Ne me flatez point mon cher Feraulas, luy disoit-il ; qu'en pensez vous, qu'en dois-je croire ? Seigneur, luy dit il, je ne voy rien en cette rougeur, 
<pb id="page_290" n="V01-P294"/>qui ne vous soit advantageux : car quand ce ne seroit qu'un simple effet de pitié, ce seroit tousjours avoir sujet d'esperer, que plus facilement vous pourrez toucher son coeur, lors qu'elle sçaura les maux, que vous aurez souffers pour elle. Ha Feraulas, s'écria-t'il, qui sera-ce qui les y fera sçavoir ? Cyrus n'osant pas sortir du Tombeau, ne les y aprendra jamais : et Artamene quine paroist estre qu'un simple Chevalier, en pourroit-il concevoir la temeraire pensée, sans folie, et sans extravagance ? Enfin Seigneur, à vous parler sincerement, Artamene songeoit bien plus à la Princesse qu'à Artane : Ce n'est pas qu'il n'eust tous les soings qu'il faloit avoit pour le combat qu'il devoit faire : mais c'est qu'en effet en pensant à toute autre chose, il pensoit encore à Mandane : et l'Amour qui fait bien d'autres miracles, luy avoit donné ce privilege, de pouvoir parler de guerre ; d'affaires ; de nouvelles ; de complimens ; et de toutes sortes de choses ; sans abandonner jamais entierement le cher souvenir de sa Princesse. Cependant, le jour du combat estant arrivé, il fut prendre congé d'elle, avec une joye sur le visage, qui devoit l'assurer de son Triomphe. Je viens, Madame, luy dit il, vous demander des armes pour combattre Artane : je voudrois bien (luy respondit elle fort obligeamment, mais avec un peu plus de melancolie qu'il n'en avoit) avoir trouvé les moyens de vous rendre absolument invincible : Vous le pouvez aisément Madame, adjousta t'il, me faisant seulement l'honneur de recevoir favorablement 
<pb id="page_291" n="V01-P295"/>les services que je veux rendre au Roy et à vous : et me faisant simplement la grace, de me desirer la Victoire. Car si j'obtiens cette faveur, quand Artane seroit le plus vaillant homme du monde, ce que je suis bien asseuré qu'il n'est pas ; je le vaincrois infailliblement. S'il ne faut que de sa reconnoissance pour vos services, repliqua la Princesse, et pour des voeux vous faire triompher ; allez Artamene, allez ; et ne craignez pas d'estre vaincu. Apres cela, la Princesse comme si elle n'eust pû souffrir davantage cette conversation, le congedia d'une maniere fort civile et fort obligeante : et Artamene s'en alla retrouver le Roy, qui estoit prest à partir. Ciaxare ne fut suivy que de deux mille hommes non plus que l'autre fois : et les Rois de Pont et de Phrigie se rendirent aussi avec pareil nombre de gens, dans cette mesme Plaine, et au mesme lieu, où les Juges avoient prononcé leur Arrest ; c'est à dire à la veüe du Trophée d'Artamene. L'on y avoit dressé des Barrieres, qui formoient un quarré plus long que large, de grandeur assez raisonnable, pour y pouvoir faire un combat : Artane qui se trouvoit assez embarrassé de son espée, ne voulut point avoir d'autres armes offensives : et s'imagina, que moins son ennemy en auroit, moins il seroit exposé. Ils n'avoient donc chacun, que l'Espée et le Bouclier : aux deux bouts du Champ, il y avoit deux Eschaffaux dressez pour les Rois ennemis : et à un des costez, il y en avoit un autre, où estoient les Juges. Les quatre mille hommes de 
<pb id="page_292" n="V01-P296"/>guerre, estoient placez, partie derriere les Eschaffaux des Rois, et partie à l'autre face du Champ de Bataille, sans se mesler toutefois les uns parmy les autres, chacun demeurant sous ses Enseignes : mais si bien rangez, que presque tout le monde pouvoit voir. Aux deux bouts des Lices il y avoit deux entrées : et ce fut par ces deux endroits opposez, qu'Artamene et Artane entrerent en mesme temps : et commencerent de faire prevoir l'evenement du combat, par leur differente contenance. Artane avoit voulu se battre à cheval : se confiant plus en la vigueur et en l'adresse de celuy qu'il devoit monter, qu'en sa force et en son courage. Mais il ne sçavoit pas, que plus un Cheval est vigoureux, moins il rend de service à celuy qui perdant le jugement par la crainte, ne le sçait plus conduire comme il faut, ny luy faire les chastimens à propos. Artane parut donc avec des armes tres magnifiques : et sur un cheval blanc, si beau, si bien fait, si noble, et si plein de fierté ; que d'abord il attira les yeux de tout le monde. Il avoit l'action vive et superbe : et frapant du pied, seçoüant son crin, blanchissant son mors d'escume, et hanissant avec violence en entrant dans la Carriere ; il sembloit avoir impatience de porter son Maistre vers son ennemy. Mais Seigneur, si le cheval d'Artane attira l'admiration de tout le monde ; la mauvaise posture de celuy qui le montoit, donna de l'aversion et de la pitié. Le moindre mouvement du cheval l'esbranloit ; et l'on voyoit qu'il ne songeoit qu'à l'empescher d'avancer vers son ennemy : 
<pb id="page_293" n="V01-P297"/>comme s'il eust eu peur d'estre trop tost attaqué. Pour Artamene, il n'en alla pas ainsi : car encore qu'il fust monté sur un cheval noir extrémement beau, ce fut directement à sa personne, que furent toutes les aclamations : bien que ce jour là il n'eust voulu prendre que des armes toutes simples, comme ayant quelque honte de combattre un si foible adversaire. Son corps estoit bien planté ; sa contenance estoit assurée ; il portoit ses jambes si admirablement ; et paroissoit si bien estre Maistre absolu du cheval qu'il montoit, qu'il estoit aisé de voir, qu'il s'en sçauroit bien servir. Comme en effet, les ceremonies ordinaires en pareilles occasions ne furent pas plustost achevées ; et le signal fut a peine donné par les Trompettes ; que partant de la main, et poussant son cheval à toute bride ; il fut contre Artane en haussant le bras, avec une impetuosité estrange ; sans songer presque à se servir de son Bouclier tant il craignoit peu ce foible ennemy. Pour Artane qui ne sçavoit ce qu'il faisoit, il arriva que laschant trop la bride à son cheval, et puis voulant le retenir tout d'un coup il fit qu'il se jetta à costé par un grand bond : et que secoüant la teste fierement, et se cabrant à demy ; il emporta en suitte son Maistre à l'autre bout du champ, sans qu'Artamene le peust joindre. Ce Prince marry de l'avoir manqué, achevant prestement sa passade, et faisant prendre la demy volte au sien, fondit sur Artane, qui à peine s'estoit raffermy dans la selle. Il le poussa alors, et luy déchargea un grand coup 
<pb id="page_294" n="V01-P298"/>d'espée, qui glissant sur son Casque, luy tomba sur l'espaule droite, et en fit jalir le sang, jusques sur sa Cotte d'armes. Artamene redoubla encore. Artane para le mieux qu'il pût : et sans oser attaquer un si redoutable ennemy, il se contenta de se tenir sur la deffensive : esperant tousjours que le cheval d'Artamene se lasseroit plustost que le sien : ou qu'il luy arriveroit quelqu'autre accident qui le sauveroit. Cependant Artamene n'estoit pas sans quelque inquietude : car il voyoit bien qu'il luy estoit for aisé de tuer Artane, s'il vouloit employer toute sa force : mais son esprit ne se contentoit pas de cette espece de victoire : et il vouloit avoit la satisfaction, d'oüir de la bouche de son ennemy, l'adveu de la verité. il le combatit donc, et l'espargna tout à la fois : Mais malgré cét advantage qu'Artamene donnoit à Artane ; ce miserable n'eut jamais la force de s'en prevaloir. Il fut blessé en quatre endroits, sans qu'il portast jamais un seul coup d'espée à mon Maistre : et comme si son cheval eust esté las de porter ce honteux fardeau, l'on voyoit qu'il avoit dessein de s'en décharger. Comme en effet, mon Maistre ayant quelque confusion, de voir ce lasche si long temps devant luy ; et voulant le traiter avec mépris, luy déchargea un si grand coup de plat d'espée, qu'il l'estourdit, et le fit tomber sur le col de son cheval : qui prenant son temps, se déroba de dessous luy, et le renversa demy mort sur la poussiere. Son Casque en tombant s'osta de sa teste ; son espée luy échapa de la main ; et il ne luy demeura que son Bouclier, 
<pb id="page_295" n="V01-P299"/>dont se servoit bien mieux que de tout le reste de ses armes. Aussi tost Artamene descendit de cheval : et courant à luy l'espée haute, advoüeras tu, luy dit il, indigne ennemy que tu és, ce que tu sçais de ma premiere Victoire ? J'advoüeray tout (luy respondit ce miserable, en se couvrant de son Bouchlier) pourveu que vous me promettiez la vie. Il y auroit trop peu d'honneur à te l'oster (luy respondit mon Maistre, en luy mettant le pied sur la gorge) pour ne te l'accorder pas : Mais songe à ne mentir pas devant nos juges : car enfin rien ne te sçauroit dérober à ma vangeance, si tu ne dis la verité toute pure. Les Juges estant alors descendus de leur Eschaffaut, furent dans la Lice trouver Artamene : qui les voyant aprocher, Venez, leur dit il, venez aprendre la verité, de la bouche mesme de mon ennemy. Parle donc, luy dit il, si tu veux vivre : et ne differe pas davantage ma justification Alors le malheureux Artane, pressé de quelque remords, et beaucoup plus de la crainte de mourri ; raconta en peu de paroles, la verité de la chose : disant seulement pour son excuse, qu'ayant bien connu, veû la maniere dont on combatoit, que la Victoire seroit si opinastrément disputée, qu'aparemment tout y periroit ; il avoit voulu tascher d'avoir par la ruse, ce qu'il ne pouvoit avoir par la force. Mais enfin il advoüa qu'Artamene estoit demeuré luy quinziesme contre quarante : qu'en suitte il avoit combattu dix contre dix : qu'apres il s'estoit veû luy septiesme contre ces dix : encore luy seul contre 
<pb id="page_296" n="V01-P300"/>trois : de nouveau luy seul contre deux : et puis luy seul contre Pharnace. Bref il dit tout ce qu'il sçavoit : et la peur de la mort fut plus forte en luy, que celle de l'infamie. Il est vray qu'apres s'estre si mal battu, il ne devoit plus craindre de se deshonorer, l'estant presque desja, autant qu'on le pouvoit estre. Les Juges ayant entendu tout ce qu'Artane avoit à dire, prierent mon Maistre de se contenter de ce qu'il avoit advoüé, et de le vouloir laisser relever et vivre : qu'il se releve et qu'il vive (respondit Artamene, en remettant son espée au fourreau :) Mais qu'il tasche de vivre en homme d'honneur : et de ne faire plus d'actions si lasches. Les Juges alors, n'eurent plus de contestation : et tous tomberent d'accord, que mon Maistre avoit esté, et estoit Victorieux : declarant que Cerasie appartenoit au roy de Capadoce : et ordonnant que le Trophée d'Artamene demeureroit : et seroit dressé à loisir avec plus d'art, ce qui fut executé. Le Roy de Pont reçeut cette nouvelle en Prince qui avoit du coeur et de la sagesse : et il tesmoigna plus de ressentiment de la mauvaise action d'Artane, que de la perte de Cerasie. Pour Ciaxare, il reçeut Artamene avec des caresses extraordinaires : ce qui ne fut sans doute guere agreable, ny à Ariblée, ny à Philidaspe, qui estoient presens à cette action. Pour Artance, comme il estoit de grande condition, malgré la colere du Roy de Pont, quelques uns de ses parens ne laisserent pas de l'oster de là, et d'en avoir soing : Mais le Roy de Pont leur dit, que s'il guerissoit 
<pb id="page_297" n="V01-P301"/>de ses blessures, il ne le vouloit plus voir. Lors que les Juges eurent les uns et les autres adverty leurs Maistres, de ce qu'ils avoient resolu, les deux Rois ennemis, et le Roy de Phrigie, se virent et s'embrasserent pour la seconde fois. Celuy de Pont dit à Ciaxare, qu'il s'en retourneroit dans son Armée : et que le lendemain il décamperoit de devant Cerasie et s'en reculeroit d'une journée, afin de l'en laisser prendre possession. Il dit en suitte au Roy de Capadoce, qu'il l'estimoit bien plus heureux, d'avoir aquis l'amitié d'Artamene, que d'avoir recouvré une Ville : et que pour luy, il donneroit tousjours volontiers la moitié de ses Estats, pour aquerir un simple Soldat, aussi vaillant que mon Maistre. Artamene se trouva aupres de Ciaxare, lors qu'il reçeut ce compliment, où il respondit avec beaucoup de civilité : quoy que tout ce qui venoit de la part d'un Amant de Mandane, ne luy fust guere agreable. Cependant les Rois se separerent, et Ciaxare s'en retourna dans Anise : tout le Peuple sortit de la Ville pour le recevoir : toute l'Armée parut en bataille : la Princesse mesme qui avoit esté advertie de ce qui s'estoit passé, par un homme que le Roy luy avoit envoyé en diligence, et qui en avoient averty le Camp et le Peuple, vint au devant du Roy jusques à la porte du Chasteau : où Ciaxare luy presenta Artamene, qu'elle reçeut de fort bonne grace, et avec beaucoup de joye. Mais comme elle voulut luy tesmoigner la satisfaction qu'elle avoit, de le voir sorty d'une occasion dangereuse ; ne la 
<pb id="page_298" n="V01-P302"/>nommez pas ainsi Madame, luy dit il en rougissant, et ne me faites pas ce tort, de croire que j'aye esté fort exposé en ce combat. L'honneur que vous m'aviez fait, de m'assurer de faire des voeux pour ma victoire, a esté plus loing que je ne voulois : puis qu'enfin ces voeux et ces prieres, m'ont fait vaincre sans peril. J'e ne sçay pas, luy respondit la Princesse, si vous avez vaincu sans peril : mais je sçay bien que vous n'avez pas viancu sans gloire. Ils dirent encore beaucoup d'autres choses, qui seroient trop longues à raconter : et Ciaxare pour reconnoistre en quelque façon les services d'Artamene, luy donna non seulement le Gouvernement de Cerasie qu'il avoit conquise ; et de la quelle il croyoit entrer en possession un jour apres : mais encore celuy d'Anise, et de tout le païs qui l'environne, qui vaquoit par la mort e son Gouverneur : estant bien juste, dit le Roy, qu'Artamene joüisse de ce qu'il a ganné, et de ce qu'il m'a empesche de perdre. Aribée n'osa pas s'opposer directement à ce bien-fait de Ciaxare, car les services d'Artamene estoient trop considerables pour cela. Il avoit fait des merveilles à la Bataille ; il avoit sauvé la vie du Roy ; il avoit remporté plusieurs advantages sur ses ennemis ; il avoit vaincu par un prodige, dans le combat des deux cens hommes, qui devoient terminer la guerre ; et il venoit d'achever de conclurre la Paix, par une Victoire particuliere. Mais encore qu'Aribée ne s'opposast pas absolument à cette reconnoissance ; comme la nouvelle faveur de mon Maistre faisoit 
<pb id="page_299" n="V01-P303"/>quelque ombre à la sienne ; et que de plus il estoit fasché, de le voir devancer Philidaspe ; il dit toutefois tout bas au Roy, comme nous l'avons sçeu depuis, qu'il y avoit quelque danger, de confier deux Places frontieres à un Inconnu : et qu'il vaudroit mieux luy donner de plus grandes recompenses, pourveu que ce fust au milieu de L'estat : Mais quoy qu'il peust dire, et quoy qu'il peust faire, il ne pût rien changer au dessein du Roy. Ce Prince voulut aussi, que suivant ce qu'avoient prononcé les Juges, il demeurast un Monument eternel, de la Victoire d'Artamene, au mesme lieu où il avoit eslevé son Trophée : et le propre jour de son Triomphe, il commanda que l'on fist venir des Sculpteurs et des Architectes, pour placer ce Trouphée, dont Artamene avoit amassé les armes de sa propre main ; sur un magnifique piedestal de Marbre, où toutes ses grandes actions seroient representées en bas relief ; avec une inscription, tres glorieuse pour luy : ce que fut executé quelque temps apres, malgré la continuation de la guerre.
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<div2 id="page_CYRUS010210" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : soulévement de Crasie (reprise des hostilités)">
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Car Seigneur, vous sçaurez que le Roy de pont suivant sa parole, se retira effectivement de devant Cerasie : mais vous sçaurez aussi que les habitans de cette Ville, aimoient si passionément ce Prince, sous la domination duquel, ils vivoient depuis long temps ; et avoient esté si mal traitez par les derniers Rois de Capadoce, sous lesquels ils avoient autrefois esté ; que le Roy de Pont ne pût jamais leur persuader ; d'ouvrir leurs portes à son Ennemy. Il creut toutefois, 
<pb id="page_300" n="V01-P304"/>que lors qu'ils le verroient party, ils changeroient de resolution : si bien qu'il n'en envoya rien dire à Ciaxare, pour ne l'irriter pas contre eux : et se contenta de se retirer, comme il y estoit obligé : y laissant un Capitaine, et cinq cens Soldats, avec ordre de remettre la Place, à ceux que le Roy de Capadoce envoyeroit pour la recevoir. D'autre par, Ciaxare voulant favoriser Artamene en toutes choses, luy dit fort obligeamment, que c'estoit à luy à s'en aller prendre possession de sa Conqueste : et pour cét effet, le jour qu'il devoit entrer dans Cerasie estant arrivé, le Roy l'envoya vers cette Ville, à la teste de six mille hommes. Mais Artamene fut bien estonnée de voir que les Portes en estoient fermées. et que toute les Murailles estoient bordées de Soldats, avec des Arcs et des Fleches pour se deffendre, si on les vouloit attaquer. Artamene qui s'estoit attendu à une Entrée, fut un peu surpris, de vois, qu'il luy faloit plustost songer à un affaut : neantmoins il voulut auparavant sçavoir, ce que cela vouloit dire. Il fit donc faire alte à ses Trouper, à la portée de la fleche : et envoya sommer les Habitans de Cerasie de luy ouvrir leurs Portes, suivant les conditions faites avec le Roy de Pont. Mais comme ils avoient bien preveû que la chose iroit ainsi, lors qu'ils s'estoint resolus à ne changer point de Maistre ; aussi tost qu'ils avoient eu pris les armes, et defarmé ces cinq cens Soldats, que le Roy de Pont y avoit laissez, ils avoient dressé un Manifeste, qu'ils jetterent 
<pb id="page_301" n="V01-P305"/>alors du haut des Murailles, au Heraut qui leur parloit : et luy dirent en le luy jettant, que Ciaxare verroit leurs raisons par cét Escrit, et peut-estre les approuveroit. Que cependant il se retirast s'il ne vouloit qu'on le fist retirer bien viste ; estant resolus de se deffendre eux mesmes, puis que le Roy de Pont les avoit abandonnez. Artamene ayant reçeu ce Manifeste, en demeura estonné : non seulement parce qu'il estoit admirablement bien fait ; mais encore parce qu'il faisoit voir, qu'il n'y eut jamais de subjets si fideles à leur Prince. Je ne me sçaurois plus souvenir, de ce que precisément il contenoit ; je n'ay pas oublié toutefois, qu'il finissoit à peu prés par ces paroles. <q>Si nous estions persuadez que nous fussions vos legitimes Subjets, nous serions contre le Roy de Pont, ce que nous faisons contre vous : mais comme au contraire, nous croyons estre les siens, nous mourrons mille fois plustost, que de recevoir un autre Maistre. Nous sçavons bien qu'il nous abandonné : mais nous sçavons aussi, qu'il nous abandonne à regret. Ainsi nous sommes resolus de nous garder pour luy malgré luy : et de luy estre rebelles en cette rencontre, plustost que de changer de domination. Si nous pouvons vous resister, nous serons heureux : et si nous perissons en vous resistant, la mort nous delivrera de toute servitude. Quoy qu'il en soit, nous ne voulons point changer de Roy : et si vous estes genereux et bien conseillé, (comme nous le voulons croire) vous nous recompenserez de nostre fidelité, au lieu de nous en vouloir punir : et vous serez bien aise, 
<pb id="page_302" n="V01-P306"/>que nous ayons donné un si illustre Exemple à vos Subjets, afin de leur apprendre d'estre aussi fideles que nous, quand l'occasion s'en presentera.</q>
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Artamene trouvant quelque chose de fort heroïque, dans le sentiment de ces Peuples, n'eut garde de songer à les attaquer, sans un nouvel ordre. Il m'envoya donc le prendre de Ciaxare, et luy porter le Manifeste, que son Heraut avoit reçeu : se contentant de demeurer à la teste de ses Troupes, et à la veuë de Cerasie. Le Roy fut sans doute fort surpris de cét evenement : et comme Aribée avoit un esprit artificieux, il ne creut point du tout que cette advanture si extraordinaire, n'eust autre fondement, que l'affection de ces Peuples pour leur Prince : Et il s'imagina que le Prince faisoit plustost ainsi agir ces Peuples ; de sorte que comme son interrest se trouvoit, à faire durer la guerre ; il aigrit l'esprit du Roy, autant qu'il luy fut possible. Cependant nous avons bien sçeu depuis, que cela n'estoit pas : et que la passion que les Habitans de Cerasie avoient pour leur Roy et l'aversion qu'ils avoient pour les Capadociens ; Ciaxare dépescha vers le Roy de Pont ; pour se plaindre à luy du procedé de ces Habitans, et pour luy reprocher l'infraction de leur Traitté, et le manquement de sa parole : et pour ne perdre point de temps, il fit avancer toute son Armée pour investir la Ville : de peur qu'il n'y entrast des vivres, ou des gens de guerre. Le Roy donna alors sa Lieutenance general à Artamene : ce qui pensa faire 
<pb id="page_303" n="V01-P307"/>mourir Philidaspe de douleur et de despit : se voyant sous-mis à l'homme du monde qui faisoit le plus d'obstacle à sa gloire, et par consequent à ses desseins. La Princesse s'affligea de cét accident ; Philidaspe s'en affligea aussi bien qu'elle ; Ciaxare en fut en inquietude ; le Roy de Pont en eut de la joye et de la douleur ; le Roy de Phrigie en fut fasché ; Aribée en fut fort aise ; et Artamene n'en estant ny bien aise, ny bien fasché, demeura assez indifferent, entre ces deux sentimens : parce qu'il n'y voyoit pas son amour interessée ; elle qui estoit la seule chose, qui pouvoit luy donner de la couleur et de la joye. Le Roy de Pont respondit à ceux que Ciaxare envoya vers luy, qu'il estoit bien fasché que les habitans de Cerasie n'eussent pas obeï : que pour luy, il y avoit fait tout ce qu'il avoit peû, et que mesme il n'y pouvoit pas faire autre chose, que de leur commander encore une fois d'ouvrir leurs Portes. Mais apres cela, dit il à ces Envoyez, je pense pas estre obligé de les aller assieger, et de les aller combattre : eux, dis-je, qui ne se portent à cette desobeïssance, que par un excés d'amour. Ce sera bien assez, que je n'aille pas les secourir : apres tout, ils ne sont plus mes subjets, ils sont ceux de Ciaxare : c'est donc à luy à y donner ordre. Je me sens pourtant obligé de le prier, de ne les traiter pas à la rigueur : et de se souvenir que s'ils peuvent se resoudre un jour à luy obeïr ; ils luy seront plus fidelles que le reste de ses Subjets. Ce Prince congediant ainsi les Ambassadeurs 
<pb id="page_304" n="V01-P308"/>de Ciaxare, envoya avec eux un de ses Herauts, que le Roy de Capadoce fit conduire au pied des Murailles de Cerasie, pour sommer les habitans de rendre la Place : mais il n'en voulurent rien faire : et dirent à ce Heraut qu'il dist à leur Maistre, que quoy qu'ils se vissent cruellement abandonnez par luy, ils prefereroient tousjours la mort, à la domination du Roy de Galatie. Ciaxare voyant leur fermeté, quoy qu'il l'estimast dans son coeur, ne laissa pas de songer à les attaquer : et pour cét effet, il fit tenir Conseil de guerre : où il fut resolu d'emporter cette Ville de force. Il commença donc son campement ; il ordonna ses quartiers et ses attaques ; il fit travailler à sa circonvalation ; il fit ouvrir la tranchée ; et preparer ses Beliers et ses autres Machines. Pendant cela, Philidaspe qu'en ce temps là nous ne croyons capable que d'une ambition demesurée, n'estoit pas sans inquietude et sans chagrin : et la chose paroissoit si visiblement dans ses yeux, que tout le monde y prenoit garde. Il pensoit que s'il ne se signaloit point en ce Siege, il demeureroit infiniment au dessous d'Artamene ; veû les grandes actions qu'il avoit faites ; et qu'ainsi ce seroit ruiner les grands desseins qu'il avoit. Mais aussi il consideroit en suitte qu'il ne pouvoit faire de belles choses en cette occasion, où mon Maistre estoit destiné au Gouvernement de cette ville, que ce ne fust à l'advantage d'Artamene, qu'il estimoit infiniment ; mais qu'il ne pouvoit pourtant aimer. Le Roy 
<pb id="page_305" n="V01-P309"/>de Pont son costé, n'estoit pas aussi sans inquietude : car enfin l'affection de ces Peuples luy donnoit de la tendresse pour eux : et de plus, il aimoit tousjours Mandane. Ainsi il est certain que si ce n'eust esté la guerre de Lydie que le Roy de Phrigie craignoit, il n'eust pas esté marry de recommencer celle qui venoit de finir. Mais Seigneur, il ne tarda guere sans avoir ce qu'il souhaittoit si fort : car le Roy de Phrigie fut adverty en ce mesme temps, que celuy de Lydie n'estoit plus en estat de luy faire la guerre, une partie de ses subjets s'estant revoltez. Cette nouvelle mit d'autres sentimens dans l'esprit du Roy de Pont : Mais pendant qu'il deliberoit sur ce qu'il avoit à faire, Ciaxare fit attaquer Cerasie. Artamene y fit des choses admirables : et Philidaspe y en fit aussi, qui ne furent guere moins merveilleuses. Je ne m'arresteray point Seigneur, è vous décrire ce Siege exactement, ayant encore trop de choses plus importantes à vous dire : je vous diray donc en peu de mots, que les habitans de Cerasie se deffendirent en desesperez, et donnerent une ample matiere la valeur d'Artamene, et à celle de Philidaspe. Cependant, j'ay entendu dire plusieurs fois, long temps depuis à mon Maistre, qu'il n'avoit jamais combatu avec plus de repugnance qu'en cette occasion : car voyant le grand coeur de ces gens là, et leur incomparable fidelité ; ce n'estoit pas sans douleur, qu'il estoit contraint d'employer contre eux, les deniers efforts de son courage. Ils soustinrent quatre affauts, avec une 
<pb id="page_306" n="V01-P310"/>vigueur sans exemple : ils virent leurs Portes rompuës, une partie de leurs Murailles renversées par les Beliers sans se vouloir rendre : et s'estant retranchez vers le plus haut de la ville, ils donnerent encore beaucoup de peine. Philidaspe sans doute ne servit pas peu en ce Siege : et Artamene et luy conçeurent une si haute estime l'un de l'autre en cette rencontre, que l'on peut dire que jamais la valeur ne donna tant d'admiration et si peu d'amitié. Mais enfin, apres que ces infortunez Habitans de Cerasie eurent long temps resisté, ils furent forcez : Neantmoins auparavant que de les attaquer pour la derniere fois, Artamene supplia le Roy de luy permettre de les envoyer encore sommer de se rendre ; avec assurance d'un pardon general s'ils ne resistoient plus ; ce que Ciaxare luy accorda. En ce mesme instant, il luy vint un Ambassadeur du Roy de Pont, pour le prier de nouveau de vouloir pardonner aux Habitans de cette Ville, quand il les auroit vaincus, et de n'ensanglanter pas sa victoire : il luy repartit, qu'il ne tiendroit qu'aux Rebelles, s'il ne leur pardonnoit pas. mais cette derniere sommation ne servit de rien : et ces desesperez respondirent, qu'en l'estat qu'estoient les choses, ils ne songeoient plus qu'à mourir glorieusement : que puis que leur Prince les avoit abandonnez comme il avoit fait, ils ne vouloient plus avoir de Maistre : et que par consequent, ils ne pouvoient plus vouloir que la mort, n'ayant point d'autre voye de recouvrer la liberté. Ciaxare voyant donc 
<pb id="page_307" n="V01-P311"/>leur obstination, non seulement les fit attaquer, et les fit prendre ; mais encore malgré toutes les prieres d'Artamene, il les fit passer au fil de l'espée. Ce qui avoit tant irrité le Roy, c'estoit tant qu'effectivement il avoit perdu plus de six mille hommes en ce Siege. Au reste jamais Philidaspe ne combatit mieux, qu'en cette derniere attaque : car comme il voyoit que c'estoit achever de perdre cette miserable Ville ; cette ambitieuse jalousie qui le possedoit, trouvoit quelque douceur, à voir qu'Artamene ne seroit Gouverneur que d'une Ville destruite. Mon Maistre sauva pourtant de ces malheureux, autant qu'il luy fut possible ; et vers la fin du combat, il força le Roy de luy permettre de donner la vie au peu qui restoit, qui fut contraint de la recevoir. Cette funeste Victoire fut remportée assez heureusement, et pour Artamene, et pour Philidaspe : n'ayant chacun reçeu qu'une blessure assez legere. Cependant le Roy de Pont, que l'amour et le despit ne laissoient pas en repos, et qui ne cherchoit qu'un pretexte, pour recommencer la guerre ; envoya se pleindre à Ciaxare, de la cruauté qu'il avoit euë. Mais ce Prince respondit, que ceux qu'il avoit punis estoient ses Subjets ; et ses Subjets rebelles plus d'une fois : et qu'ainsi il n'avoit à en rendre compte à personne. Le Roy de Pont fort satisfait de cette response un peu aigre, parce qu'elle luy fournissoit un leger sujet de pleinte ; renvoya vers Ciaxare : et luy manda qu'il ne vouloit point d'alliance avec un Prince, qui traittoit 
<pb id="page_308" n="V01-P312"/>si mal ses propres Subjets : et qu'ainsi, il luy declaroit qu'il estoit tousjours son ennemy. Qu'au reste Ciaxare sçavoit bien qu'il avoit un moyen infailible de faire la paix quand il luy plairoit, et de luy faire tomber les armes des mains ; c'est pourquoy il le supplioit de ne se pleindre pas de son procedé. Vous entendez bien Seigneur, que ce moyen dont le Roy de Pont vouloit parler, estoit le mariage de la Princesse Madane et de luy : Mais Ciaxare reçeut ce discours fort aigrement : et respondit avec autant de fierté, que l'autre avoit d'injustice. Revola donc les choses plus broüillées qu'auparavant : Ciaxare de qui l'Armée estoit exrémement affoiblie, se retira vers Anise, où aussi bien quelque legere émotion le rapelloit ; apres avoit fait mettre le feu dans Cerasie : tant pour empescher le Roy de Pont de s'en emparer, que pour n'estre pas obligé d'y laisser garnison, et pour en faire aussi un Monument redoutable de sa vangeance. Mais Artamene qui creut que cette retraite pouvoit faire croire au Roy de Pont qu'on le craignoit, supplia Ciaxare de luy permettre de demeurer à quelques stades au delà de Cerasie, avec dix mille hommes de pied, et quatre mille chevaux seulement, pour observer la contenance de l'Ennemy, et pour luy faire voir qu'on ne le redoutoit pas : pendant que de son costé, il grossiroit son Armée de toutes les Garnisons des Places les plus proches ; feroit faire de nouvelles levées ; et apaiseroit par sa presence, et par celle des Troupes qu'il emmeneroit, le 
<pb id="page_309" n="V01-P313"/>tumulte arrivé dans Anise, qui n'estoit pas fort considerable. Le Roy aprouvant la proposition d'Artamene, consentit à ce qu'il voulut ; et commanda les Troupes, qui devoient demeurer sous la conduitte de mon Maistre. Mais admirez Seigneur, les bizarres effets que produisent les passions violentes, dans une ame ambitieuse qui en est possedée : Philidaspe qui estoit desesperé, de se voir dans la cruelle necessité d'obeïr à Artamene, comme Lieutenant General ; et qui par plus d'une raison, devoit estre bien aise de suivre le Roy dans Anise, où il s'en retournoit ; ne laissa pas malgré tous les sentimens secrets qui luy donnoient de la repugnance à obeïr à mon Maistre ; et qui l'appelloient aupres de Ciaxare ; de soliciter puissamment le Roy, pour estre de ceux qui devoient demeurer aupres d'Artamene. Et en effet, il agit si fortement pour cela, qu'il obtint ce qu'il de mandoit. Ce n'est pas que ce qu'il demandoit, n'eust des choses tres fascheuses pour luy : mais c'est qu'enfin rien ne luy estoit plus insupportable, que de voir qu'Artamene peust aquerir de la Gloire, sans que du moins il la partageast avec luy : et qu'il estoit absolument resolu d'estre son Rival en ambition. Le Roy de Pont ayant donc sçeu, que l'armée de ses Ennemis estoit partagée, s'avança vers Artamene avec toute la sienne, qui estoit encore de vingt-cinq mille hommes ; resolu de profiter de cette occasion : et de pousser au moins les Troupes de mon Maistre jusques à Anise. L'inegalité du nombre ne pouvant obliger 
<pb id="page_310" n="V01-P314"/>Artamene à se retirer ; je pris la liberté de luy dire, qu'il hazardoit trop en cette rencontre. Je hazarderois bien davantage, me respondit il, si je fuyois le combat : puis qu'enfin je pourrois peut-estre perdre l'estime de ma Princesse. Non, non Chrisante, me dit il, dans le dessein que j'ay d'en estre aimé, il faut faire des choses toutes extraordinaires : gagner des Batailles avec des forces égales, c'est ce que la Fortune fait voir tous les jours, avec une mediocre valeur. Mais les gagner, lors que selon toutes les apparences on les doit perdre ; c'est de ces choses là, dont il faut qu'Artamene face : s'il veut esperer de se mettre assez bien dans l'esprit de Mandane, pour luy faire souffrir Artamene comme Artamene ; ou pour l'obliger à ne haïr pas Cyrus. Enfin Seigneur, il assembla le Conseil de Guerre : Mais comme Philidaspe estoit de son advis, luy qui n'avoit garde de refuser le combat, et de paroistre moins hardy qu'Artamene ; tous les autres Chefs eurent beau faire et beau dire : il falut en cette occasion, que la Prudence cedast à la Valeur. Artamene toutefois ne laissa pas de songer à se mesnager autant qu'il pût : il se saisit tousjours de tous les Postes advantageux : et n'oublia rien, de tout ce que le plus grand Capitaine du monde eust pû faire. Le Roy de Phrigie et le Roy de Pont, essayerent diverses fois, d'enlever quelque Quartier à Artamene ; mais par tout ils furent battus : et de que costé qu'ils l'attaquassent, ils trouvoient toujours mon Maistre en teste ; ils se voyoient toujours repoussez ; et le voyoient tousjours invincible. 
<pb id="page_311" n="V01-P315"/>Ces deux Rois conçeurent une estime si particuliere pour luy (comme nous l'avons sçeu depuis) qu'ils craignoient bien plus Ciaxare à cause d'Artamene, qu'à cause de sa puissance : soit qu'ils le considerassent comme Fils du Roy des Medes, ou comme Roy de Capadoce et de Galatie. Mais Seigneur, pour ne vous arrester pas si long temps ; l'on peut dire qu'Artamene donna et gagna trois petites Batailles en peu de jours : à la premiere, il s'attacha à un combat particulier avec le Roy de Pont, qu'il blessa legerement, et eut tout l'advantage de cette Journée : à la seconde, les choses furent un peu plus douteuses : et Philidaspe y fit des merveilles, et pensa prendre le Roy de Phrigie prisonnier. Mais à la troisiesme, il arriva une chose à Artamene, qui luy sauva la vie quelque temps apres, comme vous l'apprendrez par la suitte de mon discours : et qui merite que vous la sçachiez. Je vous diray donc Seigneur, que comme Artamene avoit accoustumé à tous les Combats où il se trouvoit, de chercher autant qu'il luy estoit possible, les Chefs du Party contraire ; il fit tout ce qu'il pût pour combattre le Roy de Pont, et comme Roy ennemy, et comme Amant de Mandane. Ainsi le cherchant par tout, il vit à sa droite un Cavalier qui se deffendoit contre quinze ou vingt des siens, avec une valeur extréme. Il s'avance ; il s'en approche ; et reconnoist que c'est le Roy de Pont, qu'ils vont infailliblement accabler par le nombre. Il va droit à eux ; et se faisant aisément connoistre à la voix, Mes Compagnons, leur dit 
<pb id="page_312" n="V01-P316"/>il, arrestez vous ; les Rois ne doivent pas estre vaincus de cette sorte. Il faut les combattre plus noblement : et ne les vaincre pas par la multitude. En disant cela, il escarte tous ces Cavaliers ; leur fait cesser le combat ; et adressant la parole au Roy de Pont, vaillant Prince (luy dit il en s'arrestant un moment) il ne tiendra qu'à vous que vous ne vous vangiez du sang que je vous ay fait verser : et que nous n'achevions presentement, ce que nous avions commencé il y a peu de jours. Genereux ennemy (luy repliqua le Roy de Pont, en se reculant, et levant son espée) il ne seroit pas juste de combattre mon Liberateur : et je ne veux point vous mettre en estat de m'oster ce que vous venez de me donner : ny me mettre en estat moy mesme de me deshonorer, en tuant celuy qui m'a sauvé la vie. Mais comme il vit qu'Artamene n'estoit pas content de ce discours, et que peut-estre le forceroit il à combattre ; il le quitta, et se mesla avec precipitation dans la multitude : où Artamene le suivit, sans le pouvoir rejoindre de tout ce jour là. Cette action donna de l'admiration à mon Maistre, et de la douleur tout ensemble : car enfin apres les belles choses qu'il avoit veu faire au Roy de Pont, il connoissoit parfaitement, que la seule generosité le faisoit agir ainsi. Helas ! (me dit il le soir, lors qu'il fut retiré à sa Tente) que j'ay un dangereux rival, et que je serois malheureux, si Mandane le connoissoit aussi bien que moy ! Mais Dieux, poursuivoit-il, que ce Prince sçait peu quel est celuy qu'il n'a point voulu combattre, et quel est 
<pb id="page_313" n="V01-P317"/>celuy qui luy a sauvé la vie ! Il ne sçait pas, adjoustoit-il encore, que je ne le sauvois que pour le perdre : car il ne me regarde que comme un Ennemy genereux, et ne me soubçonne point du tout d'estre son Rival. Mais Chrisante, me disoit-il, comment est-il possible, que la Princesse l'ait connu, et l'ait haï ? et que ne dois-je point craindre, moy qui ne suis qu'Artamene, et qui suis bien plus haïssable pour elle, comme fils du Roy de Perse, que comme un simple Estranger ? Apres cela, par un secret sentiment de jalousie, il m'ordonna de m'informer avec soin et avec adresse, de la naissance de l'amour du Roy de Pont ; ce que je fis, et ce que je sçeû facilement : n'y ayant personne en Capadoce qui l'ignorast. Je sçeû donc que le feu Roy de Pont ayant en guerre contre celuy de Capadoce, et en suitte estans venus à quelque traité de Paix ; ils s'estoient donnez des Ostages de part et d'autre : et que le Roy de Pont avoit envoyé un de ses Enfans qui estoit celuy-cy, mais qui n'estoit pas alors l'aisné. Qu'en six mois qu'il avoit esté à la Cour de Ciaxare, son amour avoit pris naissance, qu'il n'avoit pourtant osé tesmoigner ouvertement : parce que ce n'estoit pas luy qui devoit estre Roy, apres la mort de son Pere. Qu'en suitte ce Pere et ce Frere estant morts, et estant parvenu à la Couronne, il avoit envoyé demander la Princesse en mariage, que l'on luy avoit refusée pour diverses raisons, comme je vous l'ay desja dit. Artamene aprenant cela, en fut estrangement inquiet : et toute la vertu de Mandane, 
<pb id="page_314" n="V01-P318"/>sa modestie, et sa severité, eurent bien de la peine à luy persuader, qu'en six mois ce Prince n'eust gagné nulle place en son affection ; genereux, bien fait, Amant, et honneste homme comme il est. Neantmoins, quand il venoit à penser, que personne n'en disoit rien ; que la Princesse se resjoüissoit effectivement, des Victoires qu'il remportoit sur ce Prince, cette crainte se dissipoit, et donnoit quelque tresve à ses inquietudes ; mais son ame n'en estoit pourtant pas plus en repos. Car, disoit-il, si ce Prince qui est beau, de bonne mine, extrémement vaillant, et plein d'esprit, comme on me l'assure ; n'a pû rien gagner sur son coeur, que puis-je pretendre, moy qui suis Prince sans oser le dire, et qui me dis simplement, un malheureux Estranger, sans biens et sans patrie ? Tant y a Seigneur, que quelques jours apres ce troisiesme Combat, où Artamene avoit eu de l'advantage, et où Philidaspe s'estoit signalé ; il crût qu'il pouvoit aller un peu refraichir ses Troupes, puis que le Roy de Pont en faisoit autant que luy. En ce mesme temps, Ciaxare reçeut celles qu'il avoit donné ordre qu'on luy amenast de toutes ses Places ; acheva de faire ses recruës ; et son armée se retrouva alors, de plus de cinquante mille hommes. Celle du Roy de Pont fut aussi fortifiée d'un puissant secours : et ces deux Rois ennemis, se retrouverent également forts, et également en estat de se disputer la Victoire. artamene fut reçeu du Roy et de la Princesse, avec des Eloges merveilleux : et Philidaspe en fut aussi assez carressé, quoy 
<pb id="page_315" n="V01-P319"/>que beaucoup moins qu'Artamene, ce qui le mettoit dans un chagrin inconcevable. Durant quelques jours qu'ils furent à Anise, ils virent fort souvent la Princesse, et presque tousjours ensemble, ce qui ne plaisoit guere à Artamene. Que Philidaspe est cruel (me disoit quelquefois mon Maistre) de me dérober la moitié des regards de l'adorable Mandane, et toute la douceur de sa conversation ! Car enfin quoy que tout le monde ne le croye capable que d'une ambition genereuse ; il est aussi assidu aupres d'elle, que s'il en estoit amoureux. Que ne s'attache-t'il à Ciaxare, pour obtenir cette fortune qu'il cherche ? et que ne me laisse-t'il ma Princesse ? Helas ! ne s'imagnie-t'il point, poursuivoit-il, que c'est par cette voye que je veux estre son Rival en ambition, et me maintenir bien dans l'esprit du Roy ? Ha ! s'il est ainsi, Philidaspe, que tu és abusé ! Possede, possede en repos toutes les grandes Charges de Capadoce ; sois plus en faveur, que personne n'y fut jamais ; et laisse moy seulement aupres de Mandane. Prens un autre chemin pour arriver où ton ambition te porte : et ne viens pas troubler le plaisir que je prens à l'entretenir en liberté, et à la voir seule. Ce n'est pas, nous disoit-il, que je ne sçache bien, que je n'oserois luy parler de ma passion : car outre que sa vertu m'impose silence ; que le respect m'en empesche ; que sa modestie et sa severité me le deffendent ; je n'ay pas encore fait d'assez grandes choses, pour m'exposer à un si grand peril. Mais enfin, je ne laisse pas de souhaiter ardemment, 
<pb id="page_316" n="V01-P320"/>de l'entretenir sans tesmoins : car, mes chers Amis, si du moins ce bonheur m'arrivoit, personne ne partageroit ses regards et sa civilité : j'occuperois seul ses yeux et son esprit : et sans luy rien dire de ma passion, je ne laisserois pas de m'estimer fort heureux. Que sçay-je mesme, poursuivoit-il, si cette Princesse si pleine d'esprit et de lumiere, me voyant seul aupres d'elle, ne devineroit point peut-estre plus aisément, une partie de ce que je veux qu'elle sçache, que lors que sa courtoisie fait qu'elle partage son esprit, entre Philidaspe et moy ? Mais que dis-je ! reprenoit-il ; non, non, il n'est pas temps Artamene, de descouvrir nostre passion : cachons la si bien au contraire, que personne ne la puisse connoistre. Artamene n'est pas encore en l'estat où je le veux, pour avoir un party assez fort dans le coeur de Mandane, pour le deffendre de sa colere. Il faut auparavant l'obliger par de grands services ; gagner son estime par des actions heroïques ; forcer son inclination, par une complaisance continuelle ; divertir son esprit par toutes les voyes possibles ; et meriter son amitié, par la plus respectueuse passion qui sera jamais ; et apres cela, nous pourrons peut-estre luy parler d'amour. Mais helas ! adjoustoit-il, si Philidaspe l'obsede tousjours, comment en pourray-je trouver les moyens ? En suite, il y avoit des moments, où il craignoit que Philidaspe n'eust de l'amour aussi bien que de l'ambition : et cette amour enfin, luy inspiroit tant de pensées differentes ; que l'on 
<pb id="page_317" n="V01-P321"/>peut dire, que personne n'a jamais guere plus souffert. Cependant toutes les recruës estant arrivées comme je l'ay dit, le Roy avant que marcher vers son Ennemy, qui s'estoit remis en campagne, pour venir luy presenter la Bataille ; fit faire une reveuë generale à son Armée ; et la fit toute passer devant les Murailles d'Anise, sur lesquelles estoit la Princesse, pour regarder cette ceremonie guerriere. Artamene avoit ce jour là des Armes toutes simples : quoy qu'il en eust d'admirablement belles qu'il avoit fait faire, et que personne n'avoit encore jamais veües. Mais il ne voulut pas les porter à un jour de Montre, qu'il ne les eust portées auparavant à un jour de Combat : nous respondant en riant, à Feraulas et à moy qui l'en pressions ; que des Armes n'estoient point belles à separer, si elles n'estoient émaillées du sang des Ennemis. Mais quoy qu'il se fust confié ce jour là à sa seule bonne mine ; il ne laissa pas toutefois de paroistre plus que tout le reste de l'Armée, et que Philidaspe mesme : quoy que Philidaspe soit extrémement bien fait, et qu'il fust ce jour là fort superbement armé. La Princesse estant donc sur le haut de ces Murailles, accompagnée de toutes les Dames de la Cour, et de toutes celles d'Anise, regardoit filer toutes les Troupes : qui apres avoir passé devant le Roy, s'alloient mettre en bataille assez prés de là, sous les ordres d'Artamene qui marchoit à leur teste : et qui les donnoit de si bonne grace, qu'il attiroit les yeux de tout le monde avec plaisir. L'on eust 
<pb id="page_318" n="V01-P322"/>dit que tout ce grand Corps estoit attaché à luy, par une chaine invisible : Puis qu'au moindre signe de la main, ou de la voix ; il se failoit mouvoir comme il luy plaisoit : tantost à droit, tantost à gauche : tantost en avant, tantost en arriere : tantost en doublant les rangs, tantost en élargissant les files : enfin jamais Sergeant de Bataille n'a mieux entendu son mestier, qu'Artamene l'entendit. Comme il estoit occupé à ce noble exercice, la Princesse vit venir d'assez loin dans la Plaine, un Heraut du Roy de Pont, qui fut aisement remarqué pour tel, par les marques qu'il portoit, qui le faisoient distinguer d'un simple Cavalier : et comme il fut arrivé aux premiers rangs, l'on le conduisit au Roy, auquel il demanda la permission de dire quelque chose à Artamene, de la part du Roy de Pont. Ciaxare au mesme instant, l'ayant fait approcher, ce Heraut luy adressant la parole, Seigneur, luy dit il, le Roy mon Maistre qui vous estime ; qui vous a de l'obligation ; et qui ne veut point devoir la victoire s'il la remporte, à la lascheté des siens ; m'envoye vous advertir, qu'il a sçeu qu'il y a quarante Chevaliers dans son Camp (qu'il ne connoist pas ; car s'il les connoissoit il les feroit tous punir) qui ont conspiré contre vostre vie : et qui ont juré solemnellement de se trouver à la premiere Bataille qui se donnera ; de ne s'y separer point ; de ne chercher qu'Artamene ; de ne combattre qu'Artamene ; et de tuër Artamene ; ou d'y perir tous eux mesmes. Ce sont Seigneur, les mesmes paroles que le Roy mon Maistre a veües, 
<pb id="page_319" n="V01-P323"/>dans un Bille qui s'est trouvé dans son Camp : sans qu'il ait pû sçavoir à qui il s'adresse, ny qui sont ceux qui l'on escrit. Or Seigneur, le Roy de Pont et le Roy de Phrigie, qui m'envoyent vers vous : n'osant pas vous prier, ny pour vostre gloire, ny pour la leur, de ne combattre pas ce jour là : sçachant bien que vostre grand courage ne le pourroit souffrir : vous conjurent au moins, de ne prendre que des Armes toutes simples en cette journée comme je vous en voy ; afin que les lasches qui ont fait cette conspiration contre vous ; ne vous reconnoissant pas, ne puissent pas venir à bout de leur infame entreprise. Le Heraut ayant cessé de parler, fit une profonde reverence : et Artamene apres en avoit aussi fait une au Roy, et luy avoir demandé la permission de respondre ; tout desesperé qu'il estoit, d'avoir cette nouvelle obligation à son Rival, ne laissa pas de le faire tres civilement. Je suis trop obligé au Roy ton Maistre, dit il au Heraut, du soin qu'il prend de la conservation du ma vie : Mais pour luy tesmoigner, que je ne suis pas indigne de l'honneur qu'il me fait, il faut avec la permission du Roy, dit il en se tournant vers Ciaxare, que je tarde un moment à te donner ma response. Alors il s'aprocha de l'oreille de Feraulas, qui estoit assez prés de luy ; et luy commanda quelque chose tout bas, que personne n'entendit. Mais nous en fusmes bien tost éclaircis : car Feraulas ayant obeï promptement, et la Tente de nostre Maistre n'estant pas fort esloignée ; nous le vismes revenir un moment apres, 
<pb id="page_320" n="V01-P324"/>suivy d'un Soldat que portoit comme en Trophée, ces magnifiques Armes qu'Artamene avoit fait faire. Cette veüe surprit tout le monde ; et donna mesme de la curiosité à la Princesse : Car Feraulas remarqua, qu'elle le suivit des yeux ; et qu'elle sembloit s'estonner de ce qu'elle voyoit porter ces Armes. Certes Seigneur, Artamene n'en pouvoit pas choisir de plus magnifiques, ny de plus remarquables : Elles estoient d'or cizelé, et émaillées en divers endroits, de couleurs si vives, que l'Arc en Ciel n'en a pas de plus éclatantes. Tous les cloux en estoient marquez par des Rubis et par des Esmeraudes entre-meslées : Son Bouclier au milieu un grand Soleil, representé avec des Diamans, qui esbloüissoit tous ceux qui le regardoient : et sur son Casque tres riche, estoit une Aigle d'or massif, avec les aisles déployées ; qui penchant la teste, tenoit avec ses serres et avec le bec, le haut de ce Casque, et sembloit regarder fixement, du costé que devoit estre le Bouclier, où brilloit ce Soleil de Diamans ; comme voulant dire, que ce Soleil qui representoit la Princesse, selon l'intention d'Artamene, meriotoit mieux ses regards, que celuy qui éclaire tout le Monde. De la queuë de ce superbe Oyseau sortoit un grand panache ondoyant, de vingt couleurs differentes, et admirablement assorties : la garde de l'Espée, le fourreau, le Baudrier, la Cotte d'Armes, et tout le reste, respondoit à cette magnificence : et comme mon Maistre les a encore, vous pourrez voir Seigneur, si vous voulez, 
<pb id="page_321" n="V01-P325"/>que soit pour la richesse de la matiere ; pour l'excellence de l'ouvrage ; ou pour la diversité des couleurs ; il n'en fut jamais, comme je l'ay dit, de plus riches ny de plus faciles à remarquer. D'abord qu'on les vit paroistre, chacun en parla tout bas, et eut envie de sçavoir, ce qu'Artamene en vouloit faire : le Roy regarda mon Maistre, et alloit s'informer de ce que cela vouloit dire ? lors qu'Artamene, apres avoir fait une profonde reverence, et luy avoir demandé congé de parler à ce Heraut ; Tu diras, luy dit il, au Roy ton Maistre, que puis que mes Armes se sont trouvées assez bonnes pour pouvoir resister aux siennes, qui sont tres-redoutables ; j'espere qu'elles seront encore assez fortes, pour ne devoir pas craindre celles de ces Cavaliers qui ont si mauvaise opinion de leur valeur, qu'ils croyent avoir besoin d'estre quarante pour en vaincre un seul. Publie donc dans tout le Camp du Roy de Pont, que je porteray le jour de la Bataille, les mesmes Armes que tu vois : et assure de ma part ton Maistre, si le Roy me le permet, que pour reconnoistre en quelque façon sa generosité, personne ne l'attaquera jamais en ma presence que seul à seul : et que du moins sa valeur ne succombera point sous le nombre, aux lieux où je me trouveray. Ce Heraut surpris et charmé du grand coeur d'Artamene, voulut luy repartir quelque chose ; mais il l'en empescha : Non non, luy dit il, mon Amy, ne t'oppose pas à mon dessein : et sois assuré, que si le Roy ton Maistre me connoissoit bien il ne desaprouveroit pas ce que je fais.
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<div2 id="page_CYRUS010211" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (adieux)">
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<pb id="page_322" n="V01-P326"/>Ciaxare entendant ce que disoit Artamene, s'y voulut opposer : luy representant qu'il n'estoit pas juste, de hazarder si legerement une vie, qui luy estoit si considerable. Ma gloire Seigneur, luy repliqua-t'il, vous doit encore estre plus precieuse : c'est pourquoy je suplie tres-humblement vostre Majest , de ne me forcer pas à luy desobeïr. Ciaxare repartit encore, mais ce fut inutilement : et il falut congedier le Heraut, sans qu'Artamene luy voulust faire d'autre response. Apres qu'il fut party, et que l'on eut reporté ses Armes à sa Tente, il parut aussi peu esmeu, que si on ne luy eust pas donné un advis si important pour sa vie. Il n'en estoit pas de mesme de Ciaxare, qui en parut fort inquieté : et qui se rosoluoit presque de ne marcher pas si tost vers l'Ennemy, tant la conservation d'Artamene luy estoit chere. Cependant, la Princesse qui avoit veû arriver ce Heraut aupres du Roy ; et qui en suite avoit reconnu Feraulas, qui faisoit porter ces Armes magnifiques ; avoit eu une fort curiosité de sçavoir, ce que tout cela vouloit dire : de sorte qu'elle avoit envoyé un des siens pour s'en informer, que nous rencontrasmes comme nous allions remener ce Heraut, hors de l'enceinte du Camp : apres l'avoir fait passer suivant l'ordre d'Artamene, à travers toute l'Armée : mon Maistre estant bien aise qu'il peust redire au Roy de Pont, combien elle estoit belle et forte. Nous luy donnasmes alors en luy disant adieu, par les mesmes ordres d'Artamene, un Diamant d'un prix fort considerable : Cet Officier de la Princesse nous 
<pb id="page_323" n="V01-P327"/>ayant donc demandé ce qu'il vouloit sçavoir, nous le luy apprismes : Feraulas et moy luy recitant en peu de paroles, la generosité de nostre Maistre. Il estoit si aimé de tout le monde, que cét homme n'en tesmoigna pas avoir une petite inquietude, pour le grand peril où il le voyoit exposé : ny une mediocre joye non plus, de voir qu'il faisoit servir toutes choses à sa gloire, jusques aux mauvais desseins de ses Ennemis. Il fut donc apprendre à Mandane, ce que le Heraut du Roy de Pont estoit venu faire ; et ce qu'Artamene avoit fait : nous avons sçeu apres par une Fille que la Princesse aimoit beaucoup, et avec laquelle Feraulas à eu depuis une amitié assez particuliere ; qu'elle changea de couleur à ce discours ; qu'elle en parut inquietée ; et qu'elle loüa veritablement : mais ce fut d'une maniere, où il parut de l'envie et de la jalousie : j'entens toutefois de cette envie et de cette jalousie ambitieuse, qui est inseparable de ceux qui aspirent à la Fortune, et à la haute reputation : car pour celle que l'amour peut inspirer, comme Artamene n'eut que de legers soubçons, que Philidaspe fust amoureux de la Princesse ; je pense que Philidaspe non plus, n'en soubçonna guere Artamene. Cependant ils agissoient tous deux, comme s'ils eussent sçeu l'un et l'autre, qu'ils l'aimoient également ; et qu'ils estoient possedez d'une mesme passion : la Princesse de son costé, ne les croyoit amoureux que 
<pb id="page_324" n="V01-P328"/>de la gloire : et ne pensoit avoir nulle part, en leur haine ny en leur amitié. Ciaxare les aimoit sans doute beaucoup tous deux, parce qu'en effet ils le meritoient : mais avec cette difference, qu'il se sentoit forcé par une puissante inclination, à preferer Artamene à Philidaspe : quand mesme il ne luy eust pas eu plus d'obligation qu'à l'autre. Bien est-il vray que Philidaspe aussi estoit appuyé d'Aribée : lequel voulant s'opposer à la faveur naissante d'Artamene, croyoit ne le pouvoir mieux faire, que par ce jeune Estranger, qui aussi bien que mon Maistre avoit la grace de la nouveauté, qui est un charme particulier presque pour tout le monde : afin que s'estant un obstacle l'un à l'autre, il peust par l'un et par l'autre, conserver sa puissance et son credit. Cependant, mon Maistre qui n'a jamais laissé échaper une occasion d'inquietude dans son amour, en eut beaucoup lors qu'il aprit que la Princesse apres l'avoir loüe, avoit aussi parlé assez advantageusement, de la generosité du Roy de Pont. Que je suis malheureux ! (nous dit il le soir quand il se fut retiré) et que ne dois-je point craindre de ma fortune, puis qu'elle employe des artifices tout particuliers pour me tourmenter ! Trop genereux Ennemy, s'escria-t'il, que ne laissois tu conjurer contre ma vie, sans me la vouloir conserver, d'une façon si cruelle ? Que ne cherchois tu d'autres voyes, pour aquerir l'estime du monde, sans vouloir que je servisse moy mesme à te la faire meriter ? Mais aussi, adjoustoit il, je suis coupable, de ne faire pas sçavoir 
<pb id="page_325" n="V01-P329"/>au Roy de Pont, quels sont mes veritables sentimens : c'est abuser de sa generosité, que de luy cacher un Rival, contre lequel il conjureroit peut-estre luy mesme, s'il le connoissoit tel qu'il est. Mais helas ! oseray-je descouvrir mon amour à mon Rival, moy qui n'oserois en parler ma Princesse ? Mais aussi endureray-je tousjours, que le Roy de Pont m'accable d'obligation, et me force malgré moy à luy rendre generosité pour generosité ; et à luy conserver une vie, que je voudrois luy oster ; et que je luy osteray infailliblement, dés que j'en trouveray une occasion honorable, s'il ne change de passion ? Helas malheureux Prince, reprenoit il, que je te pleins ! tu as sans doute quelque estime pour Artamene ; tu voudrois qu'il fust attaché à ton service ; et qu'il fust nay ton Subjet, ou qu'il devinst ton Vassal : Mais Dieux ! quand il seroit ton Vassal, ton Subjet, et mesme son Frere, il seroit tousjours ton Rival, et tu ne devrois point souhaiter sa vie. Cependant tu me la conserves ; et quoy que je puisse faire, si ce que tu m'as mandé est veritable, je te la devray sans doute, si j'échape de ce peril : puis que si je ne m'y estois pas preparé, il seroit comme impossible que je n'y succombasse. Ha Mandane ! s'escrioit-il tout d'un coup, incomparable Mandane, ne donne pas toute ton estime à mon Rival : attens la fin de cette Bataille, afin de la dispenser equitablement : et donne toy le loisir, de comparer ses actions avec les miennes. Toutefois, adjoustoit il, il y a une notable difference entre luy et moy : car 
<pb id="page_326" n="V01-P330"/>enfin, Mandane sçait que le Roy de Pont est amoureux d'elle : et elle ignore absolument ma passion, Peut-estre, luy dis-je, Seigneur, que cette connoissance qu'elle a de ses sentimens, luy est plus nuisible qu'advantageuse : Non non, Chrisante, me dit il, quelque severe que soit ma Princesse ; quelque rigoureuse vertu qui soit en elle ; il est impossible qu'elle prive l'Amour du privilege qu'il a, de donner un nouveau prix aux belles actions, que font ceux qui le reconnoissent. Ouy Chrisante, quand la personne aimée ne devroit jamais aimer, il est certain que lors qu'elle est persuadée, que tout ce que l'on fait de beau et d'heroïque est fait pour elle ; si elle n'en conçoit pas de amour, elle a du moins de l'estime, et quelquefois de la pitié. Ainsi Chrisante, peut-estre que de l'heure que je parle, Mandane estime et pleint mon Rival : j'ay peut-estre quelque part à cette estime ; mais je n'en ay point à cette pitié : et je suis bien assuré, que dans les recompenses qu'elle me destine, elle n'y met ny son coeur, ny son affection. Elle me trait peut-estre, dis-je, de mercenaire et d'interessé, qui cherche sa fortune par sa valeur, et qui songe plus à la recompense qu'à la gloire : Mais pour le Roy de Pont, il n'en va pas de cette sorte : toutes ses actions luy parlent d'amour : la guerre mesme qu'il fait au Roy son Pere, luy en fait connoistre la violence : la generosité qu'il tesmoigne, luy persuade qu'il est digne d'estre aimé d'elle : et toutes choses enfin, sont pour luy, et contre moy. Je n'aurois jamais fait, Seigneur, 
<pb id="page_327" n="V01-P331"/>si je voulois vous redire tout ce qu'Artamene dit : Cependant comme il faloit partir le lendemain, et marcher vers l'Ennemy ; apres avoir donné l'ordre necessaire pour son départ ; et commandé plusieurs fois, que l'on s'empeschast bien d'oublier ces Armes magnifiques qu'il vouloit porter le jour de la Bataille ; il fut le matin accompagner le Roy chez la Princesse, à laquelle il alloit dire adieu. Ciaxare le loüa extrémement en ce lieu là : Mais apres l'avoir beaucoup loüé, il le blasma beaucoup aussi, de l'opinastreté qu'il avoit, à vouloir absolument porter des Armes si remarquables. Du moins (luy dit le Roy fort obligeamment) suis-je bien resolu, de vous rendre ce que vous m'avez presté : et de deffendre vostre vie, comme vous avez deffendu la mienne : Car enfin, je ne veux point que vous m'abandonniez le jour du combat. Seigneur (luy respondit Artamene, en se jettant à ses pieds) je suis trop obligé à Vostre Majesté de la bonté qu'elle a pour moy : mais je la supplie de me pardonner, si je luy desobeïs en cette occasion. Estant bien resolu, de m'esloigner d'elle le plus qu'il me sera possible en cette Journée : n'estant pas juste que je l'expose à la fureur de quarante hommes tout à la fois : qui pourroient peut-estre me blesser plus dangereusement en sa personne qu'en la mienne. Combatez donc, luy repliqua le Roy, avec des armes toutes simples : car encore que vous l'ayez mandé autrement, vous l'avez mandé sans que j'y aye consenty : et je dois estre le Maistre dans mes 
<pb id="page_328" n="V01-P332"/>Estats et dans mon Armée. Il est vray, Seigneur, reprit Artamene ; mais la generosité doit estre la Maistresse de toutes vos actions : et par consequent elle ne me commandera pas de faire une chose qui me deshonoreroit. Le Roy voyant qu'Artamene ne se vouloit pas rendre ; je vous le laisse ma Fille, dit il à la Princesse : combattez-le, et surmontez-le, si vous pouvez, et si vous voulez m'obliger. En disant cela le Roy embrassa la Princesse et sortit de sa Chambre, jusques à la porte de laquelle elle fut l'accompagner. Artamene fut donc obligé de tarder un peu apres luy : et comme la Princesse revenuë d'accompagner le Roy son Pere, qu'elle n'avoit pas pû quitter sans larmes ; Artamene qui luy avoit donné la main, voulut prendre congé d'elle : mais le retenant de fort bonne grace, Artamene, luy dit-elle, craint-il si fort d'estre vaincu par mes prieres, qu'il veüille partir avec tant de precipitation ? Vous estes redoutable en toutes façons Madame, luy respondit mon Maistre ; et je dois me défier de ma propre generosité contre vous. Je n'ay pas dessein, repliqua-t'elle, de vous persuader de n'estre plus genereux : mais je voudrois bien s'il estoit possible, vous obliger à n'exposer pas sans sujet, une vie aussi glorieuse que la vostre, et qui a esté si utile au Roy mon Pere. Vous sçavez, adjousta-t'elle, que la raison doit donner des bornes à toutes choses ; et que la valeur a les siennes, au delà desquelles l'on peut estre soubçonné de temerité, plus tost que loüé de veritable courage. Je pense, Madame, 
<pb id="page_329" n="V01-P333"/>interrompit Artamene, qu'il vaut encore mieux à un homme de mon âge, aller un peu au delà des bornes que l'exacte sagesse luy prescrit, que de demeurer au deça : et que l'excéz en cette rencontre, vaut toujours mieux que le deffaut. Vous avez raison, repliqua la Princesse, mais je voudrois qu'Artamene ne fust ny trop prudent, ny trop hardy : il n'est pas possible, Madame, interrompit il de nouveau, que je puisse regler mes sentimens, à cette juste mediocrité, que vous desirez de moy : Et dans le choix de ces deux extremitez, je vous supplie tres-humblement, de me permettre d'aller tousjours plustost vers celle qui du moins peut faire trouver la Gloire en son chemin : que non pas vers l'autre, qui ne la peut jamais faire rencontrer. Il y en a pourtant quelquefois beaucoup, interrompit la Princesse, à se surmonter soy mesme : ouy Madame, respondit Artamene, pourveû que cette Victoire ne nous rende pas indignes de vaincre les autres. Mais enfin, adjousta Mandane, je ne vous demande pas, que vous ne combatiez point : et je voudrois seulement, que vous voulussiez ne porter pas ces Armes si remarquables, à la premiere Bataille. Vous pouvez Madame, repliqua mon Maistre, commander les choses du monde les plus difficiles à Artamene, sans craindre d'estre desobeïe : mais pour celle-là, il ne sçauroit suivre vos volontez. Le déguisement, poursuivit il en rougissant, est pardonnable en amour, et ne l'est pas à la guerre : Enfin Madame, adjousta t'il en sous-riant, bien loing de me vouloir 
<pb id="page_330" n="V01-P334"/>cacher à mes Ennemis, et de me rendre moins remarquable ; si j'avois toutes les qualitez necessaires, pour meriter une faveur de la plus excellent Princesse du Monde ; je prendrois sans doute la liberté de demander à l'illustre Mandane, cette belle et magnifique Escharpe, qu'elle porte presentement. et si je l'avois obtenuë, ce seroit un moyen infaillible, de me faire remporter la victoire sans peril : et de me rendre invincible, en me rendant plus remarquable. Artamene, repliqua la Princesse en rougissant à Son tour, a toutes les qualitez necessaires, pour meriter que la plus Grande Princesse du monde, prenne soing de sa conservation : et si j'estois persuadée, que cette Escharpe dont il parle, le peust rendre invulnerable, il l'obtiendroit infailliblement : Mais bien loin de croire ce qu'il dit, je pense que ce seroit ayder moy mesme à sa perte : et conduire les traits de ses Ennemis contre son coeur, ce que je n'ay garde de faire. C'est estre bien ingenieuse, respondit Artamene, que d'obliger en refusant : Mais Madame (poursuivit il d'un visage plus serieux) je ne vous ay rien demandé : car enfin pour oser vous faire une semblable priere, il faudroit estre ce que l'on ne me voit pas : et ce que je deviendray peut-estre, si la Fortune ne m'abandonne, et si mon courage ne me trahit. Je suis bien aise, reprit la Princesse, que vous mesme tombiez d'accord, que vous ne m'avez pas mise en estant de vous refuser quelque chose : Mais enfin Artamene, poursuivit elle, que voulez vous faire ? vaincre vos 
<pb id="page_331" n="V01-P335"/>Ennemis, Madame, respondit il, et faire que vous sçachiez que je les auray vaincus : ce qui n'arriveroit pas si je me cachois, ainsi que vous le desirez. Comme ils en estoient là, ils virent entrer Philidaspe, qui venoit aussi prendre congé de la Princesse : ils changerent tous trois de couleur en cét instant : Philidaspe rougit de colere, de trouver mon Maistre en ce lieu là : Artamene de despit d'estre interrompu par Philidaspe : et la Princesse d'une confusion, dont elle mesme n'eust pû dire la cause. Comme il y avoit desja assez long temps, que le Roy estoit sorty de la chambre de Mandane ; Artamene jugeoit bien qu'il eust esté à propos, qu'il eust laissé Philidaspe aupres d'elle, et qu'il fust allé le retrouver, mais il luy fut impossible : et il y demeura autant que luy. Aussi tost donc que Philidaspe fut entré, la conversation changea : et quoy qu'il n'y eust nulle intelligence, entre Artamene et Mandane ; que cette Princesse mesme, ne sçeust pas que mon Maistre estoit amoureux d'elle ; et que cette flame si belle, et si pure, qui s'est depuis allumée dans son coeur, y fust encore si foible ; si petite : et si peu de considerable, qu'elle mesme ne s'en apercevoit pas ; neantmoins il sembla à Feraulas et à moy, qui estions presens à cette conversation, que l'arrivée de Philidaspe, avoit un peu fâché, et interdit la Princesse. Il ne fut pourtant pas plustost aupres d'elle, qu'elle luy parla avec beaucoup de civilité : mais il faut advoüer, que quelque douceur qu'eust l'incomparable Mandane dans l'esprit ; elle se conservoit 
<pb id="page_332" n="V01-P336"/>toutefois, quelque chose de si Majestueux ; de si modeste ; et de si Grand sur le visage ; que mon Maistre m'a dit souvent, que lors qu'il estoit aupres d'elle, il n'osoit quasi penser à sa passion, bien loing de l'entretenir ; et s'il eust pû s'en separer il l'eust presque souhaité ; tant il est vray, qu'elle se faisoit autant craindre, comme elle se faisoit aimer. Philidaspe et Artamene demeurerent donc encore quelque temps avec elle, sans oser se tesmoigner ouvertement, cette secrette aversion qu'ils avoient tous deux l'un pour l'autre : et comme ils luy estoient tous deux esgalement inconnus, elle les traita à peu prés, avec une esgalle civilité. Neantmoins comme Artamene avoit commandé Philidaspe, à la derniere occasion ; et que peut-estre aussi l'inclination de la Princesse l'y porta ; elle fit un peu plus d'honneur à Artamene qu'à Philidaspe. Comme ils furent prests à partir, allez, leur dit elle, genereux Estrangers ; et mesnagez si bien vostre vie le jour de la Bataille, que ce soit de vostre bouche à tous deux, que j'apprenne les particularitez de la victoire. Mais sur toutes choses, dit elle, en se tournant vers mon Maistre, je vous recommande le Roy. C'est à moy, Madame, repliqua Philidaspe, à qui apartient cét honneur : car pour Artamene, devant avoir quarante Chevaliers à combattre, il ne faut pas luy en demander davantage. Nous verrons, Madame, à la fin de la Bataille, respondit froidement Artamene, qui se sera le mieux aquité de son devoir : car si je ne me trompe, c'est de cette espece 
<pb id="page_333" n="V01-P337"/>de chose, dont il est permis de juger par l'evenement. Je jugeray tousjours, reprit la Princesse, que vous ferez l'un et l'autre tout ce que des gens de grand coeur doivent faire : et je m'en vay demander aux Dieux, qu'ils vous facent vaincre et triompher. En disant cela, elle les quitta tous deux, et s'en alla effectivement au Temple. Un moment apres, il vint un Lieutenant des Gardes, dire à Artamene et à Philidaspe, que le Roy les demandoit, et qu'il s'en alloit partir : et certes il fut peut-estre à propos, que cét ordre arrivast ainsi : car si la conversation eust continué entr'eux, en l'absence de la Princesse ; je croy qu'ils se seroient querellez, tant ils avoient de disposition à n'estre pas bien ensemble. Cette precipitation avec laquelle il faloit aller, fit que chacun ne songea qu'à obeïr : et ne s'amusa point à parler, en un temps où il faloit songer à agir. Ils furent donc trouver le Roy : et toute l'Armée qui avoit desja commencé de marcher, s'avança droit vers l'Ennemy, qui n'estoit qu'à deux petites journées de là. Je ne doute pas que vous ne soyez surpris, d'entendre parler de tant de Batailles, comme Artamene en donna et en gagna en cette guerre : mais Seigneur, vous n'ignorez pas, que comme il n'y a pas un fort grand nombre de Places fortes, ny en Bythinie, ny en Galatie, ny en Capadoce ; la Victoire est sans doute à celuy qui se peut rendre Maistre de la Campagne : ce qui ne se peut faire, qu'en donnant et en gagnant des Batailles. Le premier jour de cette marche, Artamene fut assez resveur : et 
<pb id="page_334" n="V01-P338"/>comme je sçavois bien que ce n'estoit pas l'inquietude du peril qui l'attendoit, qui luy causoit cette resverie ; je luy en demanday la cause : et je sçeu que cette capricieuse passion, qui se fait une affaire d'importance, d'une fort petite chose ; avoit occupé tout ce jour là l'esprit de mon Maistre, à determiner, si le refus que la Princesse luy avoit fait de cette Escharpe qu'il luy avoit demandée, avoit esté veritablement causé, par le sentiment qu'elle avoit tesmoignée avoir : ou par quelque autre qui ne luy fust pas si advantageux. Est-ce, me disoit il, qu'en effet elle ait eu soing de ma vie ; et qu'elle ait crû que cette Escharpe qui est si magnifique et si belle, me feroit encore plus aisément remarquer par mes Ennemis ? ou n'est ce point qu'elle ne m'en ait pas jugé digne ; et que son esprit adroit, ait voulu prendre un pretexte si obligeant pour me refuser, sans me donner sujet de pleinte ? Enfin est-ce pour Artamene ou contre Artamene qu'elle a agi ? me dois-je loüer d'elle, ou m'en dois-je plaindre ? faut il que je m'aflige, ou que je me resjoüisse ? et ne sçaurois-je connoistre les veritables sentimens de ma Princesse, afin de regler les miens ? Mais helas ! poursuivoit il, quels qu'ils puissent estre ils seront tousjours raisonnables ; et je n'auray pas sujet de la blasmer. Si elle m'a refusé, parce qu'elle a eu peur que cette Escharpe ne fust fatale à ma vie, c'est une bonté inconcevable : et si elle m'a refusé, comme ne me croyant pas de condition à obtenir une pareille faveur, elle ne fait point de tort à Cyrus, et n'offence guere Artamene. 
<pb id="page_335" n="V01-P339"/>Mais Dieux, adjoustoit il ; si apres les services qu'Artamene a rendus, l'on refuse une Escharpe à Artamene, parce qu'il n'est qu'Artamene ; comment peut il esperer, qu'on luy accorde jamais, la permission de dire qu'il aime, et comment peut il esperer d'estre aimé ? Non non, disoit il, ne nous attachons point à ce cruel sentiment : interpretons le refus de la Princesse de l'autre maniere, qui nous est plus advantageuse : et croyons puis qu'elle nous l'a dit, et qu'elle nous l'a dit si obligeamment ; que c'est pour nous, qu'elle a agy contre nous. N'expliquons point ses paroles ; n'ayons pas l'audace de vouloir penetrer le secret de son coeur ; et laissons nous tromper agreablement, plustost que d'aller chercher une verité si fascheuse à sçavoir. Apres cela, Artamene examina encore, jusques aux moindres regards de la Princesse, tant que Philidaspe avoit esté aupres d'elle : et quoy qu'il luy eust semblé qu'en effet il avoit esté beaucoup mieux reçeu que luy ; neantmoins il eust voulu qu'il n'y fust point venu du tout : et peu s'en faloit qu'il ne souhaitast que la Princesse l'eust querellé sans sujet. Il se reprenoit pourtant luy mesme, de tant de bizarres pensées, que sa passion luy donnoit : elle qui toute violente qu'elle se faisoit paroistre, luy permettoit pourtant tousjours, d'entre-voir un peu la raison, lors mesme qu'il ne la suivoit pas. Mais enfin Seigneur, le lendemain nous marchasmes ; le jour d'apres nous fusmes à veuë de l'Avantgarde de l'Ennemy ; et à deux jours de là, nous fusmes en estat de donner 
<pb id="page_336" n="V01-P340"/>la Bataille, que les deux Partis desiroient également. Le Roy voulut encore empescher Artamene, de prendre ces Armes si remarquables, mais il n'en pût venir à bout : et je ne vy de ma vie mon Maistre avec plus de joye sur le visage que ce matin là. Pour moy, quelque valeur que je connusse estre en luy, je tremblay de frayeur, à la seule pensée du peril où je le voyois exposé : Feraulas et moy sans luy en parler, resolusmes de le suivre par tout, autant que le desordre d'une Bataille le pourroit permettre : et de tascher de conserver sa vie, aux despens mesme de la nostre. Ciaxare fit tout ce qu'il pût pour l'arrester aupres de luy : et voyant qu'il ne vouloit pas, il luy bailla l'aisle droite de son Armée à commander, et la gauche à Aribée, aupres duquel se rangeoit tousjours Philidaspe. Enfin Seigneur, sans vous particulariser l'ordre de cette Bataille, il suffit que je vous die qu'elle se donna : et qu'Artamene y fit des choses si prodigieuses, que moy qui en ay esté le tesmoin, ay peine à comprendre comment il les pût executer. Il avoit donc suivant son intention, et ce qu'il avoit promis au Heraut du Roy de Pont, ces magnifiques Armes, que je vous ay representées : si bien qu'il ne fut pas difficile aux quarante Chevaliers de la conjuration de le connoistre ; de l'attaquer ; et de le combatre, quand ils le jugerent le plus à propos. Ils avoient resolu entr'eux, comme nous l'avons sçeu depuis ; de ne l'attaquer jamais seul à seul ; et de tascher tousjours de le surprendre, lors qu'il seroit occupé 
<pb id="page_337" n="V01-P341"/>contre quelques autres de leur Party : Mais comme Artamene estoit preparé, il ne leur fut pas possible d'executer leur dessein. D'abord que les Armées furent à la portée de la fleche, et que de part et d'autre l'on eut obscurcy l'air, par une gresle de traits ; Feraulas et moy qui n'avions des yeux que pour Artamene, remarquasmes qu'il en estoit plus accablé, que tous ceux qui l'environnoient ; que son Bouclier, quoy qu'il fust couvert d'une lame d'or, en estoit tout herissé ; et qu'ainsi il y avoit grande apparence, que plusieurs personnes concertées, n'avoient visé qu'à luy seul. Mais Artamene sans s'estonner du prejugé qu'il devoit avoir, du peril où il alloit estre exposé ; secoüant fortement son bras gauche, pour le décharger de la pesanteur des fleches qui l'incommodoient ; et se tournant vers ceux qui estoient à l'entour de luy ; allons, leur dit il, mes Compagnons, vaincre ceux qui nous combatent si bien de loin : et qui peut-estre ne seront pas si vaillans l'espée à la main qu'à tirer de l'arc. En disant cela, il s'avança le premier ; tout le suivit, et tout se mesla : mais avec tant de courage, tant d'ardeur, et tant de precipitation ; que l'aisle gauche des Ennemis en fut esbranlée, et pensa plier entierement. Un moment apres pourtant, elle se r'affermit et se r'assura, et le combat fut estrangement opiniastré. Cependant les quarante Chevaliers qui devoient tuer Artamene, n'oublierent pas ce qu'ils avoient promis, à celuy qui les faisoit agir : et il fut aisé de les distinguer des autres ennemis, qui n'avoient 
<pb id="page_338" n="V01-P342"/>pas un dessein particulier contre sa vie. Car pour ceux-cy, ils fuyoient tous ceux des nostres qui les attaquoient, et ne cherchoient que mon Maistre : Si bien qu'il estoit impossible, qu'il peust jamais joüir de certains momens de relasche, que l'on a quelquefois dans les plus sanglantes Batailles. Par tout où il alloit il estoit tousjours en estat d'estre enveloppé : s'il en attaquoit un, il estoit aussi tost attaqué par trois ou quatre : s'il en tuoit un, il en reparoissoit deux : plus il se deffendoit, plus il estoit accablé : plus il en faisoit trébucher, et plus ceux qui restoient debout, redoubloient leurs efforts pour achever leur dessein. Feraulas et moy, faisions ce que nous pouvions pour luy aider à combattre ces cruels Ennemis, qui le poursuivoient si opiniastrément : toutefois si sa propre valeur ne l'eust mieux garanty que la nostre, tous nos efforts eussent sans doute esté vains. Mais Seigneur, il fit des choses si suprenantes ; que l'on n'ose presque les raconter, tant elles sont incroyables. Comme le Chef de la Conjuration estoit aussi fin, et aussi méchant qu'il estoit lasche ; il avoit commandé à quelques uns de ces Chevaliers, de ne songer qu'à tuer le cheval d'Artamene : afin qu'estant renversé par terre, il fust plus aisé à leurs compagnons de le tuer. En effet, cét accident luy arriva par deux fois. A la premiere, j'eus le bon-heur de me trouver assez prés de luy, pour luy bailler le mien malgré qu'il en eust : et je pense qu'il ne l'auroit pas accepté, si le hazard ne m'en eust fait trouver un autre au 
<pb id="page_339" n="V01-P343"/>mesme instant, d'un homme de nostre Party, qui fut tué proche de moy. Mais pour la seconde, je vy seulement le cheval que j'avois donné à mon Maistre tomber mort, et Artamene se dégager de dessous luy, et combatre ceux qui l'attaquoient, sans que je pusse joindre ; parce que ceux qui l'avoient environné m'en empeschoient. Mais quoy que selon les apparences il d'eust succomber en cette occasion, le Ciel voulut encore le conserver : et fit qu'il fut si heureux, qu'il tua un de ces Chevaliers, dont le cheval estoit admirablement bon : si bien qu'Artamene sans perdre temps, et malgré la resistance de ceux qui vouloient s'y opposer, se jetta dessus ; et coupa la main d'un autre, qui voulut luy saisir la bride, achevant de mettre en déroute tout ce qui luy voulut resister. Enfin, Seigneur, Artamene de ma connoissance, en tua ou blessa plus de trente, et fit plusieurs prisonniers, tant des Conjurez que des autres. Cependant l'Aisle droite des Ennemis avoit encore plus resisté que la gauche : et quelque valeur qu'eussent Aribée et Philidaspe, la victoire leur avoit cousté un peu plus cher, et plus de temps qu'à Artamene, quoy qu'ils n'eussent pas d'ennemis particuliers à combattre : Neantmoins ils l'avoient enfin remportée. Ciaxare de son costé, qui estoit au Corps de la Bataille, s'estoit meslé avec les Ennemis ; et les avoit mis en desordre, de sorte que la victoire s'estoit entierement declarée pour luy. Tout estoit donc dans une confusion extréme : les Vainqueurs poursuivoient les 
<pb id="page_340" n="V01-P344"/>vaincus opiniastrément : les uns se rendoient et jettoient leurs armes : les autres preferoient la mort à la captivité ; et toutes choses enfin, estoient dans un bouleversement estrange : et tout cela, par la valeur d'Artamene, qui estoit sans doute la plus sorte cause de la victoire. Car j'avois oublié de vous dire, qu'au commencement de la Bataille, Aribée et Philidaspe avoient esté contraints par le rude choc des Ennemis de plier un peu : si bien qu'Artamene en ayant esté adverty, et se sentant assez fort pour vaincre ceux qu'il avoit en teste avec moins de Troupes ; avoit détaché deux mille hommes, et les avoit envoyez à Aribée et à Philidaspe pour les soustenir, ce qui les avoit empeschez d'estre vaincus ; et ce qui par consequent, avoit fait remporter la victoire entiere. Dans ce grand desordre, Artamene qui n'estoit blessé qu'en deux endroits, et mesme assez legerement ; chargeoit les Ennemis et les poursuivoit, par tout où il leur voyoit rendre encore quelque combat : car pour ceux qui n'estoient plus en estat de resister, il ne fut jamais un vainqueur si doux ny si clement qu'Artamene. Comme il estoit donc engagé en cette poursuite, il reconnut le Roy de Pont, que Philidaspe pressoit estrangement : et qui estant suivy de douze ou quinze, l'auroit infailliblement tué ; si mon Maistre, suivy de Feraulas, de moy, et de deux autres encore, n'y fust heureusement arrivé. D'abord qu'il approcha, haussant la voix autant qu'il pût ; et escartant ceux qui secondoient Philidaspe en son dessein ; 
<pb id="page_341" n="V01-P345"/>genereux Prince, dit il au Roy de Pont, comme vous n'estes pas si heureux que moy, quoy que vous soyez plus vaillant ; vous n'eschapperez pas peut-estre si facilement de ceux qui vous attaquent, que j'ay eschapé de ceux qui m'ont attaqué : c'est pourquoy ne vous obstinez pas à combattre contre des gens ausquels je ne puis pas commander absolument, pour vous tenir ma parole, puis que le Roy que je sers, est en personne dans son Armée. Mais rendez vous ; ou combatez moy en particulier, je vous donne le choix des deux. A ces mots, qui ravirent d'admiration le Roy de Pont ; et qui surprirent fort Philidaspe ; le premier voulut repartir, lors que cent chevaux des siens qui le cherchoient, s'estant r'alliez, et l'ayant reconnu, vinrent pour charger ceux qui l'avoient enveloppé : Mais luy qui vit qu'il ne pouvoit combattre Philidaspe, qui luy avoit pensé oster la vie, sans combattre aussi Artamene, qui la luy avoit conservée ; ne songea qu'à se retirer, avec assez de diligence. Un evenement si peu attendu, surprit autant Philidaspe, que vous pouvez vous l'imaginer : neantmoins un moment apres, estant revenu de son estonnement, sans songer à suivre le Roy de Pont ; et se tournant brusquement vers Artamene, Vous voulez donc, luy dit il, qu'il n'y ait que vous qui triomphe ? et non content de vos propres victoires, vous voulez encore dérober celles des autres. Artamene le regardant assez fierement, c'est à ceux, luy respondit il, qui se servent de la valeur d'autruy, pour vaincre un 
<pb id="page_342" n="V01-P346"/>Prince abandonné des siens, qu'il faudroit reprocher de vouloir dérober la Victoire : et non pas à Artamene, qui n'employe que son propre bras pour la remporter : et qui laissant tout le butin aux Soldats, les apelle peu souvent, au partage du peril. Ceux que la Fortune favorise repliqua Philidaspe, n'ont besoin d'apeller personne à leur secours : Ceux qui se fient à leur courage, respondit Artamene, n'invoquent point la puissance de la Fortune. Il faut bien pourtant, qu'elle vous ait secouru en cette journée, reprit Philidaspe ; et il faut bien qu'elle vous ait abandonné, repliqua Artamene, pour avoir eu besoin d'estre assisté de douze ou quinze, pour attaquer un Prince seul, et las de combattre. Il vous est facile, respondit Philidaspe, de trouver tout aisé à vaincre, vous qui n'avez à combattre que des lasches, et de simples Chevaliers. Il vous est encore plus facile, reprit Artamene, de vaincre des Rois abandonnez, et de les faire succomber sous le nombre : mais il ne vous le sera peut-estre pas tant, adjousta t'il, en haussant la voix, de vaincre Artamene tout seul, quand vous luy donnerez l'occasion de vous combattre. Il vous la demande ; et ce sera demain au matin si vous le voulez. Il ne faut pas attendre si long temps, repliqua fort haut Philidaspe ; et alors haussant le bras, il se mit en estat de vouloir attaquer Artamene, qui de son costé s'avança fierement sur luy ; et luy porta un grand coup d'espée, qui l'eust sans doute fort blessé, si la main ne luy eust tourné, et si ce coup n'eust glissé 
<pb id="page_343" n="V01-P347"/>sur ses Armes. Enfin, malgré nous qui taschions de les separer ; ils sentirent chacun plus d'une fois et la pesanteur de leurs coups, et la force de leur bras. Mais, Seigneur, admirez je vous prie, ce que peut la vertu, et la veritable valeur ; nous n'estions que quatre avec Artamene, et ils estoient douze ou quinze avec Philidaspe : Cependant au mesme instant qu'ils virent la dispute qui estoit entre eux, ceux qui l'avoient suivy contre le Roy de Pont, l'abandonnerent contre mon Maistre, et se rangerent de son Party. Bien est-il vray qu'il n'en eust pas esté plus mal traité : mais nous n'eusmes pas loisir de voir ce qu'il fust arrivé de ce différent : car au mesme temps Ciaxare suivy de grand nombre des siens, arriva en ce mesme endroit : et ces deux fiers ennemis à la veuë du Roy, suspendirent leur colere, et cesserent de se frapper. Quel Demon ennemy de ma gloire, s'escria Ciaxare en les separant, veut faire perir ceux qui m'ont fait triompher ? et pourquoy faut il que vous faciez vous mesme, ce qu'une Armée de cinquante mille hommes n'a pû faire ? A ces mots il s'informa du sujet de leur querelle : et l'ayant apris il blasma fort Philidaspe, d'avoir tiré l'espée contre un homme qui luy pouvoit commander : et se pleignit un peu de mon Maistre, de ce qu'il avoit esté cause en quelque façon, que le Roy de Pont s'estoit sauvé. Seigneur, luy dit Artamene, je m'engage à reparer cette faute, par des voyes plus honorables : et je vous promets de remettre en vos mains cét illustre Prisonnier, avant 
<pb id="page_344" n="V01-P348"/>que la guerre finisse, ou de mourir dans cette entreprise. J'avois promis devant vostre Majesté, de n'endurer point qu'on le vainquist par le nombre ; et je me suis aquité de ma promesse. Si le Roy ne fust pas venu. . . . . . (reprit le desesperé Philidaspe) vous auriez peut-estre esté puny, adjousta mon Maistre en l'interrompant, de vostre audace, et de vostre temerité. Le Roy leur imposa alors silence à l'un et à l'autre ; les accorda sur le champ, d'authorité absoluë ; et les fit embrasser devant luy. En suitte dequoy, ayant fait sonner la retraite, l'on campa sur le champ de Bataille : et chacun s'estant retiré à sa Tente, Artamene fut se faire penser à la sienne, et Feraulas qui avoit esté blessé, fit aussi la mesme chose. Pour moy, qui avois esté plus heureux, je me trouvay en estat de servir les autres : le Roy vint voir Artamene dés le mesme soir : et ne pouvant se lasser de le loüer, ny de se resjoüir de le voir échapé d'une occasion si dangereuse ; il luy donna sans doute toutes les marques d'une affection tres tendre et tres reconnoissante. Il envoya à l'instant mesme advertir la Princesse sa fille, et du gain de la Bataille, et de la conservation d'Artamene : et mon Maistre, comme vous pouvez croire, reçeut l'honneur que luy fit le Roy, avec beaucoup de joye et beaucoup de respect. Cependant Philidaspe et Artamene estant demeurez amis en apparence, ne l'estoient pas en effet : et il est aisé de juger, que cette derniere advanture, avoit encore aigry leur esprit. Elle avoit pourtant produit un assez 
<pb id="page_345" n="V01-P349"/>bizarre sentiment dans leur ame : car Seigneur, pour ne vous déguiser plus la chose, Philidaspe que mon Maistre ne croyoit estre qu'un ambitieux, avoit autant d'amour que luy pour la Princesse. C'est pourquoy il avoit attaqué si ardemment le Roy de Pont : le regardant bien plus comme Amant de Mandane, que comme ennemy de Ciaxare. Il tira toutefois quelque repos de cét accident : car voyant avec quelle generosité Artamene avoit couservé la vie du Roy de Pont, il s'imagina qu'il ne devoit pas soubçonner mon Maistre d'estre son Rival : luy semblant qu'il estoit impossible d'estre rival et genereux tout ensemble, en une pareille occasion. Pour Artamene il n'en alla pas ainsi : au contraire, il n'avoit jamais eu un si fort soubçon, de l'amour de Philidaspe pour la Princesse, comme il en eut ce jour là. Comment est-il possible (nous dit il le soir, apres que Ciaxare fut sorty de sa Tente) que Philidaspe qui ne peut avoir nulle haine particuliere contre le Roy de Pont, si ce n'est qu'il soit son Rival, ait pû se resoudre de le faire tuer si cruellement comme il s'y preparoit ; luy qui est brave et genereux, et qui semble estre piqué d'un veritable desir de gloire ? Ha ! non non Chrisante, me disoit il, Philidaspe aime Mandane, si je ne suis le plus trompé de tous les hommes. Ainsi, Seigneur, une mesme action faisoit differens effets : car Philidaspe croyoit qu'Artamene n'aimoit point, parce qu'il avoit voulu sauver le Roy de Pont : et Artamene croyoit au contraire que Philidaspe aimoit, parce 
<pb id="page_346" n="V01-P350"/>qu'il avoit voulu perdre ce Prince, d'une maniére si peu genereuse. Toutefois toutes ces diverses opinions, estoient si chancelantes, si incertaines, et appuyées sur des conjectures si foibles, qu'ils ne pouvoient s'y asseurer : et il n'y avoit rien de constant dans leur esprit, que l'invincible aversion, qu'ils avoient tous deux l'un pour l'autre.
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<div2 id="page_CYRUS010212" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : suite de la guerre contre le roi de Pont">
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Cependant deux ou trois jours apres la Bataille, Ciaxare tint Conseil de Guerre, pour s avoir si l'on poursuivoit les Ennemis qui s'estoient retirez, et que l'on sçavoit qui attendoient un puissant secours : il fut alors resolu pour les embarrasser davantage, de separer l'Armée : et d'envoyer assieger une place de Bythinie, qui est scituée au bord d'un grand Lac : et par ce moyen, faire une puissante diversion, des forces qu'ils attendoient. Que cependant, la partie la plus considerable de l'Armée, demeureroit pour observer la contenance de l'Ennemy, lors qu'il se seroit r'allié, et pour agir selon qu'il agiroit. La chose ayant esté resoluë de cette façon, Ciaxare qui se trouvoit un peu mal, s'en retourna dans Anise : et laissa Artamene Lieutenant General de l'Armée qui devoit tenir la Campagne : Aribée le suivant, et envoyant Philidaspe assieger cette Ville dont j'ay desja parlé, avec le reste des Troupes. Ces deux Rivaux par le caprice de leur passion, n'estoient pas contents de leur employ : Philidaspe trouvoit qu'Artamene demeurant en estat de pouvoir combattre le Roy de Pont, avoit de l'advantage sur luy : et Artamene s'imaginoit, que la prise 
<pb id="page_347" n="V01-P351"/>d'une Ville importante, estoit quelque chose de plus, que le gain d'une Bataille : parce, disoit il, que l'une fait avoir qualité de Conquerant, et de Vainqueur tout ensemble ; au lieu que l'autre ne donne d'ordinaire que la derniere. Il adjoustoit qu'apres la victoire, l'un se trouve en possession d'une Place considerable, et que l'autre n'a que le simple Champ de Bataille, sans avoir quelquefois nul advantage d'avoir vaincu. Mais enfin il falut qu'ils se contentassent : Philidaspe partit avec seize mille hommes, et Artamene demeura avec trente mille : le Roy ne remenant avec luy, que ce qui estoit absolument necessaire pour sa Garde. Mon Maistre avoit esté si legerement blessé à la derniere Bataille, qu'il n'en garda le lit qu'un jour seulement : ces deux Rivaux se separant en presence du Roy, se souhaiterent en apparence, toute sorte de bonheur : mais en effet ils se regarderent avec aversion, si ce ne fut avec une haine formée. Le lendemain que le Roy fut party, et qu'il eut laissé le commandement de l'Armée à mon Maistre malgré la resistance qu'y fit Aribée ; il y eut deux des prisonniers que l'on avoit faits à la Bataille, dont l'un estoit fort blessé, qui demanderent à parler à Artamene, pour une chose importante : mon Maistre en estant adverty, fut à l'instant mesme à la Tente où estoient ces Chevaliers : s'imaginant que ce pouvoit estre quelque chose, qui regardoit le service du Roy. Comme il y fut arrivé, le blessé parla le premier : Seigneur, luy dit il, apres m'avoir donné de si puissantes marques de vostre 
<pb id="page_348" n="V01-P352"/>valeur, par les blessures que je porte, et que j'ay reçeuës de vostre main, je veux vous donner une ample matiere d'exercer vostre justice ou vostre clemence. Ce sont deux Vertus, repliqua mon Maistre, au choix desquelles il n'est pas dangereux de se tromper : Neantmoins mon inclination panchant tousjours plus tost vers l'indulgence que vers la rigueur ; vous devez presque estre asseuré, laquelle des deux je dois suivre. Seigneur, interrompit le Chevalier qui n'estoit pas blessé, ce que mon Frere vous veut dire, et que je vous diray pour luy, à cause de sa foiblesse, vous surprendra assez pour vous mettre en peine de ce que vous aurez à faire ; et suffiroit mesme pour justifier toute la rigueur que vous pourriez avoir contre nous. Car enfin, Seigneur, poursuivit-il en se jettant à ses pieds, nous sommes des lasches et des Criminels, que la connoissance de vostre vertu a rendus vertueux, en les rendant amoureux de vostre gloire : et qui par consequent, ne pouvons plus souffrir la vie, que nous n'ayons reparé par quelque petit service, le mal que nous vous avons voulu faire. Artamene entendant parler ces Chevaliers de cette sorte, ne sçavoit que penser ; lors qu'enfin celuy qui estoit blessé reprit la parole, et luy dit avec quelque peine, Seigneur, pour ne vous tenir pas davantage en suspens ; et pour vous tesmoigner que nous sommes veritablement repentans de nostre crime, puis que nous le descouvrons nous mesmes ; sçachez, Seigneur, que nous estions mon Frere et moy du nombre de ces quarante Chevaliers, 
<pb id="page_349" n="V01-P353"/>qui avoient conjuré contre vostre vie : et qui l'ont attaquée avec tant de lascheté, à la derniere Bataille. Helas ! mes Amis (dit alors Artamene, interrompant celuy qui parloit, et les regardant tous deux sans aucune esmotion) par quels mouvemens avez vous agy, et par quels mouvemens agissez vous ? Pourquoy m'avez vous voulu perdre ? pourquoy me voulez vous sauver ; et pourquoy voulez vous encore vous exposer à la discretion d'un Vainqueur justement irrité Seigneur, reprit ce Chevalier, nous avons voulu vous perdre, parce que nous estions malheureux : et que l'espoir de la recompense, a esté plus puissant en nous, qu'un veritable desir de gloire. Mais aujourd'huy, Seigneur, vostre illustre exemple nous à mieux instruits : et nous preferons une action de vertu, à toutes les Grandeurs de la terre. C'est pourquoy nous avons mieux aimé hazarder nostre vie, en vous descouvrant nostre faute, que d'exposer encore une fois la vostre, en ne vous aprenant pas, que le Chef de la conspiration est en vos mains sans estre connu : et que si on le delivre par l'eschange des Prisonniers, il n'en deviendra peut-estre pas meilleur pour cela : et attentera une seconde fois, contre la Personne du monde de qui la vie est la plus glorieuse. Quoy, s'escria alors Artamene, le Chef de la conspiration est entre mes mains ! et quel peut-estre cét homme que je n'ay point offensé, qui me haït si estrangement ; et qui se haït si fort luy mesme, qu'il prefere la mort de son enemy à sa propre gloire ? C'est Artane, Seigneur 
<pb id="page_350" n="V01-P354"/>(repliquerent tout à la fois ces deux Chevaliers. ) C'est Artane ! reprit mon Maistre fort estonné ; Ouy, Seigneur, poursuivit l'un d'eux ; et c'estoit effectivement à Artane que s'adressoit le Billet qui fut trouvé dans le Camp du Roy de Pont : par lequel mon Frere et moy l'asseurions que tous les quarante Chevaliers estoient resolus de ne combattre qu'Artamene, et de tuër Artamene : mais celuy qui le luy devoit rendre, et qui nous avoit parlé de sa part, le perdit parmy nos Tentes. Si bien qu'ayant esté porté au Roy, il fut cause de l'advis qu'il vous donné : car comme Artane, ny pas un des Conjurez n'y estoit nommé, et que mon escriture que j'avois desguisée ne fut connuë de personne ; il sçeut bien la conjuration, mais il n'en pût descouvrir, ny l'autheur, ny ses complices : et ce fut pourquoy, comme je l'ay dit, il envoya vous en advertir ; ne pouvant pas y remedier par la en advertir ; ne pouvant pas y remedier par la punition des coupables, puis qu'il ne les connoissoit point. Croyez donc, Seigneur, que c'est Artane qui nous a subornez : que c'est luy qui desesperé de la mauvaise action qu'il a faite ; et d'avoir esté vaincu par vous d'une façon si honteuse pour luy ; et si prejudiciable à l'amour qu'il a pour la Princesse de Pont, dont il est amoureux ; a voulu vous perdre. Et pour se pouvoir restablir aupres de son Prince, il s'est trouvé desguisé à cette Bataille : où ne doutant point que vous ne deussiez perir par la partie qu'il vous avoit dressée ; il pretendoit se monstrer apres le combat avec vos Armes ; et si j'ose dire tout, avec vostre teste à 
<pb id="page_351" n="V01-P355"/>la main, comme vous ayant vaincu : afin que le Roy de Pont le remist en grace, pour avoir sur monté le plus vaillant de ses ennemis : Mais, Seigneur, la justice des Dieux et vostre valeur, en ont disposé autrement : et c'est maintenant à vous, à disposer de nostre fortune et de nostre vie. Si vos blessures ne sont pas dangereuses (respondit Artamene, en regardant celuy qui estoit au lit) vous aurez loisir de reparer vostre faute, par quelque action genereuse : car je ne sçay point punir ceux qui se repentent : ny me vanger de ceux qui ne sont plus en estat de se deffendre. Ha ! Seigneur (s'escrierent ces deux Chevaliers, l'un en joignant les mains, et l'autre en se rejettant à genoux) contre quel homme, ou plus tost contre quel Dieu, nous avoit-on employez ? Contre un homme qui craint les Dieux (repliqua mon Maistre en le relevant d'une main, et tendant l'autre à son Frere) et qui prefereroit la mort à la moindre injustice, et à la moindre lascheté. C'est pourquoy, poursuivit il, oubliant la faute que le malheur de vostre condition vous a fait commettre : et voulant vous recompenser de vostre repentir, et du service que vous m'avez voulu rendre, en m'advertissant qu'Artane est en mon pouvoir : je vous donne la vie ; et vous promets la liberté : que je ne veux pourtant pas vous accorder sans rançon. Ha ! Seigneur, s'escrierent de nouveau ces Chevaliers, demandez nous toutes choses, sans craindre d'estre refusé : car que ne doivent pas des gens, à qui l'on accorde la vie, apres avoir marité la mort ? 
<pb id="page_352" n="V01-P356"/>je veux donc, repliqua Artamene, auparavant que je vous delivre, que vous me juriez solemnellement, que par nulle consideration, vous ne vous porterez jamais plus, à employer vôtre courage et vostre valeur contre qui que ce soit, de la maniere que vous avez fait contre moy : et que vous ne deshonnorerez de vostre vie, la glorieuse profession que vous faites, par des actions qui en sont indignes. Combattez-moy en vaillans Soldats, poursuivit il, comme l'Ennemy de vostre Roy, et n'oubliez rien pour me vaincre : car je vous promets de ne refuser à pas un de vous, de mesurer mon Espée contre la sienne : attaquez moy mesme plusieurs ensemble, si vous avez assez bonne opinion de moy, pour n'oser pas m'attaquer seuls : mais ne marchandez jamais, le sang ny la vie de personne : et faites que l'espoir d'un gain infame, ne vous mette jamais en estat de le devenir. Ha ! Seigneur, s'escrierent ces deux Chevaliers en l'interrompant, nous passerions plustost nos Espées à travers nostre coeur, que de les tirer plus contre vous : et que de les employer jamais à faire une mauvaise action. Apres cela, Artamene les carressa fort : et ayant sçeu qui estoit celuy qui tenoit Artane prisonnier, qui s'estoit caché autant qu'il avoit pû ; il luy envoya commander de le luy amener, dans la Tente où estoient ces deux Chevaliers. D'abord qu'il y fut, et qu'il les eut reconnus, il jugea bien qu'il estoit descouvert : c'est pourquoy sans attendre qu'Artamene luy parlast, et luy reprochast son crime ; je connois bien, 
<pb id="page_353" n="V01-P357"/>luy dit il, que ces Traistres que je voy, qui n'ont pas eu la force de resister à des promesses, ont eu la perfidie de m'accuser. C'est pourquoy-je ne m'arresteray point, à vouloir me justifier d'une chose, dont ils me pourroient facilement convaincre. Mais, Seigneur, (luy dit il d'une façon toute suppliante, et où la crainte de la mort paroissoit visiblement) que vouliez vous que fist un homme qui en perdant l'honneur avoit perdu la raison ? sinon de tascher d'effacer son crime par un autre crime : et trouver son salut dans vostre perte. Je sçay bien, que c'est dire une mauvaise raison : mais n'en ayant point d'autre, il faut avoir recours à la clemence de l'offensé que l'on a desja esprouvée : et demander de nouveau pardon, quand l'on ne peut demander justice, qu'en demandant chastiment. C'est craindre la honte d'une estrange maniere, respondit Artamene, que de se deshonnorer, de peur d'estre deshonnoré : Non non Artane, vostre passion vous avoit fait esgarer : et ce n'est nullement par le chemin que vous aviez pris, que l'on peut rencontrer la gloire. Je sçay sans doute un peu mieux que vous, par quels sentiers on la peut trouver : c'est pourquoy souffrez aujourd'huy que je sois vostre Guide : et que je vous aprenne sans colere et sans reproche ; que pour faire oublier vos fautes passées, il n'en faloit point commettre de nouvelles : et que si vous avez dessein d'effacer de la memoire des hommes, le souvenir d'une action ou de deux, qui n'ont peut-estre pas esté fort genereuses ; il en faut 
<pb id="page_354" n="V01-P358"/>faire cent de vertu et de courage ; et non pas en adjouster de pires aux mauvaises. C'est pour cela Artane, que je vay vous renvoyer au Roy vostre Maistre : à ces mots, Artane changea de couleur : et l'on vit bien qu'il eust presques mieux aimé demeurer entre les mains de celuy à qui il avoit voulu desrober la Victoire ; et à qui il avoit en suite voulu faire perdre la vie ; que de retourner aupres du Roy de Pont. De sorte que comme Artamene le remarqua, ne craignez rien, luy dit il, Artane : je ne vous rendray pas, sans mettre vostre vie en seureté : car si je vous la voulois faire perdre, je n'aurois pas besoin de vous envoyer à un autre pour vous punir. A juger de l'advenir par le passé, il y a veritablement peu d'espoir, que vous deveniez plus raisonnable : et à en juger mesme par le present, il est facile de voir dans vos yeux, et dans vostre procedé, qu'il y a dans vostre coeur beaucoup de colere ; un peu de crainte ; et point du tout de repentir. Mais apres tout, Artane ne m'est guere plus redoutable vivant que mort : c'est pourquoy j'oubli le passé qui n'est plus : je laisse l'advenir aux Dieux : et j'use du present, comme un homme de coeur en doit user ; faites la mesme chose si vous estes sage. Enfin Seigneur, apres plusieurs discours qu'ils eurent encore ensemble, Artamene renvoya Artane au Roy de Pont : et luy manda qu'il ne luy auroit pas mesme descouvert le crime de cét homme, s'il n'eust jugé qu'il est tousjours dangereux aux Rois, d'avoir des Sujets capables d'une extréme meschanceté sans les connoistre : 
<pb id="page_355" n="V01-P359"/>Mais qu'il le supplioit, de se contenter de connoistre Artane sans le punir : ordonnant au Heraut, auquel il commanda de l'aller conduire, de ne le laisser point, que le Roy de Pont ne luy euse engagé sa parole d'en user ainsi. Artane malgré toute sa malice, ne pouvant s'empescher de voir la moderation d'Artamene ; ne pouvoit s'empescher non plus de se pleindre de sa fortune ; qui luy faisoit trouver tant de rigueur, en la clemence de son Ennemy : puis qu'en luy donnant la vie et la liberté, il le couvroit de honte et de confusion, en le renvoyant au Roy de Pont : et achevoit de le détruire, dans l'esprit de la Princesse qu'il aimoit. Pour ces deux Chevaliers prisonniers, apres qu'Artamene leur eut rendu la liberté, ils le supplierent de ne les renvoyer point au Roy leur Maistre : et de souffrir qu'ils allassent cacher leur infamie en quelque Païs esloigné. Artamene qui jugea qu'ils craignoient peut-estre quelque lasche vangeance d'Artane, qui estoit homme de condition ; leur accorda ce qu'ils demandoient, lors que celuy qui estoit blessé fut guery ; leur faisant encore de magnifiques presens à leur départ. Cette action qui fut sçeuë de la Princesse, en fut extrémement loüée, aussi bien que du Roy de Pont, lors qu'on luy remena Artane : et de cette sorte, mon Maistre reçeut des Eloges en mesme temps, et de son Rival, et de sa Maistresse. Bien est-il vray que ce Prince ne sçavoit pas, que celuy qu'il loüoit avec tant d'empressement, estoit l'homme du monde qui devoit mettre le plus d'obstacle à tous ses 
<pb id="page_356" n="V01-P360"/>desseins : et que la Princesse ignoroit aussi qu'Aretamene fust son Amant. Nous sçeusmes Seigneur, par le retour du Heraut, que le Roy de Pont avoit en beaucoup de peine à se resoudre de laisser vivre le lasche Artane : mais que s'estant obstiné, suivant l'ordre de mon Maistre, à ne le laisser point qu'il ne fust assuré de sa vie, par la parole de ce Prince, il avoit enfin promis de ne le faire pas punir : à condition toutefois, qu'il ne se presenteroit jamais devant luy : et qu'il sortiroit pour tousjours de ses Estats, et de son Armée. Artamene durant toutes ces choses, n'envoyoit jamais vers Ciaxare, qu'il ne fist faire un compliment à la Princesse ; et la Princesse aussi, ne voyoit jamais venir personne du Camp à Anise, qu'elle ne s'informast exactement de tout ce qui le regardoit : et qu'elle ne témoignast beaucoup de plaisir, d'aprendre toutes les merveilles de sa vie. En effet, l'on peut dire que tout ce qu'Artamene a fait, il l'a fait excellemment : et je me souviens mesme qu'en ce temps là, un vieux Capitaine Capadocien, qui avoit son Quartier dans la Galatie, fit quelque desordre dans un logement, dont les Habitans se vinrent pleindre. Artamene sçachant que c'estoit un homme de service, et qui avoit vieilli sous les armes ; voulut luy faire une reprimande, qui le corrigeast sans l'irriter : luy semblant qu'il devoit ce respect pour un Officier, qui avoit porté les armes si long temps devant luy. Il luy manda donc dans un Billet, <q>qu'il le conjuroit de ne forcer pas un jeune Soldat, d'avoir l'audace de reprendre et de chastier un vieux 
<pb id="page_357" n="V01-P361"/>Capitaine.</q>
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Je vous dis cecy, Seigneur, afin que vous connoissiez par ce discours, le jugement et la moderation de mon Maistre : et que vous ne vous estonniez pas de voir, que tout Estranger qu'il estoit, il ne laissoit pas d'estre craint, aimé, et obeï, comme s'il fust nay en Capadoce, et de la plus illustre Race qui y fust. Cependant le Roy de Pont ayant eu un puissant secours de Phrigie, en avoit fortifié son Armée de telle sorte, qu'il estoit en estat, s'il eust voulu, de s'opposer en mesme temps, à Artamene et à Philidaspe : Mais il jugea plus à propos de tascher de combattre mon Maistre sans separer ses Troupes : parce qu'en effet il en avoit alors plus que luy : se reservant à secourir la Ville que Philidaspe assiegeoit, et qui estoit bien munie de toutes choses ; lors qu'il auroit gagné la Bataille, comme il esperoit la gagner. Mais comme il estoit amoureux de la valeur d'Artamene ; et que luy devant la vie, il vouloit s'en aquiter ; le Roy de Phrigie et luy, chercherent quelque voye extraordinaire, de ne luy estre pas tousjours redevables : et de n'estre pas aussi absolument vaincus par sa vertu que par sa valeur. Ils prirent donc une resolution fort estrange et fort nouvelle : bien est-il vray que le Roy de Pont qui est effectivement genereux, avoit un peu d'interest à ce qu'il fit. Car enfin quoy qu'il sçeust bien qu'Artamen, ne l'eust pas soubçonné d'une fausse generosité, en l'affaire des quarante Chevaliers : neantmoins depuis qu'Artane avoit esté renvoyé, quelques esprits mal intentionnez, ou peut-estre 
<pb id="page_358" n="V01-P362"/>Artane luy mesme ; avoient fait courir un bruit sourd, que le Chef de cette conspiration n'avoit pas esté bien connu : et ils faisoient entendre tacitement, que le Roy de Pont, quoy qu'il eust envoyé advertir Artamene de cette entreprise sur sa vie, en estoit toutefois l'autheur : et que cette generosité n'estoit au fonds qu'une finesse. Ce Prince ayant donc sçeu ce qui s'estoit dit, voulut en s'aquittant de ce qu'il devoit à Artamene, se justifier pleinement de cette fausse accusation : et pour cét effet, les deux Rois firent publier dans leur Camp, un Commandement absolu, de ne se servir ny d'Arcs, ny d'Arbalestes, ny de Frondes, ny de Javelots, contre Artamene, dont les Armes estoient assez remarquables, pour ne s'y pouvoir tromper : de n'employer contre luy que l'Espée seulement : et de ne le combattre que seul à seul, autant que la confusion d'une Bataille le pourroit permettre : ne voulant pas qu'un homme si vaillant, mourust de la main d'un lasche, qui pourroit le tuer de loin par un coup de fleche : ny qu'il fust accablé par le nombre, comme Artane avoit pensé l'accabler. Jugeant, disoient ils, qu'il y alloit de la gloire de leurs Nations d'en user de cette sorte : et de tesmoigner, qu'ils n'avoient pas besoin pour vaincre d'estre plusieurs contre un seul, quelque vaillant qu'il peust estre. Le jour d'apres ce commandement, Artamene qui ne se fioit qu'à luy mesme, de toutes les choses importantes : et qui exerçoit successivement (s'il est permis de parler ainsi) toutes les Charges 
<pb id="page_359" n="V01-P363"/>de l'Armée, tant il estoit vigilant, et capable de toutes choses : fit une partie pour aller reconnoistre la contenance de l'Ennemy. Le Roy de Pont qui en fut adverty par un Espion, destacha pareil nombre des siens, pour aller repousser ceux qui le venoient regarder de si prés. Mais Artamene fut bien surpris de remarquer que luy qui avoit accoustumé de se voir tout couvert d'une gresle de Fleches et de Traits, n'en estoit plus touché que par hazard : et que bien loing d'estre enveloppé par la multitude à son ordinaire, il ne se voyoit presque jamais qu'un Ennemy à la fois. Il en attaquoit plusieurs ; mais il n'estoit attaqué que par un seul : et au milieu d'un combat de douze cens hommes, l'on peut dire qu'il faisoit un combat particulier, puis qu'il n'en avoit jamais qu'un à la fois sur les bras. Cét evenement l'estonnoit un peu ; car la chose n'avoit accoustumé d'aller ainsi : Neantmoins dans la chaleur de l'action, il ne fit qu'une legere reflexion là dessus : et ne songea qu'à remporter la victoire. Comme en effet, une bonne partie des Ennemis fut taillée en pieces ; beaucoup demeurerent prisonniers ; et le reste se sauva en desordre et en confusion. Artamene estant retourné au Camp, les prisonniers que l'on avoit faits, esperant en estre mieux traitez, y publierent la generosité de leur Maistre : et de la défense qu'il avoit faite en faveur du mien. Ces Soldats y ayant descouvert un procedé si peu commun, et Artamene l'ayant sçeu, il les fit delivrver au mesme instant : les priant de dire au Roy leur 
<pb id="page_360" n="V01-P364"/>Maistre, qu'il verroit bien tost qu'il n'estoit peut-estre pas absolument indigne de l'honneur qu'il luy faisoit : et qu'il sçauroit aussi bien recevoir ses bons offices que ses bons advis. J'estois aupres de luy lors que cela arriva : et à peine fut-il seul, que me regardant avec estonnement ; quelle bizarre fortune est la mienne ? me dit-il, Chrisante, d'avoir un Rival qui me poursuit par ses bien-faits, et par sa generosité, jusques à me forcer presque de ne le haïr pas : et qui tout bien intentionné qu'il est pour moy, ne laisse pas de me causer un estrange desespoir. Il cherche sans doute l'estime de ma Princesse par cette voye : et cherche plus les acclamations publiques que la Victoire. Ha ! s'il est ainsi, disoit-il, combien m'est il plus redoutable, lors qu'il veut conserver ma vie, que lors qu'il la veut attaquer ! Non, non, trop genereux Rival, poursuivoit ce Prince amoureux, je ne sousriray point que tu me surmontes en vertu : et je suis resolu de te disputer aussi opiniastrément l'estime de Mandane, que je t'ay disputé la Victoire, à la teste d'une Armée. Ouy, Chrisante, adjoustoit il en me regardant ; je veux que ma Princesse n'entende jamais dire que le Roy de Pont à fait une belle action : qu'elle n'aprenne en mesme temps, qu'Artamene en a fait une autre encore plus heroïque. Je veux que du moins il se fasse un combat secret dans le coeur de Mandane, où il Roy de Pont ne me puisse vaincre avec justice. Si l'inclination de ma Princesse ne panche de son costé, et ne me surmonte plustost son merite. 
<pb id="page_361" n="V01-P365"/>Apres cela, Seigneur, je voulus luy dire quelque chose, mais il ne m'escouta pas : le lendemain il tint Conseil de Guerre ; et quoy que selon l'ordre, il falust se contenter d'empescher l'Ennemy d'aller faire lever le siege que faisoit Philidaspe, en cas qu'il se mist en devoir de le vouloir faire ; il ne pût se resoudre d'aider à la gloire de celuy-cy ; ny de laisser plus long temps le Roy de Pont en estat d'avoir eu l'avantage de donner la derniere marque de generosité extraordinaire. Il fit donc si bien par cette eloquence forte et puissante, que la Nature luy a donné, et qu'il a beaucoup cultivée en Grece : qu'il fit resoudre tous les chefs de son Armée à forcer l'Ennemy de combattre : qui de son costé, comme je vous l'ay desja dit, en avoit aussi l'intention. Vous pouvez juger, Seigneur, que deux ennemis qui se cherchent, se rencontrent facilement : c'est pourquoy Artamene ne fut pas long temps sans avoir la satisfaction qu'il desiroit. Mais admirez, Seigneur, ce que peut le desir de la gloire, dans une ame vrayement genereuse ! Artamene qui sur l'advis que le Roy de Pont luy avoit donné, de la conjuration faite contre sa vie ; avoit pris les plus belles et les plus magnifiques Armes du monde, afin de se faire mieux remarquer à ceux qui le cherchoient. Dans cette derniere rencontre, aprenant que ceux qui le reconnoistroient, ne le combattroient, ny avec l'Arc ny avec le Javelot, et ne l'attaqueroient que seul à seul : il quitta ces belles Armes, et en prenant de toutes simples, afin de n'estre pas reconnu ; 
<pb id="page_362" n="V01-P366"/>il acheva sans doute de montrer à toute la Terre, que personne ne le pouvoit vaincre en generosité. Seigneur, luy dis-je le matin comme il commença de s'armer, voulez vous cacher tant de belles actions que vous faites, sous des armes si peu remarquables ? il faut bien, me dit-il, Chrisante, que je me cache en cette occasion, si je me veux montrer digne de la grace que l'on m'a voulu faire : Mais, adjoustay-je, Seigneur, ne craignez vous point d'oster le coeur à vos Soldats, faisant qu'ils ne puissent vous distinguer, dans le grand nombre de ceux qui seront armez comme vous ? S'ils me suivent, me respondit-il, ils ne laisseront pas de me reconnoistre : et je pretens agir d'une façon, qui ne leur permettra peut-estre pas de douter des lieux où je combattray. En effet Seigneur, l'on combatit : et Artamene fit des choses en cette journée, qui ne sont pas concevables. Jusques là, il avoit combattu en vaillant homme : mais en cette occasion, l'on peut quasi dire, qu'il combatit comme un Dieu irrité. L'on eust dit qu'il sçavoit qu'il estoit invulnerable, veû la maniere dont il s'exposoit : il enfonçoit des Escadrons ; il éclaircissoit tous les rangs ; il se faisoit jour à travers les Bataillons les plus serrez ; et rien ne luy pouvoit resister. Enfin il agissoit d'une maniere si prodigieuse ; que malgré ses armes simples, il se fit bien tost reconnoistre, et des Ennemis. Elles estoient toutes teintes du sang qu'il avoit respandu : et qui jalissant jusques sur sa Cuirace, l'avoit rendu plus terrible, et plus redoutable. 
<pb id="page_363" n="V01-P367"/>Son Bouclier estoit tout herissé des traits qu'on luy avoit tirez : et qu'il n'avoit pû faire tomber comme autrefois en le secoüant, tant ils avoient eu la pointe acerée ; et tant ils avoient penetré avant dans ce Bouclier. Le Roy de Pont l'ayant rencontré en cét estat, et le reconnoissant facilement ; il ne tient pas à moy, luy cria-t'il, genereux Artamene, que je ne m'aquite de ce que je vous dois, en conservant vostre vie. Il ne tient pas non plus à moy, luy respondit mon Maistre, que vostre valeur ne reçoive un grand avantage de ma deffaite : puis que je fais tout ce que je puis, pour vous la rendre plus glorieuse : et pour n'espargner pas une vie, qui fait peut-estre plus d'un obstacle à vostre victoire, et à vostre felicité. Mais vaillant, Prince poursuivit-il, nous avons assez disputé de generosité : voyons donc aujourd'huy si nous sçaurons aussi bien combattre, que nous sçavons reconnoistre un bien-fait : car enfin je ne me trompe, nous pouvons nous vaincre l'un l'autre sans deshonneur. A ces mots le Roy de Pont voulut encore repartir quelque chose : mais Artamene luy faisant signe qu'il valoit mieux combattre que parler, s'avança vers luy : et alors ces excellens hommes commencerent un combat, qui eust peut-estre esté funeste à tous les deux ; si la nuit et la foule les eust separez malgré qu'ils en eussent : et n'eust par consequent laissé, et la Victoire generale, et la Victoire particuliere un peu douteuses. Le plus grand advantage demeura toutefois du costé d'Artamene : car il perdit peu de 
<pb id="page_364" n="V01-P368"/>gens ; en tua beaucoup ; et fit grand nombre de prisonniers : mais enfin comme le combat n'estoit pas finy, lors que la nuit estoit survenuë ; que les uns et les autre estoient demeurez sur les Armes, et les autres estoient demeurez sur les Armes, et sur le Champ de Bataille ; l'on ne pouvoit pas dire qu'elle eust esté absolument perdue, ny absolument gagnée. Neantmoins elle fut cause en partie, de la prise de la Ville que Philidaspe assiegeoit, parce qu'apres cela, l'Armée du Roy de Pont ne se trouva plus assez forte pour estre partagée : ny pour oser entreprendre devant la nostre, d'aller secourir cette Place, en s'enfermant entre deux Armées. Le lendemain Artamene estant adverty que deux mille hommes venoient par un chemin destourné, le long de certaines Montagnes qui bornent la Plaine d'Anise et de Cerasie, pour se rendre au Camp des Ennemis, où ils escortoient l'argent d'une Montre, que le Roy de Pont faisoit venir, pour la payer à ses Soldats ; il fut couper chemin a ce Convoy. Si bien qu'ayant rencontré ces deux mille hommes, il les poussa dans un Vallon, environné de rochers inaccessibles, d'où ils ne se pouvoient sauver. Se voyant reduits en cét estat, ils consulterent sur ce qu'ils avoient à faire : et connurent clairement, que s'ils combattoient ils estoient perdus, et demeureroient inutiles au Roy leur Maistre. De sorte que pour essayer de se sauver, et de se tirer d'un si mauvais pas ; ils firent signe qu'ils vouloient parler : et envoyerent douze d'entr'eux vers Artamene, avec leurs Boucliers pleins d'or et d'argent : le 
<pb id="page_365" n="V01-P369"/>priant de le recevoir pour leur rançon, et de les laisser passer. Artamene qui fait tousjours les choses de la façon la plus heroïque qu'elles se puissent faire ; leur dit qu'il leur donnoit la vie et la liberté : et qu'il vouloit mesme qu'ils remportassent leur or et leur argent, pourveû qu'ils laissassent les Boucliers dans lesquels il estoit, comme une marque de sa victoire. Mais ces Soldats braves et courageux, jettant par terre tout ce qui estoit dans ces Boucliers ; les remettant à leurs bras gauche ; et mettant leurs espées à la main droite ; vous verrez (luy dirent-ils en s'en retournant vers leurs Compagnons) que ceux de nostre Nation, ne laissent leurs Boucliers qu'avec la vie : et que peut-estre quelque inégalité qui soit entre nous, ne les aurez vous pas sans peril. Artamene voyant faire une action si heroïque à ces Soldats ; en fut si charmé, qu'il ne pût resister à la genereuse envie qu'il eut de ne les perdre pas et d'autant plus, qu'il voyoit qu'il eust emporté cét avantage sans gloire, parce qu'il l'eust remporté sans peine : et qu'en l'estat qu'estoient les choses, deux mille hommes de plus aux Ennemis, ne pouvoient pas changer la face des affaires. Voyant donc ces douze Soldats s'en aller, avec une fermeté admirable ; Vaillans hommes, leur cria-t'il, revenez prendre vostre argent, et recevoir la liberté que vous avez si bien meritée : Vous avez vaincu, mes Compagnons, leur dit-il encore ; et si vous eussiez esté à la derniere Bataille, le Roy vostre Maistre nous auroit deffaits. Ces Soldats aussi surpris de la generosité 
<pb id="page_366" n="V01-P370"/>d'Artamene, qu'il l'avoit esté de la leur ; ne sçavoient s'ils devoient adjouster foy à ce qu'il disoit. Mais enfin ils connurent que la chose estoit vraye : et en ayant adverty leurs Capitaines, ils en jetterent des cris de joye et d'estonnement, qui firent retentir tous les rochers d'alentour, du glorieux nom d'Artamene. Ainsi on laissa dégager ces braves gens d'entre ces Vallons où ils s'estoient embarrassez : qui furent publier dans leur Camp, la generosité de mon Maistre : auquel le Roy de Pont envoya aussi tost un Trompette, pour le remercier tres civilement de cette bonté.
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<div2 id="page_CYRUS010213" type="sequence" n="Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (trève hivernale)">
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Mais Seigneur, je ne songe pas, que j'abuse de vostre patience : et que la passion que j'ay pour Artamene m'emporte trop loing : revenons donc s'il vous plaist, aux choses les plus importantes de mon recit. L'Hyver estoit desja commencé, lors que cette derniere Bataille fut donnée : qui se vit suivie peu de jours apres, de la prise de cette Ville, que Philidaspe estoit allé assieger : et où certainement il avoit agi en homme de coeur et en Capitaine. Ciaxare ayant donc eu tant d'heureux succés, en une Campagne de huit mois, rapella Artamene et Philidaspe : qui apres avoir mis toutes les Troupes en leurs quartiers d'Hyver, et avoir veû que l'Ennemy en avoit fait autant ; se rendirent aupres du Roy, qui s'en revint à Sinope. Je ne vous diray point, Seigneur, comment Artamene et Philidaspe furent reçeus de Ciaxare et de la Princesse : car vous pouvez aisément juger, que ce fut avec toute la civilité et toute la joye, que leurs grands services meritoient. 
<pb id="page_367" n="V01-P371"/>Comme ils s'estoient importunez en prenant congé de la Princesse, ils s'importunerent encore à leur retour : et la premiere fois qu'ils virent Mandane à son Apartement, ils s'y rencontrerent à l'ordinaire. Il sembla à Feraulas qui s'y trouva, et qui estoit parfaitement guery de ses blessures, que la Princesse en eut de l'inquietude et du chagrin : neantmoins elle ne laissa pas d'avoir pour eux, tous les charmes qui peuvent captiver les coeurs les plus rebelles à l'amour. Et par une complaisance adroite, qui n'avoit rien be bas, ny d'affecté ; elle destourna la conversation d'une façon si ingenieuse ; qu'elle ne leur donna aucune occasion, de renouveller les differens qu'ils avoient eus ensemble, pendant la derniere Campagne, et que la Princesse n'ignoroit pas. Quand vous pristes congé de moy, leur dit-elle, je me souviens que je vous priay de vous conserver si bien, que ce fust de vostre bouche, que je pusse apprendre les particularitez de la Victoire : Mais aujourd'huy je vous dispence de cette peine : et j'ay une si forte aversion pour la guerre ; que je n'aime pas mesme à entendre parler souvent des glorieux advantages que le Roy mon Pere a remportez par vostre valeur. Ne craignez pourtant pas, poursuivit-elle, que je les ignore, ny que je les oublie ; la Renommée aime trop Artamene, et ne haït pas assez Philidaspe, pour ne publier point jusques à leurs moindres actions : et mon ame est trop reconnoissante, pour perdre la memoire des bienfaits. Mais enfin j'aime la paix : et toutes les vertus paisibles, touchent plus mon inclination, que les 
<pb id="page_368" n="V01-P372"/>fieres et les superbes. Ce seroit donc un grand malheur, reprit Artamene, aux Princes qui auroient un dessein particulier de vous plaire, de ne trouver point d'autre voye de vous rendre service, que par le fer, le feu, et le sang ? Il est certain, adjousta-t'elle, qu'un Prince qui n'auroit que de la valeur, et de la bonne fortune dans les combats, n'auroit pas selon mon sens, tout ce qui est necessaire, pour meriter l'estime d'une Princesse raisonnable : Ce n'est pas que ces bonnes qualitez ne soient dignes de loüange : Mais s'il les avoit seules, je croirois qu'il se devroit contenter d'une legere estime : et qu'il ne devroit pas pretendre à son amitié. Que faudroit-il donc qu'il eust, repliqua Philidaspe, pour pouvoir esperer quelque part en la bien-veüillance d'une illustre et grande Princesse ? Il faudroit, reprit-elle, si je ne me trompe, que sa valeur ne fust point trop farouche ; qu'il aimast la Victoire sans aimer le sang ; que la fierté ne le suivist que dans les combats ; que la civilité ne l'abandonnast jamais ; qu'il aimast la gloire sans orgueil ; qu'il la cherchast par toutes les voyes où l'on la peut rencontrer ; que la douceur et la clemence, fussent ses qualitez dominantes ; qu'il fust tres liberal, mais liberal avec choix ; qu'il fust reconnoissant en tout temps ; qu'il n'enviast point la gloire d'autruy ; qu'il fust equitable à ses propres ennemis ; qu'il fust Maistre absolu de ses passions ; que sa conversation n'eust rien d'altier ny de superbe ; qu'il fust aussi fidelle à ses Amis, que redoutable à ses Ennemis ; et pour dire tout en 
<pb id="page_369" n="V01-P373"/>peu de paroles, qu'il eust toutes les vertus, et qu'il n'eust aucun deffaut. Vous avez raison, Madame, (repartit Artamene, en la regardant avec beaucoup d'amour et de respect) de dire qu'il faudroit estre parfait en toutes choses, pour meriter l'affection d'une illustre Princesse : Mais, Madame, il faudroit sans doute aussi qu'elle vous ressemblest, pour pouvoir sans injustice demander ce qui ne se trouve point aux hommes, je veux dire la perfection : et si elle n'accordoit jamais cette affection qu'à ceux qui en seroient dignes, ce seroit un thresor qui ne seroit possedé de personne : quoy qu'infailliblement il fust desiré de tous les Princes de la Terre. Je ne sçay pas poursuivit-elle, si la bien-veüillance d'une Princesse qui me ressembleroit, seroit une chose assez precieuse, pour pouvoir la nommer un thresor : mais je sçay bien du moins que si elle me ressembloit parfaitement, cette bien-veüillance ne seroit pas aisée à aquerir. Puis que de dessein premedité, je suis resoluë, de ne donner jamais legerement aucune par en mon amitié : et de combattre mesme pour cela, mes propres inclinations, si elles entreprenoient de me vaincre. Je ne sçay, Madame, interrompit Philidaspe, si cette dureté de coeur, n'est point aussi condamnable, en une personne de vostre Sexe, que vous trouvez que l'orgueil l'est au nostre ; je ne le pense pas, dit-elle ; car si je le croyois, je changerois peut-estre de sentimens. Mais quoy qu'il en soit, pour vous tesmoigner que je ne suis pas injuste, sçachez que je suis aussi liberale de mon estime, que je suis 
<pb id="page_370" n="V01-P374"/>avare de mon amitié : puis qu'enfin, je ne la refuse pas mesme à mes plus grands ennemis, lors qu'ils la meritent. Juges donc, dit-elle à Artamene, si je n'ay pas pour vous, non seulement beaucoup d'estime, mais mesme beaucoup d'admiration, apres tant de belles choses que vous avez faites : et juges aussi Philidaspe, dit-elle en se tournant vers lux, si vous n'avez pas droit de pretendre une grande part en mes loüages, apres tout ce que vous venez de faire. C'estoit de cette sorte que cette adroite et sage Princesse, entretenoit deux personnes, qu'elle voyoit fort ambitieuses, et fort jalouses de leur propre gloire : et c'estoit aussi pour cela, qu'elle n'avoit osé exagerer les grandes actions que mon Maistre avoit faites : de peur que Philidaspe, qui paroissiot le plus inquiet et le plus violent ne s'en offençast. Ils se separerent donc ; et tres satisfaits de la civilité de Mandane ; et tres affligez d'avoir apris de sa bouche, combien son affection estoit difficile à aquerir. Du moins y a-t'il apparence, que Philidaspe estant aussi amoureux qu'Artamene, eut à peu prés les mesmes sentimens que luy, et peut-estre encore plus fascheux : puis qu'enfin dans le discours de la Princesse, il y avoit tousjours eu quelques paroles, un peu plus obligeantes pour son Rival que pour luy. Cependant Ciaxare ne parla plus que de festes et de resjoüissances publiques. Astiage aprenant ses Victoires, envoya s'en resjoüir avec son Fils : et fit mesme faire un grand compliment à mon Maistre, de la valeur duquel il avoit assez entendu parler. La 
<pb id="page_371" n="V01-P375"/>Cour ne fut jamais si grosse, ny si belle qu'en ce temps là : tous les Chefs de l'Armée estoient à Sinope : et presque toutes les Femmes de qualité des deux Royaumes s'y rendirent. La conversation estoit assez libre chez la Princesse : il n'y avoit point de jour que le Roy n'allast à son Apartement : et que par consequent, tout le monde n'eust la permission d'y entrer. De plus, comme le Roy connoissoit parfaitement la vertu de Mandane, elle ne laissoit pas d'estre veüe chez elle, encore qu'il ne la vist pas ? et d'y souffrir les gens de condition en presence de sa Dame d'honneur, de sa Gouvernante, et de ses Filles, qui ne l'abandonnoient jamais. Ainsi l'on peut dire, qu'Artamene sembloit estre heureux, quoy qu'en effet il ne le fust pas. Car enfin il avoit eu le bonheur dans sa passion, d'aquerir une gloire infiniment grande ; d'avoir servy Ciaxare tres importemment ; et d'avoir sensiblement obligé sa Princesse, en sauvant la vie du Roy son Pere, et en luy faisant vaincre ses Ennemis ; de sorte qu'il pouvoit presque estre assuré de son estime. Mais apres tout, quand il venoit à considerer cette austere vertu dont elle faisoit profession ; il n'osoit esperer qu'elle peust jamais souffrir, ny qu'Artamene, ny que mesme Cyrus, eussent la temerité de luy parler d'amour. De plus, la passion du Roy de Pont, luy donnoit encore de la jalousie : et la presence de Philidaspe de l'inquietude, quoy qu'il n'en sçeust pas bien la raison. Cependant Artamene et luy, ne perdoient aucune occasion de voir la Princesse : ils la suivoient 
<pb id="page_372" n="V01-P376"/>au Temple ; ils l'accompagnoient aux Chasses et aux promenades ; ils la visitoient aux heures où il estoit permis de la voir ; et n'oublioient rien de tout ce que deux hommes également passionnez peuvent faire. Mais ce qui abusoit tousjours un peu mon Maistre touchant Philidaspe, c'estoit qu'outre les soings qu'il avoit pour la Princesse, on luy en voyoit aussi beaucoup pour Ciaxare et pour Aribée : et il paroissoit tant d'empressement en toutes ses actions ; que mon Maistre y soubçonnoit autant d'ambition que d'amour : quoy qu'il y eust tousjours des momens, où il le croyoit capable de l'une et de l'autre. En toutes les Parties de galanterie qui se faisoient, ils estoient tousjours opposez : et dans toutes les conversations, leurs opinions estoient tousjours differentes. Bien est-il vray qu'Artamene avoit cét advantage, qu'il s'opposoit à Philidaspe, sans qu'il parust nulle bizarrerie en son esprit ; ce qui n'arrivoit pas toussjours à son Rival : car encore qu'il soit effectivement fort honneste homme, comme il est plus violent, et d'un temperament plus actif ; il y avoit des jours où son entretien n'estoit pas fort agreable, parce qu'il estoit trop contredisant. En effet, il parut bien un soir qu'ils estoient chez la Princesse, qu'il n'estoit pas toujours Maistre de ses sentimens : et qu'ils l'emportoient quelque fois plus loing qu'il ne vouloit. Il y avoit alors peu de monde aupres d'elle : et ces deux Amans secrets y estoient presque seuls capables de l'entretenir et de la divertir. Apres plusieurs discours sur des choses indifferentes, 
<pb id="page_373" n="V01-P377"/>la Princesse qui vouloit les mettre bien ensemble, s'il estoit possible, afin de les attacher plus fortement, au service du Roy son Pere ; venant à parler de ce qui ordinairement fait naistre l'amitié ; je me suis cent fois estonnée, dit-elle à Artamene et à Philidaspe, de ne remarquer pas en vous, une plus grande liaison que celle que j'y voy : me semblant que vous devriez vous aimer plus que vous ne faites, quoy que je sçache bien, que vous vous estimez beaucoup. Mais j'entens, adjousta-t'elle, de cette amitié de confiance et de tendresse, qui fait que l'on dit toutes choses à la personne que l'on aime : et que l'on partage toutes ses douleurs et tous ses plaisirs. Car enfin, poursuivit-elle, vous estes tous deux Estrangers ; vous avez tous deux de l'esprit, du coeur, et de la generosité ; vous servez le mesme Prince ; vous en estes aimez l'un et l'autre ; et je vous crois l'ame trop grande, pour estre capables d'envie. D'ou vient donc que vous ne vous aimez pas autant que vous vous estimez ? et d'où vient que je ne voy pas entre vous, cette union qui rend les Amis Maistres de toutes les pensées, et de tous les secrets de ceux qu'ils aiment, et de qui ils sont aimez ? C'est peut-estre, respondit Philidaspe, que nous nous estimons trop, pour nous aimer : et c'est peut-estre aussi, repliqua Artamene, que nos secrets sont de trop grande consequence, pour nous mettre en estat de les reveler à personne. Je voudrois pourtant bien, reprit la Princesse, que vous m'eussiez apris plus precisément ce qui vous desunit, car je vous advouë, que je 
<pb id="page_374" n="V01-P378"/>ne le puis comprendre. Pour moy, adjousta-t'elle, je ne sçache que deux passions, capables d'empescher les honnestes gens de s'aimer ; qui sont, à ce que j'ay entendu dire, l'ambition et l'amour : mais pour la premiere, il me semble que le Roy mon Pere a dequoy contenter celle de l'un et de l'autre : et pour la seconde, outre que je ne veux pas soubçonner deux hommes si genereux, d'une si grande foiblesse ; je ne voy pas encore qu'il y ait acuune apparence que cela soit. Et peut-estre n'y a-t'il pas une de mes Filles (dit-elle en sous-riant, et en les regardant toutes) qui n'ait fait un secret reproche à sa beauté, de n'avoir pû vous donner des chaines, depuis que vous estes à la Cour : où l'on ne remarque pas, que vous ayez un attachement de cette espece. Parlez donc, leur dit-elle, je vous en conjure : et ne me déguisez point vos veritables sentimens. Je vous laisse à penser, Seigneur, quel embarras estoit celuy où se trouvoient Artamene et Philidaspe : et quel bizarre evenement estoit celuy-là, qui faisoit que la Princesse vouloit sçavoir, ce qu'ils ne pouvoient luy dire : et ce qu'elle eust esté bien estonnée d'apprendre, s'ils eussent eu la hardiesse de luy declarer ce qu'ils en sçavoient, quoy que chacun en particulier ne sçeust pas tout ce qu'il y avoit à sçavoir. Car il est certain, qu'elle ne soubçonnoit encore rien de la passion d'Artamene, ny de celle de Philidaspe : et que Philidaspe et Artamene aussi, se haïssoient plustost par quelques pressentimens secrets qu'ils avoient de leurs desseins ; que par aucun 
<pb id="page_375" n="V01-P379"/>sujet raisonnable qu'ils eussent de se douter de la verité des choses. Cependant la Princesse qui croyoit agir fort advantageusement pour le service du Roy son Pere, de tascher de concilier les esprits de deux hommes de cette importance : les pressa encore de vouloir luy dire, quel estoit cét obstacle, qui s'opposoit à leur amitié. Madame, luy respondit Artamene, il ne me seroit pas aisé de vous l'apprendre : puis qu'il est vray que pour l'ordinaire, je n'ay pas accoustumé d'avoir de l'indifference pour ceux que j'estime : pour moy, repliqua Philidaspe, je vay bien plus loing que cela : et je dis que je n'ay guere accoustumé de n'avoir que de l'indifference, pour ceux que je n'aime pas ; soit que je les estime ou que je les méprise. Mon coeur, poursuivit il, ne sçait point comment il se faut arrester, dans cette juste mediocrité, qui separe la haine et l'amitié : et quoy que je puisse faire, je panche tousjours vers l'une ou vers l'autre. Vous me donnez beaucoup de joye (respondit la Princesse avec precipitation, de peur qu'Artamene ne dist quelque chose qui aigrist davantage l'esprit de Philidaspe) car je n'ay garde de vous soubçonner de haïr un homme du merite d'Artamene : qui ne vous a point offensé ; que toute la Cour adore ; que le Roy mon Pere aime cherement ; et que j'estime beaucoup ainsi Philidaspe (poursuivit-elle, sans luy donner loisir de parler) ne pouvant sans doute haïr Artamene, je conclus qu'il faut de necessité que vous l'aimiez un peu : et cela estant ainsi, j'espere que je n'auray pas grand peine 
<pb id="page_376" n="V01-P380"/>à faire que vous l'aimiez beaucoup. Car, dit-elle en se tournant vers Artamene, vous ne me resisterez pas sans doute : et vous ne serez pas tousjours indifferent pour Philidaspe : Luy, dis-je, qui a cent bonnes qualitez ; luy que le Roy estime aussi infiniment, luy qui certainement vous aime desja un peu ; et qui merite l'approbation de personnes bien plus connoissantes que je ne suis. Et puis, adjousta-t'elle, si mes prieres vous sont en quelque consideration, vous ferez pour l'amour de moy, qu'à l'advenir toute la Cour ne parlera, que de la bonne intelligence qui sera entre vous : et ne s'estonnera plus de cette froideur, qui paroist en toutes vos actions ; en toutes vos paroles ; et dont la cause est ignorée de tout le monde. Nous ne la sçavons peut-estre pas nous mesmes, reprit Philiaspe : Mais enfin, adjousta la Princesse, soit que vous la sçachiez, ou que vous ne la sçachiez pas ; vous ne laisserez pourtant pas de faire ce que je desire. Les Dieux, Madame, interrompit Artamene, à ce que je voy, sont bien moins rigoureux que vous : puis qu'ils nous laissent la liberté d'aimer ou de haïr, ceux que nous jugeons dignes de nostre affectio, ou de nostre haine. Contentez vous Madame, de cette authorité legitime, que vos rares qualitez vous ont donnée sur les coeurs de tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher : et n'ayez pas la tyrannie (si le respect que je vous dois, me permet de parler ainsi) de vouloir que Philidaspe aime Artamene par contraient : n'y qu'Artamene aime Philidaspe malgré luy. S'ils 
<pb id="page_377" n="V01-P381"/>ont à s'aimer quelque jour, laissez leur en la liberté toute entiere, et ne leur ostez pas le merite de cette affection : et s'ils ont à se haïr eternellement, reprit Philidaspe, laissez les dans la liberté de le pouvoir faire, sans vous offenser injustement. Cela n'est pas possible, reprit elle ; et je vous estime trop tous deux. Quoy Madame (luy dit Artamene en changeant de couleur) je ne pourrois pas haïr Philidaspe, sans irriter la Princesse Mandane ? Non, dit-elle ; ny Philidaspe aussi ne pourroit pas haïr Artamene, sans m'offenser extrémement, apres la priere que je luy ay faite. Nous sommes tous deux bien heureux et bien malheureux, reprit Philidaspe ; et vous serez tous deux bien raisonnables, adjousta la Princesse, si vous voulez vous aimer pour l'amour de moy. Cela n'est pas possible, repartit Philidaspe ; en effet, Madame, respondit Artamene, je pense qu'il nous seroit plus aisé de nous haïr pour l'amour de vous, que de nous aimer pour l'amour de vous. Car enfin, dit-il, aimant tous deux la gloire comme nous faisons ; et cherchant avec soing les occasions de nous signaler, et d'aquerir l'estime et l'amitié du Roy ; si vous panchiez plus vers Philidaspe que vers Artamene, je pense qu'Artamene n'osant se pleindre de vous, en haïroit un peu Philidaspe : et je pense mesme, repliqua ce Prince violent, que quoy qu'il en arrive, Philidaspe se contentera d'estimer Artamene sans l'aimer. La Princesse fut alors bien faschée, d'avoir entrepris une chose qu'elle trouvoit beaucoup plus difficile qu'elle n'avoit crû : 
<pb id="page_378" n="V01-P382"/>et elle jugea qu'il valoit encore mieux finir tost ce discours, que de le continuer davantage. C'est pourquoy reprenant la parole avec beaucoup de douceur ; du moins, dit-elle, promettez moy que vous vivrez, comme si vous vous aimiez : et que vous ne vous contredirez jamais en aucune chose. Philidaspe, respondit Artamene, paroist si zelé pour le service du Roy et pour le vostre ; et je le suis aussi de telle sorte, qu'il y a lieu de croire, que nous aurons tousjours beaucoup de raport en tous nos desseins : du moins sçay-je bien, repliqua Philidaspe, que nous nous rencontrons en tous lieux : et je pense que depuis le premier jour qu'Artamene arriva en Capadoce, je l'ay tousjours veû par tout. Il est vray que je vous rencontray au Temple de Mars, respondit Artamene, le lendemain que j'eus abordé à Sinope : quel jour fut celuy-là ? reprit la Princesse ; ce fut celuy, repliqua Philidaspe, où l'on sacrifioit pour remercier les Dieux de la mort de ce Prince qui devoit renverser toute l'Asie, et vous oster la Couronne. Je m'en souviens bien (dit la Princesse, qui vouloit destourner la conversation) et je n'eus de ma vie si peu de disposition à les remercier d'un bien-fait que ce jour-là. Ce n'est pas, que selon ce que les Mages en ont dit, la perte du jeune Cyrus, n'ait esté un bonheur par toute l'Asie : mais c'est que naturellement j'ay tant de repugnance à me resjoüir de la mort de quelqu'un ; que j'ay eu besoin de m'interesser beaucoup en la felicité publique, pour pouvoir obtenir de moy, de prendre 
<pb id="page_379" n="V01-P383"/>quelque part en celle-cy. Et quoy, Madame, respondit mon Maistre en rougissant un peu, estes vous assez bonne, pour n'avoir pas haï Cyrus ? et comment (interrompit Philidaspe, qui vouloir tousjours estre d'avis contraire) eust elle pû haïr un Prince, qu'elle n'avoit jamais veû ; qui estoit son parent ; et que l'on assure qui avoit beaucoup de merite ? cela n'eust pas esté raisonnable ; ny mesme n'eust pas esté possible. Mais, respondit mon Maistre, vous venez de dire ce me semble, que Cyrus devoit renverser toute l'Asie, et oster la Couronne à la Princesse : Mais je l'ay dit, repartit brusquement Philidaspe, parce que les Mages l'ont dit, sans y voir guere d'aparence. Cyrus, respondit froidement mon Maistre, vous seroit obligé s'il vivoit encore ; et il ne vous l'est pas beaucoup, reprit Philidaspe, de vouloir qu'on le haïsse tout mort qu'il est. Puis que le Roy mon Pere, leur dit la Princesse, devoit vous avoir l'un et l'autre à son service, je pense que Philidaspe a raison : et qu'il n'eust pas esté aisé à Cyrus de nous détruire, tant que nous eussions eu de si genereux defenseurs. Ce sentiment nous est bien glorieux Madame, respondit Artamene ; et j'adjousterois bien agreable, reprit Philidaspe, si elle n'avoit nommé que moy. Je vous laisse à juger Seigneur, quel effet ces discours faisoient en l'esprit de mon Maistre : Mais comme il alloit encore repartir quelque chose, le Roy arriva, qui rompit la conversation. Comme il eut esté quelque temps avec Mandane, il fut se promener au bord de la mer, où 
<pb id="page_380" n="V01-P384"/>tout le monde le suivit : le hazard qui se mesle de toutes choses, fit malheureusement qu'Aribée se mit à entretenir le Roy en particulier : si bien qu'Artamene et Philidaspe, s'estant trouvez l'un aupres de l'autre, firent cette promenade ensemble. Mais comme ils estoient sortis de chez la Princesse l'esprit irrité, ils furent quelque temps sans parler : mon Maistre et luy repassant sans doute en leur memoire, tout ce qui venoit de leur arriver. Qui vit jamais, disoit Artamene en luy mesme, une plus bizarre avanture que la mienne ? Mandane veut que j'aime par force Philidaspe, qui ne m'aime point ; qui s'oppose à tous mes desseins ; qui contredit tous mes discours ; que je trouve continuellement aupres d'elle ; qui me regard eternellement avec envie ; et qui peut-estre est mon Rival. Cette derniere reflexion s'imprimant alors fortement en son ame, fit paroistre sur son visage, un chagrin que je remarquay facilement, car je ne marchois pas fort loing de luy : et pour moy je juge que son ennemy pensa à peu prés les mesmes choses : puis que je vy en un instant Philidaspe, aussi bien que mon Maistre, changer de couleur : et de resveurs qu'ils avoient paru tous deux, ils parurent chagrins et en colere. Apres avoir donc esté quelque temps sans parler ; et marchant assez lentement, ils demeurerent derriere, un peu separez des autres ; parce que ne songeant pas au Roy, en un temps où leur passion les occupoit si fort, ils ne s'aperçeurent qu'ils alloient trop doucement pour le suivre, qu'apres avoir fait vingt ou 
<pb id="page_381" n="V01-P385"/>trente pas de cette sorte. Mais tout d'un coup Artamene revenant un peu de sa resverie, vit que le Roy estoit deja assez esloigné : si bien que se souvenant de ce que Philidaspe luy avoit dit chez la Princesse. Vous avez raison, luy dit-il, de dire que nous nous rencontrons par tout : puis que mesme nous nous trouvons seuls, au milieu de tant de monde, sans en avoir aucun dessein. Il ne m'importe pas beaucoup, reprit brusquement Philidaspe, de me rencontrer aupres de vous à une promenade : mais je vous advouë que je n'aime pas tant à vous rencontrer chez le Roy, chez la Princesse ou dans les Bataille, lors que je suis prest de faire des Rois prisonniers. Pour moy, repliqua Artamene, je n'ay pas tant d'aversion à vous rencontrer : et je voudrois bien vous avoir trouvé à la teste d'un armée ennemie, pour vous disputer la victoire : et pour vous apprendre, de quelle façon il faut faire des prisonniers, pour les faire glorieusement. Il n'est pas besoing, respondit Phidaspe, d'un Armée de cinquante mille hommes, pour vous faire avoir le plaisir que vous desirez : et pour peu que vous en ayez d'envie, je vous la feray passer facilement. Il ne tiendra donc qu'à vous, reprit Artamene ; et pourveu que les pretentions que vous avez à la Cour ne vous empeschent pas de me satisfaire ; et ne vous obligent pas à vous repentir, de ce que vous venez de dire ; nous verrons demain au matin au Soleil levant, si la Princesse a raison, de desirer que Philidaspe aime Artamene, et qu'Artamene aime Philidaspe. Il le veux 
<pb id="page_382" n="V01-P386"/>bien, respondit-il : mais de vostre costé, gardez que le respect que vous avez pour le Roy, et celuy que vous avez pour la Princesse, ne vous facent changer de resolution. C'est dequoy nous serons esclaircis demain au matin, repliqua Artamene, derriere le Temple de Mars, où je vous attendray avec une espée. Cependant, poursuivit il, je pense qu'il est bon de nous r'aprocher du Roy, afin que l'on ne descouvre rien de nostre dessein. Apres cela ils se r'aprocherent en effet : et se contraignirent si admirablement, que personne ne s'aperçeut de ce qui c'estoit passé entre eux. Moy mesme, qui comme je l'ay desja dit, avois remarqué quelque agitation sur le visage d'Artamene, et sur celuy de Philidaspe, y fus trompé comme les autres : tant parce que j'avois accoustumé de les voir tousjours assez chagrins, quand ils estoient seuls ensemble, sans qu'il en arrivast aucun malheur ; que parce qu'en effet l'on peut dire ; que mon Maistre a esté presque l'inventeur des combats particuliers : et qu'ainsi je ne pouvois pas prevoir ce qui arriva en suite. Le soin Artamene estant retiré, s'enferma seul dans son Cabinet avec Feraulas, auquel il confia son dessein, parce qu'il avoit besoin de luy pour l'executer, et pour luy faciliter les voyes de sortir sans estre aperçeu : Feraulas, à ce qu'il m'a dit, voulut luy representer, que Philidaspe paroissoit estre d'une condition si inégale à la sienne, qu'il y avoit de l'injustice, à mesurer son espée contre luy : Mais il luy respondit, qu'Artamene ne paroissoit pas estre plus que Philidaspe : 
<pb id="page_383" n="V01-P387"/>qu'il faloit plus regarder la valeur que l'a condition, dans les combats : et qu'apres tout, il croiroit se battre plus glorieusement contre un vaillant Soldat, que contre un grand Roy qui seroit lasche. Cependant Seigneur, quoy que l'action qu'Artamene avoit à faire, deust luy occuper tout l'esprit, cela ne l'empescha pas de raconter à Feraulas qui l'escoutoit, la conversation qu'il avoit euë chez la Princesse avec Philidaspe : et d'y faire toutes les reflexions qu'il eust pû faire, en un temps où il n'auroit point eu de peril à courre, tant cette passion occupoit son ame : et tant cette grande Ame est ferme, au milieu des plus grands dangers. Quel a esté le dessein de Mandane, disoit-il à Feraulas, en voulant si opiniastrément, que nous nous aimassions Philidaspe et moy ? n'est-ce qu'un simple effet de sa prudence et de sa bonté ; ou en seroit-ce un de quelque secrette bienveüillance, pour Artamene ou pour Philidaspe ? a-t'elle veû dans mon coeur, poursuivoit-il, les soubçons qui entretiennent l'aversion que j'ay à l'aimer ? Mais helas ! s'il estoit ainsi, elle sçauroit que je l'adore : et n'ignorant pas ma passion, elle ne m'auroit pas souffert aupres d'elle : et bien loing de s'amuser à me commander d'aimer Philidaspe ; je m'imagine qu'elle m'auroit plustost deffendu de la voir : et qu'elle m'auroit mesme plustost commandé de mourir. O. Dieux ! poursuivoit-il, ne sçauroi-je sçavoir precisément, si Philidaspe n'a que de l'ambition, ou s'il n'a que de l'amour ? quoy qu'il en soit, je puis esperer 
<pb id="page_384" n="V01-P388"/>que s'il est amoureux, la Princesse ne sçait rien de sa passion non plus que de la mienne. Et ce qu'elle nous a dit au commencement de son discours, me le fait assez connoistre. <q>Je vous crois trop genereux, a-t'elle dit, pour vous soubçonner d'une pareille foiblesse :</q>
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Ha ! Mandane, illustre Mandane, s'escrioit-il, que cette foiblesse est glorieuse ! et qu'il faut avoir l'ame grande pour en estre capable ! Mais est-il possible, adjoustoit-il encore, que mes yeux, et toutes mes actions, ne vous ayent pas au moins donné un leger soubçon de mon amour ? et que tant de choses que j'ay entreprises à la guerre, et que j'ay executées assez heureusement ; ne vous ayent pû faire concevoir, que je ne les ay faites que pour vous ? M'a-t'on veû demander, les recompenses que l'on m'a données ? Ay-je paru interessé ? et Mandane, la divine Mandane, n'a-t'elle point deû imaginer, qu'Artamene estoit poussé à ce qu'il faisoit, par quelque passion encore plus noble que l'ambition ? Cependant Feraulas, reprenoit-il, cette aimable et aveugle Princesse, bien loing d'en avoir quelque legere connoissance, a adjousté à ce qu'elle avoit desja dit ; <q>et peut-estre n'y a-t'il pas une de mes Filles, qui n'ait-fait une reproche secret à sa beauté, de n'avoir pû vous donner des chaines, depuis que vous estes à la Cour : où l'on ne remaque pas, que vous ayez un attachement de cette espece :</q>
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Ha trop injuste Princesse, s'escrioit-il ; pourquoy ne le remarquez vous pas ? et pourquoy ne dites vous pas plustost en vous mesme, 
<pb id="page_385" n="V01-P389"/>puis qu'Artamene n'aime rien dans la Cour, il m'aime sans doute ? Mais helas ! poursuivoit-il, Mandane m'a bien fait voir par ce discours, qu'elle ne me voudroit pas pour sa conqueste : et qu'elle croit m'avoir encore assez fait d'honneur, de me dire, <q>que la beauté de ses Filles pourroit m'avoir donné des chaines.</q>
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Seigneur, luy dit alors Feraulas, ce n'est qu'Artamene qui a reçeu ce leger outrage : il est vray, reprit-il : mais Cyrus n'est-il pas fait comme Artamene ? Mais est-il permis à Artamene d'estre Cyrus ? et Cyrus peut-il cesser d'estre Artamene, sans commencer d'estre haï ? ha cruelle parole, s'escrioit-il de nouveau, que tu me donnes de douleur et de desespoir ! Car enfin, je veux que Mandane connoisse ma passion sans que je la luy die : et le moyen qu'elle le puisse jamais, si elle s'amuse à chercher dans toute la Cour, qui peut m'avoir surmonté ? et si elle ne s'avise jamais, que l'on ne la peut voir sans l'aimer ; et que quand Artamene ne seroit qu'Artamene, ayant le coeur aussi grand qu'il l'a, il ne pourroit s'abaisser à aimer ailleurs ? Ce qui me console un peu en cette occasion, c'est qu'elle n'a pas mieux traité mon pretendu Rival que moy : et qu'il y a mesme eu dans son discours, quelques paroles un peu plus obligeantes pour Artamene que pour luy. Il y en a pourtant eu de bien cruelles, poursuivoit-il ; et si j'eusse esté fortement assuré que Philidaspe eust esté mon Rival, j'en serois mort de douleur : et les marques de ma jalousie, eussent descouvert mon amour 
<pb id="page_386" n="V01-P390"/>à ma Princesse. Enfin, Seigneur, Artamene parla à Feraulas, comme s'il n'eust rien eu à faire le lendemain au matin : mais voyant qu'il ne songeoit pas à se coucher, il l'en fit souvenir : et mon Maistre l'ayant creû, se mit au lit, d'où il sortit à la pointe du jour. J'avois oublié de vous dire, que Philidaspe et ouy estoient convenus, qu'ils se batroient à cheval sans autres armes qu'un bouclier et qu'une Espée, de peur que cela ne fist descouvrir leur dessein : et qu'ils auroient chacun un Escuyer avec eux, qui seroient spectateurs de leur combat. Feraulas donc sortit avec Artamene, aussi tost qu'il fut habillé : et par une porte de derriere, il se déroba facilement, à la veuë de tout le monde, et se rendit au lieu de l'assignation, demie heure plustost que Philidaspe. Ce fut là Seigneur, où Artamene commença de craindre beaucoup l'indignation de la Princesse : qui venant à sçavoir leur querelle, si tost apres la priere qu'elle leur avoit faite de s'aimer ; auroit lieu d'en estre offensée. Neantmoins cette forte aversion qu'il avoit pour Philidaspe, estoit encore plus puissante que sa crainte : et il concluoit, que dans les soubçons qu'il avoit qu'il ne fust amoureux de Mandane, il valoit mieux s'exposer à desplaire une fois à sa Princesse, que de manquer à se vanger d'un Rival. Il attendoit donc Philidaspe, avec une estrange impatience : lors que paroissant tout d'un coup, et s'apercevant que mon Maistre l'avoit attendu ; je vous demande pardon Artamene, luy dit-il, de n'estre pas venu plustost : mais je tascheray de reparer ma 
<pb id="page_387" n="V01-P391"/>paresse, par la diligence que j'apporteray à vous vaincre, si je le puis l'espere, luy repliqua Artamene, que la mienne vous previendra une seconde fois : et que nous sçaurons bien tost si nous nous devons aimer ou haïr. En disant cela, il mit l'espée à la main, aussi bien que Philidaspe : et apres avoir fait faire chacun une passade à leurs Chevaux, comme pour les mettre en haleine ; ils demeurerent un moment vis-à-vis l'un de l'autre, pour prendre leurs mesures, et pour se r'affermir dans la selle. En suite dequoy, Artamene et Philidaspe partant de la main en mesme temps, et se couvrant de leurs boucliers, se heurterent si rudement, qu'ils penserent tomber tous deux. L'espée de Philidaspe glissa sur le Bouclier d'Artamene. et celle d'Artamene effleura legerement le costé droit de Philidaspe. leurs chevaux qui estoient fort bien dans la main, ne s'emporterent point apres un choc si violent : et ces redoutables rivaux tournant tout court en mesme temps, tascherent de se gagner la croupe autant qu'ils purent : Mais ils estoient tous deux si adroits, et conservoient tant de jugement dans ce combat, qu'il ne leur fut pas possible. Redonnant donc la main à leurs Chevaux, et leur faisant faire une seconde toute bride, l'Espée d'Artamene à cette seconde fois, tombant sur la teste de Philidaspe, et glissant de là sur son espaule, luy fit deux grandes blessures d'un seul coup : celle de Philidaspe aussi, demeura tenite du sang d'Artamene, et luy 
<pb id="page_388" n="V01-P392"/>perça une cuisse d'outre en outre. Mon Maistre se sentant blessé, en devint plus furieux : et Philidaspe de mesme voyant couler son sang de divers endroits, en augmenta sa colère de la moitié. Voila donc ces deux fiers Ennemis, aussi animez que s'ils eussent sçeu tous deux l'un de l'autre et leur condition, et leur amour : de sorte Seigneur, que tout ce que l'adresse, la force, et la valeur peuvent faire, ils le firent en cette occasion. Artamene pressa son ennemy ; son ennemy le pressa à son tour ; quelques fois ils ruserent, et voulurent mesnager leurs forces : un moment apres, ils voulurent vaincre ou mourir : et tous deux enfin se disputerent si opiniastrément la victoire ; qu'ils s'en estimerent encore depuis, beaucoup plus qu'auparavant, quoy qu'ils ne s'en aimassent pas davantage. Mais sans m'auser à vous raconter plus precisément tout ce qui se passa en ce furieux combat ; je vous diray seulement, que mon Maistre blessa Philidaspe en six endroits, et qu'il ne reçeut que trois blessures. Ils estoient en cét estat, lors qu'Artamene desesperé de se voir resister si long temps ; jettant son Bouclier deriere son dos ; pressant son Cheval des talons et de la voix ; et haussant l'espée de toute l'estenduë de ses bras ; la fit tomber si terriblement sur la teste de Philidaspe ; qu'il le fit trébucher à demy pasmé, entre les pieds de leurs Chevaux ; luy arrachant son espée de la main comme il tomboit. A l'instant mesme mon Maistre se jettant à vas de son Cheval, et tenant ces deux Espées, courut à luy fierement, et luy cira, Philidaspe, 
<pb id="page_389" n="V01-P393"/>si tu peux te relever je te le permets, et je te rends ton Espée pour recommencer : mais si tu ne le peux pas, advoüe qu'Artamene estoit digne d'estre ton Amy, si ta mauvaise fortune l'eust voulu permettre. Philidaspe à ces mots, revenant de son estourdissement, voulut faire effort pour se relever, mais il luy fut impossible. De sorte que regardant mon Maistre avec des yeux d'où le feu sembloit sortit ; tu as vaincu, luy respondit-il en gemissant ; mais tu ne vaincras peut-estre pas tousjours, si tu es assez inhumain pour me laisser vivre. Ils en estoient là ; et Artamene s'aprochoit pour le soustenir, lors qu'Aribée qui fortuitement alloit à la chasse, parut suivy de grand nombre de personnes : et voyant mon Maistre l'Espée à la main, il vint à luy avec tous les fines, ne sçachant ce que ce pouvoit bien estre. D'abord il fut fort estonné, lors qu'en s'aprochant plus prés, il reconnut mon Maistre, et vit que c'estoit Philidaspe qu'il avoit vaincu : Quoy Artamene, luy dit-il, vous combatez donc aussi bien les Amis du Roy, que ses Ennemis : Je combats, luy respondit-il, les ennemis du Roy, par tout où je les rencontre : Mais je combats aussi les ennemis d'Artamene en quelque lieu que les trouve. Mon Maistre se tournant alors vers ce genereux vaincu, qui mouroit de despit et de douleur, d'estre veû en cette posture, dont il n'avoit pas la force de s'oster ; Philidaspe, luy dit-il en luy rejettant son espée, tu t'en és trop bien servy pour t'en priver : et si tu estois aussi raisonnable 
<pb id="page_390" n="V01-P394"/>que vaillant, tu ne me mettrois jamais en estat de te faire la mesme grace. Artamene sans attendre sa response, voulut remonter à cheval, mais il eut besoin que Feraulas luy aidast ; car la perte du sang l'avoit extrémement affoibly : neantmoins estant un peu soustenu par luy, il se tint encore assez ferme dans la selle, pour pouvoir faire sa retraite. Il n'en fut pas de mesme de Philidaspe : car comme il estoit beaucoup plus blessé, il falut que cinq ou six hommes le portassent sur leurs bras, dans la maison la plus proche, afin de l'y faire penser. Aribée apres avoir laissé des gens avec luy, et donné ordre d'avoir les chirurgiens du Roy pour le secourir ; fut advertir Ciaxare de ce qui estoit arrivé : pour Artamene, il ne voulut pas par respect rentrer dans la Ville : et il s'en alla chez ce Sacrificateur auquel il avoit parlé la premiere fois qu'il fut au Temple de Mars : ayant fait depuis avec luy une amitié fort particuliere. Aussi tost qu'il y fut, et que l'on eut donné ordre à ce qu'il faloit pour ses blessure, il envoya Feraulas vers le Roy et vers la Princesse, pour leur demander pardon, et pour les suplier de ne le condamner pas sans l'entendre. Comme Chrisante vouloit continuer son recit, le Roy de Phrigie arriva : qui venant de chez Ciaxare, interrompit cette narration, pour dire à tout cette illustre Compagnie, que ce Prince estoit inflexible : et quil paroissoit tousjours plus irrité contre Artamene. Ha ! (s'écrierent tout d'une voix le Roy d'Hircanie, et tous ces Princes, qui 
<pb id="page_391" n="V01-P395"/>venoient d'entendre ce que Chrisante avoit dit) si vous sçaviez quel est cét Artamene dont vous parlez, vous le pleindriez encore beaucoup davantage. Il seroit difficile, reprit le Roy de Phrigie, que cela peust estre : car j'ay une si prodigieuse estime pour luy, qu'il n'est pas aisé de m'interesser plus que je le suis, en la conservation d'un si Grand Homme. Vous changerez pourtant de sentimens, respondit le Roy d'Hircanie, quand vous connoistrez veritablement Artamene : et vous confesserez, adjousta Persode, qu'il ne fut jamais un Prince si illustre que luy. Un Prince, reprit precipitamment le Roy de Phrigie ; Ouy Seigneur, repliqua Hidaspe, et des plus considerables du monde. A ces mots le Roy de Phrigie se mit à les presser tous, de luy dire ce qu'ils en sçavoient : et tous voulurent luy en raconter quelque chose. L'un luy vouloit parler de sa naissance ; l'autre exageroit sa valeur ; l'autre luy vouloit dire quelques particularitez de son amour ; et tous selon les choses qui les avoient le plus touchez, vouloient l'instruire de la merveilleuse vie d'Artamene. Chrisante voyant cét empressement, entre des personnes si illustres ; encore que cette confusion fust glorieuse à son cher Maistre, puis que c'estoit un effet de la passion qu'ils avoient pour luy, et une marque de la grandeur des choses qu'il avoit faites ; les supplia voyant qu'il se faisoit tard, de vouloir remettre la partie à une autre fois : se soumettant d'aller aprendre le commencement de cette histoire au Roy de Phrigie en son particulier. 
<pb id="page_392" n="V01-P396"/>Afin qu'ils peussent apres tout ensemble, en escouter la merveilleuse suitte de la bouche de Feraulas, qui en estoit encore mieux instruit que luy, comme ayant esté fort employé, à sa cause de sa jeunesse, dans les amours de son Maistre. Tous ces Princes estant tombez d'accord, que Chrisante avoit raison ; ne peurent toutefois se separer si tost : et ils furent encore un temps assez considerable, à loüer le malheureux Artamene : et à exagerer également, ses vertus, ses infortunes, et sa gloire. 
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<div1 type="livre" n="troisiesme" id="page_CYRUS0103">
<div2 id="page_CYRUS010301" type="sequence" n="Séjour de Cyrus en prison">
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<pb id="page_393" n="V01-P397"/>Pendant que ces illustres Amis d'Artamene s'entretenoient de son malheur, et de ses grandes qualitez ; il se rendoit encore plus digne des loüanges qu'ils luy donnoient : estant certain qu'il supportoit sa prison, avec une constance admirable. L'incertitude de la vie de sa Princesse, estoit la seule chose qui touchoit son coeur sensiblement : et le malheur de sa propre captivité luy sembloit trop peu considerable, pour pouvoir esbranler son esprit. Mais à dire vray, l'amour le tourmentoit si cruellement, qu'il n'estoit pas besoin que d'autres passions s'en meslassent : jamais personne ne le fut davantage : et quand il repassoit dans sa memoire tous les merveilleux evenemens de sa vie ; qu'il se souvenoit de combien de perils il estoit échappé ; quelle amitié Ciaxare avoit euë pour luy ; quels 
<pb id="page_394" n="V01-P398"/>services il luy avoit rendus ; quelle passion respectueuse il avoit euë pour Mandane ; quels obstacles il avoit trouvé en tous ses desseins ; quelle douce vie il eust pû mener, s'il ne fust point sorty de Perse ; à combien de travaux il avoit esté exposé ; combien la Fortune luy avoit fait acquerir de gloire ; quels illustres Rivaux l'Amour luy avoit donnez ; quelles fameuses victoires il avoit remportées ; et en quel malheur il estoit reduit ; repassant, dis-je, toutes choses en confusion dans son esprit, il ne pouvoit presque se croire soy mesme : et se voyant seul dans sa chambre, il avoit y des momens où il ne sçavoit trop bien, s'il estoit Cyrus ou Artamene, ou s'il n'estoit ny l'un ny l'autre. Mais du moins n'ignoroit-il pas, qu'il estoit le plus malheureux Prince du monde : et qu'à moins que de la puissance absoluë des Dieux, il ne luy estoit pas possible d'esperer jamais nulle satisfaction en la vie. L'absence de la personne aimée, disoit-il en luy mesme, passe dans la croyance de toute la Terre, pour une supresme infortune : mais helas ? je n'en suis pas seulement absent pour un temps, j'en suis peut-estre esloigné pour tousjours. Quand j'estois à l'Armée adjoustoit-il, et que je sçavois qu'elle estoit dans Ancire, ou dans Sinope, je sçavois qu'elle estoit en seureté : je sçavois qu'elle estoit en un beau lieu ; je sçavois qu'elle estoit en agreable compagnie ; et je sçavois encore de certitude, que mon absence ne la touchoit pas. Ainsi je n'avois que ma propre douleur à suporter : et le seul déplaisir d'estre esloigné d'elle, faisoit 
<pb id="page_395" n="V01-P399"/>toute mon inquietude. Cependant les Dieux sçavent quelle estoit ma peine ; et combien la privation de la veüe de ce que l'on cherit, est une chose insupportable. Mais helas ! je suis bien en un estat plus pitoyable : je sçay que ma Princesse est ou morte, ou entre les mains de quelqu'un qui la retient contre sa volonté : je sçay qu'elle est infailliblement, dans le Tombeau, ou dans la Prison : et qu'en quelque lieu qu'elle soit, elle souffre, et me pleint sans doute dans mon infortune. Encore, poursuivoit-il, si je pouvois rompre mes chaines avec honneur, j'irois chercher son Cercueil ou sa Prison : car la mer suivant sa coustume, aura rendu ce beau Corps, vivant ou mort. J'irois mourir aupres de l'un, ou la delivrer de l'autre : et j'aurois quelque consolation dans mon malheur : au lieu qu'il faut que j'expire dans les fers : et que malgré moy je souffre une accusation injuste, sans m'en oser justifier. Ce n'est pas que je ne parusse encore plus criminel à Ciaxare, comme amant de Mandane, que comme Amy du Roy d'Assirie : mais ce seroit un crime, où il n'y auroit rien de honteux pour Artamene : et qui au contraire, luy donneroit beaucoup de gloire. Apres tout, poursuivoit-il, celle de ma Princesse m'est encore plus considerable : et cette severe et scrupuleuse vertu, dont elle faisoit profession ; m'ayant toujours deffendu de donner le moindre tesmoignage de ma passion à personne ; mourons plustost mille fois, que d'en faire paroistre la moindre marque. Ce n'est pas, ô illustre Princesse, s'escrioit-il, 
<pb id="page_396" n="V01-P400"/>que vous ayez eu raison de me faire cacher mon amour, comme une amour criminelle : ny la bonté que vous avez euë pour moy, comme une chose qui eust pû offenser cette vertu. Car enfin, qu'avez vous fait pour Artamene, que ne vous ait pas conseillé la raison, et que n'ait pas aprouvé l'innocence ? vous m'avez fuy opiniastrément ; vous vous estes combatuë vous mesme ; vous m'avez caché une partie de vostre bien-veüillance ; et vous ne m'en avez presque jamais donné d'autres preuves, que celles que j'ay pû tirer de foibles conjectures, de n'estre pas haï de vous. Il a falu que j'aye penetré dans vostre coeur, par des voyes extrémement détournées : Vous m'avez dérobé quelques fois jusques à vos regards : vous avez mesnagé jusques à vos moindres paroles : et tout ce que je puis dire de vous, c'est que me pouvant perdre, vous ne m'avez pas perdu. Mais Dieux ! eussiez vous pû concevoir innocemment la pensée de perdre un homme qui vous aimoit, de la plus respectueuse façon, dont personne ait jamais aime ? un Prince qui vous a caché tous ses desirs ; qui les a estoussez en naissant ; et qui mesme n'a jamais osé desirer rien qui peust offenser la Vertu la plus delicate ? Un Prince, dis-je, qui vous adoroit, comme l'on adore les Dieux : et qui vous avoit consacré tous les momens de sa vie. Cependant vous avez voulu que je fisse un grand secret de ma passion : ne le descouvrons donc pas ma Princesse : et preparons nous à mourir sans nous pleindre : et sans faire voir nostre veritable douleur. 
<pb id="page_397" n="V01-P401"/>C'estoit de cette sorte, que l'amoureux Artamene, passoit les jours et les nuits : il avoit pourtant cét advantage dans sa prison, que ses Gardes le pleignoient et le respectoient : et s'il eust esté d'humeur à vouloir rompre ses fers, il ne luy eust pas esté difficile. Andramias qui commandoit à ceux qui le gardoient, estoit proche parent d'Aglatidas, qui avoit une amitié si particuliere et si desmesurée pour Artamene, qu'il n'est rien qu'il n'eust esté capable de faire pour le delivrer. Andramias outre l'alliance qui estoit entr'eux, luy avoit beaucoup d'obligation : si bien qu'il luy fut fort aisé, de l'obliger à luy donner la permission de voir Artamene. Il fut donc un soir comme tout le monde fut retiré, le visiter dans sa chambre, et luy offrir tout ce qu'il pouvoit. Il voulut mesme luy parler de quelques moyens qu'il avoit imaginez, pour faciliter sa fuite s'il le vouloit : Mais Artamene apres l'en avoir remercié fort civilement, l'assura qu'il ne sortiroit, jamais de sa Prison, que par la mesme main qui l'y avoit mis. Il luy dit encore, que les Criminels faisoient bien de rompre leurs liens : mais que les innocens devoient attendre que l'on desnoüast les leurs sans violence. Qu'ainsi il le conjuroit de se mettre en repos de ce costé là : et de ne s'exposer pas pour l'amour de luy, à la colere du Roy. Que ce n'estoit pas qu'il n'eust eu beaucoup de consolation de le voir quelquesfois : et d'autant plus, que la melancolie qui paroissoit tousjours en son esprit, s'accommodoit assez à sa fortune presente : mais qu'enfin 
<pb id="page_398" n="V01-P402"/>il n'estoit pas juste qu'il se mist en un si grand peril à sa consideration. Aglatidas respondit alors à Artamene, que la vie ne luy estoit pas si agreable, qu'il deust craindre d'exposer la sienne : et que mesme en cette occasion, il ne se hazardoit point du tout : parce qu'outre que le Roy n'avoit pas precisément deffendu de le laisser voir ; Andramias estant son Amy, son Parent, et son obligé ; ce n'estoit pas une chose fort extraordinaire, qu'il le visitast souvent. Et que comme sa chambre estoit engagée dans celle d'Andramias, et par consequent separée de celle de ses Gardes ; il pouvoit sans doute le visiter tant qu'il voudroit sans qu'ils s'en aperçeussent : et luy donner du moins cette foible consolation d'avoir quelqu'un aupres de luy, qui peust l'aider à se pleindre de son malheur. Artamene s'en défendit autant qu'il pût : mais Aglatidas fut si pressant, qu'enfin il fut contraint de luy permettre d'aller passer tous les soirs dans sa chambre. Jamais personne n'eust pû estre plus propre qu'Aglatidas, à consoler un malheureux : qui ne trouve rien de plus capable d'irriter sa douleur, que la joye qu'il voit sur le visage de ceux qui l'approchent. Un soir donc que cét illustre melancolique, estoit aupres d'Artamene : et qu'apres avoir long temps parlé de l'inconstance de la Fortune, et de toutes les miseres de la vie, ils eurent observé l'un et l'autre un assez long silence : Aglatidas qui voulut luy donner quelque legere consolation, et qui ne sçavoit rien de son amour, commença de luy parler 
<pb id="page_399" n="V01-P403"/>de cette sorte. Seigneur, luy dit-il, je vous voy sans doute bien malheureux : Mais apres tout, vous ne l'estes pas le plus qu'on le peut estre. La Grandeur que vous semblez avoir perduë, se peut recouvrer facilement : et l'on passe assez souvent, du Thrône dans la Prison, et de la Prison sur le Thrône. Enfin il est des malheurs moins éclatans, qui sont encore plus sensibles : et qui sont d'autant plus insuportables qu'ils sont plus secrets. Vous avez du moins ce triste soulagement, adjousta-t'il, que tout le monde vous plaint : car ces grandes chuttes telles que la vostre, ne manquent gueres d'attirer la compassion de tous les honnestes gens. Où au contraire, il est des malheurs de telle nature, qu'ils ne sont pitié à personne : et qui bien loing d'exciter la compassion, sont que l'on accuse de foiblesse, et mesme de folie, les malheureux qui les souffrent. Si bien que pour esviter ce surcroist d'infortune et de douleur, il faut étousser ses souspirs ; il faut cacher ses larmes ; ou ne dire du moins jamais la cause de son affliction. Artamene entendant parler Aglatidas de cette sorte, s'imagina alors facilement, que cette tristesse qui paroissoit tousjours dans son esprit comme sur son visage, et dont il n'avoit jamais sçeu le sujet, estoit sans doute causée par l'amour : et comme il est certain que la curiosité d'aprendre les malheurs de ceux qui ont quelque conformité avec nous, est inseparable de tous les infortunez : Artamene qui en l'estat où estoit son ame, n'en eust pointeu pour toutes les affaires de la Terre, quand 
<pb id="page_400" n="V01-P404"/>on eust deû la bouleverser ; en eut en cette rencontre, pour ce qui pouvoit avoir quelque raport avec sa passion. Si bien que regardant Aglatidas en soupirant, seroit-il possible, luy dit-il, que cette melancolie que j'avois creû estre un simple effet de vostre temperamment, eust quelque cause secrette, dont je n'eusse point entendu parler ? Ouy Seigneur, repliqua Aglatidas, elle en a une : mais elle est de telle nature, que je la dois cacher soigneusement, à tous ceux qui comme vous n'ont peut-estre jamais eu l'ame sensible, qu'à l'ambition et qu'à la gloire : et qui n'ayant jamais esprouvé la puissance de l'amour, appelleroient foiblesse et folie, comme je l'ay dit, tout ce que cette passion auroit fait faire aux autres. Ne craignez pas (luy respondit Artamene en soupirant une seconde fois) que ma vertu soit aussi severe que vous la croyez : car bien que ma vie ne soit pas encore fort avancée ; peut-estre qu'en tant de voyages que j'ay faits, n'ay-je pas esté absolument insensible à cette passion. Ainsi mon cher Aglatidas, luy dit-il, si vous avez dessein de me consoler dans mes infortunes, faites que je sçache les vostres, et n'apprehendez pas je vous en conjure, de ne trouver point de compassion dans mon ame : qui toute accablée qu'elle est de sa propre douleur, ne laissera pas d'estre sensible pour la vostre. Aglatidas fut encore quelque temps à se deffendre : mais enfin vaincu par les prieres d'Artamene, et par les persuasions d'Andramias, qui avoit esté tesmoin de toutes ses disgraces ; il commença de parler cette sorte : apres 
<pb id="page_401" n="V01-P405"/>que ce Capitaine des Gardes eut donné tous les ordres necessaires, pour n'estre ny descouverts, ny interrompus.
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<div2 id="page_CYRUS010302" type="sequence" n="Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : rencontre">
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HISTOIRE D'AGLATIDAS, ET D'AMESTRIS.
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J'ay entendu dire bien souvent, que l'amour est une passion, qui se sert de toutes les autres ; qui les fortifie ou qui les affoiblit, selon les occasions qui s'en presentent ; et qui ne les chasse jamais si absolument d'une ame, qu'il n'y reste tousjours quelques marques de leur ancienne domination. Il n'en a pourtant pas esté ainsi en mon coeur : et cette regle generale, a eu son exception en luy, comme toutes les autres regles en ont : puis que lors que l'amour s'en empara, il en bannit l'ambition ; il luy osta le desir de la gloire ; et ne luy laissa plus de sentiment, que pour la jalousie et pour la douleur. Je ne m'arresteray point, Seigneur, à vous dire que je suis de l'illustre Race du fameux Aglatidas dont je porte le nom ; qui fit de si de belles choses, sous le regne de Phraorte, aux guerres qu'il eut en Perse, en Medie, et en Assirie ; car peut-estre ne l'ignorez vous pas. Mais je vous diray seulement, que depuis cela, ceux de ma Maison ont tousjours tenu aupres de nos Rois, un des rangs le plus considerable, apres les Princes 
<pb id="page_402" n="V01-P406"/>de leur sang. J'estois donc nay, Seigneur, d'une condition assez relevée : et j'ose dire que toutes mes inclinations n'estoient pas indignes de ma naissance. J'avois un Pere qui eut sans doute beaucoup de soin de mon education : et si l'amour n'eust pas empesché l'effet de ce qu'il attendoit de moy, je serois peut-estre encore aujourd'huy beaucoup au dessus de ce que je suis. Je n'eus donc pas plustost attaint ma dix-septiesme année, que voyant la paix par toute la Medie ; et voulant pourtant acquerir quelque estime ; je fus chez le Roy des Saces, Pere du Prince Mazare ; qui a fait naufrage, et qui à pery ces jours passez, qui avoit guerre avec un Prince de ses voisins : où j'ose dire qu'en fort peu de temps, j'aquis quelque reputation. Mais comme cette guerre fut bien tost terminé ; et que la paix estoit alors par toute l'Asie ; je fus contraint apres avoir esté deux ans ou parmy les Saces, ou en mes voyages, de m'en retourner à Ecbatane : qui comme vous sçavez, est une des plus belles, des plus magnifiques, et des plus agreables Villes du Monde. J'y arrivay, Seigneur, quelques jours apres qu'Astiage eut reçeu la nouvelle de la mort du jeune Cyrus, fils du Roy de Perse, et de la Princesse sa fille : Or il y a desja trop long temps que vous estes en Capadoce, pour n'avoir pas sçeu ce qui s'est passé en Medie : et pour avoir ignoré les menaces des Dieux ; les frayeurs d'Astiage ; et la joye qu'il eut de croire, que le repos de toute l'Asie estoit solidement estably, par la perte d'un Prince, que l'on dit qui promettoit des grandes choses. Je 
<pb id="page_403" n="V01-P407"/>revins donc à la Cour en une saison de festes et de resjoüissances : et j'y fus sans doute quelque temps, avec toute la douceur imaginable. Le Roy ne faisoit pas une Chasse que je n'en fusse : il ne se faisoit pas une assemblée de Dames que je ne m'y trouvasse : j'aimois la magnificence des habillemens ; je me divertissois aux promenades ; et comme vous sçavez que le Palais du Roy, et les Jardins d'Ecbatane, sont la plus belle chose du monde ; il n'y avoit point de jour, qui ne me fournist un nouveau plaisir. Le Roy me faisoit l'honneur de me considerer, plus que je ne le meritois : je m'estois fait aimer de tous les jeunes gens de la Cour ; et si je l'ose dire, toutes nos Dames ne me haïssoient pas : Car comme je n'avois qu'un dessein general de plaire à tout le monde ; il eust esté assez difficile, que j'eusse beaucoup despleu à quelqu'un. Je joüissois donc de la jeunesse et de la liberté, avec une satisfaction extréme : lors qu'Artambare, qui comme vous sçavez peut-estre, avoit autrefois esté amoureux de la Reine de Perse, avant qu'elle fust mariée avec Cambise Pere de Cyrus dont j'ay parlé : et qui s'estoit esloigné de la Cour pour ce sujet, et marié depuis en la Provinces des Arisantins, avec la fille du plus grand Seigneur de ce Païs là, revint à Ecbatane, et amena avec luy une fille unique qu'il avoit, âgée de quinze ans, qu'il aimoit infiniment, et qui meritoit sans doute de l'estre de cette sorte. Le hazard voulut qu'en ce temps-là metrouvant l'esprit un peu lassé du tumulte de la Cour, et de l'abondance 
<pb id="page_404" n="V01-P408"/>des plaisirs ; je montay à cheval, suivy seulement d'un Escuyer, avec intention de m'en aller pour quelques jours joüir de la solitude, dans une assez belle Maison qu'avoit mon Pere, à deux cens stades d'Ecbatane. Je m'en allay donc assez melancolique, et assez resveur, sans que j'en eusse aucun sujet : et sans avoir autre dessein, que d'aller visiter les Peintures, les Statuës, les jardins, et les Fontaines, de la Maison de mon Pere : afin de retrouver apres la conversation plus douce, quand je retournerois à la Ville. Mais helas Seigneur, que je sçavois peu ce qui me devoit arriver en ce voyage ! et que je me suis estonné de fois depuis ce temps là, du soin que je pris, de m'enchainer moy mesme ; et du chemin que je fis pour aller chercher ce qui a troublé tout le repos de ma vie : Comme j'arrivay à cent pas d'une grande route, qui conduit jusques à la porte du Chasteau, je vis un Chariot renversé, dont l'essieu estoit absolument rompu : et qui par sa magnificence tesmoignoit estre à une personne de qualité. Mais comme il n'y avoit aucuns valets aupres de ce Chariot, pour sçavoir à qu'il estoit, je continuy d'avancer : estant arrivé à la premiere porte du Chasteau, le Concierge qui me l'ouvrit, me dit qu'Artambare dont je connoissois assez le nom et la condition, s'en allant à Ecbatane ; avoit eu le malheur qu'un de ses Chariots s'estoit rompu : si bien que ne voyant pas qu'il peust aller plus loin ce jour là, il estoit venu demander retraite pour cette nuit, en attendant que l'on racommodast son Chariot, et qu'il la 
<pb id="page_405" n="V01-P409"/>luy avoit accordée. Ce Concierge qui ne songeoit simplement qu'à me dire pourquoy Artambare estoit là, ne me dit rien d'Hermaniste sa femme, ny d'Amestris qui estoit sa fille : si bien qu'apres luy avoir dit qu'il avoit bien fait ; et apres luy avoir ordonné qu'il fist toutes choses possibles, pour bien traiter Artambare ; je m'en allay en diligence dans le Jardin, où cét homme me dit qu'il estoit. Mais Seigneur, je fus estrangement surpris de trouver dans un Cabinet de verdure, que je voulus traverser, pour aller au Parterre ; la plus belle personne que je vy de ma vie, et que je ne connoissois point du tout ; car Amestris n'avoit jamais esté à la Cour. Cette belle fille ne fut guere moins surprise de me voir, que je le fus de la rencontrer : Car croyant quil n'y avoit personne dans cette Maison que des Domestiques, elle ne s'estoit pas attenduë à y voir un homme fait comme moy. Et en effet, comme il faisoit assez chaud, et qu'elle n'avoit qu'une de ses femmes avec elle ; elle avoit osté un Crespe qui luy couvroit la gorge, qu'elle a admirablement belle : et ayant les bras assez descouverts, elle estoit negligemment couchée sur un siege de gazon : la teste appuyée sur les genoux de cette fille qui estoit aupres d'elle. Je ne la vy opas plustost que je m'arrestay : et dés le premier moment qu'elle m'aperçeut, elle se leva avec precipitation, et se fit remettre son Crespe. Nous rougismes tous deux à cét abord : mais ce fut sans doute, par des sentimens differens : la modestie faisant en elle, ce que l'amour fit en moy. 
<pb id="page_406" n="V01-P410"/>Car Seigneur, le premier instant de cette fatale veuë, fut le premier de ma passion : neantmoins malgré mon estonnement, ma surprise, et mon admiration sans égale, je salüay l'adorable Amestris, avec beaucoup de respect ; car c'estoit effectivement la fille d'Artambare : et prenant la parole, Madame (luy dis-je, pour luy faire connoistre qui s'estois) je ne pensois pas trouver une si belle et si agreable compagnie dans la maison de mon Pere : et si j'eusse sçeu qu'une personne comme vous eust esté dans ce Cabinet ; le respect que je porte à toutes celles qui vous ressemblent (si toutefois il en est au monde) m'auroit bien empesché d'y entrer, et de troubler vostre repos. Seigneur, me respondre-elle, ce seroit plus tost à moy, à vous demander pardon, de ce que j'interromps peut-estre la douceur de la solitude, que vous venez sans doute chercher dans un si aimable lieu : Mais Seigneur, c'est à mon Pere qui est dans ce Parterre, poursuivit-elle en commençant d'y aller, à vous faire des excuses de la liberté qu'il a pris de loger chez vous, apres un accident assez fascheux qui l'y a forcé. Voyant alors qu'elle avoit dessein de me conduire vers Artambare, je luy donnay la main : T je remarquay aisément par cette premiere adresse qu'elle avoit euë à me faire connoistre qui elle estoit ; et par je ne sçay quel air galant, spirituel, et modeste, qui paroissoit en ses actions, qu'elle avoit autant d'esprit que de beauté. Madame (luy dis-je en la conduisant, et en respondant à ce qu'elle m'avoit dit) il est 
<pb id="page_407" n="V01-P411"/>est bien advantageux, d'estre interrompu dans la solitude, par une Personne comme vous : et je pense qu'il n'y a pont de gens raisonnables, qui nen seulement ne quitassent pour un si grand bien, la solitude avec joye : mais mesme la Cour, avec toute sa magnificence et tous ses plaisirs. Je me suis bien preparée, me dit-elle en souriant, à trouver la flatterie dans Ecbatane ; et peut-estre sçauray-je bien m'en deffendre en ce lieu-ià : Mais je vous avoüe que je crains un peu d'en estre surprise en celuy-cy, où je n'avois pas creû en estre attaquée. Et lors que vous estes arrivé, dans le Cabinet où j'estois, je disois à cette fille que vous voyez aupres de moy, qu'il seroit bien tost temps de songer à dire adieu, à l'innocence de nos Bois, et à la simplicité de nos Provinces. Mais à ce que je voy, l'empire de la flaterie s'estend bien plus loing que je ne pensois ; puis qu'il n'y a pas mesme de seureté pour l'humilité et pour la modestie, à deux cens stades d'Ecbatane. Quand vous vous deffendrez, luy repliqua-je, de toutes les loüanges, que l'on vous donnera sans doute à la Cour, il ne sera pas aisé que vous vous défendiez de vostre propre connoissance : et que vous ignoriez que vous estes la plus belle personne du monde. Nous nous trouvasmes alors si prés d'Artambare et d'Hermaniste sa femme, qu'au lieu de me respondre, elle leur dit qui j'estois : et m'obligea par son discours, l'estant desja par mon devoir, à leur faire un compliment. Ils me firent beaucoup d'excuses, de la liberté qu'ils avoient prise : et je leur tesmoignay que 
<pb id="page_408" n="V01-P412"/>mon Pere leur en seroit extrémement obligé : et qu'en mon particulier, je m'en estimois infiniment leur redevable. Ils respondirent à cette civilité par une autre : et la conversation fut assez long temps panchant un peu trop vers la ceremonie : tant il est dangereux de tarder dans les Provinces, apres mesme avoir esté à la Cour. En suitte ils se mirent à loüer la beauté des Jardins et des Fontaines : et Amestris tesmoigna trouver ce lieu-là si beau : qu'elle osa bien dire, qu'elle croyoit qu'Ecbatane ne luy plairoit pas davantage : quoy qu'elle en eust entendu raconter des miracles. Artambare me demanda apres des nouvelles de la Cour : et s'informa de cent choses qu'il ignoroit : parce qu'elles estoient arrivées depuis son départ : et j'eus le bonheur en cette premiere veuë, de trouver beaucoup de disposition à m'aimer, et dans l'esprit d'Artambare, et dans celuy d'Hermaniste. Pour Amestris, ce fut bien assez, de ne pas remarquer qu'elle eust de l'aversion pour moy : et de demeurer dans une incertitude de ses sentimens, qui ne me deffendoit pas absolument d'esperer de n'en estre pas haï. Comme elle a beaucoup de jugement, et qu'elle sçavoit qu'il y a une notable difference, de l'air de la Cour à celuy des Provinces, elle parloit avec moderation, et ne se hazardoit pas legerement : s'estant resoluë de laisser agir sa beauté toute seule, dans les commencemens qu'elle seroit à Ecbatane, avant que de faire éclater les charmes de son esprit. Et veritablement c'est le seul secret infaillible, dont se peuvent servir 
<pb id="page_409" n="V01-P413"/>les Provinciales, en arrivant à la Cour, si elles veulent y aquerir quelque estime : car les manieres d'agir du grand monde, et celles de la campagne sont si differentes ; que quelque adresse que puissent avoir ces Personnes nouvelles venuës ; il est impossible qu'elles ne facent quelques manquemens, si elles se commettent à parler beaucoup : et hors de battre froid en ces rencontres ; et d'escouter long temps les autres, avant que de se vouloir faire escouter soy mesme ; il est, dis-je, absolument impossible, que ces personnes dont je parle ne s'embarrassent, et ne nuisent à leur gloire, plus elles travaillent à l'establir. Amestris parut donc fort reservée, en cette premiere conversation : elle ne pût pas toutefois me cacher les rares qualitez qui sont en elle : et durant un jour et demy que je retins Artambare à la Maison de mon Pere, je vy briller Amestris de tant de lumieres, que j'en demeuray esbloüy. J'admirois la pureté de son acçent ; la beauté de ses expressions ; et combien son eloquence estoit naturelle : la galanterie de son esprit ; la complaisance de son humeur ; et les charmes de son entretien, quelque retenuë quelle y voulust aporter. Pendant le temps que cette agreable Compagnie fut en ce lieu là, je taschay de la divertir, le plus qu'il me fut possible : je la menay à la Chasse, dans un Parc qui est derriere les Jardins : je la fis tousjours promener à l'ombre, aux heures mesme où les Soleil est le plus ardant. Enfin, soit par le chant des Oyseaux ; par le bruit des Fontaines ; 
<pb id="page_410" n="V01-P414"/>par l'email des Parterres ; par les Peintures des Galeries, et par les Statuës ; ou par ma conversation, que je vinsse à bout de mon dessein ; toutes ces illustres Personnes m'assurerent, qu'elles ne s'estoient point ennuyées. Apres donc, Seigneur, les avoir traitées avec le plus de magnificence qu'il me fut possible, il falut se resoudre à partir : je dis à partir en general ; car il ne fut pas en mon pouvoir de demeurer davantage dans cette maison : quoy que j'y fusse allé avec intention d'y tarder sept ou huit jours. Je dis à Artambare, que je voulois estre son guide : et que je voulois aussi aller estre tesmoin de l'aparition de ce bel Astre à la Cour dis-je en monstrant la belle Amestris. Elle rougit à ce discours ; et y repartit sans affectation : et sans se piquer trop de bel esprit, elle ne laissa pas de tesmoigner, qu'elle en avoit infiniment. Leur Chariot estant racommodé, nous partismes : je montay à cheval, et fus tousjours à la portiere où estoit Amestris : et tant que le chemin dura, je continuay de faire, ce que j'avois fait de puis le premier instant que je l'avois veuë : c'est à dire, la regarder et l'admirer, avec tant de plaisir, et tant de satisfaction ; que moy qui avois tousjours entendu dire que l'amour n'estoit jamais sans inquietude, ne soubçonnay point d'en avoir. Je sentis bien que mes yeux, mon coeur, et toutes mes pensées estoient pour Amestris : Mais je me trouvois si content, et si tranquile ; que je croyois n'avoir pour cette belle Personne, que de cette espece d'amour, que l'on a pour tous les beaux objets. Je m'apercevois 
<pb id="page_411" n="V01-P415"/>que je n'avois jamais eu tant d'attachement ny tant d'admiration pour nulle autre chose : Mais comme je sçavois que je n'avois aussi jamais rien veû de si beau, je ne m'en estonnois pas : et je joüissois en repos du plaisir de la voir ; de l'honneur d'estre aupres d'elle ; et de la joye de l'entendre parler. Nous fismes donc de cette façon tout le chemin qu'il y avoit à faire, du lieu d'où nous partions jusques à Ecbatane : et pendant cét intervale, j'instruisois Amestris de tous les divertissemens de la Cour : et elle s'informoit avec adresse, quelles estoient celles qui avoient l'empire de la beauté ; qu'elles avoient la reputation d'avoir le plus d'esprit ; et par cent questions de cette sorte, qu'Artambare, Hermaniste, ou Amestris me firent ; elle connut la Cour, avant mesme que d'y estre. Mais enfin nous arrivasmes à Ecbatane : et nous fusmes descendre à l'ancien Palais d'Artambare, qui est un des plus beaux qui s'y voye. Je m'imagine Seigneur, que vous vous souvenez bien, que cette fameuse Ville a sept Murailles, qui sont enfermées les unes dans les autres : ques les Creneaux pour les distinguer, sont tous de hauteur differente ; et pour faire un plus magnifique objet, aux yeux de ceux qui y viennent, sont peints de differentes couleurs. Que ceux de la premiere le sont de blanc ; ceux de la seconde de noir ; ceux de la troisiesme de rouge, ceux de la quatriesme de bleu ; ceux de la cinquiesme d'orangé ; et que ceux de la sixiesme sont argentez, et ceux de la derniere dorez. Or Seigneur, vous sçavez que dans l'enceinte de 
<pb id="page_412" n="V01-P416"/>cette derniere Muraille, est le Palais des Rois de Medie, depuis que l'illustre Dejoce fit bastir ces superbes Murs : et que dans celles qui sont les plus proches, sont ceux des Personnes de la plus haute condition. Celuy d'Artambare est donc, entre la Muraille à Creneaux dorez, et celle qui les a d'argent : et le hazard qui se mesle de tout, fit que celuy de mon Pere touchoit celuy dont je parle. Comme nous fusmes arrivez à la porte de celuy d'Artambare, nous y trouvasmes grand nombre de ses anciens Amis qui l'y attendoient : ce qui fut cause qu'il me fut plus aisé de donner la main à Amestris, pour la conduire à son Apartement : parce que de ce grand nombre de gens qui estoient là, il ne manqua pas d'y en avoir qui la donnerent à Hermaniste. Jusques là Seigneur, la joye avoit esté dans mon ame : et l'Amour, ce dangereux Serpent, s'estoit si bien caché sous des fleurs, que je n'avois point senti ses piqueures. Mais dés le premier moment que je songeay, qu'il faloit quitter Amestris, et prendre congé d'elle, l'Amour m'aparut tout d'un coup, le plus terrible, et le plus espouventable, qu'il se soit jamais monstré à personne. Je le vy tout armé de fleches et de traits ; je luy vy plus d'un flambeau à la main ; et je connus enfin parfaitement, que c'estoit le plus redoutable des Dieux. A peine eus-je veû que tout le monde commençoit de s'en aller, que je changeay de couleur : je perdis la parole tout d'un coup : je devins serieux et triste : et regardant Amestris sans luy rien dire, je luy dis sans doute beaucoup 
<pb id="page_413" n="V01-P417"/>de choses, si elle eust voulu les entendre. Mais enfin il falut partir, et je partis : ce fut toutefois avec tant de peine, et avec tant d'amour ; que je ne pense pas que jamais nulle passion, ait aproché de la mienne. Mon Pere me demanda le soir, quelle cause m'avoit fait revenir si tost ? Mais comme je voulois luy respondre, un Escuyer d'Artambare, vint luy faire un compliment de sa part, sur ce qu'il avoit pris sa Maison : et le remercier de la civilité que j'avois euë pour luy. Et certes il fut à propos pour moy, que la chose allast ainsi : car j'avois l'esprit si inquiet, et si preoccupé, que je n'aurois pas trop bien respondu, à ce que mon Pere me demandoit. Je me retiray donc à ma chambre, bien different de ce que j'estois, lors que j'en estois sorti : l'image d'Amestris me suivoit par tout : et je ne pouvois me lasser d'admirer sa beauté, son esprit, et son jugement. Je la comparois dans mon imagination, avec tout ce que la Cour avoit d'aimable en ce temps-là ; et je ne trouvois rien qui ne luy cedast en toutes choses : je m'estonnois de voir qu'une personne nourrie dans une Province, et dans une Province assez esloignée, n'eust rien qui la peust faire distinguer, d'avec les personnes de la Cour les mieux faites : ny en son action ; ny en son habit ; ny en son langage : et je la considerois comme un Miracle. Or en la considerant de cette sorte, je l'admirois sans doute avec beaucoup de satisfaction : Mais ce qui m'estonnoit le plus, c'estoit de me sentir malgré moy, inquiet, et melancolique. Que veux-je, disois-je en moy 
<pb id="page_414" n="V01-P418"/>mesme, et d'où vient que la beauté d'Amestris ne produit pas en mon esprit, ce que tous les beaux objets ont accoustumé d'y produire ? Car enfin c'est l'ordinaire que la veuë des belles choses, remplit l'imagination d'idées agreables : qui donnent encore du plaisir, lors mesme que l'on ne voit plus ce qui les a causées. D'où vient donc divine Amestris, poursuivois-je, qu'en me souvenant de vous, j'ay de l'inquietude et du chagrin ? au contraire n'ay-je pas sujet d'estre content ? je vous ay veuë le premier ; je vous ay trouvée dans une Maison, où j'ay pû vous rendre une partie de ce qui vous est deû ; et de la façon dont la chose s'est passée, la civilité veut presque absolument que vous me preferiez à toutes les connoissances que vous ferez à la Cour. J'auray du moins cét avantage d'avoir esté le premier à vous connoistre ; à vous admirer ; et à vous. . . . . . Je m'arrestois à ce mot là : ne sçachant si je devois dire, estimer, aimer, ou adorer, tant mes sentimens estoient confus : et tant je les connoissois peu moy-mesme. Mais enfin me determinant tout d'un coup, apres avoir esté quelque temps sans parler ; Non non mon coeur, m'escriay-je, en reprenant la parle, ne balançons plus : advoüons que nous estimons ; que nous aimons ; et que nous adorons Amestris : et s'il y a encore quelques termes plus propres à exprimer une violente passion, servons nous en cette rencontre : et publions que nous avons esté heureux, d'estre la premiere conqueste, d'une beauté si extraordinaire. D'où vient donc ma melancolie ? (disois-je 
<pb id="page_415" n="V01-P419"/>en moy-mesme, et me taisant comme si j'en eusse bien voulu examiner la cause) mais helas Seigneur, j'estois encore bien ignorant en amour ; et je ne sçavois pas sans doute, que la nature de cette passion, porte l'inquietude avec celle. Que les biens que l'on n'a pas, affligent : que ceux que l'on possede, ostent le repos : et que ceux que l'on a perdus, desesperent. J'ignorois que la douleur et le chagrin, sont inseparables de l'amour ; que l'on ne fait point de conquestes sans peine : que l'on ne les conserve pas sans travail ; et que l'on ne les sçauroit perdre, sans perdre la raison. Je ne fus pas toutefois longtemps dans cette ignorance : et je fis une espreuve si rude de cette dangereuse manie ; que j'ose dire, qu'il n'y a personne au monde, qui soit devenu si universellement sçavant en tous ses caprices. Apres avoir donc bien examiné ce que je sentois ; je conclus que j'estois sans doute amoureux : et que l'inquietude que j'avois, venoit aparemment de cette crainte, qui naist tousjours avec l'amour ; et qui fait que l'on aprehende de n'estre pas aimé de ce que l'on aime. En effet, quand je venois à penser, que peut-estre mes services ne seroient pas reçeus favorablement : ce mot de peut-estre me sembloit si funeste ; et cette incertitude si cruelle ; que j'en devenois presque furieux : et si j'eusse ose suivre la folie qui me possedoit ; j'eusse volontiers accusé Amestris de ce qu'elle ne songeoit pas desja, à recompenser une amour naissante, qu'elle ne sçavoit pas encore, et que j'ignorois moy mesme, quelques momens auparavant. 
<pb id="page_416" n="V01-P420"/>Je vous demande pardon, Seigneur, si je vous raconte si particulierement, les premiers transports de ma passion : mais je pense qu'il est à propos que vous les sçachiez, afin que vous ne vous estonniez point, de voir avec quelle violence j'en ay esté tourmenté, dans la suitte de ma vie. Apres avoir donc passé la nuit avec beaucoup d'agitation, je me levay assez matin : et je voulus me rendre chez Artambare avec mon Pere, afin de l'accompagner quand il iroit chez le Roy : me semblant que c'estoit en quelque façon rendre service à Amestris, que d'en rendre à une personne, qui luy estoit si proche et si chere. En effet, Artambare apres avoir salüé mon Pere, me remercia de cette derniere civilité, comme d'une chose qui l'obligeoit beaucoup : car il n'ignoroit pas que je n'estois pas mal avec Astiage. Nous fusmes donc chez le Roy : où il me fut impossible de ne parler pas d'Amestris, à autant de gens que j'y rencontray. J'annonçay à tous ceux que je sçavois qui avoient desja de l'amour, que leur constance alloit estre mise à une dangereuse espreuve : et à tous ceux qui n'en avoient pas, qu'ils ne vissent point Amestris, s'ils vouloient conserver leur liberté. Enfin je puis dire, que j'en parlay tant, que j'en parlay trop ; comme vous sçaurez par la suite de mon discours. Il y avoit pourtant des momens, où je me demandois à moy mesme, quel dessein j'avois, en voulant gagner tant de coeurs à Amestris ? et où un secret sentiment de jalousie me faisoit taire au milieu de mon discours. Le mesme jour ayant voulu aller 
<pb id="page_417" n="V01-P421"/>chez Hermaniste, j'appris qu'on ne la voyoit pas : parce qu'elle s'estoit trouvée un peu mal la derniere nuit. Je fus donc faire quelques visites chez d'autres Dames : non pas pour me divertir ; car il n'y avoit desja plus de divertissement pour moy, qu'aupres d'Amestris : mais avec intention de parler d'elle, sans crainte de me faire des Rivaux. Je fus donc chez les plus belles Personnes de toute la Cour, et de toute la Ville : et quoy que ce ne soit pas estre fort judicieux, que de loüer extraordinairement la beauté d'une autre, en parlant à une belle ; je le fis pourtant avec tant d'exageration, que je suis asseuré, que je m'en fis presque haïr, de toute celles que je vy ce jour là : et que de la façon dont j'en usay, il n'y eut plus qu'Amestris qui ne sçeust pas que j'estois amoureux d'elle. Je donnay de la jalousie à quelques unes ; de l'envie à d'autres ; et du moins de la curiosité aux plus sages. Le lendemain Hermaniste s'estant mieux portée, toute la Cour fut chez elle ; et je my rendis des premiers. Amestris s'estoit parée ce jour là : de sorte qu'elle me sembla encore si admirablement belle, que je m'estimay cent fois en ce moment, le plus heureux homme du monde, d'avoir l'honneur d'estre son Esclave. Elle me reçeut avec beaucoup de civilité : et me pria fort obligeamment, de vouloir prendre le soing de luy nommer les personnes qui viendroient chez elle : et de l'empescher de faire quelque faute considerable, l'advertissant de leur condition. Je vous laisse à penser, Seigneur, si je recensée commandement 
<pb id="page_418" n="V01-P422"/>avec satisfaction et avec respect : et si je mesloignay d'elle de tout le jour. Je vous avouë que je le passay avec des sentimens bien differens : et que la joye et l'inquietude furent tousjours si bien meslées dans mon ame ; que je puis dire, que je ne sentis point de plaisir sans douleur, ny de douleur sans plaisir. Il est certain, comme je l'ay desja dit, que toute la Cour fut chez Hermaniste : et plus certain encore, que la beauté d'Amestris charma et surprit toute la Cour. Il n'entra pas un homme, en qui l'on ne vist de l'estonnement : ny pas une femme, je dis mesme des plus belles, qui n'eust de la confusion, de se voir surmontée par une personne de Province. De vous dire Seigneur, quelle estoit la joye que je recevois, de la gloire d'Amestris, il ne me seroit pas aisé : et de vous dire aussi l'inquietude où je me trouvay, par la pensée que j'aurois autant de Rivaux, qu'il y auroit d'hommes qui la verroient, ce ne me seroit pas non plus une chose facile à faire. Ce qu'il y eut de plus admirable, en ce premier jour de sa gloire, ce fut qu'elle ne fit pas une faute, en toute cette grande et longue conversation : et qu'elle reçeut toutes les loüanges que tout le monde luy donna, avec tant de modestie ; que mesme les plus belles de nos Dames furent contraintes de l'aimer malgre leur deffaite : et d'advoüer qu'elle meritoit l'estime universelle de toute la Cour. Apres que tout le monde fut party, à la reserve de cinq ou six personnes, du nombre desquelles je fus ; je voulus la loüer comme les autres : Mais elle me dit, que si elle 
<pb id="page_419" n="V01-P423"/>n'avoit point fait de fautes en cette rencontre, elle m'en avoit l'obligation : et que de cette sorte, si elle avoit merité quelques loüanges des autres, elle n'en devoit point reçevoir de moy, ny n'en devoit pas pretendre. Je voulus luy respondre, et l'assurer, qu'elle avoit sujet de pretendre plus loing qu'à mes loüanges : mais elle m'en empescha : et commença de me parler, de tout ce qu'elle avoit veû. Elle loüa extrémement la beauté de toutes celles qui en avoient, et qui l'avoient visitée : et me demanda en suite, plus particulierement des nouvelles de tous ceux qu'elle avoit veus : tantost en loüant l'esprit de quelques uns : et tantost la bonne mine de quelques autres. Je vous avouë Seigneur, que je me trouvay alors fort embarrassé : car j'avois remarqué que tout le monde l'avoit trouvée si belle ; que je craignois un peu en satisfaisant sa curiosité, de dire trop de bien de quelqu'un qui fust mon Rival : et j'apprehenday mesme aussi, que cette curiosité qu'elle avoit pour quelques uns, ne fust un effet de quelque legere disposition qu'elle eust à ne les haïr pas. Je parlay donc avec le plus de moderation que je pus : et contre ma coustume, je loüay mes plus chers Amis, avec un peu moins de chaleur : de peur d'aider à me détruire moy mesme. Cependant le soir estant venu, il falut se retirer : en m'en retournant je passay chez le Roy, où l'on ne parloit que de la beauté d'Amestris : mais en des termes si advantageux, qu'il fit dessein de n'attendre pas qu'Hermaniste le vinst voir, comme Artambare l'avoit assuré qu'elle feroit ; 
<pb id="page_420" n="V01-P424"/>et d'y aller le jour suivant : quoy que comme vous sçavez, son âge deust raisonnablement le dispenser d'avoir de la curiosité pour les belles Personnes. En effet, ce Prince y fut le lendemain : et advoüa comme les autres, qu'Amestris estoit un miracle. Je ne vous diray point combien cette Beauté se fit d'Esclaves : combien d'Amants rompirent leurs chaines, pour porter les siennes : et quelle estrange revolution elle aporta, à toute la galanterie d'Ecbatane. Mais je vous diray seulement qu'il n'y avoit pas un homme en toute la Cour, qui ne l'eust veuë ; qui ne l'eust aimée ; ou qui du moins n'eust eu de l'admiration pour elle ; excepté un de mes Amis nommé Arbate, frere de Megabise qui est icy ; et qui comme vous sçavez, est un peu allié à la Maison Royale. Cét homme avoit certainement beaucoup d'esprit ; et tesmoignoit avoir beaucoup d'affection pour moy : aussi en avois-je une pour luy, si tendre et si fidelle ; qu'il n'est rien que je n'eusse fait, pour luy pouvoir tesmoigner que je le preferois à tous mes autres Amis. Arbate aimoit assez la solitude, et n'aimoit guere la conversation des Dames. Si bien que quoy qu'on luy eust pû dire ; et quoy que la bien-seance de sa condition, l'obligeast à cette visite ; il s'estoit contenté de voir Artambare, et n'avoit point veû Hermaniste, ny par consequent Amestris. Cependant je voyois cette belle Personne, avec une assiduité estrange : et quoy que eusse assurément plus d'occasions de luy parler que nul autre, parce qu'il s'estoit lié une assez estroite 
<pb id="page_421" n="V01-P425"/>amitié entre Artambare et mon Pere ; et que de plus, ce premier eust de l'affection pour moy ; Amestris avoit un pouvoir si absolu sur mon esprit, et j'avois tant de respect pour elle ; que je n'osois luy descouvrir ce que j'avois dans le coeur. De sorte que je luy cachois ma passion, presque avec autant de soing, que les autres en aportoient à luy monstrer la leur ; tant j'avois de crainte de la fascher.
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<div2 id="page_CYRUS010303" type="sequence" n="Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : Arbate amoureux d'Amestris">
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Je voyois donc entre plusieurs autres, que Megabise en estoit devenu amoureux : cette connoissance m'affligeoit sans doute : et comme je ne cachois rien à Arbate, de tout ce que j'avois dans l'ame ; je me pleignis à luy de ce que Megabise son frere devenoit mon Rival : et je luy demanday conseil de ce que j'avois à faire. Il est certain, qu'il me le donna alors tres fidelle : d'arbord il me dit, que s'il estoit possible de me guerir d'une si dangereuse maladie, il me le conseilloit fort : que si cela n'estoit pas, il seroit tout ce qu'il pourroit, pour tascher d'en guerir son frere : Mais que du moins il trouvoit à propos, que comme j'avois esté le premier Amant d'Amestris à la Cour, je fusse aussi le premier, à luy descouvrir ma passion. Je le remerciay d'un conseil si genereux et si fidelle : et je le pressay si extraordinairement de vouloir voir Amestris ; qu'enfin il me promit d'y venir, pourveû que j'eusse preparé cette belle Personne, à la conversation d'un Solitaire. Je fus donc chez Amestris, que pour ma bonne fortune, je rencontray presque seule : si bien qu'il me fut aisé de trouver occasion de luy parler, sans estre entendu que d'elle. Madame, 
<pb id="page_422" n="V01-P426"/>luy dis-je apres quelques discours indifferens, vous me trouverez sans doute bien hardy, de n'estre pas satisfait, de l'honneur que je reçoy, d'estre souffert aupres de vous ; et de vouloir encore obtenir la permission, de vous amener un de mes Amis ; qui souhaite passionnement de recevoir ce mesme honneur, quoy que ce ne soit guere sa coustume de visiter les Dames. Je luy en suis d'autant plus obligée, me respondit elle : et puis que vous le jugez digne d'estre de vos Amis ; je suis persuadée, qu'il me sera advantageux, qu'il puisse devenir des miens. Mais, Madame, luy dis-je en changeant de couleur, je voudrois bien vous demander grace pour luy : et vous obliger s'il estoit possible, d'agir de telle sorte avec mon Amy, qu'il n'eust que de l'estime pour vous, et qu'il vous admirast sans vous aimer. J'ay creû (me dit-elle en sous-riant, et en rougissant tout ensemble) que vous desiriez de moy, une chose bien difficile : mais à ce que je voy, puis que vous ne me deffendez que les choses impossibles ; il me sera bien aisé de vous satisfaire. Ha Madame, luy dis-je, que vous croyez peu ce que vous dites, s'il est vray que vous vous connoissiez comme je vous connois ! Aglatidas (me respondit-elle, avec un sous-ris encore plus malicieux) sçachez que je ne pretens nullement, que vous qui estes des Amis d'Artambare mon Pere, viviez avec moy comme y vivent les autres qui ne le sont pas : et desquels je souffre les flatteries, par complaisance et par coustume. Mais pour vous, je n'en userois pas ainsi : et si vous continuyez 
<pb id="page_423" n="V01-P427"/>de me parler de cette sorte ; vous me forceriez d'agir d'une maniere, qui ne vous plairoit peut-estre pas. Quoy, Madame, luy dis-je, vous souffrirez que tout le monde vous loüe ; et vous ne pourrez souffrir qu'Aglatidas vous die, que tout le monde vous aime ? du moins s'il juge des sentimens d'autruy par les siens. J'advoüe (me dit-elle en riant, et cherchant une voye de tourner la chose en raillerie, et de ne se fascher pas) que voila me parler de vostre affection, d'une façon qui n'est pas commune : puis qu'on ne me parlant pas plus de la vostre, que de celle de toute la Cour ; je n'ay pas lieu de vous en punir en particulier. Mais enfin, dit-elle en changeant de discours, amenez moy vostre Amy ; et du reste, laissez en le soing à mon peu de merite, sans rien craindre pour sa liberté. Je souhaitte : Madame, luy repliquay-je, qu'il soit plus heureux qu'un de ses plus chers Amis : Vous estes si peu sage, me repliqua-t'elle, que l'on trouve en ce que vous dites, plus de sujet de vous pleindre que de vous quereller : c'est pourquoy Aglatidas, j'ay quelque indulgence pour vous. En disant cela elle se leva ; et fut s'appuyer contre un Balcon, qui donnoit sur un Jardin de son Palais. Elle appella alors deux de ses Filles aupres d'elle : et je jugeay facilement qu'elle vouloit rompre ce discours. Je fus donc joindre Hermaniste sa Mere, avec laquelle j'estois aussi bien qu'avec Artambare : et apres que la conversation eut duré encore quelque temps, je sortis, et m'en allay retrouver Arbate, à qui j'apris la permission 
<pb id="page_424" n="V01-P428"/>que j'avois obtenuë d'Amestris. Je luy racontay tout ce que je luy avois dit, et tout ce qu'elle m'avoit respondu. et comme j'exagerois un peu l'endroit où je l'avois priée despargner la liberté d'Arbate ; advoüez la verité, me dit-il en riant, vous n'estes pas seulement jaloux de Megabise et de plusieurs autres, qui voyent tous les jours Amestris : mais vous l'estes desja d'Arbate, qui ne l'a point encore veuë ; qui ne la vouloit point voir ; et qui ne la verra mesme jamais si vous souhaittez. Arbate me dit cela, avec un sous-ris malicieux, qui me fit quelque confusion de ma foiblesse. Car il est certain, que je n'eus pas plustost demandé à Amestris, la permission de mener Arbate chez elle, que je m'en repentis : et que j'eusse bien voulu, que la chose eust esté encore à faire, pour ne la faire point du tout. Mais enfin, je creus que ce seroit paroistre trop bizarre à mon Amy, que d'en user de cette sorte : et qu'apres ce que j'avois dit à Amestris, elle mesme trouveroit estrange, que je ne l'y menasse pas. Joint que venant à considerer, que Megabise estoit frere d'Arbate, et Amant d'Amestris, il me sembla que j'estois en quelque sureté : et ce qui m'avoit beaucoup fasché auparavant, ne m'inquieta plus tant apres : m'imaginant qu'Arbate ne se resoudroit jamais, de devenir Rival de son Frere, et de son Amy tout ensemble. J'avois donc esté quelque temps sans parler, apres la proposition qu'il m'avoit faite, de ne voir point Amestris si je le voulois ; lors que reprenant la parole tout d'un coup, non, luy dis-je, 
<pb id="page_425" n="V01-P429"/>Arbate, je ne veux, pas priver Amestris, du plaisir de connoistre un aussi honneste homme que vous ; et il n'est pas juste non plus, qu'Arbate qui connoist si admirablement le prix de toutes les belles choses ; ne connoisse pas Amestris. Mais si elle m'enchaine, me dit-il en riant, que deviendra nostre amitié ? Si vous rompez ses fers pour l'amour de moy, luy respondis-je, elle en deviendra beaucoup plus forte. Mais si je ne le pouvois pas faire, me repliqua-t'il, serois-je coupable ? Je ne sçay, luy repliquay-je, mais je sçay bien que je ne sçaurois concevoir, que l'on puisse aimer un Rival. Ne m'exposez donc pas, reprit-il à perdre vostre amitié : et si Amestris est si dangereuse et si redoutable, laissez moy dans ma solitude, joüir du repos de la liberté. Car je ne sçay, me dit-il, si j'avois le malheur de la perdre, si je ne vous haïrois point autant de me l'avoir cause ; que vous me haïriez d'estre devenu vostre Rival. Ce n'est pas, adjousta-t'il, que je sente nulle disposition en moy, qui me face craindre cét accident : au contraire, je voy tant de foiblesse dans l'esprit des gens les plus raisonnables, dés qu'ils sont possedez de cette passion ; que je pense avoir trouvé par ce moyen, un puissant contrepoison, pour me garantir d'un venin si dangereux. Ne craignez donc rien mon cher Aglatidas, me dit-il, et croyez que si je pers ma liberté, ce ne sera pas sans la deffendre. Lors que vous avez esté pris, poursuivit-il, l'on peut dire que l'Amour vous a trompé : Vous pensiez estre dans la solitude, lors que vous 
<pb id="page_426" n="V01-P430"/>rencontrastes Amestris : vostre ame ne s'estoit pas preparée, à une si rude attaque : vos yeux en furent esbloüis : vostre raison en fut troublée : et vostre coeur en fut surpris. Ce ne fut donc pas une grande merveille, si elle fit un Esclave d'un homme qui ne se deffendit pas, et qui n'avoit point d'armes pour se deffendre. Mais pour moy, il n'en est pas ainsi : tout le monde m'a dit, et vous me l'avez dit comme tout le monde, et me l'avez dit plus de cent fois : qu'Amestris est la plus belle chose de la Terre : et dés là je m'en suis formé une idée si parfaite ; que je suis absolument persuadé, qu'elle ne me surprendra point : et que peut-estre mesme suivant la coustume, la trouveray-je un peu moins belle, que l'image que je m'en suis faite sur vostre raport. De plus, j'y vay avec intention de luy resister, et de luy disputer mon coeur, autant qu'il me sera possible : et sçachant que mon Frere l'aime et que vous l'aimez ; à moins que je perde tout d'un coup l'usage de la raison, je ne suis pas en danger de porter des fers. Je le souhaite, luy dis-je, mais je ne laisse pas de craindre le contraire. Arbate ne pouvant s'empescher de rire de ma foiblesse ; vous estes si peu sage, me dit-il, que la crainte que j'ay de devenir aussi fou que vous, vous doit mettre l'esprit en repos : neantmoins je vous le dis encore pendant qu'il en est temps, si vous voulez je ne la verray point : si ce n'est que le hazard me la face rencontrer. Je vous advoüe Seigneur, que je fus tenté cent et cent fois de le prendre au mot, mais je n'en 
<pb id="page_427" n="V01-P431"/>eux pas la force : et je trouvois moy mesme tant de folie en mon procedé, que j'en eus de la confusion. Je dis donc à Arbate, que je ne changerois point d'avis : et qu'enfin le lendemain aussitost apres disner je l'irois prendre, et que nous irions chez Amestris. Arbate, comme je vous l'ay dépeint, estoit un peu solitaire : mais il n'estoit pourtant pas de ces melancoliques chagrins, de qui la conversation est pesante et incommode : au contraire, il avoit l'esprit agreable : et mesme assez enjoûé pour un serieux, parmy les personnes avec lesquelles il se plaisoit. Et ce qui faisoit sa retraite, n'estoit pas tant qu'il fust de temperamment melancolique ; que c'estoit qu'il avoit un esprit difficle et delicat, qui se rebutoit aisément : et qui ne pouvoit souffrir qu'avec beaucoup de difficulté, le moindre deffaut en ses Amis. Il cherchoit la perfection en toutes choses, et fuyoit tout ce qui estoit defectueux : si bien que comme il n'est pas aisé de trouver grand nombre de personnes parfaites, il en aimoit peu, et en voyoit encore moins. Pour moy, il m'avoit fait grace : et son inclination le forçant sans doute à m'aimer, une regle si generale pour luy, avoit eu de l'exception en ma faveur : et je le voyois plus souvent, qu'aucun autre ne le voyoit. Le lendemain nous fusmes donc chez Amestris, où nous trouvasmes Megabise : qui paroissoit estre le plus assidu de mes Rivaux, et le plus redoutable aussi : estant certain que c'estoit le plus honneste homme, et le mieux fait de toute la Cour. Vous en pouvez juger, Seigneur, puis que 
<pb id="page_428" n="V01-P432"/>vous le connoissez, et qu'il est presentement à Sinope : il est pourtant vray, qu'il estoit encore beaucoup plus aimable en ce temps-là, qu'il n'est en celuy-cy : parce que la melancolie l'a changé aussi bien que moy. D'abord que nous entrasmes, je presentay Arbate à Hermaniste, et en suitte à Amestris : elles le reçeurent l'une et l'autre, avec beaucoup de civilité : et me tesmoignerent en effet, veû la façon dont elles le traitterent, qu'elles faisoient quelque estime de ce que j'estimois. Car outre le respect qu'elles devoient, et qu'elles rendirent à sa condition et à son merite ; elles firent les choses d'un certain air obligeant, qui me disoit sans me le dire, que les faveurs que recevoit Arbate, estoient faites en partie, pour l'amour d'Aglatidas. Et à parler veritablement, les premieres carresses qu'il reçeut, ne pouvant estre attribuées à ce merite dont j'ay parlé, dans une si nouvelle connoissance ; bien loin de me causer de l'inquietude, me donnerent de la joye. Ce n'est pas qu'il ne me vinst quelque legere crainte, que cette civilité n'engageast Arbate plus que je ne voulois : mais enfin elle se dissipa bien-tost. La conversation fut sans doute fort agreable ce jour-là : car comme Megabise avoit esté surpris, de voir son Frere chez des Dames ; il ne pût s'empescher de luy en faire la guerre : et de vouloir persuader à Amestris, que c'estoit un des plus grands miracles de sa beauté. Ne pensez pourtant pas Madame, luy dit-il, que mon Frere vienne icy, avec intention de chercher en vous, toutes les belles choses 
<pb id="page_429" n="V01-P433"/>que tout le monde y admire : au contraire, Madame, j'oserois presque assurer, qu'il seroit ravy, de trouver s'il estoit possible, quelque legere imperfection en vostre beauté ; quelque petit deffaut en vostre langage ; quelque obscurité en vostre esprit ; et quelque rudesse en vostre humeur. Il seroit peut-estre avantageux à Megabise, et à beaucoup d'autres, reprit Arbate, que la belle Amestris eust eu quelque deffaut, pour ne pouvoir pas juger des leurs : mais pour moy qui ne cherche les deffaux, que parce que je cherche la perfection, je suis ravy de la rencontrer, en une seule Personne : et de me voir desabusé de l'erreur où j'estois, de croire qu'il n'y avoit rien de parfait au monde. Vous estes bien flateur pour un solitaire, interrompit Amestris : Je suis bien sincere, Madame, reprit-il, et c'est pour cette raison que je vous ay dit si franchement, ce que je devois peut-estre me contenter de penser. Apres cela, Hermaniste changea la conversation : et les nouvelles du monde, et les divertissemens de la Cour, furent ce qui servit d'entretien, durant toute l'apres-disnée. Pour moy je parlay peu tout ce jour-là : et j'estois si occupé, à regarder Amestris ; à observer Megabise, Arbate, et Otane ; que je ne le fus jamais plus. Je voyois Megabise devenir tous les jours plus amoureux : et cent autres paroistre aussi tous les jours, plus assidus et plus passionnez. Arbate selon mon sens, se plaisoit trop en cette premiere conversation, pour un homme qui aimoit tant la solitude : et Amestris avoit une civilité si esgallé ; et 
<pb id="page_430" n="V01-P434"/>une modestie qui cachoit si bien ses sentimens ; que je ne les pouvois descouvrir. Enfin je fus fort inquiet tout ce jour-là : et jusques au point, qu'Amestris s'en aperçeut et m'en fit la guerre avec beaucoup d'adresse : me reprochant agreablement, que si elle ne m'eust connu que de reputation non plus que mon Amy ; elle eust pris Aglatidas pour Arbate, et Arbate pour Aglatidas. Cependant je me creus fort heureux de ce qu'Amestris s'estoit aperçeuë de ma mauvaise humeur : et Arbate demeura tres-satisfait, de ce que la solitude en laquelle il avoit accoustumé de vivre, ne l'avoit pas fait paroistre plus melancolique qu'un autre. Le soir estant venu, chacun et retira chez soy : je menay pourant Arbate chez mon Pere : et voulant l'entretenir, je le conduisis sur une Terrasse, d'où l'on voit l'Oronte, qui comme vous sçavez passe à Ecbatane. Comme nous y fusmes, nous fismes deux tours entiers sans parler : Arbate n'osant peut-estre me dire ce qu'il pensoit d'Amestris : et moy n'osant aussi luy demander, quel jugement il en faisoit. Mais admirez, Seigneur, la bizarrerie de l'amour ! je vous proteste que je craignois alors esgalement, qu'Arbate loüast trop Amestris, ou ne la loüast pas assez. Je craignois qu'il ne desaprouvast mon choix ; ou qu'il ne choisist luy mesme ce que j'avois choisi. Et dans cette inquietude, ayant esté, comme je l'ay desja dit, deux fois tout le long de la Terrasse, sans parler ny l'un ny l'autre ; enfin rompant un silence si plein de trouble ; et bien Arbate, luy dis-je, avec un sous-ris un peu 
<pb id="page_431" n="V01-P435"/>forcé ; vous estes vous bien deffendu ? et la belle Amestris ne m'a-t'elle point fait un Rival, du plus cher Amy que j'aye ? Vous estes si soubçonneux, me respondit Arbate, que pour vous desacoustumer d'une si mauvaise habitude, je veux ne satisfaire pas vostre curiosité : et vous dire seulement, qu'Amestris est sans doute digne de l'admiration de toute la Terre. Mais si vous l'admirez, luy dis-je, vous l'aimez : ce n'est pas une necessité absoluë, me respondit-il, ny une consequence necessaire. Toutefois je ne veux point vous esclaircir davantage là dessus : car je veux guerir vostre esprit : l'acoustumer insensiblement, à ne se former pas des Monstres pour les combatre. Ha mon cher Arbate ! luy dis-je en l'interrompant, ne me laissez point dans cette incertitude : et dites moy de grace quels sont vos veritables sentimens pour Amestris. Que voulez-vous que je vous die ? me respondit-il, si je la louë, vous direz que j'en suis amoureux : et si je la blasme, vous croirez que je vous veux tromper, ou que j'ay perdu la raison. Il n'en faut pas davantage, luy dis-je, pour me faire connoistre que vous l'estimez : mais je voudrois sçavoir si vostre coeur n'en est point esmeu : et si vous ne l'aimerez point assez, pour m'en haïr quelque jour. Je ne sçay pas l'advenir, me respondit-il, mais je sçay bien que presentement, je vous suis infiniment obligé de m'avoir donné la connoissance, d'une personne si aimable et si illustre. Je vous advoüe, Seigneur, que voyant avec quelle liberté d'esprit Arbate me parloit ; je creus que 
<pb id="page_432" n="V01-P436"/>toutes les tesponses malicieuses qu'il me fit : n'estoient qu'un jeu pour se divertir, et pour se moquer de ma foiblesse. Si bien qu'en ayant honte moy mesme, je cessay de le tourmenter, et nous fusmes souper en repos. En effet, j'ay bien sçeu depuis, qu'Arbate quoy que puissamment touché de la beauté d'Amestris, ne croyoit pas encore se trouver forcé de s'engager à l'aimer : et que comme il avoit de la vertu, il resista sans doute autant qu'il pût ; et fit tous ses efforts, pour ne devenir pas Rival, de son Frere et de son Amy : Et d'un Amy encore, qui l'avoit choisi pour Confident de sa passion : et sans lequel il n'eust jamais vû Amestris. Il est donc à croire, que ce qu'il en a dit depuis à un de ses Amis et des miens, est veritable : et qu'il fit toutes choses possibles pour n'aimer pas Amestris. Mais, Seigneur, que tous ses efforts furent inutiles ! et que l'amour fit un estrange changement en luy ! Jusques là il m'avoit toujours paru le plus sincere, et le plus fidele de tous les hommes que j'avois connus : et il devint en un moment le plus fourbe de toute la Terre. Il fut donc quelques jours sans me parler non plus d'Amestris, que s'il ne l'eust jamais veuë : et il guerit si bien mon esprit de tout soubçon par cét artifice, que je luy en parlay le premier : et le priay mesme de la vouloir visiter quelquefois. Il s'en deffendit avec opiniastreté : et en effet, il fut plusieurs jours sans la vouloir voir chez elle. Mais pour mon malheur, je sçeu depuis qu'il l'avoit veuë trois fois au Temple : deux fois à la promenade dans les Jardins du Roy : 
<pb id="page_433" n="V01-P437"/>et une encore aux bords de l'Oronte, où elle alloit assez souvent. Voyant donc combien Arbate me paroissoit essoigné d'avoir aucun dessein pour Amestris ; je continuois à luy parler de ma passion, et à luy demander conseil : et comme je luy disois que je n'avois pû profiter entierement de celuy qu'il m'avoit donné, de descouvrir mon amour le plus tost que je pourrois, à celle qui l'avoit fait naistre, parce qu'elle en évitoit les occasions : Lors que je vous conseillay, me respondit le malicieux Arbate, de vous haster de parler de vostre passion à Amestris, je ne la connoissois pas encore : Mais Dieux, Aglatidas, s'escria t'il, que j'ay bien changé de sentimens en la voyant ! et que cette extréme modestie, que j'ay remarquée sur son visage, m'a bien fait connoistre, qu'il ne faut pas vous exposer legerement, à luy descouvrir vostre dessein ! Croyez moy, reprit cét infidelle Amy, ne songez point à parler d'amour à Amestris, que vous ne luy ayez rendu cent et cent services : et que vous ne l'ayez mise en estat de ne pouvoir vous maltraiter sans ingratitude. Ce chemin est bien long, luy dis-je : ouy, me respondit-il, mais il est bien assuré, et l'autre est bien dangereux. Car enfin, poursuivit-il, si elle se fasche, lors que vous luy descouvrirez vostre passion ; qu'elle vous deffende de la voir ; qu'elle vous fuye, et qu'elle vous haïsse ; que ferez vous ? Je mourray sans doute, luy repliquay-je : Mais aussi, pousuivis-je, si elle ne sçait point que je l'aime ; si je ne le luy dis jamais ; et que mes Rivaux plus heureux et plus hardis que moy, 
<pb id="page_434" n="V01-P438"/>luy parlent de leur amour, voulez vous qu'elle devine la mienne, et qu'elle me recompense d'une chose qu'elle ignorera ? Je veux, me repondit-il, qu'elle la sçache ; mais je veux que ce soit d'une façon, qui ne luy puisse déplaire : et que son coeur soit desja un peu engagé, quand vous luy direz ouvertement, qu'elle possede le vostre. Mais qui l'engagera, luy repliquay-je, cét illustre coeur d'Amestris ? vos soings ; vos services ; vostre respect ; et vostre silence, me respondit-il ; au lieu que les autres se feront haïr par leurs importunitez. Et puis, adjousta-t'il encore, croyez Aglatidas, que bien que je n'aye connu l'amour, que par le raport d'autruy ; comme j'ay examiné cette passion en elle mesme ; connoissant sa cause, je puis dire que j'en connois les effets. Soyez donc assuré, que puis que vous aimez, Amestris le sçait : l'amour est un feu qui brille aussi bien qu'il brusle, en tous les lieux où il se rencontre : et personne ne le fait naistre sans s'en apercevoir. Ainsi Aglatidas, mettez vous l'esprit en repos de ce costé là, et songez seulement à trouver les voyes de servir la Personne que vous adorez : et de luy faire adroitement deviner vostre amour sans la luy dire. Tant y a, Seigneur, que l'artificieux Arbate sçeut si bien manier mon esprit, qu'il me fit resoudre, à ne descouvrir point ma passion, plus ouvertement que j'avois fait. Car encore que toute la Cour me soubçonnast d'estre amoureux, je ne l'avois advoüé qu'à Arbate : et tant d'autres le paroissoient estre autant que moy ; que cela ne m'empeschoit pas de 
<pb id="page_435" n="V01-P439"/>pouvoir demeurer dans les termes que mon infidelle Amy me prescrivoit. Je luy promis donc, de me conduire par ses ordres : et luy me promit aussi, de faire tout ce qu'il pourroit pour m'oster le plus dangereux de mes Rivaux : ne jugeant pas, adjoustoit il finement, que ce dessein fust advantageux à Megabise son Frere. En effet, il s'aquita admirablement de cette promesse : Mais helas ! ce fut pour son interest et non pas pour le mien, comme vous sçaurez apres. Or Seigneur, la veritable raison qui l'empeschoit de retourner si tost chez Amestris, n'estoit pas seulement pour me cacher l'amour qu'il avoit pour elle ; mais encore afin que les conseils qu'il prentendoit donner à Megabise, ne luy fussent point suspects. Il fut donc un matin à sa chambre, où il le trouva seul : d'abord il luy parla de cent choses indifferentes : et faisant semblant de le vouloir quitter, il luy demanda où il passeroit le jour ? Megabise qui ne voyoit pas l'artifice de son Frere, luy respondit ingenûment, que ce seroit chez Hermaniste : Vous deviez plustost dire chez Amestris (respondit Arbate en sous-riant, et en se r'aprochant de luy) car quelque vertu qu'ait Hermaniste, si Amestris estoit sans beauté, vos visites ne seroient pas si frequentes chez Artambare. Il est vray, respondit Megabise : Mais que fais-je, que toute la Cour ne fasse aussi bien que moy ? Aglatidas mesme qui est vostre Amy particulier, n'est-il pas aussi assidu aupres d'Amestris que je le suis ? Ouy, repliqua le malicieux Arbate ; et pleust au Ciel que la chose ne fust 
<pb id="page_436" n="V01-P440"/>pas ainsi : car aimant son repos comme je fais, je voudrois qu'il ne s'amusast pas à un dessein qui ne peut estre fort advantageux, à ceux qui s'y opiniastreront. Je sçay bien, repliqua Megabise, que l'amour est une passion inquiette, qui ne donne pas mesme de plaisirs tranquiles : mais apres tout, si Arbate la connoissoit par experience, il pleindroit peut-estre moins qu'il ne fait, ceux qui en sont possedez : et sçauroit que les peines de l'amour, toutes rigoureuses qu'elles sont ; ont plus de douceur, que tous les autres plaisirs du monde, qui ne sont pas causez par cette passion. Celle où vous vous engagez, est pourtant si dangereuse, respondit Arbate, qu'il n'est rien que je ne fisse pour vous en guerir, s'il estoit en mon pouvoir : commencez par Aglatidas, interrompit Megabise en embrassant son Frere ; et croyez que je vous seray plus obligé de sa guerison, que de la mienne. Il ne tiendra pas à moy, repliqua Arbate ; et j'ay peut-estre desja plus fait, aupres de luy qu'apres de vous. He Dieux, reprit Megabise, seroit-il bien possible que vous pussiez empescher Aglatidas, de me nuire apres d'Amestris ? Je feray sans doute, respondit Arbate, tout ce qui sera en mon pouvoir, afin qu'Aglatidas ne nuise point aux Amants d'Amestris : Mais ne vous y trompez pas ; et sçachez que ce n'est point avec intention, que Megabise en profite. Au contraire je souhaite de tout mon coeur, qu'il ne nuise non plus aux autres, que je veux qu'Aglatidas luy nuise. Et que voulez vous donc ? repliqua Megabise ; je veux, respondit Arbate, 
<pb id="page_437" n="V01-P441"/>que vous faciez effort pour vous deffaire d'une passion, qui en general a beaucoup de foiblesse : et qui en cette rencontre particuliere, vous peut donner beaucoup de peine inutilement. Car enfin, poursuivit-il, vous avez un dessein que cent autres ont comme vous : et de plus, vous servez une Personne, de laquelle il n'est pas aisé de toucher le coeur. La difficulté, respondit Megabise, est ce qui fait vivre l'Amour : Ouy, repliqua Arbate ; mais l'impossibilité le doit faire mourir. Il est vray, respondit Megabise : mais où voyez vous qu'il soit impossible à un homme de ma condition, d'espouser la fille d'Artambare ? Je ne tiens pas, repliqua Arbate, absolument impossible à Megabise d'espouser Amestris : mais je ne pense pas qu'il luy soit aussi aisé d'en estre aimé. Car j'ay sçeu par Aglatidas, poursuivit-il, qui s'en est assez bien informé, qu'Amestris malgré toute cette modestie qui paroist en elle, aime si passionnement sa beauté, qu'elle en est absolument incapable de rien aimer autre chose, Or mon Frere, croyez vous que ce soit estre fort heureux, que d'espouser une Femme, qui preferera tousjours son Miroir à son Mary ? et qui n'a l'ame sensible, que pour ses propres attraits. De plus, ne songez vous point (poursuivit-il, en prenant un visage encore plus serieux) qu'Amestris est fille d'Artambare ? c'est à dire d'un homme exilé depuis dix-huit ans : et qui n'a fait sa paix, parce que Ciaxare qui le haït tousjours, à cause de la Reine de Perse sa Soeur, n'est pas maintenant icy. Et ne songez vous point, 
<pb id="page_438" n="V01-P442"/>qu'Astiage estant extrémement vieux, Artambare est exposé à sortir d'Ecbatane, le jour mesme que Ciaxare quittera la Capadoce, et viendra prendre la Couronne de Medie ? Imaginez vous Megabise, quel plaisir vous auriez alors, en ce changement de Regne, de vous aller confiner dans la Province des Arisantins, avec une personne insensible, qui auroit destruit vostre fortune au lieu de l'establir : et qui n'estant peut-estre desja plus belle (car cent choses aussi bien que l'âge, peuvent destruire la beauté) ne contribueroit plus rien à vostre satisfaction. Ha mon Frere, s'escria Megabise, Amestris sera belle eternellement ! ainsi faites seulement que je l'espouse, et ne vous mettez pas en peine de mon bon heur. Que je sois exilé, ou qu'elle soit insensible, il ne m'importe : si nous sommes bannis ensemble, je joüiray de mon bon heur avec plus de liberté : et si elle est incapable de rien aimer, je seray delivré de tout sujet de jalousie. De sorte que quoy qu'il en soit, si vous m'aimez, servez moy dans ma passion ; et ne vous y opposez plus. Vous me demandez, respondit Arbate, ce que je ne feray pas : car enfin nous ne devons pas donner du poison à nos Amis phrenetiques lors qu'ils nous en demandent : principalement quand nous avons beaucoup d'interest à ce qui les touche. Insensible Frere, s'escria de nouveau Megabise ; je voudrois presque que vous fussiez mon Rival, pour vous punir de cette humeur severe, qui vous fait condamner ma passion : et pour vous apprendre par vostre propre experience, 
<pb id="page_439" n="V01-P443"/>ce, que l'amour n'est pas une chose volontaire. Vous vous repentiriez bien tost de vostre souhait, reprit Arbate, si vous croiyez qu'il peust estre possible : mais du moins, poursuivit-il, advoüez moy que vous estiez plus heureux quand vous estiez libre, que vous ne l'estes presentement : et promettez moy en suitte, que vous essayerez durant quelques jours, de rompre vos chaines. Je ne pense pas le pouvoir faire, reprit Megabise ; mais pour ne vous refuser pas toutes choses, je vieux bien vous promettre celle-là : quoy qu'à vous dire la verité, ce soit ne vous promettre rien. Arbate voyant qu'il ne pouvoit gagner davantage sur l'esprit de Megabise, le quitta à cét instant : resolu de chercher toutes les voyes possibles de satisfaire son amour, aux despens de celle de son Frere et de son Amy. Je veux croire, comme il l'a dit depuis, qu'il fut forcé à faire tout ce qu'il fit, par une passion fort violente, et qu'il ne se rendit pas sans combattre : Mais je suis pourtant persuadé, que l'amour quelque forte qu'elle puisse estre, ne doit jamais rien faire faire contre l'honneur, ny contre la probité : et que cette passion toute noble, ne peut, et ne doit point servir d'excuse à une mechante action. Cependant Arbate se trouvoit en un assez estrange estat : il estoit amoureux d'une Personne qu'il n'osoit aller voir, de peur que le changement de sa vie retirée ne parust trop grand, et ne devinst suspect, et à son Frere, et à moy. Il avoit une amour violente qu'il n'osoit descouvrir : il avoit deux Rivaux qu'il aimoit, et qu'il devoit aimer : son Frere 
<pb id="page_440" n="V01-P444"/>le prioit de ne luy nuire pas ; et il m'avoit promis de me servir : il m'assuroit qu'il faisoit tout ce qu'il pouvoit, pour guerir Megabise de sa passion : et il disoit aussi à Megabise, qu'il en vouloit delivrer Aglatidas : comment donc fera-t'il, pour voir Amestris ; pour trahir son Frere ; pour tromper son Amy ; et pour s'establir à leur prejudice ? Il sçait qu'ils sont inseparables d'Amestris qu'elle voye prendra-t'il donc, pour la pouvoir visiter tous les jours, sans leur devenir suspect l'un ny à l'autre ? et de quel artifice pourra-t'il user, pour venir à bout de son dessein ? Preparez vous Seigneur, à entendre la plus signalée trahison, dont l'amour ait jamais fait adviser personne : et soyez persuadé, que vous ne laisserez pas d'estre surpris, de celle que j'ay à vous raconter. Arbate fut donc quelques jours à me dire qu'il faisoit tous ses efforts, pour guerir son Frere de sa passion : et en effet comme la chose estoit vraye, il me la fit sçavoir si precisément, que je n'en doutay point du tout : et je luy en fus si obligé, que je pense que si apres cela il m'eust descouvert son amour, et qu'il m'eust dit qu'elle estoit née depuis le tesmoignage d'amitié que je croyois qu'il m'eust rendu ; je me serois resolu à la mort, afin de luy pouvoir ceder Amestris : tant il est vray que je suis sensible aux bien-faits et à la generosité. Mais pendant qu'Arbate m'amusoit durant quelque temps, à me raconter tout ce qu'il disoit à Megabise, et tout ce que Megabise luy respondoit : il changea de Personnage avec son Frere : et peu à peu feignant de 
<pb id="page_441" n="V01-P445"/>se laisser toucher à la compassion ; il joüa si bien, que Megabise en fit le plus cher Confident de son amour. Il luy demandoit donc conseil en toutes choses : et ne se laissoit plus conduire que par ses ordres non plus que moy. Et comme Arbate ne craignoit rien tant, sinon que Megabise et moy nous trouvassions seuls aupres d'Amestris ; et que de plus, ce qu'il projettoit avoit besoin que nous nous trouvassions souvent aupres d'elle ; il ne manquoit jamais d'advertir Megabise, de l'heure où je devois aller chez Amestris : et de me donner advis à mon tour, de celle où son Frere s'y devoit rendre. De sorte que depuis qu'il se mesla de nos affaires : nous ne la vismes jamais plus l'un sans l'autre : et l'amour et la jalousie luy firent plus craindre un Rival tout seul aupres d'Amestris, que plusieurs ensemble. Neantmoins il avoit eu cette prudence, de me prier et pour son interest, et pour le mien, de ne quereller pas son Frere : et de m'assurer tousjours en la parole qu'il me donnoit, qu'il faisoit toutes choses possibles, pour ruiner les desseins de Megabise : qui aussi bien, me disoit-il, ne luy plairoient pas : quand mesme je n'y eusse point eu de part. Il avoit aussi dit à son Frere, qu'il ne faloit pas me faire une querelle legerement : parce que durant qu'il seroit forcé de s'esloigner apres un combat, d'autres pourroient profiter de son absence. Nous vivions donc de cette sorte : Megabise se pleignant fort, de l'obstacle eternel que je luy aportois : et me pleignant aussi beaucoup de celuy qu'il me faisoit. Pour Amestris, elle vivoit 
<pb id="page_442" n="V01-P446"/>avec une sagesse et une retenuë si grande, que la vertu mesme n'eust pû trouver rien à redire à toutes ses actions : il est pourtant certain, que quelque égalité qu'elle peust aporter, à la civilité qu'elle avoit, pour tous ceux qui l'aprochoient : l'on remarquoit toutefois que Megabise et moy, avions un peu plus de part en son estime, que tout le reste du monde ; et qu'Otane, que vous avez peut-estre veû à la Cour de Medie, estoit le plus méprisé et le plus haï. En mon particulier, il ne me sembloit pas que je fusse mieux avec elle, que beaucoup d'autres y estoient : et il me sembloit mesme, que Megabise y estoit un peu mieux que moy : de sorte que je ne pouvois m'empescher de m'en pleindre eternellement à Arbate. Megabise de son costé, croyoit que j'estois mieux traité que luy, et s'en pleignoit aussi à son Frere : qui enfin se détermina à nous trahir également. Un soir donc qu'il estoit dans ma chambre, et que nous y estions seuls ; mon cher Arbate, luy dis-je, jusques à quand m'entretiendrez vous d'esperance ? et jusques à quand seray-je persecuté, par la passion de Megabise ? Pourquoy faut-il, disois-je, que les yeux d'Amestris ayent esté choisir le Frere de mon Amy, pour s'en faire un Amant ? et un Amant qu'ils regardent un peu trop favorablement, si ma jalousie ne m'abuse. Ha mon cher Arbate, luy disois-je, si Megabise n'estoit pas ce qu'il vous est, qu'il y auroit desja long temps que mon Espée m'auroit fait raison, de l'injustice que l'on fait à mon amour, qui à precedé la sienne : et qui est peut-estre 
<pb id="page_443" n="V01-P447"/>estre encore, plus fidelle et plus sincere. Arbate paroissoit alors fort touché, de mes pleintes et de ma douleur : tantost il me demandoit pardon du mal que son Frere me faisoit : tantost il me remercioit, du respect que j'avois pour nostre amitié : tantost il me prioit de continuer. Apres, il me demandoit ce que je voulois qu'il fist ? puis tout d'un coup, me regardant d'un visage un peu troublé ; Voyez vous Aglatidas, me dit-il, si Arbate n'aimoit, et n'aimoit autant que l'on peut aimer ; il ne vous feroit pas la proposition qu'il vous va faire : et ne se porteroit jamais à faire une trahison pareille à celle qu'il premedite. Sçachez donc, poursuivit-il, que je ne sçay plus qu'une voye, que je tiens presque infaillible pour rompre les desseins de Megabise pour Amestris. Ha mon cher Arbate, m'écriay-je, tentons la promptement, cette bien heureuse voye, si elle me peut delivrer d'un si redoutable Rival. Vous sçavez, me dit-il que Megabise m'aime avec une tendresse estrange : de sorte que peut-estre fera-t'il pour mes interests et pour ma conservation, ce qu'il n'a pas voulu faire, pour mes prieres et pour mes raisons. Il faut donc, poursuivit-il, que je luy paroisse durant quelques jours, plus inquiet et plus melancolique qu'à l'ordinaire : et que lors qu'il m'en demandera la cause, apres m'en estre fait presser plus d'une fois ; je luy die que je suis amoureux d'Amestris : et que tous les soins que j'ay aportez à le guerir de cette passion ; n'estoient que parce que je ne pouvois vaincre la mienne. Qu'en suitte, je le prie, et je le 
<pb id="page_444" n="V01-P448"/>presse de prendre quelque soing de ma vie : et qu'avec des larmes et des soupirs, je tasche de l'obliger à souffrir, que je luy dispute cette victoire, s'il ne me la veut pas ceder. Je sçay, poursuivit-il, que Megabise a l'ame tendre, et qu'il ne luy sera pas aisé de me resister : je rougis mon cher Amy, adjousta le malicieux Arbate, de vous proposer une si noire trahison : Mais que ne fait-on point quand l'on aime bien ? Mais mon cher Arbate, (luy dis-je l'embrassant, et craignant qu'il ne s'offençast de ce que j'allois luy dire) si l'amitié que vous avez pour moy, est assez forte pour vous obliger à tromper Megabise ; que ne feriez vous point, et à Megabise ; et à Aglatidas, si vous deveniez amoureux d'Amestris ? Et ne dois-je point craindre qu'en feignant de l'estre, vous ne le soyez enfin effectivement ? C'est donc ainsi (reprit l'artificieux Arbate, tesmoignant estre un peu irrité) que vous recevez les preuves de mon affection ? Mais prenez garde Aglatidas, me dit-il, que si je demeure dans les simples bornes de la raison, je ne me trouve obligé, de servir Megabise contre vous : et de preferer en effet, les droits du sang à ceux de l'amitié. Arbate prononça ces paroles d'un visage si serieux, que j'eus peur de l'avoir fasché : de sorte que faisant un effort sur moy, je taschay de me fier en ses promesses : et je luy dis tant de choses, que sa feinte colere s'appaisa ; et il m'en respondit de si adroites, que ma crainte s'en dissipa presque entierement. Je vous advoüe, Seigneur, que d'abord cette proposition m'estonna : mais voyant l'utilité que 
<pb id="page_445" n="V01-P449"/>j'en devois recevoir ; et sentant bien enfin, que je ne souffrirois jamais, que l'on m'ostast Amestris sans m'oster la vie : je creus qu'il valoit mieux avoir recours à l'adresse qu'à la force : et je consentis à ce qu'Arbate voulut, sans avoir presque ny soubçon, ny jalousie : ne pouvant m'imaginer qu'il fust amoureux : et craignant seulement un peu qu'il ne le devinst. Cependant comme ce n'estoit pas encore assez pour luy, d'avoir la liberté de voir Amestris, sans que je le trouvasse mauvais, s'il n'avoit le mesme advantage dans l'esprit de son Frere ; il le fut trouver le lendemain au matin, et le trompa aussi bien que moy, presque de la mesme façon qu'il m'avoit trompé : quoy que les raisons dont il se servit ne fussent pas toutes semblables. Il fut donc chercher Megabise, dans les jardins du Roy, où l'on luy dit qu'il estoit : comme il l'eut trouvé, que faites vous icy ? luy dit-il, mon Frere ; pendant qu'Aglatidas est peut-estre chez Amestris : Du moins, poursuivit-il, m'assura-t'il hier au soir, qu'il iroit ce matin chez Artambare. Vous feriez bien mieux, luy respondit brusquement Megabise, de n'estre plus son Amy, et de l'abandonner à ma fureur et à ma jalousie, que de m'advertir comme vous faites des soings qu'il rend à Amestris. Aussi bien ne pensay-je pas, que je puisse avoir long temps cette complaisance pour vous : et ma patience se lasse enfin de voir eternellement Aglatidas aimé d'Arbate, et favorisé de la personne que j'aime. Aglatidas, adjousta-t'il, qui est le seul que je crains de tous mes Rivaux ; et 
<pb id="page_446" n="V01-P450"/>le seul que l'on me prefere. Arbate fit alors le surpris et l'estonné : et regardant Megabise, quoy mon Frere, luy dit'il, vous voudriez que je rompisse avec Aglatidas, parce qu'il est vostre Rival ! luy qui est assez genereux, pour ne rompre pas avec moy encore que vous soyez le sien, et que je sois vostre Frere : Mais qui au contraire, m'a cent et cent fois demandé pardon, de ce que son malheur l'avoit engagé à aimer Amestris. De plus, il l'a aimée auparavant que vous la connussiez : et il m'avoit mesme donné quelque legere esperance ces jours passez, de et guerir de cette passion ; pour l'amour de vous et de moy. Cependant à ce que je voy (poursuivit l'artificieux Arbate, feignant d'estre en colere, et de s'en vouloir aller) vous recevez si mal les bons offices que l'on vous rend, qu'il ne vous en faut plus rendre. Ha mon Frere ! (s'escria Megabise en le retenant) pardonnez à un malheureux, qui n'a pas l'usage de sa raison : et ne l'abandonnez point dans son desespoir. Je voy que vous aimez si fort mon Rival, poursuivit-il, que j'ay pensé vous prendre pour luy ; et malgré moy, et presque sans que je m'en sois aperçeu, la colere m'a surpris : et m'a peut-estre forcé de vous dire quelque chose qui vous a dépleu. Mais pardonnez le moy, je vous en conjure : et s'il est vray que vous m'aimiez, et que mesme vous aimiez Aglatidas ; ostez luy l'amour qu'il a pour Amestris, car je ne la puis plus souffrir : et il faut que je meure, ou qu'il cesse de l'aimer, de quelque façon que ce soit. Vous estes bien violent, luy repliqua Arbate ; et 
<pb id="page_447" n="V01-P451"/>quelle apparence y a-t'il, de pouvoir servir un homme incapable de raison, et qui veut que l'on renonce à toute sorte de generosité, pour contenter sa passion déreglée ? L'amour, reprit Megabise, excuse presque toutes sortes d'injustices : souvenez vous de ce que vous dites, reprit Arbate, et voyons un peu si pour empescher que je ne sois exposé à voir mon Frere et mon Amy l'espée à la main l'un contre l'autre ; il me sera permis de faire une trahison à Aglatidas, en faveur de Megabise. A ces mots Arbate se teût : comme pour mieux examiner en soy mesme, la proposition qu'il avoit à faire : (car Megabise l'a raconté depuis ainsi à plusieurs personnes) et apres avoir un peu resvé, il reprit la parole d'un ton plus serieux. Jusques icy mon Frere, luy dit-il, je n'ay employé contre Aglatidas, que des raisons qui le regardoient, pour le dissuader de sa passion : ou qui vous regardoient vous, pour qui il n'a pas sans doute mesme amitié que pour moy. Mais aujourd'huy que je voy vostre amour devenir extréme : et que je crains qu'en voulant respecter l'affection que j'ay pour Aglatidas, je ne hazarde sa vie ; je veux suivant vos maximes, agir pour ce que j'ayme, sans considerer si la chose est juste, ou si elle ne l'est pas. Je veux donc, luy dit-il, faire une fausse confidence à Aglatidas : luy demander pardon d'un secret que je luy ay fait : luy dire que lors que je l'ay voulu retirer de son amour, ç'a esté pour mon interest, et non pas pour le sien, ny pour le vostre : et enfin le prier et le presser, de souffrir que j'ayme 
<pb id="page_448" n="V01-P452"/>et que je serve Amestris, comme cent autres l'aiment et la servent. Luy representant qu'il y va de ma vie et de mon repos : et le conjurant mesme avec des larmes, de ne me haïr pas, et de ne me desesperer point. Mais qu'esperez vous de cette fourbe ? luy repliqua Megabise ; J'espere, respondit Arbate, que peut-estre me cedera-t'il Amestris : ou que du moins estant persuadé que j'en seray amoureux, il ne trouvera point estrange que je la voye : et ne soubçonnera point que je ne seray aupres d'elle que pour vous y servir. Ha mon Frere, interrompit Megabise, si Aglatidas sçait aimer, il ne vous la cedera pas, et vous la disputera aussi bien qu'à moy : vous aurez du moins cét avantage, reprit Arbate, que vous aurez tousjours une personne fidelle aupres d'Amestris, qui destruira tous les desseins de vostre Rival : et qui avancera tous les vostres. Vous avez raison, reprit le trop credule Megabise ; mais mon Frere, adjousta-t'il, je vous ay veû une fois chez Amestris : ne seroit-ce point, que vous l'aimeriez un peu ? Quand je suis arrivé icy, reprit Arbate en sousriant, j'aimois trop vostre Rival : et à la fin de la conversation, il s'en faut peu que vous ne me croiyez amoureux de vostre Maistresse. Encore une fois Megabise, adjousta-t'il, voyez si vous voulez que je vous serve, ou si vous ne le voulez pas : car pour moy, vous m'obligerez fort, de me dispenser de faire une infidelité à mon Amy. Megabise voyant une si grande indifference dans l'esprit d'Arbate, se r'assura : et il ne soubçonna point en effet, qu'un homme qui tesmoignoit 
<pb id="page_449" n="V01-P453"/>aimer tant Aglatidas, et l'aimer tant luy mesme ; peust jamais aimer Amestris. Tant y a Seigneur, qu'il le deçeut comme il m'avoit deçeu : Et qu'il se vit alors au point où il s'estoit tant desiré. Car enfin il m'assura qu'il avoit dit la chose dont nous estions convenus à son Frere : il me representa sa douleur et son desespoir : et me dit en suitte, que Megabise ne luy avoit pas voulu promettre de ne voir plus Amestris : mais qu'il luy avoit permis de la voir : et de tascher de s'en faire aimer. Luy jurant que s'il remarquoit que cette belle Fille le traitast mieux que luy, il s'en retireroit absolument : et le laisseroit en paisible possession de son bonheur. Or Seigneur, ce qu'Arbate me dit à moy, il le dit à Megabise : et luy persuada que j'aurois cette defference pour luy, de luy ceder Amestris, dés qu'il sembleroit estre assez bien avec elle : et qu'alors il la luy cederoit à son tour : et qu'ainsi rien ne s'opposeroit plus à sa joye. De sorte donc, nous disoit-il separément, qu'il n'y a plus rien à faire, sinon que je voye Amestris avec assiduité : que je tasche de gagner son estime ; et de l'obliger à quelque civilité particuliere. Mais, luy dis-je, mon cher Arbate, si elle venoit à vous aimer tout de bon durant cette feinte, que ferions nous ? Je ne crains pas cela (me respondit-il ; et sans doute ce n'estoit pas ce qu'il craignoit) car mes propres deffauts ne m'asseurent que trop du contraire. Et puis, adjoustoit-il, je vous promets que tant que je seray seul aupres d'elle, je ne luy parleray que de vous ; et de cette façon, il n'y a rien à harzarder. En 
<pb id="page_450" n="V01-P454"/>un mot, Seigneur, Arbate sçeut si bien conduire l'esprit de Megabise et le mien, que nous consentismes qu'il vist Amestris, et qu'il en fust presque inseparable. Je vous laisse à juger si jamais il y a eu une pareille avanture : et si jamais il y eut un fourbe plus heureux qu'Arbate le fut durant quelques jours. Car comme je croyois que Megabise se retireroit, dés qu'il connoistroit qu'Arbate seroit mieux traité que luy ; je faisois des voeux pour cela : et Megabise de son costé, ayant les mesmes sentimens, faisoit aussi les mesmes souhaits. Si bien que de cette façon, nous servions tous deux nostre plus grand ennemy, et nostre plus redoutable Rival : et durant qu'il travailloit à nostre ruine, nous luy rendions grace, comme s'il eust estably nostre felicité. Le voila donc tous les jours chez Amestris, qui le reçevoit tres-civilement : il sembloit mesme qu'elle tesmoignoit luy avoir plus d'obligation de ses visites, qu'à tout le reste du monde : à cause que ce n'estoit qu'à sa consideration, qu'il avoit quitté sa solitude, et qu'il avoit changé de vie. Il parloit avec Amestris autant qu'il vouloit, et avec beaucoup plus de liberté que pas un de nous : car comme nous estions persuadez l'un et l'autre, que lors qu'il luy parloit seul, il luy parloit à nostre advantage ; nous luy en facilitions les moyens : et luy fournissions nous mesmes des Armes pour nous destruire. Car au lieu d'employer ces precieux moments où il estoit seul aupres d'elle, à l'entretenir de Megabise ou de moy ; il s'en servoit à tascher de se mettre bien dans l'esprit d'Amestris. 
<pb id="page_451" n="V01-P455"/>Mais pendant les premiers jours, ce fut d'une façon si adroite et si respectueuse, qu'elle ne s'en pût pas fascher : et si elle soubçonna qu'il eust de l'amour ; elle creut aussi qu'il ne luy en donneroit jamais de tesmoignages qui luy pussent desplaire. Elle vescut donc avec luy, avec beaucoup de retenuë ; mais pourtant, comme je l'ay dit, avec beaucoup de civilité : parce qu'en effet il en estoit digne, et par sa condition, et par son esprit. Megabise luy demandoit tous les jours, si je ne commençois point de changer de sentimens ? et je luy demandois aussi fort souvent, si son Frere n'auroit pas bien tost pitié de sa pretenduë passion ? A cela il respondoit à l'un, qu'il commençoit d'en avoir quelque esperance : à l'autre, qu'il ne sçavoit encore qu'en esperer : à l'un, que la chose estoit possible, mais difficile : à l'autre, que malgré la difficulté, il en viendroit pourtant à bout : et à tous les deux, qu'il ne faloit rien precipiter, si l'on vouloit qu'il peust agir utilement : et qu'il faloit luy donner tout loisir de prendre son temps, pour pouvoir faire reüssir la chose. Bref, Seigneur, ce fourbe conduisoit si bien son entreprise, que nous le servions l'un et l'autre, au lieu qu'il nous devoit servir : et que nous luy rendions mille graces, lors qu'il nous assassinoit. Nous nous trouvasmes plusieurs fois tous ensemble chez Amestris : et plusieurs fois aussi Megabise et moy souffrismes ce que l'on ne peut s'imaginer. Car tantost nostre seule passion nous desesperoit par sa violence : tantost la jalousie s'y joignoit : Megabise craignoit 
<pb id="page_452" n="V01-P456"/>que son Frere ne me servist au lieu de luy : j'aprehendois aussi qu'Arbate ne me trahist pour le favoriser : et il y eut aussi quelques moments, où nous craignismes ce que nous devions croire : et où nous aprehendasmes qu'Arbate ne fust amoureux, ou ne le devinst. Je pense que vous vous souvenez bien que je vous ay dit, que par les ordres de mon infidelle Amy, je n'avois osé parler ouvertement de ma passion à Amestris. Mais bien que je les eusse suivis exactement, j'ose dire que cette belle Personne, n'ignoroit pas le pouvoir que ses beaux yeux avoient sur mon coeur : puis qu'encore que ma bouche ne revelast pas le secret de mon ame ; toutes mes actions ; tous mes regards ; et mesme toutes mes paroles les plus indifferentes ; ne laissoient pas d'avoir je ne sçay quoy, qui faisoit connoistre assez clairement, la violence de mon amour : principalement à une personne qui estoit prevenuë de quelque legere inclination, à juger de toutes choses à mon advantage. Je suis obligé de dire pour justifier Amestris, de la bonté qu'elle a euë pour moy, que si elle me souffrit, ce fut parce qu'elle connut qu'Artambare et Hermaniste le souhaitoient : estant certain qu'ils avoient desiré, comme nous l'avons sçeu depuis, que je m'attachasse à la servir. Ce fut aussi parce que j'estois le premier homme de la Cour, qui eust eu l'honneur de la connoistre : que de plus, je ne luy avois jamais rien dit qui luy peust desplaire : et que j'avois cherché avec beaucoup de soing, toutes les occasions de la divertir. Neantmoins cette petite 
<pb id="page_453" n="V01-P457"/>disposition à ne me haïr pas, qui estoit dans le coeur d'Amestris, ne me rendoit pas plus heureux en ce temps-là : parce qu'elle avoit une sagesse si severe : et une civilité si prudente ; qu'aucun ne pouvoit croire raisonnablement, estre bien dans son esprit : ny craindre aussi fortement d'y estre mal : tant elle avoit d'adresse, et de jugement en sa conduite. Cependant j'ose dire, qu'Arbate tout heureux qu'il estoit dans sa fourbe, avoit quelques facheux moments : car lors qu'il se voyoit aupres d'Amestris, entre Megabise et moy ; je tiens impossible qu'il n'eust quelque remords, de trahir son Frere et son Amy tout ensemble : et qu'il n'aprehendast quelque-fois, la fin de cette advanture. Ce n'est pas qu'il n'eust preveû toutes choses : et que si son dessein eust reüssi, il n'eust songé à ce qu'il avoit à nous dire. Il avoit donc eu intention, dés qu'il auroit pû s'assurer de l'esprit d'Amestris ; de nous demander pardon à tous deux ; de feindre qu'il seroit devenu amoureux d'elle, en la voyant pour l'amour de nous : et de tesmoigner une si grande douleur de cét accident, qu'il nous en eust fait pitié. Il s'estoit imaginé aussi, que du costé de son Frere, il n'avoit rien à craindre pour sa vie : et il avoit creû que nostre amitié, et le respect que j'aurois pour Amestris, m'empescheroient de faire esclatter la chose : et puis apres tout, cette belle Personne valoit bien la peine de s'exposer à avoir une querelle. C'estoit donc de cette sorte, qu'Arbate avoit formé ses desseins : mais la Fortune qui se mesle de tout, en disposa 
<pb id="page_454" n="V01-P458"/>autrement. Il y avoit desja quelque temps, que nous vivions de la façon que je vous ay dit, lors qu'Arbate se trouvant persecuté de son Frere et de moy ; et jugeant qu'il estoit assez bien avec Amestris, pour chercher les voyes de l'entretenir de sa passion, plus ouvertement qu'il n'avoit fait, forma le dessein de luy en parler : et peu de temps apres, il en fit naistre une occasion tres-favorable. Il dit à Megabise et à moy separément, qu'enfin il estoit resolu de sçavoir, qui de nous deux estoit le mieux dans l'esprit d'Amestris : mais que pour cela, il faloit que nous n'allassions point chez elle durant deux jours : afin qu'il ne manquast pas de trouver les moyens de l'entretenir en particulier : et de tascher de descouvrir en luy parlant de l'un et de l'autre, la privation de la veüe duquel luy estoit la plus sensible. Nous luy accordasmes tout ce qu'il voulut : quoy que de mon costé ce ne fust pas sans beaucoup de peine. Il fut donc chez Amestris, à la quelle il ne pût parler le premier jour, qu'en presence de beaucoup de monde. Joint qu'il y vint alors un de ses Amants apellé Otane, le plus mal fait ; le plus haïssable, et le plus haï de toute la Cour, quoy qu'il eust assez d'esprit, lequel ne partoit presque plus de chez elle. Ce n'est pas qu'Amestris n'eust une aversion estrange pour luy : mais comme c'estoit un homme de qualité, Artambare n'osoit le bannir de sa Maison : et ce fut principalement celuy-là, qui empescha Arbate de pouvoir parler, le premier jour qu'il fut chez Amestris. Mais le lendemain il fut plus 
<pb id="page_455" n="V01-P459"/>heureux : car il la trouva sans autre compagnie que celle de ses Femmes. Elle estoit mesme apuyée sur un Balcon, qui regarde le jardin : si bien qu'ainsi il pouvoit aisément luy dire tout ce qu'il vouloit, sans estre entendu de personne. D'abord, la conversation fut de choses indifferentes : mais comme il avoit son dessein caché ; et qu'il vouloit la faire tomber insensiblement dans un discours, qui facilitast ce qu'il avoit à luy descouvrir ; Madame, luy dit il, je vous trouve aujourd'huy dans une solitude, qui ne vous est pas ordinaire : et qui ressemble fort à celle dont vous m'avez retiré. Je m'estimerois bien glorieuse, luy respondit-elle, si je pouvois croire que ce fust à ma consideration, que vous vous fussiez redonné à vos Amis : mais il y a bien plus d'aparence, que les persuasions, de Megabise et d'Aglatidas, ont enfin eu ce pouvoir sur vous : que de croire que j'y aye contribué quelque chose. Megabise et Aglatidas, reprit-il, n'ont pas tant de pouvoir sur moy que la belle Amestris : vous estes donc fort injuste, respondit elle ; car selon mon sens, ils ont bien plus de droit d'y en pretendre qu'Amestris : qui n'en veut avoir sur personne que sur elle mesme. Ce que vous vous reservez, Madame, repartit Arbate, vaut sans doute beaucoup mieux que tout le reste de vostre Empire : quoy que vous regniez absolument, sur tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher : Et en mon particulier, je le prefererois tousjours à toutes les Couronnes du monde. Si la difficulté d'aquerir quelque chose, respondit elle, luy donne 
<pb id="page_456" n="V01-P460"/>un nouveau prix, vous avez raison d'estimer celle-là : estant certain qu'il n'est pas aisé d'avoir jamais un pouvoir absolu sur le coeur d'Amestris. Ce seroit trop, Madame, que de vouloir regner Souverainement, en un lieu si glorieux, repliqua Arbate ; et je connois des gens, de qui l'ambition se contenteroit à moins : et qui se croiroient heureux, si on les advoüoit pour Esclaves. Pour moy (repartit Amestris, sans croire encore qu'Arbate voulust s'expliquer plus clairement) je ne conseillerois jamais à personne, de donner ny de recevoir des chaines : et de mon consentement, nul de mes Amis ne sera jamais malheureux. Ha Madame, luy dit alors Arbate, demeurez tousjours dans un sentiment si juste, et ne vous en repentez jamais. Le repentir des choses equitables, respondit Amestris, seroit sans doute un crime, c'est pourquoy je n'ay garde d'y tomber. Cela estant ainsi, Madame, repliqua-t'il, comment souffrez vous qu'il y ait un homme au monde, qui vous adore avec un respect sans pareil ; et dans un silence dont la rigueur ne se peut exprimer ; sans adoucir ses malheurs, par un regard favorable ; vous qui dites que de vostre consentement, nul de vos Amis ne sera jamais malheureux ? Amestris fut quelque temps sans respondre : et ne sçachant si Arbate vouloit parler pour Megabise, pour moy, ou pour luy ; elle fut si surprise de ce discours, qu'elle ne sçavoit pas trop bien comment l'expliquer. Neantmoins le premier desordre de son esprit estant passé ; je ne sçay Arbate (luy dit-elle, d'un ton de voix un peu eslevé,) si vous 
<pb id="page_457" n="V01-P461"/>avez dessein suivant vostre humeur ordinaire, de me faire preferer la solitude à la conversation : mais je sçay bien que si la vostre ne change, elle m'obligera de vous conseiller d'aller chercher le repos dans vostre Cabinet : et de ne troubler plus le mien dans ma Chambre. Je ne le sçaurois plus trouver qu'aupres de vous (reprit precipitamment Arbate, qui estoit assez violent de son naturel, quoy qu'il parust froid et melancolique, à ceux qui ne le connoissoient gueres ;) Je pense Arbate (luy dit alors Amestris, en le regardant avec beaucoup de marques de colere dans les yeux) que vous ne me connoissez plus : Pardonnez moy Madame, luy respondit-il, je vous connois bien encore : et je ne puis ignorer, que vous ne soyez la plus belle, et la plus aimable personne du monde. Mais c'est vous, Madame, adjousta-t'il, qui ne connoissez pas le malheureux Arbate : luy, dis-je, qui vous adore, comme l'on adore les Dieux. Luy qui ne considere que vous ; luy qui ne cherche que vous ; luy, dis-je enfin, qui meurt, et qui mourra mille fois, plustost que de vivre sans estre aimé d'Amestris. Vous n'avez donc qu'à vous preparer à la mort, luy respondit-elle en l'interrompant ; car Amestris ne donne ny son estime, ny son amitié, à ceux qui perdent le respect qu'on luy doit. Est-ce manquer de respect que de vous adorer ? luy repliqua-t'il ; c'est en manquer, luy respondit-elle, que de me le dire. Devinez donc mes pensées comme les Dieux, respondit Arbate ; et comme les Dieux prevenez les voeux et les prieres : et 
<pb id="page_458" n="V01-P462"/>accordez ce que vous ne voulez pas que l'on vous demande. Je n'accorde rien, dit-elle, à ceux qui s'en sont rendus indignes : non pas mesme la compassion, que je n'ay guere acoustumé de refuser aux miserables. Mais Arbate, poursuivit Amestris, je ne veux pas que vous m'entreteniez davantage : et je vous deffends mesme de me voir jamais. En disant cela, elle s'en voulut aller, mais il la retint : Puis que c'est la derniere fois, luy dit-il, que je dois avoir l'honneur de vous entretenir, Il faut Madame que vous m'escoutiez, tant que je voudray parler : et que je vous face connoistre Arbate pour ce qu'il est : afin qu'auparavant que vous l'ayez absolument perdu, vous songiez bien si vous avez raison de le perdre. Je ne le connois que trop, luy repliqua-t'elle ; et il luy seroit plus advantageux, que je le connusse moins. Vous ne sçavez pourtant pas Madame, adjousta-t'il, que celuy qui vous parle, vous aime avec une telle violence, qu'il n'est point de crime qu'il n'ait commis pour vous : il a trahi ses Amis ; il a trahi ses plus proches ; il s'est deshonoré luy mesme ; et il n'est rien enfin qu'il n'ait fait, et qu'il ne soit capable de faire, pour posseder vostre affection : et pour empescher que personne ne la possede. C'est pourquoy Madame, poursuivit-il, je vous declare ce que j'ay fait, afin que vous connoissiez ce que je suis capable de faire. S'il y à quelqu'un de mes Rivaux, adjousta-t'il, qui vous déplaise, faignez de luy vouloir du bien, et je vous en defferay bien tost : mais si au contraire, continua-t'il encore, 
<pb id="page_459" n="V01-P463"/>Megabise ou Aglatidas sont plus heureux que moy ; si vous les voulez conserver, cachez de telle sorte les sentimens advantageux que vous avez pour l'un ou pour l'autre ; que JE ne m'en aperçoive pas, et qu'ils ne s'en aperçoivent pas eux mesmes. Megabise et Aglatidas, repliqua Amestris, sont à mon advis plus sages que vous : Je ne sçay Madame, respondit-il, s'ils sont plus sages : mais je sçay bien que s'ils sont plus heureux, ils ne le seront pas long temps. A ces dernieres paroles, Amestris entra en une si grande colere, qu'il n'est rien de facheux et de rude, qu'elle ne dist à Arbate : qui se repentit sans doute plus d'une fois de sa violence, quoy que ce fust inutilement : cét homme si fin et si rusé, ayant perdu en cette rencontre, par la force de sa passion et de sa douleur, toute sa ruse et toute sa finesse. Ils en estoient là, lors que l'on advertit Amestris, qu'il venoit du monde pour la visiter : mais comme elle se sentoit l'esprit un peu en desordre ; et qu'elle ne doutoit point qu'elle n'eust beaucoup de marques de despit et de tristesse sur le visage, que l'on auroit pû apercevoir ; elle quitta Arbate, et entra un moment dans sons Cabinet pour se remettre : pendant quoy il sortit de cette Chambre : mais si furieux et si desesperé, que jamais homme ne le fut davantage. L'affliction le posseda de telle sorte, que ne pouvant se resoudre de me voir non plus que Megabise : et ne sçachant pas encore ce qu'il vouloit faire ; il monta à cheval, et s'en alla aux champs pour quelque jours : ordonnant que l'on nous dist, 
<pb id="page_460" n="V01-P464"/>qu'il luy estoit arrivé une affaire importante, qui l'avoit forcé de partir sans nous dire adieu et sans nous voir.
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<div2 id="page_CYRUS010304" type="sequence" n="Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : projets de mariage et duels">
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Cependant Megabise et moy qui ne sçavions rien de la verité ; et qui estions au desespoir, de ce qu'Arbate ne nous avoit point rendu conte de la conversation qu'il avoit euë avec Amestris, voulusmes aller chez elle le lendemain : mais l'on nous dit que l'on ne la voyoit pas : et qu'elle se trouvoit mal. Le jour d'apres nous y retournasmes encore, et nous la vismes : mais plus melancolique qu'à l'accoustumée. Il me sembla mesme qu'elle nous traita un peu plus froidement qu'à l'ordinaire : je vous laisse à penser Seigneur, quelle inquietude j'en eus : car comme je croyois qu'Arbate luy avoit parlé de moy, la derniere fois qu'il l'avoit entretenuë ; j'expliquois cela d'une maniere bien cruelle. Megabise de son costé, n'estoit pas plus en repos que j'estois, à ce que j'ay sçeu depuis : et nous passasmes l'apresdisnée avec beaucoup de chagrin. Mais admirez Seigneur, comment la Fortune dispose des choses ! durant que je m'affligeois de cette sorte, et que j'avois donné la conduitte de mon amour, à un Amy qui me trahissoit ; mon Pere, sans que j'en sçeusse rien, travailloit à ma felicité, comme vous allez sçavoir. J'estois donc fort melancolique, et pour l'absence d'Arbate, et pour la froideur que j'avois remarquée sur le visage d'Amestris : lors que mon Pere m'ayant fait appeller, me proposa le mariage de la Fille d'Artambare, non seulement comme une chose qu'il souhaitoit ; mais comme une chose dont il 
<pb id="page_461" n="V01-P465"/>avoit desja fait parler, et comme une chose presque faite. Seigneur, luy repliquay-je, ce que vous me proposez m'est trop advantageux, pour n'y consentir pas avec joye : mais croyez vous qu'Amestris ait les mesmes intentions ? Amestris, me respondit-il, n'en sçait encore rien : je ne laisse pourtant pas de croire qu'elle est trop bien née, pour desobeïr aux volontez de ses parens, que je sçay qui le desirent autant que moy. Seigneur, luy dis-je, je voudrois bien devoir Amestris à Amestris, et non pas à Artambare : C'est à vous, me repliqua mon Pere, à vous informer des ses sentimens : estant toujours bien aise, de ne trouver point de resistance aux vostres. Je vous laisse à juger Seigneur, quelle fut ma joye, à une si agreable nouvelle : elle fut si grande, que je ne la goustois qu'imparfaitement : et elle excita un trouble en mon ame, qui fit que je ne la sentis pas comme je devois. O Dieux, combien de fois souhaitay-je l'infidelle Arbate, pour estre le tesmoin de ma bonne fortune, et pour luy demander pardon, du desplaisir que Megabise en recevroit ! Cependant comme je trouvois un peu estrange, que l'on me mariast avec Amestris, auparavant que je l'eusse entretenuë moy mesme de m ? amour ; j'en cherchay l'occasion le lendemain : et je fus assez heureux pour la rencontrer. M'estant donc trouvé seul aupres d'Amestris, je remarquay qu'elle changea de couleur plus d'une fois : et je m'imaginay, comme il estoit vray, qu'elle sçavoit deja quelque chose de l'intention d'Attambare, touchant nostre mariage : comme 
<pb id="page_462" n="V01-P466"/>en effet, il luy en avoit parlé, une heure avant que j'arrivasse aupres d'elle. Mais helas Seigneur, que cét aimable incarnant en l'embellissant, me donna d'estranges inquietudes ! et que je craignis fortement, qu'elle n'eust de l'aversion, pour ce que je m'imaginois qu'on luy avoit proposé ! Madame, luy dis-je presque en tremblant, Aglatidas oseroit-il bien prendre la liberté, de demander à la belle Amestris, si les divers changemens qu'il voit sur son visage, sont d'un bon ou d'un mauvais presage pour luy ? Je pensois, dit-elle en rougissant encore plus fort, avoir entendu dire à nos Mages, que les hommes ne devoient consulter que les Astres, pour s'informer de leur fortune : et ne s'amuser pas à de si petites, et de si legeres observations. Je pense, luy repliquay-je, que ceux qui ont dessein de sçavoir s'ils seront riches, ou s'ils seront heureux à la guerre, doivent faire ce que vous dittes : mais je crois aussi que ceux qui ne veulent sçavoir autre chose, que ce qui se passe dans le coeur de l'adorable Amestris, ne doivent consulter que ses yeux : et ne doivent aprendre que d'eux, leur bonne ou leur mauvaise fortune. Amestris, me respondit elle, n'est pas assez considerable, pour faire le malheur, ou la felicité de quelqu'un : Mais quand cela seroit, Aglatidas la doit assez connoistre, pour croire qu'elle ne cherchera pas mesme la sienne, que par la volonté de ceux qui doivent raisonnablement disposer d'elle. Mais Madame, adjoustay-je, si ceux que vous dittes, souhaittoient de vous une chose, ou vous eussiez de la repugnance, 
<pb id="page_463" n="V01-P447"/>leur obeïriez vous sans murmurer ? Je le ferois sans doute, repliqua-t'elle, quand mesme j'en devrois perdre la vie : car je tiens bien plus advantageux pour moy de faire ce que je dois, que de faire ce qui me plaist. Cette vertu est bien severe, luy dis-je, et cette obeïssance me semble un peu trop aveugle : car Madame, quel desespoir seroit celuy d'un homme, qui auroit eu le bonheur d'estre choisi par vos parens, pour estre le Mary de la divine Amestris, s'il venoit à connoistre apres, qu'elle auroit obeï par contrainte ? Je cacherois si bien mes sentimens, respondit elle, qu'il ne connoistroit jamais : Ha Madame, luy dis-je, ne vous y abusez pas : c'est une chose qui ne sçauroit estre : c'est pourquoy, Madame, je vous conjure par tout ce qui vous est de plus venerable, et de plus sacré, de me dire ingenûment en quels termes je suis dans vostre esprit : car Madame, je ne crois pas estre assez malheureux, pour faire que vous ignoriez de quelle façon vous estes dans le mien. Ouy Madame, poursuivis-je, vous sçavez que depuis le premier moment que j'eus l'honneur de vous voir, je vous ay aimée avec une passion sans égale : que je vous ay servie avec un respect, tel que celuy que l'on a pour les Dieux : et que je vous ay adorée en secret, de toutes les forces de mon coeur. C'est donc à vous Madame, à m'apprendre si je dois esperer ou craindre : si vous me souffrez sans aversion, ou si vous m'endurez par complaisance : et c'est à vous enfin, à determiner de mon bonheur ou de mon infortune. Je vous ay desja dit, me repliqua-t'elle, 
<pb id="page_464" n="V01-P468"/>que je n'ay point de pouvoir en ma propre felicité ; et par consequent, je n'en ay guere en celle d'autruy : mais Aglatidas, puis qu'un commandement que je viens de recevoir d'Artambare et d'Hermaniste, me permet de souffrir avec bien-seance que vous me parliez de vostre affection : je vous diray avec beaucoup de sincerité, que le choix qu'ils ont fait me semble si avantageux pour moy, que j'en ay quelque confusion : et si vous avez remarqué quelque changement sur mon visage, ç'a esté sans doute par la honte que j'ay, de n'estre pas digne de l'honneur que vous me faites. Amestris prononça ces paroles avec tant de retenuë, qu'il me fut impossible de descouvrir ses sentimens : ce qui me mit en une inquietude si estrange, et si bizarre ; que jamais l'on n'a entendu parler d'une pareille chose. En cét instant, je voulois presque mal à mon Pere, d'avoir si tost avancé mon bonheur : car, disois-je, le moyen de sçavoir si je suis aimé d'Amestris ? Amestris, reprenois-je, qui est la plus sage personne de toute la Terre : et qui vivroit bien avec l'homme du monde le plus mal fait, si elle l'avoit espousé. Tant y a Seigneur, que je fus si fort possedé de cette espece d'inquietude, que je ne pus la cacher à Amestris. Madame, luy dis-je, vous voyez devant vous le plus malheureux de tous les hommes tout ensemble : le plus heureux sans doute, adjoustai-je, par la glorieuse esperance, qu'Artambare a donné à mon Pere, de ne me refuser pas Amestris : mais le plus malheureux aussi, de ce que je ne puis sçavoir, 
<pb id="page_465" n="V01-P469"/>si Aglatidas eust esté choisi par Amestris, quand Artambare ne l'eust pas choisi. Que vous importe, me respondit elle, de sçavoir une chose qui ne peut plus arriver, et que je ne sçay pas moy mesme ? Car comme j'ay tousjours creû fortement, que je ne devois pas disposer de moy ; je me suis contentée d'empescher mon coeur d'estre capable d'aucune preocupation ; sans me determiner à rien, qu'à obeïr aveuglément. Si bien Madame, luy dis-je, que si l'on vous eust commandé de recevoir les services de Megabise ou d'Otane, vous n'eussiez pas desobeï ? Je vous l'ay desja advoüé si je ne me trompe, repliqua-t'elle ; Ha Dieux, m'escriay-je, Madame, pourquoy ne voulez vous pas que je sois heureux ? Je ne m'oppose point à vostre bonheur, respondit Amestris, s'il est vray que mon consentement y soit necessaire : Mais Madame (luy dis-je en l'interrompant) qui m'assurera que ce n'est point par contrainte que vous obeïssez : vous qui dites que vous obeïriez, quelque repugnance que vous y pussiez avoir ? Vous estes injuste, Aglatidas, me dit elle, de vouloir que je vous die mes sentimens, vous qui voulez que j'aye deviné tous les vostres : c'est pourquoy taschez de les descouvrir si vous pouvez : et contentez vous de sçavoir, qu'Artambare tient le coeur d'Amestris en sa puissance : et que s'il en dispose en vostre faveur, comme il y a beaucoup d'apparence qu'il le fera, vous y aurez un pouvoir absolu et legitime, que ri ? ne troublera jamais. Ce n'est pas encore assez Madame, luy dis-je, et je voudris 
<pb id="page_466" n="V01-P470"/>sçavoir precisément, ce que vous pensiez d'Aglatidas, un moment auparavant qu'Artambare vous eust parlé en sa faveur : J'en pensois, me dit elle, sans doute ce que toutes les personnes raisonnables en pensent. Mais vous estoit-il absolument indifferent ? luy dis-je : Vous estes trop curieux (me respondit-elle en sous-riant, et en rougissant tout ensemble) et si je continuois de vous respondre, il seroit difficile que je ne disse quelque chose, qui seroit à vostre desavantage ou au mien. Ce fut de cette sorte Seigneur, que cette sage et adroite Personne, se delivra de ma persecution : et qu'elle me guerit un peu de mon bizarre chagrin : Car il me sembla que de la façon dont elle m'avoit dit ces dernieres paroles : je pouvois les expliquer favorablement pour moy. Je me trouvay donc heureux : et si Arbate eust esté à Ecbatane, il me sembloit que je n'eusse rien eu à souhaiter. Cependant comme les personnes de condition, ne se marient jamais en Medie, sans le consentement du Roy ; Artambare et mon Pere tinrent encore la chose secrette durant quelques jours, afin de prendre leur temps à propos, pour la faire agreer à Astiage. Mais Seigneur, que ces jours furent heureux pour Aglatidas ! et quelles douceurs ne trouva-t'il point, en la conversation d'Amestris ! Car comme cette sage Fille avoit enfin reçeu un commandement de son Pere, de me regarder comme celuy qu'elle devoit espouser ; je trouvay dans son ame tant de complaisance ; et il me sembla y remarquer tant de tendresse pour moy ; que je puis 
<pb id="page_467" n="V01-P471"/>dire que je fus pleinement recompensé par ces bien-heureux momens, de tous les maux que j'avois souffers. Elle ne voulut pourtant jamais m'advoüer, qu'elle m'eust aimé, ny qu'elle m'aimast : Mais en me permettant d'esperer, que cela pourroit estre un jour ; elle m'en dit assez pour me faire croire qu'elle ne me haïssoit pas. Artambare et mon Pere ayant alors trouvé l'occasion qu'ils attendoient, parlerent de nostre mariage au Roy, qui y consentit sans peine : parce qu'il ne sçavoit pas que Megabise qui avoit l'honneur de luy apartenir songeast à espouser Amestris. Le consentement d'Astiage ne fut pas plustost obtenu, que la chose fut sçeuë de toute la Cour : Megabise en estant informé des premiers, fut à l'instant mesme supplier le Roy, de ne souffrir pas ce mariage, et de vouloir le proteger, au dessein qu'il avoit pour Amestris. Mais ce Prince luy dit, qu'il avoit parlé trop tard : et qu'ayant donné sa parole, la chose estoit absolument sans remede. Megabise quitta le Roy assez mescontent : et se resolut de prendre une voye qu'il jugea meilleure, pour arriver à sa fin. Il chercha donc l'occasion de me rencontrer ; et l'ayant trouvée, sans me faire un plus long discours ; Aglatidas, me dit-il tout bas à l'oreille, ne possedera point Amestris, que par la mort de Megabise : c'est pourquoy, poursuivit-il, sans tarder davantage, sortons par la Porte qui regarde les Montagnes, et venez achever vostre conqueste par ma deffaite. Megabise, luy dis-je, je n'ay guere accoustume de me faire presser d'aller où vous me voulez conduire : mais 
<pb id="page_468" n="V01-P472"/>je vous advoüe, que je voudrois bien s'il estoit possible, ne mettre point l'espée à la main, contre un Frere d'Arbate. Vous le pouvez, me repliqua-t'il, en me cedant Amestris : Amestris ! repliquay-je, ha non non, Megabise, je ne la sçaurois ceder : et s'il n'y a point d'autre voye de vous satisfaire, il faut suivre vestre intention. En disant cela nous sortismes, apres nous estre deffaits de ceux qui estoient aveque nous : et nous fusmes au pied d'un grand rocher, sur une assez belle Pelouse, où il voulut que nous batissions. Je vous advoüe que l'amitié que j'avois pour Arbate me troubloit un peu : et que j'avois beaucoup de repugnance à respandre le sang d'un homme qui estoit son Frere. Mais dés que je venois à penser, que Megabise estoit mon Rival ; et que de sa vie ou de sa mort dépendoit la possession d'Amestris ; cette consideration me quittoit : et la fureur se rendoit Maistresse de mon esprit. Nous ne fusmes donc pas plustost au lieu qu'il avoit choisi, que nous mismes l'espée à la main : car comme c'estoit fort prés de la Ville, quoy que nous fussions à pied, nous n'eusmes pas besoin de reprendre haleine. D'abord Megabise vint à moy, avec une fierté et une violence, qui me firent bien connoistre que j'avois à faire à un dangereux ennemy : et j'ose dire que je le reçeus avec assez de vigueur et de fermeté, pour ne luy donner pas mauvaise opinion de mon courage. Comme nous n'estions pas mal adroits tous deux, nous nous portasmes plusieurs coups sans nous blesser : ce qui à mon advis, nous fascha également. Mais 
<pb id="page_469" n="V01-P473"/>comme nous nous estions enfin resolus d'abandonner tout à la Fortune, et de ne nous mesnager plus ; Arbate, l'artificieux Arbate, ayant selon toutes les apparences, inventé quelque nouvelle fourbe pour nous tromper ; revenant à la Ville, nous vit de loin au pied de ce rocher : et sans sçavoir qui c'estoit, il vint à nous l'espée haute pour nous separer. Mais Dieux qu'il fut surpris, lors qu'il nous reconnut, et que de divers sentimens s'emparerent de son ame ! Megabise estant son Frere, il est à croire qu'il m'eust volontiers prié, de cesser de le combattre : et je pense aussi, que me regardant comme son Amy, il eust presque bien voulu obliger Megabise, à ne tirer plus l'espée contre moy : mais comme estant tous deux ses Rivaux, je ne sçay s'il n'eut point quelque tentation, d'attaquer tous les deux ensemble : et de ne respecter ny le sang, ny l'amitié. Neantmoins les sentimens de la Nature estans presques tousjours les plus diligens à paroistre, dans les accidens inopinez ; Arbate ne nous reconnut pas plustost, qu'il nous cria autant qu'il pût, que nous nous arrestassions. Sa voix, que nous reconnusmes d'abord, nous ayant touchez également Megabise et moy, nous tournasmes la teste, et vismes Arbate l'espée à la main comme je l'ay dit : qui s'estant mis au milieu de nous pour nous separer, et sans descendre de cheval ; quelle fureur vous possede ? nous dit-il ; et quel nouveau sujet de querelle avez vous ensemble ? Il n'a pas tenu à moy, luy dis-je, mon cher Arbate, que je ne me sois pas battu contre Megabise : 
<pb id="page_470" n="V01-P474"/>et les Dieux sçavent avec quelle repugnance j'y ay consenty. C'est donc vous Megabise, luy dit alors Arbate, qui sans considerer qu'Aglatidas est mon Amy, avez voulu le quereller en mon absence, contre ce que vous m'aviez tant promis ? C'est moy sans doute, luy repliqua-t'il, qui ay voulu voir Aglatidas l'espée à la main : et qui le verray dans le Tombeau, s'il ne m'y pousse le premier, ou s'il ne me cede Amestris. Arbate qui ne sçavoit pas l'estat où estoient les choses depuis son départ : et qui ne vouloit non plus, que Megabise possedast Amestris qu'Aglatidas ; nous regardant l'un et l'autre, vous estes des furieux, nous dit-il, qui avez perdu la raison : car enfin, poursuivit-il, je n'ay pas entendu dire, qu'Artambare veüille donner sa Fille, au plus vaillant de tous ceux qui la servent : c'est pourquoy au lieu de vous battre inutilement, allez la luy demander tous deux : et celuy auquel il l'accordera, en demeurera paisible possesseur. Ha mon cher Arbate, luy dis-je, vous avez prononcé en ma faveur sans y penser : car Artambare m'a promis de me donner Amestris. Ouy, adjousta Megabise, et le Roy y a consenti : jugez apres cela, luy dit-il encore, si j'ay tort de me battre contre Aglatidas : et si nous sommes en termes de pouvoir suivre vostre conseil. A ces mots, Arbate qui sans doute ne nous l'avoit donné que dans la pensée qu'Artambare ne voudroit pas accorder sa Fille, à des gens qui avoient querelle, et qu'il profiteroit de nostre infortune ; changea de couleur, et me regardant alors avec 
<pb id="page_471" n="V01-P475"/>des yeux où la rage et le desespoir paroissoient egalement ; il est donc vray Aglatidas, me dit-il, que l'on vous a promis Amestris, et qu'Amestris y consent ? Il est vray, luy dis-je, que je joüis de ce bonheur : et que la belle Amestris, obeït sans murmurer. Ha s'il est ainsi (dit-il en m'interrompant, et en regardant son Frere ;) laissez moy, Megabise, laissez moy le soing de combattre un Amant heureux d'Amestris, et ne vous en meslez pas, car j'y ay plus d'interest que vous : et Aglatidas mesme, sera encore plus innocent d'avoir causé ma mort que la vostre si elle arrive. En disant cela il s'en vint de mon costé, avec une fureur estrange : d'abord je laschay le pied, et ne pouvant à fraper mon Amy, et ne pouvant aussi me retirer de l'estonnement, où venoient de me mettre ses paroles. Megabise qui est genereux, se mettant alors entre son Frere et moy, insensé, luy dit-il, tu veux donc te couvrir d'infamie, et m'en couvrir en mesme temps ; faisant croire à tout le monde, veû ce que tu m'es, que nous aurons esté deux à combattre un homme seul, et que nous l'aurons assassiné ? Retire toy ; ou les sentimens de l'honneur et de l'amour, me feront oublier ceux de la Nature. A ces mots j'abaissay la pointe de mon espée, pour faire voir à Arbate, que je n'avois pas dessein de m'en servir contre luy : quoy Arbate, luy dis-je, dois-je croire ce que je voy ? et Aglatidas pourra t'il s'imaginer qu'Arbate soit devenu son ennemy ? Ha non non, adjoustay-je, je ne le sçaurois penser : mais quand 
<pb id="page_472" n="V01-P476"/>cela seroit je ne serois pourtant jamais le sien : car je ne suis capable de haine, que pour les Amans d'Amestris. C'est aussi en cette qualité (me respondit le furieux Arbate, en descendant de cheval, et en s'avancant vers moy) que je ne puis souffrir vostre bonheur : et que je vous le veux disputer, jusques à la derniere goutte de mon sang. Vous estes Amant d'Amestris ? (s'ecria Megabise aussi bien que moy) Ouy, nous repliqua-t'il, je le suis : et de telle sorte, que nul ne la possedera jamais, tant que je seray vivant. Je vous laisse à juger Seigneur, de l'étonnement de Megabise et du mien : Mais admirez un peu le bizarre effet du discours d'Arbate ! un moment auparavant, j'aimois cét infidelle Amy, et haïssois Megabise : mais à peine eus-je entendu ce qu'il avoit dit, que l'amitié que j'avois pour luy cessa : et que la haine que j'avois pour l'autre, en fut comme suspenduë : cette nouvelle jalousie s'emparant de mon esprit, plus fortement que la premiere. Megabise de son costé, me regardant, comme estant également trompé aveque luy par Arbate, sembla aussi diminuer de l'aversion qu'il avoit pour moy, pour le haïr davantage : et Arbate dans sa violente passion, et dans son desespoir ; ne faisoit à mon advis nulle distinction, entre son Amy et son Frere. Quoy qu'il en soit, je pense qu'il estoit le plus malheureux : estant à croire, que l'image de son crime et de sa double trahison, s'offroit continuellement à son esprit, et le tourmentoit sans relasche. Cependant comme il n'estoit pas 
<pb id="page_473" n="V01-P477"/>aisé a Arbate de se battre contre moy ; et parce qu'en effet j'y resistois ; et parce que Megabise ne le vouloit pas souffrir : que d'autre part, Arbate ne vouloit pas estre le tesmoin du combat que j'avois commencé contre Megabise ; que ce furieux ne pouvoit pas non plus nous combattre tous deux à la fois ; et que je n'aurois pas enduré, qu'il eust combattu son Frere : nous estions contraints malgré nous, d'employer à parler, un temps que nous avions destiné à un autre usage. Mais comme Megabise n'estoit pas moins surpris de l'amour d'Arbate que je l'estois ; et depuis quand mon Frere (luy dit-il, s'il m'est permis de donner ce nom à mon Rival) estes vous devenu amoureux d'Amestris ? Depuis le premier moment que je la vy, luy respondit-il ; Quoy, luy dis-je en l'interrompant, vous devintes Amant le jour que je vous y menay ? Ouy cruel Amy, reprit Arbate ; ce fut vous qui me forçastes d'y aller : et qui m'avez forcé en suitte de vous trahir ; de tromper Megabise ; d'offenser Amestris ; et de me deshonorer. C'est pourquoy Aglatidas, poursuivit-il, je ne puis plus estre vostre Amy : et il faut de necessité, que vous mouriez ou que je meure. Il vaudroit mieux, luy dis-je, que vous vous repentissiez de vostre crime : je m'en repentiray, me respondit-il, quand Aglatidas et Megabise n'aimeront plus Amestris. Ha si cela ne doit arriver qu'ainsi (luy dismes nous en mesme temps Megabise et moy) nous n'avons qu'à songer lequel vaut mieux, de vous pardonner ou de vous punir. Comme nous en estions là, nous 
<pb id="page_474" n="V01-P478"/>vismes arriver quantité de gens : qui ayant esté advertis que nous estions sortis de la Ville, venoient nous chercher, ayant eu quelque soubçon de nostre querelle. Le furieux Arbate ne voulant pas estre arresté remonta à cheval : et me dit tout bas, qu'il m'attendroit trois jours, depuis le matin jusqu'au soir, à un lieu qu'il me marqua : et me dit que si je n'estois le plus lasche de tous les hommes, j'yrois le satisfaire, et me vanger : Il s'esloigna alors en un moment, et nous le perdismes de veuë dans les Montagnes. Ceux qui nous cherchoient, nous ayant trouvé comme je l'ay dit, nous remenerent à la Ville, et nous donnerent en garde à nos Amis, en attendant que le Roy nous accommodast : mais quelques diligens qu'ils pussent estre, Megabise et moy nous échapasmes, et nous fusmes battre à cinq cens pas d'Ecbatane. Je ne m'arresteray point à vous dire les particularitez de nostre combat : et vous sçaurez seulement, que je fus assez heureux pour ne blesser Megabise, que legerement à la main ; et pour le desarmer. Neantmoins quoy que sa blessure ne fust pas considerable ; je creux que je devois point r'entrer dans la Ville le mesme jour : par ce que Megabise estant allié du Roy, ç'eust esté manquer de respect pour luy, que d'en user de cette sorte : quoy que ce n'eust pas esté moy qui eust commencé nostre querelle. Je pris donc le chemin de la Maison d'un de mes amis : sans songer que ce chemin m'obligeoit de passer par l'endroit où Arbate m'avoit donné assignation : car si j'eusse pensé, peut-estre n'y eussay-je 
<pb id="page_475" n="V01-P479"/>pas esté, quelque haine que j'eusse pour luy, tant mon amitié avoit esté forte. Or Seigneur, j'oubliois de vous dire qu'en desarmant Megabise, mon espée s'estoit rompuë : si bien qu'à la fin du combat je n'avois pû luy rendre la sienne : ne me semblant pas juste que celuy qui avoit eu le bonheur de vaincre demeurast sans armes. J'avois donc l'espée de Megabise, qui estoit assez remarquable par la garde, qu'elle avoit d'une façon fort particuliere : de sorte que comme j'arrivay à l'endroit qu'Arbate m'avoit designé, et où il m'attendoit effectivement : il ne me vit pas plustost, qu'il reconnut l'espée de Megabise, et s'imagina que je venois de le tuer. Cette veuë suspendit pour un moment, toutes ses autres pensées : quoy, dit-il en s'avançant vers moy, je ne voy donc pas seulement, celuy qui doit posseder Amestris, mais je voy encore le meurtrier de mon Frere ? Vostre Frere, luy dis-je en me reculant, n'est pas en l'estat que vous dittes : et s'il vous estoit aussi aisé de n'aimer plus Amestris, qu'il me le sera de vous redonner Megabise, nous serions bien tost amis. Cela ne peut-estre, me dit-il ; ceux de ma Maison n'ont accoustumé de quitter leur espée qu'avec la vie : mais quoy qu'il en soit, adjousta-t'il, il faut tousjours que vous vous battiez contre moy : Et quand cela ne seroit pas, j'ay assez d'autres sujets de haïr la vie, et de desirer vostre mort. Arbate, luy dis-je alors, au nom des Dieux, ne me forcez pas à tuer un homme que j'ay tant aimé : donnez vous la patience de m'escouter un moment. Arbate s'arresta à ces mots, et ne me pressa 
<pb id="page_476" n="V01-P480"/>plus tant : je commençay donc malgré ma haine et mon ressentiment, de luy dire cent choses touchantes, pour le ramener à la raison sans le pouvoir faire. Quoy, luy dis-je, ne vous souvient il plus que j'estois vostre Amy ? Ouy, me repliqua-t'il, mais je me souviens encore mieux, que vous estes mon Rival : et un Rival encore, qui doit espouser Amestris. Les Dieux me sont tesmoins, luy dis-je, que si je vous la pouvois ceder je le ferois, malgré toutes vos trahisons : il n'en est pas ainsi de moy, me respondit ce desesperé ; car si je pensois que mon coeur fust capable de la ceder à quelqu'un, je passerois mon espée au travers, pour le punir d'un sentiment si lasche, et si indigne d'Amestris. Mais, luy repliquay-je, quand je n'espouserois pas Amestris, peut-estre qu'Arbate n'en seroit pas plus heureux, et qu'un autre le seroit plus que luy : cét autre, me respondit-il, seroit alors pour Arbate, ce qu'Aglatidas luy est presentement : c'est à dire l'homme du monde, de qui il peut le moins souffrir ny la veuë, ny la vie. Car, poursuivit ce furieux, si je vous regarde comme mon Amy, j'ay de la confusion de mes perfidies, sans en avoir de repentir : si je vous regarde comme le vainqueur de mon Frere, il faut que je vange sa honte et sa deffaite : et si je vous regarde comme mon Rival, il faut que je vous haïsse, et que je vous tuë si je le puis. Mais, luy dis-je, voulez vous que je me batte contre vous, avec l'espée de Megabise et que je vous blesse des armes de vostre Frere ? Mon Frere, me respondit-il, est mon Rival aussi 
<pb id="page_477" n="V01-P481"/>aussi bien que vous : et vous n'employerez contre moy, que les armes d'un de mes ennemis, quand vous vous servirez des siennes. Au nom de nostre amitié passé luy dis-je, ne me forcez point à me battre : au nom de nostre haine et de nostre amour presente, me repliqua-t'il, ne discourons pas davantage. A ces mots perdant patience, il s'eslança sur moy tout d'un coup : et je me vy alors forcé de songer à me deffendre. Je fus pourtant encore assez long temps sans faire autre chose que parer, aux coups qu'Arbate me portoit : et je le fis d'autant plustost, que je remarquay que la colere et la fureur luy avoient fait perdre le jugement. Il ne songeoit qu'à me porter : il s'abandonnoit à tous les momens : et si j'eusse voulu, je luy aurois passé cent fois mon espée au travers du corps. Mais voyant la façon dont il se battoit, il me fit quelque pitié : et il ne seroit point mort, si luy mesme n'eust causé sa perte. Apres que nostre combat eut duré quelque temps, il remarqua que je l'espargnois : et ce qui le devoit fleschir fut ce qui l'irrita davantage. De sorte que voulant passer sur moy, il prit mal ses mesures et s'eslançant avec violence, il s'enferra de luy mesme, et mon espée luy entra dans le corps jusqu'à la garde. Je la retiray au mesme instant : mais en la retirant il sembla que j'eusse donné un passage plus libre à son ame ; car il expira un moment apres sans pouvoir parler. Je vous advoüe, Seigneur, que je ne fus jamais guere plus affligé, que je me le trouvay alors : car enfin j'avois aimé cherement Arbate : de plus, je j'avois tué de l'espée 
<pb id="page_478" n="V01-P482"/>de son Frere : et ce qui m'estoit le plus sensible et le plus important, c'estoit que je voyois bien que cette mort reculeroit mon mariage, et me forceroit de ne paroistre point à la Cour durant quelque temps : Arbate estant d'une condition trop relevée, pour pouvoir faire que la chose allast autrement. Cependant au mesme instant qu'Arbate avoit voulu passer sur moy, il estoit venu du monde, qui avoit veû son action et la mienne, et qui en rendit tesmoignage en suitte quand il en fut besoing : mais comme ma douleur estoit extréme, apres avoir prié ces gens de prendre soing du corps de mon infidelle et infortuné Amy ; je m'en allay chez un de mes parens, qui avoit une Maison assez proche de ce lieu-là. Je n'y fus pas plustost, que que j'envoyay vers mon Pere, vers Artambare, et vers Amestris, pour leur aprendre ce qui m'estoit arrivé : et je n'oubliay rien de tout ce que je creus devoir faire, en une occasion si fascheuse. Je ne m'arresteray point à vous dire, les divers sentimens, de toutes ces diverses Personnes, puis que vous les pouvez aisément concevoir : la mort d'Arbate fit un grand bruit dans la Cour : et le hazard qui avoit fait que j'avois combatu les deux Freres en un mesme jour ; et que j'avois tué Arbate de l'espée de Megabise, estoient des circonstances qui agravoient bien la chose en apparence, mais qui en effet ne me rendoient pas plus coupable. Toutefois Astiage ne laissa pas d'en paroistre fort irrité : et Megabise quoy que son Frere l'eust trahi et fust son Rival, ne laissa pas aussi de tesmoigner 
<pb id="page_479" n="V01-P483"/>beaucoup de ressentiment de sa mort : et de cacher l'interest de son amour, sous le pretexte de la vangeance de son frere. Artambare donc, et mon Pere avec luy, resolurent que je me tiendrois caché pour quelque temps : que mesme je m'esloignerois d'Ecbatane le plus que je pourrois, afin d'esviter un nouveau combat contre Megabise : et que pendant mon absence, ils travailleroient l'un et l'autre de toute leur force, pour tascher d'accommoder les choses. Ils n'eurent pas plustost pris cette resolution, qu'ils me la firent sçavoir : mais encore que je l'eusse preveuë, il est pourtant certain que je ne laissay pas d'en estre surpris ; et que la seule pensée de la felicité où j'estois un jour auparavant, et du malheur où je me voyois tombé, m'accabloit de telle sorte ; que je n'avois pas mesme la liberté de raisonner sur mon infortune. Je fis pourtant supplier mon Pere, de me donner encore quelque temps, pour me resoudre à ce fascheux depart, et pour m'y pouvoir preparer : ce qu'il m'accorda sans peine, parce qu'il sçavoit que j'estois en une Maison, où il y avoit seureté pour moy : et que d'ailleurs il n'ignoroit pas, qu'encore qu'Astiage fust irrité, il ne se pourteroit pas à la derniere violence, contre le Fils d'un homme qui l'avoit si long temps et bien servy. Je fus donc encore quelques jours en ce lieu là : pendant lesquels j'escrivis trois fois à Amestris, pour obtenir d'elle la permission de luy aller dire adieu : mais quelques pressantes que fussent mes prieres et mes raisons, je pense qu'elle ne seroit pas laissée persuader, 
<pb id="page_480" n="V01-P484"/>si je n'eusse employé aupres d'elle, l'adresse d'une parente que j'ay, qui est fort de ses Amies : et à laquelle j'escrivis aussi pour cela.
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<div2 id="page_CYRUS010305" type="sequence" n="Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : exil d'Aglatidas">
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Enfin Seigneur, j'obtins donc la liberté de me rendre un soir dans ces superbes Jardins, qui sont à cent pas d'Ecbatane du costé du Midy : et de qui la vaste estenduë, fait que l'on les peut plustost nommer un grand Parc que de grands Jardins. C'est en cét endroit, que ceux qui ne cherchent pas le tumulte se vont promener : estant certain qu'il y en a beaucoup moins que dans les Jardins du Palais du Roy, ou au bord de l'Oronte. Je ne sçay Seigneur, s'il vous souvient qu'en ce lieu là, il y a un grand Parterre rustique, dont les compartimens ne sont que de gazon : au milieu duquel est une belle Fontaine, de qui le bassin est semé d'un sable argenté ; et de qui les bords sont ornez d'une mousse verte, qui par son espaisseur et par sa fraischeur, offre un lict fort agreable à ceux qui s'y veulent reposer. Or Seigneur, ce grand Parterre est environné d'un Bois taillis fort espais : entrecoupé de petits sentiers ondoyans qui y conduisent : et qui par cent tours et retours, rendent l'abord de ce lieu-là, un peu long et difficile : aussi est-il beaucoup moins frequenté que tous les autres, quoy que ce ne soit pas le moins agreable : mais comme les autres Parterres sont plus proches des Portes par où l'on entre ; il n'y a presque que les solitaires et les melancoliques, qui aillent resver au bord de cette Fontaine. Ce fut donc en cét endroit, que la belle Amestris, persuadée par ma Parente qui estoit 
<pb id="page_481" n="V01-P485"/>son Amie, se resolut de m'accorder la permission de la voir : de vous dire, Seigneur, quelle fut la joye que je reçeus, à cette agreable nouvelle, il me seroit bien difficile. J'oubliay quasi que je ne la reverrois que pour luy dire adieu : et sans songer à ce qui devoit suivre cette entreveuë ; je pensay seulement que je reverrois Amestris par sa permission, en un lieu où je pourrois l'entretenir de mon amour : et où je pourrois peut-estre recevoir quelque leger tesmoignage, qu'elle ne luy desplaisoit pas. Je me rendis donc dés la pointe du jour de peur d'estre aperçeu, dans ces beaux Jardins : et je passay tout le matin, et toute l'apresdisnée, dans un petit Pavillon, qui est au bout d'une allée : où il ne loge que des Jardiniers, desquels en leur donnant quelque chose, l'on obtient tout ce que l'on veut. Cependant le Soleil n'eut pas si tost commencé de s'abaisser, que je fus me mettre dans le Bois-taillis, qui environne le Parterre de gazon : regardant avec beaucoup de soin et d'impatience, si Amestris ne venoit point. Toutes les fois que le vent agitoit les feüilles, je croyois l'entendre venir : et mon imagination, me la representa si vivement, que je creus la voir en plus d'un lieu où elle n'estoit pas. Enfin le Soleil s'estant couché, ce bel Astre m'aparut : et je vis sortir Amestris du Bocage, suivie de ma Parente, et de trois ou quatre de ses Femmes. Car encore que ce fust un secret que nostre entreveuë, comme ce n'estoit pas un crime, cette sage Fille avoit mieux aimé y venir avec plusieurs personnes, que d'y 
<pb id="page_482" n="V01-P486"/>venir peu accompagnée. Je ne la vis pas plustost que je fus vers elle : et luy donnant la main, je la menay aupres de la Fontaine : où l'on estoit assuré de n'estre entendu de personne, et de ne pouvoir estre surpris. D'abord je la remerciay de la bonté qu'elle avoit pour moy, avec toute la passion, et tout le respect qu'il me fut possible : mais comme les momens m'estoient precieux, elle ne fut pas plustost assise, que me mettant à genoux aupres d'elle, pendant que ma Parente et toutes ses Femmes parloient de la beauté du lieu et de la saison à trois pas de nous ; Madame, luy dis-je, est-il permis au malheureux Aglatidas, de croire que vous avez bien sçeu qu'il auroit l'honneur de vous voir icy ? Et est-il bien vray, que ce ne soit pas un hazard, qui luy donne le plaisir qu'il a de vous entretenir ? Ouy Aglatidas, me respondit elle, c'est de mon consentement que je vous voy : et j'ay creû que mon Pere m'ayant commandé de vous honorer infiniment, je pouvois sans crime aucun, vous donner ce tesmoignage de mon estime : et si je l'ose dire, de mon amitié. Ha Madame, luy dis-je, ne me cachez point mon bonheur : et s'il est vray que je sois assez heureux, pour vous avoir obligée à quelque legere connoissance de ma passion ; faites le moy connoistre, Madame, si vous voulez conserver ma vie : et ne croyez pas que je sois de l'humeur de ceux qui se flatent en toutes choses ; et qui expliquent tout à leur advantage. Au contraire, je me connois si parfaitement, que je doute tousjours, que l'on me puisse estimer. C'est pourquoy Madame, 
<pb id="page_483" n="V01-P487"/>il faut que vous ayez cette indulgence pour ma foiblesse, de n'escouter pas tant aujourd'huy cette humeur severe, qui vous fait croire que l'amour est une chose, qui ne peut-estre sans crime dans un esprit : et qui fait que ces cruelles paroles d'estime et d'amitié, trouvent tousjours leur place en tous vos discours : et que celles d'amour et de passion, ne s'y rencontrent jamais. Songez s'il vous plaist, luy dis-je, que je suis infortuné : et que je vay estre exilé du seul lieu de la Terre, où je puis trouver quelque repos. Pensez donc je vous en conjure, que j'ay besoin de quelque consolation, pendant une si cruelle absence : et que si vous ne me donnez quelques marques particulieres de vostre affection, je mourray de douleur et de desespoir. Croyez vous Aglatidas, me dit elle, que ce soit avoir fait peu de chose pour vous, que d'estre venuë dans ce Jardin, que de souffrir que vous me parliez en particulier ; et que d'endurer que vous m'entreteniez d'une passion, qui quelque legitime qu'elle puisse estre, ne laisse pas d'avoir quelque chose de dangereux, quand elle est trop forte ; et qui apres tout, ne peut-estre soufferte par une fille, sans faire beaucoup de violence à sa modestie, si elle est effectivement raisonnable ? Quoy Madame, luy dis-je, une passion qu'Artambare et Hermaniste n'ont pas desaproüvée, laisseroit quelque scrupule dans l'esprit d'Amestris ; et Aglatidas qui n'a pas eu une seule pensée qui vous puisse offenser, seroit criminel de vous parler de son amour ? Ha Madame, s'il est ainsi, je suis bien plus 
<pb id="page_484" n="V01-P488"/>malheureux que je ne pensois. Non, me dit-elle, Aglatidas, je ne veux pas estre si severe : et je veux bien vous advoüer, poursuivit-elle en baissant les yeux, que je vous estime assez, pour n'estre pas faschée que vous m'aimiez : et pour souhaiter mesme, que cela soit eternellement. Mais je ne sçay Aglatidas, si quand il seroit vray que je vous aimerois autant, que vous voulez que je croye que vous m'aimez ; Je ne sçay, dis-je, s'il seroit dans l'ordre de vous le dire : et s'il ne vaut pas mieux vous laisser deviner mes sentimens, que de vous les expliquer davantage. Car enfin Aglatidas, adjousta-t'elle, l'absence destruit bien souvent les affections les plus fortes : et s'il arrivoit que vous changeassiez, Amestris ne se consoleroit jamais : si elle vous avoit advoüé, qu'elle se fust trouvée sensible à vostre amour. Ha Madame, luy dis-je, que cette consideration ne vous empesche point de me dire une parole si favorable : et sçachez que lors que je n'aimeray plus l'adorable Amestris, je ne seray plus au monde. Le temps et l'absence, sont deux puissans ennemis, reprit-elle ; Ouy contre les foibles, luy repliquay-je : mais Aglatidas n'est pas de ce nombre là : et vos beaux yeux ont trop puissamment attaché son coeur, pour qu'il se puisse jamais dégager. Mais vous Madame, poursuivis-je, qui estes adorée de toute la Terre ; qui me respondra que quelqu'un de tant d'illustres Rivaux, n'occupera point en vostre ame, une place que vous ne m'y avez pas donnée ? Car Madame, adjoustay-je, apres ce que vous venez de dire, je 
<pb id="page_485" n="V01-P489"/>voy bien que ce n'est qu'à Artambare, que je dois toute la bonté d'Amestris. Vous ne luy devez pas cette promenade, me dit elle en sous-riant, puis que personne ne la sçait : hé bons Dieux Madame, luy dis-je en la regardant, que ne vous determinez vous ? et que ne dittes vous precisément, que vous haïssez Aglatidas, ou que vous l'aimez ? Le premier n'est pas veritable, me repliqua-t'elle, et l'autre ne seroit pas dans la bien-seance, quoy qu'il ne fust pas criminel. Permettez moy donc Madame, luy dis-je, d'expliquer toutes vos actions, et toutes vos paroles à mon advantage : de faire parler vos yeux favorablement pour moy : et mesme vostre silence, puis que vous ne voulez pas parler. Je vous permets, me dit-elle alors en rougissant, de penser tout ce qui pourra conserver la vie d'Aglatidas, et me le ramener fidelle. C'est assez Madame, luy dis-je, c'est assez : et puis que vous desirez que je sois constant, il n'en faut pas davantage, pour me rendre le plus heureux de tous les hommes. Mais Madame, sçavez vous bien à quoy un si glorieux commandement vous engage ? et oseray-je me persuader qu'en m'ordonnant d'estre fidelle, vous m'avez assuré de l'estre ? Croyez Aglatidas, me dit-elle alors, qu'Amestris n'engage pas son coeur legerement : et que puis que j'ay creû vous pouvoir donner place dans le mien, rien ne vous en ostera que la mort. Je vous laisse à penser Seigneur, quel effet firent ces favorables paroles dans mon esprit : je pris alors la main d'Amestris, et malgré elle la luy baisant avec autant de respect 
<pb id="page_486" n="V01-P490"/>que d'amour ; je la remerciay avec des termes si passionnez, que j'ose croire que j'en attendris son coeur. Cependant comme je laissois Megabise, Otane, et cent autres aupres d'elle, que je sçavois qui en estoient amoureux : Madame, luy dis-je, j'ay une grace à vous demander, que je n'ose presque vous dire, et que je ne puis toutesfois vous taire. Elle me pressa alors de m'expliquer : m'assurant que tout ce qui ne seroit point injuste, ne me seroit pas refusé. Ce que je voudrois, luy dis-je, Madame, si je le pouvois sans perdre le respect que je vous dois ; seroit de vous prier d'estre la moins liberale que vous pourrez de vos regards, et à Megabise et à Otane, et à cent autres qui vous aiment et qui vous servent : et de ne souffrir pas que tous mes Rivaux soient heureux, pendant que l'infortune Aglatidas endurera des suplices, qui ne sont pas imaginables. Je sçay bien Madame, adjoustay-je, que je ne suis pas trop raisonnable, de parler de cette sorte : mais l'Amour n'est pas accoustumé de reconnoistre la raison, et de s'enfermer dans les bornes qu'elle prescrit. Je ne puis pas, me respondit-elle, vous promettre de ne voir point ceux que vous nommez vos Rivaux : mais je puis bien vous assurer, que je ne les regarderay pas favorablement. Ce n'est pas encore assez, Madame, luy repliquay-je, pour satisfaire ma bizarre jalousie : et si vous voulez m'obliger vous me ferez l'honneur de me promettre, de les regarder le moins qu'il vous sera possible. Car Madame, poursuivis-je, quelques irritez que puissent 
<pb id="page_487" n="V01-P491"/>estre vos yeux, ils sont tousjours beaux : et leur esclat a quelque chose de si divin et de si merveilleux ; qu'il vaut beaucoup mieux les voir en colere, que de ne les voir point du tout. Ainsi Madame, ayez compassion de ma foiblesse : et ne me refusez pas la consolation de pouvoir esperer que mes ennemis ne profiteront point de mon absence : et que je ne seray pas seul privé de la satisfaction de vous voir. Je veux bien Aglatidas, me dit elle, vous mettre en repos de ce costé là : et vous asseurer que je chercheray la solitude avec soing, tant que je ne pourray pas joüir de vostre presence, et de vostre conversation. Mais en vous accordant ce que vous desirez, je vous diray toutefois, que je ne m'y engage qu'autant que la bien-seance me le permettra : ne me semblant pas juste de vous promettre davantage. C'est peut-estre trop peu, Madame, luy dis-je, pour satisfaire mon amour : mais c'est sans doute assez, pour une personne qui doit donner des Loix à tout le monde, et qui n'en doit recevoir, que de sa propre volonté : et c'est mesme trop, si l'on considere le peu que je vaux, et vostre rare merite. Je serois trop long, Seigneur, si je vous redisois tout ce que nous dismes dans cette triste, et pourtant agreable conference : mais enfin, comme il estoit desja assez tard, Amestris s'en voulut aller : et je me separay d'elle avec autant de desplaisir que de satisfaction. Plus elle m'avoit dit de choses obligeantes, plus je me trouvois malheureux en l'abandonnant : et j'eusse presque bien voulu, qu'elle m'eust esté moins favorable, 
<pb id="page_488" n="V01-P492"/>afin d'estre moins affligé. Je n'estois pourtant pas long temps, dans un sentiment si interessé : et j'aimois de telle sorte la cause de ma douleur, que ma douleur mesme m'en devenoit precieuse, et presque agreable. Aussi la conservay-je avec un soing que je ne vous puis exprimer : et depuis le fatal moment, où je quittay Amestris, jusques à celuy où je parle ; je ne l'ay presque point abandonnée. Comme j'avois suivy Amestris des yeux, le plus long temps qu'il m'avoit esté possible ; et que je m'estois separé d'elle en soupirant, et sans luy pouvoir dire adieu : je m'en retournay aussi au lieu de ma demeure, sans songer ny au chemin que je tenois, ny à nulle autre chose, qu'à mon affliction : et l'image d'Amestris, malgré l'espaisseur des tenebres, ne laissa pas de m'apparoistre avec tous ses charmes et tout son esclat. Deux jours apres cette entreveuë, je partis pour m'en aller dans la Province des Arisantins, où Artambare me fit trouver retraite chez un de ses Amis, qui estoit Gouverneur d'une assez bonne Place. Je ne vous dis point quelle fut ma melancolie et mon chagrin, pendant ce voyage et pendant mon exil : estant assez aisé de comprendre, qu'une amour aussi violente, que celle qui regnoit dans mon coeur ; et une ame aussi passionnée que la mienne ; ne me laisserent guere en repos. Aussi tost apres mon départ, j'apris encore une nouvelle, qui augmenta beaucoup ma douleur : qui fut qu'Hermaniste ayant esté prise d'une fievre continuë, en estoit morte le septiesme jour : et qu'Artambare qui l'aimoit avec 
<pb id="page_489" n="V01-P493"/>une tendresse inconcevable, en estoit tombé malade. Le malheur ne s'arresta pas encore là : car quelques jours apres, je sçeu que le Mary avoit suivy au Tombeau, celle qu'il avoit tant aimée au monde : et qu'Amestris par les ordres du Roy, avoit esté remise sous la conduite d'un de ses parens, qui estoit allié de Megabise, et qui n'estoit point du tout de mes amis. Je vous laisse à penser, Seigneur, en quel estat me mirent ses funestes nouvelles : j'avois effectivement beaucoup d'obligation à Artambare et à Hermaniste : de plus, je partageois encore l'affliction d'Amestris : et je voyois outre cela, qu'elle alloit en des mains ennemies, qui ne me permettroient pas de la voir facilement : et qu'enfin je n'avois rien à esperer, qu'en la fidelité d'Amestris : que je n'avois pas, ce me sembloit, assez bien meritée, pour m'y devoir assurer. Ce n'est pas que je ne sçeusse que mon Pere desiroit tousjours nostre Mariage : mais il y avoit pourtant lieu de craindre, que s'il voyoit que le Roy changeasst de sentimens en faveur de Megabise qui avoit fait sa paix, apres mon troisiesme combat : il ne changeast aussi bien que luy, et ne s'accommodast au temps, pour obtenir plus facilement ma grace. Je vivois donc avec un chagrin, qui se peut plus aisément concevoir qu'exprimer : et Amestris de son costé menoit aussi une vie qui avoit beaucoup d'amertume. Je luy escrivois regulierement toutes les semaines, par un homme que je luy envoyois exprés : et elle avoit la bonté de me respondre : mais avec tant d'esprit et tant de sagesse ; que je puis dire 
<pb id="page_490" n="V01-P494"/>que ses lettres ne me donnoient pas moins d'admiration que d'amour. Comme elle avoit esté extraordinairement touché de la perte d'Artambare et d'Hermaniste, elle m'en escrivit en des termes, capables d'inspirer la douleur dans l'ame la plus gaye, et la plus esloignée de toute melancolie : et comme naturellement elle a de la tendresse pour tout ce qu'elle doit aimer ; elle paroissoit si fort dans les Lettres qu'elle m'envoyoit ; que je souhaittois presque d'estre à la place d'Hermaniste et d'Artambare, pour recevoir des marques aussi sensibles, de l'amitié d'Amestris. Helas, disois-je, que cette Personne sçait bien aimer ce qu'elle veut aimer ! et que je serois heureux, si son affection estoit un bien, que je pusse posseder en repos et en liberté ! Mais durant que je passois les jours et les nuits à soupirer et à me pleindre, sans autre consolation que celle des Lettres d'Amestris ; mes affaires se reculoient, plustost que de s'avancer : parce que Megabise s'estant mis assez bien dans l'esprit du Roy, empeschoit qu'elles ne fissent. De sorte que mon Pere me mandoit tousjours, que je ne m'aprochasse pas d'Ecbatane, et que je me donnasse patience. Amestris qui craignoit aussi que je ne me hazardasse pour l'amour d'elle : et que je ne m'exposasse encore à un nouveau combat contre Megabise, ou contre Otane, qui la servoit tousjours ; me prioit instamment, de ne precipiter pas mon retour. Ainsi je me voyois attaché malgré moy au lieu de mon suplice : et contraint de demeurer dans la plus cruelle incertitude, où un 
<pb id="page_491" n="V01-P495"/>homme qui aime se soit jamais trouvé. Je sçavois que Megabise avoit tousjours esté un peu mieux avec Amestris, que tous mes autres Rivaux : que pendant un assez long temps, elle nous avoit traitez également : et qu'enfin Megabise estoit bien fait : avoit du coeur : de l'esprit ; et de la condition. De plus, je sçavois encore qu'il estoit devenu beaucoup plus riche par la mort d'Arbate, et qu'il estoit en faveur aupres du Roy : de sorte que comme je faisois des armes de toutes choses, pour me persecuter ; je ne manquay pas de m'accuser moy mesme, du malheur que je craignois : m'imaginant que si je n'eusse point tué Arbate, je n'eusse pas tant deû craindre que Megabise eust espousé Amestris, parce qu'il n'eust pas esté si riche, ny peut-estre tant en faveur. Je vivois donc de cette sorte, c'est à dire le plus malheureux des hommes : me persuadant tousjours, que ce que je souhaitois n'arriveroit jamais : et que ce que je craignois pouvoit arriver à tous les momens. Je ne voulois pas seulement esperer, qu'Amestris fust sincere et fidelle : et je m'imaginois quelques fois, que ses Lettres me déguisoient ses sentimens : et qu'elle ne me tesmoignoit quelque affection que pour me tromper. Cependant cette aimable Personne (comme je l'ay sçeu depuis) m'avoit gardé une fidelité inviolable : car non seulement elle m'avoit conservé son amitié ; mais elle avoit agi avec tous ses Amants, d'une façon si severe et si rigoureuse ; que si elle eust pû inspirer de mediocres passions, sa cruauté les auroit infailliblement tous gueris. Mais 
<pb id="page_492" n="V01-P496"/>comme sa beauté n'a jamais fait naistre que de violentes amours ; ils ne laissoient pas de s'opiniastrer dans leur dessein, et de la persecuter sans cesse. Neantmoins comme le deüil qu'elle portoit effectivement au coeur, aussi bien qu'à l'habillement, luy fournissoit un pretexte specieux, de retraite et de melancolie ; elle s'en servit au delà des bornes que la plus exacte bien-seance demande, en de pareilles occasions : et elle devint tellement solitaire et retirée, que ce n'estoit pas sans peine, que ceux qui l'aimoient la pouvoient voir. Les premiers mois de son deüil et de son affliction estant passez, elle ne changea point de forme de vivre : car elle refusa tous les divertissemens qu'on luy offrit : de la seule conversation de Menaste (c'est ainsi que s'appelle cette parente que j'ay, et qui est tant de ses Amies) estoit sans doute toute sa consolation et tout son plaisir. Elles alloient souvent ensemble, se promener dans ce mesme Jardin, où je l'avois veuë la derniere fois : et tout ce que l'Amour peut inspirer à une personne vertueuse ; il est certain qu'il l'inspira en ma faveur, à l'adorable Amestris. Mais helas, je n'en estois pas plus heureux ! et je voyois les choses d'une façon bien differente de ce qu'elles estoient. Ce n'est pas qu'il n'y eust quelques moments, où je m'imaginois qu'Amestris m'estoit fidelle, et que j'en estois effectivement aimé : mais Dieux ! cette imagination, toute douce qu'elle estoit, ne me rendoit pas moins impatient : et j'estois encore beaucoup plus pressé du desir d'aller à Ecbatane, pour y voir 
<pb id="page_493" n="V01-P497"/>Amestris constante, que pour y trouver Amestris infidelle. Enfin je fus tellement emporté de mon amour, et de ma jalousie tout ensemble : que je me resolus de m'en aller secrettement à Ecbatane, chez ce mesme Jardinier où j'avois demeuré un jour : lors que j'avois pris congé d'Amestris, et que j'avois trouvé tout disposé, à recevoir des presens : et à me rendre un pareil office si j'en avois besoin. Je partis donc, avec un de mes gens seulement : et faisant le plus de diligence qu'il me fut possible, j'arrivay proche d'Ecbatane, sans que le bruit de mon départ peust estre parvenu jusques à mon Pere, ny jusques à Amestris : parce que j'avois obligé celuy qui m'avoit donné retraite, à ne l'escrire point à la Cour. Je voulus arriver de nuit, afin de n'estre pas reconnu : et ayant envoyé mon Escuyer s'assurer du logement que je m'estois destiné ; je fus en suitte dans le Jardin : resolu de m'envoyer informer secrettement, de ce que faisoit Amestris, auparavant que de la voir, apres que celuy qui me servoit, auroit mené mes chevaux à un Vilage proche de là. Je passay toute la nuit à me promener au mesme lieu où je l'avois veuë la derniere fois : et repassant dans ma memoire, toutes les favorables paroles que j'avois entenduës de sa belle bouche ; j'estois dans une satisfaction, que je ne vous puis exprimer. Je ne sçay par quel charme secret, ce beau lieu appaisa tous les troubles de mon ame : mais il est certain que depuis que j'y fus, je n'eus plus ny jalousie, ny chagrin : et que je n'eus plus d'autre inquietude, que celle que me causoit 
<pb id="page_494" n="V01-P498"/>l'impatience que j'avois de revoir Amestris. Bien est-il vray qu'elle fut si grande, que comme je l'ay desja dit, je passay toute la nuit à me promener : m'estant impossible de concevoir que je pusse dormir. Or comme je ne pouvois faire sçavoir à Amestris que j'estois arrivé que par ma parente, il falut attendre qu'il fust jour : mais j'eus le malheur d'apprendre lors que j'y envoyay, qu'elle estoit aux champs, et qu'elle n'en reviendroit que le lendemain. Neantmoins je jugeay qu'il valoit mieux se donner patience, que de m'exposer à déplaire à Amestris, en luy donnant de mes nouvelles par une autre voye, que par celle où elle avoit accoustumé d'en recevoir. Je ne vous dis point Seigneur, quelles furent mes inquietudes, tant que cette journée dura, dans ce Pavillon du Jardinier où je m'estois retiré, de peur d'estre veû de quelqu'un : Mais je vous diray qu'aussi tost que le Soleil s'abaissa, et que je creus me pouvoir promener sans danger dans les petites routes du Bois taillis, qui environne ce grand Parterre de gazon, au milieu duquel est une Fontaine, comme je vous l'ay déja dit, je m'y en allay ; afin de pouvoir du moins jouïr de la veuë des mesmes lieux, où j'avois veû la derniere fois ce que j'aimois. Je repassois des yeux tous les endroits où Amestris avoit esté : et principalement le lieu où je l'avois veuë assise. Ce fut en cette mesme place, disois-je, que l'incomparable Amestris m'assura d'estre constante, lorsqu'elle me pria de l'estre : et où elle me permit de penser tout ce qui pourroit conserver Aglatidas, et le luy 
<pb id="page_495" n="V01-P499"/>r'amener fidelle. Le voicy, (poursuivois-je en moy mesme, et comme si je l'eusse veuë) le voicy adorable Amestris, cét Aglatidas, tel que vous l'avez desiré : c'est à dire, le plus amoureux, et le plus passionné de tous vos Amants. Mais aimable Amestris, adjoustois-je encore, vous retrouveray-je ce que vous estiez lors que je vous quittay ? et puis-je esperer de n'avoir rien à combattre que cette severe vertu, qui vous oblige à me refuser les choses les plus innocentes ? Comme je m'entretenois de cette sorte, tout d'un coup j'entrevis à travers les branches des Arbres, de l'autre costé du Parterre, une personne qui me sembla estre Amestris, suivie de trois autres Femmes : je la regarday avec attention ; je l'observay avec soing ; et me confirmay absolument dans ma creance. Je vy alors qu'elle prit le chemin de la Fontaine : et qu'apres avoir regardé de tous les costez, comme pour voir si elle ne seroit point interrompuë en sa solitude ; elle se mit au bord de cette belle Source : precisément au mesme endroit où j'avois esté à genoux aupres d'elle, lors que je luy avoit dit adieu. Elle s'appuya la teste de la main gauche, à demy couchée sur la mousse verte qui bordoit la Fontaine : et laissant aller négligeamment son bras droit le long de sa robe, elle sembloit regarder dans l'eau, comme une personne qui resve profondément : au moins à ce que j'en pouvois juger par son action : car elle n'avoit pas le visage de mon costé. Mais, ô Dieux, quel effet fit cette veüe dans mon ame ! mon coeur en fut esmû ; mon esprit en fut troublé ; 
<pb id="page_496" n="V01-P500"/>et je ne fus pas maistre de ma raison. Je voulois avancer vers Amestris sans le pouvoir faire : et je ne sçay quel bizarre sentiment que je ne puis exprimer, fit que je voulus joüir quelques moments sans estre veû, de ce bonheur que le hazard m'avoit envoyé, tant au delà de mon esperance. Enfin, Seigneur, la joye s'empara si absolument de mon ame, que je n'en avois jamais guere senty davantage. Car non seulement je voyois Amestris en lieu où j'esperois luy parler bientost ; mais je la voyois en un endroit, qui me faisoit croire qu'elle pensoit à moy : et qu'elle n'y estoit venuë, que pour se mieux souvenir de nostre derniere conversation. Ha trop heureux Aglatidas ! me dis-je à moy mesme, à quoy t'amuses-tu, et que ne vas tu rendre grace à ta fidelle Amestris ? A ces mots, pliant avec violence les branches qui s'opposoient à mon passage, je voulus sortir du Bois, pour m'aller jetter à ses pieds ; et interrompre le souvenir qu'elle avoit d'Aglatidas, par Aglatidas luy mesme. Mais comme j'estois presque entierement hors de ce Bois, et que je n'avois plus qu'un pas à faire, pour estre dans le Parterre ; je vy paroiste un personne de l'autre costé, qui me sembla avoir l'air d'un homme de condition. Je me retiray donc alors, avec autant de precipitation que je m'estois avancé : et comme l'Amour est ingenieux, à persecuter ceux qui le reconnoissent pour Maistre : je passay de la joye à l'inquietude en un moment. Lequel est ce de mes Rivaux, disois-je, qui va peut-estre interrompre les pensées que la divine 
<pb id="page_497" n="V01-P501"/>Amestris, a de son cher Aglatidas ? ha s'il est vray, poursuivois-je, que je sois dans son coeur, que je porte peu d'envie à celuy qui va se mettre à ses pieds, pour l'entretenir de sa passion ! Mais qui sçait, reprenois-je tout d'un coup, si Amestris n'attend point cét heureux Rival en cét endroit ; et si elle ne prophane point par son infidelité, des lieux que je pensois estre consacrez par des tesmoignages de son affection ? Sans doute (disois-je encore tout transporté, et tout hors de moy, voyant qu'il avançoit tousjours vers elle) cette inconstante personne l'attend : car si cela n'estoit pas, il ne se hasteroit point comme il fait ; et il s'aprocheroit avec moins d'empressement, si le cas fortuit avoit fait cette rencontre. Mais, ô Dieux, quel redoublement de douleur fut le mien ! lors que le connus distinctement, que celuy que je voyois, estoit non seulement un de mes Rivaux, mais le plus redoutable de tous, puis qu'en effet c'estoit Megabise. Il fut tel, Seigneur, que je n'y puis encore songer, sans une émotion extraordinaire.
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<div2 id="page_CYRUS010306" type="sequence" n="Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : méprise d'Aglatidas">
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Cependant, comme du lieu où j'estois caché, je ne pouvois voir le visage d'Amestris, et que je n'osois changer de place, de peur de faire quelque bruit qui me fist descouvrir ; je ne pouvois precisément connoistre, si elle le voyoit venir ou non. Neantmoins comme la jalousie change tous les objets, je ne laissay pas de m'imaginer, qu'elle le voyoit effectivement venir : et que par consequent, puis qu'elle ne s'en alloit point, il faloit croire qu'elle l'attendoit : et qu'ils estoient mesme en grande familiarité 
<pb id="page_498" n="V01-P502"/>ensemble, puis qu'elle luy faisoit la grace de ne se lever pas pour le salüer, et de ne luy faire point de ceremonie. Je ne sçay, Seigneur, si je pourray bien vous exprimer ce que je sentis, en ces funestes moments : mais je sçay bien que l'Amour n'a jamais rien inventé de si cruel, pour tourmenter ceux qu'il veut punir, que ce que je souffris en cette occasion. Enfin, Seigneur, pour vous le faire connoistre, je n'ay qu'à vous dire que quelque joye que m'eust donné un instant auparavant, la veüe d'une si belle et si chere personne ; je ne laissay pas de desirer passionnément de la perdre. Je souhaittay qu'elle se levast, et qu'elle s'ostast de ce lieu-là en diligence : mais, disois-je, si elle s'en va, je ne la verray plus : mais, reprenois-je, si elle demeure, je la verray peut-estre favoriser mon Rival. Mais si elle se leve, adjoustois-je, il la suivra, et je ne verray point de quelle façon il sera traité : Mais si elle ne s'en va pas reprenois-je encore, ne sera-ce pas une preuve assurée, que Megabise est bien avec elle ? Va-t'en donc adorable Amestris, disois-je alors en joignant les mains, et n'attends pas davantage, le plus grand de mes ennemis. Mais helas, cette illustre Personne, n'avoit garde de s'en aller ! car comme je ne l'ay que trop sçeu depuis pour mon repos, elle estoit si fort occuppée, du souvenir d'Aglatidas, et de la longueur de son absence ; qu'elle ne vit Megabise, que lors qu'il fut si proche d'elle, qu'il n'y avoit pas moyen de l'éviter. Elle ne l'eut pas plus tost aperçeu, qu'elle se leva, contre la creance que j'en avois eüe : et 
<pb id="page_499" n="V01-P503"/>comme je l'ay sçeu depuis, luy demanda avec assez de severité, pourquoy il la venoit troubler dans sa solitude ? Mais, ô Dieux ! comme je ne voyois pas le visage d'Amestris, sa fidelité pour moy, et sa rigueur pour Megabise, ne m'en rendoient pas plus heureux. Je fus cent fois tenté de sortir du Bois, et d'aller interrompre leur conversation, que je ne pouvois entendre : je pensay mesme aller attaquer Megabise devant Amestris : toutefois voyant qu'il n'avoit point d'espée, et que je n'en avois qu'une, je changeay de dessein, et je differay ma vangeance. Joint aussi, que j'avois un si grand respect pour Amestris, malgré mon desespoir et ma jalousie ; et malgré mesme tout ce que je croyois voir ; que je pense que je n'eusse pas osé en manquer jamais pour elle, quand Megabise eust eu son espée comme j'avois la mienne : et que je n'eusse pas eu l'audace de luy donner cette frayeur : ny l'inconsideration de l'exposer aux mauvais discours du monde, apres une avanture de cette sorte. Je demeuray donc immobile spectateur, d'une conversation assez longue : car comme je l'ay apris depuis assez exactement, apres qu'elle eut tesmoigné à Megabise, qu'elle ne trouvoit pas bon qu'il l'eust interrompuë, elle voulut s'en aller : mais il se mit à la conjurer tres-pressamment, de l'escouter pour la derniere fois : luy protestant, que si apres luy avoir accordé la permission de l'entretenir, elle continuoit de luy deffendre d'esperer rien de son affection, il ne l'en importuneroit jamais, et mesme ne la verroit plus. Amestris croyant 
<pb id="page_500" n="V01-P504"/>avoir trouvé une occasion favorable de se delivrer de la persecution qu'elle recevoit de Megabise, luy dit enfin qu'il pouvoit parler pourveû que ce fust en effet pour la derniere fois : et pourveu qu'il fust absolument resolu de suivre ses ordres, quels qu'ils pussent estre. Megabise bien aise dans son desespoir, d'avoir obtenu la permission d'estre escouté, fit une profonde reverence pour remercier Amestris, de la grace qu'elle luy faisoit : Mais helas, Seigneur, que ce remerciment fit une profonde blessure en mon coeur ! et que je m'imaginay peu, la verité de la chose ! La Fontaine où ils estoient, est au milieu du Parterre ; le Parterre est extrémement large ; le Bois qui l'environne est également esloigné par tout de ce milieu où je les voyois, puis que le Parterre est rond : j'estois trop loing pour les entendre ; je ne pouvois m'approcher sans estre veû ; je ne voyois point le visage d'Amestris ; je voyois Megabise en l'action d'un homme qui remercie d'une faveur : et par toutes ces choses, je ne pus rien concevoir qui ne me desesperast : ny rien faire que souffrir une gehenne secrette, la plus insupportable qui fut jamais. Cependant Megabise pour ne perdre pas des momens si precieux, et d'ou dépendoit tout le repos ou tout le malheur de sa vie ; commença de luy parler à peu prés en ces termes, comme je l'ay sçeu depuis. Vous sçavez Madame, luy dit-il, que la passion que j'ay pour vous, à tousjours esté si respectueuse, qu'elle n'a presque osé paroistre à vos yeux, que lors que le desespoir m'ayant osté la raison, 
<pb id="page_501" n="V01-P505"/>m'a forcé de la faire esclater. Ouy Madame, j'ay souffert ; j'ay enduré sans me plaindre ; jusques à tant que la nouvelle du bonheur dont Aglatidas estoit prest de joüir, m'ait forcé de luy disputer une gloire, où je pensois avoir autant de droit que luy. Car enfin Madame, nos conditions sont égales : je vous ay aimée dés le premier moment que je vous ay veuë : je vous ay servie avec une assiduité sans pareille, et une fidelité sans exemple. Et tout cela Madame, sans recevoir une parole favorable de vous ny seulement un simple regard, qui eust quelque legere ombre de douceur pour moy. Je vous ay trouvée civile, il est vray, tant qu'il ne s'est agi que de choses indifferentes : mais dés lors que ma passion a éclaté, ha Madame, ces yeux, ces beaux yeux que j'adore, ne m'ont plus regardé qu'en colere. Vous avez esvité ma rencontre, comme celle d'un ennemy : Et pour dire tout en peu de paroles, je croy que vous m'avez haï. Cependant Madame, je n'ay pas laissé de vous adorer : vous, dis-je, qui m'avez osté le repos ; qui avez troublé toute la tranquilité de ma vie ; qui m'avez fait perdre un Frere, que j'avois beaucoup aimé, qui luy aviez osté la raison et la vertu ; qui me l'aviez fait haïr ; qui m'en aviez fait haïr ; et qui enfin m'avez preferé celuy qui l'a tué de ma propre espée. Cependant, Madame, je vous aime encore, et je vous aimeray eternellement : neantmoins comme il me reste quelque rayon de bons sens, malgré le trouble de mon esprit : je voudrois aujourd'huy vous conjurer, de m'apprendre sans déguisement, 
<pb id="page_502" n="V01-P506"/>la cause de vostre aversion pour moy, afin de regler mes sentimens. Car encore que je sçache bien que vostre mariage avoit esté resolu avec Aglatidas ; comme je sçay qu'Artambare l'aimoit, je ne sçay pas si ce fut par son choix, ou par le vostre. Dites moy donc Madame, je vous en conjure, si vostre insensibilité pour mon amour, est un effet de vostre affection pour Aglatidas, ou d'une antipathie naturelle pour Megabise. Parlez donc Madame, afin que je sçache de quelle sorte je dois agir, et ne craignez rien de mon desespoir. Au contraire, je vous promets de reconnoistre vostre sincerité, par un redoublement de respect, quand mesme vous prononceriez l'arrest de ma mort. Je pouvois Madame, adjousta-t'il, sans m'amuser à descouvrir vos veritables sentimens, me servir d'autres moyens, et prendre d'autres voyes pour faire reüssir mes desseins : Vous sçavez que je ne suis pas mal aupres du Roy : que vous estes presentement chez un de mes Amis et de mes Alliez, qui pouvoit me servir de plus d'une façon : et qu'enfin soit par la ruse, ou par l'authorité d'Astiage, je pouvois prendre des voyes plus violentes et plus infaillibles. Mais Madame, je n'en suis point capable : et le coeur d'Amestris est une chose que l'on ne peut recevoir agreablement que par elle mesme. Ainsi Madame, c'est à vous à m'apprendre avec ingenuité le secret de vostre ame : car si elle n'est pas engagée, je m'estimeray tres-heureux, et ne desespereray pas de ma fortune : Mais si elle l'est Madame, il est juste que je sois seul malheureux : et que je ne 
<pb id="page_503" n="V01-P507"/>vous persecute pas tousjours : ou en vostre personne, ou en celle de ce bien-heureux Rival que vous aurez choisi. Parlez donc, Madame (luy disoit-il, avec une action suppliante et passionnée) et ne refusez pas du moins cette grace, au malheureux Megabise. A ces mots il s'arresta : et il attendit la response d'Amestris avec une impatience, que je pouvois aisément discerner. Mais helas, la mienne estoit bien encore plus cruelle ! Et quand je pensois que peut-estre ce qu'Amestris alloit respondre, seroit favorable à Megabise ; il s'en faloit peu que je ne me resolusse à sortir du lieu où j'estois, pour interrompre leur conversation. Neantmoins comme c'est le propre de la jalousie, de se nourrir de poison ; de chercher ce qui l'entretien ; et de fuir ce qui la peut détruire ; je demeuray à ma place : et je taschay de connoistre sur le visage de Megabise, si la response d'Amestris luy seroit favorable : car comme je l'ay desja dit, je ne voyois pas le sien. Cette sage Fille donc, comme je l'ay sçeu depuis, estant touchée de quelque compassion pour Megabise, se resolut d'essayer de le guerir, en luy apprenant ses veritables sentimens. Mais admirez Seigneur, les bizarres effets de l'amour ! Amestris dit plus de choses à mon advantage à Megabise, qu'elle ne m'en avoit dit en toute sa vie : et pendant qu'elle les disoit, je luy disois presque des injures dans mon coeur : prenant toutes ses actions pour des tesmoignages de sa nouvelle passion : et toutes ses paroles que je ne pouvois entendre du lieu où j'estois, pour des infidelitez. Apres donc qu'elle eut 
<pb id="page_504" n="V01-P508"/>resvé un moment, à ce qu'elle luy devoit respondre ; je ne sçay luy dit elle, si ce que vous me dites, sont vos veritables sentimens : mais je sçay bien, que je vous déguiseray point les miens. Sçachez donc Megabise, que je vous ay estimé autant que vous meritez de l'estre : et que j'ay eu mesme de l'amitié pour vous, tant que j'ay creu que vous n'aviez que de la civilité pour moy. Mais dés lors que vous m'avez donné des marques d'une passion violente ; j'ay creû que je ne devois pas vous tromper, par des esperances mal fondées. Car enfin comme je m'estois resoluë d'obeïr aveuglément à mon Pere, je ne voulois point que mon esprit se determinast à rien. Quoy, luy dit alors Megabise en l'interrompant, si Artambare vous eust commandé de recevoir mes services, vous y auriez consenty ? N'en doutez nullement, luy respondit elle : Mais adjousta-t'il, n'avez vous eu que cette obeïssance aveugle pour Aglatidas, et vostre choix n'avoit il point precedé celuy d'Artambare ? Il ne l'avoit sans doute pas precedé, repliqua cette aimable Personne ; mais Megabise, il l'a depuis si puissamment confirmé, que rien ne me sçauroit faire changer. Ne pensez donc pas, adjousta-t'elle, qu'advoüant que je ne haï point Aglatidas, ce soit vous donner un nouveau sujet d'esperer, que puis que mon coeur est sensible pour luy, il pourroit le devenir pour vous ; Non Megabise, ne vous y trompez point : j'aime Aglatidas, et parce que mon Pere me l'a commandé mesme en mourant ; et parce que mon inclination n'y a pas resisté ; 
<pb id="page_505" n="V01-P509"/>et parce que ma raison mesme m'a parlé en sa faveur. Mais outre cela, il faut encore vous advoüer quelque chose de plus : et vous dire pour vous guerir, quoy que je ne puisse vous le dire qu'en rougissant ; que je l'aime, et l'aimeray enternellement : quand mesme il n'y auroit autre raison à dire, sinon que je l'ay aimé. L'amour, poursuivit elle, est sans doute une passion, que s'il estoit possible, il ne faudroit jamais avoir : Mais apres tout, quand elle est innocente comme la mienne, et quand on l'a reçeuë ; il faut du moins la rendre illustre, par une constance inviolable. Le commandement de mon Pere a rendu la naissance de cette passion sans crime : c'est pourquoy il ne faut pas que je songe jamais à la rendre criminelle, par une infidelité. Ne croyez donc point Megabise, qu'il y ait rien d'offençant pour vous, en l'affection que j'ay pour Aglatidas : je ne l'ay pas choisi, on me l'a donné : mais l'ayant accepté comme j'ay fait, il faut le conserver jusques à la mort : et me conserver à luy tant que je vivray. Toutefois pour vous tesmoigner que je fais pour vous tout ce que je puis ; reglez vos sentimens si vous pouvez : contentez vous de mon estime et de mon amitié : et soyez assuré, de posseder l'une et l'autre aussi long temps que je joüiray de la vie. Amestris ayant cessé de parler, le malheureux Megabise qui avoit un respect inconcevable pour elle ; au lieu de s'emporter en des pleintes et en des reproches, la remercia de sa franchise, et de sa sincerité : et luy tesmoigna mesme les larmes aux yeux, qu'il luy estoit obligé, de la 
<pb id="page_506" n="V01-P510"/>part qu'elle luy offroit en son estime et en son amitié. Mais comme il avoit un peu changé de place ; et que je ne le voyois plus que par le costé ; je ne pouvois pas voir la melancolie qu'il avoit sur le visage : et je voyois seulement, qu'il faisoit quelque action, comme pour remercier : ce qui comme vous pouvez juger, ne m'affligeoit pas avec mediocrité. Cependant Megabise apres avoir un peu deploré son malheur ; et admiré luy mesme le changement qui estoit arrivé en luy : et la moderation dont il se trouvoit capable : dit à Amestris, qu'il n'osoit pas luy promettre de changer ses sentimens : mais du moins, luy dit-il, Madame, je vous promets de les cacher si bien, que vous ne vous en aperceurez jamais. Je ne veux pas mesme, adjousta-t'il en soupirant, que vous partagiez vostre coeur : non Madame, ne pouvant avoir de place en vostre affection, de la façon dont je l'ay souhaité ; ne m'en donnez ny en vostre estime, ny en vostre amitié. Confondez toutes ces choses, en faveur du trop heureux Aglatidas : et n'accordez rien au malheureux Megabise, qu'une seule grace qu'il a dessein de vous demander. Apres cela Madame, il vous tiendra sa parole : il ne vous parlera plus : il ne vous verra mesme plus : et peut-estre encore ne vivra-t'il plus. Quoy qu'il en soit Madame, poursuivit-il les larmes aux yeux, ne me refusez pas : et souffrez du moins, que dans l'exil que je premedite, je puisse dire, que vous ne m'avez pas tout refusé. Assurez vous, luy dit alors Amestris, que tout ce qui n'offensera ny mon devoir, ny Aglatidas, 
<pb id="page_507" n="V01-P511"/>ne vous sera point dénié. Dittes donc seulement Madame, adjousta-t'il, que si le desesperé Megabise eust esté heureux, il eust pû estre aimé de la divine Amestris : et qu'estant infortuné, elle à du moins quelque legere compassion de son infortune. Je vous ay desja dit le premier, luy respondit elle : et pour le second, comme je ne suis ny aveugle, ny stupide, je voy les choses comme elles sont, et comme je les dois voir : et pour dire plus, je les sens comme je les dois sentir. Mais n'en demandez pas davantage : et vous souvenez de vos promesses. Je mourray si je m'en souviens Madame, luy respondit-il : mais je ne les oublieray pourtant jamais. A ces mots il se jetta à genoux pour luy rendre grace, et pour luy dire un dernier adieu : et sans qu'elle eust le temps de s'y opposer, ny de faire aucune action qui peust tesmoigner qu'elle ne l'agreoit pas, il luy baisa deux fois la main. O Dieux, Seigneur, que devins-je ! lors que je vy ce que je vous raconte maintenant : ce fut à cét instant que l'amour et la jalousie se virent contraintes de ceder à une autre passion, qui fut la haine : ou pour mieux dire encore, la haine, l'amour, la jalousie, la colere, la fureur, et la rage, se meslerent toutes à la fois dans mon esprit : et voulant regner toutes ensemble dans mon ame ; elles y mirent un desordre si grand, que je n'eus plus de respect pour Amestris. Je commençay donc d'avancer afin de sortir du lieu où j'estois caché : pour luy aller faire mille reproches ; et peut-estre quelque chose de pire à Megabise : quand tout d'un coup, 
<pb id="page_508" n="V01-P512"/>je vy paroistre le Roy, suivi de toute la Cour, qui contre sa coustume venoit se promener en ce lieu là. Les Gardes ne commencerent pas plustost de paroistre, qu'Amestris se separa de Megabise, qui de son costé s'en alla pleindre son infortune, en quelque lieu plus solitaire, que celuy là ne l'estoit alors. Mais ils ne vinrent ny l'un ny l'autre vers le lieu où j'estois : et je demeuray seul sans pouvoir ny me pleindre, ny me vanger. Je m'enfonçay donc dans l'espaisseur du Bois : mais tellement tourmenté, par toutes les passions qui me possedoient ; que je ne pouvois attacher mon esprit à nul objet. Je n'avois pas plustost commencé de songer à l'infidelité d'Amestris, que je pensois au bonheur de Megabise : je ne songeois pas plustost aussi, à me pleindre de ma Maistresse, que je faisois le dessein de me vanger de mon Rival : et mon ame estoit si cruellement agitée ; que je n'estois pas un moment d'accord avec moy mesme. Cependant comme le Roy estoit arrivé fort tard, sa promenade ne fut pas longue : et la nuit tombant tout d'un coup, je demeuray seul dans ce Jardin. Je me souviens que la Lune esclairoit ce soir là assez foiblement, parce qu'elle estoit vers la fin de son cours : et cette sombre lumiere, rendant le lieu où j'estois, plus conforme à mon humeur, apres avoir envoyé mon Escuyer reprendre mes chevaux, j'y passay la nuit sans m'assoir, et sans m'arrester que fort peu de temps en chaque endroit, excepté sur le bord de la Fontaine. L'on eust dit que je cherchois ma Maistresse et mon Rival, par tous les coings 
<pb id="page_509" n="V01-P513"/>du Bois et du Parterre, quoy que je sçeusse bien qu'ils n'y estoient plus n'y l'un ny l'autre : Mais lors que je fus arrivé au mesme lieu où je les avois veux ensemble ; C'est icy, m'écriay-je, où j'ay veû l'infidelle Amestris, accorder une grace à mon Rival, où je n'aurois jamais osé prentendre. Et ce fut en ce mesme lieu, adjousta-je, où je reçeus une faveur, que je ne pensois pas que jamais nul autre que moy peust obtenir. Ouy Amestris, pousuivis-je, j'avois creû que vostre vertu estoit si severe, que sans le secours d'Artambare, je n'eusse pû trouver de place en vostre coeur : mais à ce que je voy, Megabise n'a eu besoin de personne, pour y regner souverainement. Vostre inclination l'en à rendu Maistre : et vostre inconstance en a chasse le malheureux Aglatidas. Mais cruelle Personne, adjoustay-je, faloit-il choisir le mesme lieu qui avoit esté le tesmoin de la seule preuve d'amour que vous m'ayez donnée, pour favoriser Megabise ? et comment avez vous pû me trahir au mesme endroit où vous m'aviez promis d'estre fidelle ? est-il possible qu'en parlant à Megabise, vous ne vous soyez point souvenuë d'Aglatidas ? le murmure de cette Fontaine, ne vous a-t'il point fait souvenir, que vous me vistes mesler mes pleurs avec ses eaux lors que je vous quittay ? Cette mousse verte sur laquelle vous estiez assise, ne vous a-t'elle point remis en la memoire, que je l'arrosay de mes larmes ? Et enfin, cruelle et infidelle Personne, avez vous perdu le souvenir, que vous retirastes cruellement, d'entre mes mains, cette 
<pb id="page_510" n="V01-P514"/>belle main que je baisay malgré vous, et que Megabise n'a pas baisée malgré vous ? Pourquoy donc injuste et ingratte Amestris, cette mesme main a-t'elle esté si liberale à mon Rival, apres m'avoir esté si avare ? Ne vous souvient-il plus, adjoustois-je, que vous me permistes de penser, tout ce qui pourroit conserver Aglatidas, et vous le ramener fidelle ? ne vouliez vous donc le conserver que pour le perdre ? et ne souhaitiez vous qu'il fust constant, qu'afin qu'il sentist mieux vostre infidelité ? Si vous vouliez que je fusse malheureux, ne suffisoit-il pas de paroistre insensible ? et ne vous eust-il pas esté plus glorieux, de me maltraiter que de me trahir ? Vous n'eussiez esté que cruelle, et peut-estre un peu injuste : mais de la façon dont vous en avez usé, vous estes perfide, lasche, et inhumaine. Mais helas, disois-je encore, seroit-il bien possible, que dans le temps mesme où j'entretenois Amestris, elle ne m'aimast point du tout ? Est-ce qu'elle m'a tousjours trompé, où est-ce qu'elle m'a changé ? enfin dois-je regarder Amestris comme une Personne fourbe et insensible, qui se plaist aux malheurs d'autruy ? ou comme une Personne foible, inconstante, et passionnée pour la nouveauté, qui aime ce qu'elle voit ; qui oublie ce qu'elle ne voit plus ; et qui donne son coeur à quiconque le luy demande ? Mais heals, reprenois-je, ce coeur, cét illustre coeur, m'avoit tant cousté à aquerir ! Combien de larmes respanduës ; combien de soupirs inutiles ; et combien de peines souffertes auparavant que de recevoir la moindre marque 
<pb id="page_511" n="V01-P515"/>de bien-veillance ? Que puis-je donc penser de vous infidelle Amestris ? m'avez vous quelquefois aimé, ou m'avez vous tousjours haï ? ha non non (reprenoit-je tout d'un coup) vous m'aimiez lors que je vous quittay ; je vy vostre coeur esmeu ; j'apperçeus malgré vous dans vos yeux, quelques larmes de tendresse, que vostre modestie vouloit retenir ; vous me cachastes mesme une partie de vos sentimens ; vous eustes de la douleur, lors que je vous abandonnay ; et vous m'aimastes enfin, trop aimable Amestris. Mais malheureux que je suis, vous ne m'aimez plus, sans que je puisse comprendre pourquoy. Je sçay bien, adjoustois-je, que l'absence est une dangereuse chose ; mais helas, j'estois absent, je l'estois pour l'amour de vous ! De plus, vous m'avez toujours escrit, comme si vous eussiez esté fidelle : et cependant vous estes la plus infidelle personne qui sera jamais. Ha trop heureux Megabise, m'écriois je alors, ne pense pas joüir en repos de ton bonheur : il faut que je me vange du tort que tu m'as fait : c'est toy qui par quelque artifice as fait changer le coeur d'Amestris, et qui as seduit sa bonté. Il faut sans doute, il faut que tu sois la seule cause de son crime et de mon malheur : ayons donc ce respect pour Amestris, de ne luy dire rien ; de ne vous pleindre pas mesme de son injustice ; et de n'attaquer que celuy seul qui l'a renduë coupable. Mais Dieux, adjoustois-je encore, Amestris a de l'esprit et du jugement ; Amestris n'est pas aisée à tromper ; et Arbate tout fin qu'il estoit, n'en avoit pû venir 
<pb id="page_512" n="V01-P516"/>à bout. Non non, ne nous flattons point, reprenois-je, le coeur d'Amestris est d'intelligence avec Megabise : elle est plus coupable que luy : et il ne possede son affection, que parce qu'elle a voulu la luy donner. Si je voulois Seigneur, vous dire tout ce que je dis, ou tout ce que je pensay en cette occasion, je n'aurois pas finy mon recit à la fin de la nuit ; et j'abuserois trop de vostre patience et de vostre bonté. Je vous diray donc seulement, que je fis cent fois dessein de quitter Amestris ; de l'oublier, et de la mépriser : et cent fois aussi je m'en repentis. et me resolus de l'aimer eternellement malgré son crime. Il n'y avoit qu'une seule resolution constante dans mon esprit, qui estoit celle de tuer Megabise, dés que je le trouverois : et il y avoit des momens, où je ne sçavois si je devois aimer ou haïr Amestris : mais où je sçavois tousjours bien que je devois perdre mon Rival. Le jour ne fut donc pas plustost venu, et mes chevaux ne furent pas plustost arrivez à la porte de ce Jardin, que j'envoyay mon Escuyer, sçavoir si Megabise estoit chez luy, pour luy donner de mes nouvelles : mais pour mon malheur, il estoit party pour aller aux champs : sans que ses gens pussent dire, quelle route il avoit prise. Cette fascheuse rencontre augmenta de beaucoup mon desplaisir : et la pensée que l'entreveuë d'Amestris et de Megabise ne s'estoit faite en ce lieu là que pour se dire adieu ; redoubla encore mon desespoir. J'envoyay en suite pour voir si Menaste n'estoit point revenuë de la Campagne, afin de me pouvoir 
<pb id="page_513" n="V01-P517"/>pleindre à elle, de l'infidelité de son Amie : nais je sçeu qu'elle y estoit tombée malade, et qu'elle n'en reviendroit pas si tost. Me voila donc le plus desesperé de tous les hommes : j'avois veû des choses qui ne me permettoient pas de douter de l'infidelité d'Amestris : je l'avois retrouvée plus belle, que je ne l'avois jamais veuë : du moins mon imagination me l'avoit figurée telle : je voyois mon Rival absent, et la confidente de ma passion esloignée : si bien que je ne pouvois ny me pleindre ny me vanger. En ce déplorable estat, ne sçachant quelle resolution prendre, je demeuray encore deux jours caché dans un Vilage qui est assez prés de la Ville, pour tascher de descouvrir où estoit allé Megabise : mais quoy que je pusse faire, je n'en pus rien aprendre avec certitude. L'on me dit seulement, qu'il avoit pris le mesme chemin que l'on a accoustumé de prendre, pour aller dans la Province des Arisantins, qui estoit le lieu de ma retraite : neantmoins comme ce chemin est croisé par plusieurs autres, je ne devois pas faire un grand fondement là dessus. Toutefois je ne laissay pas de m'imaginer, que pour posseder Amestris plus en repos, Megabise s'estoit peut-estre resolu de m'aller chercher, pour se rebattre contre moy. Cette pensée eut à peine fait quelque legere impression dans mon esprit, que je montray à cheval, et que je m'en retournay : m'informant exactement par les chemins de ce que je cherchois. Je creus quelques fois l'avoir trouvé : peu de temps apres je connus que je m'estois 
<pb id="page_514" n="V01-P518"/>trompé : et j'arrivay enfin au lieu d'où j'estois party, sans avoir eu de veritables nouvelles de Megabise. A mon retour, je trouvay une Lettre d'Amestris, que l'on avoit reçeuë durant mon absence : qui m'affligea autant, que raisonnablement elle me devoit plaire, si je n'eusse pas eu l'esprit preoccupé. Mais comme elle n'estoit pas extrémement longue, et qu'elle ne servit pas à la resolution que je pris en suitte ; il faut que je vous la die : car si je ne me trompe elle estoit telle.
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<q>AMESTRIS A AGLATIDAS</q>
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<q>Puis que vous avez quelque curiosité de sçavoir ce que je fais, et quels sont mes divertissemens : sçachez que je suis le tumulte de la Cour, autant que la bien-seance me le peut permettre : qu'il n'y à icy qu'une seule personne, de qui je puisse souffrir la conversation sans chagrin : et que mesme je fais autant que je le puis, que cette conversation soit en un lieu retiré et solitaire. Vous pouvez donc bien juger, que je ne choisis pas les Jardins du Palais pour me promener : et que la Fontaine du Parterre de gazon, est le lieu de plus ordinaire, où j'entretiens la seule Personne qui presentement me peut plaire à Ecbatane : et où je m'entretiens moy mesme. Je ne vous dis point Aglatidas, tout ce que je pense dans mes resveries : car peut-estre est-il bon pour vostre repos que 
<pb id="page_515" n="V01-P519"/>vous l'ignoriez : et peut-estre aussi est-il advantageux à Amestris, que vous ne le deviniez pas.</q>
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Admirez Seigneur, je vous supplie la bizarrerie de mon advanture : si j'eusse reçeu cette Lettre auparavant que d'avoir veû ce que mes yeux pensoient m'avoir monstré, j'en eusse esté ravy de joye : car enfin j'eusse bien entendu que <q>cette Solitude</q> de laquelle Amestris parloit, n'estoit aimée que pour l'amour d'Aglatidas. J'eusse bien compris encore, que cette <q>seule personne qu'elle pouvoit souffrir,</q> estoit m'a Parente, avec laquelle elle pouvoit parler de moy. Je n'eusse pas ignoré non plus, qu'elle n'alloit <q>à la Fontaine du Parterre de gazon,</q> que pour s'y souvenir de la derniere fois que je l'y avois veuë ; et j'eusse bien entendu sans doute, que la fin de sa Lettre estoit infiniment tendre et obligeante : puis qu'en me disant <q>qu'il estoit bon pour mon repos que je ne sçeusse pas ses resveries ;</q> j'eusse bien compris qu'elle vouloit dire, que la connoissance de sa douleur augmenteroit la mienne : et j'eusse enfin bien entendu, qu'une personne aussi retenuë qu'elle est, ne pouvoit exprimer la tendresse de son affection, plus fortement ny plus galamment, qu'en me disant à la fin de sa Lettre, <q>que peut-estre estoit-il aussi avantageux pour elle, que je ne devinasse pas ses pensées.</q>
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<div2 id="page_CYRUS010307" type="sequence" n="Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Aglatidas">
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Cependant Seigneur, cette Lettre fit un effet bien different dans mon esprit : et l'expliquant d'un sens tout opposé, à celuy qu'elle avoit effectivement ; je trouvois quelque chose de si inhumain, de voir qu'en me trahissant, Amestris se fust donné la peine de m'escrire d'une maniere, 
<pb id="page_516" n="V01-P520"/>où il y avoit un sens caché ; que je ne doutay presque point, que pour obliger Megabise, elle ne luy eust monstré ce qu'elle m'avoit escrit. Ouy, ouy, infidelle Amestris (disois-je en relisant cette Lettre, et en la repassant presque parole pour parole) <q>j'ay eu quelque curiosité de sçavoir, ce que vous faisiez, et quels estoient vos divertissemens :</q> et j'ay connu enfin que vous ne mentez pas, lors que vous m'escrivez, que vous fuyez le tumulte de la Cour ; qu'il n'y a qu'une seule Personne de qui vous puissiez souffrir la conversation sans chagrin : et que mesme vous faites tousjours tout ce qui vous est possible, pour faire que cette conversation soit en un lieu solitaire et retiré. Vous me dites, cruelle Amestris, que je puis bien juger, que vous ne cherchez pas les Jardins du Palais pour vous promener : mais infidelle que vous estes, je ne pouvois pas juger, que vous n'alliez à la Fontaine du Parterre de gazon, que pour y entretenir Megabise. Cependant j'ay veû de mes prepres yeux, que la seule Personne qui presentement vous peut plaire à Ecbatane, est le trop heureux Megabise. Vous dittes encore, que vous vous entretenez vous mesme : ha je ne l'ay que trop veû cruelle Amestris ! et pleust aux Dieux toutefois, que je n'eusse veû que cela. vous avez raison, adjoustois-je, de dire, qu'il seroit bon pour mon repos, que j'ignorasse vos resveries : et plus de raison encore, d'advoüer qu'il ne seroit pas advantageux à Amestris que je les devinasse. Mais comment, injuste Personne, pouvez vous connoistre que vous avez tort sans vous en repentir ? et toutefois vous avez peut-estre escrit 
<pb id="page_517" n="V01-P521"/>cette Lettre, avant la cruelle conversation, que je vous ay veû avoir avec Megabise. En effet, je ne me trompois pas alors en mes conjectures : car ayant regardé de quel jour elle estoit dattée ; et me ressouvenant precisément, de celuy où j'avois veû Amestris avec Megabise ; je trouvay qu'elle estoit escrit d'un jour auparavant : ce qui me mit en une colere si grande ; que je fis resolution de faire tout ce qui me seroit possible, pour me guerir d'une passion si mal reconnuë. Vous pouvez juger que je ne la pris pas sans peine, cette cruelle resolution ; et qu'il falut me combattre plus d'une fois. Je fis pourtant dessein, d'attendre mesme que la Fortune me fist rencontrer Megabise pour me vanger, sans l'aller chercher par toute la Terre, comme j'en n'avois eu l'intention : et de tascher de surmonter dans mon coeur, les sentimens que l'Amour y avoit inspirez. Je ne voulus pas mesme respondre à Amestris : ny chercher quelque consolation à luy reprocher son crime. Au contraire, j'ordonnay encore à celuy qui avoit accoustumé de recevoir ses Lettres, de les luy renvoyer sans me les faire voir, et sans les ouvrir. Si vous aviez aimé Seigneur, je n'aurois que faire de vous exagerer tout ce que je souffris en cette rencontre : et vous connoistriez facilement, qu'il n'est rien de plus difficile, que de vouloir arracher de son coeur, une violente passion. J'avois beau ne vouloir plus songer à Amestris ; j'y songeois eternellement : et c'estoit en vain que je faisois effort pour la mépriser ; puis que malgré 
<pb id="page_518" n="V01-P522"/>moy je sentois que je l'estimois tousjours, plus que tout le reste de la Terre. Je cherchois le monde et la conversation pour m'en destacher : Mais je m'y ennuyois si cruellement, que la solitude m'estoit encore moins insuportable. J'appellay les Livres à mon secours : mais je n'y rencontray que de bons conseils inutiles. Je m'amusay en suitte à la Chasse : mais je ne trouvay pas que la lassitude du corps, soulageast les peines de l'esprit. Enfin je me resolus d'attendre du temps, ce que je ne trouvois point ailleurs : mais Dieux, que ce remede fut long et mal assuré ! et que ma guerison fut penible et mal affermie ! Cependant l'innocente Amestris ne recevant plus de mes nouvelles ; et voyant qu'on luy renvoyoit toutes ses Lettres, ne m'en escrivit plus : et en fut en une peine incroyable. D'abord elle s'imagina que j'estois mort : mais ma Parente sçeust bien tost chez mon Pere que cela n'estoit pas. Elles chercherent alors en vain, la cause de mon silence, sans la pouvoir rencontrer : et l'innocence d'Amestris estoit une cause assez forte, pour l'empescher de la deviner. Elle craignit toutefois un peu, que Megabise ne m'eust fait faire quelque mauvais conte d'elle : mais apres y avoir bien pensé, elle ne trouvoit pas que quand il eust esté assez lasche pour le faire, j'eusse deû estre assez foible pour le croire, puis qu'il estoit mon Ennemy et mon Rival. Joint qu'il n'y avoit point d'apparence qu'il l'eust fait : car outre qu'il estoit trop homme d'honneur pour concevoir une fourbe de cette nature ; il n'estoit 
<pb id="page_519" n="V01-P523"/>pas demeuré en lieu pour pouvoir joüir de l'effet de son artifice : puis que l'on avoit sçeu enfin, que son desespoir l'avoit porté à la guerre, qui estoit alors en Lydie. Que ne pensa donc point l'aimable Amestris ! Et dequoy n'accusa t'elle point le malheureux Aglatidas ! elle creut qu'il estoit inconstant : que quelque nouvelle passion l'avoit fait changer : et dans cette pensée, elle s'abandonna à la douleur ; se repentit de m'avoir aimé ; dit cent choses contre moy et contre l'amour ; et fit tout ce qu'elle pût, pour m'oster le coeur qu'elle m'avoit donné. Menaste mesme qui m'aimoit beaucoup, et qui estoit revenuë de la Campagne, ne pouvoit pas m'excuser : et la confirmoit encore, dans les sentimens de colere où elle estoit. Enfin Seigneur, l'on peut dire que nous estions tous deux aussi infortunez, que nous estions innocens. Cependant, celuy chez qui Amestris demeuroit, et qui vouloit favoriser Megabise ; le voyant absent, et sçachant le grand nombre de pretendans qu'il y avoit tousjours pour Amestris, luy proposa d'aller faire un voyage à la Province des Arisantins, où estoit la plus grande partie de son bien, pour y donner ordre à quelques affaires pressantes : car Seigneur, l'on n'avoit point sçeu à la Cour, où je m'estois retiré : et cét homme ne sçavoit pas que j'y fusse. Amestris qui ne pouvoit souffrir la Cour qu'avec peine, et qui estoit bien aise de pouvoir cacher son chagrin, y consentit facilement : et d'autant plus tost, à ce que je sçeu depuis, qu'elle espera que venant à la mesme Province où j'estois, 
<pb id="page_520" n="V01-P524"/>elle pourroit du moins apprendre la cause de mon changement, dont elle n'avoit pû rien sçavoir. Cependant comme l'absence de Megabise avoit facilité mes affaires, mon Pere ayant enfin obtenu ma grace du Roy, m'ordonna de m'en retourner à Ecbatane, dans le mesme temps qu'Amestris en partoit. Je vous advoüe que je reçeus la nouvelle de la fin de mon exil avec douleur : et que j'eusse bien voulu que mon bannissement eust duré plus long temps. Neantmoins je pense, à dires les choses comme elles sont, que me voulant trahir moy mesme, je fis semblant de croire que mon coeur estoit assez bien guery, pour ne craindre plus que ses blessures se pussent r'ouvrir par la veuë d'Amestris. Je partis donc, et m'en retournay à Ecbatane sans la rencontrer : parce qu'elle avoit pris un chemin different de celuy que je tins. De vous dire Seigneur, quel trouble d'esprit fut le mien, en approchant d'Ecbatane ; en y entrant ; et en passant devant la porte du Palais d'Artambare ; c'est ce que je ne sçaurois faire. Je craignois de rencontrer Amestris : et je la cherchois pourtant exactement des yeux, en passant dans toutes les ruës : je me persuadois pour me tromper, que je ne voulois sçavoir le lieu où elle estoit, que pour ne la regarder pas : mais helas, que je me connoissois peu moy mesme, et que j'ignorois bien ce qui me devoit advenir ! Je ne fus pas plustost arrivé, que je fus à l'Apartement de mon Pere, qui me reçeut avec une joye incroyable : quoy qu'il eust quelque sentiment de douleur, de me trouver 
<pb id="page_521" n="V01-P525"/>le visage aussi changé qu'il me le vit. Car Seigneur, il estoit en effet arrivé un changement si considerable en moy ; que je doutois quelquefois, si j'estois le mesme que j'avois esté. Mon Pere eut la bonté de me dire en suitte, qu'ayant eu à soliciter une affaire où il alloit de ma vie, il n'avoit pû songer à presser celle de mon mariage : parce que ç'eust esté trop irriter Megabise, que de s'opposer tout à la fois, à son amour et à sa vangeance. Seigneur, luy dis-je, tout ce que vous avez fait, à esté bien fait : et le Mariage est une chose que je crains presentement, bien plus que je ne le desire. Mon Pere voulut me faire expliquer cét enigme : mais je m'en excusay, et me retiray à mon ancien Apartement, avec un chagrin estrange. Le lendemain au matin, mon Pere me mena chez le Roy, qui me reçeut assez bien : et qui acheva l'accommodement de la Famille de Megabise et de la nostre : car pour luy, il n'estoit pas encore revenu à Ecbatane. Au sortir du Palais je m'en retournay dans ma chambre, où je ne fus pas long temps seul : le bruit de mon retour n'ayant pas esté plustost respandu dans Ecbatane, que la meilleure partie de mes Amis me vint visiter. Et comme mon amour avoit esté sçeuë de tout le monde ; apres les premiers complimens, Artabane Frere d'Harpage, que le Roy avoit autrefois employé pour faire perir le jeune Cyrus, et qui estoit fort de mes Amis ; me demanda si je n'avois point rencontré la belle Amestris par les chemins, en revenant à la Cour ? Je rougis au nom d'Amestris : 
<pb id="page_522" n="V01-P526"/>et demanday à mon Amy, s'il estoit bien vray, qu'elle ne fust pas à Ecbatane ? Mais admirez Seigneur, tout ce que fait faire l'Amour ! je n'eus pas plustost esté assuré qu'elle n'y estoit plus effectivement ; que j'en eus de la joye, et de la douleur tout ensemble : et mon esprit fut si partagé en cette occasion, qu'il ne pût jamais se determiner. Je pense toutefois, que si j'eusse bien examiné le fonds de mon coeur, je l'eusse trouvé plus disposé à desirer qu'Amestris eust esté à Ecbatane, qu'à se resjoüir de ce qu'elle en estoit éloignée. Ce n'est pas que je ne creusse estre fortement resolu à ne luy donner plus jamais nulle marque d'amour, quand mesme j'en eusse deû mourir : mais c'est qu'enfin, pour ne déguiser pas les choses, je l'aimois encore plus que je ne le croyois moy mesme : et que c'est le propre de l'amour, de faire desirer la veuë de la personne aimée. Je me tins pourtant l'esprit si ferme, pendant cette conversation, que je n'en parlay jamais le premier : je me surpris bien plus de cent fois, dans un secret desir que quelqu'un m'en parlast mais je n'osay pourtant en parler. Et puis, comme je n'avois point eu d'autres personnes confidentes de ma passion, qu'Arbate qui n'estoit plus ; et que Menaste qui avoit suivy Amestris en son voyage, parce qu'elles s'aimoient cherement ; je ne pouvois pas me resoudre d'aller aprendre mes malheurs, à ceux qui ne les sçavoient point. Neantmoins il falut changer de resolution : et Artabane aporta un si grand soing à aquerir mon amitié ; et à s'informer du 
<pb id="page_523" n="V01-P527"/>sujet de cette profonde melancolie, qui paroissoit et sur mon visage, et en toutes mes actions ; qu'en fin pressé par son affection, et par ma propre douleur, je luy apris la naissance de mon amour ; son progrés ; et sa fin : car j'avois quelques fois la hardiesse de parler, comme si je n'eusse plus aimé. Il me souvient mesme qu'un jour que nous estions seuls, parlant de quelque chose qui estoit arrivé à la Cour, j'eus l'audace de dire à Artabane, pour luy designer precisément, quand cela estoit advenu ; que c'estoit du temps que j'aimois Amestris. Mais Seigneur, en prononçant ces paroles je rougis : et Artabane s'escria en m'embrassant, ha mon cher Aglatidas vous l'aimez encore ! vostre visage vous a trahi : et vostre coeur à plus de sincerité que vos paroles. Je ne sçay si je l'aime encore, luy respondis-je en soupirant ; mais je sçay bien que je ne la dois plus aimer ; et que mesme je ne la veux plus aimer. L'Amour, me respondit-il, n'est pas acoustumé à demander le conseil de nostre raison, ny le consentement de nostre volonté pour nous assujettir : et la mesme violence qui le rend quelquefois Maistre de nostre coeur malgré nous, l'y peut maintenir par la mesme voye. L'Amour, poursuivit Artabane, n'est pas un Roy legitime, mais un Tyran : qui ne traite pas mesme plus doucement ceux qui ne se deffendent point, que ceux qui luy disputent leur liberté : et qui regne enfin Souverainement, par tous les lieux où il veut regner. Quoy qu'il en puisse estre, luy dis-je, soit que j'aime Amestris, ou que je ne l'aime 
<pb id="page_524" n="V01-P528"/>pas ; elle n'aura plus de moy, ny marques d'amour, ny marques de haine. Vous changerez bien tost d'avis, me repliqua-t'il, et je n'auray pas besoin de beaucoup de paroles, pour vous prouver que tous les momens de vostre vie luy parlent d'amour : que tous vos discours, et toutes vos actions l'assurent, que vous luy estes tousjours fidelle : et qu'il n'est pas jusques à vos yeux, où vostre passion ne soit vivement dépeinte. Car (poursuivit-il, sans me donner loisir de luy respondre) d'où vient ce prodigieux changement, qui paroist en vostre visage, en vostre esprit, et en vostre humeur ? Et que veulent dire autre chose, cette profonde melancolie qui vous possede sans sujet ; cette solitude que vous preferez à tous vos Amis ; ces soupirs continuels ; cette indifference pour tout ce qu'il y a de beau à la Cour ; sinon que vous aimez encore ? Je n'aime peut-estre plus Amestris, luy repliquay-je, mais je haï tout le reste du Monde à la reserve d'Artabane. Et pourquoy le haïssez vous ? me respondit-il ; que vous ont fait tant d'honnestes gens qui vous recherchent et qui vous estiment ? Que vous ont fait tant de belles et aimables personnes qui sont à Ecbatane ? et que vous a fait enfin toute la Nature, pour faire que vous la haïssiez ? Non non, adjousta-t'il, Aglatidas, ne vous y trompez point : vous aimez encore Amestris : et vous l'aimez autant, que vous haïssez tout le reste de la Terre. Si vous n'aviez point d'amour pour elle, vous n'auriez point de haine pour les autres : et vous aimeriez sans doute, ce que tous les honnestes gens 
<pb id="page_525" n="V01-P529"/>ont accoustumé d'aimer. Si j'aimois Amestris, luy dis-je, je souhaiterois son retour, et je l'aprehende : Cette apprehension, me repliqua-t'il, n'est pas moins une marque d'amour, que le pourroient estre vos souhaits : car enfin Amestris ne peut vous estre redoutable que d'une façon : et vous ne la pouvez craindre sans l'aimer. De plus, adjousta-t'il, quelle cause pouvez vous trouver à vostre melancolie ? Vous estes aimé de tout le monde ; vous avez un Pere qui vous accorde tout ce que vous desirez ; vous estes d'une condition, qui n'en voit guere d'autre au dessus d'elle ; Vous ne pouvez manquer d'estre extrémement riche ; vous avez de la jeunesse et de la santé ; vous avez de plus, me dit-il en me flattant, de l'adresse et de la bonne mine ; du courage et de la reputation ; qu'est-ce donc Aglatidas qui vous manque et qui cause vostre melancolie ? Le souvenir de mes malheurs, luy repliquay-je : le souvenir des malheurs, me respondit-il, donne de la joye, quand il est vray qu'ils sont effectivement passez : et vous feriez mieux de dire, que les vostres durent encore. Mais de grace, adjousta-t'il, que faudroit-il pour vous rendre heureux ? Il faudroit, luy dis-je, des choses impossibles : il faudroit qu'Amestris n'eust jamais esté infidelle. De sorte donc, me repliqua Artabane, que vostre bonheur est inseparablement attaché à Amestris ; et que sans Amestris vous ne pouvez estre heureux ? Vous estes trop pressant, luy dis-je, et je ne veux plus vous respondre. Dittes que vous ne le pouvez pas, me repartit-il, sans 
<pb id="page_526" n="V01-P530"/>advoüer en mesme temps, que vous estes le plus amoureux des hommes. Mais mon cher Aglatidas, poursuivit Artabane, pourquoy cachez vous un mal si grand et si dangereux, et qui ne peut jamais estre guery qu'en le descouvrant ? Je le cache, luy dis-je en changeant de couleur, parce que je le crois incurable : et si je n'aimois infiniment Artabane, et qu'Artabane n'eust pas eu une opiniastreté invincible ; je ne luy eusse jamais advoüé comme je fay, qu'en despit de ma raison, et contre ma volonté, Amestris, l'infidelle Amestris, occupe encore toutes mes pénsées, et possede mon coeur malgré moy. Comme j'eus cessé de parler, Artabane m'embrassant, et prenant la parole, maintenant, me dit-il, que vous m'avez advoüé vostre mal, je veux tascher de le guerir : je croy que vous le souhaitez, luy dis-je, mais il n'est pas fort aisé d'en venir à bout : Car sçachez Artabane, que quand mesme Amestris se repentiroit de sa perfidie, et qu'elle reviendroit à moy les larmes aux yeux ; je ne pourrois jamais estre parfaitement satisfait. Le souvenir du passé, me tiendroit en une continuelle inquietude de l'advenir : et je possederois un thresor, que je craindrois eternellement de perdre. Toutes les fois qu'elle me diroit quelque chose d'obligeant, je m'imaginerois que ces mesmes paroles auroient esté employées en faveur de mon Rival : et je ne pourrois tout au plus regarder le coeur d'Amestris, que comme un Autel prophané. Quoy, me dit alors Artabane, si Amestris avec tous ses charmes et toute sa beauté vous demandoit 
<pb id="page_527" n="V01-P531"/>pardon de sa foiblesse et de son changement, vous le luy refuseriez ? Ha cruel Amy, luy dis-je, quel plaisir prenez vous à me persecuter, au lieu de me guerir, et à me proposer des choses impossibles ? Mais si elles arrivoient, me dit il, comment en useriez vous ? Malgré cette jalousie delicate, luy repliquay-je, qui certainement est dans mon esprit, de la façon que je viens de le dire ; je sens bien que je me jetterois aux pieds d'Amestris, pour luy rendre grace de son repentir ; pour l'assurer d'une passion eternelle ; et pour luy demander une fidelité plus exacte que celle qu'elle a euë. Mais helas, que je suis loing de me trouver en cét estat ! Voulez vous, me dit alors Artabane, croire mes conseils ? Je veux faire, luy dis-je, tout ce qui me pourra soulager. Si cela est, me respondit-il, ne negligez pas ce que je m'en vay vous dire : et sçachez qu'en l'estat qu'est vostre ame, j'ay trouvé un remede infaillible, ou pour vous oster l'amour que vous avez pour Amestris ; ou pour faire qu'Amestris la satisface. Si j'escoute la raison, luy dis-je, j'aimeray mieux le premier que l'autre : et si j'escoute mon coeur, je prefereray le second au premier. Sçachez donc, me dit alors Artabane, que comme l'amour est une passion si noble, qu'elle ne peut-estre recompensée que par elle mesme : elle est aussi si puissante, qu'elle ne peut-estre vaincuë que par ses propres forces. Il faut aimer, pour cesser d'aimer : et la haine qui succede à l'amour, n'est pour l'ordinaire qu'une amour déguisée, sous les apparences de la colere : et qui est plus redoutable 
<pb id="page_528" n="V01-P532"/>et plus dangereuse, que si elle paroissoit avec les marques qui luy sont naturelles. Enfin Aglatidas, me dit-il, il faut se guerir d'une passion par une autre passion : et pour n'aimer plus Amestris, il faut aimer une autre beauté. Helas, luy repliquay-je alors, qu'il est aisé à Artabane, de donner un semblable conseil, et qu'il est difficile à Aglatidas de le suivre ! Mais, me respondit-il, le remede que je vous enseigne, est pourtant le meilleur de tous : et n'est pas si impossible que vous le croyez. Veritablement, poursuivit-il ; tant que vous demeurerez dans la solitude où vous vivez, il ne sera pas aisé que vous vous trouviez engagé dans une nouvelle amour : mais il faut voir celles qui en peuvent donner ; il faut s'exposer au peril des flots, et se jetter mesme dans la mer, quand on veut se sauver d'un naufrage : et il est des maux si dangereux, et des remedes si extraordinaires, qu'il faut se mettre en danger de mourir, un peu plustost, par la seule esperance de pouvoir vivre plus long temps. Mais croyez vous, luy dis-je, que je puisse, je ne dis pas aimer une autre beauté, mais seulement la souffrir ? Vous le pourrez sans doute si vous le voulez, me respondit-il, car enfin d'abord il ne faut avoir dessein que de feindre d'aimer quelque belle Personne ; car peut-estre viendrez vous à l'aimer effectivement. Si cela arrive, vous vous moquerez de l'inconstance d'Amestris : et si cela n'est pas, vous vous vangerez au moins, de l'outrage que vous avez 
<pb id="page_529" n="V01-P533"/>reçeu d'elle. Peut-estre mesme, continua-t'il, que cette feinte ramenera vostre Maistresse à la raison : et que ce que vostre amour ne vous a pas donné, sa jalousie vous le donnera. Ce remede, luy dis-je, est bien dangereux et bien incertain, pour estre si difficile : car enfin vous dites que peut-estre j'aimeray ; que peut-estre je n'aimeray pas ; que peut-estre je me vangeray ; que peut-estre Amestris reviendra de son erreur ; en un mot, tout est fondé sur un peut-estre : c'est à dire à peu prés sur rien : et je voy pour conclusion, tant d'incertitude en ce remede, que je ne le trouve pas fort bon. En avez vous un autre ? me dit-il ; j'en ay plus infaillible, luy dis-je, qui est la mort : qui me delivrera sans doute de toutes mes peines. C'est le dernier qu'il faut tenter, me respondit Artabane ; et il ne le faut au moins prendre que lors que l'on a essayé vainement tous les autres. Enfin Seigneur, quoy qu'il me peust dire, je ne me rendis point de tout ce jour là : mais quelque temps apres, ayant sçeu qu'Amestris devoit revenir, il me persecuta de telle sorte, de vouloir suivre son conseil ; que je m'y resolus, quoy que ce ne fust pas sans peine. Il y avoit alors à la Cour, une Fille nommée Anatise, qui avoit effectivement du merite et de la beauté : mais qui n'avoit pourtant pas fait grandes conquestes : et qui estoit sans doute incomparablement moins belle qu'Amestris, quoy qu'elle le fust beaucoup. Le hazard voulut que le 
<pb id="page_530" n="V01-P534"/>jour mesme qu'Artabane m'avoit fait consentir d'essayer le remede qu'il m'avoit proposé ; je la trouvay à la promenade des Jardins du Palais : où il y avoit long temps que je n'avois esté, parce que je fuyois le monde autant qu'il m'estoit possible. Et comme je n'avois, et ne pouvois avoir d'inclination particuliere pour Personne ; et que mesme je n'avois pas la liberté de choisir en une saison où tout ce qui n'estoit pas Amestris ne me pouvoit plaire : Le hazard, dis-je, m'ayant fait rencontrer Anatise plustost qu'une autre ; je n'esvitay pas sa conversation, comme j'avois accoustumé d'esviter celle de toutes les Dames, depuis mon retour à Ecbatane : c'est à dire toutesfois, autant que la civilité me le permettoit. Je parlay donc à cette Fille diverses fois ce jour là : et quoy que ce ne fust que de choses indifferentes, elle ne laissa pas de s'estimer en quelque façon mon obligée : parce qu'enfin je faisois pour elle, ce que je n'avois fait pour personne, depuis que j'estois revenu à la Cour. Et certes il me fut advantageux, que la solitude où j'avois vescu, m'aidast à persuader au monde, ce que je voulois qu'il creust : estant certain qu'il ne m'eust pas esté bien aisé, de faire tout ce qu'il eust falu pour le tromper, s'il ne se fust trompé luy mesme : et si Anatise de son costé, ne m'eust aidé à le decevoir. Car Seigneur, je n'ay garde de croire, que la complaisance que cette aimable Fille eut pour quelques petits soins que je luy rendis, fust un effet de mon merite : au contraire, je connus clairement que ç'en fust un de celuy d'Amestris : 
<pb id="page_531" n="V01-P535"/>estant indubitable, qu'Anatise ne me traita favorablement comme elle fit, que parce qu'elle s'imagina, qu'il y avoit quelque chose de glorieux pour elle ; qu'un homme qui avoit aimé la plus belle Personne du monde, quittast ses fers pour prendre ses chaines. Cette petite jalousie de beauté, fit donc qu'Anatise eut pour moy, toute la civilité possible : et que trouvant tant de facilité à executer ce qu'Artabane m'avoit conseillé ; je continuay d'agir comme il voulut. Ce n'est pas Seigneur, que je pusse jamais me resoudre, à dire à Anatise que je l'aimois : tant parce qu'en effet je ne le pus jamais obtenir de ma veritable passion ; que parce qu'il me sembloit que ç'eust esté choquer directement la generosité. Cependant ma façon de vivre avec Anatise, ne laissoit pas d'avoir presque le mesme effet dans la Cour, et dans l'esprit de cette Fille : car enfin je la voyois souvent ; je ne parlois presque qu'à elle ; je paroissois fort melancolique et fort inquiet ; et tout le monde regardoit toutes ces choses, comme des effets de ma nouvelle passion. Anatise d'autre part voyoit que je m'attachois à son entretien : que je la loüois à toutes les occasions qui s'en presentoient : que je fuyois toutes les Femmes excepté elle : et que dans nos conversations, je paroissois souvent avoir l'esprit interdit, et ne sçavoir pas trop bien ce que je luy voulois dire. Mais helas, ce qu'elle croyoit estre un effet de l'amour que j'avois pour elle, en estoit un de celle que j'avois pour Amestris, toute infidelle qu'elle me paroissoit alors. Et certes il y avoit des 
<pb id="page_532" n="V01-P536"/>jours, où je me repentois d'avoir suivy les conseils d'Artabane : et d'autres aussi, où il sembloit que je me resolusse fortement d'aimer Anatise : et de vouloir chasser Amestris, de mon coeur et de ma memoire. Changeons, changeons, disois-je en moy mesme, cette feinte passion, en une passion veritable : ne soyons plus fidelles, à celle qui nous a trahis : et ne trahissons plus, celle qui n'a que de la sincerité pour nous. Anatise n'est pas sans doute si belle qu'Amestris ; mais elle nous aimera peut-estre plus fidellement. Disons luy donc que nous l'aimons, poursuivois-je, quoy que cela ne soit pas encore : afin qu'estant obligez par generosité à ne nous démentir pas ; nous ne soyons plus en termes de craindre de retourner vers l'infidelle Amestris : et d'avoir la foiblesse de la voir et de luy parler, si elle revient comme on nous le dit. Cette pensée Seigneur, se fortifia de telle sorte dans mon esprit, que je fus trois ou quatre jours de suitte chez Anatise, avec intention de luy dire que je l'aimois : Mais quelque resolution déterminée que j'en eusse faite, je ne pus jamais l'executer. Je perdois la parole tout d'un coup, dés que la pensée m'en venoit : je changeois de discours et de couleur hors de propos : ma bouche ne vouloit point m'obeïr : mon coeur se revoltoit contre ma volonté : ma volonté mesme demeuroit changeante et mal affermie : et enfin ne voulant plus du tout, ce que j'avois voulu un moment auparavant, je me taisois en baissant les yeux : comme estant presque également honteux, de ce que je faisois, et de ce 
<pb id="page_533" n="V01-P537"/>que j'avois voulu faire. Mais Dieux ! ce qui me devoit détruire dans l'esprit d'Anatise, m'y establissoit : car s'imaginant que l'amour et le respect que j'avois pour elle, causoient tout le desordre qu'elle voyoit en mon esprit ; elle ne laissoit pas de me bien traitter : et je ne laissois pas de la voir. Tant y a Seigneur, que toute la Cour creut que j'estois amoureux d'Anatise : il y eut mesme un de mes Parens, qui l'escrivit à Menaste : qui comme je vous l'ay dit, estoit avec Amestris. Mais cette Fille qui sçavoit que son Amie ne pourroit aprendre cette nouvelle sans douleur, ne luy en dit rien : et voulut attendre qu'elle fust à Ecbatane pour s'en esclaircir. Cependant je sçeu deux choses tout à la fois, qui me donnerent bien de l'inquietude : l'une qu'Amestris arriveroit en peu de temps : l'autre que Megabise devoit revenir dans peu de jours. Cette rencontre si precise, que le seul hazard avoit faite, me parut une chose concertée : et je ne doutay point du tout, que le voyage d'Amestris n'eust esté fait à la seule consideration de l'absence de Megabise, de laquelle je ne pouvois pas deviner la raison. Mais comme la jalousie s'attache bien plus à ce qui la fortifie, qu'à ce qui la peut détruire ; je ne m'amusois pas à raisonner, sur ce qui pouvoit me faire tirer quelques conjectures à mon advantage : et je ne cherchois que ce qui me pouvoit affliger. Ils reviennent, disois-je, pour triompher à mes yeux de mon infortune : et ils ne s'estimeroient pas heureux, si je n'estois le tesmoin de leur felicité. Du moins, adjoustois-je, infidelle Amestris, 
<pb id="page_534" n="V01-P538"/>vous n'aurez pas la satisfaction de croire que je sois malheureux : et je veux agir de telle sorte aupres d'Anatise, que vous ne puissiez pas seulement soubçonner que je vous aime encore malgré moy. Mais pour toy, trop heureux Megabise, n'espere pas de pouvoir joüir en repos de ta conqueste : car encore que je n'y pretende plus rien, je ne laisseray pas de t'en oster la possession en t'ostant la vie : ou de te la disputer du moins, jusques au dernier moment de la mienne. Ces sentimens tumultueux estant un peu appaisez, je trouvay en effet quelque consolation à penser qu'Amestris croiroit que j'aimois Anatise : et je m'attachay de telle sorte à elle durant quelques jours, que j'en estois moy mesme estonné. Cependant Amestris arriva : et Menaste ne fut que trop confirmée pour mon malheur, en la croyance qu'on luy avoit donnée de ma nouvelle passion. Elle voulut toutefois me parler auparavant que de me condamner, et elle en trouva les moyens facilement : car enfin comme elle estoit ma parente, je fus obligé de luy faire une visite, bien que je ne m'y resolusse pas sans peine. Je fis ce que je pus pour n'y aller pas seul : mais quoy que je pusse faire, elle me parla en particulier. Est-il possible, me dit-elle, Aglatidas, que ce que l'on m'a dit soit veritable ? et qu'un homme qui a esté assez heureux, pour n'estre pas haï d'Amestris, puisse se resoudre d'aimer Anatise ? Amestris, luy dis-je, n'a pas creû qu'Aglatidas fust digne d'elle : et je ne sçay pourtant Menaste, adjoustay-je, si elle n'a pas plus mal choisi que moy. 
<pb id="page_535" n="V01-P539"/>Elle a peut-estre fait par foiblesse et par caprice, poursuivis-je, ce que j'ay fait par raison et pour me vanger. Mais apres tout Menaste, n'en parlons plus : je sçay qu'elle est tousjours de vos amies : et je veux mesme croire qu'elle s'est cachée de vous pour me trahir. Il faut bien sans doute, me respondit-elle, qu'elle m'en ait fait un secret si cela est vray, car je n'en ay jamais rien sçeu : mais je vous advoüe, que j'ay beaucoup de peine à me le persuader. J'en ay bien eu davantage, luy repliquay-je ; et si je n'avois esté moy mesme le tesmoin de son infidelité ; si je n'avois veû de mes propres yeux, sa trahison et sa perfidie, je ne l'aurois jamais creuë : non pas mesme quand vous m'en auriez assuré. Mais comme je ne vous aurois pas cruë, adjoustay-je, si vous m'eussiez parlé contre elle : je ne vous croiray pas non plus, aujourd'huy que vous la voulez justifier. Non, Menaste, ne m'en parlez jamais : Amestris m'a trahi, et je l'ay quittée : Amestris ne m'a pas jugé digne de son affection ; et je ne la juge plus digne de la mienne : quoy qu'elle la soit tousjours, à l'infidelité prés, de l'admiration de toute la Terre. Mais enfin comme je suis asseuré qu'elle a eu pour moy de la haine ou de mespris, je suis dispense de la fidelité que je luy avois promise. J'advouë, me dit Menaste, que si elle est coupable, vous estes moins criminel : Mais vous n'estes pourtant pas innocent. Car enfin, vous estes vous pleint à Amestris ? l'avez vous accusée ? et luy avez vous donné lieu de se justifier, ou de se repentir ? Il faut se pleindre, luy dis-je, lors 
<pb id="page_536" n="V01-P540"/>que l'on est en doute du crime de la Personne aimée, ou que ce crime est si petit, qu'on le peut effacer en l'advoüant ; mais lors que l'offence est de la nature de celle que j'ay reçeuë, les pleintes ne serviroient qu'à donner nouvelle matiere de se laisser tromper. Espargnons cette peine à Amestris, pousuivis-je, et ne la forçons pas d'advoüer une chose, qu'elle ne pourroit advoüer sans confusion : toute preoccupée qu'elle est, de l'amour qui la possede. Menaste estoit si surprise de m'entendre parler de cette sorte, qu'elle ne pouvoit me respondre : car comme Amestris ne luy avoit rien dit de la conversation qu'elle avoit euë avec Megabise ; elle ne pouvoit imaginer nul pretexte à mes pleintes : et elle creut que pour excuser mon inconstance, je luy supposois un crime ; qu'elle estoit aussi innocente, qu'elle la paroissoit à ses yeux ; et que j'estois encore beaucoup plus coupable qu'elle ne l'avoit pensée. Ce qui la confirmoit en son opinion, estoit le trouble qu'elle remarquoit en mon esprit : ne doutant nullement, que ce trouble ne fust causé par la honte que j'avois de ma foiblesse, et par celle de mon changement. Toutefois voulant encore l'augmenter, je vous assure du moins, me dit-elle, que tant que le voyage qu'Amestris vient de faire a duré, elle n'a pas eu d'Amants qui puissent se loüer de son indulgence, ny se vanter de ses faveurs. Je n'en doute pas, luy respondis-je, car elle est plus fidelle à celuy qu'elle m'a preferé, qu'elle ne l'a esté pour moy : Mais quel est ce bienheureux Amant d'Amestris, me 
<pb id="page_537" n="V01-P541"/>repliqua-t'elle en colere, que Menaste ne connoist point ? Puis qu'elle vous en a fait un secret, luy dis-je, je veux bien avoir encore ce respect pour elle, de ne relever pas ce que j'en sçay : et d'aider à cacher une chose, qui ne sera que trop tost publiée : et de laquelle vous ne douterez plus gueres dans peu de jours. Comme nous en estions là, il arriva tant de monde, que nostre conversation ne pût continuer davantage : et je sortis de chez Menaste, avec un redoublement de chagrin estrange. Car, disois-je, si Amestris estoit capable de repentir ; son Amie m'auroit advoüé une partie de sa foiblesse : ou du moins l'auroit pretextée, de quelque legere excuse. Mais en niant tout, l'on se rend coupable de tout : et il n'est plus rien apres cela, qu'il ne soit permis de faire pour se vanger. Vangeons nous donc de la veritable infidelité d'Amestris, par une feinte infidelité : donnons nos soins à Anatise, ne luy pouvant donner nostre coeur : punissons nous par ce suplice, du mauvais choix que nous avions fait : et n'oublions rien de tout ce qui peut satisfaire nostre ressentiment, ne pouvant plus satisfaire nostre amour.
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<div2 id="page_CYRUS010308" type="sequence" n="Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : chagrin d'Amestris">
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Cependant Menaste qui estoit effectivement irritée, contre moy, ne doutant point que quelqu'un n'aprist ma nouvelle passion à Amestris, trouva plus à propos de luy en parler : et fut chez elle le soir mesme, dont je j'avois veuë l'apresdisnée. Elle ne fut pourtant pas la premiere, qui luy aprit cette nouvelle : et de tant de personnes qui l'avoient visitée, il s'en estoit trouvé quelqu'une, qui par malice ou par simplicité, luy avoit dit une 
<pb id="page_538" n="V01-P542"/>chose, où tout le monde sçavoit bien qu'elle devoit prendre interest. Menaste la trouva donc assez triste : car Seigneur, pour vous bien faire connoistre mon infortune, je suis contraint de vous advoüer, qu'Amestris m'aimoit veritablement : et m'aimoit d'une affection si tendre, que je ne puis encore m'en sovenir, sans une extréme joye ; sans une excessive douleur ; et sans une estrange confusion tout ensemble. Elle ne vit donc pas plustost Menaste, qu'elle luy fit connoistre par sa melancolie, qu'elle sçavoit ma nouvelle passion : neantmoins comme elle se voulut contraindre, elle fut quelque temps à luy parler de choses indifferentes. Menaste de son costé, ne sçachant par où commencer un discours si fascheux, luy respondoit à mots entrecoupez, et ne sçavoit pas trop bien ce qu'elle luy vouloit dire. Mais enfin l'adorable Amestris ne pouvant plus cacher son ressentiment, luy demanda si elle ne m'avoit point veû ? et si ma nouvelle amour estoit assez forte, pour m'avoir fait manquer à la civilité que je luy devois ? Je l'ay veû, luy respondit elle ; mais je l'ay veû si privé de raison, que je n'oserois plus j'advoüer pour mon parent : ny croire presque qu'il soit encore ce mesme Aglatidas que j'ay connu autrefois : et que j'ay tant estimé. Enfin, luy dit elle, il sert Anatise ; il la suit en tous lieux : et je pense qu'il l'aime effectivement. Mais quoy que ce crime soit grand, ce n'est pas encore ce qui m'anime le plus contre luy : car apres tout, ceux qui sont nais foibles et inconstans, meritent plustost 
<pb id="page_539" n="V01-P543"/>de la compassion que des reproches : puis qu'il est certain qu'ils ne sont que ce qu'ils ne peuvent s'empescher de faire. Mais qu'Aglatidas veüille exuser son crime, en vous en supposant un ; c'est ce que je ne puis souffrir : et c'est ce que j'ay creû à propos de vous dire : afin que par vostre haine et par vostre mépris, vous le punissiez de son extravagance, et de son ingratitude. Quoy, interrompit Amestris, Aglatidas m'accuse de quelque chose ? Ouy, repliqua Menaste, il dit que vous l'avez trahi ; il dit qu'il l'a veû de ses propres yeux ; qu'il n'en sçauroit jamais douter ; et que vostre nouveau choix est beaucoup plus déraisonnable que le sien. Enfin, dit elle, je ne puis dire autre chose, sinon qu'il a de la folie et de la malice tout ensemble. Amestris fut si surprise de ce discours, que son ame toute grande qu'elle estoit, ne pût s'empescher d'en estre esbranlée : elle changea de couleur ; les larmes luy vinrent aux yeux ; et sa sagesse eut beaucoup de peine à les retenir. Si elle se souvenoit de l'amour que je luy avois tesmoignée, et du respect : avec lequel je l'avois servie, elle regardoit mon changement, comme luy ayant causé une perte irreparable : Si elle repassoit en sa memoire, la bonté quelle avoit euë pour moy ; elle ne pouvoit assez condamner mon ingratitude : si elle consideroit la fidelité qu'elle m'avoit gardée ; elle avoit de l'horreur pour ma perfidie : et si elle regardoit la difference qu'il y avoit d'elle à Anatise, elle ne pouvoit assez s'estonner de ma foiblesse, et de mon aveuglement. 
<pb id="page_540" n="V01-P544"/>Mais apres tout, il faloit me croire capable de l'une et de l'autre, et il n'estoit pas possible d'en douter. Menaste m'a pourtant assuré depuis, que le tort que je faisois à sa beauté, luy preferant une personne qui luy devoit ceder en toutes choses ; ne la toucha pas si sensiblement, que le tort que je faisois à sa vertu, en l'accusant d'estre inconstante. Qu'Aglatidas, disoit elle, m'oste le coeur qu'il m'avoit donné ; qu'il cesse de me voir et de m'aimer ; et qu'il oublie les obligations qu'il m'a sans doute, d'avoir souffert qu'il me parlast de sa passion : apres tout, je m'en affligeray sans colere ; et je m'en consoleray peut-estre par raison. Mais qu'il veüille excuser sa foiblesse en m'en accusant ; ha Menaste, c'est ce qui vient au bout de toute ma patience : et ce qui me fait bien voir, que l'amour est une dangereuse passion. Car enfin y eut-il jamais une personne plus excusable que moy, ny plus innocente ? J'ay aimé Aglatidas, il est vray : mais je l'ay aimé, non seulement parce qu'il m'aimoit ; mais parce que mes parens ont creû, qu'il avoit de la sagesse et du jugement : et qu'il avoit toutes les qualitez qui peuvent faire un honneste homme. De plus, ne devois-je pas croire, que la Fortune m'ayant fait naistre assez riche, son propre interest feroit en son coeur, ce que mon peu de beauté ne pourroit pas faire ? et que soit qu'il fust sensible à l'amour ou à l'ambition, je pouvois esperer qu'il seroit fidelle ? Cependant, je me suis trompée en mes conjectures : et je ne connois que trop, qu'il ne faut jamais rien aimer. 
<pb id="page_541" n="V01-P545"/>Mais helas, reprenoit-elle, nous n'en sommes plus en pouvoir ! l'innocence et la raison ayant estably l'Amour en mon ame, le moyen de l'en chasser ? Il faut toutefois, adjoustoit elle, et j'y suis si fortement resoluë, que je ne dois pas desesperer d'en venir à bout. Enfin, Seigneur, l'adorable Amestris n'estant pourtant pas bien d'accord avec elle mesme ; ne put achever de prendre sa resolution : et elle fit dessein d'aller le lendemain à quelque promenade solitaire, avec sa chere Confidente, pour tascher de resoudre ce qu'elle feroit : et pour esviter la conversation des personnes indifferentes : qui en l'estat où estoit son ame, n'eusse fait que la contraindre et l'importuner. Elles furent donc le jour suivant à un Jardin, où peu de monde avoit accoustumé d'aller : et où pourtant Artabane se rencontra fortuitement. Il ne les vit pas plustost, que la curiosité luy prit d'entendre leur conversation : il se cacha pour cét effet, derriere une Pallissade fort espaisse : et les suivant des yeux, il vit qu'elles allerent s'assoir dans un Cabinet de verdure. Il y fut en se glissant entre les arbres d'une grande Allée qui y respondoit : et se coucha derriere une petite Palissade de Mirthe, qui estoit au delà du Cabinet. Il n'y fut pas plus tost, qu'il entendit que Menaste respondant à quelque chose qu'Amestris avoit dit, et qu'il n'avoit pas entendu ; Non, luy disoit elle, il ne faut pas vous vanger sur vous mesme : et il faut qu'Aglatidas tout seul, porte la peine de son crime. Ne confondez pas, adjoustoit-elle, l'innocente et le coupable : 
<pb id="page_542" n="V01-P546"/>haïssez Aglatidas si vous le pouvez : et ne punissez pas Amestris qui n'a point failly. Amestris, repliqua cette aimable Personne, ne pouvant haïr ce qu'elle a aimé, que voulez vous qu'elle devienne ? et pourquoy ne voulez vous pas qu'elle s'estime aussi coupable de pouvoir cesser d'aimer, ce qu'elle devroit haïr ; qu'Aglatidas paroist criminel, de haïr ce qu'il devoit aimer eternellement ? En suitte de cela, ces deux filles se mirent à chercher ce qui pouvoit m'avoir donné la hardiesse d'accuser Amestris : Car, disoit Menaste, quelle apparence y a-t'il, que sans avoir un leger pretexte de le pouvoir faire, il ait eu cette inconsideration ? Amestris faisant quelque reflexion, sur ce que disoit Menaste, commença de luy conter ce qu'elle n'avoit point sçeu : c'est à dire la conversation qu'elle avoit euë avec Megabise. Mais, adjousta t'elle, quand Aglatidas eust esté present à la chose, il m'en auroit deû remercier au lieu de s'en pleindre : joint qu'il estoit bien esloigné d'icy : et Megabise de son costé, ayant tousjours esté en Lydie, n'a garde de le luy avoir dit. Non, adjousta Menaste, ce n'est point cela : car enfin il ne m'a point nommé Megabise : et infailliblement si c'estoit luy, il m'en auroit dit quelque chose. Ainsi il faut conclurre, que la seule honte de sa foiblesse, l'a forcé d'avoir recours à l'imposture, pour s'excuser en parlant à moy. En verité, disoit elle, ceux qui sont des crimes, se punissent sans doute eux mesmes tres severement en les commettant : et si vous eussiez veû l'inquietude qu'avoit Aglatidas 
<pb id="page_543" n="V01-P547"/>lors qu'il me parloit, vous n'en douteriez nullement. Ce qui m'embarrasse le plus, luy dit Amestris, c'est que lors que nous avons esté à la Province des Arisantins, nous avons entendu dire, qu'Aglatidas y a toujours paru assez melancolique, et n'y a eu aucun attachement. Or s'il n'avoit changé sa forme de vivre aveque moy, qu'à son retour à Ecbatane ; je dirois que par caprice ou par raison, il auroit preferé la beauté d'Anatise à celle d'Amestris : mais Menaste, son changement pour moy à commencé pendant son exil : et dans un temps, où il recevoit plus de marques de mon affection, que je ne luy en avois jamais donné. Car enfin je luy escrivois, et luy escrivois d'une maniere assez obligeante, pour retenir tout autre coeur que le sien. Mais apres tout, luy dit Menaste, que pretendez vous faire ? M'affliger de mon malheur, reprit elle : m'en pleindre eternellement ; me repentir de ma foiblesse ; tascher d'oublier Aglatidas, sans pouvoir peut-estre en venir à bout ; et mener enfin la plus malheureuse vie, que personne ait jamais menée. Mais, répliqua Menaste, je ne voy point que vous songiez à deux choses assez importantes : l'une, si vous ne pouvez haïr Aglatidas, d'essayer de le ramener à la raison : et l'autre, si vous pouvez l'oublier, à le punir de son crime. Helas, repliqua Amestris, qu'il est difficile de haïr, ce que l'on avoit resolu d'aimer toute sa vie ! et qu'il est mal aisé de se resoudre à punir, ce que l'on aime encore malgré soy ! J'en sçay pourtant une voye infaillible, repartit Menaste ; mais admirez 
<pb id="page_544" n="V01-P548"/>Seigneur, le bizarre destin des choses du monde : Menaste proposa à Amestris la mesme voye qu'Arbatane m'avoit proposée : c'est à dire de feindre de souffrir sans chagrin, quelqu'un de ceux qui pretendoient à son affection. Car, luy disoit cette fille, j'ay tousjours connu Aglatidas extrémement sensible à la gloire : de sorte que je ne doute point, que s'il voit effectivement devant ses yeux, ce qu'il n'a fait qu'inventer : et qu'il connoisse qu'en effet Amestris est capable de luy preferer un autre ; il n'arrive de deux choses l'une : c'est à dire, qu'il quittera Anatise, pour revenir à Amestris : ou que du moins, il sera fort affligé dans son coeur. De plus, qui sçait si en souffrant d'estre aimée, vous ne viendrez point à cesser d'aimer ? L'amour, à ce que j'ay entendu dire, adjousta-t'elle, ne se guerit point par des remedes qui luy soient contraires, ny par des remedes violents : le temps et la raison, par des voyes plus insensibles, viennent à bout de toutes choses : c'est pourquoy si vous m'en croyez, vous suivrez absolument mon conseil. Il est mesme à propos pour vostre gloire, adjousta Menaste, que l'on ne vous soubçonne point d'avoir aimé Aglatidas : et pour l'empescher, il faut faire ce que je dis. Cette derniere consideration fut sans doute la plus forte sur l'ame d'Amestris : qui apres plusieurs autres discours, se resolut de suivre les advis qu'on luy donnoit. Cependant Artabane qui estoit ravy d'avoir entendu tout ce que ces deux Personnes avoient dit ; se leva tout doucement, et sortit du Jardin sans estre aperçeu : allant 
<pb id="page_545" n="V01-P549"/>en diligence me chercher par tous les lieux où il creût me devoir rencontrer : mais mon malheur fit, qu'il ne me pût jamais trouver. Apres m'avoir cherché vainement chez le Roy ; dans les Jardins du Palais ; et chez Anatise ; il se resolut enfin, d'attendre que je me retirasse le soir : ne pouvant pas imaginer qu'il peust rien m'arriver d'important le reste de la journée, où l'ignorance de ce qu'il sçavoit me peust nuire. Mais Dieux, que cette fatale journée m'a esté funeste ! et qu'elle me coustera encore de soupirs, si la mort n'en arreste le cours ! Je vous ay dit Seigneur, que ce Jardin où estoit Amestris, estoit un Jardin solitaire, où peu de monde se promenoit : mais pour mon malheur, tout ce qui me pouvoit donner de l'inquietude, s'y assembla sans doute pour m'affliger : et pour me rendre le plus infortuné de tous les hommes. Anatise conduitte par mon mauvais destin, ayant fait dessein de se promener, avec quelques unes de ses Amies, choisit ce lieu là, parce qu'elle ne l'avoit jamais veû : et je le choisis en mon particulier, pour aller entretenir mes tristes pensées : à cause que je croyois estre fort assuré de n'y rencontrer ny Amestris ; ny Anatise ; ny rien qui me peust troubler dans mes resveries. Mais Seigneur, que je fus estrangement surpris, lors qu'entrant dans ce Jardin, je vy d'assez loin Amestris, qui se promenoit dans une Allée, avec sa chere Menaste ! et que je vy en mesme temps, Anatise au pied d'une Palissade, où elle s'estoit assise, qui faisoit un Bouquet des fleurs ; qu'elle avoit desja 
<pb id="page_546" n="V01-P550"/>cueillies. Cette veuë que je n'attendois pas, me troubla, et me surprit de telle sorte, que je m'arrestay tout court : et ne sçachant si je devois aller vers celle que j'aimois, quoy qu'elle m'eust trahi ; ou vers celle qui m'aimoit, et que je trahissois ; je fus un moment dans une incertitude, que je ne vous puis exprimer. Mes pas accoustumez à me conduire vers Amestris, penserent m'y porter, quoy que je ne le voulusse point : et peu s'en falut, que ma jalousie ne se trouvast plus foible que mon amour : et que sans regarder Anatise, je n'allasse me jetter aux pieds d'Amestris. Mais enfin l'image du crime dont je pensois avoir esté le tesmoin, s'estant remise en mon souvenir ; je me determinay tout d'un coup : et je commençay d'aller vers Anatise. Je m'en approchay toutefois si lentement ; et je me fis une telle contrainte pour m'esloigner d'Amestris, et pour m'empescher de la regarder ; qu'il s'en falut peu, que sans aller ny vers l'une, ny vers l'autre, je n'expirasse de douleur. Mais mon desespoir me faisant passer tout d'un coup, d'un extréme incertitude, à une obstination invincible ; je ne regarday plus Amestris ; et je fus me mettre à genoux aupres d'Anatise, à laquelle je parlay suivant ma coustume. Ce fut neantmoins avec un esprit si distrait ; que si cette fille n'eust elle mesme esté fort distraite, par le soing qu'elle avoit d'observer les actions d'Amestris, elle se seroit aisément aperçeuë de la cause de mes inquietudes. Mais elle avoit une joye si sensible, de se voir preferée à la plus belle Personne du monde, qu'elle ne 
<pb id="page_547" n="V01-P551"/>prit point garde aux changemens de mon visage, ny à l'obscurite de mes paroles. Amestris de son costé, comme je l'ay sçeu depuis, voyant elle mesme ce qu'elle n'avoit fait qu'entendre dire, en fut extraordinairement surprise : jusques là cette adorable Personne, n'avoit eu que de la douleur de mon changement : mais voyant de ses propres yeux, Aglatidas aux pieds d'Anatise, la colere s'empara de son esprit : et un secret sentiment de gloire, luy inspira une si forte envie de se vanger du mépris que je faisois d'elle ; qu'elle ne pût s'empescher de le tesmoigner à Menaste. Mais Seigneur, admirez encore icy, la prodigieuse rencontre, que le hazard tout seul causa en cette journée ! Je vous ay dit, ce me semble, que Megabise devoit revenir dans peu de jours : et en effet apres avoir esté à la guerre de Lydie, il se resolut de revenir à Ecbatane : et de ne songer plus à me voir l'espée à la main, ny pour la mort de son Frere, qu'il sçavoit bien qui estoit coupable ; ny pour nos anciens differens. Le Roy le luy avoit envoyé deffendre absolument à Sardis, apres l'accommodement qu'il avoit fait de nos Familles : et m'avoit aussi ordonné, de ne le quereller plus jamais : et d'éviter sa rencontre, autant qu'il me seroit possible : estant juste d'avoir ce respect pour un homme dont j'avois tué le Frere. Megabise ne voulant donc entrer que de nuit dans la Ville, afin de pouvoir estre plus particulierement informé de l'estat des choses, auparavant que de recevoir des visites ; se resolut d'aller passer le reste du jour, dans le 
<pb id="page_548" n="V01-P552"/>mesme Jardin où j'estois, comme le sçachant peu frequenté : et où estoient aussi Amestris et Anatise. Megabise donc qui connoissoit fort celuy à qui apartenoit ce Jardin, y entra aussi tost qu'il fut descendu de cheval : et dans le mesme instant, qu'Amestris emportée de colere de me voir aupres d'Anatise, disoit à Menaste qu'elle avoit bien eu raison, de luy conseiller de me punir. Megabise donc entrant inopinément, fut extrémement surpris, de voir en un mesme lieu, son Rival et sa Maistresse : et plus surpris encore de remarquer que je n'estois pas avec Amestris. Cependant Seigneur, comme Megabise ne l'avoit point veuë, depuis le jour qu'il luy avoit promis de ne la voir plus, et de ne luy parler plus ; il voulut luy faire connoistre par son respect, qu'il n'avoit pas oublié la parole qu'il luy avoit donnée : de sorte qu'apres luy avoir fait une profonde reverence, il voulut se retirer, et sortir de ce Jardin. Mais Amestris qui avoit l'esprit irrité, croyant avoir trouvé une occasion favorable de se vanger, l'appella, et le reçeut avec beaucoup de civilité : ce qui luy donna autant de joye, qu'il me donna d'affliction. Car Seigneur, j'avois veû entrer Megabise ; j'avois remarqué qu'il avoit voulu s'en aller, et qu'elle l'avoit retenu ; j'avois creû qu'il en usoit ainsi, parce qu'il voyoit que j'y estois ; et je ne doutay point du tout, qu'Amestris sçachant qu'il devoit arriver, ne fust venuë l'attendre en ce lieu là. Je vous laisse donc à juger Seigneur, du trouble de mon ame, et de l'agitation de mon esprit : pour 
<pb id="page_549" n="V01-P553"/>moy, toutes les fois que je me souviens, de l'estat où nous estions, je ne puis assez m'estonner, du caprice de la Fortune. Car enfin Anatise avoit une joye extréme, de se croire preferée à Amestris, et aimée d'Aglatidas, qui ne la preferoit ny ne l'amoit : Megabise de son costé, tout guery qu'il pensoit estre de sa passion, estoit infiniment aise, de se voir rapellé par celle qui l'avoit banny pour tousjours ; quoy que cette personne ne l'eust rapellé par aucune affection qu'elle eust pour luy : et Amestris et moy, qui eussions esté si heureux, si nous eussions sçeu nos veritables sentimens, estions les plus malheureuses personnes de la Terre. Cependant, quoy que Megabise fust fort aise aupres d'Amestris, le souvenir de la mort de son Frere, et la veuë de celuy qui l'avoit tué, faisant sentir à son coeur, que nulle bien-seance ne luy permettoit d'estre où j'estois ; Madame, dit-il à Amestris, je doute si le commandement que j'ay reçeu du Roy, seroit assez puissant sur mon esprit, pour empescher mon juste ressentiment contre un homme que je voy, si le respect que j'ay pour vous ne me retenoit : et c'est pourquoy Madame, craignant que ce respect ne fust pas long temps assez fort, contre les sentimens du sans et de la Nature : je vous supplie tres-humblement de me pardonner mon incivilité, et de souffrir que je vous quitte. A ces mots sans attendre la responce d'Amestris, il luy fit une profonde reverence, et sortit de ce Jardin. Elle qui ne l'avoit appellé que pour me fascher, ne fit aucun effort pour le retenir : au 
<pb id="page_550" n="V01-P554"/>contraire, un second sentiment corrigeant le premier, luy fit voir qu'elle avoit eu tort, de nous mettre en estat d'en venir aux mains, si Megabise n'eust pas eu ce tespect pour elle. Pour moy Seigneur, qui n'entendois pas ce qu'ils disoient, je ne le vy pas si tost sortir, que je n'en fusse autant en colere, que je l'avois esté de le voir entrer : m'imaginant qu'il ne s'en alloit que pour faire le fin : et pour tascher de déguiser l'assignation qu'Amestris luy avoit donnée. Ne pouvant donc plus durer au lieu où j'estois : et croyant qu'il me seroit plus aisé de cacher mon inquietude en me promenant, qu'en demeurant tousjours en un mesme endroit ; je le proposay à Anatise, qui y consentit. Bien est il vray que ce ne fut pas tant par complaisance que par vanité : car elle voulut, quoy que je pusse dire, aller droit vers Amestris : luy semblant que c'estoit veritablement triompher d'elle, que mener un de ses Esclaves où il luy plaisoit. Nous fusmes donc à le rencontre d'Amestris et de Menaste : et comme nous fusmes assez prés les uns des autres, Anatise sans me rien dire de son dessein, commença de parler à Amestris : dont je fus si fasché, que je pensay la quitter, et sortir d'un lieu, où tout ce que j'aimois, et tout ce que je haïssois, venoit de se trouver ensemble. Je n'osois et voulois regarder Amestris : j'eusse voulu que Megabise y eust encore esté pour le combattre : et je ne sçache point de sentimens bizarres et violens, qui ne me passassent dans l'esprit. Il y eut mesme des moments, où Amestris me sembla moins belle, et où Anatise 
<pb id="page_551" n="V01-P555"/>me la parut davantage : Mais Dieux, que ces moments passerent viste ! et qu'il y en eut d'autres où je trouvay Anatise, laide, et Amestris admirablement belle ! Cependant Anatise, qui comme je vous l'ay dit, vouloit triompher pleinement, et s'assurer mieux de sa conqueste ; parla malicieusement à Amestris, et en l'abordant, je m'estime bien heureuse, luy dit elle, d'avoir rencontré une si agreable compagnie, en un lieu que l'on a accoustumé de trouver fort solitaire : et j'ay raison de me la croire, puis que ne cherchant icy que le seul plaisir de la promenade, j'y ay encore trouvé celuy de la conversation. La mienne, respondit froidement Amestris, est si peu agreable, que vous auriez grand sujet de vous plaindre, si vous n'en aviez point trouvé de plus propre à vous divertir. Si vous vouliez reconnoistre des Juges, repliqua malicieusement Anatise, je m'assure que Megabise que j'ay veû ce me semble aupres de vous, ne seroit pas de vostre opinion : et qu'Aglatidas mesme prononceroit en ma faveur. Pour moy, dis-je avec une confusion estrange, je ne doute point que Megabise ne trouvast Amestris incomparable en toutes choses : et je ne feray nulle difficulté d'avoüer, adjoustay-je en changeant de couleur, qu'il a sujet de publier, que la conversation d'Amestris est la plus complaisante du monde quand elle veut : et la plus contredisante aussi quand il luy plaist, me repliqua-t'elle. Ha Madame (luy dit Anatise, qui estoit ravie de voir quelques marques de colere sur le visage d'Amestris) ne soyez pas 
<pb id="page_552" n="V01-P556"/>aujourd'huy de cette humeur : et resoluez vous de souffrir toutes les loüanges que je vous veux donner. j'en merite si peu, respondit-elle, que je ne vous conseille pas de les employer si mal à propos. Il est une espece d'humilité, reprit Anatise, où la gloire ne laisse pas de se trouver : Ouy, repliqua Amestris ; et il y a aussi une espece de fausse gloire, qui cache souvent beaucoup de bassesse. Je m'imagine, respondit Anatise, que ny vous ny moy n'avons point de part à l'une ny à l'autre de ces choses : je n'en sçay rien, repliqua Amestris, car on ne se connoist pas trop bien soy mesme. Il est bien encore plus difficile, luy dis-je, de connoistre les sentimens d'autruy : principalement, me repartit elle, de ceux qui contrefont les genereux et les sinceres, et qui ne le sont point du tout. Je m'assure, dit la malicieuse Anatise, que Megabise est absolument incapable de vous déguiser ses sentimens : Ceux qui comme luy (respondit Amestris pour me faire despit) aiment la veritable gloire, n'ont garde d'en user autrement : et il n'y a que les lasches qui se cachent. Je vous advoüe Seigneur, que je fus tellement troublé d'entendre parler Amestris de cette sorte, qu'il me fut impossible de demeurer là plus long temps : et comme je n'estois pas venu dans ce Jardin avec Anatise, je ne creus pas estre obligé d'y tarder autant qu'elle : joint que je n'estois pas en estat d'observer une exacte bien-seance en mes actions. J'avois creû voir Megabise si satisfait ; je voyois Anatise si contente ; Amestris si fiere contre sa coustume ; et je me sentois tant de chagrin, tant 
<pb id="page_553" n="V01-P557"/>de colere, et tant de desespoir ; qu'enfin emporté par mon amour, par ma haine, et par ma jalousie ; je me separay d'une compagnie si chere, et si insupportable tout ensemble. Je sortis donc de ce Jardin, avec un assez mauvais pretexte : resolu de me vanger sur Megabise, de tous les outrages qu'Amestris m'avoit faits. Pour cét effet, au lieu de rentrer dans la Ville, je m'allay cacher en la maison d'un homme de ma connoissance : avec intention d'envoyer le lendemain de mes nouvelles à Megabise, afin de le revoir l'espée à la main. Je ne voulus point en faire advertir Artabane, parce que je sçavois qu'il s'opposeroit à mon intention : mais helas, je ne sçavois pas, que si je l'eusse veû, j'eusse esté aussi heureux que j'estois infortuné. Cependant Amestris qui n'avoit bien traitté Megabise que pour me fascher ; ne m'eut pas plustost perdu de veuë, que ne pouvant plus souffrir la conversation de sa Rivale, elle chercha un pretexte pour la quitter : et la laissant dans ce Jardin, elle s'en alla se pleindre en secret de son malheur, avec sa chere Menaste. Pour Megabise, l'on peut dire qu'il ne vit la bonne fortune que comme un esclair : qui en finissant aussi tost qu'il a commencé de paroistre, fait trouver les tenebres plus espaisses et plus insupportables qu'auparavant. Quant à Anatise, si la joye qu'elle eut d'estre preferée à Amestris, dura un peu davantage ; ce ne fut non plus que pour l'affliger plus sensiblement apres. Pour moy Seigneur, je ne m'estois jamais trouvé si malheureux que je me le trouvois : encore, disois-je, 
<pb id="page_554" n="V01-P558"/>la premiere fois que je vy Amestris favoriser Megabise, j'avois cét advantage, qu'elle m'estimoit encore assez, pour se donner la peine de me tromper : elle ne sçavoit pas que je la voyois : et dans le mesme temps qu'elle luy parloit avec douceur, elle m'escrivoit au moins sans rudesse. Je pouvois mesme penser, que son coeur pouvoit estre partagé, et qu'il ne l'occupoit pas si absolument, qu'il n'en demeurast une partie pour moy : de plus, il la voyoit pour luy dire adieu : mais aujourd'huy, il revient pour ne la quitter plus sans doute : et Amestris estoit certainement dans ce Jardin pour l'attendre. Elle m'a veû auparavant qu'il arrivast, et ne s'est pas souciée que je fusse le tesmoin de leur entreveuë, puis qu'elle y est demeurée. Pour Megabise, adjoustois-je, il vouloit estre plus discret : il a fait semblant lors qu'il m'a descouvert, de ne la vouloir pas aborder : mais elle l'a appellé cruellement pour me faire despit ; elle m'a regardé avec colere ; elle l'a regardé avec douceur ; et l'a loüé en ma presence. Elle, dis-je, qui faisoit autrefois profession d'une vertu si austere : elle qui m'a refusé son affection si opiniastrément : elle qui m'a esté si severe et si rigoureuse. Et comment Amestris, disois-je, est-il possible, que vous ayez si fort changé d'humeur ? Mais du moins, adjoustois-je, faut-il que je trouble vostre felicité, comme vous troublez la mienne : et que le respect m'empeschant de songer à me vanger directement de vous, je me vange de Megabise. Voila Seigneur, comment je faisois du poison, des choses les plus 
<pb id="page_555" n="V01-P559"/>innocentes : et comment j'expliquois toutes les actions d'Amestris : qui de son costé n'entendoit guere mieux les miennes : et qui premeditoit de se vanger de moy, d'une façon bien plus cruelle. Mais, Seigneur, il faut que je vous die auparavant, que celuy chez qui demeuroit Amestris, ayant esté gagné par Otane, ne tenoit plus le party de Megabise aupres d'elle : et persecutoit continuellement cette aimable personne, afin de l'obliger à preferer la richesse à toutes choses : et à ne considerer ny les bonnes, ny les mauvaises qualitez, de celuy qu'elle voudroit espouser. De plus, en s'en retournant chez elle, Artabane l'avoit rencontrée et l'avoit suivie : mais comme elle avoit alors l'esprit peu capable d'une conversation indifferente ; aussi tost qu'elle estoit arrivée dans sans chambre, elle l'avoit laissé seul avec Menaste, et s'estoit enfermée dans son Cabinet. Or Seigneur, l'entretien de ces deux personnes n'ayant esté que de moy ; Menaste qui sçavoit qu'Artabane avoit grande part à ma confidence, le pressa de telle sorte, qu'elle l'obligea de luy advoüer, qu'une effroyable jalousie, estoit ce qui m'avoit détaché du service d'Amestris : mais quoy qu'elle peust faire, il ne luy en voulut rien dire davantage. Car comme il esperoit me voir le soir mesme, il ne voulut point se declarer plus ouvertement : ne sçachant pas si je le trouverois bon. Il ne fut pas long temps avec Menaste : parce que l'impatience qu'il avoit de m'entretenir, ne luy permit point de faire une plus longue visite. Il ne fut donc pas plustost sorty, 
<pb id="page_556" n="V01-P560"/>qu'elle fut trouver Amestris dans son Cabinet, qui s'y estoit retirée, sur le pretexte d'avoir quelques Lettres importantes à escrire, et luy aprit qu'Artabane apres plusieurs choses qu'elle luy avoit dites, luy avoit enfin advoüé, qu'une effroyable jalousie avoit causé mon changement. Aglatidas, respondit Amestris, a esté effroyablement jaloux ! he bons Dieux, comment est-il possible que cela puisse estre ? quel sujet luy en ay-je donné ? et quel est celuy de ses Rivaux que j'ay assez bien traitté, pour servir de pretexte à son changement ? m'a-t'on veû avoir un soin extraordinaire de plaire à tout le monde ? ay-je cherché les occasions de voir et d'estre veuë ? ay-je eu des conversations particulieres avec quelqu'un ? ay-je reçeu des Lettres en secret, où en ay-je escrit ? y a-t'il quelqu'un qui se vante d'avoir seulement esté regardé favorablement d'Amestris ? si ce n'est le perfide Aglatidas ? Et enfin Menaste, qu'ay-je fait, qu'ay-je dit, qu'ay-je pensé, qui puisse excuser son inconstance ? Pour moy, adjousta-t'elle, je n'entendis jamais parler d'une pareille jalousie à celle-là : mais de grace dittes moy un peu, si je l'eusse sçeuë dés le commencement, qu'eussay-je pû faire pour l'en guerir ? il eust falu sans doute ne regarder plus personne, et s'enfermer eternellement. Le moyen de deviner dans une grande Cour, et dans une grande Ville, où je suis veuë de tout le monde, et où je vis également avec tous ceux qui m'approchent ; quel estoit celuy qui luy donnoit de l'inquietude ? Car enfin, peut-estre que c'estoit Andramias ; peut-estre que 
<pb id="page_557" n="V01-P561"/>c'estoit Araspe ; peut-estre que c'estoit Megabise ; et peut-estre que c'estoit le Roy. Le moyen donc Menaste, que j'eusse pû le guerir quand je l'eusse voulu ? Il faut advoüer, luy respondit ma Parente, qu'Aglatidas a bien manqué de conduitte : dittes, adjousta Amestris, qu'il a perdu la raison, en perdant l'estime qu'il avoit pour moy. Car veû la façon dont j'avois vescu avec Aglatidas, il ne devoit jamais me soubçonner mal à propos : ny croire à ses propres yeux contre Amestris. Et puis l'inconstance doit elle tousjours suivre la jalousie ? Pour moy je pensois que la jalousie fist des malheureux : mais je ne croyois pas qu'elle deust tousjours faire des infidelles. Qu'Aglatidas me croyant peu sincere en mes paroles, ne me voye plus ; ne m'aime plus ; et mesme me haïsse, je ne m'en pleindray pas : et je regarderay sa haine, comme une marque de la violence de son amour. Mais qu'aussi tost qu'Aglatidas pense que je ne l'estime plus, il m'oublie entierement ; et se trouve au mesme instant l'ame sensible à une nouvelle passion ; ha Menaste, c'est ce qui ne sçauroit estre. Si Aglatidas m'avoit aimée fortement, quelque sujet de pleinte que je peusse luy avoir donné, il seroit impossible qu'il ne m'aimast pas encore, ou que du moins il ne me haïst point : et il seroit encore plus impossible (s'il est permis de parler ainsi) qu'il peust si tost aimer Anatise. Helas, disoit elle, qui m'eust dit autrefois, vous verrez Aglatidas entrer en un lieu où vous serez, et aller plus tost vers Anatise que vers vous, je ne l'eusse pas creû : Cependant cét 
<pb id="page_558" n="V01-P562"/>injuste que j'ay trop estimé, pour ne pas dire trop aimé ; apres m'avoir veuë la derniere fois, dans des sentimens qui luy estoient si advantageux ; a pû revoir Amestris, d'une maniere si offençante. Ne pouvoit il pas du moins, empescher Anatise de m'aborder, et ne pouvoit il pas esviter ma rencontre ? Non non, disoit elle à Menaste, il ne l'a pas voulu : et il a voulu au contraire, mettre ma patience à la plus rigoureuse espreuve. Je sçay, adjoustoit elle, qu'enfin il a quitté sa compagnie, et qu'il est sorty seul du Jardin : mais la confusion l'en a chassé, et non pas le repentir. Il a quelque honte de son crime ; mais il n'a pas assez de vertu pour s'en dégager. Joint qu'apres tout, quand il se repentiroit presentement, je n'en serois pas satisfaite. Mais, luy dit alors Menaste en l'interrompant, à quoy vous resoluez vous ? Je veux (luy respondit elle, le visage tout changé) ne me souvenir jamais plus d'Aglatidas : et faire que malgré luy il se souvienne eternellement d'Amestris. Je veux qu'il connoisse son crime par mon innocence : et qu'il connoisse mon innocence par mon malheur. Il faut que je luy face voir, que je n'ay jamais rien aimé que luy, et que je luy ay tousjours esté fidelle : mais en le luy faisant voir, je veux que ce soit d'une façon, qu'il n'en puisse jamais profiter. S'il ne se repent pas de sa faute, poursuivit elle, je me puniray de l'avoir aimé : et s'il s'en repent, je le puniray de m'avoir trahie : et le puniray aussi cruellement qu'il merite de l'estre. Je vous advoüe, luy dit alors Menaste, qu'il ne m'est pas aisé de comprendre, 
<pb id="page_559" n="V01-P563"/>quelle espece de vangeance vous premeditez : Elle est si éstrange, luy respondit Amestris, que je n'ose vous la dire, de peur que vous ne m'en détourniez par vos raisons, ou par vos prieres. Mais comment pourriez vous, luy dit Menaste, luy faire voir si precisément, que vous luy avez esté fidelle, puis que vous ne sçavez pas mesme de qui il est jaloux ? Je ne sçay pas veritablement, repliqua Amestris, de qui Aglatidas est jaloux : mais je sçay du moins, de qui il ne peut jamais l'avoir esté : et cela suffit pour ma justification, pour ma vangeance, et pour mon chastiment tout ensemble. Menaste l'entendant parler ainsi, et comprenant tousjours moins le sens caché de ces paroles obscures ; se mit à la presser si tendrement, et l'assura tant de fois qu'elle ne s'opposeroit point à ce qu'elle voudroit ; qu'enfin reprenant son discours, Vous n'ignorez pas, luy dit elle, Menaste, non plus que l'inconstant Aglatidas, l'aversion invincible que j'ay tousjours euë pour Otane, malgré sa richesse et sa condition ; car je vous en ay parlé cent et cent fois à tous deux, comme de l'homme du monde pour lequel j'avois le plus de mépris et le plus de haine, malgré sa condition et sa richesse. Vous sçavez, adjousta-t'elle, qu'il m'a aimée, dés le premier jour que j'arrivay à Ecbatane : et que je l'ay haï, dés le premier moment que je l'ay veû. Sçachez donc Menaste, qu'auparavant que je puisse recevoir en nulle part le perfide Aglatidas, je veux obeïr à celuy de mes parens qui a le soing de ma conduite : c'est à dire que je veux espouser Otane, 
<pb id="page_560" n="V01-P564"/>le plus imparfait des hommes : et par là, faire voir à Aglatidas, si j'ay aimé quelqu'un de ses Rivaux. Quoy, luy dit Menaste, vous voudriez espouser Otane ? Ouy, luy respondit Amestris, je le veux : et je ne sçaurois choisir un suplice plus grand, pour me punir d'avoir aimé Aglatidas : et pour chastier Aglatidas de m'avoir trahie. C'est de cette façon Menaste, poursuivit elle, que je me justifieray, et que je me vangeray : quoy que je ne sçache pas quel est celuy que l'on accuse d'estre le complice de mon crime. Par là je suis assurée de guerir Aglatidas de sa jalousie : Car enfin Otane a tant de deffauts, que je ne m'y sçaurois tromper : estant absolument impossible, qu'Aglatidas en aye esté jaloux. Ha Amestris, luy dit alors Menaste, ne confondez point l'innocente avec le coupable : punissez Aglatidas tout seul, et ne punissez point Amestris ? espousez plus tost Megabise : et croyez que vous ne laisserez pas de vous vanger de mon perfide parent. Non Menaste, luy dit elle, ce que vous me proposez ne seroit pas juste : et ce seroit me vanger sur moy mesme, et ne me vanger pas d'Aglatidas. Car enfin Megabise est assez bien fait, pour faire croire à Aglatidas que je l'aurois aimé : ainsi il acheveroit de se guerir de sa passion, s'il est vray qu'il en ait eu pour moy, et demeureroit en paix avec sa chere Anatise. Ouy, il auroit lieu de croire, que j'aurois aimé un homme, qui en effet est digne de l'estre : mais lors qu'il verra que j'auray choisi pour mary, un homme qu'il sçait de certitude, que je ne sçaurois jamais aimer ; peut-estre que 
<pb id="page_561" n="V01-P565"/>son coeur tout perfide et tout inconstant qu'il est, aura quelque repentir de sa faute. Mais un repentir inutile : car enfin en espousant Otane, je luy seray aussi fidelle que si je l'aimois, et que s'il estoit le plus accompli de tous les hommes. He Dieux, interrompit Menaste, songez vous bien à ce que vous dittes ? et pourrez vous avoir assez de resolution, ou pour la mieux nommer assez d'inhumanité envers vous mesme, pour vous exposer au plus grand malheur qui puisse arriver ? Pourrez vous souffrir toute vostre vie, la presence d'un homme, de qui la conversation vous a tousjours esté insuportable, pour une heure seulement ? Je la souffriray sans doute, respondit Amestris, dans l'esperance que les maux que j'endureray, me justifieront dans l'esprit d'Aglatidas : et qu'apres avoir justifiée, ma mort arrivant infailliblement bientost en suitte, je laisseray dans son ame un douleur qui n'aura jamais de fin. S'il me demeuroit quelqu'autre voye de me justifier, peut-estre ne prendrois-je pas celle-là : mais apres tout, Aglatidas ne se plaignant pas, le moyen de deviner son mal et de le guerir ? Mais, luy dit Menaste, les apparences sont quelquefois si trompeuses : que sçavez vous s'il n'y a point eu quelque chose, qui ait fait naistre la jalousie d'Aglatidas, que nous ignorions absolument ? Quand cela seroit, respondit Amestris, Aglatidas n'en seroit pas plus innocent : j'advoüe qu'il pouvoit estre un peu jaloux sans m'offencer : mais il ne pouvoit jamais aimer Anatise, sans me faire un outrage irreparable. Ainsi Menaste, il faut s'il est 
<pb id="page_562" n="V01-P566"/>possible, que je destruise cette amour naissante, par une douleur eternelle, et par un repentir inutile. Mais ne songez vous point, luy dit Menaste, qu' ? détruisant cette amour par une si estrange voye, vous vous détruisez vous mesme ? C'est ce que je souhaite, luy repliqua Amestris, et si je ne sçavois que la melancolie est un poison lent, dont l'effet est presque infaillible, je ne m'y abandonnerois pas. Souffrez, luy dit Menaste, que je parle encore une fois à Aglatidas : quand je seray morte, luy dit elle, je vous le permets : et je vous conjure mesme de luy bien exagerer ma douleur, afin d'augmenter la sienne. Quoy, luy dit Menaste, vous parlez de mort, et de mariage tout ensemble ? Ouy, luy repliqua Amestris ; en allant au Temple, je songeray que je m'en iray au Tombeau : et j'espereray que les Torches nuptiales, seront bien tost changées en Torches funebres. Mais pourquoy voulez vous mourir ? reprit Menaste ; parce, respondit elle, que je ne puis plus vivre heureuse ny innocente : trouvant que c'est estre fort criminelle, que d'avoir aimé Aglatidas. Enfin, Seigneur, Menaste fut contrainte de quitter Amestris, parce qu'il estoit fort tard, sans avoir rien avancé aupres d'elle. Cette prudente Fille ne fut pas pourtant plustost arrivée à son logis, qu'elle m'envoya chercher, resoluë de me parler, et de me guerir l'esprit si elle pouvoit, et de ma jalousie, et de ma nouvelle passion ; car elle me croyoit veritablement amoureux d'Anatise : mais ce fut en vain qu'elle prit cette peine. Le lendemain elle envoya aussi chez Artabane, afin de le 
<pb id="page_563" n="V01-P567"/>prier de luy aider à me trouver : mais elle y envoya un moment trop tard, car il estoit desja sorty. Cependant Artabane aussi bien que Menaste, estoit desesperé de ne me trouver point : et ces deux Personnes qui avoient de si agreables choses à me dire, estoient également affligées, chacune en leur particulier, de n'apprendre point ce que j'estois devenu. Elles n'avoient pourtant garde de le sçavoir, puis que je me cachois avec beaucoup de soin : dans l'intention que j'avois, de donner de mes nouvelles à Megabise. En effet, la pointe du jour ne commença pas plus tost de paroistre, que je luy envoyay un homme avec un Billet : qui luy aprenant l'intention que j'avois de me battre contre luy, pour des raisons qu'il pouvoit aisément deviner : luy disoit encore, que cét homme le conduiroit au lieu où je l'attendois avec une espée. Mais le hazard voulut, que lors que celuy que j'envoyois à Megabise arriva chez luy, il y avoit desja du monde : parce que le Roy devant aller à la chasse ce jour là, trois des ses Amis l'estoient allé prendre, afin de se rendre au lever d'Astiage. Ce Billet que j'avois escrit, ne pût donc estre rendu si adroitement, que l'on ne s'en aperçeust, et que l'on ne soubçonnast quelque chose de la verité : de sorte qu'il fut impossible à Megabise de me satisfaire. Artabane ayant entendu quelque bruit de ce qui estoit arrivé, en advertit le Roy, qui donna ordre que l'on arrestast Megabise : et qui commanda que l'on me cherchast ; paroissant fort en colere contre moy. Mais admirez Seigneur, comme la Fortune se 
<pb id="page_564" n="V01-P568"/>jouë des destins des hommes ! quoy que ce fust moy qui eust envoyé apeller Megabise, il n'y eut pourtant presque personne dans la Cour qui le creust ainsi : et le bruit s'épandant d'abord que Megabise et Aglatidas s'estoient voulu batre ; comme il y avoit aparence qu'ayant tué son Frere, ce devoit estre luy qui m'eust fait apeller, tout le monde le dit cette sorte : à la reserve de ceux qui s'estoient trouvez chez luy, et qui luy avoient vû recevoir mon Biller. Mais pour Amestris, elle crût en effet que c'estoit Megabise qui m'avoit fait apeller : et s'imagina encore, que cela me confirmeroit en l'opinion que j'avois d'elle : de sorte qu'elle se confirma d'autant plus elle mesme, en sa bizarre resolution. Cependant Artabane estant monté à cheval, avec dix ou douze de mes Amis, afin de me chercher, il le fit avec tant de soin, qu'il me descouvrit, comme je ne faisois que d'aprendre par le retour de celuy que j'avois envoyé, que Megabise estoit arresté : et qu'il me mandoit par luy qu'il ne manqueroit pas de me satisfaire, et de se satisfaire luy mesme, aussi tost qu'il le pourroit. Mai comme j'aperçeus Artabane de deux cens pas loing, et que je ne voulois pas estre arresté comme Megabise, je poussay mon cheval au grand galop, et tournant la teste à diverses fois, je vy qu'Artabane devançant tous les autres, poussoit le sien à toute bride : et me faisoit signe de la main que je m'arrestasse, et qu'il me vouloit parler. Mais comme mon malheur avoit resoulu ma perte, je me persuaday qu'Artabane qui avoit de la sagesse, avoit trouvé mauvais 
<pb id="page_565" n="V01-P569"/>que j'eusse fait appeller un homme de qui j'avois tué le Frere. En effet je connoissois bien que cela n'estoit pas trop raisonnable : de sorte que m'imaginant qu'il n'avoit rien à me dire, sinon qu'il faloit que le Roy m'accommodast avec Megabise ; plus il me faisoit de signes, plus je pressois mon cheval. J'entendis mesme plusieurs fois sa voix sans luy vouloir respondre : et je pense qu'il m'eust à la fin atteint, n'eust esté qu'ayant rencontré un grand fossé que mon cheval franchit sans s'arrester, il ne pût venir à bout d'en faire faire autant au sien, qu'apres un qu'art d'heure de chastiment. Pendant cela, ayant trouvé un bois qui me déroba à sa veuë, j'en quittay la route ordinaire : et prenant un petit sentier fort couvert, je fis tant qu'Artabane fut contraint de s'en retourner, bien affligé et bien en colere de ne m'avoir pû parler. Ne sçachant donc alors qu'elle resolution prendre, apres avoir formé et détruit cent desseins ; je m'en allay à un Temple qui n'estoit pas fort esloigné, dont je connoissois un Sacrificateur : chez lequel j'eus intention de demeurer caché durant quinze jours : m'imaginant que l'on ne garderoit pas eternellement Megabise : et qu'aussi tost qu'il seroit libre, luy donnant de mes nouvelles, je pourrois me satisfaire plus aisément. De vous dire, Seigneur, quelle fut la vie que je menay en ce lieu là, ce seroit une chose inutile : vous estant fort aisé d'imaginer, qu'elle fut tres inquiette et tres melancolique. Ce Temple est basty dans une vieille Forest, dont les Arbres sont si grands et si espais, que le 
<pb id="page_566" n="V01-P570"/>Soleil n'en dissipe jamais les ombres : j'errois donc tout le jour dans les lieux les moins frequentez : et m'entretenois quelquesfois aussi avec les Mages qui y demeureroient : et principalement avec celuy chez lequel j'estois logé : à qui j'avois dit qu'une broüillerie que j'avois euë à la Cour, m'en avoit fait retirer pour quelque temps. Mais soit que je m'entretinsse avec quelqu'un, ou que je me promenasse seul ; Megabise et Amestris occupoient toutes mes pensées. Peut-estre, disoisje, qu'ils sont presentement ensemble : peut-estre qu'Amestris luy parle de moy avec mespris : peut estre qu'elle le prie de s'exposer pas à un nouveau combat : peut-estre qu'elle fait des voeux contre ma vie : et peut-estre enfin que Megabise l'espouse.
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<div2 id="page_CYRUS010309" type="sequence" n="Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mariage d'Amestris avec Otane">
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De vous dire, Seigneur, le trouble que cette derniere pensde excitoit en mon ame, c'est que je ne sçaurois faire : un jour donc que j'estois le plus tourmenté de mes inquietudes, et que je me promenois dans la Forest, je vy arriver un Chariot plein de Dames. Je ne l'eus pas plustost aperçeu, que je voulus m'enfoncer dans le Bois : Mais une de ces Dames m'ayant reconnu, Aglatidas, me cria-t'elle, ne me fuyez pas : et souffrez que je vous parle un moment. Cette voix fut bien tost reconnuë de moy, pour estre celle de Menaste : si bien que m'imaginant, que peut-estre Amestris estoit avec elle, je ne sçavois si je devois m'arrester, ou continuer de fuir. Mais enfin m'entendant appeller diverses fois, je retournay sur mes pas : et arrivay aupres de Menaste, comme elle descendoit du Chariot, car 
<pb id="page_567" n="V01-P571"/>elle estoit fort prés du Temple où elle alloit. Ayant deux de ses Amies avec elle, et une Fille qui la servoit, elle retint celle-cy : et pria les deux autres de l'aller attendre au Temple, pendant qu'elle me parleroit d'une affaire, dont elle avoit à m'entretenir. Comme nous estions parents, cette liberté ne choquoit pas la bien-seance : et ces Dames la luy ayant accordée, Menaste me donna la main, et commença de prendre une route du Bois, dans laquelle nous avançasmes vingt ou trente pas sans parler ny l'un ny l'autre. Puis tout d'un coup, Menaste s'estant arrestée, et me regardant fixement ; je ne sçay Aglatidas, me dit-elle, si ce que j'ay à vous dire, vous donnera de la douleur ou de la joye : et si vous aimez assez Anatise, pour ne prendre aucune part au mariage d'Amestris. Amestris (m'escriai-je tout transporté de douleur et de jalousie) est mariée ! ouy, reprit froidement Menaste ; Mais Aglatidas, poursuivit-elle, quelle part pouvez vous prendre eu cette nouvelle, qu'elle vous trouble si fort ? vous qui m'avez dit que vous n'aimiez plus Amestris. Je pense aussi, luy repliquay-je, que je n'aime plus Amestris : mais je haï si fort Megabise, que je ne puis aprendre qu'il soit heureux, sans avoir un desespoir, qui n'est pas imaginable. Si Megabise, me respondit elle, n'a jamais de joye plus sensible, que celle que luy cause le mariage d'Amestris, je ne vous conseille pas de vous affliger de sa bonne fortune : quoy (luy dis-je, l'esprit tout preoccupé de haine, de douleur, et de jalousie, et n'ayant pas bien entendu le sens de ce qu'elle m'avoit dit) Megabise 
<pb id="page_568" n="V01-P572"/>peut estre Mary d'Amestris, et n'estre pas le plus satisfait, et le plus heureux de tous les hommes ! Ha Menaste, (luy dis-je, sans luy donner loisir de me respondre) cela n'est pas possible : et vous auriez plus de raison, si vous disiez qu'il joüit d'un bonheur, qu'il ne possedera pas long temps. Car enfin il mourra de ma main, cét injuste Ravisseur d'un thresor qui m'apartenoit, et que je pensois avoir bien aquis. Menaste toute surprise de me voir si troublé, et si transporté de colere, me regardant avec estonnement, me dit en m'interrompant, si vous ne haïssez Megabise, vous dis-je encore une fois, que comme Mary d'Amestris, vous n'avez qu'à remettre le calme en vostre ame : puis que ce n'est pas Megabise qu'elle a espousé. Ce n'est pas Megabise qu'elle a espousé ! luy dis-je ; Non, me respondit-elle : Ha Menaste, luy repliquay-je l'esprit un peu moins agité, ne me trompez pas ; et parlez moy sincerement. Je vous proteste, me dit-elle, que je ne vous ments point du tout : et qu'Otane est celuy que l'incomparable Amestris a espousé. Otane, luy dis-je, a espousé Amestris ! Otane le moins aimable des hommes ! Otane qu'elle a tousjours haï ! Ha s'il est ainsi, il faut que ses parens ou le Roy, l'ayent contrainte de consentir à cét estrange mariage. Point du tout, reprit Menaste, et vous y avez beaucoup plus de part que personne. Moy, repris-je tout estonné, j'auray marié Amestris ! Je vous avoüe bien (poursuivis-je, sans sçavoir presque ce que je disois) que je l'aurois encore plustost mariée à Otane 
<pb id="page_569" n="V01-P573"/>qu'à Megabise : Mais apres tout, sçachez Menaste, qu'Aglatidas est incapable d'avoir marié Amestris : et que s'il avoit pû disposer de sa volonté, ç'auroit esté a son avantage. Ouy, reprit Menaste, auparavant que la beauté d'Anatise, eust effacé de vostre coeur celle d'Amestris : Anatise, luy repliquay-je avec precipitation, n'a jamais eu de place en mon ame : et Amestris, l'infidelle Amestris, y a tousjours regné Souverainement. Menaste n'estant pas alors moins estonnée de m'entendre parler ainsi ; que je l'estois d'aprendre qu'Amestris estoit mariée ; me demanda s'il estoit bi ? vray, que j'aimasse encore Amestris ? Ouy Menaste, luy dis-je, je l'aime encore : et quoy que mes propres yeux m'ayent fait voir des choses, que je ne croyois jamais voir ; je ne laisse pas de l'adorer tousjours. L'amour d'Anatise n'a esté qu'une feinte, et un effet de mon desespoir : Mais Menaste, poursuivis-je, aprenez moy qui peut avoir mis Megabise et Amestris mal ensemble : et qui peut l'avoir obligé à espouser Otane. Megabise, me dit-elle, n'a jamais esté bien avec Amestris : Ha Menaste, luy repliquay-je, vous n'avez pas vû ce que j'ay veû ! Ha Aglatidas, reprit-elle, vous ne sçavez pas ce que je sçay ! Mais admirez Seigneur, quels estranges effets l'Amour produisit en mon ame : la seule nouvelle du mariage d'Amestris, m'auroit sans doute infiniment affligé : Mais parce que d'abord j'avois creû qu'elle avoit espousé Megabise ; et qu'en suite j'avois apris que cela n'estoit pas : il y avoit quelques moments, où un petit sentiment de joye, 
<pb id="page_570" n="V01-P574"/>se mesloit à ma douleur malgré moy : et me donnoit quelques instans de consolation. Mais enfin Seigneur, apres que Menaste m'eut fait jurer cent et cent fois, que je n'aimois point Anatise ; elle commença de m'exagerer, les obligations que j'avois à Amestris ; sa fidelité pour moy ; sa rigueur pour Megabise : et pour me la faire mieux comprendre, elle me conta comme quoy elle luy avoit deffendu de la voir jamais : et comme il le luy avoit promis, dans le Jardin du Parterre de gazon, où le hazard les avoit fait rencontrer. Ha Menaste, luy dis-je en l'interrompant, si vous estes veritable, que mes yeux m'ont cruellement trahy ! et qu'ils m'ont rendu un mauvais office. Tant y a Seigneur, que Menaste ne me disant que des choses vrayes, et trouvant mon ame attendrie par la douleur, il luy fut aisé de me persuader : et le bandeau que la jalousie m'avoit mis devant les yeux, estant tombé ; je vy tout d'un coup, ce que je ne voyois point auparavant : c'est à dire qu'Amestris me parut innocente, et que je me trouvay coupable. Apres cela, Menaste me conta tout ce que je vous ay desja dit : le desespoir d'Amestris de me voir inconstant, et de sçavoir que j'avois esté jaloux, sans pouvoir deviner de qui : en suitte le bizarre dessein qu'elle avoit pris d'espouser Otane, pour se justifier dans mon esprit : sçachant bien qu'il estoit impossible que ce fust luy qui m'eust esté suspect. Enfin, me dit Menaste, pouvant estre le plus heureux de tous les hommes, et rendre Amestris tres contente ; vous vous estes rendu malheureux, et l'avez renduë elle mesme 
<pb id="page_571" n="V01-P575"/>beaucoup plus infortunée que vous. Ha Menaste, cela n'est pas possible m'écriay-je, et rien ne peut egaler mon malheur. Elle me conta encore, comment la querelle que j'avois avec Megabise, avoit hasté sa bizarre resolution : qu'apres ayant disparu, et Anatise s'en estant allée aux champs en mesme temps, elle avoit pensé que ce voyage estoit concerté, et qu'enfin ayant dit à ceux qui luy parloient tous les jours d'Otane, qu'elle estoit resoluë de l'espouser pourveû que l'on ne fist pas trainer la chose en longueur ; à l'instant mesme l'on en avoit demandé la permission au Roy, qui l'avoit accordée volontiers : pensant par ce moyen nous accommoder plustost Megabise et moy : nous ostant également, la principale cause de nos differens. Menaste me dit mesme que l'on croyoit que le Roy en avoit parlé à mon Pere, comme en effet la chose estoit ainsi : et que mon Pere pensant m'obliger, veû la froideur qu'il avoit remarquée en moy pour Amestris ; et estant bien aise que je n'eusse plus d'interests d'amour à démesler avec Megabise, avoit luy mesme prié le Roy de conclurre ce mariage. Bref Seigneur, Menaste me dit que la chose avoit esté si secrette, que l'on ne l'avoit sçeuë que lors qu'ils estoient allez au Temple pour se marier. Helas Aglatidas, me dit-elle, si vous eussiez veû Amestris en cét estat, vous eussiez bien plus tost creû vous eussiez bien connu son innocence par sa douleur. Je la vy, poursuivit elle, une heure auparavant cette funeste ceremonie : et elle ne m'aperçeut pas 
<pb id="page_572" n="V01-P576"/>plustost, que me regardant avec les larmes aux yeux, je ne sçay, me dit elle, si l'inconstant Aglatidas me voyoit, s'il ne partageroit point ma douleur ; et s'il ne se repentiroit point de son crime. Mais quoy qu'il en soit, Menaste, il faut nous justifier : il faut qu'il voye, que sa jalousie a esté mal fondée : il faut que je meure de déplaisir : et si mes voeux sont exaucez, il faut qu'il pleure ma mort eternellement. En achevant de prononcer ces tristes paroles, on la vint querir pour aller au Temple, et je la suivis toute en pleurs. Tous ceux qui la virent en pleurerent : tous ceux qui ont sçeu ce mariage s'en sont estonnez : Megabise quoy qu'assez constant en cette occasion, en a pourtant paru fort touché : Artabane à qui je l'apris fut sur le point de troubler la ceremonie, qui estoit presque achevée, lors qu'il entra où nous estions : Otane luy mesme en a esté surpris, et n'est pas si satisfait qu'il le devroit estre : parce qu'il ne sçait pas trop bien d'où ce bonheur luy est arrivé : et qu'il a trop de deffauts, pour ignorer qu'il ne peut pas estre aimé. Enfin tout le monde en parle, et tout le monde en dit ce qu'il en pense, sans rencontrer la verité : n'y ayant qu'Amestris et Menaste, qui sçachent qu'Aglatidas est la seule cause, d'un mariage si injuste, si déraisonnable, et si mal assorty. Ne me demandez point apres cela, me dit elle, ce que fait Amestris, depuis ce funeste jour : elle est si melancolique, et si changée, que je ne la puis voir sans pleurer : et si vous la voiyez vous mesme, vous en auriez de la douleur. Comme nous en estions-là, Artabane pour 
<pb id="page_573" n="V01-P577"/>achever de me rendre malheureux, ayant enfin descouvert où j'estois, vint m'y trouver comme j'escoutois Menaste : il ne me vit pas plus tost, que venant à moy, ha cruel Amy, s'écria-t'il, qu'avez vous fait ? et pourquoy m'avez vous fuy si opiniastrément, moy qui avois une des meilleures et des plus agreables nouvelles du monde à vous aprendre ? moy qui pouvois vous asseurer, que vos yeux vous avoient trompé ; et qu'Amestris estoit innocente. Menaste fort surprise de l'entendre parler ainsi, luy demanda ce qu'il vouloit dire : et alors il luy raconta devant moy, comme quoy il les avoit escoutées, Amestris et elle, dans un Cabinet de verdure : où par leurs discours, il avoit apris qu'Amestris m'estoit fidelle, et que Megabise n'en avoit jamais esté aimé. Que leur entreveüe dans le Jardin du Parterre de gazon, avoit esté un pur effet du hazard : qu'elle avoit commandé à Megabise de ne la voir jamais : et qu'effectivement il estoit party, et avoit observé ses ordres : et qu'enfin Amestris estoit tres innocente. Entendant donc parler Artabane de cette sorte ; et ne pouvant plus me demeurer nul soubçon, de la fidelité d'Amestris ; achevez, luy dis-je, cruel Amy, de me faire connoistre mon bonheur, afin de redoubler mon infortune : et n'oubliez rien de tout ce qui m'eust pû rendre heureux, afin de me rendre eternellement miserable. De vous dire Seigneur, quelle fut la confusion de mes sentimens en cette rencontre, il ne me seroit pas aisé : j'écoutois avec joye la justification d'Amestris : je voyois mon erreur avec une honte estrange : 
<pb id="page_574" n="V01-P578"/>et je regardois mon infortune avec un si grand desespoir, que rien ne le sçauroit égaler. Mais lors que tout d'un coup, mon imagination me representoit Amestris la plus belle personne du monde, en la puissance du plus imparfait, et du plus haïssable de tous les hommes, quoy qu'il ait pourtant assez d'esprit ; je perdois patience : et je ne pouvois plus m'empescher de me pleindre et d'esclatter. Mais comme Menaste ne pouvoit pas alors me donner le temps qui m'estoit necessaire pour cela, elle me voulut quitter : du moins, luy dis-je, ne me sera-t'il pas deffendu, de voir Amestris encore une fois : je ne pense pas, reprit Menaste, qu'elle vous le permette : et dans les sentimens où je l'ay veüe, vous ne devez plus rien esperer d'Amestris. Ha Menaste, luy dis-je, n'achevez pas de me desesperer : je veux voir Amestris ; je la veux entretenir ; je veux mourir à ses pieds ; et si vous ne m'en facilitez les voyes, je feray peut-estre des choses, qui déplairont à Amestris, et qui rendronr mon desespoir trop public. Enfin Seigneur, je parlay avec tant de violence, que Menaste eut pitié de moy : et me promit de tromper son Amie : et de me donner de ses nouvelles, aussi tost qu'elle auroit imaginé les moyens, de me la faire rencontrer en quelque lieu. Apres cela, Menaste fut achever ses devotions : et Artabane qui n'avoit point eu d'autre dessein que de me trouver, pour me dire qu'il n'avoit pu empescher un malheur qu'il n'avoit sçeu, que lors qu'il estoit desja arrivé ; s'arresta et ne voulut point me quitter en l'estat où j'estois : et 
<pb id="page_575" n="V01-P579"/>d'autant moins qu'il voyoit que le conseil qu'il m'avoit donné, m'avoit fort mal reüssi. Je fus toutesfois assez equitable, pour ne luy en faire point de reproches : et j'avois tant à m'accuser moy mesme, que je n'accusay point mon Amy. Ne faut-il pas advoüer, disois-je, que je suis le plus malheureux, le plus criminel, et pourtant le plus à pleindre de tous les hommes ? Car enfin, dis-je à Artabane, j'ay perdu plus que personne n'a jamais perdu : j'ay failly plus que personne ne faillira jamais : et je souffre plus que tous les malheureux n'ont jamais souffert. Apres avoir dit cela, je fus quelque temps sans parler : puis reprenant la parole tout d'un coup ; Mais Artabane, luy dis-je, vistes vous Amestris dans le Temple ? non, me respondit-il, et je fus si troublé, lors que rencontrant Menaste parmy la presse, elle m'eut dit qu'Otane espousoit Amestris ; que je ne fus plus capable de curiosité, pour une chose que je ne pouvois plus empescher : et que j'eusse empeschée sans doute, si je l'eusse sçeüe quatte heures auparavant. Quoy donc, reprenois-je alors, il est donc bien vray qu'Amestris m'a toujours aimé ? Il est donc bien vray que Megabise n'a jamais esté favorisé d'elle ? et cependant il peut estre vray, que je ne sois pas heureux. Et comment Artabane, cela peut il estre possible ? Ha non, non, poursuivois-je, je ne le sçaurois comprendre : et puis qu'Amestris est fidelle, et que Megabise n'est point heureux ; il faut de necessité, que le coeur d'Aglatidas se trouve sensible à la joye. Mais heals, le moyen de songer qu'Amestris toute 
<pb id="page_576" n="V01-P580"/>fidelle qu'elle est, ne sera jamais plus pour moy, sans mourir de douleur au mesme instant ? Non, non, j'aime mieux qu'elle soit inconstante que fidelle : et ne pouvant jamais estre mienne, pourquoy trop cruelle Amestris, m'avez vous conservé vostre affection, pour m'en oster tous les effets, et pour me priver de vostre veüe ; de vostre entretien. et de vostre chere Personne ? C'est inhumaine Amestris, cacher un serpent sous des fleurs : c'est empoisonner vos presens : et c'est enfin estre barbare, en feignant d'estre pitoyable. Helas, qu'il m'eust bien mieux valu que vous ne vous fussiez pas justifiée, que de le faire par une voye si extraordinaire, et si cruelle ! Du moins en vous croyant inconstante, je n'avois que mes propres malheurs à supporter : je vous croyois heureuse, pendant que je soupirois : et je ne sçay si vostre felicité pretenduë, ne faisoit point alors mon plus plus grand suplice. Mais Dieux ! je n'avois pas encore esprouvé, combien les infortunes sont plus sensibles, en la personne aimée qu'en la nostre ! Quoy Amestris ! vous serez tousjours malheureuse, et malheureuse pour l'amour de moy ! vous serez contrainte de souffrir eternellement la veüe d'un homme que vous haïssez ! et de n'en voir jamais un autre que vous avez honnoré de vostre amitié ! et tout cela parce qu'Aglatidas vous a paru infidelle, et qu'il a esté jaloux sans raison, quoy que ce ne fust pas sans aparence de l'estre : et par consequent sans faire voir que j'aimois encore, puis que l'on n'est point jaloux, de ce que l'on n'aime pas. Helas 
<pb id="page_577" n="V01-P581"/>Amestris, reprenois-je, connoissiez vous si peu vostre beauté, que vous pussiez vous laisser tromper à un artifice si aisé à descouvrir ? Pouviez vous croire qu'un coeur qui vous avoit adorée, pust offrir des voeux, à nulle autre Divinité ? Pour Aglatidas, il pouvoit avec raison s'imaginer, qu'il n'estoit pas aimé d'Amestris : ses défauts authorisoient tous ses soubçons : Mais pour Amestris, le moyen qu'elle ait pu seulement concevoir (bien loin de le croire fortement) que l'on peust cesser de l'aimer ; et cesser de l'aimer, pour en regarder une autre ? Cependant elle l'a pensé ; elle l'a crû et elle s'en est vangée : et vangée d'une maniere, qui me fera eternellement soupirer : Car enfin il n'y eut, et n'y aura jamais, de malheur comparable au mien. Je ne sçay, me dit alors Artabane, si ceux qui ne sont pas aimez, vous avoüeroient ce que vous dittes : Ceux qui ne sont point aimez, luy respondis-je, peuvent esperer de l'estre un jour : et cette esperance peut leur faire supporter leur mal avec plus de quietude et plus de repos. Pour moy au contraire, j'avoüe que je sçay que je suis aimé : mais dés l'instant que j'en reçoy une preuve indubitable, j'aprens que je ne reçevray jamais plus nulle marque de cette affection ; que je ne verray plus Amestris ; que je ne luy parleray plus ; qu'elle ne m'escrira plus ; et que je seray traité, comme si j'estois haï. Non, non, Artabane, je suis le plus malheureux des hommes : ceux qui pleignent la mort de leur Maistresse, reprit il, vous disputeroient encore ce premier rang, que vous voulez que tout le monde vous cede. Ils 
<pb id="page_578" n="V01-P582"/>me le disputeroient sans raison, luy repliquay-je, car enfin qui les empesche de suivre au Tombeau celles qu'ils ont aimées ? Il y a cent chemins qui conduisent à la mort, et la fin de leur mal est en leur disposition. Mais il n'en est pas ainsi de moy tant qu'Amestris fera vivante, ce remede m'est deffendu : il faut que je conserve la vie, comme si elle m'estoit agreable : car enfin je ne puis quitter Amestris ; parce que peut-estre je perdrois quelque occasion de la servir : et parce qu'apres tout, je veux voir tant que je le pourray, jusques où ira la fidelité de cette Personne. Avoüez de moins, me dit Artabane, que ceux qui voyent leurs Maistresses, non seulement inconstantes, et mariées, mais mariées à ceux qu'elles ont plus cheris que les premiers qu'elles avoient aimez, sont encore plus à pleindre que vous n'estes. Je tarday alors un moment à respondre : puis reprenant la parole tout d'un coup, et parlant comme si j'eusse veû Amestris ; pardonnez, dis-je, divine Personne à ma foiblesse. et ne me haïssez pas, si je me considere plus que vous en cette rencontre. Ouy, ouy Artabane, adjoustay-je en me tournant vers luy, j'avoüe que malgré moy je contredis mes propres sentimens : et qu'encore que je sois desesperé du malheur d'Amestris ; je ne voudrois pas qu'elle fust heureuse avec Megabise : et que j'aime mieux qu'elle soit infortunée avec Otane. J'ay beau apeller ma raison et ma generosité à mon secours, pour deffendre l'entrée de mon coeur, à cette criminelle joye ; je ne puis m'empescher d'en avoir, de ce 
<pb id="page_579" n="V01-P583"/>que je sçay que celuy qui possede Amestris, n'en sera jamais aimé : et de ce que je sçay qu'elle se souviendra de moy avec douleur, et qu'elle me regrettera eternellement. Car apres tout, je veux qu'elle sçache mon innocence, comme je sçay la sienne ; et que je sois aussi justifié dans son esprit, qu'elle l'est maintenant dans le mien. Je n'ignore pas, disois-je, que ce sera augmenter son malheur : puis qu'il pourroit arriver que le despit luy osteroit une partie de l'affection qu'elle a pour moy : Mais adorable Amestris, poursuivois-je, cherchez un autre remede à vos douleurs ; et trouvez le plus tost dans la douceur qu'il y a de sçavoir que l'on est parfaitement aimé, quoy qu'inutilement aimé. Apres cela je fus quelque temps à me promener sans rien dire : puis reprenant tout d'un coup la parole, et respondant à ce que j'avois pensé ; Non Megabise, disois-je, je ne veux plus me battre contre vous : et quand vous m'auriez offensé, si vous aimez encore Amestris, vous estes plus cruellement puni, que la mort ne vous puniroit. Et puis à dire les choses comme elles sont, et sans cette passion qui m'a aveuglé ; je dois ce respect au sang de son Frere que j'ay respandu, de ne songer plus à respandre le sien : Mais pour Otane, disois-je, le moyen de souffrir qu'il vive ? et le moy en d'oser seulement desirer sa mort, sçachant quelle est la vertu d'Amestris ? Quoy donc (disois-je à Artabane, avec une colere que je ne puis exprimer) il faudra voir toute nostre vie Amestris, l'incomparable Amestris, en la puissance d'un homme, à qui 
<pb id="page_580" n="V01-P584"/>les Dieux ont refusé toutes choses, excepté la condition et les richesses ; et auquel ils n'ont donné de l'esprit, que pour le rendre plus haïssable, veû la maniere dont il s'en sert ! Quoy Artabane, ne me seroit il point permis, de remettre Amestris en liberté ? Ha non non, reprenois-je moy mesme, je n'oserois l'entreprendre ; je n'oserois le luy proposer ; je n'oserois mesme en concevoir la pensée, de peur qu'elle ne la devinast dans mes yeux. Que feray-je donc, disois-je à Artabane, et que pourray-je devenir ? Tant y a Seigneur, que je puis dire que je souffris tout ce que l'on peut souffrir sans mourir : la joye de sçavoir qu'Amestris estoit innocente, me conserva infailliblement la vie en cette occasion : n'estant pas possible que sans ce secours, j'eusse jamais pû apprendre qu'elle estoit mariée, sans expirer de douleur. Mais si je vescus, ce fut sans doute pour endurer davantage : estant certain que l'obscurité du Tombeau est preferable au trouble et au miserable estat ou j'estois. Il y avoit mesme des instans, où Otane ne me sembloit pas si haïssable, qu'il me l'avoit tousjours semblé : et où j'apprehendois qu'Amestris ne trouvast ses deffauts moins grands, par l'habitude qu'elle auroit à les voir tousjours. Je craignois mesme que les Tresors d'Otane ne touchassent enfin son coeur : mais cette crainte ne duroit pourtant gueres : et ma plus forte consolation estoit de penser, qu'Amestris ne pourroit jamais aimer celuy qui la possedoit. Cependant le soir estant arrivé, il falut se retirer : je passay la nuit sans dormir ; 
<pb id="page_581" n="V01-P585"/>les deux jours suivans à me pleindre ; et le troisiesme au matin, je reçeus des nouvelles de Menaste ; qui me mandoit que si je voulois me rendre au Jardin du Parterre de gazon à six heures du soir, elle y conduiroit Amestris, sans qu'elle sçeust que j'y deusse estre : Mais qu'afin que cette entreveue ne fust point descouverte, il faloit qu'elle se fist dans le plus espais du bocage, à la main droite de la Fontaine. Qui m'eust dit Seigneur, un moment auparavant, vous aurez un instant de joye en toute vostre vie, je ne l'eusse pas creu : et cependant je ne sçeu pas plus tost que je reverrois Amestris ce jour là, que je m'y abandonnay entierement : et je fus prés d'une heure que je ne me souvenois ny de Megabise, ny d'Otane, ny mesme du mariage d'Amestris : et que je ne pensois à autre chose, sinon que je la reverrois ; que je luy parlerois ; et qu'elle me respondroit peut-estre favorablement. Puis revenant tout d'une coup de cette douce lethargie : Mais helas, disois-je, que me pourroit elle respondre, qui me peust rendre moins miserable, puis que plus elle me sera douce, plus je seray malheureux ? Je ne laissois pas neantmoins de desirer de l'estre de cette sorte, et de ne la trouver pas irritée. Je m'entretins donc tout le jour de cette façon avec Artabane : et je manday à Menaste, que je ne manquerois pas de faire ce qu'elle desiroit de moy. Cependant cette adroite fille, comme je l'ay sçeu depuis, avoit effectivement trompé Amestris : et luy avoit proposé cette promenade solitaire, comme tres conforme à son 
<pb id="page_582" n="V01-P586"/>humeur et à sa fortune presente. Toutefois elle avoit jugé à propos, qu'elle ne me creust pas aussi coupable qu'elle pensoit que je le fusse, lors que je la verrois : de sorte qu'elle la mena une heure plustost à cette promenade qu'elle ne me l'avoit mandé, afin d'avoir le temps de l'entretenir. Comme elles furent donc dans ce petit Bois où elle la conduisit ; cette belle affligée contribua elle mesme à son dessein : et commença un discours, dont ma Parente fut bien aise. Advoüez, luy dit elle, Menaste, que le malheur qui me persecute est bien opiniastre, puis que mesme il ne veut pas que j'aye la consolation de sçavoir ce que pense Aglatidas de mon infortune. Il a disparu aussi bien qu'Anatise : et j'ay lieu de croire qu'ils se moquent peut-estre de mon bizarre destin : et qu'Aglatidas regarde plus tost mon mariage, comme un effet de mon caprice, que comme un malheur dont il soit la veritable cause. Mais adjousta-t'elle, mon ame, est en une assiette bien peu raisonnable : car enfin je ne puis m'empescher de vouloir deux choses toutes differentes à la fois : puis que je n'ay pas plus tost souhaitté, de sçavoir qu'Aglatidas soit sensible à mon infortune, qu'un moment apres je desire pour mon repos, de n'en aprendre jamais rien ; de ne le rencontrer de ma vie ; et de n'entendre plus parler de luy. Mais helas, que tous ces desseins sont mal affermis dans mon coeur : et que j'avois bien raison, de choisir mon mariage comme un supplice assez grand, pour me punir d'avoir aimé un infidele ! Je voudrois, luy dit alors Menaste, que vous 
<pb id="page_583" n="V01-P587"/>ne l'eussiez jamais creû tel, ou que vous le creussiez tousjours : mais à mon advis, la chose n'ira pas ainsi : et vous serez encore plus malheureuse que vous n'estes. Quoy, interrompit Amestris, j'eusse pû ne croire pas Aglatidas infidelle ; et je pourrois croire qu'il ne l'auroit point esté ! Ha non Menaste, je n'ay point deû faire ce que vous dites : et je ne pourray pas non plus à l'advenir me persuader rien qui le justifie. Je souhaite seulement, qu'il se repente de son crime, afin qu'il en soit puny par luy mesme : Mais sçachez que tant que je ne croirois Aglatidas que repentant et malheureux, il ne mettroit pas la fermeté de mon ame à une dangereuse espreuve : et il faudroit pour me proposer quelque chose de bien cruel pour moy, me dire que je me suis trompée ; qu'Aglatidas ne fut jamais coupable ; que ce que j'ay veû estoit une illusion ; qu'il m'a tousjours esté fidelle ; qu'il n'a jamais aimé Anatise ; et qu'il a tousjours aimé Amestris. J'avoüe Menaste, que si l'on m'avoit persuadé tout cela, je serois plus malheureuse que je ne suis : et quoy que je n'en devinsse pas plus criminelle, j'en deviendrois sans doute bien plus infortunée. Mais à vous dire la verité, c'est ce qui ne sçauroit arriver : et c'est ce que je ne dois pas craindre. Pleust aux Dieux, luy dit Menaste qu'il me fust possible d'empescher, que vous ne connussiez l'innocence d'Aglatidas : L'innocence d'Aglatidas ! reprit Amestris : he de grace ne vous joüez point de mon malheur : il est trop grand, Menaste, pour servir à vostre divertissement : et 
<pb id="page_584" n="V01-P588"/>je suis trop vostre Amie, pour me traiter de cette sorte. Non, luy respondit elle, je parle serieusement : Aglatidas a eu de l'imprudence, mais il ne fut jamais infidelle. Quoy, repliqua Amestris, Aglatidas n'a point aimé Anatise ? Aglatidas, respondit Menaste, n'a jamais rien aimé que vous. Dieux, s'escria cette sage Personne, impitoyable et cruelle fille que vous estes, pourquoy me parlez vous ainsi ? si ce que vous dittes est faux, pourquoy me le dittes vous ? Et s'il est veritable, que ne me l'avez vous dit plus tost, ou que ne me le cachez vous eternellement ? Je ne vous l'ay pas dit plus tost, respondit Menaste, parce que je ne l'ay point sçeu : et je ne vous l'ay pû cacher, parce qu'Aglatidas est resolu de vous le dire luy mesme. Ha (repliqua precipitamment Amestris, le visage tout changé) soit qu'Aglatidas soit coupable ou innocent, je ne le veux plus voir de ma vie : s'il est coupable, il n'en est pas digne : et s'il est innocent, je serois criminelle de le souffrir. Ainsi Menaste, ne me parlez plus d'Aglatidas : il n'occupe que trop ma memoire ; il n'est que trop dans mon coeur ; et pleust au Ciel qu'il y fust moins. A ces mots elle se teut : et Menaste voyant tant de trouble dans son esprit, se repentit de ce qu'elle m'avoit promis : et fut aussi assez long temps sans oser parler davantage. Quelques moments s'estant passez de cette sorte, Amestris la regarda les yeux moüillez de larmes ; et reprenant la parole, avec moins de violence. Mais encore, luy dit elle, Menaste, qui vous a obligée de me parler ainsi ? Je 
<pb id="page_585" n="V01-P589"/>n'oserois plus vous le dire, luy respondit elle ; et voyant que l'innocence d'Aglatidas vous afflige autant que son crime vous affligeoit, je pense qu'il vaut mieux ne vous parler jamais de luy, ny comme inconstant, ny comme fidelle. Ne m'accordez pas si exactement, reprit Amestris, la priere que je vous ay faite : et sçachez, luy dit elle en rougissant, que je l'ay trop aimé, pour ne vous pardonner pas une semblable faute. Parlez donc Menaste, et dites moy de grace tout ce que vous sçavez d'Aglatidas, sans m'en déguiser aucune chose. Menaste voyant qu'en effet Amestris le souhaitoit, luy raconta tout ce qu'elle avoit sçeu de mon avanture : c'est à dire comment j'estois devenu jaloux, voyant Megabise avec elle dans ce Jardin ; comment j'avois cessé de luy escrire ; comment je n'avois pû cesser de l'aimer ; comment Artabane m'avoit conseillé de tascher d'aimer Anatise, ou du moins d'en faire semblant ; et enfin comment c'estoit moy qui avois fait apeller Megabise ; et que je ne m'estois caché que pour me battre contre luy, quand on ne le garderoit plus. En suitte voyant qu'Amestris escoutoit favorablement ce qu'elle luy disoit, elle luy redit une partie de ce que je luy avois dit : et luy confessa qu'elle avoit veû tant de marques de desespoir sur mon visage, qu'elle n'avoit pû me refuser la priere que je luy avois faite, de me donner les moyens de la voir seulement une fois. Et en effet, luy dit elle, sçachez, pour n'estre pas surprise absolument, que je ne vous ay conduite en ce lieu, que parce qu'Aglatidas s'y doit 
<pb id="page_586" n="V01-P590"/>rendre. Ha Menaste, luy dit Amestris, qu'avez vous fait ? et à quoy m'exposez vous ? comment pensez vous que je puisse souffrir la veuë d'un homme que j'ay rendu malheureux ? Et comment puis-je refuser celle d'une personne qui pouvoit faire toute ma felicité ? Ouy Menaste, vous avez grand tort : si cette entreveuë est descouverte, croira t'on encore qu'il soit vray, qu'elle se soit faite sans mon consentement ? qu'en pensera toute la Cour ? qu'en devra penser Otane ? et à quel danger n'exposez vous pas ma reputation ? Non, non, vous ne deviez jamais consentir à ce qu'Aglatidas à desiré de vous : comment voulez vous, porsuivit-elle, que je luy parle ? que voulez vous que je luy die ? luy diray-je que je l'aime encore ? helas je ne puis plus le faire sans crime, ou du moins sans choquer la bien-seance. Luy diray-je que je le haï ? he bons Dieux comment le pourrois-je dire, moy qui ne l'ay pû quand je l'ay creû infidelle ? Parlez donc Menaste, je vous en conjure : vous avez de l'esprit, de la vertu, et de l'amitié ; de grace conseillez moy donc : mais conseillez moy fidellement. Toutefois (reprit elle, sans luy donner loisir de respondre) il vaut mieux ne demander point de conseil ; et fuir une si dangereuse occasion. En disant cela, elle commença de marcher pour s'en aller : lors que Menaste la retenant, luy fit prendre garde que j'arrivois. Elle ne me vit pas plustost, qu'elle essuya ses larmes : et se destournant à demy pour se cacher de moy, j'eus loisir de me jetter à genoux, auparavant qu'elle se fust entierement remise. Je creus bien Seigneur, que j'avois 
<pb id="page_587" n="V01-P591"/>quelque part en la douleur que je remarquay sur le visage d'Amestris : ce qui augmenta si fort la mienne, qu'à peine puis-je ouvrir la bouche pour luy parler. Neantmoins apres m'estre fait quelque violence, vous voyez à vos pieds, luy dis-je, Madame, le plus criminel, le plus innocent, et le plus malheureux de tous les hommes : qui comme criminel, vient vous demander punition ; qui comme innocent, vient pour se justifier devant vous ; et qui comme malheureux, vient du moins chercher en vostre compassion, quelque soulagement à ses maux. Ce n'est pas, Madame, que je cherche à vivre : mais je cherche à mourir, et plus doucement, et plus glorieusement tout ensemble. Cela sera ainsi divine Amestris, poursuivis-je, si vous voulez seulement m'avoüer, que je n'ay pas merité mon infortune : et que vous ne m'aviez pas jugé indigne d'un destin plus heureux. Je ne sçay Aglatidas, me respondit elle en me relevant, ny ce que je vous dois respondre ; ny mesme si je vous dois escouter : mais je sçay bien tousjours, que vous estes la seule cause de vos malheurs et des miens : Car enfin, Amestris n'estoit point une personne, de qui l'on deust estre jaloux. Quoy Madame, luy dis-je, j'eusse pû démentir mes propres yeux ! j'eusse pû me fier malgré leur tesmoignage, à mon merite et à vostre bonté ! Ne sçavez vous pas Madame, qu'excepté la derniere fois que j'eus l'honneur de vous parler, vous ne m'avez jamais rien dit qui peust me faire croire fortement, que je n'estois pas mal dans vostre esprit ? Que vouliez vous donc 
<pb id="page_588" n="V01-P592"/>Madame, qui soustinst ma foiblesse en cette occasion ? si j'eusse reçeu diverses preuves de vostre affection, j'eusse esté coupable de vous soubçonner d'inconstance : Mais qu'avois-je Madame, de si engageant pour vous, qui me peust donner une grande seurete ? J'avois veritablement entendu quelque paroles favorables : l'on m'avoit permis de les expliquer à mon advantage : et j'avois reçeu quelques Lettres civiles et obligeantes : Mais Madame, estoit-ce assez pour démentir mes yeux ? Et ma passion eust elle esté digne de vous, si j'eusse pû raisonner sans preoccupation en cette rencontre ? Non Madame, pour vous aimer parfaitement, il falloit perdre la raison comme je la perdis : et il faloit conserver le respect, comme je le conservay. Car enfin, je ne me suis point pleint devant le monde ; j'ay pleuré en secret ; j'ay cherché la solitude pour soupirer : et quand je suis revenu à Ecbatane, j'y suis revenu par force. Vous y estes revenu (me dit alors Amestris en m'interrompant, et en changeant de couleur) pour servir Anatise à mes yeux : et pour me forcer malgré moy, à recevoir une passion, qui ne peut-estre dans une ame, qu'elle n'y soit precedée par une autre. Ha Madame, luy dis-je, ne me reprochez point la seule faute que j'ay faite, mais que j'ay faite par le conseil d'autruy : il est vray, j'ay feint d'aimer Anatise : mais ç'a esté parce que je vous aimois tousjours. Cette amour aparente n'estoit qu'un effet d'une amour veritable : et je ne sçay comment l'adorable Amestris à pû se laisser tromper par un artifice si grossier, et où j'aportois si peu 
<pb id="page_589" n="V01-P593"/>de soin. Ne pensez pas Madame, que j'aye prophané les mesmes paroles que j'ay employées, à vous persuader mon affection, et que je m'en sois servy aupres d'Anatise. Non, je ne luy ay jamais dit que je l'aimois : je luy ay laissé expliquer ma melancolie comme il luy a pleû : mais je n'ay jamais pû luy dire je vous aime. J'avoüe que je l'ay voulu quelquesfois : mais malgré moy, mon coeur et ma bouche vous ont esté fidelles. Enfin Madame, je puis vous assurer, que je ne vous ay jamais donné de si grandes preuves d'amour, que lors que vous n'en avez point reçeu. Ouy Madame, quand je vous fuyois ; quand vous croyez que je cherchois Anatise ; c'estoit lors que je vous donnois des preuves convainquantes de la grandeur de mon affection. Car enfin, que j'aiye aimé la plus belle personne du monde, tant qu'elle m'a esté favorable ce n'est pas une chose fort extraordinaire : mais que j'aye continué de l'aimer, lors que je croyois qu'elle m'avoit abandonné ; qu'elle m'avoit trahy ; et qu'elle en aimoit un autre : et que de peur de luy monstrer ma foiblesse, j'aye esvité sa rencontre, et j'ay fait semblant d'aimer ailleurs : ha Madame, c'est là ce qui fait voir, que rien ne peut faire finir ma passion que la mort : et que vous regnerez dans mon coeur eternellement. Amestris pendant ce discours, tenoit les yeux abaissez : puis les relevant tout d'un coup, avec une melancolie extréme. Ne vous justifiez pas davantage, me dit elle, car vous ne l'estes desja que trop dans mon esprit : et laissez moy employer le peu de moments qui me restent pour vous entretenir, à vous dire avec 
<pb id="page_590" n="V01-P594"/>ingenuité, mes veritables sentimens. Je voudrois bien, luy dis-je, Madame (si cela se peut sans perdre le respect que je vous dois) vous suplier auparavant, de ne me desesperer pas, et de me laisser mourir, avec un peu moins de violence. Je voudrois bien mesme, pousuivis-je, vous demander, pourquoy lors que vous m'avez creû coupable, vous vous en estes vangée sur vous mesme ? Ne pouviez vous trouver un suplice où je souffrisse seul la peine que vous pensiez que je meritois ? Que ne m'ordonniez vous plustost de mourir à vos yeux ? Et pourquoy Madame, faloit il vous rendre malheureuse pour me punir ? Il le faloit, me respondit elle, parce que je ne pouvois selon mon opinion, vous rendre malheureux de cette sorte, sans me justifier dans vostre esprit : et que je ne croyois pas le pouvoir faire plus seurement qu'en espousant Otane, que vous sçaviez bien que je n'aimois pas : et dont je sçavois bien assurément que vous n'estiez point jaloux. Ha Madame, luy dis-je, que venez vous de me dire ? Et faloit il qu'Aglatidas entendist encore de vostre bouche, de si cruelle paroles ? Quoy Madame, Otane, ce mesme Otane que j'ay veû estre l'objet de vostre aversion, peut il estre Mary d'Amestris ? Ouy, me respondit elle, puis qu'Aglatidas l'a voulu : de grace Madame, luy dis-je, ne m'attribuez pas un pareil sentiment : et croyez au contraire, que si vous laissiez agir librement Aglatidas, Amestris ne seroit pas long temps Femme d'Otane. Je prononçay ces paroles avec une violence, dont 
<pb id="page_591" n="V01-P595"/>je ne pus pas estre le Maistre : Mais Dieux ! je fus bien estonné, lors que je vy Amestris se reculer d'un pas, et me regarder d'un air imperieux, où il ne paroissoit guere moins de colere que de tristesse. Sçachez Aglatidas, me dit elle, que comme je n'ay pas changé de sentimens pour vous, je n'ay pas aussi changé de vertu. Je suis tousjours la mesme personne que vous avez connuë : c'est à dire, incapable de toute injustice. Je vous ay aimé, je l'avoüe : mais je vous ay aimé sans crime. Ne pensez donc pas, qu'encore que j'aye toujours eu de l'aversion pour Otane, et que je ne l'aye espousé que par un sentiment que je ne puis moy mesme exprimer, je puisse jamais desirer de n'estre plus sa Femme : je voudrois sans doute ne l'avoir point esté : mais puis que je la suis, il faut que je vive comme l'estant. Et pour ne vous tromper point, sçachez (poursuivit elle, les yeux tous pleins de larmes, qu'elle vouloit retenir) qu'il faut que je vive le reste de mes jours avec Otane que j'ay tousjours haï comme si je l'aimois : et avec Aglatidas, que j'ay tousjours aimé, comme si je le haïssois. Quoy Madame, luy dis-je, il faut que vous viviez avec Aglatidas, comme si vous le haïssiez ! Et quelle severe vertu vous peut imposer une telle loy ? Non non, Madame, luy dis-je, ne craignez rien de ma violence : et ne me punissez pas si cruellement, d'une parole prononcée contre ma volonté, et sans dessein de l'executer. J'ay voulu faire perdre la vie à Megabise, parce que je croyois que vous l'aimiez : mais je n'attenteray pas à celle 
<pb id="page_592" n="V01-P596"/>d'Otane, que vous n'avez point aimé : et que je veux esperer, que vous n'aimerez jamais. Qu'il vive donc cét heureux Mary de la belle Ametris : pourveû qu'elle souffre que je la voye quelquefois : et que je la face souvenir de ces glorieux moments, où par la volonté d'Artambare, je pouvois esperer d'occuper la place qu'Otane occupe aujourd'huy. Qu'il la possede en paix, adjoustay-je, cette glorieuse place, puis que les Destins l'ont voulu : mais laissez moy aussi posseder en repos, ce que vous m'avez donné. Laissez moy Madame, joüir de quelque legere ombre de felicité, dans les derniers moments de ma vie : Vous pouvez si vous le voulez, me conduire à la mort, comme l'on y conduit les Victimes : c'est à dire avec des chants d'allegresse, et des Couronnes de fleurs. Ouy Madame, je mourray avec joye et avec gloire, si vous souffrez seulement que je vous rende conte de mes douleurs : et ne craignez pas que je desire jamais de vous, rien qui vous puisse déplaire. Non divine Amestris, je ne veux qu'estre escouté favorablement dans mes pleintes : ou tout au plus, je ne veux qu'estre consolé, par quelques paroles de tendresse. Vous escoutastes Megabise que vous n'aimiez pas, refuserez vous la mesme grace, à un homme que vous n'avez pas haï, et que peut-estre ne haïssez vous pas encore ? C'est pour cette raison, reprit elle, que je vous dois tout refuser : Car enfin Aglatidas je vous ay aimé, et je ne vous puis haïr : de sorte que c'est pour cela, que je me dois deffier de mes propres 
<pb id="page_593" n="V01-P597"/>sentiments. Ce n'est pas, poursuivit elle (et les Dieux le sçavent bien) que quelque affection que je pusse avoir pour vous, je pusse jamais manquer à rien, ny de ce que je dois à Otane, ny de ce que je me dois à moy mesme ; Mais apres tout, ne pouvant plus estre à vous, je ne dois plus continuer de vous voir ny de vous aimer. Quoy Madame, luy dis-je, vous pretendez donc me haïr ? Je ne le pourrois pas quand je le voudrois, me respondit elle ; mais je puis m'empescher de vous parler. Ha si vous le pouvez, luy dis-je, vous ne m'aimez plus : et prenez garde Madame, de renouveller la jalousie dans une ame desesperée : et de me persuader, que peut-estre les tresors d'Otane ont touché vostre coeur. N'excitez pas Madame, une si violente passion dans mon esprit : et pour l'empescher, donnez moy un peu moins de marques d'indifference. Car enfin Madame, si vous achevez de me desesperer, je perdray de nouveau entierement la raison, comme je l'avois perduë dans ma premiere jalousie : et ne conserveray peut-estre pas tout le respect, que j'ay tousjours conservé. Dittes moy donc, adorable Amestris, que vous ne me haïssez pas : que vous voulez bien que je vous aime : et que vous souffrirez que je vous die quelques fois, que je meurs pour l'amour de vous. Je vous diray, me respondit elle, bien davantage : car je vous advoüeray que j'estime Aglatidas comme je le dois estimer : que je l'aime autant que je l'ay jamais aimée : et que je l'aimeray mesme jusques à la mort. Mais apres 
<pb id="page_594" n="V01-P598"/>tout cela, il faut ne me voir plus de toute voste vie ; et tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous permettre de croire, lors que vous apprendrez ma mort (qui à mon advis arrivera bien tost) que la seule melancolie l'aura causée : et que mes dernieres pensées auront esté pour Aglatidas. Voila, me dit elle, tout ce que je puis ; et peut-estre mesme plus que je ne dois ; c'est pourquoy n'esperez rien davantage. Qui vit jamais, luy dis-je, Madame, une pareille advanture à la mienne ? Vous dittes que vous m'avez aimé ; et que vous m'aimez encore : Vous dittes mesme que vous mourrez en pensant à moy : et pourquoy donc ne voulez vous pas vivre en m'escoutant quelques fois ; C'est parce que je ne le puis, me respondit elle, sans offenser un peu la vertu : et sans exposer ma reputation. Vostre innocence, luy dis-je, ne suffit elle pas pour vous satisfaire ? Nullement, me respondit Amestris ; et il faut paroistre ce que l'on est. Paroissez donc, luy dis-je, bonne et pitoyable, s'il est vray que vous la soyez : Paroissez vous mesme, repliqua t'elle, raisonnable et genereux, si vous estes tousjours ce que vous estiez. Mais le moyen Madame, de ne vous voir plus ? luy repliquay-je ; Mais le moyen, reprit elle, de se voir, pour se voir toujours infortunez ? Les larmes, luy dis-je, que l'on mesle avec celles de la personne aimée, n'ont presque point d'amertume : et les douceurs, interrompit elle, où la vertu trouve quelque scrupule à faire, ne sont plus douceurs pour moy. Vous voulez donc, Madame, 
<pb id="page_595" n="V01-P599"/>luy dis-je, qu'Aglatidas ne vous voye plus, et peut-estre ne vous aime plus ? Je devrois en effet souhaitter cette derniere chose comme la premiere, reprit elle ; mais j'advoüe que je ne le puis. Que voulez vous donc qu'il face ? luy dis-je ; Je veux, respondit Amestris, qu'il m'aime sans esperance ; qu'il se console sans me voir ; qu'il vive sans chercher la mort ; et qu'il ne m'oublie jamais. En disant cela, elle me voulut quitter : mais je luy pris la main malgré elle ; et la retenant par force, en me jettant à genoux ; au nom des Dieux Madame, luy dis-je, accordez moy ce que je vous demande, ou ne me deffendez pas de chercher la mort. Je ne puis plus vous rien accorder, me dit elle, car la gloire veut que je vous refuse ce que vous souhaitez : et mon affection demande que vous viviez, au moins tant que je vivray. Ayez patience Aglatidas, adjousta t'elle, le terme ne sera peut-estre pas long. Ha Madame, luy dis-je, ne parlez point de vostre mort : oubliez plustost le malheureux Aglatidas, que de faire entrer au Tombeau, la plus belle personne du Monde. Vous feriez mieux, interrompit elle, de la nommer la plus infortunée : et peut-estre aussi, adjoustay-je, la plus injuste, et la plus inhumaine. Mais au nom de ces mesmes Dieux que j'ay desja invoquez Madame, luy dis-je, souffrez au moins que je vous parle encore une fois : adieu Aglatidas, me dit elle, adieu ? je commence à sentir que mon coeur me trahiroit, si je vous escoutois davantage : et que je ne dois pas me fier 
<pb id="page_596" n="V01-P600"/>plus long temps à ma propre vertu contre vous. Vivez, adjousta t'elle, si vous pouvez : n'aimez qu'Amestris s'il est possible : et ne la voyez jamais plus. Elle vous en prie : et mesme si vous le voulez, elle vous l'ordonne. En achevant de prononcer ces tristes paroles, elle me quitta toute en larmes : et tout ce que je pûs faire, fut de luy baiser la main, qu'elle retira d'entre les miennes, avec assez de violence. Vous pouvez juger Seigneur, en quel estat je demeuray, lors que je vy partir Amestris avec Menaste : qui pendant toute nostre conversation, s'estoit tenuë à trois pas de nous, pour prendre garde si personne ne venoit : ne laissant pas d'entendre de là tout ce que nous disions. Je ne m'arresteray point Seigneur, à vous exagerer tous mes sentimens, car ce seroit abuser de vostre patience : je vous diray seulement, que personne ne s'est jamais estimé plus malheureux que je me le trouvois. Car enfin je voyois que j'aimois, et que j'estois aimé : mais qu'apres tout, je n'avois plus d'esperance. Je voyois mesme qu'il ne m'estoit pas permis d'oster mon bien, à celuy qui le possedoit : je n'avois plus de Rival à punir : je n'avois plus de Maistresse inconstante, de qui je me peusse pleindre ; quel soulagement pouvois-je donc esperer dans mes douleurs ? Il n'y avoit pas moyen de pouvoir songer à oublier jamais une personne qui m'aimoit ; qui occupoit mon coeur ; mon esprit ; et toute ma memoire, et pour laquelle j'oubliois tout le reste du monde. Il ne m'estoit plus permis d'esperer de luy pouvoir parler : 
<pb id="page_597" n="V01-P601"/>elle m'avoit mesme deffendu de mourir : enfin je ne trouvois rien qui ne m'affligeast extraordinairement. Neantmoins je voulus essayer de nouveau, si par l'adresse de Menaste, je ne pourrois point parler encore une fois à Amestris : mais Seigneur, il me fut impossible : et depuis ce jour là, cette cruelle personne ne voulut plus aller à nulle promenade, de peur de m'y rencontrer : et elle feignit mesme d'estre malade, afin de ne sortir plus du tout. Ayant donc apris par Menaste, que rien ne pouvoit changer la resolution d'Amestris : je pris celle de m'esloigner d'un lieu, où je ne la pouvois voir : et où j'eusse contribué peut-estre encore à sa perte, par la contrainte où elle vivoit, à ma consideration. Pour Megabise, qui avoit aussi esté fort touché du mariage d'Amestris ; quoy qu'il se fust imaginé ne l'aimer plus, quand il estoit revenu à Ecbatane, il sentit aussi bien que moy, que l'on ne se deffait pas aisément d'une passion violente. Astiage ayant sçeu où j'estois, nous accommoda, sans pourtant nous faire embrasser ny nous faire voir : me commandant parce que j'avois tué son frere, d'éviter sa rencontre autant que je le pourrois : la cause de nostre derniere querelle, n'ayant esté sçeuë de personne : non pas mesme de Megabise, qui a tousjours ignoré ce que j'avois veû, dans ce malheureux Jardin du Parterre de gazon. Pour ce qui est d'Anatise, je partis d'Ecbatane, auparavant qu'elle fust revenuë des champs : ainsi je ne vous puis dire ce qu'elle aura pensé 
<pb id="page_598" n="V01-P602"/>de moy. J'escrivis en partant une lettre à Amestris, que j'envoyay à Menaste, de laquelle je n'ay point eu de response. Je fus quelque temps à errer de Province en Province, sans sçavoir ce que je voulois faire, ny ce que je pretendois devenir : jusques à ce que la guerre d'Assirie commençant, je creus que je devois y chercher la fin de mes malheurs, en y cherchant une mort honnorable. Durant tout ce temps là, je n'ay jamais reçeu nulles nouvelles, ny d'Amestris, ny de Menaste, quoy que j'aye fait toutes choses possibles pour obliger l'une ou l'autre à m'en donner.
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<div2 id="page_CYRUS010310" type="sequence" n="Sollicitude de Cyrus à l'égard Aglatidas">
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Et depuis cela Seigneur, vous avez esté le tesmoin de mon chagrin, quoy que vous n'en sçeussiez pas la cause : et depuis cela encore, je n'ay non plus rien apris d'Amestris, sinon que j'ay sçeu par Araspe, qu'Otane est tousjours vivant ; qu'elle est tousjours malheureuse : et que selon les apparences, veû la melancolie qui paroist sur son visage, elle aime peut-estre encore l'infortuné Aglatidas. Voila Seigneur, qu'elle est l'advanture que vous avez desiré d'aprendre, et quels sont les malheurs de l'homme du monde qui souhaitteroit le plus, de voir bien tost finir les vostres : et qui n'attend plus que la mort, pour le guerir de tous les siens. A ces mots, Aglatidas s'estant teû, Artamene le remercia, de la peine qu'il avoit prise ; luy demanda pardon, d'avoir renouvellé toutes ses douleurs ; et luy tesmoigna en avoir esté tres sensiblement touché. J'advoüe, luy dit il, que vous estes infiniment à pleindre : et que ce n'est pas un evenement 
<pb id="page_599" n="V01-P603"/>fort ordinaire, que celuy qui vous a rendu malheureux. Mais apres tout, luy dit il encore en souspirant, vous sçavez qu'Amestris est vivante : et vous ne pouvez presque pas douter qu'elle ne vous aime encore. Ainsi vous pouvez esperer du Temps et de la Fortune, quelque changement en vostre affliction : mais j'en connois de plus infortunez que vous. Je ne sçay Seigneur, repliqua Aglatidas, si cela peut estre : mais je sçay bien que quand j'aurois perdu une Couronne, en perdant Amestris ; et que l'ambition de seroit jointe à l'amour pour me persecuter ; je ne serois pas plus melancolique que je le suis. Cependant Seigneur, poursuivit il, c'est estre bien genereux, de vouloir plus tost vous interesser, dans les malheurs d'autruy que dans les vostres : Vous portez des chaines assez injustes et assez pesantes, pour vous en pleindre, plus tost que de vous arrester à pleindre Aglatidas, qui n'est pas digne de cét honneur. Aglatidas, luy respondit il, est digne de l'amitié de tout ce qu'il y a de Grand au monde : et c'est ce qui me fait esperer, que les Dieux feront un jour finir ses malheurs. Quand j'aurois quelques bonnes qualitez, reprit il, ce que vous dites ne me donneroit pas grand espoir : et tant qu'Artamene sera malheureux, je ne voy pas que les personnes qui ont de la vertu, doivent fonder leur esperance sur cette raison, qui n'est pas tousjours infaillible. C'estoit de cette sorte qu'Artamene et Aglatidas s'entretenoient, lors qu'Andramias les advertit qu'il estoit temps de se retirer. 
<pb id="page_600" n="V01-P604"/>Aglatidas voulut avec adresse demander à Artamene, s'il ne pouvoit rien pour son service : voulant luy faire entendre, qu'il estoit capable d'entreprendre de le delivrer. Mais il le remercia en l'embrassant : et luy fit connoistre que sa prison n'estoit pas son plus grand malheur : et qu'il n'en vouloit sortir, que par la mesme main qui l'y avoit mis. 
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<div0 type="partie" n="II" id="page_CYRUS02">
<div1 type="livre" n="premier" id="page_CYRUS0201">
<div2 id="page_CYRUS020101" type="sequence" n="Nouvelle tentative de libération de Cyrus par ses amis">
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<pb id="page_601" n="V02-P003"/>Le peu de soing que cét illustre Prisonnier avoit pour sa liberté, n'empeschoit pas ses Amis d'y songer : et depuis qu'Hidaspe avoit sçeu qu'Artamene estoit Cyrus, il n'avoit plus d'autre pensée. Ce sentiment n'estoit pourtant pas particulier à Hidaspe, à Adusius, à Artabase, à Chrisante, et à Feraulas, qui estoient nais Sujets du Roy son Pere, et qui devoient estre les siens : Mais le Roy de Phrigie ; celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, et beaucoup d'autres, n'en avoient pas moins d'empressement. Si bien que pour ne perdre point de temps, Chrisante fut le 
<pb id="page_602" n="V02-P004"/>lendemain au marin au lever du Roy de Phrigie : pour luy apprendre par un recit moins estendu, que celuy du jour precedent, tout ce qu'il avoit desja raconté de la merveilleuse vie de son cher Maistre : à la reserve des choses dont ce Prince avoit esté le tesmoing. Mais comme ils jugerent qu'il estoit à propos de ne laisser pas Ciaxare sans qu'il y eust quelqu'un aupres de luy, qui peust l'empescher de prendre une resolution violente contre Artamene ; le Roy de Phrigie dit qu'il valoit mieux qu'il y allast, et comme estant le plus affectionné, et comme estant un des plus puissans sur l'esprit du Roy des Medes. Qu'ainsi il faloit que Chrisante achevast de luy dire en peu de mots le reste de la vie d'Artamene, dont il avoit veû la plus grande partie : et qu'en suite il pourroit tout à loisir en aprendre toutes les particularitez, à ceux qui en avoient desja sçeu le commencement, d'une façon plus estenduë. Chrisante trouvnt que ce Prince avoit raison, satisfit sa curiosité : et le charma si puissamment par son recit, quoy que ce ne fust qu'un simple abregé de la vie d'Artamene ; qu'il redoubla encore de beaucoup l'estime qu'il avoit pour luy : et fit qu'il s'en alla encore avec plus de diligence chez Ciaxare, afin d'observer tous ses sentimens. Cependant Chrisante et Feraulas s'estant rendus chez Hidaspe, où le Roy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, Artabase, Adusius et tous ceux qui avoient escouté Chrisante les attendoient : ils 
<pb id="page_603" n="V02-P005"/>ne les virent pas plustost, qu'ils les presserent d'achever de leur apprendre la suite de la belle vie d'Artamene. ces Princes voulurent alors envoyer chez le Roy de Phrigie : mais Chrisante leur aprit ce qui c'estoit passé entre eux : si bien que n'ayant plus d'obstacle qui les empeschast de satisfaire leur curiosité ; ils s'assirent au mesme instant : et Feraulas prenant la parole, poursuivit de cette sorte, la narration que Chrisante avoit commencée leur jour auparavant.
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<div2 id="page_CYRUS020102" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : réconciliation forcée">
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SUITE DE L'HISTOIRE D'ARTAMENE.
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Lors qui je repasse en ma memoire, toutes les grandes actions que Chrisante vous raconta ; j'ay quelque peine a m'imaginer, qu'il soit possible que j'aye encore quelque chose à vous aprendre, et lors que je pense aussi, à tout ce qui me reste à vous dire, je ne puis presque concevoir, que Chrisante vous ait rien apris : tant il est vray que la vie de mon Maistre est extraordinaire, et emplie de choses merveilleuses. Je m'assure Seigneur (dit Feraulas au Roy d'Hircanie) que vous n'avez pas oublié, qu'apres le combat qu'il fit contre Philidaspe, dont il remporta tout l'avantage ; il se retira chez ce mesme Sacrificateur, qu'il avoit veû dans le Temple de Mars, lors qu'il estoit abordé à Sinope : 
<pb id="page_604" n="V02-P006"/>et que de là il envoya vers le Roy et vers la Princesse faire ses excuses, du combat qu'il avoit fait : mais vous n'avez rien sçeu, si je ne me trompe, de ce qui suivit cét accident. Aribée qui protegeoit Philidaspe, fit toutes choses possibles, pour donner toute la faute à Artamene : mais à vous dire la verité, si Aribée parloit pour Philidaspe, les grands services de mon Maistre, parloient encore plus efficacement pour luy. Jamais rien n'avoit fait plus de bruit dans la Cour, que ce combat y en fit : tout le monde en cherchoit la cause, et personne ne la pouvoit trouver. Ce n'est pas qu'universellement parlant, toute la Cour ne s'imaginast que l'ambition estoit le sujet de cette querelle : mais comme personne ne l'avoit veuë naistre, l'on ne sçavoit point le particulier de la chose, dont il estoit permis de penser ce que l'on vouloit. Le Roy fut extremement fasché de ce malheur : car comme c'estoient deux hommes de grand service, il voyoit qu'il avoit pensé les perdre tous deux : et craignoit mesme encore d'en perdre quelqu'un, parce que leurs blessures estoient assez grandes : principalement celles de Philidaspe, qui se trouverent beaucoup plus dangereuses que celles d'Artamene. Mais bien que le Roy s'interessast pour tous les deux ; il y avoit neantmoins une notable difference dans son esprit : et quand il venoit à penser, qu'il devoit la vie à Artamene ; et qu'en suite c'estoit par sa valeur qu'il avoit remporté tant d'illustres Victoires ; il n'estoit 
<pb id="page_605" n="V02-P007"/>pas possible, que malgré tout ce qu'Aribée luy pouvoit dire, il ne preferast Artamene à Philidaspe. Il parut donc extrémement fasché de la chose, mais il ne creût pas la devoir punir : tant parce que c'estoient deux personnes qu'il aimoit, et ausquelles il avoit de l'obligation ; que parce qu'enfin Artamene et Philidaspe n'estoient point nais ses Sujets : et par consequent devoient estre traitez d'une maniere moins rigoureuse. Toutefois pour garder quelque formalité en cette occasion ; il voulut que la Princesse luy vinst demander leur grace : ce qu'elle fit par le commandement absolu du Roy, bien que ce ne fust pas sans repugnance. Apres cette petite ceremonie, il envoya sçavoir de leur santé : et il manda à Artamene, qu'il luy avoit rendu un plus mauvais office en s'exposant ; que s'il avoit hazardé une Bataille legerement. Il fit faire aussi un compliment assez obligeant à Philidaspe : et de cette sorte, la chose s'appaisa plus facilement que l'on ne l'avoit pensé. Ce qui fascha le plus Philidaspe en cette occasion, ce fut de voir que presque toute la Cour prit le party d'Artamene : excepté quelques anciens amis d'Aribée, qui prirent le sien pour plaire à ce Favory. Cependant, Seigneur, il est temps de vous dire ce que pensa la Princesse en cette rencontre : car encore qu'elle eust demandé la grade de ces deux illustres Criminels, parce que le Roy l'avoit voulu : elle ne sçavoit pourtant pas encore bien, si en son particulier, elle la leur devoit 
<pb id="page_606" n="V02-P008"/>accorder. Je m'en vay sans doute vous dire des choses assez secrettes d'elle : et qui vous devroient donner quelque curiosité de sçavoir comment je les ay sçeuës : c'est pour quoy il vaut mieux vous advertir d'abord, que long temps depuis une de ses Filles nommée Martesie, avec laquelle j'ay eu une amitié assez grande me les a dites : car en ce temps-là, nous n'estions encore qu'en simple civilité l'un pour l'autre : et j'ignorois absolument, ce que je m'en vay vous aprendre. Lors que ce combat se fit, vous pouvez vous souvenir que le jour auparavant, la Princesse avoit fait tout ce qu'elle avoit pû, pour tascher de lier une estroite amitié, entre Artamene et Philidaspe : et qu'elle les avoit priez, de vivre du moins comme s'ils s'aimoient, puis qu'ils ne se pouvoient aimer. si bien que venant à sçavoir qu'ils s'estoient batus, elle en fut surprise et en colere : luy semblant que s'estoit avoir manqué de respect pour elle. Martesie dont je vous ay parlé, estoit sans doute celle de toutes ses Filles qu'elle aimoit le plus : et en laquelle elle se confioit davantage. Mais comme jusques-là elle n'avoit pas eu de grands secrets, elle avoit eu plus de part en sa liberalité qu'en sa confidence : et je croy enfin, que ce que la Princesse pensa d'Artamene en cette occasion ; fut le premier, et l'unique secret, qu'elle confia à Martesie : puis qu'à mon advis, elle n'en a jamais eu d'autre. Il y avoit desja long temps, que la Princesse regardoit mon Maistre avec estime : 
<pb id="page_607" n="V02-P009"/>et j'ay sçeu en effet depuis par Martesie, que des la premiere fois qu'il vit la Princesse, elle le loüa extraordinairement : et qu'en cent autres rencontres depuis celle là, elle l'avoit entendu parler de luy d'une façon dont elle ne l'avoit jamais oüy parler de personne. Elle le trouvoit de bonne mine, elle luy trouvoit l'esprit agreable ; elle le loüoit de sagesse ; elle admiroit sa valeur ; elle ne pouvoit concevoir sa bonne Fortune ; et elle disoit enfin qu'Artamene estoit un miracle : et un protecteur que les Dieux avoient envoyé au Roy son Pere pour la deffence de sa vie, et pour la gloire de son Regne. Mais en cette derniere occasion, la colere ayant un peu agité son esprit, elle fut contrainte d'ouvrir son coeur à Martesie. Je ne sçay (luy dit elle le soir mesme que ce combat fut arrivé) si à l'exemple du Roy, je pourray bien pardonner à Artamene et à Philidaspe : car enfin Martesie, fut-il jamais rien de plus offençant, que leur procedé envers moy ? je les prie de s'aimer, et ils se querellent ; je ils se battent ; et se battent mesme dés le lendemain que je leur ay fait cette priere. En verité je ne pense pas que jamais l'on ait entendu parler d'une pareille inconsideration : et je ne pense pas aussi que je la leur puisse pardonner. il faut bien croire, Madame, reprit Martesie, qu'il y a quelque chose de caché en cette avanture que l'on ne comprend point : et qui peut-estre les justifieroit si vous la sçaviez : car enfin ils ont de l'esprit et du jugement, 
<pb id="page_608" n="V02-P010"/>et beaucoup de respect pour vous. Ils me l'ont mal tesmoigné en cette occasion, repartit brusquement la Princesse, aussi pretenday je bi ? leur faire voir que je suis sensible aux injures. Mais vous l'estes aussi aux bien-faits, reprit Martesie ; et cela estant, que deviendront les services de ces deux braves Estrangers ? Mais Martesie, je voudrois donc bien sçavoir, luy dit la Princesse, ce que je dois penser de la hardiesse d'Artamene, et de celle de Philidaspe : et je voudrois bien sçavoir aussi lequel a esté l'agresseur. L'evenement du combat, m'a bien apris qu'Artamene a eu l'avantage : mais personne ne m'a dit lequel est le plus coupable. Je pense Madame (luy respondit Martesie, qui estoit seule avec elle dans son Cabinet) que l'on peut aisément les condamner tous deux sans injustice : car ne les aviez vous pas priez tous deux de s'aimer ? Oüy, reprit la Princesse, mais encore qu'ils ne puissent estre innocens ny l'un ny l'autre, il est pourtant assez difficile qu'ils soient tous deux esgalement coupables : et c'est ce que je voudrois sçavoir precisément. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne croye presque qu'Artamene est le moins criminel. Et pourquoy, Madame, respondit Martesie, le croyez-vous ainsi, puis que vous n'avez pas plus de preuves en faveur de l'un que de l'autre ? Je ne sçay, reprit la Princesse, mais il me semble que j'ay plus de sujet de soubçonner l'humeur violente de Philidaspe, de m'avoir manqué de respect, que non 
<pb id="page_609" n="V02-P011"/>pas la sagesse d'Artamene. et puis, adjousta t'elle encore, il semble que la victoire qu'il a remportée, soit une marque infaillible que son party estoit le plus juste : Enfin, luy dit elle en rougissant, je ne sçay pas bien par quelle raison, mais je souhaite que ce soit plustost Philidaspe qu'Artamene qui ait le plus failly : et je seray tousjours bien aise, qu'un homme à qui j'ay de grandes obligations, ne me donne pas un si grand sujet de pleinte. Il est vray, luy respondit Martesie, qu'Artamene est un homme incomparable : et qui merite sans doute que vous l'estimiez, preferablement à tout autre. Mais Madame, adjousta-t'elle, comment est-ce qu'un homme d'une vertu si extraordinaire, cache le lieu de sa naissance et sa condition ? Il est à croire, dit la Princesse en rougissant, qu'il faut qu'elle soit au dessous de son courage : car si cela n'estoit pas, il n'en useroit pas ainsi. Mais, adjousta Martesie, qu'est-ce qui l'a amené en cette Cour, et qu'est-ce qui l'y retient ? car enfin j'ay entendu dire, qu'il n'a jamais rien demandé au Roy. Jamais rien, respondit la Princesse, que la permission d'aller combattre ses ennemis : cependant, dit-elle, ses services n'ont pas esté petits : ny ses actions mediocrement esclatantes. Et là, cette grande Princesse se mit à repasser, ce que mon Maistre avoit fait à la premiere Bataille, lors qu'il avoit sauvé la vie du Roy son Pere, contre tant d'ennemis qui l'environnoient : les prodigieux avantages qu'il avoit remportez en 
<pb id="page_610" n="V02-P012"/>toutes les autres : le merveilleux combat où il s'estoit trouvé seul vainqueur de deux cens ennemis ; et où il avoit eslevé un Trophée si glorieux : le combat qu'il avoit fait avez Artane : la prise de Cerasie : les Batailles qu'il avoit gagnées contre le Roy de Pont : ces Armes esclatantes qu'il avoit prises, pour se faire mieux remarquer, à ceux qui avoient conspiré contre sa vie : ces Armes simples qu'il avoit choisies en suite, pour se cacher à ceux qui avoient ordre de l'espargner : l'action genereuse qu'il avoit faite, en rendant l'argent, et laissant emporter les Boucliers à ces vaillans Soldats qui n'avoient pas voulu les laisser : et tant d'autres, dont elle se souvenoit aussi precisément, que si elles fussent venuës d'arriver. Cependant, dit-elle à Martesie, il ne paroist nulle ambition dans l'esprit d'Artamene : et je ne conçoy point, ny ce qui le retient icy, ny ce qu'il y pretend. Ce n'est pas que le Roy mon Pere n'ait beaucoup fait pour luy : mais apres tout, ses services font encore infiniment au dessus de ses recompenses : et c'est pour cela Martesie, que je souhaite qu'il soit plus innocent que Philidaspe. Car encore que ce dernier ait du coeur et de l'esprit, et qu'il ait aussi fort bien servy en diverses rencontres ; il y a pourtant une notable difference entre eux. L'humeur turbulente de Philidaspe ne me plaist pas : et de plus, je pense qu'il est plus ambitieux, et plus interessé qu'Artamene. Ce fut de cette sorte, Seigneur, que cette premiere conversation se 
<pb id="page_611" n="V02-P013"/>passe : Cependant comme le Roy pardonna à ces deux illustres Criminels, la Princesse creût qu'elle ne devoit pas faire esclater son ressentiment : si bien qu'elle ne laissa pas d'envoyer sçavoir de leur santé. Celle de Philidaspe fut long temps assez mauvaise, et mesme sa vie assez douteuse : pour mon Maistre, ses blessures furent tousjours en assez bon estat : et trois sepmaines apres s'estre batu, il fut remercier le Roy, de la grace qu'il luy avoit accordée : et la Princesse de l'honneur qu'elle luy avoit fait, de la demander pour luy. elle estoit alors dans son Cabinet, où il n'y avoit que ses Femmes : si bien que comme il voulut la remercier, et exagerer la reconnoissance qu'il en avoit ; ne pensez pas, luy dit elle, qu'encore que j'aye demandé grace pour vous, je vous l'aye accordée en mon particulier : Non Artamene, luy dit elle d'un ton de voix assez imperieux, il n'y a encore que le Roy qui vous a pardonné ; et Mandane n'est pas satisfaite. S'il ne faut que mourir à ses pieds, luy respondit Artamene, je suis tout prest de le faire : Mais Madame, quel est le crime que j'ay commis ? et comment est-il possible qu'un homme qui vous respecte, autant qu'il respecte les Dieux qu'il adore, puisse vous avoir offensée ? dites moy donc, luy dit-elle, si ce n'est pas avoir failly, que d'avoir mesprisé la priere que je vous avois faite, de vivre bien avec Philidaspe ? Mais Madame, adjousta-t'il vous aviez aussi prié Philipe, de vivre bien avec Artamene. Il est vray, respondit-elle et je ne pretends 
<pb id="page_612" n="V02-P014"/>pas le justifier en vous accusant : je veux seulement sçavoir, si vous estes le plus coupable, ou si vous estes le moins criminel. Je ne le sçay pas moy-mesme, (reprit Artamene en changeant de couleur) et le sujet de nostre querelle est mesme si douteux dans nostre esprit, que nous ne nous le sommes pas expliqué l'un à l'autre ; et peut-estre ne nous l'expliquerons nous jamais. vous estes vous connus ailleurs qu'icy ? luy demanda la Princesse ; non Madame, respondit Artamene ; et nostre connoissance et nostre aversion, ont commencé en cette Cour, et presque en mesme moment. Mais apres tout, Madame, poursuivit-il, ce n'est point à moy à m'informer par quels sentimens vous voulez que j'ayme Philidaspe : et c'est seulement à Artamene à vous demander pardon, de n'avoir pû vous obeïr. Comme je ne fais gueres de prieres injustes, repliqua-t'elle, je n'ay gueres accoustumé d'estre refusée : et je ne pensois pas qu'Artamene et Philidaspe deussent estre les premiers à me desobliger. Mon Maistre qui vit que la Princesse paroissoit avoir de la colere, en fut tres sensiblement touché : Ha ! Madame, luy dit-il, si j'eusse creû ne pouvoir me vanger sans vous irriter, je ne l'aurois sans doute pas fait : Mais est-il possible que l'on ne puisse obtenir pardon d'un crime qui n'a pas esté volontaire ? et la Princesse Mandane est-elle plus inexorable que les Dieux, qui se laissent fléchir par des larmes et par des prieres ? La Princesse qui estimoit veritablement Artamene, 
<pb id="page_613" n="V02-P015"/>et qui avoit desja quelque disposition à l'aimer ; voyant qu'il paroissoit assez troublé, eut peur qu'il ne se tinst offencé de ce qu'elle estoit plus severe que Ciaxare : de sorte que faisant effort sur elle mesme, elle le voulut appaiser, et luy pardonner de bonne grace. Allez, luy dit-elle, Artamene, allez ; vous avez esté assez puny, par la seule inquietude que je voy dans vostre esprit : et je ne veux point vous ordonner d'autre chastiment, que celuy de ne vous exposer plus en un pareil danger. Ha ! Madame, luy dit-il, vous estes bien bonne de me pardonner ! et bien rigoureuse de vouloir tousjours conserver celuy qui s'oppose à tout ce que je veux. Je vous promets, luy dit elle, que si Philidaspe pretend quelque chose du Roy à vostre prejudice, de prendre vostre party contre luy : Non Madame, repliqua Artamene, je ne pretens rien du Roy : j'en reçoy plus de bien que je n'en desire : et si Philidaspe ne me dispute jamais rien que des Charges et des recompenses, nous ne nous battrons plus jamais ensemble. Et quelle autre chose, reprit la Princesse, vous pourroit il disputer ? A ces mots Artamene se trouvant embarrassé, ne pût s'empescher de rougir, en regardant la Princesse d'une maniere tres passionnée : et je ne sçay si sa response n'eust point expliqué malgré luy, une partie de ses sentimens les plus cachez, si le Roy ne fust pas arrivé. Mandane qui avoit beaucoup d'esprit, et qui observoit tout ce que je veux. Je vous promets, luy dit elle, que si Philidaspe pretend quelque chose du Roy à vostre prejudice, de prendre vostre party contre luy : Non Madame, repliqua Artamene, je ne pretens rien du Roy ; j'en reçoy plus de bien que je n'en desire : et si Philidaspe ne me dispute jamais rien que des Charges et des recompenses, nous ne nous battrons plus jamais ensemble. Et quelle autre chose, reprit la Princesse, vous pourroit il disputer ? A ces mots Artamene se trouvant embarrassé, ne pût s'empescher de rougir, en regardant la Princesse d'une maniere tres passionnée : et je ne sçay si sa response n'eust point expliqué malgré luy, une partie de ses sentimens les plus cachez, si le Roy ne fust pas arrivé. Mandane qui avoit beaucoup d'esprit, et qui observoit tousjours assez exactement toutes les actions d'Artamene, prit garde 
<pb id="page_614" n="V02-P016"/>au trouble de son ame : mais comme le Roy estoit avec elle, il ne luy fut pas possible d'y faire alors une plus longue reflexion. Ciaxare luy dit apres plusieurs autres choses, qu'il vouloit absolument qu'Artamene et Philidaspe vescussent bien ensemble à l'avenir : et que pour cela, il faloit qu'Artamene l'accompagnast, à une promenade qu'il vouloit faire. Que comme il passeroit devant le logis de Philidaspe, il le verroit en passant, parce qu'Aribée l'en avoit prié ; et que là, il les feroit embrasser. Artamene eust bien voulu ne le pas faire : mais Ciaxare qui s'aperçeut de la repugnance qu'il y avoit, luy dit que les vainqueurs n'avoient point de mesures à garder, avec leurs ennemis vaincus : que de plus, il faloit que la Princesse fust de cette promenade et de cette visite : que ce fust luy qui la conduisist : et que de cette sorte, la chose se feroit avec plus de bien-seance, et plus d'avantage pour luy. La Princesse qui vit que le Roy le souhaitoit n'y resista point : et creût en effet qu'elle ne devoit pas empescher que cét acconmodement ne se fist. Pour Artamene, il parut fort agité ; et il n'obeït qu'avec peine. Car enfin dans les soubçons qu'il avoit, ce luy estoit une avanture facheuse que celle de s'accommoder avec Philidaspe ; et celle d'aller chez luy ; et d'y conduire luy mesme la Princesse : neantmoins, ce mal n'ayant point de remede, il salut necessairement s'y resoudre. Le Roy et la Princesse monterent dans leur Chariots, et sortirent de la Ville : car 
<pb id="page_615" n="V02-P017"/>Philidaspe n'y estoit point rentré depuis ses blessures. Et apres avoit fait leur promenade, ils descendirent au lieu où il estoit : et le Roy se mit à parler bas à Mandane au pied de l'escalier, durant un assez long temps. Mon Maistre pendant cela, s'aprocha de Martesie : mais si inquiet, et l'humeur et le visage si changez, qu'il n'estoit pas connoissable. Martesie qui s'en aperçeut, ne pût s'empescher de luy en faire la guerre, luy disant que sa haine estoit trop violente ; et que s'il sçavoit aussi bien aimer que haïr, son amitié devoit estre la plus belle chose du monde. N'en doutez pas, luy dit-il, Martesie ; et s'il est vray que j'ayme quelque chose, je l'ayme sans doute encore plus fortement, que je ne haï Philidaspe. Vous me donnez une grande curiosité, luy dit-elle tout bas, et je voudrois bien sçavoir si vous aimez, et qui vous aimez. Je ne puis, luy repliqua-t'il en rougissant, satisfaire que la moitié de vostre curiosité ; n'estant pas juste que vous sçachiez, ce que je n'ay jamais dit à personne ; et ce que je ne diray peut-estre jamais. Comme ils en estoient là, la conversation du Roy finit, et mon Maistre fut obligé de donner la main à la Princesse, qui avoit remarqué fort aisément, l'inquietude d'Artamene. Le Roy trouva Philidaspe en assez bon estat ce jour-là ; mais si surpris de voir Artamene dans sa chambre ; qu'il s'en salut peu que ses playes ne se r'ouvrissent, à la veüe de celuy qui les luy avoit faites, tant il sentit d'esmotion. Ciaxare luy dit alors, que pour l'empescher de retomber 
<pb id="page_616" n="V02-P018"/>en un pareil malheur avec Artamene, il vouloit qu'ils s'embrassassent : le naturel violent de Philidaspe, eut beaucoup de peine à se contraindre en cette occasion : neantmoins voyant que le Roy le vouloit ainsi ; que la Princesse se plaignoit de luy ; et que la moitié de la Cour estoit presente ; il se retint et obeït. Mandane donc faisant aprocher Artamene, luy dit que c'estoit à celuy qui estoit le plus en santé, à faire le plus de chemin ; et en effet elle le poussa doucement vers Philidaspe ; qui l'embrassant par force, luy dit que les Rois devoient estre obeïs dans leur Estats. Vous avez raison, luy respondit mon Maistre ; et c'est pour cela que je fais ce que le Roy et la Princesse m'ordonnent. Quiconque, Seigneur, auroit bien observé leurs mouvemens, auroit aisément remarqué, qu'il y avoit quelque grand secret dans leur coeur : cette visite ne fut pas longue ; mais tant qu'elle dura, Artamene regarda tousjours la Princesse Mandane, ou Philidaspe ; qui de son costé estoit si interdit, qu'il ne regardoit presque personne. Le Roy s'estant retiré, et la Princesse l'ayant suivy, l'on s'en retourna au Palais ; où Mandane ne fut pas plustost arrivée, qu'elle tesmoigna ne vouloir plus voir personne. Pour Artamene, il fut encore quelque temps chez le Roy : mais avec tant d'inquietude, qu'il fut contraint d'en sortir, et de s'en aller dans sa Chambre. Il n'y fut pas plustost, que repassant dans son esprit, tout ce qui luy estoit arrivé, il ne sentist un desplaisir, dont il ne se pouvoit consoler. 
<pb id="page_617" n="V02-P019"/>Quoy, disoit il ne souspirant, il ne me sera pas permis de haïr mon ennemy ! et Mandane voudra eternellement violenter toutes mes inclinations ! quel interest caché peut elle avoir en cette rencontre, qui l'oblige à vouloir que j'ayme Philidaspe, et que Philidaspe m'aime ? n'est-ce qu'un simple dessein de conserver la vie de deux hommes, qu'elle ne croit pas inutiles au service du Roy son Pere ? ou n'est-ce point qu'ayant quelque estime particuliere pour Philidaspe, elle veüille luy oster un ennemy, qu'elle ne croit pas estre des moins redoutables ? et que faisant semblant de nous traiter esgalement, il y ait pourtant une grande inesgalité, aux sentimens qu'elle a pour nous ? Mais helas, reprenoit-il, que je suis injuste, d'expliquer de cette sorte, les actions et les paroles d'une Princesse, qui m'a toujours si bien traité ! dequoy me puis-je pleindre raisonnablement ? Artamene comme Artamene, peut il pretendre, quelque chose de la Princesse de Capadoce, qu'il n'ait obtenuë ? Elle le loüe ; elle le reçoit avec civilité ; elle souffre sa conversation sans chagrin ; elle luy offre sa protection aupres du Roy ; elle prend soing de sa vie ; elle demande sa grace quand il a failly ; et il n'est rien enfin, que l'illustre Mandane ne face pour Artamene. Mais helas ! si Artamene est content comme Artamene, Cyrus n'est gueres satisfait comme Cyrus. Cét Artamene, adjoustoit-il, que la Princesse favorise, n'est pas veritablement celuy que je veux qui le soit : celuy là, 
<pb id="page_618" n="V02-P020"/>semble n'aimer que la guerre, et ne chercher que la gloire : et celui que je voudrois qu'elle connust, et qu'elle favorisast, n'aime que Mandane, et ne cherche que son affection. Seigneur (luy dis-je, car j'estois aupres de luy, lors qu'il s'entretenoit tout haut et tout seul de certe sorte) le moyen que cét amoureux Artamene que vous desirez qui soit favorisé le puisse estre, si Mandane ne le connoist point ? Voulez vous, Seigneur, que la plus vertueuse Princesse du monde vous aime, ne sçachant pas seulement que vous l'aimez ? Et voulez vous, reprit Artamene, que la plus vertueuse Princesse du monde, souffre que je luy parle d'amour, principalement n'estant qu'Artamene ? Non Seigneur, luy dis-je, mais Artamene est Cyrus : Vous avez raison, me repliqua-t'il, mais ne m'est il pas aussi dangereux de paroistre Cyrus qu'Artamene ? comme Artamene, peut-estre se contenteroit-elle de me chasser avec quelque compassion : mais comme Cyrus, elle pourroit me punir avec haine et avec colere. Je voy bien, luy respondis-je, que vous n'avez pas tort en beaucoup de choses : Mais apres tout, si vous voulez estre aimé, il faut que l'on sçache que vous aimez : autrement, vous n'en viendrez jamais à bout. Quant vous auriez gagné cent Batailles, pousuivis-je, et conquesté des Royaumes et des Empires ; apres tant de victoires et tant de conquestes, vous ne triompheriez point du coeur de Mandane, si Mandane ne sçavoit qu'elle eust triomphé du vostre. L'amour, Seigneur, 
<pb id="page_619" n="V02-P021"/>en cette rencontre, ne peut jamais naistre sans l'amour : La Princesse vous loüera ; la Princesse vous estimera ; mais elle ne vous aimera point. Car enfin toutes les grandes choses que vous avez faites sont à vous : et la seule conqueste de vostre coeur, est ce qui luy peut appartenir, et ce qui luy peut plaire. Si vous voulez que vos Victoires vous servent, faites luy sçavoir qu'elle a vaincu le Vainqueur des autres ; et que celuy à qui rien ne peut resister, a cedé à ses charmes et à sa beauté. Mais Feraulas, me dit-il, le moyen d'oser parler ? et le moyen de ne craindre pas la colere d'une personne, de qui la modestie est extréme ; de qui la vertu est severe jusqu'à la rigueur ? Je ne dis pas, Seigneur, luy repliquay-je, qu'il soit à propos de parler d'amour ouvertement à la Princesse : mais je voudrois du moins luy en dire assez, pour luy faire deviner le reste. Mais si en le devinant, me respondit-il, elle venoit à me haïr que deviendrois-je ? Ne craignez pas cela, luy repliquay-je, et sçachez, Seigneur, que l'amour n'a jamais fait naistre la haine. Mandane vous peut commander de vous taire ; Mandane vous peut mesme chasser ; mais elle ne vous sçauroit haïr parce que vous l'aimez. Ce n'est, Seigneur, que la maniere de se faire entendre qui peut estre dangereuse, et qu'il est necessaire de bien choisir : il ne faut donc pas parler d'estre aimé, en descouvrant que l'on aime : il ne faut rien demander, rien esperer, et rien pretendre, que le seul soulagement de faire sçavoir son mal, à celle qui le 
<pb id="page_620" n="V02-P022"/>cause : et quand on en vie ainsi, croyez moy, Seigneur, qu'il est bien difficile que l'on soit haï, quelque vertu qui puisse estre en la personne aimée. Enfin, poursuivis-je, tant que Mandane ne sçaura point que vous l'aimez, il est indubitable que vous n'en serez point aimé : où au contraire, si vous luy donnez lieu de deviner vostre passion, peut-estre que malgré toute sa severité elle vous aimera. Mais Feraulas, me dit-il, si elle me bannit ? Non non, luy dis-je, ne craignez pas un si rude traitement : tant de grandes actions que vous avez faites, luy parleront tellement en vostre faveur, qu'elle ne sera pas si inhumaine : et si je ne me trompe, la chose reüssira mieux que vous ne pensez. Tant y a Seigneur, qu'apres avoir passé une partie de la nuit à raisonner sur cette matiere, Artamene se resolut de chercher quelque occasion favorable de faire connoistre à la Princesse la passion qu'il avoit pour elle, sans toutefois s'en expliquer ouvertement. Mais helas, durant que nous prenions cette resolution, Mandane en prenoit une autre que nous ne sçavions pas, et qui s'opposoit bien à nos desseins ! le vous ay dit, Seigneur, qu'elle s'estoit retirée dans son Cabinet, où elle ne fut pas plustost, qu'elle apella Martesie ; et luy demanda ce qu'Artamene luy avoit dit, pendant qu'elle parloit au Roy, en entrant chez Philidaspe ? (car elle avoit pris garde à leur entretien. ) Cette Fille luy obeïssant, luy raconta parole pour parole, toute cette conversation : et joignant en 
<pb id="page_621" n="V02-P023"/>suitte ses sentimens à ceux de mon Maistre ; pour moy Madame ; dit-elle à la Princesse, veû la façon dont Artamene m'a respondu, lors que je luy ay tesmoigné vouloir sçavoir s'il aimoit, et qui il aimoit ; je crois qu'il est amoureux. Mandane rougit a ce discours, car elle avoit commencé d'en soubçonner quelque chose : mais voulant sçavoir le sentiment de Martesie sans descouvrir le sien ; et de qui pensez vous qu'il le puisse estre ? luy demanda-t'elle ; pour moy, Madame, adjousta cette Fille, j'y ay tousjours songé depuis cela, sans pouvoir demeurer d'accord avec ma propre raison : Car enfin Artamene ne visite personne avec attachement : il ne parle à pas une de mes Compagnes, qu'autant que la simple civilité le veut : il passe toute sa vie chez le Roy ou chez vous : et si Artamene estoit d'une autre condition qu'il n'est, il ne seroit pas difficile de s'imaginer, de qui il seroit amoureux. Car Madame, luy dit-elle en sous-riant, Artamene ne voit que vous, ou ne parle que de vous : il vous loue, il vous estime et l'on peut presque dire qu'il vous adore. Il vous suit au Temple ; il vous suit à la promenade et à la Chasse ; il vous accompagne aux Festes publiques, quand le Roy vient chez vous il y vient ; quand il n'y vient point, il ne laisse pas d'y venir ; il rougit toutes les fois qu'il aproche de vous, ou que vous estes seulement eu lieu où il est ; enfin, dit elle en riant, si Artamene estoit Roy, ou que la Princesse Mandane fust Martesie, je croirois qu'il seroit amoureux 
<pb id="page_622" n="V02-P024"/>d'elle. Je pense, dit la Princesse en l'interrompant, qu'Artamene vous a rendu quelque mauvais office ; car si vous m'aviez fortement persuadé ce que vous dites, vous jugez bien qu'il n'en seroit pas plus heureux : et que vous ne pourriez pas avoir trouvé une meilleure voye de vous Vanger de luy. Je serois bien marrie, Madame (repliqua Martesie, en prenant un visage plus serieux) d'avoir causé aucun mal à Artamene : mais comme vos interests me font plus chers que les siens, je crois estre obligée de vous dire encore, que je ne sçay, Madame, si vous ne devriez point durant quelques jours, vous donner la peine d'observer un peu ses actions, pour vous esclaircir de mes doutes. La Princesse rougit à ce discours, plus qu'elle n'avoit encore fait : et baissant la voix, comme si elle eust eu peur d'estre entenduë de Martesie mesme à qui elle parloit ; comme vous estes sage et discrette, luy dit-elle, je vous advoüeray que depuis ce matin, j'ay quelque soubçon de ce que vous dites : Et j'ay une si grande confusion, de ne m'estre pas aperçeuë plustost de la folie d'Artamene, que je ne puis vous l'exprimer. Car enfin en un moment j'ay veû cent choses que je n'avois point veuës : ou pour mieux dire, je les ay veuës d'une autre façon, que je ne les voyois auparavant. Vous souvient il, Martesie, du premier jour que je vy Artamene, apres qu'il eut sauvé la vie du Roy mon Pere ? ne vous sembla-t'il pas qu'il me regarda avec une attention extraordinaire et passionnée ? 
<pb id="page_623" n="V02-P025"/>et qu'il ne considera presque point tant de belles personnes qui m'accompagnoient ? Ne vous souvenez vous pas encore, de la façon avec laquelle il me pria d'obtenir du Roy la permission de combattre ses Ennemis, et la maniere dont il prit congé de moy ? Ne le voyez vous pas encore, lors que je priay de ne prendre point d'Armes remarquables ? Ne voyez-vous pas, dis-je, de quelle sorte il me resista ; de quel air il me demanda l'Escharpe que je luy refusay ; et en quels termes il s'expliqua, lors que je luy dis que je voudrois qu'Artamene ne fust, ny trop prudent, ny trop temeraire ? <q>Il ne m'est pas possible, Madame, dit-il, que je puisse regler mes sentimens, à cette juste mediocrité que vous desirez.</q> Ne vous souvient-il point aussi, poursuivit-elle, du jour que Philidaspe et Artamene se trouverent ensemble à me dire adieu ? Pour moy j'admire que je n'expliquay point mieux en ce temps là, les inquietudes que je vy sur son visage : Ne vous remettez vous pas encore, la joye qui parut dans les yeux du mesme. Artamene, à son retour ? et une certaine conversation que j'eus, et avec luy, et avec Philidaspe ? Mais sur toutes choses, dit-elle, vous souvenez vous quels furent les sentimens d'Artamene, lors que je voulus l'obliger à aimer Philidaspe ? Pour moy, interrompit Martesie, je croy, Madame, par tout ce que vous venez de dire ; et par mille autres petites choses, que j'ay remarquées en mon particulier) et que vous ne pouvez pas avoir veuës : 
<pb id="page_624" n="V02-P026"/>que non seulement Artamene est amoureux ; mais qu'il est jaloux de Philidaspe : et que peut estre encore Philidaspe est aussi amoureux de vous qu'Artamene. Vous n'estes pas trop sage, luy dit la Princesse, de vouloir me faire recevoir tant d'ouvrages tout à la fois : Non Martesie, adjousta-t'elle, Philidaspe n'est qu'ambitieux : et je ne voudrois pas pour mon repos, le pouvoir soubçonner d'un autre sentiment. Ce feroit avoir trop de crimes à punir, pour une personne qui n'aime pas les suplices : c'est pourquoy ne songeons qu'à Artamene. Mais pour celuy-là, dit-elle, il faut y donner ordre : et m'empescher s'il est possible de recevoir un sensible desplaisir. Car enfin, poursuivit la Princesse, j'ay de l'estime pour Artamene ; je luy ay de l'obligation ; et je serois bien faschée qu'il me mist dans la necessité de le mal-traiter. C'est pourquoy Martesie, je vous ordonne tant qu'il fera aupres de moy, de faire avec adresse que toutes vos Compagnes y soient aussi, et de ne m'abandonner point du tout. Comme il faudra bien tost qu'il parte, et que le commencement de la Campagne aproche, cette contrainte ne durera pas long temps. Apres cela, elle congedia Martesie, et demeura seule dans son Cabinet : Mais Dieux, que de facheuses et de tyranniques pensées, s'emparerent de son esprit pour le troubler ! et que cette profonde tranquilité dont elle avoit joüy jusques alors, se retrouva peu en son ame ! elle demeura pourtant dans la resolution qu'elle avoit prise 
<pb id="page_625" n="V02-P027"/>avec Martesie ; Vous pouvez donc bien juger, Seigneur, qu'Artamene ne pût pas exécuter celle qu'il avoit formée, de descouvrir sa passion à la Princesse ; puis qu'elle luy en osta toutes les voyes qu'il avoit accoustumé d'en avoir. Bien est-il vray que durant trois semaines ce fut avec tant d'adresse, qu'il ne creut point que Mandane eust nulle part à la chose : et il s'imagina que le hazard tout seul la faisoit. Cependant toutes les fois qu'il se souvenoit combien il avoit perdu d'occasions favorables, malgré l'assîduité de Philidaspe aupres d'elle, il en estoit au desespoir. Mais lors qu'il venoit à penser, que ce n'estoit point Philidaspe qui l'empeschoit d'exécuter ce qu'il avoit resolu ; il croyoit encore qu'il y avoit plus de malignité en son destin. Bien est il vray, qu'il ne fut pas longtemps sans cet obstacle : puis que vingt jours apres la visite du Roy et de la Princesse chez Philidaspe, il vint les en remercier : et occuper aussi opiniastrement la place qu'il avoit accoustumé de tenir chez Mandane, comme il faisoit auparavant. Ce fut lors que Martesie n'eut plus de besoin d'estre si soigneuse : et ce fut lors qu'Artamene desespera entierement de pouvoir entretenir sa Princesse en particulier. Il y avoit mesme eu plusieurs conversations generales, où Mandane avoit dit beaucoup de choses, qui pouvoient aisément faire connoistre à Artamene, que ce seroit un dessein bien dangereux, que de luy parler d'amour : car encore que ce n'eust esté qu'en 
<pb id="page_626" n="V02-P028"/>parlant d'autruy, qu'elle eust explique ses sentimens ; il ne laissoit pas de croire que ce pouvoient estre les siens, veû l'air dont elle avoit parlé : et ainsi il ne pouvoit nullement douter, que ce ne fust s'exposer à un grad péril, que de descouvrir sa passion à la Princesse. Cette difficulté qu'il trouvoit, et qu'il n'avoit pas preveuë aussi grande qu'il la rencontroit alors, luy donnoit une douleur bien sensible : et l'on peut dire que si sa bouche ne parloit pas d'amour à la Princesse, toutes ses actions en parloient pour luy. Aussi ay-je sçeu depuis par Martesie, qu'il en fut parfaitement entendu : et que la Princesse expliqua comme il faloit, ses inquiétudes ; ses melancolies ; ses impatiences ; ses changemens de visage ; et ses resveries : et qu'elle ne douta plus du tout, qu'Artamene ne fust passionnément amoureux d'elle. Mais admirez, Seigneur, comme quoy la prudence humaine est bornée ! si mon Maistre eust parlé d'amour à la Princesse, en l'estat qu'estoient les choses, il estoit perdu pour tousjours Elle l'auroit mal-traité, et l'auroit banny d'aupres d'elle infailliblement, quelque estime qu'elle eust pour luy, et quelques grands services qu'il eust rendus au Roy son Pere. Mais parce qu'il ne luy en parla point ; et que cependant elle voyoit bien qu'il souffroit, et qu'ainsi il avoit beaucoup de respect pour elle ; cette Princesse le souffrit et en eut pitie : et reçeut malgré elle dans son coeur je ne sçay quelle tendresse que l'on pouvoit peut-estre 
<pb id="page_627" n="V02-P029"/>desja nommer amour. Ce n'est pas que cette vertueuse personne la creust telle : car il est certain que si cela eust esté, elle se seroit surmonté elle mesme, à quelque prix que ce fust. Ce n'est pas aussi qu'elle ne s'observast avec soing : mais apres tout, c'est que l'amour porte je ne sçay quel aveuglement, dans l'esprit des personnes les plus esclairées ; qui les empesche de pouvoir connoistre les autres, et de se connoistre elles mesmes. Il y avoit pourtant des momens, où elle se faisoit plusieurs questions en particulier, ausquelles elle ne pouvoit pas respondre bien precisément : elle s'estonnoit quelquefois de voir, que malgré elle Artamene luy revenoit en la pensée ; et de ce que la connoissance de son amour, ne luy donnoit pas davantage de colere. Quoy, disoit-elle en elle mesme, je sçauray qu'un homme que j'ay veû arriver à la Cour comme un simple Chevalier, est amoureux de moy, et je souffriray encore sa veuë et sa conversation ! Ha non Mandane, cette scrupuleuse vertu dont vous faites profession, ne le doit point du tout souffrir : et s'il est vray que l'amour ne puisse estre sans esperance ; il faut punir Artamene, et de sa temerité, et de sa folie. Car que peut-il esperer sans me faire outrage : que peut-il desirer sans extravagance ? et que peut-il pretendre sans m'offencer ? Mais helas ! reprenoit elle, il ne me dit rien qui me fasche, ny qui me doive fascher ; il ne me demande rien qui me puisse desplaire ; je luy dois la vie du Roy ; et le Roy luy doit 
<pb id="page_628" n="V02-P030"/>plusieurs Victoires ; je luy dois mesme peut-estre tout le repos de mes jours : puis qu'il est à croire que le Roy de Pont auroit vaincu sans luy : et et que je ferois maintenant, ou sa Femme, ou sa prisonniere. Ne haissons donc pas Artamene parce qu'il nous aime : et pourveû qu'il ne nous le die jamais, ne luy disons rien de fascheux. Helas (disoit-elle quelque-fois, en parlant à Martesie) pourquoy faut-il qu'Artamene se soit mis un pareil setiment dans le coeur ? et que n'est il demeuré dans les bornes d'une simple estime ? Pour moy, Madame, luy dit Martesie, j'ay peine à croire que vous songiez bien à ce que vous dites : et je ne sçaurois m'imaginer, quelque vertu qui soit en vostre ame, que vous aimassiez mieux qu'Artamene ne vous aimast point du tout, que de vous voir aimée de luy comme il vous aime, tant qu'il ne vous le dira point. Vous me pressez beaucoup Martesie, reprit la Princesse, mais je vous diray toutefois, que j'estime si fort Artamene, que quand je ne considererois que luy, je devrois tousjours souhaiter pour son repos, qu'il ne fust pas amoureux de moy le sçay bien, Madame, reprit Martesie, qu'à ne considerer que luy, la chose est comme vous la dites : mais je sçay bien aussi, qu'à ne considerer que vous, il vous est en quelque façon avantageux. de voir que le plus Grand Homme du Monde, et le plus accomply en toutes choses, vous estime et Vous aime jusques à l'adoration. Je ne doute point, repliqua Mandant, que l'estime d'Artamene 
<pb id="page_629" n="V02-P031"/>ne me soit glorieuse : et je vous avoüeray de plus, que je la prefere à celle de tout le reste de la Terre. Mais je voudrois, Martesie, que cette estime ne fust suivie que d'une amitié telle qu'un Homme de sa condition la doit avoir, pour une personne de la mienne. Dites moy Madame, je vous en conjure, adjousta Martesie, si vous voudriez bien qu'Artamene que vous estimez tant, aimast quelque autre plus que vous ? Vous m'embarrassez un peu, repliqua la Princesse ; mais je pense toutefois que pourveu qu'Artamene m'estimast plus que tout le reste du monde, je ne me soucierois pas qu'il m'aimast un peu moins. Ha Madame, reprit Martesie, vous vous abusez ! et l'on ne sçauroit avoir cette indifference, pour l'affection de ceux de qui on desire l'estime. Et en effet, Madame, vous auriez grand tort de vouloir que celuy de tous les hommes qui a le plus d'esprit, et le plus de jugement, ne vous aimast pas plus que tout le reste de la Terre. Et puis, Madame, que manque t'il à l'illustre Artamene ? une Couronne (luy respondit la Princesse en rougissant) et cela suffit Martesie, pour faire que je craigne la passion d'un homme qui n'est pas Roy ; pour faire que toutes ses actions me soient suspectes à l'advenir ; et pour faire que je me la fois à moy mesme. Car enfin, dit elle, j'ay un ennemy qui a une intelligence secrette dans mon coeur : et que j'estime assez, pour aprehender de l'aimer, s'il n'y avoit pas un obstacle invincible, qui sans doute me deffendra, 
<pb id="page_630" n="V02-P032"/>de tout ce que les grandes qualitez d'Artamene pourroient entreprendre contre moy : et qui fera que malgré son amour, son merite, et ma reconnoissance ; je ne laisseray pas de conserver ma liberté toute entiere. Voila, Seigneur, où en estoient les choses en ce temps-là : Artamene aimoit passionnément sans le pouvoir dire : Philidaspe n'estoit pas moins amoureux, ny moins secret, estant obligé par diverses raisons, de desguiser ses sentimens : Ciaxare les aimoit tous deux, mais incomparablement plus, Artamene que Philidaspe : et Mandane quoy qu'elle ne le pensast pas, aimoit sans doute désja un peu mon Maistre : et estimoit assez Philidaspe, quoy qu'il y eust beaucoup de choses dans son humeur qui choquassent la sienne. 
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<div2 id="page_CYRUS020103" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont victoire de Cyrus)">
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En ce temps-là le Fils du Roy d'Armenie, appelle Tigrane, vint à la Cour de Capadoce : et fit grande amitié avec Artamene. Cependant comme le commencement du Printemps approchoit, il vint un advis certain, que les Rois Alliez avoient défia mis leurs Armées en campagne : cette nouvelle fit haster toutes les levées, et donner tous les ordres necessaires, pour faire qu'en fort peu de temps toutes choses fussent prestes pour recevoir les Ennemis. Il y avoit bien desja un Corps d'Armée assemblé, dans la Plaine de Cerasie ; mais selon les apparence, il n'estoit pas en estat de pouvoir resister aux Rois de Pont et de Phrigie, bien qu'il fust assez avantageusement retranché. Voila donc Artamene contraint de partir ; et de partir 
<pb id="page_631" n="V02-P033"/>sans pouvoir dire qu'il aimoit, ce qui ne luy fut pas un petit desplaisir. il fut prendre congé de la Princesse, avec beaucoup de précipitation : parce qu'il estoit venu un second advis, qui assuroit que l'Armée de Ciaxare alloit estre enfermée entre celle du Roy de Pont, et un puissant secours de Phrigie, qui devoit arriver dans peu de jours. Si bien que mon Maistre ne pouvant tarder un moment, de peur d'arriver trop tard, fut contraint de partir en tumulte ; et de renfermer toute sa passion dans son coeur. Il en parut toutefois encore assez dans ses yeux ; et il en tesmoigna assez par sa douleur, pour faire que la Princesse s'en aperçeust. Allez Artamene, luy dit elle en luy disant adieu, soyez aussi heureux que vous l'avez esté : et si vous voulez obliger le Roy mon Pere, ne songez pas plus à la perte de ses Ennemis, qu'à la conservation de vostre vie Mandane luy dit cela devant tant de monde, qu'Artamene n'osay respondre, que comme tout autre que luy y eust respondu ; c'est à dire avec beaucoup de respect et de reconnoissancc : et il la quitta, sans s'expliquer que par des regards dérobez, et par des souspirs qu'il retenoit, aussi tost qu'ils estoient poussez. Pour Philidaspe, il ne partit pas en mesme temps : car il devoit commander des Troupes qui n'estoient pas encore prestes. Mon Maistre s'en alla donc, accompagné de toute la jeunesse de la Cour, qui le voulut suivre en une occasion, qui selon les apparences, devoit estre dangereuse : et le Prince Tigrane 
<pb id="page_632" n="V02-P034"/>mesme, voulut estre de là partie, et se ranger parmy les Volontaires, dont il fut le Chef. Nous fismes une diligence extréme : mais comme Artamene n'avoit pû estre parfaitement informé de l'estat où estoient les Ennemis ; comme nous fusmes à cinquante stades de la Plaine de Cerasie, il envoya Chrisante aux nouvelles, accompagné de dix ou douze seulement : afin d'aprendre si les partages estoient libres ou occuppez : et si son Armée estoit desja enfermée par celle du Roy de Pont, et par les Troupes de Phrigie. Cependant il falut faire alte, à un petit Vilage deshabité, où l'on eust pû se deffendre, en cas que les Coureurs des Ennemis y fussent venus : Nous trouvasmes parmy ces Mafures quelques Paisans cachez, qui nous assurerent de nouveau, que les Rois Consederez avoient deux Armées tres puissantes : et que si la nostre n'estoit desja enfermée, elle la feroit bien tost. Artamene voyant donc les affaires de la guerre, en aussi mauvais estat que celles de son amour, estoit en une affliction que je ne vous puis exprimer : il ne pouvoit souffrir, que des Ennemis qu'il avoit si souvent battus, fussent en termes de le vaincre : et il se resolut du moins, de mourir plustost mille fois, que de survivre à sa deffaite si elle arrivoit. Non, disoit-il en luy mesme, je ne sçaurois me resoudre à revoir ma Princesse apres avoir esté vaincu : et si le malheur veut que je le sois, il faut se preparer à la mort. Moy, dis-je, qui apres de grandes Victoires, n'ay osé l'approcher qu'en 
<pb id="page_633" n="V02-P035"/>tremblant : et qui n'ay jamais eu la hardiesse, apres avoir vaincu des Rois, de luy faire connoistre seulement, qu'Artamene estoit son Esclave. Mais Dieux, adjoustoit-il, mourray-je sans que l'illustre Mandane sçache que je seray mort pour elle ? et n'auray-je point cette triste consolation, de pouvoir esperer qu'elle n'ignorera pas absolument les maux que j'ay soufferts depuis le premier moment que je l'ay veuë ? Peut-estre que si elle aprend mon amour en aprenant ma mort, la connoissance qu'elle en aura, n'irritera pas son esprit : et qu'elle pardonnera aisément à un homme, qui n'aura perdu le respect qu'en perdant la vie. Aprenons luy donc en mourant, poursuivit-il, que nous n'avons vescu que pour elle : Mais pour amoindrir nostre faute, faisons luy connoistre nostre condition : sans luy aprendre pourtant veritablement qui nous sommes. Il suffira qu'elle sçache qu'Artamene estoit de naissance Royalle, sans sçavoir que Cyrus et Artamene n'estoient qu'une mesme chose. Ne mettons point nous mesmes, poursuivoit-il, d'obstacle à la compassion que nous attendons de sa bonté : et n'arrestons pas les l'armes, que nous esperons de la tendresse de son coeur. Je sçay bien, disoit-il encore, que les plaisirs du Tombeau ; font des plaisirs peu sensibles : mais du moins si j'ay à perdre la Bataille et la vie, je perdray l'une et l'autre plus doucement par cette esperance : et je murmureray moins, de la rigueur de ma destinée. Cette pensée, Seigneur, 
<pb id="page_634" n="V02-P036"/>flatta de telle sorte le desespoir d'Artamene, que sans differer davantage, il se mit à escrire à la Princesse ; et à luy descouvrir ce qu'il luy avoit caché si soigneusement durant si long temps. Apres avoir leû et releû sa Lettre, et en avoir esté satisfait, il ferma avec beaucoup de soing, les Tablettes dans lesquelles il l'avoit escrite : et m'ayant fait appeller en particulier, Feraulas (me dit-il, le visage tout changé) il s'agit de me rendre un service d'importance : et de me le rendre, avec beaucoup d'exactitude. Seigneur, luy dis-je, je m'estimerois bien heureux, si j'avois trouvé ce qu'il y a si long temps que je cherche : je veux dire un moyen de vous faire connoistre parfaitement, le zele que j'ay pour vostre service. Vous, le pouvez sans doute, me repliqua t'il ; mais je crains que le courage de Feraulas ne me resiste : et ne puisse pas sans peine se resoudre à ne combattre point, en l'occasion qui va s'en presenter. j'avoüe, Seigneur, luy dis-je, qu'il ne m'est pas aisé de concevoir, ce que vous me voulez ordonner : et qu'il me seroit assez difficile de ne partager pas un peril, où je vous verrois exposé. Il le faut pourtant, me dit-il, et soit que vous me consideriez comme vostre Maistre, comme vostre Prince, ou comme vostre Amy ; il faut que vous ne me resistiez point davantage. Vous sçavez (me dit-il, avec une bonté extréme) que je connois le coeur de Feraulas : et que je n'ay pas besoin d'en avoir de nouvelles prevues, pour me le faite estimer. C'est pourquoy 
<pb id="page_635" n="V02-P037"/>ne vous inquiétez pas pour cela : et croyez que vous ne m'avez jamais plus obligé, que vous m'obligerez aujourd'huy. Enfin, adjousta-t'il encore, quoy que je puisse vous commander de faire ce qui me plaist, je ne laisse pas de vous dire en cette rencontre, que je vous en prie. A ces mots, ne pouvant souffrir qu'il continuast davantage ; Seigneur, luy dis-je, vous me donnez de la confusion : c'est pourquoy ne differez pas plus long temps à me dire ce que vous voulez que je face, afin que je me haste de vous obeïr. Il faut, me dit-il, mon cher Feraulas, que vous ne combattiez point du tout, que je ne vous en aye donné la permission : que vous vous teniez tousjours au lieu le moins exposé, afin d'entendre l'evenement du combat que nous allons sans doute faire ; et s'il arrive que j'y sucombe et que j'y meure (comme assurément si je suis vaincu j'y mourray) que vous alliez en diligence porter cette Lettre à l'illustre Mandane : et quoy qu'elle vous puisse dire, ne luy dittes pas que j'estois Cyrus. Vous pourrez luy avoüer ma condition : mais non pas precisément le lieu de ma naissance. Voila mon cher Feraulas, tout ce que je veux de vous : n'y manquez donc pas je vous en conjure : et soyez moy aussi fidelle, en cette derniere occasion, que vous me l'avez tousjours esté ; et que j'ay tousjours eu dessein d'estre reconnoissant de vos services. Seigneur, luy dis-je les larmes aux yeux, ce m'est une cruelle chose, de recevoir sa conmandement de vous, que 
<pb id="page_636" n="V02-P038"/>je ne dois exécuter qu'apres vostre mort : mais j'espere, Seigneur, que la Fortune en ordonnera autrement, je le souhaite, me respondit-il, mais les choies ne s'y disposent pas. Cependant ne manquez à rien de ce que je vous ay dit, adjousta-t'il en m'embrassant, et tesmoignez moy en cette importante rencontre, qu'il n'est point de service si difficile, que vous ne soyez capable de me rendre. Je luy promis, Seigneur, tout ce qu'il voulut : car le moyen de resister à un Prince afligé, amoureux, et inébranlable en ses resolutions ? A quelque temps delà Chrisante revint, et amena deux prisonniers qu'il avoit faits : qui apurent à Artamene que l'Armée de Phrigie n'arriveroit que le lendemain : et que celle du Roy de Pont, dans laquelle estoit aussi le Roy de Phrigie, ne vouloit point combattre la sienne, que l'autre ne fust arrivée : qui par le chemin qu'elle avoit pris, l'enfermeroit infailliblement entre les deux. Artamene à cette nouvelle eut du moins beaucoup de joye, d'aprendre que cela n'estoit pas encore : et que par un partage que Chrisante avoit reconnu, et que les ennemis n'avoient pas gardé, il luy seroit facile de passer. En effet, estans montez à cheval un moment apres le retour de Chrisante, nous marchasmes avec tant de diligence, et si à propos ; que la nuit favorisant nostre dessein, et cachant nostre marche, nous nous rendismes au Camp, sans avoir rencontré personne. Je ne m'arreste point, Seigneur à vous exagerer laioye que receurent tous 
<pb id="page_637" n="V02-P039"/>les Officiers et tous les Soldats, lors qu'ils virent Artamene : luy qu'ils regardoient comme un Dieu, et qu'ils croyoient tous invincible. Aussi tost qu'il fut arrivé, il fit la reveuë de son Armée : qui ne se trouva monter qu'à seize mille hommes seulement. De sorte que bien que toutes ces Troupes fussent effectivement les meilleures de toute la Capadoce, Artamene ne laissoit pas d'estre fort embarrassé. Car enfin l'Armée du Roy de Pont qui avoit quitté ses retranchemens, et de qui l'Avant-garde estoit à veuë de celle de mon Maistre, estoit de vingt mille hommes : et celle qui devoit arriver le foie à trente Stades de luy, estoit de quinze mille hommes effectifs. Se voyant donc réduit en cette extrémité ; et jugeant bien qu' auparavant que Ciaxare le peust sçavoir, les ennemis l'auroient forcé de combattre, et l'auroient vaincu : il prit une resolution aussi hardie, que personne en ait jamais pris. Bien est il vray, qu'outre les raisons que j'ay dites, il y en eut encore une autre, qui à mon advis, ne fut pas de petite consideration dans son esprit. Il sçavoit que Philidaspe devanceroit le Roy, et viendroit le joindre avec les premieres Troupes qui seroient en estat de marcher ; Or Seigneur, dans les sentimens qu'il avoit pour luy, il ne pouvoit se resoudre à luy. donner l'avantage de l'avoir desgagé d'un si grand peril. Apres avoir donc bien examiné la chose, il tint Conseil de guerre : mais comme les opinions d'Artamene faisoient tousjours toutes les resolutions 
<pb id="page_638" n="V02-P040"/>des Conseils où il se trouvoit, la Henné fut suivie sans contredit, quoy qu'elle fust extrémement hardie. Il dit donc à tous le Chefs, <q>Que s'ils estoient une fois enfermez, entre l'Armée du Roy de Pont et celle de Phrigie, il n'y avoit plus de salut pour eux. Qu'ainsi il faloit, s'il estoit possible, les combattre separément. Que d'aller attaquer celle du Roy de Pont la premiere, il estoit à craindre que pour peu que l'ennemy tinst la chose en balence, et tardast à donner la Bataille, l'autre Armée ne vinst les enveloper au milieu du combat, et infailliblement les deffaire. Que d'attendre dans leurs retranchemens qu'ils fussent secourus, ce serait attendre une chose sans aparence : qu'ils ne le pouvoient estre à temps : et que sans doute ils y seroient forcez, avant que Ciaxare peust estre à eux. De sorte qu'en l'estat qu'estoient les choses, le mieux qu'ils pouvoient faire, estoit d'aller combattre l'Armée de Phrigie, sans que celle du Roy de Pont s'en aperçeust : et cela par un moyen qu'il en avoit imaginé. Que cette Armée n'estant pas plus forte que la leur ; et estant lasse et fatiguée d'une assez longue marche ; pourroit estre deffaite assez. facilement : et les laisser peut estre en termes de faire encore peur au Roy de Pont.</q> Tant y a Seigneur, que tout ce qu'Artamene proposa fut aprouvé, et fut suivy. Il envoya quelques-uns des siens battre l'estrade du costé que l'Armée de Phrigie devoit venir : et sçachant de certitude, qu'elle arriveroit le soir mesme à trente stades du lieu où il estoit campé, aussi tost que la nuit commença de paroistre, il fit marcher toute son Armée sans Trompettes et sans bruit : et 
<pb id="page_639" n="V02-P041"/>ne laissa dans son Camp que la Garde avancée, tous les Valets, et ceux qui ne pouvoient combattre : leur ordonnant qu'aussi tost qu'il seroit un peu esloigné, ils allumassent grand nombre de feux, pour abuser les Ennemis ; et pour oster tout soupçon de son entreprise au Roy de Pont. Je demeuray donc, Seigneur, en ce lieu-là malgré moy : avec un commandement absolu d'Artamene, si je ne le voyois pas revenir le matin, de m'en aller en diligence à Sinope, m'aquitter de ma commission. Ce n'est pas, Seigneur, comme vous pouvez penser, qu'un Camp où il n'y avoit presque personne, fust un lieu de grande seureté : mais enfin Artamene creut que son dessein reüssiroit : et que si cela n'estoit pas, je me pourrois sauvcr facilement, pourveû que je me retirasse aussi tost que je sçaurois sa mort. Cependant, Seigneur, quoy que je ne suivisse point mon Maistre, je ne laissay pas de sçavoir tout ce qui se passa en cette dangereuse occasion : Mais pour n'oublier rien de ce que j'en ay veû ; je vous diray qu'auparavant que de partir, Artamene voulant donner coeur aux Officiers et aux Soldats ; les flatta ; les loüa ; et leur promit recompense. <q>C'est icy,</q> leur dit-il, <q>mes Compagnons, qu'il est necessaire de vous souvenir de vostre ancienne vertu, : et du commandement que je vous fais, de combattre avec autant d'ardeur, que si toute la Terre voyoit vos actions. Je ne pourray pas en cette rencontre, estre le spectateur de vostre courage : je ne 
<pb id="page_640" n="V02-P042"/>pourray pas non plus, veut montrer par mon exemple, ce que vous aurez à faire : je ne pourray pas mesme d'abord vous exciter par ma voix : puis qu'il faut surprendre l'ennemy dans l'obscurité de la unit : et le vaincre sans qu'il ait presque loisir de se recueiller. Vous serez donc les seuls tesmoins de vostre hardiesse, et de vostre fidelité : ne pensez. pourtant pas mes Compagnons, que les tenebres puissent empescher, que nostre valeur ou nostre lascheté ne soient connuës. La Victoire de nos Ennemis, deposera en general contre nous, s'ils la remportent : et je déposeray au contraire avantageusement pour vous, lors qu'à la pointe du jour, je verray vos mains victorieuses m'aporter les despoilles sanglantes des Phrigiens morts ; leurs Enseignes rompuës ; et les testes tranchées de nos Ennemis. Voila mes Compagnons, par où te connoistray si vous aurez fait vostre devoir : ce sont les marques que je vous en demande : et ce sont les marques que moy mesme je vous veux donner de ma propre valeur.</q> A ces mots Artamene s'estantteû, tous les Chefs et tous les Soldats leverent leurs Javelines ou leurs Espées, pour tesmoigner leur apropation ; et par un murmure bas et confus, assiterent mon Maistre qu'ils luy obeïroient exactement. Ils marcherent donc en diligence : et apres avoir pris chacun une Escharpe blanche pour se reconnoistre dans l'obscurité, ils furent à cette expedition, sans autres armes que leurs Javelines et leurs Espées : parce que le combat se devant faire de nuit, les Arcs et les fléches leur eussent esté inutiles. Artamene fut si heureux, qu'il trouva les Ennemis 
<pb id="page_641" n="V02-P043"/>bien avant dans leur sommeil, ce qui ne facilita pas peu son entreprise : Comme ils sçavoient que l'Armée du Roy de Pont estoit en presence de la nostre, ils n'imaginerent point du tout, qu'ils pussent estre attaquez : de sorte qu'ils dormoient profondément, sans aucune crainte de surprise. Leur Garde avancée ne laissa pourtant pas de faire son devoir : mais elle fut poussée avec tant de promptitude, qu'auparavant que les Soldats fussent recueillez ; qu'ils se fussent rangez sous leurs Enseignes ; et qu'ils se fussent mis en deffence : il y en avoit desja beaucoup de tuez. Celuy qui commandoit ces Troupes, et qui s'apelloit Imbas, estoit extrémement vaillant : aussi le monstra t'il bien en cette occasion, puis que malgré cette surprise et le desordre de son Armée, il r'assembla un gros assez considerable : et s'opposa si fortement et si genereusement à Artamene ; qu'il y eut des moments où il desespera de la victoire. Jamais il ne c'est rien entendu dire de pareil, à ce que m'ont raporté ceux qui se trouverent en ce combat : car apres que le premier choc fut passe, où Artamene avoit tant recommandé le silence ; il commença de se faire connoistre à la voix, afin d'encourager les siens : et comme tous luy vouloient respondre, et se vouloient faire entendre à luy ; de toutes ces voix esclattantes, qui ne parloient que de mort et de Triomphe ; il se fit un bruit si grand et si espouvantable, que les Ennemis creurent 
<pb id="page_642" n="V02-P044"/>qu'ils avoient esté mal advertis : et que les nostres estoient plus de trente mille hommes. La nuit quoy qu'obscure, parce que la Lune n'esclaircit point ; ne l'estoit toutefois pas si fort, qu'à la faveur des Estoiles, l'on ne s'entrevist les uns les autres : et ce fut aussi par cette sombre lumiere, qu'Artamene ne laissa pas de garder quelque ordre, en un combat où il y avoit tant de desordre et tant de confusion. Comme il vit donc qu'il y avoit un gros qui faisoit ferme, et qui luy resistoit ; il se douta bien qu'Imbas, qu'il connoisoit pour homme de coeur, et qu'il sçavoit qui commandoit cette Armée ; retenoit ce gros en son devoir : mais comme il ne le pouvoit voir distinctement pour l'attaquer, il s'avisa d'une ruse qui luy reüssit. Il se mit donc à crier aussi haut qu'il le pût ; Si le vaillant Imbas veut vaincre, que ne vient il combattre Artamene, et luy disputer la Victoire en personne ? A ces paroles, le hazard qui se mesle de toutes choses, fit qu'Imbas se trouvant fort proche de luy, se tourna de son costé : et allant à Artamene l'Espée haute ; je ne pensois pas, luy dit-il, avoir un si illustre ennemy si prés de moy : ny une si legitime excuse de ma deffaite si elle arrive. A ces mots ils s'aprochent ; ils se battent ; et se parlent de temps en temps, de peut que la presse ne les separe, et qu'ils ne se connoissent plus : mais à la fin Mon Maistre estant le plus fort et le plus heureux, luy fit sauter l'Espée des mains : et luy saisissant la bride ; 
<pb id="page_643" n="V02-P045"/>il le menaça de le tuer s'il ne se rendoit. Imbas se voyant en cét estat, ne fit aucune difficulté de se rendre : et Artamene l'ayant donné en garde à quatre des siens, fut achever de vaincre tout ce qui resistoit encore. L'on voyoit la Cavalerie d'Artamene, renverser l'Infanterie Phrigienne sous les pieds de ses chevaux : et l'on voyoit presque toute l'Infanterie Capadocienne, estre devenuë Cavalerie : parce que dans le desordre où avoient esté leurs ennemis, comme ils avoient voulu monter à cheval, les nostres les en avoient empeschez : et les tuant, avoient pris leurs chevaux dont ils se servoient apres contre leurs Compagnons. Il y en avoit quelques-uns, qui passoient d'un simple sommeil, à un sommeil eternel sans s'eveiller : les autres à moitié armez, estoient contraints de se deffendre : d'autres se servant de l'obscurité de la nuit s'en-fuyoient sans honte ; d'autres sans armes ne laissoient pas de disputer leur vie avec opiniastreté : et tous ensemble estoient en une confusion estrange. Enfin, Seigneur, apres un combat de deux heures, Artamene ne trouva plus rien qui luy peust resister : et faisant sonner sourdement la retraite, chacun se rassembla sous ses Enseignes : et tous ensemble reprirent le chemin du Camp. Cette entreprise fut si judicieusement conduite, et si heureusement executée ; qu'à la pointe du jour je vy revenir Artamene, à la teste de ses 
<pb id="page_644" n="V02-P046"/>Troupes : qui s'estant fait rendre son Prisonnier, par ceux à qui il l'avoit baillé à garder, le faisoit marcher aupres de luy : mon Maistre tenant une Espée qu'il avoit arrachée à un des Ennemis, et qu'Imbas qui la reconnut, luy assura estre celle de son Lieutenant General. Jamais, Seigneur, il ne s'est veû une pareille chose, ny un plus magnifique Triomphe que celuy-là : il n'y avoit pas un Capitaine, ny pas un Soldat, qui n'eust quelque marque de Victoire entre les mains : l'on en voyoit, qui tenoient des Boucliers à la Phrigienne ; d'autres des Cottes d'armes toutes sanglantes ; quelques-uns des Enseignes à demy rompuës ; d'autres des faisseaux de javelots sur leurs espaules ; d'autres encore des testes de Soldats morts, qu'ils portoient par les cheveux ; un grand nombre d'autres menoient des Prisonniers enchainez ; le Prince Tigrane avoit deux Enseignes des Ennemis qu'il leur avoit arrachées ; et tous enfin portoient une marque assurée qu'ils s'estoient trouvez au Combat. Comme Artamene les vit tous de cette façon, il en eut une joye extréme : il les loüa ; il les carressa ; et pour s'aquitter de sa parole, leur fit voir le General de l'Armée ennemie qu'il avoit fait prisonnier ; et l'Espée de son Lieutenant qu'il portoit. Artamene estoit dans cette glorieuse occupation, lors qu'on vint l'advertir qu'il paroissoit environ cinquante Chevaux, qui venoient du costé de Sinope : il envoya aussi tost les reconnoistre : mais il se trouva que c'estoit Philidaspe : 
<pb id="page_645" n="V02-P047"/>qui estant jaloux de la gloire d'Artamene, estoit party de la Cour sans congé : et n'avoit pû souffrir que son Rival se trouvast en une occasion dangereuse où il ne seroit pas. Je pense toutefois, Seigneur, qu'il se repentit de sa diligence, lors qu'il aprit qu'il n'auroit point de part à la Victoire, qui venoit d'estre r'emportée sans luy. Il arriva donc aupres d'Artamene, comme tous ces Chefs et tous ces Soldats tenoient encore ces illustres marques de leur avantage : et comme il avoit sçeu la chose, par ceux qui l'estoient allé reconnoistre ; s'il eust ose il ne seroit pas venu si avant : mais la bienseance ne le souffroit pas. Mon Maistre ne le vit pas plustost qu'il en fut esmeû : neantmoins comme il n'est jamais plus doux ny plus civil qu'apres la Victoire, il fut au devant de luy. Jugez, luy dit-il, Philidaspe, de ce que nous eussions fait, si vous y eussiez esté ; parce que nous avons fait vous n'y estant pas. Je ne sçay pas, respondit-il, si j'eusse partagé la gloire avec vous ; mais je sçay bien que j'eusse partagé le peril, lien reste encore assez, luy repliqua Artamene, puis que nous avons devant nous une Armée de vingt mille hommes à combattre. La premiere Victoire que vous avez remportée, respondit Philidaspe, n'est pas un presage assuré de la seconde : et peut-estre qu'en partageant le peril avec vous, je ne partageray pas la gloire. Nous le verrons bien tost, respondit Artamene ; car je ne pense pas qu'il soit à propos de laisser fortifier nos ennemis, auparavant 
<pb id="page_646" n="V02-P048"/>que de les combattre. Il faut profiter des faveurs que la Fortune nous a faites : c'est une capricieuse, qui ne veut pas qu'on les neglige : et qui les oste quelquefois pour tousjours, lors qu'on ne les prend pas dés qu'elle les presente. Vous la connoissez mieux que moy, respondit Philidaspe, qui n'ay jamais reçeu aucun bien d'elle : voyons donc (repliqua Artamene, qui se sentit un peu piqué de ce discours) si les maux ou les biens que j'en ay reçeus, m'ont apris à la bien connoistre. Apres cela, il se tourna vers tous les Chefs et vers tous les Soldats ; et leur parlant avec une hardiesse, et une joye dans les yeux, qui sembloit estre d'un heureux presage : <q>N'est il pas vray, leur dit-il, mes Compagnons, que les Vainqueurs ne sont jamais las ? et que vous l'estiez davantage, auparavant que d'avoir combatu, que vous ne l'estes maintenant, que vous avez vaincu vos Ennemis ? Mais mes chers Compagnons, ne nous trompons pas nous mesmes : nous n'avons encore que commencé de vaincre : et il faut achever d'abattre, tout ce qui pourrait s'opposer à nous. Que le nombre de nos Ennemis, ne vous espouvante point : car je puis vous asssûrer, que nous leur allons estre plus redoutables, qu'ils ne nous le doivent estre : estant bien plus difficile combattre des Soldats qui viennent de vaincre ; que d'autres qui n'auroient pas combatu. Le brait de nostre Victoire, devancera nostre Armée, et affaiblira le coeur de nos Ennemis : la crainte et la douleur les auront à demy deffaus, quand nous arriverons à eux : et si les conjectures ne me trompent, cette seconde Victoire ne nous coustera pas trop cher. Le Vaillant Philidaspe 
<pb id="page_647" n="V02-P049"/>qui vient d'arriver, nous la rendra encore plus facile : et La Fortune qui aime à favoriser les entreprises dangereuses et extraordinaires ; ne nous abandonnera pas en celle-cy. Allons donc mes Compagnons, allons : car si vous aimez le travail, vous n'en pouvez jamais trouver de plus glorieux : et si vous cherchez, le repos, vous ne pouvez aussi jamais establir plus fondement le vostre, qu'en mettant vos Ennemis en estat de ne le pouvoir plus troubler.</q> Artamene ayant parlé à peu prés de cette sorte, tous les Officiers et tous les Soldats aplaudirent à la resolution qu'il sembloit avoir prise : en suitte de quoy. il fit la reveüe de ses Troupes, pour voir combien il en avoit perdu, et trouva qu'il ne luy manquoit que cinq cens hommes, quoy qu'il en eust deffait quinze mille. Apres cela, il commanda que chacun fist un leger repas, et se preparast à combattre dans deux heures. Cependant il traitta tousjours fort civilement avec Philidaspe : Mais comme il vouloit que le bruit de sa premiere Victoire devançast ses Troupes, et commençast de luy embaucher la seconde ; il renvoya au Roy de Phrigie, Imbas General de l'Armée qu'il avoit deffaite, et qu'il avoit pris, comme je l'ay desja dit. Ordonnant au Heraut qui le devoit conduire, de dire à ce Prince, que ce vaillant Homme s'estoit si bien deffendu, et avoit tesmoigné tant de coeur dans sa disgrace, qu'il ne pouvoit se resoudre de luy donner le desplaisir d'estre prisonnier pendant une Bataille : ny se priver luy mesme de la gloire de le vaincre une seconde fois, si le bonheur luy en vouloit. Philidaspe 
<pb id="page_648" n="V02-P050"/>l'entendant parler ainsi, et ne pouvant s'empescher de le contredire ; voulut luy representer qu'il vaudroit mieux ne se deffaire pas d'un homme qui pouvoit tousjours servir à quelque chose apres la Bataille, si le succés n'en estoit pas heureux. Si nous sommes vaincus, repliqua Artamene, nous n'aurons que faire de prisonniers, puis que nous serons, ou morts ou prisonniers nous mesmes, et que ceux que nous avons pris, feront delivrez malgré nous : et si nous sommes vainqueurs, aujousta-t'il, nous n'aurons que faire non plus, d'avoir des ostages entre nos mains, pour porter nos ennemis à ce que nous voudrons ; puis qu'eux mesmes feront sous nostre puissance. Toujours m'avoüerez vous, repliqua Philidaspe, que vous donnez un vaillant homme à nos Ennemis : il est vray, respondit Artamene, mais en leur en donnant un, nous en gagnons plusieurs qu'il faudroit laisser à garder celuy-là. Tant y a, Seigneur, que mon Maistre fit ce qu'il vouloit faire, et que Philidaspe se teût. Cependant le Roy de Pont et celuy de Phrigie furent étrangement surpris, lors qu'à la pointe du jour on les advertit dans leurs Tentes, que l'on entendoit de grands cris de joye dans l'Armée d'Artamene : et que mesme ceux qui s'en estoient aprochez, disoient y avoir remarqué quantité d'Enseignes Phrigiennes. Ces Princes ne pouvoient s'imaginer, comment il estoit possible qu'ayant veû des feux toute la nuit dans le Camp de leur Ennemy, il eust pû aller combattre 
<pb id="page_649" n="V02-P051"/>et deffaire les Troupes qu'ils attendoient. Ils ne pouvoient croire non plus, qu'Imbas eust trahy son Roy et son Party, pour prendre celuy des Capadociens : De sorte que dans cette incertitude, ils ne sçavoient que dire ny que penser, Tous les Capitaines et tous les Soldats n'en estoient pas moins en peine : et tous ensemble voyoient tousjours bien que cela ne leur pouvoit pas estre avantageux, Mais comme ces Princes alloient envoyer reconnoistre de nouveau ce que c'estoit ; ils virent arriver Imbas : qui poussé par sa propre generosité ; et ayant interest d'excuser sa deffaite parla valeur de ses Ennemis ; exagera leur courage si fortement ; et parla de celuy d'Artamene avec de si grands eloges ; qu'il en porta la frayeur dans l'ame de tous ceux qui l'escoutoient. C'est assez, luy respondit le Roy de Pont, que de dire que c'est Artamene qui vous a vaincu, pour oster la honte de vostre deffaite : et c'est assez aussi, adjousta le Roy de Phrigie, de dire qu'Artamene veut encore combattre, pour nous obliger à ne fuir pas un ennemy, dont on peut estre vaincu sans deshonneur. Vous direz donc à Artamene, dit le Roy de Phrigie au Heraut, que nous allons nous preparer à le recevoir comme il merite de l'estre : et à luy rendre grace, si nous le pouvons : en taschant de nous mettre en estat de luy pouvoir renvoyer à nostre tour, des prisonniers apres la Bataille. Cependant Artamene qui s'estoit resolu de finir la guerre par cette journée, n'oublioit rien de tout ce qui la luy pouvoit rendre 
<pb id="page_650" n="V02-P052"/>heureuse : il ne rencontroit pas un Capitaine, à qui il ne promust recompense de la part du Roy ; il ne voyoit pas un Soldat passer aupres de luy, qu'il ne l'appellast par son nom, et qu'il ne luy dist quelque chose d'obligeant : et par son action et par ses paroles, il leur inspira un si ardant desir de gloire, qu'il n'eust pas esté aisé de les retenir : tant il est vray qu'il avoit un art puissant pour exciter leurs coeurs, et pour se rendre Maistre de leurs esprits. Apres donc que toutes les Troupes eurent fait un repas assez leger ; et qu'à la teste de l'Armée, l'on eut offert un Sacrifice aux Dieux ; Artamene la fit marcher en bataille droit à l'Ennemy : et marcha le premier, avec le Prince Tigrane et Philidaspe, qui ne le voulut point abandonner, afin qu'il ne peust rien faire, qu'il ne fist aussi bien que luy. J'advoüe, Seigneur, que voyant les choses en cét estat, je ne pûs me resoudre de continuer d'obeïr exactement à Artamene : je me mefiay donc parmy toute cette jeunesse de la Cour, qui formoit un Corps de Volontaires, et qui suivoit mon Maistre : mais je ne sçay comment il me vit, et me fit signe delà main, aussi tost qu'il m'eut aperçeu. Je quittay alors mon rang, et comme il s'avanca quinze ou vingt pas, Seigneur, luy dis je en l'abordant, ne me refusez pas la permission de combattre : Non, me respondit-il, je ne vous la donneray point : et vous m'avez fasché de me desobeir. Je ne le feray plus, luy dis-je, Seigneur, puis que vous ne le pouvez souffrir ; et je m'en vay me retirer, Du moins 
<pb id="page_651" n="V02-P053"/>Feraulas, me dit-il, si je meurs en cette occasion, vous pourrez assurer à la Princesse, que le jour de ma mort aura esté bien marqué du sang de ses Ennemis ; et qu'en une mesme journée, j'aurai esté Vainqueur et vaincu. A ces mots ce cher et bon Maistre, me commanda de nouveau tout haut de suivre ses ordres : afin que personne ne pensast lié de mon courage et de ma retraite, qui me peust estre desavantageux, Apres cela je le quittay : et luy rejoignances siens, continua de marcher vers l'Armée des Rois Alliez : qui de leur costé, se preparoient à combattre. Ils taschoient de persuader à leurs Soldats, que la deffaite de leurs Troupes leur feroit avantageuse : puis que la fatigue que leurs Ennemis avoient euë à les vaincre, devoit les avoir affaiblis. Mais quoy qu'ils pussent dite, le Nom d'Artamene les estonnoit plus, que la voix de leurs Princes ne les s'assuroit. Cependant ces deux Corps d'Armée paroissant animez d'un mesme esprit, et d'une mesme fureur, s'avancerent et s'aprocherent à la portée de la fléche : l'air en fut en un moment tout obscurcy : le fracas des traits qui se rencontrent, qui se choquent, et qui se brisent en ces occasions. se joignit au bruit esclattant de cette harmonie guerriere, dont on se sert dans tous les combats : et frapant l'oreille de tous les Soldats de l'un et de l'autre Party, redoubla dans le coeur des uns et des aimes, un ardant desir de vaincre. Apres avoir vidé leurs Carquois, ils s'aprocherent davantage : ceux qui portoient des Javelots, les lancerent avec une force extréme : les Espées 
<pb id="page_652" n="V02-P054"/>suivirent bien toit : et ces deux Armées venant aux mains et se meslant, tous ceux qui les composoient firent ce qu'ont accoustume de faire de vaillans Soldats, conduits par de vaillans Capitaines. C'est à dire que tout se mesla ; que tout combatit ; que tout voulut vaincre ; et que chacun à son tour, attaqua et fut attaqué. L'aigle gauche de l'Armée d'Artamene, enfonça la droite de celle des Rois Alliez : et la gauche de ces Princes esbranla fort la droite d'Artamene, Pour luy, il fit non seulement ce qu'il avoit accoustumé de faire, mais il fit encore ce qu'il n'avoit jamais fait. Le Prince Tigrane se signa la aussi en cette occasion : Philidaspe à leur exemple, fit tout de que l'on pouvoit attendre d'un homme de grand coeur : et mon Maistre luy mesme m'a dit souvent, malgré la haine qu'il avoit pour luy, qu'il estoit digne d'une immortelle loüange. Il ne font donc pas s'estonner, si la plus petite Armée eut l'avantage sur la plus grande, ayant trois hommes il extraordinaires qui la soustenoient. Il faut pourtant avoüer que le gain de cette Bataille, apartint tout entier à Artamene : non seulement parce qu'il combatit cent fois plus vaillamment qu'aucun autre ; non seulement parce qu'il donna tous les ordres avec jugement ; non seulement parce qu'il anima les siens ; qu'il les s'allia quelquefois ; qu'il les soustint ; qu'il les deffendit ; et qu'il fut par tous les lieux où il estoit besoin d'estre ; mais encore parce qu'il fit une chose qui mit plus les Ennemis en déroutte, que 
<pb id="page_653" n="V02-P055"/>tout ce que les autres avoient fait. Mon cher et invincible Maistre qui s'estoit resolu de vaincre ou de mourir : et de conserver d'autant plus soigneusement, tout l'honneur de sa premiere victoire, qu'il n'ignoroit pas que s'il perdoit la Bataille, il seroit accusé de l'avoir un peu legerement hazardée : Artamene, dis-je, voulant donc triompher ou se perdre ; ne s'amusoit pas en cette occasion, à choisir les Ennemis qu'il combattoit, et à espargner mesme leur sang, comme il faisoit presque tousjours : estant certain qu'en cent occasions differentes, il a mieux aimé s'exposer à estre blessé, pour tascher de prendre de vaillants hommes prisonniers, que de les tuer comme il le pouvoit aisément faire : mais en celle-cy, il attaquoit tout ce qui s'opposoit à son passage ; il blessoit tout ce qui ne se rendoit pas ; et il soit tout ce qui luy resistoit opiniastrément. Rencontrant donc un gros de Cavalerie qui faisoit ferme ; il le charge, il l'enfonce ; et le met en suitte : sans prendre garde que le Roy de Pont, ce genereux Rival dont il estoit si estimé et si aimé, estoit celuy qui luy faisoit le plus de resistance. Mais enfin l'ayant blessé au bras droit ; et ce Prince se voyant hors de combat, et hors d'apparence d'estre desgagé par les siens, puis qu'il alloit estre envelopé par ceux d'Artamene ; se voyant, dis-je, en cet estat, et reconnoissant mon Maistre ; il aima mieux se rendre à luy qu'à aucun autre. Et dans cette pensée, se voyant pressé de toutes parts, et prest de perir ; il faut se rendre 
<pb id="page_654" n="V02-P056"/>Artamene, il faut te ceder, luy cria ce Prince blessé, et il faut mesme te confesser en se rendant et en te cedant, que tu mérites de vaincre. A ces mots, Artamene le reconnoissant, s'approcha encore plus prés de luy : et voyant qu'il ne pouvoit plus soustenir son Espée, il escarta ceux qui le pressoient ; et l'abordant fort civilement ; Vous cedez plustost à ma fortune qu'à ma valeur, luy repliqua-t'il ; mais il faut du moins que j'use comme je dois de cette bonne fortune : et que je tasche de vous tesmoigner, qu'elle est accompagnée de quelque vertu. En disant cela, il se tourna vers Chrisante, qui combattoit alors aupres de luy : et luy remettant le Roy de Pont entre les mains, allez Chrisante, luy dit-il, allez conduire le Roy dans nostre Camp ; car il y fera mieux servy que dans le sien, où tout est en confusion : Mais ayez en soing, adjousta t'il, comme d'un Prince qui feroit nostre Vainqueur, si tous ses Soldats estoient aussi vaillants que luy. Chrisante obeïssant à son Maistre, et s'accompagnant de cent Cavaliers, se chargea de la conduite du Roy de Pont : auquel Artamene dit encore en le quittant, avec beaucoup de civilité ; Seigneur, j'irois moy-mesme vous servir, si la necessité de mon devoir me le permettoit : mais comme je voy encore quelques-uns des vostres les armes à la main, vostre Majesté me pardonnera si je la quitte : et si je vay achever de me mettre en estat de luy rendre apres mes devoirs, avec plus de respect et plus de loisir, A ces mots 
<pb id="page_655" n="V02-P057"/>s'abaissant jusques sur l'arçon, il tourna bride : et ce Prince vaincu recevant la loy d'un Vainqueur qui le traitoit de si bonne grace ; suivit Chrisante sans songer plus à sa liberté. Cependant le Roy de Phrigie ayant sçeu bien tost apres, que le Roy de Pont estoit prisonnier, en entra en une fureur estrange : et quoy que ce Prince soit desja assez esloigné de sa premiere jeunesse, il a pourtant beaucoup de vigueur, et beaucoup de generosité : si bien qu'aprenant cette perte, il redoubla ses efforts, pour tascher de la reparer. Il rassembla donc ce qu'il pût des siens, et fut luy mesme en personne aux lieux les plus dangereux : Artamene ayant apris en quel endroit combattoit ce Prince, y fut accompagné de tout ce qui le pût suivre ; de tout ce qu'il rencontra en son passage ; et recommença alors un nouveau combat. Par tout ailleurs l'on ne voyoit que des Ennemis morts où mourans ; Que des Soldats qui jettoient leurs armes pour fuir, ou qui se rendoient ; et la victoire estoit entierement du costé d'Artamene. Cependant la nuit tombant tout d'un coup, l'on ne discerna plus du tout l'endroit où il y avoit encore combat, de ceux où il n'y en avoit plus : et Philidaspe que la foule avoit separé d'Artamene, malgré la resolution qu'il avoit prise de ne l'abandonner pas ; achevant de vaincre tous ceux qui luy avoient resisté ; ne voyant point mon Maistre pour donner les ordres, fit à l'instant sonner la retraite. 
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<div2 id="page_CYRUS020104" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : Disparition de Cyrus">
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<pb id="page_656" n="V02-P058"/>apres, chacun se retrouva sous son Enseigne : et le party d'Artamene se trouva Maistre du Champ de Bataille, et du bagage des Ennemis qui l'avoient abandonné. Mais pour le Vainqueur l'on ne le voyoit en nulle part : tous les Capitaines se demandoient les uns aux autres où il estoit : et tous les Soldats vouloient sçavoir ce qu'estoit devenu leur General. Les uns disoient, je ne l'ay point veû depuis qu'à la teste de nostre Compagnie, il a enfoncé un Escadron qui luy resistoit : les autres adjoustoient, je ne l'ai point rencontré, depuis que je luy ay veû tuer un vaillant homme qui j'avoit attaqué : et tous enfin marquoient la derniere fois qu'ils l'avoient veû, par quelque action heroïque. Mais encore que tout le monde l'eust veû durant le combat, personne ne sçavoit ce qu'il estoit devenu : l'on ne le trouvoit en nul endroit ; il n'estoit point dans son Camp ; il n'estoit point dans son Camp ; il n'estoit point au Champ de Bataille ; et ainsi il sembloit demeurer confiant, qu'il faloit qu'il fust mort ou prisonnier. . Philidaspe mesme en paroissoit fort empressé : et soit que ce fust par generosité, ou par un sentiment tout contraire, il s'en informa avec un grand soing. Pour moy Seigneur, je n'eus jamais une douleur si grande : Chrisante n'en avoit pas une mediocre : et je puis dire qu'il n'y avoit personne en toute l'Armée, qui ne s'affligeast bien plus de cette perte, qu'il ne se réjouïssoit du gain de deux Batailles. Cependant comme l'on sçavoit que Philidaspe avoit desja commandé 
<pb id="page_657" n="V02-P059"/>des Armées, avec la qualité de General ; tous les Officiers ne firent point de difficulté de prendre les ordres de luy : car pour le Prince Tigrane, comme il ne devoit pas tarder en Capadoce, il n'avoit voulu accepter nul employ : et ne vouloit estre que Volontaire. Mais tous ces Capitaines n'avoient rien de plus pressant dans l'esprit, que d'estre pleinement esclaircis de la fortune de leur General : ils dirent à Philidaspe qu'il faloit s'informer du Roy de Pont, en quel lieu il croyoit que le Roy de Phrigie se seroit retiré, afin d'y envoyer un Heraut, demander, si Artamene ne seroit point prisonnier. Car enfin il s'estoit trouvé deux Soldats qui assuroient avoir veû d'essez loing Artamene à l'entrée de la nuit, poursuivre les ennemis, du costé que le Roy de Phrigie avoit fait sa retraite. Ce fut moy, Seigneur, qui reçeus l'ordre d'aller vers le Roy de Pont que l'on avoit logé et pensé dans la Tente de mon Maistre : il m'assura qu'on trouveroit le Roy de Phrigie, à la Ville la plus proche de Cerasie au delà de la riviere de Sangar. Mais, Seigneur, je ne vy jamais un Prince plus raisonnable que celuy-là : Car dés le mesme instant que je luy eus fait connoistre la crainte que l'on avoit qu'Artamene ne fust prisonnier ; si cela est, me dit-il, ne craignez rien pour vostre Maistre. et se faisant donner de quoy escrire, bien qu'il fust assez blessé au bras droit ; il fit une Lettre au Roy de Phrigie, par laquelle elle prioit, si Artamene se rencontroit par hazard en sa puissance, 
<pb id="page_658" n="V02-P060"/>de le traiter avec toute la civilité possible. L'on envoya donc aussi tost un Héraut vers le Roy de Phrigie : et Chrisante et moy suivis d'un nombre infiny d'autres de toutes conditions, ayant fait allumer force flambeaux, fusmes chercher parmy les morts, ce que nous souhaitions ardemment de n'y rencontrer pas, et ce que nous craignions estrangement d'y trouver. Helas ! disois-je à Chrisante, les Dieux auroient-ils esté si favorables à Artamene, pour luy estre si contraire ? A quoy bon luy faire remporter deux illustres Victoires en un jour, pour le faire perir de cette sorte, et pour laisser Philidaspe son ennemy, joüir du fruit de ses travaux ? Cependant la pointe du jour estant venuë, nous continuasmes de chercher, et de chercher avec soing : bien aises pourtant, de voir que nous cherchions inutilement. Comme nous sçavions le costé où l'on avoit veû Artamene la derniere fois ; Chrisante et moy fusmes encore allez loing, sans que nous sçeussions bien precisément nous mesmes, pourquoy nous nous escartions tant : Mais le Destin qui nous conduisoit, sçavoit bien ce que nous ignorions. Comme nous commencions de desesperer de pouvoir rien aprendre de nôtre cher Maistre ; et que nous nous resolutions de nous en retourner ; nous entendismes quelques voix plaintives qui nous appelloient. Nous fusmes en diligence de ce costé là, et nous y trouvasmes deux Soldats fort blessez, l'un à la jambe et l'autre à la cuisse : qui ne pouvant se soustenir, 
<pb id="page_659" n="V02-P061"/>estoient demeurez en ce lien toute la nuit, en attendant qu'il passast quelqu'un pour les secourir ; ayant reçeu ces blessures l'un et l'autre en cet endroit, comme ils poursuivoient les Ennemis. Mais quoy que ces blessures fussent grandes, et que leur foiblesse fust extréme, par la perte de leur sang ; la premiere chose qu'ils nous dirent, ne fut point de nous demander secours, bien qu'ils fussent de nostre Party : au contraire l'un des deux prenant la parole et nous regardant, (car il sçavoit bi ? que nous estions à Artamene) : Allez, nous dit-il, allez vers le bord de cette riviere, que vous voyez à deux cens pas d'icy, et cherchez y avec foin pour voir si vostre illustre Maistre n'y est point en mesme estat que nous. Nostre Maistre (luy dismes nous tout à la fois Chrisante et moy) helas ! mes Amis, que nous en pouvez vous aprendre ? Nous le vismes hier au soir fort tard, me respondit le Soldat qui avoit desja parlé, poursuivre le Roy de Phrigie, qui se retiroit en combattant : mais comme ils passerent aupres de nous, nous connusmes qu'Artamene estoit blessé, bien que le jour fust prest de finir, car nous vismes sa Cotte d'armes toute sanglante. Nous estions, comme vous le voyez, couverts des buttions qui nous environnent, et qui nous desroberent à la veuë de ceux du Party contraire. Le Roy de Phrigie avoit gagné le devant d'assez loing : mais nous eusmes beau crier : car de tous ceux qui suivoient Artamene, aucun ne s'arresta pour nous secourir : et nous vismes 
<pb id="page_660" n="V02-P062"/>qu'environ à l'endroit que je vous ay marqué, il se fit encore un grand combat : où, si je ne me trompe, je vy tomber l'illustre Artamene. Du moins fuis-je bien assuré, que je ne vy personne demeurer debout, que quelques-uns qui passerent la riviere à la nage, entre lesquels je suis certain qu'Artamene n'estoit pas. Ce Soldat n'eut pas si toit achevé de parler, que Chrisante et moy commençasmes de courir, vers le lieu qu'il nous avoit monstré, avec un redoublement de crainte que je ne vous puis exprimer : et je pense que nous eussions abandonné ces deux pauvres Soldats sans les secourir, n'eust esté que nous vismes paroistre quelques-uns des nostres, entre les mains desquels nous les remismes pour en avoir soing. Cependant, Seigneur, nous arrivasmes sur le bord de cette riviere, qui est celle de Sangar, qui separe le Royaume de Pont de celuy de Bythinie. Comme nous y fusmes, nous vismes que toutes ses rives estoient couvertes de morts : il y avoit un petit Pont de bois, qui paroissoit avoir esté rompu de nouveau : et comme le cours de cette riviere n'est pas fort rapide, on la voyoit aussi loing que la veuë se pouvoit estendre, du costé qu'elle descend, toute couverte en ces deux bords, de Soldats tuez et d'armes rompuës. Toutes ses eaux mesmes en avoient changé de couleur : toutes les herbes de ces rivages estoient teintes de sang : et l'on ne pouvoit rien voir de plus funeste que cét objet. Nous reconnusmes aussi tost grand nombre de gens de nostre Party : 
<pb id="page_661" n="V02-P063"/>et nous en discernasmes aussi beaucoup de celuy du Roy de Phrigie. Mais, ô Dieux ! je fremis encore, quand je me souviens de la surprise que j'eus, lors que suivant l'une de ces rives un peu plus bas, je reconnus le cheval de mon cher Maistre, que je vy mort au bord de l'eau. Il avoit les deux pieds de devant dans la riviere, comme s'il eust voulu la passer, et qu'il eust esté tué en cette action, d'un coup de trait qu'il avoit au travers du flanc. Helas ! m'escriay-je. Chrisante, il n'en faut plus douter, nostre illustre Maistre a pery, ou par le fer, ou parles flots : et de quelque façon que la chose soit arrivée, nous avons perdu le Grand Artamene. De vous dire, Seigneur, quel fut nostre estonnement, et quelle fut nostre douleur, c'est ce qui n'est pas possible : nous reconnusmes fort bien ce Cheval, qui estoit tres-remarquable. Nous vismes de plus à deux pas de là, l'habillement de teste de mon Maistre, que je reconnus aussi tost à un grand Panache, dont il estoit couvert : et comme la riviere est estroite, je reconnus encore de l'autre costé de l'eau, son Bouclier, qui estant de bois par dedans, flottoit le long de cette rive, et s'estoit accroché par ses courroyes, à quelques joncs, et à quelques roseaux qui la bordent. Enfin, Seigneur, nous ne doutasmes point que nostre cher Maistre n'eust pery : principalement apres que nous eusmes visité fort exactement, et fort inutilement tout ensemble, les deux costez de cette riviere, la longueur de plusieurs stades (car je la passay à la 
<pb id="page_662" n="V02-P064"/>nage) et principalement encore, quand nous fusmes retournez au Camp, avec ces tristes et funestes marques de la perte d'Artamene : et que nous eusmes sçeu, que le Heraut que l'on avoit envoyé vers le Roy de Phrigie estoit revenu, sans en avoir apris aucunes nouvelles. A ce redoublement d'affliction, nous recourusmes Chrisante et moy une seconde fois, tout le long de ces funestes rivages qui nous firent tant verser de larmes : Nous suivismes ces bords beaucoup plus loing qu'il n'estoit vray-semblable que ces vagues eussent pû porter le corps de nostre cher Maistre : et comme cette riviere se jette dans la mer assez prés de là, nous creusmes qu'elle auroit jetté avec elle le corps d'Artamene dans ces Abismes. Enfin, Seigneur, nous retournasmes une autre fois au Camp tous desesperez : nous creusmes absolument qu'il estoit mort, et toute l'Armée le creut comme nous. Jamais jour de victoire ne fut si triste que celuy-là : et la perte de vingt Batailles n'auroit pû causer une consternation esgale à celle que l'on voyoit dans toutes nos Troupes. Tout le monde soupiroit, tout le monde gemissoit : et les Capitaines avoient beaucoup de peine à retenir les Soldats, et à les empescher de se desbander. Ils s'imaginoient presque que tous ces morts dont le Champ de Bataille estoit couvert, alloient ressusciter pour leur arracher d'entre les mains les Lauriers qu'ils avoient r'emportez : et ils publioient hautement qu'il n'y avoit plus d'esperance de vaincre, puis 
<pb id="page_663" n="V02-P065"/>qu'Artamene ne vivoit plus. Les uns disoient qu'il ne faloit plus servir, parce qu'il n'y avoit plus de recompense à attendre ; Les autres qu'il ne faloit plus s'exposer, pour des gens qui ne s'exposoient pas comme Artamene : Enfin, disoient ils tous, nous regrettons un General, qui nous faisoit presque vaincre sans peril ; qui faisoit tousjours plus luy mesme, qu'il ne nous commandoit de faire ; qui nous recompensoit magnifiquement des moindres services ; qui nous laissoit tout le butin, apres avoit partagé le danger ; et qui par sa douceur et par sa familiarité charmante, estoit tout ensemble nostre Compagnon et nostre General. Voila, Seigneur, ce que disoient les Soldats : pendant que tous les Capitaines pleuroient publiquement comme eux : ou cachoient du moins leur douleur dans leurs Tentes. Tous les prisonniers que nous avions faits, en furent sensiblement affligez : et ne pouvoient se consoler de leur captivité, sçachant qu'ils ne feroient plus sous la puissance d'Artamene, dont ils avoient esperé un traitement favorable. Le Roy de Pont en son particulier, en fut extraordinairement affligé : et tesmoigna plus de douleur, de la perte de celuy qui l'avoit blessé, qui l'avoit vaincu, et qui l'avoit fait prisonnier, que de la perte de deux Batailles, et de celle de sa liberté. Philidaspe mesme, malgré tous leurs desmeslez, et toute son aversion, tesmoigna estre touché d'une avanture si pitoyable : et s'il eut de la joye, il la desguisa si bien qu'elle ne parut point 
<pb id="page_664" n="V02-P066"/>sur son visage. Mais pendant que tout le monde pleure, et que tout le monde le pleint, je parts du Camp tout desesperé, sans en parler à personne, non pas mesme au sage Chrisante : et je m'en viens à Sinope, pour m'aquitter de la triste commission que mon Maistre m'avoit donnée, d'aller porter ce qu'il avoit escrit à la Princesse de Capadoce. Je fis une telle diligence, que l'arrivay icy quatre heures plustost que celuy que Philidaspe envoyoit au Roy, pour l'advertir de ce qui s'estoit passe, et pour prendre de nouveaux ordres : Mais comme je ne voulois voir que Mandane, je fis le tour de la Ville par dehors : et je fus mettre pied à terre à la porte qui est la plus proche du Chasteau, et qui comme vous sçavez n'en est qu'à vingt pas. Apres avoir dit à ceux qui m'arresterent à cette porte, que je venois de Themiscire, ils me different passer : de sorte que j'entray mesme dans le Chasteau sans estre connu, parce qu'il estoit presque nuit : et ainsi montant par un Escallier dérobé, qui respondoit à l'Apartement de la Princesse, j'entray dans son Antichambre, sans que personne m'eust veû. Je luy fis pourtant dire auparavant par Martesie que je demanday la premiere, que Feraulas avoit quelque choie a luy dire en particulier : l'ay sçeu depuis par cette Fille, que la Princesse avoit esté extrémement triste tout ce jour-là ; et qu'elle tut fort esmuë, quand on luy dit que je voulois parler à elle, sans que personne entendist ce que je luy voulois dire. Que me peut vouloir Feraulas : 
<pb id="page_665" n="V02-P067"/>dit-elle à Martesie ; car si Artamene est vainqueur, c'est au Roy à qui il doit rendre compte de sa victoire : et s'il est vaincu, adjousta-t'elle en soupirant, je ne sçauray que trop tost son infortune. Madame, luy respondit cette Fille, je ne puis vous dire rien de ce que vous voulez sçavoir : car je n'ay pas plustost veû Feraulas, que sans luy donner presque le loisir de me dire qu'il vouloit parler à vous, je suis venue vous en advertir. Qu'il entre donc, dit elle, dans mon Cabinet où je m'en vay, et où vous me l'amenerez, Martesie ayant reçeu cet ordre, me vint querir où elle m'avoit laissé ; et me conduisît aupres de la Princesse, sans que j'eusse la force d'ouvrir la bouche, tant j'estois accablé de douleur. Je ne vy pas plus tost j'illustre Mandane, que malgré moy j'eus le visage tout couvert de larmes : la Princesse me voyant en cet estat, changea de couleur : et prenant la parole la premiere, avec precipitation ; Artamene, me dit-elle, a t'il perdu la Bataille, et nos Ennemis font ils nos Vainqueurs ? Artamene, luy dis-je, Madame, a vaincu vos Ennemis ; a mis de sa main le Roy de Pont dans vos fers ; et a gagné deux Batailles en un mesme jour : Mais Madame, adjoustay-je en redoublant mes pleurs, Artamene a pery à la derniere : et a finy sa vie, en finissant aussi la guerre. Artamene (reprit-elle, avec un ton de voix où la douleur paroissoit sensiblement exprimée) a pery en cette occasion ! Ouy, Madame, luy repliquay-je, et Artamene n'est plus. Voicy (luy dis-je, 
<pb id="page_666" n="V02-P068"/>en luy presentant la Lettre que mon Maistre luy avoit escrite) ce qu'il me donna un peu auparavant que d'aller combattre : et ce qu'il m'ordonna de ne remettre entre vos mains qu'apres sa mort, si elle arrivoit en cette funeste Bataille. A ces mots, la Princesse ne pût retenir ses larmes non plus que moy : elle s'assit aupres d'une Table où il y avoit de la lumiere : et elle s'y plaça de façon, que je ne luy voyois point le visage, parce qu'elle vouloit me cacher ses pleurs. Mais quoy qu'elle peust faire, je ne laissay pas de m'apercevoir malgré mon affliction, que la sienne n'estoit pas mediocre. Je dois tant de choses à Artamene (me dit elle en prenant ce qu'il luy avoit escrit) que je serois ingratte si sa perte ne me touchoit sensiblement : et si je ne faisois pas apres sa mort, tout ce qu'il a pu desirer de moy. Car (dit elle, en se tournant un peu de mon costé) je m'imagine que cét Homme illustre, aura voulu me recommander les siens : et me demander pour eux, les recompenses qu'il n'a jamais demandées pour luy. Je ne sçay, Madame, luy dis-je, ce que mon Maistre vous a escrit : mais je sçay bien que ceux qui ont eu l'honneur d'estre à luy ne demandent plus que la mort, et ne pretendent plus rien à la Fortune ny à la vie. Cependant, la Princesse apres avoir essuyé les larmes qu'elle ne pouvoit retenir, se mit à lire ce que mon Maistre luy mandoit : qui à ce que Martesie m'a dit depuis, estoit à peu prés en ces termes. 
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<pb id="page_667" n="V02-P069"/>ARTAMENE, A LA PRINCESSE DE CAPADOCE.
<q>Auparavant que de lire ce qu'un Prince malheureux vous escrit ; souvenez vous de grace, que celuy qui prend la liberté de vous parler, ne vous parlera plus jamais : et qu'il n'a pû se resoudre de perdre le respect qu'il vous devoit, qu'apres avoir perdu la vie pour, vostre service. Mais Madame, comme il n'a pû s'exposer à vous desplaire tant qu'il a vescu, il n'a pu aussi se priver de la consolation qu'il reçoit, d'esperer que vous sçaurez du moins apres sa mort, qu'il n'a vescu que pour vous, et qu'il n'a adore que vous. Ouy, Madame, Artamene qui par sa naissance n'est pas absolument indigne de la Princesse de Capadoce ; se l'est si fort trouvé par ses deffauts, de la Princesse Mandane ; qu'il n'a jamais osé luy dire qu'il l'a aimée, dés le premier moment qu'il l'a veuë : et que son amour a fait tout le bonheur de ses armes, et tout le tourment de sa vie. Non, divine Princesse, ce n'a esté que pour vous, que je suis demeuré desguisé et inconnu dans cette Cour : que l'ay combattu ; que l'ay vaincu ; et que j'ay renoncé à tout le reste de la Terre : quoy qu'il y en ait une des plus nobles Parties,, où je devois un jour commander. Ce qui m'afflige le plus presentement, c'est que je ne puis sçavoir si je mourray vainqueur ou vaincu : si c'est le premier, recevez sans vous irriter une declaration d'amour, qui ne vous est faite, que. far un homme qui vous aura donné 
<pb id="page_668" n="V02-P070"/>la victoire au prix de son sang : et si c'est le dernier, pleignez du moins un malheureux, qui fera mort pour vostre service, et mort en vous adorant. Comme te n'ay jamais rien esperé, te pense que vostre vertu ne se doit pas offencer, de ma respectueuse passion : et que vous ne devez pas trouver mauvais que je vaut la descouvre, puis que la premiere fois que je vous en escris, fera la derniere que j'escriray en toute ma vie. Il m faut point, Madame, d'autre responce à ce que je vous mande, que quelques legeres marques de douleur et de pitié : ne me les refusez donc pas je vous en conjure : et pour me pardonner ma hardiesse, souvenez. vous s'il vous plaist, Madame, que si j'eusse vescu, vous eussiez peut-estre tousjours ignoré, ce que te ne vous ay apris qu'en entrant au Tombeau.</q>
<q>ARTAMENE.</q> Tant que la lecture de cette Lettre dura, les larmes de la Princesse se redoublerent de telle sorte, qu'elle fut contrainte de l'interrompre à diverses fois : Mais apres qu'elle eut achevé de lire, sentant bien qu'elle ne pourroit gueres mieux retenir ses plaintes que ses pleurs ; et ne voulant pas que je fusse le tesmoin de son excessive douleur ; Feraulas, me dit elle, vous voyez que je ne suis pas mesconnoissante ; et que je n'ay pas oublié que l'illustre Artamene avoit sauvé la vie du Roy mon Pere : puis que je m'afflige bien plus de sa perte, que je ne me resjoüis des glorieux avantages qu'il a r'emportez. Mais, adjousta-t'elle en soupirant, que pourroit-on moins faire pour luy, que de marquer par des larmes, 
<pb id="page_669" n="V02-P071"/>un jour qu'il a rendu memorable par le gain de deux Batailles ; par la prise d'un Roy ennemy ; et par la paix qu'il donne à toute la Capadoce ? La Princesse ne pouvoit presque prononcer ces paroles, tant la douleur la pressoit : de sorte que pour demeurer avec plus de liberté ; allez, me dit elle, Feraulas, pleurer vostre illustre Maistre ; et revenez icy demain au matin, car je seray bien aise de vous revoir. Je fis alors une profonde reverence pour m'en aller : et l'estois desja la porte du Cabinet, lors qu'elle me r'apella, Feraulas, me dit elle, aprenez moy auparavant que de vous retirer, d'où estoit l'illustre Artamene ; et precisement en quelle condition il estoit nay. Il estoit Prince, Madame, luy dis-je, et s'il eust vescu, il eust sans doute esté Roy d'un grand Royaume. Mais, Madame, c'est tout ce que mon Maistre m'a permis de vous dire de luy : m'ayant expressément deffendu de vous aprendre son Nom. C'en est assez, dit-elle, pour la gloire d'Artamene : et trop, pour le repos de Mandane. A ces mots se sentant encore plus pressée de son desplaisir, elle me congedia ; et demeura seule, avec sa chere Martesie. Je ne fus pas plustost sorty, à ce qu'elle m'a dit depuis, que luy donnant ce que mon Maistre luy avoit escrit ; Voyez, luy dit-elle, voyez la cause de mon excessive douleur : et considerez, je vous en conjure, si jamais il y eut rien de plus pitoyable, ny de plus surprenant. Martesie obeissant à la Princesse, voulut commencer de lire tout bas, ce qu'elle 
<pb id="page_670" n="V02-P072"/>luy avoit donné : mais Mandate ne le pouvant endurer ; non luy dit elle, Martesie, je veux entendre ce que je n'ay fait que voir confusément ; et ce que j'ay peut-estre mal leû. Martesie se mit donc à lire tout haut : mais Dieux, que cette lecture fut interrompuë de fois ! et qu'Artamene eust esté heureux, s'il eust sçeu les sentimens que Mandane avoit pour luy ! Qui m'eust dit il y a seulement une heure, disoit la Princesse à Martesie, vous recevrez une declaration d'amour sans colere ; vous pleurerez celuy qui vous l'aura faite ; et vous aimerez cherement sa memoire ; ha Martesie ! je ne l'aurois jamais creû. Cependant je suis contrainte de vous advoüer ma foiblesse : et de vous confesser que je ne sens que de la douleur et de la compassion pour le malheureux Artamene. Je ne suis pas mesme faschée qu'il ait eu de l'affection pour moy : et je ne sçay, adjousta t'elle en souspirant, s'il ressuscitoit, si j'aurois la force de me repentir de ce que je dis : et il tout ce que je pourrois sur moy mesme, ne feroit pas de luy cacher mes sentimens. Ouy, Martesie, poursuivit la Princesse, je m'aperçoy qu'Artamene avoit plus de part en mon coeur que je ne pensois ; et peutestre plus que je ne devois luy en donner. Car enfin je sens que mon ame est troublée ; je sens que la douleur me possede ; et je sens malgré moy que la certitude de sa passion ne m'offence pas. Je sens, adjousta-t'elle encore, que la connoissance de sa condition, mesle quelque secret et foible sentiment 
<pb id="page_671" n="V02-P073"/>de joye à ma douleur : je repasse toute sa vie et toutes ses actions en ma memoire : et contre mon gré, et sans mon consentement, je ne puis m'empescher d'estre en quelque façon bien aise, lors que je trouve en toutes ces choses, des circonstances qui me confirment ce qu'il ma dit de sa naissance et de son amour. Enfin Martesie, pour ne vous desguiser pas la verité, je pense que comme Artamene m'aimoit beaucoup sans que je le sçeusse avec certitude, je l'aimois aussi un peu sans le sçavoir : et que ce que je nommois estime et reconnoissance, dit-elle en rougissant, ne se devoit peutestre pas apeller ainsi. Je sçay mesme que diverses fois, poursuivit-elle, j'ay souhaité une Couronne à Artamene, sans sçavoir precisément pourquoy je la luy souhaitois : et je sçay de plus, que quelque inquietude que j'eusse, des soupçons que j'avois de sa passion ; je n'eusse peut-estre pas absolument voulu qu'il ne m'eust point aimée. Mais Dieux ! ce qui est le plus considerable et le plus fascheux, c'est que je sçay bien, que de la façon dont je sens sa mort, elle troublera tout le repos de ma vie. L'illustre Mandane s'arresta à ces paroles ; et Martesie quoy que sensiblement touchée de la perte d'Artamene, voulant toutefois consoler la Princesse, luy dit que les Dieux avoient tousjours acoustumé de mesler les biens et les maux : et de n'envoyer jamais gueres les uns sans les autres ; et qu'ainsi en cette occasion, il 
<pb id="page_672" n="V02-P074"/>faloit se resoudre d'acheter la victoire un peu cher. Ha Martesie ! luy dit-elle, puis que cette victoire couste la vie d'Artamene, elle couste trop ; quand mesme elle me donneroit une Couronne. Car enfin ma cher Fille, il n'est pas aisé de se consoler, de la perte d'un Prince comme luy ; d'un Prince, dis je, qui possedoit toutes les bonnes qualitez ; qui n'en avoit point de mauvaises ; et qui nous aimoit. Mais, luy dit alors Martesie, s'il eust vescu vous ne l'eussiez pas sçeu : où s'il vous l'eust dit, vous vous en fussiez offencée : je l'advouë (reprit la Princesse, avec precipitation) je m'en ferois offencée, et offencée mortellement : Mais Martesie, il ne me la dit qu'en allant à la mort : je ne l'ay sçeu qu'apres qu'il n'a plus esté en estat de pouvoir sçavoir ce que j'en penserois : et s'est cela principalement, qui cause toute ma tendresse, et qui fait ma plus aigre douleur. Toutes les grandes actions d'Artamene poursuivit elle, et toutes ses hautes vertus, ont este des choses qui ont veritablement merité et gagné mon estime : Mais je vous advouë que le respect qu'il a eu pour moy, touche plus sensiblement mon coeur. Les combats qu'il a faits ; les Batailles qu'il a gagnées ; et tant d'autres actions esclatantes, qu'il a faites si vous voulez, pour meriter mon aprobation ; ne m'apartiennent pas de telle sorte, que la gloire ne les ait pù partager avec moy : mais qu'Artamene m'ait aimée, et se empesché de me le dire jusques à la mort, par un pur sentiment de respect ; c'est 
<pb id="page_673" n="V02-P075"/>Martesie, c'est ce qui est absolument pour Mandane ; c'est ce qui me fait voir parfaitement, qu'Artamene l'estimoit et la connoissoit ; et c'est enfin ce qui m'oblige d'aimer la memoire d'un homme, qui avoit sçeu accorder la raison avec l'amour : et m'aimer sans m'offencer et sans me desplaire. Madame, luy dit alors Martesie, je trouve bien qu'il est juste que vous cherissiez la memoire d'Artamene : mais je ne sçay s'il l'est que vous vous haïssiez vous mesme, en vous affligeant demesurément. Je ne sçay, répliqua la Princesse, s'il est juste ; ny mesme s'il est de la bien-seance : mais je sçay bien que je ne sçaurois faire autrement, le n'aurois jamais fait, Seigneur, si je vous redisois tout ce que Mandane dit en cette rencontre : elle se mit au lit sans vouloir manger ; et passa la nuit sans dormir. Le soir mesme le Roy sçeut la Victoire et la mort d'Artamene, par celuy que Philidaspe avoit envoyé à Sinope pour l'en advertir : ce Prince tesmoigna avoir une douleur extreme, de la perte de mon Maistre : toute la Cour et toute la Ville s'en affligerent ; et l'on eust dit qu'il estoit venu nouvelle que l'on avoit perdu la Bataille, et que tout le Royaume alloit estre renversé. Enfin il n'y eut qu'Aribée seul, qui dans son ame en estoit bien aise, quoy qu'il n'osast pas le tesmoigner : Comme le Roy ignoroit que la Princesse sçeust cet accident, il envoya le luy dire ; et tut luy mesme le lendemain au matin pour s'en consoler avec elle : car il sçavoit bien 
<pb id="page_674" n="V02-P076"/>qu'elle estimoit beaucoup Artamene. Cette conversation fut fort tendre et fort touchante du costé du Roy, et fort sage et fort retenuë de la Princesse : ne descouvrant de sa douleur, que ce que la compassion et l'interest de l'Estat en devoient raisonnablement eau fer dans son ame, pour une semblable perte. Mais dés que le Roy fut party, elle m'envoya chercher : et comme je ne pouvois plus demeurer à Sinope, l'on me trouva que je me preparois à aller prendre congé d'elle. Comme je fus dans sa Chambre, Madame, luy dis je en m'aprochant de son lit, je viens vous demander la permission de m'en retourner au Camp : et qu'y voulez vous aller faire ? reprit la Princesse ; je veux, luy repliquay-je, aller voir si Chrisante n'aura point apris depuis mon départ, ce qu'est devenu le corps de mon illustre Maistre, que nous n'avons jamais pû trouver. Quoy, me dit la Princesse en soupirant, l'infortuné Artamene ne recevra pas mesme les honneurs de la Sepulture ? Non, Madame (luy dis-je, les yeux tous couverts de pleurs) si Chrisante n'en a rien sçeu depuis que je suis party. Elle me pressa alors de luy raconter exactement tout ce que je viens de vous aprendre : c'est à dire tout ce que j'avois veû le long de la riviere de Sangar ; et tout ce que je sçavois de la mort de mon Maistre. Apres que je luy eus tout dit, et que par un recit si funeste, je luy eus fait moüiller tout son beau visage de larmes : elle me pressa de nouveau, de luy vouloir dire son 
<pb id="page_675" n="V02-P077"/>Nom. Car, dit elle, quelle bonne raison peut il avoir euë, de me le vouloir cacher ? le n'en sçay rien, Madame, luy respondis-je, et je vous advouë que je ne la comprens point du tour, veû la Grandeur de sa naissance. Mais enfin, ce n'est pas à moy à examiner les motifs par lesquels mon Maistre a agy : et c'est à moy Madame, à executer ponctuellement ses dernieres volontez. Vous avez raison, dit elle, et j'ay tort de vous presser d'une chose injuste et inutile : il suffit que je sçache qu'Artamene estoit de naissance Royalle : et qu'il n'y a point de Prince au monde, quelque Grand qu'il puisse estre, qui ne deust desirer d'avoir un Fils qui luy ressemblast. Cependant, me dit elle, croyez Feraulas, et asseurez Chrisante, que tous ceux qui ont esté à l'illustre Artamene, doivent attendre toutes choses de la Princesse Mandane ; et que ce qu'elle n'a pas fait pour luy, elle le veut faire pour les siens. Vous estes trop genereuse, Madame, luy dis-je ; mais je vous ay desja dit, que nous ne demandons plus rien aux Dieux, que le corps de nostre cher Maistre ; et la gloire de nous enfermer dans son Tombeau. Ces paroles toucherent extraordinairement la Princesse : de sorte que me tendant la main, allez Feraulas, me dit elle, vous estes digne du Maistre que vous avez perdu : cherchez bien ces glorieuses et funestes reliques, que jusques icy vous n'avez pû trouver : et si vous les rencontrez, faites que l'on m'en advertisse : afin que l'oblige le Roy à rendre des honneurs funebres 
<pb id="page_676" n="V02-P078"/>à Artamene, proportionnez à son merite, et aux services qu'il en a reçeus. Apres cela elle me congedia en soupirant, et voulut me faire donner des Pierreries : mais je les refusay, et je partis de Sinope pour m'en retourner au Camp : afin d'y errer du moins sur les pas de l'invincible Artamene, si je ne pouvois faire autre chose. Cependant comme le Roy, bien que tres affligé de la perte de mon Maistre, ne voulut pas pourtant perdre le fruit de toutes ses victoires ; et qu'il craignit que le Roy de Phrigie ne remist de nouvelles Troupes en campagne, et ne reprist le Roy de Pont : il envoya le lendemain que je fus party de Sinope, un commandement à Philidaspe, d'amener ce Roy prisonnier à la Cour. De sorte que le jour d'apres que je fus arrivé au Camp, Philidaspe prenant six mille hommes, se mit en chemin pour le conduire luy mesme. Il laissa le commandement de l'Armée par les ordres de Ciaxare, à Artaxe frere d'Aribée : et s'en alla avec intention de triompher, et de profiter des glorieux travaux de mon illustre Maistre. Chrisante non plus que moy ne voulut point retourner à la Cour : et nous demeurasmes l'un et l'autre au Camp, pour continuer de nous informer tout le long de cette malheureuse riviere de Sangar, et par tous les lieux d'alentour, de ce que nous avions perdu ; et pour nous pleindre de nostre infortune. Le Prince Tigrane qui vit qu'il n'y avoir plus rien à faire à l'Armée, s'en retourna seul à Sinope, fort affligé 
<pb id="page_677" n="V02-P079"/>de la perte d'Artamene. Pour Philidaspe, quelque genereux qu'il fust, je pense que s'il n'estoit pas bien aise de la mort d'Artamene ; il avoit du moins certains sentimens qui ressembloient assez à celuy-là : et qui produisoient à peu prés, les mesmes effets dans son coeur. Il partit donc du Camp, d'une façon qui n'estoit pas ordinaire, et qui estoit assez magnifique : pour le Roy de Pont, il avoit des agitations bien differentes dans son ame : car il avoit une extréme douleur de la perte de la Bataille ; beaucoup de desplaisir de la mort de celuy qui l'avoit gagnée ; quelque despit de suivre Philidaspe comme son Vainqueur, luy qui ne avoit pas esté ; et une extréme confusion, de paroistre vaincu et : prisonnier, devant la Princesse qu'il aimoit. Mais parmy tout cela, il avoit pourtant une secrette joye, de ce qu'il la reverroit : Cependant Philidaspe marcha, avec assez de diligence : et comme il fut à une journée de Sinope, il ordonna une espece de petit Triomphe, où l'on voyoit par tout des marques de deûil, aussi bien que des marques de Victoire, à cause de la mort du General ; n'ayant pas osé en user autrement. Or comme à la derniere Bataille, tout le Bagage des deux Rois avoit esté pris, il s'y estoit fortuitement rencontré beaucoup de choies, que le Roy de Phrigie avoit autrefois gagnées sur Ciaxare, en une guerre qu'ils avoient eue ensemble : et Philidaspe se servit de tout ce riche butin, pour en faire une pompe assez superbe, Il fit donc marcher premierement 
<pb id="page_678" n="V02-P080"/>deux mille hommes de guerre, à la teste desquels l'on portoit quantité d'Enseignes gagnées sur les Ennemis : mais pour marquer la mort du General, ceux qui les portoient estoient en deüil. Cinquante Trompettes ou Clairons, suivoient ces Enseignes, avec des Banderolles et des Casaques noires ; en faite l'on voyoit quarante Chariots tendus de noir, tous remplis de Cottes d'armes magnifiques ; d'habillemens de teste, avec des Panaches de diverses couleurs ; de Boucliers de cent façons differentes ; d'Espées ; d'Arcs ; de Carquois ; de Fléches ; et de javelots de diverses Nations : et tout cela avec un meslange si adroit et si bien entendu, et toutes ces choies si bien entassées, avec ordre et avec confusion tout ensemble ; qu'à ce que nous ont dit ceux qui s'y trouverent, l'on ne pouvoit rien voir de plus beau ny de plus superbe. Six autres Chariots suivoient ces quarante premiers, tous remplis de ce que Ciaxare avoit autrefois perdu : c'est a dire de Pavillons magnifiques ; de grands Vases d'argent cizelé d'un prix inestimable, par leur grandeur prodigieuse, et par leurs belles graveures ; un Throsne d'or enrichy d'Onices et de Topases, et plusieurs autres choses rares et precieuses. Derriere ces Chariots, marchoit le Roy prisonnier, à cheval, mais sans espee ; environné de cent Gardes, avec des Casaques de deüil ; et suivy de quinze cens Captifs, tous enchainez quatre à quatre. Immediatement apres, marchoit Philidaspe seul, le Baston de General à la main, 
<pb id="page_679" n="V02-P081"/>vestu de deüil, et son Cheval caparaçonné de mesme. Le reste des Troupes le suivoit, marchant en mesme ordre que les premieres. 
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<div2 id="page_CYRUS020105" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : Réapparition de Cyrus">
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Comme ce petit Triomphe arriva dans une grande Plaine qui n'est qu'à vingt stades de Sinope, ceux des premiers rangs virent une Lictiere, qui croisant leur chemin à cent pas devant eux, le rangea et s'arresta, comme pour laisser passer les Gens de guerre. Mais à peine furent ils vis à vis de cette Lictiere, que faisant alte tout d'un coup, ils se mirent à crier tous d'une voix en rompant leur ordre, <q>C'est Artamene, c'est Artamene.</q> Cette voix ayant passé du premier rang au second ; du second au troisiesme ; et ainsi successivement à tous les autres : le glorieux Nom <q>d'Artamene</q> fut en un instant en la bouche des Amis et des Ennemis ; des Capitaines et des Soldats ; des Vaincus et des Vainqueurs. Tout fit alte ; tout s'arresta ; et un moment apres tout le monde voulut s'avancer, pour s'esclaircir de ce que c'estoit. Philidaspe qui eut peur que ce ne fust un artifice du Roy de Phrigie, pour mettre ses Troupes en confusion, et pour tascher d'enlever le Roy de Pont, commanda que chacun demeurast à sa place, et s'avança vers le lieu où ce bruit avoit commencé. Mais Dieux, quelle surprise fut la sienne ! lors que s'aprochant de cette Lictiere, il vit que c'estoit effectivement Artamene qui estoit dedans ; qui tendoit la main aux Soldats ; et qui caressoit tous ceux qui s'estoient aprochez de 
<pb id="page_680" n="V02-P082"/>luy. Cette veuë luy donna sans doute un estonnement, et peut-estre une douleur, qu'il n'avoit jamais esprouvée : mais comme il a l'ame grande, et qu'en effet il a de l'esprit, et de la generosité ; il en cacha une partie : et sans tesmoigner trop de froideur, ny aussi trop de joye ; il descendit de cheval, et s'aprocha de mon Maistre. Artamene (luy dit-il en l'abordant, et en luy presentant le baston de General) ne pouvoit ressusciter plus à propos : et celuy qui estoit mort en un jour de Victoire, devoit en effet ressusciter en un jour de Triomphe. En l'estat où je suis (repliqua Artamene en sous-riant, et en le salüant tres-civilement) l'on me prendroit bien Plustost pour estre du nombre des Vaincus, que de celuy des Vainqueurs : et je pense, à vous dire la verité, que presentement je ne suis gueres Propre, ny à suivre un Char, ny à le mener. Les Chars de Tromphe, respondit Philidaspe, ne font Pas difficiles à conduire : car pour l'ordinaire, la Fortune prend le soing de les guider. Artamene n'eut pas loisir de respondre à cette attaque assez delicatte : car tous les Officiers malgré ce que Philidaspe leur avoit commandé, quitterent leurs places, et ne les reconnoissant plus, vinrent salüer leur General. Toutes les Troupes n'osant absolument quitter leurs rangs, à cause des prisonniers qu'elles conduisoient, se presserent de telle sorte, que du moins tous les Soldats pouvoient voir la Lictiere où estoit Artamene : et le Roy de Pont impatient d'embrasser 
<pb id="page_681" n="V02-P083"/>son illustre Vainqueur, luy en envoya demander la permission, par un de ceux qui estoient destinez à sa garde. Ce Soldat s'estant approché d'Artamene, luy dit ce que le Roy de Pont souhaitoit : mais mon Maistre avec une modestie sans égale, luy faisant signe de la main ; c'est à Philidaspe, luy dit-il, et non pas à Artamene, qu'il faut demander cette permission : puis qu'il a reçeu les derniers Ordres du Roy, et qu'il commande vos Troupes. Philidaspe confus et presque fasché de la civilité que mon Maistre luy faisoit en cette rencontre ; luy dit qu'il n'avoit plus de pouvoir où il estoit, et que c'estoit à luy à commander : je n'aime gueres, respondit Artamene, à commander aux autres, quand je ne suis pas en estat d'executer moy mesme ce que je leur commande : il faut pourtant aujourd'huy, respondit Philidaspe, que vous enduriez cette incommodité : car je ne pense pas qu'il y ait icy personne qui veuille occuper vostre place. Vous la tiendriez mieux que moy, repartit Artamene : tous vos Soldats, repliqua Philidaspe, n'en tomberoient pas d'accord : et je pense qu'ils auroient raison. Enfin Seigneur, apres que cette contestation eut assez duré, Artamene reprit les marques du commandement qui luy apartenoit : et se tournant vers ce Carde, Mon compagnon, luy dit il, dittes au Roy de Pont que si je pouvois marcher, j'irois luy faire la reverence où il est : et qu'il peut faite tout ce qui luy plaira. Ce genereux Prisonnier vint donc avec une joye extreme, 
<pb id="page_682" n="V02-P084"/>salüer celuy qui l'avoit rendu captif : le ne pouvois, luy dit il en l'aprochant, me consoler de vostre perte : et je n'ay presque senty celle de ma liberté, que depuis le moment que je vous ay creû mort. Seigneur (luy respondit mon Maistre, avec beaucoup de douceur) si je n'estois pas encore assez blessé pour ne me pouvoir soutenir, Artamene ne recevroit pas le Roy de Pont d'une maniere si incivile : et il luy feroit sans doute connoistre, que la vertu malheureuse, ne laisse pas de luy estre en veneration. Ne parlons plus de malheur, respondit le Roy de Pont, mes chaines ne font presque plus pesantes, puis que c'est vous qui me les donnez : et je n'ay pas besoin de toute ma vertu pour future Artamene comme mon Vainqueur. Ceux qui comme vous ont merité de vaincre, luy respondit mon Maistre, ne doivent s'affliger que mediocrement d'estre vaincus : et c'est plustost en vostre propre valeur qu'en la mienne, que vous trouvez la consolation de vostre infortune. Le Roy de Pont s'estant un peu reculé, pour faire place à ceux qui vouloient encore salüer Artamene ; mon Maistre voulut sçavoir si la victoire n'avoit pas esté entiere. Il demanda des nouvelles du Roy et de la Princesse : il s'informa mesme de la pluspart des Capitaines : et il eut aussi la bonté de demander où estoit Chrisante, et où j'estois. Il caressa des yeux ceux à qui il ne pût parler : et assura les Soldats en sous-riant, qu'il ne leur demanderoit point sa part du butin. 
<pb id="page_683" n="V02-P085"/>Tout le monde eust bien voulu sçavoir ce qui estoit arrivé à mon Maistre : mais il leur representa que le lieu n'estoit pas propre : et les conjura d'avoir un peu de patience. Apres que cet agreable tumulte fut appaisé, Artamene envoya vers le Roy, pour l'advertir qu'il estoit vivant : et qu'il estoit à la teste de six mille hommes, qui amenoient le Roy de Pont, afin de l'aquitter de son ancienne promesse : et pour luy dire aussi, qu'il attendoit precisément ses ordres. Cependant il ne laissa pas de marcher, et de s'avancer lentement, jusques à dix stades de Sinope. Je vous laisse à juger, Seigneur, de combien de pensées differentes l'esprit de mon Maistre estoit agité : il voyoit bien qu'il retournoit à la Cour d'une façon tres glorieuse : puis qu'il y retournoit apres avoir gagné deux Batailles en un mesme jour, et apres avoir fait un Roy prisonnier. Mais il sçavoit que ce Roy estoit son Rival ; et peu s'en faloit, qu'il ne se repentist de l'avoir pris. La veuë de Philidaspe, renouvelloit aussi dans son esprit, le souvenir de tous leurs anciens different : et n'excitoit pas de petits troubles en son ame. Mais l'incertitude où il estoit, de sçavoir si j'aurois donné sa lettre à la Princesse, le tenoit en une inquietude estrange. Il y avoit des moments, où il le desiroit : d'autres où il le craignoit : et d'autres où il demeuroit incertain entre les deux : et où il ne pouvoit regler ny determiner ses propres souhaits. Philidaspe de son costé, n'estoit pas sans peine il voyoit 
<pb id="page_684" n="V02-P086"/>ressusciter son ennemy tout couvert de gloire : et le regardoit presque plus comme son Vainqueur, que ne faisoit pas le Roy de Pont : qui n'avoit point d'autre inquietude, que celle de la perte de sa liberté. Ce Prince qui en effet estoit le plus infortuné de tous en ce temps là, n'estoit pas toutefois celuy qui sentoit alors le plus son malheur : car il ne sçavoit pas que Philidaspe et Artamene fussent ses Rivaux t au contraire, il esperoit que mon Maistre le serviroit, et aupres du Roy, et aupres de Mandane ; si bien qu'il l'aimoit avec une tendresse extréme. C'estoit de cette sorte que ces trois illustres Amants de la Princesse de Capadoce, s'entretenoient en eux mesmes : pendant que celuy que mon Maistre avoit envoyé devant à Sinope, y alloit porter l'heureuse nouvelle de sa resurrection. Je vous laisse à juger Seigneur, de quelle façon elle y fut reçeuë : le Roy en eut une joye que l'on ne sçauroit exprimer : et il se fit dire plus de cent fois la mesme chose, par celuy qui luy annonça cette agreable nouveauté. A l'instant mesme Ciaxare en envoya advertir la Princesse, qui en tesmoigna une satisfaction qui n'est pas imaginable : toute la Cour en fut ravie ; tout le peuple en fut transporté de plaisir : Aribée luy mesme fut contraint de faire semblant de se resjoüir, comme il avoit semblant de s'affliger : et le Prince Tigrane qui avoit fait dessein de s'en aller, differa son départ pour revoir Artamene : et ne s'en alla que quinze jours apres son retour. Le Roy 
<pb id="page_685" n="V02-P087"/>qui voulut obliger mon Maistre, luy manda qu'il ne vouloit pas qu'il entrast dans la ville en tumulte et sans ceremonie : et qu'il luy ordonnoit de faire camper ses Troupes aupres d'un Chasteau qui n'est qu'à six stades d'icy, qui se rencontroit sur sa route, et où il vouloit qu'il logeast : l'assurant qu'il iroit l'embrasser là dés le mesme soir : en effet la chose alla comme il voulut, et il falut obeïr. Le Roy fut donc luy mesme mener ses Medecins et ses Chirurgiens à Artamene, qu'il carressa si extraordinairement, qu'il ne s'est jamais rien veû de semblable. Il reçeut aussi assez bien Philidaspe : mais non pas comme mon Maistre, qui avoit esté contraint de se mettre au lict, des qu'il avoit esté arrivé. Pour le Roy de Pont, il luy avoit fait donner le plus bel Apartement du Chasteau : et comme un peu auparavant que Ciaxare arrivast, ce Prince l'avoit prié de tascher d'obtenir du Roy, qu'il n'entrast point dans Sinope comme les autres prisonniers : mon Maistre qui croyoit ne pouvoir assez dignement reconnoistre la generosité de cét illustre Captif, en tout ce qui ne regardoit point son amour, ne manqua pas de luy rendre l'office qu'il desiroit. Car comme Ciaxare luy dit qu'il n'eust pas elle juste qu'il fust entré dans Sinope comme s'il n'avoit point vaincu : Artamene le supplia de vouloir luy accorder pour recompense de tous les services, que le Roy de Pont entrast de nuit aussi bien que luy. Il suffira Seigneur, luy dit il, que le peuple voye le butin et les autres 
<pb id="page_686" n="V02-P088"/>prisonniers : sans augmenter le malheur d'un Grand Prince à qui j'ay de l'obligation, par une pompe inutile : et sans me couvrit moy mesme de confusion en mon particulier, par des honneurs que je ne merite pas. Le Roy eut beaucoup de peine à se resoudre à ce qu'il vouloit : mais enfin il falut qu'il cedast à celuy qui estoit si accoustumé à vaincre. Artamene supplia mesme Ciaxare, de vouloir voir le Roy de Pont son prisonnier : il le fit à la priere de mon Maistre ; et l'entreveuë de ces deux Princes ennemis, se fit avec toute la civilité possible de part et d'autre. 
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<div2 id="page_CYRUS020106" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : récit de Cyrus">
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Cependant le Roy qui brûloit d'impatience de sçavoir où Artamene avoit esté ; comment il estoit échape, et revenu si heureusement et si à propos ; ne sçeut pas plustost par ses Chirurgiens qui avoient veû les blessures de mon Maistre pendant qu'il estoit allé voir le Roy de Pont, qu'elles estoient absolument sans danger ; qu'il l'en pressa extraordinairement. Il eust bien voulu se dispenser de ce recit, en un jour où il avoit l'esprit fort agité de diverses pensées : mais l'impatience de Ciaxare n'y pût consentir : et il falut qu'il luy racontait exactement, tout ce que je m'en vay vous dire, que j'ay sçeu depuis de sa propre bouche. Pour vous faire donc sçavoir ce qui estoit arrivé à mon Maistre, il faut retourner au Champ de Bataille : et vous dire que lors que ces deux Soldats dont je vous ay desja parlé, l'avoient veû passer, il estoit vray, comme ils l'avoient creû, qu'il 
<pb id="page_687" n="V02-P089"/>estoit desja blesse à l'espaule gauche : et que cependant il ne laissa pas de poursuivre le Roy de Phrigie, jusques au bord de la riviere de Sangar. Comme ce Prince qui se retiroit, eut passe un petit pont de bois, qui estoit en cet endroit dont je parle ; la multitude de ceux qui fuyoient, et qui vouloient passer tout à la fois aussi bien que luy : fit que ce pont rompit, lors qu'il n'y avoit pas encore la moitié des siens de l'autre costé de l'eau. Mais ce qui sembla luy rendre un mauvais office, luy en rendit sans doute un bon : parce que cet accident arresta mon Maistre : et l'empescha de continuer de le poursuivre. Cependant ceux qui estoient demeurez au deça du pont rompu, redoublant leur valeur par le desespoir de se sauver, se deffendirent opiniastrément ; d'autre costé Artamene qui estoit en colere que ce Prince luy fust échappé, les attaqua avec une ardeur inconcevable ; et de part et d'autre ils commencerent un nouveau combat. Quelques uns de ceux qui avoient suivy le Roy de Phrigie, et qui s'estoient arrestez à l'autre bord de la riviere, comme s'y croyant en sureté, taschoient de secourir les leurs à grands coups de traits, qu'ils tiroient de l'autre costé du fleuve, sans que l'on peust aller à eux, à cause de sa profondeur ; ny leur rendre la pareille, parce qu'Artamene n'avoit point alors d'Archers aupres de luy. Enfin presque tous ceux qui combattoient estans morts, et le jour allant finir ; un de ces traits qui 
<pb id="page_688" n="V02-P090"/>estoient tirez de l'autre costé de l'eau donna dans le flanc du cheval d'Artamene : cet animal le (entant blessé, se mit à courir de toute sa force le long de la riviere : et maigre toute la resistance de son Maistre, il l'emporta allez loin de ce peu de gens qui restoient des siens, et qui n'y prirent pas garde. Puis tout d'un coup se cabrant, et s'eslançant du costé de l'eau, comme s'il eust voulu guayer le fleuve ; il tomba mort, et pensa noyer mon Maistre : parce que depuis qu'il combatoit aupres de ce Pont rompu, il avoit esté blessé à la cuisse : de façon qu'il ne luy fut pas si aisé de se dégager de dessous cet animal, et de se retirer de l'eau. Neantmoins malgré le sang qu'il avoit perdu, et la pensanteur de ses armes, il en vint à bout : Mais comme il se vit hors de ce peril, il se retrouva dans un autre : car il s'aperçeut qu'il estoit beaucoup plus blessé qu'il ne pensoit l'estre : luy estant absolument impossible de se soustenir. De plus, la nuit estoit arrivée ; et il ne voyoit plus personne à l'entour de luy. Il entendit bien encore durant quelque temps, le bruit de gens qui fuyoient, et qui ne passoient pas trop loing du lieu où il estoit : mais comme il ne sçavoit s'ils estoient Amis ou Ennemis ; il fut quelques moments à deliberer en luy mesme, s'il les appelleroit ou non ; pendant quoy il ne les entendit plus : et demeura sans sçavoir que faire ny que devenir ; sentant bien qu'il n'avoit pas la force de pouvoir retourner au Camp, quand l'obscurité de la nuit luy eust 
<pb id="page_689" n="V02-P091"/>permis d'en retrouver le chemin ; au lieu qu'elle ne luy permit pas mesme de pouvoir retrouver son Calque et son Bouclier, qu'il avoit perdus en tombant, quoy qu'il les cherchait avec grand soing. Il s'assit donc au pied d'un arbre, resolu d'attendre le jour en ce lieu là : et certes il eust esté difficile d'imaginer en le voyant en un si deplorable estat ; qu'il avoit gagné deux Batailles ce mesme jour ; fait un Roy prisonnier ; et donné la chasse à un autre. Mais enfin apres avoir esté quelque temps de cette façon, le hazard voulut qu'un cheval qui estoit demeuré sans Maistre en ce combat, errant le long de ce fleuve, vint passer aupres de luy : et comme cet animal l'aperçeut à la faveur des Estoiles, il voulut s'en reculer avec impetuosité : mais par bonheur sa bride qu'il portoit traînante, luy embarrassa les pieds, et le fit broncher si prés de mon Maistre, que portant la main avec diligence à cette bride, il en saisit les resnes et le retint. Ce cheval qui ne se trouva pas estre des plus fougueux, s'arresta tout court : et Artamene sentant bien qu'il s'affoiblissoit par la perte du sang : et considerant qu'il estoit fort esloigné de son Camp, monta sur ce cheval, quoy qu'avec beaucoup de difficulté : et se resolut d'aller vers un lieu où il voyoit quelque lumiere à travers les arbres : et où il luy sembloit apercevoir quelque Bastimens. Jugeant enfin, qu'il valoit encore mieux aller demander du se cours mesme à ses Ennemis ; que de se laisser mourir au pied d'un Arbre, fans 
<pb id="page_690" n="V02-P092"/>estre assisté de personne. Joint qu'il sçavoit qu'il y avoit une partie de la Bythinie, qui n'estoit pas fort affectionnée au Roy de Pont : de qui le Pere l'avoit usurpée, sur ceux qui en estoient les Princes legitimes. Enfin ne pointant faire autre chose, il marcha droit vers le lieu où il voyoit cette lumiere : comme il en aprocha, il connut que c'estoit un assez beau Chasteau, dont l'on avoit abatu les Fortifications, et qui n'avoit plus ny Tours ny Murailles. Artamene y entra donc sans resistance ; mais à peine le bruit des pas de son cheval eut-il frapé les oreilles de ceux qui estoient dans cette Maison ; qu'Artamene entendit crier grand nombre de Femmes ; comme si elles se fussent imaginées, qu'il y avoit deux mille hommes qui les alloient prendre. Mais mon Maistre les ayant r'assurées, par la foiblesse de sa voix ; il vit paroistre une Femme assez avancée en âge, et de fort bonne mine, sur je haut du Perron : à laquelle quatre belles Filles esclairoient avec des flambeaux. Cependant Artamene estant desja descendu de cheval, quoy qu'avec beaucoup de peine ; vit que cette Dame le regardoit avec une attention extraordinaire : et qu'apres l'avoir consideré de cette sorte, sans luy donner le loisir de parler, elle s'escria tout d'un coup, ha mon Fils ! ha Spitridate, est-il possible que je vous revoye ? A ces mots, tout ce qu'il y avoit de gens dans cette Maison, accourut pour secourir Artamene ; ceux qui avoient pris des 
<pb id="page_691" n="V02-P093"/>armes les laisserent pour le soustenir : toutes ces Femmes s'approcherent pour le regarder : et cette Dame qui avoit parlé, voulant embrasser mon Maistre, il s'esvanoüit, et demeura comme mort entre ses bras : ce qui, comme vous pouvez juger, l'affligea extrémement : dans la croyance qu'elle avoit qu'il estoit son Fils. Elle commanda donc qu'on le portail dans une Chambre ; qu'on le desarmast ; qu'on le mist au lict ; et qu'on le pensast : car comme il estoit tout couvert de sang, elle avoit bien connu qu'il estoit blessé : et que son esvanoüissement n'estoit venu que de là. Par bonheur il se trouva chez elle un jeune Chirurgien, que la déroute de l'Armée dit Roy de Pont y avoit fait venir. Cependant quoy qu'Artamene n'eust pas eu la force de respondre à cette Dame qui l'avoit nommé Spitridate, il ne laissa pas de s'en souvenir, en revenant de cette foiblesse : Mais il fut bien estonné, lors qu'il vint à ouvrir les yeux, de voir qu'il estoit dans une belle Chambre ; dans un lict assez magnifique ; et quantité de Dames à l'entour de luy ; entre lesquelles il y en avoit une admirablement belle. Il vit aussi cette mesme personne qui l'avoit nommé Spitridate, mais il la vit toute en larmes : et pour les blessures qu'il avoit, et pour les Armes qu'elle luy avoit veuës. Mon Maistre malgré sa foiblesse, n'eut pas plustost recouvré la veüe et la raison, qu'il salüa ces Dames avec beaucoup de respect ; il voulut 
<pb id="page_692" n="V02-P094"/>mesme parler, pour leur faire un compliment, et pour leur tesmoigner sa surprise : mais cette Dame avancée en âge le prevint : et luy dit en soupirant, helas est il possible que je vous revoye ; et que les Dieux en m'accordant ce bonheur, le meslent de tant d'amertume ? Car enfin je vous retrouve, apres avoir pleuré si long temps vostre absence : mais je vous retrouve blessé : et je vous retrouve avec des Armes qui font celles de nos Ennemis : et avec lesquelles vous avez peutestre tué vostre Pere ou vostre Frere (eux qui estoient à la Bataille, où sans doute vous vous elles trouvé, veû les marques que l'on vous en voit) car nous n'avons point encore de leurs nouvelles. Ha Spitridate ! quelque sujet de pleinte que vous pussiez avoir du Roy, il ne faloit point apres cinq années d'exil, revenir à vostre Patrie les armes à la main. Mon Maistre entendant parler cette Dame de cette sorte, en fut estrangement surpris : et quoy qu'il ne peust pas parler sans incommodité ; neantmoins il ne laissa pas de la vouloir desabuser. Si j'estois celuy que vous pensez que je sois, luy respondit il, croyez Madame, que je ne le desadvoüerois pas : mais comme je ne le suis point du tant, il faut aussi que je ne vous laisse pas dans vostre erreur, bien qu'elle me peust estre avantageuse. Quoy, s'escria cette Dame, vous n'estes pas mon Fils ? Non Madame, luy respondit mon Maistre ; et bien loing d'avoir assisté un Fils, vous avez secouru va Ennemy. Mais un Ennemy qui n'a 
<pb id="page_693" n="V02-P095"/>pourtant rien fait, qui raisonnablement vous doive irriter en particulier contre luy : puis qu'il n'a eu autre dessein, que de bien servir le Roy dans le party duquel il est engagé. Je voy bien mon fils, luy dit elle en l'interrompant, que vous avez de la confusion de ce que vous avez fait : et que vous ne vous resoudrez point à m'avoüer ce que vous estes, que nous n'ayons sçeu des nouvelles des deux personnes qui vous font si proches, et que vous avez peut-estre combatües sans les connoistre. J'y consens, luy dit elle en le quittant ; aussi bien n'est il pas fort à propos de vous donner nulle esmotion en l'estat où vous estes. Apres cela cette Dame sortit de la Chambre, et laissa mon Maistre dans un estonnement estrange : voyant qu'on le prenoit pour ce qu'il n'estoit pas. Il passa toutefois la nuit assez doucement : car comme il avoit perdu beaucoup de sang, la fiévre ne luy prit pas d'abord : et la lassitude l'ayant fait dormir, il se trouva le lendemain aussi bien qu'un homme qui avoit deux grandes blessures se pouvoit trouver. Cette Dame ne manqua pas de le visiter de bon matin, et de recommencer ses pleintes : elle voyoit bien qu'il y avoit quelque difference, entre Artamene et Spitridate : mais elle croyoit que depuis cinq ans qu'il y avoit qu'elle n'avoit veû son Fils, ce petit changement pouvoit estre arrivé en luy. Mon Fils, disoit-elle à une Fille qu'elle avoit, n'estoit pas du tout si grand qu'il est quand il partit ; il n'avoit pas mesme l'air du visage si haut et si noble : 
<pb id="page_694" n="V02-P096"/>mais il estoit jeune ; et cinq années apportent bien du changement à un homme de son âge. Cependant Artamene qui ne voulue rien devoir à un mensonge, luy dit encore tant de choses, qu'elle commença de douter un peu de son opinion : il luy demanda alors la permission d'envoyer un Billet au Lieutenant General de l'Armée de Capadoce, mais elle n'y voulut pas consentir. Non, luy dit elle, je ne suis pas encore en estat de me resoudre sur mes doutes : mes yeux me disent que vous estes mon Fils : vos paroles m'assurent que vous estes mon Ennemy : et lequel que vous soyez des deux, il pourroit estre enfin que vous auriez tué mon mary. A ces mots les larmes luy venant aux yeux ; si vous estes mou Fils, luy dit elle, je vous dois pardonner, et je vous dois secourir : et si vous estes Amplement l'Ennemy du Roy à qui nous obeïssons presentement, je vous dois encore quelque compassion : Se comme malheureux, et comme ayant de la generosité, en ne me voulant pas tromper : C'est pourquoy, adjousta-t'elle, je ne puis manquer en vous assistant. Je sçay bien, mon Fils, qu'estant party d'aupres du Roy de Pont, comme vous en estes party, il faut vous cacher comme un criminel : Mais mon Fils, poursuivit elle encore, je suis vostre Mere. Et puis, l'on nous a assurées, que ce Prince a esté fait prisonnier : de plus, vous sçavez bien que la Princesse sa soeur ne vous fera pas prendre pendant son absence : au contraire, nous en recevons 
<pb id="page_695" n="V02-P097"/>tous les jours cent assistances secrettes, à vostre consideration. Parlez donc je vous en conjure : ne vous déguisez point icy : dittes nous precisément la verité : et s'il est possible que vous ne soyez pas Spitridate, dittes nous vostre veritable Nom, et vostre veritable naissance. Mon Maistre se trouva alors fort embarrassé : car de dire qu'il estoit Artamene, il n'y avoit point d'apparence. Il en eust sans doute esté plus respecté : mais il en eust aussi esté mieux gardé : et ç'eust esté perdre tous ses travaux, et n'avoir rien fait du tout : que de mettre en la puissance des Ennemis un homme comme luy. Il la suplia donc instamment, de croire qu'il n'estoit point Spitridate : et de ne l'obliger pas à luy dire son Nom. Il l'assura que c'estoit une chose qu'il n'avoit pas accordée au Roy qu'il servoit : et une chose que pour diverses raisons, il ne pouvoir absolument faire. Cette conversation estant un peu longue et fascheuse, les playes de mon Maistre recommencerent à saigner ; la fiévre luy prit ; et il fut huit jours assez mal : pendant lesquels on ne luy parla de rien que de guerir : et pendant lesquels il fut admirablement bien assisté par cette Dame : quoy qu'il y eust cent moments tous les jours, où elle le croyit tantost son Ennemy, et tantost son Fils. Mais enfin ayant eu nouvelles que son Mary et son autre Fils estoient eschapez de la Bataille, et avoient suivy le Roy de Phrigie : son ame estant plus tranquile, elle se trouva aussi plus capable 
<pb id="page_696" n="V02-P098"/>de raison. Et comme le lendemain qu'elle eut reçeu cette bonne nouvelle mon Maistre se porta mieux ; elle voulut essayer encore une chose, pour descouvrir s'il estoit son Fils. Elle employa donc cette belle Personne que mon Maistre avoit remarquée entre les autres, lors qu'il estoit arrivé, et qui estoit Fille de cette Dame. Comme elle l'eut laissée aupres de luy, avec deux de ses Femmes ; il se vit encore expose à une nouvelle espreuve. Mon Frere, luy dit elle ; Madame, luy respondit il en l'interrompant, il me seroit glorieux de porter ce Nom : mais comme je ne luis point Spitridate, il faut que je ne le reçoive pas : et que je me contente de la qualité de vostre tres-humble Serviteur. Quel que vous puissiez estre, repliqua cette belle Fille, vous meritez davantage que ce que vous dites : puis qu'en l'estat qu'est nostre fortune, il est peu de personnes plus malheureuses que nous. Cependant pour aider à m'esclaircir du doute où je fuis, aussi bien que tout le reste de nostre Maison ; je vous prie de vous donner la peine d'ouvrir cette Boitte : et de voir quelque chose, qui peutestre vous surprendra agreablement. En disant cela, elle luy presenta effectivement une Boitte de Portrait assez magnifique : et se mit à la regarder avec une attention extréme. Artamene qui ne sçavoit pourquoy elle vouloit qu'il ouvrist cette Boitte, ne laissa pas de luy obeïr : et fut en effet fort agreablement surpris, par la veuë du Portrait d'une personne admirablement 
<pb id="page_697" n="V02-P099"/>belle. Mais comme il n'avoit jamais veû celle qu'il representoit ; et qu'il avoit dans le coeur une autre image, qui ternissoit la beauté de celle là : il ne parut en ses yeux, ny en ses actions nulle esmotion extraordinaire : et il regarda cette Peinture comme une belle chose, qui ne luy donnoit ny grande joye, ny grande inquietude. Cette belle Fille voyant la tranquilité avec laquelle Artamene regardoit ce Portrait : ha s'écria-t'elle, genereux Inconnu, je pense que vous avez raison : et je ne doute presque plus, que vous ne soyez point Spitridate : car Spitridate, adjousta-t'elle, ne pourroit jamais estre capable de regarder cette Peinture, avec une pareille froideur : non pas mesme quand il feroit inconstant. A ces mots, elle quitta mon Maistre : et s'en allant retrouver sa Mere, il n'en faut point douter, luy dit elle, celuy que vous prenez pour Spitridate ne l'est pas : il a regardé le Portrait que je luy ay monstré sans joye et sans esmotion : il n'en a ny pasly ny rougy : son ame est demeurée tranquile : ses yeux n'en ont point paru ny plus guais ny plus tristes : et il est impossible enfin, que cet homme soit Spitridate. Non Madame, luy dit elle, il n'est point mon Frere, puis qu'il n'est point Amant de la Princesse de Pont : et il n'est point amoureux, puis qu'il a pû voir ce Portrait avec tant d'indifference. Luy, dis-je encore une fois, qui ne l'a seulement jamais entendue nommer sans rougir : qui ne l'a jamais veuë sans changer de couleur : et luy enfin qui a esté 
<pb id="page_698" n="V02-P100"/>le plus amoureux de tous les hommes. Ce fut de cette sorte que cette Fille parla : et ce fut en effect, ce qui commença de desabuser le plus cette Dame. Mon Maistre aprit ce que je viens de vous dire, d'une des Femmes qui avoient soing de luy : et qui voulant l'obliger, luy raconta ce quelle avoit entendu. Tant y à Seigneur, que cette Dame s'estant enfin laissé persuader qu'Artamene n'estoit point Spitridate ; se resolut de ne laisser pas de le bien traiter : et son merite avoit desja si puissamment gagné son coeur ; que le voyant un matin en assez bon estat, Genereux Estranger, luy dit elle, puis que vous n'avez pas voulu estre Spitridate, il faut vouloir ce qui vous plaist : et perdre une seconde fois un Fils, que je pensois avoir retrouvé. Ne vous offensez pas de grace, de la ressemblance qu'il a aveque vous : car de quelque condition que vous puissiez estre, son Nom ne vous sçauroit estre honteux : puis que ses Peres en perdant la Couronne de Bythinie, luy ont au moins laissé la noblesse de leur sang. Madame, luy dit alors Artamene, je vous demande pardon, si je ne vous ay pas rendu tout le respect que je vous devois : Ne vous excusez point, dit elle, d'une chose où vous n'avez point failly : et puis, adjousta cette Dame en soupirant, des Princesses qui vivent sous la domination d'un Usurpateur ; ne font pas en termes d'exiger si regulierement, tout ce que l'on devroit peut-estre à leur condition dans un autre temps. Quoy qu'il en soit, 
<pb id="page_699" n="V02-P101"/>poursuivit elle, si vous n'estes pas mon Fils, vous luy ressemblez ; et par cette seule raison, je me trouve obligée de vous rendre la liberté. Si vous estiez mon Fils, vous ne feriez pas en seureté dans cette Maison ; et ne l'estant point, vous n'y feriez pas non plus en asseurance. Ainsi il vaut mieux que vous en partiez : et que vous me disiez où vous voulez que je vous face conduire. Mon Maistre ravy de joye de la generosité de cette Dame, la remercia : et luy protesta qu'il la serviroit toute sa vie ; et peut estre plus importamment qu'elle ne croyoit. En suitte de quoy il la pria de luy vouloir presser une Lictiere, pour le reporter au Camp de Ciaxare. Mon Maistre n'estoit pas encore trop bien : mais l'amour luy redonnant de nouvelles forces, pour pouvoir retourner vers le lieu où il sçavoit qu'il entendroit parler de Mandane, il voulut partir dés le lendemain : et partit en effet, accompagné du jeune Chirurgien qui l'avoit pensé ; et de deux autres qui avoient ordre s'ils rencontroient quelqu'un du Party du Roy de Pont, et du Roy de Phrigie, de dire qu'Artamene estoit un Parent de leur Maistresse, que l'on reportoit chez luy ; et qui avoit esté blessé à la derniere Bataille. Mon Maistre en partant reçeut cent civilitez de toutes ces illustres Personnes, qu'il leur rendit avec usure : leur promettant de leur faire bien tost sçavoir de ses nouvelles. Mais comme il prit le chemin du Camp, il sçeut par quelques Soldats qui alloient à la petite guerre, et ausquels il 
<pb id="page_700" n="V02-P102"/>fit demander où estoit l'Armée, que Philidaspe en estoit party le jour auparavant, pour aller conduire le Roy de Pont à Sinope. Si bien que changeant sa routte, il prit celle de Philidaspe : qu'il r'atrapa aisément, parce que des Chariots et des Prisonniers, marchent encore plus lentement qu'une Lictiere. Il arriva donc, comme vous l'avez sçeu, dans cette Plaïne que traversoit Philidaspe : Et voila, Seigneur, quelle avoit esté l'avanture de mon Maistre ; et ce qui l'avoit fait croire mort. Comme la chose avoit esté fort extraordinaire, Artamene eut la curiosité depuis, de demander au Roy de Pont, s'il estoit vray qu'un Prince appelle Spitridate luy ressemblast ? et l'assura qu'il avoit pensé y estre trompé plus d'une fois ; et qu'il n'estoit pas possible de voir deux personnes avoir jamais tant de conformité d'air, de troits, et de taille, que Spitridate et luy en avoient. 
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<div2 id="page_CYRUS020107" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : conjuration de Philidaspe">
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Mais pour reprendre le fil de mon discours où nous l'avons laissé ; apres que Ciaxare eut escouté de la bouche de mon Maistre, tout ce que je viens de vous raconter ; il admira son bonheur et s'en resjouït : et apres une assez longue conversation, il le quitta, et s'en retourna à Sinope. Ils resolurent toutefois auparavant, que le lendemain tout le butin et tous les Prisonniers entreroient dans la Ville : et que le soir estant venu, le Roy de Ponty feroit conduit, et qu'Artamene y entreroit en mesme temps. Cependant Ciaxare ne fut pas plus tost party, que mon Maistre envoya dire au 
<pb id="page_701" n="V02-P103"/>Roy prisonnier, qu'il avoit obtenu ce qu'il avoit souhaité, ce qui luy donna beaucoup de joye. En suite, Artamene songea à renvoyer la Lictiere qu'on luy avoit prestée : mais en la renvoyant, il fit choisir parmy toutes ses Pierreries, qu'il avoit envoyé querir à Sinope, ce qu'il y avoit de plus beau : et en bailla une quantité fort grande à un des siens : avec ordre de les presenter à cette jeune et belle Personne, qui luy avoit monstré un Portraict ; et de la supplier de vouloir recevoir cette foible marque de sa reconnoissance : n'osant pas parler de rançon à la Princesse sa Mere, apres la haute generosité qu'elle avoit euë. Il recompensa aussi magnifiquement le Chirurgien qui l'avoit pensé ; et tous ceux de cette Maison qui l'avoient servy ; et tant par la richesse de ses presens, que par la façon dont ils virent que le Roy et toute la Cour traitoient Artamene ; ils jugerent bien que leur Maistresse n'avoit pas connu la véritable condition de son Prisonnier. Apres que mon Maistre eut donc donné tous les ordres necessaires, la nuit estant deja bien advancée, il demeura seul, et en liberté de s'entretenir de sa passion : Me voicy enfin, disoit-il en luy mesme, eschapé de beaucoup de perils : et il y a peu de gens qui n'admirent ma bonne fortune. Mais durant que ce bonheur excite peut-estre l'envie contre moy, je ne laisse pas de m'estimer le plus malheurex homme du monde ; et je le seray tousjours sans doute, jusques à ce que je puisse obtenir quelque tesmoignage 
<pb id="page_702" n="V02-P104"/>d'affection de ma Princesse : ou que du moins elle n'ait reçeu la mienne favorablement. Helas ! disoit-il encore, peut-estre que si Feraulas luy a donné ce que je luy avois commandé de luy presenter, elle l'aura leû avec chagrin : et que bien loing d'avoir de la compassion, elle n'aura eu que de la colere. Peut-estre aussi, adjoustoit il, qu'elle m'aura pardonné : et que la pitié attendrissant son coeur, elle aura reçeu la declaration que je luy ay faite, sans s'en irriter, et sans m'en haïr. Mais quand cela seroit, poursuivoit il, qui sçait si ce qu'elle m'a pardonné lors qu'elle m'a pardonné lors qu'elle m'a creû mort, me le sera aujourd'huy qu'elle sçait que je suis vivant ? Peut estre encore que Feraulas ne luy aura pas donné ce que je luy escrivois : et qu'ainsi je suis aussi innocent dans son esprit, que je l'estois en partant. Mais aussi, reprenoit ce Prince, je suis aussi malheureux ; car enfin si elle ne sçait point que je l'aime, le moyen que j'ose jamais le luy dire ? que veux je donc ? disoit-il encore ; et que puis-je vouloir ? je crains qu'elle ne sçache mon amour, et je le souhaite : j'ay de la crainte et de l'esperance : je desire passionnément de revoir Mandane, et je l'aprehende : et je suis enfin si prés de la supreme felicité, ou de la supreme infortune ; qu'il n'est pas aisé que mon ame n'en soit point esbranlée : et que l'incertitude où je suis, du bien ou du mal qui me doit arriver, ne trouble pas ma raison. Ce fut en de pareilles pensées, qu'Artamene passa une partie de la nuit : neantmoins le 
<pb id="page_703" n="V02-P105"/>sommeil l'ayant surpris malgré luy, il se trouva le lendemain au matin en assez bon estat : et les Chirurgiens du Roy, assurerent qu'en fort peu de jours, il quitteroit non seulement le lict, mais la Chambre, et seroit en parfaite santé. Il reçeut tout ce jour là, les visites de toute la Cour ; et envoya faire un compliment à la Princesse Mandane, qui le reçeut avec beaucoup de civilité, et le luy rendit de mesme. Ce fut pourtant d'une maniere, que quoy que mon Maistre se fist redire plusieurs fois parole pour parole, tout ce qu'elle avoit dit à celuy qui luy avoit parlé de sa part ; il n'y pût rien trouver qui fortifiast son esperance, ny qui deust aussi accroistre sa crainte. Le matin fut employe, à faire entrer dans Sinope, apres que chacun eut quitté le deüil, tout le butin et tous les prisonniers, que Philidaspe conduisit : et la Princesse qui estoit à une des fenestres du Chasteau, vit entrer toutes ces choses, et les regarda avec un esprit qui n'estoit gueres plus tranquile que celuy de mon Maistre. Le soir estant venu, le Roy de Pont fut conduit dans la Ville par ses Gardes, et mis en lieu de seureté : mais en passant sous les fenestres de la Princesse, il la vit à la clarté des flambeaux, et il en fut veû : ce qui donna de la pitié à Mandane, et de la confusion au Roy prisonnier. Artamene suivit d'assez prés le Roy de Pont : mais quelque secret que l'on eust pû garder pour son arrivée, afin de contenter sa modestie ; les Habitans de Sinope n'ayant pas laissé de sçavoir qu'il devoit entrer ce soir là, se tindrent 
<pb id="page_704" n="V02-P106"/>dans les ruës avec des flambeaux allumez ; mirent des Lampes à toutes les fenestres ; et par des cris d'allegresse, et par l'abondance des lumieres, cette entrée de nuit ne laissa pas d'avoir quelque chose d'assez magnifique. Artamene estoit accompagné de tout ce qu'il y avoit de Grand à la Cour, qui le conduisit chez luy où le Roy l'attendoit : Mon Maistre fut pourtant moins heureux que le Roy de Pont en une chose : car il ne vit point la Princesse, en passant sous les fenestres : parce qu'elle s'estoit mise au lit, et avoit feint de se trouver mal. Martesie qui dans les premiers momens que sa Maistresse avoit apris qu'Artamene estoit vivant, avoit veû tant de joye dans ses yeux ; ne pouvoit assez s'estonner, de remarquer le trouble de son ame. C'est pourquoy voyant qu'il n'y avoit personne aupres d'elle, et qu'elle pouvoit luy parler en liberté : Me permettrez vous, Madame, luy dit elle, de vous demander si ce n'est qu'une simple incommodité, qui vous à fait mettre au lict ; ou s'il vous est arrivé quelque malheur que l'ignore : et qui trouble la satisfaction que vous devez avoir, en un des plus heureux jours de vostre vie ? Car enfin, Madame, vous voyez la guerre finie glorieusement ; vous voyez dans les fers un Roy que vous ne vouliez pas espouser ; et vous voyez vivant un Prince que vous avez pleuré, lors que vous l'avez creû mort, et que vous avez deû pleurer. je l'advouë ma chere Fille, luy respondit la Princesse, je suis heureuse 
<pb id="page_705" n="V02-P107"/>en beaucoup de choses ; mais je ne la suis pas en toutes : et l'endroit par où je suis infortunée est si senfible ; que je ne joüis point du tout de cette felicité aparente, dont je parois environnée de toutes parts, à ceux qui ne connoissent pas le fond de mon coeur. Mais encore, Madame, reprit Martesie, que pouvez vous avoir qui vous fasche ? Le Roy vous aime ; toute la Capadoce vous adore ; la paix va ramener tous les plaisirs à la Cour ; et Artamene sera bien tost guery, à ce que disent les Medecins du Roy. Artamene, reprit la Princesse en soupirant, ne le sera peut estre qu'un peu trop tost : et quoy que je luy souhaite toute sorte de bonheur ; je voudrois bien qu'il ne fust pas en estat de quitter la Chambre, que je n'eusse auparavant resolu, de quelle façon je dois vivre aveque luy. Comment, Madame (interrompit Martesie toute surprise) Artamene de qui je vous ay veû pleurer la mort avec tant d'amertume, sera peut-estre, dites vous, un peu trop tost guery ! Ha ! Madame, j'ay sans doute mal entendu : ou sans y penser vous vous estes mal expliquée. Nullement, Martesie, reprit elle ; et la bizarrerie de mon destin, fait que je n'aprehende guere moins la veuë d'Artamene, que j'ay desiré sa vie. Car sçachez, luy dit elle en changeant de couleur, que j'ayme la gloire, preferablement à toutes choses : mais que je ne hais pas aussi assez Artamene, pour me pouvoir priver de sa conversation sans repugnance. Cependant vous 
<pb id="page_706" n="V02-P108"/>jugez bien Martesie, qu'apres m'avoir fait sçavoir qu'il a de l'amour pour moy ; je ne dois plus luy donner la mesme liberté qu'il a euë autrefois parmy nous ; et qu'il faut que je vive avec beaucoup plus de contrainte que je ne faisois, dans un temps où je n'avois pas pour luy la tendresse que je sens dans mon coeur, malgré toute ma Vertu. Car enfin Martesie (puis qu'il faut vous descouvrir le fond de mon ame) sçachez que si Artamene eust eu la hardiesse de me parler de son amour, je l'eusse mal traité ; je l'eusse banny ; et je l'eusse peut estre moins estimé : parce que j'eusse soubçonné qu'il n'eust pas eu une véritable estime pour moy. Mais de la façon dont j'ay sçeu cette amour, la compassion ayant attendry mon coeur : je l'ay aprise sans colere ; je l'ay creuë sans difficulté : et comme je ne voyois pas qu'il peust y avoir nulle dangereuse suite en cette affection ; je ne me suis point opposée à sa naissance. je me suis souvenuë de tous les services d'Artamene : j'ay repassé cent et cent fois dans mon esprit, toutes ses vertus, et toutes ses bonnes qualitez : j'ay r'apellé toutes ses actions dans ma memoire : elles m'ont toutes dit qu'il m'avoit aimée, d'une maniere tres respectueuse : j'en ay plus creû, qu'il ne m'en pouvoit jamais dire : et l'en ay eu plus de reconnoissance, qu'il n'en pouvoit jamais esperer. Enfin, Martesie, sa mort a fait naistre mon amitié, pour ne pas nommer autrement, une affection toute pure : jugez donc si 
<pb id="page_707" n="V02-P109"/>apres avoir abandonné mon ame à une passion toute innocente, il me sera bien aisé de la combattre et de la vaincre. Il le faut toutefois, reprit elle, quand mesme nous en devrions mourir. Mais Madame, luy dit Martesie, Artamene est il plus coupable vivant, qu'il n'estoit dans le Tombeau ? Non, respondit la Princesse ; mais il m'est plus redoutable. Ce n'est pas que je pretende luy oster absolument mon amitié : et tout ce que je pourray faire, sera peut-estre bien assez, si je puis ne luy en donner nulles marques. Mais Madame, reprit Martesie, pourquoy le voulez vous punir, luy qui n'est pas criminel ? Et pourquoy voulez vous aussi vous affliger, en le rendant malheureux ? Attendez Madame, qu'il vous donne sujet de pleinte : et s'il vous dit quelque chose qui vous déplaise, il sera assez à temps de vous priver de sa veuë. Mais Martesie, interrompit la Princesse, comment voulez vous que je le puisse voir, sans une confusion estrange ? Et comment voulez vous encore qu'en le voyant, je puisse venir à bout de bannir de mon ame, cette affection que j'y avois reçeue, lorsque je le croyois dans le Tombeau ? Pour moy, Madame, répliqua Martesie, je vous advoüe que je ne puis concevoir que vous eussiez raison d'aimer Artamene mort, et que vous le deviez haïr vivant. Ha Martesie, s'écria Mandane, que mes sentimens sont esloignez de la haine ! et qu'Artamene feroit heureux, si je l'aimois un peu moins ! Car 
<pb id="page_708" n="V02-P110"/>enfin si je ne me deffiois pas de mon coeur, je vivrois aveque luy comme auparavant : j'attendrois, comme vous dites, qu'il me donnast un juste sujet de me pleindre : et je demeurerois en repos. Mais Madame, repliqua Martesie, le ne voy pas qu'il faille vous inquieter si fort : Artamene, à ce qu'il vous escrit, et à ce que Feraulas vous à dit, est Prince : ainsi encore une fois, je ne voy point qu'il y eust tant de sujet de vous offenser, quand mesme il entreprendroit de vous dire ce qu'il vous a escrit. Ha ma chere fille, reprit la Princesse, ce que vous me dites pour me consoler, est ce qui m'afflige encore davantage : car si Artamene n'estoit pas de la condition dont il se dit estre, sa temerité m'auroit offencée : et tout mort qu'il auroit esté, je n'aurois eu au plus, que de la compassion de sa folie et de son malheur : mais icy, je ne voy rien qui m'offense ; et rien pourtant qui ne me fasche. Car apres tout, je ne dois point me choisir un mary : de plus, cette fatale coustume, que les Assiriens qui ont esté Maistres de la Capadoce, ont laissée parmy nous, et qui veut que je n'espouse point un Prince Estranger ; ne me laisse nul pretexte, qui puisse justifier l'affection d'Artamene pour moy : ny moins encore celle de Mandane pour luy. Ainsi Martesie, il la faut vaincre : et c'est à dire qu'il faut se faire une violence extréme ; qu'il faut rendre Artamene malheureux, et me rendre infortunée. Il me semble desja, disoit elle, que je le voy chercher dans mes 
<pb id="page_709" n="V02-P111"/>yeux, de quelle façon j'ay reçeu sa lettre : mais helas, reprenoit elle tout d'un coup, que dis-je ! Et comment ne pensay-je pas, que Feraulas, s'il l'a veû, luy aura dit qu'il n'a remarqué nul sentiment de colere dans mon esprit ? qu'il m'a veû pleurer ; qu'il m'a veû rougir ; et qu'enfin il a connu que je l'aimois : et que peut-estre mesme je l'aimois, devant qu'il m'eust fait sçavoir qu'il m'aimoit. Ha Martesie, s'écrioit elle, ce malheur nous est arrivé ! Et c'est en vain que je veux cacher mes sentimens à Artamene. Il les sçait, disoit elle, il les sçait : et peut- estre mesme que les imaginant autres qu'ils ne sont, il conçoit des esperances criminelles, et se prépare à m'offenser. Hélas, disoit elle encore, qui vit jamais un malheur égal au mien ? Je passe toute ma vie avec une retenüe qui n'eut jamais d'égale : je me prive presque de tous les plaisirs innocens, bien loing d'en chercher qui puissent estre suspects : je deffens l'entrée de mon ame, à tout ce qui paroist un peu esloigné de la plus severe vertu : je resiste au merite ; aux services ; et à toutes les grandes qualitez d'Artamene : et mon coeur ne se rend qu'au bord de son Tombeau. Cependant peut-estre qu'à l'heure que je parle, Artamene se repent de ne m'avoir pas parlé plustost : peut-estre qu'il croit qu'il eust esté bien reçeu, dés la premiere fois qu'il me vit : et cette vertu severe, dont j'ay fait une si haute profession, ne luy paroist peut estre qu'un artifice. Mais que sais-je ? reprenoit elle tout 
<pb id="page_710" n="V02-P112"/>d'un coup, j'accuse sans doute un innocent, qui apprehende autant ma veuë que je crains la sienne : Non non, Artamene explique les larmes que j'ay versées d'une autre façon : il sçait que la compassion toute seule en fait respandre : il sçait que je luy devois la vie du Roy mon pere : et que par cette seule raison, je luy devois des soupirs et des pleurs. Demeurons donc, disoit elle, avec un peu plus de repos : satisfaisons nous de nostre innocence : ostons seulement à Artamene toutes les occasions de nous parler en particulier : cachons luy du moins la tendresse que nous avons dans le coeur, si nous ne pouvons vaincre : et quoy qu'il en puisse arriver, resoluons nous plustost à la mort, que de rien faire, de rien dire, ny mesme de rien penser, qui ne soit juste ; qui ne soit vertueux ; et qui ne satisface pleinement, l'amour que nous avons pour la gloire. C'estoit de cette sorte que l'Ilustre Mandane s'entretenoit avec Mattesie, pendant que mon Maistre qui ne sçavoit point si elle avoit veû ce qu'il luy avoit escrit, en estoit tousjours plus en peine. Philidaspe durant ce temps là, ne paroissoit presque point : il vit la Princesse en arrivant à Sinope, mais ce ne fut qu'un moment : et feignant d'aller donner ordre aux Troupes que l'on avoit levées pensant qu'il les deust commander ; et qui s'estoient assemblées aupres d'un Chasteau dont il estoit Gouverneur à soixante stades de cette ville ; la Princesse eut du moins un peu plus de liberté 
<pb id="page_711" n="V02-P113"/>d'entretenir ses pensées : et de songer à la resolution qu'elle vouloit prendre. Cependant les blessures de mon Maistre se guerissant mesme plustost que les Chirurgiens ne l'avoient esperé ; il fut dans peu de jours en estat de quitter non seulement le lict, mais la chambre, et d'aller rendre ses devoirs au Roy et a Mandane. Il eust bien voulu que j'eusse esté aupres de luy, afin de luy dire ce que l'avois sait : mais il creut qu'il eust falu attendre trop long temps. Car encore qu'il m'eust envoyé un ordre de le venir trouver, il y avoit assez loing de Sinope au lieu où nous estions campez : et hors d'une diligence extraordinaire, je ne pouvois pas si tost arriver. Ainsi se voyant presse par sa passion, et dans une impatience extréme de revoir sa Princesse ; apres avoir esté chez le Roy il fut chez Mandane : et il y fut avec une agitation d'esprit, qui n'eut jamais de semblable, jusques là, il n'avoit senty qu'une crainte respectueuse en l'approchant : mais en cette occasion, il craignit de toutes les façons dont l'on peut craindre. La Princesse de son costé, sçachant qu'Artamene alloit entrer dans sa chambre, en changea de couleur plus d'une fois : et il y eut quelques moments, où ille eut de la colere, de n'estre pas Maistresse absoluë des mouvements de son coeur. Comme elle estoit sur son lict il luy fut un peu plus aisé de cacher le desordre de son esprit qu'à Artamene : qui par malheur pour luy, trouva beaucoup de monde chez la Princesse. Il la salüa avec tout le respect qui luy 
<pb id="page_712" n="V02-P114"/>estoit deû : et elle le reçeut avec toute la civilité que la Princesse de Capadoce devoit à un homme qui venoit de remporter des Victoires, et de faire des Rois prisonniers. Mais ce fut toutefois avec une certaine retenuë, que mon Maistre remarqua : et qui luy fit croire durant quelque temps, qu'elle avoit veû ce qu'il luy avoit escrit. Elle sçait sans doute, disoit il en luy mesme, ce que je souhaite, et ce que je crains qu'elle ne sçache : et un moment apres la Princesse luy disant quelque chose d'obligeant ; le me trompe, adjoustoit il, elle ne sçait encore rien, de ce que je veux qu'elle ne sçache pas, et de ce que je n'oseray jamais luy dire. La Princesse d'autre part, n'estoit pas peu embarrassée : elle condamnoit toutes ses pensées ; elle se repentoit de tout ce qu'elle disoit : lors qu'elle loüoit Artamene, elle trouvoit qu'il expliqueroit ses loûanges à son prejuoice : et lors qu'elle se faisoit, et qu'elle respondoit avec froideur ; elle craignoit de le desobliger : et presque malgré son intention, elle reparoit cette froideur, par quelque legere civilité, Toute cette visite se passa de cette sorte : et Mandane conduisit la chose avec tant d'adresse ; qu'Artamene ne pût connoistre ses véritables sentimens : et il se retira avec plus d'amour et plus d'inquietude qu'auparavant. En s'en retournant, il trouva chez luy un Capitaine d'Archers à cheval qui l'y attendoit : et qui luy ayant demandé audience en particulier, luy aprit qu'il y avoit environ trois ou quatre heures qu'il avoit 
<pb id="page_713" n="V02-P115"/>rencontré à vingt stades de Sinope, un homme à cheval, qui estoit assez de sa connoissance, et qui venoit à la Ville comme luy. Que luy ayant demandé où il alloit ? cét homme luy avoit paru interdit, et ne luy avoit pas respondu bien à propos. Qu'en suitte estans venus à parler de diverses choses, ils s'estoient querellez et battus : et qu'il estoit arrivé des gens qui les avoient separez. Mais que pendant ce combat, cét homme avoit laisse tomber des Tablettes qu'il avoit ramassées, apres qu'il avoit esté party : et dans lesquelles il croyoit qu'il pourroit peut-estre y avoir des choses qui meritoient d'estre sçeües de luy, veû la confusion qu'il avoit remarqué dans l'esprit de celuy à qui elles estoient : et que cette pensée luy estant venüe, il avoit creû de son devoir de ne les ouvrir point : et de les luy aposter toutes cachetées. Artamene remercia ce Capitaine : et prenant ces Tablettes, il y trouva à peu prés ces paroles. <q>Ne manquez à rien de tout ce que vous m'avez, promis : et soyez, certain que de mon costé, je ne manqueray pas de faire ce que je dois. Assurez veut aussi bien des Gardes qui vaut ont engagé leur foy, que je suis assuré des Soldats que je vous meneray. Preparez vos gens à garder le respect qu'ils doivent à la personne du monde qui en merite le plus : et promettez leur en suitte, des recompenses dignes de leur service. Au reste, quoy que vous m'ayez, dit, et quoy que je vous aye promis, ma passion ne peut endurer, que ce soit vous seul qui faciez, tout mon bonheur : ainsi attendez, moy auparavant que 
<pb id="page_714" n="V02-P116"/>de commencer l'execution de nostre dessein. Car enfin il pourra estre, que lors que la Princesse verra le Prince d'Assirie à ses pieds, elle luy pardonnera sa violence ; ou du moins l'execusera : et comme elle ignore également, que Philidaspe soit sils de la Reine Nitocris ; il importe que ce soit moy qui luy aprenne l'un et l'autre, aussi tost que nous l'aurons enlevée : afin de diminuer son deplaisir, par connoissance de ma condition. Celuy qui vous porte as Tablettes est fidelle : donnez, luy donc librement vostre response : et hastez vous, si vous voulez, obliger le plus amoureux Prince de la Terre, et le plus reconnoissant.</q>Artamene apres avoir leû ce que je viens de vous dire, fut surpris d'une estrange sorte, et demeura dans une peine encore plus estrange. Il eut pourtant la force de se contraindre pour un moment : il loüa ce Capitaine de sa fidelité ; luy promit de l'en recompenser ; de le faire connoistre au Roy ; et apres avoir commandé qu'en attendant mieux, on luy donnast un fort beau cheval et de belles Armes ; il le congedia : et luy ordonna toutefois de ne s'esloigner point : afin qu'il sçeust precisément où il seroit, en cas qu'il eust besoin de luy. Apres que cét Officier fut party, Artamene releut ce qu'il avoit desja leû :et reconnoissant l'escriture de Philidaspe, ô Dieux ! s'escria-t'il, Philidaspe est le Prince d'Assirie ! Philidaspe est amoureux de Mandane ! et Philidaspe la veut enlever ! Que voisie ? qu'aprens-je ? et quel remede y puis-je aporter ? Du moins, disoit-il, je suis assuré de sa propre 
<pb id="page_715" n="V02-P117"/>main, qu'il n'a pas esté plus heureux que moy : la Princesse ne sçait, ny sa condition, ny son amour : profitons de cette ignorance : soyons fidelles à nostre Ennemy, et ne le descouvrons pas de peur qu'en le descouvrant, nous ne le servissions nous mesmes. Il faut faire manquer sa conspiration par une autre voye : et il faut qu'en luy faisant perdre la vie, nous mettions la Princesse en seureté. Il envoya alors s'informer si l'on ne pourroit point descouvrir precisément où estoit Philidaspe : mais quelque soing que l'on y peust aporter, il luy fut impossible de l'aprendre. Quelques uns disoient qu'il estoit dans ce Chasteau où il commandoit : quelques autres assuroient qu'il n'y estoit pas : les uns disoient qu'il estoit allé faire un voyage de quinze jours : et les autres encore, que l'on n'en sçavoit rien du tout. Cependant comme Artamene ne sçavoit pas le temps où cette conjuration devoit esclater, il voyoit bien que la chose pressoit : mais il avoit pourtant quelque peine à se resoudre d'aller aprendre à la Princesse, que Philidaspe devoit estre un jour Roy d'Assirie. Il se souvenoit alors, que quand il avoit passé à Babilone, ce Prince en estoit party deux jours auparavant : et il se souvenoit encore, qu'il l'avoit veû dans le Temple de Mars, le premier jour qu'il avoit esté à Sinope. Que feray-je, disoit-il, contre ce dangereux Rival ? iray-je advertir le Roy de ce qu'il trame, sans en rien dire à la Princesse ? ou iray-je à la 
<pb id="page_716" n="V02-P118"/>Princesse auparavant que d'aller au Roy ? peutestre que comme la chose la regarde directement, elle s'offencera si je ne l'advertis pas la premiere : Allons donc, allons luy descouvrir la verité de la chose, et ne luy en desguisons rien. Mais que dis-je ? reprenoit il tout d'un coup ; suis-je bien assuré que je veux faire ce que je dis ? non, cela n'a point d'aparence. Quoy ! j'aprendrois moy mesme à la Princesse que mon Rival l'aime ; qu'il est un des plus Grands Princes du Monde ; et qu'il ne manque rien à sa bonne fortune, que le consentement de Mandane !Quoy, je n'oseray parler pour moy mesme, et je parleray pour mon Ennemy ! l'estoufferay mes soupirs ; je cacheray mes larmes ; et j' iray aprendre à la Princesse, les transports et la passion de mon Rival ! Mais d'un Rival encore qui est bien fait ; qui a du coeur et de l'esprit ; et que j'ay entendu loüer plus d'une fois à Mandane ! Ha non non, il vaut mieux mourir. Mais d'autre part, disoit-il, la conjuration est preste d'esclatter : si je ne montre point ce que Philidaspe a escrit ; et que je me contente de dire qu'il a un pernicieux dessein, et qu'il y faut donner ordre : qui sçait si je seray creû ? l'on sçait que nous ne sommes pas trop bien ensemble : et cette conspiration, si peu d'aparence ; qu'auparavant que j'aye peut-estre persuadé qu'elle est veritable, et qu'il faut songer à l'empescher, elle sera executée ; la Ville sera surprise ; ma Princesse sera enlevée ; et cét heureux Rival enlevera avec elle, tout ce 
<pb id="page_717" n="V02-P119"/>qui me peut faire aimer la vie. Parlons donc, parlons pour luy, afin de pouvoir agir contre luy : s'il estoit en lieu (poursuivoit-il en luy mesme) où je le pusse trouver, j'irois luy aprendre ma passion, et non pas descouvrir la sienne à la Princesse : et je tascherois apres la luy avoir aprise, de ne le laisser pas en estat de la reveler à personne. Enfin je ferois ce que je serois obligé de faire : il mourroit ou je mourrois, et tous nos differens seroient terminez. Mais helas ! Il se cache ; il est à couvert de ma violence ; et je ne sçay de son entreprise, que ce qu'il faut que j'en sçache, pour avoir de la jalousie ; de la crainte ; de la haine ; et du desespoir. je ne sçay qui sont ceux qui le servent, je ne sçay quand, ny comment ils le doivent servir : et je sçay seulement qu'ils travaillent à ma ruine. Mais que fais-je malheureux ? je perds le temps à discourir inutilement pendant que mon Ennemy avance ma perte, en avançant son dessein : Allons donc, allons parler à la Princesse : allons luy aprendre ce que jamais nul autre Amant que moy, n'a apris à la personne aimée. Peut-estre, adjoustoit-il, tirerons nous quelque avantage de nostre malheur : nous verrons dans ses yeux les mouvemens de son ame : nous descouvrirons les plus secrets sentimens de son coeur ; et peut-estre encore, qu'apres avoir parlé pour autruy, nous trouverons les moyens de parler pour nous mesmes. Va donc malheureux Amant ; va où ta destinée te conduit ; et ne differes pas davantage. Songe qu'il 
<pb id="page_718" n="V02-P120"/>s'agit de tout ton bonheur, ou de toute ton infortune : espere qu'en aprenant l'amour de Philidaspe à Mandane, tu l'en feras haïr pour toujours : et pense enfin que peut-estre si tu ne te hastes, il executera son dessein ; il l'enlevera ; il la tiendra en sa puissance ; il ne la rendra jamais ; il gagnera peut-estre son coeur ; il obtiendra son pardon ; et la possedera tousjours. Cette derniere pensée, acheva de luy faire prendre la resolution de ne perdre pas plus un seul moment, et d'aller trouver Mandane : il y fut donc en diligence ; et luy fit demander la grace de pouvoir l'entretenir en particulier. La Princesse qui creut que c'estoit pour luy parler de son amour, s'en offença, et luy fit dire qu'il ne pouvoit pas la voir : parce qu'elle avoit quelque affaire importante qui l'occupoit. Artamene desesperé de cette response, la fit supplier encore une fois, qu'il peust l'entretenir un moment, d'une chose qui regardoit le service du Roy, et le sien ; et qui ne pouvoit souffrir de retardement. Mandane surprise de cét empressement d'Artamene, pensa s'obstiner à refuser de le voir : mais craignant qu'en effet il n'y eust quelque chose d'important à sçavoir pour le service du Roy, elle commanda qu'on le fist entrer : et ordonna à Martesie de demeurer dans son Cabinet, avec une autre de ses Filles. Mon Maistre estant donc entré, et ne pouvant obtenir de sa passion, d'aprendre de sa bouche celle de Philidaspe à la Princesse ; Madame (luy dit-il, apres 
<pb id="page_719" n="V02-P121"/>j'avoir salüée avec beaucoup de respect, et en luy presentant ce que Philidaspe avoit escrit) vous trouverez dans ces Tablettes, la justification de mon importunité. Artamene prononça ces paroles, avec un esprit si troublé ; que Mandane craignit encore, que ce ne fust une nouvelle invention de luy parler de son amour : mais enfin apres les avoir prises en tremblant, et les avoir ouvertes en changeant de couleur ; elle fut esclaircie de tous ses doutes ; et elle aprit ce qu'elle n'eust jamais creû aprendre par Artamene. D'abord, il parut beaucoup de colere dans ses yeux : et mon Maistre eut la satisfaction de connoistre parfaitement, que Philidaspe n'avoit pas grande part au coeur de Mandane. je vous suis bien obligée, luy dite elle, de m'avoir advertie d'une chose si importante : mais aprenez moy de grace, tout ce que vous sçavez de ce dessein. Artamene luy conta alors, comment ces Tablettes estoient venuës en ses mains : et luy dit en suite, que s'il eust pû trouver Philidaspe, il auroit destruit la conjuration sans l'en advertir. La Princesse le remercia alors aussi civilement que le trouble où elle estoit le luy pût permettre : et ne pouvant assez s'estonner de cette avanture ; que Philidaspe, dit elle, veüille usurper un Royaume, par la force et par la trahison, comme je m'imagine qu'il en a le dessein je n'y trouve rien de fort extraordinaire : mais qu'un Amant commence de descouvrir son amour par un enlevement, c'est ce qui n'a jamais eu 
<pb id="page_720" n="V02-P122"/>d'exemple ; et c'est ce qui vient à bout de toute ma patience. Moy, dis-je (adjousta-t'elle toute esmuë) qui ne pourrois pas me resoudre, de souffrit une declaration d'amour, du plus Grand Prince de la Terre : apres dix ans de services, de respects, et de soumissions. Artamene escouta ces paroles, avec beaucoup de douleur ; et craignant d'en entendre encore de semblables, il l'interrompit ; et luy demanda ce qu'il luy plaisoit qu'il fist ? je veux, luy dit elle, que vous me conduisiez chez le Roy, pour l'advertir de la chose ; et que vous ne m'abandonniez point, en un temps où vostre valeur m'est si necessaire. Tant que je seray vivant, luy repliqua mon Maistre, ne craignez rien de Philidaspe ; et soyez s'il vous plaist persuadée, Madame, que je ne prens pas moins d'interest que vous, à destruire ses mauvais desseins. je vous en suis bien obligée, reprit la Princesse, mais ne perdons pas davantage de temps ; et allons trouver le Roy. je ne sçay, Madame, adjousta mon Maistre, si le zele que j'ay pour vous, ne m'a point fait manquer au respect que je dois avoir pour luy : et s'il ne trouvera point mauvais, que je vous aye apris la temeraire entreprise de Philidaspe, avant que de l'en advertir. Ce que vous dites n'est pas absolument sans aparence, respondit la Princesse ; c'est pourquoy il luy faut dire que je vous ay rencontré fortuitement, comme vous veniez luy aporter ces Tablettes : et que vous m'avez dit en me donnant la main, 
<pb id="page_721" n="V02-P123"/>ce qu'il y a d'escrit dedans. La Puissance Souveraine, adjousta-t'elle, est delicatte et sensible : et quelques droites qu'ayant esté vos intentions en cette rencontre, il pourroit estre que le Roy n'agréeroit pas vostre procedé : de sorte qu'il est à propos, de luy dire cét innocent mensonge. Ils furent donc à l'Apartement de Ciaxare, et luy aprirent ce qu'ils sçavoient, de la maniere dont ils estoient convenus : Artamene envoya mesme querir ce Capitaine, qui luy avoit aporté ces Tablettes : afin que le Roy entendist de la propre bouche de cét Officier, tout ce qu'il avoit apris de la chose. Ciaxare connoissant l'escriture de Philidaspe, ne douta point du tout qu'il n'y eust une dangereuse conjuration : il se souvint mesme avoir sçeu que le Prince d'Assirie n'estoit point à Babilone depuis un tres long temps : et se confirma en l'opinion qu'en effet Philidaspe ne mentoit pas : mais pour ses complices qui n'estoient point nommez dans cette Lettre, on ne les pouvoit pas deviner. La Princesse et mon Maistre jugeoient bien, que peut-estre Aribée pouvoit en sçavoir quelque chose : toutefois comme ils sçavoient que le Roy l'aimoit, ils n'ofoient luy dire ouvertement ce qu'ils en pensoient.
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<div2 id="page_CYRUS020108" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : déclaration d'amour de Cyrus">
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Cependant Artamene ayant eu ordre de faire ce qu'il jugeroit à propos, pour mettre la Princesse en sevreté ; fit changer les Gardes du Chasteau et de la Ville : et ayant fait prendre les armes à tous les Habitans, il fit mettre des Corps 
<pb id="page_722" n="V02-P124"/>de garde dans toutes les ruës. Il demanda en fuite permission au Roy, d'aller chastier Philidaspe : mais Ciaxare ne voulut point souffrir qu'il sortist de la Ville ; et la Princesse s'y opposa si fortement, qu'il n'y falut pas songer : joint qu'en effet, l'on ne sçavoit pas precisément où il estoit. Les six mille hommes qui estoient venus amener le Roy de Pont, furent mis en divers postes, aux environs de Sinope : car l'on ne douta nullement, que Philidaspe qui avoit quatre mille hommes aupres du Chasteau dont il estoit Gouverneur, n'eust eu dessein de s'en servir. Aribée en cette occasion, agit avec une finesse extréme : et comme le Roy luy eut dit la chose, ce fut luy qui tesmoigna le plus d'empressement ; qui blasma le plus Philidaspe ; et qui fit le plus de semblant de vouloir tascher de le prendre. Comme l'on ne sçavoit s'il estoit caché dans la Ville, où s'il estoit dans ce Chasteau, l'on se trouva fort embarrassé : neantmoins le lendemain au matin, Artamene pressa tant, qu'on luy permit d'aller avec ces six mille hommes, sommer ce Chasteau de se rendre ; et combattre les quatre mille qui estoient la, en cas qu'ils se missent en estat de s'opposer à ses desseins. Mais il fut estrangement estonné, lors qu'il vit ce Chasteau sans Garnison ; et que ces quatre mille hommes n'estoient plus campez aupres. Il sçeut seulement, qu'en effet Philidaspe y avoit esté : mais qu'il en estoit sorty la derniere nuit ; et qu'à trente stades de là, il 
<pb id="page_723" n="V02-P125"/>avoit fait desbander toutes ses Troupes ; et estoit allé peu accompagné, vers une Forest qui n'estoit pas fort esloignée. Artamene y fut ; y chercha par tout ; et envoya plusieurs petits Corps separez à l'entour de cette Forest pour en prendre des nouvelles : toutefois il ne pût jamais rien trouver que des Soldats qui fuyoient, et qui ne sçavoient autre chose, sinon que depuis long temps Philidaspe avoit apporté un grand soing à se faire aimer de ces Troupes la : et que depuis quelques jours, ils sçavoient qu'il avoit eu intention de les employer en une occasion importante. Artamene voyant donc qu'il ne pouvoit rien aprendre davantage, s'en retourna à Sinope, pour y rendre conte au Roy et à la Princesse de ce qu'il avoit fait : Cependant l'on ne laissa pas de se tenir tousjours sur ses gardes : et de bien observer tous ceux qui avoient quelque commandement dans les Troupes on dans la Ville. Apres tant de tumulte et tant de trouble, Artamene s'estant trouvé seul dans son Cabinet, se mit à repasser dans sa memoire, ses dernieres avantures : et à s'affliger sensiblement, de cette extréme fierté, qu'il avoit remarquée dans l'esprit de la Princesse, lors quelle avoit apris l'amour de Philidaspe pour elle. Que feray-je, disoit il : et que pourray-je esperer d'une personne, qui parle du plus puissant Prince d'Asie avec tant d'orgueil ? Toutefois, reprenoit il tout d'un coup ; serois-je plus heureux, si elle avoit parlé 
<pb id="page_724" n="V02-P126"/>moins rigoureusement qu'elle n'a fait ? du moins de la façon dont elle s'est expliquée, je n'ay pas sujet d'estre jaloux : et je n'ay point à craindre le plus grand suplice de l'amour. Mais helas, s'écrioit il, en me guerissant de la jalousie, elle m'a desesperé. Car enfin, si une declaration d'amour, qui luy seroit faite par le plus Grand Prince du monde ; et faite encore apres dix ans de services, de respects, et de soumissions, passe pour un crime effroyable dans son esprit ; que puis-je esperer, moy qui n'ay point encore de Couronne à luy offrir ; moy qui peut-estre ne feray pas trop bien reçeu du Roy mon Pere, quand je retourneray en Perse ; et moy enfin qui suis ce que je n'oserois luy dire ; et ce que je ne puis luy aprendre, sans m'exposer à estre haï ? O Dieux, adjoustoit il, à quoy me servira d'avoir destruit une puissante conjuration, et de voir mon Rival esloigné, si le coeur de Mandane est inflexible, et si rien ne le peut toucher ? Comme il s'entretenoit de cette sorte, Chrisante et moy arrivasmes, et luy fismes dire que nous estions revenus : à l'instant mesme il commanda non seulement que l'on nous fist entrer : mais il vint au devant de nous, avec une joye que je ne vous sçaurois dépeindre. Pour nous Seigneur, nous en eusmes une si sensible, que nous perdismes une partie du respect que nous luy devions : et en mon particulier, il me fut impossible demeurer dans les termes de ma condition. Apres les premieres carresses ; et apres que Chrisante 
<pb id="page_725" n="V02-P127"/>estant plus fatigué que moy, de la diligence que nous avions faite, se fut allé reposer ; mon Maistre m'embrassant encore, avec une tendresse infiniment obligeante ; et bien Feraulas, me dit il, qu'est devenuë la lettre que je vous donnay ? est elle encore en vos mains ? ou l'avez vous renduë à la Princesse, pendant un petit voyage que l'on m'a dit que vous avez fait icy ? Seigneur, luy repliquay je, cette demande offence un peu la fidelité de Feraulas : et vous ne pouvez douter de mon exacte obeïssance, sans douter de mon affection. Quoy Feraulas, me dit il, la Princesse a donc reçeu ma lettre ? Ouy Seigneur, luy dis-je, elle l'a reçcuë : Ha Feraulas, s'écria-t'il, ne me desesperez point : et si Mandane vous dit alors quelque chose de bien fascheux, je pense qu'il est bon que je ne le sçache pas. Toutefois (reprit il, sans me donner le loisir de parler) il vaut mieux que je sçache la verité toute pure, afin de ne m'amuser point à trainer une malheureuse vie : et à conserver quelque espoit inutilement. Seigneur, luy dis-je, vous estes plus heurex que vous ne pensez : non non Feraulas, me respondit il, ne me flatez point : et ne faites pas ce que je vous ay dit d'abord. Non Seigneur, luy dis- je, je ne vous deguiseray rien : et alors je me mis effectivement à luy raconter fort exactement, tout ce que la Princesse m'avoit dit. je luy representay sa douleur ; je luy dis que je l'avois entenduë soupirer ; que je luy avois veû respandre des larmes ; 
<pb id="page_726" n="V02-P128"/>qu'elle m'avoit parlé avec beaucoup de tendresse ; qu'elle m'avoit offert de me servir, en sa consideration ; qu'elle s'estoit informée avec beaucoup de foin de sa naissance ; que je ne luy en avois dit, que ce qu'il avoit voulu qu'elle en sçeust ; et qu'en fin si l'on devoit juger de l'estime et de l'amitié qu'elle avoit pour luy, par la douleur qu'elle avoit tesmoignée, je pouvois l'assurer qu'il estoit fort bien dans son esprit. Ha Feraulas, me dit il, tout ce que vous me dites, n'est que pour Artamene mort : Mais qui sçait si Artamene vivant, et si Artamene devenant Cyrus, pourroit estre aussi heureux ? Il faut l'esperer, luy dis-je, et pour moy je vous advouë, que j'y voy beaucoup d'aparence. Mon Maistre escoutoit alors tout ce que je luy disois, comme si un Dieu eust parle : et je m'aquis un tel credit sur son esprit, par l'agreable nouvelle que je luy donnay ; que depuis cela, il me dit tousjours jusques à ses moindres pensées. Il me fit redire plus de cent fois, tout ce que je luy avois desja dit : il vouloit presque encore, que je luy racontasse ce que la Princesse avoit pensé : et mesme ce qu'elle avoit dit, quand l'avois esté sorty de son Cabinet. Mais je ne pouvois pas le luy aprendre : car je n'avois pas encore lié amitié avec Martesie : bien est il vray que ce fut bien tost apres, que je m'attachay à la servir, et que j'entray dans la confidence. Artamene se trouvent donc beaucoup plus heureux qu'il n'avoit esperé, ne pouvoit se lasser de me parler, 
<pb id="page_727" n="V02-P129"/>et de me faire tousjours de nouvelles questions : tantost sur ce qui estoit desja passé ; et tantost sur ce que je croyois de l'advenir. Neantmoins quelque joye que je luy eusse donnée, il y avoit tousjours quelques moments, où son ame n'estoit pas tranquille : et où il craignoit estrangement, qu'Artamene ne fust plus malheureux vivant, qu'il n'avoit esté dans le Tombeau. Et certes ses soubçons n'estoient pas tout à fait sans fondement : car dans le mesme temps que je l'entretenois, Martesie, qui fortuitement nous avoit veus arriver Chrisante et moy, fut en advertir sa Maistresse. Ha Martesie, luy dit elle, que m'aprenez vous ! et que va aprendre Feraulas à Artamene ! je m'imagine, poursuivit cette sage Princesse, que pour gagner l'amitié de son Maistre, il luy dira cent choses que je n'ay point dites : et que voulez vous qu'il luy die autre chose, reprit Martesie, fin on qu'il vous a entendu soupirer, et qu'il vous a veû pleurer pour la mort d'un homme que vous pleureriez peutestre encore, s'il mouroit effectivement ? je l'advoüe, luy respondit Mandane ; mais s'il estoit mort il ne pourroit pas sçavoir ma foiblesse : ny la reconnoistre aussi, repliqua cette fille, par des services et par des respects. Quoy qu'il en soit, dit la Princesse, Artamene sçaura par Feraulas, que j'ay fait des choses que l'on ne fait gueres, que pour les personnes que l'on aime : il est vray Madame, interrompit Martesie, mais voudriez vous qu'Artamene creus 
<pb id="page_728" n="V02-P130"/>que vous l'enffiez haï ? luy qui a expose mille et mille fois sa vie pour vostre service ; qui à sauvé celle du Roy vostre Pere ; qui a tant gagné de Batailles ; qui a fait des Rois prisonniers ; et qui vient presentement d'empescher l'effet d'une conspiration, qui s'adressoit directement à vostre personne. Non Martesie, respondit la Princesse, je ne voudrois pas qu'Artamene creust que je fusse stupide, ingrate, et insensible, comme il faudroit que je la fusse, si je le haïssois : mais comme je ne voudrois pas qu'il creust que je le haïsse, je serois bien aisé aussi, qu'il ne s'imaginast pas que je l'aime : et je souhaiterois qu'il le desirast sans le croire, et mesme sans l'esperer : et qu'enfin il se contentast d'une fort grande estime, et de beaucoup de reconnoissance. Ces distinctions font bien delicates, reprit Martesie ; et je pense qu'il n'est pas bien aisé de demeurer dans cette juste mediocrité que vous imaginez, et que je doute que vous puissiez vous mesme garder : ne me reprochez point ma foiblesse, respondit Mandane, et aidez moy à la cacher en ne m'abandonnant jamais, tant qu'Artamene fera aupres de moy : car je vous advoûe que je ne seray pas marrié qu'il ne me mette pas en estat de le bannir. Voila Seigneur, de quelle sorte la Princesse et mon Maistre raisonnoient, chacun en leur particulier : et en effect la chose alla comme elle l'avoit resoluë : c'est à dire que durant plus de quinze jours, il fut impossible à Artamene de pouvoir parler 
<pb id="page_729" n="V02-P131"/>un moment seul à la Princesse. Elle conduisit pourtant la chose si adroitement, qu'elle ne fit nulle incivilité à mon Maistre : il ne laissoit pas neantmoins de se trouver tres malheureux : et sans oser le pleindre de Mandane, il se pleignoit incessamment de la rigueur de son destin. Il connoissoit toutefois fort bien, que la Princesse estoit la veritable cause de cette espece de malheur : mais il avoit un respect si grand pour elle, qu'il ne l'aceufoit jamais, que lors qu'il n'y avoit plus de moyen de l'excuser, ny de donner nulle autre cause à ses infortunes. Cependant apres que durant quinze jours, Mandane eut opiniastrément esvité toutes les occasions d'estre seule avec Artamene : enfin la Fortune fit malgré toute sa rigueur, que mon Maistre l'entretint. La Princesse depuis ce que le Prince d'Assirie avoit entrepris contre elle (car nous ne le nommerons plus Philidaspe) n'avoit point sorty de la Ville pour aller prendre l'air : et toutes ses promenades estoient bornées, aux Jardins qui font dans l'enceinte des murailles, et qui ne font pas de fort grande estenduë. Elle y alloit donc ordinairement, lors que le Soleil estoit abaissé : mais elle y estoit suivie de tant de monde, qu'il estoit impossible à mon Maistre de luy parler que des yeux : encore estoit-ce un langage qu'elle ne vouloir pas entendre, et où elle ne vouloit point respondre : estant certain que depuis le recour d'Artamene, elle avoit esvité ses regards avec beaucoup de soing. Il arriva 
<pb id="page_730" n="V02-P132"/>pourtant enfin que le Roy ayant voulu entretenir la Princesse en particulier en ce lieu là ; tout le monde se retira par respect à un costé du Jardin : et comme cette conversation fut longue, peu à peu ceux qui n'estoient pas absolument attachez à la personne du Roy, ou à celle de la Princesse s'en allerent : Si bien que comme le Roy vint à partir, il n'y eut plus qu'autant de gens qu'il en faloit pour l'accompagner. Mon Maistre voulant le suivre, et Ciaxare voyant que la Princesse demeuroit seule avec ses Femmes Non, luy dit il Artamene, je veux que vous entreteniez ma Fille : et que vous demeuriez pour la divertir, dans la Solitude où je la laisse. Ce Prince ravy de ce commandement, y obeit avec joye : et la Princesse surprise de cette avanture, n'eut pas le loisir de trouver un pretexte pour l'empescher. Elle regarda alors en diligence, si Martesie n'estoit pas aupres d'elle : mais elle ne la vit point. Car il estoit arrivé que cette Fille ayant veû d'abord toute la Cour dans ce Jardin, n'avoit pas creû qu'elle fust necessaire pour empescher Artamene de parler à Mandane : de sorte qu'ayant quelque affaire, elle estoit allée y donner ordre. Il estoit bien demeuré quatre ou cinq de ses Compagnes aupres de la Princesse ; Neantmoins comme elles n'avoient pas eu de commandement particulier de ne s'éloigner jamais d'elle, tant qu'Artamene y seroit ; mon Maistre n'eut pas plustost commencé d'aider à marcher à Mandane, qu'elles demeurerent 
<pb id="page_731" n="V02-P133"/>dix ou douze pas derriere elle. La Princesse se trouva alors du costé du Parterre qui est directement opposé à la porte du Jardin ; c'est pour quoy encore qu'elle dist qu'elle se vouloit retirer, il faloit tousjours de necessite faire tout ce chemin là. Elle voulut donc commencer de parler, afin d'en oster les moyens à mon Maistre ; qui emporté par sa passion, et tenté par une occasion si favorable, l'interrompit : et luy dit avec beaucoup de respect ; file peu de service que j'ay eu le bonheur de rendre au Roy, vous açu quelque sorte obligée (comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire diverses fois) je vous supplietres-humblement, Madame, de ne vous retirer pas si tost : et de me donner la liberté de vous entretenir une heure en particulier. Si c'est, respondit la Princesse, pour me demander quelque chose qui dépende du Roy mon Pere, j'y consens avec joye : mais si cela n'est pas, je ne croy point que vous puissiez avoir d'affaire, dont vous deviez m'entretenir en secret. La Princesse rougit, en prononçant ces dernieres paroles : et mon Maistre, qu'une si belle crainte rendit plus hardy, continuant de luy parler bas ; ce que je desire de vous, luy respondit-il, est encore plus aisé que vous ne pensez : puis qu'enfin vous en pouvez disposer absolument, sans employer le credit du Roy. Mais, Madame, adjousta-t'il, que craignez vous d'Artamene ? et pourquoy ne voulez vous pas l'entendre ? je crains, luy repliqua-t'elle, qu'il ne me connoisse 
<pb id="page_732" n="V02-P134"/>pas bien ; et qu'il ne desire des choses, que je ne puisse luy accorder : C'est pourquoy, s'il croit mon conseil, il ne s'exposera pas legerement à estre refusé. Non, Madame, reprit Artamene, aux termes où est mon esprit, la chose ne peut plus aller ainsi : et il faut absolument que je quitte la Cour ; que je m'en aille pour tousjours : que je meure desesperé ; ou que l'illustre Mandane m'escoute une seule fois. je ne veux, Madame, poursuivit-il, que cette seule faveur : je n'en demande point d'autre ; et si vous l'accordez à Artamene, il s'estimera tres heureux. Toutes les fois, repliqua la Princesse, que vous demandez à me parler en particulier, je m'imagine tousjours, que vous me venez aprendre quelque nouvelle conjuration : et qu'il y a encore quelque autre Philidaspe, dont il faut me faire sçavoir les mauvais desseins, et l'en punit s'il est possible. Il est vray, reprit mon Maistre, que ce que j'ay à vous dire, n'est pas si esloigné des desseins de Philidaspe que vous pourriez penser ; puis qu'enfin la mesme cause qui l'a fait agir me fait parler. Mais, Madame, bien loing de songer à vous faire nulle violence, je pense seulement à mourir : et je ne veux rien sçavoir de vous, sinon s'il me fera permis d'esperer de vostre bonté, quelques tesmoignages de compassion, lors que je seray mort par vostre rigueur, comme vous m'en avez accordé, lors que vous m'avez creû mort par la main de vos Ennemis. C'est, Madame, toute la grace que j'ay à vous demander 
<pb id="page_733" n="V02-P135"/>et tout ce que je veux presentement de l'illustre Mandane. La Princesse surprise de ce discours, creût qu'il n'y faloit pas respondre en tumulte : et que dans le dessein qu'elle avoit de satisfaire sa vertu, sans choquer directement l'amitié qu'elle avoit pour mon Maistre ; il faloit un peu plus de temps que cela. C'est pour quoy ayant veû un siege de gazon assez prés d'elle, elle s'y assit : et mon Maistre demeura debout, se baissant à demy pour l'entendre ; pendant que les Filles de la Princesse, s'apuyant contre une Palissade, s'amuserent à parler ensemble, à sept ou huit pas de leur Maistresse. Comme la Princesse fut assise, et qu'Artamene voulut reprendre son discours, elle l'en empescha : et luy dit, je voy bien que Feraulas a trouvé mes larmes assez precieuses, pour ne vous les cacher pas : et que la compassion que j'ay euë pour Artamene mort, fait la hardiesse d'Artamene vivant. C'est pourquoy comme j'ay contribué quelque chose à vostre faute, je ne veux pas vous traiter aussi severement que si vous n'aviez point excuse : et je pense que les obligations que je vous ay, meritent bien que je ne vous bannisse pas de ma conversation legerement. Mais Artamene, apres la bonté que j'ay euë pour vous, et celle que j'ay encore aujourd'huy il faut se repentir, et il faut se corriger. S'il faut se repentir de vous avoir aimée, respondit mon Maistre, vous n'avez qu'à prononcer l'arrest de ma mort, sans differer davantage : car Madame, c'est ce que je ne seray jamais, 
<pb id="page_734" n="V02-P136"/>et ce que je ne sçaurois faire. Repentez vous du moins, repliqua la Princesse, de me l'avoir dit : et resoluez vous de ne me le dire plus. Quand je vous l'auray dit une fois, respondit mon Maistre, si vous continuez de me deffendre de parler, je ne doute pas que je ne vous obeïsse : et que la mesme m'empesche en peu de jours, de vous importuner de ma passion. Mais, Madame, il faut que je vous la die une fois seulement : il faut que vous connoissiez mon amour telle qu'elle est, puis qu'il peut estre enfin que vous ne la connoissez pas. je vous conjure donc, poursuivit-il, de ne me refuser point : souvenez vous, Madame, que vous venez de me dire que celuy qui vous parle, a eu le bonheur d'estre pleuré de vous : et pleuré de vous, apres avoir eu la hardiesse de vous escrire qu'il vous aimoit. Il est vray, reprit la Princesse toute confuse ; mais ce fut principalement parce que vous ne me l'aviez jamais dit, que j'eus de la tendresse et de la pitié : demeurez donc dans les mesmes termes où vous avez vescu ; et je demeureray dans la mesme disposition où j'estois. Mais, Madame, respondit Artamene, je ne puis plus r'apeller le passé : et je ne puis plus faire que je ne vous l'aye escrit. Il est vray, reprit Mandane, mais vous pouvez ne me le dire plus. Quand cela seroit possible, Madame, repliqua Artamene, mes yeux et toutes mes actions vous le diroient pour moy : et ma mort mesme, vous le confirmeroit bien tost plus fortement, que toutes mes paroles n'auroient pû faire. Au 
<pb id="page_735" n="V02-P137"/>reste, Madame, ne pensez pas que je me sois rendu sans combattre : je vous ay resisté autant que j'ay pu : et j'ay peut-estre des raisons plus fortes que vous ne pensez, qui m'ont obligé d'en user ainsi. Je vous vy, Madame, et je vous aimay : quoy que je fisse tous mes efforts pour ne vous aimer point ; du moins il me le sembla. Toutefois quoy que je pusse faire, je ne pus jamais rompre mes chaines ; et je les ay tousjours portées, avec autant de patience que de respect. Depuis cela, Madame, j'ay servy le Roy, ou plus tost je vous ay servie ; puis qu'il est vray que je n'ay songé qu'à vous : et que si les Armes de Capadoce ont esté heureuses entre mes mains, il en faut attribuer tout le bonheur à l'ambition que j'avois, de me rendre digne de l'amour que j'avois dans l'ame. Vous sçavez, Madame, comme j'ay vescu : vous sçavez que je ne vous ay jamais dit une seule parole qui vous peust desplaire : et que je ne vous ay parlé, que lors que j'ay creû ne devoir jamais plus parler. je vous ay caché mon amour jusques à la mort : et il est certain que si je ne vous l'eusse dite au bord du Tombeau, je ne vous en aurois jamais donné nulle connoissance par mes paroles. Mais, Madame ; quis que vos larmes m'ont ressuscité, puis que les Dieux ont voulu faire cesser le desplaisir que vous aviez de ma perte, en me redonnant la vie ; pourquoy me voulez vous repousser cruellement dans le Cercueil ? et pourquoy ne voulez vous pas avoir quelque pitié d'un Prince malheureux, apres avoir eu quelque 
<pb id="page_736" n="V02-P138"/>compassion d'un Prince mort ? C'est, repliqua Mandane, que ce Prince mort avoit expie sa faute en mourant : et que ce Prince vivant, recommence son crime en ressuscitant. Enfin, Artamene (luy dit elle avec un visage fort serieux) je vous advouë que je vous estime ; que je vous ay de l'obligation ; et que vostre mort pretenduë, ma donné une veritable douleur. Mais en mesme temps, je vous declare aussi, que j'ayme la gloire, beaucoup plus que je n'estime Artamene, quoy que je l'estime beaucoup : et que quand j'aurois pour vous toute la tendresse imaginable ; je la combattrois et la vaincrois, plustost que de consentir que vous m'entretinsiez d'une passion, qui me doit estre suspeste. Ha ! Madame, s'escria Artamene, que vous connoissez mal l'amour que vous avez fait naistre en mon coeur ! et que vous sçavez peu de quelle façon je vous aime ! Sçachez, Madame, que la pureté de ma passion, esgale la pureté de vostre ame : Ouy divine Princesse, je vous aime d'une maniere si respectueuse, que je desadvoüerois mon propre coeur, s'il avoit souffert un injuste desir. J'ayme la gloire de Mandane, autant que ma propre gloire : et si je m'estois surpris dans une pensée criminelle, je n'aurois jamais eu la hardiesse de luy parler de mon amour. Au reste Madame, si ma naissance m'eust rendu indigne de porter vos fers, j'aurois rompu mes chaines en me donnant la mort : et je n'aurois jamais souffert, que l'illustre Mandane eust eu un Esclave indigne d'elle de ce costé-la. Eh 
<pb id="page_737" n="V02-P139"/>pleust aux Dieux qu'Artamene meritast certe glorieuse qualité par sa propre vertu, comme il la merite par sa condition. Cependant, divine Mandane, c'est pour l'amour de vous, qu'Artamene n'est qu'Artamene : et que bien loing de passer pour le Fils d'un Grand Roy, il passe seulement pour un homme que la Fortune a favorisé. Mais Madame, en s'attachant à vostre service, il n'a pas cessé d'estre ce qu'il est : c'est à diré qu'il a tousjours l'ame grande, et incapable d'un injuste sentiment. Ne croyez donc pas s'il vous plaist, que je vous aye si mal connuë, que mon coeur vous ait soubçonnée d'une foiblesse : Non, Madame, je n'ay point creû que la Princesse Mandane deust estre susceptible d'une passion violente : mais j'ay esperé qu'elle souffriroit la mienne, puis qu'elle ne s'oppose point à sa Vertu. Car enfin, Madame, je ne veux rien de vous, que la seule permission de vous aimer, et de vous le dire : Vous en demandez trop de la moitié, respondit la Princesse en rougissant ; et je ferois indigne de cette innocente passion, que vous m'assurez avoir pour moy ; si je vous accordois ce que vous voulez : et si je souffrois que vous me dissiez plus d'une fois, ce que tout autre que vous, ne m'auroit jamais dit sans estre hai. Cette exception m'est bien glorieuse, Madame, repliqua Artamene, mais cette deffence m'est aussi bien rigoureuse : et je voudrois bien sçavoir quel crime j'ay commis de puis mon retour. Vous m'avez dit, reprit la Princesse, 
<pb id="page_738" n="V02-P140"/>ce que vous ne me deviez pas dire : il faloit donc, Madame, perdre la vie, adjousta Artamene ; car enfin la chose en est arrivée aux termes, que je ne sçaurois vivre sans vous aimer ; ny vous aimer sans vous le dire ; ny me taire sans mourir. La Princesse fut alors un moment sans parler : puis reprenant la parole ; l'advouë Artamene, luy dit elle, que vous me mettez en une facheuse extremité : je vous estime, je vous suis obligée ; et ce ne seroit pas sans peine, que je me resoudrois à vous bannir : Songez donc, je vous en conjure, à regler vos sentimens s'il est possible. Estimez Mandane comme elle le doit estre, elle ne s'en offencera pas : au contraire, comme elle est satisfaite du tesmoignage secret de la pureté de son ame, elle vous advouë ingenûment, qu'elle a quelque joye, qu'Artamene la considere ; et peut-estre qu'Artamene l'ayme : mais elle veut que cette affection ait des bornes. Elle veut donc ce qui n'est pas possible, respondit mon Maistre ; et ce qui est forte quitable, repliqua la Princesse ; car enfin la vertu en doit donner à toutes choses. je vous ay desja dit, Madame, repliqua Artamene, que ma passion ne choque point la vertu ; le temps et vostre silence m'en esclairciront, respondit Mandane en se levant, et ce fera par ces deux choses, que je jugeray si l'affection qu'Artamene a pour moy, est aussi pure qu'il le dit. Quoy, Madame, reprit mon Maistre, vous me deffendez de parler ? Ouy, luy respondit elle en rougissant, si ce n'est pour me dire le veritable 
<pb id="page_739" n="V02-P141"/>Nom d'Artamene. Mon Maistre demeura surpris à ce discours : neantmoins apres avoir esté un moment sans respondre ; je ne suis pas assez bien dans vostre esprit, reprit il, pour vous le dire : et si j'ay à mourir par vostre rigueur, il vaudra mieux que vous ne vous reprochiez à vous mesme que la mort d'un simple Chevalier, que celle du Fils d'un Grand Roy. Ils en estoient là, lors qu'il vint du monde qui interrompit leur conversation : et comme la Princesse avoit l'esprit un peu esmeû, elle se retira : et ne fut pas plustost arrivée au Chasteau, qu'elle entra dans son Cabinet, où elle apella Martesie. Cette Fille s'estant renduë aupres d'elle à l'heure mesme, elle se pleignit de ce que contre son ordre, elle l'avoit abandonnée : et luy raconta en suitte, ce que mon Maistre luy avoit dit, et ce qu'elle luy avoit respondu. Mais avec tant d'inquietude, qu'il estoit aisé de juger, qu'il y avoit un assez grand combat dans son coeur : et que quelque innocente que fust la passion d'Artamene, sa vertu scrupuleuse n'estoit pas satisfaite de la conversation qu'elle avoit euë aveque luy. Elle trouvoit qu'elle devoit luy avoir parlé plus rudement : et qu'elle devoit l'avoir banny. Mon Maistre de son costé se pleignoit de Mandane et de luy mesme : il ne trouvoit pas qu'il eust bien exageré son amour : il ne trouvoit pas non plus, que la Princesse l'eust assez bien reçeuë : et quoy qu'elle ne l'eust pas exilé, neantmoins il ne trouvoit pas qu'il y eust grand raport, entre ce que Feraulas disoit avoir veû, et ce qu'il 
<pb id="page_740" n="V02-P142"/>avoit entendu. Toutefois il luy demeura un peu d'espoir : et il vescut avec un peu plus de repos, qu'il n'avoit fait auparavant. Il ne voyoit plus la Princesse qu'elle ne rougist : il ne luy parloit plus, qu'elle n'évitast ses regards : et malgré tout cela, quoy que toutes leurs conversations fussent interrompuës, et generales ; elles ne laissoient pas de luy donner tousjours quelque legere satisfaction. Mais enfin (pour ne vous arrester pas trop long temps sur cét endroit de mon recit) Artamene vescut avec tant de respect aupres de Mandane ; et elle connut si parfaitement, qu'il n'avoit pour elle que des sentimens pleins de vertu et d'innocence, qu'elle commença de n'esviter plus sa rencontre avec tant de foin : et de luy accorder quelquefois la liberté de luy dire combien il l'estimoit : sans oser neantmoins l'entretenir ouvertement de sa passion. Un jour donc qu'il estoit dans sa Chambre ; emporté par la violence de son amour, et voyant qu'il n'y avoit que Martesie aupres d'elle ; il la supplia les larmes aux yeux, de luy vouloir dire les veritables sentimens qu'elle avoit pour luy. Ce que vous me demandez (luy respondit elle fort obligeamment, et avec beaucoup d'esprit) n'est peut estre pas de si petite importance que vous pensez : et je ne juge point que je sois obligée de faire cette confidence à une personne qui ne m'a pas encore jugée assez discrette pour m'apprendre sa veritable naissance. Ha Madame, repliqua mon Maistre, 
<pb id="page_741" n="V02-P143"/>que me demandez vous, et que voulez vous sçavoir ! Ha Artamene, luy respondit elle, que me demandez vous aussi, et que voulez vous apprendre ! Ce que je veux aprendre, Madame, repliqua-t'il, n'est pas de petite importance : car enfin je voudrois sçavoir, si vous me haïssez, si je vous suis indifferent ; ou si par bonheur vous auriez quelque legere disposition, à souffrir mon amour sans repugnance. Ce que je veux aprendre de vous, repliqua la Princesse, ne m'est guere moins important : car enfin puis que vous n'estes pas Artamene, je ne dois pas vous considerer comme tel : et je dirois des choses à un Mede, que je ne dirois pas à un Scithe. Comment voulez vous donc que je vous parle, si je ne vous connois point ? Ne suffit il pas Madame, respondit il, que vous connoissiez mon coeur, et que vous sçachiez que je vous adore ? Nullement, respondit elle, et quand je connoistrois ce que vous dittes, cela ne suffiroit pas, pour regler la maniere dont je dois vivre aveque vous. De sorte Madame, interrompit mon Maistre, que selon ce que je fuis, vous agirez plus ou moins obligeamment ? Il n'en faut pas douter, repartit elle : mais Madame, adjousta mon Maistre, de quelque païs que je sois, je seray tousjours le mesme que je suis : ainsi ne vous semble-t'il point, qu'il y aura quelque injustice, si vous venez à me haïr, parce que peut-estre je feray d'un lieu qui ne vous plaira pas ? Ce n'est pas ce que je dis, repliqua 
<pb id="page_742" n="V02-P144"/>la Princesse, et je vous promets que j'estimeray tousjours Artamene également dans mon coeur, en quelque lieu qu'il ait pris naissance : mais il est certain, que l'inegalité de sa condition, en peut beaucoup mettre en mes paroles, et en ma façon d'agir. Que si vous estes, poursuivit elle, de la qualité dont vous vous dittes, et dont je vous crois, comment est il possible, qu'il puisse y avoir un si grand mistere à vostre naissance ? Parlez donc, luy dit elle, si vous voulez que je parle : et dittes moy qui vous estes, si vous voulez sçavoir ce que je pense de vous. Mon Maistre se trouvant alors extrémement pressé, ne pensa jamais prendre sa resolution : Neantmois venant à considerer, qu'apres tout, il faloit enfin se descouvrir pour ce qu'il estoit : et jugeant bien que quelque bonté que la Princesse peust avoir pour luy, elle ne la luy tesmoigneroit pas, tant qu'elle ne le connoistroit point : il se resolut tout d'un coup, de luy advoüer la verité. je sçay bien Madame, luy dit-il, qu'en vous aprenant ma naissance, je m'expose peut-estre à me voir haï de vous : mais je sçay bien aussi, qu'en vous disant qui je suis, je vous dois bien mieux persuader la grandeur de ma passion, que je n'ay fait par toutes paroles, et par tous mes services : puis qu'il est certain, que si elle n'avoit esté tres violente, dés le premier moment qu'elle a commencé d'estre ; Cyrus ne vous auroit jamais aimée. Cyrus ! reprit la Princesse fort estonnée, et quoy Artamene, Cyrus n'a-fit 
<pb id="page_743" n="V02-P145"/>pas esté noyé ? Non Madame, reprit il, et je puis vous affeurer qu'il n'a pas mesme esté en danger de l'estre. Mais est-il possible, interrompit elle, que vous soyez Cyrus ? Ouy divine Princesse, vous voyez à vos pieds, dit-il en se mettant à genoux, ce mesme Cyrus, de qui la vie a donné tant d'inquietude au Roy des Medes : et de qui la more à cause une joye si universelle par toute l'Asie ; que l'illustre Mandane mesme, toute pitoyable qu'elle est, en a remercié les Dieux, et leur en a offert des Sacrifices. Ouy Madame, poursuivit-il, la premiere fois que j'eus l'honneur de vous voir, ce fut au Temple de Mars : et ce fut là que pas la passion que j'eus pour vous, je pris la resolution de ne ressusciter jamais Cyrus, qu'Artamene n en eust obtenu la permission de Mandane. C'est donc à vous à disposer absolument de son destin : il demeurera dans le Tombeau si vous le voulez ; il en fortira si vous le luy permettez : car enfin, pourveu que vous luy faciez la grace de ne le haïr pas, il ne luy importe d'estre Cyrus ou d'estre Artamene ; de ne passer que pour un simple Chevalier ou pour un grand Prince ; puis qu'il est vray qu'il n'a point de plus violente ambition, que celle d'estre aimé de vous. Mandane escouta ce discours, avec beacoup d'attention et beaucoup d'estonnement : d'abord elle ne sçavoit si elle devoit croire mon Maistre : mais ce doute se dissipa en un instant : et elle connoissoit si bien sa haute generosité, qu'elle 
<pb id="page_744" n="V02-P146"/>creut presque sans peine ce qu'il luy dit : et ne douta plus qu'il ne fust effectivement Cyrus. Elle considera mesme, qu'il n'estoit pas plus difficile que l'on eust creû à faux que Cyrus s'estoit noyé, que de croire qu'Artamene avoit esté tué, comme toute la Capadoce l'avoit creû quelques jours auparavant ; et qu'il n'y avoit pas aussi plus d'impossibilité qu'Artamene fust Cyrus, que Philidaspe fust le Prince d'Assirie. Faisant donc tous ces raisonnemens en secret elle fut quelque temps à regarder mon Maistre sans luy respondre : ce qui luy donna tant d'inquietude, que ne pouvant la cacher. je voy bien Madame, luy dit il, que vous ne pouvez me tenir la parole que vous m'avez donnée, de ne changer point de sentimens pour Artamene : et je m'aperçoy par vostre silence, que Cyrus l'a destruit aupres de vous. Cyrus, repliqua la Princesse, à sans doute un peu troublé le calme de mon esprit : je vous assure toutefois, qu'il n'a rendu aucun mauvais office à Artamene. Au contraire, poursuivit elle en soupirant, comme je trouve Artamene plus malheureux que je ne pensois, je me trouve aussi avec plus de disposition à le pleindre. Mais de grace, poursuivit elle, apprenez moy tout ce qui vous est advenu : et ne cachez plus rien des commencemens d'une vie, dont la suitte a esté si glorieuse. Mon Maistre pour la satisfaire, luy dit effectivement tout ce qui luy estoit arrivé : il luy aprit tout ce qu'Harpage luy avoit apris, des mauvaises intentions 
<pb id="page_745" n="V02-P147"/>d'Astiage contre luy. Il luy dit apres, les offres qu'Harpage luy avoit faites, de faire souslever la Province des Paretacenes, contre le Roy de Medie : il luy conta de quelle sorte il l'avoit refusé, et luy avoit ordonné de ne luy faire plus de semblables propositions. Il luy exagera un peu, la droicture de ses sentimens, en une occasion si delicate et si dangereuse : il luy dit encore comme quoy le desir de voyager pour aller chercher la guerre, l'avoit fait quitter la Perse et changer de Nom : et en peu de mots, il repassa une partie des lieux où il avoit esté : et luy dit enfin comment la tempeste l'avoit jetté à Sinope : et comment il avoit esté au Temple de Mars, où il l'avoit veüe remercier les Dieux de sa mort. Il est vray, dit la Princesse, que j'ay tousjours assisté aux Sacrifices que l'on a faits, pour rendre graces aux Dieux de la perte de Cyrus : mais il est pourtant vray aussi, que je ne me resjoüiffois point de sa mort : et qu'il m'a tousjours semblé, qu'il y avoit beaucoup de temerité à ceux qui osoient se vanter d'expliquer si precisément les Oracles, et les presages des Astres. Quoy Madame, interrompit mon Maistre, je pourrois croire que l'illustre Mandane ne se seroit pas resjoüie de la mort de Cyrus ? Cyrus, dis-je, qu'Astiage a voulu faire mourir dans le Berçeau : Cyrus que les Mages ont assure devoir occuper le Throsne du Roy des Medes, et commander à toute l'Asie : et Cyrus enfin, qui dés son enfance a troublé le repos d'un Roy, qui vous doit 
<pb id="page_746" n="V02-P148"/>estre tres considerable. Il ne vous doit pas sembler estrange, reprit la Princesse, que je ne me sois pas resjoüie de la mort d'un Prince que je ne connoissois point, et qui ne m'avoit fait aucun mal : puis que vous avez bien eu la generosité de ne vouloir pas vous vanger d'un Roy qui vous avoit voulu faire mourir : et de servir comme vous avez fait, un Prince qui tient la vie de celuy qui vous l'a vouluë oster. Mais Artamene, luy dit elle (car je n'oserois encore vous nommer Cyrus) bien qu'en vous connoissant pour ce que vous estes, je n'aye pas diminué l'estime que je fais de vous ; et qu'au contraire, voyant que je vous ay encore plus d'obligation que je ne pensois, je me trouve engagée à plus de reconnoissance : neantmoins j'advoüe que je ne sçay pas trop bien comment je dois agir aveque vous. Si je vous regarde, poursuivit elle, comme un Prince qui n'a pas voulu se vanger de son ennemy, parce que les droicts du sang l'en devoient empescher : comme un Prince, dis-je, qui n'a pas laisse de m'aimer, malgré toutes les raisons qui devoient l'en destourner absolument : qui a sauvé la vie au Roy mon Pere : qui a mille et mille fois exposé la sienne pour luy : qui s'est veû tout couvert de blessures : qui a conquesté des Provinces ; gagné des Batailles ; fait des Rois prisonniers ; empesché l'effect d'une dangereuse conjuration ; qui m'a enfin pû aimer assez long temps sans me le dire, et sans me desplaire. Si je vous regarde, dis-je, de cette sorte, 
<pb id="page_747" n="V02-P149"/>j'advouë Artamene, que sans choquer la vertu ny la bien-seance, je pourrois souhaitter que du consentement du Roy mon Pere, je pusse vous donner quelque marque de l'estime extraordinaire que je fais de vous. Mais si je vous regarde aussi comme ce Prince, de qui la naissance a esté precedée par tant de prodiges ; qui a causé des Eclipses ; qui a redoublé la clarté et la chaleur du Soleil ; qui a esbranlé les fondemens des Temples ; de qui tous les Astres ont fait predire tant de choses ; et que tous les Mages nous ont assuré devoir faire un renversement universel dans toute l'Asie ; J'advoüe, dis-je, que je ne sçay pas trop bien que resoudre. Car quand il seroit vray que je croirois dans mon coeur, que ceux qui ont expliqué toutes ces choses, les ont mal entenduës : et que si les Astres ont predit vostre naissance, c'est parce qu'en effet vous estes un Prince de qui la vertu est assez extraordmaire, pour obliger les Dieux d'en donner des prefages aux hommes. Quand, dis je, je ferois dans ces sentimens, cela ne fuffiroit pas : et Astiage et Ciaxare n'aprouveroient sans doute jamais, que Mandane accordast son affection à Cyrus. Mais Madame, interrompit Artamene, ce mesme Cyrus que vous dites qui est si redoutable à toute l'Asié, est presentement à vos pieds, et vous pouvez disposer de son fort comme il vous plaira. Où font, Madame, adjousta-t'il, où font les conquestes que j'ay faites, pour commencer cette usurpation universelle ? j'ay 
<pb id="page_748" n="V02-P150"/>refusé tout ce que le Roy m'a voulu donner : et si j'ay combatu, si j'ay vaincu, si j'ay conquesté ; il a sans doute joüy du fruit de mes combats, de mes victoires, et de mes conquestes. je ne suis encore Maistre que de mon espée : mais comme vous regnez dans le coeur qui conduit la main qui la porte, ne craignez pas que je m'en serve jamais, à commencer une injuste guerre. C'est à vous, divine Personne, à faire le destin et des Peuples et des Rois : et c'est de vostre volonté, que dépend toute la vie d'Artamene. Encore une fois, Madame, luy dit il d'une maniere tres touchante, voulez vous que Cyrus ne ressuscite point ? il est prest de vous obeïr. Ouy adorable Princesse, Cyrus qui peut troubler le repos de toute l'Asie ; et esperer de regner sur un grand et beau Royaume ; est prest de renoncer à tous les droits qu'il a à la Couronne de Perse : et de passer le reste de ses jours sous le Nom d'Artamene ; pourveû qu'il puisse esperer que Mandane ne l'en estimera pas moins. Que s'il est vray qu'il faille porter un Sceptre pour vous meriter, choisissez en quel lieu de la Terre vous voulez que j'aille exposer ma vie pour en aquerir un ; je le seray sans doute : et les choses les plus impossibles me paroistront aisées ; pourveû que vous ne m'ostiez pas l'esperance d'estre aimé de vous. Parlez donc divine Princesse : voulez vous que Cyrus ressuscite ? voulez vous qu'Artamene vive ? ou voulez vous qu'ils meurent tous deux ? je vous donne le choix de ces trois choses : parlez donc 
<pb id="page_749" n="V02-P151"/>de grace, et ne me cachez pas vos veritables sentimens. Encore une fois, voulez vous que Cyrus sorte du Tombeau ? je n'oserois le luy conseiller, reprit la Princesse, et je craindrois qu'il n'y rentrast pour tousjours. Voulez vous donc qu'Artamene vive, comme n'estant qu'Artamene ? repliqua t'il. Il ne seroit pas juste, respondit elle, et mesme il ne luy feroit pas avantageux. Vous voulez donc, reprit il, Madame, qu'ils meurent tous deux à la fois ? Nullement, respondit elle, et j'ay eu trop de douleur de la mort d'Artamene, pour esperer de pouvoir me consoler de celle de Cyrus et de la sien ne tout ensemble. Que voulez vous donc qu'ils deviennent ? Repliquat-il ; je n'en sçay rien, luy respondit elle ; et je vous demande quelques jours pour m'y resoudre. Mais du moins, Madame, repartit mon Maistre, vous me permettrez bien d'esperer de n'estre pas haï, soit que vous me consideriez comme Artamene ou comme Cyrus : je vous le permets, luy dit elle en se levant, puis qu'il ne seroit pas juste, que je fusse moins genereuse que vous. Ce fut de cette sorte, Seigneur, que cette conversation finit : que mon Maistre eut la bonté de me raconter exactement, aussi tost qu'il fut retiré, et qu'il m'eut fait appeller. Feraulas, me dit-il, j'avois bien preveu qu'Artamene ne seroit pas si heureux vivant que mort ; et que la compassion toute seule, avoit fait pleurer l'illustre Mandane. Seigneur (luy dis-je, apres qu'il m'eut dit tout ce que je viens de vous dire) 
<pb id="page_750" n="V02-P152"/>je ne voy pas que vous ayez sujet de vous pleindre : ny que vous deussiez gueres esperer plus d'indulgence de la severité de la Princesse, que ce qu'elle en a eu pour vous. Car enfin, elle ne vous a point encore banny : elle ne vous a point absolument deffendu de luy parler : et elle vous a demandé du temps pour se resoudre. Esperez, Seigneur, esperez : et croyez qu'il est bien difficile, que tant de grandes choses que vous avez faites, ne solicitent pas puissamment pour vous, dans le coeur de l'illustre Mandane. Ha ! Feraulas, me dit il en m'interrompant, il n'est pas aisé de se laisser flatter par l'esperance : et il l'est beaucoup davantage, de se laisser emporter au desespoir. Si vous sçaviez, me disoit-il, quelle est l'inquietude où je fuis, dans l'aprehension d'entendre l'arrest de ma mort de la bouche de Mandane la premiere fois qu'elle me parlera, vous auriez pitié de moy. En l'estat où je suis presentement, je ne sçay si je dois tousjours estre Artamene ; s'il me fera permis d'estre Cyrus ; si l'on souffrira que je vive ; si l'on voudra qui je meure : et j'ignore si absolument, si je seray le plus malheureux Prince de la Terre, ou le plus heureux : qu'il n'est pas aisé que cette cruelle incertitude, ne mette un grand trouble en mon ame. Car enfin j'en suis arrivé aux termes, que je ne puis plus attendre autre chose, qu'une mort tres inhumaine, ou une vie comblée de beaucoup de felicité. Artamene adjousta encore cent autres raisonnemens à ceux-cy, qui me donnoient 
<pb id="page_751" n="V02-P153"/>de la compassion ; et qui me faisoient voir clairement, qu'il aimoit autant qu'on pouvoit aimer. Mais pendant qu'il me parloit de cette sorte, la Princesse entretenoit Martesie, et s'entretenoit elle mesme, sur ce qui luy estoit arrivé : qui vit jamais, disoit elle, une avanture semblable à la mienne ? je fais des voeux, j'offre des Sacrifices, et je remercie les Dieux de la mort de Cyrus : et ce mesme Cyrus est le tesmoing de ces Sacrifices et de ces voeux :et malgré tout cela, il m'aime ; il me sert ; il s'attache aupres du Roy mon pere ; et fait cent milles belles choses, dont je n'ose presque me souvenir, de peur qu'elles ne rendent Cyrus trop puissant dans mon coeur. Helas justes Dieux ! poursuivoit elle, pourquoy avez vous permis que les hommes expliquassent si mal vos intentions ? et qu'ils creussent que Cyrus devoit renverser le Trosne du Roy des Medes, et commander à toute l'Asie ; luy, dis-je, qui n'employe sa valeur, qu'à l'avantage de celuy qui doit porter quelque jour le Sceptre d'Astiage ? Mais Madame, luy dit Martesie, qui sçait si les Dieux n'ont point entendu que Cyrus regnera en Medie, en espousant une Princesse, qui selon les aparences en fera Reine, si les choses ne changent de face ? Si les Dieux l'avoient voulu, reprit elle, ils n'auroient pas mis dans le coeur d'Astiage, tant de haine pour Cyrus : ainsi ma Fille, poursuivit la Princesse, ce que vous vous imaginez, n'a pas de fondemens trop vray-semblables. Et quoy qu'il en soit, il faut le 
<pb id="page_752" n="V02-P154"/>deffendre opiniastrément, contre le merite, la naissance, les services, et la vertu d'Artamene :et ne se rendre qu'à la raison toute seule. Mais encore, Madame, luy dit Martesie, que resoluez vous ; et que voulez vous qu'Artamene soit ? sera-t'il tousjours Artamene, ou deviendra-t'il bien tost Cyrus ? je veux, repliqua Mandane, luy permettre de chercher les voyes d'estre Cyrus ; de n'estre plus aprehendé d'Astiage ; d'estre protegé du Roy mon Pere ; et d'obtenir d'eux la permission de m'espouser. S'il le peut, je ne feray point d'obstacle à son bonheur : et peut-estre (si je l'ose dire sans rougir) le partageray-je aveques luy. Mais si dans un terme que je luy veux preserire (et qui ne sera pas fort long) il ne trouve les moyens de pouvoir faire ce que je dis ; il faudra ma chere Fille, bannir Artamene pour tousjours ; et nous priver peut-estre pour jamais, de toute sorte de plaisir et de repos. Il me semble, Madame, respondit Martesie, que cette resolution est un peu violente : et que vous pourriez (connoissant la vertu d'Artamene et vostre innocence, comme vous les connoissez) ne desesperer pas si fort un Prince, à qui vous avez tant d'obligation. Le Temps, Madame, fait tant de changemens tous les jours : Vous sçavez qu'Astiage est extrémement vieux :et qu'ainsi cét obstacle pourroit cesser en un moment. Non non Martesie, luy dit elle, je ne puis ny ne dois plus souffrir, qu'Artamene apres m'avoir descouvert sa passion et sa naissance, 
<pb id="page_753" n="V02-P155"/>demeure plus long temps caché parmy nous : Si le Roy venoit à le descouvrir, n'auroit il pas lieu de m'accuser de plus d'un crime ? et ne pourroit il pas s'imaginer, que j'aurois songé à partager avec Cyrus la domination de toute l'Asie, que les Mages luy ont predite ? Quelle meilleure voye, Madame, reprit Martesie, pourriez vous trouver pour empescher Cyrus d'avoir des desseins trop ambitieux, que de le retenir aupres de vous ? tant qu'il ne sera qu'Artamene, et tant qu'il sera amoureux de la Princesse Mandane, il ne sera pas la guerre à Astiage, et il n'attaquera pas Ciaxare. Mais qui sçait Madame, si vous le bannissez, si cette Ame grande et heroïque, pourra souffrir vostre rigueur avec patience ? Qui sçait s'il ne portera point la guerre par toute la Capadoce, et par toute la Medie ? Vous sçavez son bonheur ; vous connoissez son courage ; craignez donc, craignez de l'irriter : et de contribuer vous mesme, à la desolation de toute l'Asie. Songez, Madame, songez bien à ce que vous avez à faire : et ne bannissez pas Artamene legerement. Ma Fille, reprit la Princesse, tout ce que vous me dites est puissant : neantmoins ce que je pense, l'est encore davantage : et j'ay me beaucoup mieux exposer toute l'Asie que ma propre gloire. Car apres tout, si ce renversement doit arriver, c'est que sans doute les Dieux l'auront ainsi resolu : mais que Mandane puisse, ny doive se commettre à pouvoir estre soubçonnée d'une intelligence 
<pb id="page_754" n="V02-P156"/>ce criminelle, en souffrant long temps dans la Cour un Prince desguisé ; bien fait ; de grand coeur ; et dé grand esprit ; et de plus, fort amoureux d'elle ; Ha ! Martesie, c'est ce que je ne sçaurois faire. Ce n'est pas, adjousta-t'elle en rougissant, que s'il faut bannir Artamene, je ne le bannisse avec repugnance, et que je ne m'y resolve, avec beaucoup de douleur : toutefois à bien considerer ma propre gloire, il m'est mesme important qu'Artamene ne me puisse pas soupçonner de foiblesse. je luy ay dit assez de choses obligeantes, pour craindre qu'il n'en pense plus que je ne veux : et j'ayme mieux enfin qu'il souffre, et que je souffre moy mesme, que de m'exposer à estre moins estimée de luy. Mais Madame, reprit Martesie, pourrez vous bien luy prononcer cét arrest ? je ne sçay, luy respondit elle, et je n'oserois pas l'assurer : neantmoins je seray tout ce qui me sera possible, pour luy cacher la tendresse que j'ay pour luy. C'estoit de cette sorte que l'illustre Mandane premeditoit le cruel arrest qu'elle devoit prononcer à mon cher Maistre ; mais comme il ne le sçavoit pas, il vivoit entre l'esperance et la crainte. 
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<div2 id="page_CYRUS020109" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : libération du roi de Pont">
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Cependant le Roy de Pont, quoy qu'admirablement bien traité dans sa prison, ne laissoit pas d'estre tres malheureux : car encore qu'il n'eust fait qu'entre-voir la Princesse à une fenestre en entrant dans Sinope, cette veuë n'avoit pas laissé de renouveller dans son coeur les plus vifs sentimens d'amour, dont il se fust jamais trouvé capable : et le souvenir de tant de fois qu'il 
<pb id="page_755" n="V02-P157"/>l'avoit veuë dans cette mesme Ville, le tourmentoit d'une estrange sorte. Helas (disoit-il, à ce qu'il a conté depuis) que dois-je esperer de ma Fortune ? moy qui dans le temps que j'estois en cette Cour, et en liberté, n'ay jamais pû obtenir un regard favorable de Mandane. Que puis-je donc pretendre vaincu et chargé de fers comme je suis ? je vous dis, Seigneur, une petite partie de ce que pensoit le Roy de Pont, afin que vous n'ignoriez rien de ce qui se passoit à Sinope : Pour Ciaxare, il vivoit en repos, et jouïssoit paisiblement du fruit des victoires d'Artamene. Aribée de son costé, agissoit avec beaucoup de finesse : et faisoit semblant de ne songer qu'à la conduite des affaires de l'Estat, dont Artamene ne s'estoit jamais voulu mesler ; ayant borné son employ, à tout ce qui regardoit la guerre. En ce mesme temps, il vint nouvelles du Camp, que le Roy de Phrigie n'avoit pû encore r'assembler un Corps considerable depuis sa deffaite : et qu'il couroit un bruit que la Bythinie se vouloit souslever, et secoüer le joug du Roy de Pont. Cette derniere nouvelle, n'estoit pourtant, pas bien assurée : et le Roy prisonnier n'en avoit pas encore entendu parler, lors qu'il envoya un matin prier mon Maistre qu'il le peust entretenir. Artamene qui est naturellement tres civil ; et qui de plus, estimoit beaucoup ce Prince, tout son Rival qu'il estoit : ne manqua pas de faire ce qu'il desiroit de luy : apres avoir demandé au Roy la permission de le voir. Comme il fut entre dans se chambre ; et 
<pb id="page_756" n="V02-P158"/>que ceux qui le gardoient se furent retirez : genereux Artamene, luy dit il, vous m'avez obligé de si bonne grace les armes à la main, que je ne puis croire que vous ne le faciez encore avec plus de joye, aujourd'huy que je suis dans les fers. C'est pourquoy j'ay pris la liberté de faire prier mon Vainqueur, de venir icy : afin de le prier moy mesme, de vouloir estre mon Amy, mon Protecteur, et mon Confident tout ensemble. Comme c'est la Fortune toute seule, respondit Artamene, qui vous a fait perdre la liberté, vous me donnez une qualité dont je ne dois pas abuser : et vous m'en offrez trois autres, que je n'oserois accepter : puis que je ne suis pas digne d'estre vostre Amy : que je ne suis pas assez puissant, pour estre vostre Protecteur : et que je n'ay peut-estre pas toutes les qualitez necessaires, pour avoir l'honneur d'estre vostre Confident. Mais Seigneur. sans s'amuser à chercher quelle qualité vous me devez donner ; je vous assure avec sincerité, que tout ce qu'Artamene croira devoir faire pour vostre service, il fera avec beaucoup de satisfaction : car enfin vous m'avez obligé ; et peut-estre trop obligé. Le Roy de Pont ne comprenant pas le sens caché de ces dernieres paroles, n'y respondit point :et se mit à le loüer tout de nouveau, et à exagerer sa generalité : et lors qu'il creue luy en avoir assez dit, pour preparer son esprit à ne le refuser pas ; genereux Artamene, luy dit il, vous n'ignorez pas sans doute que ce Prince que vous voyez, 
<pb id="page_757" n="V02-P159"/>porte plus d'une espece de chaines : et que celles qu'il a autrefois reçeuës de la Princesse Mandane, ne sont ny usées, ny rompuës : et qu'elles font beaucoup plus fortes et plus pesantes, que celles que vostre valeur m'a fait porter. Artamene fut fort surpris de ce discours : mais comme le Roy de Pont avoit l'esprit occupé des choses qu'il vouloir dire, il ne le remarqua pas, et continua de parler. je sçay donc bien, luy dit il, que vous n'ignorez pas qu'ayant autrefois esté envoyé pour Ostage aupres de Ciaxare, pendant un Troitté de paix, entre le feu Roy de Pont mon Pere et luy, je fus six mois en cette Cour : que j'y devins amoureux de la Princesse Mandane ; que je n'osay luy descouvrir ma passion que par mes soupirs : et que je partis fort affligé. Vous sçavez aussi comment en m'en retournant, j'apris que non seulement le Roy mon Pere estoit mort, mais qu'un Frere aisné que j'avois l'estoit comme luy : de sorte que dés que mes premieres larmes furent essuyées, croyant qu'estant alors Roy de deux Royaumes, je pouvois pretendre à la Princesse de Capadoce sans l'offenser, j'envoyay des Ambassadeurs à Ciaxare pour la luy demander en mariage. Vous avez aussi sans doute sçeu, que ce Prince me la refusa, parce que j'estois Estranger : luy, dis-je, qui n'a pas esté assujetty si rigoureusement à cette loy de l'Estat : qui ne peut mesme estre observée en l'occasion qui se presente, puis qu'il n'y a point de Prince en Capadoce, qui puisse espouser Mandane. Sçachant 
<pb id="page_758" n="V02-P160"/>donc toutes ces choses, genereux Artamene, je ne m'arresteray pas à vous les dire avec exactitude : et je vous suplieray seulement, de vouloir m'assister de vos conseils, au malheureux estat où je me trouve. Mais afin que vous le puissiez mieux faire, il faut que je vous ouvre mon coeur : que je vous advouë que j'aime tousjours passionnément la Princesse Mandane : et que tout vaincu que je fuis, je ne puis m'empescher de desirer quelquefois, de pouvoir regner dans son coeur. Dites moy donc de grace ce que je dois devenir ; ce que je dois esperer ; et si l'illustre Artamene, par sa faveur, par sa generosité, et par son adresse, ne pourroit point me donner les moyens de fléchir Ciaxare ; d'adoucir l'esprit de Mandane ; et de me faire vaincre dans les fers. je sçay bien, adjousta t'il, que ce que je dis paroist sans fondement comme sans raison : mais que voulez vous que face un homme amoureux et passionné ? qui n'a que faire de la liberté sans Mandane ; et qui ne veut pas mesme de la vie, sans la permission de l'aimer. Qui ne sçauroit songer à la paix, ayant une si cruelle guerre dans son coeur : ny à parler de rançon à un Prince, avec lequel il ne peut faire aucun Troitté sans Mandane. je sçay bien, adjousta-t'il encore une fuis, que je suis injuste de vous parler ainsi : mais genereux Artamene, si vous avez aimé vous me plaindrez au lieu de vous pleindre : et vous soulagerez du moins mes maux, si vous ne les pouvez guerir. Mon Maistre escoutà ce discours 
<pb id="page_759" n="V02-P161"/>avec un chagrin et un desplaisir extréme : il eust bien voulu pouvoir dire au Roy de Pont, qu'il ne pouvoit choisir personne plus incapable de luy rendre cét office : et luy aprendre enfin, la veritable cause qu'il avoit, de luy refuser son assistance en cette occasion, Toutefois ne sçachant pas si sa Princesse trouveroit cette franchise raisonnable, il n'osa prendre cette voye : et il falut contre son inclination, qu'il déguisast en quelque sorte la verité. L'estat où vous estes(respondit Artamene au Roy de Pont, apres y avoir un peu pensé) est sans doute digne de compassion : et je vous trouve bien plus à pleindre, des chaines que l'illustre Mandane vous fait porter, que de celles dont la Fortune vous a attaché par mes mains. Cependant comme c'est la Princesse qui vous les a données, c'est à elle seule à vous en soulager : et vous demandez une chose à Artamene, ou il ne peut ny ne doit vous servir. Ne pensez pas Seigneur, adjousta t'il, que ce soit manque de generosité, qui me face agir de cette sorte : et croyez que si vous me connoissiez bien, vous ne me soubçonneriez pas d'une semblable chose : et que vous advoüeriez, que je ne fais que ce que je dois faire. Mais pour vous tesmoigner que j'ay un veritable dessein de reconnoistre les obligations que je vous ay : je vous promets de tascher de vous faire obtenir de Ciaxare une paix aussi advantageuse, que si vous n'aviez pas esté prisonnier : et de n'oublier rien pour vous faire recouvrer la liberté. Mais 
<pb id="page_760" n="V02-P162"/>pour la Princesse Mandane, adjousta-t'il, dispensez moy s'il vous plaist de luy parler de vostre passion, et de vous y rendre office : cette Personne, poursuivit mon Maistre, fait profession d'une vertu si austere ; et il paroist tant de Majesté et tant de modestie sur son visage ; que quand je serois le plus puissant Roy du monde ; que je ferois sur le Throsne, et qu'elle seroit dans les fers ; je pense, dis-je, que je ne luy pourrois parler d'amour qu'en tremblant, fust pour moy, ou pour autruy. Ainsi Seigneur, en l'estat où la Fortune vous a mis, je ne voy pas que ce fust une proposition que je peusse, ny que je deusse luy Faire, le sçay bien, repliqua le Roy de Pont, que j'ay tort de vous avoir parlé comme j'ay fait : mais genereux Artamene, que puis-je devenir ? mourray-je dans les fers que je porte sans m'en pleindre ? et ne pourray-je du moins obtenir de vous, la permission de voir encore une fois l'illustre Mandane ? Artamene se trouva alors bien embarrassé : car malgré toute la vertu de la Princesse, la jalousie ne laissoit pas de s'emparer de son coeur : il voyoit que le Roy de Pont estoit un Prince fort bien fait, et de beaucoup d'esprit : et il s'imagina d'abord, que cette entreveuê ne se pouvoit faire, sans qu'il en eust du desplaisir. Neantmoins, comme ce premier sentiment, fut bien tost corrigé par un second, qui luy fit voir qu'il n'avoit rien à craindre de ce coste là ; il dit au Roy de Pont, que s'il vouloit obtenir cette faveur, il faloit qu'il l'envoyast demander à Ciaxare, 
<pb id="page_761" n="V02-P163"/>qui peut-estre ne la luy refuseroit pas Mais, luy dit-il, Seigneur, si vous m'en vouliez croire, vous ne le seriez point ; car enfin à quoy vous servira cette veüe ? Vous reverrez la Princesse si belle, que peut-estre en ferez vous plus malheureux. Ha Artamene, s'écria le Roy de Pont, vous ne sçavez point aimer ? ou pour mieux dire, vous n'avez jamais aimé. Car sçachez que quelque mal traité que l'on puisse estre ; que quelque rigueur qui paroisse dans les yeux de la personne que l'on aime que quelque cruauté qu'elle puisse avoir dans le coeur ; que quelques fascheuses paroles qu'elle puisse dire ; sa veüe a tousjours quelque douceur, et cause tousjours quelque plaisir : et je ne sçay si un Amant mal traité, et qui voit la personne qui le mal-traite ; n'a point de plus heureux momens, qu'un Amant aimé, et absent de ce qu'il aime. Ainsi genereux Artamene, pourveû que je voye Mandane, je seray tousjours consolé : quand mesme elle ne me dira rien d'obligeant. Faites donc je vous en conjure, que Ciaxare ne me refuse pas la grace que j'envoyeray luy demander. je vous ay desja dit, repliqua Artamene, que je ne me sçaurois mesler de rien qui regarde la Princesse : et que tout ce que je puis, c'est de travailler pour vostre liberté : mais je le seray si ardamment, que vous connoistrez sans doute par là qu'Artamene veut s'acquiter de ce qu'il vous doit : et que s'il vous refuse les autres choses que vous souhaitez de luy, c'est qu'il a des raisons invincibles qui l'empeschent de 
<pb id="page_762" n="V02-P164"/>vous les accorder : et qui l'en doivent raisonnablement empescher. Ne voyez vous pas Seigneur, luy dit il encore, que je suis Estranger en Capadoce ? que je n'y ay de pouvoir que celuy que mon espée m'y a donné ? et qu'enfin ce que vous desirez de moy, est une chose où je ne puis ny ne dois pas vous servir ? Le Roy de Pont, quoy que tres-ignorant de la veritable raison, qui faisoit agir Artamene de cette sorte ; ne laissa pas de recevoir ses excuses : et connoissant bien qu'en este, il souhaitoit des choses aparemment impossibles, à la reserve de la veuë de la Princesse, qu'il espera d'obtenir ; il demanda pardon à Artamene, de l'injuste priere qu'il luy avoit faite. Et comme mon Maistre luy dit, qu'il connoistroit bien tost par les foins qu'il prendroit poux sa liberté, qu'il faisoit tousjours tout ce qu'il croyoit devoir faire : ce Prince amoureux le pria de ne se haster pas tant : car, luy dit-il, genereux Artamene, je doute si je n'aime point encore mieux estre prisonnier à Sinope, que d'estre libre sur le Throsne de Pont et de Bythinie. Apres cela, Artamene quitta ce Prince, avec beaucoup de chagrin : et presque aussi affligé, que si Mandane eust pû entendre tout ce que le Roy de Pont venoit de luy dire : et qu'elle en eust paru fort touchée. Au sortir de là il fut chez le Roy, qui le carressa fort, et qui se mit à l'entretenir assez long temps en particulier : il luy dit qu'il luy devoit toute la gloire de son regne : et luy exagera en suitte, toutes les faveurs qu'il avoit reçeües du 
<pb id="page_763" n="V02-P165"/>Ciel. Il luy repassa alors son mariage, avec la Reine de Capadoce : tous les démeslez qu'il avoit eus, avec les Princes ses voisins, dont il estoit sorty heureusement : son bonheur d'avoir eu une Princesse pour fille, aussi accomplie que Mandane : et enfin il luy raconta exactement, tout ce que les Mages avoient dit, à la naissance du fils du Roy de Perse. Les menaces qu'ils avoient faites à toute l'Asie, et particulierement au Roy des Medes : combien Astiage en avoit esté troublé : et quelle avoit esté sa joye, lors qu'on l'avoit assuré que Cyrus avoit esté noyé. Mais Artamene, luy dit il alors, vous devez aussi vous resjoüir de sa perte : et venir demain au Temple, pour offrir aveque nous le Sacrifice que l'on fait tous les ans icy, pour remercier les Dieux de sa mort : car enfin comme il avoit les Astres pour luy, s'il eust vescu il vous eust peut-estre disputé une partie de vos Victoires : puis qu'il ne pouvoit pas se rendre Maistre de toute l'Asie, sans estre vostre Vainqueur. Artamene rougit à ce discours : mais Ciaxare creut que c'estoit par modestie, à cause des loüanges qu'il luy donnoit, et ne laissa pas de continuer de parler, et de repasser encore en suitte, toutes les obligations qu'il luy avoit. je vous laisse à juger Seigneur, si mon Maistre n'eut pas dequoy entretenir ses pensées, lors qu'il fut retourné chez luy ; il voyoit que le Roy de Pont estoit tousjours amoureux : Mais quoy que l'on ne puisse aimer un Rival, celuy 
<pb id="page_764" n="V02-P166"/>là pourtant luy donnoit de la compassion, quoy qu'il luy donnast quelque inquietude. Ce qui le faschoit bien davantage, c'estoit que de la façon dont Ciaxare luy avoit parlé, il jugeoit bien que Cyrus n'estoit pas en termes d'oser ressusciter, quand mesme la Princesse y consentiroit ; de sorte qu'il en avoit une affliction estrange. Le lendemain au matin Ciaxare l'envoya querir, et le mena au Temple : où il entendit une seconde fois, remercier les Dieux de sa mort. Mais au lieu de faire comme les autres, un remerciement si peu necessaire et si mal fondé : il leur rendit grace, de ce que mesme Sacrifice fait pour sa mort, estoit cause de la naissance de son amour. Imaginez vous, Seigneur, si jamais il y arien eu de plus surprenant, que de voir le veritable Cyrus, sous le faux Nom d'Artamene, estre present à cette ceremonie. Il me dit apres, qu'il avoit esté tenté plus d'une fois, de se jetter aux pieds do Ciaxare au milieu du Temple, et de se faire connoistre pour ce qu'il estoit. Mais craignant de desplaire à la Princesse, il se retint ; et demeura fort interdit, tant que la ceremonie dura. Il eut pourtant quelque leger sentiment de joye, de voir que Mandane n'y avoit point voulu assister, et avoit fait semblant de se trouver mal : n'ayant pas la force d'aller entendre parler de la mort d'un Prince, qu'elle sçavoit qui estoit vivant. Cette feinte fournissant un pretexte à mon Maistre de la visiter, il y fut aussi tost que l'heure où l'on la pouvoit voir fut venuë ; et la trouvant sur 
<pb id="page_765" n="V02-P167"/>son lit, sans qu'il y eust personne aupres d'elle que ses femmes, qui ne pouvoient pas entendre ce qu'il disoit, se tenant par respect assez esloignées : je viens Madame, luy dit-il en abaissant la voix, vous rendre grace de ce que vous n'estes pas venuë remercier les Dieux de la mort de Cyrus : et je viens vous demander aussi, jusques à quand vous voulez qu'il ignore, s'il doit vivre, ou s'il doit mourir ? je voudrois sans doute qu'il peust vivre, repliqua la Princesse, et je voudrois mesme qu'il peust vivre heureux : mais à vous dire la verité, je n'y voy gueres d'aparence. Quoy, Madame (reprit Artamene, avec beaucoup de precipitation) m'est-il arrivé quelque nouvelle diferance, et suis-je plus mal avec vous que je n'estois ? Nullement, repliqua- t'elle ; mais je ne voy pas aussi que vous soyez mieux avec la Fortune. Car enfin, le Sacrifice où vous venez d'assister, marque tousjours que les sentimens du Roy continuent d'estre ce qu'ils estoient : et qu'ainsi il y a lieu de douter que malgré tous vos services, vous puissiez entreprendre sans peril, de vous descouvrir pour ce que vous estes. Ce n'est pas, adjousta la Princesse, que j'aye jamais remarqué dans l'esprit du Roy, ces mouvemens violens, que l'on dit avoir esté en celuy d'Astiage : mais je craindrois, si vous vous estiez descouvert, que le Roy de Medie ne vous demandast à son Fils ; que Ciaxare n'eust pas la force de vous refuser à un Prince, qui luy a donné la vie : et qu'ainsi bien loing d'obtenir Mandane, 
<pb id="page_766" n="V02-P168"/>l'on ne vous mist dans les fers. Laissez donc, luy respondit alors mon Maistre, le malheureux Cyrus dans le Tombeau : et laissez vivre le bienheureux Artamene aupres de vous. La Princesse l'entendant parler de cette sorte, se releva à demy sur le bras droit : et le regardant d'un maniere tres-obligeante, quoy que tres-modeste ; Les Dieux me sont tesmoins, luy dit elle, si je n'ay pas pour vostre vertu, une estime que je n'ay jamais euë pour nulle autre : et si je ne sens pas dans mon coeur une reconnoissance et une tendresse, qui n'y peuvent estre, sans y estre accompagnées de beaucoup d'amitié. Mais enfin, Artamene, il faut que la raison soit plus forte que toutes choses : et il ne faut pas tant considerer ce qui nous plaist, que ce qui nous doit plaire. C'est pourquoy encore que vostre conversation me soit tres-agreable ; que la façon dont vous m'aimez, satisface pleinement ma vertu : neantmoins je suis obligée de vous dire, que si pendant trois mois(et je doute mesme si ce terme n'est point trop long pour la bien-seance) vous ne pouvez trouver les moyens de me faire voir, que vous pouvez ressusciter sans peril, vous vous en retournerez en Perse : que vous y vivrez heureux si vous le pouvez : et que vous ne vous souviendrez plus de la malheureuse Mandane, de peur qu'elle ne trouble vostre repos. Mais Artamene (luy dit elle, sans luy donner le loisir de l'interrompre) pour vous oster tout sujet de pleinte ; sçachez que pendant les trois mois que je vous donne, 
<pb id="page_767" n="V02-P169"/>je contribueray à vostre bon-heur, autant que je le pourray, et que la bien-seance me le permettra. je vous assisteray de mes conseils ; je tascheray de descouvrir les sentimens du Roy ; je vous diray par quelle voye l'on pourroit peut-estre gagner Aribée, qui peut beaucoup sur son esprit : et je n'oublieray rien, de tout ce que raisonnablement je pourray faire, pour vostre satisfaction : si toutefois la loy de Capadoce n'est pas un obstacle invincible à vos desseins : et que la qualité d'estranger, n'y soit pas incompatible avec celle de Roy. Mais apres cela, si tous vos foins et les miens font inutiles, il faudra (dit elle en changeant de couleur,) se refondre à une separation eternelle : et il faudra absolument que la raison triomphe, de tout ce qui luy voudroit resister. Quoy, Madame, reprit Artamene, vous me bannirez, et me bannirez pour tousjours ? Attendez à vous pleindre, luy dit elle, que le temps en soit venu : et ne vous rendez pas malheureux, auparavant que de l'estre. C'est l'estre desja, repliqua mon Maistre, que de voir que vous estes capable de vous resoudre à me le rendre : car enfin. Madame, si j'estois dans vostre esprit, de la façon dont j'y pourrois estre, vous auriez un peu plus d'indulgence pour mon amour : et vous ne pourriez vous resoudre à perdre pour jamais un Prince qui vous adore, avec un respect sans esgal : et qui mourra infailliblement, dés qu'il fera esloigné de vous. Encore une fois, luy dit la Princesse, ne vous affligez point inutilement : et n'attendrissez 
<pb id="page_768" n="V02-P170"/>pas mon coeur sans qu'il en soit besoin. Contentez vous, que si je suis contrainte de vous bannir, je ne vous banniray pas sans douleur ; et que je n'eus gueres plus de desplaisir de la nouvelle de vostre mort, que j'en auray de vostre absence. Mais apres tout, Artamene la gloire est preferable à toute chose : et tant que je n'agiray contre vous que pour la satisfaire, vous n'aurez point de sujet legitime de vous plaindre de moy. Artamene voyoit bien qu'il n'en pouvoit ny n'en devoit pas esperer davantage d'une personne comme Mandane : Mais quoy qu'il deust y avoir preparé son esprit ; il ne pût toutefois s'empescher d'estre tres affligé. Elle sçeut pourtant le consoler si doucement dans sa douleur, par les charmes de sa conversation, qu'il ne laissa pas de preferer les maux qu'il souffroit en servant Mandane, à toutes les felicitez qu'il eust pû avoir sans elle. Il commença donc de s'assujettir plus qu'auparavant aupres de Ciaxare : il rendit mesme contre son inclination, plus de foins à Aribée ; et il n'oublia rien pour s'aquerir un si grand credit dans la Cour ; que quand il viendroit à se descouvrir, l'on deust aprehender de le perdre. Bien est il vray qu'il estoit si universellement aimé, que le soin extraordinaire qu'il en prit, ne luy aquit gueres de nouveaux Serviteurs : ny n'augmenta gueres le zele de ceux qu'il avoit desja, ce zele estant desja extréme. Cependant celuy qu'il avoit envoyé porter des Pierreries à la Fille de cette Dame, chez laquelle 
<pb id="page_769" n="V02-P171"/>il avoit esté pris pour Spitridate, et chez laquelle il avoit esté si bien secouru, revint à Sinope : et luy aprit qu'il y alloit avoir une nouvelle guerre en Bythinie. Il luy dit qu'il avoit trouvé ce Chasteau environné de quantité de Troupes : et que lors qu'il avoit parlé à cette Dame, elle avoit esté extrémement surprise, de voir les Pierreries qu'il avoit eu ordre de presenter à sa Fille. Que d'abord elle avoit fait quelque difficulté de souffrir qu'elle les acceptast : mais qu'enfin elle s'y estoit resoluë. Qu'en le congediant, elle luy avoit fait un present fort magnifique, et l'avoit chargé do luy dire, apres qu'elle avoit apris avec estonnement qu'il estoit Artamene ; que le Roy son Mary alloit tascher de se mettre en estat de respondre un jour à sa libéralité : et de faire en sorte que Spitridate son Fils, qui avoit la gloire de luy ressembler, ne passast pas le reste de ses jours sans se rendre digne de cette ressemblance. Cét homme aprit encore à Artamene, qu'en s'en revenant il avoit trouvé toute la Campagne couverte de Gens de guerre ; qu'il avoit mesme esté arresté durant quelques jours ; et que c'estoit ce qui l'avoit tant fait tarder. Deux heures apres son arrivée, il vint nouvelles assurées d'Artaxe, que toute la Bythinie s'estoit revoltée ; que le Pont alloit faire la mesme chose ; et que le Roy de Phrigie avoit esté contraint de se retirer : parce que Cresus Roy de Lydie, estoit entré à main armée dans ses Estats : joint qu'une partie de ses Troupes avoient changé de Party : et avoient pris celuy 
<pb id="page_770" n="V02-P172"/>luy de ceux qui avoient fait souslever les Peuples, et qui avoient veritablement beaucoup de droit à la Couronne de Bythinie. Enfin l'on sçeut qu'Arsamone Mary de cette Dame, qui avoit si bien reçeu Artamene lors qu'il estoit blessé, et qui l'avoit pris pour Spitridate son Fils, estoit à la teste d'une Armée tres considerable : et que si l'on ne mettoit le Roy de Pont en liberté, pour y donner ordre, et pour s'opposer à ses conquestes ; non seulement la Bythinie que ses Peres avoient usurpée seroit perduë pour luy ; mais que le Pont qui luy apartenoit legitimement le seroit aussi. L'on disoit bien que le Roy de Phrigie faisoit faire de nouvelles levées dans ses Païs : mais en mesme temps l'on disoit aussi, qu'il estoit menacé en son particulier, d'avoir une longue guerre contre le Roy de Lydie. De sorte qu'il estoit aisé de voir, qu'il alloit infailliblement arriver une revolution universelle, aux Royaumes de Pont et de Bythinie, si l'on n'y remedioit promptement. Artamene trouvant une si belle matiere d'obliger le Roy de Pont ; de s'aquitter envers luy ; de faire une action heroïque ; et de le faire partir de Sinope, où il n'estoit pas trop aise de le voir ; supplia le Roy de vouloir non seulement le delivrer, mais mesme luy donner des Troupes, pour remettre ses Sujets en leur devoir. Il luy representa qu'il luy seroit beaucoup plus glorieux, et mesme plus avantageux d'en user ainsi, que de le retenir prisonnier : puis que s'il arrivoit qu'il perdist 
<pb id="page_771" n="V02-P173"/>ses deux Royaumes, comme il y avoit bien de l'aparence qu'il les perdroit ; il ne seroit pas alors en estat de pouvoir payer sa rançon : de sorte que l'on seroit apres obligé de le garder toujours, ou de le delivrer cruellement, en un temps, où il n'auroit plus nulle esperance de remonter sur le Throsne. Il luy representa de plus, que ce Prince estoit genereux : et qu'en l'obligeant de bonne grace, l'on ne s'exposeroit à rien. Enfin comme Artamene estoit fort puissant sur l'esprit de Ciaxare ; et qu'en effet il sçait persuader tout ce qu'il veut quant il l'entreprend ; le Roy consentit à ce qu'il voulut : à condition toutefois que le Roy de Pont remettroit entre ses mains deux Places considerables de celles qui tenoient encore son Party : et qu'il promettroit solemnellement, de ne faire jamais la guerre contre la Capadoce. Artamene ayant obtenu ce qu'il desiroit, fut au mesme instant trouver le Roy de Pont, qui sçavoit desja son malheur : mais qui ne sçavoit pas le remede que l'on y vouloit aporter. Il ne vit pas plustost mon Maistre que s'advançant vers luy avec beaucoup de constance, quoy qu'avec beaucoup de melancolie : genereux Artamene, luy dit il, si en perdant la Couronne de Bythinie vous l'aviez gagnée, je ne serois pas si affligé que je le suis : Mais lors que je songe que mes plus mortels Ennemis triomphent de mon infortune ; je vous advoüe que je n'ay pas assez de patience, pour supporter cét accident sans en murmurer : et pour ne desirer pas la liberté, 
<pb id="page_772" n="V02-P174"/>que je vous avois prié de ne demander pas si tost pour moy. Seigneur, luy respondit Artamene, comme je fais tousjours ce que je dois, j'ay prevenu vos prieres, et peut estre vos souhaits : et je sçay mesme si je n'ay pas esté plus loing que vous n'auriez desiré. Mon Maistre luy raconta alors, ce qu'il avoit fait aupres de Ciaxare : et quoy que par cét article, de ne faire jamais plus la guerre à la Capadoce ; il entendist bien que c'estoit luy dire tacitement, qu'il ne pretendist jamais plus rien à la Princesse : comme il estoit raisonnable, il n'en murmura point ; il s'en affligea en secret sans s'en pleindre ; et remercia fort civilement Artamene de sa generosité : le priant de vouloir remercier le Roy, en attendant qu'il le peust faire luy mesme. Il exagera extrémement cette grande action : et il ne pouvoit assez louer à son gré celuy qu'il jugeoit bien l'avoir faite. Si je remonte au Throsne, genereux Artamene, luy disoit il, je vous devray toute ma gloire et tout mon bon-heur : et je vous proteste que si je puis reconquerir la Bythinie, il ne tiendra qu'à vous que vous n'y commandiez aussi absolument que moy. Vous n'estes, luy disoit il, non plus de Capadoce que de Pont : ainsi il me semble que je puis sans offenser Ciaxare, esperer le mesme avantage qu'il a eu. Il s'en va demeurer en paix, adjoustoit il, et je m'en vay recommencer la guerre : et par cette raison, je veux croire que le souhait que je fais n'est pas injuste, et qu'il ne vous sçauroit déplaire. Seigneur, luy respondit 
<pb id="page_773" n="V02-P175"/>Artamene, je vous suis fort obligé d'avoir des sentimens si avantageux de moy : mais Seigneur, si vous me connaissiez plus particulierement que vous ne faites ; vous changeriez bien tost d'avis. C'est pourquoy me connaissant mieux que vous ne me connaissez, je ne veux pas abuser de vostre erreur : ny recevoir des graces dont vous vous repentiriez sans doute un jour : joint qu'encore que je ne sois pas nay Sujet de Ciaxare, je ne laisse pas d'estre attaché a son service, par d'assez puissantes raisons, pour ne m'en dégager jamais. Apres que les premiers sentimens de joye, furent passez dans l'esprit du Roy de Pont, pour la liberté qu'on luy rendoit, et pour le secours qu'on luy offroit ; l'amour reprenant sa place dans son coeur, il ne pût s'empescher de donner quelque marque de foiblesse : et de s'affliger en la presence d'Artamene, de la facheuse necessité où il se trouvoit. Car, disoit-il, tant que je seray dans les fers, je connois bien que je ne dois rien pretendre à la Princesse Mandane : et que de plus, si j'y demeure, je me trouveray sans Royaume, et par consequent bien esloigné de mes pretensions. Mais aussi, disoit-il, genereux Artamene, en quittant les fers que vous m'avez donnez, il faudra briser ceux que j'ay reçeus de l'illustre Mandane, ou du moins les porter en secret. Helas, adjoustoit il, pour estre cachez, ils n'en seront pas moins pesants : et je n'en seray pas moins son Esclave. Artamene ne sçavoit pas trop bien que respondre, à un semblable discours : et tout 
<pb id="page_774" n="V02-P176"/>ce qu'il pouvoit faire, estoit de le destourner avec adresse : et de parler de guerre, au lieu de parler d'amour. Cependant comme la chose pressoit effectivement beaucoup ; Artamene donna ordre au départ du Roy de pont en fort peu de jours : et ce Prince ne pouvant se resoudre à partir sans avoir parlé à la Princesse, et sans prendre congé d'elle ; en envoya supplier Ciaxare, qui ne voulut pas le luy refuser. Artamene qui se trouva present lors que l'on demanda cette permission au Roy, eust bien voulu s'y opposer, mais il n'osa pourtant le faire : il se trouva mesme fort embarrassé à resoudre s'il devoit se trouver à cette entre-veüe, ou ne s'y trouver pas : toutefois quoy qu'il peust faire, et quelque repugnance qu'il y eust, il voulut estre le tesmoin de cette conversation. Il craignit pourtant beaucoup de ne pouvoir se contraindre, autant qu'il seroit à propos de le faire : Mais apres tout, il ne pût s'empescher d'y aller. Bien est il vray que ce ne fut pas sans en demander permission à la Princesse, qui n'eust pas esté fachée de pouvoir se dispenser de cette visite : Neantmoins Ciaxare l'ayant promis, il n'y avoit point de remede : joint que se souvenant des belles choses qu'il avoit faites pour Artamene, elle s'en resolut plus tost à le recevoir civilement. Le jour du départ de ce Prince estant donc venu, toutes les Dames et toute la Cour se rendirent chez la Princesse, qui l'avoit ainsi ordonné : Artamene fut un des plus diligens à 
<pb id="page_775" n="V02-P177"/>s'y trouver : et le pins empressé sans doute à observer tout ce qui se passeroit en cette entre-veüe. Comme le Traité qui s'estoit fait entre ces deux Rois, eut esté signé de part et d'autre, le Roy de Phrigie y estant compris s'il le vouloit, et tous les prisonniers rendus : et que ces Princes se furent veus au Temple, où ils jurerent d'en observer les Articles, et de vivre tousjours en paix : Le Roy de Pont ne fut point chez la Princesse comme un prisonnier : au contraire il y fut comme un Prince libre : et servy par les Officiers de Ciaxare, comme si ç'eust esté luy mesme. Ce Prince a sans doute fort bonne mine, et il estoit fort superbement habillé : La Princesse qui peut-estre avoit voulu avoir cette indulgence pour Artamene, n'estoit point extraordinairement parée : bien est il vray qu'elle n'en avoit pas besoin : et elle estoit si belle ce jour là, qu'elle effaça tout ce qu'il y avoit de plus beau et de plus magnifique à cette Audience. Le Roy de Pont estant donc arrivé, la salua avec beaucoup de respect : et elle le reçeut avec beaucoup de civilité. Elle voulut luy ceder sa place, mais il ne le voulut pas : et il prit celle qui estoit au dessous de la Princesse : luy disant de fort bonne grace, que ce n'estoit point au prisonnier d'Anamene (dit il en regardant mon Maistre en sous-riant) à occuper la place de la Princesse Mandane. Je pense Seigneur, luy dit elle, que vostre Vainqueur ne pretend pas vous faire changer de rang 
<pb id="page_776" n="V02-P178"/>ny de condition : et qu'il est trop genereux, pour vouloir que le Roy de Pont ne jouisse pas de tous les honneurs que sa naissance luy donne. Pleust aux Dieux Madame, repliqua ce Prince en soupirant, que toutes les personnes de qui j'ay porte des fers, m'eussent traité aussi favorablement qu'Artamene : car si cela estoit, je ne serois pas aux termes où j'en suis : c'est à dire en estat d'estre tousjours Esclave et tousjours malheureux. Je ne m'estonne pas, dit la Princesse, que tous ceux qui vont à la guerre, n'y facent pas des prisonniers : puis qu'en fin il faut avoir tout ensemble, beaucoup de coeur, et beaucoup de bonne fortune : Mais je vous advoüe que je ne puis faire que je ne trouve fort estrange, que ceux qui en font ne les traitent pas bien : Car pour moy je vous assure Seigneur, que de mon consentement ils ne porteroient pas long temps leurs chaines : et qu'ils jouiroient bien tost de la liberté. Je ne doute nullement Madame, repliqua le Roy de Pont, que vous ne soyez capable de cette espece de pitié : mais Madame, il est des Captifs, de qui la liberté ne dépend pas de la volonté des Vainqueurs : et qui seroient tousjours prisonniers, dans une prison sans portes, sans grilles, et sans Gardes. Ceux qui sont de cette humeur, repartit la Princesse, doivent souffrir avec patience, un malheur où il n'y a point de remede : et ne se pleindre de personne que d'eux mesmes. J'en connois aussi Madame, reprit le Roy de Pont, qui en usent comme vous dittes : et qui sans vous 
<pb id="page_777" n="V02-P179"/>accuser des maux qu'ils endurent, se preparent à les souffrir toute leur vie. Je serois bien fachée, luy dit elle, qu'un aussi Grand Prince que vous, eust quelque sujet legitime de se pleindre de moy : mais si ma memoire ne me trompe, j'eus tousjours pour vous dans le temps que vous fustes à la Cour de Capadoce, toute la civilité que je devois au Fils du Roy de Pont. Je l'advoüe Madame, repliqua ce Prince, mais je doute si vous ne m'avez point plus mal traitté lors que j'ay porte la Couronne, que lors que je n'y avois point de part. Je veux croire, reprit la Princesse, que vous avez creû avoir sujet de vous pleindre, puis que vous nous avez declaré la guerre : mais j'auray beaucoup de peine à me persuader, que vous ayez eu raison de le faire. Si j'ay failly Madame, repliqua ce Prince, j'en ay esté bien puny : j'ay perdu des Batailles ; j'ay perdu la liberté ; et je me voy en termes de perdre encore deux Royaumes : Cependant Madame, tout cela seroit peu de chose, si j'avois pû gagner quelque part en vostre estime. Je sçay bien que perdre des Batailles, et ne paroistre devant vous que comme un Captif, ne sont pas des choses qui aparemment me la doivent faire meriter : Mais Madame, souvenez vous que la gloire de mon Vainqueur, oste toute la honte de ma deffaite : et qu'ainsi tout vaincu et tout prisonnier que je suis, je n'offense point la Princesse Mandane, en luy demandant quelque place en son estime, n'en devant jamais plus pretendre à son affection. Ne soyez pas Madame, 
<pb id="page_778" n="V02-P180"/>adjousta-t'il, moins genereuse que le Roy vostre Pere, et que l'illustre Artamene : ce dernier a demandé ma liberté, et l'autre me l'a accordée : ne me refusez donc pas la faveur que je vous demande : et faites moy la grace de croire, que dés le premier moment que j'eus l'honneur de vous voir ; j'eus pour vous toute l'estime et toute la veneration imaginable. Enfin Madame, je vous ay adorée devant que d'estre Roy : j'ay fait la mesme chose, lors que je suis monté au Throsne : j'ay continué de le faire, mesme en declarant la guerre au Roy de Capadoce ; je ne m'en suis pas repenty, lors que je me suis veû tout couvert de sang et de blessures : j'ay eu les mesmes sentimens, dans les fers que la clemence du Roy vostre Pere vient de m'oster : et je les auray tousjours, soit que mon espée me fasse reprendre le Sceptre, soit que mon malheur me face perdre la Couronne : et tant que je seray vivant, j'auray pour vous, Madame, une passion tres respectueuse et tres violente. Voila Madame, dit ce Prince en se levant, ce que j'avois envie de vous dire une fois en ma vie, et ce qui me fera mourir moins malheureux, maintenant que je vous l'ay dit : comme mon amour a esté sçeue de toute l'Asie, bien que je ne vous en aye parlé que des yeux ; je ne crains pas de vous offenser, en vous en parlant avec tant de hardiesse, et en une si grande compagnie. Et puis comme je sçay que mon Protecteur, dit il en regardant Artamene, a quelque credit aupres de vous, je veux esperer 
<pb id="page_779" n="V02-P181"/>qu'à sa consideration et à son exemple, vous ne voudrez pas insulter sur un malheureux : ny luy dire des choses fascheuses, la derniere fois qu'il aura peut-estre l'honneur de vous parler. Artamene escouta tout ce discours avec une inquietude qui n'est pas imaginable : il regardoit la Princesse ; il regardoit son Rival ; et quoy qu'il ne peust bien connoistre les sentimens de Mandane, à cause qu'elle avoit les yeux baissez, neantmoins il se les imaginoit quelquefois trop favorables pour le Roy de Pont : et il estoit presque tout prest de se mesler dans la conversation, quoy que la qualité sous laquelle il paroisoit, ne luy permist pas de le faire. Il estoit pourtant bien aise d'aprendre de la bouche de son Rival, qu'il n'avoit jamais parlé d'amour à Mandane : mais il avoit quelque confusion, d'entendre les louanges que ce Prince luy donnoit, sçachant combien leur amour rendoit leur amitié impossible. Enfin apres que le Roy de Pont eut cessé de parler, la Princesse, qui s'estoit levée en mesme temps que luy, relevant les yeux et rougissant un peu, si je ne sçavois, luy dit elle, que c'est presque la coustume de tous les jeunes Princes, de pretexter leur veritable ambition, d'une passion plus galante, ou d'un simple desir de gloire ; vous me donneriez sans doute en mesme temps beaucoup de sujet de vanité, et beaucoup de sujet de me pleindre de vous. Car Seigneur, je ne puis nier qu'il ne me fust avantageux d'estre estimée 
<pb id="page_780" n="V02-P182"/>d'un Roy qui a tant de bonnes qualitez : et que je n'eusse aussi quelque cause de vous accuser, et peut-estre de vous punir, de me parler comme vous faites. Mais, Seigneur, luy dit elle, je prens tout ce que vous m'avez dit, comme je le dois prendre : et bien loing de vous mal traitter, je vous proteste qu'il ne tiendra pas à moy, que vous ne partiez de cette Cour, aussi libre de l'esprit que du corps : et si mes voeux sont necessaires pour vous faire remonter au Throsne, malgré toutes les choses passées, je ne les espargneray pas. J'aurois mieux aimé, Madame, respondit le Roy de Pont, que vous eussiez escouté les miens, que d'employer les vostres pour moy : mais c'est une chose où il ne faut plus penser, que pour me punir de la temerité que j'ay eue, d'oser aimer la plus merveilleuse Personne du monde. Apres cela, la Princesse luy respondit, et il luy repliqua encore une fois : en suitte de quoy il prit congé d'elle et sortit. Pour mon Maistre, il ne sçavoit s'il devoit demeurer ou suivre ce Prince : il craignoit que le Roy de Pont ne remarquast son chagrin : et il aprehendoit aussi que Mandane ne s'aperçeust de sa jalousie, et ne s'en offençast. De sorte que pour ne s'exposer ny à l'une ny à l'autre de ces choses, il fut chez Ciaxare, où peu de temps apres le Roy de Pont retourna pour luy dire adieu. Ce mot d'adieu ayant un peu remis la tranquilité dans l'esprit d'Artamene, par la joye qu'il eut de voir partir son Rival ; il recommença d'agir avec luy comme 
<pb id="page_781" n="V02-P183"/>à l'ordinaire : c'est à dire avec beaucoup de civilité. Ciaxare le traita fort bien en s'en separant : on luy donna cent chevaux pour le conduire au Camp : et l'on envoya un ordre à Artaxe qui commandoit l'Armée d'obeïr à ce Prince ; et d'envoyer Garnison dans les deux Places que le Roy de Pont devoit remettre en la puissance de celuy de Capadoce. Artamene suivy de toute la Cour, fut conduire le Roy de Pont à quelques stades de la Ville : et quoy qu'il fust son Rival, et qu'il eust eu mesme quelques momens de jalousie ; ce Prince tesmoigna tant d'amitié à mon Maistre en s'en separant, qu'il en eut de la confusion, et ne pût s'empescher d'en estre esmeû. Cependant apres son départ, Artamene se trouva plus heureux, qu'il ne s'estoit encore veû : car enfin sa Princesse sçavoit sa naissance et son amour, et souffroit qu'il la vist assez souvent : il n'avoit plus de Philidaspe qui l'importunast : le Roy de Pont estoit party, pour ne revenir jamais : et il y avoit des momens, où il s'en faloit peu qu'il ne se creust absolument heureux. Il y en avoit aussi quelques uns, où il n'estoit pas sans inquietude : car apres tout, il faloit se descouvrir pour ce qu'il estoit : et s'exposer à l'humeur violente d'Astiage, et peut-estre à la colere de Ciaxare, Neantmoins comme l'un estoit esloigné, et qu'il paroissoit estre fort aimé de l'autre, l'esperance estoit plus forte que la crainte dans son coeur, et il ne s'estoit jamais veû si satisfait. Comme la Paix avoit remis la joye dans toute la Capadoce, 
<pb id="page_782" n="V02-P184"/>ce ne furent que divertissemens à la Cour : et mon Maistre ne parut pas moins adroit, ny moins galant, dans les Festes publiques, et parmy les Dames, qu'il avoit paru courageux dans les Batailles, et prudent dans les Conseils. Le Roy voulut mesme en ce temps-là, revoir l'agreable Ville d'Amasie, qui comme vous sçavez, est scituée sur les bords de l'iris : et en suitte il fut à la superbe Themiscire, où il s'arresta : tant parce qu'il y avoit quelques affaires, que parce qu'en effet la Princesse aimoit assez ce lieu-là. Car comme le Thermodon qui mouille le pied de ses murailles, est un des plus agreables fleuves du monde, elle prenoit souvent plaisir de s'aller promener sur ses bords : et mon Maistre avoit souvent l'honneur de l'y accompagner, et le moyen de luy pouvoir donner cent tesmoignages respectieux de sa passion. Il vescut donc de cette sorte, avec beaucoup de douceur, durant les trois mois qu'on luy avoit accordez : pendant lesquels il avoit si puissamment gagné le coeur de Ciaxare, qu'il espera de pouvoir se descouvrir sans danger. Il en demanda conseil à sa chere Princesse, qui n'osoit presques le luy donner ; par la crainte qu'elle avoit, d'exposer une personne si chere. Elle ne laissa pourtant pas d'aider à luy faire prendre cette resolution : en le faisant souvenir que le terme qu'elle luy avoit donné s'aprochoit : et qu'ainsi il faloit tenter la chose : ou se resoudre à partir. Il n'en falut pas davantage, pour obliger Artamene à hazarder tout, plustost 
<pb id="page_783" n="V02-P185"/>que de quitter sa Princesse : c'est pourquoy apres avoir esté prendre congé d'elle, comme s'il fust alle à la mort ; dans l'incertitude où il estoit, de la façon dont il seroit reçeu de Ciaxare : il s'en alla chez le Roy, avec intention de luy dire qu'il estoit Cyrus, et de luy aprendre que l'amour qu'il avoit pour la Princesse, l'avoit oblige à demeurer desguisé dans sa Cour, sans qu'elle en sçeust rien. Comme il arriva chez Claxare, un de ses Officiers luy dit, qu'il venoit de recevoir des nouvelles d'Astiage qui le troubloient fort ; et qu'il avoit eu ordre d'aller querir la Princesse : et de l'envoyer advertir qu'il se rendist aupres du Roy. Anamene entendant cela, creut que c'estoit quelque souslevement de Peuples, et n'en imagina rien autre chose ; mais il creut tousjours bien que ce jour là n'estoit pas favorable pour se descouvrir ; et qu'il estoit mesme à propos que la Princesse en fust advertie : de peur qu'estant mandée par le Roy, elle n'en fust surprise ; s'imaginant que c'estoit parce qu'il s'estoit descouvert : et que sur cette opinion, elle ne dist quelque chose à contre-temps qui leur peust nuire. Il retourna donc promptement sur ses pas ; et dit à cét Officier du Roy, qu'il seroit bien aise de conduire la Princesse chez Ciaxare puis qu'elle y devoit venir, le priant de luy remettre sa commission. Cét homme qui sçavoit la faveur de mon Maistre, consentit a ce qu'il voulut ; et l'assura qu'il les attendroit dans l'Antichambre ; et qu'il ne se monstreroit point à Ciaxare. 
<pb id="page_784" n="V02-P186"/>qu'il n'eust amené la Princesse. Artamene fut donc la prendre à son Apartement, où il luy dit ce qu'il sçavoit : luy faisant comprendre en allant, qu'il faloit differer l'execution de son dessein, jusques à tant qu'ils sçeussent quelle inquietude avoit le Roy. 
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<div2 id="page_CYRUS020110" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : nouvelles d'Astiage">
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Comme ils entrerent dans son Cabinet, ils le trouverent qu'il se promenoit seul : mais il ne les vit pas plustost qu'il s'arresta : et adressant la parole à la Princesse, Vous aviez raison ma Fille (luy dit il, le visage tout changé) de ne vous trouver pas au dernier Sacrifice que l'on fit, pour remercier les Dieux de la mort de Cyrus : puis que c'estoit en effet leur rendre grace inutilement : et si j'eusse sçeu ce que je sçay, j'eusse bien changé l'intention du Sacrificateur. La Princesse et Artamene furent estrangement surpris d'un semblable discours : et ne douterent nullement, que Ciaxare ne sçeust que Cyrus estoit non seulement dans sa Cour, mais dans son Cabinet. Mandane se repentoit desja de la bonté qu'elle avoit eue pour mon Maistre, et se preparoit à tascher de se justifier aupres de Ciaxare : Artamene de son costé estoit au desespoir, de remarquer sur le visage de sa Princesse qu'elle souffroit infiniment : et par un excés d'amour, il songeoit bien plus a sa douleur, qu'au peril où il croyoit estre exposé. Mais voyant enfin que Mandane n'avoit pas la force de parler ; et que le Roy avoit recommencé de se promener sans rien dire, comme s'il eust attendu qu'on luy eust dit quelque chose ; Seigneur, reprit mon 
<pb id="page_785" n="V02-P187"/>Maistre, ceux qui vous ont assuré que Cyrus estoit vivant, vous ont ils apris qu'il ait de mauvais desseins contre la Medie, et contre la Capadoce ? Il ne faut, repliqua Ciaxare, qu'entendre tout ce que les Mages qui sont à Ecbatane, eux qui sont les plus sçavans de toute l'Asie, nous anoncent et nous presagent de Cyrus. Il faut pourtant tascher, poursuivit il de donner quelque remede à un mal qui n'a pas encore fait un et grand progrés, qu'on ne le puisse arrester : et puis que le bonheur ou l'infortune de toute l'Asie sont attachez à la mort ou à la vie d'un seul homme ; il faut faire tout ce que l'on pourra, pour se mettre en estat de pouvoir disposer de sa vie ou de sa mort sans peril. Cyrus, à ce que j'aprens par le Roy mon Pere (adjousta-t'il en s'arrestant, et en regardant la Princesse) n'est pas presentement à la teste d'un Armée de cent mille hommes : c'est pourquoy ma Fille, luy dit-il, je ne m'en mets pas tant en peine : et si je ne me trompe, il ne nous fera pas tout le mal dont nous sommes menacez. A ces mots, Artamene ne doutant plus du tout que Ciaxare ne sçeust la verité de son avanture, estoit sur le point de l'assurer, qu'il luy respondoit de la fidelité de Cyrus : lors que la Princesse l'interrompant ; Seigneur, dit elle au Roy, il faut esperer en effet, que les Dieux qui sont tous bons, ne souffriront pas que toute l'Asie soit renversée ; et ils seront peut-estre si clemens, que sans qu'il en couste mesme la vie à Cyrus, ils vous laissent jouir en repos, de la felicité 
<pb id="page_786" n="V02-P188"/>de vostre regne. Je le veux croire ma Fille, repliqua le Roy, car enfin tant que Cyrus ne paroistra point les armes à la main, il ne conquestera ny Provinces, ny Royaumes : et dés que nous le verrons à la teste d'une Armée ; Voicy (adjousta-t'il en embrassant mon Maistre) celuy que nous luy opposerons ; et qui nous empeschera sans doute, de suivre le Char de ce pretendu Vainqueur de toute l'Asie. La Princesse et Artamene demeurerent alors aussi surpris, d'entendre ce que le Roy disoit, qu'ils l'avoient esté de ce qu'il avoit dit, au commencement de son discours, mais plus agreablement. Mandane qui n'avoit osé lever les yeux jusques à ce moment là, regarda mon Maistre ; qui reprenant la parole, pour confirmer encore davantage le Roy en l'opinion où il estoit ; Ouy, Seigneur, dit il à Ciaxare, j'ose vous assurer que tant qu'Artamene sera Artamene, vous n'avez rien à craindre de Cyrus, quand mesme il seroit à la teste d'une Armée de cent mille hommes : mais je ne laisse pas de vous estre infiniment obligé, des sentimens avantageux que vostre Majesté tesmoigne avoir de moy. Je ne les sçaurois avoir trop grands, repliqua Ciaxare, et si les Dieux ne vous avoient envoyé à mon secours, je serois sans doute beaucoup plus en peine que je ne suis, de tout ce que me mande le Roy mon Pere. Alors il se mit à raconter à la Princesse et à Artamene, qu'Astiage luy mandoit que Cyrus avoit esté veû en Perse ; que depuis peu, il avoit 
<pb id="page_787" n="V02-P189"/>passé en Medie : et avoit pris le chemin de la Bythinie et du Pont. Qu'en suitte il avoit fait consulter les Mages, qui avoient assure plus fortement que jamais, que le renversement de toute l'Asie alloit arriver ; et arriveroit infailliblement, si l'on n'appaisoit les Dieux. Que de plus, Astiage luy mandoit, qu'il avoit fait publier par toutes les Terres de son obeïssance, un commandement d'arrester Cyrus si on l'y trouvoit : et de le luy amener vif ou mort : promettant de grandes recompenses, à ceux qui le pourroient prendre ou le tuer. Que pour cét effet, il avoit tait aussi publier, afin qu'il peust estre plus aisément reconnu, que Cyrus portoit des Armes toutes noires : et que l'on voyoit representé à son Escu un Esclave, qui semblant avoir à choisir de Chaines, et de Couronnes, brisoit les dernieres, et prenoit les autres, avec ce mot <q>PLUS PESANTES, MAIS PLUS GLORIEUSES</q>. Ciaxare adjousta encore, qu'il avoit desja donné ordre à Aribée, de faire publier la mesme chose dans Themiscire, et en toute l'estendue de la Capadoce et de la Galatie ; afin de ne rien negliger, en une chose il importante. Je vous laisse à juger. Seigneur, de l'estat où se trouverent alors Mandane et Artamene, et de combien 
<pb id="page_788" n="V02-P190"/>de pensées differentes, leur ame estoit agitée. La Princesse avoit une telle impatience que cette conversation finist, qu'elle pensa s'en aller plus d'une fois sans rien dire : Elle n'eust pas sans doute voulu descouvrir qu'Artamene estoit Cyrus : mais elle avoit aussi tant de repugnance à contribuer quelque chose, à l'innocente tromperie qu'il faloit de necessité continuer, pour mettre mon Maistre en seureté, qu'elle ne trouvoit rien à respondre, à tout ce que le Roy disoit. Mais par bonne fortune Aribée estant entré, pour parler d'une affaire importante au Roy ; Elle se retira, et fut conduite par Artamene jusques dans son Cabinet : où elle entra, sans estre accompagnée que de Martesie. Elle n'y fut pas si tost, que regardant mon Maistre d'un air fort melancolique, et bien, luy dit elle, Artamene, il n'y a pas moyen que Cyrus ressuscite : et il faut mesme qu'Artamene parte bien tost. Ce Prince l'entendant parler ainsi, voulut luy r'assurer l'esprit autant qu'il pût : et luy faire comprendre, qu'il n'estoit pas autant en peril qu'elle pensoit. Que selon les apparences, celuy que l'on avoit pris pour luy en Perse, devoit estre ce mesme Spitridate, pour lequel on l'avoit pris en Bythinie : et qu'ainsi il ne se faloit pas tant alarmer. Parce qu'enfin il venoit peu de Persans en Capadoce : principalement de ceux qui pourroient le reconnoistre : et qu'eu effet il paroissoit bien qu'ils ne le reconnoistroient pas, puis qu'ils prenoient un autre pour luy. Quand cela seroit ainsi, dit la Princesse, 
<pb id="page_789" n="V02-P191"/>ce ne seroit pas assez : car Artamene, je vous ay souffert quelque temps, dans l'esperance que j'avois, que vous pourriez trouver les moyens de vous découvrir sans danger : et dans la certitude où j'estois, que je ne serois pas moins innocente en souffrant la conversation de Cyrus, que je l'avois esté en endurant celle d'Artamene. Mais aujourd'huy que je voy Cyrus et ma gloire en un danger eminent ; il n'y a plus rien qui puisse m'obliger à avoir cette indulgence pour vous. Quand je n'aurois qu'un seul de ces deux interest, adjousta-t'elle, je devrois faire ce que je fais : mais les ayant tous deux à la fois, il faut Artamene, il faut partir. Dites plustost Madame, interrompit mon Maistre, qu'il faut aller à la mort : car enfin, je ne sçaurois plus vivre sans vous voir. Ouy, ouy Madame, poursuivit il, vous avez trouvé un moyen infaillible, de delivrer toute l'Asie de ce Prince malheureux que les Mages assurent qui la doit conquester : et vous ne pouviez jamais trouver une voye plus certaine, de mettre Astiage en repos. Mais Madame, ne serez vous pas plus inhumaine qu'il ne fut cruel, de me faire mourir de cette sorte ? Il voulut m'oster la vie, il est vray : mais ce fut en un âge où je n'en connoissois pas la douceur. De plus, je ne l'avois ny servy ny aimé : au lieu que vous qui me poussez de vostre propre main dans le Tombeau, apres m'avoir fait l'honneur de me donner quelque place en vostre ame ; sçavez bien que je vous ay voulu servir ; que je vous ay adorée ; 
<pb id="page_790" n="V02-P192"/>que je vous adore ; et que je vous adoreray jusques à mon dernier soupir. Ne seroit-ce point Madame, qu'en effet les menaces des Mages esbranleroient vostre esprit ? et que vous me regarderiez presentement, comme ce Prince redoutable qui doit desoler toute l'Asie ? Si la chose est ainsi Madame, il faut mourir, j'y consents : et pour executer vos volontez, je n'auray pas beaucoup de peine. Il ne me faudra, insensible Princesse, ny fers ny poisons pour vous obeir : et je n'auray pour finir mes tristes jours, qu'à me resoudre à vous dire adieu. Non ma Princesse (adjousta-t'il, en se mettant à genoux) cette cruelle parole ne sortira jamais de ma bouche qu'avec ma vie : songez donc bien je vous en conjure, si vous voulez que je la prononce : mais ne prononcez pas vous mesme mon Arrest de mort, sans vous consulter encore une fois. Artamene dit tout ce que je viens de vous dire, d'une maniere si passionnée ; et avec tant de violence et de respect tout ensemble, que la Princesse en fut attendrie : je pensois Artamene (luy dit elle en le relouant, et en le faisant rassoir) que la peine que je sens à vous bannir, deust vous consoler de vostre malheur. Quoy Madame, s'ecria t'il en l'interrompant, vous croyez que quelque chose me puisse consoler de la perte de Mandane ? Ha non non, cela n'est pas possible. Vous ne perdrez que sa veüe, luy respondit elle, et vous ne perdrez jamais son estime ny son amitié, si vous ne vous en rendez indigne, par une 
<pb id="page_791" n="V02-P193"/>desobeïssance trop opiniastrée. Mais enfin Madame, luy dit il, quand je vous desobeïray, vous ne pourrez faire autre chose pour me punir, que de faire sçavoir à Ciaxare que je suis Cyrus : et quand cela sera, l'on me mettra dans les fers ; et peut-estre l'on sacrifiera ma vie, pour le repos d'Astiage. Mais Madame, ne vous y trompez pas : j'ayme encore mieux porter des fers en Capadoce, qu'une couronne en tout autre endroit de la Terre où vous n'estes pas : et j'aime mieux aussi mourir de la main d'Astiage, que de celle de Mandane. Mandane, luy respondit la Princesse, ne feroit rien de tout ce que vous dites : mais elle vous osteroit peut-estre son affection, s'il estoit vray que vous eussiez manqué de respect pour elle. Eh Madame, reprit mon Maistre, seroit-ce manquer de respect, que de vouloir demeurer aupres de vous pour vous adorer ? Enfin Artamene (luy dit elle, d'un visage où il paroissoit de la douleur, et beaucoup de Majesté) il y va de ma gloire, et rien ne me sçavroit fléchir. Si cela est Madame, repliqua-t'il, vous avez raison : et la vie d'Artamene est trop peu considerable, pour estre comparée à une chose si precieuse. Mourons donc Madame, mourons : mais n'ayez pas du moins l'inhumanité, de haster tant l'heure de ma mort. Laissez moy donc expirer lentement et ne me refusez pas la consolation, de jouir encore quelques momens 
<pb id="page_792" n="V02-P194"/>de vostre veuë. Vous sçavez Madame, qu'il me demeure encore quinze jours, de trois mois que vous m'aviez donnez : ne me les ostez pas, si vous ne voulez que je perde patience : et peutestre que je vous desobeïsse. Artamene prononça ces tristes paroles d'une façon si touchante, qu'il fut impossible à Mandane de luy refuser ce qu'il vouloit : aussi bien ne faloit il guere moins de temps, pour pretexter son départ aupres du Roy. Je ne vous dis point Seigneur, tout ce que ces deux illustres Personnes se dirent encore en cette conversation, ny en celles qu'elles eurent en suitte durant cinq ou six jours, car cela seroit trop long : ny ce que mon Maistre dit, lors qu'il fut seul dans sa chambre. Mais je vous diray seulement, qu'il n'y eut jamais de melancolie égale à la sienne : ny peut-estre guere de semblable à celle de Mandane, quoy qu'elle la cachast mieux. Elle le prioit quelquefois, de luy promettre qu'il ne feroit jamais la guerre, ny en Capadoce, ny en Medie : et il luy respondoit tousjours, que le moyen infaillible de s'en assurer, estoit de le retenir aupres d'elle. Enfin elle vouloit pour sa consolation qu'il l'aimast ; elle vouloit pour son repos qu'il l'oubliast ; mais elle vouloit tousjours qu'il partist. Comme les choses en estoient là, et qu'Artamene estoit chez la Princesse ; Ciaxare l'envoya querir : d'abord elle eut peur que ce ne fust qu'il eust descouvert tout de bon, quelque chose de la verité : et que ce ne fust en effet, pour arrester 
<pb id="page_793" n="V02-P195"/>Artamene, qu'il recevoit cét ordre d'aller chez le Roy. Car ce matin là, Araspe estoit arrivé à Themiscire, venant de la part d'Astiage : mais elle aprit bien tost apres, que le Roy n'envoyoit querir mon. Maistre, que pour luy communiquer une affaire assez importante. Car Seigneur, vous sçaurez qu'Astiage n'envoya Araspe à Ciaxare, que pour luy dire, <q>qu'il vouloit absolument qu'il si remariast : parce que de, disoit il, dépendoit tout le repos de la Medie. Ce Prince adjoustoit, qu'il sçavoit bien, que les Capadociens ne se soucioient pas d'avoir un Roy : et qu'ils aimoient assez la Princesse Mandane, pour estre bien aises qu'elle fust leur Reine. Mais qu'il n'en estoit pas ainsi des Medes : de sorte qu'il estoit à croire, que s'il arrivoit que Cyrus entreprist quelque chose, et se monstrast à ces Peuples ; ils pourroient se donner à luy, sans croire presque faire rien d'injuste, parce qu'il n'avoit qu'une Fille. Qu'il faloit donc songer à se donner un Successeur : que de plus, il devoit encore considerer, que l'on n'avoit sans doute entrepris d'enlever Mandane, que parce que selon les apparences, elle devoit estre Reine de plusieurs Royaumes : qu'ainsi il valoit mieux luy oster une Couronne, et la laisser avecque deux, que de l'exposer encore à de pareils accidents. Que les loix de Capadoce et de Medie estoient differentes : que les Capodociens ne vouloient point de Prince Estranger : et que les Medes au contraire, ne souffriroient pas qu'un Sujet de la Reine de Capadoce fust leur Roy. Qu'au reste apres avoir bien pensé a l'Alliance qu'il devoit faire ; il avoit trouvé que Thomiris Reine des Massagettes, estoit celle qui luy estoit la plus propre. Que c'estoit une 
<pb id="page_794" n="V02-P196"/>Princesse de grande beauté ; de grand esprit ; et de grand coeur : qu'il sçavoit que comme elle avoit un Fils âgé de quinze ans, il faudroit qu'elle luy remist bien tost la conduitte de son Estat : et qu'il estoit à croire, que cette Grande Reine accoustumée à la domination, ne seroit pas marrie de trouver une voye de remonter sur le Throsne. Que la proportion de leur âge, estoit telle qu'elle devoit estre, pour esperer dis enfans, et pour avoir une vie heureuse. Que chez tous les Princes voisins, il n'y avoit point de Princesse qu'il peust espouser : qu'une partie d'entre eux estoient ses Ennemis : et que les autres n'avoient point de Filles. Qu'au reste encore que Thomiris eust un Fils âgé de quinze ans, elle n'en avoit pourtant que vingt-neuf. Que de plus, l'Alliance faite avec ces Peuples là, estoit tousjours avantageuse : parce qu'encore qu'ils fussent assez loin de ses Estats, neantmoins l'on pouvoit dire, que les Scubes en general, estoient voisins de tout le monde : puis que n'ayant ny Villes, ny Maisons, et vivant tousjours sous des Tentes ; ils passoient d'un Royaume à l'autre en un instant : comme ils l'avoient bien monstré, lors qu'autre fois ils avoient envahy toute l'Asie. Qu'ainsi c'estoit se faire de puissans Amis, et s'oster de redoutables Ennemis, que de faire Alliance avec eux. Qu'apres tout, il le vouloit : et que s'il n'y consentoit pas, il chercheroit d'autres voyes, d'empescher que son Sceptre ne passast dans les mains d'une Fille.</q> Voila Seigneur, une partie des choses qu'Araspe avoit dites de la part d'Astiage à Ciaxare. Aribée qui s'estoit trouvé present à ce discours, comme ayant la confidence du Roy, et qui avoit bien des desseins cachez 
<pb id="page_795" n="V02-P197"/>dans l'esprit, demeura un peu estonné, à ce que nous avons sçeu depuis : neantmoins apres avoir fait semblant de resver profondement à ce qu'il devoit conseiller à Ciaxare, qui luy commandoit de dire son advis : il approuva tout ce qu'Astiage avoit mandé ; fortifia la chose par de nouvelles raisons ; exagera celles qu'Araspe n'avoit fait que toucher legerement ; et fit enfin resoudre le Roy à faire ce qu'on luy conseilloit. Ce n'est pas que la tendresse extréme qu'il avoit pour Mandane, ne resistast un peu à ce dessein : mais comme il luy demeuroit deux Couronnes ; et qu'on luy faisoit comprendre, qu'il s'agissoit du Throsne de Medie ; il consentit à ce qu'on voulut. Or comme Aribée avoit interest par plus d'une raison, que mon Maistre fust esloigné de la Cour, il dit à Ciaxare qu'il n'y avoit qu'Artamene seul, qui fust capable de faire reüssir heureusement, le dessein de son mariage, avec la Reine des Massagettes. Qu'il avoit toutes les qualitez necessaires pour cela ; qu'il avoit beaucoup d'esprit, et beaucoup de reputation : et qu'ainsi il n'y avoit presque pas lieu de douter, que si l'on envoyoit Artamene vers Thomiris, il ne vinst à bout d'une negociation si glorieuse pour luy, et si importante pour l'Estat. Ciaxare qui en effet voyoit beaucoup d'aparence, à ce que luy disoit Aribée, aprouva son advis : et peu de temps apres, envoya querir mon Maistre, comme je vous l'ay déja dit D'abord qu'il entra dans son Cabinet, il fut au 
<pb id="page_796" n="V02-P198"/>devant de luy : et le carressant encore plus qu'à l'ordinaire ; Artamene, luy dit il, les Dieux ne vous ont pas rendu propre à tant de choses differentes, pour ne vous employer jamais qu'à une seule : c'est pourquoy afin de ne laisser pas inutiles, les dons que vous avez reçeus du Ciel : il faut qu'apres avoir donné tant d'illustre matiere à vostre valeur, je vous en donne aussi de faire paroistre vostre prudence. Mon Maistre suivant fa coustume et son humeur, respondit aux civilitez de Ciaxare, avec autant de modestie que de soumission : et tesmoignant en suitte beaucoup d'impatience de sçavoir en quoy il le pouvoit servir : Ciaxare luy dit tout ce qu'Astiage luy avoit mandé par Araspe ; tout ce qu'Ariée luy avoit conseillé ; et enfin tout ce qu'il avoit resolu. Il le pria de plus, de vouloir aprendre la chose à la Princesse sa Fille ; et de tascher de faire qu'elle ne l'en aimast pas moins. Car, luy dit il, Artamene, je sçay qu'elle vous estime : et qu'elle recevra mieux une semblable nouvelle par vous que par Aribée, pour lequel elle n'a jamais eu grande inclination. Je vous laisse à juger. Seigneur, combien mon Maistre fut surpris d'une pareille proposition : il ne sçavoit s'il devoit contredire le dessein du Roy, ou l'aprouver : accepter la commission qu'on luy donnoit de parler à la Princesse, ou la refuser absolument : et il fut un assez long temps, où il ne sçavoit pas trop bien que respondre ; tant il avoit de peur d'offencer le Roy ou Mandane ; et de choquer 
<pb id="page_797" n="V02-P199"/>son devoir ou son amour, dans une conjoncture si delicate. Mais voyant enfin qu'encore que Ciaxare luy fist l'honneur de luy demander son advis, c'estoit pourtant une chose resolue : il luy dit à la fin, que pour ce qui estoit de son mariage, ce n'estoit point a luy à se mesler d'en parler, ny de conseiller un Roy si prudent. Que pour ce qui estoit de l'aprendre à la Princesse, il le seroit puis qu'il le luy commandoit : Mais que pour aller vers la Reine des Massagettes, c'estoit une chose où selon son sens il n'estoit pas propre. S'il falloit l'aller conquerir à force d'armes, luy dit il, je pourrois peut-estre me vanter, de le faire aussi tost qu'un autre : Mais comme il ne faut que la persuader, dispensez moy s'il vous plaist, Seigneur, d'un employ où certainement je suis moins propre que vous ne croyez. Ciaxare l'entendant parler ainsi, creut tousjours que sa modestie toute seule, luy faisoit tenir un semblable discours, c'est pourquoy il ne s'y arresta pas : et il luy dit seulement qu'il se preparast à partir, le plustost qu'il luy seroit possible. Mon Maistre ne pouvant encore se resoudre absolument, ne respondit pas precisément à Ciaxare ; et sans refuser ny accepter l'employ qu'on luy vouloit donner, il le quitta et fut chez Mandane ; avec ordre du Roy de mesnager son esprit avec tant d'adresse, qu'elle ne se plaignist pas de luy. Aussi tost que la Princesse vit Artamene, elle remarqua aisément, qu'il luy estoit arrivé quelque chose de nouveau et de fascheux : 
<pb id="page_798" n="V02-P200"/>et bien, luy dit elle en paslissant, Cyrus est il descouvert ? Non Madame, repliqua-t'il, et je puis dire au contraire, qu'il n'est que trop bien caché, puis qu'on luy veut donner une commission où il est si peu propre. La Princesse devenuë plus curieuse par cette responce, le pressa de luy expliquer cét enigme ; ce qu'il fit fort exactement ; en luy racontant parole pour parole, toute sa conversation avec Ciaxare. Il eut mesme le soin de luy exagerer les sentimens de tendresse qu'il avoit veus dans l'esprit du Roy, pour ce qui la regardoit : mais apres luy avoir apris, et le dessein de son mariage avec Thomiris ; et le commandement qu'il avoit reçeu, d'aller vers la Reine des Massagettes, pour le faire reussir : il se mit à regarder la Princesse, et à vouloir observer dans ses yeux ce qu'elle pensoit, en une avanture assez extraordinaire. Mais comme elle s'aperçeut de son intention, Non non, luy dit elle, Artamene, la perte d'une Couronne n'excitera pas de grands troubles dans mon esprit : et quand le Roy mon Pere pourroit aussi bien m'oster celles de Capadoce et de Galatie que celle de Medie, vous ne m'en entendriez pas murmurer. J'ay l'ame plus ferme que vous ne pensez : et l'on pourroit m'oster plus d'un Sceptre, que je n'en changerois pas de visage. Ce n'est Artamene, ce n'est que pour la veritable gloire, que mon coeur est sensible : et non pas pour cette gloire passagere, qui dépend du caprice de la Fortune ; et qui est absolument détachée de nostre propre vertu. 
<pb id="page_799" n="V02-P201"/>Ainsi je puis vous assurer, que je ne trouve rien dans le dessein de Ciaxare qui m'afflige, et qui ne soit juste : et je luy suis mesme bien obligée, d'avoir eu la bonté de m'en vouloir faire dire quelque chose. Tout ce que vous dites, Madame, respondit mon Maistre, est extrémement genereux : Mais quoy que vous agissiez en cette rencontre, comme une personne heroïque doit tousjours agir : cela n'empesche pas que je n'aye beaucoup de sujet de me plaindre de la rigueur de mon destin. Je ne voy pas, luy dit alors la Princesse, ce grand malheur dont vous vous plaignez : Quoy, Madame, adjousta-t'il, l'on employera Artamene à vous oster la Couronne de Medie, et il ne s'en plaindra pas ! luy, dis-je, qui voudroit vous pouvoir donner toutes les Couronnes de l'Univers. Je vous ay desja dit, respondit elle, que ma plus grande felicité, n'est pas inseparablement attachée au Throsne : c'est pourquoy ne craignez pas de me desplaire en obeissant au Roy, Mais peut-estre Artamene (luy dit elle, avec un demy souris) ne sommes nous pas de mesme humeur : peut-estre, dis-je, que Mandane ayant moins d'une Couronne, ne paroistra plus à vos yeux, ce qu'elle leur paroissoit auparavant. Ha ! Madame (s'escria mon Maistre en l'interrompant) songez vous bien à ce que vous dites ? et est il possible que la Princesse Mandane puisse railler innocemment, sur une matiere si delicate ? Ouy, Madame, poursuivit-il, vous en estes capable : mais il est pourtant certaines 
<pb id="page_800" n="V02-P202"/>choses, que l'on ne peut jamais dire sans injustice, encore qu'on ne les croye pas comme on les dit. Cependant, Madame, apres les cruelles paroles que vous venez de prononcer ; je n'ay plus rien à faire qu'à obeïr au Roy : et à aporter autant de soing à vous oster des Couronnes, que j'en devrois raisonnablement avoir de vous en conquester. Encore une fois, Madame, vous avez eu son de me parler comme vous avez fait ; à moy, dis-je, qui ay arresté tous mes regards sur vostre visage : et qui n'ay jamais regarde vos Couronnes, que comme un ornement beaucoup au dessous de vostre Vertu. Ouy, divine Princesse, adjousta-t'il encore, quand vous seriez aussi loing du Throsne que vous en estes prés, je serois pour vous ce que je suis : il ne m'importe de sçavoir, si vous possederez des Sceptres : il suffit que je sçache que vous les meritez, c'est à ma valeur à faire le reste : et si j'ay dit quelque chose qui tesmoignast de la repugnance, à vous oster la Couronne de Medie : c'est Madame, que de quelque façon que ce soit, je ne puis agir contre vous. Tous mes sentimens se revolteroient sans doute contre moy, si j'en pouvois avoir la pensée : comme au contraire, tous les mouvemens de mon coeur vont à vous servir, sans mesme que ma raison et ma volonté s'en meslent. La Princesse voyant qu'Artamene avoit esté si sensible, à une si petite injure, se repentit de la luy avoir faite : et pour l'appaiser en quelque sorte ; Artamene, luy dit elle, s'il est vray (conme je le veux croire) que la, 
<pb id="page_801" n="V02-P203"/>vertu de Mandane soit effectivement ce que vous aimez le mieux en elle, le voyage que l'on vous propose, doit vous donner de la joye, plustost que de vous donner du desplaisir : car enfin à vous parler sincerement, c'est bien plustost comme devant estre Reine de Medie, que comme Reine de Capadoce, que l'on me refuse à ceux qui me demandent : car encore que la loy de laquelle on se sert pour authoriser ce refus, soit effectivement parmy nous ; neantmoins comme il n'y à point presentement de Prince en Capadoce, elle pourroit peut-estre recevoir quelque explication, ainsi encore une fois, en m'ostant la Couronne de Medie, vous vous osterez peut estre un grand obstacle : et quand je ne seray, et ne pourray jamais estre que Reine de Capadoce, il ne vous sera pas si difficile d'obliger le Roy à consentir à ce que vous desirez : pourveû qu'il puisse souffrir que vous soyez Cyrus. Mais, Madame, luy dit alors mon Maistre, quand voulez vous que je hazarde la chose ? A vostre retour, repliqua-t'elle : et je m'imagine que la Reine des Massagettes, ne vous refusera pas son assistance, apres que vous l'aurez placée dans le Throsne de Medie. Vous aurez mesme cét avantage, luy dit elle encore, de partir sans que je vous bannisse : et j'auray aussi cette consolation, de voir que du moins en me quittant, vous ne vous plaindrez pas de moy, Ha ! Madame, repliqua-t'il, je n'en seray gueres plus heureux : et l'absence est un si grand mal, à 
<pb id="page_802" n="V02-P204"/>ceux qui sçavent veritablement aimer ; que par quelque occasion que l'on s'esloigne de ce que l'on aime, il s'en faut peu que l'on ne soit esgalement malheureux. Et puis Madame, adjousta t'il, qui m'a dit que durant mon absence, le Roy d'Assirie n'entreprendra rien contre vous ? Vous sçavez qu'il a des intelligences secrettes dans la Cour, que nous n'avons pû descouvrir : vous sçavez ce qu'il a desja tenté une fois : comment donc. Madame, voulez vous que je m'expose au plus effroyable danger, qui puisse menacer ma vie ? Il faut esperer, luy respondit elle, que le mauvais succés de son premier dessein, le rebutera d'un second ; il faut que je songe à le rendre vain s'il l'avoit : et que je vous assure mesme, qu'il en viendroit à bout inutilement, Et puis demeurer ou partir, n'est pas une chose qui fust à vostre choix ny au mien, quand mesme ce nouveau sujet d'absence ne seroit pas survenu : et vous sçavez, et je vous l'ay dit, qu'il faudroit tousjours s'y resoudre. Ainsi Artamene, laissons l'advenir à la conduite des Dieux, et obeïssons au Roy. 
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<div2 id="page_CYRUS020111" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Cyrus ambassadeur de Ciaxare auprès de Thomiris)">
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Enfin, Seigneur, Artamene se resolut à partir ; Ciaxare de son, costé l'en pressa ; et luy fit preparer un équipage, le plus grand, et le plus magnifique, dont l'on eust jamais entendu parler en Capadoce. Il eut pourtant ordre de ne proposer pas d'abord la chose dont il s'agissoit à Thomiris : Ciaxare ne voulant pas s'exposer à estre refusé. Mais comme il estoit arrivé que quelques Pyrates avoient 
<pb id="page_803" n="V02-P205"/>pris plusieurs Vaisseaux Marchands sur la Met Caspie, qui apertenoient a des Capadociens : et qu'il s'estoit fait une espece de petite guerre maritime, entre ces Capadociens et ces Pyrates, qui estoient du Pars des Massagettes : ce fut cette negociation qui fut le pretexte de ce voyage : quoy qu'en effet il ne fut entrepris, que pour traiter en secret du Mariage de Thomiris avec Ciaxare. Je ne m'arresteray point à vous dire, toutes les carresses que le Roy fit à mon Maistre en s'en separant, ny toutes celles que toute la Cour luy fit ; Aribée mesme parut estre plus de ses amis qu'à l'ordinaire : et Artamene avoit sans doute en aparence tous les sujets du monde d estre satisfait de luy. Mon Maistre avoit pourtant dans le coeur une inquietude secrette qui ne luy donnoit pas peu de peine : car enfin depuis que Philidaspe, ou pour mieux dire le Prince d'Assirie avoit disparu, l'on n'en avoit eu aucunes nouvelles. L'on avoit mesme sçeu, qu'il n'estoit point retourné à Babylone : et que la Reine Nitocris estoit tousjours fort en peine d'une si longue absence. Il y avoit aussi des momens, ou Artamene ne sçavoit pas trop bien s'il devoit croire que Philidaspe fust en effet ce qu'il avoit dit estre : et il y en avoit d'autres aussi, où il n'en doutoit point du tout. Mais enfin son equipage estant prest, il falut partir, et dire adieu à la Princesse jamais, Seigneur, je n'ay esté plus fortement persuadé qu'en cette rencontre, que les Dieux 
<pb id="page_804" n="V02-P206"/>envoyent quelquefois aux hommes, des pressentimens de ce qui leur doit arriver : car mon Maistre eut une si sensible douleur en quittant Mandane ; et cette Princesse, quoy que tres accoustumé à vaincre ses sentimens, en parut aussi si affligée ; que quand ils eussent sçeu infailliblement qu'ils ne se reverroient jamais, ils ne l'eussent pas esté davantage. Cét adieu, comme vous pouvez penser, se fit sans autres tesmoins, que la fidelle Martesie ; avec laquelle il y avoit desia quelque temps que j'avois lié une amitié tres estroite. Ce compliment ne fut pas long : et leur conversation se fit presque plustost par leur silence que par leurs paroles. La tristesse qui paroissoit dans les yeux d'Artamene, fut toute l'eloquence qu'il employa à prier sa Princesse de ne l'oublier pas s et la douleur qu'il vit dans ceux de Mandane, fut presque toute la faveur qu'il reçeut d'elle en s'en separant. Voulez vous bien, luy dit il, Madame, que je ne démente pas mes propres yeux ? Et me permettrez vous de croire, que j'ay quelque part à la melancolie que je voy dans les vostres ? Ouy Artamene, luy respondit elle, je vous le permets : et je ne seray pas mesme marrie que vous croiyez qu'il y en a plus dans mon coeur, que vous n'en voyez sur mon visage. Il n'en eust pas falu plus que cela, pour ressusciter mon Maistre s'il eust esté mort : mais je pense aussi Seigneur, qu'il n'en eust guere plus falu pour le faire mourir et de douleur et de joye. Aussi ces deux sentimens 
<pb id="page_805" n="V02-P207"/>opposez, firent tant de desordre en son ame ; qu'il en perdit la parole, et presque la raison. Il quitta donc la Princesse sans luy dire plus rien : et la regardant aussi long temps qu'il le pût, il sortit enfin, et monta a cheval sans sçavoir ny qui estoit aveque luy ; ny quel chemin il tenoit ; ny mesme ce qu'il pensoit. Le premier jour de nostre voyage, se passa de cette sorte : le second ne fut guere moins melancolique : tous les autres furent à peu pres semblables : et depuis Themiscire jusques au bord de l'Araxe (ce fleuve fameux qui borne le Royaume des Massagettes) je pense que mon Maistre ne sçeut point quelle route nous tinsmes. Il ne sçeut, dis-je, si nous avions pris celle de la Province des Aspires ; si nous avions traverse la Colchide ; ou si nous avions pris le haut des Montagnes. Enfin, je pense qu'il ne sçeut si nous avions esté sur la mer ou sur la terre ; ny si nous avions passé des forests ou des rivieres : tant il est vray qu'il fut entierement possedé par sa passion et par ta melancolie, pendant ce voyage qui est assez long, et où l'on voit d'assez belles choses. Estant donc arrivez au bord de l'Araxe, nous le passasmes sur de grands bateaux, qui sont destinez à cét usage, pour la commodité de ceux qui voyagent en ce païs là : et nous commençasmes, s'il faut ainsi dire, d'entrer en un autre Monde. Car Seigneur, nous ne vismes plus ny Villes, ny Vilages, ny Maisons, ny Temples : et toute cette grande estenduë de païs qui borde un des costez 
<pb id="page_806" n="V02-P208"/>de l'Araxe, et qui regarde vers les Issedones, n'est que de grandes et vastes Plaines, entremeslées de petites Colines extrémement agreables. un objet si nouveau, força la melancolie d'Artamene : et l'obligea de remarquer avec plaisir, que toutes ces Plaines et toutes ces Colines estoient semées de cent mille Tentes differentes, et par leurs formes, et par leur grandeur, et par leurs couleurs. L'on en voyoit deux ou trois cens en un mesme lieu ; trente ou quarante en un autre ; quelques unes en plus petit nombre, et d'autres mesmes toutes seules, et separées de tout le reste. L'on voyoit aussi grande quantité d'une espece de Pavillons roulans, dont ces Peuples se servent, principalement à la guerre : qui sont de grands chariots couverts de Dais magnifiques, sous lesquels ils peuvent estre à l'abry de l'incommodité de la pluye et des vents : et à l'ombre aussi, quand il arrive que le Soleil les importune. Un nombre infiny de Troupeaux, paissoient parmy toutes ces vastes Plaines : et adjoustoient encore beaucoup d'agrément, à un si merveilleux objet. Artamene donc, apercevoir bien admiré cette diversité de coustumes, continua son chemin, droit vers le Quartier des Tentes Royalles : car c'est ainsi qu'ils apellent en ce païs là, l'endroit où la Cour fait sa demeure. Ces Tentes changent toutefois de lieu selon les Saisons ; et quoy qu'elles soient assez souvent proche de l'Araxe, à cause de la commodité que ce grand et beau fleuve aporte à son voisinage ; 
<pb id="page_807" n="V02-P209"/>lors que nous y fusmes, il nous falut faire deux journées entieres dans le païs des Massagettes, auparavant que d'arriver où estoit la Reine. Mais Seigneur, à vous dire la verité, ce voyage nous donna assez de divertissement à l'abord : et la veüe de tant de choses nouvelles, ne nous permit pas de nous ennuyer. De plus, tous ces Peuples quoy que confondus par beaucoup de personnes avec les veritables Scithes, n'ont pas leur simplicité en habillemens : au contraire, ils sont tres superbes et tres magnifiques. Car comme leur païs produit une quantité prodigieuse d'or et de cuivre, ils se servent en toutes sortes de choses de ces deux Metaux : n'employant que tres rarement le fer et l'argent, parce qu'ils en ont fort peu chez eux. Ainsi leurs Lances, leurs Carquois, leurs Fleches, leurs Marteaux d'armes, leurs Baudriers, la Bride, le Mors, tout le harnois de leurs chevaux, et cent autres choses qui seroient trop longues à dire, sont toutes d'or, ou du moins ornées avec de l'or : de sorte que tout ce que nous rencontrasmes, ne nous fit voir que magnificence. Nous sçeusmes en allant, que le Fils de la Reine appellé Spargapise, n'estoit pas alors aupres d'elle : et qu'il estoit allé, accompagné d'Ariante Frere de Thomiris, vers ces Provinces qui regardent le Mont Imaüs, qui comme vous sçavez partage les deux Scithies. Certe absence n'empescha pas que nous ne trouvassions la Cour extrémement grosse : car comme Spargapise n'avoit que quinze ans, et qu'Ariante n'avoit 
<pb id="page_808" n="V02-P210"/>point d'authorité en ce païs là, tout le monde s'attachoit à la Reine, qui depuis fort long temps gouvernoit toutes choses : et qui en effet a de tres grandes qualitez, quoy qu'elle en ait aussi quelques unes qu'il seroit à souhaitter qu'elle n'eust pas. Nous sçeusmes encore qu'il y avoit deux Princes Estrangers dans cette Cour : l'un Prince des Tauroscites apellé Indathirse, et neveu d'un fameux Scithe qui se nomme Anacharsis, qui estoit alors en voyage : et dont en mon particulier, l'avois fort entendu parler en Grece, du temps que nous estions à Corinthe. Pour l'autre qui s'apelle Aripithe, il est Prince des Sauromates : de sorte qu'à ce que nous sçeusmes, ces deux Estrangers rendoient la Cour de Thomiris encore plus belle qu'à l'acoustumée. Enfin Seigneur, nous marchasmes si bien, que nous descouvasmes de fort loing les Tentes Royalles, ou pour mieux dire, la plus belle Ville du monde : estant certain qu'il ne peut jamais tomber un plus magnifique objet sous les yeux. Il y avoit une estenduë de plus de vingt cinq stades en quarré, entierement pleine de Tentes rangées avec ordre et par grandes rües : et pour rendre la chose encore plus superbe, il y avoit symetrie en leur forme, et en leur disposition. Le meslange mesme des couleurs, y estoit judicieusement observé : et la pourpre, l'or, le blanc, et le bleu, estoient meslez avec une confusion, où il ne laissoit pas d'y avoir de la regularité. Toutes ces Tentes avoient sur le haut, de grosses pommes 
<pb id="page_809" n="V02-P211"/>d'or ou de cuivre, avec des Banderolles ondoyantes : et en divers endroits de cette Ville (s'il est permis de parler ainsi) l'on voyoit des Pavillons beaucoup plus eslevez que les autres : qui paroissoient comme font dans nos Villes, les Palais et les magnifiques Temples. Au milieu de tout cela, estoit le Pavillon de Thomiris, fort remarquable et par sa beauté, et par sa grandeur prodigieuse, et parles Enseignes Royalles, que l'on voyoit arborées, sur le haut de ce superbe Pavillon. Comme nous arrivasmes donc à quinze ou seize stades de ces magnifiques Tentes, nous vismes paroistre un gros de Cavalerie, à la teste duquel estoit un des plus considerables d'entre les Massagettes : qui venoit recevoir mon Maistre au nom de la Reine. Car dés que nous avions eu passé l'Araxe, elle avoit esté, advertie, qu'un Ambassadeur de Ciaxare, appelle Artamene, estoit entré dans ses Estats : de sorte qu'au Nom de Ciaxare, et à celuy d'Artamene, qu'elle ne connoissoit que trop, comme vous sçaurez apres, elle avoit envoye comme je viens de le dire, un homme de consideration, suivy de beaucoup d'autres, pour le recevoir. Les premiers complimens estans faits, nous continuasmes nostre chemin meslez parmy eux : et en aprochant, nous vismes que tout ce grand quarré de Tentes, estoit enfermé de Barrieres peintes et dorées, où il y avoit en garde, des Soldats de fort bonne mine. Nous vismes aussi qu'il y avoit une petite Riviere, qui se divisoit en deux petits 
<pb id="page_810" n="V02-P212"/>bras, dont l'un passoit tout le long d'une des faces de cette Ville portative : et l'autre la traversoit par le milieu : se rejoignant apres un peu plus bas comme auparavant. Nous vismes que le Pavillon de la Reine estoit au milieu d'une grande Place, ou quatre grandes rües aboutissoient, avec des Gardes aux deux bouts de toutes les quatre. Enfin Seigneur, l'on conduisit mon Maistre dans une superbe Tente, destinée pour les Ambassadeurs des Rois Estrangers. Comme le train et l'equipage d'Artamene estoit extrémement grand et magnifique, ces Peuples là n'avoient pas moins de curiosité de nous regarder, que nous en avions de les voir. Car corne l'habillement des Medes est beaucoup plus beau que celuy de tout le reste de l'Asie, Ciaxare avoit voulu que nous eussions tous des robes à la Medoise, toutes couvertes d'or : et celle d'Artamene estoit toute semée de pierreries. Comme nous estions armiez apres midy, le reste du jour fut employé à se reposer : et ce ne fut que le lendemain au matin que Thomiris donna audience à mon Maistre. J'avois oublié de vous dire, qu'en envoyant recevoir Artamene, Thomiris luy avoit aussi envoyé un Truchement, qui sçavoit toutes les Langues Asiatiques : mais pour elle, mon Maistre n'en eut pas besoin, car elle sçavoit la Langue Assirienne : qui comme vous ne l'ignorez pas, est la plus generalement entendüe par tout : et qu'Artamene sçavoit assez bien, parce qu'elle ressemble fort à celle de Capadoce. De sorte que mon Maistre ayant 
<pb id="page_811" n="V02-P213"/>esté adverty qu'elle la sçavoit, se prepara à luy parler en cette Langue : aussi tost qu'il auroit fait son premier compliment en celle de Capadoce, pour garder quelque ceremonie : et pour rendre ce respect là au Roy de qui il estoit envoyé. L'heure de l'Audience estant donc venüe, plusieurs Officiers de la Reine vinrent prendre mon Maistre, pour le conduire chez elle : où les deux Princes que je vous ay nommez, et tout ce qu'il y avoit de Grand et de beau à cette Cour, soit parmy les hommes ou parmy les Dames s'estoit rendu : pour voir cét Ambassadeur, de qui l'on disoit desja tant de choses : quoy que l'on ne peust encore juger en ce lieu la que de sa bonne mine. L'on nous fit passer dans ces superbes Tentes de Thomiris, par trois differentes Chambres richement meublées, auparavant que d'arriver au lieu où estoit la Reine : mais lors que nous entrasmes en celuy la, j'advoüe que je fus un peu surpris, et que j'eus peine à croire que je ne fusse pas plustost à Babylone, à Ecbatane, à Themiscire, à Amasie, ou à Sinope, que dans un Camp de Massagettes : tant il est vray que je ay de magnificence, et de marques de Grandeur. Tout cet Apartement estoit tendu de Pourpre Tyrienne, toute couverte de plaques d'or massif, où estoient representées en bas relief diverses actions de leurs Rois : l'on voyoit pendre au haut du Dôme de cette Chambre, cent lampes d'or, enrichies de pierreries : la Reine estoit sur un Throsne eslevé 
<pb id="page_812" n="V02-P214"/>de trois marches, tout couvert de drap d'or, dont le Dais estoit aussi : l'un et l'autre estant encore orné de plusieurs plaques d'or massif. Il y avoit au pied du Throsne une petite Balustrade d'or, qui separoit la Reine de tout le reste du monde qui l'accompagnoit : toutes les Dames richement vestuës, estoient assises des deux costez de ce Throsne, sur des quarreaux de Pourpre avec de l'or ; et tous les hommes estoient debout derriere elles. Thomiris avoit ce jour là une espece de robe et de manteau à l'Egyptienne, qui semblant avoir quelque chose de negligé, ne laissoient pas d'estre fort majestueux. L'un et l'autre estoient tissus d'or et de soye de diverses couleurs : car le deüil des Veusves parmy les Massagettes ne passejamais la premiere année. Sa coiffure estoit assez haute par derriere, d'où pendoit un crespe qui apres avoir esté jusqu'à terre, se s'atachoit sur l'espaule ; et se mesloit confusément avec un grand Panache de diverses couleurs qui luy flottoit sur la teste. Ses cheveux qui sont blonds estoient à demy espars, et sa gorge pleine et blanche, à demy cachée, d'une gaze plissée et transparente, qui donnoit beaucoup d'agrément à son habit, l'oubliois de vous dire que sa robe estoit retroussée du costé droit avec une agrasse de Pierreries : ce qui faisoit voir qu'elle estoit doublée de peaux de Tigres admirablement belles, et fort mouchetées. Elle avoit des Brodequins de drap d'or bordez de cette mesme fourrure, et s'attachez sur le devant par 
<pb id="page_813" n="V02-P215"/>des meuffles de Lyon, faits d'or massif, et dont les yeux estoient de Rubis. Enfin l'on peut dire que l'habillement de Thomiris ornoit sa beauté, comme sa beauté ornoit son habillement. Cette Princesse, qui effectivement n'avoit alors que vingt-neuf ans, ne m'en parut pas avoir plus de vingt : elle est d'une taille fort avantageuse, et un peu au dessus de la grandeur ordinaire : elle a la mine haute, mais un peu superbe : les yeux beaux et remplis de feu : le teint si blanc, si vif, et couvert d'une fraischeur si agreable, que la premiere jeunesse n'en peut jamais donner davantage à personne. En un mot, elle a une belle bouche, de belles dents de belles mains, de beaux bras, et et un embonpoint admirable. Je trouvay donc Thomiris une tres belle Princesse : et mon Maistre tout preocupé qu'il estoit, fut contraint d'adjoüer apres, qu'excepté Mandane (qui certainement estoit encore infiniment plus accomplie) il n'avoit jamais veû de beauté plus esclatante, que celle de Thomiris. Cette Reine se leva, dés qu'elle aperçeut mon Maistre : et descendit mesme le premier degré de son Throsne. Cette Balustrade d'or que l'on ouvrit par le milieu, fit que mon Maistre s'avança jusqu'au bas de ce Throsne : et que mettant le pied sur la derniere marche, il luy baisa la robe, et luy presenta des Tablettes toutes couvertes de Diamants, où estoit la Lettre de Ciaxare : luy disant en peu de mots, et en Capadocien, le sujet de son Ambassade. Elle respondit en sa langue, mais fort peu 
<pb id="page_814" n="V02-P216"/>de chose ; et prenant ces Tablettes, elle les donna au Capitaine de ses Gardes, qui les remit entre les mains du Truchement. Apres cela, elle se remit à sa place : et mon Maistre prit celle qui estoit destinée pour luy a la droite du Throsne, et au delà de la Balustrade. Vous sçavez. Seigneur, que ces especes de depesches, ne servent qu'à authoriser celuy qui les porte : et qu'en ces premieres Audiences, l'on ne parle jamais gueres à fond des affaires qui amenent les Ambassadeurs. Apres donc que pour la ceremonie cette Lettre de Creance eut esté leve, et expliquée à la Reine : et que chacun, comme je l'ay dit, eut commencé de parler en la langue de son Païs ; Artamene fut fort estonné d'entendre que Thomiris luy dit en Assirien. Je ne suis pas peu obligée au Roy de Capadoce, de m'avoir fait connoistre un homme de qui la reputation m'avoit donné une si forte curiosité : car ne pensez pas, luy dit elle, que la Renommée ne passe jamais l'Araxe, pour nous aprendre ce que l'on fait aux lieux d'où vous venez. Vous sçavez qu'elle traverse les Mers : et vous devez bien croire qu'elle passe ainsi les Fleuves avec joye, quand elle est chargée d'une gloire conme la vostre. Ouy genereux Artamene, adjousta t'elle, nous vous connoissions sans vous avoir veû : vostre Nom a devancé vostre Personne : et nostre estime pour vous, a precedé vostre arrivée. Je crains bien, Madame (respondit mon Maistre en la mesme langue qu'elle avoit parlé) que je ne destruise 
<pb id="page_815" n="V02-P217"/>moy mesme cette glorieuse estime ; et que je ne rende un mauvais office a la Renommée qui m'a tant flatté : puis qu'apres cela vous ne la croirez peut-estre jamais plus : et tiendrez pour suspectes de mensonge, toutes les veritez qu'elle vous annoncera. Mais, Madame, quoy qu'elle m'ait fait grace, elle ne laisse pas de rendre quelque fois justice : c'est pourquoy je supplie tres-humblement vostre Majesté, de ne douter jamais de ce qu'elle dira, lors qu'elle voudra vous assurer, que le Prince que je sers, est un des plus Grands Rois du Monde. Je sçay bien, reprit Thomiris, qu'en effet Ciaxare est un Grand Prince, et un Prince qui a de bonnes qualitez : et je sçay de plus, que la Princesse sa Fille, est aussi admirable en beauté, qu'Artamene l'est en valeur. Mais je sçay aussi, adjoustat'elle, que vostre main à fait trembler la plus grande partie de l'Asie : et que vous avez presques autant gagné de Batailles, que vous avez vescu d'années. Mon Maistre estoit si surpris et si confondu d'entendre parler Thomiris de cette sorte, qu'il ne pût s'empescher de luy tesmoigner son estonnement : car il s'estoit imaginé que les Scithes et les Massagettes qui sont leurs Alliez, ne prenoient gueres de part en tout le reste du monde. Madame, luy dit il, vous me surprenez estrangement : car comme je ne me souviens point d'avoir veû de Massagettes, ny à la Cour de Capadoce, ny à l'Armée de Ciaxare : je ne puis m'imaginer, par quelle voye vous sçavez une partie de ce qui s'y passe. Il paroist toutefois assez, adjousta-t'il, 
<pb id="page_816" n="V02-P218"/>que vostre Majesté n'en est pas informée bien precisément : puis qu'elle me donne une gloire, qui apartient toute au Roy mon Maistre ; de qui les Armes ont sans doute esté heureuses entre mes mains : mais qui l'auroient autant esté, en celles de tout autre que de moy. Je ne m'arresteray point, Seigneur, à vous redire toute cette conversation ; qui fut beaucoup plus longue, que n'ont accoustumé de l'estre celles des premieres Audiences. La Reine assura mon Maistre en le congediant, qu'il auroit toute la satisfaction qu'il pouvoit esperer de son voyage : et qu'elle contenteroit Ciaxare, en toutes les choses ou elle le pourroit faire raisonnablement. Artamene se retira donc tres satisfait de Thomiris, et fort estonné de trouver si près des Scithes, des Peuples si magnifiques, si civilisez, et si pleins d'esprit. Nous sçeusmes apres que Thomiris avoit cette coustume, d'envoyer diverses personnes, chez tous les Princes Estrangers, qui sans estre connus, luy rendoient compte de temps en temps, de tout ce qui se passoit par toute l'Asie : Et d'autant plus, que la Politique de toutes les deux Scithies et des Massagettes qui les imitent en cela ; est de faire des invasions, lors que l'on y pense le moins : et c'est pour cét effet qu'ils taschent de sçavoir precisément tout ce qui se passe chez tous les Peuples dont ils ont connoissance ; afin de s'empescher d'estre surpris, et de surprendre les autres. Cependant ces deux Princes Estrangers qui estoient dans cette Cour, donc 
<pb id="page_817" n="V02-P219"/>l'un, comme je l'ay déja dit, s'apelloit Indathirse, et l'autre Aripithe, et qui estoient tous deux amoureux de Thomiris : voyant avec quelle civilité extraordinaire elle avoit reçeu mon Maistre, le vinrent voir le lendemain. Il leur rendit leur visite un jour apres ; et il trouva que ces deux Scithes estoient fort honnestes gens ; principalement Indathirse Prince des Tauroscithes, et neveu du fameux Anacharsis. Aripithe avoit aussi de l'esprit : mais il estoit un peu soubçonneux et violent : au lieu qu'Indathirse n'avoit rien qui ne sentist la douceur Asiatique ; et rien du tout de sauvage ny de rude. L'un et l'autre de ces Princes parloit la langue Assirienne, aussi bien que Thomiris : ainsi ils purent faire conversation avec mon Maistre : qui d'abord les ravit et les charma de telle sorte, qu'ils le regarderent comme un Dieu : tant sa façon d'agir, sa maniere de parler, sa douceur, sa bonne mine, et sa beauté, leur donnerent d'admiration. La Reine de son costé, en avoit esté tres satisfaite : et en avoit parlé en des termes si avantageux, qu'il n'y avoit pas lieu de douter, que mon Maistre n eust puissamment confirmé par sa presence, la bonne opinion qu'elle avoit desja de luy. Car nous sçeusmes qu'elle avoit dit ces propres paroles, parlant de la beauté et de la bonne mine d'Artamene ; Il faut sans doute, disoit elle, que ces Peuples qui moins raionnables que nous qui n'adorons que le Soleil, et qui se sont advisez de donner des figures à leurs Dieux, ou d'adorer 
<pb id="page_818" n="V02-P220"/>dorer des hommes ; en eussent veû qui ressembloient Artamene. Car il est certain qu'il à quelque chose de Grand et de Divin, qui donne de l'admiration et du respect, en donnant de l'amitié. Enfin, Seigneur, durant les premiers jours que nous fusmes en ce Païs là, l'on peut dire que tout le monde estoit content : Thomins estoit ravie de voir Artamene dans sa Cour : ces deux Princes Estrangers estoient aussi bien aises de faire amitié avec un homme si illustre : toute la Cour en general, prevoyant bien que la presence d'Artamene augmenteroit les divertissemens, s'en resjouïssoit : ce Peuple qui aime naturellement les hommes vaillans, regardoit Artamenc avec plaisir : et mon Maistre luy mesme esperant de bien reüssir en son dessein, veû la maniere dont on l'avoit reçeu ; n'avoit point d'autre inquietude, que celle de l'absence et de sa passion, qui a dire vray estoit assez sorte : mais qui estoit pourtant un peu soulagée, par l'esperance d'un prompt et d'un heureux retour. Cependant pour ne perdre point de temps, durant qu'il faisoit semblant de songer à negocier avec le Conseil de la Reine, des affaires qui estoient le pretexte de son voyage, c'est à dire de ces courses de Pyrates sur la Mer Caspie : il s'informa adroitement, qui gouvernoit l'esprit de Thomiris, afin de decouvrir ses sentimens ; et de pressentir si elle voudroit entendre au Mariage de Ciaxare. Il sçeut donc qu'un homme appelle Terez, avoit assez de credit aupres d'elle, c'est 
<pb id="page_819" n="V02-P221"/>pourquoy il songea à se l'aquerir autant qu'il pût. Mais comme il faut du temps pour cela, il faloit malgré qu'il en eust, qu'il se donnast patience : pendant quoy, il voyoit la Reine tous les jours, et presque à toutes les heures. Elle luy parla de toutes les manieres differentes de faire la guerre : elle s'enquit de la façon dont Ciaxare gouvernoit ses Peuples : elle voulut sçavoir de quelle sorte on vivoit à sa Cour pendant la paix : et sur toutes ces choses, elle trouva tant d'esprit, tant de sagesse, et tant d'agrément en la conversation d'Artamene, qu'elle ne pouvoit assez le louer. Aussi fit elle tout ce qui luy fut possible, pour l'empescher de s'ennuyer aupres d'elle : car elle luy fit voir toute la magnificence des Massagettes, et tous leurs plaisirs. Elle le mena à la Chasse ; elle fit faire des courses de chevaux, où il signala son adresse ; elle luy fit mesme voir une espece de Dance Scithique, où ceux qui la sont habillez comme les veritables Scithes, de magnifiques fourrures de diverses sortes : et dont Pharmome, quoy qu'un peu sauvage, ne laisse pas de plaire extrémement. Elle luy fit voir encore, des combats et des victoires non sanglantes : enfin elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit le divertir. Il vit mesme un de leurs Sacrifices : et il eut la satisfaction de voir que MITRA le Dieu des Persans, quoy que sous un autre Nom, estoit aussi le Dieu des Scithes et des Massagettes ; et mesme plus particulierement qu'à nous : car ils ne sacrifient jamais qu'au Soleil, que nous appelions ainsi ; et ne luy immollent que 
<pb id="page_820" n="V02-P222"/>des chevaux : trouvant, disent-ils, qu'il est juste de sacrifier au plus Grand, et au plus viste de tous les Dieux, le plus noble et le plus viste de tous les animaux. Thomiris vivant donc de cette sorte avec mon Maistre, il estoit carressé de toute la Cour : et selon les aparences, il devoit bien tost estre en estat d'obtenir tout ce qu'il demanderoit. Il remarquoit bien que Thomiris avoit pour luy toute la complaisance imaginable, et nous voyons bien Chrisante et moy qu'elle l'estimoit infiniment : mais nous ne prevoiyons pas que ce qui en aparence devoit avancer les desseins d'Artamene, les reculeroit en effet. 
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<div2 id="page_CYRUS020112" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Thomiris amoureuse de Cyrus)">
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Mon Maistre ayant enfin commencé de parler à Terez, des affaires qui regardoient ces Pyrates de la Mer Caspie : Terez parles ordres de la Reine, luy dit qu'il auroit satisfaction : mais qu'il faloit se donner un peu de patience : parce que Thomiris seroit bien aise que Spargapise son Fils fust revenu, auparavant que de luy respondre. Enfin apres qu'Artamene par des presents assez considerables creut avoir lieu d'esperer d'estre servy par Terez aupres de la Reine ; il luy dit qu'il eust bien voulu sçavoir, si une proposition de Mariage avec Ciaxare luy desplairoit. Mon Maistre representa alors à ce premier Ministre, la Grandeur d'un Prince qui devoit estre Roy des Medes : l'avantage et la gloire qu'en reçevroient tous les Massagettes : et il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre à persuader son Agent : afin qu'estant bien 
<pb id="page_821" n="V02-P223"/>persuadé luy mesme, il peust agir plus efficacement aupres de Thomiris. Terez escouta Artamene avec plaisir : et tesmoignant aprouver cette proposition, il luy promit de la taire à la Reine, avec toute l'adresse, et toute l'affection possible. Cependant Thomiris qui ne sçavoit encore rien de la chose, vivoit avec mon Maistre comme à l'ordinaire : c'est à dire avec une civilité extréme : ce qui commença de ne plaire pas trop à Indathirse et à Aripithe. Pour moy, je vous advoüe que je commençay aussi de m'apercevoir que Thomiris avoit une estime pour Artamene, qui pouvoit aisé ment faire naistre beaucoup d'affection. Je voyois qu'elle le loüoit tres souvent : qu'elle changeoit de couleur quand il aprochoit d'elle : et qu'elle le suivoit des yeux quand il la quittoit. Neantmoins je ne dis rien de ce que je pensois à mon Maistre : qui estoit trop possedé par sa passion, pour prendre garde à une semblable chose. Cependant Seigneur, ce leger soubçon ne se trouva pas uns fondement : et nous sçeusmes que cette Grande Reine qui n'avoit jamais rien aime ; qui avoit esté mariée fort jeune ; qui estoit demeurée veusve à quinze ans ; qui avoit refusé tous ce qu'il y avoit de Grand dans les deux Scithies ; et qui avoit defendu son coeur, contre l'amour d'Indathirse et d'Aripithe, depuis plus d'un an qu'ils la servoient, et qu'ils en estoient amoureux ; ne pût s'empescher de le laisser surprendre au merite d'Artamene. Mais Seigneur, admirez un peu 
<pb id="page_822" n="V02-P224"/>par quelles voyes les Dieux conduisent les choses, lors qu'ils veulent qu'elles arrivent : quoy que Thomiris eust sçeu une partie des Grandes actions que mon Maistre avoit faites, elle n'en avoit pas sçeu toutes les particularitez : c'est pourquoy ayant eu unel', curiosité de les aprendre, elle jetta les yeux sur moy. Si bien que mon Maistre m'ayant un jour envoyé vers elle pour luy dire quelque chose : elle me commanda de luy raconter tout ce que je sçavois de la belle vie d'Artamene. Pour moy qui croyois que c'estoit rendre un bon office à mon Maistre, que d'augmenter l'estune que Thomiris avoit pour luy (car je n'avois pas encore le soubçona dont je viens de parler) je luy racontay exactement tous ses combats ; toutes ses victoires ; et tout ce que sa generosité luy avoit fait faire. Comment il avoit sauvé la vie du Roy de Capadoce en exposant la sienne ; le combat des deux cens ; celuy d'Artamene contre Ariane ; je Siege de Cerasie ; les Batailles qu'il avoit gagnées ; ces Armes remarquables qu'il avoit prises le jour de la Conjuration des quarante Chevaliers, les Armes simples qu'il avoit choisies en suitte, pour se cacher à ceux qui le vouloient espargner ; son combat avec Philidaspe ; et enfin generalement tout ce qui luy estoit arrivé à la guerre : car pour son amour, vous jugez bien que le ne luy en parlay pas. Elle me demanda encore, quelle estoit sa condition : et je luy assuray qu'elle estoit tres noble : mais que j'avois ordre de n'en descouvrir 
<pb id="page_823" n="V02-P225"/>pas davantage. Tant y a Seigneur, pour vous dire la verité, je croy que si la reputation d'Artamene ; sa bonne mine ; sa beauté ; et son esprit ; avoient fait naistre l'amour dans le coeur de Thomiris ; mon discours l'augmenta, et la rendit si puissante, qu'il n'y eut plus moyen de l'en chasser, ny de la vaincre. Je ne doute pas Seigneur, que vous n'ayez quelque curiosité de sçavoir, par quelle voye je sçeu les pensées les plus secrettes de la Reine : c'est pourquoy auparavant que de vous en dire des choses qui vous surprendroient ; il faut que je vous fasse souvenir, que sous le regne du premier Ciaxare, Pere d'Astiage qui vivoit encore, les Scithes avoient envahi toute la Medie : et qu'apres l'avoir possedée durant vingt huit ans, ils en avoient esté chassez. Or Seigneur, en s'en retournant en leur païs, ils emmenerent grand nombre de prisonniers, de tous sexes, de tous âges, et de toutes conditions : et il se trouva qu'un homme de consideration parmy les Managettes, et qui suivoient le Party des Scithes ; estant devenu amoureux d'une Tante d'Aglatidas que vous connoissez, et qui est un homme de si grand merite ; il l'enleva en s'en allant, et l'espousa lors qu'il fut retourné en son païs. Je vous raconte cecy Seigneur, parce que cette Personne vivoit encore, lors que nous fusmes à cette Cour : et avoit conservé une si forte passion pour tout ce qui touchoit en quelque façon la Medie, qu'il n'est point de bons offices qu'elle 
<pb id="page_824" n="V02-P226"/>ne nous rendist : et Chrisante aquit une confiance si particuliere avec Gelonide (car elle se nommoit ainsi, depuis qu'elle estoit parmy les Massagettes) qu'elle l'advertit fidelement, de tout ce qui vint à sa connoissance. Comme elle avoit esté fort bien eslevée, et qu'elle sçavoit cent choses que l'on ignoroit en ce païs la, il luy avoit esté aisé de se rendre recommandable : principalement ayant espousé un homme de fort bonne condition : et fort estime parmy ces Peuples. De sorte que par ses bonnes qualitez, elle avoit esté choisie pour estre aupres de la Reine des sa premiere jeunesse : et y estoit encore, quand nous arrivasmes dans la Cour de Thomiris. Gelonide à sans doute de l'esprit. et mesme de la vertu : et c'est pourquoy elle fut contrainte de dire une partie des choses que vous sçaurez à Chrisante : afin qu'il taschast de remedier à un mal, qu'elle ne pouvoit empescher sans son assistance. Nous avions donc sçeu Seigneur, que Thomiris n'eut pas plustost veû Artamene, qu'elle l'estima ; et eut une si forte disposition à l'aimer, que l'on peut presque dire qu'elle l'aima, un moment apres qu'elle eut commencé de l'estimer. Cette Princesse à l'ame Grande, mais naturellement fort passionnée : elle ne veut rien avec mediocrité : ses plus foibles desirs sont des resolutions determinées : et comme elle est persuadée qu'elle ne veut rien que de juste ; elle abandonne sa raison à sa volonté, et fait toutes choses pour la satisfaire. 
<pb id="page_825" n="V02-P227"/>Ainsi il ne faut pas s'estonner, de la violence avec laquelle elle agit, pour faire reüssir tout ce qu'elle souhaite : Neantmoins dans les premiers momens qu'elle s'aperçeut que son coeur commençoit de s'engager ; elle voulut faire quelque resistance : mais ce fut d'une maniere qui augmenta le mal, au lieu de le diminuer. Et comme l'agitation de l'air excite le feu, et luy fait pousser des flames plus vives : de mesme Thomiris voulant tout d'un coup esteindre cét embrazement naissant, qu'elle sentoit dans son ame ; l'alluma davantage, et fit qu'une petite estincelle, qui n'avoit presque encore ny lumiere ny chaleur, prit une nouvelle force, par l'agitation qu'elle se donna. Enfin elle aporta tant de soing à sçavoir ce qui la tourmentoit : qu'elle s'en esclaircit, et trouva que c'estoit l'amour. D'où vient (disoit elle à Gelonide, lors qu'il ne luy fut plus possible de celer sa douleur) que la veüe de cét Estanger, me donne de la joye et de l'inquietude ? à moy, dis-je, qui ay passé toute ma vie, sans connoistre ny la haine, ny l'amour : et qui n'ay jamais rien aimé, que la liberté et la gloire. Qu'ay je, disoit-elle, à m'affliger, quand je ne le voy point et quand je le voy ? S'il à de l'esprit et de l'agrément, pourquoy ne souffray-je pas sa conversation. sans chagrin ? Et s'il n'en a pas, pourquoy son absence m'inquiete t'elle ? Ne sçay-je pas qu'Artamene n'est icy que pour quelque temps ? et que la mesme fortune qui me l'a amené, me 
<pb id="page_826" n="V02-P228"/>l'ostera dans peu de jours ? Mais quand cela ne seroit pas, adjoustoit elle, que voudrois-je d'Artamene ? N'ay-je pas sçeu par un des siens, qu'il ne veut pas que l'on die quelle est sa naissance ? De plus, ne sçay je pas encore, que quand toutes ces considerations ne seroient pas assez fortes, il y en à une autre invincible, où je ne sçay point de remede ? Car enfin, disoit elle, quand l'amour seroit une passion absolument permise ; quand Artamene seroit Prince, et Prince de quelqu'une des deux Scithies ; Thomiris devroit elle songer à l'aimer, puis qu'il ne l'aime pas ? Ha non non, ne renversons point l'ordre universel du monde : les Dieux n'ont pas donné la beauté aux Femmes, pour commencer d'aimer les premieres : au contraire, ils ont voulu que ce rayon de Divinité, qui fait en un moment tout ce qu'il veut faire ; et qui aussi bien que le Soleil, luit et eschausse en un mesme instant ; leur fist des adorateurs, sans leur propre consentement. Ils n'ont pas, dis-je, donné ce rare privilege à mon Sexe, pour faire qu'il soit permis d'y renoncer : et puis qui sçait si le coeur d'Artamene n'est pas desja engagé ? Et qui sçait encore si les Massagettes, que l'on confond si souvent avec les Scithes, n'ont point son aversion ? Je voy bien, adjoustoit elle, qu'il est civil et complaisant : mais apres tout il est Estranger ; il ne nous aime point ; et nous ne le devons point aimer. Gelonide l'entendant parler ainsi, la voulut 
<pb id="page_827" n="V02-P229"/>confirmer en cette resolution : mais Thomiris qui craignoit d'estre guerie d'un mal, qui luy donnoit presque autant de plaisir que de douleur, l'arresta : Non non ma Mere, luy dit elle (car elle l'apelloit souvent de cette sorte en particulier) ne parlez point encore, et ne m'obligez point à vous resister : je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme : et quoy que je vienne de dire que je ne dois pas aimer Artamene, ce n'est pas à dire que je ne l'aime point. Il est des fautes excusables, et des erreurs innocentes : l'amour passe bien parmy nous, pour une passion dangereuse : mais non pas pour une passion criminelle. Ainsi quand le dis que je ne dois point aimer Artamene, c'est pour mon repos que je le dis, et non pas pour ma gloire : car je ne doute nullement, que si j'avois pû obliger Artamene à m'aimer et à éspouser, je n'en fusse louée de tous les Massagettes. Les veritables Scithes qui haïssent tous les Estrangers, m'en blasmeroient peut-estre : mais pour les Peuples sur lesquels mon Fils va regner, et pour les Issedones dont le Royaume est à moy, ils m'en estimeroient davantage. La valeur vaut plus parmy nous qu'une Couronne : et ayant choisi le plus vaillant homme du monde, j'en meriterois plus d'honneur, que si j'avois espousé le plus Grand Roy de la Terre. Spargapise mesme m'en auroit de l'obligation : et si ce Heros pouvoit le conduire à sa premiere guerre, je ne mettrois 
<pb id="page_828" n="V02-P230"/>trois par le bonheur de ses Armes en doute. Ainsi Gelonide, je ne veux rien d'injuste, ny rien de criminel, quand je veux aimer Artamene : Et puis que mes Peuples m'ont desja tant solicitée de fois, de choisir pour Mary ou le Prince des Tauroscithes, ou celuy des Sauromates, je dois facilement penser, qu'Artamene n'auroit pas leur aversion, luy qu'ils regardent avec tant d'estime. Mais Gelonide, l'importance de la chose, c'est qu'Artamene ne m'aime point ; qu'il ne sçait point que je l'aime ; et que peut-estre il aime ailleurs. Pour le premier, disoit elle encore, il ne fait pas un grand tort au peu de beauté dont l'on m'a flattée quelquefois ; car enfin quand il seroit vray que je ne luy déplairois pas ; comme sans doute il ne croiroit point que je deusse recevoir son affection, il combattroit ce foible sentiment, et le vaincroit sans beaucoup de peine. Mais helas, si l'ignorance où il est, de ce que je sents pour luy dans mon coeur, m'empesche de faire un grand progrés dans le sien, n'est il pas encore vray, que si je le luy faisois sçavoir, il passeroit peut-estre d'une legere disposition à m'aimer, à une forte disposition à me haïr, et à me mespriser ? il croiroit peut-estre qu'une passion brutale, seroit Maistresse de mes sens : et Thomiris qui prefere sans doute son courage, son esprit, et sa vertu, aux charmes de sa personne ; seroit soubçonnée d'une honteuse foiblesse. Helas ! disoit elle, en quel estat suis-je reduite ? si Artamene ne sçait point que je le puis aimer, ou pour mieux 
<pb id="page_829" n="V02-P231"/>dire que je l'aime, il ne m'aimera jamais : et s'il le sçait il ne m'estimera de sa vie. Et puis, s'il est vray que son coeur fuit desja engagé, que veux-je ? et que puis je vouloir ? Non-non, reprenoit elle tout d'un coup, il faut se guerir du mal qui nous tourmente, quelque fâcheux qu'en soit le remede : il faut renvoyer promptement ce dangereux Ambassadeur, que nous voudrions pourtant qui ne partist jamais d'icy : il le faut, je le dois, et je le veux, mais je ne sçay si je le puis. Enfin, Seigneur, apres une agitation fort violente et fort contestée, elle se retira, sans avoir rien resolu : et admirez de grace le caprice de l'Amour et de la Fortune, quand ils se joignent ensemble, pour persecuter une personne. Mon Maistre à qui le souvenir de Mandane donnoit de cruelles inquietudes ; et à qui l'impatience de son retour n'accordoit pas un moment de repos ; se mit à presser Terez de parler à la Reine : et afin que cette Princesse respondist favorablement, il la vit encore plus qu'à l'ordinaire, et luy parla beaucoup plus long temps. Mais comme il ne pouvoit pas si absolument se contraindre, qu'il n'y eust des momens où son chagrin estoit plus fort que luy ; il luy arrivoit assez souvent de soupirer en parlant à Thomiris ; et de faire paroistre quelque legere inquietude en son esprit. Il luy estoit mesme advenu plus d'une fois, d'examiner toute la beauté de Thomiris, en songeant à celle de Mandane ; et d'attacher fortement ses regards, sur son visage et dans ses yeux. 
<pb id="page_830" n="V02-P232"/>Princesse est belle (disoit il quelquefois en luy mesme en la regardant) mais ma Princesse l'est bien encore davantage : je ne voy point en celle-cy, cette modestie charmante, et cette douceur incomparable, qui est l'ame de la beauté. Enfin (disoit il encore en soupirant) Thomiris n'est pas Mandane : et je voy ce qu'elle a de beau avec autant d'indifference, que j'ay d'attachement pour l'autre. Cependant, Seigneur, la Reine des Massagettes qui n'entendoit pas ce langage müet, et qui n'interpretoit pas comme il faloit, ny les regards, ny les soupirs d'Artamene : creut que peut-estre il l'aimoit sans oser le luy dire : et ce sentiment ne luy donna pas peu de joye. Ce ne fut pas toutefois une joye tranquile : car, disoit elle, peut-estre que la cause de ses soupirs est à Themiscire, bien loing d'estre parmy les Massagettes. Mais aussi, adjoustoit elle, il peut estre que je fais toute sa douleur, comme il fait toute la mienne : car enfin quand je ne voudrois pas croire mon Miroir, et qu'il me seroit suspect de flatterie ; la passion d'Indathirse, et celle d'Aripithe me persuadent assez, qu'il n'est pas impossible de trouver quelque beauté en Thomiris. Esperons donc, disoit elle, et taschons pourtant de ne nous tromper pas, en l'explication d'une chose, qui nous est si importante. Comme elle en estoit là, Terez suivant ce qu'il avoit promis à mon Maistre, la fut trouver, pour commencer de luy proposer le Mariage de Ciaxare : et comme il ne luy dit pas d'abord la chose fort clairement, 
<pb id="page_831" n="V02-P233"/>et que Terez nomma plusieurs fois Artamene : cette Princesse ne sçavoit pas trop bien ce qu'il avoit à luy dire : quoy qu'elle sçeust bien ce qu'elle eust voulu qu'il eust dit. Mais enfin il luy aprit que ces courses de Pyrates dont on luy avoit parlé, n'estoient que le pretexte du voyage d'Artamene : et que sa veritable cause, estoit pour tascher de l'obliger à se resoudre d'espouser Ciaxare, Roy de Capadoce et de Galatie, et qui devoit estre Roy des Medes. Thomiris demeura fort surprise à ce discours : neantmoins ne voulant pas descouvrit son inquietude à Terez, quoy qu'il fust bien aupres d'elle, cette Princesse luy dit qu'elle estoit bien obligée à Ciaxare : mais que c'estoit une chose dont elle ne devoit pas prendre sa resolution en tumulte. Que cependant pour avoir un plus de loisir de penser à ce qu'elle avoit à faire ; elle vouloit qu'il dist à Artamene, qu'il ne luy en avoit point encore parlé ; et qu'il tirast les choses en longuer autant qu'il pourroit. Terez promit à la Reine de faire ce qu'elle vouloit : mais comme la liberalité d'Artamene luy avoit acquis un grand credit sur l'esprit de Terez, il dit confidemment à mon Maistre, la veritable responce de la Reine : luy donnant beaucoup d'espoir de sa negociation : parce, disoit il, que si elle ne vouloit pas la chose, elle l'auroit refusée d'abord. Cette esperance ayant donné beaucoup de satisfaction à Artamene, il vit encore plus souvent Thomiris, et commença de remarquer quelque alteration en son esprit. Car, Seigneur, cette proposition 
<pb id="page_832" n="V02-P234"/>de Mariage, donna de si cruelles inquietudes à cette Reine, qu'elle en pensa perdre la raison. Ne doutons plus, disoit elle à Gelonide, de l'indifference d'Artamene pour nous, apres une semblable proposition : et soyons assurées, que quand il nous auroit dit de sa propre bouche qu'il ne nous aime point ; nous ne le sçaurions pas avec plus de certitude. Mais peut-estre aussi, reprenoit elle, n'obeït il pas sans repugnance : et cette melancolie où je le surprens si souvent, ne pourroit elle point estre causée, par la douleur qu'il à d'estre contraint de parler pour autruy, lors qu'il voudroit parler pour luy mesme ? Cette Princesse n'estoit pourtant pas long temps dans un mesme sentiment : elle se contredisoit cent fois en un jour : mais de quelque façon qu'elle raisonnast, elle aimoit tousjours Artamene. Elle s'imaginoit que si elle le pouvoit espouser, elle porteroit le Nom des Massagettes aux deux bouts de la Terre : et l'ambition se joignant encore à l'amour, elle n'avoit gueres de repos. Cependant mon Maistre qui ne sçavoit pas ses veritables sentimens, vivoit comme à l'ordinaire : Mais afin qu'il ne manquast rien à son malheur, il arriva qu'Indathirse et Aripithe, qui avoient tous deux de l'esprit, et qui estoient tous deux amoureux ; prirent garde et à l'assiduité d'Artamene aupres de Thomiris, et à ces souspirs qui luy eschapoient. Ils remarquerent aussi, que la Reine avoit je ne sçay quelle inquietude, qu'elle n'avoit point accoustumé 
<pb id="page_833" n="V02-P235"/>d'avoir : et que toutes les fois qu'Artamene aprochoit d'elle, il paroissoit sur son visage une esmotion de joye, qu'ils ne luy avoient jamais veuë avoir pour personne. Enfin, Seigneur, ces deux Princes qui lors que nous estions arrivez à cette Cour, avoient quelque jalousie l'un de l'autre, quoy que la Reine les traitast avec une esgalle indifference ; cesserent tout d'un coup de se regarder avec des sentimens jaloux : et cesserent presques d'estre ennemis, afin de tourner toute leur jalousie et toute leur haine contre mon Maistre. Ils en firent mesme entre eux, une espece de confidence : et Artamene sans y penser, fit voir en ces deux Princes durant quelque temps, ce qui n'a peut-estre jamais esté veû : je veux dire deux Rivaux en bonne intelligence. Ils voyoient qu'il ne paroissoit point de cause bien importante, au long sejour d'Artamene : et l'insensibilité de la Reine pour eux, leur persuadoit que du moins l'inclination qu'elle tesmoignoit avoir pour Artamene, n'estoit pas née sans qu'il y eust contribué quelque chose. Enfin, ils croyoient que mon Maistre aimoit Thomiris, et que Thomiris ne le haissoit pas : ils en parlerent ensemble, comme d'une chose qui les regardoit esgalement : et ils parurent estre en une amitié fort estroite. Souffrirons nous, disoit Aripithe, que cét Estranger vienne nous faire cét outrage ? et qu'aux yeux de tous les Massagettes, il obtienne en peu de jours, ce que nos soins et nos services n'ont pû obtenir pendant une année ? Je sçay bien, 
<pb id="page_834" n="V02-P236"/>disoit Indathirse, qu'il est infiniment bien fait, et infiniment aimable : mais ce qui excuse peut-estre Thomiris, ne justifie pas Artamene ; qui ne devoit jamais sortir des termes de la condition d'un Ambassadeur. Cependant, Seigneur, lors qu'ils estoient convenus du crime de mon Maistre, ils ne convenoient pas de la punition qu'ils en vouloient faire : car ils estoient trop braves, pour songer à se vanger d'Artamene par une voye lasche. De se battre aussi contre un Ambassadeur, il sembloit que c'estoit chercher les moyens de se faire bannir par Thomiris : qui trouveroit sans doute fort mauvais, que l'on eust violé le droit des Gens, en la personne d'Artamene ; et qu'on l'eust exposée à une guerre Estrangere. Ainsi ils avoient bien de la peine à resoudre ce qu'ils feroient : ils n'estoient pas mesme d'accord en cas qu'il se falust battre contre Artamene, lequel des deux auroit cét employ, qui n'estoit pas moins difficile que glorieux. Indathirse disoit que c'estoit à luy ; Aripithe disoit y avoir autant de droit qu'Indathirse : et l'on peut dire qu'il ne sçavoient pas trop bien, ny quand, ny comment ils se vangeroient d'un Rival, qu'ils ne pouvoient perdre sans perdre en mesme temps toutes leurs esperances aupres de Thomiris. Ce fut donc principalement cette raison, qui les obligea de differer leur vangeance : et d'observer encore fort exactement durant quelque temps, les actions d'Artamene, et celles de Thomiris. Ils tomberent mesme d'accord, de se rendre conte de ce qu'ils 
<pb id="page_835" n="V02-P237"/>prendroient chacun de leur costé ; et d'agir conjointement, pour se delivrer d'un si redoutable ennemy. C'estoit certainement une plaisante chose de voir Thomiris, Artamene, Indathirse, et Aripithe ensemble : car Thomiris ne pensoit qu'à donner de l'amour à Artamene ; Artamene ne songeoit, ny à Thomiris, ny à Indathirse, ny à Aripithe, et donnoit toutes ses pensées à Mandane : et Indathirse et Aripithe sans se souvenir plus de la jalousie qu'ils avoient euë l'un de l'autre, ne pensoient plus qu'à celle que leur donnoient Artamene et Thomiris. Cependant mon Maistre à qui les momens sembloient des Siecles, se mit à presser Terez de demander response à la Reine : et la Reine s'en voyant pressée, assura Terez qu'Artamene auroit de ses nouvelles devant qu'il fust trois jours. De vous representer, Seigneur, quelle fut l'agitation de l'esprit de Thomiris pendant ce temps là, ce seroit une chose assez difficile : suffit de vous dire seulement, que cette Princesse estant fort glorieuse, ce ne fut pas sans peine que son ame altiere et superbe se resolut de luy permettre de commander absolument à Gelonide, de pressentir avec adresse, de Chrisante qu'elle voyoit fort souvent s'entretenir avec elle, si mon Maistre seroit capable de vouloir pour Artamene, ce qu'il demandoit pour Ciaxare. Gelonide fit alors ses derniers efforts pour guerir l'esprit de Thomiris, et pour l'obliger de preferer le Roy à l'Ambassadeur : mais elle luy respondit, qu'elle preferoit la vertu d'Artamene à toutes les 
<pb id="page_836" n="V02-P238"/>Couronnes du Monde. Cependant Gelonide, luy dit elle, agissez pourtant de telle sorte, qu'Artamene sçache que je l'aime, sans qu'il m'en estime moins : et faites si bien que sans choquer directement la passion que j'ay pour la gloire, celle que j'ay pour Artamene ne laisse pas d'estre satisfaite. Gelonide qui estoit infiniment fâchée d'avoir une pareille commission, ne laissa pas d'assurer la Reine que puis que rien ne pouvoit changer ses sentimens, elle luy obeiroit avec fidelité : et elle luy promit cela d'autant plus fortement, qu'elle eut peur que Thomiris ne confiast ce secret à une autre, qui n'en useroit pas si bien qu'elle. L'esperance que Gelonide eust euë de retourner en son Pars, si la Reine eust espousé Ciaxare, faisoit qu'elle estoit doublement affligée de la passion de Thomiris pour Artamene. De plus, elle n'imaginoit nullement, que mon Maistre peust refuser l'honneur qui luy alloit estre offert : et elle prevoyoit bien, que s'il l'acceptoit, cela ne pouvoit presque manquer de causer une guerre entre Thomiris et Ciaxare. Cependant il faloit parler, et parler promptement, car la Reine ne luy donnoit point de repos : enfin ayant envoyé querir Chrisante, elle se resolut de luy confier la verité de la chose : et de luy representer apres la luy avoir dite, que s'il aimoit Artamene, il devoit l'empescher d'accepter l'honneur que Thomiris luy offroit : parce que selon toutes les apparences, il n'en joüiroit pas en repos, et auroit trahy son Maistre 
<pb id="page_837" n="V02-P239"/>inutilement. Chrisante fort surpris du discours de Gelonide, ne laissa pas de l'assurer aussi tost qu'il fut un peu remis de son estonnement, qu'elle n'avoit rien à craindre : et qu'Artamene n'estoit sans doute pas capable de faire une pareille chose. Mais comme il ne vouloit pas luy respondre plus precisément, sans que son Maistre le sçeust ; il luy demanda du temps : et fut le chercher dans sa Tente, où m'ayant trouvé seul aupres de luy. Seigneur, luy dit il, je ne pense pas qu'il vous fust aisé de prevoir, quelle espece de malheur j'ay à vous annoncer : et à quelle espreuve vostre constance va estre exposée. La Fortune, luy dit il, Chrisante, n'est pas absolument rigoureuse, lors qu'elle n'envoye que des maux que l'on a preveus : et quand sa malice est extréme, elle accable et surprend tout d'un coup ceux qu'elle veut perdre. Je m'imagine toutesfois, poursuivit il, qu'il n'est pas aisé qu'il m'arrive rien de bien fascheux en cette Cour : si ce n'est que par malheur Thomiris eust une aversion secrette pour moy, qui fust cause qu'elle ne respondist pas favorablement à Ciaxare : et qu'ainsi je fusse contraint de m'en retourner sans rien faire. Seigneur, luy repliqua Chrisante, cette derniere chose pourroit bien arriver : mais ce sera par une raison toute opposée à celle que vous dittes. Je ne vous comprens pas, luy respondit Artamene : vous me comprendrez peut-estre mieux, luy dit Chrisante, quand je vous auray apris que j'ay sçeu par Gelonide 
<pb id="page_838" n="V02-P240"/>que Thomiris vous aime : et vous aime jusques au point d'offrir à Artamene, ce qu'elle refuse à Ciaxare. Mon Maistre fit un grand cry au discours de Chrisante, et fut quelque temps sans le vouloir croire : Non non, luy disoit il, il faut que Gelonide ait perdu la raison, ou que la vostre ne soit pas en son assiette ordinaire. Thomiris qui depuis plus d'un an voit avec indifference, la passion d'Indathirse et d'Aripithe, ne sçauroit estre capable d'aimer Artamene. Artamene, dis-je, qui ne l'aime point ; qui n'a rien fait ny rien dit qui le luy deust faire croire ; qui au contraire luy fait parler de mariage pour le Roy qui l'envoye ; et qui ne paroist enfin à ses yeux, que comme un simple Ambassadeur de Ciaxare. Encore une fois Chrisante, vous n'estes pas ce que vous avez accoustumé d'estre : ou Gelonide vous a trompé. Seigneur, luy dit il, il n'est arrivé nul changement en mon esprit, Gelonide ne m'a point trompé ; et Gelonide m'a parlé avec beaucoup de sagesse. Ainsi il faut s'il vous plaist, que vous me donniez vostre response : car elle ne m'a donné que jusques à demain pour la luy rendre. Artamene paroissoit estre si confondu, entendant parler Chrisante de cette sorte, qu'il estoit facile de voir que ce n'estoit pas sans peine, qu'il se resoluoit à croire ce qu'on luy disoit : Neantmoins, r'apellant en sa memoire plusieurs choses qu'il avoit veües ou entendües ; et ausquelles il n'avoit pas pris garde auparavant : il ne douta plus qu'il ny eust 
<pb id="page_839" n="V02-P241"/>de la verité en ce que luy disoit Chrisante. Il eust pourtant bien voulu, s'il eust esté en son pouvoir, que Chrisante et moy ne l'eussions pas sçeuë, et s'il luy eust esté possible de nous la cacher, je ne doute pas qu'il n'y eust aporté tous ses soins : tant il est vray que son ame agit genereusement en toutes choses. Mais comme il ne le pouvoit faire, il tascha du moins de se consoler avec nous, en exagerant son malheur. Qui vit jamais, disoit il, une advanture semblable à la mienne ? lors que j'ay commencé d'aimer l'illustre Mandane, n'estoit il pas à croire que cette humeur douce et pitoyable, pourroit se laisser toucher à la compassion, et estre facilement sensible à la tendresse et à l'amitié ? Cependant combien de choses ay-je faites ; combien de services ay-je rendus ; combien de peines ay-je endurées ; combien de soupirs inutiles ay-je poussez ; combien de larmes ay-je respanduës, sans pouvoir attendrir son ame ? L'on peut presque dire que si je ne fusse mort ; ou du moins que si elle n'eust creû que je l'estois ; Mandane ; l'illustre Mandane, ne m'auroit jamais accordé le moindre tesmoignage d'affection. Encore malgré tout cela, estoit elle resolüe de me bannir, et de me bannir pour tousjours, lors que je suis venu icy. Mais helas, le malheur qui m'a persecuté en Capadoce, ne m'a pas suivy chez les Massagettes sous la mesme forme ! puis qu'il y fait au contraire, qu'une Reine qui paroist avoir de la 
<pb id="page_840" n="V02-P242"/>fierté et de l'orgueil, aime celuy qui ne l'aime point ; offre un coeur qu'on ne luy demande pas ; et veut accorder de son propre mouvement, ce qu'elle pourroit refuser sans injustice, quand mesme on le luy demanderoit. Non non, nous disoit il en nous regardant, cette fâcheuse avanture n'est ny un effet de mon merite, ny un effet de la foiblesse de Thomiris : ç'en est un de mon malheur et de mon destin : qui veut mesme tascher de m'affliger autant par les biens qu'il faut que je refuse, que par ceux que l'on ne m'a pas accordez. Ne pensez pas toutesfois, s'escrioit il, divine Mandane, que la douleur que le sens, toit un effet de la peine que j'ay à n'accepter pas l'affection d'une Grande Reine, et d'une belle Reine : Non, divine Princesse, ce ne sont pas là mes sentimens : et mon coeur conserve trop cherement l'image de vostre beauté, pour pouvoir estre touché par la sienne. Mais j'advoüe que cette bizarre advanture me desplaist : et que si j'avois à choisir, j'aimerois mieux donner deux Batailles, que de me trouver dans l'insuportable necessité de faire rougir de honte et de confusion, une Reine glorieuse et superbe. Dittes donc à Gelonide, dit il à Chrisante, que je n'ay point creû ce que vous m'avez dit : mais que quand vous me l'auriez persuadé, il n'en seroit rien davantage : puis qu'enfin la fidelité que j'ay pour le Roy que je sers, ne me permettroit jamais d'accepter un pareil honneur. Encore une fois Chrisante, dit il, n'oubliez pas de 
<pb id="page_841" n="V02-P243"/>dire à Gelonide que je n'ay point adjousté de foy à vos paroles : et laissons du moins à Thomiris, une honneste voye de se repentir de bonne grace d'une premiere pensée, qu'elle à peut-estre desja côdamnée elle mesme. Ce fut de cette sorte Seigneur, que mon Maistre parla à Chrisante : qui ne manqua pas d'aller trouver Gelonide : et Gelonide aussi ne manqua pas de rendre sa response à la Reine. Mais helas, que cette response fit un effet bien contraire à celuy qu'Artamene en attendoit ! et que Thomiris se servit peu de cette honeste voye qu'il luy offrit, de pouvoir corriger ses premieres pensées par les secondes ! Au contraire la difficulté piqua l'esprit de cette Reine, au lieu de le rebuter : et cette ame superbe creut qu'elle estoit doublement obligée de vaincre ce qui luy resistoit. Non non Gelonide (dit elle, apres que cette Dame luy eut rendu la response de Chrisante) Artamene n'est pas aussi difficile à persuader qu'il le paroist : et peut-estre n'est il que trop persuadé pour ma gloire, et pour faire reüssir mon dessein. Ce n'est point une chose, poursuivit Thomiris, que l'on puisse soubçonner de fausseté : personne ne s'avisa jamais, d'en inventer une semblable : et quand une Princesse advoüe la premiere qu'elle aime ; il n'y a point liéu d'en douter. Ainsi il faut conclurre de là, ou qu'Artamene qui fait semblant de ne croire pas ce qu'on luy dit, aime à se le faire dire plus d'une fois : ou veut qu'on ne luy en parle jamais. Lequel que ce soit des deux, 
<pb id="page_842" n="V02-P244"/>n'est guere obligeant pour Thomiris : si ce n'est qu'en effet Artamene croye qu'il y à plus de modestie d'en user de cette sorte, que de respondre d'abord à une proposition qui luy est si advantageuse. Quoy qu'il en soit Gelonide, il faut que du moins je connoisse le coeur d'Artamene, si je ne le puis gagner : et il faut que je parle avec tant d'adresse, qu'il ne puisse pas se déguiser, quand mesme il seroit aussi fin qu'un Grec. Il faut que vous parliez Madame, reprit Gelonide ; Eh de grace, ne vous hastez pas de faire une chose si peu ordinaire, de peur de vous en repentir apres : consultez vous plus d'une fois auparavant : et ne suivez pas aveuglément une passion, qui vous emportera trop loing si vous n'y prenez garde. Non Gelonide, reprit Thomiris, la passion qui me possede, ne me fera rien faire de criminel : Mais en cette occasion, sçachez que je prefere la sincerité des Scithes mes voisins, à la bien-seance d'Ecbatane, dont vous m'avez tant parlé. Cette vertu apparente, qui fait ses plus grands efforts à déguiser ses sentimens, et à cacher ce que l'on a dans l'ame, n'est pas à l'usage des Massagettes : parmy vous il n'importe presque point, qu'une femme ait de l'amour, pourveu qu'elle ne le tesmoigne pas : au lieu qu'entre nous autres, nous taschons d'arracher de nostre coeur les sentimens les plus tendres, si nous ne les trouvons pas justes. Ainsi je puis vous assurer, que si je croyois faire un crime, en aimant un homme illustre 
<pb id="page_843" n="V02-P245"/>comme Artamene, je combatrois ma passion au lieu de la cacher : Mais comme au contraire, je croy qu'il n'y a rien de bas, ny rien de lasche, à avoir de l'affection pour un homme, que je tiens digne de commander à tous les autres ; je ne voy pas qu'il faille en faire un mistere aussi grand que vous vous l'imaginez : puis qu'enfin il n'y a que les crimes que l'on doive cacher. Mais Madame, repliqua Gelonide, si Artamene ne respond pas favorablement comme je le croy, ne vous repentirez vous point d'avoir parlé ? je ne sçay point l'avenir, respondit brusquement Thomiris : mais je sçay bien que presentement je veux sçavoir ce que pense veritablement Artamene. Bons Dieux Madame, adjousta encore Gelonide, ne craignez vous point de destruire, ce que vous voulez avancer ? Je crains toutes choses, respondit Thomiris, mais que voulez vous que je face ? je ne suis plus Maistresse de ma volonté, et je n'agis plus que comme il plaist à la passion qui me possede : parce que je la croy juste, et que je luy ay abandonné l'Empire de mon ame et de ma raison. Thomiris dit encore beaucoup d'autres choses, qui faisoient voir le déreglement de son esprit : elle ne pouvoit plus souffrir la veüe ny la conversation d'Indathirse ny d'Aripithe : elle ne songeoit à rien qu'à Artamene : et parce qu'en effet c'estoit la vertu de mon Maistre qui avoit puissamment touché son coeur ; elle croyoit que tous les effets d'une Cause si noble et si pure estoient 
<pb id="page_844" n="V02-P246"/>innocens. Cependant Artamene n'estoit pas en une petite inquietude, dans la crainte de voit Thomiris, apres la proposition qu'on luy avoit faite : et la Reine de son costé, quelque determinée qu'elle eust paru estre, apprehendoit la veüe d'Artamene, et ne sçavoit pas trop bien comment elle oseroit souffrir ses regards. Cette violente passion qui la possedoit estant neantmoins plus forte que toute sa modestie, fit qu'elle ne pût demeurer plus long temps sans voir l'objet de son affection. Mon Maistre aussi n'osant manquer de luy rendre ce qu'il luy devoit, fut chez elle à l'heure qu'il avoit accoustumé d'y aller : et pour son malheur, il ne trouva personne aupres de Thomiris que ses femmes : qui n'estoient pas un obstacle à une conversation particuliere : parce qu'elles se tenoient tousjours assez esloignées de la Reine, à un des costez de sa chambre. Artamene la salüant donc avec un profond respect, et n'osant presque la regarder, de peur de luy donner de la confusion ; voulut luy parler de choses fort esloignées de celle qu'il apprehendoit : mais comme Thomiris n'avoit que d'une espece de sentimens dans l'esprit, elle faisoit tout servir à son dessein : et il n'y avoit point de discours si esloigné de cette matiere, qu'elle ne sçeust destourner adroitement, et en tirer un sens qui luy fust propre. En effet, apres qu'elle eut rendu le salut à Artamene, avec autant de confusion qu'il en avoit : et qu'apres les premiers complimens, il eut commencé de parler de la beauté du Païs 
<pb id="page_845" n="V02-P247"/>des Massagettes, et de son estenduë : Il est vray, luy respondit elle, que nostre Païs n'est pas laid : mais je ne laisse pas d'estre persuadée, que vous luy preserez la Capadoce : et que peut estre (adjousta-t'elle en rougissant) vous aimeriez mieux obeïr en ce lieu là, que commander en celuy-cy. Il est sans doute juste, repliqua Artamene un peu interdit, que je demeure dans les sentimens que vous dites : car Madame, je me suis imposé moy mesme la necessité d'obeïr en Capadoce, quoy que je ne sois pas nay Sujet de Ciaxare : et je ne pourrois jamais avoir nul droit de commander aux Massagettes : à moins, luy dit il en sous-riant, que le Roy mon Maistre m'envoyast leur faire la guerre, ce que vostre Majesté sçait bien qui n'a garde d'arriver. Vous sçavez, luy dit elle, que l'on gagne des Couronnes de plus d'une façon : il est des Rois electifs, comme des Rois Conquerans : ainsi qui vous a dit que sans combattre, vous ne pourriez pas regner icy, ou du moins sur les Issedones ? La raison, Madame, me l'a enseigné, repliqua Artamene, sçachant bien que la Couronne des Issedones n'est pas elective : et sçachant plus certainement encore, que tous vos Peuples sont si contens de vostre domination, qu'ils ne changeroient pas facilement de sentimens. Non, Madame, je ne suis pas si peu versé aux diverses coustumes des Peuples, que je ne sçache bien que celles de Sparte ne sont pas celles des Massagettes ; et que ce n'est pas icy où les Rois sont electifs. Mais c'est vous 
<pb id="page_846" n="V02-P248"/>Madame (luy dit il, sans luy donner loisir de respondre) qui pouvez gagner plus d'une Couronne sans combattre : et vostre vertu vous a fait assez d'illustres adorateurs par toute la Terre, pour me pouvoir permettre de dire, que vous pourrez choisir des Sceptres et des Couronnes quand il vous plaira. Et quoy que celles que vous portez soient illustres, croyez Madame, adjousta-t'il, qu'il y en a encore d'autres, qui ne seroient pas indignes de vous. Pour moy, repliqua la Reine, je suis peut-estre de vostre sentiment en une chose : car vous aimeriez mieux obeïr en Capadoce que regner icy : et moy j'aimerois mieux tout de mesme obeïr icy, que regner en Capadoce. Peut-estre, Madame, repliqua mon Maistre, ne diriez vous pas la mesme chose de Medie, si vous y aviez esté : et les superbes Palais d'Ecbatane, sont si je ne me trompe, preferables à vos plus magnifiques Tentes. Non Artamene, reprit elle, toute la magnificence d'Ecbatane, ne touchera jamais mon esprit : je cherche des vertus solides, et non pas des Throsnes esclattans, et vous estes vous mesme trop raisonnable, pour n'estre pas de mon sentiment. Aussi suis-je persuadée, adjousta-t'elle, qu'encore que nous n'ayons ny Palais, ny Villes, si vous trouviez parmy nous une Princesse illustre en toutes choses, vous la prefereriez à celle qui seroit sur le Throsne mesme d'Assirie, si elle ne l'estoit pas. J'en connoy sans doute, Madame, respondit Artamene, que j'estimerois plus dans les 
<pb id="page_847" n="V02-P249"/>fers, que beaucoup d'autres qui portent des Couronnes : Mais, Madame, lors que je vous parle du Throsne de Medie, je ne suis pas en cette peine là : puis que le Prince qui est destiné à y monter, a beaucoup de bônes qualitez et de grandes vertus. Il a du moins bien sçeu choisir, respondit Thomiris, lors qu'il vous a donné ses Armées à commander : Mais je doute, adjousta-t'elle, s'il a esté esgalement judicieux, de faire un Ambassadeur, d'un illustre Conquerant : puis qu'à mon advis, ce sont des qualitez differentes, que celles qui sont necessaires pour ces deux emplois. Si la fidelité (respondit Artamene fort embarrassé) est une des plus essencielles, pour cette espece d'employ : je puis assurer vostre Majesté, que j'en ay pour le moins autant que de courage : et que si je ne suis pas aussi heureux en ma negociation, que je l'ay esté à la guerre ; ce sera Madame, que vostre Majesté ne l'aura pas voulu : et ce ne sera sans doute jamais par ma faute. Non, Madame, poursuivit il, je n'oublieray rien pour tascher de satisfaire le Roy qui m'envoye : et si je ne le puis, je m'en retourneray avec beaucoup de douleur : mais du moins n'auray-je rien dans l'esprit qui me reproche nulle infidelité, ny nulle negligence. Vous ne m'avez pourtant pas encore dit (repliqua Thomiris, avec beaucoup d'esmotion) le veritable sujet qui vous amene en cette Cour : et ce n'a esté que par le raport de Terez, que j'en ay sçeu quelque chose. Ce que vous me reprochez comme un crime, Madame, respondu mon Maistre, 
<pb id="page_848" n="V02-P250"/>à esté un effet de mon respect ; et si je l'ose dire, de mon adresse : Car, Madame, je n'ay pas creu qu'il falust commettre legerement l'honneur du Prince que je sers : ny exposer aussi vostre Majesté, à desobliger ouvertement un Grand Roy, si elle n'agreoit pas ma proposition. j'espere toutefois, luy dit il encore, qu'elle en usera autrement : et que malgré tout ce que l'on m'a dit, je seray aussi heureux en negociation, que je l'ay esté à la guerre. Non Artamene, ne vous y trompez pas, respondit la Reine, ce que vous avez proposé ne sçauroit reüssir ; et vous y avez mis un obstacle invincible. Moy, Madame ! interrompit mon Maistre ; Vous mesme, respondit Thomiris ; c'est pourquoy ne vous pleignez pas, si Ciaxare n'est point satisfait. Je vous advouë, Madame, respondit ce Prince, que je ne vous comprens pas : Vous m'entendez bien Artamene (luy dit elle en baissant les yeux et la voix) mais c'est moy qui ne vous entens pas. Vous m'entendrez, Madame, quand il vous plaira, repliqua mon Maistre ; et si je me suis mal expliqué, je suis tout prest d'esclaircir vos doutes, et de me justifier. Vostre crime, respondit Thomiris, est de telle nature, que je ne pourrois vous accuser qu'en m'accusant moy mesme : et c'est ce qui n'est pas bien aisé à faire. Comme je suis fort assuré de mon innocence, repliqua Artamene, je ne doute point de la vostre : et je n'ay garde de soubçonner une Grande Reine, de la plus petite erreur. Non Artamene (luy dit elle tout d'un 
<pb id="page_849" n="V02-P251"/>coup, en portant la main sur ses yeux) je n'ay point erré quand je vous ay creu digne d'une Couronne : Ha ! Madame, s'escria mon Maistre, j'ay sans doute mal entendu : et je pense mesme que de peur de perdre le respect que je vous dois, je ne dois pas vous respondre. Vous me respondez assez, en me respondant point, repliqua la Reine, et je n'ay pas besoin d'un plus long discours pour vous entendre. Mais, Madame, luy dit alors Artamene, si ce que vostre Majesté m'a dit est veritable, je n'ay plus qu'à songer à prendre congé d'elle, et à m'en retourner promptement à Themiscire : afin de ne laisser pas plus long temps dans une esperance inutile, un des plus Grands Rois de la Terre. Ce discours que mon Maistre avoit fait de dessein premedité, pour embarrasser la Reine, la surprit sans doute un peu : et la mit en un estat, où elle ne sçavoit pas trop bien que respondre. Car elle avoit creû qu'en ne laissant nulle esperance à Artamene de reüssir pour Ciaxare, c'estoit en quelque façon avancer le dessein qu'elle avoit de luy persuader qu'elle l'aimoit : mais voyant aussi que cela produisoit un si mauvais effet, et que cette response déterminée luy ostoit tout pretexte de le pouvoir retenir ; elle se repentit de ce qu'elle venoit de dire : quoy qu'elle ne sçeust pas trop bien comment elle y remedieroit. Il s'en falut peu qu'elle ne se resolust de descouvrir plus ouvertement sa passion à mon Maistre ; et l'amour et la modestie luy ouvrirent et luy fermerent 
<pb id="page_850" n="V02-P252"/>la bouche plus d'une fois. Elle vouloit parler ; et vouloit se taire ; elle changeoit de couleur tres souvent ; elle regardoit Artamene, puis un moment apres, elle esvitoit ses regards : et par une agitation si violente, et une irresolution si estrange, elle causoit une peine extréme à mon Maistre : qui estoit desesperé de la fâcheuse avanture où la Fortune l'exposoit. Mais enfin Thomiris ne pouvant obtenir d'elle, la force de parler plus ouvertement de sa passion à Artamene : et ne voulant pas aussi qu'il songeast à partir ; chercha à destourner la chose adroitement : si bien que reprenant la parole, Ce n'est pas icy Artamene, luy dit elle, que vous devez recevoir vostre response : comme vous m'avez fait parler par Terez, c'est à Terez aussi à vous la rendre. Cependant ne determinons encore rien : il ne faut qu'un moment, pour faire changer les resolutions les plus fermes : Peut-estre ne voudrez vous plus demain, ce que vous voulez aujourd'huy : et peut-estre aussi ne voudray-je plus moy mesme, ce que je souhaite presentement : quoy que je sois persuadée, adjousta-t'elle, que ce que je desire est esgalement innocent et glorieux. Côme ils en estoient là, Indathirse et Aripithe qui depuis leur jalousie pour Mon Maistre, estoient devenus inseparables, arriverent, et interrompirent cette conversation. Ces deux Princes remarquerent aisément une grande agitation dans l'esprit de Thomiris : et virent aussi quelques marques de chagrin sur le visage d'Artamene : 
<pb id="page_851" n="V02-P253"/>qu'ils creurent estre causé par le despit d'estre interrompu en un entretien qu'ils pensoient luy estre tres agreable : mais qui en effet luy estoit plustost tres fascheux. Ces Princes jaloux parlerent peu : Artamene de son costé ne dit pas grand chose : et Thomiris se trouva tellement inquiette ; que ne pouvant souffrir la presence de deux Princes qui l'aymoient, et quelle ne pouvoit aimer ; et l'agreable et pourtant cruelle veüe d'Artamene, qu'elle aimoit, et qui ne l'aimoit pas ; elle les congedia tous : et bannit en mesme temps, l'objet de son indifference, et celuy de son amour. Artamcne sortit donc de chez la Reine avec ces deux Princes : et comme Indathirse luy plaisoit beaucoup, et qu'il ne soubçonnoit rien des sentimens qu'ils avoient pour luy, il ne les quitta pas si tost. Eux de leur costé qui ne cherchoient qu'à descouvrit ses intentions, estant aussi bien aises de faire durer cette conversation, luy proposerent de s'aller promener ensemble. Pendant cette promenade, ils luy firent cent questions malicieuses, sur le temps qu'il devoit encore estre en cette Cour, où il respondoit fort innocemment : de sorte que tantost il fortifioit leurs soubçons ; tantost il les affoiblissoit : mais pour l'ordinaire, il les augmentoit bien plus, qu'il ne les faisoit diminuer. Il faut sans doute, luy disoit Indathirse, que ce soit quelque affaire de grande importance, qui vous retienne si long têps icy : et qui ait obligé le Roy de Capadoce d'envoyer un homme de vostre 
<pb id="page_852" n="V02-P254"/>reputation vers la Reine. Mon Maistre qui croyoit leur faire plaisir de parler avantageusement de Thomiris, respondit à Indathirse, d'une maniere qui luy donna un sentiment bien opposé à la joye. La Reine, luy repliqua-t'il, est une Princesse si illustre, que quand il ne s'agiroit pas d'une affaire importante, le Roy que le sers auroit deû ne luy envoyer qu'une personne de grande consideration : et s'il a manqué en quelque chose, c'est de n'en avoir pas choisi une plus digne que moy, de traitter avec une si Grande Princesse. je pense, respondit Aripithe, qu'il eust eu peine à en trouver une qui luy eust esté plus agreable : mais ce qui m'estonne un peu, adjousta-t'il, c'est de voir que la Reine vous traitant aussi bien qu'elle vous traitre, ne vous dépesche pas plustost. Les affaires, repliqua mon Maistre, ne se font jamais guere avec diligence, si ce ne sont celles qui regardent les guerres declarées : Celles que vous traittez, respondit Indathirse, ne sont pas à mon advis de cette nature : et elles pourroient plus facilement estre d'amour : puis qu'enfin le Roy que vous servez n'estant point marié ; ayant une Fille qui ne l'est pas, et la Reine aussi estant Veufue : et le Roy son Fils estant desja assez grand ; il ne seroit pas impossible que l'amour fust le sujet de cette negociacion si secrette. Non, reprit Aripithe en l'interrompant, ce n'est rien de ce que vous dittes : les Mariages des Rois ne sont point des amours cachées : et je soubçonnerois plustost 
<pb id="page_853" n="V02-P255"/>toute autre chose que celle là. Vous jugez bien (leur dit alors Artamene en sous-riant à demy) que si j'ay quelques ordres secrets, je ne vous les dois pas dire, ny vous faire voir mes instructions ; ainsi il faut vous laisser dans la liberté de penser ce qu'il vous plaira : et de vous divertir en raisonnant sur une chose douteuse, et que vous ne sçaurez peut-estre jamais. je ne pense pas, dit alors Indathirse, qu'il y en ait guere de cette nature : les choses les plus particulieres, viennent tousjours à estre sçeües de tout le monde : mais si je ne me trompe, adjousta-t'il, nostre impatience de sçavoir ce qui vous amene icy n'est guere plus forte, que celle que vous devez avoir de la fin de vostre negociation. Car apres tout, la Cour de Thomiris, quoy que tres belle pour nous autres Scithes, qui faisons profession ouvertement d'estre Ennemis declarez de la magnificence, ne la doit point estre pour vous : qui avez sans doute veû la Cour de Medie, et qui vivez en celle de Capadoce, où l'on dit que toutes choses sont et plus superbes, et plus galantes qu'icy. Mon Maistre qui creut encore leur faire une civilité, fortifia leur jalousie lors qu'il leur dit, j'advoüe que la Capadoce a des charmes pour moy, qui ne sont pas mediocres : mais j'advoüe aussi en mesme temps, que toute personne libre et raisonnable, ne peut manquer d'en trouver aussi de fort grands, en la Cour de Thomiris : et quand au lieu d'estre en un aussi beau Païs qu'est le sien, elle regneroit 
<pb id="page_854" n="V02-P256"/>sur ces Peuples qui sont au pied du Mont Imaüs, parmy des rochers et des precipices : elle seule rendroit tousjours le lieu ou elle seroit, infiniment agreable : et empescheroit sans doute que les Ambassadeurs qu'elle feroit attendre long temps, ne s'ennuyassent aupres d'elle. Comme nous sommes Estrangers aussi bien que vous, reprit Indathirse, ce n'est pas à nous à vous faire compliment sur les loüanges que vous donnez au Païs des Massagettes : et pour ce qui regarde la Reine, adjousta Aripithe, ce n'est pas non plus à nous à luy aprendre ce que vous dittes à son avantage : y ayant beaucoup d'apparence qu'estant aussi adroit que vous l'estes, vous aurez bien sçeu trouver les voyes de luy faire connoistre les sentimens avantageux que vous avez d'elle. Il est des personnes, repliqua Artamene, qu'il ne faut jamais loüer en leur presence : et ce n'est quelquefois guere moins manquer de respect pour une Grande Reine, de la loüer avec trop de liberté, que de dire des injures à une personne de mediocre condition. Mais pour ce qui regarde Thomiris, je pense, leur dit il encore, qu'il n'est pas besoin de luy dire, qu'elle est infiniment estimable, et par consequent infiniment estimée : n'estant pas possible qu'elle ignore les excellentes qualitez qu'elle possede. Vous pouvez vous imaginer Seigneur, combien ces deux Rivaux estoient inquietez, d'entendre parler mon Maistre de cette sorte : ils se regardoient quelquefois d'intelligence : et quelquefois aussi 
<pb id="page_855" n="V02-P257"/>ils regardoient Artamene : et vouloient chercher dans ses yeux, ce qu'ils ne voyoient pas assez clairement dans ses paroles. Pour luy, il avoit l'esprit si occupé de sa passion, et de la fâcheuse avanture où il se trouvoit engagé, qu'il ne prenoit pas garde aux discours, ny aux actions de ces deux Princes : et nous avons sçeu ce que je viens dé vous dire, par un des gens de mon Maistre qui l'avoit suivy, et qui le raconta depuis à Chrisante. Mais enfin Seigneur, Artamene qui avoit quelque impatience d'estre seul, afin de pouvoir entretenir ses pensées en liberté ; fit si bien que la promenade finit : et qu'il se separa de ces deux Princes, qui le quitterent avec encore un peu plus de froideur qu'ils n'en avoient eu en commençant leur conversation. Nous avons sçeu depuis, qu'apres que mon Maistre s'en fut separé, ils raisonnerent long-temps sur l'agitation qu'ils avoient remarquée, sur le visage de la Reine ; sur le chagrin qui avoit paru dans les yeux de leur pretendu Rival, lors qu'ils estoient arrivez aupres de Thomiris : et sur tout ce qu'il leur avoit dit, pendant qu'ils s'estoient entretenus ensemble. Mais apres avoir bien raisonné sur toutes ces diverses choses, ils conclurent qu'il aimoit Thomiris, et que Thomiris ne le haissoit pas : et penserent et dirent en suite, tout ce qu'une violente jalousie peut faire dire et penser. Mon Maistre de son costé n'avoit pas l'esprit fort tranquile : et la Reine estoit encore la plus affligée. Quelque forte que fust 
<pb id="page_856" n="V02-P258"/>sa passion, elle ne laissoit pas d'avoir de la douleur, de voir qu'elle estoit contrainte de renoncer en quelque façon, à la modestie de son Sexe : Mais ce qui la faschoit le plus, estoit de voir qu'elle faisoit peut-estre une faute inutilement. Elle avoit pourtant beaucoup de peine à s'imaginer, que sa beauté et sa condition ne pussent pas toucher le coeur d'Artamene : et ce leger espoir la força de commander absolument à Gelonide de parler elle mesme à mon Maistre : et de sçavoir precisément ce qu'il pensoit. Gelonide s'opposa encore comme elle avoit desja fait, à un dessein si peu raisonnable : et Thomiris sans se laisser vaincre, voulut estre obeie ponctuellement. Gelonide ne pouvant donc faire autre chose, parla enfin elle mesme à Artamene, apres luy avoir fait preparer l'esprit par Chrisante, sur ce qu'elle avoit à luy proposer : mais à vous dire la verité, ce fut plustost pour luy aider à chercher un pretexte de refuser la Reine, que pour le persuader. Car comme cette Dame estoit affectionnée aux interests de Ciaxare ; et que de plus elle croyoit que la Reine faisoit un choix disproportionné à sa condition, en choisissant Artamene ; elle agit d'une maniere qui embarrassa un peu moins mon Maistre, que si effectivement elle eust voulu le porter à ce que Thomiris vouloit. Il est pourtant certain, qu'il ne se trouva jamais en une occasion plus fâcheuse : il pria cent fois Gelonde de vouloir bien persuader à la Reine, qu'il avoit pour elle toute l'estime qu'il pouvoit 
<pb id="page_857" n="V02-P259"/>avoir : mais que quand il auroit esté fort amoureux d'elle, il n'auroit jamais pû se resoudre à manquer au respect qu'il devoit au Roy de Capadoce. Enfin Seigneur, il luy dit tout ce qu'un homme d'esprit et un honneste homme peut dire, pour ne couvrir pas de honte et de confusion, une grande et belle Reine. Gelonide et luy, estant donc bien convenus de ce qu'elle avoit à respondre, cette Femme s'en retourna vers Thomiris, qui l'attendoit avec une impatience estrange : elle ne la vit pas plustost, que faisant sortir tout ce qui estoit dans sa chambre ; et bien Gelonide, luy dit elle, sçauray-je enfin par vostre bouche, si c'est Thomiris ou sa Couronne, qu'Artamene estime indigne de luy ? C'est bien plustost luy, Madame, repliqua Gelonide, qu'il croit indigne de l'une et de l'autre. Mais Madame, adjousta-t'elle, il dit deplus, que quand il pourroit aspirer sans injustice, à l'honneur que vostre Majesté luy veut faire : que quand outre l'estime qu'il a pour vous, il auroit encore une passion demesurée ; la fidelité qu'il doit à Ciaxare, feroit qu'il se resoudroit plustost à mourir, qu'à manquer à ce qu'il doit à son Maistre. Quoy, reprit Thomiris, quand mesme il m'aimeroit, il en useroit ainsi ? Il n'en faut presque pas douter Madame, luy dit Gelonide, et l'amour ne le feroit jamais manquer à son devoir. Il dit Madame, qu'il vous adoreroit dans son coeur ; qu'il seroit malheureux toute sa vie ; mais qu'il ne seroit jamais criminel. Sa vertu seroit 
<pb id="page_858" n="V02-P260"/>grande Gelonide, reprit la Reine, mais son amour seroit bien petite : aussi ne parle-t'il sans doute de cette passion, que comme d'une chose supposée et imaginaire, qui ne trouble pas sa raison : et que certainement il ne connut jamais, par sa propre experience. j'eusse parlé comme luy, adjousta-t'elle, le jour qui preceda son arrivée : mais aujourd'huy que j'ay changé de sentimens, je suis persuadée que s'il m'aimoit, il en changeroir comme moy : et que sa generosité se trouveroit peut-estre un peu esbranlée ; principalement en une chose, où il ne la choqueroit pas directement. Mais Gelonide, adjousta-t'elle encore, ce n'est pas à moy à le persuader : et ce que mon merite n'a pû faire, mes raisons ne le feroient pas. Vostre merite Madame, repliqua Gelonide, a fait, à ce qu'il assure, dans son esprit, tout le progrés que raisonnablement vous deviez attendre : il advoüe qu'il a de l'estime et de l'admiration pour vous : mais il adjouste qu'il l'a de la mesme façon que l'on en doit avoir pour une Reine de qui l'on seroit nay Sujet, quoy qu'il ne soit pas le vostre. Pour moy, repliqua Thomiris, je ne pourrois pas definir si precisément ce que je sens pour Artamene : car enfin, je sçay de certitude, qu'il n'y a dans mon coeur nul sentiment criminel : et que s'il estoit capable d'en concevoir la moindre pensée, le despit et le repentir me gueriroient du mal qui me persecute. Cependant quoy que cette sorte de foiblesse ne 
<pb id="page_859" n="V02-P261"/>soit pas dans mon ame, je ne me trouve pas tranquile. Artamene m'a presque fait haïr Indathirse et Aripithe : je ne puis souffrir le Nom de Ciaxare, dont il m'a fait parler, et dont il m'a parlé luy mesme. Tout ce qui me divertissoit m'ennuye : mes propres pensées m'importunent : et sans que je puisse dire si je l'aime, ou si je le dois aimer ; je sçay seulement que je hai mon propre repos : et qu'il sera difficile que j'en trouve en nulle part, s'il ne souffre que je luy donne une Couronne : et que je luy accorde enfin ce que sa vertu merite, et ce que sa naissance luy a refusé. Pour moy Madame, repliqua Gelonide, je pensé qu'Artamene preferera son devoir à son ambition : Mais Gelonide, reprit brusquement Thomiris, s'il est vray que vous croiyez de l'impossibilité en mon dessein, que ne me dites vous qu'Artamene me méprise ; qu'Artamene parle de moy peu respectueusement ; et qu'Artamene est indigne de mon affection ? Peut-estre que si vous agissiez ainsi, le despit feroit en mon coeur, ce que la raison n'y peut faire : mais vous faites parler Artamene avec tant de respect et tant de sagesse, que je ne trouve presque pas de sujet de me plaindre, ny dequoy me desesperer. Car apres tout, si Artamene m'estime il me peut aimer : et s'il vient à m'aimer, ce qu'il croit devoir à Ciaxare, cedera bien tost à ce qu'il croira devoir à Thomiris. Ainsi il faut seulement retenir Artamene en cette Cour, le plus long temps qu'il sera possible, et laisser faire le reste à la Fortune. 
<pb id="page_860" n="V02-P262"/>je croy Madame, repliqua Gelonide, qu'il ne vous sera pas facile : car si je ne me trompe, Artamene vous demandera bien tost son congé. Il peut le demander (respondit cette violente Princesse) mais il ne l'obtiendra pas : et je pense mesme qu'il ne repassera pas l'Araxe facilement, par l'ordre que j'y donneray. Ce fut de cette sorte que finit la conversation de Thomiris et de Gelonide : Mais afin que Terez ne s'aperçeust pas de ce qu'elle avoit dans l'ame ; elle luy ordonna de dire à mon Maistre, qu'il se donnast un peu de patience, et qu'elle luy respondroit dans peu de jours. Artamene estoit donc fort embarrassé : car Gelonide luy faisoit sçavoir par Chrisante que la passion de la Reine devenoit tousjours plus forte : Terez au contraire luy parloit comme s'il y eust eu beaucoup d'esperance à sa negociation : enfin il ne sçavoit ny que penser ny que resoudre. Il pressa pourtant encore fortement Terez : et luy dit franchement que si on ne luy donnoit response en peu de temps, il se retireroit quoy qu'on peust luy faire dire. Cependant ce mauvais succés l'affligeoit beaucoup : non seulement parce qu'il estoit marry d'avoir troublé le repos de Thomiris ; non seulement parce que Ciaxare seroit peut-estre mescontent de luy ; mais encore parce qu'il apprehendoit que Mandane ne s'imaginast, qu'un sentiment d'interest ne l'eust obligé de n'agir pas fortement en cette rencontre : pour ne s'oster pas une Couronne, en l'ostant à cette Princesse. Il falut 
<pb id="page_861" n="V02-P263"/>pourtant se donner un peu de patience, et attendre le succés d'une chose, qui selon toutes les aparences, n'en pouvoit avoir que de fâcheux. 
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<div2 id="page_CYRUS020113" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Indathirse et Aripithe jaloux de Cyrus)">
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Thomiris apres avoir fait parler si ouvertement à Artamene, fut deux jours sans vouloir estre veüe de personne, faignant de se trouver un peu mal, afin d'en avoir un pretexte ; Artamene durant ce temps là, bien aise de pouvoir entretenir sa melancolie, alloit ordinairement se promener au bord d'une petite riviere, qui comme je vous l'ay dit, passoit le long des Tentes Royales ; et prenoit assez de plaisir d'y aller peu accompagné. Il nous laissoit mesme quelquefois sous des Arbres ; et nous commandant de l'y attendre, il se promenoit seul, et s'esloignoit souvent de telle sorte, que nous ne le voiyons plus. Deux jours apres que Gelonide luy eut parlé, Indathirse et Aripithe qui avoient bien pris garde qu'il y avoit un grand secret entre Chrisante et Gelonide, et qui s'imaginoient les choses bien differentes de ce qu'elles estoient ; furent estrangement tourmentez de la jalousie qui les possedoit : et prirent enfin une forte resolution de s'esclaircir de leurs doutes, et de se vanger d'Artamene, à perte de toute consideration. Mais la difficulté fut de tomber d'accord entre eux qui feroit la chose : car, disoit Aripithe à Indathirse, si c'est vous qui parliez à Artamene, et qu'il ne vous satisface pas ; ce sera vous aussi qui en tirerez raison : et qui peut-estre voudrez pretendre un nouveau droit à Thomiris par ce 
<pb id="page_862" n="V02-P264"/>combat Nullement, luy respondoit Indathirse, et je vous promets de ne pretendre jamais rien à Thomiris, que de son consentement : de sorte qu'il vous est aisé de juger, que si j'avois eu un démeslé avec Artamene, ce ne seroit pas un moyen de me mettre bien avec elle si elle l'aime : et ainsi vous serez pas en seureté de sa haine que moy. Aussi, luy disoit il encore, ne sçay-je pas trop bien ce que je veux, en voulant demander à Artamene, la verité de ses sentimens pour Thomiris. Tant y a, Seigneur, que ne pouvant s'accorder à qui combatroit mon Maistre ; ils penserent se battre entre eux : car vous jugez bien que cette union que la seule jalousie avoit faite, n'estoit pas indissoluble. Ils se separerent donc assez mal satisfaits l'un de l'autre : et Indathirse ayant veû Artamene sortir à cheval des Tentes, pour s'aller promener, suivy seulement de deux ou trois des siens : y monta aussi, suivy d'un nombre esgal de ses gens ; et vint chercher mon Maistre le long de cette riviere où il estoit si souvent. Aussi tost qu'Artamene le vit, il fut au devant de luy : et l'abordant avec civilité, je suis plus heureux que je ne pensois, luy dit il, puis que ne croyant trouver à ma promenade, que la solitude à m'entretenir, j'y trouve encore une conversation agreable. Indathirse respondit aussi devant ceux qui accompagnoient mon Maistre assez civilement : et s'estant joints, et ayant commencé de marcher, Indathirse proposa à Artamene de se promener 
<pb id="page_863" n="V02-P265"/>à pied : ce que mon Maistre ayant bien voulu, ils baillerent leurs chevaux à leurs Gens, et commencerent de marcher seuls, le long de cette riviere. Ils ne furent pas plustost descendus, et un peu esloignez des leurs ; qu'Indathirse regardant Attamene, je ne sçay, luy dit il, si le discours que j'ay à vous faire vous surprendra : mais je sçay bien qu'il ne vous peut jamais tant surprendre, que la chose dont j'ay à vous parler m'a surpris. le n'ay garde, repliqua mon Maistre, de sçavoir si je seray surpris de ce que vous avez à me dire puis que je l'ignore : mais je puis seulement vous assurer, que je n'ay guere accoustumé de l'estre pour les evenemens fâcheux : me preparant tousjours à recevoir la mauvaise fortune d'un esprit assez tranquile. Ce que j'ay à vous dire, reprit Indathirse, n'est pas une chose de cette nature : mais avant que je m'explique davantage, dites moy je vous prie : si en arrivant parmy les Massagettes, vous n'avez point entendu dire la raison pour laquelle j'estois à la Cour de Thomiris ? Comme je suis fort sincere, reprit Artamene, je vous advoüeray que l'on m'assura quand j'arrivay icy, que vous estiez amoureux de la Reine : et que vous et le Prince des Sauromates estiez possedez d'une mesme passion. Vous avez donc sçeu ce que vous dites, repliqua Indathirse, auparavant que de voir Thomiris ? Il est vray, respondit mon Maistre : et pourquoy donc, adjousta Indathirse, n'avez vous pas deffendu vostre coeur contre les charmes ? Et pourquoy 
<pb id="page_864" n="V02-P266"/>quoy faisant profession de generosité comme vous faites, avez vous voulu desobliger deux Princes, qui vous ont reçeu avec toute la civilité possible ? Car, adjousta Indathirse, je sçay de certitude que la Reine vous aime ; et je juge dés là que vous l'aimez : car enfin cette Princesse ne m'a point refusé son affection opiniastrément durant un an, pour l'accorder à un homme qui ne la luy auroit pas demandée, et qui ne seroit pas amoureux d'elle. j'advoüe, respondit froidement Artamene, que ce que vous me dites me surprend plus que je ne pensois : mais comme je ne suis guere accoustumé de donner des esclaircissemens de cette nature, à ceux qui se pleignent de moy, et qui me parlent de l'air dont je voy que vous me parlez : je ne puis vous dire autre chose, sinon que j'ay trop de respect pour la Reine, pour la soubçonner de la foiblesse dont vous l'accusez : et qu'en mon particulier, si j'ay voulu aporter quelque obstacle à vostre affection, je n'ay rien fait que je ne deusse faire. Quoy ? reprit Indathirse, vous ne me direz pas plus precisément si vous aimez la Reine ; si la Reine vous aime ; et si ce que vous avez à faire à la Cour finira bien tost ? je n'ay rien à vous dire, repliqua mon Maistre, sinon encore une fois, que je n'ay rien fait que ce que j'ay deû faire : et que si par malheur vous n'en estes pas content, vous n'avez qu'à chercher les voyes de vous satisfaire mieux, car je ne vous en refuseray aucune. je sçay bien, reprit Indathirse, que c'est en quelque sorte violer 
<pb id="page_865" n="V02-P267"/>le droit des Gens, que de s'attaquer à la personne d'un Ambassadeur, que tous les Peuples de la Terre estiment sacrée : mais comme je suis Estranger aussi bien que vous, je ne pense pas estre obligé aux loix du Païs ; ny faire rien contre l'honneur, de vous demander reparation de l'outrage que vous m'avez fait, en me faisant haïr de Thomiris. Il est juste, respondit mon Maistre sans s'esmouvoir, et si vous voulez seulement que nous nous éloignions encore deux cens pas de ceux qui nous suivent, comme vous avez une espée aussi bien que moy, nous terminerons nostre different ; et nous verrons si l'amour que vous avez pour la Reine, vous fera vaincre sans peril. Artamene nous dit apres, que la colere de se voir encore persecuté, par un homme dont il n'estoit point Rival, le transporta de telle sorte ; qu'il n'estoit gueres moins irrité, que s'il eust esté amoureux de la Reine. Indathirse ayant donc accepté ce qu'il luy offroit, ils recommencerent de marcher, jusques à ce qu'ils fussent hors de la veüe de leurs Gens, qui n'y prirent pas garde : et là Indathirse et Artamene ayant mis l'espée à la main, firent un combat, dont je ne puis pas vous dire beaucoup de particularitez ; parce que ce n'a esté que de la bouche des combattans que nous l'avons sçeu ; et que leur modestie ne leur a pas permis d'exagerer leur propre valeur. Ce qu'il y a de vray, c'est qu'Artamene nous dit qu'Indathirse tesmoigna beaucoup de coeur, et mesme beaucoup d'adresse 
<pb id="page_866" n="V02-P268"/>en cette dangereuse occasion : ils se porterent plusieurs fois sans se toucher : mais en fin, comme mon Maistre a tousjours esté destiné à vaincre ; il vit rougir son espée du sang d'Indathirse. Cette blessure fut pourtant assez legere : neantmoins comme elle estoit au bras droit, elle ne laissoit pas de l'incommoder assez. De sorte que craignant de ne pouvoir pas tenir long temps son espée assez ferme ; il se resolut de passer sur mon Maistre, qui ne refusa pas de venir aux prises aveque luy. Indathirse est d'une taille aussi haute que celle d'Artamene : mais il y a je ne sçay quelle vigueur dans le coeur de mon Maistre ; qui redouble sans doute sa force dans les perils : et qui luy fait tousjours r'emporter la victoire. De sorte qu'apres s'estre disputez quelque temps l'avantage de ce combat, Artamene arracha l'espée à Indathirse : et racourcissant la sienne, il le mit en estat de confesser qu'il estoit vaincu. Artamene et luy s'estant donc relevez, et mon Maistre tenant les deux espées en ses mains. Vous advoüerez, luy dit il, qu'Artamene ne seroit pas absolument indigne de l'affection de Thomiris ? J'advoüeray sans doute, repliqua Indathirse, que vous avez assez de valeur pour la conquerir, et que j'ay trop peu de bonne fortune pour vous la disputer : et je vous advoüeray en suitte (repliqua mon Maistre, luy rendant son espée, et en l'embrassant) que je ne suis point amoureux de Thomiris ; que je ne l'ay point esté ; et que mesme je ne le seray jamais. Quoy, reprit Indathirse, vous n'estes 
<pb id="page_867" n="V02-P269"/>point Amant de Thomiris ? Non, repartit Artamene, de mon consentement je ne feray point d'obstacle à vostre felicité. Mais si cela est, repliqua Indathirse, pourquoy vous estes vous battu ? Pour vous persuader de meilleure grace la verité, respondit mon Maistre, et pour ne vous laisser pas lieu de douter de mon courage. Indathirse fut si surpris et si charmé de la generosité d'Artamene, qu'il ne pût s'empescher de le supplier de luy bien expliquer cét enigme : et il l'en pria en des termes si pressans, et si pleins de soumission ; que mon Maistre luy promit de le faire : mais comme il estoit blessé au bras, il falut s'en retourner ou Camp, pour l'aller faire penser. La difficulté estoit de le pouvoir, sans que l'on s'en aperçeust : et n'estant pas possible, Artamene dit à Indathirse qu'il ne se mist pas en peine : et que de peur que Thomiris ne le maltraitast et ne le bannist, il diroit que c'estoit luy qui l'avoit attaqué. Vous estes donc si bien avec elle, luy respondit Indathirse, que vous ne craignez pas sa colere ? Dites plustost, repliqua Artamene en sous-riant, que sa colere m'est si peu redoutable, que je ne crains pas de m'y exposer. Cependant, Seigneur, jugez quelle fut la surprise de ceux qu'ils avoient laissez aupres de leurs chevaux, lors qu'ils les virent revenir, et qu'ils connurent par le sang que perdoit Indathirse qu'ils s'estoient batus. Ce qui les embarrassoit davantage, cestoit qu'ils voyoient qu'ils paroissoient estre mieux ensemble, que quand il les avoient 
<pb id="page_868" n="V02-P270"/>quittez : et en effet Indathirse et Artamene s'aimerent tousjours cherement depuis cela. Mon Maistre donc pour tenir sa parole, apres qu'il eut mis Indathirse dans son Pavillon, envoya Chrisante vers la Reine, pour luy demander pardon d'un combat qu'il avoit fait contre Indathirse : qu'il advoüoit mesme l'avoir fait un peu legerement : et que c'estoit aussi pour cette raison, qu'il demandoit le pardon d'Indathirse aussi bien que le sien. Thomiris fut estrangement surprise de ce combat, et ne sçavoit à quoy en attribuer la cause : et Aripithe qui s'estoit separé mal d'avec Indathirse, estoit bien fâché de n'oser luy aller demander, ce qu'Artamene luy avoit dit. Cependant la Reine qui ne pouvoit pas se resoudre de se pleindre de mon Maistre, fit esclatter toute sa colere contre Indathirse : disant qu'il l'avoit extrémement offencée, en offençant un Ambassadeur dans sa Cour. Artamene l'ayant sçeu par le retour de Chrisante, fut luy mesme la supplier de ne le refuser pas : où si elle vouloit punir Indathirse, qu'elle n'avoit qu'à se resoudre de le punir aussi de la mesme sorte. Elle voulut le presser de luy dire la cause de ce combat, mais il ne le voulut pas faire : et il la contraignit enfin, de pardonner esgalement à Indathirse et à luy. Aripithe bien fâché d'avoir este prevenu par Indathirse, et plus fâché encore de voir mon Maistre eschapé de ce combat et victorieux, se resolut, à ce que j'ay sçeu, malgré l'interest qu'y prenoit la Reine de le quereller à 
<pb id="page_869" n="V02-P271"/>son tour, et d'en chercher l'occasion. Cependant le Prince des Tauroscithes qui mouroit d'impatience d'estre esclaircy de la bouche d'Artamene, de tout ce qu'il luy avoit dit ; l'envoya sommer fort civilement de sa parole, que mon Maistre luy tint le mesme jour. Il fut donc le voir à la Tente : où il luy advoüa qu'il estoit venu à cette Cour, pour proposer adroitement à la Reine, son mariage avec Ciaxare. Mais que sans qu'il en peust dire la raison, il l'en voyoit fort esloignée : et qu'il commençoit de voir qu'infailliblement il s'en retourneroit sans avoir fait autre chose, que l'affaire qui regardoit les pleintes qu'il avoit faites des Pyrates de la mer Caspie : qui n'estoient que le pretexte de son voyage. Ainsi, luy dit il, Seigneur, vous jugez bien que je ne suis pas coupable : et que je ne le seray mesme pas encore, quand je continuëray d'agir comme j'ay fait, pour les interests du Roy mon Maistre. Mais ne vous en inquietez pas : car je vous assure que je n'avanceray rien. Et afin de vous mettre l'esprit plus en repos pour ce qui me regarde ; je vous advoüeray que j'aime une Personne de qui je ne quitterois pas les chaines, pour toutes les Couronnes de l'univers. Ind'athirse remercia Artamene de sa generosité et de sa franchise : et apres luy avoir promis une affection eternelle ; d'où peut venir, luy dit il, que vous n'avancez rien en vostre negociation, veû que la Reine vous donne tant de marques d'estime et d'amitié ? Artamene qui voulut cacher la 
<pb id="page_870" n="V02-P272"/>foiblesse de Thomiris à Indathirse, luy dit que c'estoit bien souvent la coustume des Rois, de refuser de bonne grace : et d'adoucir le mauvais succés d'une affaire, par la maniere dont ils agissoient. Mais Indathirse estoit trop interessé en la chose, pour s'y laisser tromper si facilement : et pour ne discerner pas les simples effets de la civilité, d'avec ceux d'une passion violente. Cependant quoy qu'il peust faire, il ne pût jamais obliger Artamene, à luy advoüer ce qu'il sçavoit de l'amour de Thomiris : mon Maistre luy disant toujours qu'il devoit se contenter de sçavoir qu'il n'avoit point de passion pour la Reine : et ne la soubçonner pas d'en avoir une si peu raisonnable. Cette conversation estant finie, Artamene s'en retourna chez luy : où il ne fut pas si tost entré, que Chrisante vint l'advertir de la part de Gelonide, que la Reine avoit donné des ordres secrets qu'on l'observast soigneusement, de peur qu'il ne s'échapast. je vous laisse à juger Seigneur, combien cette nouvelle l'affligea : neantmoins il falut dissimuler, et agir comme s'il n'en eust rien sçeu. Il retourna voir la Reine diverses fois, qui ne luy parloit plus comme à l'ordininaire : tantost elle estoit melancolique ; tantost elle passoit de la melancolie jusques au chagrin : et donnoit mesme quelquefois des marques de colere et de fureur. Il y avoit aussi des momens, où elle reprenoit son humeur civile et obligeante : et où il estoit aisé de juger, qu'une mesme cause produisoit des effets 
<pb id="page_871" n="V02-P273"/>si differents. Mon Maistre pressa alors encore une fois Terez : qui luy respondit qu'il estoit au desespoir, de ne pouvoir le servir, comme il en avoit eu le dessein : mais qu'il ne pouvoit plus luy respondre de rien. Il luy dit en suite, que la Reine luy avoit commandé de luy dire, qu'il faloit attendre le retour de Spargapise et d'Ariante : nulle bien-seance ne luy permettant de rien conclurre, ny mesme de le renvoyer, que le Roy son Fils ne fust revenu. Mais il luy dit qu'il avoit sçeu en mesme temps, qu'elle leur avoit envoyé un ordre secret, de ne revenir pas si tost : qu'ainsi il le supplioit de luy pardonner, s'il ne pouvoit luy rendre tous les offices qu'il luy avoit promis. Apres deux advis si surprenans, nous remarquasmes en effet, qu'Artamene n'estoit plus libre : et qu'il y avoit beaucoup de personnes qui l'observoient. Il ne pouvoit plus sortir pour s'aller promener, qu'il ne fust accompagné de grand nombre de gens : et à peine avoit il la liberté d'estre dans sa Tente sans compagnie. La Garde ordinaire estoit non seulement redoublée ; mais l'on avoit mis encore des Corps de garde de distance en distance par dehors, tout à l'entour des Barrieres du Camp. Nous sçeusmes par Gelonide, que la Reine pour pretexter la chose, avoit faint d'estre advertie qu'Artamene avoit des desseins chachez sur ses Païs : et que c'estoit pour cela, que sans luy faire nulle violence, dans le doute où elle en estoit, elle vouloit qu'on l'observast soigneusement. Ammene se 
<pb id="page_872" n="V02-P274"/>voyant donc en cette extremité, ne sçavoit à quoy se resoudre : il voyoit qu'infailliblement le mariage de Ciaxare ne pouvoit reüssir : il sçavoit que s'il demandoit de nouveau son congé, cela ne serviroit qu'à le faire resserrer plus estroitement : il voyoit par l'ordre que l'on avoit donné à la garde des Tentes Royalles, et par ceux qui veilloient sur ses actions, qu'il n'y avoit nulle apparence de se pouvoir sauver : et il ne voyoit point du tout, par où se tirer de ce labyrinthe. Helas, nous disoit il quelquefois, quand mesme je le pourray faire, que diray-je à Ciaxare, et que diray-je à Mandane ? leur aprendray je que Thomiris a eu de l'amour pour moy ? Et seroit il possible que je pusse faire un discours de cette nature ? Mais si je ne le dis point, que penseront aussi de ma suitte le Roy et la Princesse ? Que diront ils d'un procedé qui leur paroistra si estrange ? Et ne m'accuseront ils point, d'avoir perdu la raison ? Cependant en l'estat où sont les choses, ce seroit le mieux qui me peust arriver : car du moins l'esperance de revoir Mandame me consoleroit : et mon innocence ne pourroit pas estre long temps cachée. C'estoit de cette sorte que raisonnoit Artamene, lors que Gelonide luy fit dire, qu'elle luy conseilloit de s'en aller le plustost qu'il pourroit : mais outre qu'il ne sçavoit pas trop bien comment il le pourroit faire ; il creût encore qu'il estoit bon de garder quelque forme en sa fuite : et pour cét effet, il fit supplier encore une fois la Reine, de luy donner 
<pb id="page_873" n="V02-P275"/>son congé Mais elle luy fit respondre, que les choses n'estoient pas en termes de cela : et qu'il faloit absolument attendre le retour de Spargapise. Artamene se voyant donc refusé, et prisonnier s'il faut ainsi dire, estoit en une melancolie estrange : ce n'est pas que Gelonide ne fist tout ce qu'elle pouvoit, pour luy donner les voyes de s'échaper ; mais il n'y avoit pas moyen d'en venir à bout : ce qui mettoit mon Maistre dans une inquietude si grande, qu'il n'y eut jamais rien de semblable. Car s'il luy eust esté permis de mettre l'espée à la main ; de forcer les Gardes ; et de vaincre tout ce qui se seroit opposé à son passage ; je pense qu'il auroit pû esperer de le sauver : tant il est vray que je luy ay veû faire des choses merveilleuses et incroyables : mais quand il venoit à penser, qu'apres tout, la Reine n'estoit injuste et violente, que parce qu'elle l'aimoit : il n'avoit pas la force de se resoudre à la deshonnorer, comme il eust fait par cette action : ny de tuer les Sujets d'une Princesse, qui n'estoit coupable que pour l'amour de luy. La tristesse s'empara donc si fort de son ame, qu'Indathirse guery de sa blessure, l'estant venu voir s'en aperçeut : et le pressa de telle sorte, de luy advoüer que Thomiris l'aimoit, et que cette amour causoit sa douleur ; qu'en fin il luy dit qu'il estoit vray que la Reine luy avoit fait dire des choses, qu'il ne pouvoit presque expliquer dautre façon : et que s'il vouloit l'obliger sensiblement, il tascheroit de luy donner les voyes de se sauver. Vous voyez 
<pb id="page_874" n="V02-P276"/>bien, luy dit il, genereux Indathirse, que je ne suis pas vostre Rival : puis que je vous demande pour gracc, de me vouloir donner les moyens de m'esloigner de Thomiris. je voy bien, luy respondit ce Prince, qu'en effet vous n'estes pas coupable, et qu'au contraire, je vous ay beaucoup d'obligation : Mais apres tout, luy dit il, vous causez un trouble si grand en mon ame, que personne n'en sentira jamais un pareil. Car enfin, pour vous descouvrir le fonds de mon coeur, je serois moins affligé que je ne suis, si Thomiris aimoit quelqu'un qui l'aimast : Mais que cette Princesse si belle ; si aimable ; de qui l'ame a tousjours paru si grande ; et qui a tesmoigné une fermeté invincible, à resister à l'amour d'Aripithe et à la mienne : se trouve capable d'aimer un homme qui ne l'aime point ; je vous advoüe que c'est ce que je ne puis souffrir, sans une douleur extraordinaire. Je serois plus jaloux, adjoustoit il, si vous l'aimiez : mais je ne serois pas si affligé. Et en l'estat où je me trouve, pardonnez moy, luy disoit il, si vostre rare merite ne peut justifier Thomiris dans mon esprit : Non, luy disoit il encore, genereux Artamene, je ne la veux plus aimer. Il faut que je m'arrache cette passion de l'ame ou que je meure : et pour faciliter vostre départ, il faut que je premedite le mien. Il faut, dit il, que je die à la Reine que j'ay reçeu ordre du Roy des Tauroscithes mon Pere, de m'en retourner aupres de luy : et que je la supplie de me le permettre. Comme je ne suis pas Artamene, 
<pb id="page_875" n="V02-P277"/>adjousta-t'il en soupirant, elle me le permettra : et pour faire reüssir nostre dessein, vous feindrez de vous trouver mal ; vous viendrez apres la nuit dans ma Tente ; je vous emmeneray avecque moy, suivy de quelques uns des vostres, vous faisant passer parmy mon train, et partant si matin que les Gardes du Camp ne vous puissent reconnoistre : et vous ordonnerez à ceux de vos gens qui demeureront, de dire que l'on n'ose entrer dans vostre Chambre qu'il ne soit fort tard : afin de nous donner le loisir d'estre desja bien loing, quand on sçaura vostre fuitte. Comme ceux que je sçay qui vous observent, ne vous suivent que le jour, s'assurant la nuit sur les Gardes qui veillent dans le Camp et hors du Camp, la chose apparemment reüssira : et je vous feray prendre un chemin, où si je ne me trompe l'on ne vous cherchera pas. Enfin, luy dit Indathirse, je veux estre vostre Guide et vostre Escorte tout ensemble : Mais ne pensez pas, adjousta-t'il, que ce soit par interest que je vous rende cét office : car encore une fois, dit alors ce Prince affligé, je ne veux plus aimer Thomiris : et je veux que l'absence qui a accoustumé de guerir de semblables maladies, acheve de faire ce que le despit a desja commencé. En un mot Seigneur, pour accourcir mon discours autant que je le pourray, quoy qu'Artamene peust dire, afin de n'oster pas un si illustre Amant à Thomiris, il ne pût jamais en venir à bout : et il falut qu'il 
<pb id="page_876" n="V02-P278"/>acceptast ce qu'Indathirse luy offroit. La chose s'executa avec plus de facilité que nous ne pensions : Indathirse demanda son congé et l'obtint : mon Maistre faignit de se trouver mal : nous sortismes la nuit de sa Tente, pour aller à celle d'Indathirse qui estoit fort proche : nous ordonnasmes à un de ceux qui restoient, et qui estoit un Soldat determiné, de cacher nostre fuitte aussi longtemps qu'il pourroit : et à le premiere pointe du jour, nous sortismes des Tentes Royales, sans que personne nous reconnust, parce que l'on ne voyoit encore guere clair : et que de plus, nous estions meslez parmy le train d'Indathirse. Les Gardes qui le soir avoient reçeu ordre de la Reine de laisser partir ce Prince, ne s'opposerent point à nostre sortie : de sorte que nous nous vismes hors du Camp, et au delà des Corps de gardes avancez, sans estre reconnus de personne. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire avec quelle peine mon Maistre se resolut d'abandonner ses gens : et si Gelonide qui sçavoit nostre départ ne luy eust assuré qu'elle estoit assez puissante sur l'esprit de la Reine, pour empescher qu'on ne les mal-traitast ; je pense qu'il ne se seroit point resolu à partir : Mais cette vertueuse femme luy promit si absolument de les proteger, qu'enfin il creut son conseil. Artamene ne mena donc que Chrisante et moy, et deux autres des siens, pour le servir : laissant une lettre pour Thomiris, où il taschoit de pretexter son départ et de l'excuser. Cependant nous marchasmes si heureusement, 
<pb id="page_877" n="V02-P279"/>que nous ne fusmes point trouvez par ceux qui sans doute nous chercherent : car Indathirse nous fit prendre un chemin où l'on ne soubçonna pas que nous fussions. Mon Maistre fit encore tout ce qu'il pût pour empescher ce Prince de se destourner comme il faisoit pour estre son Guide ; mais il ne le voulut jamais faire. Or Seigneur comme Indathirse s'estoit bien imaginé, qu'aussi tost que l'on s'aperceuroit de la fuite de mon Maistre, la Reine envoyeroit à cous les passages de l'Araxe : il prit un chemin qui remontoit vers sa source : et fut à un endroit où ce Fleuve se separe en trois, et où il n'est pas impossible de le passer à gué. Ce fut donc jusques au bord de l'Araxe, qu'Indathirse conduisit Artamene, pour lequel il avoit conçeu beaucoup d'amitié, quoy qu'il luy eust causé beaucoup de douleur : Mon Maistre luy demanda lors pardon d'avoir esté en quelque sorte le sujet de ses desplaisirs : et s'embrassant tous deux avec une égale tendresse, ils se separerent, avec une promesse reciproque, de s'aimer eternellement. Indathirse voulut toutefois regarder passer Artamene : qui estant arrivé à l'autre costé du fleuve, salüa encore le Prince des Tauroscithes, qui fit aussi la mesme chose. En suite dequoy, commençant à marcher en mesme temps, Indathirse prit le chemin de son Païs, bien qu'il s'en fust fort esloigné, et nous suivismes celuy qui pouvoit nous conduire en Capadoce. 
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<div2 id="page_CYRUS020114" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : retour de Cyrus auprès de Ciaxare">
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Mais, Seigneur, que ce voyage se fit peu agreablement durant les premiers 
<pb id="page_878" n="V02-P280"/>jours ! et qu'Artamene eut de peine à resoudre en luy mesme, ce qu'il diroit à Ciaxare ! Neantmoins apres avoir bien cherché dans son esprit, il fit dessein de luy dire seulement, qu'il n'avoit pas trouvé les choses disposées à parler ouvertement de son Mariage à Thomiris : et que cette Princesse s'estant laissé persuader par des personnes mal intentionnées, avoit fait courir quelque bruit qu'il avoit de mauvais desseins : qu'ayant esté adverty qu'on l'observoit, il avoit esté demander son congé : que luy ayant esté refusé, et ayant sçeu que l'on avoit résolu de l'arrester ; il avoit crû qu'il estoit de son devoir d'empescher que le Roy ne reçeust cét outrage en sa personne. Enfin apres avoir imaginé ce qu'il pourroit dire, l'esperance de revoir Mandane, commença de remettre la joye dans son esprit : et depuis cela, nous ne marchasmes pas un jour, que je ne visse des marques d'une nouvelle satisfaction, sur le visage d'Artamene. Chaque pas qu'il faisoit l'aprochant de Mandane, luy faisoit faire cent reslexions agreables : et ses propres pensées l'entretenoient si doucement ; qu'il n'avoit besoin, ny de la conversation de Chrisante, ny de la mienne pour le divertir. Il marchoit ordinairement trente pas devant, ou trente pas derriere, afin de pouvoir resver avec plus de liberté : un jour donc que nous n'estions plus qu'à cinq cens stades de Themiscire : et que pour faire une journée extrémement grande, nous estions partis devant le jour : Apres avoir marché plus d'une 
<pb id="page_879" n="V02-P281"/>heure, nous arrivasmes dans une espaisse Forest, comme la premiere clarté commençoit de blanchir les nuës, du costé du Soleil Louant. Il y avoit un des Gens de mon Maistre nommé Ortalque, monté sur un cheval blanc, qu'à cause de l'obscurité nous avions fait marcher le premier : de sorte qu'Artamene alloit apres, et Chrisante et moy avec un autre suivions Artamene. Marchant donc en cét ordre, et cette lumiere naissante commençant de percer l'obscurité de la Forest, et de permettre de discerner les objets qui n'estoient pas trop estoignez ; mon Maistre vit assez avant sur la main droite, un grand et riche Pavillon tendu sous des Arbres : à l'entour duquel plusieurs Soldats estoient en garde : et sembloient en vouloir deffendre l'entrée, à ceux qui eussent eu dessein d'y aller. Cette veuë assez extraordinaire, dôna bien quelque legere curiosité à Artamene : mais il avoit l'esprit si remply de l'image de sa Princesse, que ce premier mouvement ne fut pas assez long, pour luy donner seulement la curiosité de demander ce que c'estoit. Comme il fut un peu esloigné, il ne pût toutefois s'empescher de tourner la teste de ce costé là : et alors à travers les branches et les troncs des Arbres, il vit une femme qui levant le coing de la Tente, sembloit regarder s'il estoit jour. A dix ou douze pas plus avant, celuy des siens que je vous ay dit qui marchoit le premier, et qui se nonmoit Ortalque ; se trouvant à plus de vingt pas d'Artamene, vit un homme armé, qui montant sur un cheval que son 
<pb id="page_880" n="V02-P282"/>Escuyer luy presenta, s'aprocha de luy, pour luy demander s'il estoit du Païs, et 'il ne pourroit point luy enseigner quelque chemin qui traversast la Forest, pour n'estre pas obligé de prendre la Plaine ? Non Seigneur, luy respondit Ortalque, mais peut-estre que ceux qui me suivent, dit il en nous montrant à cét Inconnu, vous en pourront dire quelque chose. Et alors se retournant, afin de rendre cét office à cét Estranger, Artamene qui s'estoit desja aproché, luy demanda ce que ce Chevalier luy disoit ? Mais pendant qu'il luy en rendoit conte, mon Maistre vit venir douze hommes à cheval, qui apres avoir regardé cét Estranger mirent tous l'espée à la main, et s'escrierent en se regardant l'un l'autre, c'est luy mes Compagnons, c'est luy ; il faut en diligence en envoyer advertir nostre Capitaine. Et en effet, un d'eux poussa son cheval à toute bride, vers le lieu d'où ils venoient. Pendant quoy les onze qui restoient attaquerent ce Chevalier inconnu : qui s'estant reculé de quelques pas à l'abord, commanda tout haut à son Escuyer d'aller faire tout partir en diligence : car (luy dit il, parlant d'Artamene et de nous autres, qui avions mis l'espée à la main pour le deffendre, au mesme instant que ces gens là ; voyant l'inegalité du combat) ce secours que les Dieux m'ont envoyé, suffit pour faire ferme durant quelque temps : en suite dequoy je me dégageray facilement, et seray bien-tost à vous. En effet cét Inconnu ne se trompa pas : et la generosité d'Artamene 
<pb id="page_881" n="V02-P283"/>en epouvant souffrir de voir en sa presence un homme seul attaqué par onze, n avoit point balance du tout, sur ce qu'il avoit à faire : et des le premier moment qu'il avoit veû ces Chevaliers se mettre en estat d'en attaquer un ; il avoit mis l'espée à la main, et nous avoit commandé de faire la mesme chose. De sorte que s'avançant entre ces Chevaliers, et celuy qu'ils vouloient perdre ; il luy avoit donné le temps de dire à son Escuyer, ce que je vous ay desja dit. Artamene ne l'entendit pas, mais je l'entendis fort distinctement, sans y faire nulle reflexion, l'estat où nous estions n'y estant pas propre. Cependant cét ordre donné, ce Chevalier inconnu vint pour dégager mon Maistre d'entre ses Ennemis : mais il trouva qu'il s'estoit desja bien dégagé luy mesme : en ayant tué trois de sa main ; et nous autres ayant aussi secondé sa valeur le mieux qu'il nous avoit esté possible. De sorte que cet Inconnu s'estant joint à nous, il nous fut aisé de vaincre ceux qui restoient ; estant certain, que c'estoit un des vaillans hommes du monde. Il combatit donc comme un homme qui vouloit tesmoigner à son Liberateur, qu'il n'estoit pas indigne de la protection qu'il luy avoit donnée : Mais comme le dernier de ses ennemis fut tombé mort de la main d'Artamene ; et qu'il voulut s'avancer vers luy pour luy rendre grace : Le jour s'estant desja fait grand, il le reconnut (à ce que nous avons pû juger depuis) de sorte que changeant tout à coup de dessein, il se recula de quelques 
<pb id="page_882" n="V02-P284"/>pas : et fut vers Ortalque qui regardoit de tous les costez s'il n'y avoit plus d'Ennemis à combatte. S'estant donc promptement aproché de luy, dites il vostre Maistre, luy dit il avec precipitation, que je suis bien fâché d'estre si incivil, et de paroistre si ingrat : mais comme l'y suis contraint par la force de ma destinée, j'espere qu'il m'en excusera. Apres avoir dit ce peu de mots fort à la haste, il piqua au travers des Arbres, s'esloigna d'Ortalque en peu de temps ; et fut prendre la mesme route que ces Dames Se ceux qui les conduisoient avoient prise. Ortalque s'estant alors aproché de mon Maistre, ne manqua pas de luy redire ce que cét Inconnu luy mandoit : ce procedé, comme vous pouvez penser, surprit infiniment Anamene : ne pouvant imaginer pourquoy cét Inconnu ne luy avoit pas aussi tost fait ce compliment qu'a un des siens ; puis que quelque pressé qu'il peust estre, il n'eust gueres tardé davantage à luy parler, qu'à parler a un de ses Gens. Il luy sembloit bien avoir entendu en combatant, un son de voix qui ne luy estoit pas tout à fait inconnu : mais il ne pût toutefois se le remettre. Si bien que poussé d'une forte curiosité de sçavoir quelle estoit cette avanture ; il se mit à regarder parmy ces morts, s'il n'y avoit point quelqu'un de ces hommes qui ne le fust pas. Del' qu'en les considerant, il s'en trouva un qu'un grand coup qu'il avoit reçeu à la main droite avoit mis hors de combat ; et qu'un autre qu'il avoit reçeu à 
<pb id="page_883" n="V02-P285"/>la gorge empeschoit de parier, et de se pouvoit faire entendre que par des lignes. Ce Chevalier n'eut pas plus tost veû mon Maistre, qu'à ce que nous pusmes juger par son action, il le reconnut, quoy que personne de nous ne le connust : et à dire la verité, cela n'estoit pas fort estrange : estant assez ordinaire que les Generaux d'Armée soient connus d'un nombre infiny de personnes, qu'ils ne connoissent point du tout, Ce blessé ne vit donc pas plustost mon Maistre aupres de luy, qu'il tesmoigna une extréme joye, et un merveilleux empressement de luy faire entendre ce qui c'estoit passé : mais plus il faisoit d'effort pour s'expliquer, plus il embassarroit Artamene : car comme il ne pouvoit prononcer une seule parole, ny articuler seulement une silabe : il n'y avoit pas moyen de tirer nulle conjecture de tous les signes qu'il faisoit. Tantost il monstroit vers la route que ce Chevalier inconnu avoit pris, comme disant qu'il faloit aller apres : tantost il monstroit vers le costé d'où il estoit venu, comme s'il en eust attendu du secours : apres il regardoit et nous faisoit regarder ce Pavillon que les gens de l'Inconnu avoient laissé : s'estant contentez d'emmener les Dames qui estoient dedans. Enfin par ses signes et par ses actions, il ne faisoit que redoubler l'inquietude d'Artamene : qui pour voir s'il ne trouveroit rien dans ce Pavillon qui peust l'esclaicir de ce qu'il vouloit sçavoir, descendit de cheval et entra dedans. Mais encore qu'il n'y rencontrast rien qui 
<pb id="page_884" n="V02-P286"/>peust luy donner nulle connoissance de ce qu'il cherchoit, il ne pouvoit neantmoins se resoudre d'en sortir. Il y avoit pourtant des momens, où sans sçavoir pourquoy, il eust presque bien voulu aller apres celuy qu'il avoit secouru si à propos : il y en avoit d'autres aussi, où il faisoit dessein d'attendre en ce lieu là s'il n'y viendroit personne qui peust luy donner connoissance de cette avanture : et il y en avoit d'autres encore, où il faisant reproche à luy mesme, il se blasmoit de perdre inutilement des momens qui luy devoient estre si precieux. Que fais se, disoit il, icy, à m'interesser dans les affaires des autres, au lieu de m'aprocher de ma Princesse ? et comme s'il eust eu honte de cette faute, il sortit du Pavillon ; remonta sur son cheval ; et commanda à un de siens de mettre ce blessé sur un autre, et de monter en croupe pour le soutenir jusques à la premiere habitation, où il pourroit estre pensé, et d'où l'on pourroit envoyer prendre ces morts, qui à leurs armes paroissoient estre Capadociens. Ce qu'il y eut d'avantageux pour nous en cette occasion, fut qu'il n'y eut aucun de nous blessé, excepté Chrisante, qui eut une legere égratigneure au bras gauche. Artamene s'estant toutefois souvenu que des douze Chevaliers qui avoient paru d'abord, il y en avoit eu un qui estoit retourné sur ses pas, comme pour aller querir du secours, voulut encore attendre quelque temps pour voir s'il ne viendroit personne, malgré tous les conseils de Chrisante qui s'y oposoit : 
<pb id="page_885" n="V02-P287"/>car enfin il y avoit lieu de croire que s'il venoit des Gens, ils viendroient en grand nombre : et qu'ainsi Artamene n'estoit pas en estat de leur resister. Ce ne fut pour tant pas cette raison qui l'empescha d'attendre davantage : mais voyant que ce Chevalier blessé souffroit infiniment ; et que sa gorge par l'agitation qu'il s'estoit donnée en voulant parler, s'estoit enflée de telle sorte, qu'il en avoit presque perdu la connoissance, et qu'il y avoit lieu de craindre que cela ne l'estoussast : il marcha en diligence jusques à la premier Habitation. Il n'y fut pas plustost, qu'ayant fait appeller un Chirurgien, et fait sonder la playe que cét homme avoit à la gorge, afin de voir si en luy faisant quelques remedes, il ne pourroit pas recouvrer l'usage de la voix : il se trouva que de plus de crois jours ce Chevalier blessé ne seroit en estat de pouvoir parler. Artamene voyant cela, commanda à ce Chirurgien d'en avoir soin, luy fit donner recompense devant que d'avoir travaillé ; et continua son chemin. Il s'informa pourtant auparavant, de tous ceux qu'il rencontra dans la Maison où nous estions, s'ils n'avoient point veû de gens armez : et par hazard nous ne trauvasmes personne, ny là, ny sur nostre route, qui nous aprist rien de ce que nous voulions sçavoir. Nous marchasmes donc tout ce jour là, et tout le lendemain jusques à six heures du soir, sans qu'Artamene prononçast seulement une parole, tant il estoit possedé par une profonde resverie. Mais estant arrivez au bord du 
<pb id="page_886" n="V02-P288"/>Thermodon, et à la veüe de Themiscire, où le Roy luy avoit dit qu'il attendroit son retour, la joye se renouvella dans son coeur : et se retournant vers moy, qui estois le plus pres de luy, avec un visage assez guay, Enfin, me dit il, Feraulas, je voy le lieu ou est ma Princesse : et par consequent je puis esperer de la revoir bien tost. Mais Dieux ! la retrouveray-je telle que je la quittay ? Et pourray-je bien obtenir de la severité de sa Vertu, le plaisir de luy entendre dire qu'elle s'est souvenüe de moy pendant mon absence ? Seigneur, luy dis-je, quand la Princesse ne vous le dira point, ne laissez pas de le croire : car je suis bien assuré qu'il est impossible que la chose ne soit pas ainsi. En effet, je pouvois bien luy parler de cette sorte : car quelques jours auparavant que de partir de Themiscire, Martesie avoit eu la bonté de me confier tous les sentimens avantageux que Mandane avoit pour mon Maistre : mais ç' avoit esté avec des deffences si expresses d'en parler à Artamene ; que la Maistresse l'emportant sur le Maistre en cette occasion, je n'avois osé le faire : m'estant contenté de luy donner beaucoup d'esperance d'estre aimé, sans luy particulariser rien. Joint qu'à vous dire le vray, je le voyois si affligé de l'absence de sa Princesse ; que je ne doutois nullement que s'il eust sçeu toutes les petites choses que je vous ay racontées, il n'en fust mort de douleur, ou de plaisir. Mais enfin Seigneur, apres plusieurs semblables discours que mon Maistre me tint 
<pb id="page_887" n="V02-P289"/>en aprochant de Themiscire ; et qui marquoient tous la joye que luy donnoit l'esperance de revoir Mandane : nous arrivasmes à cent pas de la porte de la Ville, où nous rencontrasmes un Escuyer de la Princesse. Artamene ne l'eut pas plustost reconnu, que s'avançant vers luy, avec une diligence extréme ; il luy demanda avec beaucoup d'empressement, des nouvelles du Roy, et de la Princesse Mandane. Ha Seigneur, s'escria cét Escuyer, que n'estes vous revenu quatre jours plustost ! A ces mots mon Maistre paslit : et passant tout d'un coup de l'esperance à la crainte, et de la joye à la douleur ; il chercha dans les yeux de cét Escuyer, la cause d'un semblable discours. Mais ne pouvant la deviner, quoy, luy dit il, seroit il arrivé quelque accident fâcheux au Roy ou à la Princesse ? Ouy Seigneur, repliqua cét Escuyer, et le plus grand sans doute, qui leur peust jamais advenir : car enfin le Roy a perdu la Princesse sa fille. Quoy, reprit mon Maistre tout desesperé, la Princesse est morte ? Non, respondit il, mais elle est enlevée. Je pense Seigneur, qu'il fut à propos qu'Artamene eust d'abord tourné son esprit du costé le plus funeste : car en effet je suis persuadé, que si la pensée de la mort de Mandane, n'eust precedé d'un instant, celle de son enlevement, il en seroit expiré de douleur. Quoy, s'écria t'il, Mandane est enlevée ! Et quel 
<pb id="page_888" n="V02-P290"/>est celuy qui a pû concevoir un dessein si injuste et si temeraire ? Philidaspe, respondit cét Escuyer, que l'on dit estre Prince d'Assirie. Philidaspe ! reprit Artamene : Ouy Seigneur, repliqua t'il, et le malheur a mesme voulu, qu'une partie de ceux que l'on avoit envoyez apres, l'ayant rencontré ont esté tuez par je ne sçay qu'elles gens qui l'ont secouru, du moins en vient on d'assurer le Roy. Ha mes Amis, s'écria Artamene en se tournant vers nous, il n'en faut point douter, c'est nous qui avons tué les Protecteurs de Mandane ; qui avons secouru son Ravisseur, et qui l'avons enlevée. Seigneur, luy dit alors Chrisante, ne vaudroit il point mieux entrer dans la Ville, où vous aprendriez plus à loisir toutes les circonstances d'un si grand malheur ? Artamene malgré son desespoir ayant connu que Chrisante avoit raison, se mit à marcher : Mais Dieux qu'il estoit different de ce qu'il estoit un moment auparavant, et que la douleur fit un prodigieux changement en luy ! Il avoit quelque chose de si funeste dans le regard, et de si terrible tout ensemble ; que l'on voyoit aisément que la colere se mesloit à la melancolie : et que la jalousie agitoit autant son coeur que l'amour. Comme nous fusmes arrivez chez mon Maistre, il pressa l'Escuyer de la Princesse de luy dire comment ce malheur estoit advenu : il sçeut donc que trois jours auparavant cét accident, Aribée avoit obligé le Roy d'aller à la Chasse, à cinquante stades de Themiscire : et que pendant son absense la chose 
<pb id="page_889" n="V02-P291"/>avoit esté executée. Mais, luy dit mon Maistre, comment l'a-t'on pu executer ? L'on n'a pas eu grand peine, repliqua cét Escuyer de Mandane, car les Gardes de la Princesse estoient gagnez : et ce sont eux mesmes qui l'ont enlevée. Joint qu'il y a aussi une de ses Filles que l'on croit qui l'a trahie : par une jalousie secrette qu'elle avoit, de ce que la Princesse luy preseroit Martesie. Vous sçavez Seigneur, adjousta t'il, que le Thermodon passe sous les fenestres de la Princesse Mandane, et que mesme ces fenestres sont si basses, qu'il n'est pas besoin d'avoir une échelle pour en pouvoir descendre. Or Seigneur, un des Gardes ayant observé l'heure que la Princesse avoit accoustumé de se retirer, alla justement fraper à la porte de l'Anti-chambre, comme elle estoit preste de se deshabiller. Cette Fille qui estoit de l'intelligence, luy ayant ouvert la porte, fut dire à la Princesse qu'il y avoit un Garde qui disoit avoir quelque chose d'important à luy dire : la Princesse un peu surprise, commanda toutefois qu'on le fist entrer : Madame, luy dit il, je viens vous advertir que l'on a dessein de vous enlever la nuit prochaine : la Princesse qui sçavoit qu'elleavoit esté exposée une autre fois à ce danger, en parut fort estonnée : Neantmoins apres avoir remercié cét homme, elle luy demanda comment il le sçavoit, et comment ce malheur se pouvoit éviter ? Pour adjouster foy à mes paroles, luy dit il, vous n'avez qu'à vous approcher de ces fenestres, dont je vous feray voir les grilles à moitié 
<pb id="page_890" n="V02-P292"/>limées. Cette sage Princesse voulant donc estre esclaircie de ce que cét homme luy disoit, auparavant que de faire esclater la chose, s'approcha de ces fenestres ; cette Fille qui estoit de l'intelligence ayant pris un flambeau pour luy esclairer. Mais Dieux ! elle ne fut pas plustost aupres, que ce Garde secoüant fortement les grilles, les arracha : car elles avoient effectivement esté limées auparavant. je vous laisse à juger, Seigneur, quelle surprise fut celle de la Princesse : elle commanda à l'instant mesme que l'on fist prendre les armes à tout le monde : mais helas, elle fut bien estonnée, lors qu'elle vit entrer six autres de ses Gardes, qui la prenant avec violence, la mirent entre les mains de son Ravisseur : qui estoit dans un Bateau, sous les fenestres de la Princesse, accompagné de gens armez. Mandane se deffendit d'abord opiniastrément : mais enfin il falut ceder. Il y a mesme une de ses Femmes qui raporte, qu'ayant reconnu Philidaspe au ton de sa voix (car on dit qu'il s'est changé le taint pour se déguiser) elle luy cria, Ha Philidaspe, si Artamene eust esté icy, tu n'aurois pas osé entreprendre une seconde fois ce que tu entreprens. Mais enfin Seigneur, Philidaspe l'enleva, toutes ses Femmes criant desesperément : Ce fut toutefois en vain : car ceux des Gardes qui n'estoient pas de l'intelligence voulant entrer, trouverent que ceux qui avoient trahi avoient fermé les portes par derriere : et la confusion estoit si grande, que ces femmes de la Princesse Mandane crioient 
<pb id="page_891" n="V02-P293"/>toutes du costé que l'on avoit enlevé leur Maistresse, et n'alloient point ouvrir à ceux qui ne purent entrer qu'en rompant les portes, ce qui demanda assez de temps. J'oubliois de vous dire que ces Ravisseurs prirent aussi cette Fille que l'on croit estre de l'intelligence : Mais pour Martesie, ils ne la vouloient pas emmener : neantmoins comme cette genereuse Fille ne vouloit pas abandonner sa Maistresse, elle s'attacha si fortement à sa robe, qu'ils furent concraints de la prendre aussi. Joint qu'ils entendirent sans doute que la Princesse luy crioit, Ha Martesie, ne m'abandonnez pas. Enfin Seigneur, ce Bateau ayant pris le courant du fleuve, et ramant avec beaucoup de force et de diligence, fut bien tost à une stade d'icy, de l'autre costé de l'eau : où il y avoit autant de chevaux qui les attendoient, qu'ils estoient de gens : de sorte qu'il ne fut pas possible d'y remedier. Car auparavant que l'on eust apris ce que c'estoit ; que le Gouverneur de Themiscire en fust adverty ; et que l'on sçeust seulement ce que l'on vouloit faire ; ils estoient desja si loin, que la chose n'avoit presque plus de remede. Neantmoins le Capitaine des Gardes estant monté à Cheval, avec deux cens hommes seulement, qu'il separa en diverses Brigades ; une de ces Troupes qui estoit de douze, rencontra Philidaspe, qu'ils connurent plustost aux armes qu'il portoit, que des Passans leur avoient designées, qu'ils ne le connurent au visage. Parce 
<pb id="page_892" n="V02-P294"/>que l'on croit que pour demeurer plus seurement en ce Païs, où l'on pense qu'il a toujours esté caché il s'est changé le taint d'une façon qui le rend méconnoissable. Ces douze hommes l'ayant donc reconnu, comme je l'ay dit, et veû un grand Pavillon tendu, où sans doute estoit la Princesse : y ayant apparence qu'il campera tousjours jusques à ce qu'il soit fort esloigné : un d'entre eux retourna sur ses pas, pour en advertir leur Capitaine : afin qu'il vinst renforcer les siens, que des Inconnus qui avoient pris le Party de Philidaspe, pouvoient mettre en danger d'estre deffaits : mais il fut si malheureux, qu'il ne le rencontra point. Desesperé donc qu'il fut de ne le pouvoir trouver, il retourna à toute bride au lieu où il avoit laissé ses Compagnons aux mains avec Philidaspe, et avec ces gens que le hazard avoit fait rencontrer en ce lieu là : Mais Dieux, il y trouva dix de ses Compagnons morts, et n'y trouva point l'onziesme. Il vit encore le Pavillon tendu, mais il n'y avoit plus personne dedans : et il ne trouva nulles marques qu'il y eust seulement eu un des gens de Philidaspe tué. Ainsi Seigneur, cét homme est venu advertir le Roy, qui s'est rendu icy en grande diligence, aussi tost qu'il a sçeu cét accident : l'on a envoyé par tous les Ports, pour empescher Philidaspe de passer, en cas qu'il ait pris le chemin de la Mer : Mais à : vous dire la verité, il n'y a pas grande apparence puis qu'on l'a manqué cette fois là, qu'on le r'atrape une seconde. Depuis hier, adjousta cét 
<pb id="page_893" n="V02-P295"/>homme, il court un Manifeste dans Themiscire, par lequel il paroist que Philidaspe se dit estre Labinet, Fils de la Reine Nitocris, et seul heritier du Royaume d'Assirie. Il dit de plus, <q>Que la Capadoce appartenant de droit à la Couronne des Assiriens, il a creû ne pouvoir la reconquerir par une plus douce voye, qu'en faisant la Princesse Mandane Reine d'Assirie. Que l'on ne doit point aporter contre luy, la loy qui deffend de marier la Princesse à un Estranger : puis que de droit les Capadociens sont ses Sujets. Que s'il n'a pas fait demander la Princesse à Ciaxare ; c'est qu'il sçait de certitude, que tous les Medes haissant les Assiriens, Astrage et Ciaxare la luy auroient refusée. Que comme il n'est point Estranger pour la Princesse de Capadoce, la Princesse de Capadoce aussi, n'est point Estrangere pour luy : de sorte qu'il espere que la Reine Nitocris aprouvera son dessein, et recevra la Princesse Mandane avec joye.</q>
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Il y a plusieurs autres choses, Seigneur, adjousta-t'il, dans ce Manifeste, qui seroient trop longues à dire. Pendant tout le discours de cét Escuyer, Artamene n'avoit pas dit une parole : ce n'estoit pas qu'il l'escoutast avec une attention tranquile : au contraire, l'on voyoit sur son visage tant de marques de passions violentes, qu'il en faisoit pitié à ceux qui le regardoient. Mais c'estoit que sentant bien qu'il ne pourroit parler sans en donner de trop visibles d'une douleur excessive, devant un homme qui n'avoit nulle part en sa confidence : il n'y pût trouver de meilleure invention, que de renfermer toute cette excessive douleur dans son ame. Chrisante remarquant 
<pb id="page_894" n="V02-P296"/>aisément l'inquietude de mon Maistre, aussi tost que cét Escuyer eut achevé son recit, le fit sortir avec beaucoup d'adresse. Cependant Artamene ne sçachant pas trop bien comment il pourroit souffrir la veüe de Ciaxare, sans luy descouvrir trop ouvertement son desespoir, envoya Chrisante pour aprendre ce que faisoit le Roy : afin d'avoir quelque loisir de se preparer à une chose si difficile. Mon Maistre enfin me voyant seul aupres de luy, me regarda d'une façon si touchante, qu'il eust inspiré la pitié, à la personne du monde la plus cruelle. Feraulas, me dit-il, Mandane est enlevée, et enlevée par Philidaspe : Philidaspe, dis-je, que j'ay pû tuer plus d'une fois. Mais Ciel, s'escrioit il, est il bien possible que cette puissante aversion que j'ay tousjours euë pour luy, dans le temps mesme que je ne le croyois pas estre mon Rival, m'ait permis de mesconnoistre le Ravisseur de Mandane, et ait pû souffrir que mon bras ait assisté mon plus mortel Ennemy ? Quoy, Mandane, reprenoit il tout furieux, vous estiez dans ce Pavillon que j'ay veû, et cét Inconnu estoit Philidaspe ! Quoy, je vous ay peut-estre veüe à l'entrée de cette Tente ! Quoy, je vous ay pû sauver, et je vous ay moy mesme perduë ! Quoy, j'ay pû tuer ceux qui vouloient vous secourir, et j'ay empesché que l'on n'aittué Philidaspe ! Quoy, j'ay pû vous delivrer, et je ne l'ay pas fait ! Quoy, j'ay servy à vostre enlevement ! et le traistre Philidaspe qui m'a reconnu sans doute, a bien pû se resoudre d'accepter le secours 
<pb id="page_895" n="V02-P297"/>de son Ennemy ! Quoy Mandane, vous n'estes plus à Themiscire, et vous estes en la puissance de Philidaspe ! Mais Ciel, n'estoit-ce pas assez, reprenoit il, que vous y fussiez par sa violence, sans que j'y contribuasse ? Et faloit il que ce fust de ma main et par ma valeur, que l'injuste Philidaspe vous enlevast ? Mais ne pense pas Philidaspe, adjoustoit il, joüir en repos d'une si illustre conqueste : en quelque lieu de la Terre que tu te retires, il faut que l'office que je t'ay rendu ce coûte la vie. Oüy, quand tu serois dans Babilone, la plus grande et la plus forte Ville du monde, au milieu de tes Gardes, et jusques sur le Throsne de tes Peres, j'iray te punir de son crime. Il faut que ton sang l'efface de ma memoire : et que ta more soit le chastiment de ta faute. O Dieux, poursuivoit il, à quels bizarres malheurs suis-je destiné ? Ha Thomiris, adjoustoit il encore, que vostre injuste passion me coustera cher ! Et que je suis rigoureusement puny, d'avoir troublé vostre repos ! Mais vous divine Princesse, reprenoit il, que l'on m'a assuré avoir prononcé mon Nom, lors que l'on vous a enlevée, vous en souviendrez vous en Assirie ? Ne vous laisserez vous point toucher par les larmes de Philidaspe ? Ne luy pardonnerez vous point son crime ? La magnificence de Babilone, n'esbloüira t'elle point vos yeux ? Cette grande Cour ne charmera-t'elle point vostre esprit ? N'apellerez vous point la violence de Philidaspe un excés d'amour ? Et serez vous aux bords de l'Euphrate, 
<pb id="page_896" n="V02-P298"/>ce que vous estiez aux bords de l'Iris et du Thermodon ? Enfin, divine Princesse, Artamene sera-t'il tousjours preferé à Philidaspe, et Cyrus au Roy d'Assirie ? Helas ! disoit il encore, pourquoy fust-ce que les Dieux m'advertirent dés le premier moment que je connus Philidaspe que je ne le devois pas aimer, pour ne m'advertir pas que je ne devois point le servir en une occasion si injuste ? Et comment est il possible que mon Rival ait pû se déguiser à mes yeux ? je le connoissois, quand je ne le connoissois pas, ou du moins quand je ne le devois pas connoistre : et je ne l'ay pas connu, en un temps où il m'estoit si important de sçavoir que c'estoit Philidaspe, et qui estoit Philidaspe. Imaginez vous Feraulas, me disoit il, si les Dieux eussent permis que j'eusse sçeu la verité, quelle auroit esté ma joye : lors qu'apres avoir combattu et vaincu Philidaspe, j'eusse esté dans ce Pavillon, où j'eusse trouvé ma Princesse ; où je l'eusse delivrée ; et l'eusseramenée à Themiscire. Mais imaginez vous aussi, ma douleur et mon desespoir, de voir que c'est moy seul qui suis la cause de sa perte ; que c'est moy qui l'ay mise entre les mains de Philidaspe ; et qui l'ay presque enlevée. Car enfin j'ay pû le perdre et je ne l'ay pas fait ; j'ay pû me joindre à ceux qui l'attaquoient, et je les ay attaquez ; et j'ay pû sauver Mandane que j'ay perduë. Mais il faut reparer cette perte s'il est possible : ou du moins nous vanger de celuy qui nous l'a causée. Accordez moy donc justes Dieux, assez de constance 
<pb id="page_897" n="V02-P299"/>pour supporter ce terrible accident sans mourir : je sçay bien que la mort est le secours de tous les malheureux : et que ce remede me gueriroit de tous les maux que je souffre : Mais divine Mandane, vous faites aujourd'huy en moy, ce que les perils les plus effroyables n'ont jamais pû faire. Ouy ma Princesse, ce coeur qui n'a point aprehendé la mort, dans les plus sanglantes Batailles : a quelque crainte d'en estre surpris, par l'accablement de ses desplaisirs. je crains ma Princesse, je crains : mais à mon advis cette crainte n'est ny lasche, ny foible : et puis que je ne crains la mort, qu'afin d'exposer ma vie pour vostre liberté, vous me le pardonnerez sans doute, et ne m'en blasmerez point. Mais helas ! qui sçait si jamais vous entendrez parler d'Artamene, et si Artamene entendra jamais parler de l'adorable Mandane ? Du moins sçay-je bien, reprenoit-il, que je verray Philidaspe, tout Roy d'Assirie qu'il doit estre : et que je ne seray pas long temps sans troubler sa felicité. Comme Artamene en estoit là, Chrisante revint, qui l'assura qu'il pourroit voir le Roy : mais en mesme temps son retour ayant esté sçeu, plus de la moitié de la Cour fut chez luy, et l'accompagna chez Ciaxare : ce qui ne luy pleut pas beaucoup, ne craignant rien davantage, que d'avoir tant de tesmoins de sa douleur. La veüe du Chasteau où il avoit veû sa Princesse la derniere fois, redoubla encore son desplaisir : et la presence du Roy, pensa exciter un trouble si grand dans son 
<pb id="page_898" n="V02-P300"/>ame ; et faire esclatter sa douleur si hautement : qu'il s'en falut peu, qu'à la veüe de toute cette grande Assemblée, il ne parust plus affligé que Ciaxare, quoy que Ciaxare le fust beaucoup. Ce Prince ne vit pas plustost mon Maistre, que sans se souvenir plus du sujet de son voyage, il donna ses premieres pensées, à la perte qu'il avoit faite. Et bien Artamene, luy dit il, Philidaspe n'a point esté descouvert en sa seconde entreprise, comme il le fut en la premiere : et les Dieux ont enfin souffert qu'il ait enlevé ma Fille. Je souhaite, Seigneur, repliqua mon Maistre en soupirant, que par ma valeur, ou par ma bonne fortune, je puisse vous la redonner bien tost : et que l'injuste Philidaspe ne jouisse pas long temps d'un thresor que j'ay pû luy oster, avec assez de facilité. Le Roy ne comprenant pas bien ce que mon Maistre luy disoit, luy en demanda l'explication : et Artamene qui ne pouvoit s'empescher de parler de la chose du monde qui le touchoit le plus sensiblement ; raconta au Roy comment il avoit rencontré Philidaspe : comment il avoit veû un Pavillon tendu dans la Forest ; comment il avoit tué ceux qui attaquoient le Ravisseur de Mandane ; et comment enfin il avoit autant servy à son enlevement que Philidaspe. Cét estrange evenement surprit si fort le Roy, et augmenta encore de telle sorte son affliction, qu'il ne fut plus capable de prendre garde à celle d'Artamene, qui avoit estrangement paru, lors qu'il avoit fait ce recit : mais par bonheur ceux 
<pb id="page_899" n="V02-P301"/>qui l'entendirent creurent que la douleur excessive qui paroissoit sur son visage et dans ses paroles, n'estoit qu'un simble effet de l'avanture qu'il avoit euë. Joint aussi, que toute la Cour estoit si triste elle mesme du malheur de cette Princesse, qu'il n'y avoit personne assez desinteressé pour prendre garde si exactement à ses actions. Apres que le recit de ce facheux evenement fut achevé, et que chacun en eut parlé avec estonnement : Seigneur, dit alors mon Maistre parlant à Ciaxare, ne voulez vous pas me permettre d'aller chercher Philidaspe ? que je ne puis me resoudre d'apeller Prince d'Assirie : me semblant qu'il est assez difficile de croire, qu'un Fils de la Reine Nitocris, qui est une des plus Grandes et des plus sages Princesses du monde, ait pû concevoir un dessein si injuste. Bien est il vray (adjousta-t'il, emporté par sa passion) qu'il n'est pas aussi à croire, qu'un homme qui ne seroit pas de naissance Royalle, peust avoir osé entreprendre d'enlever la Princesse de Capadoce. Ha ! Artamene, s'escria Ciaxare, que l'aversion que vous avez toujours euë pour Philidaspe, estoit bien mieux fondée que vous ne pensiez ! car je ne doute point, luy dit il, que vous ne vous interessiez infiniment en la perte que j'ay faite. N'en doutez nullement, Seigneur, repliqua mon Maistre, j'y prens part de telle sorte, que je vous promets de delivrer la Princesse, ou de mourir de la main de son Ravisseur. Le Roy apres cela entra dans son Cabinet, où il fit apeller Artamene : 
<pb id="page_900" n="V02-P302"/>afin de luy demander s'il estoit vray qu'il fust revenu sans train et sans equipage, comme on le luy avoit assuré. Artamene luy dit alors, ce que je vous ay desja dit : mais comme ce Prince avoit l'ame accablée de douleur, pour la perte de la Princesse ; il ne sentit presque point le mauvais succés du voyage de mon Maistre. Joint qu'ayant tant de besoin de sa valeur, en cette fâcheuse conjoncture, il ne s'amusa pas à chercher exactement, si ce qu'il luy disoit paroissoit entierement vray-semblable. Artamene pressa encore Ciaxare de luy permettre d'aller apres Philidaspe, quoy qu'il y eust peu d'aparence de le trouver : neantmoins comme il eust pû arriver que la Princesse se seroit trouvée mal, et qu'ainsi il n'auroit pû avancer chemin, Ciaxare accorda à Artamene ce qu'il souhaitoit : et donna ordre qu'il y eust le lendemain au matin trois cens chevaux prests pour le suivre. Mon Maistre demanda fort à Ciaxare, s'il n'avoit rien descouvert de cette entreprise : et s'il ne pouvoit point soubçonner qui avoit assisté Philidaspe. Mais le Roy luy dit qu'Aribée avoit fait toutes choses possibles, pour en pouvoir tirer quelques conjectures : que neantmoins jusques à l'heure qu'il parlait, il n'en avoit encore rien sçeu. . Mon Maistre eust bien eu envie de dire au Roy, qu'Aribée n'estoit pas propre à faire cette perquisition, à cause de l'estroite amitié qu'il avoit tousjours eue avec Philidaspe : mais il voulut attendre que les soubçons qu'il avoit, fussent fondez sur quelque 
<pb id="page_901" n="V02-P303"/>que aparence plus sensible et plus convainquante. Il je se para donc du Roy : et sans pouvoir fermer les yeux de toute la nuit, il attendit la premiere pointe du jour avec une impatience extréme. Cependant, Seigneur, sans m'arrester à vous despaindre toutes les agitations d'esprit qu'il eut, et toutes les peines que ce petit Voyage nous donna, je vous diray seulement, qu'en quinze jours que nous employasmes à chercher des nouvelles de la Princesse, nous n'en sçeusmes rien qui peust donner nulle esperance à mon Maistre : et qu'au contraire, nous fusmes advertis qu'apres avoir pris, à diverses fois de fausses routes, afin d'abuser ceux qui l'eussent pû suivre ; Philidaspe estoit arrivé avec la Princesse, dans une Ville de son Royaume, qui est vers la frontiere de Medie : et qu'en ce lieu là, à moins que d'avoir une Armée tres considerable, il n'y avoit point d'apparence de la pouvoir delivrer. Nous sçeusmes aussi avec certitude, que Philidaspe estoit effectivement Fils de la Reine Nitocris : et nous retournasmes à Themiscir, sans avoir fait autre chose, que sçavoir que Mandane estoit entre les mains d'un Prince qui pouvoit, si la Reyne sa mere y vouloir consentir, mettre une Armée de deux cens mille hommes en campagne. Cette pensée qui auroit affligé tout autre qu'Artamene, luy eslevoit le coeur, au lieu de le desesperer : et la condition de son Rival, le consoloit en quelque façon de sa disgrace. Tous ceux qui auparavant nous estoient allez apres le 
<pb id="page_902" n="V02-P304"/>Ravisseur de Mandane, revinrent alors ayant cherché inutilement : et nous sçeusmes seulement par eux, que ce Chevalier blessé que nous avions laissé en chemin, gueriroit de ses blessures. Cependant Aribée, qui comme vous sçaurez par la suitte de mon discours, n'estoit pas innocent de l'enlevement de la Princesse, aprehendant que mon Maistre n'eust peut-estre trouvé Philidaspe, ou du moins quelqu'un des Gardes que l'on croit qu'il avoit subornez ; pretexta un voyage qu'il voulut venir faire icy, et à Pterie, dont il estoit Gouverneur ; sur ce que quelques Grecs anciens habitans de Sinope avoient entrepris quelque chose contre le service du Roy. Car Seigneur, je pense que vous sçavez bien que cette Ville a esté bastie par les Milesiens : et que cette Colonie Greque a changé de Maistre plus d'une fois. En effet il seroit difficile de bien définir, ce qu'est véritablement Sinope : tant elle est remplie d'habitans de Nations differentes : ayant tantost esté possedée par les Grecs, tantost par les Galatiens ; autrefois encore par les Paphlagoniens ; et aujourd'huy par le Roy de Capadoce. Aribée se servit donc d'un faux bruit de sedition, pour partir de Themiscire auparavant qu'Artamene y fust revenu : et s'en vint à Sinope, comme je l'ay desja dit. De sorte que mon Maistre ne le tremuant plus aupres du Roy, se trouva en paisible possession de l'esprit de ce Prince. Mais dans la certitude du lieu où estoit la Princesse, il 
<pb id="page_903" n="V02-P305"/>n'y avoit plus à balancer, et il falut songer à la guerre. Ciaxare envoya pourtant vers la Reine Nitocris, pour luy demander si elle aprouvoit l'action du Prince son fils, et pour luy redemander la Princesse sa fille. Il envoya aussi vers Astiage, pour luy aprendre son malheur, et pour en avoir du secours : pendant quoy, il fit lever autant de gens de guerre que ses deux Royaumes en pouvoient fournir. Bien est il vray que les ordres qu'il envoya à Aribée, de faire des levées dans son Gouvernement, ne le fortifierent pas beaucoup : car ce traistre en avoit affaire pour d'autres desseins. Il faisoit pourtant semblant d'executer les volontez du Roy : et faignant de se trouver mal, il ne vint point à Themiscire. Cependant nous sçeusmes par le retour de celuy que l'on avoit envoyé vers la Reine Nitocris, qu'elle desadvoüoit faction du Prince d'Assirie : et qu'en effet il n'estoit point allé à Babilone. En ce mesme temps, ceux que nous avions laissez parmy les Massagettes revindrent : et nous aprirent que Gelonide les avoit fait sauver quinze jours apres nostre départ. Ils apporterent une Lettre de cette vertueuse Femme à Artamene : par laquelle elle luy disoit en general, que son absence avoit bien causé du trouble à la Cour de Thomiris. Que neantmoins elle n'avoit pas eu beaucoup de peine à obtenir la liberté des siens : la Reine luy ayant dit qu'il n'y avoit que le retour et le repentir d'Artamene qui la peust satisfaire, ou que sa mort 
<pb id="page_904" n="V02-P306"/>qui la peust vanger. Mais à peine nous fusmes nous resjoüis du retour des nostres, que nous aprismes qu'Astiage estant desja assez malade, lors qu'on luy avoit apris l'enlevement de Mandane, par le Prince d'Assirie ; en avoit esté si touché, tant pour Pinterest du Roy de Capadoce son fils, que pour la haine qu'il portoit aux Assiriens ; que la fiévre luy en avoit redoublé, et qu'il estoit mort quatre jours apres : declarant qu'il vouloit que tous Ces Subjets prissent les armes pour la liberté de la Princesse Mandane. La nouvelle de cette mort, pensa faire refondre mon Maistre à se descouvrir à Ciaxare pour ce qu'il estoit : mais quand il venoit à se souvenir de tout ce qu'il luy avoit entendu dire parlant de Cyrus, la crainte qu'il ne se privast luy mesme de pouvoir delivrer la Princesse, l'en empeschoit absolument. Car, disoit il, si par hazard il n'a point changé de sentimens, qui sçait s'il ne me banniroit point d'aupres de luy ? et si je ne serois pas contraint de me donner la mort, pour me delivrer du déplaisir de n'avoir pû servir ma Princesse ? Qui sçait s'il ne me seroit point mettre aux fers ? et si ce bras qui doit agir pour la liberté de Mandane, ne seroit point chargé de chaines ? Cependant il falut que Ciaxare le disposast à aller prendre possession du Throsne de Medie, et à s'en aller à Ecbatane : il fit pourtant preceder son arrivée par le commandement d'y lever des Troupes, afin de n'y faire pas long sejour. Les Capadociens furent alors bien affligez, de se voir 
<pb id="page_905" n="V02-P307"/>en un mesme temps farts Roy et sans Reine : principalement sçachant que leur Princesse estoit entre les mains du Prince d'Assirie : prevoyant bien que s'ils retournoient sous la domination des Assiriens, leur Royaume ne seroit plus qu'une Province. Cette crainte n'estoit pourtant pas universelle : et il y avoit encore plusieurs personnes qui conservoient une affection secrette pour la Nation Assirienne. Aribée, à ce que l'on croit, avoit tousjours eu cette inclination, mesme dans le temps qu'il estoit le plus aimé de Ciaxare : aussi y en a t il qui disent, que sa Maison est originaire d'Assirie. Quoy qu'il en soit, quand le Roy fut prest à partir, ne soubçonnant encore Aribée d'aucune trahison, il luy envoya commander de se rendre aupres de luy, le voulant declarer Regent du Royaume : mais n'osant se confier, et craignant que cét honneur apparent, ne fust un artifice pour s'assurer de luy ; il manda à Ciaxare qu'il estoit malade ; et que s'il vouloit luy faire la grace de luy remettre la conduite de la Capadoce, il n'avoit qu'à luy en envoyer l'ordre. Cependant le Roy estant adverty qu'Aribée ne se trouvoit point mal comme il disoit, commença d'entrer en soubçon : et donna toute l'authorué à un homme de grande condition, nommé Ariobante ; ce qui acheva d'irriter Aribée, et de le faire resoudre à tout ce qu'il a fait depuis. Artamene envoya Ortalque vers Artaxe Frere d'Aribée, luy commander de la part de Ciaxare, de continuer de servir le Roy 
<pb id="page_906" n="V02-P308"/>de Pont. 
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<div2 id="page_CYRUS020115" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Artamène : bataille de Babylone">
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Ciaxare fut donc à Ecbatane, et mon Maistre l'y accompagna : le Roy de Perse envoya en ce mesme temps un Ambassadeur au Roy de Medie (car doresnavant nous appellerons Ciaxare ainsi) pour s'affliger aveque luy, et de la mort d'Astiage, et de l'enlevement de la Princesse sa fille : et quelques jours apres, un autre pour se resjoüir de son heureux advenement à la Couronne, et pour luy offrir un puissant secours, afin de faire la guerre au Prince d'Assirie. Ce fut alors Seigneur, que Chrisante se trouva fort embarrassé : il ne craignoit pas toutefois que mon Maistre fust reconnu, car il estoit sans doute arrivé un assez grand changement en luy, aussi bien qu'en moy, qui estois à peu prés de mesme âge : Mais il ne pouvoit pas douter, qu'estant beaucoup plus avancé en âge qu'Artamene, il ne fust connu pour ce qu'il estoit : de sorte qu'il falut malgré luy, se resoudre à dire un mensonge. Il dit donc à ces Ambassadeurs Persans, en termes equivoques, que desesperé de ne pouvoir remener en Perse le Prince qu'il en avoit emmené, il s'estoit resolu d'errer de Cour en Cour, et de Province en Province : que pendant un voyage qu'il avoit fait en Grece, il s'estoit donné à Artamene, et s'estoit attaché à sa fortune. Adusius que vous voyez icy, qui estoit un de ces Ambassadeurs, voulut l'obliger à luy raconter les particularitez du naufrage de Cyrus, et à luy dire s'il avoit retrouvé son corps : mais Chrisante se démesla de cette conversation 
<pb id="page_907" n="V02-P309"/>avec beaucoup d'adresse : luy disant que ceux qui échapent d'un naufrage, ne sçavent guere ce qui advient à ceux qui y perissent. Au reste Chrisante le pria aussi bien que l'autre Ambassadeur, de ne dire pas à Ciaxare qu'il avoit eu l'honneur d'estre au jeune Cyrus : de peur que la haine qu'il avoit eüe pour ce malheureux Prince, ne retombast en quelque façon sur luy. Chrisante luy de manda aussi, si la perte de Cyrus n'avoit pas extraordinairement affligé le Roy et la Reine de Perse ? et Adusius luy respondit qu'ils en avoient esté fort touchez, et l'estoient encore : mais que comme ils estoient fort sages, leur douleur l'estoit aussi : de sorte qu'elle ne les empescheroit pas d'assister un Prince qui s'estoit rejoüy de la perte qu'ils avoient faite. Qu'ils le faisoient, et par generosité, et par politique : joint qu'apres tout, Ciaxare n'estoit pas tout à fait condamnable pour ce qu'il avoit fait : veû les sentimens d'Astiage, les predictions des Mages, que les Medes reverent beaucoup, et les menaces des Astres. Mais enfin Seigneur, nous aprismes à quelques jours de là, que la Reine Nitocris estoit morte : et que le Prince son fils estoit allé à Babilone, et y avoit mené la Princesse Mandane en Triomphe. Cette nouvelle affligea encore Artamene : car tant que la Reine Nitocris eust vescu, il eust esté bien plus aisé de delivrer la Princesse r estant à croire que cette excellente Reine, n'auroit jamais protegé une injustice, bien qu'elle fust commise par 
<pb id="page_908" n="V02-P310"/>son fils. Mais voyant que pour delivrer Mandane, il faloit prendre la premiere Ville du monde, et renverser toute l'Asie, il s'en affligea infiniment. Ce n'est pas que la grandeur de l'entreprise l'estonnast : mais c'est qu'il aprehendoit que le long temps qu'il faudroit pour l'execution d'un si grand dessein, ne donnait loisir au Roy d'Assirie, d'avoir recours à quelque violente resolution contre la Princesse. Cependant Ciaxare ayant accepté l'offre du Roy de Perse, Adusius s'en retourna en diligence, pour en advertir le Roy son Maistre : et de toutes parts, l'on ne songea plus qu'à se preparer à la guerre. Le Roy d'Affine qui n'ignoroit pas les apres qui se faisoient parmy les Medes, commença d'agir de son costé, Mazare Prince des Saces, qui comme vous sçavez estoit son Vassal, et qui estoit alors dans Babilone, luy promit assistance : et vous n'ignorez pas Seigneur, que le Roy d'Arabie fit ce que vous fistes : c'est à dire qu'il prit le party du Roy d'Assirie. Aussi est-ce plustost au genereux Thrasibule que je parle presentement ; qu'à toute cette illustre Compagnie : n'y ayant que luy qui ignore tout ce qui me reste à dire. Le Roy d'Hircanie interrompant alors Feraulas, luy dit qu'en effet c'estoit à Thrasibule qu'il devoit d'oresnavant adresser la parole : que neantmoins quoy qu'il sçeust une bonne partie de ce qu'il avoit encore à raconter, il ne laisseroit pas d'estre bien aisé de s'en rafraichir la memoire. Thrasibule remercia le Roy d'Hircanie, de la 
<pb id="page_909" n="V02-P311"/>bonté qu'il avoit pour luy : et Feraulas reprit son discours de cette sorte. Le Roy d'Assirie se preparant donc à la guerre suffi bien que nous, fut non seulement assuré du secours du Roy de Lydie, de celuy du Roy d'Hircanie, et de celuy du Roy d'Arabie : mais encore du Prince des Saces, de celuy des Paphlagoniens ; et des Indiens. Pour le Roy de Phrigie, il fut aussi puissamment solicité de prendre le party de celuy d'Assirie, suivant le Traitté de paix qu'il avoit fait avec la Reine Nitocris. Mais comme il avoit guerre contre Cresus, et que ce Prince devoit assister le Roy d'Assirie aussi bien que luy ; il fît dire au Ravisseur de Mandane, qu'il estoit prest de le secourir, pourveû que ses Troupes ne fussent point meslées avec celles des Lydiens ses Ennemis : ce qu'on luy promit, et ce qu'on ne luy tint pas. Ce Prince eust bien voulu ne se trouver pas engagé dans le party du Roy d'Affine : Mais n'ayant pas ratifié le Traité de Paix du Roy de Pont. qui l'eust engage en celuy de Ciaxare ; il se resolut à ce qu'il ne pouvoit empescher. Pour le Roy de Pont, il n'estoit pas en estat de prendre party : car il avoit une guerre civile dans son Royaume, qui l'occupoit estrangement : et qui le destruira sans doute, si elle ne l'a desja destruit. Voila donc, Seigneur, bien des Rois, et bien des Princes engagez dans le party le plus injuste : De plus, Aribée voyant le Roy d'Assirie en possession du Throsne de ses Peres, acheva de se declarer : et publiant dans 
<pb id="page_910" n="V02-P312"/>la Province dont il estoit Gouverneur, que la Princesse avoit consenty à son enlevement ; Il leva des Troupes ; r'apella Artaxe son Frere, que l'on avoit envoyé pour secourir le Roy de Pont, malgré les derniers ordres du Roy ; et acheva peut-estre de destruire ce Prince par là. Ayant donc fait un Corps considerable, il l'envoya à Babilone : outre cela, le Roy d'Assirie dépescha un Ambassadeur à Cresus, comme je l'ay dit, pour le soliciter de se joindre à son Armée ; luy representant que les Persans et les Medes, estoient deux Nations qui estant jointes, pouvoient aspirer à la domination universelle de toute l'Asie : que de plus, il y avoit tousjours eu Alliance entre les Rois de Lydie et ceux d'Affine : qu'ainsi luy demandant du secours, en une occasion où il s'agissoit en effet de la cause commune. quoy qu'en aparence la guerre ne se fist que pour l'enlevement de la Princesse Mandane, il ne devoit pas le luy refuser. Qu'au reste, la consideration des droits du Sang, ne le devoit point arrester : puis que s'il faisoit la guerre contre Ciaxare, il la seroit aussi pour Mandane : qu'il n'avoit enlevée qu'avec intention de luy mettre la Couronne d'Affine sur la teste. Enfin tout le monde sçait, que Cresus Ce laissa persuader : Ainsi Artamene aprit que son Ennemy avoit de son party ; les Saces ; les Hircaniens ; les Arrabes ; ceux de la basse et haute Phrigie ; les Lydiens ; une partie des Capadociens ; quelques Peuples des Indiens ; les Paphlagoniens ; les Siriens ; et les Assiriens. Nous 
<pb id="page_911" n="V02-P313"/>sçeusmes encore, qu'il avoit voulu engager ceux de la Carie dans sa cause, et qu'ils l'avoient refusé : Cependant le Roy de Perse solicité puissamment par la Reine sa femme, Soeur de Ciaxare, choisit deux cens Homotimes (ce sont les plus Nobles d'entre les Persans) et à chacun de ces deux cens hommes, il donna permission d'en prendre quatre autres de mesme qualité : de sorte que de cette façon, ce furent mille Homotimes. En fuite dequoy, Cambise ordonna que chacun de ces mille levast parmy le Peuple dix Rondeliers, dix Archers, et dix jetteurs de Fondes : si bien que cela faisoit trente mille hommes sans les Homotimes : mais trente mille hommes choisis, qui en valoient bien cinquante mille. Hidaspe que vous voyez, eut la conduite de ce puissant secours : et Adusius fut son Lieutenant General. Ciaxare, comme vous pouvez penser, le reçeut avec beaucoup de joye : et Artamene en eut une si sensible, que je ne vous la sçaurois exprimer. Cependant comme il envoyoit tousjours aux nouvelles, l'on sçeut de certitude que Cresus meneroit dix mille chevaux, et quarante mille hommes de pied Archers ou Rondeliers. Que le Roy de Phrigie auroit fix mille chevaux, et vingt mille Piquiers ou Rondeliers. Qu'Aribée envoyoit de Capadoce, quatre mille chevaux, et dix mille hommes d'Infanterie. Que Maragdus Roy d'Arrabie pretendoit avoir cinq mille chevaux. dix mille hommes de pied, et cent Chariots armez. Les Hircaniens devoient avoir aussi cent 
<pb id="page_912" n="V02-P314"/>Chariots, et quatre mille jetteurs de Fonde. Les Cadusiens huit mille hommes de pied : Les Indiens autant, et les Paphlagoniens quatre mille seulement. Et outre cela, le Roy d'Assirie avoit vingt mille chevaux, et quarante mille hommes de pied. De sorte que de cette façon, s'estoit quarante cinq mille chevaux, et prés de cent cinquante mille hommes d'Infanterie, sans les Chariots. De nostre costé, nous avions dix mille chevaux, et cinquante mille hommes de pied, Archers ou Rondeliers, tous Sujets naturels de Ciaxare : sans y comprendre les Troupes que fournirent la Province des Arisantins ; celle des Struchates, et deux autres : qui toutes quatre ensemble, firent encore dix mille chevaux, et quinze mille hommes de pied. De sorte que si vous joignez à tout cela, les trente mille hommes de Perse, les mille Homotimes, et cinq mille chevaux, et dix mille hommes d'Infanterie d'une partie de la Capadoce, qui n'estoit pas revoltée ; vous trouverez que nostre Armée estoit sans doute assez belle. Elle n'estoit pourtant pas si forte que celle du Roy d'Affiné : puis qu'elle n'estoit que de vingt cinq mille chevaux, et de cent mille hommes de pied, sans aucuns Chariots armez. Bien est il vray que l'on peut conter pour quelque chose d'avantageux, d'avoir trente mille hommes d'Infanterie Persienne, et dix mille de Cavalerie Medoise. Aussi mon Maistre ne parut il point estonné de cette inesgalité, ny de ce grand nombre de Rois qu'il avoit à combattre : au contraire reprenant 
<pb id="page_913" n="V02-P315"/>un nouveau coeur, en une occasion si importante, et qui luy pouvoit estre si glorieuse ; quoy que la captivité de sa Princesse l'affligeast infiniment, neantmoins l'esperance qu'il avoit de l'aller delivrer, ou du moins mourir pour elle, faisoit que plus aisément il devenoit Maistre de son chagrin, en renfermant une partie dans son ame. Et quoy qu'il ne fust pas encore connu des Medes, sa reputation, sa bonne mine, sa douceur, sa couttoisie, et sa liberalité, luy aquirent bien-tost un si grand credit parmy eux, qu'il en estoit adoré. Ce fut en ce temps là, que commença l'amitié qu'il eut pour Araspe, et celle qu'Aglatidas eut pour luy : Mais j'avois oublié de vous dire, qu'Harpage qui avoit tousjours demeuré en Perse, depuis le départ de Cyrus, voulant revenir en son Païs, se servit de cette occasion, apres la mort d'Astiage qui l'avoit exilé : et revint en Medie avec Hidaspe, qui fit sa paix aupres de Ciaxare, à la recommandation de la Reine de Perse : sans qu'il reconnust non plus Cyrus, que les Persans le connurent. Enfin pour abreger un discours qui sembleroit trop long, à tant d'illustres Personnes qui ont veû une partie des choses que j'ay encore à dire ; l'Armée de Ciaxare marcha : Artamene estant son Lieutenant General, et commandant l'Avant-garde. Comme nous fusmes prests d'entrer dans le Païs Ennemy, Artamene vit à sa droite une grande Aigle, qui volant avec rapidité, sembla prendre la route de Babilone ; comme si elle eust voulu 
<pb id="page_914" n="V02-P316"/>luy monstrer le chemin qu'il devoit suivre. Le vol de cet Oyseau fut regardé comme une chose d'un heureux presage : et Ciaxare ayant fait faire alte, fit offrir des Sacrifices, non seulement aux Dieux des Medes et des Persans, mais encore à ceux des Assiriens, afin de le les rendre tous propices et favorables. Je ne m'arresteray point à vous dire, quelle fut la marche de nostre Armée : ny comment Artamene par sa prudence et par sa conduite, fit que tout ce grand Corps ne souffrit point durant ce voyage. je vous diray donc seulement, que mon Maistre qui mouroit d'impatience de faire quelques prisonniers, pour pouvoir aprendre par eux des nouvelles de Mandane ; voyant que dés que les Coureurs des Ennemis paroissoient, et qu'il vouloit aller à eux, ils laschoient le pied, et ne vouloient point combatte ; s'advisa d'une ruse qui luy reüssit. Ce fut de faire faire le soir grand nombre de feux, assez loing derriere l'endroit où nostre Armé estoit campée, et de n'en faire point au lieu où elle estoit : de sorte que les Coureurs des Ennemis venant la nuit pour le reconnoistre, ou pour tascher de surprendre quelques uns des nostres ; se trouverent eux mesmes estrangement surpris, lors que venant à rencontrer nos Troupes, ils trouverent si prés, ceux qu'ils croyoient beaucoup plus loing. Quelques prisonniers ayant donc esté faits, nous sçeusmes que le Roy d'Assire devoit laisser dans peu de jours la Princesse à Babilone, sous la gaide de Mazare : et qu'il seroit 
<pb id="page_915" n="V02-P317"/>bien tost à la teste de son Année, accompagné des Rois d'Hircanie, de Lydie, de Phrigie, et d'Arrabie : mais quelque impatience qu'eust Artamene, de se voir aux mains avec le Roy d'Assirie, que nous n'appellerons plus Philidaspe, il ne pût pas aller si viste qu'il pensoit. Car il trouva que ceux qui avoient fuy devant luy à diverses fois, avoient repassé la riviere du Ginde : qui descendant des Montagnes Mantianes, passe au travers des Dardaniens : et se va décharger dans le Tigre, pour s'aller rendre avec luy dans le Sein Persique. Or, Seigneur, cette riviere est fort rapide : de sorte que les Troupes Assiriennes ayant rompu le Pont sur lequel on la pouvoit passer ; Artamene arrivant au bord de ce Fleuve, au delà duquel il voyoit des Gens de guerre, fut au desespoir de voir qu'il estoit impossible deleguayer. Il ne se laissa pourtant persuader cette verité, qu'apres une experience qui luy pensa estre funeste : car emporté par son grand coeur et par son amour, il poussa son cheval jusques au milieu du Fleuve : où la rapidité de l'eau le pensa faire perir. Comme il fut revenu au bord, il y eut un de ces chevaux blancs, qui parmy nous sont consacrez au Soleil, qui fauta brusquement de luy mesme dans la riviere pour la passer, mais il y fut englouty. Si bien qu'Artamene ne sçachant quelle voye prendre pour passer ce Fleuve, s'advisa d'un moyen veritablement fort extraordinaire, mais aussi fort infaillible, qui fut de faire des Canaux pour le diviser. Enfin il proposa la chose et l'executa ; 
<pb id="page_916" n="V02-P318"/>et en huit jours il fit faire un travail si prodigieux, que tous les Siecles en parleront avec estonnement. Car amusant tousjours les Ennemis par sa presence au bord de cette riviere, il fit faire un grand rampart de terre pour cacher ses Pionniers aux Assiriens, afin qu'ils ne vissent pas ce qu'ils faisoient : et ayant fait aprofondir cent soixante Canaux qui aboutissoient à ce Fleuve ; il fit cent soixante petits ruisseaux, d'une fort grande riviere : qu'il traversa apres sans aucune peine, suivy de toute son Armée. Ce prodige surprit d'une telle sorte les Troupes Assiriennes, qui estoient de l'autre costé de l'eau, qu'elles n'y rendirent aucun combat et s'en allerent en desordre, porter le frayeur dans le Corps de leur Armée : leur semblant qu'il n'y avoit que les Dieux, qui pussent changer le cours des Fleuves : et ne pouvant pas s'imaginer apres cela, qu'il y eust rien d'impossible à Artamene. En effet je suis persuadé, qu'il estoit peu de choses qui pussent resister au courage d'un homme comme luy, que l'amour animoit d'une ardeur vrayement héroïque. Comme Artamene fut paffe de l'autre costé de cette riviere, il en eut une extréme joye : s'imaginant que puis qu'il n'y avoit plus qu'à combatre pour arriver devant Babilone, rien ne l'en pouvoit plus empescher. Nous marchasmes donc droit à l'Ennemy : qui de son costé, s'estoit aussi advancé vers nous avec assez de diligence. Nous estions pourtant encore à deux journées de luy, lors que nous vismes arriver un 
<pb id="page_917" n="V02-P319"/>Vieillard de fort bonne mine, suivy detrois cens chevaux, qui demanda à parler à Artamene : et qui luy ayant apris en peu de mots, les justes sujets qu'il avoit de se plaindre du Roy d'Assiné, luy dit qu'il venoit demander protection à Ciaxare, et luy offrir tout ce qui estoit en sa puissance. Enfin Gobrias qui est presentement à Sinope, offrit à Artamene de remettre son Estat sous son pouvoir : comme en effet, il le fit peu de jours apres : et la Princesse Arpasie sa Fille, qui est une des plus belles Personnes du monde, reçeut Artamene magnifiquement, par le commandement de son Pere, dans une forte Place qui luy apartient ; et dont Artamene le fit pourtant laisser en possession. Mais. Seigneur, ce n'est pas icy où je me dois arrester, quoy qu'il y eust de belles choses à dire : ce fut encore en ce mesme temps, que le sage Gobrias engagea Gadate dans le party de Ciaxare : neantmoins sans m'arrester à rien qu'à ce qui regarde directement Artamene ; je ne vous diray point non plus, comment le Roy d'Affiné ayant donné un juste sujet au vaillant Roy d'Hircanie, et au Prince des Cadusiens de quitter son Party ; ces deux Princes se rangerent de celuy de Ciaxare, ou plustost de celuy d'Artamene : estant certain que la reputation de mon Maistre, fut la plus puissante raison qui obligea tous ces Grands Princes à se fier en sa parole. je ne vous diray point que le Roy de Chipre luy envoya aussi des Troupes, sous la conduite de Thimocrate et de Philocles : Mais je 
<pb id="page_918" n="V02-P320"/>vous diray donc seulement, que les deux Armées estant en presence, et le jour de Bataille estant venu, Artamene fit tout ce qu'il faloit faire, pour preparer ses Troupes à vaincre. Il les loüa, il les flata ; et il leur commanda de le suivre d'un air il imperieux, et si obligeant tout ensemble ; qu'il n'y eut pas un Soldat qui n'eust envie de luy obeïr. En effet, quand ces deux grandes Armées furent hors de leurs Retranchemens, et que de part et d'autre les Chariots armez, les Rondeliers, les Archers, les tireurs de Fondes, les Piquiers, et ceux qui lancent des Javelots, ou qui se servent de l'Espée seule, furent rangez en bataille, Artamene au lieu de leur faire un long discours pour les encourager, ne leur dit autre chose sinon. <q>Qui fera-ce ma Compagnons, qui me devancera ? Qui d'entre vous me previendra à tuer le premier de nos Ennemis ? Et qui sera ce enfin, qui surpassera Artamene ? Allons mes Compagnons, leur dit il, car je vous profite que je n'auray pas moins de joye de voir que vous me surmontiez en valeur, que j'en auray à vaincre les Assriens.</q> Ce peu de paroles prononcées par un homme comme Artamene, firent un si grand effet dans le coeur des Soldats, qu'ils firent retentir l'air de voix éclatantes : dont le son ressembloit assez à un Chant de Victoire et de Triomphe : Ce jour là Ciaxare par le conseil d'Artamene, voulut que le mot de la Bataille fust, Jupiter Protecteur : de sorte que le Combat commençant, il se fit un si grand bruit de part et 
<pb id="page_919" n="V02-P321"/>d'autre, par la confusion des cris, par le fracas des armes et des traits, et par le hannissement des chevaux, qu'il n'est presque rien de plus estonnant. Mais Seigneurs, vous le sçavez tous, à la reserve de Thrasibule : c'est pourquoy je vous diray donc seulement, sans vous particulariser cette grande journée : qu'Artamene ayant cherché le Roy d'Assirie avec beaucoup de foin, le trouva enfin : s'estant fait dire par un Prisonnier en quel endroit il devoit combattre. Le rencontrant donc dans la meslée, Voyons, luy dit il, voyons, si le Roy d'Affiné est plus vaillant que Philidaspe : et s'il me fera aussi aisé de luy oster la vie, qu'il me le fut de la luy conserver dans la Forest où je le trouvay. Ce Prince entendant ce discours, se retourna brusquement : et reconnoissant mon Maistre à la voix, Artamene, luy dit il, le Roy d'Assirie n'est peutestre pas plus vaillant que Philidaspe, mais il est du moins plus civil : puis que tout Roy qu'il paroist aujourd'huy, il ne laisse pas de vouloir encore mesurer son espée avec la tienne, bien que tu ne passes que pour un simple Chevalier. Avance donc (luy cria mon Maistre, qui voyoit que ce Prince balançait sur ce qu'il devoit faire) et fois assuré que le Ravisseur de Mandane s'est bien plus deshonnoré en l'enlevant, qu'en se battant contre Artamene. Je ne devrois pas te combattre, luy respondit encore ce Prince, puis que je te dois la vie : Mais qu'y serois je ? un sentiment secret qui me pousse a se 
<pb id="page_920" n="V02-P322"/>haïr, est plus fort que ma generosité. A ces mots ils s'approcherent, et se batirent : l'Espée d'Artamene fut teinte du sang de ce Prince : et fila foule et la confusion du combat general ne les eust separez ; la mort du Roy d'Assirie eust à mon advis fini la guerre : Mais enfin estant arrivé que le bruit s'épandit dans ses Troupes qu'il estait mort ou prisonnier, il y eut un desordre qui n'eut jamais de semblable. Les uns combatoient, les autres fuyoient ; les Rois alliez croyant le Roy d'Assirie mort se retirerent : Cresus fit partir tous ses Gens et les suivit : et prenant le chemin des Montagnes, sauva du moins le reste de ses Troupes, de la déroute generale. Le Roy de Phrigie qui avoit eu sujet de mescontentement, parce qu'une partie des siennes avoit esté mise en mesme Corps que celles du Roy de Lydie, contre ce qu'on luy avoit promis, et qui estoit tousjours amoureux de la gloire d'Artamene ; se retira, et se retrancha en un lieu fort avantageux, pour voir quelle suitte auroit nostre victoire : le Prince de Paphlagonie fut fait prisonnier ; et presque tout ce qu'il y avoit de personnes considerables en l'Armée d'Assirie perirent, ou changerent de party. Enfin Seigneur (poursuivit Feraulas, parlant tousjours à Thrasibule) l'on eust dit que les Dieux combatoient pour Artamene : estant certain qu'il ne s'est jamais veû tant de Grands Princes ensemble, opiniastrer si peu la victoire. Ce n'est pas apres tout, qu'elle ne fust tousjours difficile à remporter : parce qu'encore que tous 
<pb id="page_921" n="V02-P323"/>n'eust pas bien combatu, il y en avoit tousjours eu assez, pour donner bien de la peine, veû l'inegalité du nombre. Il est certain que sans flater les Persans, les Homotimes firent des miracles en cette occasion : et que la Cavalerie Medoise, aussi bien que celle des Hircaniens, y fit un merveilleux effet. Cependant dans ce grand desordre, le Roy d'Assirie qui en toute autre rencontre le seroit peut-estre fait tuer, avant que de lascher le pied ; se retira dés qu'il eut perdu l'espoir de vaincre : et que Maragdus Roy d'Arrabie eut esté tué apres de luy : craignant sans doute que si le bruit de sa desfaite eust devancé son retour à Babilone, il n'y fust arrivé quelque esmotion qui eust pû faire sauver la Princesse. Cette prompte retraite fut certainement ce qui confirma le bruit de sa mort : les Troupes Capadociennes Craignant de tomber sous la puissance de Ciaxare, c'est a dire sous celle d'un Maistre justement irrité, furent celles qui se joignirent à une partie des Assiriennes, pour faire escorte au Roy d'Assirie : et je ne souviens que mon Maistre ayant veû fuir ces Capadociens, se mit à leur crier en les poursuivant, <q>Pour quoy fuyez vous avec les vaincus ? Et que ne venez vous plustost triompher avec les Vainqueurs ?</q> Mais ce fut en vain qu'il leur parla, pour les faire revenir à luy : la honte et la crainte empeschant leur repentir. De vous dire maintenant le nombre des morts ; celuy des prisonniers ; l'abondance des armes et des chevaux ; le grand nombre de chariots ; de Tentes ; et 
<pb id="page_922" n="V02-P324"/>toute la richesse du butin, ce seroit une chose inutile : mais je vous diray seulement, qu'Artamene obligea Ciaxare à le donner tout entier aux Soldats : et qu'en son particulier, il ne se reserva que la liberté de pouvoir donner plus ou moins, selon qu'il connoissoit que les Capitaines en estoient dignes. Tous les Homotimes ny tous les Persans, ne se chargerent point de butin : Artamene voulut pourtant, que les premiers acoustumez à combatre à pied, prissent les plus beaux chevaux des Ennemis : et de cette sorte, il fit la premiere Cavalerie Persienne qui eust esté veüe en Asie. Mais enfin quoy que cette deffaite de tant de Rois ; et l'amitié qu'il avoit contractée avec tant de Princes, qui en sa consideration avoient pris le party du Roy de Medie, deust en quelque sorte le satisfaire : neantmoins le Roy d'Assirie n'estant ny mort ny prisonnier ; et la Princesse estant tousjours dans Babilone ; il luy sembloit certainement qu'il n'avoit encore rien fait. Aussi ne fut il pas long temps en repos : et deux jours apres la Bataille, on prit le chemin deBabilone. Nous sçeusmes en y allant, que le Roy de Lydie s'estoit estectiuement retiré : et que celuy de Phrigie, quoy que mescontent du Roy des Assiriens, attendoit pourtant, comme je l'ay desja dit, de voir comment iroient les choies. Mais comme mon Maistre eust bien voulu oster un si puissant appuy à son Ennemy ; il détacha un Corps considerable sous la conduite d'Hidaspe, pour aller combattre ce Prince : 
<pb id="page_923" n="V02-P325"/>et en effet la chose reüssit si heureusement à Hidaspe, qu'apres plusieurs combats, il força les Retranchemens du Roy de Phrigie, et fit mesme ce Prince prisonnier. Mais comme Artamene luy avoit de l'obligation, du temps de la guerre de Bithinie, il obligea Ciaxare à le bien traiter. Il luy laissa le commandement de ce qui luy restoit de Troupes apres sa destaite : à condition mesme qu'elles ne serviroient point au Siege de Babilone : le Roy de Phrigie ne pouvant se resoudre, disoit il, de combatre celuy qu'il estoit venu secourir. En effet Artamene les envoya en attendant, avec autant de Troupes de Medie, s'assurer seulement d'un passage qui estoit également advantageux au Roy de Phrigie, s'il vouloit s'en retourner, et à Ciaxare pour n'estre pas attaqué de ce costé là. Il fit encore rendre la liberté au Prince de Paphlagonie, qui depuis ne l'a point abandonné : Enfin Seigneur, nous arrivasmes à veüe de la superbe Babilone : mais quoy que mon Maistre j'eust trouvée tres forte, lors qu'il y avoit esté ; elle la luy sembla encore davantage à cette seconde fois : tant parce qu'il s'y connoissoit mieux, que parce qu'il y avoit un interest bien plus puissant. D'abord qu'il aperçeut ce magnifique Palais, qui s'esleve au milieu de Babilone. C'est là, me dit il, Feraulas qu'il faut aller, et qu'il faut delivrer Mandane. D'abord il environna toute la Ville avec ses Troupes, afin d'empescher que personne n'en sortist, et de bien 
<pb id="page_924" n="V02-P326"/>reconnoistre par où il la faudrait attaquer : Mais à vous dire la verité, les Murailles en sont si hautes, si espaisses, et si fortes, que les Beliers n'y pouvoient rien faire : joint que de grands et larges fossez pleins d'eau, empeschoient que l'on n'en peust approcher pour se servir de ces Machines. De plus, il sembloit aussi impossible de la pouvoir attaquer par le fleuve : à cause de ce merveilleux ouvrage que la Reine Nicocris avoit fait : par lequel elle avoit rendu l'Euphrate tournoyant, beaucoup au dessus de l'endroit par où il entre dans la Ville pour la traverser : afin de rompre l'impetuosité de ce fleuve, et de faire que l'on ne peust pas aborder à Babilone si facilement. Car de cette façon l'Euphrate serpentant comme il faisoit, il eust esté impossible à ceux de la Ville d'estre surpris par des Bateaux chargez de Gens de guerre : ces détours estant si longs, qu'il faloit un jour entier pour arriver à Babilone, depuis le lieu où ils commençoient. Je ne m'arresteray point à vous décrire ce Siege exactement ; à vous dire quel prodigieux travail fut celuy de faire la circonvalation d'une Ville si grande ; combien de Tours Artamene fit eslever de distance en distance, tant pour assurer son campement, et pour fortifier ses Lignes, que pour descouvrir ce que faisoient les Ennemis derriere leurs Murailles : comment ces Tours estoient sur des pilotis de bois de Palmier d'une hauteur prodigieuse ; ny toutes les Machines qu'il fit preparer pour ce Siege. Je ne vous diray pas 
<pb id="page_925" n="V02-P327"/>non plus, combien la valeur de Mazare parut aux diverses sorties que firent les Assiegez : ny combien celle de mon Maistre se fit voir à les repousser : Mais je vous diray en peu de mots, que tout ce que l'on peut faire pour attaquer une Place, fut fait inutilement contre Babilone. Artamene desesperé de cela, voyant que l'hyver commençoit, et que contre l'ordinaire, la campagne estoit desja couverte de neige, ne sçavoit plus quelle resolution prendre. Car encore qu'il y eust une multitude infinie de Gens dans cette Ville assiegée, l'on sçavoit toutefois qu'il y avoit des vivres pour tres longtemps : ainsi il n'y avoit presque nul espoir de la prendre, ny par la force, ny par la faim : si ce n'estoit dans un terme si long, que la pensée en faisoit frayeur à mon Maistre. En ce malheureux estat, il s'avisa d'une choie, qui luy redonna quelque espoir : et il ne creut pas que l'Euphrateluy resistast plus que le fleuve du Ginde. De sorte qu'il fit faire avec le consentement du Roy, deux grandes Tranchées qui aboutissoient à l'Euphrate : mais auparavant que d'achever d'ouvrir ces Tranchées, et de donner pastage à l'eau du fleuve ; il fit mettre vingt mille hommes proche de l'endroit par où l'Euphrate entre dans la Ville, se mettant luy mesme à leur teste : et en envoya autant au lieu par où ce fleuve fort de Babilone. Les choses estant en cet estat. il donna alors le signal d'ouvrir les Tranchées un peu devant la nuit : de sorte qu'en moins de deux heures, ce fleuve s'estant 
<pb id="page_926" n="V02-P328"/>rendu guéable ; il marcha le premier dans l'eau jusques aux genoux, malgré l'incommodité de la saison : (car les chevaux ne font pas propres quand on veut surprendre une Ville) et animant par son exemple tous ceux qui avoient ordre ce le suivre ; ils entrerent courageusement, et avec impetuosité, dans la superbe Babilone. L'attaque fut faite par les deux bouts de la Ville en un mesme instant ; Hidaspe n'ayant pas esté moins diligent qu'Artamene : Mon Maistre afin de pouvoir agir plus seurement, et de pouvoir aller droit au Palais, où il avoit sçeu par des prisonniers que la Princesse avoit toujours logé : prit avec luy le Prince Gadate, et un des Officiers de Gobrias, afin de le conduire droit où il vouloit aller. je ne vous representeray point la surprise des Habitans ; l'effroyable desordre de cette nuit ; les combats qu'il falut rendre en quelques en droits ; la facilité qu'Artamene trouva en d'autres ; et comme quoy une grande sedition qui estoit dans leur Ville aida à leur perte. je ne vous diray pas non plus, de combien de voix l'air retentissoit ; la desolation des femmes ; et l'estonnement universel du Peuple. Mais je vous diray qu'Artamene sans songer à rien qu'à Mandane, se fit conduire en diligence au Palais. D'abord les Gardes firent quelque resistance : mais tout d'un coup un d'entre eux ayant crié que le Roy estoit sauvé : ils abandonnerent les Portes ; jetterent leurs armes ; et laisserent Artamene Maistre du Palais. Mais, ô Dieux ! ce fut en vain 
<pb id="page_927" n="V02-P329"/>qu'il appella, et qu'il fut chercher Mandane : il ne vit ny le Roy d'Assirie, ny la Princesse : et ne pût mesme trouver personne qui luy peust dire ce qu'ils estoient devenus. Pour Hidaspe, selon le commandement que luy avoit fait Artamene, il s'estoit assuré de toutes les Places publiques, avoit avancé des Corps de Gardes en divers en droits, et s'estoit tenu toute la nuit sous les armes : de sorte qu'à la pointe du jour, plus de la moitié de l'Armée de Ciaxarese trouva dans la Ville : et Artamene se vit Maistre de Babilone, à la reserve de deux Chasteaux, qui se rendirent dés le mesme jour. Mais ny dans le Palais des Rois, ny dans les Chasteaux ; ny dans les Temples ; ny mesme dans les Maisons (car Artamene chercha et fit chercher par tout) le Roy d'Assirie ny la Princesse Mandane ne se trouverent point, et il y eut seulement quelques unes des femmes Assiriennes que l'on avoit mises aupres de la Princesse, et qui ne l'avoient pas suivie ; qui dirent qu'à l'entrée de la nuit le Roy accompagné de plusieurs des siens, l'estoit venuë prendre dans sa chambre, avec les deux Filles de Capadoce qu'elle avoit tousjours avec elle : et l'avoit fait descendre par un Escalier dérobé, qui respondoit dans le jardin ; sans qu'elles pussent dire ce qu'ils estoient devenus. De vous representer, Seigneur, le despoir de mon Maistre, ce seroit une chose impossible : Quoy, disoit il, les Dieux ont donc resolu de me faire souffrir tous les malheurs les plus insuportables ! Quoy je ne delivreray donc 
<pb id="page_928" n="V02-P330"/>point ma Princesse, et je ne puniray point mon Rival ! Ha Feraulas ! cela n'est pas possible. En fin, Seigneur, il fut à propos que Ciazare et tant de Grands Princes qui l'acompagnoient donnassent tous les ordres necessaires, pour remettre le calme en cette grande Ville : car pour mon Maistre, Mandane estoit la seule chose où il pouvoit penser. L'on fut un mois tout entier, sans sçavoir ce que le Roy d'Assirie estoit devenu, non plus que la Princesse Mandane : pendant le quel Artamene souffrit tout ce que l'on peut souffrir. Helas ! me disoit il quelquefois, à quoy me fert de gagner des Batailles ; de prendre des Villes, et de renverser des Royaumes ; si je ne puis pas seulement delivrer ma Princesse, et punir son Ravisseur ? Encore si ce n'estoit pas de ma main qu'elle fust en sa puissance, je serois moins affligé : mais qu'il faille que par ma valeur, le Roy d'Assirie ait enlevé ma Princesse ; et que cette mesme valeur ne puisse faire que je le tuë, ny que je la delivre ; c'est ce qui vient à bout de toute ma patience. Car enfin sauver la vie de son Ennemy attaqué par onze Chevaliers ; et ne la luy pouvoir oster en un jour, où tant d'autres aussi vaillans que luy ont senty la pesanteur de mes coups ; c'est Feraulas, c'est ce qui me fait voir que les Dieux ont resolu ma perte, et que je n'ay qu'à m'y preparer, l'oubliois de vous dire que nous trouvasmes dans Babilone grand nombre de Dames de tres grande condition : qui ayant esté traitées avec beaucoup de respect (parce 
<pb id="page_929" n="V02-P331"/>qu'Artamene avant que d'entrer dans la Ville, avoit commandé expressément, que l'on ne fist aucune violence aux femmes) vinrent le remercier : et l'assurer que la Princesse Mandane luy rendroit grace du bon traitement qu'elles avoient reçeu de luy. A ce Nom, mon Maistre redoubla la civilité qu'il avoit desja euë pour elles ; et il eut du moins la satisfaction, d'entendre dire autant de bien de Mandane dans Babilone, qu'il en eust pû entendre dans Themiscire, et qu'il en pouvoit penser luy mesme : estant certain que cette Princesse s'y estoit fait adorer. Artamene aprit de ces Dames, que son Rival l'avoit tous jours traitée avec beaucoup de respect, du moins à ce qu'elles en avoient veû ; mais elles dirent à mon Maistre que depuis le commencement du Siege, personne n'avoit plus aproché de la Princesse : nulle Dame n'ayant eu la permission d'entrer au Palais. je ne vous dis point, Seigneur, toutes les diverses reflexions, que mon Maistre fit sur toutes ces choses, car cela feroit trop long ; le vous diray donc seulement, qu'il y avoit des momens où il ne sçavoit pas trop bien, s'il avoit plus de douleur d'aprendre que son Rival eust eu quelque rigueur pour Mandane, pendant le Siege de Babilone ; que de ce qu'il l'avoit bien traitée auparavant : et je pense, à dire la verité, que ce que ces Dames avoient dit, pensant dire une chose agreable à tous ceux qui estoient du party de Ciaxare, ne pleut pas trop à Artamene : tant il est vray que la jalousie trouble la raison : et tant 
<pb id="page_930" n="V02-P332"/>il est vray qu'il est difficile de s'en deffendre, mesme aux personnes les plus raisonnables. Mais enfin, Seigneur, l'on aporta tant de soing à s'informer de ce qu'estoit devenu le Roy d'Assirie, que l'on sçeut qu'il s'estoit retire à Pterie dont Aribée estoit Gouverneur : que Mazare l'avoit escorté ; qu'Aribée son ancien Amy, l'avoit reçeu dans cette Ville ; et que la Princesse estoit fort estroitement gardée en ce lieu là. Cependant nous ne sçeusmes point alors, et nous ne sçavons point encore aujourd'huy comment il pût sortir de Babilone. Cette nouvelle donna d'abord beaucoup de joye à Artamene : qui obligea Ciaxare à faire décamper son Armée, qui estoit tousjours à l'entour de cette superbe Ville : apres y avoir laissé une puissante Garnison, et donné tous les ordres necessaires pour la conserver. Nous marchasmes donc en diligence vers Pterie : et quoy que cette marche fust assez longue, nos Troupes ne souffrirent pas extrémement, tant la prudence d'Artamene songeoit sagement à toutes choses. Mais, Seigneur, comme nous fusmes à trois journées de cette Ville, la joye que mon Maistre avoit eüe, de penser qu'il sçavoit du moins où estoit sa Princesse et son Rival, fut un peu diminuée : Car nous sçeusmes que le Roy d'Assirie, le Prince Mazare, et Aribée, avoient conduit la Princesse à Sinope. Artamene venant donc à considerer que cette Ville estoit au bord de la Mer, à qu'à moins que d'avoir une Armée Navalle il estoit impossible de l'assieger ; 
<pb id="page_931" n="V02-P333"/>celuy fut un redoublement de douleur estrange. Car en fin Ciaxare n'en avoit point, et mesme n'en pouvoit pas avoir si tost en estat de servir. Cependant il estoit inutile de venir assieger Sinope sans cela : puis que lors qu'on auroit presse la Ville du costé de terre, le Roy d'Assirie eust tousjours pû se sauver par la Mer, et emmener la Princesse : qui estoit la choie du monde qui Artamene aprehendoit le plus. Cette fâcheuse circonstance, qui faisoit qu'avec une Armée de plus de cent mille homes, il n'osoit assieger Sinope, luy causoit une douleur, que l'on ne sçauroit exprimer : desesperé donc qu'il estoit. il proposa à Ciaxare de m'envoyer déguisé dans Sinope, afin de tasscher de gagner quelqu'un ; et d'essayer apres de prendre cette Ville par intelligence. Ciaxare ne pouvant mieux faire y consentit ; et j'obtins ce que j'avois demandé : car, Seigneur, ce fut moy qui en fis la premiere proposition à mon Maistre, le m'en vins donc icy, apres m'estre desguisé en Persan : et comme nous avions demeuré assez longtemps à Sinope, j'y avois sans doute beaucoup d'amis. Mais entre les autres, Artucas qui est encore presentement icy, et qui est parent de Martesie, m'avoit tousjours assez aimé, quoy qu'il fust aucunement attaché au service d'Aribée. Comme je fus entré dans la Ville, et que je me fus caché chez un homme qui m'estoit fidelle, je sçeus qu'il me seroit impossible de faire rien dire à la Princesse, comme j'en avois eu le dessein ; Si j'apris que l'on tenoit tousjours des 
<pb id="page_932" n="V02-P334"/>Galeres en estat de ramer, et des Vaisseaux tous prests à faire voile, en cas que l'on en eust besoin : principalement depuis que le Roy d'Assirie avoit sçeu que nous estions si prés de luy. l'apris aussi qu'encore qu'Artucas fust Capitaine d'une des Portes de la Ville, il n'avoit pas fort aprouvé la revolte d'Aribée : et qu'il trouvoit fort estrange, que la Princesse fust prisonniere dans une Ville qui estoit à elle. Je sçeus encore que le Prince Mazare en avoit tous les soing s possibles : et qu'il adoucissoit autant qu'il pouvoit, l'humeur violente du Roy d'Assirie. Enfin apres m'estre bien consulté sur ce que j'avois à faire, je fus un soir chez Artucas, qui ne fut pas peu surpris de me voir : apres les premiers complimens, l'ayant entretenu en particulier, je luy fis comprendre qu'il estoit engagé dans un mauvais Party : non seulement parce qu'il estoit injuste, mais encore parce qu'il estoit destruit. En un mot, je luy dis tant de choses, que je le rendis capable de prendre la resolution de tromper Aribée, afin d'estre fidelle à son Roy. Nous convinsmes donc, qu'il livreroit la Porte du costé du Temple de Mars : precisément au jour et à l'heure que je luy marquay. De sorte qu'estant sorty de Sinope, et estant retourné au Camp, je donnay une joye à mon Maistre qui n'eut jamais de semblable. Vous sçavez, Seigneur (poursuivit Feraulas, adressant la parole au Roy d'Hircanie) que la resolution fut prise, qu'Artamene viendroit avec quatre mille hommes seulement, 
<pb id="page_933" n="V02-P335"/>afin de surprendre Sinope : et que Ciaxare suivroit le lendemain avec toute l'Armée. Mais mon Maistre s'estant avancé pour executer cette importante entreprise, vit au sortir d'un Vallon tournoyant, que la Ville qu'il pensoit venir surprendre estoit toute enflamée : et il creut que la Princesse y avoit pery. Vous avez sçeu comment au lieu de destruire Sinope, nous sauvasmes le peu qui en reste : comment nous estaignismes le feu ; comment Aribée combatit ; comment il pensa estre accablé ; et comment estant arrivez au pied de la Tour du Chasteau, le genereux Thrasibule que vous voyez, en ouvrit la porte : et dit à mon Maistre qu'il y avoit en ce lieu là une illustre Perfonne, qui avoit besoing de secours. Vous n'ignorez pas qu'Artamene estant monte en diligence au haut de cette Tour ; croyant que ce fust sa Princesse, ne trouva que son Rival en ce lieu là : et vous sçavez sans doute aussi, comment mon Maistre vit une Galere, dans laquelle le Roy d'Assirie luy dit que le Prince Mazare enlevoit Mandane. 
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<div2 id="page_CYRUS020116" type="sequence" n="Feraulas prouve l'innocence de Cyrus">
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Enfin, Feraulas qui voulut principalement faire connoistre à ces Princes, que son Maistre n'avoit pas eu une intelligence criminelle avec le Roy d'Assirie : Apres leur avoir conté toutes les agitations d'esprit de ces deux Rivaux, pendant qu'ils regardoient cette Galere du haut de cette Tour, et que la tempeste duroit : leur raconta fort exactement toute la conversation du Roy d'Assirie et d'Artamene, sur le haut de cette 
<pb id="page_934" n="V02-P336"/>mesme Tour : leur faisant comprendre que la promesse qu'Artamene avoit faite. n'estoit point contre le service du Roy : et que l'interest de son amour, estoit la seule chose, qui luy avoit fait supprimer la lettre du Roy d'Assirie. En suitte il leur repassa legerement la suitte de ce Prince à Pterie ; comment il avoit escrit à Artamene ; et la raison pour laquelle Artamene avoit caché cette Lettre à Ciaxare. Pat quelle voye sa response estoit venüe entre les mains du Roy : comment Artamene avoit creû et croyoit presque encore absolument que la Princesse avoit pery. Comment il avoit trouvé Mazare à demy noyé : et enfin tout ce qui estoit advenu jusques à l'arrivée de Ciaxare, et jusques à la prison d'Artamene. En suitte dequoy, il les conjura de regarder ce qu'il estoit à propos de faire, pour la conservation d'un homme si illustre. Car, leur dit il, Seigneurs, tout ce que Chrisante et moy vous avons raconté, n'est que pour vous donner une legere connoissance de sa vertu : estant certain qu'elle est beaucoup au dessus de tout ce que l'on en peut dire, et mesme de tout ce que l'on peut penser. Feraulas ayant finy son recit, laissa tous ces illustres Auditeurs avec tant d'admiration, de la merveilleuse vie d'Artamene ; et tant de joye de ne s'estre pas trompez, au jugement qu'ils avoient fait de son innocence ; qu'ils ne pouvoient s'empescher d'en donner des tesmoignages. l'avois bien creû, disoit le Roy d'Hircanie, 
<pb id="page_935" n="V02-P337"/>qu'Artamene ne pouvoit estre criminel : fit je n'avois point douté, adjoustoit Persode, qu'il ne fust absolument innocent. Le mal est, reprenoit Hidaspe, qu'on ne peut le justifier aupres de Ciaxare, du crime dont il l'accuse, qu'en j'accusant d'un autre qui ne l'irritera guere moins : et je doute mesme, interrompit Chrisante, s'il n'aimeroit point encore mieux, qu'il eust une intelligence secrette avec le Roy d'Assirie qu'avec la Princesse Mandane. Si la Princesse estoit morte, respondit Adusius, je ne serois pas de difficulté de justifier Artamene, en descouvrant son amour : Mais si par bonheur elle estoit vivante, reprit Feraulas, mon Maistre ne pardonneroit jamais à Chrisante et à moy, d'avoir descouvert sa passion à Ciaxare. Pour moy, adjousta Thrasibule, je trouve qu'il est à propos d'agir avec beaucoup de prudence en cette rencontre ; et de ne descouvrir l'amour d'Artamene, que lors que l'on fera resolu de descouvrir sa condition. Mais la connoissance de sa condition, repliqua Chrisante, est encore une chose assez dangereuse à donner au Roy : aussi ne suis je pas d'opinion, interrompit le Roy d'Hircanie, qu'on le doive faire legerement ; et le principal est, de mettre les choies en estat de ne hazarder rien : et de gagner de telle sorte le coeur des Capitaines et des Soldats, auparavant que de rien descouvrir à Ciaxare ; que l'on ne doive plus rien craindre, en luy parlant pour Artamene. Tous ces Princes aprouvant ce que le Roy d'Hircanie 
<pb id="page_936" n="V02-P338"/>avoit dit, assurerent Hidaspe, Adusius, Chrisante, et Feraulas, qu'ils periroient plustost, que de laisser perir leur Maistre : et qu'ils n'oublieroient rien de tout ce qui luy pourroit estre utile. Thrasibule estoit au desespoir, de ne pouvoir servir que de sa personne : et de n'avoir que son propre courage dont il peust respondre. Comme ils en estoient là, Gobrias, Gadate, Thimocrate, et Philocles arriverent : ils n'avoient pas esté presents au discours de Chrisante et de Feraulas, parce qu'aussi tost que Ciaxare avoit esté arrivé à Sinope, ils estoient retournez au Camp, et n'avoient pas logé dans la Ville. Mais comme ils n'estoient pas moins affectionnez à leur Maistre, que tous ces autres Princes ; Feraulas dit au Roy d'Hircanie qu'il faloit les engager dans le Party d'Artamene. A ce Nom d'Artamene, Gobrias demanda dequoy il s'agissoit ? et Gadate impatient, dit que s'il faloit mourir pour son service, il estoit prest de le faire. Thimocrate et Philocles ne parurent pas moins empressez : de sorte que le Roy d'Hircanie reprenant la parole, leur fit entendre qu'il ne faloit faire autre chose, que se tenir prests de sauver Artamene, si l'on entreprenoit de le vouloir perdre. A ces mots, tous ces Princes jurerent solemnellement, de se joindre, et de prendre les armes pour son falut, toutes les fois qu'il en seroit besoin. Ils en estoient en ces termes, lors qu'Artucas vint chez Hidaspe, pour luy aprendre qu'on venoit de luy assurer, qu'Artamene 
<pb id="page_937" n="V02-P339"/>avoit envoyé un Billet au Roy, qui luy avoit donné une grande joye : sans qu'on luy eust pû dire ce que c'estoit : et que comme il sçavoit bien qu'il aimoit Artamene, il avoit voulu l'en advertir en allant au Chasteau. Hidaspe apres avoir remercié Artucas de l'advis qu'il luy avoit donné, le fit sçavoir à toute cette illustre Assemblée : qui dans l'impatience d'aprendre ce que c'estoit, s'en alla en diligence chez le Roy : mais avec tant d'amitié pour Artamene. que l'on eust dit qu'ils estoient tous ses Parents ou ses Subjets : tant ils s'interessoient en sa fortune. 
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<div1 type="livre" n="second" id="page_CYRUS0202">
<div2 id="page_CYRUS020201" type="sequence" n="Mandane vivante">
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<pb id="page_938" n="V02-P340"/>Ce n'estoit pas sans sujet, qu'Artucas avoit esté advertir Hidaspe, que le Roy des Medes avoit eu beaucoup de joye, en recevant un Billet de la part d'Artamene : estant certain, que l'on n'en peut guere avoir davantage. Celle d'Artamene surpassoit pourtant encore celle du Roy : si toutefois il est permis de mettre de la difference, entre les choses extrémes. Mais pour descouvrir la veritable cause, de la satisfaction de deux Personnes, de qui l'estat present de leur fortune, paroissoit estre si dissemblable ; il faut sçavoir que ce jour là mesme, precisément à midy ; un homme qui avoit autrefois servy Andramias, et qui de puis par diverses advantures, avoit esté donné à Artamene ; avoit fait le voyage de Scithie aveque luy ; estoit retenu en Capadoce avec son dernier 
<pb id="page_939" n="V02-P341"/>Maistre ; et avoit esté envoyé par luy vers Artaxe, qui commandoit les Troupes que l'on avoit données au Roy de Pont ; arriva au Chasteau de Sinope, et demanda à parler à son ancien Maistre. Aglatidas se trouvant alors avec Andramias, ce dernier ne laissa pourtant pas de commander que l'on fist entrer cet homme. que d'abord il ne reconnut point : mais il ne l'eut pas plus tost entendu parler, que le son de sa voix le fit reconnoistre. Andramias luy tendit la main, et luy demanda s'il pouvoit faire quelque chose pour luy ? Ouy Seigneur, luy respondit il, car je ne doute point que si vous me faites la grace de me faire parler au genereux Artamene ; je ne doute point, dis-je, qu'une nouvelle qu'il pourra donner au Roy par mon moyen, ne luy fasse obtenir sa liberté. Andramias ne sçachant ce que cét homme pouvoit avoir à dire de si important, se mit à le presser de le luy aprendre : et de luy dire aussi pourquoy il estoit si affectionné à Artamene ? Car Andramias eut quelque peur d'estre surpris ; et craignit que ce ne fust une adresse du Roy, pour essayer sa fidelité. Et alors Ortalque (cét homme se nommoit ainsi) luy aprit qu'il avoit servy Artamene au voyage des Massagettes : et luy presenta un morceau de Tablettes rompües, sur lequel il vit ces paroles escrites, sans sçavoit ny à qui elles s'adressoient, ny qui les avoit tracées. <q>Dis que je suis vivante : que son m'emmene en l'une des deux Armenies, sans que je sçache à laquelle j'iray : et que le Roy de ........
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Apres qu'Andramias eut leû ce qu'il y avoit d'escrit sur ce fragment de Tablettes, il regarda Ortalque, comme pour luy demander qui estoit la personne qui le luy audit baillé ? Mais cet homme sans luy en donner le loisir, Enfin Seigneur, luy dit il, la Princesse Mandane est vivante : Quoy, s'écrierent Aglatidas et Andramias tout à la fois, la Princesse Mandane est vivante ? Ouy Seigneurs, respondit Ortalque, et ce que vous voyez escrit sur ce morceau de Tablettes, est à mon advis de sa main. La curiosité d'Andramias n'estant pas pleinement satisfaite, il pressa Ortalque de luy apprendre tout ce qu'il sçavoit de la Princesse : et cet homme luy dit, que s'estant trouvé engagé dans la guerre de Pont et de Bithinie, lors qu'on l'y avoit envoyé, il y avoit esté fort blessé : et estoit demeuré fort long temps malade, sans pouvoir suivre Artaxe, qu'Aribée avoit r'apellé. Qu'en suitte voulant s'en revenir, il estoit arrivé en un lieu qui est au bord du Pont Euxin, à l'endroit où la riviere d'Halis s'y jette : et que là, estant un matin à se promener, il avoit veû un Vaisseau à trois ou quatre stades en mer, aupres duquel il y avoit un de ces grands Bateaux de bois de Pin, qui resistent extrémement à la force des vagues, lors qu'il faut remonter les fleuve s, et qui servent ordinairement à porter des marchandises : dans lequel il avoit veû descendre plusieurs personnes, et distingué mesme des femmes. En suitte de cela, il disoit avoir veû le Vaisseau prendre 
<pb id="page_941" n="V02-P343"/>la haute Mer : et le Bateau venir droit à l'emboucheure du fleuve. Mais comme il est fort rapide en cét endroit, disoit il, les Rameurs furent tres long temps sans le pouvoir faire remonter, passer de la Mer à la Riviere. Pendant cela, je m'estois avancé sur le rivage : et je pris garde qu'une femme qui estoit dans ce Bateau, me regarda attentivement : qu'en suitte s'estant cachée derriere une autre, elle avoit fait quelque chose, et je presupose que c'estoit escrire ce qui est dans ce morceau de Tablettes. Apres quoy une autre de ces femmes s'estant tenuë à la Proüe de ce Bateau qui rasoit la terre, et qui vint passer à trois pas de moy ; ayant envelopé ce morceau de Tablettes dans un voile qu'elle s'osta de dessus la teste ; elle me le jetta, seignant que le vent le luy avoit emporté : car il en faisoit un fort grand, qui souffloit du costé que j'estois. Il me sembla que je connoissois cette personne : mais ce ne fut qu'une heure apres, que je me remis que c'estoit asseurément une Fille qui est à la Princesse, qui s'apelle Martesie. Les hommes qui estoient dans ce Bateau, estoient si occupez à commander aux Rameurs de faire effort, pour surmonter le courant du fleuve ; qu'à mon advis ils ne prirent point garde à l'action de cette Fille. Pour moy, je relevay en diligence ce que l'on m'avoit jetté : et m'esloignant un peu du bord, je vy ce que je viens de vous donner : et j'en fus si surpris que je ne sçavois qu'en penser. Cependant ce Bateau ayant passé l'emboucheure du fleuve, avançoit 
<pb id="page_942" n="V02-P344"/>beaucoup plus viste, et s'esloignoit assez promptement, sans que je fusse resolu sur ce que j'avois à faire : j'eusse bien voulu suivre ce Bateau plustost que de m'en venir à Sinope, vers laquel le j'avois sçeu que l'Armée du Roy marchoit : Car enfin, comme je ne sçavois rien de tout ce qui se passoit icy, je ne comprenois pas bien ce que l'on desiroit de moy. Neantmoins apres avoir assez examiné la chose, je conclus que je devois m'en venir : de sorte que je me suis embarque dans le premier Vaisseau que j'ay pû trouver, et m'en suis venu icy. En descendant au Port, l'embrazement de cette Ville m'ayant donné de la curiosité, j'ay sçeu tout ce qui s'est passé à Sinope : et je n'ay plus douté que ce ne soit la Princesse Mandane qui m'envoye : car il me semble mesme que je l'ay entre-veüe dans ce Bateau. De vous dire qui l'enleve, je n'en sçay rien : et tout ce que je sçay, est qu'assurément elle est vivante. Andramias et Aglatidas apres avoir escouté cét homme, ne douterent presque point non plus que luy, que la Princesse ne fust en vie : mais pour s'en esclaircir mieux, Aglatidas dit à son Parent, que comme Artamene estoit depuis si longtemps à la Cour de Capadoce, il jugeoit qu'il estoit impossible qu'il ne connust pas l'écriture de Mandane : qu'ainsi il faloit luy faire voir ce qu'Ortalque avoit aporté : afin de n'aller pas legerement donner une fausse joye au Roy. Andramias ayant aprouvé ce qu'Aglatidas luy proposoit, ils laisserent Ortalque dans la Chambre 
<pb id="page_943" n="V02-P345"/>où ils estoient, et entrerent dans celle d'Artamene : qui estoit alors profondément attaché, à la cruelle pensée de la mort de sa Princesse ; ou du moins à j'aprehension qu'il en avoit. Aglatidas s'aprochant de luy, apres l'avoir salüe, Seigneur, luy dit il, il y a homme apellé Ortalque qui demande à vous voir : et qui a aporté à Andramias un Billet dont vous connoistrez peutestre l'escriture. Si je connois aussi bien cette escriture que le Nom d'Ortalque (reprit Artamene avec beaucoup de melancolie) je n'auray pas grand peine à dire de quelle main elle est : car un homme qui s'apelloit ainsi, me servit au voyage que je fis aux Massagettes : en partant de Capadoce, pour aller à Ecbatane, je l'envoyay vers Artaxe, qui servoit le Roy de Pont ; sans que j'aye entendu depuis parler de luy. En disant cela, Artamene considera les carracteres de ce Billet : mais il ne les eut pas plustost veus, qu'il changea de couleur : et regardant Aglatidas et Andramias avec une esmotion extréme, et qu'il ne pût jamais s'empescher d'avoir ; il n'en faut point douter, s'escria-t'il, la Princesse Mandane a escrit ce que vous me monstrez : et j'ay veû trop souvent de ses Lettres entre les mains du Roy pour m'y pouvoir tronper : joint que j'ay eu moy mesme l'honneur de luy en rendre une au conmencement que je fus en Capadoce, où elle parloit assez avantageusement de moy, pour n'en avoir pas perdu le souvenir. Mais de grace, dit il à Andramias, si vous le pouviez faire sans vous exposer, faites 
<pb id="page_944" n="V02-P346"/>que je voye Ortalque : car je vous advouë que la vertu de cette Princesse, fait que je m'interesse beaucoup en ce qui la touche : et que je seray bien aise d'aprendre ce qu'il en sçait. Andramias qui ne cherchoit qu'à obliger Artamene, fut luy mesme faire entrer cét homme, sans que les Cardes en vissent rien : Mais pendant cela, il fut aisé à Aglatidas de remarquer, que la joye et l'agitation de l'esprit d'Artamene, avoient une cause plus puissante, que la simple compassion. Il regardoit ce Billet, comme craignant de s'estre trompé : il levoit les yeux au Ciel, comme pour luy rendre grace d'un si grand bonheur : il marchoit sans regarder Aglatidas, et sans luy parler : puis revenant tout d'un coup à luy, et craignant d'en avoir trop fait : Si vous sçaviez, luy dit il, quel est le merite de la Princesse Mandane, vous Vous estonneriez moins de l'excés de ma joye. Car encore qu'elle doive estre vostre Reine, adjousta-t'il, comme vous ne l'avez jamais veüe, je puis vous assurer, que je m'interee plus pour elle, que la plus part des Sujets qu'elle doit un jour avoir en Medie. Il feroit à souhaiter, respondit Aglatidas, que le Roy sçeust le zele que vous avez pour tout ce qui le regarde ; et qu'il eust pour vous, des sentimens tels que je les ay. Cependant Andramias amena Ortalque, qu'Artamene embrassa avec une tendresse estrange : luy semblant quasi que plus il feroit de carresses à cet homme, plus il luy diroit de nouvelles de la Princesse Mandane. Il luy demanda neantmoint tant 
<pb id="page_945" n="V02-P347"/>choses à la fois, qu'Ortalque n'y pouvoit respondre : mais à la fin il luy aprit ce qu'il en sçavoit, et ce qui ne satisfit pas entierement Artamene. Neantmoins, la certitude de la vie de sa Princesse, luy donna une si sensible joye, que d'abord nulle autre consideration ne pût troubler ny diminuer son plaisir. C'est à vous, disoit il à Aglatidas et à Andramias, à vous resjouïr de la resurrection de vostre Princesse : de vostre Princesse ; dis-je, qui effacera sans doute la reputation de toutes celles qui ont esté. Mais, luy dit Aglatidas en l'interrompant, Ortalque par le zele qu'il a pour vous, a eu une pensée qui me semble assez raisonnable : car enfin il a demandé à vous voir, avec intention que ce soit de vostre main que le Roy aprenne la vie de la Princesse sa Fille : s'imaginant avec quelque aparence, que cette joye que vous donnerez à Ciaxare, disposera en quelque sorte son esprit à escouter plus favorablement, ce qu'on luy dira en vôtre faveur. Joint, adjousta Andramias, qu'il est à croire qu'ayant peut-estre besoin de faire une nouvelle guerre, pour delivrer la Princesse, il songera, si je ne me trompe, à vous delivrer plustost qu'il n'eust fait. Cette raison doit estre bien foible, reprit modestement Artamene, ayant tant de braves gens comme il en a aupres de luy : Si ce n'est que le zele que j'ay pour son service, soit conté pour quelque choie d'extraordinaire. Mais si j'envoye ce Billet au Roy, Andramias n'en sera-t'il point en peine ; et ne l'accusera t'on point de m'avoir 
<pb id="page_946" n="V02-P348"/>donné trop de liberté ? Nullement, respondit Aglatidas, car comme Ortalque à esté Andramias, et que depuis il vous a servy ; ce n'est pas une chose fort estrange, qu'il ait esté reçeu en un lieu où il a deux Maistres : et qu'ayant reconnu cette escriture, vous ayez voulu donner cette agreable nouvelle au Roy, qu'Andramias luy portera de vostre part. Artamene qui souhaitoit en effet d'estre persuadé, ne s'opposa point davantage à ce que vouloit Aglatidas : et se faisant donner dequoy escrire, il escrivit au Roy en ces termes.
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ARTAMENE AU ROY SON SEIGNEUR.
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Tant que j'ay creû estre à vostre Majesté, j'ay souffert la pesanttur de mes chaisnes sans impatience : nuit l'heureuse nouvelle de la vie de la Princesse, m'epersuadant que peut-estre ne le ferois-je pas pour la delivrer de captivité ; j'ose vous supplier tres-humblement. de ne me priver pas l'honneur de pouvoir du moins aider à veut rendre ce service. Protestant solemnellement à Vostre Majesté, devenir me remettre dans vas prisons, et reprendre mes fers dés le lendemain que cette Grande Princesse fera en liberté,
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ARTAMENE.
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<pb id="page_947" n="V02-P349"/>Andramias ayant pris le Billet d'Artamene, aussi bien que celuy de la Princesse Mandane, fut avec Ortalque chez le Roy, où Aglatidas voulut aussi se trouver, afin de tascher de rendre office à un Prisonnier si illustre : Joint que dans les soubçons que les actions de mon Maistre luy avoient donné de son amour, il creut qu'il seroit bien aise d'estre en liberté. Comme en effet, quoy qu'il aimast Aglatidas, il avoit pour tant quelque impatience de n'estre plus obligé de renfermer sa joye dans son coeur. Ils ne furent donc pas plustost sortis, que ne pouvant plus s'empescher d'esclater, quoy ma Princesse, dit il, vous estes vivante, et je puis enfin ne craindre plus vostre mort ! Quoy, toutes ces images funestes de Tombeaux et de Cercueils, doivent donc s'effacer de ma fantaisie ! et je puis croire que vous respirez ; que vous vivez ; et que peut-estre vous pensez à moy ! Ha ! qui que vous fuyez d'entre les Dieux ou d'entre les hommes, qui avez faune ma Princesse de la fureur des vagues, et d'un peril presque inevitable, que ne vous doit point Artamene ? Si c'est une Diuinité, elle merite tous mes voeux : et si c'est une personne mortelle, elle est digne de tous mes services. Mais quoy qu'il en soit Mandane, illustre Mandane vous vivez : et je puis abandonner mon âme à tous les plaisirs, comme je l'avois abandonnée à toutes les douleurs. Mais hélas (reprenoit il, apres avoir esté quelque temps sans parler) je ne suis pas si heureux que je pense l'estre ! car enfin 
<pb id="page_948" n="V02-P350"/>Mandane est vivante, il est vray ; mais elle est captive : et ce qu'il y a de cruel, c'est que je suis dans les fers, et par consequent peu en estat de la secourir. Mais encore, adjoustoit il, de qui peut elle estre captive : Quel Roy peut estre celuy dont elle veut parler ? qu'en veut elle dire par son Billet ? et quelle cruelle avanture est la mienne, de ne pouvoir gouster en repos, la plus grande joye dont un esprit amoureux puisse estre capable ? Toutefois ne fuis-je point criminel, reprenoit-il, d'avoir la liberté de raisonner, sur l'estat present de ma vie ? en un jour où je voy ma Princesse ressuscitée ; en un jour où il m'est mesme permis d'esperer de la revoir. Car enfin, puis que les Dieux l'ont bien retirée des abismes de la mer. s'il faut ainsi dire, peut-estre qu'ils me retireront de ma prison pour la delivrer, et pour la mettre sur le Throsne. Mais ma Princesse, apres tant de malheurs que j'ay soufferts, je n'ose plus faire de voeux pour moy ; je crains que mes interests ne soient contagieux pour les vostres : je veux les separer pour l'amour de vous : et ne de mander plus rien aux Dieux, que ce qui vous regarde directement. Ainsi puissantes Divinitez, qui gouvernez toute la Terre, faites seulement que l'on me delivre, pour delivrer ma Princesse ; pour pouvoir punir tous ses Ravisseurs ; pour la ramener au Roy son Pere ; et pour la laisser avec l'esperance de posseder un jour tant de Couronnes que vous m'avez fait deffendre, abatte, ou conquerir pour le Roy des Medes. Enfin 
<pb id="page_949" n="V02-P351"/>Dieux, justes Dieux, faites seulement ce que je dis : et apres cela souffrez que je meure aux pieds de Mandane : et qu'elle n'ait jamais d'autre douleur, que celle de la perte d'Artamene. C'estoit de cette sorte que s'entretenoit le plus amoureux Prince du monde, à ce qu'il a raconté depuis, pendant qu'Andramias estoit chez le Roy avec Ortalque : et que tous les illustres Amis d'Artamene estoient chez Hidaspe : où ils reçeurent bientost apres un advis par Artucas, qui leur donna beaucoup d'impatience : et qui les fit bientost partir pour aller au Chasteau, comme je l'ay desja dit. Mais pour comprendre comment Artucas avoit pû estre adverty si promptement, il faut sçavoir que lors qu'Andramias donna au Roy le Billet d'Artamene, ce Prince eut une joye que l'on ne sçauroit exprimer : de sorte que quelques uns de ceux qui se trouverent alors dans sa chambre, sans penetrer plus avant dans les choses, et sans attendre davantage ; furent en diligence publier qu'Artamene commençoit d'estre mieux aue que le Roy : et ce fut par eux qu'Artucas fut adverty de ce dont il fut advertir Hidaspe, comme le connoissant fort affectionné à Artamene. Le Roy de de Phrigie qui se trouva apres de Ciaxarare lors qu'il reçeut ce Billet, voulant, prositer de cette occasion, luy dit qu'une si bon ne nouvelle meritoit la liberté de celuy qui la luy avoit envoyée : et Ciaxare dans les premiers momens de sa joye, oublia une partie de sa colere contre Artamene : et ne fut par mary d'avoir reçeu 
<pb id="page_950" n="V02-P352"/>de sa main cette nouvelle marque de son affection à son service. Il s'informa exactement à Ortalque, de tout ce qu'il sçavoit, et de tout ce qu'il avoit veû : et dit à Andramias, qu'il assurast Artamene, qu'il ne tiendroit qu'à luy de sortir bien tost de ses fers, pour aller delivrer la Princesse sa fille : et qu'enfin il ne luy auroit pas plus tost advoüé l'intelligence qu'il avoit eue avec le Roy d'Assirie ; et ne luy auroit pas plus tost demandé pardon ; qu'il oblieroit le passé, et le remettroit au mesme estat qu'il estoit auparavant. Ha Seigneur, luy dit alors le Roy de Phrigie, que vostre Majesté ne s'arreste point à une formalité inutile : car enfin je sçay presque de certitude, qu'Artamene est innocent ; et que s'il a quelque chose de secret à démesler avec le Roy d'Assirie, ce ne peut estre rien contre le service de vostre Majesté. Comme ils en estoient là, le Roy d'Hircanie, le Prince des Cadusiens, Gobrias, Gadate, Thrasibule, Hidaspe, Adusius, Thimocrate, Philocles, Artucas, Feraulas et Chrisante arriverent : et un moment apres Aglatidas entra, suivy d'une multitude estrange de personnes de qualité, que cette grande nouvelle attiroit chez le Roy : tout le monde voulant se resjoüir aveque luy, d'une chose qui effectivement meritoit bien de causer une alegresse publique. Le Nom de Mandane estoit en la bouche de tout le monde : Ceux qui la connoissoient, racontoient à ceux qui la connoissoient pas, les rares qualitez de cette Princesse. 
<pb id="page_951" n="V02-P353"/>Ainsi comme la douleur de sa perte, avoit fait faire son éloge, la certitude de sa vie, faisoit redire ses louanges. Ce n'est pas qu'apres ces premiers momens de satisfaction, Ciaxare n'eust du desplaisir, de ne sçavoir point bien precisément, qu'elle estoit l'advanture de la Princesse ; ny qui la menoit ; ny pourquoy on la menoit en Armenie. Il sçavoit bien que le Roy de ce Païs la estoit son Tributaire : et que le Prince Tigrane son Fils estoit brave et genereux, et aimoit extrémement Artamene : mais il sçavoit aussi que ce vieux Roy estoit capricieux : et qu'il n'avoit point envoyé de Troupes en son Armée, comme il y estoit obligé. Ciaxare donc, ne goustoit pas cette joye toute pure : neantmoins comme il voulut en tesmoigner quelque inquietude ; Seigneur, luy dit le Roy d'Hircanie, que la captivité de la Princesse Mandane ne vous inquiete pas : car enfin pour rompre sa prison, quelque sorte qu'elle puisse estre ; vous n'avez qu'à faire ouvrir les portes de celle d'Artamene : et qu'à le mettre à la teste de tant de Rois et de tant de Princes qui m'escoutent : Et soyez assuré Seigneur, que s'il est nostre Guide, nous le suivrons en Armenie, et nous y ferons suivre par la Victoire. Quand nous aurons rendu graces aux Dieux, repliqua le Roy des Medes, nous verrons ce qu'ils nous inspireront là dessus : mais pour moy, je ne pense pas que pour les remercier de l'equité qu'ils ont eüe, en sauvant une Princesse innocente ; il faille faire grace à un criminel : et à un 
<pb id="page_952" n="V02-P354"/>criminel, qui ne veut ny demander pardon, ny se repentir, ny seulement advoüer sa faute, bien qu'elle soit toute visible. Ha Seigneur (s'écrierent tout d'une voix, tous ces Rois, tous ces Princes, tous ces Homotimes, et tous ces Chevaliers) Artamene est malheureux, et ne fut jamais coupable : il n'y a pas un de nous qui ne veüille bien entrer dans sa prison, et y demeurer pour Ostage, jusques à ce qu'il vous ait prouvé son innocence par de nouveaux services ; ou pour mieux dire par de nouveaux miracles. Ciaxare tout surpris de voir une si violente affection, dans l'esprit de tant d'illustres Personnes, ne leur respondit qu'en biaisant : mais ce fut neantmoins d'une façon, qui leur laissa quelque espoir : de sorte qu'ils redoublerent encore leurs raisons et leurs prieres. Aglatidas n'estoit pas des moins empressez : et Megabise malgré leurs anciens differens, se trouva aveque luy dans la chambre du Roy, et demanda ce que son ancien Ennemy demandoit, c'est à dire la liberté d'Artamene. Le Roy de Phrigie pressoit extrémement Ciaxare : Celuy d'Hircanie parloit avec une hardiesse estrange : Thimocrate et Philocles employoient tout ce que l'eloquence Grece a de puissant : Thrasibule n'en failoit pas moins : Hidaspe et Adusius comme plus interessez, parloient avec une chaleur extréme : aussi bien que Persode, Gobrias, Gadate, et cent autres : qui ne paroissoient pas moins attachez aux interests d'Artamene. Ciaxare se voyant donc si fort 
<pb id="page_953" n="V02-P355"/>pressé, sçachez (dit il aux Rois de Phrigie et d'Hircanie, et à tant d'autres Princes qui l'environnoient) que je voudrois qu'Artamene fust innocent, ou que du moins il m'eust advoüé son crime avec repentir,. et en avoir donné un de mes Royaumes : et pour vous faire voir que je fais ce que je puis, je vous permets à tous au retour du Temple, où je m'en vay, de le voir les uns apres les autres : afin de luy persuader de m'obeïr en cette occasion : et de ne me faire pas opiniastrément un secret d'une chose que je veux et que je dois sçavoir. En disant cela, Ciaxare sans leur donner loisir de respondre, sortit de sa chambre, et fut au Temple remercier les Dieux de la grace qu'ils luy avoient faite : et les supplier de vouloir achever de la luy faire toute entiere, en redonnant la liberté à la Princette sa fille. Tout le monde le suivit à cette ceremonie : et cette heureuse nouvelle, ayant bien tost passé de la Ville au Camp, il y eut une resjoüissance generale par tout. Au retour du Temple, le Roy de Phrigie qui n'avoit pas oublié ce que Ciaxare avoit dit, le supplia d'envoyer ordre à Andramias de laisser voir Artamene à quelques uns de ses amis : afin, luy disoit il, de tascher de descouvrir ce qu'il vouloir sçavoir. Le Roy de Medie qui en effet en l'estat qu'il voyoit les choses, eust esté bien aise qu'Artamene luy eust demandé pardon, afin de le luy accorder : souffrit que la plus grande partie de ces Princes, et des personnes de qualité, vident Artamene les 
<pb id="page_954" n="V02-P356"/>uns apres les autres par petites Troupes : de sorte que dés l'instant mesme que la permission en fut donnée, et l'ordre envoyé à Andramias ; le Roy de Phrigie et celuy d'Hircanie furent le visiter, accompagnez de Chrisante et de Feraulas : biffant tous les autres dans une impatience extréme, de pouvoir joüir du mesme bonheur. En y allant, ils resolurent d'aprendre à Artamene, qu'ils sçavoient qu'il estoit Cyrus, et qu'ils n'ignoroient pas le reste de ses avantures : afin de pouvoir mieux aviser apres, à ce qu'il estoit à propos de faire pour sa liberté. Ce n'est pas que Chrisante et Feraulas n'apprehendaient qu'il n'en fust fasché : mais apres tout, la chose estoit faite : et elle avoit paru si necessaire, qu'ils aimerent mieux s'exposer à quelques reproches, que de luy déguiser une verité qu'il faudroit tousjours qu'il sçeust. D'abord que ces deux Rois entrerent, Artamene en fut extrémement surpris, aussi bien que de la veüe de Chrisante et de Feraulas : car encore qu'Aglatidas eust. veû Artamene pendant sa prison, nul de ses domestiques ne l'avoit veû : et Andramias avoit fait cette grace particuliere à son Parent. Cet illustre Prisonnier reçeut ces Princes avec toute la civilité et tout le respect qu'Artamene comme Artamene devoit à des personnes de cette condition : Mais apres l'avoir salüé, et l'avoir obligé d'embrasser Chrisante et Feraulas, sans considerer qu'ils estoient là ; ils luy dirent en sous-riant, qu'ils venoient pour prendre l'ordre de luy : et 
<pb id="page_955" n="V02-P357"/>pour sçavoit ce qu'il faloit faire pour delivrer Artamene : et pour le mettre en estat de faire bien tost paroistre Cyrus. A ces mots, Artamene regarda Chrisante et Feraulas : mais le Roy de Phrigie prenant la parole, non, luy dit il, n'accusez pas legerement, les deux hommes du mon de que vous devez le plus aimer : et ne soyez pas marry que nous sçachions tout le secret de vostre vie. Ils ne nous l'ont pas apris sans necessité : c'est pourquoy n'en murmurez pas : et soyez assuré que ce que nous sçavons, ne vous causera jamais aucun mal. je sçay bien Seigneur, respondit Artamene, que Chrisante et Feraulas font tousjours bien intentionnez : et que sans doute ils ne pouvoient pas mieux choisir qu'ils ont choisi, en vostre Personne et en celle du Roy d'Hircanie : mais apres tout Seigneur, il y a des choses dans mes avantures, que j'eusse souhaité qui n'eussent jamais esté sçeües : et que je n'aurois jamais dittes, quand mesme il y auroit esté de ma vie. Si nous ne vous eussions pas veû en un danger eminent (interrompit Chrisante avec beaucoup de respect) nous aurions gardé un secret inviolable : mais nous avons creû que n'ayant rien à dire qui ne vous fust glorieux, nous ne devions pas vous laisser perir, plustost que d'aprendre vostre innocence aux Rois qui m'escoutent Artamene quoy que bien marry que l'on sçeust ce qu'il vouloit tenir caché, fut toutefois contraint de ne le tesmoigner pas si ouvertement : de peur de desobliger deux 
<pb id="page_956" n="V02-P358"/>Princes qui s'interessoient si fort dans sa fortune. Ils luy dirent alors le changement qu'il y avoit dans l'esprit du Roy : et son opiniastreté pourtant, à vouloir precisément sçavoir, quelle avoit esté l'intelligence qu'il avoit eüe avec le Roy d'Assirie. Puis que vous sçavez toutes choses, reprit Artamene, vous jugez bien que je ne le dois pas dire : Ce n'est pas que je me souciasse d'exposer ma vie en irritant le Roy contre Cyrus. Mais quand je songe que je deplairois à la Princesse Mandane ; et que je l'exposerois peut-estre à la fureur du Roy son pere ; a Seigneurs, je vous avoüe que je n'y sçaurois penser sans fremir : et que c'est ce que je ne feray jamais. j'aime encore mieux que Ciaxare me croye perfide, que Mandane me soubçonne d'indiscretion. Enfin Seigneurs, vous le diray-je ? si j'ay quelque douleur que vous sçachiez la verité de ma vie, ce n'est que pour l'interest de cette illustre Princesse. Ce n'est pas qu'elle ne soit innocente, et que sa vertu ne la mette à couvert de toutes sortes de calomnies : mais apres tout, je voudrois que vous me creussiez aussi criminel que Ciaxare me le croit, et que vous ne sçeussiez pas ce qui me peut justifier. Ces Princes l'entendant parler ainsi, ne purent s'empescher de sous-rire : et d'admirer en suitte la force de cette respectueuse passion, qui luy faisoit preferer l'interest de sa Princesse, non seulement à sa propre vie, mais à sa propre gloire. Enfin apres une assez longue conversation, où ils ne 
<pb id="page_957" n="V02-P359"/>sçavoient pas trop bien que resoudre ; ils firent dessein de tascher de tirer les choses en longueur : et de faire durer quelques jours la permission qu'ils avoient de le voir. Ils luy dirent que durant cela ils luy conseilloient de parler tousjours de Ciaxare comme il faisoit : c'est à dire avec beaucoup de respect et d'affection. Que de leur costé, ils diroient au Roy de Medie qu'ils ne perdoient pas esperance de sçavoir quelque chose de ce qu'il desiroit d'aprendre : mais qu'il faloit qu'il se donnast un peu de patience : que ce pendant ils exciteroient encore tous les Capitaines, et mesme tous les Soldats, à demander sa liberté : et qu'enfin l'on agiroit apres, selon que Ciaxare paroistroit plus ou moins irrité contre luy. Artamene les remercia tres ciuilement, de leurs bonnes intentions ; et fit en cette rencontre, ce qu'il n'eust pas creu devoir faire deux jours auparavant : qui fut qu'il les solicita ardamment de rompre ses fers. Car depuis qu'il avoit sçeu que la Princesse Mandane estoit vivante, et qu'elle estoit captive ; sa prison luy estoit devenuë insuportable. Chrisante et Feraulas estant demeurez apres ces Rois, luy dirent le nom de tous ceux qui avoient entendu raconter son histoire ; et il leur fit encore quelques reproches de l'avoir descouvert à tant de monde. Mais, Seigneur, luy dirent ils, par quelle voye pouviez vous esperer de rompre vos chaisnes, pour aller delivrer la Princesse, si tant d'illustres Amis que vous avez, n'eussent sçeu vostre innocence ? Ha ! 
<pb id="page_958" n="V02-P360"/>fi ce que vous avez dit peut me faire mettre en liberté, leur dit il, vous avez eu raison, et j'ay sujet de vous remercier. En fuite il leur parla delà joye qu'il avoit euë de sçavoit que Mandane n'avoit pas pery : et de l'inquietude où il estoit, d'ignorer absolument, entre les mains de qui la Fortune l'avoit fait tomber. Car, disoit il, le Roy d'Assirie comme vous le sçavez aussi bien que moy, est à Pterie presentement : et l'on vous assura que Mazare estoit mort. Enfin passant d'une choie à une autre, et ne parlant toutefois que de ce qui regardoit son amour ; il retint encore assez long temps aupres de luy Chrisante et Feraulas. Ils ne furent pas si tost sortis, que Persode, Hidaspe, et Adusius entrerent : à ceux-cy succederent Gobrias, Gadate, et Megabise : et à ceux là encore, Thrasibule, Thimocrate, Philocles, et Aglatidas. Enfin de tous ceux qui avoient eu la permission de le voir, il n'y en eut aucun qui ne s'en empressast extrémement. Artamene agit avec ceux qui sçavoient son histoire, comme il avoit agy avec les Rois de Phrigie et d'Hircanie : et avec ceux qui ne la sçavoient pas, de la maniere dont il estoit convenu avec ces Princes. Cependant Ciaxare sur la nouvelle qu'il avoit reçeuë, depescha vers le Roy d'Armenie, et choisit Megabise pour cet effet : luy ordonnant de dire à ce Roy, qu'ayant sçeu que la Princesse sa Fille estoit dans ses Estats, il le prioit de la luy renvoyer, avec un equipage proportionné à sa condition : et qu'en cas qu'il la refusast il luy declarast la guerre. Ce 
<pb id="page_959" n="V02-P361"/>qui fâchoit le plus Ciaxare, c'est qu'en effet le Roy d'Armenie avoit refuse de payer le Tribut qu'il luy devoit : et avoit aporté d'assez mauvaises raisons pour s'en exempter. Il ne songeoit toutefois pas plustost qu'il luy faudroit faire une nouvelle guerre, qu'il regrettoit Artamene : et escoutoit assez favorablement ceux qui au retour de la prison où ils l'avoient esté visiter, luy disoient qu'il parloit tousjours de luy avec beaucoup de respect et d'affection : et que selon les aparences, il estoit certainement innocent. Mais apres tout, il vouloit sçavoir ce secret impenetrable, qu'on luy faisoit esperer de descouvrir : dans l'opinion où chacun estoit, que cependant la necessité où l'on prevoyoit qu'il alloit estre, de faire la guerre en Armenie, l'obligeroit à la fin, à passer par dessus sa premiere resolution. Durant cela, Artamene se souvenant de la promesse qu'il avoit faite au Roy d'Assirie, de l'advertir exactement de toutes choses, afin de travailler conjoinctement autant qu'ils le pourroient, à la liberté de la Princesse ! O Dieux ! (disoit il en luy mesme, en se remettant en memoire tout ce qu'ils s'estoient promis) à quelles bizarres avantures m'exposez vous ? il semble que je ne sois au monde que pour rendre de bons offices au Roy d'Assirie : je n'apris sa premiere conjuration, que pour descouvrir son amour à Mandane, qu'il n'avoit jamais osé luy dire : je ne fus parmy les Massagettes, que pour faciliter sa seconde entreprise : je n'en revins que 
<pb id="page_960" n="V02-P362"/>pour luy sauver la vie, et pour aider à l'enlevement de Mandane : je n'arrivay à Sinope, que pour le garantir de la rigueur des flames : et je n'aprens aujourd'huy que ma Princesse est vivante, que pour luy donner la satisfaction de le sçavoir par mon moyen, et pour luy faciliter la voye de la delivrer. Car enfin puis que je l'ay promis il le faut tenir : Mais helas, disoit il encore, quelle aparence y a-t'il, que je luy aprenne qu'elle est en Armenie, pendant que je suis dans les fers ? Tout son Royaume n'est pas si absolument destruit, qu'il n'ait encore quelques Troupes dispersées qu'il peut ramasser : une partie de l'Affine reconnoist encore sa puissance ; la moitié de la Capadoce est pour luy : et il la pourroit peut-estre aussitost delivrer que Ciaxare. Que feray-je donc, et que resoudray-je ? Mais que fais-ie ? Adjoustoit-il en se reprenant, je confulte sur une chose promife ! Non non, ne balançons pas davantage : et si nous voulons que l'on nous tienne ce que l'on nous a promis, gardons nous bien de manquer à nostre parole. Et puis, le Roy d'Assirie estant aussi brave qu'il est, ne nous donne pas, sujet de craindre : joint qu'à dire vray, nous ne luy aprendrons que ce qu'il ne pourroit manquer de sçavoir bien tost : n'estant pas possible que la vie et la prison de la Princesse Mandane puissent estre long temps cachées. Artamene considera pourtant encore, qu'estant accusé par Ciaxare d'avoir une intelligence avec le Roy d'Affine, c'estoit s'exposer à se perdre, si ce 
<pb id="page_961" n="V02-P363"/>qu'il vouloit faire estoit descouvert : mais la crainte du peril ne pouvant jamais estre une bonne raison, pour empescher Artamene de faire ce qu'il avoit promis, il ne fit pas une longue reflexion là dessus. Ce genereux Prince ayant donc resolu d'envoyer à Pterie, jetta les yeux sur Ortalque, qu'il sçavoit estre tres fidelle : et comme chacun avoit alors assez de liberté de le voir, cét homme qui estoit à luy, n'en perdoit pas l'occasion : de sorte qu'il fut facile à Artamene d'executer son dessein. Il envoya donc Ortalque au Roy d'Assirie, apres luy avoir fait faire un magnifique present, pour l'agreable nouvelle qu'il luy avoit aportée : et luy ordonna de dire de sa part à ce Prince, qu'il l'advertissoit que Mandane estoit vivante ; qu'elle s'en alloit en Armenie, sans qu'il eust pû sçavoir qui l'y menoit ; et qu'enfin il le prioit de se souvenir de ne manquer pas de parole, à un homme qui luy tenoit la sienne exactement, en une occasion si delicatte. Ortalque s'aquita de cette commission, avec autant de fidelité que d'adresse : et sortant de la Ville sur le pretexte de quelque affaire qu'il avoit en son particulier, il fut à Pterie, qui n'est qu'à huit Parasanges de Sinope, c'est-à dire à cent soixante et dix stades, où il trouva que le Roy d'Assirie estoit prest d'en partir. Ce Prince fut ravy de la generosité d'Artamene : et eut une joye inconcevable, de la certitude de la vie de Mandane : car par les Espions qu'il avoit dans Sinope, par le moyen d'Artaxe frere d'Aribée, qui avoit tousjours un 
<pb id="page_962" n="V02-P364"/>puissant Amy aupres de Ciaxare ; il atioit sçeu le naufrage de Mazare, et la crainte que l'on avoit que la Princesse n'eust pery. Il reçeut donc Ortalque admirablement : et lors qu'il le congedia, apres luy avoir fait un present magnifique, dites à Artamene, luy dit il, que le Roy d'Assirie est au desespoir, de ne pouvoir pas luy promettre d'estre son Amy : mais du moins puis que la Fortune veut qu'ils soient toujours ennemis, assurez le qu'il ne fera jamais rien qui choque la generosité ; et qu'ainsi il luy tiendra exactement sa parole. Mais pendant qu'Ortalque fut à Pterie et revint à Sinope, où il rendit compte de son voyage à son Maistre, et luy fit sçavoir la genereuse response du Roy d'Assirie : tous ces Rois et tous ces Princes ne songeoient qu'à observer les sentimens de Ciaxare, afin de s'en servir avantageusement pour Artamene : et tous les Soldats poussez par leur propre mouvement, et excitez encore par leurs Chefs ; ne faisoient autre chose que demander tout haut qu'on leur rendist Artamene ; ou qu'autrement ils n'iroient plus à la guerre. Pendant, dis-je, que Ciaxare estoit toujours irresolu sur ce qu'il devoit faire, et qu'il sembloit mesme pancher un peu vers l'indulgence ; Chrisante et Feraulas estoient dans une agitation, qui ne leur laissoit aucun repos. Car tantost ils alloient visiter leur cher Maistre, tantost ils alloient viviter tous ces Princes, qui s'interessoient en sa fortune ; tantost ils alloient chez le Roy ; et tres souvent chez Hidaspe et chez 
<pb id="page_963" n="V02-P365"/>Adusius. De sorte qu'agissant continuellement, et vivant entre l'esperance et la crainte ; leur ame n'estoit guere tranquile. Ils eurent quelque dessein d'envoyer en Perse, afin d'advertir Cambise, et de la vie du Prince son Fils, et du peril où il estoit : mais la distance des lieux les en empescha : joint qu'Artamene en ayant eu la pensée, le leur deffendit expressément : ne voulant point, leur dit-il, que le Roy son Pere sçeust qu'il estoit vivant, qu'il ne fust en estat de le luy pouvoir aprendre sans douleur. il leur representoit de plus, que cela seroit absolument inutile : puis qu'aussi bien n'estoit il pas encore à propos, de faire sçavoir à Ciaxare qu'il estoit Cyrus. Un soir donc que Chrisante et Feraulas, estoient ensemble, à se promener sur le Port de Sinope, Artucas les vint joindre, et les prier de vouloir aller chez luy, où il seroit bien aise de les pouvoir entretenir en liberté. Eux qui connoissoient l'affection d'Artucas pour Artamene ; et qui se souvenoient qu'il avoit abandonné Aribée, pour estre fidelle à son Prince, eurent cette complaifance pour luy ; et le fu iuirent où il les voulut mener. Sa Maison estoit assez éloignée du Port ; et c'estoit la raison pour laquelle elle avoit esté des moins bruslées ; et estoit demeurée en estat d'y pouvoir encore habiter. Comme ils y furent arrivez, Artucas les fit entrer dans une chambre, et de là dans une autre, où ils trouverent une personne, que d'abord ils ne reconnurent pas, car il estoit desja assez tard, et les flambeaux n'estoient pas encore allumez. 
<pb id="page_964" n="V02-P366"/>Ils virent bien que c'estoit une femme de bonne mine, et qui paroissoit estre belle : mais ils ne discernoient pas assez parfaitement tous les traits de son visage pour la reconnoistre. Cette incertitude ne dura pourtant pas long temps : car cette personne ne les eut pas plustost veus, que quittant une Fille d'Artucas qui estoit avec elle, et s'avançant vers eux, elle commença de parler, et de nommer Chrisante et Feraulas, pour leur tesmoigner la joye qu'elle avoit de les revoir. De sorte que le son de sa voix fut à peine parvenu jusques à Feraulas, que s'avançant avec precipitation, jusques aupres de la personne qui parloir, Ha ! Martesie, s'escria-t'il, est-ce vous qui parlez, et puis-je croire que ce que j'entens soit veritable ? Ouy, respondit elle, je suis Martesie ; et la mesme que vous laissastes à Themiscire, aupres de l'illustre Mandane. A ces mots Feraulas tout transporté de joye, salüa tout de nouveau une personne qui avoit tant de part en son coeur, et qui luy en avoit tant donné en sa confidence : et Chrisante de son costé, qui estimoit beaucoup la vertu de cette Fille, luy fit toute la civilité possible. Mais comme il n'avoit pas pour elle l'ame si tendre que Feraulas. il fut le premier à demander à Martesie, si la Princesse n'estoit pas aussi en liberté ? Helas ! sage Chrisante, luy respondit elle en souspirant, plust aux Dieux que la chose fust ainsi : où que du moins vostre illustre Maistre ne fust pas en prison comme je l'ay sçeu, et qu'il fust en estat de la pouvoir delivrer. 
<pb id="page_965" n="V02-P367"/>Quelque joye qu'eust Feraulas de revoir Martesie, ce qu'elle dit la diminua : car il n'avoit point du tout douté en la voyant, que la Princesse ne fust à Sinope aussi bien qu'elle. Mais comme tout ce qu'il pensoit ne se devoit pas dire devant Arnicas, ny devant sa Fille, qui ne sçavoient rien de l'amour d'Attamene pour la Princesse ; Chrisante et Feraulas mouroient d'envie de de mander cent choses à Martesie qu'ils ne luy demandoient pas : et elle de son costé, leur respondoit aussi plusieurs choses, qu'elle ne leur auroit pas responduës s'ils eussent esté seuls. Du moins, disoit Chrisante, vous nous assurez que la Princesse est en vie : car bien qu'Ortalque nous l'ait dit, nous ferons encore incomparablement plus satisfaits de vous l'entendre dire. Feraulas luy demandoit comment elles avoient échapé du naufrage ? Chrisante luy vouloit conter la douleur que l'on avoit eue de la pretenduë mort de la Princesse ; et tous ensemble faisant une conversation entre-coupée, au lieu de s'instuire de ce qu'ils vouloient sçavoir, ne faisoient qu'augmenter leur curiosité. Martesie fit alors salüer à Chrisante et à Feraulas un fort honneste homme qui estoit venu avec elle, et qui se nommoit Orsane : leur disant qu'il avoit esté son Guide et son Protecteur. Cette premiere conversation ne fut pas longue, à cause qu'il estoit tard : mais Martesie les pria de revenir le lendemain au matin : parce qu'elle seroit bien aise de les pouvoir entretenir auparavant que de voir le Roy, qui 
<pb id="page_966" n="V02-P368"/>ne sçavoit pas encore son retour : ayant jugé à propos de s'informer un peu des choses, devant que de paroistre à la Cour, et de se montrer à luy. Que pour cét effet, elle estoit arrivée à la premiere pointe du jour à Sinope : et avoit voulu se loger chez son parent, où elle pouvoit estre avec bien-seance : ayant une Fille infiniment aimable et vertueuse : et qu'ainsi elle les conjuroit de ne dire pas encore qu'elle fust revenue. Chrisante et Feraulas la quitterent donc de cette sorte : et ne manquerent pas de se trouver le lendemain à l'heure que Martesie leur avoit marquée : n'ayant pas voulu faire sçavoir son arrivée à Artamene, qu'ils ne sçeussent un peu plus de nouvelles de Mandane, pour contenter sa curiosité, son impatience, et son amour. Martesie estoit une fille de Themiscire, de fort bonne condition, de qui Artucas avoit espousé une Tante : et c'estoit pour cela qu'elle avoit choisi sa Maison dans Sinope. Comme elle avoit toujours esté aupres de Mandane, et que la Princesse l'avoit tousjours tendrement aimée ; elle l'aimoit aussi si passionnément, qu'elle ne goustoit presque point la liberté, dont elle joüissoit sans elle : et quoy que peut-estre il y eust une Personne à Sinope, pour qui elle n'avoit pas d'aversion ; neantmoins elle eust mieux aimé estre encore captive avec sa Maistresse, que d'estre libre et ne la voir pas. Aussi parut elle fort melancolique à Chrisante et à Feraulas, lors qu'ils la virent le matin : et comme elle estoit fort 
<pb id="page_967" n="V02-P369"/>adroite, elle avoit fait entendre à Artucas. qu'elle avoit quelque chose à dire à Chrisante, qui regardoit la liberté de la Princesse, qu'elle avoit ordre de ne confier qu'à luy et à Feraulas : de sorte que sans choquer la bienseance, elle les reçeut en particulier dans sa chambre : sans autres tesmoins qu'une Fille qu'on luy avoit donnée pour la servir : mais qui estoit si esloignée du lieu où elle fit assoir Feraulas et Chrisante, qu'elle ne pût rien entendre de leur conversation. Comme ils furent donc arrivez ; que les premiers complimens furent faits ; et qu'ils eurent pris leurs places ; helas, leur dit elle, que je voy de changement depuis le jour que vous partistes. de Themiscire, pour aller aux Massagettes ! et que je suis ignorante de tout ce que vous avez fait depuis ! Si ce n'est que j'ay sçeu que l'illustre Artamene a gagné des Batailles, et renverse des Royaumes. Mais Dieux, quand je suis venue icy, et que l'on m'a dit qu'il y estoit dans les fers, que j'en ay esté surprise et affligée, et que la Princesse le feroit, si elle sçavoit ce terrible changement ! En verité, disoit elle, quand je repasse dans ma memoire, tout ce qui nous est arrivé ; et qu'apres tant d'enlevemens ; tant de persecutions ; tant de guerres ; tant de naufrages ; et tant de malheurs ; je songe que Mandane est captive en Armenie, et qu'Artamene est prisonnier à Sinope ; j'avoüe que mon esprit se confond. Bien est il vray que j'ay apris à ne desesperer plus de rien : puis qu'apres tout, 
<pb id="page_968" n="V02-P370"/>je suis vivante ; je suis à Sinope ; et avec des personnes que je ne suis pas marrie de voir. Vous estes bien bonne, aimable Martesie, interrompit Feraulas, de parler de cette sorte : et vous la ferez mesme encore davantage, adjousta Chrisante, si vous voulez nous raconter tout ce qui vous est arrivé depuis nostre départ de Themiscire : et si vous voulez enfin nous bien aprendre par quelle voye Philidaspe fit reüssir son dessein. Pourquoy estant Prince d'Assirie, il ne paroissoit que Philidaspe : comment il traita la Princesse, apres l'avoir enlevée : comment Mazare en devint amoureux : comment ce Prince la trompa pour l'enlever : comment vous fist es naufrage : comment vous en estes échapées : et comment la Princesse n'est pas libre : car je vous advoüe que ce dernier evenement est incomprehensible, et met toute la Cour en Trouble. Tout le monde ne peut imaginer, qui peut estre celuy qui n'a sauvé la Princesse que pour la perdre : et personne ne peut concevoir quel est ce Roy dont elle parle, et que pourtant elle ne nomme point, dans le Billet que l'on a reçeu d'elle. Ainsi aimable Martesie, je vous conjure par l'illustre Nom de la Princesse Mandane, et par celuy d'Artamene, de nous dire bien exactement tout ce que vous sçavez et du Roy d'Assirie, et du Prince des Saces, et de ce Roy que nous ne pouvons deviner. Vous me demandez tant de choses, dit elle en me demandant cela, que je ne sçay pas trop bien si je pourray vous contenter en un 
<pb id="page_969" n="V02-P371"/>seul jour : j'abregeray pourtant mon discours le plus que je pourray. Ce n'est pas ce que nous vouions, repliqua Feraulas, au contraire, nous vous demandons en grace, de ne nous dérober pas un seul des sentimens de la Princesse : car enfin Artamene * besoin de consolation : et nous ne luy en sçaurions donner de plus grande, que celle de luy faire sçavoir tout ce qui est advenu à la Princesse qu'il adore. Ainsi n'en faites point à deux fois, je vous en conjure : puis que nous sommes disposez à vous donner une audience aussi paisible et aussi longue, que ce que vous avez à nous raconter le demandera. Mais ne songez vous point, dit Martesie, qu'il est aussi à propos que je sçache tout ce qui vous est arrivé ? le m'engage de vous le dire, respondit il, devant que de partir d'icy, pourvû qu'à l'heure mesme vous satisfaciez l'extréme envie que nous avons d'entendre tout ce qui vous est advenu. je dis à vous genereuse Martesie : car comme Aramene n'a point d'interest qui ne soit le mien, je suis assuré que la Princesse Mandane n'en a point aussi qui ne soit le vostre. Martesie se voyant alors si pressée, tascha de donner quelque ordre dans son esprit, aux choses qu'elle avoit à dire : et apres avoir esté quelque temps sans parler ; elle reprit la parole de cette sorte. 
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<div2 id="page_CYRUS020202" type="sequence" n="Histoire de Mandane : Nitocris et le roi d'Assyrie">
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<pb id="page_970" n="V02-P372"/>HISTOIRE DE MANDANE.
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Pour vous esclaircir pleinement, de tout ce qui nous est advenu, et des raisons pour lesquelles le Roy d'Assirie n'a paru dans la Cour de Capadoce, que sous le Nom de Philidaspe, quoy que le sien propre soit Labinet : il faut que je reprenne les choses d'assez loing : et que je ne face pas moins l'Histoire de la Reine Nitocris, et Celle de la Princesse Istrine fille de Gadate, que celle de la Princesse Mandane. Je ne doute pas que vous ne soyez surpris, de m'entendre parler si precisément des affaires d'Assirie, et des sentimens particuliers de deux Princes qui ont le plus de part à cette Histoire : mais à la fin de mon recit je vous aprendray par quelle voye je n'ay pas ignoré ce que je m'en vay vous dire, Vous sçavez sans doute que c'estoit à la Reine Nitocris qu'apartenoit le Royaume d'Assirie, et que c'estoit par cette raison que le Prince son fus ne portoit pas la qualité de Roy, bien que le Roy son Pere fust mort. Cette Grande Princesse estoit effectivement descendüe en droite ligne, des premiers Rois d'Assirie : et depuis le Grand Roy Ninus, et la fameuse Semiramis, il n'y a peut-estre pas eu une Princesse plus illustre que celle là. Le Roy son Pere mourut qu'elle estoit encore fort jeune : et elle porta la Couronne en 
<pb id="page_971" n="V02-P373"/>un âge, où toute autre qu'elle, n'auroit pas eu la force de la soutenir. Cependant tous les Assiriens tombent d'accord, que l'on n'a jamais veû tant de sagesse et tant de prudence, qu'elle en tesmoigna en toutes ses actions. Neantmoins quoy que sa raison fust fort avancée, il y avoit pourtant un Conseil composé des plus excellens nommes de la Monarchie, qui conduisoient les affaires, en attendant que l'âge peust donner une légitime authorité aux volontez de cette Princesse. Mais comme par les loix fondamentales de l'Estat, elle ne pouvoit espouser de Prince Estranger ; tout ce qu'il y avoit de Princes Assiriens estoient alors à Babilone : et j'ay entendu dire que cette Cour estoit la plus magnifique chose du monde en ce temps là. Comme cette Princesse estoit fort belle, et qu'elle portoit la premiere Couronne de toute l'Asie, elle fit naistre plus d'une passion dans l'âme de tous les Princes qui la virent : et j'ay entendu assurer, que de ce grand nombre qu'il y en avoit qui la servoient, il n'y en avoit pas un qui n'eust pour le moins autant d'amour que d'ambition. Je ne m'arresteray point à vous dire, avec quelle sagesse et quelle vertu elle agit en cette rencontre : mais je vous diray seulement, qu'entre tous les autres il y en avoit deux qui paroissoient plus vray-semblablement pouvoir esperer une heureuse fin à leurs desseins, que tout le reste de ces illustres pretendans. Le premier estoit un Prince nommé Labinet, aussi bien que celuy qui 
<pb id="page_972" n="V02-P374"/>est aujourd'huy Roy d'Assirie : et l'autre estoit Gadate : qui en ce temps là estoit un miracle en beauté, en bonne mine, en valeur, en esprit, en galanterie, et en vertu. Il estoit aussi d'une condition fort relevée : et sa Race avoit esté alliée plus d'une fois à la famille Royale. Mais pour l'autre, quoy qu'il ne fust pas si accomply, et que ses bonnes qualitez fussent moins esclatantes ; il avoit cét avantage, qu'il se disoit estre sorty d'un des Enfans de Sardanapale, qu'il avoit envoyez en Paphlagonie, auparavant que d'estre assiegé dans Ninos, et que d'en avoir fait son buscher : (si toutefois c'est un avantage, de sortir d'un si mauvais Prince) par consequent, il pretendoit avoir quelque droit à la Couronne : quoy qu'en ce temps là il ne fist pas éclater ses pretensions onvertement. D'abord comme la Reine estoit fort jeune, elle ne considera pas cette raison d Estat : et son ame se portant à preférer ce qui estoit le plus parfait, à ce qui l'estoit le moins ; son inclination pancha vers Gadate : qui en estoit sans doute le plus digne, et par ses rares qualitez, et par sa respectueuse passion : ayant entendu dire qn'effectivement il aimoit la Reine Nitocris, avec autant de pureté que l'on aime les Dieux. Cette innocente passion ayant donc pris naissance dans le coeur de cette jeune Princesse, qui croyoit ne pouvoir rien faire de plus avantageux pour ses Peuples, que de leur donner pour Roy, le plus vertueux Prince qu'elle connust ; elle commença de recevoir les services 
<pb id="page_973" n="V02-P375"/>de Gadate d'une maniere, qui fit bien tost connoistre à tous les interessez, cette legere preference qu'il avoit par dessus eux. Il n'en faloit pas davantage, pour exciter le trouble à la Cour : principalement par le Prince Labinet : qui à cause de ses pretentions à la Couronne, estoit le plus dangereux. Ce Prince n'avoit pas sans doute de deffauts considerables : mais il n'avoit pas aussi de ces vertus heroiques, qui separent autant les Princes du commun des autres hommes pour leur merite, qu'ils le font par leur condition. Neantmoins l'ambition et l'amour eslevant son coeur, il ne parla plus que de guerre civile ; de revolte et de sedition : et en effet, la chose alla si avant, que chacun commença de prendre party. Tous les Amants mescontents en faisoient un ; Labinet faisoit le sien à part, suivy de quelques esprits remuans ; et Gadate seul se trouvoit du costé de la Reine. Cette jeune Princesse voyant les choses en cét estat, en fut extrémement surprise : et apres avoir consideré, que peut-estre elle alloit renverser un grand Royaume : elle prit d'elle mesme une resolution qui fit bien voir la Grandeur de son ame et de sa vertu. Car ayant fait apeller Gadate, que sans doute elle aimoit beaucoup plus qu'elle ne luy avoit tesmoigné : l'ayant, dis-je, fait apeller, pour luy donner une marque de son affection d'une maniere assez nouvelle, et infiniment surprenante ; Gadate, luy dit elle, j'ay voulu vous parler aujourd'huy, pour vous aprendre ce que 
<pb id="page_974" n="V02-P376"/>sans doute vous avez ignoré : du moins sçay-je bien que j'ay aporté quelque soin à vous le cacher. Sçachez donc, poursuivit elle, que je vous ay assez estimé, pour vous juger digne de porter la Couronne d'Assirie. Ha ! Madame, s'escria-t'il, elle sied trop bien à la Reine Nitocris pour la luy oster : et celuy qu'elle choisira pour luy faire l'honneur dont elle parle, en seroit indigne, s'il ne se contentoit d'estre seulement le premir de ses Sujets. Attendez Gadate, luy dit elle, à me remercier, que je sois à la fin mon discours : car apres vous avoir donné ce puissant tesmoignage de mon estime, je pretens vous en demander un de vostre affection. S'il ne faut, Madame, repliqua t'il, que mourir à vos pieds, le suis prest de vous obeïr : et je ne sçache qu'une seule chose, que je ne puisse vous accorder. Aprenez la moy je vous en conjure, luy repliqua-t'elle, afin que je ne vous demande rien d'impossible. Gadate qui n'avoit jamais ose parler d'amour à la Reine, fut un peu surpris : neantmoins, apres ce qu'elle venoit de luy dire, il se remit aisément : et la regardant avec autant de respect que d'amour ; Pourveu Madame, luy dit il, que vostre Majesté ne me deffende pas de l'adorer, je ne luy desobeïray jamais. Non, luy dit elle en soupirant, je ne pretends pas que mon authorité s'estende sur les sentimens du coeur : et peut-estre mesme quand ma domination iroit jusques là, ne voudrois-je pas destruire en vostre ame, les sentimens que vous avez pour moy. Mais ce 
<pb id="page_975" n="V02-P377"/>que je vous veux dire est, que la necessité des affaires de mon Estat, et le bien de mes Peuples, ne me permettant plus de me choisir un Mary, j'ay voulu vous faire sçavoir que je suis resoluë, de faire assembler les Estats generaux du Royaume : et d'en recevoir un par le suffrage universel de mes Sujets. S'ils sont raisonnables, vous aurez peut estre leurs voix, comme je vous eusse donné la mienne, si l'on m'en eust laissé la liberté : mais si vous n'estes pas choisi par eux, resoluez vous Gadate à ne me voir de vostre vie : et à vous retirer dans la Province qui vous apartient, sans venir jamais à la Cour. Je ne m'arresteray point, sage Chrisante, à vous dire tout ce que dit Gadate à la Reine Nitocris : ny mesme beaucoup de choses qui suivirent cétte conversation, quoy que toute cétte Histoire soit admirablement belle, et infiniment touchante : mais je vous diray seulement (afin de venir le plus tost qu'il me sera possible, aux avantures les plus essentielles de mon discours) que quoy que Gadate peust dire, il ne pût jamais obtenir autre chose, que la liberté de soliciter ses Juges. En effet, la Reine assembla les Estats generaux de son Royaume : leur declarant qu'elle estoit resoluë de songer au repos de ses Peuples, et de leur laisser la liberté de se choisir un Roy. Tous ces Amans irritez, surpris de cétte declaration, et ravis de la vertu de la Reine, revindrent à Babilone soliciter leurs interests : et rendre autant de devoirs à ceux qui formoient l'Assemblée, qu'ils en avoient 
<pb id="page_976" n="V02-P378"/>du à la Reine Nitocris. Mais enfin cette puissante raison d'Estat, qui veut que l'on oste tout sujet et tout pretexte de guerre civile, fit que les Estats generaux supplierent la Reine, de vouloir espouser Labinet ; ce qu'elle fit, sans donner aucune marque de repugnance : ayant mesme toute sa vie paru estre extrémement satisfaite en son Mariage : et ayant fort bien vescu avec le Roy son Mary. Cependant elle voulut que Gadare luy obeïst, et qu'il s'en allast à la Province qui estoit à luy, pour n'en revenir jamais. Ce n'est pas que le Roy qui sçeut la chose, et qui connoissoit parfaitement la vertu de cette Princesse, ne voulust l'obliger plus d'une fois, à souffrir que Gadate revinst à Babilone : mais elle ne le voulut jamais endurer. Quelque temps apres son Mariage, elle fit mesme commander à Gadate de se marier : et d'espouser une Princesse descenduë des anciens Rois de Bithynie, qui estoit extrémement riche, et infiniment vertueuse : ce qu'il fit, quoy qu'assurément il conservast tousjours pour la Reine une violente passion. Il vescut pourtant aussi bien avec la Princesse sa femme, que la Reine avec le Roy son Mary : Cependant Nitocris eut un Fils, qui est celuy que vous connoissez, et que nous avons veû tantost Philidaspe, et tantost Roy d'Assirie. Gadate eut aussi un Fils et une Fille : et aussi tost qu'ils furent hors de la premiere enfance, la Reine qui estoit demeurée Veusve, en continuant de deffendre à Gadate de revenir à la Cour, luy fit commander de 
<pb id="page_977" n="V02-P379"/>luy envoyer ses Enfans : afin que son Fils qui se nommoit Intapherne, fust eslevé aupres du Prince d'Assirie ; et que la jeune Princesse sa Fille nommée Istrine, fust en lieu où elle peust un jour donner de l'amour au Prince son Fils, à qui elle avoit dessein de la faire espouser. Tant pour satisfaire à la loy, en le mariant à une Princesse qui n'estoit pas Estrangere, que pour rendre ce tesmoignage d'estime à Gadate : luy semblant qu'elle ne pouvoit mieux, ny plus innocemment reconnoistre les services qu'il luy avoit rendus, qu'en mettant sa Fille sur le Throsne d'Assirie. Il sembloit mesme qu'elle ne prenoit pas seulement cette resolution par choix, mais encore par necessité : Car de tous les Princes qui avoient pretendu espouser la Reine Nitocris, la plus grande partie n'avoient pû se resoudre à se marier : et les autres n'avoient point eu de Filles. Ainsi la Princesse Istrine estoit presque la seule personne, que le Prince d'Assirie pouvoit espouser. Mais admirez un peu comment la prudence humaine est bornée : cette Grande Reine qui par tant d'Ouvrages publics, s'est renduë celebre par tout le monde, et qui la sera à toute la Posterité ; se trompa en son raisonnement : et ce qu'elle creut devoir faire naistre amour, inspira quelque aversion dans le coeur du jeune Prince d'Assirie. La Princesse Istrine pouvoit avoir dix ans, lors qu'elle arriva à Babilone : Intapherne son Frere en avoit quinze ; et le Prince d'Assirie quatorze : mais dés ce temps là, cette humeur imperieuse 
<pb id="page_978" n="V02-P380"/>que nous avons toujours veüe en Philidaspe, commençoit desja d'esclatter. Il vivoit avec Intapherne, d'une maniere qui ne donnoit pas lieu de croire, qu'il le regardast comme devant estre un jour son beau-frere : et il regardoit la Princesse Istrine avec une indifference si grande, qu'il est à croire que si ce n'eust esté la crainte qu'il avoit en cét âge là de desplaire à la Reine ; l'aversion qu'il avoit pour elle, auroit paru plus visiblement. Pour Intapherne, comme c'est un Prince admirablement bien nay, il vivoit avec le Prince d'Assirie avec tout le respect qu'il luy devoit : quoy qu'il eust un peu de peine à souffrir son humeur altiere. Neantmoins l'ambition et les conseils de ceux qui avoient soin de sa conduite, faisoient qu'il avoit beaucoup de complaisance pour luy. La jeune Istrine de son costé, avoit une douceur et une civilité pour le Prince Labinet, qui ne se peuvent exprimer : car encore qu'elle fust fort jeune, la Couronne d'Assirie à laquelle elle croyoit estre destinée, brilloit assez à ses yeux, pour faire qu'elle n'oubliast rien, de tout ce qui pouvoit gagner le coeur du Prince qu'elle esperoit espouser. La Reine de sa part contribuoit tous ses soings, pour faire naistre l'amitié en ces jeunes coeurs qu'elle vouloit unir : et pour cét effet, elle faisoit que ces deux jeunes personnes se voyoient souvent : et que les Festes et les rejouïssances publiques les exposoient ensemble à la veüe du Peuple : qui par ses acclamations, ne manquoit jamais d'aprouver le choix de la 
<pb id="page_979" n="V02-P381"/>Reine : Car à ce que j'ay entendu dire, il estoit impossible de voir rien de plus beau que la Princesse Istrine. Pour le Prince d'Assirie, nous sçavons qu'en effet il n'y a gueres d'hommes au monde si bien faits que luy ; Intapherne aussi estoit beau et de bonne mine : mais quoy que la Reine Nitocris peust faire, l'aversion du Prince son Fils augmenta avec l'âge : et quelques esprits mal intentionnez, luy ayant persuade que la Princesse Istrine estoit un ambitieuse, qui n'avoit de la complaisance pour luy, que parce qu'elle vouloit estre Reine, il recevoit toute sa civilité d'une maniere assez desobligeante. Il haïssoit mesme Intapherne, par cette raison seulement, qu'il estoit Frere de cette Princesse, en laquelle toutefois l'on ne remarquoit aucun deffaut ; estant certain qu'elle a beaucoup d'esprit, et que c'est une des plus belles brunes du monde. Cependant le Prince d'Assirie ayant atteint sa dix-huistiesme année, et la Princesse Istrine en ayant quatorze, la Reine voulut faire proposer au Prince son Fils de l'espouser : mais il la fit supplier de ne le presser encore de se marier : et luy fit dire qu'il ne croyoit pas qu'un Prince qui n'avoit point encore esté à la guerre, deust songer si tost à des nopces. La Reine qui connoissoit l'humeur violente du Prince, creut qu'il faloit luy donner du temps : et principalement parce que selon les aparences, il devoit y avoir guerre contre le Roy de Phrigie, qui avoit fait quelque irruption sur les Frontieres d'Assirie qui touchent ses 
<pb id="page_980" n="V02-P382"/>Estats. Depuis cette proposition, le Prince qui auparavant ne tesmoignoit avoir que de l'indifference, changea sa forme de vie : et esvita autant qu'il pût, de rencontrer la Princesse Istrine en nulle part : et pour cét effet, il s'accoustuma d'aller presque tous les jours à la chasse ; afin de n'estre pas obligé d'aller si souvent chez la Reine. Mais en esvitant la conversation de la Soeur, il n'esvitoit pas celle du Frere : et Intapherne le suivoit par tout, ce qui ne plaisoit guere au Prince. Il arrivoit mesme assez souvent, qu'Intapherne pensant aquerir son estime, augmentoit encore sa haine : car comme il n'aime pas à estre surmonté en nulle chose ; l'adresse extraordinaire qu'avoit Intapherne à lancer le javelot et à tirer de l'arc, luy donnoit de l'envie à toutes les Chasses où il se trouvoit. Il y en eut une entre les autres, où le Prince ayant tiré sur une Ourse la manqua : et un moment apres, Intapherne ayant descoché sa fléche la fit tomber morte : et le mesme jour encore, le Prince d'Assirie ayant manqué un Lyon, Intapherne fit ce qu'il n'avoit pû faire, et le tua d'un seul coup. Le Prince fut si fâché de cette avanture, qu'il ne pût jamais obtenir de luy mesme de loüer Intapherne de son adresse : et en s'en retournant, il dit quelque chose d'assez piquant à deux pas de ce Prince. Car comme quelqu'un ne pouvoit s'empescher de loüer Intapherne ; attendez, luy dit il, à le loüer avec tant d'exces, que nous ayons esté ensemble à la guerre de Phrigie : car a mon advis, il y a plus de 
<pb id="page_981" n="V02-P383"/>gloire à vaincre des hommes qui se deffendent, qu'à tuër des bestes qui fuyent. Intapherne n'entendit pas ce que le Prince d'Assirie avoit dit, quoy qu'il fust assez proche : mais quelqu'un le luy ayant redit apres, il en eut l'esprit un peu aigry : et de ce petit démeslé est venu le faux bruit qui s'est espandu dans les Nations Estrangeres, que le Prince l'avoit tué à la chasse : ce mesme bruit prenant avec aussi peu de verité, le Fils de Gadate, pour le Fils de Gobrias : et la chose se passa purement comme je la dis. Cependant la Reine voyant que les affaires de Phrigie tiroient en longueur, fit encore presser le Prince d'espouser Istrine : et employa pour le luy persuader Mazare, Prince des Saces, qui estoit alors à la Cour, et que le Prince d'Assirie aimoit cherement. Mazare s'aquitant de sa commission, demanda donc precisément au Prince d'Assirie, d'où pouvoit venir la repugnance qu'il tesmoignoit avoir au Mariage qu'on luy proposoit ? Car enfin, luy disoit il, la Princesse Istrine est belle. Il est vray, respondit il, mais elle ne l'est pas comme il le faudroit estre pour toucher mon coeur. De plus, adjoustoit Mazare, elle a de la douceur et de la complaisance, autant que vous en pouvez desirer : si elle estoit un peu plus fiere, repliquoit le Prince d'Assirie, elle me plairoit davantage : Mais n'avoüez vous pas, reprenoit Mazare, qu'elle a beaucoup d'esprit, et mesme beaucoup de vertu ? je croy le dernier, respondit il, mais pour l'autre, puis qu'elle n'a 
<pb id="page_982" n="V02-P384"/>pas sçeu par quelle voye elle pouvoit toucher mon coeur, je pense qu'il m'est permis de le mettre en doute. Apres, adjoustoit Mazare, vous n'estes pas dans la liberté de choisir : et la Princesse Istrine estant la seule personne que selon les loix de l'Estat vous pouvez espouser, en toute l'estendüe de vostre Royaume ; je ne voy pas pourquoy vous ne vous y resoluez point : et pourquoy vous ne vous estimez pas heureux, de ce que n'y ayant qu'une Princesse qui puisse estre vostre femme ; les Dieux vous l'ont du moins donnée belle, douce, sprituelle, et vertueuse. Ha Mazare, s'escria le Prince d'Assirie, c'est pour cette fatale necessite que je ne puis souffrir, que la Princesse Istrine m'est insuportable : Ouy Mazare, j'avoüe, puis que vous le voulez sçavoir, que je connois comme vous, que cette Princesse a de la beauté, de la douceur, de l'esprit, et de la vertu : mais apres tout, quoy que je la connoisse aimable, je ne la sçaurois aimer, et je ne l'aimeray jamais. Non Mazare, les Rois qui sont au dessus de tous les autres hommes, ne doivent point estre privez de la liberté de se choisir une femme, s'ils ont a en avoir une : c'est une loy que mes Predecesseurs ont establie, et que je ne sçaurois observer. Principalement en une conjoncture où il n'y a presque point à choisir : et où de necessité, si je veux espouser une Princesse Assirienne, il faut que ce soit Istrine. Car encore que Gobrias ait une Fille, les Assiriens font quelque distinction de son païs au nost 
<pb id="page_983" n="V02-P385"/>il est plustost mon Vassal que mon Sujet. Je ne doute presque point, adjoustoit ce Prince violent, que si la loy de l'Estat, et les commandements de la Reine, ne sembloient pas me vouloir forcer, à aimer la Princesse Istrine malgré moy, je ne l'aimasse et je ne la cherisse : mais je vous confesse que ne la pouvant choisir, je ne la sçaurois aimer : et que le Prince d'Assirie ne le resoudra jamais, à se captiver en la chose du monde qui doit estre la plus libre. Mais, luy disoit Mazare, les Rois ne se marient pas comme les autres hommes : et il ne leur importe presque pas d'aimer ou de n'aimer point celles qu'ils espousent. Les Assiriens vous demandent une Reine, accordez leur ce qu'ils demandent, et donnez vostre coeur à qui il vous plaira. Mon coeur, repliqua le Prince en sous-riant, est une chose que j'estime assez precieuse, pour ne la donner qu'à une Reine : ainsi Mazare, si par hazard je venois à aimer une personne qui ne le fust pas, je veux me reserver la liberté de luy pouvoir donner une Couronne. C'est pourquoy n'en parlons plus : et si vous m'aimez, faites seulement que la Reine ne s'offence pas de ma desobeïssance. Mazare en effet fit tout ce qu'il luy fit possible, pour adoucir l'esptit de Nitocris : mais il n'y eut pas moyen de luy faire trouver bon que le Prince son Fils ne luy obeïst pas : elle que toute la Terre regardoit avec estime : et qui luy devoit laisser un Estat le plus florissant de toute l'Asie. Elle creût mesme qu'il estoit bon 
<pb id="page_984" n="V02-P386"/>d'oster ce pretexte de guerre au Prince son fils : et de faire la paix avec le Roy de Phrigie Le Prince ayant sçeu la chose, et ne la pouvant empescher, jugea bien que cette paix ne seroit pas plustost publiée, qu'on luy reparleroit de Nopces : de sorte que ne sçachant plus quel pretexte trouver, il s'avisa de faire ce qu'il pourroit pour obliger quelqu'un des jeunes Princes qui estoient aupres de luy, à estre amoureux de la Princesse Istrine : et entre les autres, il en pressa estrangement le Prince des Saces. Mon cher Mazare, luy disoit il, faites que je vous aye l'obligation d'aimer Istrine pour l'amour de moy : vous y avez sans doute, disoit il encore, beaucoup de disposition : car enfin vous m'avez dit qu'elle est belle, qu'elle a de l'esprit ; et de la vertu. Pourquoy donc ne l'aimez vous pas ? Parce, luy respondoit Mazare, que le moment fatal où je suis destiné d'aimer n'est pas arrivé : et parce que la Reine ne le souffriroit pas : et que de plus la Princesse Istrine ne me regarderoit pas favorablement. Apres avoir en vain bien tourmenté Mazare, il fut en trouver un autre, que l'on dit qui estoit effectivement amoureux d'Istrine sans oser le dire ; et qui n'osa pourtant jamais l'avoüer au Prince, ny accepter les assistances qu'il luy offroit : pour le respect qu'il avoit pour la Reine Nitocris, et mesme pour la Princesse qu'il aimoit. Car enfin le Prince d'Assirie ne leur proposoit pas moins, d'enlever Istrine pour eux : et de la leur donner par les voyes les plus injustes et les plus violentes. 
<pb id="page_985" n="V02-P387"/>Voyant donc que cette invention qu'il avoit crû fort bonne ne luy reüssissoit pas, il prit la bizarre resolution, de tascher de se faire haïr de la Princesse Istrine : et comme il sçavoit qu'elle aimoit tendrement son Frere ; il affecta de le traitter avec froideur : ne pouvant obtenir de luy, de faire directement une incivilité à cette Princesse. Un soir donc que l'on ne faisoit plus qu'attendre celuy qui estoit allé faire signer les Articles de Paix au Roy de Phrigie ; le Prince d'Assirie s'estant allé promener au bord de l'Euphrate, Intapherne le suivit avec beaucoup d'autres : et comme ils estoient en un age où pour l'ordinaire les Dames ont beaucoup de part en la conversation ; Mazare disoit que les Beautez blondes touchoient son coeur : et Intapherne assuroit que les brunes avoient plus de part en son inclination. Pour moy, adjousta le Prince d'Assirie, je n'aime encore ny les blondes ny les brunes : mais si j'ay à en aimer quelqu'une un jour, je ne pense pas qu'elle soit comme les aime Intapherne. L'Amour Seigneur, repliqua ce Prince, ne nous laisse pas le choix, de ce que nous devons aimer : et peut-estre, adjousta-t il, que vous esprouverez enfin sa tyrannie. L'Amour, repliqua cét imperieux Prince, pourra peut estre comme vous dittes devenir mon vainqueur : mais du moins, si je ne me trompe, ne seray-je pas vaincu par des Beautez Assiriennes. Il y en a pourtant d'assez grandes à Babilone (repliqua Intapherne, qui se trouva alors seul avec 
<pb id="page_986" n="V02-P388"/>le Prince, à dix ou douze pas de la Compagnie. ) Ouy (luy respondit il, avec un sous rire malicieux) mais puis que la Princesse Istrine ne m'a pas vaincu, je n'ay rien à craindre : et ma liberté est en assurance à Babilone. Ma Soeur (respondit Intapherne, avec beaucoup de respect) n'a pas eu assez bonne opinion de sa beauté, pour pretendre à une si illustre conqueste : Mais Seigneur, ce que la mediocrité de ses charmes n'a pû faire, ne sera peut-estre pas impossible à beaucoup d'autres qui en ont plus qu'elle : et qui outre leur merite, ont peut-estre aussi plus de bonheur. Il est vray, repliqua assez fierement le Prince d'Assirie, que la Princesse Istrine n'est pas heureuse en ses desseins : et qu'il y a sujet de la pleindre, de n'avoir pû gagner une Couronne, qu'elle croit avoir bien meritée. je ne sçay Seigneur, respondit Intapherne un peu aigry, pourquoy vous me parlez de cette sorte : mais je sçay bien que la Maison dont je suis, a donné plus d'une sois des Reines à l'Assirie : et qu'ainsi quand ma Soeur par le commandement de la Reine, auroit esperé un semblable honneur, elle n'auroit rien fait de fort deraisonnable. La Fortune Intapherne, respondit brusquement ce Prince violent, n'est pas tousjours aveugle en ses presens : elle donne souvent avec choix : et je suis bien assure, que ce ne sera point par ma main que son caprice donnera des Couronnes : et qu'elle ne mettra point par moy sur le Throsne, ceux qui ne doivent le regarder 
<pb id="page_987" n="V02-P389"/>qu'en tremblant. Dans les autres Royaumes, respondit Intapherne, l'on dit que le Prince est au dessus des loix : mais en Assirie les loix ont accoustumé d'estre au dessus du Prince, qui fait gloire de s'y assujettir : et par cette raison, les Sujettes comme ma Soeur, peuvent tousjours fans choquer la bien-seance, ne trembler point en regardant un Throsne où elles peuvent monter. Quand les Sujettes comme vostre Soeur, repliqua t'il, vivront sous le regne d'un Prince comme moy, on leur aprendra mieux ce qu'elles doivent qu'elle ne le sçait : et on leur fera voir que la raison est plus forte que la loy : que l'on peut enfraindre sans injustice, lors que cette loy est injuste. Apprenez donc Intapherne, poursuivit il, à ne vous fier pas à la loy : renoncez à tous les privileges que vous croyez qu'elle vous donne : contentez vous des alliances que vous avez eües autrefois, avec les Rois d'Assirie : et croyez que si je regne un jour, vous n'y en aurez jamais de nouvelles. Peut estre, repliqua Intapherne, qu'auparavant que la Reine Nitocris vous ait laissé la Couronne, vous changerez de sentimens : Je vous entens bien, respondit le Prince d'Assirie, vous croyez parce que je ne regne pas encore, que vous estes presque mon égal : mais Intapherne, desabusez vous : et pour commencer de vous aprendre qu'il y a quelque difference entre moy et vous, je vous commande de vous retirer, et de ne me voir jamais : si vous ne voulez 
<pb id="page_988" n="V02-P390"/>vous exposer à estre mal traité. Ha Seigneur, repliqua Intapherne, les personnes de ma condition, ne le doivent point estre par celles de la vostre : Je ne sçay pas si elles le doivent estre, respondit le Prince d'Assirie, mais je sçay bien que si Imapherne ne m'obeït, et mesme sans murmurer, j'en donneray un exemple aux Princes qui me suivront. Ouy Seigneur, respondit Intapherne en se retirant, je vous obeïray : mais ce sera bien plus par le respect que je porte au fils de la Reine Nitocris, que par la crainte d'estre mal traité : puis qu'apres tout, les Princes qui ont le coeur d'Imapherne, sont bien assurez que personne ne leur fera jamais d'outrages impunément. Le Prince d'Assirie par bonne fortune, n'entendit pas ces dernieres paroles : et il n'y eut que Mazare qui les oüit, en se r'aprochant du Prince, mais il ne les redit pas. Au partie de là, Intapherne fut demander son congé à la Reine, qui le luy refusa : la Princesse Istrine de son costé, infiniment offensée du mauvais traitement que son Frere avoit reçeu à sa consideration, suplia aussi Nitocris de la renvoyer chez son Pere : mais la Reine la refusa aussi bien qu'Intapherne : leur disant tousjours que le Prince son fils changeroit d'humeur avec le temps : et qu'elle y donneroit ordre. Cependant elle estoit en une colere extréme contre luy, et ne pouvoit s'empescher de le tesmoigner : de sorte que le Prince l'ayant sçeu, et celuy qui estoit allé en Phrigie, ayant raporté 
<pb id="page_989" n="V02-P391"/>les Articles de la paix signez, il prit la resolution de quitter la Cour d'Assirie : afin de se delivrer de la persecution qu'il disoit souffrir : et de s'en aller voyager inconnu, jusques à ce que la Reine sa mere eust changé de sentimens : ou que la Princesse Istrine fust mariée. Il partit donc le lendemain de la resjoüissance publique, que l'on fit à Babilone pour la paix de Phrigie, et ne mena aveque luy que trois des siens : entre lesquels il y avoit un homme de condition, qui estoit de la mesme Maison dont on disoit que celle d'Aribée estoit sortie : du temps que la Capadoce estoit sous la puissance des Assiriens. je ne m'arresteray point maintenant à vous raconter les voyages de ce Prince, qui en partant de Babilone, prit le Nom de Philidaspe : et je vous diray seulement, qu'apres avoir esté en plusieurs Cours de l'Asie, il arriva inconnu à Sinope ; un jour que l'on faisoit un Sacrifice au Temple de Mars, pour la mort de Cyrus : un peu auparavant la guerre de Pont et de Bithinie. Quoy, interrompit alors Chrisante, le jour de Sacrifice fut donc le premier jour que le Prince d'Assirie, sous le Nom de Philidaspe, vit la Princesse Mandane ? Ouy, repit Martesie, et ce fut ce jour là qu'il en devint amoureux, aussi bien que l'illustre Artamene. Vous jugez bien, poursuivit elle, que depuis cela, jusques au premier dessein de l'enlevement de la Princesse Mandane, dont Artamene 
<pb id="page_990" n="V02-P392"/>empescha l'execution, j'ay peu de choses à vous aprendre : puis que vous avez esté les tesmoins de cette jalousie secrette, qui les obligeoit à se haïr ; et de ces presentimens qui les advertissoient tous deux de ce qu'ils estoient. C'est pourquoy je ne vous entretiendray, ny de la violence de la passion de Philidaspe ; ny de sa jalousie, ny de tout ce que l'amour produisit en son coeur. Il faut toutefois que je vous aprenne certaines choses, que vous ne pouvez avoir sçeuës : je vous diray donc que cét homme qui accompagnoit Philidaspe, et qui estoit de mesme Maison qu'Aribée, se fit connoistre à luy : et luy presenta Philidaspe, comme un homme de qualité qui vouloit voyager sans estre connu : le priant de les favoriser en toutes choses ; et de luy faire saluër le Roy et la Princesse. Ce fut en effet, la premiere raison qui obligea Aribée à proteger Philidaspe, et à le presenter à Ciaxare et à Mandane, quelques jours auparavant que le Roy partist de Sinope pour s'en aller à la guerre. Cependant l'amour s'estant puissamment emparé du coeur du Prince d'Assirie, et trouvant une occasion de guerre en Capadoce, il prit la resolution de tarder en cette Cour : et il y vescut de la maniere que vous sçavez. Mais je voudrois bien sçavoir, aimable Martesie, interrompit alors Feraulas, pourquoy le Prince d'Assirie ne parla point d'amour à la Princesse Mandane ; luy, dis-je, qui n'avoit pas les raisons qui en empeschoient Cyrus ? 
<pb id="page_991" n="V02-P393"/>Il en avoit une partie, repliqua-t'elle ; car enfin l'austere vertu de la Princesse, le retenoit aussi bien qu'Artamene : joint qu'il n'ignoroit pas non plus, que jamais Ciaxare ne consentiroit, que sa Fille qui devoit estre Reine de Medie l'espousast. Car vous n'ignorez pas sans doute, que depuis que l'illustre Dejoce mit sa Patrie en liberté, et la delivra de la tirannie des Rois Assiriens, il y a une haine irreconciliable entre ces deux Peuples : et que toute la Medie se seroit revoltée contre Alliage, s'il eust songé à donner son contentement à cette Alliance. Le Prince d'Assirie n'osoit donc parler d'amour sans se faire connoistre : et n'osoit se faire connoistre, pour la crainte qu'il avoit d'estre haï et refusé : tant par les raisons que je viens de dire, que parce que les loix d'Assirie et de Capadoce, s'oposoient à ce Mariage. Il creut donc qu'il faloit seulement tascher de se mettre assez bien dans l'esprit de la Princesse, pour obtenir son pardon, quand il l'auroit enlevée, comme il en avoit le dessein : Mais pour l'executer, il creut qu'il faloit gagner Aribée absolument : et comme il avoit remarqué en plusieurs conversations particulieres, qu'il avoit une passion tres forte pour la Nation Assirienne ; et qu'il eust presque souhaité que la Capadoce eust encore vescu sous ses anciens Maistres ; il se descouvrit à luy : et luy fit comprendre qu'en le favorisant dans son entreprise, il ne pouvoit jamais trouver une plus innocente voye, de remettre la Capadoce sous 
<pb id="page_992" n="V02-P394"/>la puissance des Rois d'Assirie. Vous pouvez juger par tout ce que vous avez veû faire depuis à Aribée, qu'il escouta cette proposition, qu'il y consentit : et qu'il promit à Philidaspe de le servir en toutes choses. Ce Prince se descouvrit à luy, un peu apres la prise de Cerasie : et ils resolurent que Philidaspe s'assureroit d'une place sorte en Assirie, pour sa retraite, lors qu'il auroit enlevé la Princesse Mandane : n'osant pas songer de la mener à la Cour de la Reine Nitocris, veû la maniere dont il s'estoit separé d'avec elle, et la cause de son exil. Mais comme il faloit du temps pour cela, il falut qu'il se donnast patience, et qu'il differast l'execution de son dessein. Cependant il en esperoit un heureux succés : car il croyoit que lors qu'il auroit enlevé la Princesse Mandane, la Reine Nitocris authoriseroit une chose, qui joignoit trois Royaumes à l'Assirie : et une chose où la loy pouvoit mesme recevoir quelque explication favorable : disant que la Princesse de Capadoce n'estoit point Estrangere pour luy ; puis que le Royaume où elle estoit née, luy apartenoit legitimement. Il envoya donc vers le Gouverneur d'une Ville, qui est à huit journées de Babilone, qui s'apelle Issus, et qui est scituée sur une riviere qui porte son Nom, afin de le suborner, et de l'obliger à vouloir luy estre fidelle. Mais pendant que cela se tramoit, vous vistes tout ce qui se passa à l'Armée et à la Cour, entre ces deux illustres Rivaux : et je n'ay plus rien à vous dire, jusques apres les deux Batailles 
<pb id="page_993" n="V02-P395"/>qu'Artamene gagna en un mesme jour : à l'une desquelles, comme vous sçavez, il prit le Roy de Pont prisonnier ; et en suite dequoy, tout le monde le creut mort. Mais en cét endroit je vous diray, que Feraulas devant qui je parle, hasta peut-estre de quelques mois l'execution du premier dessein d'enlever la Princesse Mandane. Moy ! aimable Martesie, interrompit Feraulas,Vous mesme, luy respondit elle, car lors que vous creustes que vostre Maistre estoit mort, dans la violence de vostre douleur, vous ne pustes vous empescher parlant de la perte d'Artamene, de vous escrier en presence de Philidaspe, Ha ! pauvre Prince, faut il qu'une si belle vie ait si peu duré ! Il m'a dit depuis à Babilone, qu'alors il vous arresta, et vous demanda s'il estoit vray que vostre Maistre fust de cette condition ? et que vous aviez feint que l'excés de vostre desplasir vous avoit fait dire une parole pour une autre. Mais que cela n'avoit pas empesché qu'il ne luy fust demeuré de violons soubçons dans l'esprit, que la chose estoit comme vous l'aviez dite sans y penser. Il est vray, repliqua Feraulas en rougissant, que je me souviens d'avoir fait cette faute : et plus vray encore, que dans l'extréme douleur où j'estois alors, et dans l'extréme joye que j'eus bien-tost apres, pour la resurrection de mon cher Maistre, j'en avois absolument perdu la 
<pb id="page_994" n="V02-P396"/>memoire. Feraulas ayant cessé de parler, et Chrisante l'ayant prié de n'interrompre plus Martesie, elle reprit ainsi son discours. Au retour d'Artamene et de Philidaspe à Sinope, la jalousie de ce dernier s'augmenta : et ayant esté assuré par le Gouverneur de la Ville d'Issus, qu'il le recevroit quand il voudroit, il ne songea plus qu'à executer son dessein. Aussi bien voyoit il qu'il n'en pourroit jamais trouver d'occasion plus favorable : car la Paix s'allant faire, il jugeoit bien qu'il n'auroit plus de Troupes qui luy pussent prester main forte : au lieu qu'en l'estat qu'estoient les choses, il avoit quatre mille hommes, comme vous sçavez, aux Portes de la Ville, qui dépendoient absolument de luy : et un Chasteau pour luy donner pretexte de n'estre pas à Sinope, durant qu'Aribée seroit la chose. Enfin vous n'avez pas perdu la memoire comment une Lettre que ce Prince escrivit, tombant entre les mains d'Artamene, descouvrit la conjuration et l'empescha : Mais vous ne sçavez pas que celuy qui l'avoit perduë, estant allé chez Aribée, et ne l'ayant point trouvée sur luy, en estoit demeuré fort surpris : et luy avoit advoüé, qu'il craignoit bien qu'un homme contre lequel il s'estoit batu ne l'eust trouvée. Vous ne sçavez pas non plus, qu'Aribée ayant sçeu qu'Artamene avoit esté chez la Princesse et chez le Roy, et qu'en suite il estoit allé changer les Gardes ; envoya advertir Philidaspe : qui apres avoir fait disperser en une nuit, les quatre mille hommes qu'il avoit au pied 
<pb id="page_995" n="V02-P397"/>de ce Chasteau où il commandoit, au lieu de s'enfuir comme tout le monde creut qu'il avoit fait, s'en alla à Pterie, dont Aribée estoit Gouverneur, où il demeure tousjours caché : resolu d'attendre en ce lieu là, une occasion plus favorable. Ce fut donc pour l'amour de luy, qu'Aribée voulant esloigner Artamene de la Cour, comme estant le plus grand obstacle à ses desseins ; proposa à Ciaxare, de l'envoyer vers la Reine des Massagettes, afin d'executer son entreprise pendant son absence. Il arriva pourtant une chose qui l`embarrassa fort ; qui pensa le desesperer ; et qui luy fit bien perdre du temps : qui fut qu'aussi tost apres qu'Artamene fut party, Philidaspe sçeut que ce Gouverneur qui luy devoit donner retraite dans la Ville d'Issus estoit mort : si bien qu'il falut chercher un autre Azile, auparavant que de rien entreprendre : ce qui dura si long temps, qu'il ne pût executer son dessein, que lors que l'on ne faisoit plus qu'attendre Artamene ; duquel l'on n'avoit point eu de nouvelles depuis son depart. Le Gouverneur d'une Ville qui s'apelle Opis, et que le fleuve du Tigre traverse, ayant donc esté gagné ; Aribée qui avoit suborné une de mes Compagnes, nommée Arianite : et qui de plus avoit gagné presque tous les Gardes de la Princesse, executa son entreprise à Themiscire, où Philidaspe s'estoit rendu sans danger. Car outre qu'il n'alloit que de nuit, il est encore vray qu'il s'estoit si fort changé le taint par une invention qu'on luy avoit donnée, 
<pb id="page_996" n="V02-P398"/>qu'il n'estoit pas connoissable. 
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<div2 id="page_CYRUS020203" type="sequence" n="Histoire de Mandane : enlèvement par le roi d'Assyrie">
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Enfin Chrisante me voicy arrivée a l'endroit de mon recit, où tout ce que j'ay à vous dire vous est inconnu : Mais de grace imaginez vous bien quelle fut la surprise et le desespoir de la Princesse, de se voir enlevée par Philidaspe. Il fut si grand, que je creus qu'elle en expireroit de douleur : Vous avez sçeu comment je suivis ma chere Maistresse, malgré ceux qui l'enleverent : car pour Arianite, Philidaspe n'avoit garde de la laisser. je ne m'amuseray point à vous dire, comment nous quitasmes le Bateau dans lequel on nous avoit mises : ny comment nous trouvasmes des chevaux à l'autre costé du fleuve : ny quelle fut nostre route ; ny quelle estoit nostre escorte : mais je vous diray seulement, que jusques à la pointe du jour que nous campasmes dans un Bois, sous un Pavillon que l'on tendoit pour cela, la Princesse ny moy n'avions pû prononcer une seule parole : ny estre capables d'entendre rien de tout ce que Philidaspe nous disoit, tant l'affliction et l'estonnement s'estoient emparez de son ame et de la mienne. Et je pense que depuis que la Princesse dans les premiers transports de sa douleur, eut crié à Philidaspe, <q>Que si Artamene eust esté à Themiscire, il n'eust pas entrepris ce qu'il entreprenoit ;</q> elle ne parla plus du tout. Mais apres que nous fusmes sous ce Pavillon, et que la Princesse à demy morte se fut assise sur des quarreaux que l'on avoit mis sur un grand Tapis de pied qui couvroit tout le parterre de cette Tente ; et que je 
<pb id="page_997" n="V02-P399"/>me fus rangée aupres d'elle, aussi bien qu'Arianite, qui contrefaisoit aimirablement bien l'affligée, Philidaspe apres avoir posé toutes les Sentinelles necesssaires pour sa seureté, vint se jetter à ses pieds ; et la regardant avec autant de soubmission que s'il n'eust pas eu l'audace de l'enlever ; le sçay bien, Madame, luy dit il, que non seulement Philidaspe est un temeraire : mais que mesme le Prince d'Assirie en vous offrant une des plus illustres Couronnes du monde, est un audacieux, qui merite chastiment. Ouy divine Princesse, je mets vostre vertu tellement au dessus de vostre condition, que je tombe d'accord que le plus Grand Roy du monde, ne pourroit jamais pretendre à l'honneur d'estre aimé de vous, sans une temerité criminelle. Mais, Madame, puis que les Dieux vous ont mise au dessus de tous les Rois de la Terre ; et que nul ne sçauroit pretendre à la gloire de vous posseder sans vous faire injure ; j'ay creû que je pouvois aussi tost qu'un autre, aspirer à estre cét heureux temeraire, que les Dieux vous ont destiné. je suis peut- estre moins que les autres par moy mesme : mais je suis du moins autant que les autres, par la Couronne que je dois porter : et plus que les autres, par la passion que j'ay pour vous. Ainsi, Madame, quelque injuste que je sois, je merite peut-estre quelque compassion : principalement si vous connoissez que je n'ay fait, que ce que je n'ay pû m'empescher de faire. Car enfin, si l'eusse eu quelque autre voye, de pouvoir esperer 
<pb id="page_998" n="V02-P400"/>l'honneur où je pretens, je n'aurois pas pris celle dont je me suis servy ; mais vous sçavez bien Madame, qu'Astiage ny Ciaxare, quand mesme j'eusse esté assez heureux, pour n'estre pas méprisé de vous, n'auroient jamais aprouvé la proposition que je leur aurois fait faire. Que vouliez vous donc que devinst un Prince, qui vous aimoit ; qui vous adoroit ; et qui ne voyoit à son choix, que Mandane ou la mort ? La mort (reprit la Princesse avec beaucoup de colere) eust esté un choix plus juste, et plus judicieux tout ensemble : car enfin s'il est vray que vous aimiez Mandane, elle rendra vostre vie plus cruelle, que la mort ne vous l'eust esté ; Peut-estre Madame, repliqua t'il, que me voyant eternellement à vos pieds, avec une soumission sans égale, vous laisserez vous toucher à mes larmes et à mes soupirs. Non non, interrompit la Princesse, n'attendez rien ny du temps, ny de vos larmes, ny de vous soupirs, ny de tout autre secours quel qu'il puisse estre : le coeur de Mandane ne se laisse pas gagner par de semblables voyes : et vostre crime bien loing d'estre effacé par des larmes, ne le seroit pas par vostre sang. Ainsi Philidaspe (car je ne puis me resoudre de vous donner un Nom plus illustre, apres vostre mauvaise action) preparez vous dés icy, à voir augmenter à tout les momens, la haine que je commençay d'avoir pour vous à Sinope. Voila quel fera le progres que vous ferez dans mon ame, et n'en doutez nullement : C'est pourquoy s'il vous reste quelque 
<pb id="page_999" n="V02-P401"/>rayon de lumiere dans l'esprit, que vostre injuste passion, n'ait pas obscurcy ; songez qu'il vous seroit beaucoup plus avantageux de me remettre en liberté, et de vous repentir de vostre faute, que de la continuer. Nous ne sommes pas encore si loing de Themiscire, que vous ne le puissiez faire facilement : et je vous engage ma parole, d'obliger le Roy mon pere à ne se ressentir pas de l'outrage que vous luy assez fait. je vous promets mesme, que cette effroyable haine que vous avez fait naistre dans mon coeur, dés la premiere fois que vous eustes dessein de m'enlever ; s'en effacera presque toute : et que je vous auray mesme quelque obligation, de vous estre surmonté pour l'amour de moy. je croiray alors que vous m'avez veritablement aimée : ou au contraire, si mes raisons ne vous persuadent point, je croiray que le seul interest vous a fait agir : et que n'ayant pas de Sujettes qui portent des Couronnes, vous avez voulu songer à vous marier par ambition plustost que par amour. Au reste, ne fondez pas vostre esperance, sur ce que je n'éclate point en injures contre vous : ma bouche, Philidaspe, n'en a jamais prononcé : et je ne sçay pas mesme. desquels termes il se faut servir, en parlant à ceux qui m'outragent ; parce que jusques à cette heure, je n'ay point esté outragée. Mais ce que je sçay de certitude, c'est que je sens l'injure que vous me faites, comme une Princesse de grand coeur la doit sentir : et que sans m'emporter en une violence inutile, je ne 
<pb id="page_1000" n="V02-P402"/>laisse pas de vous haïr effroyablement : et de former un dessein inebranlable, de ne me laisser jamais toucher, ny par vos respects ; ny par vos services ; ny par vos larmes, ny mesme par vos menaces ; (car je dois tout craindre de vous) ny mesme encore par la veüe de la mort, quand vous me la feriez voir certaine. Mais encore une fois Philidaspe, songez que vous pouvez en quelque façon reparer vostre faute : et souvenez vous qu'il n'est rien de plus deraisonnable, que de faire un grand crime inutilement. Pensez de plus, en quel estat vous allez mettre toute la Capadoce, toute la Galatie, toute la Medie, et toute l'Assirie : ou pour mieux dire encore, en quel effroyable desordre vous allez reduire toute l'Asie. Car enfin Astiage et Ciaxare, ne souffriront pas cét outrage sans s'en vanger : tous les Rois leurs Alliez s'engageront dans leur party : craignez donc Philidaspe, craignez, que vous ne soyez noyé dans les funestes ruisseaux de sang que vous voulez respandre : car enfin il est des Dieux, et des Dieux vangeurs et equitables : des Dieux, dis-je, protecteurs de l'innocence oprimée : et ennemis declarez des Princes injustes. Mais Philidaspe, est il possible que la Reine Nitocris qui est une Princesse si illustre, sçache quelque chose d'un si estrange dessein ? Et est il possible qu'il y ait quelqu'un au monde qui vous l'ait conseillé ? Non Madame, reprit Philidaspe, personne ne m'a conseillé ce que j'ay fait : je n'ay pas mesme voulu consulter ma propre raison : et l'Amour tout 
<pb id="page_1001" n="V02-P403"/>seul a esté mon conseil en cette entreprise. Mais Madame, il n'est plus temps de parler de repentir à Philidaspe : et vos beaux yeux tous irritez qu'ils sont, s'oposent à toutes vos paroles, et me confirment en tous mes desseins. Ha si cela est, dit la Princesse, je vous deffens de me voir, et je ne vous regarderay jamais : allez Philidaspe, allez, sortez de cette Tente, et n'y rentrez pas, si vous ne voulez adjouster quelque chose à vostre crime. Allez, dis-je, sous ces Bois consulter vostre raison, si vous en avez encore : appellez à vostre secours. vostre generosité : et n'oubliez pas d'écouter la gloire, dont vous aviez paru estre si amoureux et si jaloux. La gloire, Madame, où j'ay pretendu, repliqua ce Prince, et où je pretens encore, est celle de vous pouvoir mettre sur le Throsne d'Assirie ; et de vous pouvoir voir un jour commander dans la plus belle Ville du Monde : C'est pour cela Madame, que je croiray juste de mettre toute l'Asie en armes : aussi bien la Princesse Mandane n'est elle pas d'un merite à devoir estre conquise sans peine. Peut estre que quand vous me verrez à la teste d'une Armée de deux cens mille hommes, vous changerez de sentimens : et que vous ne vivrez plus avec moy, comme vous viviez avec Philidaspe, que vous n'avez creû qu'un simple Chevalier : et qui n'a passé dans vostre esprit, que pour un homme d'une condition bien inferieure à la vostre. Mais Madame, si dans ces occasions la Fortune me favorise, et me fait vaincre tous 
<pb id="page_1002" n="V02-P404"/>ces Rois que vous dittes qui prendront vostre querelle ; je ne descendray alors du Char de Triomphe, que pour mettre à vos pieds, toutes les Palmes dont elle m'aura couronné. Ha Philidaspe, luy dit la Princesse, j'aimerois mieux vous voir dans le Tombeau, que dans un Char de Triomphe, apres avoir vaincu le Roy mon Pere. Vous pouvez Madame, repliqua-t'il, empescher la guerre : et ces yeux, ces beaux yeux que vous me cachez avec tant de soing, ou que vous me monstrez si irritez ; n'auront qu'à me regarder favorablement, pour me faire tomber les armes des mains. je n'aurois jamais fait, sage Chrisante, si je vous redisois tout ce que Philidaspe dit : mais enfin la Princesse perdant patience ; et voyant qu'elle avoit parlé inutilement ; luy commanda d'une authorité si absolue de sortir de la Tente, qu'il luy obeït. Car il faut que je die cela à l'avantage de Philidaspe, que quoy qu'il soit trés violent, et qu'il ait aussi esté capable de beaucoup de choses violentes, il n'a pourtant jamais entierement perdu le respect qu'il devoit à la Princesse. Apres qu'il fut sorty nous demeurasmes seules : Philidaspe fit presenter à manger à Mandane, mais elle n'en voulut point. Cependant nous n'estions pas en une liberté entiere : car quoy que nous ne sçeussions pas encore qu'Arianite eust trahy ; il est tousjours vray qu'elle n'avoit nulle part à la confidence de la Princesse : et qu'en mon particulier, elle n'estoit pas de mes Amies. 
<pb id="page_1003" n="V02-P405"/>Ainsi ce n'estoit que des yeux que la Princesse me faisoit connaistre, qu'en ce deplorable estat, elle se souvenoit d'Artamene. Elle passa tout ce jour qui estoit devenu la nuit pour nous, à se plaindre de son malheur, ou à prier les Dieux de le vouloir faire cesser. Comme le soir fut venu, l'on nous dit qu'il faloit partir : et ce ne fut pas sans peine que je forçay la Princesse à prendre quelque chose. Madame, luy dis-je tout bas, la valeur d'Artamene pourra peut-estre vous retirer des mains d'un Prince qu'il est accoustumé de vaincre : mais il ne pourroit pas vous retirer du Tombeau si vous y estiez. Vous avez raison ma fille, me dit elle, mais le moyen de vivre, au miserable estat où je fuis ? C'est aux grandes Ames, luy dis-je, à supporter les grandes infortunes constamment : Ha Martesie, s'écria t'elle, que la constance est une vertu difficile ! Elle est mesme une vertu trompeuse : qui pour l'ordinaire, ne met le calme que dans les yeux et sur le visage : sans empescher que le coeur ne soit dechiré par de cruelles agitations. Enfin Seigneur, je dis tant de choses, que je la contraignis de manger : et peu de momens apres, l'on nous contraignit à partir. Nous marchasmes de cette sorte trois nuits, et campasmes deux jours, sans que Mandane voulust plus souffrir que Philidaspe luy parlast : mais à la fin de la troisiesme nuit, comme nous ne faisions que d'entrer dans le Pavillon ; et que selon ma coustume, j'eus regardé si suivant l'intention de la 
<pb id="page_1004" n="V02-P406"/>Princesse, Philidaspe ne s'en estoit pas assez retiré pour ne pouvoit pas mesme entendre ce qu'elle disoit, nous entendismes un assez grand bruit : et au mesme instant, un Escuyer de Philidaspe vint nous faire partir en diligence : laissant le Pavillon tendu, et ne nous donnant pas seulement un moment de loisir. Comme nous ne voiyons point Philidaspe, et que nous entendions un assez grand tumulte à trente ou quarante pas loing de nous, la Princesse s'imagina, que peut estre estoit-ce du secours qui nous venoit : Et par ce sentiment là, nous fismes tout ce que nous peusmes, et par prieres, et par promesses, et mesme par violence, pour n'aller pas si viste que l'on nous faisoit aller : mais il n'y eut pas moyen : car comme une partie de ceux qui nous gardoient, estoient des criminels qui ne pouvoient esperer de pardon, ils obeïrent aux ordres qu'ils avoient reçeus : et nous menerent en un lieu où nous trouvasmes un Chariot qui nous attendoit, et cinquante Chevaux d'escorte. Nous attendismes là Philidaspe, qui vint bien tost apres nous. En cét endroit, Chrisante ne pût s'empescher de dire à Martesie, quel avoit esté cét obstacle que Philidaspe avoit rencontre : et de luy raconter comment Artamene l'avoit veüe sans la connoistre à l'entrée de la Tente : comment il avoit secouru Philidaspe : comment il avoit tué ceux qui l'attaquoient, et facilité l'enlenement de Mandane. A ce discours Martesie fit un grand 
<pb id="page_1005" n="V02-P407"/>mais apres avoir bien tesmoigné Ton estonnement, pour une advanture si extraordinaire ; elle reprit ainsi la parole. Je ne m'arresteray point, dit elle, apres que vous m'avez apris un combat si estrange ; et que sans doute le Roy d'Assirie n'a caché à la Princesse, que pour ne renouveller pas dans son coeur, le souvenir d'Artamene : Je ne m'arresteray point, dis-je, à vous redire nos pleintes, pendant un si triste voyage : ny avec quelle opiniastreté la Princesse Mandane ne voulut point souffrir que Philidaspe luy parlast. Mais je vous diray simplement, qu'enfin nous arrivasmes à la ville d'Opis, où l'on nous fit loger dans un Apartement fort magnifique : et où Philidaspe n'oublia rien pour rendre du moins nostre prison plus suportable. Mais à vous dire la verité, ses soins estoient bien inutiles : et la Princesse avoit une douleur si violente, que rien ne la pouvoit moderer. Cependant Philidaspe creut, que s'il pouvoit obliger la Reine sa Mere à le proteger : et à vouloir recevoir la Princesse Mandane aupres d'elle, ses affaires iroient admirablement : car il ne doutoit presque point, que si la Reine Nitocris l'entreprenoit, elle ne gagnait le coeur de la Princesse : et il pensoit aussi, que si elle voyoit Mandane, elle changeroit bien tost je dessein qu'elle avoit eu de le marier à la Princesse Istrine, en celuy de luy permettre d'espouser la Princesse de Capadoce. Pour cet effet, il envoya un des siens secrettement 
<pb id="page_1006" n="V02-P408"/>à Babilone, vers le Prince des Saces, qui estoit encore en cette Cour : la Reine Nitocris l'y ayant toujours arresté, depuis l'absence du Prince son Fils. Car outre l'estime qu'elle avoit pour luy, il estoit encore son Neveu : la Reine Tarine sa Mere (cette excellente et vertueuse Princesse que toute l'Asie estime) estant Soeur du feu Roy d'Assirie son mary. Il escrivit donc à Mazare, afin qu'il presentast celuy qu'il envoyoit vers la Reine, et qu'il appuyast sa demande. Ce Prince par la Lettre qu'il escrivoit à cette Princesse, luy demandoit pardon de la faute qu'il avoit faite de partir de la Cour sans son congé : la supplioit de l'oublier : et la prioit de trouver bon qu'il menast aupres d'elle la Princesse de Capadoce : afin que de son contentement il la peust espouser. Il luy disoit en suite, toutes les raisons qui devoient l'obliger d'y consentir : et n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit qui la pouvoit flechir. Mais le retour de cet homme ne luy donna pas toute la satisfaction qu'il en attendoit : car il sçeut que le jour mesme qu'il estoit arrivé à Babilone, il y estoit venu un envoyé de Claxare, demander la Princesse de Capadoce, à la Reine Nitocris : et que la Reine avoit desadvoüé son action : et avoit dit qu'elle seroit la premiere à prendre les armes, pour tirer la Princesse de Capadoce de ses mains. Que comme elle avoit eu leû la Lettre que le Prince d'Assirie luy avoit escrite, elle n'avoit pû s'empescher de dire : qu'elle vouloit bien qu'il amenast 
<pb id="page_1007" n="V02-P409"/>Mandane à Babilone : mais que ce seroit pour la renvoyer à Ciaxare. Ce n'est pas que Mazare ne fist tout ce qu'il pût pour fléchir le coeur de Nitocris, mais ce fut inutilement : et il manda au Prince d'Assirie, qu'il ne luy conseilloit pas d'obeïr au commandement que la Reine luy faisoit, d'amener à Babilone la Princesse qu'il avoit enlevée : parce qu'il sçavoit que la Reine en renvoyant celuy qui estoit venu de la part de Ciaxare ; avoit promis de ne consentir jamais à ce Mariage là : et de faire toutes choses possibles, pour se mettre en estat de pouvoir renvoyer la Princesse de Capadoce au Roy son Pere. Et en effet, si Mazare ne l'eust amusée d'esperance, en luy persuadant qu'il faloit employer plustost l'artifice que la force, pour retirer cette Princesse, des mains du Prince son Fils ; elle auroit armé toute l'Assirie contre luy. Cependant nous estions dans Opis, traitée comme je l'ay desia dit, avec toute la civilité possible : quoy que le Prince d'Assirie le fust de la Princesse Mandane, avec toute la rigueur imaginable. Car non seulement elle ne luy disoit rien qui luy peust plaire ; mais mesme elle ne luy vouloit rien dire du tout : et quelquefois aussi, ne vouloit pas seulement souffrir sa veuë. Philidaspe neantmoins n'oublioit rien pour la fléchir : et comme il le sçavoit qu'elle me faisoit l'honneur de m'aimer, que ne fit il point pour me gagner, et pour m'obliger à luy promettre assistance ! Mais quoy qu'il peust faire, je luy dis tousjours que je ne pouvois rien 
<pb id="page_1008" n="V02-P410"/>pour luy ; et que l'esperance de toutes les Grandeurs de la Terre, ne me seroit pas manquer à ce que je devois à la Princesse. Mais comme je craignois que l'excessive rigueur de Mandane, n'aigrist l'esprit de ce Prince, et ne le portast à quelque injuste dessein ; je souffris quelquefois qu'il me parlast de son amour et de son desespoir : et je pense à dire vray, que cela ne fut pas absolument inutile, pour l'empescher de prendre quelque resolution extréme, veû la violence de son amour et de son humeur. Tantost il me parloit de la passion qu'il avoit pour Mandane, avec des respects qui ne sont pas concevables : tantost, comme il est fort violent, il s'emportoit à dire des choses qui sembloient devoir faire craindre, qu'il ne fust capable de quelque bizarre dessein : mais des que je voyois son esprit pancher de ce costé là ; Seigneur, luy disois-je, prenez garde à ce que vous dites ; la Princesse n'a encore que de la haine pour vous : mais si elle descouvroit que vous pussiez seulement avoir quelque pensée de perdre absolument le respect que vous luy devez ; elle passeroit de la haine au mespris. Ha ! Martesie, s'escrioit il, ne luy descouvrez pas mes transports et mes crimes : je ne suis pas Maistre de mes premiers sentimens : la douleur est capable de me faire dire des choses injustes : mais le respect que j'ay pour Mandane, fait que je m'en repens un moment apres. Ainsi Martesie, ayez pitié de ma foiblesse : et si vous ne me voulez pas servir, au moins ne me nuisez point je vous en 
<pb id="page_1009" n="V02-P411"/>conjure. Seigneur, luy disois je, je n'ay garde de vous nuire ny de vous servir, car je n'oserois jamais parler de vous à la Princesse. Mais sage Chrisante, j'avois beau dire cela au Prince d'Assirie, je pense qu'il ne le croyoit pas : et il s'imaginoit sans doute, que je redisois tout ce qu'il me disoit à Mandane. Il estoit pourtant bien abusé : car tant qu'Arianite estoit avec nous, nous ne parlions que de nostre douleur en general : et quand nous estions seules, Artamene estoit l'unique sujet de nostre entretien. Helas ! (disoit quelquefois Mandane, lors que pour avoir la liberté de parler nous demandions à nous aller promener sur les rives du Tigre) quel sera le desespoir du malheureux Artamene, lors qu'arrivant à Themiscire, il ne m'y trouvera plus : et qu'il sçaura que Philidaspe, ce mesme Philidaspe qu'il a tant haï, m'aura enlevée ! Mais Dieux ! ne soubçonnera t'il point ma vertu ? et pourra t'il croire que l'on ait osé executer un semblable dessein sans mon contentement ? Mais aussi pourroit il penser, que Mandane en peust estre capable ? Ha ! non non, poursuivoit elle, il me croira innocente, et il s'estimera malheureux : et Artamene, l'illustre Artamene, ne croira jamais qu'une personne qui luy a esté si severe, ait pû estre si favorable à son Ennemy. C'estoit de cette sorte que nous nous entretenions, quand nous estions en liberté, mais cela nous arrivoit rarement : car outre qu'Arianite s'attachoit fort assidûment aupres de la Princesse ; il y avoit encore grand nombre de femmes que 
<pb id="page_1010" n="V02-P412"/>Philidaspe luy avoit données pour la servir, qui ne la quittoient presque point. Et certes j'admiray en cette occasion, ce que peut la vertu malheureuse, quand elle est extraordinaire : estant certain qu'en quinze jours, la Princesse Mandane fut adorée de toutes les personnes que l'on avoit mises aupres d'elle. Cependant nous ne voiyons point de fin à nos maux : et Philidaspe n'en prevoyoit guere aux siens. Il ne laissoit pourtant pas de continuer d'escrire à Mazare, afin qu'il ne se lassast point de soliciter la Reine : il esrivoit aussi secretrement à Aribée, afin d'en estre secouru en cas de besoin : il envoya mesme vers le Roy de Lydie, pour luy demander son assistance : sçachant bien qu'il n'estoit Amy, ny d'Astiage, ny de Ciaxare, quoy qu'il y eust de l'alliance entr'eux. Enfin, il n'oublia rien, de tout ce qu'il creut propre à faire reüssir son dessein : soit en attirant divers Princes dans son Party ; soit en mettant la Ville d'Opis en estat de soustenir un long Siege, en cas qu'il en fust besoin. Pour nous, nous ne sçavions que faire ny qu'esperer : car nous ne sçavions pas qu'Artamene fust revenu à Themiscire : C'est pourquoy la Princesse qui ne pouvoit souffrir de se voir en la puissance d'un Prince amoureux et violent ; prit la resolution de souffrir qu'il luy parlast un jour : afin de luy demander une grace que je m'en vay bien tost vous aprendre. je vous laisse à penser quelle fut la joye de Philidaspe, lorsqu'Arianite luy fut dire, que la Princesse luy vouloit parler : vous croyez bien 
<pb id="page_1011" n="V02-P413"/>sans doute, qu'il obeit à ce commandement avec beaucoup de diligence : et comme il fut entre dans la Chambre de la Princesse, est il bien possible, Madame, luy dit il en l'abordant, que la Princesse Mandane, veüille parler au malheureux Philidaspe, si ce n'est pour luy prononcer encore une sois l'arrest de la mort ? Mais quand cela seroit, divine Princesse, je le recevrois à genoux, et presque avec joye : tant l'honneur que vous m'avez fait de me faire commander de me rendre aupres de vous, trouble agreablement ma raison. Seigneur, luy dit elle (car elle s'estoit enfin resolue par mes conseils de le traiter de ce qu'il estoit) apres vous avoit tant de sois supplié inutilement de me renvoyer à Themiscire, à Sinope, à Ancire, ou à Amasie : je me suis advisée de vous demander une autre chose, que vous ne me devez pas refuser. Car enfin, bien loing de vous plus demander de sortir de vostre Empire, je vous conjure de me conduire à Babilone, aupres de la Reine Nitocris, où je seray avec plus de bien-seance que je ne suis en ce lieu. Si vous m'accordez cette faveur, je vous promets de diminuer quelque chose, de la juste haine que vous avez fait naistre en mon ame : car enfin je ne puis plus souffrir que toute l'Asie sçache que je suis en vostre puissance : et que je n'aye pour tesmoin de ma vertu, que mon plus grand Ennemy. Madame, luy repliqua Philidaspe un peu surpris, si vous me voulez faire l'honneur de me promettre d'aller à Babilone, avec l'intention d'en estre un jour 
<pb id="page_1012" n="V02-P414"/>la Reine ; et de prendre des mains de Nitocris, un Sceptre qu'elle a assez glorieusement porté, je vous y conduiray sans doute : Mais si vous ne voulez aller à Babilone, que pour aller plustost à Themiseire, pardonnez moy Madame, si je suis contraint de vous desobeir. Et puis, à ne vous déguiser pas la verité, les choses ne sont pas en terme de cela : je suis mal avec la Reine par plus d'une raison : mais encore plus pour l'amour de vous que pour toute autre chose. Ainsi, Madame, en me demandant un Azile pour vous, vous me conduiriez au lieu de mon suplice. Ce n'est pourtant pas par crainte que je vous refuse, et l'amour seulement est ce qui m'y force : Vous m'avez dit une fois, Madame, qu'il n'est rien de plus déraisonnable, que de faire un grand crime inutilement : trouvez donc bon que je tasche de ne tomber pas en une pareille faute. Le crime est commis. Madame : j'ay eu la hardiesse de vous enlever : il faut que je tasche d'avoir le bonheur d'obtenir mon pardon, et de n'estre pas haï. Il n'est pas aisé, reprit brusquement la princesse, de se faire aimer par la voye que vous avez prise : Que sçavez vous. Madame, ce qu'il doit arriver ? reprit ce Prince ; Ha ! je sçay bien, repliqua-t'elle, qu'il n'arrivera jamais que Mandane vous aime. Encore une fois, Madame, respondit il, il n'est rien, d'absolument impossible en cela. Qui m'eust dit le premier jour que je fus au Temple de Mars à Sinope, vous allez devenir esperdûment amoureux, je ne l'eusse pas creû : Et qui m'eust dit le 
<pb id="page_1013" n="V02-P415"/>premier moment que je vy Artamene, en ce mesme lieu, et en ce mesme jour, vous le haïrez mortellement, je ne l'eusse pas pensé : car enfin je ne voyois point encore de femme dans ce Temple, qui peust me donner de l'amour : et je trouvois Artamene beau, bienfait, de bonne mine, et fort civil. Cependant je vous ay aimée et je l'ay haï. La Princesse rougit au Nom d'Artamene, qu'elle n'avoit pas preveu que Philidaspe deust prononcer : et ce Prince qui la regardoit tousjours s'en aperçeut. Toutefois il n'osa alors en rien dire : et ce fut depuis à Babilone qu'il m'en parla. La Princesse voyant que cette conversation ne serviroit de rien, la rompit, et congedia ce Prince malgré qu'il en eust. A quelques jours delà, nous sçeusmes la mort d'Astiage : quoy que Philidaspe empeschast autant qu'il pouvoit que l'on ne dist rien à la Princesse : mais ayant apris qu'elle la sçavoit, il prit le deüil, et vint luy rendre visite. Peu de temps en suite, nous aprismes que la Reine Nitocris aupres avoir fait achever son superbe Tombeau qui est sur la principale Porte de Babilone, estoit morte en partie de la douleur que la desobeissance, et la mauvaise action du Prince son Fils luy avoit causée. Ces deux accidens toucherent sensiblement la Princesse : le premier, parce qu'elle estoit trop bien née, pour n'estre pas sensible à la perte d'un Roy qui luy estoit si proche, quoy que son extréme vieillesse la deust consoler : et l'autre parce qu'effectivement la vertu de la Reine Nitocris luy estoit tousjours un 
<pb id="page_1014" n="V02-P416"/>grand appuy. Car encore qu'elle ne fust pas aupres d'elle, il estoit pourtant à croire, que Philidaspe ne porteroit jamais les choses à une derniere extremité, tant qu'elle pourroit luy oster le Sceptre. Nous sçeusmes encore par une des femmes que l'on avoit de la Princesse, que Mazare avoit admirablement bien servy le Prince d'Assirie en cette occasion : et que peut-estre sans luy, la Reine luy auroit elle osté sa Couronne. Nous aprismes aussi que la princesse Istrine suivant la derniere volonté de la Reine, estoit partie de Babilone, le lendemain de sa mort : pour estre conduite en Bithinie, où estoit alors le Prince Intapherne son Frere ; qui estoit allé aider à Arsamone, à reconquerir son Estat sur le Roy de Pont : que l'on disoit estre en termes de perdre ses deux Royaumes. Cependant durant quelques jours, nous ne fusmes point persecutées des visites du nouveau Roy d'Assirie : car comme effectivement il a de la generosité, et de grandes qualitez, il sentit la perte de la Reine Nitocris assez fortement. Neantmoins comme l'amour regnoit dans son ame, les premiers jours de son deüil estans passez, la pensée de pouvoir esperer que la magnificence de Babilone, pourroit peut-estre toucher le coeur d'une jeune Princesse ; fit qu'il se consola un peu plustost qu'il n'eust fait en une autre Saison, de la perte d'une Reine, qui mit un deüil universel en l'ame de tous les Sujets. Cependant Mazare escrivit au Roy, qu'il estoit à propos qu'il allast le plustost 
<pb id="page_1015" n="V02-P417"/>qu'il pourroit se faire voir à ses Peuples : et que le Throsne estoit un lieu, qu'il ne faloit pas laisser longtemps vuide, de peur que quelqu'un neust la tentation de le vouloir remplir. Neant moins il n'y eut point de raison d'Estat assez forte, pour l'obliger à quitter la princesse, pour aller à Babilone. Au contraire, il manda à Mazare, qu'il preparast a loisir toute la pompe de son Entrée : et qu'il luy envoyast tout ce qui estoit necessaire pour cela, et pour y conduire la princesse de Medie : car depuis la mort d'Astiage, il ne la fit plus nommer la Princesse de Capadoce. J'oubliois de vous dire ; sage Chrisante, qu'apres la mort de la Reine Nitocris, la princesse par mes conseils, avoit envoyé tesmoigner au nouveau Roy, qu'elle estoit bien marrie de la mort de la Reine sa mere : et qu'en suitte il estoit venu la remercier de cette civilité, que j'avois bien eu de la peine à obtenir d'elle : bien qu'il eust fait ce que je luy conseillois de faire, lors qu'Astiagesut mort. Mais pour revenir à ce qui me reste à vous dire, le Roy d'Assirie vint un jour dans la Chambre de Mandane, apres luy en avoir envoyé demander la permission : et l'ayant salüée avec beaucoup de respect, Madame, luy dit il fort galamment ; l'Euphrate est jaloux de l'honneur que le Tigre a reçeu à son prejudice : et il est bien juste que la premiere Ville du monde possede à son tour, la plus illustre princesse de la Terre. Quand je vous ay demande d'aller à Babilone, reprit Mandane, la Reine 
<pb id="page_1016" n="V02-P418"/>Nitocris vivoit : et quand je vous y veux conduire, repliqua ce Prince, le Throsne d'Assirie est en estat de vous recevoir : et tout le Peuple en disposition de vous reconnoistre pour Reine. Non Seigneur, luy dit elle, n'esperez point que le changement de lieux, change mon ame : ny que la veüe de la superbe Babilone touche mon coeur. J'aimerois mieux passer ma vie sous une Cabane de Berger, que dans le Palais d'un Roy qui m'auroit offencée. Non Seigneur encore une fois, je ne veux ny vous commander, ny vous obeir : je ne veux point, dis-je, occuper la place d'une Reine, que je ne remplirois pas dignement apres elle : et j'aime mieux estre dans vos prisons, que sur le Throsne d'Assirie. Si j'estois en estat de vous resister, pouisuivit elle, il est certain que je n'irois pas où vous me voulez conduire : et que je serois bien aise de n'aller pas attirer la guerre, vers une Ville qui passe pour une des Merveilles du Monde. je voudrois si je le pouvois, espargner le sang de tant de personnes innocentes dont elle est remplie : Mais comme je ne puis pas m'opposer à vostre dessein, j'ay seulement à vous dire, que je seray à Babilone, ce que je suis à Opis : et que le Roy d'Assirie avec toute sa magnificence, ne touchera nô plus mon coeur, que quand il ne m'a paru estre que Philidaspe. Le temps Madame (luy repliqua-t'il, parce que malgré tout ce qu'elle disoit, il luy restoit quelque espoir) nous fera voir si comme vous le dites, vostre rigueur sera plus forte que ma perseverance. 
<pb id="page_1017" n="V02-P419"/>Du moins, poursuivit il, vous avez resolu ma mort, j'auray un Tombeau plus illustre à Babilone qu'icy : et vous aurez aussi plus de tesmoins de cette cruauté dont vous faites gloire. Tant y a Chrisante, que trois jours apres, il falut nous resoudre à partir : de vous dire quel équipage fut le nostre, ce seroit abuser de vostre patience pour une chose qui n'est pas necessaire : si ce n'est que vous soyez de l'humeur de ceux qui disent, que la veritable mesure de l'amour, est la liberalité. Car si cela est ainsi, je ne sçaurois mieux vous faire comprendre, la grandeur de la passion du Roy d'Assirie, que par la prodigieuse despense qui fut faite a l'entrée de la Princesse dans Babilone. Le matin que nous partismes d'Opis, nous vismes dans une grande Place, sur laquelle respondoient les fenestres de la Chambre de la Princesse, douze Chariots magnifiques, pour mettre toutes les Dames qui la devoient accompagner : et un autre incomparablement plus beau que les douze dont j'ay desja parlé, qui estoit destiné pour sa personne. Nous vismes aussi deux cens Chameaux pour le Bagage, avec des Couvertures de pourpre de Tir en broderie d'or. Et quand nous fusmes aux portes de la Ville, nous vismes dans une plaine quinze mille hommes sous les armes, ayant tous un Morrion de cuivre doré, le Corcelet de mesme ; avec des Arcs d'Ebene, et des fléches à pointes d'or : qui se separant en deux Corps, firent marcher les Chariots au milieu : car pour les 
<pb id="page_1018" n="V02-P420"/>Chameaux, ils alloient cent pas devant les Gens de guerre. Quant au Roy, comme il n'y a que douze journées d'Opis à Babilone, une partie de la Cour par ses ordres s'estoit rendue aupres de luy : et il alloit à cheval, à la teste de mille chevaux, immediatement apres le Chariot de la Princesse, qui marchoit le dernier de tous. Nous allasmes de cette sorte, jusques à une journée de Babilone : mais quand nous fusmes là, le Roy d'Assirie voulut que la Princesse se reposast un jour, à un Chasteau où nous logeasmes : pendant quoy l'on acheva de donner les ordres necessaires, pour cette magnifique Entrée. Je ne doute pas que vous ne trouviez estrange, d'oüir tant parler de magnificence, si tost apres la mort de la Reine Nitocris : mais c'est que les Assiriens, non plus que les Peuples de Capadoce qui leur ont esté sousmis, ne portent que trois jours le deüil de leurs Rois : parce, disent-ils, qu'il y a bien plus de lieu de se resjoüir, que de s'affliger, quand ils ont achevé glorieusement leur regne. Ainsi les Babiloniens qui avoient fait une superbe pompe funebre à leur Reine, passerent bien tost a une autre de resjoüissance. Pour l'illustre Mandane, l'on peut assurer qu'elle ne prenoit guere de part à cette Feste : Cependant quoy qu'elle eust resolu de ne se parer point, et de paroistre la plus negligée qui luy seroit possible, elle ne pût en venir à bout : car comme toutes les femmes qui la servoient, et qui nous servoient Arianite et moy, dependoient du Roy d'Assirie ; 
<pb id="page_1019" n="V02-P421"/>et qu'Arianite elle mesme estoit d'intelligence aveque luy ; nous ne trouvasmes le matin que des habillemens tres magnifiques, et tous couverts de Perles et de Diamans. Pour moy, je vous avoüe que cét artifice ne me donna pas tant de colere qu'à la Princesse, qui pensa en desesperer : et qui me querella presque de ce que je n'en faisois pas autant qu'elle. Madame (luy dis-je pour m'excuser, et parce qu'en effet c'estoit mon opinion) le Roy d'Assirie qui cherche sans doute à justifier l'action qu'il a faite envers ses Peuples, par vostre extréme beauté, veut qu'ils la voyent avec tout son eclat : mais il ne songe pas que s'il n'y prend garde, vous luy ferez des rebelles de tous ses Sujets : et si vous m'en croyez, luy dis-je, vous vous laisserez voir à eux avec tous vos charmes : car enfin si ce Prince entreprenoit jamais quelque chose contre vous, ils se revolteroient peut-estre en vostre faveur. Vous estes bien ingenieuse, me dit elle, à excuser vostre faute, ou pour mieux dire vostre foiblesse : Mais Martesie toute flateuse que vous estes, vous avez tort de n'estre pas plus touchée de mon déplaisir, et de me conseiller comme vous faites. Car de grace, dittes moy un peu, ce que pensera le malheureux Artamene, s'il arrive qu'il vienne à sçavoit un jour, par les Espions que sans doute le Roy mon Pere a dans Babilone ; que l'on m'y aura veüe arriver avec un habillement qui ne marque que de la joye, et de la satisfaction ? Toutes les autres choses, 
<pb id="page_1020" n="V02-P422"/>ne peuvent m'estre imputées : mais pour celle là, s`imaginera t'on que je n'y ay pas consenty ? Madame, luy dis-je, si vous estiez en choix de faire ce qu'il vous plairoit, je ne vous conseillerois pas comme je fais : mais cela n'estant pas, je trouve que d'un mal il en faut tirer un bien : et tascher s'il est possible, que cette mesme beauté qui vous a fait enlever, vous donne des Protecteurs si vous en avez besoin. Et pour ce que vous dites d'Artamene, adjoustai-je, croyez moy Madame, que si le Roy vostre Pere a des Espions dans Babilone, qui raportent fidellement ce qu'ils auront veû ; ils parleront autant de vostre melancolie que de vostre parure : et de cette sorte vous n'avez rien à craindre. Enfin Chrisante, la Princesse n'y pouvant faire autre chose, se laissa habiller : sans vouloir toutefois que l'on employait aucun art à sa coiffure. Mais comme vous sçavez, elle a les cheveux si beaux, que la negligence la pare et luy sied bien. Les habillemens que l'on nous bailla, estoient à l'usage de Medie et de Capadoce, c'est à dire de couleurs fort vives et fort éclatantes : car pour les femmes de qualité de Babilone, elles ne portent jamais que du blanc. Cela n'empesche pas toutefois, qu'elles ne soient fort magnifiquement et fort galamment habillées : n'y ayant presque point de couleur, sur laquelle les Diamans, les Esmeraudes, et les Rubis, facent un plus bel effet. Nous le connusmes bien tost apres ce jour là : car à peine la Princesse fut elle en 
<pb id="page_1021" n="V02-P423"/>estat d'estre veüe, que plus de deux cens femmes de condition vinrent luy faire la reverence. Elle les reçeut fort civilement : mais avec une melancolie si grade, qu'elle ne leur donna guere moins de pitié que d'admiration. Enfin il falut partir : et au lieu de douze Chariots pleins de Dames, qu'il y avoit le jour auparavant, il y en eut plus de deux cens. Le Roy eut aussi plus de trois mille chevaux à l'accompagner : pour la Princesse, au lieu d'un Chariot ordinaire, elle fut contrainte de monter dans un superbe Char de Triomphe, dont tous les ornemens estoient d'or. Il estoit tiré par quatre Chevaux Tigres, attelez de front, les plus beaux que l'on vit jamais : et quatre Hommes de la premiere condition, portoient sur ce Char un Dais magnifique, fait d'une espece de Broderie d'Or, de Perles, et de Diaroans, que les seules Sidoniennes sçavent faire. Je ne m'arresteray point à vous particulariser cette pompe : et je vous diray seulement, que toute cette grande Plaine que l'on trouve en arrivant à Babilone par le costé que nous y allions ; et qui comme vous sçavez, est toute couverte de Palmiers, d'une beauté admirable, et d'une hauteur prodigieuse ; estoit remplie de Troupes : mais de Troupes armées avec une magnificence estrange. De cent pas en cent pas, nous trouvions des Ares de Triomphe eslevez, sous lesquels passoit le Char de la Princesse : et sur lesquels il y avoit des Inscriptions, qui luy estoient glorieuses. Tous ces Arcs estoient superbes : et 
<pb id="page_1022" n="V02-P424"/>l'on ne voyoit rien qui ne parlast de Grandeur et de joye.
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<div2 id="page_CYRUS020204" type="sequence" n="Histoire de Mandane : Mazare">
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A deux stades de la Ville, le Prince des Saces qui estoit admirablement beau, et de bonne mine, ayant un habillement tres riche, et estant monté sur un cheval Isabelle à crins noirs, vint à la teste de mille chevaux, presenter à la Princesse, de la part du Roy, de grandes Cless d'or, dans une Corbeille de mesme metal, enrichie de Topases et d'Amethistes. Madame, luy dit il en les presentant, le Roy m'a commande de vous obeir : et de vous offrir de sa part, ce que luy seul vous peut donner. Seigneur, respondit la Princesse (car on l'advertit de la condition de Mazare) si en me presentant les Clefs de Babilone, vous m'assurez qu'il me sera permis d'en faire des demain ouvrir les portes, pour m'en retourner à Themiscire, ou pour aller à Ecbatane, je les accepteray sans doute, et vous seray eternellement obligée de me les avoir offertes. Mais si cela ne doit pas estre (poursuivit elle, avec une melancolie charmante, qui ne luy déroboit rien de sa beauté) il me semble qu'il y a quelque injustice, et mesme quelque inhumanité, de vouloir que je garde moy mesme les Clefs de ma prison. Ainsi, Seigneur, jusques à tant que cela soit determiné par le Roy d'Assirie, gardez ce que vous m'avez voulu offrir, comme ne pouvant estre en de meilleures mains que les vostres. Mazare surpris et charmé de la beauté, de l'esprit, et de la civilité de la Princesse, luy dit qu'il ne garderoit ce qu'elle luy faisoit l'honneur de luy 
<pb id="page_1023" n="V02-P425"/>confier, que pour le remettre en sa disposition, quand elle seroit arrivée à la Ville : et sans la faire tarder davantage, il mesla sa Troupe qui estoit tres magnifique, avec celle du Roy d'Assirie. Ce Prince marchoit seul, immediatement apres le Char de la Princesse : mais si paré, si brillant d'Or et de Pierreries, qu'excepté Artamene, je ne ny jamais d'homme de meilleure mine que luy. A l'entrée de la Ville, on fit une Harangue à la Princesse, ou plustost un Eloge : Toutes les Maisons estoient tendués de superbes Tapisseries : Toutes les ruës estoient semées de fleurs : Toutes les femmes estoient aux fenestres extraordinairement parées : mille Trompettes et mille Clairons, faisoient retentir l'air de toutes parts : et tout le Peuple estoit si ravy de la beauté de la Princesse ; et il en fit des acclamations si grandes ; que le Roy d'Assirie en eut une joye, qui ne se peut exprimer. Enfin Chrisante, nous fusmes conduites au Palais de la Reine Nitocris : Comme la Princesse descendit du Char, le Roy d'Assirie vint luy presenter la main, pour la mener à son Apartement : Elle eust bien voulu le refuser, mais elle creut que cela paroistroit bizarre et hors de propos. Ainsi elle luy donna la main sans incivilité : mais ce fut pourtant d'une maniere si cruelle pour luy, et elle luy fit si bien connoistre que la seule qualité de Roy d'Assirie, exigeoit d'elle cette legere complaisance, qu'il n'en fut gueres plus satisfait. Nous passasmes par plus de six Apartemens de plein pied, tous plus magnifiquement 
<pb id="page_1024" n="V02-P426"/>meublez les uns que les autres : et au dernier, il luy fit une profonde reverence : et luy dit que c'estoit d'oresnavant à elle à commander à toute l'Assirie : et qu'il n'estoit plus que le premier de ses Sujets. Enfin apres une heure, qui fut employée à recevoir les complimens de tout ce qu'il y avoit de Grand dans Babilone, l'on nous laissa en liberté : et nous eusmes du moins la consolation de sçavoir, que toutes les femmes qui avoient servy la Reine Nitocris, furent destinées à servir la Princesse Mandane : et qu'ainsi elle n'auroit aupres d'elle, que des personnes vertueuses. Quelque temps apres que nous fusmes seules, Arianite estant allé dans une autre Chambre, la princesse me regarda avec une melancolie extraordinaire : Ha ! Martesie, s'escria-t'elle, en quel lieu sommes nous ? et par quelle voye en sortirons nous ? N'avez vous point pris garde, me dit elle, à ces prodigieuses Murailles de Babilone, sur lesquelles plusieurs Chariots peuvent aller de front tant elles sont espaisses et fortes ? N'avez vous point veû ces superbes Tours qui l'environnent ? N'avez vous point remarqué combien l'Euphrate qui la divise, en rendroit ce me semble les aproches difficiles, à ceux qui la voudroient assieger ? N'estes vous point estonnée de ce nombre innombrable de Peuple qui la remplit, de ces Portes d'airain qui la ferment ? Et enfin pouvez vous bien concevoir, qu'il soit possible d'esperer, que quand toute l'Asie s'armeroit pour mon secours, l'on peust me retirer de 
<pb id="page_1025" n="V02-P427"/>Babilone ? Car apres tout, quelque vaillant que soit l'illustre Artamene, il ne sçauroit vaincre le Roy d'Assirie enfermé dans les Murailles de cette superbe Ville. Voila ma chere Fille, me dit elle, tout ce que l'ay pensé durant cette funeste ceremonie : et voila toute la part que j'ay prise, à la magnifique Entrée que l'on m'a faite. Madame, luy dis-je, les Dieux sont tout ce qui leur plaist : et la prudence humaine trouve quelquefois de l'impossibilité en des choses, où il n'y en a point pour eux. Vous avez raison, dit elle ; aussi ne fonday-je plus mon esperance qu'en leur appuy. En effet, le lendemain la princesse voulut aller au Temple : et on la conduisit à celuy de lupiter Belus, qui est une des plus belles choses du monde. Cependant comme le Roy d'Assirie vouloit tascher de la gagner par la douceur, et qu'il craignoit de l'irriter, il ne la voyoit au plus qu'une heure par jour : encore estoit ce devant tant de monde, que la Princesse s'en trouvoit beaucoup moins incommodée. Le Prince Mazare la voyoit fort assiduëment par les ordres du Roy, qui l'avoit prie de tascher de luy rendre office aupres d'elle : sçachant bien qu'il n'y avoit pas de personne au monde qui eust plus d'adresse, ny gueres plus de charmes dans la conversation. En effet, ce Prince reüssit si admirablement à se faire estimer de la Princesse, et à gagner son amitié, qu'il ne fut pas une petite consolation à ses disgraces. Il estoit doux, civil, et respectueux : et quoy qu'il parlast tousjours à l'avantage du Roy d'Assirie, 
<pb id="page_1026" n="V02-P428"/>quand l'occasion s'en presentoit ; neantmoins nous voiyons dans ses yeux une melancolie si obligeante ; parce que nous la croyons un effet de la compassion qu'il avoit de nos malheurs ; que la Princesse ne pouvoit quelquefois se lasser de le loüer. Mais Chrisante, pour vous faire mieux comprendre toute la suite de mon discours, il faut que je vous descouvre en cét endroit de mon recit, une chose que nous ne sçeusmes que tres long temps apres que ce que je viens de dire nous fut arrivé ; et que nous ne soubçonnasmes mesme point du tout ; tant il est vray que l'infortuné Mazare déguisa. admirablement bien ses sentimens. je vous diray donc Chrisante, que ce Prince en presentant les Clefs de Babilone à la Princesse Mandane, le jour que nous y arrivasmes, perdit absolument sa liberté ; et devint aussi amoureux d'elle, que le Roy d'Assirie l'estoit. Comme il n'avoit point encore eu d'amour, il ne connut pas d'abord cette passion : et il s'imagina (comme je l'ay sçeu par le genereux Orsane qui est venu avec moy, et qui m'a descouvert tous les secrets sentimens de feu son Maistre) que l'admiration toute seule, jointe à la pitié de voir une si belle Personne affligée, estoit ce qui troubloit un peu son esprit. Mais il ne fut pas huit jours a s'apercevoir que ce qu'il sentoit, estoit quelque chose de plus, Il accepta pourtant la commission que le Roy d'Assirie luy donna, de voir souvent la Princesse, et de luy parler souvent en sa faveur : car quelle bonne raison eust il pû 
<pb id="page_1027" n="V02-P429"/>dire pour s'en excuser ? Il fit neantmoins quelque legere resistance, à la premiere proposition qu'il luy en fit : Mais apres tout, soit qu'il n'eust point d excuse legitime à donner ; soit qu'un secret mouvement de sa passion fit qu'il ne peut refuser de voir la personne qu'il aimoit malgré luy, il promit qu'il la verroit, et qu'il serviroit le Roy d'Assirie : et en effet, il la vit, et il tascha de l'y servir. Car il faut advoüer que Mazare estoit naturellement genereux : et que l'amour seulement l'a forcé de faire des choses contre la generosité. En effet Orsane m'a assuré, qu'il luy descouvrit son coeur : et qu'il n'est point d'efforts qu'il ne fist, pour regler son affection : et pour la renfermer dans les bornes de l'estime et de l'amitié. Quel malheureux destin est le mien ? (disoit il un jour à Orsane) j'ay passé presque toute ma vie dans une Cour où il y a un nombre infiny de belles Personnes sans en estre amoureux ; et je ne voy pas plustost la Princesse Mandane, que je le deviens esperdûment. Ha ! Orsane, s'escrioit il, que ceux qui disent que l'esperance naist avec l'Amour sont abusez ! Car apres tour, que puis-je esperer ? Je sens une passion que je dois et que je veux combatre : et que si je ne la puis vaincre, je suis du moins resolu de cacher eternellement. Car enfin, j'ay promis amitié au Roy d'Assirie ; je suis son Vassal ; j'ay l'honneur d'estre son Patent ; et il m'a choisi pour le confident de sa passion. Comment donc puis-je vaincre tous ces obstacles ? Mais quand ma generosité cederoit à 
<pb id="page_1028" n="V02-P430"/>mon amour, et que je me resoudrois d'estre lasche, et de trahir un Prince à qui je dois beaucoup de respect ; je le serois inutilement : n'estant pas à croire, qu'une Princesse qui mal-traite le Roy d'Assirie, reçeust favorablement le Prince des Saces. Ainsi Orsane, poursuivoit il, je sçay bien que je n'espere rien : et je sçay pourtant bien que j'aime, et que j'aime jusques à perdre la raison. Mais, reprenoit il, puis que ma passion naist sans esperance, il faut esperer qu'elle ne durera pas long temps : ou plustost, adjoustoit ce Prince, il faut croire que puis que le desespoir mesme ne la fait pas mourir en naissant, elle subsisteta eternellement. Aimons donc, disoit il, aimons, puis que c'est nostre destinée : et aimons mesme sans en faire de scrupule. Car enfin nous ne sommes pas Maistres de nostre affection : et c'est bien assez si nous la pouvons cacher : et si nous la pouvons obliger à se contenter de l'estime et de Mandane. Bres Chrisante, Mazare ne pouvant arracher de son coeur, l'amour qu'il avoit pour la Princesse, se resolut du moins d'en faire un grand secret : et de ne laisser pas mesme de rendre office au Roy d'Assirie. Mais Chrisante, il ne disoit pas une parole en sa faveur, qui ne luy donnast mille desplaisirs secrets : et la Princesse n'en prononçoit pas une à son des avantage, qui ne luy causast une joye, qu'il avoit bien de la peine à cacher. Ainsi il estoit fidelle et infidelle tout ensemble : sa bouche parloit pour le Roy d'Assirie, et son coeur le trahissoit : et quoy qu'il fist, et 
<pb id="page_1029" n="V02-P431"/>quoy qu'il dist, l'on voyoit tousjours dans son ame une si grande crainte de déplaire à la Princesse Mandane, que jamais je n'ay veû plus de respect en personne. Cependant nous ne soubçonnasmes jamais rien de sa passion : il paroissoit quelquefois assez melancolique, mais il avoit l'adresse de nous faire comprendre, sans mesme nous le dire, que les malheurs de la Princesse le touchoient : et qu'il eust bien voulu que le Roy d'Assirie eust pü vaincre ses propres sentimens, et renoncer à tous ses desseins. Les choses estoient en cét estat, lors qu'il nous arriva un surcroist d'infortune, qui nous donna bien de la peine : Ce fut que le Roy d'Assirie ne voyant nul changement en l'esprit de Mandane, malgré ses respects, ses soumissions, et tous les soings de Mazare, commença de croire qu'il faloit necessairement que le coeur de la Princesse fust preocupé. Et se souvenant alors de tant de soubçons qu'il avoit eus qu'Artamene ne fust amoureux de Mandane ; et se souvenant encore en suitte, de ce qu'il avoit entendu de la bouche de Feraulas, touchant la condition d'Artamene ; et de la rougeur de la Princesse, qu'il avoit remarquée à Opis, quand il l'avoit nommée ; il n'en faut point douter (dit il au Prince Mazare, apres luy avoir raconté tout ce qui luy estoit arrivé à la Cour de Capadoce) non seulement Artamene est Prince ; non seulement Artamene aime Mandane ; mais Mandane aime Artamene. Je vous laisse à penser quel trouble ce sentiment mit dans l'esprit de 
<pb id="page_1030" n="V02-P432"/>jeune Roy, et quelle inquietude en ressentit Mazare : il en fut si troublé et si interdit, que le Roy d'Assirie croyant que ce fust pour le seul interest qu'il prenoit au sien, l'en remercia tendrement. Cependant il trouva moyen pour s'esclaircir de ses doutes, de parler en particulier à Arianite : qui malheureusement, sans que nous en sçeussions rien, avoit entendu une conversation que j'avois eüe avec la Princesse le soir auparavant : et où nous avions presque repassé toutes les choses les plus secrettes de sa vie : à la reserve du Nom de Cyrus, que par hazard nous n'avions point prononcé. Mais quoy qu'elle n'eust pas tout entendu, elle en avoit pourtant assez oüy, pour ne luy laisser pas lieu de douter, qu'il y avoit une intelligence entre Artamene et Mandane : de sorte que quand le Roy d'Assirie parla à cette malicieuse fille, il en aprit plus qu'il n'en vouloit sçavoir. Neantmoins comme elle ne luy disoit les choses que fort confusément, il se resolut de s'en éclaircir mieux : et mesme d'en parler à la Princesse. Comme la jalousie est une passion encore plus violente que l'amour, parce qu'elle n'est jamais seule dans un coeur : et qu'ainsi elle porte tousjours je trouble avec elle : le Roy d'Assirie me parut tout change, dès qu'il entra dans la chambre de Mandane. Il n'y avoit alors qu'Arianite et moy aupres d'elle : il la salüa pourtant avec tout le respect qu'il luy devoit : et il voulut mesme commencer la conversation par des choses indifferentes : mais il paroissoit neantmoins 
<pb id="page_1031" n="V02-P433"/>tant d'inquietude dans son esprit, que nous nous en aperçeusmes. Madame (luy dit il apres plusieurs autres discours interrompus) je voudrois bien sçavoir de vous, une chose qui m'importe infiniment, et qui vous importe aussi beaucoup : S'il m'est permis de vous la dire, repliqua la Princesse, et que je la sçache, peut-estre satisferay-je vostre curiosité. Ouy Madame, vous la sçavez, respondit il, et pour ne vous tenir pas plus long temps en peine, je voudrois que vous m'eussiez fait l'honneur de m'aprendre. quel est ce puissant Ennemy qui me combat dans vostre coeur, et qui m'y surmonte : car enfin si cela n'estoit pas, je ne sçaurois croire que mes soins, mes respects, et mes soumissions, ne fussent venus à bout d'une simple aversion. Seigneur (luy dit la Princesse, qui ne croyoit pas qu'il sçeust rien avec certitude de ce qui regardoit Artamene) ne vous donnez point s'il vous plaist la peine de chercher de secretes raisons à mon procedé aveque vous : et sçachez que quand mesme je vous aurois aimé, et tendrement aimé ; si vous m'aviez enlevée sans mon consentement, je ne vous aimerois jamais : tant il est vray que j'ay une puissante aversion, pour ceux qui perdent une fois seulement en toute leur vie le respect qu'ils me doivent. Quoy Madame (repliqua ce Prince violent, presque contre son intention) si Artamene avoit fait ce qu'a fait Philidaspe, vous le traiteriez comme vous me traitez ? Artamene, respondit la Princesse en 
<pb id="page_1032" n="V02-P434"/>rougissant, est trop sage pour me permettre seulement de supposer qu'il peust jamais avoir commis une semblable faute : Mais Seigneur, pourquoy me parlez vous d'Artamene en cette occasion ? Je vous en parle, Madame, repliqua-t'il, comme d'un homme qui à ce que je voy, m'a vaincu plus d'une fois : mais beaucoup plus cruellement dans vostre coeur, qu'il n'a fait les aimes à la main. Ouy Madame, cét Artamene que j'ay tousjours haï, et que vous m'avez autrefois commandé d'aimer, est certainement celuy qui s'oppose à ma gloire et à mon bonheur : et vous ne me commandiez sans doute, que ce que vous faisiez vous mesme. Comme je n'ay point eu d'injustes sentimens, respondit la princesse sans s'émouvoir, je ne vous nieray point que je n'aye eu, et que je n'aye encore beaucoup d'amitié pour Artamene : et vous n'ignorez pas que je luy ay assez d'obligation, pour ne le pouvoir haïr. Ces obligations, repliqua ce Prince violent, n'auroient jamais porté la Princesse Mandane, à avoir une affection particuliere et secrette pour un simple Chevalier : si son coeur n'avoit esté touché d'une inclination bien forte. Ce simple Chevalier dont vous parlez, reprit la Princesse en colere, paroissoit estre autant que Philidaspe en ce temps là : et sera peut-estre beaucoup davantage un jour, tout Roy d'Assirie qu'est ce Philidaspe. Il ne faut pas attendre plus long temps, respondit il, car puisqu'Artamene possede vostre affection, je le tiens beaucoup au 
<pb id="page_1033" n="V02-P435"/>dessus de tous les Princes de la Terre, quand mesme il ne seroit que ce qu'il a paru estre. Vous avez bien de l'orgueil, et bien de l'humilité tout ensemble, reprit la princesse, mais apres tout Seigneur, desacoustumez vous s'il vous plaist de me parler imperieusement, car je ne le sçaurois souffrir. Le Roy d'Assirie voyant qu'il avoit extrémement irrité la princesse, se jetta à ses pieds : et passant d'une extréme violence, à une extréme soumission. Quoy Madame, luy dit il, vous voulez que je puisse conserver la raison, en aprenant que ce coeur que je croiyois insensible pour toute la Terre, ne l'est pas pour Artamene ! N'estoit-ce point assez que je sçeusse que vous me haissiez, fans que j'aprisse qu'un autre estoit aimé ; et un autre encore que j'ay tousjours haï ? Tant que je ne vous ay creüe qu'insensible, les Dieux sçavent que dans le fonds de mon coeur je vous ay justifié autant que je l'ay pû : J'advoüois que vous aviez raison de mépriser tous les Rois du Monde, parce qu'il n'y en avoit point qui fust digne de vous. Je confessois que mon procedé meritoit que vous me fissiez attendre long temps le pardon de ma faute : Mais Madame, lorsque j'ay apris avec certitude, que le seul homme de toute la Terre, pour qui j'ay de la haine (quoy que j'aye de l'estime pour luy) est le seul que vous aimez ; ha Madame, je n'ay pû demeurer dans les termes que je m'estois prescrit. Je me suis plaint ; je vous ay accusée, j'ay perdu le respect en perdant aussi la 
<pb id="page_1034" n="V02-P436"/>raison ; et je pense mesme que si j'eusse pû m'arracher de l'ame la violente passion que vostre beauté y a fait naistre, je l'eusse fait avec joye. Ouy Madame, je l'advoüe, j'ay fait tout ce que j'ay pu pour vous haïr : mais Dieux que tous mes efforts ont esté inutiles ! Car enfin je vous aime plus que je ne vous aimois ; ma haine a augmenté pour Artamene, et mon amour s'est accrue pour la Princesse Mandane. je me trouve un interest nouveau à estre aimé de vous : il faut Madame, il faut que je chasse Artamene de vostre coeur : il faut que mes respects, mes soings, mes larmes, et mes soupirs, le detruisent : et il faut enfin que je meure, ou qu'il ne vive plus en vostre memoire. La Princesse entendant parler le Roy d'Assirie de cette sorte, ne douta point du tout qu'il ne sçeust quelque chose de bien particulier, de l'affection d'Artamene : c'est pourquoy elle ne jugea pas qu'il falust faire une finesse d'une amitié innocente. Joint que dans le trouble où le discours du Roy d'Assirie mettoit son ame ; elle creut que peut- estre à la fin quand il auroit absolument perdu l'esperance d'estre aimé, la laisseroit il en repos. C'est pourquoy prenant la parole, Seigneur, luy dit elle, les Dieux sçavent si je suis capable d'aucun deguisement criminel : et l'ingenuité que je m'en vay avoir pour vous, vous le doit assez faire connoistre. Ha Madame (s'écria alors le Roy d'Assirie, qu'elle avoit fait relever malgré luy) ne soyez pas assez sincere, pour me dire tout ce que vous pensez 
<pb id="page_1035" n="V02-P437"/>d'advantageux pour Artamene : cachez moy plustost une partie de sa gloire : et ne mettez pas ma patience à une si rigoureuse espreuve. Je ne sçaurois, luy respondit la Princesse, vous rien dire que vous ne sçachiez : car enfin toute la Cour de Capadoce a sçeu que j'ay beaucoup estimé Artamene : et je vous l'ay dit à vous mesme, du temps que vous estiez Philidaspe. Mais toute la Capadoce a ignoré, ce que je voy bien que vous sçavez, et ce que je m'en vay vous advoüer, qui est qu'Artamene est de condition égale à la vostre : et que si le Roy mon Pere y consentoit, l'affection qu'Artamene a pour moy, auroit toute la recompense qu'elle merite. Voila Seigneur, les termes où en sont les choses : et peut-estre en sçavez vous plus presentement, qu'Artamene luy mesme n'en sçait. Voila Seigneur, encore une fois, cette importante vérité que vous avez desiré sçavoir : c'est à vous presentement à regler vos desseins et vostre affection pour moy : vous avez de l'esprit et de la generosité, c'est pourquoy je n'ay plus rien à vous dire là dessus. Vous pouvez encore prendre un chemin, qui m'obligeroit à vous redonner mon estime, et qui vous aquerroit encore l'amitié d'Artamene : Ha Madame, s'écria ce Prince tout hors de luy mesme, je ne veux point de vostre estime toute glorieuse qu'elle est sans vostre affection : et je ne veux jamais avoir de part en l'amitié d'un homme, qui possede toute la vostre : et 
<pb id="page_1036" n="V02-P438"/>qui seul m'empesche de la posseder. Non non Madame, il faut prendre des voyes plus violentes, pour decider les differents que nous avons ensemble Artamene et moy : et il faut que sa mort me console de vostre cruauté, ou que la mienne assure son bonheur et le vostre. En disant cela il sortit, et laissa la Princesse en une affliction extréme : il fut retrouver Mazare, et luy raconta tout ce que Mandane luy avoit dit. Ce malheureux Prince l'escouta avec une inquietude estrange : il y avoit des momens, où il n'avoit pas moins de douleur que le Roy d'Assirie : et il y en avoit d'autres, où il imaginoit quelque douceur, à penser qu'il y avoit dans le coeur de la Princesse un puissant obstacle pour empescher ce Prince d'estre aimé : et où il esperoit qu'entre un Amant haï et un Amant absent, il pourroit peut-estre faire quelque progrés : de sorte qu'il se resolvoit fortement, à tascher de gagner l'estime et l'amitié de la Princesse. Il croyoit mesme ne faire presque rien contre la generosité : car, disoit il, ce ne sera pas moy qui empescheray Mandane d'aimer le Roy d'Assirie, ce sera Artamene. Mais Dieux, reprenoit il un moment apres en luy mesme, cét Artamene qui s'oppose au Roy d'Assirie, s'opposera aussi à Mazare : Mais, adjoustoit il, Mazare ne veut pas vaincre à force ouverte, ny à guerre declarée : il veut employer la ruse, où la force seroit inutile : et avoir recours à l'artifice, puis qu'il n'y a point d'autre voye de n'estre pas malheureux. Cependant comme il 
<pb id="page_1037" n="V02-P439"/>voyoit le Roy d'Assirie fort irrité, et en estat de se porter peut estre à quelque extréme resolution ; il le retint avec toute l'adresse imaginable : et luy fit beaucoup esperer de ses soins. En effet il vint voir la Princesse, mais il ne pût pas luy parler le premier : car comme elle avoit une extréme confiance en luy, et qu'elle n'ignoroit pas que le Roy d'Assirie luy disoit toutes choses ; elle luy parla d'abord avec tant d'esprit, tant de vertu, tant de douceur, et d'une maniere si touchante ; que Mazare pensa presque former la resolution, de n'avoir plus que de l'amitié pour Mandane. Mais Dieux, que cette genereuse resolution estoit mal affermie ! Quand il ne faisoit qu'escouter la Princesse, il avoit le coeur attendry ; la compassion luy faisoit quasi respandre des larmes ; mais dés qu'il levoit les yeux, et qu'il rencontroit ceux de Mandane, une nouvelle flame tarissoit ses pleurs, détruisoit ses premiers desseins ; et r'embrasoit toute son ame. La Princesse fut toutefois tres satisfaite de luy : car comme elle luy tesmoigna apprehender quelque chose de l'humeur violente du Roy d'Assirie ; Non Madame (luy dit-il, d'une maniere à luy persuader qu'il exprimoit ses veritables sentimens) ne craignez rien de la violence du Roy : je vous engage ma parole d'aporter tous mes soins à luy oster toute pensée criminelle : Mais si je n'y pouvois pas reüssir, je vous proteste que de son Vassal je deviendrois son Ennemy, s'il avoit entrepris de vous deplaire : et que tant 
<pb id="page_1038" n="V02-P440"/>que Mazare sera vivant, la Princesse Mandane ne souffrira autre persecution du Roy d'Assirie, que celle de ses prieres, de ses larmes, et de ses soupirs. je vous laisse à penser, sage Chrisante, quels furent les remercimens de la Princesse, et quels furent les Eloges qu'elle luy donna : Enfin Mazare en vint à tel point avec elle, qu'elle l'aimoit comme un frere : et ce Prince se trouva si heureux durant quelques jours, qu'il ne se souvenoit ny d'Artamene, ny de rien qui le peust fascher. Mais peu de temps apres, le Roy d'Assirie ayant esté adverty du retour d'Artamene à Themiscire ; de son arrivée à Ecbatane avec Ciaxare ; et des grands preparatifs de guerre que l'on faisoit contre luy : hasta de son costé l'execution de tous les ordres qu'il avoit donnez. Car dés le lendemain que nous fusmes arrivez à Babilone, il avoit renvoyé en Lydie : il avoit aussi envoyé en Phrigie, en Hircanie, en Arrabie, en Paphiagonie, et vers un Prince Indien : Le Prince des Saces aussi, envoya de son costé supplier le Roy son Pere de haster les levées qu'il faisoit faire en son Royaume. Cependant nous ne sçavions que fort confusément les preparatifs de la guerre : car Mazare qui ne pouvoit se resoudre de parler d'Artamene à Mandane, luy disoit toujours qu'il n'en sçavoit autre chose, si non qu'il estoit revenu des Massagettes, et que l'on se preparoit à la guerre. Durant cela, le Roy d'Assirie voyoit tousjours la Princesse, tantost : violent, tantost tres sousmis, tantost ne faisant 
<pb id="page_1039" n="V02-P441"/>que la regarder avec une profonde melancolie, sans luy parler que fort peu ; et tantost aussi luy parlant avec une colere extréme, sans oser pourtant lever les yeux vers les siens. Mais apres tout, j'ay cent et cent fois admiré la bonté des Dieux, en ce qu'ils ont fait qu'un Prince aussi imperieux que celuy-là, et d'une humeur aussi altiere ; soit tousjours demeuré dans les termes du respect. Au commencement que nous fusmes à Babilone, toutes les Dames avoient la permission de voir la Princesse : et elle en fut si cherement aimée, qu'il n'est rien qu'elles n'eussent esté capables de faire pour la delivrer : n'eust esté la passion qu'elles avoient qu'elle peust se resoudre de devenir leur Reine : de sorte qu'il n'y avoit pas une femme de qualité, qui ne taschast par son propre interest, de rendre office au Roy d'Assirie. Neantmoins depuis que ce Prince fut adverty par ses Espions que l'on viendroit bien-tost à luy, il nous osta cette liberté : et à la reserve du Prince Mazare, personne ne voyoit plus la Princesse, et elle estoit gardée fort estroitement. La raison de cela estoit, que le menu Peuple conmençoit de murmurer un peu, de ce que l'on alloit engager toute l'Assirie en une guerre injuste. Nous vivions donc de cette sorte, c'est à dire avec beaucoup de melancolie, et sans autre consolation que celle de la conversation du Prince Mazare. Les femmes qui servoient la Princesse, nous disoient que tous les jours il arrivoit grand nombre d'Estrangers à Babilone, sans qu'elles sçeussent ce 
<pb id="page_1040" n="V02-P442"/>que c'estoit : car elles n'avoient guere plus de liberté que nous. Bien est il vray que nous estions en une belle Prison (si toutefois il peut y en avoir de belles) estant certain que le Palais des Rois d'Assirie est la plus belle chose du monde. Mais sage Chrisante, je ne songe pas que vous le sçavez : et que je parle à des personnes qui ont accompagné le Vainqueur de Babilone à toutes ses Conquestes. Je vous diray donc seulement, que l'Apartement de la Princesse, estoit du costé qui regarde cette grande Plaine qui s'estend le long de l'Euphrate : et qui laisse la veuë libre, jusques à plus de cent cinquante stades de Babilone. Vous sçavez combien cette veuë est belle et diversifiée ; soit par le cours du fleuve qui serpente en ce lieu-là, soit par cent agreables Maisons dont cette Plaine est semée : et qui sont toutes environnées de Palmiers. C'estoit donc vers ce costé là, que la Chambre de la Princesse regardoit : et de ce costé là encore qu'il y a un Balcon qui se jette en dehors, sur lequel elle estoit assez accoustumée à resver, lors que le temps estoit assez beau pour cela. Je me souviens qu'un soir elle y fut extraordinairement tard : et comme le Roy son Pere et Artamene avoient beaucoup de part à toutes ses resveries ; Imaginez vous, me disoit elle, Martesie, quelle seroit ma joye et ma douleur tout ensemble, si un matin en faisant ouvrir ces fenestres, je voyois paroistre l'Armée de Medie et de Capadoce : En vérité, me dit elle, je croy que j'en expirerois : et que le plaisir de 
<pb id="page_1041" n="V02-P443"/>voir du secours, et la crainte qu'il ne fust inutile pour moy, et funeste à ceux qui me le voudroient donner, troubleroit si fort mon ame, que je n'aurois ny assez de force, ny assez de constance, pour me resoudre à en attendre l'evenement. Mais helas ! Martesie, je ne suis pas en estat d'avoir cette joye, ny cette douleur : la solitude et le silence qui regnent dans toute cette vaste Plaine, que nous decouvrons confusémcnt, à travers l'obscurité de la nuit, me disent assez que mes Deffenseurs n'y sont pas : et nous n'y voyons enfin, à la sombre clarté des Estoiles et de la Lune, que ce grand Fleuve et des Arbres. Il y avoit bien alors deux jours que nous n'avions point veû le Prince Mazare : de sorte que Mandane s'ennuyant de ne voir point son Protecteur (car elle le nommoit souvent ainsi) il eut beaucoup de part en nostre conversation. Mais apres que la Princesse eut assez resué, et se fut assez entretenuë, elle se coucha dans une Chambre qui touchoit celle où nous estions, où d'ordinaire elle ne faisoit que passer le jour. Le lendemain au matin, à peine fut elle habillée, qu'on luy vint dire que le Roy d'Assirie la supplioit de luy permettre de la voir : Comme elle luy eut accordé ce qu'il demandoit, et qu'il fut entré ; Madame (luy dit il, apres, l'avoir salüée avec beaucoup de respect) me voudriez vous faire la grace, de passer dans la Chambre où vous avez accoustumé d'estre ? Seigneur (luy dit elle, en nous faisant signe de la suivre à Arianite et à moy) ce 
<pb id="page_1042" n="V02-P444"/>n'est point aux Captives à choisir le lieu de leur prison : et en disant cela, elle suivit ce Prince qui luy donna la main, et nous la suivismes aussi. Comme nous fusmes dans cette Chambre, le Roy d'Assirie s'aprochant du Balcon ; l'ayant ouvert ; et tiré un grand rideau à houpes d'or, qui le cachoit quand on vouloit ; nous vismes que toute cette grande Plaine que le soir auparavant nous avions veuë si solitaire, estoit entierement couverte de Gens de guerre : et de la façon dont je vy la multitude des Esquadrons, des Bataillons, des Enseignes differentes, des chevaux, et des Corps separez, il me parut y avoir plus de quatre cens mille hommes en cette Campagne. Je vous laisse à juger sage Chrisante, quel effet fit un objet si terrible dans le coeur de Mandane : elle creut toutefois d'abord, que c'estoit l'Armée de Ciaxare : mais elle ne fut pas long temps en une si douce erreur : car le Roy d'Assirie s'estant tourné vers elle. Vous voyez, Madame, luy dit il, que le dessein que l'ay de vous conquerir et de vous meriter, n'est pas jugé si criminel par les Dieux que vous le croyez, puis qu'ils ne m'abandonnent pas : et que tant de Rois et tant de Princes comme il y en a dans cette Armée, dont cette grande Plaine est couverte, n'ont pas fait de difficulté de prendre mes interests : et que deux cens mille hommes enfin se trouvent en estat d'exposer leur vie pour l'amour de moy. La Princesse voyant ses esperances trompées, rejetta les yeux sur cette Armée comme pour s'en esclaircir : 
<pb id="page_1043" n="V02-P445"/>et en effet quoy que l'on ne peust pas bien discerner les enseignes, à cause de l'esloignement, neantmoins il luy sembla qu'il n'y en avoit point de Medie. C'est pour quoy detournant la teste avec precipitation, comme ne pouvant plus souffrir un si espouventable objet ; Ha ! Seigneur, s'escria t'elle, que me faites vous voir, et quelle espece de supplice avez vous inventé pour me tourmenter ? Voulez vous que je sente toute seule et tout à la sois toutes les blessures que feront vos Soldats à ceux de mon Party ? Voulez vous dis-je, que je sente les malheurs qui me doivent arriver, auparavant qu'ils soient arrivez ? Et que voulez vous enfin de la malheureuse Mandane ? Je veux, Madame, luy respondit il, que vous connoissiez parfaitement, que de vostre seule volonté, dépend le destin de toute l'Asie : afin que ce que ma consideration n'a pû faire, celle de tant de Peuples, de tant de Provinces, et de tant de Royaumes vous y porte. j'ay sçeu, Madame, adjousta t'il, que le Roy vostre Pere secouru par le Roy de Perte a mis ses Troupes en campagne, et qu'il est sur les rives du fleuve du Ginde pour venir à nous : et c'est. Madame, ce qui m'a fait haster de me mettre en estat de me deffendre : car comme vous pouvez penser, je n'aurois jamais attaqué le Roy des Medes. Ainsi Madame, j'ay creu que je devois encore tenter cette derniere voye de fléchir vostre coeur : Songez donc, s'il vous plaist, que les Roys de Lydie, de Phrigie, d'Arrabie, d'Hircanie, et cent autres Princes 
<pb id="page_1044" n="V02-P446"/>ces tres vaillans qui sont dans mon Armée, ne connoissent pas le Roy vostre Pere, et ne sont pas amoureux de vous comme je le suis pour l'espargner, comme je feray sans doute. Enfin considerez je vous en conjure, que de deux cens mille hommes il pourroit arriver facilement, que quelqu'un vous privast d'une personne si chere. Ha cruel ! s'escriat'elle, à quel espouvantable supplice m'exposez vous ? Ha ! impitoyable, luy respondit il, quelle dureté de coeur est la vostre, d'aimer mieux que toute l'Asie soit en armes ; que toute l'Asie soit noyée de sang ; que toute l'Ane soit destruite ; et que le Roy vostre Pere soit engagé en une dangereuse guerre, que de recevoir l'affection d'un Prince qui vous adore ; qui ne veut vivre que pour vous, et qui est prest d'employer cette mesme Armée à vous conquester des Couronnes, si celle qu'il porte ne satisfait pas vostre ambition ? Enfin, Madame, vous voyez deux cens mille hommes prests à marcher, et prests à combatte, si l'occasion s'en presente : Cependant quoy que tant de vaillans Capitaines, et tant de vaillans Soldats, ayent une sorte, impatience de voir l'Ennemy et de le vaincre, un seul de vos regards, peut leur faire tomber les armes des mains. Ouy divine Princesse, vos yeux sont les Maistres absolus du destin de tant de Peuples : Vous n'avez qu'à regarder favorablement, Vous n'avez qu'à prononcer une parole à mon avantage, Vous n'avez qu'à n'estre plus inhumaine ; Vous n'avez qu'à me donner un 
<pb id="page_1045" n="V02-P447"/>rayon d'esperance, pour faire que toute l'Asie soit en paix, et que le Roy vostre Pere soit en seureté. Parlez donc je vous en conjure : ou si vous ne voulez point parler, faites du moins que vos yeux me parlent pour vous. Ne me dites pas mesme si vous ne voulez, que vous aimerez un jour le Roy d'Assirie : et promettez moy seulement, que vous n'aimerez plus Artamene. Encore une fois. Madame, faut il combatre, ou faut il poser les armes ? Mais songez bien auparavant que de respondre, à ce que vous avez à dire. Les Dieux, Seigneur, respondit la Princesse, sont les Maistres absolus de tous les hommes : et Mandane ne doit pas usurper cette supréme authorité sur eux. C'est donc à moy à me resoudre à souffrir les malheurs qu'ils m'envoyent : et non pas à moy à m'opposer à leurs volontez. S'ils n'avoient pas resolu la guerre, ils auroient changé mon coeur ; ils auroient changé celuy du Roy mon Pere, et l'auroient obligé à vous pardonner. Ainsi je ne suis point en termes de pouvoir disposer de mes propres volontez : il suffit que je sçache de vostre bouche, que le Roy des Medes a pris les armes contre vous, pour trouver qu'il ne m'est plus permis, ny de vous regarder favorablement, ny de vous dire une parole avantageuse ; ny de vous donner un rayon d'esperance. Puis qu'il vous tient pour son ennemy, j'ay un nouveau sujet de vous mal traiter, et je n'en ay plus de vous pardonner, quand mesme j'aurois eu la foiblesse de le vouloir faire. Ainsi 
<pb id="page_1046" n="V02-P448"/>quand Artamene ne seroit point vivant, je ne ferois sans doute que ce que je fay. De plus, quoy que vostre Armée soit grande, je veux esperer que les Dieux combatant pour le Party le plus juste, feront succomber les Ennemis du Roy mon Pere, et luy donneront la victoire. Ce n'est pas (et ces mesmes Dieux le sçavent) que si par la perte de ma vie, je pouvois empescher la sienne d'estre exposée, je ne le fisse avec une joye incroyable : Ouy, Seigneur, si vous pouvez vous y resoudre, souffrez que je sois la victime qui redonne la Paix à toute l'Asie : j'y consens, et tout mon coeur. S'il ne faut pour vous satisfaire, poursuivit elle, qu'oster Mandane au malheureux Artamene, j'y consens encore, pourveû que vous luy permettiez d'entrer au Tombeau : et qu'elle passe des moins du Roy d'Assirie en celles de la mort, qui luy plairont davantage. Quoy Seigneur (adjousta la princesse, qui vit dans les yeux de ce Prince que ses discours estoient inutiles) vous ne m'écoutez pas ! et vous mesme vous ne vous laissez pas fléchir ! Au nom des Dieux Seigneur, faites une action heroïque en cette tournée : surmontez la passion que vous avez dans le coeur : la conqueste de Mandane, ne vaut pas pas tant d'illustre sang que vous en voulez faire respandre : l'Amour vous a trompé Seigneur : la beauté qui vous charme, n'est qu'une illusion agreable : et quand elle seroit telle que vous vous l'imaginez ; ce ne seroit apres tout, qu'un thresor que le 
<pb id="page_1047" n="V02-P449"/>Temps dérobe infailliblement bien tost, à toutes celles qui le possedent. Revenez donc à vous Seigneur, et si vous estes raisonnable, aimez la gloire, et la preferez à Mandane. Elle est plus belle qu'elle, et vous en serez mieux traité : Mandane mesme, vous en estimera davantage, et ne vous reprochera point l'infidelité que vous luy avez faite. Songez en effet que cette Princesse n'est pas digne d'une amour aussi constante que la vostre : elle vous haït ; elle vous mal-traitte ; et elle ne vous aimera jamais. Enfin soit parraison, soit par vangeance, soit par generosité, redonnez la paix à toute l'Asie, et haïssez la Princesse Mandane, qui ne vous fait que du mal. je le voudrois Madame, interrompt le Roy d'Assirie, si je le pouvois, mais je ne le puis, quoy que je le veüille : et je pense qu'il m'est aussi impossible de n'aimer pas la Princesse Mandane, qu'il est impossible à la Princesse Mandane de n'aimer pas Artamene. Mais Madame (adjousta ce Prince avec un redoublement de colere estrange) si vous aimez sa vie, laissez vous toucher à mes prieres : car sçachez que dans tous les combats que nous ferons, j'aporteray autant de soing à le chercher et à le vaincre ; que l'en apporteray à fuir et à espargner le Roy vostre Pere. De plus, comme il est brave, et qu'il en a la reputation ; il n'y a pas un vaillant homme en toute mon Armée, qui n'ait dessein de le rencontrer : imaginez vous donc que tous les traits qui partiront des 
<pb id="page_1048" n="V02-P450"/>mains de tous ces Soldats que vous voyez, seront lancez contre Artamene : que tous les Javelots seront tournez contre son coeur : que toutes les fleches, toutes les fondes, toutes les faux, toutes les espées, et toutes les Armes offensives, seront employées contre luy : et qu'il ne tient qu'à vous de luy oster tant d'Ennemis, et de ne luy en laisser plus qu'un à combatre. Ainsi cruelle Personne, si vous aimez Artamene, ne me haïssez plus : et donnez moy quelque legere marque de bien-veillance et de repentir. Non Seigneur (luy respondit la Princesse en l'interrompant) vous ne me connoissez pas encore : si j'avois eu à changer de sentimens, j'en aurois changé au nom du Roy mon Pere : et ce que je n'ay point fait pour luy, je ne le feray pas pour Artamene. Ce n'est pas (puis que vous me forcez de vous le dire) que je n'aye pour ce Prince une tendresse infinie, et une fidelité inébranlable : mais c'est qu'il n'est point de passion assez forte, pour me faire manquer à mon devoir : et qu'entre un Pere et un Amant, ma volonté ne se porte jamais à rien d'injuste, et ne balance pas mesme un instant sur la resolution qu'elle doit prendre. Enfin Madame, dit il prenant un ton de voix un peu aigre, il faut donc aller combattre, et vous l'ordonnez ainsi : La Princesse voyant qu'effectivement il se preparoit à s'en aller, en fut fort esmeüe : et tout d'un coup cette fermeté qu'elle avoit euë en luy parlant l'abandonna, et les larmes luy vinrent aux yeux. Elle se jetta donc à 
<pb id="page_1049" n="V02-P451"/>ses pieds, et le retenant, eh Seigneur, luy dit elle, qu'allez vous faire ? Combatre et vaincre si je le puis Madame, luy dit il en la relevant avec precipitation : Mais quand vous aurez vaincu le Roy mon Pere, repliqua la Princesse, vous n'aurez pas vaincu le coeur de Mandane. Au contraire je vous declare dés icy, en presence des Dieux qui m'escoutent, que si pendant cette guerre, le Roy des Medes ou l'illustre Artamene meurent, vous n'avez qu'à vous preparer à la mort de Mandane. Combatez Seigneur, tant qu'il vous plaira, vous ne joüirez point du fruit de vostre victoire : et puis que le prix du combat est entre mes mains, vous devez estre assuré de ne l'obtenir jamais. Vous pourrez peut-estre vaincre le Roy mon Pere ; vous pourrez peut-estre faire tuer ce mesme Artamene, qui vous a donné une fois la vie ; mais vous ne sçauriez empescher Mandane de mourir. Ainsi Seigneur, si vous la reduisez au desespoir, elle vous y reduira aussi bien qu'elle. Encore une fois pensez à vous : car enfin si vous estes vaincu, vous le serez avec honte, veû l'injustice de vostre action : et si vous estes vainqueur, vous n'aurez pour recompense de tous vos travaux, que le Cercueil de Mandane. Les Dieux Madame, respondit ce Prince, ne vous ont pas donnée à la Terre, pour vous en retirer si tost : et je veux esperer que si je reviens vainqueur, vous changerez de sentimens pour moy. Si je vous voy victorieux, reprit la Princesse, le bruit de vostre victoire, n'aura pas devancé 
<pb id="page_1050" n="V02-P452"/>vostre retour : car si je la sçay devant, ma mort devancera le jour de vostre Triomphe. Mais Madame, que voulez vous que je face ? adjousta ce Prince, les choses en sont venües au point, que je ne puis vivre sans vous ; que je ne puis souffrir qu'Artamene vive tant que vous l'aimerez, et que vous n'aimerez point le Roy d'Assirie. Mais Madame, vous aimez mieux que toute l'Asie perisse : et ce qui vous y porte, est que parmy la crainte qui vous possede, il vous reste quelque espoir que je periray avec elle : Ouy Madame, je lis dans vostre coeur cette secrette joye qui se mesle à vos douleurs : et malgré cela je vous respecte, je vous aime, et je vous adore. Jugez Madame, s'il y a de la comparaison entre l'amour qu'Artamene a pour vous, et celle que j'ay : car enfin il se voit aimé, de la plus belle Personne de toute la Terre : quelle merveille y a t'il donc qu'il soit fidelle, pour une illustre Princesse, qui méprise tout ce qu'il y a de plus Grand au monde pour luy, et qu'on luy voye aimer, ce qui l'aime si tendrement ? Pour connoistre la difference qu'il y a entre Artamene et moy, saignez Madame de le mépriser, comme vous me méprisez : traitez le comme vous me traitez : et si apres cela il vous aime comme je vous aime, j'advoueray qu'il a plus de droit que moy à vostre affection. Vous sçavez Madame, que je suis Maistre dans Babilone : et ou ainsi j'eusse pû trouver les moyens de m'y faire obeir ; cependant vous y avez commandé 
<pb id="page_1051" n="V02-P453"/>absolument : et je vous y laisse mesme la liberté de m'outrager. Et tout cela parce que j'ay une passion pour vous qui n'eut jamais d'égale : mais une passion respectueuse, qui combat elle mesme les plus violents desirs qu'elle fait naistre dans mon coeur, et qui ne me permet rien que de vous adorer. Enfin Madame il faut partir : il faut aller porter le fer Se la flame dans le Camp ennemy : il faut aller au devant d'Artamene : vous le voulez, et il vous faut obeir. Cependant vous prierez icy les Dieux pour sa victoire et pour ma perte : et je les conjureray seulement de changer vostre coeur. J'ay encore à vous dire Madame, adjousta t'il, que quand vous m'aurez veû partir, si par hazard l'image de tant de malheurs que vous allez causer, vous oblige à vous repentir d'une resolution si injuste, vous serez tousjours en estat de faire cesser la guerre. Vous n'aurez qu'à m'envoyer le moindre des vostres : et qu'à m'escrire seulement ce mot<q>Esperez,</q>et au mesme instant Madame, quand je recevrois ce glorieux Billet au milieu d'une Bataille ; que j'aurois le bras levé pour tuer Artamene ; et que la victoire me seroit presque assurée : je vous promets inexorable Personne, de faire sonner la retraite ; de fuir devant mes Ennemis ; et de revenir à vos pieds, chercher dans vos yeux la confirmation de cette agreable parole. Pendant que ce Prince parloit ainsi, Mandane estoit si accablée de douleur, qu'elle ne l'entendit, 
<pb id="page_1052" n="V02-P454"/>presque point : et elle s trouva mesme si foible, qu'elle fat contrainte de s'assoir sur des Quarreaux qui estoient aupres du Balcon : de sorte que le Roy d'Assirie voyant qu'il ne la pouvoit fléchir, et qu'elle ne vouloit mesme plus luy parler ; la quitta, apres luy avoir baisé la robe ; sans qu'elle s'en apperçeust. Comme il fut dans une autre Chambre, il me fit appeller : mais je vous advoüe que de ma vie je ne vy une personne plus desesperée. Il me dit encore cent choses, pour redire à la Princesse : et je luy en respondis aussi beaucoup, pour le ramener à la raison. Et comme les menaces que la Princesse avoit faites de sa mort, luy tenoient l'esprit en peine ; Martesie, me dit il, vous me respendrez de la vie de Mandane : ne parlez point pour moy si vous ne voulez ; mais songez à sa conservation. En suitte il dit la mesme chose à Arianite, et à toutes les autres femmes qu'il avoit mises aupres d'elle : et en dit encore davantage au Prince Mazare, qu'il devoit laisser pour commander dans Babilone : et qui avoit esté occupé à la reveüe des Troupes que le Roy son Pere luy avoit envoyées, pendant ces deux jours que nous ne l'avions point veû. De vous dire Chrisante tout ce que dit la Princesse, apres que le Roy d'Assirie fut party, ce seroit m'engager en un long discours : elle se releva, et voulut regarder encore une fois cette prodigieuse Armée. Mais helas, que de funestes pensées l'agiterent ! Quoy, me dit elle apres avoir esté long temps sans parler, je puis consentir que 
<pb id="page_1053" n="V02-P455"/>toutes ces Troupes que je voy, aillent contre le Roy mon Pere, et contre Artamene ! Et je puis exposer la vie de deux Personnes si cheres, à tous les hazards d'une longue et dangereuse guerre ! Quoy, je puis consentir, moy qui ay tousjours eu une aversion naturelle pour les combats, que tant de milliers d'hommes, que tant de Princes, que tant de Rois, que tant de Peuples s'entretüent pour l'amour de moy ! Quoy, je puis consentir que tant de personnes innocentes souffrent en ma consideration ! Ha non Martesie, je pense que j'ay tort : et je confesse qu'il y a eu des endroits dans le discours du Roy d'Assirie, où j'ay du moins douté si j'avois raison. Cependant je l'advoüe, je n'ay jamais pû obtenir de mon coeur ny de ma bouche, la force de luy dire une parole favorable : à peine en ay-je eu formé un leger dessein, que j'ay senty un trouble extraordinaire dans mon ame. Je ne sçay si c'est un effet de la haine que j'ay pour le Ravisseur de Mandane, ou un effet de l'amitié que j'ay pour Artamene : mais enfin je n'ay pû dire tout ce qu'il eust peut-estre falu dire pour le fléchir. Mais que fais-je ? reprit elle tout d'un coup, je perds sans doute la raison : et mon coeur et ma bouche ont esté plus equitables que mon esprit. Car enfin la paix ou la guerre ne sont pas mesme en ma disposition : quand j'aurois pû vaincre la haine que j'ay pour un Prince qui m'a enlevée avec une injustice effroyable : quand je n'aurois plus consideré Artamene, et que je me serois resolüe d'avoir 
<pb id="page_1054" n="V02-P456"/>la lascheté de ceder au Roy d'Assirie ; j'aurois fait cette lascheté inutilement : puis que le Roy mon Pere n'auroit pas laisssé de faire la guerre : et que l'illustre Artamene l'auroit mesme faite encore plus sanglante et plus furieuse, pour Mandane criminelle, qu'il ne la fera pour Mandane innocente. De plus, ne sçay-je pas que depuis le fameux Dejoce, qui remit la Medie en liberté, et qui la retira de la tyrannie des Assiriens, il y a une haine irreconciliable entre ces Peuples ? Seroit il donc juste, qu'une Princesse descenduë de l'illustre Sang du Liberateur de sa Patrie, la remist en seruitude ? Non Marresie ; un sentiment de tendresse et de pitié, avoit un peu troublé ma raison : car soit que je considere le Roy d'Assirie comme le Rauisseur de Mandane, comme l'Ennemy du Roy des Medes ; comme celuy d'Artamene ; ou comme le Tiran de mon Païs, j'ay deû faire ce que j'ay fait. Apres tout, Artamene est dans la mesme Armée où est mon Pere : il luy a desja sauvé la vie, il fera encore la mesme chose : et il faut esperer, veû la justice de leurs Armes, queles Dieux les protegeront, et les conserveront l'un et l'autre. Mais Chrisante, à peine la Princesse pensoit elle avoir trouvé quelque repos, par un raisonnement si juste, que la veüe de ce grand Corps d'Armée, renouvelloit toutes ses douleurs : Madame, luy disois-je, ne regardez plus des Troupes qui vous affligent si fort : ou si vous les voulez regarder, regardez les comme devant 
<pb id="page_1055" n="V02-P457"/>servir de matiere à la gloire du Roy vostre Pere, et à celle d'Artamene. Ha ma chere fille ! s'escria t'elle, qui sçait si parmy ceux que je regarde, je ne voy point le meurtrier de mon Pere, ou celuy d'Artamene ?
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<div2 id="page_CYRUS020205" type="sequence" n="Histoire de Mandane : prise de Babylone">
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Enfin Chrisante, je l'arrachay par force de là, et la fis repasser dans une autre Chambre : Cependant nous sçeusmes que le lendemain l'Armée partiroit : et ce jour la mesme le Roy d'Assirie aprit, que par une invention. prodigieuse que vous n'ignorez pas puis que vous y estiez, l'Armée de Medie avoit passe la Riviere du Ginde : et avoit pousse quelques Troupes qui estoient de l'autre costé. Il partit donc en diligence, et fit marcher toute son Armée : le Privée Mazare par un sentiment d'honneur, eust bien voulu l'accompagner : A mais le Roy d'Assirie ne voulut jamais confier la garde de Babilone, et celle de la Princesse qu'à luy, de sorte qu'il le conjura de demeurer : et je ne sçay si malgré le grand coeur de ce Prince, un sentiment d'amour ne fit pas qu'il en fut bien aise. Le Roy d'Assirie voulut mesme que les Troupes du Prince des Saces, de meurassent dans Babilone : afin que si le Peuple qui murmuroit fort de j'injustice de cette guerre, vouloit remuer en son absence ; il y eust des Troupes Estrangeres pour le tenir en son devoir. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que le Roy d'Assirie auparavant que de quitter le Prince Mazare, le tira à part : et l'esprit fort inquiet et fort troublé, luy parla à peu prés en ces termes. Vous voyez mon cher Mazare, qu'Artamene 
<pb id="page_1056" n="V02-P458"/>mene est toujours heureux et toujours invincible : il a passé un fleuve en huit jours, qui le devoit arrester une année entiere : il a fait ce qui n'est permis de faire qu'aux Dieux seulement : et si je ne me trompe, la Fortune ne l'aura pas tant favorisé pour l'abandonner apres. Ce n'est pas que je ne sçache que mon Armée est d'un tiers plus forte que celle du Roy des Medes : Mais apres tout, je puis pourtant estre vaincu, et je puis mesme mourir en cette occasion. Ainsi pour vous consoler de la douleur que vous avez d'estre contraint par mes prieres, de ne vous y trouver pas, je veux mon cher Mazare vous en faire une autre, ou vostre grand coeur trouvera de quoy estre satisfait. Sçachez donc que dans la passion démesurée que j'ay pour la Princesse Mandane, je suis effroyablement persecuté de la cruelle pensée qui me vient, que si je meurs, la Paix se faisant, Artamene jouïra en repos de l'affection de Mandane : promettez moy donc je vous en conjure, que si je peris, vous combatrez Artamene, et ne rendrez jamais la Princesse au Roy son Pere, que ce trop heureux Rival ne soit mort. Promettez le moy je vous en prie : mais promettez le moy avec serment : car si vous le faites, j'auray l'esprit en quelque repos : et seray moins tourmenté de la cruelle jalousie qui me persecute. Ce n'est pas qu'elle n'aille encore plus loing : car je vous advoüe que si je pensois que qu'elqu'un peust jamais posseder Mandane, je mourrois desesperé. Mais dans la passion qu'elle a pour Artamene, 
<pb id="page_1057" n="V02-P459"/>j'espere que si vous le tuez, elle n'en aura jamais d'autre, et ne se mariera mesme point. Voila, luy dit il encore, le service que j'attens de vous, et que sans doute vous ne me refuserez pas, quoy qu'il ne soit pas aisé de me le rendre. Car enfin il le faut advoüer, vous ne vaincrez pas Artamene sans gloire : et vous trouverez vostre recompense, en me rendant cét office. je vous laisse à juger si Mazare deust estre surpris d'un semblable discours : et je vous laisse à penser s'il ne luy promit pas ce qu'il voulut sans resistance : estant certain que depuis que l'on disoit dans Babilone qu'Artamene aprochoit, sa passion estoit devenuë plus violente. Tant y a Chrisante, que le Roy d'Assirie s'en alla fort consolé de la promesse qu'il luy fit de combatre Artamene s'il mouroit. Nous demeurasmes donc sous la conduite de Mazare, qui redoubla encore ses soings et ses bontez pour nous : et si l'effroyable inquietude où nous estions à tous les momens, d'aprendre quelque fâcheuse nouvelle ne nous eust tourmentée, l'on peut dire que nostre captivité n'eust pas esté alors fort rigoureuse. Cependant elle l'estoit beaucoup : Le Prince Mazare n'entroit jamais dans la Chambre de la Princesse, qu'elle ne tremblast, et ne cherchast dans ses yeux, s'il avoit eu des nouvelles de l'Armée. Pour luy, il estoit tousjours plus amoureux : et je pense qu'il eut besoin de toute sa generosité, pour souhaiter que le Roy d'Assirie emportast la victoire. Je me souviens d'un jour qu'il voyoit la Princesse fort 
<pb id="page_1058" n="V02-P460"/>affligée, et que selon sa coustume, il estoit fort melancolique : Mandane qui croyoit tousjours que la seule compassion qu'il avoit de ses malheurs en estoit la cause ; luy dit, Seigneur, je ne vous ay pas peu d'obligation ; car enfin estant ce que vous estes au Roy d'Assirie, vous ne laissez pas d'avoir la bonté de vous interesser en ce qui me touche. Il est vray, Madame, respondit ce Prince, que vous avez fait un changement estrange en mon coeur : je vous advoüe toutefois, que je ne puis souhaiter que le Roy soit vaincu : mais aussi ay-je quelque peine à desirer qu'il s'emporte la victoire : et tout cela. Madame, pour l'amour de vous. l'espere neantmoins, adjousta t'il, que vous ne m'en jugerez pas plus criminel. Au contraire, dit elle, je vous ne trouve beaucoup plus innocent : car enfin ne se laisser point preoccuper par les sentimens d'un Prince qui vous aime ; et s'attacher aux interests d'une Princesse malheureuse que vous ne connoissez presque point, c'est veritablement estre genereux. Ha ! Madame, reprit Mazare, ne dites pas s'il vous plaist que je ne connois point la Princesse Mandane : je la connois si parfaitement, que personne ne la connoist mieux en toute la Terre : et c'est pour cela que je trahis en quelque façon le Roy d'Assirie : et je connois mesme, adjousta t'il, ses propres malheurs, mieux qu'elle ne les connoist. Je n'en doute point, reprit la Princesse, car comme vous connoissez mieux que moy celuy qui les cause, vous voyez mieux aussi les dangereuses 
<pb id="page_1059" n="V02-P461"/>suittes qu'ils peuvent avoir. C'estoit de cette sorte, Chrisante, que quelquefois Mazare disoit des choses qui eussent pû faire soubçonner ses sentimens secrets : et c'estoit de cette sorte aussi, que l'ingenuité de la Princesse, les luy faisoit expliquer sans y entendre finesse aucune. Cependant nous estions tousjours en une incertitude extréme : le moindre bruit nous troubloit : je n'entrois jamais dans la chambre de Mandane, qu'elle ne cherchast sur mon visage si je n'avois rien apris : et plus d'une fois elle creut y voir des marques de la victoire du Roy d'Assire, et de la mort du Roy son Pere, et de celle d'Artamene. Mais enfin quelque temps apres, comme nous estions à ce mesme Balcon dont je vous ay desja parlé ; Nous vismes une grosse nuë de poussiere s'eslever bien loing dans la Plaine : et peu à peu nous discernasmes un gros de Cavalerie qui commença de paroistre. Cette veüe fit paslir la Princesse de crainte ; mais apres avoir consideré ces Troupes, il me sembla qu'elles venoient trop visté et trop en desordre vers Babilone, pour estre victorieuses. Madame, dis-je à la Princesse, nous avons vaincu infailliblement :et en effet, il estoit aisé de le connoistre : car outre que ces Gens de guerre n'estoient pas en grand nonbre, ils alloient tellement en confusion, qu'il n'estoit pas difficile d'imaginer que des Vainqueurs n'iroient pas ainsi Mais Martesie, me disoit la Princesse qui craignoit tousjours, que sçavez vous si ce ne sont point des prisonniers de guerre que l'on ameine, et si le 
<pb id="page_1060" n="V02-P462"/>le Roy mon Pere ou Artamene ne sont point enchaisnez parmy ceux que je voy ? Mais enfin, Chrisante, nous fusmes bientost esclaircies de nos doutes : car quelque temps apres avoir veû entrer ces Troupes dans la Ville, nous etendismes un assez grand bruit dans l'Escalier. En suitte nous vismes ouvrir la porte de la Chambre où nous estions ; et nous vismes entrer le Roy d'Assirie, avec des Armes toutes rompuës, taintes de sang en divers endroits ; une Escharpe à demy deschirée, et toute sanglante : un Panache tout poudreux, tout rompu, et tout sanglant, car ce Prince avoit esté blessé legerement à l'espaule. Il avoit de plus tant de tristesse dans les yeux, et tant de marques de fureur sur le visage, que la Princesse en perdit toute la crainte qu'elle avoit eüe pour le Roy son Pere et pour Artamene. Joint qu'à peine ce Prince desesperé fut il entré dans la Chambre, que prenant la parole ; Vos voeux, Madame, luy dit il, sont exaucez : Artamene a eu l'avantage : et je pense que je puis esperer de ne vous desplaire pas une fois en toute ma vie, en vous faisant voir à vos pieds celuy que la Fortune luy a fait vaincre. Il n'a pas tenu à moy, Seigneur, luy repliqua la Princesse, que ce malheur ne vous soit pas arrivé : et si vous vous fussiez laissé vaincre à mes prieres et à la raison, Artamene ne vous auroit pas vaincu : et la victoire que vous eussiez obtenuë sur vous mesme, vous eust esté plus glorieuse, que celle qu'Artamene a r'emportée sur vous ne 
<pb id="page_1061" n="V02-P463"/>luy est honorable, bien qu'elle la soit infiniment. Quoy, Madame, reprit le Roy d'Assirie, la Princesse Mandane que j'ay tousjours veüe si douce et si pitoyable, pour les malheurs des moindres Sujets du Roy son Pere, pourra aprendre d'un oeil sec et d'une ame tranquile, que pour l'amour d'elle il y a une Campagne toute couverte de morts ou de mourans ; de Chariots renversez ; d'Armes rompuës ; de Rois qui ont perdu la vie ; de Princes blessez ou prisonniers : qu'il y a, dis-je, un nombre infiny de Soldats noyez dans leur sang ; et qu'enfin prés de quatre cens mille hommes ont combatu pour ses interests ! Elle pourra, dis-je, encore une fois, cette impitoyable Personne, me voir vaincu et blesse à ses pieds, sans un sentiment de compassion ! Moy, dis-je, qui perds toute ma fureur en la voyant ; qui ne sens plus mesme la douleur de ma deffaite dés que je la regarde ; et qui m'estimerois encore trop heureux de souffrir tant de disgraces, s'il m'estoit permis d'esperer qu'elle eust un jour pitié de mes infortunes. Ouy cruelle Princesse, tout vaincu, tout blessé, et tout malheureux que je suis, vous pouvez encore me rendre le plus heureux de tous les hommes. Mais de grace, poursuivit il, ne vous obstinez pas à insulter sur un miserable : et songez bien auparavant que de prononcer une cruelle parole, qu'Artamene n'est pas encore dans Babilone. J'ay mesme à vous dire, Madame, adjousta t'il, pour temperer un peu vostre joye, qu'il ne loy sera pas si 
<pb id="page_1062" n="V02-P464"/>aisé d'y entrer, qu'il luy a esté facile de me vaincre. Les Batailles dépendant plus particulierement de la Fortune que les Sieges : c'est pourquoy je puis respondre plus absolument de l'evenement de l'un que de l'autre. Joint que quand je devrois faire un grand bûcher de. Babilone, je m'ensevelirois plustost sous ses ruines, que de souffrir qu'Artamene vous possedast. Seigneur, interrompit la Princesse sans s'esmouvoir, la crainte de la mort n'esbranle gueres mon ame : et vous m'avez tellement accoustumée a la desirer, que ce n'est pas me faire une menace qui m'effraye, que de me parler de perir dans les flames. Ha ! Madame, s'escria ce Prince en se jettant à genoux, pardonnez à un malheureux, à qui vous n'avez pas laissé l'usage de la raison : je n'ay pas songé à ce que j'ay dit, quand j'ay parlé de cette sorte. Mais apres tout, que voulez vous que je devienne ? Je vous l'ay dit cent fois, adjousta t'il, et je vous le dis encore : Artamene ne vous possedera jamais, tant que je seray vivant : et Artamene ne me vaincra pas sans peril, quelque brave et quelque heureux qu'il puisse estre. Mais Seigneur, luy dit la Princesse, est il possible que vous ne conceviez pas que les Dieux sont contre vous ? Mais inhumaine Princesse, reprit il, est il possible que vous ne conceviez pas aussi, que vous estes la seule cause de la guerre, et que vous estes la plus cruelle Personne du monde ? Car enfin par quelle voye peut on toucher vostre coeur ? Quand je parlay la derniere fois à vous, je disois 
<pb id="page_1063" n="V02-P465"/>eu moy mesme pour vous excuser, que les Ames extrémement Grandes, ne se laissoient pas fléchir les armes à la main : et que vous parlant presque à la Telle de deux cens mille hommes, vous aviez trouvé quelque chose de beau à me resister. Mais aujourd'huy que je viens à vous, vaincu, blesse, et malheureux ; advoüez la verité, n'y a t'il pas quelque chose d'inhumain, de cruel, et de barbare, de ne me regarder pas du moins avec quelque compassion ? Les Dieux sçavent Seigneur, repliqua la Princesse, si j'aime la guerre : et si je ne voudrois pas que la paix fust par toute l'Asie. Mais apres tout, je ne puis y contribuer que des voeux ; et je ne suis point à moy pour en disposer. Ma volonté dépend de celle du Roy mon Pere : et mon affection est une chose que je ne puis oster apres l'avoir donnée. Ha Madame, interrompit le Roy d'Assirie, n'en dites pas davantage : au nom des Dieux ne me desesperez pas absolument : car je vous advoüe que je crains que la raison ne m'abandonne :et que le respect que je veux conserner pour vous jusques à la mort, ne me quitte malgré moy. Ne me parlez donc point, quand vous ne me pourrez dire que des choses insuportables : Cependant, dit il en s'en allant. puis que mon sang meslé avec mes larmes ne vous touche point ; et que mesme le Roy d'Assirie vaincu, ne vous est-pas un objet agreable, il faut vous laisser en repos, de la victoire d'Artamene. En disant cela il sortit de la chambre de la Princesse, et fut se mettre 
<pb id="page_1064" n="V02-P466"/>au lict, apres avoir donné quelques ordres necessaires, et pour les Troupes qui se sauveroient de la déroute de son Armée, et pour la conservation de la Ville. Car encore que la blessure qu'il avoit reçeve ne fust pas considerable ; neantmoins ayant assez perdu de sang, elle l'avoit un peu affoibly : quoy qu'il eust esté pensé la derniere fois, à un Bourg qui n'est qu'à douze stades de Babilone. Je vous laisse à juger Seigneur, quelles differentes pensées estoient celles de la Princesse : et quelle impatience elle avoit de sçavoir bien precisément tout ce qui estoit arrivé : mais il ne nous fut pas possible d'en estre pleinement esclaircies. Nous sçeusmes bien que le Roy d'Assirie apres avoir esté vaincu, ayant aprehendé qu'il n'y eust quelque sedition dans Babilone, estoit venu en diligence, afin de pouvoir devancer le bruit de sa deffaite : mais quelques demandes que nous fissions, nous ne peusmes sçavoir que fort confusément, les particularitez de la Bataille. Cependant l'on nous resserra plus estroitement qu'auparavant : l'on nous changea mesme d'Apartement, voulant sans doute priver la Princesse de la consolation qu'elle eust eüe de voir arriver l'Armée victorieuse du Roy son Pere. Je ne vous exagereray point davantage, le desespoir du Roy d'Assirie : et quelle irresolution avoit esté la sienne, en arrivant à Babilone, de sçavoir s'il verroit la Princesse, ou s'il ne la verroit pas. La honte d'estre vaincu pensa l'en empescher : mais l'extréme envie de la revoir l'y contraignit, Joint 
<pb id="page_1065" n="V02-P467"/>qu'il imagina que peut-estre la pourroit il toucher par la pitié de son malheur. Comme il n'estoit gueres blessé, il quitta le lict des le lendemain, et commença de se preparer à un Siege, et de donner tous les ordres necessaires pour le soutenir. Il s'imaginoit pourtant, que comme la Campagne estoit presque sur le point de finir, le Roy des Medes ne pourroit pas durant l'hyver prendre Babilone : et il esperoit qu'il seroit contraint de lever le Siege, et de remettre la chose au Printemps. Pendant quoy il feroit tousjours ce qu'il pourroit, pour gagner l'esprit de Mandane, soit par la douceur ou parla crainte : et se prepareroit à une nouvelle Bataille. Pour nous Chrisante, nous ne goustions pas une joye toute pure : car nous voiyons Mazare si triste, que cela nous faisoit apprehender qu'il ne descouvrist dans l'esprit du Roy d'Assirie quelques mauvaises intentions : joint qu'il estoit aisé de concevoir, que le Siege de Babilone n'estoit pas une chose que l'on peust faire sans peril. Neantmoins cét heureux commencement nous donnoit tousjours quelques momens où la joye partageoit nostre ame, et en chassoit la moitié de nos douleurs. Les Dieux, disoit la Princesse, sont trop equitables et trop bons pour nous abandonner : et je me fie beaucoup plus en leur justice, qu'en la force des Armes du Roy mon Pere, ny qu'en la valeur d'Artamene. Cependant nous traitions Mazare encore plus civilement qu'à l'ordinaire : car comme nous ne craignions rien tant que 
<pb id="page_1066" n="V02-P468"/>l'humeur violente du Roy d'Assirie. Mazare estoit la seule personne de qui nous esperions du se cours contre luy. Mais nous ne sçavions pas tout l'interest qu'il prenoit en la Princesse, et combien ses sentimens estoient meslez : il ne laissoit pas toutefois de tirer beaucoup d'avantage des soins qu'il rendoit à Mandane : estant certain qu'elle les recevoit avec une bonté, une douceur, et une confiance sans égale. Enfin, comme vous le sçavez mieux que moy, le Siege fut mis devant Babilone : et de part et d'autre l'on fit tout ce que des Gens de grand coeur peuvent faire, et pour attaquer, et pour se deffendre. Ce fut alors sage Chrisante, que nos craintes furent sans relasche : car nous sçavions qu'il n'y avoit presque point de jour que les Assiegeans ne fissent quelque attaque, ou que les Assiegez ne fissent quelque sortie. Ainsi tous les momens de nostre vie se passoient en une continuelle apprehension. Nous ne craignions pas seulement pour le Roy et pour Artamene, nous craignions mesme pour Mazare : que nous sçeusmes qui estoit tres souvent le Chef des sorties que l'on faisoit, pour aller desloger les Assiegeans de quelques Postes avantageux : et je me souviens que la Princesse ne put s'empescher de s'en pleindre à luy. Genereux Prince (luy dit elle un jour qu'elle sçavoit qu'il avoit combatu) comment vous dois-je nommer, et que ne vous determinez vous absolument ? Je vous regarde dans Babilone, comme l'unique Protecteur que j'y 
<pb id="page_1067" n="V02-P469"/>puis avoir, comme une Personne qui m'est infiniment chere, et infiniment utile aupres du Roy d'Assirie ; et de qui la vertu m'est d'une extréme consolation : cependant je sçay que dés que vous estes hors des Murailles de Babilone, vous devenez un de mes plus dangereux Ennemis, puis que vous estes un des plus vaillans : et l'illustre Mazare que Mandane appelle son cher Protecteur, se met en estat de tüer non seulement celuy qu'elle regarde comme son Liberateur, mais mesme de faire perdre la vie au Roy son Pere. En verité, luy dit elle, vous estes bien cruel, de m'oster la liberté de faire des voeux pour vous : car enfin tout ce que je puis en cette rencontre, est de souhaiter que vous ne soyez ny vainqueur ny vaincu de ceux que vous attaquez ou qui vous attaquent. Vous estes bien bonne, repliqua Mazare en soupirant, de me parler comme vous faites : mais apres tout Madame, l'honneur ne me permet pas de demeurer tousjours enfermé dans des Murailles, pendant que tant de braves Gens combatent. Quand je vous laisse dans Babilone, j'advoüe que je vous y laisse avec beaucoup de regret ; et que ce n'est pas sans peine, que je quitte la glorieuse qualité de vostre Protecteur, pour prendre celle de vostre Ennemy : mais tant de raisons le veulent, qu'il n'y a pas moyen de s'y opposer. Car enfin, outre celle de l'honneur, que j'ay desja ditte, et beaucoup d'autres que je ne dis pas : que 
<pb id="page_1068" n="V02-P470"/>penseroit le Roy d'Assirie, si j'en usois autrement ? Je luy deviendrois suspect : et il me priveroit peut-estre de l'honneur que j'ay d'avoir la liberté de vous voir. Encore une fois Madame, si je suis criminel en quelque chose, ce n'est pas en celle là. J'advoüe neantmoins, que je suis infiniment à plaindre : et que l'estat où je me trouve, est infiniment malheureux. Helas, disoit la Princesse, je suis bien marrie d'estre cause de l'inquietude que vous avez : du moins, adjoustoit elle, si je pouvois trouver les voyes de faire sçavoir à Artamene, les obligations que je vous ay ; je suis bien assurée qu'il ne vous combatroit pas s'il vous connoissoit : et qu'au contraire, il combatroit plustost ceux de son Party, s'ils vous attaquoient en sa presence. Je ne doute pas Madame, repliqua Mazare en rougissant, que si Artamene me connoissoit par vostre raport, il ne m'estimast et ne me servist : mais s'il me connoissoit par moy mesme, il n'en useroit peut-estre pas ainsi. Vous estes trop modeste (luy disoit la Princesse, qui ne soubçonnoit point qu'il y eust de sens chaché en ces paroles) et vous m'en donnez de la confufion. Mais du moins, adjoustoit elle, souvenez vous de deux choses quand vous allez combattre : l'une qu'il y a dans l'Armée qui assiege Babilone, deux Princes de qui la vie m'est infiniment precieuse : et l'autre qu'en vostre seule personne consiste toute la consolation et tout le support que je puis trouver dans cette Ville contre le Roy d'Assirie. Comme Mazare 
<pb id="page_1069" n="V02-P471"/>alloit parler, on luy vint dire que le Roy le demandoit : et certes je pense qu'il fut avantageux pour luy d'estre interrompu : car il se trouvoit sans doute fort embarrassé à respondre bien precisément au discours de la Princesse, sans choquer directement ses propres sentimens, qui n'estoient guere tranquiles : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'ame plus passionnée que celle de Mazare : ny guere de plus vertueuse, quoy que l'amour ait porté ce Prince à des choses fort injustes. Cependant l'hyver contre la coustume de ce païs là, fut fort avancé, et mesme fort rigoureux : ce qui resjoüissoit autant le Roy d'Assirie, que cela nous affligeoit : par la crainte que nous avions que le Roy des Medes et Artamene ne fussent contraints de lever le Siege. Nous n'avions donc point d'autre recours qu'à prier les Dieux : et la Princesse fit tant, que par le moyen du Prince Mazare elle obtint la permission d'aller tous les jours au Temple de Jupiter Belus, qui est le plus superbe et le plus fameux de Babilone : tant parce que ce Dieu est le Protecteur des Assiriens, et celuy qu'ils reclament au commencement des Batailles ; qu'à cause des Oracles qui s'y rendent, par la bouche d'une femme que Jupiter Belus choisit pour annoncer ses volontez à ceux qui les veulent sçavoir. Et comme il me semble, si ma memoire ne me trompe, que vous m'avez dit autrefois que vous n'avez point esté au lieu où se rendent ces Oracles, bien que vous eussiez 
<pb id="page_1070" n="V02-P472"/>tardé quelquetemps à Babilone : et qu'il n'y a guere d'aparence que vous y ayez esté depuis parmy le tumulte et la confusion que vous mistes dans cette Ville en la prenant ; il faut que je vous le represente tel qu'il est en peu de mots. Apres que l'on est entré dans la superbe enceinte du Temple, et que l'on a passé les magnifiques portes d'airain qui le ferment ; l'on trouve la porte de cette prodigieuse Tour qui en soutient sept autres au dessus d'elle : au haut desquelles l'on va par des degrez tournoyans, qui se jettent en dehors avec des Balustrades de cuivre. Au milieu de chaque Escalier, il y a des lieux propres à se reposer : et comme l'on est arrivé au sommet de la derniere Tour, l'on trouve une espece de petit Temple fort magnifique, où l'on voit une grande Statüe d'Or massif de Jupiter Belus : une Table d'or, un Throsne de mesme metal, et plusieurs grands vases tres riches. Il y a aussi un Autel fort superbe : sur lequel les Chaldées, qui sont ceux qui font les ceremonies de la Religion à Babilone, bruslent tous les ans quand ils font leur grand Sacrifice, pour plus de cent Talents d'Encens. Comme l'on sort de ce lieu là, l'on entre dans un autre encore plus petit ; dans lequel il n'y a qu'un Lit de parade tout couvert d'or, et une Table de mesme metal, avec une grande Lampe d'or, qui est tousjours allumée : ce lieu là n'estant ouvert de nulle part que la porte : qui estant engagées dans un autré lieu, ne l'esclaire point du tout. C'est en cét endroit que cette 
<pb id="page_1071" n="V02-P473"/>Femme dont j'ay parlé demeure tout le jour, et couche toutes les nuits ; à l'exemple d'une que l'on dit qui est à Thebes en Egypte ; et d'une autre encore qui est dans Patare Ville de Licie. C'est donc en ce lieu là que cette Prestresse vit separée de tout le reste du monde. et rend ses Oracles à ceux qui la viennent consulter. Apres cela, Chrisante, je vous diray, que poussée par je ne sçay quelle devotion, ou par je ne sçay quelle curiosité, un jour que nous fusmes au Temple de Jupiter Belus, c'est à dire au grand Temple qui est en bas, où tout le monde va d'ordinaire ; il prit envie à la Princesse de monter au haut de la derniere Tour, et d'aller visiter cette Femme si celebre à Babilone, pour luy demander son assistance envers les Dieux ; sans avoir pourtant dessein de consulter l'Oracle. Icy Chrisante, admirez le hazard des choses ! Mazare qui se trouva au Temple, donna la main à la Princesse, pour luy aider à monter cét Escalier qui est assez difficile : mais luy et nous fusmes bien estonnez, quand nous fusmes arrivez tout au haut de cette derniere Tour, de trouver que le Roy d'Assirie sans suite et sans avoir personne aveque luy que le Capitaine de ses Gardes, estoit allé pour consulter cette Femme : car certainement si la Princesse eust sçeu qu'il y eust esté, elle n'y fust pas allée ce jour là. Comme il ne faisoit que d'entrer dans ce petit Temple, et qu'il n'avoit pas encore parlé à la Prestresse, il creut que ce cas fortuit avoit quelque chose d'avantageux pour luy : et 
<pb id="page_1072" n="V02-P474"/>ne laissa pas de continuer le dessein qu'il avoit eu de s'informer de ce qu'il devoit attendre de sa passion. Mais devant que de parler à celle qui l'en devoit instruire ; il s'aprocha de la Princesse, et luy dit fort civilement. Vous venez sans doute, Madame, soliciter contre le Roy d'Assirie : mais auparavant que les prieres d'une personne si vertueuse, ayent irrité contre luy le Dieu qu'on adore icy, vous souffrirez, s'il vous plaist, qu'il le consulte : et qu'en vostre presence il sçache ses intentions. La Princesse qui croyoit ne pouvoir rien attendre du Ciel qui ne luy fust avantageux, veû l'innocence de sa vie, et la droiture de ses sentimens : luy dit qu'elle se resjoüissoit de voir en luy cette marque de pieté ; et consentit à ce qu'il voulut. Nous entrasmes donc dans le petit lieu destiné pour les Oracles : où cette Femme qui est fort belle, et vestuë d'une façon assez magnifique, quoy que fort particuliere ; luy demanda de la mesme maniere que s'il eust esté le moindre de ses Sujets, ce qu'il demandoit, et ce qu'il vouloit sçavoir ? Je veux (luy dit il, avec beaucoup de soumission) que vous suppliez le Dieu qui vous revele les secrets des hommes, de vouloir m'aprendre par vostre bouche, si la Princesse Mandane, sera eternellement inhumaine : et si je ne dois jamais trouver de fin aux maux que j'endure. A cets mots, cette Femme ouvrit une grande Grille d'or, qui est au chevet de son lit : et s'estant mise à genoux sur des quarreaux qui estoient devant elle, fut un assez long-temps 
<pb id="page_1073" n="V02-P475"/>la teste avancée dans l'emboucheure d'une petite voûte obscure, qui est au delà de cette Grille, et que l'on a pratiquée dans l'espaisseur de la muraille. En suitte dequoy, saisie et possedée de l'esprit Divin qui l'agitoit, les longues tresses de ses cheveux se desnoüerent d'elles mesmes, et s'esparpillerent sur ses espaules ; et se levant, et se tournant vers le Roy d'Assirie, le visage tout changé ; les yeux plus brillans qu'à l'ordinaire ; le teint plus vermeil ; et le son de la voix de beaucoup plus esclatant ; elle prononça distinctement ces paroles.
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<q>ORACLE.</q>
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<q>Il l'est permis d'esperer,</q>
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<q>De la faire souspirer,</q>
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<q>Malgré sa haine :</q>
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<q>Car un jour entre ses bras,</q>
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<q>Tu rencontreras</q>
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<q>La fin de ta peine.</q>Je vous laisse à penser, Chrisante, qu'elle joye fut celle du Roy d'Assirie ; quelle douleur fut celle de Mandane ; quel desespoir fut celuy de Mazare, quoy qu'il n'osast le tesmoigner ; et quelle surprise fut la mienne. En verité je ne sçaurois vous exprimer la chose telle qu'elle fut : car nous sçavions presque de certitude, qu'il ne pouvoit y avoir de fourbe en cet Oracle : puis qu'outre que le Roy n'avoit pas pû deviner que la Princesse iroit en ce lieu là ; il est encore certain 
<pb id="page_1074" n="V02-P476"/>qui cette Femme estoit en une reputation d'un sainteté admirable ; ce qui ne permettoit pas de la pouvoir soubçonner d'aucun artifice. Aussi estoit-ce par cette reputation que la Princesse avoit eu la curiosité de la voir : Mais Dieux, que cette curiosité luy cousta de larmes ! Elle sortit de ce Temple un moment apres, sans vouloir parler à cette Femme, comme elle en avoit eu l'intention, et s'en retourna au Palais, avec une melancolie estrange. Le Roy d'Assirie l'y accompagna : et ne fut pas plustost dans sa Chambre, que la regardant avec beaucoup de marques de satisfaction sur le visage ; Et bien, Madame, luy dit il, tiendrez vous mesme contre les Dieux ? Les Dieux, luy respondit elle, ne sont pas injustes, et c'est toute mon esperance. Ils ne sont pas injustes, luy dit il, je l'advouë : mais advoüez aussi qu'ils ne peuvent estre menteurs. Je le sçay bien, luy repliqua t'elle, mais je sçay aussi qu'ils sont incomprehensibles : et qu'il y a beaucoup de temerité aux hommes, de penser entendre parfaitement leur langage. Ils se sont expliquez si clairement, reprit il, que je ne puis plus douter de ma bonne fortune : Ils se sont expliquez si injustement en aparence, respondit elle, que je ne puis croire de les avoir bien entendus. Mais enfin, Seigneur (adjousta la Princesse, qui vouloit estre seule pour se plaindre en liberté de ce nouveau malheur) si les Dieux doivent changer mon ame, laissez leur en tout le soing, et ne vous en meslez plus : ils sont assez puissans pour le faire s'ils le 
<pb id="page_1075" n="V02-P477"/>veulent : et laissez moy du moins quelque repos. Cruelle Personne, luy dit il en la quittant, vous resistez au Ciel comme à la Terre : mais apres tout, c'est à moy à vous obeïr, et à ne vous resister pas. Comme il fut party, Mazare qui nous avoit quittez en sortant du Temple arriva : mais si triste, que je m'estonne que nous ne soubçonnasmes quelque chose de la verité. Cependant nous n'en eusmes pas la moindre pensée : il est vray qu'il déguisa sa melancolie du pretexte de celle qu'il voyoit sur le visage de la Princesse, qui en effet n'estoit pas mediocre. Vous estes bien genereux, luy dit elle, de ne partager pas la joye du Roy d'Assirie : ou du moins de me cacher vos sentimens en cette occasion. Je vous proteste, Madame, luy respondit il, que vous ne me devez point avoir d'obligation, de ce que je sens plus vostre tristesse, que je ne sens la joye du Roy : puis qu'à dire la verité, mon coeur agit fans consulter ma raison ; et que je ne fais, que ce que je ne puis m'empescher de faire. En effet Orsane m'a dit depuis, qu'il ne fut pas moins touché de cét Oracle que la Princesse : comme cette conversation n'estoit pas fort reguliere ; tantost Mandane resvoit ; tantost Mazare s'entretenoit aussi sans parler : et le mesme Orsane m'a dit, que repassant en secret, l'estat present de sa fortune, il ne pouvoit assez déplorer son malheur. Helas ! disoit il en luy mesme, que puis-je esperer ? si Mandane parle, elle parle d'une façon qu'il y a lieu de croire qu'Artamene sera tousjours heureux, puis qu'il sera 
<pb id="page_1076" n="V02-P478"/>tousjours aimé : Et si j'escoute l'Oracle, le Roy d'Assirie doit un jour estre content : et Artamene ne doit pas estre moins infortuné que Mazare. Mais pendant que ce Prince s'entretenoit de cette sorte, la Princesse revenant tout d'un coup de sa resverie : Quoy, dit elle, je pourrois croire que mon coeur changeroit de sentimens ! et que Mandane pourroit se resoudre de faire toute la felicité d'un Prince, qui cause toutes ses infortunes ! Eh le moyen que je puisse comprendre cela ? il faut donc si ce prodige doit arriver, que le Roy mon Pere meure ; qu'Artamene ne soit plus ; et que je perde la raison. Car à moins que de tout cela, je ne comprendray pas aisément que Mandane puisse jamais estre Reine d'Assirie, comme il faudroit qu'elle la fust, pour faire que l'Oracle peust estre expliqué, comme le Roy d'Assirie l'explique. Je n'aurois jamais fait, Chrisante, si je vous redisois toute la conversation de la Princesse, de Mazare, et de moy : Le lendemain le Roy fit faire un magnifique Sacrifice, pour remercier les Dieux, de l'Oracle qu'il avoit reçeu : Mais admirez je vous prie le bizarre destin des choses : ce que ce Prince fit pour remercier les Dieux, irrita le Peuple : qui commença de dire, qu'il faloit plustost faire des Sacrifices pour les appaiser que pour leur rendre grace. Que la guerre que l'on faisoit estoit injuste : que la Princesse Mandane avoit raison : que les Babiloniens la devoient rendre au Roy son Pere : enfin apres avoir commencé de raisonner 
<pb id="page_1077" n="V02-P479"/>sur les actions du Prince, ils en murmurerent : du simple murmure ils passerent à l'insolence ; de l'insolence à la sedition, et presque à la revolte declarée. Cependant l'Hyver augmentoit, et la Canpagne estoit toute couverte de neige : cela n'empeschoit pourtant pas les Assiegeans de continuer d'attaquer la Ville : et elle estoit tellement pressée, que malgré sa prodigieuse grandeur, il n'y entroit presque plus de vivres. Neantmoins l'Oracle consoloit le Roy d'Assirie de toutes choses : mais il se trouva pourtant estrangement embarrassé peu de jours apres : car la faim commençant de presser le Peuple, acheva de luy faire perdre le respect qu'il devoit à son Prince, quelque injuste qu'il peust estre. Et en une nuit, cette grande Ville se trouva avoir beaucoup plus d'hommes en armes dans l'enceinte de ses Murailles, qu'il n'y en avoit au dehors : quoy que l'Armée du Roy des Medes fust, comme vous le sçavez, devenuë prodigieusement forte par la deffaite du Roy d'Assirie ; à cause des Princes qui avoient quitté son Party, et qui s'estoient rengez de celuy de Ciaxare. Jamais il ne s'est entendu parler d'une pareille confusion, à celle de Babilone : les uns prenoient les Armes afin de faire en sorte que le Roy d'Assirie rendist la Princesse au Roy des Medes : les autres la vouloient avoir entre leurs mains, pour faire une Paix avantageuse : Quelques uns mesme privez non seulement de toute raison, mais de toute humanité, parloient de la sacrifier : les 
<pb id="page_1078" n="V02-P480"/>autres au contraire soustenoient qu'il luy faloit eslever des Autels, veû sa vertu et sa constance : et qu'il ne faloit qu'aller prendre dequoy subsister chez ceux qui en avoient trop : les autres sans autre pretexte, soustenoient qu'il faloit seulement prendre les armes pour secoüer le joug de la Royauté, et pour se rendre libres, puis que la Fortune leur en fournissoit une occasion favorable : Enfin ils dirent tant de choses insolentes et criminelles, que je suis persuadée qu'ils contribuerent autant à la prise de leur Ville par leur revolte, que la force de l'Armée de Ciaxare y contribua. Ou pour mieux dire encore je croy que les Dieux ayant voulu en un mesme jour proteger l'innocence de la Princesse, et punir leur rebellion ; se servirent d'eux mesmes pour cela, et les aveuglerent pour les perdre. Et en effet, quoy qu'il semblast que la fureur de ce Peuple fust avantageuse à la Princesse, veû l'estat où estoient les choses : neantmoins au lieu des en resjoüir elle s'en affligea : estant certain qu'il n'est rien de plus horrible, ny rien qui s'attaque plus directement à la Souveraine authorité des Dieux, que cette espece de crime, qui s'attaque à la Souveraine puissance des Rois qui sont leur Image. Cependant comme le Roy d'Assirie est un Prince de grand coeur, et que Mazare n'en avoit pas moins pour le seconder ; il ne desesperoit pas d'appaiser ce desordre : et se resoluoit de prendre la seule voye par laquelle l'insolence populaire peut estre remise à la raison : qui est celle de 
<pb id="page_1079" n="V02-P481"/>l'exemple et du chastiment des plus mutins et des plus superbes. Mais comme la chose ne se pouvoit pas faire sans quelque danger, parce que si les Assiegeans faisoient une attaque, dans le mesme moment que le Peuple seroit le plus esmeu, il seroit à craindre de succomber : le Roy d'Assirie aprehendoit un peu de ne pouvoir sauver la Princesse : principalement la nuit, qui estoit le temps où les Assiegeans donnoient le plus souvent des alarmes : et le temps aussi où le Peuple entreprenoit le plus de choses : parce que dans l'oscurité l'on ne pouvoit connoistre ceux qui agissoient avec violence, en ces occasions tumultueuses. Il consulta donc avec Mazare là dessus : qui luy dit qu'il y avoit tousjours beaucoup de prudence, à ceux qui se resoluent à ne fuir point, de sçavoir du moins comment ils ne pourroient faire, si la necessité le vouloit, et que l'envie leur en prist. Vous avez raison, luy dit le Roy d'Assirie, car apres tout, et Babilone, et la Couronne ne me sont rien, en comparaison de Mandane. Joint qu'en cette occasion, si je perdois Mandane, je serois exposé à perdre le Sceptre aussi bien qu'elle : n'estant pas à croire que le Peuple en demeurast là : ny que l'on peust m'oster la Princesse sans m'oster la vie. La difficulté estoit de trouver les moyens d'échaper, et de sortir de Babilone, si l'on y estoit contraint : car pour un lieu de retraite, il n'en estoit pas en peine. Aribée comme vous sçavez, tenant la moitié de la Capadoce, 
<pb id="page_1080" n="V02-P482"/>et estant alors dans Pterie, il ne pouvoit pas choisir un meilleur Azile. Ce Traitre avoit mesme eu l'adresse de faire croire à ces Peuples, que la Princesse n'avoit pas d'aversion à un Mariage si avantageux : et que ce n'estoit que le Roy son Pere qu'elle craignoit, qui la faisoit agir comme on la voyoit agir. Mais pour aller à Pterie, il faloit sortir de Babilone, et c'estoit la difficulté : y ayant beaucoup d'obstacles à surmonter dehors et de dans. Cependant Mazare avoit l'ame bien en peine : et durant que le Roy d'Assirie pensoit qu'il resvast seulement à trouver l'invention qu'il cherchoit, son esprit estoit estrangement partagé. Comme il estoit bon et genereux, il avoit beaucoup de difficulté à se resoudre de contribuer aux malheurs de la Princesse : mais comme il estoit passionnément amoureux d'elle, il luy estoit encore plus difficile de consentir qu'elle tombast en la puissance d'Artamene : et il aimoit beaucoup mieux pour son interest particulier, qu'elle fust entre les mains d'un Amant haï, qu'en celles d'un Amant aimé. Ce n'est pas que l'Oracle ne l'espouvantast : mais l'aversion de la Princesse le r'asseuroit : et enfin il voyoit le danger plus proche et plus infaillible du costé d'Artamene, que de celuy du Roy d'Assirie. Un sentiment jaloux s'estant donc emparé de son coeur, il s'apliqua fortement à chercher l'invention que le Roy d'Assirie demandoit : et il s'y apliqua mesme avec succés, quoy que ce ne fust pas une chose aisée à trouver, que les 
<pb id="page_1081" n="V02-P483"/>moyens de pouvoir sortir de Babilone sans estre aperçeu. Mais Chrisante, je suis persuadée qu'il n'est rien de si difficile, dont l'amour et la jalousie jointes ensemble ne viennent à bout. Ce Prince dit donc au Roy d'Assirie, qu'il ne se mist pas en peine : et que pourveû qu'il commandast aux femmes qui servoient la Princesse, de ne luy donner le lendemain au matin, et tous les jours suivans, qu'un habillement blanc selon. l'usage des Dames Assiriennes, où l'on ne l'avoit point encore vouluë assujettir ; il pourroit entreprendre ce qu'il luy plairoit : mais qu'il faloit que cela se fist avec adresse : et que l'on nous en donnast aussi à Arianite et à moy. Le Roy d'Assirie le pressant alors de luy expliquer la chose : Mazare luy assura qu'elle estoit presque infaillible : et en effet il la luy dit, et luy fit advoüer qu'elle estoit fort ingenieuse. Cependant le Roy d'Assirie ne manqua pas à l'instant mesme, de donner les ordres necessaires pour cela : de sorte que le lendemain au matin Arianite et moy fusmes bien surprises, de voir que l'on nous avoit osté nos habillemens : et que l'on nous en avoit mis de blancs à leur place, comme les femmes de qualité de la Cour d'Assirie en portent. J'en demanday la raison, et l'on me dit que le Roy le vouloit ainsi : parce qu'en cas que la sedition augmentast, il nous seroit plus aisé de mettre la Princesse en seureté dans un Temple, et de passer pour Assiriennes. Comme Mandane n'estoit pas encore éveillée, 
<pb id="page_1082" n="V02-P484"/>nous nous habillasmes Arianite et moy, sans faire de resistance : croyant en effet que cela serviroit à sa conservation. Mais comme elle eut apellé ses femmes, et que voulant l'habiller elle vit qu'on luy presentoit une robe blanche à l'Assirienne, quelque magnifique qu'elle fust, elle y eut une aversion si estrange ; que je suis persuadée que les Dieux l'advertissoient de son malheur. Enfin elle fit beaucoup de difficulté de la prendre ; mais celles qui la servoient, luy ayant dit les larmes aux yeux qu'il n'estoit pas en leur pouvoir de luy en donner une autre ; elle se laissa habiller : et dit en soupirant, que le changement d'habits n'en aporteroit point en son coeur. Je voulus luy faire comprendre la raison que l'on m'avoit donnée, mais elle n'en fut pas satisfaite : et ne pût se consoler de cette nouvelle espece de contrainte. Cependant le Roy d'Assirie et Mazare estant fort resolus à punir le Peuple, ne songeoient qu'à donner les ordres necessaires pour cela : et si les Babiloniens estoient en armes, tous les Gens de guerre y estoient aussi. Le Roy en sa propre personne, suivy de tout ce qu'il y avoit de Princes et de Grands dans sa Cour, estoit prest d'aller aprendre au Peuple quel est le respect qu'il doit à ses Princes legitimes, lots qu'un Espion qu'il avoit dans l'Armée de Ciaxare, vint luy donner advis tout effrayé, que dans trois ou quatre heures au plus tard, à l'entrée de la nuit, il verroit tout d'un coup tarir l'Euphrate ; et entrer quarante 
<pb id="page_1083" n="V02-P485"/>mille hommes par les deux bouts de la Ville. D'abord le Roy d'Assirie n'en voulut rien croire : mais l'autre luy marqua si precisément l'endroit où il disoit qu'Artamene avoit fait creuser deux grandes Tranchées pour destourner le Fleuve quand il seroit temps ; qu'il fut contraint d'adjouster foy à ses paroles. Joint que ce qui estoit desja arrivé au Fleuve du Ginde, luy rendoit la chose plus vray-semblable. Cét Espion luy dit encore, que sans la neige qui avoit un peu empesche les Pionniers, la chose auroit desja esté executée, mais quoy qu'il la circonstantiast fort ; le Roy d'Assirie fut toutefois avec Mazare, sur la plus haute des Tours du Temple de Jupiter Belus, pour mieux descouvrir de là les Travaux de ses Ennemis : et comme ils y furent, cét Espion luy fit remarquer, quoy que de fort loing, la terre que l'on avoit eslevée, tant pour se couvrir de peur d'estre aperçeus, que pour creuser les Tranchées qui devoient destourner le Fleuve. Imaginez vous donc sage Chrisante, en quel estat estoit alors ce Prince : il voyoit de ce lieu eslevé, toute une grande Ville en armes contre luy : il voyoit qu'il alloit estre attaqué d'une maniere, que quand tout ce Peuple l'eust secondé, il eust encore bien eu de la peine à resister à ses Ennemis. Car comme l'Euphrate est fort large, il jugeoit bien qu'ils entreroient par les deux bouts de la Ville, avec des Bataillons tous formez : et que l'on auroit pas le temps de faire des Retranchemens pour 
<pb id="page_1084" n="V02-P486"/>les en empescher. Mais la chose n'estoit pas seulement en ces termes : car il n'ignoroit pas que dés que ses Ennemis paroistroient, le Peuple tascheroit de prendre la Princesse, afin de faire sa composition avec Ciaxare : et que se trouvant alors dans la necessité de deffendre le Palais où elle estoit contre ce Peuple, et de repousser le Roy des Medes tout ensemble, il luy seroit impossible de le pouvoir faire. Enfin desesperé de pouvoir conserver Babilone et la Princesse, il ne balança point entre les deux : et l'amour l'emportant sur toute autre consideration, il ne songea plus qu'à executer le dessein qu'il avoit fait avec Mazare. Il descendit donc en diligence de cette Tour : et fit semblant de vouloir appaiser le Peuple par la douceur, luy faisant esperer quelque accommodement afin de gagner temps : pendant quoy Mazare agissoit, et donnoit ordre que tout fust prest pour executer leur entre prise à l'entrée de la nuit s'il en estoit besoing. Le Roy d'Assirie voulut pourtant ne songer pas à partir, que l'on eust veû effectivement que ses ennemis avoient fait reüssir la leur : et d'autant moins qu'il s'imagina, comme il estoit vray, qu'Artamene ne doutant point du tout qu'il n'emportast la Ville par ces deux endroits où il la devoit attaquer, tout le reste seroit moins gardé qu'à l'ordinaire : parce que tout l'effort se seroit en ces deux attaques seulement. Les choses estoient en cét estat, sans que nous en sçeussions rien : Mais tout d'un coup nous entendismes 
<pb id="page_1085" n="V02-P487"/>un bruit espouvantable : et le Fleuve ayant tary en un moment, et les Assiegeans estant entrez, ce fut un desordre et une confusion horrible. Je ne vous la raconteray pourtant pas : car outre que la guerre est une chose dont je n'aime guere à parler, je m'imagine encore que vous y estiez : joint qu'en mon particulier je n'en sçay autre chose sinon que de ma vie je n'ay rien entendu de plus estonnant, que le bruit que faisoient tant de gens effrayez comme il y en avoit dans les ruës de Babilone. Cependant nous estions en une inquietude estrange : car encore que la Princesse imaginast bien que peut estre c'estoit Artamene qui venoit la delivrer : neantmoins le peril où elle pensoit qu'il estoit, luy donnoit beaucoup d'aprehension pour luy : car pour le Roy son Pere, elle jugeoit bien qu'il ne seroit pas en personne à une semblable occasion.
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<div2 id="page_CYRUS020206" type="sequence" n="Histoire de Mandane : fuite dans la neige">
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Comme nous estions donc entre l'esperance et la crainte, nous vismes entrer le Roy d'Assirie. Le Prince Mazare qui estoit adroit, n'ayant point voulu avoir cét employ : et estant demeuré dans les Jardins du Palais, avec ceux qui nous devoient servir d'escorte. Le Roy donc entrant tout furieux. Madame (dit il à la Princesse, afin qu'elle ne fist point de resistance) le Peuple de Babilone est le plus fort : et comme il vous croit la cause de la guerre, il vous veut avoir en sa puissance : c'est pourquoy il saut vous mettre en lieu de seureté. Seigneur, luy dit elle, m'estant mise en la garde des Dieux, 
<pb id="page_1086" n="V02-P488"/>je dois attendre ce qu'il leur plaira ordonner de moy : et vous me ferez plaisir de me laisser sous leur conduitte. Mais enfin voyant entrer quatre ou cinq hommes armez ; jugeant bien qu'elle n'estoit pas en estat de resister ; et ne sçachant pas en effet si ce que le Roy d'Assirie disoit n'estoit point vray, elle marcha et nous la suivismes Arianite et moy. Elle demanda pourtant, où estoit le Prince Mazare ? et luy ayant esté respondu qu'elle le verroit bien tost, elle fut où on la conduisoit sans y apporter d'obstacle. Nous fusmes donc menées dans les Jardins du Palais, où effectivement Mazare nous attendoit : Mandane ne le vit pas plustost, que quittant la main du Roy d'Assirie, elle luy presenta la sienne : luy semblant qu'elle n'avoit plus rien à craindre, puis qu'il estoit aupres d'elle. Cependant l'on nous mena à une porte de derriere qui touche presque une de celles de la Ville, que les troupes de Mazare gardoient : et qui estoient adverties de ce que l'on vouloit faire. Comme nous fusmes prests à sortir de ces Jardins du Palais, qui sont d'une grandeur prodigieuse, nous vismes à la faveur d'un flambeau que nous avions, que le Roy d'Assirie, le Prince Mazare, et dix hommes qui devoient estre de la partie, prirent de grandes Casaques blanches qui les cachoient entierement : et qu'ils Ce couvrirent mesme la teste de blanc. Cette avanture commença de nous faire soubçonner, que les habillemens que l'on nous avoit baillez 
<pb id="page_1087" n="V02-P489"/>estoient destinez à mesme usage que ceux de ces Princes, et de ces hommes qui les accompagnoient, sans pouvoir pourtant imaginer à quoy cela pouvoit estre propre. Et suite l'on amena douze Chevaux blancs, dont les Selles et les Brides l'estoient aussi, sur l'un desquels le Roy d'Assirie estant monté, il voulut qu'on luy donnait la Princesse, mais elle ne le voulut pas ; et dans la necessité de marcher, elle choisit plustost Mazare. Elle fit pourtant encore difficulté d'obeïr ; toutefois le bruit redoubloit de telle sorte, quoy que nous fussions assez loing des endroits par où l'on attaquoit la Ville ; que la crainte de tomber en la puissance d'un Peuple insolent, fit qu'enfin elle souffrit que Mazare eust le soing de sa conduite. Deux hommes de qualité d'entre les dix qui accompagnoient ces Princes, nous prirent Arianite et moy : et le flambeau ayant esté esteint, la porte des Jardins estant ouverte, nous marchasmes droit à celle de la Ville, qui comme je l'ay desja dit estoit tout contre. Là, le Roy d'Assirie et Mazare commanderent tout bas à un Capitaine qui estoit à cette Porte, d'aller en diligence advertir tous les Princes et tous les Gens de guerre, qu'ils ne songeassent plus à rendre de combat, puis que la Ville estoit perduë : et que chacun se servant de l'obscurité de la nuit, taschast de se sauver comme eux, et de se servir de la commodité de cette Porte. Nous ne fusmes pas à douze pas des Murailles, que le Roy d'Assirie qui alloit un peu 
<pb id="page_1088" n="V02-P490"/>devant, se mit à marcher lentement, de peur que les pieds des chevaux ne fissent du bruit : craignant bien plus les oreilles que les yeux de ceux que nous pourrions rencontrer. Car Chrisante, ce qui rendoit cette entreprise fort ingenieuse, c'est que le Prince Mazare ayant consideré que toute la Campagne estoit couverte de neige ; et qu'à cause d'un grand Marais qui la borde du costé que nous sortismes, il avoit esté impossible à Artamene d'en faire la circonvalation parfaite : il jugea qu'infailliblement il seroit aisé de pouvoir passer entre deux Corps de garde sans estre aperçeus. Car comme le blanc ne se distingue point la nuit sur la neige ; et qu'au contraire, tout ce qui n'est point blanc y paroist de loing, encore mesme que la Lune n'esclaire pas : par cette invention les chevaux blancs sur lesquels nous estions, et les habillemens blancs que nous avions nous rendoient invisibles (s'il est permis de parler ainsi) à ceux que nous rencontrions : où au contraire ceux qui nous rencontroient ne nous pouvoient surprendre, parce que n'estant pas habillez de blanc comme nous estions ; nous les aperçevions de fort loing, et les pouvions esviter. Il n'y avoit donc que le hennissement et le bruit des pieds des chevaux que le Roy d'Assirie aprehendast : Pour le premier, il avoit falu remettre la chose à la Fortune : mais pour le bruit, le Roy d'Assirie fut fort aise de remarquer, que la neige n'avoit qu'autant de fermeté qu'il en faloit pour ne fondre point ; et qu'elle n'en 
<pb id="page_1089" n="V02-P491"/>avoit pas assez pour faire du bruit. Tant s'en faut, comme il y en avoit fort espais, l'on en faisoit beaucoup moins que s'il n'y eust pas eu de neige. Le Roy d'Assirie ayant remarqué cela, marcha donc un peu plus viste : et en peu de temps nous descouvrismes la Garde avancée de l'Armée de Ciaxare, qui estoit de ce costé là. De vous dire Chrisante, ce que pensoit la Princesse, de se voir en cét equipage ; de se voir hors de Babilone ; et de se trouver à l'heure qu'il estoit, et par le temps qu'il faisoit, à cheval avec des hommes habillez de blanc, et marchant dans un fort grand silence ; il faudroit vous dire bien des choses D'abord elle eut quelque joye de se voir eschapée de la fureur d'un Peuple assez insolent, pour s'estre mutiné contre son Prince : de plus elle pensoit encore, qu'en quelque lieu qu'on la menast, il seroit incomparablement plus aisé à Artamene de la retirer de la puissance du Roy d'Assirie que dans Babilone, qu'elle croyoit presque imprenable. Ainsi pensant faire la chose du monde la plus avantageuse pour Artamene et pour sa liberté, elle se laissoit conduire sans resistance : et sans penser à rien qu'aux moyens d'advertir promptement Artamene qu'elle n'estoit plus dans Babilone. Mais elle n'eut pas plustost aperçeu de loing la Garde avancée dont je vous ay desja parlé, qu'elle changea de sentimens : et se voyant si prés d'un secours presque assuré si elle crioit, elle ne pût retenir le premier mouvement qu'elle en eut. Toutefois s'imaginant qu'elle seroit perir 
<pb id="page_1090" n="V02-P492"/>le Prince Mazare aussi bien que le Roy d'Assirie ; elle creut qu'elle ne devoit pas le surprendre, et qu'elle devoit plustost le gagner. Mais pendant qu'elle agitoit la chose en elle mesme, le Roy d'Assirie ayant pris plus à gauche, passa heureusement cét endroit, et esvita ce premier peril. Neantmoins comme la Princesse jugea bien que nous rencontrerions encore d'autres Troupes, elle adressa la parole au Prince Mazare, qui d'abord la supplia de ne parler point. Genereux Prince (luy dit elle malgré la priere qu'il luy avoit faite, et parlant assez bas de peur que le Roy d'Assirie ne l'entendist) s'il est vray que vous ayez une veritable compassion de mes malheurs, souffrez que la premiere fois que nous rencontrerons des Troupes du Roy mon Pere, je les apelle à mon secours : et promettez moy que vous ne vous opposerez point à l'effort qu'elles seront pour me delivrer ; et que par consequent vous n'exposerez point vostre vie, qui m'est infiniment chere. Vous jugez bien, dit elle, que j'eusse pû le faire sans vous en parler : mais vous ayant les obligations que je vous ay, je croy que les Dieux me puniroient, si j'estois cause de vostre mort. Madame, luy dit il encore plus bas qu'elle n'avoit parlé, les Dieux sçavent si je souhaiterois que vous fussiez contente : Mais Madame, je ne vous ay promis que d'empescher le Roy d'entre prendre rien contre le respect qu'il vous doit : et je vous l'ay promis sans scrupule, parce que c'est le servir luy mesme, que de l'empescher, de faire 
<pb id="page_1091" n="V02-P493"/>un crime. Et de ce costé là, Madame, je vous promets encore une fois, que tant que je seray vivant, vous ne souffrirez nulle violence de luy. Mais, Madame, pourrois-je avec honneur le trahir de cette sorte ; le faire tuer ; et vous remettre entre les mains de ton Ennemy ? Toutefois, Madame, si vous le voulez vous le pouvez faire ; mais je vous proteste devant les Dieux qui m'escoutent, que quand j'eschaperois à la fureur des vostres, je me passerois mon espée au travers du coeur : afin de ne me reprocher pas à moy mesme une action que sans doute vous n'avez pas considerée, avant que de m'en soliciter. De plus, Madame, peut-estre comme il est nuit, qu'en me voulant, fraper l'on vous fraperoit ; et que voulant recouvrer la liberté, vous trouveriez la mort. Au nom des Dieux, Madame, ne vous exposez pas à un danger, dont je ne pourrois peutestre vous garantir. La Princesse estoit si troublée, et Mazare luy parloit d'une maniere si touchante, qu'elle ne sçavoit a quoy se resoudre : Tantost elle estoit resoluë de crier : tantost la pitié que luy faisoit Mazare la retenoit : puis tout d'un coup formant la resolution d'apeller ceux qu'elle rencontreroit les premiers, elle trouvoit qu'elle n'en avoit pas la force et qu'elle deliberoit sur une chose qui luy estoit impossible. Pour moy je sçay bien qu'il n'eust pas esté en ma puissance de prononcer une parole : et de l'heure que je parle. Chrisante, quand je me souvuiés de l'estat où nous estions, l'en fremis encore d'estonnement et de frayeur. Car 
<pb id="page_1092" n="V02-P494"/>Car enfin nous entre-voiyons dans la Campagne, des Tentes, de Sentinelles, des Corps de gardes, des Gens qui marchoient, et d'autres qui estoient arrestez. Cependant le Roy d'Assirie qui estoit le Guide, prenoit tantost à droit, tantost a gauche, et esvitoit avec beaucoup d'adresse tout ce que la blancheur de la neige luy faisoit descouvrir. Mais Chrisante, pour sortir promptement d'un lieu qui me donna tant de peine, je vous diray qu'apres avoir esvité cent et cent fois de rencontrer des Troupes de Ciaxare ; comme nous n'estions plus qu'à deux stades d'un Bois, dans lequel le Roy d'Assirie n'auroit plus rien eu à craindre, parce qu'il est fort espais, et qu'il en sçavoit tous les destours, y ayant esté souvent à la Chasse ; le cheval sur lequel estoient Mazare et la Princesse se mit à hennir avec violence, justement à quarante pas d'un lieu où il y avoit une Compagnie d'Archers à cheval logez : qui ayant eu ordre de s'aprocher de Babilone, quittoient leur Quartier, pour y aller en diligence. Quelques uns de ces Archers qui estoient desja à cheval, ayant entendu ce hennissement d'un costé où ils sçavoient qu'il ne devoit y avoir personne des leurs, prirent l'allarme, et s'avancerent vers l'endroit où ils avoient entendu ce bruit. Mais ne voyant rien, ils s'en seroient retournez, n'eust esté qu'un autre cheval de nostre Troupe ; comme il est assez ordinaire, ayant fait la mesme chose que le premier, les fit resoudre à s'avancer davantage. Cependant le Roy d'Assirie qui 
<pb id="page_1093" n="V02-P495"/>nous conduisoit, hasta le pas, et nous fit aller beaucoup plus ville : de sorte que quelquefois nous voiyons ces Gens venir droit à nous, et d'autres fois s'en esloigner. Pour eux, je pense qu'ils estoient bien faschez d'ouïr des chevaux et de ne voir rien : Mais à la fin estant desesperez d'entendre tousjours de temps en temps, tantost d'un costé, tantost de l'autre, parce que nous changions nostre route, des chevaux qu'ils ne voyoient pas, ils se mirent à tirer leurs Arcs au hazard, qui conduisit quelques unes de leurs fléches si juste que Mazare fut legerement blesse ? d'un coup de Traict à l'espaule : et un autre passa si prés de la teste de Mandane, que l'excés de la peur qu'elle en eut, luy fit recouvrer l'usage de la voix pour crier, sans qu'elle en eust l'intention. Cette voix ayant encore esté entenduë par ceux qui avoient tiré, ils galopperent droit où ils creurent l'avoir ouïe : Cependant le Roy d'Assirie changea de place : et au lieu de marcher devant il marcha derriere, et commanda d'aller fort viste. Mais enfin comme nous n'estions plus qu'à trente pas du Bois, il fut joint par ceux qui nous suivoient, et fut contraint de faire ferme, avec les huit qui ne menoient point de femmes ; jusques à tant qu'il jugea que nous estions dans le Bois. Et lors qu'il creut que cela estoit, poussant à toute bride avec les siens, il disparut aux yeux de ceux qu'il avoit combatus, qui creurent sans doute qu'il y avoit de l'enchantement en cette rencontre. Nous sçeusmes 
<pb id="page_1094" n="V02-P496"/>à son retour, qu'ils avoient veu tomber deux de ceux qui l'avoient attaqué, et qu'il y en avoit aussi un de sa Troupe un peu blessé. Comme le Bois estoit obscur, la mesme blancheur de nos habits et de nos chevaux qui nous avoit rendus invisibles parmy la Plaine, servit au Roy d'Assirie à nous descouvrir et à nous pouvoir rejoindre. Enfin, Chrisante, estant donc arrivez dans ce Bois, comme je l'ay dit, le Roy d'Assirie nous mena à une petite Habitation, où de pauvres Gens passent leur vie à tirer d'une espece de terre, qui sert à faire ce merveilleux Ciment, dont les Murailles de Babilone sont bastiez. Et la pointe du jour commençant alors de paroistre, l'on nous descendit de cheval, et nous passasmes toute la journée en cette Cabane, ou la lassitude nous fit trouver beaucoup plus de repos, que la commodité du lieu ne sembloit le permettre. Mais Chrisante, pour ne vous tenir pas plus long temps, à vous raconter des choses de peu de consideration, nous marchasmes encore la nuit prochaine avec assez de fatigue, jusque à une petite Ville que vostre Armée n'avoit pas prisé, n'ayant pas encore esté de ce costé là. Toutefois comme elle n'estoit pas assez forte pour la deffendre, si vous y fussiez venus : le Roy d'Assirie y fit seulement prendre un Chariot, où la Princesse fut mise, et où Arianite et moy eusmes place : les Princes marchant à cheval pour nous escorter. Mais sans vous particulariser le chemin que nous tinmes, nous arrivasmes 
<pb id="page_1095" n="V02-P479"/>en Capadoce, et peu après a Pterie : D'abord la Princesse eut quelque joye de s'y revoir : néantmoins peu de temps en suite, elle s'y trouva beaucoup plus malheureuse qu'elle n'avoit creû : et la pensée de se voir captive, dans un lieu où elle avoit esté si long temps libre et absoluë, luy fut un redoublement de douleur estrange. De plus, la cruelle imagination qu'Aribée estoit devenu Maistre des Sujets du Roy son Pere, luy estoit encore une peine extréme : mais le plus fâcheux de tout ce qui la tourmentoit, c'est qu'apres tout, elle estoit tousjours en la puissance du Roy d'Assirie : et qu'elle ne pouvoit faire sçavoir à Artamene le lieu où elle estoit. Pendant tout cela, Mazare estoit tousjours civil, obligeant, et amoureux : et le Roy d'Assirie tousjours également maltraitté. A quelques jours de là, ayant apris la prise de Babilone avec plus de certitude, quoy qu'il n'en eust guere douté : il consulta Aribée, sur ce qu'il avoit à faire : mais ayant sçeu apres, la marche de l'Armée de Ciaxare vers la Capadoce, l'on nous amena icy : à cause de la commodité de la mer, que le Roy d'Assirie jugea qui pourroit tousjours l'empescher de voir retomber, la Princesse en la puissance d'Artamene. Aribée et luy faisoient ce qu'ils pouvoient pour assembler des Troupes : mettant le rendez-vous de leurs levées à Pterie, afin de tascher de ne descouvrir pas qu'ils fussent à Sinope. Mais bientost apres ils furent advertis que vostre Armée s'approchoit, et qu'il 
<pb id="page_1096" n="V02-P498"/>estoit impossible que leurs Troupes fussent assez tost prestes, pour donner une seconde Bataille. Ce fut lors que le Roy d'Assirie se trouva en un estrange desespoir : il parla diverses fois à la Princesse : et luy parla mesme avec un peu plus de violence, qu'il n'avoit fait jusques alors. Neantmoins toit qu'il fust soumis ou furieux ; il ne pût jamais obliger Mandane, à luy dire une parole favorable. Cependant il appella un jour Mazare, et apres luy avoir bien representé le malheureux estat où il se trouvoit : Enfin, luy dit il, j'en suis arrivé aux termes, qu'il ne me reste presque plus nulle autre douceur à esperer en la vie, que celle de tascher de rendre Artamene aussi infortune que moy, quoy que ce soit d'une maniere differente. L'Oracle me fait esperer, mais Mandane me desespere :et la Fortune qui se plaist à renverser tous mes desseins, me réduit en une extrémité, qui vient à bout de toute ma patience, et de toute ma raison. Ce que je veux donc faire, poursuivit ce Prince desesperé, c'est de tenir ce qu'il y a de Galeres et de Vaisseaux dans ce Port en estat de les mettre en mer : afin que des que je verray paroistre l'Armée de Ciaxare, à laquelle je ne sçaurois resister, je m'embarque avec la Princesse et Aribée :et l'enleve à la veüe mesme d'Artamene. Mais que deviendrez vous ? luy respondit Mazare fort affligé : Je n'en sçay rien, repliqua le Roy d'Assirie : mais apres tout, si tous les Princes mes Alliez, me refusent un Azile dans leurs Estats, je feray plustost Pyrate, que de 
<pb id="page_1097" n="V02-P499"/>rendre jamais la Princesse à Artamene. Ouy Mazare, je periray mille fois plustost : et si je me voyois poursuivy en mer par Artamene (ce qu'il ne sçauroit faire presentement, n'ayant point de Vaisseaux pour cela) je briserois plustost celuy où je serois contre un Escueil, que de me laisser prendre, et de luy redonner la Princesse. Aussi bien faut il que je ne m'esloigne pas de Mandane : et que j'attende aupres d'elle, ce que l'Oracle m'a promis. Pour vous, luy dit il, mon cher Mazare, il n'est pas juste que vous vous engagiez davantage dans mon malheur : et quand vous le voudriez, je ne le souffrirois pas. Ainsi retirez vous aupres du Roy vostre Pere, et taschez d'estre plus heureux que je ne le suis. Mazare se trouva alors fort embarrasse : il ne pouvoit se resoudre de laisser aller la Princesse seule avec le Roy d'Assirie : Cependant il voyoit bien, veû la maniere dont il luy avoit parlé, qu'il ne souffriroit pas qu'il l'accompagnast plus longtemps. Il s'y offrit toutefois : mais plus il pressa pour cela, et plus l'autre s'obstina à ne le souffrir pas. De plus, il voyoit que la Princesse alloit estre la plus malheureuse Personne du monde : de sorte que soit qu'il n'escoutast que la pitié, ou qu'il escoutast sa passion, il estoit infiniment à pleindre. Enfin emporté par des sentimens que luy mesme ne connoissoit point, il vint trouver la Princesse : et luy descouvrit ingenûment le dessein du Roy d'Assirie. Je vous laisse à juger en quelle douleur et en quel desespoir elle entra : principalement 
<pb id="page_1098" n="V02-P500"/>quand il luy dit qu'il ne vouloit absolument point qu'il l'accompagnast. Ha Mazare, luy dit elle, je mourray si vous m'abandonnez : et il n'est point de resolution si violente, que je ne sois capable de prendre, si je demeure sans protection aupres du Roy d'Assirie. Au nom des Dieux, luy dit elle, laissez vous enfin persuader qu'il n'obtiendra jamais nulle part en mon affection : et que par consequent vous ne luy rendrez aucun mauvais office, quand vous vous laisserez fléchir à mes larmes et à mes prieres, et que vous songerez à ma liberté. Au nom des Dieux encore une fois Mazare, imaginez vous un peu quel pitoyable destin sera celuy de la Princesse Mandane, d'aller errer sur la mer avec un Prince qu'elle haït et qu'elle haïra toujours davantage, et qui la fera resoudre à se jetter dans ses abismes, dés la premiere fois qu'il luy parlera de son injuste passion. Songez donc bien Mazare, à ce que vous avez à faire : et croyez que les Dieux vous demanderont conte de ma vie, si vous estes cause de ma mort. Voulez vous, luy disoit elle encore, que je ne puisse jamais reconnoistre par aucun service, toutes les obligations que je vous ay, et que je meure la plus miserable Personne du monde ? Ha Madame (luy respondit Mazare, avec une melancolie estrange) que les sentimens de mon coeur vous sont inconnus, et que vous sçavez peu ce que je voudrois faire pour vous ! Je sçay, luy respondit elle, que vous estes le plus 
<pb id="page_1099" n="V02-P501"/>obligeant Prince de la Terre : et que rien ne s'oppose à ce que je veux de vous, qu'un scrupule de generosité mal fondée : car enfin Mazare, je suis persuadée que vous avez de la compassion de mes maux : et que mesme vous avez de l'amitié pour moy. Cependant me pouvant sauver, vous me laissez perir : et tout cela parce que vous craignez de faire une chose injuste. Mais sçachez trop genereux Prince, que ce n'est pas estre injuste, que d'empescher un autre de faire une horrible injustice. En un mot Chrisante, la Princesse dit tant de choses à Mazare, qu'elle l'obligea à luy demander deux jours à se resoudre : Mais Dieux, pendant cela que de cruelles agitations il eut dans son ame ! Orsane m'a dit qu'il en pensa expirer. Tantost il vouloit estre fidelle au Roy d'Assirie malgré sa passion : tantost il ne vouloit vaincre son amour, qu'en faveur de Mandane : puis tout d'un coup ne pouvant se resoudre ny à l'une ny à l'autre de ces choses, il ne songeoit plus qu'aux moyens qu'il pourroit tenir, pour profiter des malheurs d'autruy. Enfin, disoit il, Mandane a quelque estime et quelque amitié pour moy : mais, reprenoit il un moment apres, elle n'aura plus ny estime ny amitié, dés qu'elle sçaura que l'ay de l'amour pour elle. Toutefois, adjoustoit il, les sentimens de nostre coeur ne sont pas en nostre disposition : et peut-estre que Mandane me voudra haïr sans le pouvoir faire. De plus, il y a une notable difference, de l'estat 
<pb id="page_1100" n="V02-P502"/>où estoit le Roy d'Assirie aupres d'elle quand il l'enleva, à celuy où je suis dans son esprit : elle avoit de l'aversion pour luy, et elle a de l'amitié pour moy : Et je suis persuadé, que ce n'est pas estre en une disposition fort esloignée de recevoir quelque legere impression d'amour, que d'avoir beaucoup de tendresse et beaucoup d'estime. Je sçay bien pourtant apres tout, qu'il y a plus d'apparence que je seray malheureux, qu'il n'y en a d'esperer d'estre aime de Mandane, au prejudice d'Artamene : Mais helas, de quel autre costé puis-je trouver plus de repos et plus de douceur ? Si je suis fidelle au Roy d'Assirie ; qu'il se mette en mer avec la Princesse ; et que je l'abandonne, je suis assuré qu'elle me haïra, d'avoir eu l'inhumanité de l'exposer à un si grand suplice. Je suis assuré de ne la voir plus : et je suis assuré de souffrir un tourment effroyable, par la seule pensée de la sçavoir en la puissance du Roy d'Assirie, à qui les Dieux ont donné une si grande esperance. D'autre part, si je me resous à trahir un Prince, de qui j'ay l'honneur d'estre Parent, de qui je suis Vassal ; qui m'a choisi pour le confident de sa passion ; et que je remette la Princesse entre les mains d'Artamene, en seray-je plus heureux ? J'auray fait un crime, mais un crime qui me rendra le plus infortuné des hommes : n'estant rien de plus insuportable, que de voir la personne que l'on aime, en la puissance d'un Rival aimé. Ha non non, Mazare ne sçauroit estre capable de choisir, 
<pb id="page_1101" n="V02-P503"/>en une occasion où il voit de tous les costez le crime ou l'infortune. S'il escoute la raison, elle luy dira qu'il ne faut jamais trahir ceux qui se fient en nous ; s'il escoute sa passion, elle luy dira au contraire, qu'il ne faut jamais ceder ny abandonner la Personne aimée : et que tout ce que l'on fait pour la posseder est juste. De toutes les deux façons dont j'envisage la chose, je trahis le Roy d'Assirie ou la Princesse, et je me trahis moy mesme, puis que je pers toujours ma reputation : c'est pourquoy si nous avons à faire un crime, faisons du moins un crime qui nous soit utile, et qui nous empesche de mourir desesperez. Enfin Chrisante, ce Prince amoureux malgré toute sa vertu, se laissa de telle sorte emporter à la violence de son amour, qu'il se resolut non seulement de trahir le Roy d'Assirie, mais de tromper encore la Princesse Mandane. Ce qu'il y a de vray est, que je ne pense pas que jamais personne se soit puny si severement soy mesme, que Mazare se punissoit, par le remors continuel qu'il avoit dans l'ame : car je ne vy de ma vie une melancolie égale à la sienne.
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<div2 id="page_CYRUS020207" type="sequence" n="Histoire de Mandane : enlèvement par Mazare">
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Toutefois apres s'estre fortement determiné à ce qu'il vouloit faire, il chercha les voyes de s'assurer d'une Galere, et les trouva facilement : parce que dans l'intention qu'avoit le Roy d'Assirie, de se servir de toutes les Galeres et de tous les Vaisseaux qui estoient dans le Port de Sinope, il avoit desja commencé d'oster une partie de ceux qui 
<pb id="page_1102" n="V02-P504"/>avoient accoustumé de les commander : et d'y en mettre qui dépendissent plus absolument de luy. Il y avoit donc encore un de ces Capitaines, qui sçachant de certitude, qu'on le traiteroit bientost comme les autres, avoit l'esprit fort irrité : et ce fut à celuy là que le Prince Mazare s'adressa : et dans l'ame duquel il trouva toute la disposition necessaire, pour le dessein qu'il avoit. Mazare estant donc assuré de cette Galere, ne douta plus qu'il ne peust aisement enlever la Princesse : car il commandoit bien plus dans le Chasteau que le Roy d'Assirie. Et comme ce Chasteau est au bout du Port, il y a une Porte, comme vous sçavez, par laquelle il n'y avoit pas douze pas à faire, pour entrer dans la Galere de ce Capitaine qui estoit de l'intelligence : et cette Galere s'estoit trouvée par hazard de ce costé là. Mais comme c'estoit un homme d'entreprise, et accoustumé à la guerre ; il dit à Mazare que pour la seureté de son dessein, et pour sa vangeance particuliere de luy, et de tous ses Compagnons, il faloit donner ordre que l'on mist le feu aux Galeres et aux Vaisseaux qui devoient demeurer au Port, afin qu'on ne les peust suivre : et que ces nouveaux Capitaines ne joüissent pas long temps de leurs Charges : ou que du moins ils ne fussent pas en estat d'en faire les fonctions. Quoy que Mazare vist que la chose estoit bien pensée, et presque necessaire pour ce qu'il avoit resolu, il y eut pourtant de la repugnance : non pas à cause des Galeres 
<pb id="page_1103" n="V02-P505"/>et des Vaisseaux, où aparamment peu de monde periroit ; mais par la crainte de l'embrazement de la Ville. Toutefois ce Capitaine pour l'y obliger, prit la parole et luy dit, Seigneur, quand Sinope bruslera, ce n'est qu'une Ville rebelle, qui merite le feu et le chastiment : et pour le Roy d'Assirie qui vous tient en peine, ce feu sera esteint devant qu'il puisse avoir gagné le Chasteau. Enfin ce Capitaine dit tant de choses, que Mazare y consentit : et l'autre se chargea de l'execution de cette entreprise. Ce Prince dans l'intention qu'il avoit de tascher de gagner le coeur de Mandane, fit dessein de la mener en Bithinie, où il creut pouvoir trouver un lieu de seureté : et en effet il ne pouvoit guere mieux choisir. Car il estoit parent d'Arsamone ; et Arsamone estoit Ennemy du Roy d'Assirie, à cause de la Princesse Istrine, avec laquelle Mazare avoit tousjours esté bien, du temps qu'elle estoit à Babilone. De plus, il faisoit la guere à un autre Amant de Mandane, qui estoit le Roy de Pont : et Artamene ayant obligé Ciaxare à bailler des Troupes à son Ennemy, il croyoit ne pouvoir pas choisir un Azile plus assuré. En ce mesme temps, il arriua à Sinope un fameux Pyrate, que l'on dit estre homme de qualité et de grand coeur ; qui apres avoir esté batu de la tempeste, venoit faire racommoder ses Vaiseaux. Le Roy d'Assirie le reçeut admirablement : et dit au Prince Mazare qu'il estoit ravy de cette heureuse rencontre, parce que dés que les Vaisseaux 
<pb id="page_1104" n="V02-P506"/>du Pyrate seroient en estat de se remettre à la voile, il s'embarqueroit aveque luy suivy de sa Flotte, et se mettroit sous sa conduite : à cause que c'estoit un homme que personne n'avoit jamais pû vaincre, et qui sçavoit mieux la Mer qu'aucun autre. Mazare entendant la resolution du Roy d'Assirie, hasta l'execution de la sienne, et vint trouver la Princesse : Madame (luy dit il, avec beaucoup de melancolie) il y a une puissance Souveraine à laquelle je ne puis plus resister, qui fait que je me resous enfin à trahir le Roy d'Assirie, et à vous tirer de la sienne. Il fait dessein de vous emmener bien tost, c'est pourquoy il le faut prevenir. Je vous avois demandé du temps pour me resoudre, ma resolution est prise ; et il y a une Galere preste à vous recevoir dé la prochaine nuit si vous le voulez. Ha ! luy dit elle, Mazare, s'il estoit possible ce seroit dans ce mesme moment. De vous dire Chrisante, tout ce que Mandane dit à ce Prince pour luy rendre grace, de la compassion qu'elle croyoit qu'il avoit de ses malheurs, ce seroit une chose assez difficile : tant elle exagera l'obligation qu'elle luy avoit. Mazare recevoit ces remercimens avec tant de confusion, et tant de trouble d'esprit, qu'elle luy en estoit encore plus obligée ; s'imaginant que la seule peine qu'il avoit à faire une trahison au Roy d'Assirie, le mettoit en cét estat. Mais Mazare, luy dit elle, où irons nous aborder, pour aller seurement au lieu où est le Roy mon Pere ? Madame, luy respondit il, quand nous serons hors de la puissance 
<pb id="page_1105" n="V02-P507"/>de vostre Ennemy, nous en delibererons mieux qu'icy : Vous avez raison, luy dit elle, et aussi tost apres il la quitta. Mais enfin la nuit estant venue et fort avancée, le Prince Mazare qui avoit gagné non seulement ceux qui gardoient la Porte du Chasteau qui donnoit vers le Port, mais aussi tout ce qu'il y avoit de Soldats en ce lieu là, et un Escuyer du Roy d'Assirie, qui luy osta le soir son espée d'aupres de luy sans qu'il s'en aperçeust, vint prendre la Princesse, qui se trouva fort embarrassée de ce qu'elle seroit d'Arianite, en qui elle ne se fioit pas. Elle creut pourtant qu'il la faloit emmener ; parce que si on l'eust laissé, elle eust pû faire du bruit. Nous luy dismes donc que le Roy d'Assirie venoit d'envoyer Mazare dire de sa part à la Princesse qu'il se faloit embarquer ; et nous tesmoignasmes d'estre fort affligées d'obeïr, afin qu'elle ne soubçonnast rien : car nous commencions de croire qu'elle avoit intelligence avec ce Prince. j'oubliois aussi de vous dire que Mandane qui vouloit autant qu'elle pouvoit faire connoistre au Prince Mazare, qu'elle songeoit à le proteger, avoit escrit au Roy d'Assirie dans ses Tablettes ; mais durant que nous attendions dans l'Antichambre, l'heure que Mazare nous dit qu'il faloit partir, la Princesse se souvenant qu'elle avoit oublié à les laisser sur sa Table, le pria de se vouloir donner la peine de les y porter : luy disant qu'il les ouvrist, et qu'il vist ce qu'elle y disoit de luy. De sorte que ce Prince les prit et les fut porter dans la Chambre de la Princesse : où à mon 
<pb id="page_1106" n="V02-P508"/>advis, il leût ce qui estoit escrit dedans : car il tarda un peu à revenir. Je ne vous dis point ce qu'il y avoit dans ces Tablettes, car vous pouvez à peu prés l'imaginer : tant y a Chrisante, que nous sortismes du Chasteau, nous nous embarquasmes, et la Galere ramant avec violence, nous abandonnasmes Sinope. Un moment apres, nous vismes le Port tout en feu, et peu de temps en suitte toute la Ville, ce qui sur prit et affligea estrangement la Princesse : car elle n'avoit pas sçeu la chose, et n'y auroit sans doute pas consenty si elle l'eust sçeuë, tant son ame est tendre et pitoyable. Neantmoins la joye d'estre hors de la puissance du Roy d'Assirie, la consola aisément d'une douleur que la seule compassion luy donnoit : et elle ne songea plus qu'à apeller cent et cent fois Mazare son Liberateur. Cependant la Mer s'esleva : et les Mariniers assurerent qu'il alloit y avoir une tempeste assez forte : en effet elle commença bientost apres : et le vent que nous avions eu si favorable, nous devint contraire, et pensa nous repousser malgré nous plus de vingt fois vers le Port de Sinope. De vous representer quelle estoit l'inquietude de la Princesse en ces momens là, ce seroit vous mettre l'ame à la gesne, comme nous y estions : et il suffira de vous dire pour le vous faire comprendre, qu'elle voulut obliger Mazare à luy promettre qu'en cas que la tempeste fust plus forte que l'art du Pilote, ou que la force des rames, il iroit plustost briser sa Galere au pied de la Tour 
<pb id="page_1107" n="V02-P509"/>du Chasteau, que de prendre l'emboucheure du Port. Enfin le jour estant venu, nous eusmes un peu moins de frayeur : tant parce que l'obscurité augmente la crainte, que parce qu'en effet il y eut un quart d'heure un peu devant que le Soleil parust, où le vent ne fut pas si fort. La Princesse estant donc sur la Poupe, remarqua qu'il y avoit des Gens de guerre dans Sinope, qui combatirent au milieu des flames au pied de la Tour : elle n'eut pas plustost veû cela, que regardant Mazare avec une joye extréme ; Ha ! genereux Prince, luy dit elle, la tempeste nous aura peut estre esté favorable : puis que s'il n'en eust point fait, je n'aurois pas veû ce que je voy. Voyez, luy dit elle, voyez ces Troupes qui combatent dans Sinope ; elles sont assurément de l'Armée du Roy mon Pere : et peut-estre mesme que l'illustre Artamene y est en personne. Si cela est, il luy sera aisé de se rendre Maistre d'une Ville embrazée, et de prendre mesme le Roy d'Assirie. C'est pourquoy mon cher Liberateur, commandez à vos Rameurs de n'aller pas si viste ; faites que l'on mette la chaloupe en mer : et envoyez reconnoistre, ce que je dis : car si cela est, nous n'aurons que faire d'aller plus loing, puis que nous trouverons du secours si proche. Mazare entendant parler la Princesse de cette sorte, changea de couleur : et regardant assez long-temps les Troupes qu'elle luy avoit monstrées, il reconnut beaucoup mieux qu'elle, qu'infailliblement c'estoient des Troupes de l'Armée de Ciaxare : c'est pourquoy 
<pb id="page_1108" n="V02-P510"/>sans respondre à la Princesse, il commanda de faire ramer avec toute la diligence possible. Mandane surprise de ce commandement, et croyant toutefois encore, ou qu'elle avoit mal entendu, ou que ce Prince s'estoit mal expliqué : Mon cher Liberateur, luy dit elle, songez vous bien à ce que je vous ay dit, où pensez vous bien à ce que vous dites ? Ha ! Madame, luy dit il en se jettant à genoux devant elle, ne me donnez plus un Nom dont je ne suis pas digne : et suspendez de grace vostre jugement, jusques à ce que vous sçachiez ce que j'ay fait contre moy, auparavant que d'avoir rien fait contre vous. Ne m'apellez donc ny vôtre Liberateur, ny vôtre Ravisseur : et ne prononcez pas un Arrest injuste, contre le plus passionné de tous vos Adorateurs, Quoy, luy dit la Princesse toute surprise, Mazare ne seroit pas genereux : Mazare m'auroit trompée ; et Mandane ne seroit pas en liberté ? Mazare (repliqua ce Prince, avec une douleur sans esgale) est nay genereux, et a vescu genereux ; jusques à ce que l'amour qu'il a pour Mandane, ait force son coeur à ne l'estre plus. Mais, Madame, vous ne laissez pas d'estre libre, pour suivit il, et je vous proteste en presence des Dieux que j'ay irritez, que vous n'aurez jamais sujet de vous plaindre de ma violence. Je ne veux, Madame, que vous mettre en lieu où je puisse vous faire connoistre, la plus respectueuse passion qui sera jamais : Vous m'avez tesmoigné avoir quelque amitié pour 
<pb id="page_1109" n="V02-P511"/>moy : ne passez donc pas en un moment de l'amitié à la haine ; et donnez moy quelques jours, à vous faire comprendre ce que je sens, pour la Princesse Mandane. Non, Mazare, luy dit elle, je ne sçaurois vous accorder ce que vous desirez de moy : vous estes seul le Maistre absolu de ma haine ou de mon amitié : et si dans le moment que je parle, vous ne vous repentez de vostre faute, je vous haïray plus mille fois, que je n'ay haï le Roy d'Assirie : et je vous regarderay comme estant incomparablement plue criminel. Mais comme estant aussi, interrompit ce Prince, incomparablement plus amoureux. Non non, luy dit elle, ne vous y trompez pas : je n'appelleray jamais amour, l'injuste passion qui vous fait agir ; et je la nommeray frenesie, fureur, et quelque chose de pis. Quoy, Mazare, reprit elle toute en pleurs, vous pourrez vous resoudre à perdre mon estime et mon amitié ? Vous que je regardois comme mon Protecteur à Babilone, et comme mon Liberateur à Sinope. Vous aimerez mieux estre mon Ravisseur et mon Ennemy ; vous aimerez mieux me voir expirer de douleur, que de me laisser vivre heureuse ? Ne voyez vous pas (poursuivit elle en remarquant que la tempeste redevenoit plus force) que vous avez irrité les Dieux, et que si vous ne les appaisez par un prompt repentir, ils vont vous punir de vos crimes par un naufrage ? Ha Madame, s'escria ce malheureux Prince, s'ils vous peuvent seulement sauver de ce naufrage, que je seray heureux 
<pb id="page_1110" n="V02-P512"/>de perir ! et que je l'eusse este si je fusse mort à Babilone, quand j'estois encore innocent ! Mais, Madame, que vouliez vous que je fisse ? et le moyen de voir tous les jours la Princesse Mandane ; de la voir, dis-je, douce, civile, et complaisante ; et de ne l'aimer pas ? Ceux qui ne vous voyoient qu'irritée, ne laissoient pas de vous aimer ; et je vous aurois pû voir infiniment obligeante, et infiniment bonne, sans avoir pour vous une sorte passion ? Ha ! Madame, cela n'estoit pas possible. La Princesse voyant alors que Mazare demeuroit dans une irresolution qui ne luy permettoit pas de, se determiner absolument à rien : entra en un si grand desespoir, que je ne la vy de ma vie si touchée. Helas ! disoit elle, en quel pitoyable estat suis-je reduite, et quel malheureux effet est celuy du peu de beauté que les Dieux m'ont donné, de n'inspirer que des sentimens injustes, à ceux qui ont de l'affection pour moy ? Mais courage (reprenoit elle en regardant la Mer qui devenoit plus furieuse que jamais) je verray bientost la fin de mes maux, en trouvant la fin de ma vie : et j'auray du moins cette consolation de perir avec un de mes Ennemis. Mazare voyant la Princesse en une si grande colere, et en un si grand danger de faire naufrage ; entra en un desespoir si extréme, d'avoir mis la Princesse en ce peril ; et d'avoir fait un crime qu'il jugea alors luy devoir estre inutile, qu'il fut tenté de se jetter dans la Mer ; et si un sentiment d'interest pour la Princesse ne l'eust retenu, je pense pour moy qu'il l'eust 
<pb id="page_1111" n="V02-P513"/>fait. Madame, luy dit il. Je suis en une affliction estrange, d'avoir exposé vostre vie, au peril où je la voy : Non, luy dit elle, ce n'est pas là le repentir que je voudrois de vous : et je voudrois seulement que vous fissiez changer de route ; afin que si j'ay à faire naufrage, les vagues me pussent porter sur les rives de Capadoce. Mais Chrisante, le moyen d'entreprendre de vous dire, tout ce que la Princesse dit, et tout ce que Mazare luy repliqua ? Ce qu'il y a de vray, c'est que tout criminel qu'il estoit, il ne laissoit pas de dire des choses si touchantes, qu'il en faisoit certainement pitié. D'autre part, la Princesse en disoit aussi de si justes et de si pitoyables, qu'elle auroit fléchy la cruauté mesme. Cependant il n'estoit pas aisé de choisir la routte que l'on devoit tenir : et il falut obeïr aux vents et à la tempeste tant qu'elle dura. Elle nous repoussa plus d'une fois vers le pied de la Tour : et puis tout d'un coup nostre Galere rasant la Côste, nous nous esloignasmes de Sinope. Enfin nous fusmes ce jour là tout entier, et la nuit suivante, dans une agitation continuelle : tantost nous allions à droict, tantost nous allions à gauche : et quoy que nous allassions tousjours, nous n'avancions presque point. Les Rameurs n'avoient plus de force ; l'on n'osoit se servir de la voile à cause des tourbillons qui venoient de toutes parts : et nous fusmes tout ce temps là, avec toutes les apparences d'une mort prochaine. A la premiere pointe du jour, la tempeste continuant 
<pb id="page_1112" n="V02-P514"/>tousjours d'estre plus forte, la Princesse recommença de prier Mazare de se repentir : car tant que la nuit avoit duré, il avoit falu demeurer dans la chambre de Poupe, où ce Prince par respect n'avoit pas entré, quoy qu'il sçeust bien que Mandane ne dormoit pas. Mais la pointe du jour estant venüe, la Princesse, comme je l'ay desja dit, recommença ses pleintes et ses prieres : et avec tant de larmes, tant de force, et tant de violence ; que Mazare sans luy respondre, s'en alla lors vers le Pilote : et soit par ses ordres, comme Orsane le croit, ou par la force du vent ; nous vismes en effet que le Pilote volut tourner la proue de la Galere vers Sinope que nous ne voiyons plus, pour reprendre la route d'où nous venions. Mais ô Dieux, un grand coup de Mer estant venu, et un gros d'eau ayant fait pancher la Galere ; par malheur le Timon se rompit : et elle toucha en mesme temps contre la pointe d'un Escueil : de sorte qu'elle tourna tout d'un coup et se brisa en tournant. Je m'attachay à la Princesse : Arianite me prit par la robbe : j'entendis un bruit et un fracas effroyable, parmy lequel je discernay la voix de Mazare, qui s'ecria, Justes Dieux sauvez la Princesse. 
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<div2 id="page_CYRUS020208" type="sequence" n="Histoire de Mandane : enlèvement par le roi de Pont">
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Mais depuis cela, je ne sçay plus ce que nous devinmes : et il me souvient seulement, qu'au lieu de voir de l'eau il me sembla que je vy un grand feu qui m'esbloüit, et qui me fit perdre toute connoissance. Cependant sage Chrisante, les voeux du malheureux Mazare furent exaucez. et nous échapasmes d'un si grand peril. Mais à 
<pb id="page_1113" n="V02-P515"/>vous dire la verité, ce fut d'une maniere bien estrange : et qui vous surprendra peut-estre autant, que nous fusmes surprises nous mesmes. Vous sçaurez donc, que la premiere chose que je vy apres nostre naufrage, fut qu'entr'ouvrant un peu les yeux, je vy des Gens qui faisoient ce qu'ils pouvoient pour me faire ouvrir la main avec la quellle je tenois la robe de la Princesse (car comme vous sçavez Chrisante, l'on ne quitte jamais ce que l'on tient en tombant dans l'eau) cette veüe et le mal qu'ils me faisoient, me firent plus revenir, que tous les remedes qu'ils m'avoient desja faits : de sorte que faisant un peu d'effort. Que voulez vous, leur dis-je, et qui estes vous ? Nous tommes, me respondirent ils, des personnes qui veulent secourir la Princesse Mandane, et vous secourir vous mesme. A ces paroles j'ouvris la main ; je laissay aller la Princesse ; et je leur dis que les Dieux les recompenseroient d'un si charitable office. En suitte dequoy, revenant peu à peu à moy mesme, je vy premierement Arianite, et puis la Princesse, qui revenoit aussi bien que moy : et qui apres avoir entre-ouvert les yeux, m'appella sans sçavoir presque ce qu'elle disoit. j'estois encore si estourdie, qu'à peine me pus-je lever de dessus un lict où l'on m'avoit mise : mais enfin sa voix m'ayant redonné de la force, je m'aprochay d'elle, comme elle regardoit attentive ment un homme qui estoit à genoux aupres de son lict et qui luy tenant le bras, taschoit de connoistre par le mouvement du pouls si la force 
<pb id="page_1114" n="V02-P516"/>ce luy revenoit. Comme j'arrivay donc, et qu'elle me reconnut, Martesie (me dit elle, en retirant son bras d'entre les mains de cet homme, avec autant de precipitation que la foiblesse où elle estoit le luy pouvoit permettre) où sommes nous ? Madame, luy repliqua celuy dont j'ay desja parlé, vous estes en lieu où vous avez une authorité absolüe : cette voix m'ayant surprise, et ayant surpris la Princesse, elle se leva à demy pour regarder celuy qui luy avoit respondu : et nous reconnusmes toutes deux à la fois, que celuy qui nous assistoit estoit le Roy de Pont. Le Roy de Pont ! (interrompirent alors Chrisante et Feraulas) amoureux de la Princesse, et qu'Artamene avoit fait prisonnier ? Eh Dieux, est il bien possible qu'un cas fortuit si prodigieux puisse estre veritable ? Ouy sage Chrisante, poursuivit Martesie, et voicy comment la chose estoit arrivée. Vous avez peut-estre bien sçeu le malheureux succés de la guerre qu'il avoit contre Arsamone : et comment de tous ses deux Royaumes, il ne luy restoit presque plus qu'une seule Ville maritime, dans laquelle il fut assiegé. Mais vous n'allez pas sçeu que voyant que cette Ville alloit estre forcée, il se resolut du moins, de dérober sa Personne à la Victoire de ses Ennemis : et de s'en fuir dans un Vaisseau comme il sit. Ce qu'il y a de plus admirable, est que ce Prince ne sçachant où trouver un Azile ; et peut-estre 
<pb id="page_1115" n="V02-P517"/>pressé par sa passion, qui ne l'avoit point abandonné dans tous ses malheurs, fit dessein de venir offrir sa Personne à Ciaxare, pour luy aider à reconquerir sa fille sur le Roy d'Assirie : car devant que d'estre assiegé, il avoit sçeu l'enlevement de la Princesse. De sorte que s'embarquant dans cette resolution, il venoit le long de la Côste de Capadoce, afin de s'informer de l'estat des choses ; et il y arriva si justement pour nous sauver la vie ; que son Vaisseau que la tempeste agitoit aussi bien que nostre Galere, ne se trouva pas fort esloigné de nous, lors que nous fismes naufrage ; quoy que son Pilote eust aporté beaucoup de soing à esviter la terre dont nous estions fort proches. Comme ce Prince est effectivement bon et genereux, nous ayant veû périr si prés de luy, il commanda que l'on secourust autant que l'on pourroit, ceux qui paroissoient encore sur l'eau : car comme les Vaisseaux resistent mieux à la tempeste que les Galeres, il le pouvoit faire sans grand danger. Joint aussi que par un de ces changemens subits qui arrivent si souvent à la Mer, il sembla que nous eussions appaisé les flots irritez par nostre naufrage : car le vent diminua tout d'un coup : et les vagues s'abaisserent en un moment. De sorte que le Roy de Pont ayant fait mettre un Esquif en Mer, les siens sauverent plusieurs hommes : entre lesquels fut Orsane, qui est venu aveque moy. Comme ils estoient occupez à ce pitoyable office, ce Prince estant 
<pb id="page_1116" n="V02-P518"/>sur la Poupe de son Vaisseau, se trouvant peut estre encore plus malheureux, par la perte de ses Royaumes, que ceux qu'il voyoit noyer ne l'estoient par la perte de leur vie ; vit entre les ondes des femmes que leurs robes soutenoient sur l'eau. Cét objet l'ayant fortement touché de compassion, à ce que j'ay sçeu depuis, il commanda avec un empressement estrange qu'on les sauvast : quoy qu'il ne creust avoir autre interest en leur conservation, que la pitié naturelle qui le faisoit agir. Mais imaginez vous Chrisante, quelle surprise fut celle de ce Prince, quand apres que l'on nous eut prises dans l'eau, et aportées dans son Navire, il reconnut la Princesse Mandane. Je n'ay qu'à vous dire pour vous le faire comprendre, qu'il en oublia les pertes qu'il avoit faites : et qu'il ne songea plus qu'à sauver la vie, à celle qui luy avoit fait perdre sa liberté depuis long temps. C'estoit donc en de pareils sentimens qu'estoit ce Prince, lors que comme je j'ay desja dit, il assura la Princesse qu'elle estoit en lieu où elle avoit une authorité absolüe : Mandane ayant reconnu sa voix aussi bien que moy, Seigneur, luy dit elle, vous voyez que vous n'estes pas seul malheureux ; mais pour reconnoistre l'office que vous me rendez, je souhaite que vous usiez assez bien de l'occasion que les Dieux vous presentent d'assister une Princesse infortunée, pour les obliger à vous secourir vous mesme. Madame, luy dit il, je ne me pleins plus de mon destin : et je 
<pb id="page_1117" n="V02-P519"/>crois estre obligé de remercier le Ciel de la perte de mes Royaumes, puis que si je ne les eusse pas perdus, je n'aurois pas eu le bonheur de voue sauver la vie : et d'empescher que tout l'Univers ne perdist son plus bel ornement. Mais Madame, vous n'estes pas en estat que l'on vous puisse parler sans vous incommoder : et puis que je voy Martesie aupres de vous, avec assez e force pour vous secourir, le respect que je vous porte, fait que je ne dois plus demeurer icy. Tous mes Gens ont ordre d'obeïr aux femmes qui sont aupres de vous, dit il parlant d'Arianite et de moy, et elles n'auront qu'à demander ce qu'il leur faudra, et qu'à suivre les avis d'un Medecin que j'ay icy, et qui a desja commencé de vous assister. En effet il se trouva par bonheur que le Medecin de ce Prince qui estoit Grec, l'avoit accompagné dans sa fuitte, ce qui nous fut un assez grand avantage : estant certain que cet homme est infiniment sçavant en l'Art qu'il professe, comme l'ayant apris sous le fameux Hippocrate, si celebre par tout le monde. Ce Prince estant donc sorty, et ses Gens nous ayant donné toutes les choses necessaires, nous deshabillasmes la Princesse et la mismes au lict : en suitte dequoy ayant fait secher nos habillemens Arianite et moy, et pris d'une liqueur admirable que ce Medecin nous donna, qui par une venu toute extraordinaire, fortifie le coeur, et tempere l'agitation du sang, nous passasmes le jour et. la nuit suivante, avec avez 
<pb id="page_1118" n="V02-P520"/>de repos. Car à vous dire la verité, la frayeur de la mort que nous avions eüe, et la lassitude ou nous estions, fit que malgré nous le sommeil suspendit toutes nos inquietudes. La Princesse soupiroit pourtant fort souvent : et ne pouvoit assez admirer la prodigieuse rencontre que nous avions faite. De sorte qu'apres qu'elle fut esveillée, qu'elle s'aperçeut que je l'estois ; et qu'Arianite dormoit encore, elle m'apella. Comme l'on nous avoit mises sur un petit lict dans sa Chambre selon ses ordres, je ne l'entendis pas plustost que je me levay : et apres m'estre habillée en diligence, je fus. aupres d'elle. Je trouvay que sa santé n'estoit pas mauvaise, veû l'accident qui nous estoit arrivé : mais je ne luy trouvay pas l'esprit tranquile. Et bien Martesie, me dit elle, que pensez vous de nostre fortune, et qu'en esperez vous ? Madame, luy dis-je, il vous arrive des choses si extraordinaires, que je pense qu'il y auroit beaucoup de temerité à vouloir juger de ce qui vous doit advenir : Car enfin Madame, puis que le Prince Mazare m'a trompée, je ne me fie plus à rien : et je croy que l'on peut se deffier de toutes choses. Il me semble toutefois que vous estes échapée trop miraculeusement d'un peril qui paroissoit inevitable, pour n'esperer pas que les mesmes Dieux qui vous ont sauvée vous protegeront. Pour moy, luy dis-je encore, je croy que la tempeste ne s'est eslevée que pour punir le malheureux Mazare ; Peut-estre, me 
<pb id="page_1119" n="V02-P521"/>reliqua la Princesse, n'est il pas mort non plus que nous : car enfin quand la Galere a esté brisée, je me souviens qu'il est venu à moy au mesme moment : et apres que nous avons esté dans l'eau, je l'ay encore veû, ou du moins je me le suis imaginé, qui me soustenoit avec l'Escharpe que j'avois. Mais il me semble que ne voulant pas accepter son secours, j'ay fait effort pour me dégager de luy : que cette Escharpe s'est destachée ; et qu'alors j'ay perdu la raison et la connoissance. Madame, luy dis-je, il y a apparence que ce que vous dittes n'est pas une simple imagination : car en effet vostre Escharpe ne se trouve point. Ainsi il est à croire que ce malheureux Prince n'ayant pû vous sauver aura pery : et que comme je le dis, la tempeste ne se sera eslevée que pour le punir. Et peut estre aussi, adjousta la Princesse, les Dieux ne m'auront ils sauvée, que pour me rendre encore plus malheureuse. Car enfin, Manesie, c'est une estrange chose à s'imaginer, que de tout ce qu'il y a, d'hommes vivans au monde, il n'y a que le Roy d'Assirie et le Roy de Pont, entre les mains de qui je deusse craindre de tomber, et qu'il se trouve qu'un de ces Princes que je croyois engagé en une fâcheuse guerre, comme l'on nous l'avoit dit à Babilone, qui n'a peut-estre jamais esté sur la Mer que cette seule fois ; Que ce Prince, dis-je, perde ses Royaumes ; et que s'enfuyant d'une Ville où il ne se pouvoit plus deffendre, comme son Medecin me l'a dit ; qu'il 
<pb id="page_1120" n="V02-P522"/>s'embarque ; qu'il prenne justement la route où il me peut trouver ; que son Vaisseau qui par raison devoit esviter la Terre, ne puisse s'en esloigner : et qu'enfin il se rencontre si juste au moment de mon naufrage, qu'il me sauve, et qu'il me tienne en sa puissance ; Ha ! Martesie, encore une fois, ces rencontres prodigieuses m'espouventent et me font tout craindre. Mais, Madame, luy dis-je, le malheur de ce Prince vous doit assurer : car que voulez vous qu'entreprenne un Roy sans Royaume ? et quel Azile trouveroit il, apres avoir fait une violence, comme seroit celle de vous retenir malgré vous ? Je n'en sçay rien ma fille, me repliqua t'elle, mais je crains beaucoup plus que je n'espere. Ce n'est pas, poursuivit la Princesse, que je n'aye des raisons bien puissantes, pour obliger le Roy de Pont à agir comme je veux qu'il agisse : Mais Martesie, mon destin est de faire perdre la raison à ceux qui m'aprochent. Je chasse la vertu de l'ame de ceux qui m'aiment : je change toutes leurs bonnes inclinations : et je tiens comme un miracle, qu'Artamene soit demeuré genereux en m'aimant. Or Chrisante, pendant que la Princesse s'entretenoit de cette sorte aveque moy, le Roy de Pont qui avoit fait changer sa route, et reprendre la pleine Mer, n'estoit pas non plus en repos : et estant passé dans une autre chambre, avec un des siens apellé Pharnabase, qui avoit beaucoup de part à sa confidence, il se mit à luy parler de l'estat present de son ame. Orsane qui est icy, et qui n'avoit 
<pb id="page_1121" n="V02-P523"/>pas tant souffert que nous de nostre naufrage, parce qu'il sçavoit nager, estoit dans une autre petite tout aupres, d'où il pouvoit entendre tout ce que je m'en vay vous dire, et tout ce qu'il nous raconta le lendemain. Car encore qu'il eust esté à Mazare, il nous avoit tant servies à Babilone, que nous l'en traitasmes pas plus mal. Orsane donc estant au lieu que je vous ay designé, entendit à travers les planches de sa Chambre, que le Roy de Pont dit à celuy auquel il commença de parler, Advoüez Pharnabase, que mon dessein est bien particulier ; et que les Dieux me traitent d'une façon bien rigoureuse. Car si sans considerer les anciens malheurs de ma Maison, je repasse seulement en mon esprit, tout ce qui m'est advenu dans la passion que j'ay pour Mandane ; ne dois-je pas croire que je suis reservé à de bizarres avantures : Je suis donné en Ostage à Ciaxare, et je deviens amoureux de la Princesse sa Fille : je n'ose le dire ouvertement, parce que selon les apparences je ne dois pas estre Roy : et cependant en sortant de Prison, je me trouve sur le Throsne ; et au mesme instant je fais demander la Princesse Mandane à Ciaxare qui me la refuse. Je fais la guerre, suis malheureux : et jusques au point de perdre la liberté et d'aimer passionnément mon Vainqueur. Je sorts de cette Prison par sa generosité : mais j'en sorts pour commencer une guerre civile, et sans pouvoir rompre les chaines qui m'attachent à Mandane. Que vous diray-je de plus Pharnabase ? vous sçavez 
<pb id="page_1122" n="V02-P524"/>le reste : j'ay esté batu ; poursuivy ; par ceux que le Roy mon Pere m'a laissé pour Sujets ; et chassé enfin par mes plus mortels Ennemis. Je suis nay avec deux Couronnes sur la teste ; et je sorts de mes Estats avec un seul Vaisseau, pour Azile et pour retraite. Et reduit en cette extremité adorant pourtant toujours dans mon coeur la divine Mandane : je la trouve preste à mourir ; je la sauve ; et je la tiens en ma puissance. Ha ! Pharnabase, que cette derniere avanture me consoleroit aisément de toutes les autres, si je pouvois esperer d'en profiter ! et que la perte de deux Royaumes me seroit peu considerable, si je pouvois conquester le coeur de Mandane ! Mais helas, quelle aparence y a-t'il, que les Dieux ayent l'intention que je puis faire cette glorieuse conqueste dont je parle ? S'ils en avoient eu le dessein, ils ne m'auroient pas osté des Couronnes : Mais quelle aparence aussi, de me faire trouver la Princesse en un si déplorable estat ; de me donner la joye de la voir en ma puissance ; pour me laisser apres eternellement la douleur d'avoir perdu mes Royaumes ? Non non, je veux esperer que m'ayant mis en possession d'un Thresor qui n'est pas à moy, et que je ne merite pas ; ils me rendront ce qui m'apartient. Mais Dieux ! je ne suis pas veritablement amoureux, de me souvenir du Throsne aux pieds de Mandane : Non superbe passion, qui te vantes de dominer dans le coeur de tous les hommes, tu ne seras pas la plus forte dans le mien, et l'amour te surmontera. 
<pb id="page_1123" n="V02-P525"/>Ouy, malgré toutes mes pertes ; toutes mes disgraces ; et tout mon ambition ; j'auray de la joye, et je m'y abandonneray agreablement ; dans la seule pensée, que Mandane est en mon pouvoir. Mais malheureux Prince, reprenoit il, le pourras tu faire ? et est il possible qu'un Roy despoüillé de ses Estats, et qui n'a l'imagination remplie que de Throsnes renversez ; de Sceptres rompus ; et de Couronnes brisées ; puisse estre sensible au plaisir ? Mais aussi seroit il possible de pouvoir voir Mandane ; et Mandane ressuscitée : et ressuscitée par toy ; sans en avoir une joye capable de consoler de toutes sortes de douleurs ? Non, c'est un privilege de l'amour, que l'ambition ne luy sçauroit disputer : je sens pourtant Pharnabase, que cette joye n'est pas tousjours tranquile : et qu'il y a des momens où quelque leger souvenir de mes pertes la trouble. L'image de Mandane ne revient pouvant pas plustost en ma memoire, que ces chagrins m'abandonnent ; que ces tenebres disparoissent, et que je ne voy plus que Mandane. Ouy Pharnabase, quand je m'aplique fortement à cette agreable pensée, je ne sçay plus si je suis encore surie Throsne, ou si J'en ay esté renversé ; si je suis sur la Mer ou sur la Terre : et je sçay seulement que je ne songe plus, ny à reconquerir mes Royaumes ; ny à me vanger de mes Ennemis ; et que je ne pense qu'à vaincre la cruauté de ma Princesse. Mais Pharnabase, que cette entreprise est difficile ! et que j'ay de peine à chercher moy mesme 
<pb id="page_1124" n="V02-P526"/>des raisons, pour pouvoir conserver l'esperance de fléchir la rigueur de Mandane ! L'obligation qu'elle vous aura, reprit Pharnabase, est bien capable de toucher son esprit : et je pense qu'une personne qui vous doit la vie, aura beaucoup d'injustice, si elle vous refuse son affection. Helas ! Pharnabase, luy dit ce Prince, il paroist bien que vous ne connoissez pas Mandane : sçachez que quand pour luy sauver la vie, j'aurois mille et mille fois hazardé la mienne, elle ne me devroit encore rien. C'est une chose que tous ceux qui ont l'honneur de la connoistre sont obligez de faire, pour l'amour d'elle seulement : et que je ferois tousjours, quand mesme j'aurois la certitude d'en estre eternellement haï. Mais Pharnabase, dans la joye que j'ay d'avoir en ma disposition un thresor que je prefere à l'Empire de toute l'Asie ; il se mesle encore une douleur bien sensible, et bien bizarre tout ensemble : puis qu'elle fait presque que je m'afflige du malheur d'un Rival. Car enfin j'ay sçeu par un de ceux qui sont eschapez de ce naufrage, que la Princesse a tousjours mal traité le Roy d'Assirie : et que dans la premiere Ville du monde, il n'a jamais pû la fléchir. Que voulez vous donc que je puisse esperer ? moy qui ne luy puis plus offrit ny Sceptre, ny Couronne ; et qui n'ay plus que mon coeur en ma puissance, qu'elle a si souvent refusé. Ha ! Pharnabase, j'ay bien entendu dire que l'ambition sert quelquefois à l'amour : que des Couronnes et des Sceptres touchent les coeurs les 
<pb id="page_1125" n="V02-P527"/>plus insensibles : Mais je ne pense pas qu'un Prince despoüillé de ses Estats, et qui ne peut offrir que le partage de ses malheurs, soit en termes de faire de grands progrés, dans l'esprit de la Princesse Mandane. Pour moy, adjousta Pharnabase, il me semble Seigneur, que vous vous pleignez d'une avanture, dont vous devriez vous resjoüir : puis qu'en l'estat que sont les choses, si vous rendez la Princesse Mandane au Roy son Pere, je suis assuré que la mesme Armée qu'il avoit destinée à la reprendre dans Babilone ; et que ces Gens eschapez du naufrage disent estre presentement en Capadoce, sera employé à reconquerir vostre Estat : et je suis assuré encore, que cét Artamene dont vous m'avez tant parlé, ne vous refusera pas cette espece d'assistance. Je l'advouë Pharnabase, repliqua ce Prince, et je suis persuadé qu'il seroit plus beau et plus judicieux d'en user comme vous dites, que de la façon dont ma passion me conseille : Mais pour en user ainsi, il faudroit avoir plus d'ambition que d'amour : il faudroit aimer la Couronne plus que Mandane ; et n'aimer pas comme je fais Mandane plus que la Couronne. Car enfin Ciaxare apres m'avoir donné une Armée, ne me donneroit pas sa Fille : et il faudroit partir d'aupres de luy, avec l'incertitude de remonter au Throsne, et la certitude de ne revoir jamais Mandane. Ha ! Pharnabase, dans le choix des deux, je ne fais pas de comparaison : et j'aime beaucoup mieux ne remonter jamais au Throsne pourveu que je puisse tousjours voir 
<pb id="page_1126" n="V02-P528"/>Mandane. Mais, Seigneur, luy respondit Pharnabase, quand tous les sentimens d'ambition seront estains dans vostre coeur, vous ne serez pas heureux, si vous n'estes pas aimé : et je doute si vous le serez sans Couronne et sans Sceptre ; errant, fugitif ; et malheureux : vous qui ne l'avez pû estre sur le Throsne, paisible, et heureux. Considerez, Seigneur, qu'en rendant cette Princesse, vous pouvez vous faire un puissant Protecteur, et trouver un Azile : et qu'en ne la rendant pas, vous vous ostez tout lieu de retraite : et vous vous attirez encore sur les bras un Ennemy qui a une Armée de deux cens mille hommes en estat détourner teste où il luy plaira. Je sçay, respondit ce Prince, tout ce que vous dites : mais je sçay encore mieux, que j'ay un plus redoutable Ennemy dans mon coeur que je ne sçaurois vaincre : et que je serois mesme bien marry d'avoir vaincu, dans les sentimens où je suis. Ouy, Pharnabase, la veuë de Mandane a de telle sorte l'allumé ma passion, que je ne puis plus escouter que ce qui la peut satisfaire. Je sçay que pouvant faire une belle action, j'en feray une mauvaise : Mais qu'y serois-je ? l'amour m'y force ; et je ne tiens pas que ce toit une chose possible, d'avoit en sa puissance une personne que l'on aime comme j'aime Mandane, et de la rendre volontairement. Au reste, elle n'aura pas les mesmes raisons de me haïr, qu'elle avoit de n'aimer pas le Roy d'Assirie : je ne j'ay pas enlevée comme luy, au contraire je luy ay sauvé la vie, et l'ay 
<pb id="page_1127" n="V02-P529"/>retirée d'entre les bras de la mort. Elle ne pourra donc pas m'apeller son Ravisseur sans injustice : puis que je ne feray simplement que conserver un thresor que les Dieux m'ont fait trouver, pour me consoler de toutes mes pertes. Mais helas ! reprenoit il tout d'un coup, comment conserveray-je ce thresor dans un simple Vaisseau, sans refuge et sans retraite ? Et pourray je bien me resoudre de rendre infiniment malheureuse, la personne du monde de qui je souhaite le plus le bonheur ? Enfin Chrisante, apres une violente agitation, ce Prince ne resolut rien : et ayant sçeu par son Medecin que la Princesse estoit en estat d'estre veuë ; il luy envoya demander la permission de la visiter, qu'elle luy accorda. D'abord qu'il aprocha d'elle, il luy tesmoigna la joye qu'il avoit, de voir sur son visage les marques d'une assez bonne santé, veû l'accident qui luy estoit arrivé : ce n'est pas que la Princesse n'eust une melancolie estrange dans les yeux : mais c'est qu'en effet elle est toujours belle : et que de plus, ce Prince l'ayant veüe le jour auparavant en beaucoup plus mauvais estat qu'elle n'estoit, ne s'apercevoit pas de ce que je dis. La Princesse qui apres tout luy devoit la vie, le reçeut fort civilement : et apres l'avoir fait assoir, elle luy dit avec autant d'esprit que de douceur, Vous voyez, Seigneur, un assez merveilleux effet de l'inconstance de la Fortune : car quand vous me laissastes à Sinope, j'estois en estat de vous pouvoir faire grace : et je suis 
<pb id="page_1128" n="V02-P530"/>aujourd'huy en termes d'en recevoir de vous. La guerre vous avoit mis dans les fers du Roy mon Pere, et la Fortune m'a mise dans les vostres : je me console pourtant de cette captivité, dans l'opinion où je suis, que celuy qui m'a sauvé la vie, m'en voudra laisser jouir : et qu'il se souviendra peut-estre qu'il sortit de la Capadoce sans rançon. Mais Seigneur, je ne parle pas de cette sorte, pour ne vous payer point la mienne : au contraire, je suis assurée que le Roy mon Pere n'en usera pas ainsi : et je ne doute nullement, que si vous le voulez, il ne vous aide à reconquerir le Royaume de Pont, et celuy de Bithinie. Je suis si riche presentement Madame, repliqua ce Prince, puis que j'ay l'honneur de vous voir en un lieu où j'ay quelque pouvoir, que je ne songe plus à d'autres conquestes : et si vous ne m'aviez fait souvenir de mes malheurs, en me parlant de ma prison, je pense que j'aurois absolument oublié toutes mes pertes et toutes mes disgraces. Elles sont pourtant assez considerables, reprit elle, pour s'en souvenir en tout temps et en tous lieux : Toutefois genereux Prince, il faut remedier à vos maux. Vous le pouvez sans doute, interrompit il en soupirant ; Ouy, adjousta la Princesse, mais il faut que ce soit par la valeur d'autruy : c'est pourquoy Seigneur, faites s'il vous plaist que l'on se r'aproche de Sinope, afin d'envoyer quelqu'un des vostres dans un Esquif, pour s'informer precisément, en quel lieu est le Roy mon Pere. J'avois eu dessein de l'aller trouver, 
<pb id="page_1129" n="V02-P531"/>repliqua ce Prince, pour le supplier de souffrir que je luy aydasse à vous tirer de la puissance du Roy d'Assirie : Mais presentement le sujet de mon voyage est changé. Vous pouvez continüer ce voyage encore plus agreablement, interrompit Mandane, car enfin m'ayant retirée de la puissance de la mort, vous avez fait vous seul, ce que vous n'eussiez fait qu'avec deux cens mille hommes : quand vous m'eussiez delivrée d'entre les mains du Roy d'Assirie. Ainsi Seigneur, vous arriverez au Camp de Ciaxare comme un Prince qui aura fait, ce qu'une puissante Armée n'a pû faire. Ouy Madame (respondit il en se mettant à genoux, malgré la resistance qu'y fit la Princesse. ) Mais sçavez vous bien qui je suis ? Et pouvez vous croire si vous le sçavez, que la perte de deux Royaumes, m'ait fait changer de sentimens pour vous ? Je croy Seigneur, repliqua la Princesse, que si vous m'avez estimée, vous m'estimez encore : et je croy aussi que vous devez raisonnablement penser, que si vous n'avez pas changé, je n'ay pas non plus deû changer : et que je suis la mesme Personne que j'estois. Quoy Madame, reprit il, vous seriez tousjours insensible, et tousjours inexorable ? Et les Dieux permettroient que je ne vous eusse ressuscitée, que pour me faire mourir plus cruellement ? J'advoüe Seigneur, respondit la Princesse en se relevant à demy, que je vous dois la vie : Mais si vous ne me l'avez rendüe que pour me persecuter, c'est un bien que je vous permets de m'oster 
<pb id="page_1130" n="V02-P532"/>quand il vous plaira. Non Madame ; repliqua t'il, vous ne le perdrez jamais par cette voye : et vostre vie est une chose que je deffendray toujours au peril de la mienne. Seigneur, respondit elle, ne vous imaginez pas qu'il n'y ait que le feu, le fer, et le poison, qui puissent faire entrer au Tombeau : non, vous vous abuseriez si vous le croyez ainsi : et il est des genres de mort bien plus cruels que ceux là, quoy qu'ils ne paroissent pas si funestes. Ouy, adjousta t'elle, je prefererois la mort la plus violente à la servitude : et je vous croirois plus innocent de me faire tüer, que de me retenir par force, et me faire mourir de desespoir. Mais genereux Prince, je ne pense pas que vous ayez un semblable dessein : et quand je me souviens que le desir de la victoire, ne vous a pas empesché de traitter admirablement un homme qui vous l'arrachoit tous les jours d'entre les mains : Que je me souviens, dis-je, que vous advertistes Artamene, de la Conjuration que l'on faisoit contre sa vie : et que vous deffendistes de l'attaquer à coups de flèches : je ne sçaurois croire que l'ambition vous ayant laissé l'usage de vostre raison tout entier, l'amour, si vous en avez, vous l'oste iusques au point de ne connoistre pas qu'en l'estat où sont les choses, quand vous ne seriez pas genereux, et que vous ne seriez que prudent et interessé ; il vous seroit tousjours avantageux de me tendre au Roy mon Pere ; et tres inutile de me retenir plus long temps. Je voy 
<pb id="page_1131" n="V02-P533"/>bien Madame, respondit ce Prince, que tout ce que vous dittes est raisonnable : mais pour le pouvoir faire, il faudroit avoir encore de la raison, et je n'en ay plus. Ce qui me console en, cette rencontre, divine Princesse, c'est qu'il est aisé de connoistre que vous n'avez jamais aimé : et qu'ainsi j'ay du moins l'avantage de ne trouver nul obstacle en vostre coeur, que celuy de l'insensibilité. Car Madame, si vous connoissiez l'amour, vous ne parleriez pas comme vous faites : et vous comprendriez parfaitement, que toutes les autres passions ne sont rien, en comparaison de celle là. Mais Seigneur, repliqua t'elle en rougissant, je pense du moins que ceux qui aiment veulent estre aimez : et que c'est une regle generale, que tous les Amans ne veulent pas estre hais. Cela estant de cette sorte, songez s'il vous plaist, qu'en me rendant au Roy mon Pere, vous aquerrez du moins mon estime, et peut-estre mon amitié : et qu'en ne m'y rendant pas, je vous hairay plus sans comparaison que vous ne voulez que je croye que vous m'aimez. Vostre estime et vostre amitié, respondit ce Prince, sont deux choses infiniment precieuses, et qui doivent satisfaire pleinement, ceux qui n'ont pour vous que de l'amitié et de l'estime : Mais Madame, l'amour est une passion bien plus tyrannique : elle veut des sentimens plus tendres pour la contenter : et elle ne se sçauroit satisfaire que par elle mesme. Ne trouvez donc pas estrange, si l'esperance que 
<pb id="page_1132" n="V02-P534"/>vous me donnez de posseder un si grand bien comme est celuy de vostre amitié, ne me peut obliger d'abandonner l'interest de mon amour, Mais Seigneur, repliqua t'elle, au lieu d'avoir de l'amour j'auray de la haine. Qui sçait Madame, adjousta t'il, si le temps ne changera point vostre coeur, et si la pitié ne fera pas, ce que toute autre chose n'a pû faire ? Considerez Madame, que celuy que vous voyez devant vous, a dans l'ame la plus violente et, la plus respestueuse passion qui sera jamais : et si vous la voulez connoistre, vous n'avez qu'à considerer deux choses. L'une, qu'un seul de vos regards, pourveû qu'il soit favorable, me consolera de la perte de mes Royaumes : et l'autre, que pouvant peut-estre obtenir des forces pour les reconquerir, en vous rendant au Roy vostre Pere, j'aime mieux demeurer despoüillé de mes Estats, que de vous abandonner et de vous perdre. Prenez garde Seigneur, à ce que voua dittes, reprit la Princesse, car en me redonnant la liberté, vous ne me perdrez que de veüe : mais en ne me la redonnant pas, vous perdrez mon estime, et me verrez infailliblement perdre la vie en peu de jours : ou au contraire, si vous le voulez, vous remonterez sur le Throsne, avec la satisfaction de m'avoir sensiblement obligée. Le Throsne Madame, respondit il, est peu necessaire à un Prince qui ne peut vivre sans vous : et s'il ne me fust demeuré quelque espoir pendant la guerre que j'ay faite, que peut-estre trouverois-je les 
<pb id="page_1133" n="V02-P535"/>voyes de toucher enfin vostre coeur par ma perseverance, je n'aurois pas si opiniastrément disputé la Victoire à ceux qui m'ont vaincu. Ce n'est pas Madame, que je ne trouve que vous avez raison de mépriser et de mal-traitter un Prince que la Fortune a abandonné : Mais Madame, c'est une inconstante, qui suivra peut-estre un jour, celuy qu'elle a fuy si cruellement : et l'heureuse rencontre que j'ay faite, me persuade que tous mes malheurs sont passez, et que calme suivra bien tost la tempeste. Ouy Madame s'il m'est permis de parler ainsi, vous me tenez lieu de ces agreables feux, qui annoncent la fin de l'orage aux Mariniers, et qui remettent l'esperance dans l'ame de ceux qui un moment auparavant n'avoient que de fun estes pensées, l'espere donc Madame, que le bonheur me suivra par tout, tant que je seray aupres de vous ; et qu'il n'est point de Païs où je ne trouve un Azile quand je vous y conduiray. Je vous promets toutefois Madame, de n'employer jamais vous vaincre, que mes larmes, mes soupirs mes prieres, et ma perseverance. Ne craigne donc partant de vous voir engagée dans ma fortune : et croyez que si je ne puis rien obtenir par cette innocente voye, vous recouvrerez bien tost la liberté par la fin de ma vie. Quoy Seigneur (repliqua la Princesse, les yeux tous couverts de larmes) je ne dois recouvrer la liberté que le jour de vostre mort ! Eh de grace, ne me forcez pas à la desirer : c'est une chose que je 
<pb id="page_1134" n="V02-P536"/>n'ay jamais faite à mes plus mortels Ennemis : et que je ferois bien aise de ne faire pas pour un Prince qui a de fort bonnes qualitez ; qui m'a sauvé la vie ; et qui n'abandonne sans doute la vertu, que pour me persecuter. De plus Seigneur, en quelque lieu de la Terre que vous me puissiez conduire, le Roy mon Pere vous y poursuivra : et Artamene de qui la valeur ne vous est pas inconnüe, vous fera peut-eestre faire par contrainte, ce que vous pouvez faire de bonne grace. Si je le pouvois Madame (repliqua ce Prince, avec une action tres passionnée) je le ferois sans doute, et j'aurois mesme prevenu vos prieres et vos menaces. Mais divine Princesse, je ne le puis : et tout ce qui demeure en ma puissance, est de vous dire que si vous voulez que je me jette dans la Mer, ou que je passe mon espée au travers du coeur que je vous ay donné, je le feray à l'instant mesme, et vous l'aisseray en liberté par ma mort. Les Dieux, repliqua la Princesse, ne voulant pas que l'on empesche un crime par un autre crime, je ne vous conseilleray pas de mourir de cette sorte : Mais Seigneur, je vous supplieray avec toute l'affection dont je suis capable, de ne me rendre pas malheureuse, en vous rendant criminel : et de ne meriter pas par une injustice efroyable, les infortunes qui vous sont arrivées. Ce Prince qui vit que tout ce qu'il pourroit dire, ne feroit qu'irriter la Princesse, se leva ; et la salüant avec beaucoup de respect, Nous verrons Madame, luy dit il, si 
<pb id="page_1135" n="V02-P537"/>les Dieux changeront mon coeur : ou si la pitié de mes maux changera le vostre. Apres cela, sans luy donner le loisir de respondre il sortit de sa Chambre : et un moment apres Orsane y entra : qui ne sçachant pas ce que le Roy de Pont avoit dit à la Princesse, venoit nous advertir de ce qu'il avoit entendu. Mandane l'en remercia : et l'assura que le crime de son Maistre ne l'empescheroit pas de le servir si elle revenoit en estat de le pouvoir faire. Mon Maistre Madame, luy dit il, avoit pour vous une passion si respectueuse, que s'il ne fust pas mort, il auroit assurément reparé son crime : et si je ne me trompe, nous n'avons fait naufrage, que parce qu'il a voulu vous obeïr, et faire changer de route à la Galere. Si cela est, repliqua la Princesse, les Dieux vous l'auront peut-estre conservé : Mais quoy qu'il en soit Orsane, si j'ay besoing de vostre secours, je croy que vous ne me le refuserez pas. Vous pouvez vous en assurer Madame, respondit il, et commander mesme les choses les plus difficiles, sans craindre d'estre un homme plus officieux au monde que celuy là, ny guere de plus entendu : aussi est-ce par son moyen, que j'ay esté instruite d'une partie des choses que je vous ay racontées. Orsane estant sorty, la Princesse se plaignit de ses malheurs : et Arianite commença de se repentir de les luy avoir causez. Mais avec une douleur si sensible, qu'elle en perdit presque la raison : car cette Fille que 
<pb id="page_1136" n="V02-P538"/>l'on ne songeoit plus à accuser, commença de s'accuser elle mesme ; de demander pardon à la Princesse ; et de luy promettre une fidelité inviolable. Elle luy dit mesme, qu'elle avoit creû luy rendre office, en contribuant tout ce qu'elle avoit pû, pour la faire Reine d'Assirie : et enfin elle parla d'une maniere si touchante, et avec tant de remords de sa faute ; que la Princesse la luy pardonna : et certes veû ce qui est arrivé depuis, je suis bien aise de l'avoir laissée en de pareils sentimens. Cependant le Roy de Pont estoit en une peine estrange : il n'osoit presque voir la Princesse ; il ne pouvoit aussi s'en empescher ; il eust bien voulu la delivrer ; il vouloit aussi ne la rendre point ; et sans sçavoir où aller ny que faire, nous errasmes plusieurs jours sur la Mer, sans que le Pilote eust d'autre ordre que celuy d'esviter la, terre, et la rencontre de tous autres Vaisseaux. Je vous laisse à juger en quelle impatience nous estions : je parlay plusieurs fois au Roy de Pont, mais j'y parlay inutilement : et les trois derniers jours que nous fusmes sur la Mer, il ne vint point dans la Chambre de la Princesse. Nous voiyons bien que nous allions tousjours sans sçavoir où : Mais enfin ce Prince qui avoit sçeu que le Roy d'Armenie avoit quelque dessein de ne payer plus de Tribut au Roy des Medes, depuis la mort d'Astiage ; creut qu'il trouveroit un Azile en ce lieu là, car il avoit Alliance aveque luy. De sorte qu'un matin nostre Vaisseau se fut mettre à l'anchre, vis à vis de l'emboucheure de la 
<pb id="page_1137" n="V02-P539"/>Riviere d'Halis : d'où ce Prince envoya dans un Esquif s'assurer d'un grand Bateau pour remonter ce fleuve à force de rames. Comme on luy fut venu rendre raison de la chose, et l'assurer qu'il en auroit un a l'instant mesme, il vint dans la Chambre de la Princesse : et luy presentant la main, Madame (luy dit il avec beaucoup de confusion sur le vigase) il n'est pas juste de vous donner davantage l'incommodité de la Mer : et vous souffrirez moins sur une riviere. Je souffriray également par tout, luy respondit elle, si vous estes esgalement déraisonnable. Ce n'est pas l'estre beaucoup Madame, luy dit il, que de vous conduire chez le Roy d'Armenie comme j'en ay le dessein : La Princesse eut alors quelque consolation, quand elle vit qu'en effet nous abandonnions la Mer : et elle espera plus de secours par terre ou sur des rivieres, que dans un Vaisseau au milieu des flots. Et puis, quoy qu'elle sçeust que le Roy d'Armenie avoit un esprit ambitieux et remuant, qui seroit bien aise d'avoir un pretexte de guerre : neantmoins le Prince Tigrane son Fils qui est si vertueux, et qu'elle a autrefois veû à Sinope, la consoloit un peu. Elle alla donc sans resistance, où on la vouloit conduire : nous descendismes dans ce grand Bateau que l'on avoit amené : La Princesse voulu qu'Orsane nous suivist, et deux autres encore, qui fut tout ce que nous pusmes obtenir, de quinze ou vingt qui avoient esté sauvez du naufrage : le Roy de Pont prenant seulement trente 
<pb id="page_1138" n="V02-P540"/>des siens, sans que nous ayons sçeu où il envoya son Navire. Et alors l'on commença de vouloir faire remonter le Bateau à force de rames : mais comme la riviere est fort rapide, cela dura tres long temps, sans que les Rameurs en peussent venir à bout : de sorte que nous estions presque tousjours tout contre la terre, parce que le milieu du fleuve l'estoit encore davantage. Comme nous regardions ce que je dis, la Princesse vit Ortalque sur le rivage et le reconnut d'abord, bien qu'elle ne l'eust guere veû aupres d'Artamene : Mais je pense qu'il n'est pas besoin que je m'arreste beaucoup à vous particulariser toutes ces choses, puis que je m'imagine que vous les aurez sçeuës par luy : car Artucas m'a apris qu'il est arrivé icy. Elle ne l'eut pas plustost reconnu, que tirât des Tablettes qu'elle portoit tousjours, elle se cacha derriere moy, et derriere Arianite : et en rompant un morceau, elle escrivit dessus ce que vous avez sans doute veû, ou du moins apris par Ortalque. Mais par malheur le Roy de Pont qui estoit occupé à faire ramer, et à donner les ordres necessaires à cette Navigation, tourna la teste vers nous comme elle escrivoit : si bien que sans avoir le temps d'achever, et croyant avoir nommé le Roy de Pont dans ce qu'elle avoit déja escrit ; (bien que j'aye apris icy que ce Nom ne s'y trouve pas) elle me le bailla : je l'envelopay dans mon Voile : et le Bateau allant raser la terre, et presque toucher le rivage sur lequel estoit Ortalque ; je luy jettay ce Voile : et saignis que 
<pb id="page_1139" n="V02-P541"/>le vent me l'avoit emporté, sans tesmoigner m'en soucier beaucoup. Joint qu'il n'estoit pas à craindre que l'on arrestast pour cela : car si nous eussions, tardé, le courant de l'eau nous auroit repoussez dans la Mer. Vous sçavez sans doute Chrisante, que ce fleuve prend sa source d'une Montagne d Armenie : qu'il coule le long de la Lydie : qu'il se respond à la droite dans la Mantiane, et à la gauche dans la Phrigie : qu'en suite il moüille à la droite une partie delà Capadoce : et à la gauche la Paphlagonie. De sorte qu'il y a quelques journées à faire, où le Roy de Pont aprehendoit estrangement d'aborder ; et où la Princesse le craignoit aussi beaucoup : parce que c'estoit de ce costé la que les Peuples s'estoient revoltez par les persuasions d'Aribée, pour prendre le Party du Roy d'Assirie. Mais aussi tost que nous fusmes hors de la Capadoce, il souffrit que quelquesfois l'on arrestast la nuit, afin de laisser dormir plus commodément la Princesse ; à laquelle l'on avoit fait un retranchement dans le Bateau : qui la separoit de tous ceux qui y estoient : et où personne que les siens n'entroit, à la reserve du Roy de Pont. Enfin Chrisante, comme la necessité est ingenieuse, la Princesse creut qu'il n'estoit nullement impossible de nous sauver : de sorte que je consultay avec Orsane, et nous resolusmes de tascher de nous eschaper. La Princesse avoit voulu qu'il y eust tousjours la nuit une Lampe allumée dans nostre retranchement : mais pour executer nostre dessein 
<pb id="page_1140" n="V02-P542"/>nous l'estaignismes : et suivant nostre resolution, un soir que nous estions abordez proche d'un grand Bois, Orsane qui s'estoit couché tout contre nostre retranchement, passa de nostre costé par dessous la Tapisserie ; se mit tout doucement dans la Riviere qui n'estoit pas fort profonde en cét endroit ; et vint avec le moins de bruit qu'il pût où nous estions ; avec intention de nous prendre les unes apres les autres, et de nous porter au bord, où nous pretendions nous enfoncer dans l'espaisseur de ce grand Bois que nous avions remarqué en abordant. Comme la nuit estoit fort obscure, quoy qu'il n'y eust que deux pas à faire, la Princesse creut qu'il ne seroit pas à propos qu'elle passast la premiere : parce qu'elle seroit un moment seule sur ce rivage : si bien que pour l'empescher, elle voulut qu'Orsane me portast devant elle. Mais ô Dieux, que je fis mal de luy obeir ! et que la Princesse eut de tort, de me faire ce commandement ! Car à peine estions nous sur la rive Orsane et moy, que le Roy de Pont s'esveillant, et ne voyant plus de lumiere à travers de nostre Tente ; se mit à crier à celuy qui estoit en sentinelle (et qui ne nous avoit point aperçeus à cause de l'obscurité) que l'on prist garde à la Princesse. De sorte qu'à ce cry, les Bateliers qui tenoient tousjours une petite Lampe cachée, l'aporterent, et l'on trouva la Princesse toute surprise. Nous voulusmes Orsane et moy voyant cela retourner au Bateau, quelque danger qu'il peust avoir pour nous : mais 
<pb id="page_1141" n="V02-P543"/>les Mariniers ayant ramé tout d'un coup avec violence, par les ordres du Roy de Pont, nous eusmes beau crier et beau apeller, l'on ne nous voulut point reprendre : ce Prince s'imaginant sans doute, que nous avions quelque puissant secours à terre, pour l'execution de nostre dessein. Nous entendismes plusieurs fois la Princesse, qui crioit tantost Martesie, et tantost Orsane : mais enfin nous n'entendismes plus rien, et ne vismes plus rien aussi, quoy que la Lune se levast un moment apres :car comme la riviere serpente fort en cét endroit, il fut impossible que nous vissions plus le Bateau. Je vous laisse à juger Chrisante, quelle fut ma douleur et ma crainte : la premiere de me voir separée de la Princesse ; et la seconde, de me voir seule avec un homme, au bord d'un grand fleuve, aupres d'un grand Bois, et au milieu de la nuit. Nous passasmes ce qui en restoit, à suivre le courant de l'eau : m'imaginant tousjours que comme la Lune esclairoit alors toute la riviere, nous pourrions peut-estre du moins descouvrir encore une fois, le Bateau que nous avions quitté. Mais enfin estant extrémement lasse, et ayant trouvé une Habitation de Pescheurs au bord de l'eau, nous nous y arrestasmes : et trouvasmes sans doute parmy eux, tout le secours que nous eussions pû esperer de Gens beaucoup plus civilisez qu'ils n'estoient. Nous leur dismes nostre advanture, en leur desguisant les Noms et les qualitez des personnes, à cause que nous estions en Paphlagonie : et nous les priasmes 
<pb id="page_1142" n="V02-P544"/>de nous dire, s'il seroit impossible de rejoindre le Bateau dont nous leurs parlions ? Ils nous dirent alors qu'il estoit sans doute impossible de le pouvoir atraper avec un autre, veû le nombre des Rameurs que nous leur disions qu'il y avoit, et le temps que nous avions perdu à le suivre : et qu'il ne seroit guere plus aisé de le pouvoir faire par terre avec des chevaux : parce que le Fleuve serpentant beaucoup, et le Bateau prenant tousjours le milieu de la riviere ; auroit par consequent moins de chemin à faire que ceux qui le suivroient au bord. Joint qu'ils n'en avoient pas à leur Cabane, et qu'il n'y en avoit pas mesme à un Hameau qui estoit assez esloigné, n'estant habité que de Pescheurs. Que de plus asses prés de là, ce Fleuve estoit separé en deux, et l'estoit durant plus de cinquante stades : et qu'ainsi l'on ne pourroit peut-estre sçavoir lequel des deux bras de la riviere ils auroient pris. Enfin Chrisante, nous ne pusmes rien faire que chercher les voyes de revenir icy, où je m'imaginois bien que je trouverois le Roy. J'avois par bonheur le Portrait de la Princesse, dans. une fort belle Boëte que je portois depuis long temps, qui nous servit en cette occasion : car en ayant osté la peinture, Orsane fut à la plus proche Ville la vendre, et achepter des chevaux et un Chariot ; et me laissa parmy les femmes de ces Pescheurs. A son retour nous recompensasmes ces bonnes Gens de leur courtoisie : et nous partismes avec intention de venir en diligence icy : où nous jugions. 
<pb id="page_1143" n="V02-P545"/>bien que nous trouverions aussi Artamene : mais où nous ne sçavions pas que l'illustre Artamene fust prisonnier. Voila sage Chrisante, quelle a esté la fortune de la Princesse : que j'ay esté bien aise de vous raconter, auparavant que de voir le Roy : afin que vous autres estant instruits de nos avantures, et moy mieux informée de l'estat des choses ; je sçache plus precisément ce que je dois dire ou ne dire pas. 
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<div2 id="page_CYRUS020209" type="sequence" n="Histoire de Mandane : commentaires">
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Martesie ayant cessé de parler, Chrisante et Feraulas la remercierent de la peine qu'elle avoit eüe : et se mirent à repasser les merveilleux evenemens qu'elle leur avoit apris. Ils ne pouvoient assez admirer la constance de la Princesse : et cette vertu inesbranlable, qui la faisoit agir esgalement par tout. Ils la consideroient enlevée par le plus Grand Roy de l'Asie qu'elle haissoit : ils la voyoient en suitte entre les mains d'un Prince, pour qui elle avoit beaucoup d'amitié : et ils la regardoient encore, en la puissance d'un Roy sans Royaume. Ils voyoient que la Grandeur du premier, ne l'avoit point obligée d'agir avec moins de fierté aveque luy : que l'amitié qu'elle avoit pour le second, n'avoit point attendry son coeur : et que les malheurs du troisiesme, ne l'avoient pas obligée à le traiter moins civilement que s'il eust encore esté sur le Throsne. Enfin ils voyoient Mandane si digne d'Artamene, et Artamene aussi si digne de Mandane ; que les voyant separez et malheureux, leur conversation finit par des soupirs, et par des marques 
<pb id="page_1144" n="V02-P546"/>de compassion et de crainte : la premiere pourtant de malheurs où la Princesse avoit esté exposée : et la seconde pour cét Oracle embarrassant, qui menaçoit Artamene d'une infortune bien plus grande que celle de sa prison. Feraulas pourtant avoit une consolation fort sensible de revoir Martesie : et Chrisante qui estimoit beaucoup sa vertu, estoit aussi bien aise de l'entretenir. Cependant auparavant que de se separer, ils luy raconterent en peu de mots suivant leur promesse, tout ce qui estoit arrivé à Artamene : tant à son voyage des Massagettes, qu'à son retour en Capadoce, et qu'à la guerre d'Assirie. Ils luy dirent mesme la pitoyable rencontre qu'Artamene avoit fait de Mazare mourant : qui effectivement avoit eu entre ses mains l'Escharpe dont elle leur avoit parlé : et qu'Artamene avoit reconnüe, pour estre la mesme que Mandane luy avoit autrefois refusée, lors qu'il estoit prest d'aller combattre. Mais, adjousta Feraulas, il a eu bien plus de douceur en la recevant, qu'il n'en eut lors qu'on ne la luy voulut pas donner. En verité, dit Martesie, le destin de cette Escharpe a quelque chose d'estrange : Car imaginez bien je vous prie, par quelle bizarre voye, elle est venüe entre les mains d'Artamene. Premierement il faut sçavoir que c'est un Tissu d'or admirable, où la Princesse mesme a quelques fois travaillé pour se divertir : et c'est la raison pour laquelle elle luy a tousjours esté infiniment chere : de sorte 
<pb id="page_1145" n="V02-P547"/>qu'elle avoit plus d'une raison de la refuser à Artamene, lors qu'il la luy demanda à Anise. Mais comme si elle luy fust devenüe encore plus precieuse, depuis qu'Artamene en avoit eu envie ; elle ne la porta plus : et me commanda d'en avoir un soing tres particulier. En suitte nous revinsmes à Sinope, où je l'aportay : et quand nous partismes pour aller à Amasie, et de là à Themiscire, je la laissay icy avec cent autres choses qui estoient à la Princesse. Si bien que quand nous y revinsmes avec le Roy d'Assirie je la retrouvay : car Aribée n'avoit pas souffert que l'on eust fait nul desordre au Chasteau. Et je ne sçay comment le jour dont nous partismes le soir, cette Escharpe me tomba dans les mains sans y penser : Et à l'instant mesme, poussée par je ne sçay quel mouvement, Madame (dis-je à la Princesse, qui en a comme je la tenois) voulez vous que cette Escharpe que vous aimez tant, et que vous refusastes à Artamene, demeure entre les mains du Roy d'Assirie ? Mon Martesie, me dit elle, je ne le veux pas : car si Artamene la luy voyoit un jour en quelque combat, il croiroit peut-estre que je la luy aurois donnée. Enfin Feraulas, elle la prit et la porta : et voila par quelle voye Mazare pût avoir cette Escharpe entre les mains : et comment Artamene a eu par celles d'un de ses Rivaux, ce que la Princesse luy avoit refusé. En suitte Feraulas et Chrisante resolurent que Martesie differeroit encore d'un jour ou deux à se 
<pb id="page_1146" n="V02-P548"/>faire voir : afin qu'ils eussent le loisir auparavant, de raconter ce qu'elle leur avoit dit à leur cher Maistre : et qu'ils eussent consulté ses Amis, pour sçavoir quand il seroit temps que le Roy la vist. Martesie pria Feraulas d'assurer Artamene, qu'elle s'interessoit tres sensiblement en sa Fortune : et qu'elle souhaittoit passionnément, que cette ombre de liberté qu'on luy laissoit depuis quelques jours, fust bien tost suivie d'une veritable liberté, qui le mist en estat d'aller delivrer la Princesse. Apres cela, Chrisante et Feraulas la quitterent, pour aller chercher les voyes de luy obeïr promptement : et de donner à Artamene, la satisfaction d'apprendre la fidelité de Mandane. 
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<div1 type="livre" n="troisiesme" id="page_CYRUS0203">
<div2 id="page_CYRUS020301" type="sequence" n="Cyrus en prison">
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<pb id="page_1147" n="V02-P549"/>Ces deux fidelles Serviteurs d'un illustre Maistre, ne peurent pourtant satisfaire l'envie qu'ils avoient, que le lendemain au matin : n'estant presque pas possible de pouvoir trouver Artamene seul, depuis que Ciaxare avoit donné la liberté de le voir, à moins que de prendre l'heure de son lever. Tout le monde vouloit joüir de ce privilege avec empressement : et tout le monde pour le faire durer davantage et pour gagner temps ; disoit à Ciaxare qu'Artamene commençoit de se laisser vaincre : et descouvriroit à la fin ce qu'il vouloit sçavoir. Ce genereux Prisonnier de son costé, mouroit d'impatience d'estre delivré, afin de pouvoir delivrer Mandane : Mais quoy que son amour occupast toute son ame, il n'oublia pas qu'Araspe estoit dans les fers aussi bien que luy : 
<pb id="page_1148" n="V02-P550"/>et il envoya plusieurs fois sçavoir de ses nouvelles ; et luy tesmoigner que sa prison augmentoit la rigueur de la sienne. Il fut pourtant extraordinairement soulagé, lors que Chrisante et Feraulas estant allez le trouver qu'il estoit encore au lict, luy eurent apris que Martesie estoit à Sinope. Je Nom de Martesie luy fit faire un cry de joye, s'imaginant que peut estre le Princesse n'en estoit elle pas fore soing : et le recit qu'ils luy firent en suite, des avantures de Mandane, et de sa fidelité pour luy ; fit un renversement si grand dans son ame, qu'il n'estoit pas capable de sentir avec tranquilité, le transport et le plaisir qu'une si aimable nouvelle luy donnoit. Car afin de ne le troubler point, et de le luy laisser gouster tout pur, Chrisante et Feraulas ne luy dirent pas l'Oracle que le Roy d'Assirie avoit reçeu à Babilone : bien est il vray qu'il trouva une autre voye de le moderer, par l'inquietude qu'il eut de sçavoir que la Princesse estoit en la puissance du Roy de Pont, de qui le rare merite luy estoit assez connu, N'admirez vous point Chrisante, disoit il en le regardant, le caprice de ma fortune, qui fait que j'ay pour Rivaux, les plus honnestes Gens du monde, et les plus raisonnables dans leur amour ? Car enfin si Mandane estoit aimée par de ces Princes de qui la passion est brutale jusques à la fureur ; et qui ne parlent que de violences, de fer, de feu, et de sang : qui se veulent faire aimer, par les mesmes voyes que l'on se peut faire haïr : qui n'ont que des sentimens coupables ; 
<pb id="page_1149" n="V02-P551"/>qui ne pretendent qu'à des faveurs criminelles : et qui ne les demandent que le poignard à la main, et la fureur dans les yeux : je ne devrois pas craindre que l'illustre Mandane les preferast à Artamene. Mais Chrisante, ce que vous venez de me dire, m'espouvante aveque raison : et de la façon dont vous m'avez raconté la chose, les Ravisseurs de Mandane me sont cent mille fois plus redoutables qu'ils ne me le seroient s'ils estoient moins raisonnables et moins soumis. Mais Seigneur, interrompit Feraulas, le Roy d'Assirie n'est pas aupres de Mandane : l'on vous a assuré que le Prince Mazare n'est plus : et elle est entre les mains d'un Roy sans Royaume. Il est vray, reprit il, mais ce Roy sans Couronne en merite cent : et c'est ce qui fait mon inquietude. Neantmoins il y avoit des momens, où il estoit bien aise de sçavoir que la Princesse estoit en Armenie : et d'autres aussi, où il en estoit bien fâché. Car si la vertu de Tigrane luy donnoit quelque consolation : l'humeur violente et ambitieuse du Roy d'Armenie son Pere, luy donnoit de la crainte et du chagrin. Feraulas s'aquita alors de la commission que Martesie luy avoit donnée, de faire ses compliments à Artamene, qui les reçeut si agreablement ; qu'il renvoya Feraulas à l'heure mesme vers elle, pour luy tesmoigner le regret qu'il avoit de n'estre pas en estat de luy aller dire luy mesme tout ce qu'il pensoit : et combien il se tenoit son 
<pb id="page_1150" n="V02-P552"/>obligé, de luy avoir fait sçavoir par luy, tous les sentimens de la Princesse. Il envoya aussi Chrisante vers les Princes qui s'interessoient en sa liberté, a fin de consulter avec eux, sur le retour de Martesie. Ils trouverent tous, que le plustost qu'elle pourroit voir le Roy seroit le meilleur : parce que la certitude qu'il auroit de la fortune de la Princesse ; et l'apparence presque infaillible d'une nouvelle guerre ; le seroient peut-estre plus facilement resoudre à delivrer Artamene. Chrisante donc n'ayant pas manqué d'advertir Martesie, elle parut dés le mesme soir : et feignit de ne faire que d'arriver à Sinope Le Roy la reçeut avec une joye extréme : et il en jetta des larmes de tendresse : car il n'ignoroit pas combien la Princesse sa Fille l'aimoit. Elle luy aprit les divers enlevemens de Mandane : et luy raconta toutes choses, à la reserve de ce qui regardoit Artamene, qu'elle cacha avec beaucoup de soing : ne le nommant pas seulement un fois en tout son recit. Elle ne luy par la pas non plus, de l'Oracle rendu à Babilone, de peur d'embarrasser son esprit, et de desplaire à Artamene : et comme le sien estoit adroit, elle passa delicatement sur toutes les choses qui pouvoient servir ou nuire. Ciaxare fut en quelque sorte consolé de sçavoir que c'estoit le Roy de Pont qui tenoit la Princesse en son pouvoir : s'imaginant qu'un Prince despoüillé de ses Estats, ne trouveroit pas tant de protection qu'un autre. Il creut bien pourtant, que le Roy d'Armenie seroit bien aise d'avoir 
<pb id="page_1151" n="V02-P553"/>un nouveau pretexte de guerre : et dans cette pensée il soupira : et ne pût s'empescher de souhaiter en secret, qu'Artamene le mist bientost en estat de le delivrer, en luy advoüant ce qu'il vouloit absolument aprendre de luy. Apres donc que ce Prince eut fort entretenu Martesie, il la voulut faire loger au Chasteau : mais elle le supplia de souffrir qu'elle s'en retournast chez son Parent, où en effet elle s'en alla : et où elle fut visitée de toutes les Dames de la Ville ; et de tout ce qu'il y avoit de Princes, et de personnes de qualité à Sinope. Cependant tous les Amis d'Artamene parloient continuellement au Roy en sa faveur : et le Roy tesmoignoit effectivement desirer de pouvoir rompre ses chaisnes : mais en mesme temps il paroissoit estre opiniastrément resolu, à vouloir sçavoir precisément, l'innocence ou le crime d'Artamene. Il y avoit aussi dans son coeur un sentiment confus, qui faisoit qu'il ne sçavoit pas luy mesme ce qu'il vouloit : car enfin si par le retour de Megabise qu'il avoit envoyé en Armenie, il aprenoit qu'on luy rendist sa Fille, il sentoit bien qu'il auroit moins d'indulgence pour Artamene : mais si au contraire on la luy refusoit, et qu'il falust recommencer une nouvelle guerre ; il connoissoit bien aussi, que la liberté d'Artamene, seroit necessaire pour celle de Mandane. Ainsi demeurant toujours irresolu, les Rois de Phrigie et d'Hircanie, et tous ces Princes qui luy parloient peut Artamene : ne pouvoient tirer de Ciaxare, 
<pb id="page_1152" n="V02-P554"/>une parole decisive. Comme ils estoient un jour à l'entour de luy, on vint luy dire qu'il paroissoit des Troupes Estrangeres dans la Plaine, qui s'aprochoient de Sinope : et un moment apres, Thimocrate et Philocles entrerent ; et dirent au Roy que le Prince Philoxipe, Favory du Roy de Chipre leur Maistre et ancien Amy d'Artamene : ayant marié la Princesse Agariste sa Soeur, au Prince de Cilicie ; l'avoit obligé en l'espousant, d'envoyer dix mille hommes à Artamene, afin qu'il les presentast à sa Majesté : et qu'il leur fist la grace de souffrir qu'ils eussent quelque part à la gloire que toutes ses Troupes aquerroient, sous la conduite d'un si Grand Roy, et par la valeur d'un homme aussi extraordinaire comme estoit Artamene. Ciaxare rougit à ce discours : et eut quelque confusion de voir, que celuy qui luy devoit presenter les Troupes de Cilicie, estoit luy mesme en estat d'avoir besoin de la faveur d'autruy. Ce Prince reçeut pourtant tres civilement ce que Thimocrate et Philocles luy dirent ; et leur accorda la permission qu'ils luy demandoient, de faire entrer celuy qui commandoit ces Gens de guerre, qui estoit Frere du Prince de Cilicie. Ciaxare voulut mesme pour luy faire plus d'honneur, aller sur les Ramparts de la Ville, afin de voir arriver ces Troupes, qui se trouverent estre fort belles ; composées d'hommes bien faits, bien armez, et bien aguerris ; et le Prince qui les conduisoit, jeune et de fort bonne mine. Apres donc que le Roy eut veû passer les Troupes Ciliciennes 
<pb id="page_1153" n="V02-P555"/>au pied des Murailles, et qu'il eut ordonné qu'on les fist camper aupres de celles de Chipre, comme estant en amitié particuliere ensemble : le jeune Prince qui estoit leur Chef, apellé Artibie, fut conduit à Ciaxare par Thimocrate et par Philocles : qui luy dirent qu'Artamene n'estoit pas en estat de le presenter. Artibie en aprenant la cause, en fut un peu surpris : et douta mesme s'il devoit continuer de s'offrir à Ciaxare : sçachant bien que Philoxipe n'avoit obligé le Prince son Frere à envoyer ces Troupes, que pour favoriser Artamene. Mais Thimocrate et Philocles qui jugeoient bien qu'en cas de besoing elles pourroient estre utiles à Artamene ; luy dirent qu'il ne faloit pas laisser de les offrir au Roy : mais qu'en luy parlant, il ne faloit pas aussi qu'il manquast de s'aquiter de sa commission : et de luy tesmoigner que l'interest d'Artamene, estoit ce qui faisoit agir Philoxipe. En effet, ce jeune Prince ne fut pas plustost devant Ciaxare, qui l'avoit envoyé complimenter par Aglatidas et par Andramias, qu'apres l'avoir salüé ; Seigneur, luy dit il, j'avois esperé de vous estre presenté par une personne qui vous doit estre si chere, et qui s'est renduë si illustre par toute la Terre ; que j'ay eu besoing que Thimocrate et Philocles ayent aporté tous leurs soings à me consoler de la douleur que j'ay d'estre privé de cét avantage. Car enfin, quoy que le Prince de Cilicie mon Frere et mon Seigneur, et le Prince Philoxipe, m'ayent envoyé pour le 
<pb id="page_1154" n="V02-P556"/>service de vostre Majesté, et que je leur aye obei avec plaisir : je vous avouë qu'en mon particulier, j'avois eu une joye extréme, de pouvoir esperer d'aprendre sous l'illustre Artamene, un Mestier qu'il sçait si parfaitement. Vous trouverez tant d'autres Maistres dans cette Armée, dit le Roy, en luy monstrant tous ceux qui l'environnoient, que quand le bien de mes affaires ne me permettroit pas de delivrer Artamene, vous n'auriez pas sujet de vous repentir d'estre venu parmy nous. Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, nous ne sommes tous que les Disciples d'Artamene ; et ce Prince a raison de regretter comme il fait, la privation d'un avantage infiniment grand. Comme ce discours ne plaisoit pas à Ciaxare, il le changea adroitement : et s'informa avec grand soing, de la santé du Roy de Chipre, de celle de Philoxipe, et du Prince de Cilicie. Mais quoy qu'il peust dire, Artibie en revenoit tousjours à Artamene. S'il luy parloit du Roy de Chipre, il luy disoit que ce Prince avoit toujours eu grande opinion de sa prudence, depuis qu'il avoit sçeu qu'il avoit donné la conduite de ses Armées à Artamene : S'il luy demandoit des nouvelles de Philoxipe, il luy disoit qu'il avoit eu envie de venir luy mesme commander à la place de Thimocrate, afin de pouvoir revoir Artamene : et s'il luy parloit du Prince de Cilicie, il luy disoit encore, qu'à moins que d'estre amoureux comme il l'estoit, de la Princesse sa femme qu'il venoit d'espouser ; il seroit venu 
<pb id="page_1155" n="V02-P557"/>luy mesme, pour connoistre cet Artamene dont il avoit tant entendu parler. Enfin Ciaxare voyant qu'il n'y avoit point de discours si esloigné, où le Nom d'Artamene ne trouvast sa place en la bouche d'Artibie ; luy dit qu'il estoit juste qu'il s'allast reposer ; et ordonna qu'on le logeast le mieux qu'on pourroit, et que l'on en eust tous les soings possibles. Mais auparavant que de le quitter, Artibie luy demanda la permission d'aller du moins voir dans les fers, celuy qu'il avoit creû trouver à la teste d'une Armée ; ce que Ciaxare luy accorda. Il fut donc à l'heure mesme conduit par Aglatidas et par Andramias, et accompagné par Thimocrate et par Philocles, à la Prison d'Artamene : qui au seul Nom de Philoxipe, et de la Princesse Agariste sa Soeur, carressa extraordinairement Artibie. Ce Prince luy presenta un de ses Capitaines nommé Leontidas, qui estoit de Chipre, qu'Artamene avoit connu chez Philoxipe, dont il estoit Amy particulier : et que ce Prince avoit chargé en partant, de l'assurer de la continuation de son amitié, et de luy rendre une Lettre de sa part. Artamene l'ayant reçeuë avec joye (car il estimoit infiniment Philoxipe, quoy qu'il n'eust pas tardé fort long temps à l'Isle de Chipre) demanda permission à Artibie de la lire : et ayant obtenuë, il vit que cette Lettre estoit telle. 
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<pb id="page_1156" n="V02-P558"/>
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<q>PHILOXIPE A ARTAMENE.</q>
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<q>Je suis bien aise que la Fortune ait esté de mon advis : et qu'elle vous dit donné ce que je jugeay que vous meritiez, dés le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir. Je souhaite que comme elle n'a pas esté aveugle en vous favorisant, elle ne soit pas non plus inconstante : et que vous puissiez, joüir toute vostre vie d'un bonheur que personne ne vaut sçaurait envier sans injustice. Au reste je n'ay marié la Princesse Agariste ma Soeur, qu'à condition que le Prince de Cilicie son Mary vous envoyeroit des Troupes : j'espere qu'en ma consideration, le Prince Artibie vous sera cher ; et qu'apres avoir aquis vostre estime par les rares qualitez qu'il possede, vous luy accorderez encore vostre amitié. Mais pour vous dire quelque chose d'agreable, afin de vous y obliger davantage ; sçachez que cét homme illustre, que vous vintes chercher dans nostre Isle, par le seul desir de connoistre sa vertu, est amoureux de la vostre : et que si le bien de sa Patrie ne l'eust r'apellé à Athenes, Solon eust fait pour Artamene ; ce qu'Artamene fit pour Solon. Si vous vous interessez encore en ma fortune, j'ay prié Leontidas de vous l'aprendre : et de vous assurer que je n'ay guere eu plus de passion pour la beauté de Policrite, que j'en ay pour la gloire d'Artamene.</q>
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<q>PHILOXIPE. 
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<pb id="page_1157" n="V02-P559"/>Apres qu'Artamane eut achevé de lire, il renouvella les civilitez à Artibie : et luy monstrant la Lettre de Philoxipe, Vous voyez, luy dit il, que les souhaits de ce Prince n'ont pas esté exancez, et que la Fortune dont il parle m'a abandonné : Mais, poursuivit il se tournant vers Leontidas, c'est de vous qui je dois recevoir beaucoup de consolation à mes maux : en m'aprenant du moins, ce qui regarde le Prince Philoxipe. Car enfin, si ma memoire ne me trompe, il faut qu'il soit arrivé un grand changement en luy : s'il est vray qu'il ait aimé, comme il le paroist par sa Lettre : puis que dans le temps que je l'ay connu, il n'aimoit que les Livres, la Peinture, la Musique, et tous les autres beaux Arts : et que s'il avoit une Maistresse, c'estoit sans doute la vertu de Solon, dont je luy entendois parler continuellement. Ha ! Seigneur, reprit Leontidas, il est en effet arrivé bien des changemens en la vie du Prince Philoxipe ; et qui vous surprendront sans doute autant, qu'ils ont surpris non seulement toute la Cour, mais tout le Royaume de Chipre : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait une personne en toutes les Villes de Paphos, d'Amathuse, de Salamis, et de Cithere, qui n'ait eu de l'estonnement de cette avanture. Artamene ayant alors tesmoigné une extréme envie d'aprendre la fortune d'un Prince si illustre : Leontidas luy promit de venir le lendemain au matin satisfaire sa curiosité ; et en effet le reste du jour s'estant passé en 
<pb id="page_1158" n="V02-P560"/>civilitez avec Artibie, ou à donner les ordres necessaires à leurs Troupes, apres qu'ils surent sortis de la Prison d'Artamene : le jour suivant Thimocrate et Philocles qui vouloient aussi aprendre ce qui estoit arrivé dans la Cour de Chipre depuis leur départ ; menerent Leontidas à Artamene : qui pour ne perdre point de temps, le fit assoir au milieu d'eux ; et l'obligea de commencer son discours en cette sorte.
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<div2 id="page_CYRUS020302" type="sequence" n="Histoire de Philoxype et Policrite : évocation de Chypre">
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HISTOIRE DE PHILOXIPE ET DE POLICRITE.
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Comme vous n'avez pas fait un long sejour en nostre Isle, je pense, Seigneur, qu'il ne sera pas hors de propos, de vous dire quelque chose de ses coustumes, pour l'intelligence de cette Histoire : et que vous ne trouverez pas mauvais que je vous die en peu de paroles, ce que je trouveray necessaire de vous aprendre, afin de vous rendre la suite de mon discours plus agreable. Vous sçaurez donc, Seigneur, que cette belle Isle, qui pour sa grandeur, sa scituation, sa fertilité, ses belles et grandes Villes, et ses magnifiques Temples, passe pour la plus celebre 
<pb id="page_1159" n="V02-P561"/>et pour la plus considerable, de toutes celles de la Mer Egée : quoy que comme vous ne l'ignorez pas, cette Mer en soit toute couverte ; a toujours esté consacrée à Venus : et que l'amour qui par tout ailleurs est une passion comme les autres, qui n'a nuls privileges particuliers ; est en cette Isle un acte de Religion. Il semble que tous ceux qui y naissent, soient obligez d'aimer presque en naissant : Tous les Temples y sont dédiez à Venus sous divers Noms : tous les Tableaux et toutes les Statuës n'y representent que cette Deesse, et que ce qui dépend de sa Domination. Les Amours et les Graces se trouvent representez par tout : et ceux qui nous instruisent à la vertu en nostre jeunesse, en nous donnant des preceptes pour vaincre l'ambition, la colere, la haine, l'envie, et toutes les autres passions : nous en donnent au contraire, pour nous persuader d'aimer innocemment. Mais Seigneur, comme il n'y a rien de si pur, qui ne se change et qui ne se corrompe enfin, il s'estoit insensiblement glissé un estrange desordre parmy nous durant plusieurs Siecles. Car vous sçaurez que le premier Temple qui fut consacré à Venus, fut celuy de VENVS URANIE, que nous disons estre Fille du Ciel : et que nous appelions ainsi par cette raison, selon la signification de la Langue Greque. Cette Venus, à ce que nous croyons, n'inspire que des sentimens raisonnables, et que des partions vertueuses : ou au contraire il y a encore quelques Temples 
<pb id="page_1160" n="V02-P562"/>à l'extremité de l'Isle qui regarde le Midy, qui ont esté long temps depuis, dediez à <q>VENUS ANADIOMENE</q>, c'est à dire à Venus sortant de l'escume de la Mer. Or Seigneur, ces Temples sont bien differents : et les sentimens de ceux qui y sacrifient bien dissemblables. Cependant comme les Religions, où le libertinage passe pour une vertu, s'establissent facilement : la Religion de Venus Anadiomene durant tres long temps la emporté sur celle de Venus Uranie : et nostre Isle a veû des choses qui sont encore rougir de confusion, ceux qui se souviennent de les avoir entenduës raconter à leurs Peres. Mais graces au Ciel, la vertu d'une Grande Reine qui vivoit il y a prés d'un Siecle, restablit tous les Temples de Venus Uranie ; fit abatre presque tous ceux de Venus Anadiomene ; abolit toutes les infames coustumes, qui s'estoient introduises en Chipre ; et ne laissa parmy nous, que des sentimens tres purs de cette passion qui est l'ame de l'Univers, et qui seule entretient parmy les hommes la douceur de la societé Civile. L'on nous aprend donc qu'il faut aimer nostre Deesse : qu'il faut aimer nos Princes : qu'il faut aimer nos Loix : qu'il faut aimer nostre Patrie : qu'il faut aimer nos Citoyens : qu'il faut aimer nos Peres, nos Freres, nos Femmes, et nos Enfans : et apres tout cela, qu'il faut nous aimer nous mesmes : afin de ne rien faire qui nous soit honteux. L'on nous dit encore, qu'il faut aimer la Gloire, les Sciences, et les 
<pb id="page_1161" n="V02-P563"/>beaux Arts : qu'il faut aimer les plaisirs innocents : et qu'il faut aimer la Beauté et la Vertu, preferablement à tout ce que je viens de dire. Enfin Seigneur, l'on nous fait comprendre, que qui n'aime point, ne peut estre raisonnable : et que l'insensibilité pour quelqu'une des choses que j'ay nommées, est un grand deffaut, et mesme presque un grand crime. Vous pouvez donc bien juger Seigneur, que cette croyance estant generale parmy nous, la vie de la Cour de Chipre ne doit pas estre desagreable : puis que tout le monde y aime les belles choses et les Belles Personnes. Bien est il vray que selon les preceptes de Venus Uranie, les amours permises, sont des amours si pures ; si innocentes ; si détachées des sens ; et si esloignées du crime ; qu'il semble qu'elle n'ait permis d'aimer les autres, que pour se rendre plus aimable soy mesme, par le soing que l'on apporte à meriter la veritable gloire ; à acquérir la politesse ; et à tascher d'avoir cét air galant et agreable dans la conversation, que l'amour seulement peut inspirer. Voila donc Seigneur, quelle est presentement nostre Isle : tous les plaisirs y sont, mais, ils y sont innocents : l'amour en est la passion dominante et universelle : mais c'est une passion, qui n'est point incompatible avec la vertu ny avec la modestie, et qui n'empesche pas qu'il n'y ait plusieurs Amants qui se pleignent de la rigueur de leurs Maistresses. Les Festes publiques y sont tres frequentes : les conversations assez libres, 
<pb id="page_1162" n="V02-P564"/>et fort spirituelles : les Jeux de prix fort ordinaires : les Bals tres divertissans : la Musique fort charmante : et les femmes en general infiniment belles, extrémement galantes. et parfaitement vertueuses. Mais entre les autres, la Princesse de Salamis, Soeur de Philoxipe, estoit l'Astre de la Cour, auparavant qu'elle s'en fust retirée : la Princesse Agariste qui est aujourd'huy Princesse de Cilicie, et aussi fort agreable : et l'illustre Aretaphile a sans doute un éclat fort extraordinaire. Outre celles là, il y en a encore une appellée Thimoclée, et cent autres un peu au déssous de cette condition, qui sont admirablement belles : et je pense Seigneur, que vous en vistes une partie, quand vous vintes en nostre Isle ; et que je vous importune, en vous disant des choses que vous n'ignorez pas. Pour ne continuer donc point cette faute, je me hasteray de vous faire souvenir en peu de mots, que le Roy qui regne aujourd'huy en Chipre, n'a pas plus de deux ans plus que le Prince Philoxipe : que vous avez sçeu sans doute estre descendu de la Race de Demophoon, fils de Thesée, qui est en grande veneration parmy nous. L'enfance de Philoxipe, comme vous pouvez juger, a esté une des plus aimables choses du monde : car quoy qu'il ait vint huit ans presentement, il est encore si admirablement beau, et de si bonne mine, qu'il est aisé de s'imaginer, ce qu'il devoit estre Enfant. Mais il n'est peut-estre pas tant, de penser qu'il a esté sage dés le Berçeau, 
<pb id="page_1163" n="V02-P565"/>et sçavant dés qu'il a sçeu parler : ç'a pourtant esté d'une maniere, qui ne l'a pas empesché d'avoir dans l'humeur cét agreable enjoüement, que la jeunesse seule et l'air de la Cour peuvent donner : et qui fait tout le charme de la conversation parmy les Dames. Enfin l'on peut dire, qu'à la reserve d'un article, Philoxipe satisfaisoit admirablement à tous les Preceptes de Venus Uranie. Il reveroit la Deesse ; il aimoit son Prince ; il observoit les Loix ; il aimoit sa Patrie ; il aimoit ses Citoyens ; il aimoit ses Parents ; il aimoit la gloire : et la fut chercher à quinze ans dans la guerre des Milesiens, où il signala son courage. Il aimoit les Sciences et les beaux Arts ; il aimoit les plaisirs innocents ; et la Vertu plus que toutes choses. Mais pour la beauté, il n'avoit que de l'admiration pour elle en general : et n'avoit jamais senty dans son coeur, nul attachement particulier, pour nulle belle Personne. Je vous laisse à juger, Seigneur, combien cette insensibilité sembloit estrange dans une Cour où elle n'avoit point d'exemple : et en un homme si propre à se faire aimer. Il estoit pourtant si aimable, qu'il n'en estoit pas moine aimé : et il estoit si liberal, si magnifique, si complaisant, et si civil, qu'il estoit l'admiration de tout le monde. Aussi quand l'illustre Solon partit d'Athenes, apres y avoir estably ses fameuses Loix ; et que pour n'y changer plus rien, il se fut resolu de quitter son Païs pour dix ans ; ce Grand homme, dis-je, 
<pb id="page_1164" n="V02-P566"/>venant en nostre Cour ; Philoxipe qui n'estoit encore qu'eu sa dixhuictisme année, fut sa passion, comme il fut celle de Philoxipe : qui tant que Solon fut en nostre Isle, abandonna tous ses plaisirs et toutes nos Dames, pour s'attacher inseparablement à luy. Pour en joüir mesme avec plus de liberté, il le mena à une Ville qui est à ce Prince, et qui s'appelle Aepie : que Demophoon avoit fait bastir en une assiette infiniment forte, mais en une scituation scabreuse, et de difficile accés : tout le Païs d'alentour estant aspre, sec, et extrémement sterile. Solon estant donc arrivé en ce lieu là, luy fit remarquer que ceux qui avoient posé les fondemens de cette Ville, eussent pû la rendre la plus agreable chose du monde : s'ils l'eussent bastie au bord de la Riviere de Clarie, dans une belle et fertile Plaine, qui est au pied de la Montagne sur laquelle l'on avoit scitué l'autre. Mais à peine Solon eut il dit sa pensée, que Philoxipe forma le dessein de l'exécuter : et commença de donner les ordres necessaires pour cela. En effet Solon fut l'Architecte qui conduisit cette grande entreprise : aussi Philoxipe voulut il luy en donner toute la gloire : car il fit nommer cette nouvelle Ville Soly, afin de perpetuer la memoire de l'Illustre Nom de Solon. Comme ce lieu là n'est pas esloigné de Paphos, qui est un des sejours le plus ordinaire de nos Rois, ils estoient fort souvent à la Cour : où nos Dames se plaignoient quelquefois de Solon, 
<pb id="page_1165" n="V02-P567"/>qui leur enlevant Philoxipe, en enlevoit le plus bel ornement. Et pour vous tesmoigner mesme combien l'insensibilité de ce Prince estoit grande ; Solon de qui la vertu n'est point austere, pour se justifier à celles qui se plaignoient de luy, en fit la guerre à Philoxipe : et luy dit que l'amour estoit une passion, qui adoucissoit toutes les autres : et qui mesme les surmontoit quelques fois. Que pour luy, il advoüoit qu'il ne l'avoit jamais voulue combattre de toutes ses forces dans son coeur : et qu'il ne pensoit pas qu'il fust honteux d'en estre vaincu une fois en sa vie. Philoxipe pour se deffendre, disoit qu'il aimoit toutes les belles choses ; que son ame avoit de la passion pour tous les beaux objets : et que personne n'avoit jamais tant aimé que luy, Mais apres tout malgré ses amours universelles, il n'y avoit pas une Belle en toute la Cour, qui peust se vanter en son particulier, d'avoit embrazé son coeur : et peut-estre pas une aussi qui n'eust consulté son Miroir plus d'une fois, pour sçavoir par quel innocent artifice, cét illustre coeur pouvoit estre pris. Mais enfin apres un assez long sejour, Solon partit charmé de la vertu de Philoxipe : il fit mesme des Vers à sa loüange, auparavant que de s'embarquer pour aller en Egypte : et celuy qui estoit loüé de toute la Grece, loüa hautement un Prince extrémement jeune : dit plusieurs fois que la Nature avoit apris à Philoxipe en dixhuit ans, ce que l'Art ne pouvoit enseigner en un Siecle : 
<pb id="page_1166" n="V02-P568"/>et que l'on voyoit en luy par un prodige, tous les âges de l'homme s'assemblez : c'est à dire l'innocence de l'Enfance ; les charmes de la Jeunesse ; la force d'un âge plus avancé ; et la prudence de la Vieillesse. Philoxipe apres son départ, fut un peu melancolique : en suitte de quoy ce leger chagrin s'estant dissipé, il donna quelque temps aux voyages : et fut voir non seulement toute la Grece, mais encore la fameuse Carthage : qui estoit alors en guere avec les Massiliens : qui habitent en un lieu qu'ils ont rendu fameux en peu de temps, par une celebre Academie, où l'Eloquence et la Science Greque, sont enseignées admirablement. Je ne vous diray point les belles choses qu'il fit en Afrique, ny tout ce qu'il luy arriva pendant son voyage : qui dura jusques à quelques mois auparavant que vous vinsiez en Chipre : où Solon fit de nouveau quelque sejour, sans vouloir presque estre veû de personne : Mais je vous diray que Philoxipe à son retour à la Cour, charma encore tout le monde : et que le Roy luy mesme vint à l'aimer si tendrement, que jamais faveur n'a esté si grande que la sienne : et pourtant si peu enviée, Aussi ne s'en servoit il que pour la gloire de son Maistre, et pour faire du bien à tous ceux qui l'aprochoient : il ne recevoit nuls bienfaits, que pour en enrichir ceux qui en avoient besoin : il ne donnoit que de bons conseils ; il ne rendoit que de bons offices ; et de cette sorte, il estoit 
<pb id="page_1167" n="V02-P569"/>en faveur aupres des Grands et aupres des Peuples comme aupres du Prince : et il n'y avoit que nos Dames qui l'accusoient tousjours d'insensibilité. Il vivoit donc de cette maniere parmy les plaisirs, et dans la plus belle, et la plus galante Cour du monde, sans envie, sans amour, et sans chagrin. Cependant le Roy ne fut pas si heureux que luy : car apres avoir eu diverses passions passageres, qui n'avoient pas laissé de luy donner beaucoup de soings, et mesme assez d'inquietude ; il devint fort amoureux de la Princesse Aretaphile : qui certainement a une beauté éclatante, et cent bonnes qualitez : mais qui parmy tout cela, avoit une ambition extréme : ce qui faisoit à mon avis, qu'elle n'avoit peut-estre pas fait cette illustre conqueste, sans en avoir eu le dessein. Le Roy ne s'aperçeut pas plus tost de la violence de sa passion, qu'il la descouvrit à Philoxipe : et qu'il le pria de le vouloir servir aupres d'Arctaphile ; qui en ce temps là voyoit tres souvent la Princesse Agariste, Soeur de Philoxipe. Vous pouvez juger que ce Prince ne luy refusa pas son assistance, puis que son affection estoit honneste : Ce n'est pas que quelquefois il ne demandast pardon au Roy, de ce qu'il ne le plaignoit pas assez dans ses inquietudes : Car, luy disoit il, Seigneur, comme l'amour est un mal que je ne connois point ; et que j'ay mesme peine à imaginer aussi grand qu'on le represente : je vous advouë que je ne sens pas pour vostre Majesté, 
<pb id="page_1168" n="V02-P570"/>toute la compassion que je devrois peu estre sentir : et que peut-estre aussi je n'exagere pas comme il faut toutes vos douleurs, lors que je parle à la Princesse Aretaphile. Ne craignez pas Philoxipe, luy disoit le Roy, que je me pleigne de vostre insensibilité : au contraire, si vous aviez l'ame plus tendre, je ne vous aurois pas choisi pour le Confident de ma passion : et si se croyois que vous pussiez devenir mon Rival, je ne vous donnerois pas la commission de parler si souvent à la Princesse que j'ayme. Si j'avois dessein de vous raconter les amours du Roy, je vous dirois de quelle façon il par la de sa passion à Arctaphile la premiere fois : comment il en fut reçeu, et combien de Festes et de galanteries l'amour de ce Prince causa dans toute la Cour. Mais comme je ne vous en parle, que parce que cette amour est en quelque sorte inseparable de l'avanture de Philoxipe ; je vous diray seulement, qu'encore qu'Aretaphile fust ravie de l'amour du Roy : neantmoins comme elle songeoit à la Couronne de Chipre, elle creût qu'il faloit un peu desguiser ses sentimens : et rendre sa conqueste plus malaisée au Roy, que celle du Roy ne luy avoit esté difficile. De sorte que cette Princesse agissoit avec beaucoup d'esprit et de retenuë : et méfiant tousjours la severité à la douceur, le Roy eut tres long temps besoin de l'assistance de Philoxipe : pour lequel Aretaphile qui sçavoit le credit qu'il avoit aupres de luy, avoit toute la complaisance et toute la civilité 
<pb id="page_1169" n="V02-P571"/>possible. Il y avoit pourtant des jours, où Philoxipe estoit en un chagrin estrange, de la longueur de cette passion : et où pour s'en consoler, il s'en alloit a une admirablement belle Maison, que le fameux Solon luy avoit fait bastir aupres de Soly ; et dans laquelle il avoit ramassé tout ce que la Grece avoit de plus rare et de plus curieux, soit pour la Peinture ou pour les Statuës. C'estoit donc en ce lieu là que l'on appelle Clarie, où s'estonnant quelque fois de la passion du Roy, il me faisoit l'honneur de se pleindre à moy assez souvent, de l'employ qu'on luy donnoit : et il me donnoit luy mesme cent agreables marques de son insensibilité, par les plaisantes choses qu'il me disoit contre l'amour. Cependant quoy que le Roy fust fort amoureux d'Aretaphile, il avoit pourtant quelque peine à se resoudre de l'espouser : parce qu'en effet il y avoit plus de raison d'espouser la Princesse Thimoclée ; à cause de quelques droits qu'elle pretendoit avoir, à la Principauté d'Amathuse, Si bien que cette irresolution estant dans l'esprit du Roy, il n'avoit point encore dit ny fait dire à Aretaphile, qu'il ne l'aimoit, que pour la mettre sur le Throsne. Mais seulement suivant la coustume de Chipre, il s'estoit assez assujety aupres d'elle : et avoit fait pour gagner son estime, tout ce qu'un Prince bien fait et plein d'esprit conme il est, pouvoit faire estant secondé de Philoxipe : qui quoy qu'insensible, estoit pourtant infiniment galant. De sorte qu'Aretaphile qui s'estoit absolument 
<pb id="page_1170" n="V02-P572"/>resoluë de ne donner jamais son coeur, si on ne luy donnoit une Couronne ; traitoit quelquefois le Roy avec assez de rigueur : et il y avoit certains temps où toute la Cour estoit en chagrin : et où Philoxipe n'avoit point d'autre plaisir que la chasse, et sa belle Maison de la Campagne. Il y en avoit d'autres aussi, où Aretaphile craignant d'esteindre elle mesme, le feu qu'elle avoit allumé dans le coeur du Roy ; les apelloit par quelque legere complaisance ; et remettoit la joye dans la Cour par celle du Prince. 
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<div2 id="page_CYRUS020303" type="sequence" n="Histoire de Philoxype et Policrite : Clarie">
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Ce fut donc en un de ces temps de plaisir, que Philoxipe pour favoriser le Roy obligea la belle Princesse de Salamis sa soeur, et la Princesse Agariste, de faire les honneurs de chez luy : Un jour qu'il convia le Roy et toute la Cour, d'aller de Paphos à Claric, et de passer une journée entiere dans sa belle Solitude : qui en effet meritoit bien de recevoir une illustre Compagnie. Jamais Assemblée ne fut si galante que celle là : toutes les Personnes qui la composoient, estoient jeunes, belles, magnifiques, de grande condition, et de beaucoup d'esprit : et l'on eust dit mesme que le hazard avoit voulu favoriser Philoxipe : et faisant que tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité, fâcheuses et incommodes à la Cour, se fussent trouvées mal, ou eussent eu quelque occupation importante ce jour là ; afin de les empescher de troubler par leur presence importune, une Compagnie si agreable. De quelque costé que l'on tournast les yeux, l'on ne voyoit que de beaux 
<pb id="page_1171" n="V02-P573"/>objets : et quelle que fust la personne aupres de qui l'on se trouvoit, l'on estoit tousjours bien partagé ; et l'on ne devoit pas craindre de s'ennuyer. Philoxipe avoit donné un si merveilleux ordre à toutes choses, soit pour les superbes Meubles de sa Maison ; soit pour la magnificence du Festin ; ou pour l'excellence de la Musique ; que le Roy pour le loüer autant qu'il pouvoit, dit tout haut que quand Philoxipe eust esté amoureux, et que sa Maistresse eust esté en cette Compagnie, il n'eust pû faire que ce qu'il faisoit. Au contraire, Seigneur, luy dit Philoxipe, je pense que si je l'avois esté, toutes choses auroient encore esté plus en desordre qu'elles ne font : ne me semblant pas possible de perdre la raison, et de conserver assez de tranquilité pour de semblables petits soings. Le Roy se mit alors à faire la guerre à Philoxipe ; et à luy dire qu'il connoissoit peu les effets de cette passion. Mais il la luy fit plus d'une fois : tant parce qu'en effet il eust esté difficile de trouver un sujet d'entretien plus divertissant ; que parce qu'en reprochant à Philoxipe sonignorance en amour, il trouvoit lieu de faire connoistre galamment à la Princesse Aretaphile qui l'escoutoit, que la passion qu'il avoit pour elle, l'y avoit rendu très sçavant. Philoxipe se deffendoit le mieux qu'il luy estoit possible : Tantost il disoit que la crainte de n'estre point aimé l'empeschoit d'aimer : tantost qu'il avoit une ame delicate, qui fuyoit les plaisirs que l'on ne pouvoit avoir sans peine. En suitte que l'amour 
<pb id="page_1172" n="V02-P574"/>n'estant pas une chose volontaire, il n'estoit pas coupable de ce qu'il n'aimoit point : et pour derniere raison, il disoit que la difficulté du choix, faisoit qu'il ne se determinoit à rien, et qu'il ne se pouvoit determiner. Car, Seigneur, dit il au Roy, le moyen d'estre assez hardy, pour oser preferer quelqu'une de tant de belles Personnes que je voy à toutes les autres ? Ha ! Philoxipe, luy respondit ce Prince, plus vous parlez d'amour, plus vous me faites de pitié ; et plus (luy dit il en luy parlant bas) vous me faites connoistre que mon Confident ne sera jamais mon Rival. Apres cela toutes les Dames et tout ce qu'il y avoit d'honmes de qualité, se mirent à continuer de luy faire la guerre : et il y eut des momens, où il les haïr presque tous, pour la persecution qu'ils luy faisoient, de son insensibilité. Comme ils eurent disné, Philoxipe fit passer toute cette belle Troupe dans une superbe Galerie, toute peinte de la main d'un excellent Peintre nommé Mandrocle, qui est l'Isle de Samos : et qui apres avoir achevé cét Ouvrage quelques jours auparavant cette belle Feste, s'en estoit retourné en son Païs. Le sujet de ces Peintures est l'Histoire de Venus, mais de Venus Uranie ; en laquelle les yeux ne peuvent rien voir que de modeste. Je Peintre mesme n'y a pas representé les Graces toutes nuës suivant la coustume : et il les a habillées d'une Gaze transparente, qui donne beaucoup d'agrément à ses Figures. En un de ces Tableaux, l'on voit Venus descendre du Ciel dans un Char 
<pb id="page_1173" n="V02-P575"/>tout brillant d'or, et tiré par des Cignes : mille Amours semblent voiler à l'entour d'elle, et descendre les premiers dans l'Isle de Chipre, qui est representée en ce mesme Tableau ; afin d'y preparer toutes choses à la recevoir. Dans une autre Peinture, tous ces petits Amours luy eslevent un Autel de Gazon, et font des Festons de fleurs pour l'orner, et pour le preparer à un Sacrifice. En un autre Tableau, cette Deesse aprend à Cupidon à choisir les fléches d'Or dont il se doit servir. Et en un autre encore, elle luy met un flambeau à la main ; et luy monstrant le Soleil qui est representé au haut de cette Peinture, semble luy dire qu'elle veut que les flames dont il embrazera les coeurs, soient plus pures que les rayons de ce bel Astre. Enfin, Seigneur, cette Deesse est representée en plus de vingt endroits de cette Gallerie : mais quoy que ce soit en des occupations differentes ; et que par consequent (pour parler en termes de Peinture) les Attitudes ne soient pas semblables : c'est pourtant tousjours le mesme visage. Et le Peintre s'y est tellement assujetty, qu'il n'y a nulle difference entre toutes ces Figures qui representent Venus Uranie ; que celle que les diverses scituations de son visage y doivent raisonnablement aporter. Il est certain qu'encore que tout soit beau en cette Galerie, cette Figure est incomparablement au dessus de tout le reste : toutes les autres sont des Figures, mais celle là semble une personne effective, mais une personne Divine ; estant certain que 
<pb id="page_1174" n="V02-P576"/>jamais l'on ne peut rien voir de plus beau. Aussi vous puis-je assurer, que toutes les belles Dames que Philoxipe fit entrer dans cette Galerie, en eurent de la confusion : et advoüerent toutes malgré elles, que leurs Miroirs ne leur faisoient rien voir de semblable. Toute la Compagnie attacha les yeux sur un si beau visage : et tomba d'accord en secret, que l'imagination du Peintre avoit esté mille degrez au dessus de tout ce que la Nature leur avoit jamais fait voir de plus beau et de plus accomply. Je dis en secret, Seigneur, car vous jugez bien que le Roy et tant de jeunes Gens de qualité qui l'accompagnoient, estoient trop galans pour dire une pareille chose, devant tant de belles Personnes. Ils advoüoient pourtant tout haut, que l'on ne pouvoit rien voir de plus charmant que cette Peinture : et se contentoient chacun en particulier, d'en excepter avec adresse, la personne pour qui ils avoient de l'inclination. Apres que l'on eut bien regardé cette Venus ; Pour moy, dit la Princesse Aretaphile, je voudrois bien sçavoir si le coeur de Philoxipe pourroit resister à la beauté d'une personne qui ressembleroit parfaitement cette Peinture : Puis que j'ay pû voir toutes les Dames, qui font icy, respondit il, sans oser m'attacher à leur service, il est à croire que je serois aussi insensible pour elle, ou pour mieux dire aussi respectueux, que je l'ay esté pour les autres que j'ay veües, qui ne sont pas moins belles que cette Venus. Ce n'est pas (dit il en sous-riant, et sans 
<pb id="page_1175" n="V02-P577"/>autre dessein que de dire une simple galanterie pour continuer la conversation) que je ne sois bien aise que cette Peinture ne soit qu'un effet de l'imagination du fameux Mandrocle : car je vous advoüe qu'il y a je ne sçay quel air charmant, modester, et passionné tout ensemble, dans les yeux de cette Deesse, qui me plairoit peut-estre trop, si c'estoit une Beauté vivante. Philoxipe n'eut pas si tost achevé de dire cela, avec une grace particuliere : que toute la Compagnie se mit à rire, de cette premiere marque de tendresse, que l'on n'avoit jamais veüe dans son ame. Il n'y avoit là personne qui n'eust avec joye animé cette Figure s'il eust esté possible : et qui ne l'eust destachée de quelqu'un de ces Tableaux, pour en faire une Beauté effective ; afin de voir si Philoxipe eust esté sensible pour elle : et si le coeur si rebelle à l'Amour, se seroit rendu à des charmes si extraordinaires. Si cela pouvoit estre, disoit la Princesse Thimoclée, je voudrois du moins que cette belle Personne eust autant de douceur dans l'ame qu'elle en auroit dans les yeux : afin qu'il ne manquast rien au bonheur de Philoxipe. Au contraire, respondit la belle Princesse de Salamis, il me semble que pour punir mon Frere de son insensibilité, il seroit plus juste de desirer qu'elle fust aussi fiere que belle : et je doute mesme, adjousta Aretaphile, si pour un plus grand chastiment, il ne faudroit point la luy souhaiter stupide et orgueilleuse : ou plustost, dit la Princesse Agariste, inconstante, volage, 
<pb id="page_1176" n="V02-P578"/>et changeant d'humeur tous les jours : et pour le punir mieux encore, adjousta le Roy en riant, qu'elle eust ensemble, tout ce que vous venez de dire. A ces mots, Philoxipe leur demanda grace : et les supplia tous de le laisser du moins joüir du repos que la liberté donné à ceux qui la possedent : Mais comme le Soleil s'estoit desja assez abaissé, il proposa la promenade à cette belle Compagnie, qui l'accepta sans resistance. Il la mena dans un grand Parterre qui est une Isle : parce qu'il a fait conduire un bras de la Riviere de Clarie tout à l'entour. De là passant sur un petit Pont à Balustrade de cuivre, il les conduisit dans une Allée d'Orangers de douze cens pas de long, que le Soleil ne sçauroit jamais penetrer, tant ces beaux Arbres sont grands et couverts de feuilles et de fleurs. Cette Allée est encore traversée par le milieu, d'un grand Canal d'eau vive : et l'on se trouve enfin en un endroit où il y a onze Allées qui se croisent, au bout desquelles l'on trouve par tout la Riviere : qui semble, pour ainsi dire, se plaire si fort en ce lieu là, qu'elle ne le puisse abandonner. Toutes ces Allées sont ou d'Orangers, ou de Citronniers, ou de Mirthes, ou de Lauriers, ou de Grenadiers, ou de Palmiers : mais apres estre arrivez au bout d'une deces Allées que Philoxipe leur fit prendre ; ils se trouverent dans une grande Prairie, que la Riviere r'assemblée en ce lieu là, traverse toute droite comme un grand Canal : et qui pour 
<pb id="page_1177" n="V02-P579"/>faire mieux voir la pureté de ses ondes, et la beauté du gravier sur lequel elle coule ; n'a sur ses bords ny Canes ny loncs, ny Roseaux, ny Arbustes : et a seulement ses rives bordées d'un Gazon fort espais : et tout semé de Glaieuls de couleurs differentes ; de Narcisses ; de Jonquilles, et de toutes les autres fleurs qui aiment la fraischeur et l'humidité. Cette belle Riviere a aussi quantité de Cignes, qui nâgent si gravement, que l'on diroit qu'ils ont peur de troubler la belle eau qui les soutient. Et pour faire qu'il ne manquast rien à cette Feste, cette aimable Riviere par les ordres de Philoxipe, se trouva toute couverte de petits Bateaux faits en forme de Galeres, qui estoient peints de vives couleurs, et conduits par de jeunes Garçons en habillement Maritime, mais pourtant tres propre : qui ramant doucement, avec des Avirons peints de vert et d'incarnat, vinrent au bord recevoir cette illustre Compagnie : à laquelle de jeunes Bergers fort galamment vestus, qui menoient des Troupeaux le long de cette Prairie de l'autre costé de l'eau ; firent entendre une Musique Champestre fort agreable. Leurs Houlettes estoient garnies de cuivre doré, et semées de Chiffres : et leurs Flustes et leurs Musettes estoient aussi ornées que leurs Moutons, qui avoient tous les Cornes chargées de fleurs. Cent agreables Bergeres habillées de blanc, et couronnées de Chapeaux de roses, estoient en divers endroits de cette Prairie : qui 
<pb id="page_1178" n="V02-P580"/>pour rendre encore ce lieu là plus agréable, mesloient la douceur de leurs voix, à la Musique Champestre dont je vous ay desja parlé. Un si beau lieu ne pouvant sans doute inspirer que de la joye, et le plaisir n'estant pas une disposition à la cruauté ; le Roy trouva un peu plus de douceur dans l'esprit d'Aretaphile : et tout ce qu'il y avoit d'Amants en cette Compagnie les plus maltraitez ; eurent du moins quelque trefue à leur suplice : et furent malgré eux enchantez d'un si aimable lieu : que l'on voit borné tout à l'entour d'une Palissade fort haute, fort espaisse, et fort brune : où dans des Niches que l'on a pratiquées de distance en distance, font des Statües de Marbre blanc, les plus belles que la Grece ait jamais veû faire. Mais Seigneur, il paroist bien que je suis moy mesme enchanté dans un lieu si plein de charmes, puis que je m'y arreste si long temps. Il faut donc que je me haste d'en faire partir une si belle Compagnie : que Philoxipe reconduisit luy mesme jusques à Paphos, apres luy avoir encore fait offrir une Colation magnifique. A quelques jours de là, estant revenu chez luy, avec intention d'y estre deux journées entieres à s'entretenir luy mesme, il employa tout ce temps là fort agreablement. Mais comme l'humeur de Philoxipe est de preferer les beautez universelles où l'Art ne se mefie point, à celles où il entreprend de perfectionner la Nature : il sortit de son Parc, et sans vouloir estre accompagné que d'un Escuyer, il fut au bord de 
<pb id="page_1179" n="V02-P581"/>la riviere, avec intention de remonter jusques à sa Source, qui n'est pas fort esloignée de là : et qui certainement est une des plus belles choses du monde. Car Seigneur, cette merveilleuse Source qui forme toute seule une riviere, est enfermée entres Rochers, d'une hauteur excessive : au pied du plus grand, et du plus eslevé, est une Grotte profonde, qui s'estend à perte de veüe à droit et à gauche, sous ces Rochers inaccessibles. Au fonds de cette Grote est une Source tranquile : qui quelquefois s'esleve jusques à la voûte de l'Antre qui la contient : et quelquefois s'abaisse aussi, jusques à n'avoir plus que cinq ou fix pieds d'estendüe. Cette inegalité fait que la riviere de Clarie aussi bien que toutes les autres de Chipre, parte plustost pour un beau Torrent que pour un beau Fleuve : quoy que cela ne soit pas positivement ainsi, car elle ne tarit jamais tout à fait, comme toutes les autres font. Depuis cette fameuse Source, jusques à cinq cens pas de là, l'on voit des deux bords et du milieu de son lict, sortir mille torrents d'eau, d'entre de gros cailloux que le temps, le Soleil, et l'humidité, ont peints de couleurs differentes, comme le Marbre et le laspe. Quelques uns de ces Torrents, roulent avec impetuosité : les autres jalissent avec violence : les uns grondent ; les autres ne font presque que murmurer ; et tous ensemble faisant des Montagnes d'escume, se loignent et se precipitent les uns sur les autres, pour aller en diligence 
<pb id="page_1180" n="V02-P582"/>former à cent pas de là, l'aimable et belle Riviere de Clarie, qui patte à la Maison de Philoxipe dont je vous ay desja parlé. L'on diroit Seigneur, s'il est permis de parler ainsi, que ses eaux ont quelque joye, d'avoir quitté cet endroit penchant, inegal, et pierreux, qui leur fait faire de si belles Cascades naturelles ; et qu'apres cette agitation tumultueuse, elles sont bien aises de couler plus lentement entre les Saules et les Prairies qui bordent ses rives, au commencement de sa course. Vous jugez bien, Seigneur, que Philoxipe ne choisit pas un lieu desagreable pour sa promenade : aussi à chaque pas qu'il faisoit, il admiroit tousjours davantage la beauté de cette merveilleuse Source : et sembloit avoir quelque impatience d'y estre arrivé, afin de s'y reposer. Car j'avois oublié de vous dire, que dés qu'il avoit approché des Rochers, il estoit descendu de cheval, et l'avoit laissé à son Escuyer, avec ordre de l'attendre, et de ne le future point. 
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<div2 id="page_CYRUS020304" type="sequence" n="Histoire de Philoxype et Policrite : rencontre">
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Il marchoit donc seul le long de ces beaux Torrents, de qui la veüe et le bruit le faisoient refuser agreablement : lors que venant à lever les yeux, il vit à quinze ou vingt pas devant luy, une femme fort propre, quoy qu'avec un habillement fort simple ; qui estoit assise sur une Roche couverte d'une agréable Mousse : et qui sembloit prendre plaisir à regarder attentivement ces chusses d'eau, qui venoient se briser à ses pieds, comme pour luy rendre hommage. D'abord Philoxipe eut quelque dessein de ne 
<pb id="page_1181" n="V02-P583"/>troubler pas le plaisir d'une Personne qui avoit cette conformité aveque luy, d'aimer à refuser au bord de l'eau : et de se destourner un peu, afin de ne l'interrompre pas. Mais s'estant aproché un peu plus prés, et voyant que son habillement quoy que blanc et propre, n'estoit pas celuy d'une Personne de qualité : il marcha droit vers le lieu où elle estoit, parce que le chemin y estoit beaucoup plus aisé que partout ailleurs. Mais comme il fut fort prés d'elle, le bruit qu'il faisoit en marchant, ayant fait tourner la teste à cette femme, il fut estrangement surpris, de voir non seulement la plus belle Personne du monde ; mais de connoistre encore parfaitement, que cette admirable Venus, qu'il avoit dans sa Galerie ; et qu'il avoit tousjours creüe n'estre que l'effet d'une belle imagination, estoit le veritable Portrait de cette belle Personne. Philoxipe estonné et ravy de cette merveilleuse apparition, changea de couleur : et salüant cette Fille avec plus de civilité que sa condition ne sembloit en devoir exiger de luy, il s'avança encore vers elle : Mais s'estant levée en diligence, et luy ayant rendu son salut en rougissant, comme ayant quelque confusion d'estre veüe seule en ce lieu là ; elle se hasta de marcher, pour aller rejoindre un Vieillard, et une femme assez avancée en âge, qui n'estoient qu'à vingt pas de là. Cependant comme elle craignoit peutestre d'estre suivie, elle tourna deux fois la teste vers Philoxipe, qui fut tousjours plus esbloüy 
<pb id="page_1182" n="V02-P584"/>de l'esclat de sa beauté, et plus confirmé en son opinion. Ce Prince surpris de cette rencontre, eut une forte curiosité de sçavoir qui estoit cette jeune et admirable Personne : et de sçavoir aussi par quelle voye Mandrocle avoit pû faire son Portrait : et pourquoy Mandrocle luy avoit tousjours assuré, que la Peinture qu'il avoit faite, n'estoit qu'un effet de son imagination. Cependant il la suivit des yeux autant qu'il le pût, et marcha mesme sur ses pas. Mais comme il s'estoit arresté d'abord assez long temps, sans sçavoir pourquoy il s'arrestoit, il la perdit de veüe parmy les Rochers aussi tost qu'elle eut joint ceux qu'elle estoit allé retrouver, et ne pût plus les descouvrir. Philoxipe ne s'y obstina pourtant pas extrémement, quoy qu'il en eust une forte envie : et se r'aprochant du bord de l'eau, au lieu de continuer de remonter vers la Source, il redescendit ; et soit par hazard ou par dessein (car luy mesme dit qu'il n'en sçait rien) il fut s'assoir sur cette mesme roche couverte de mousse, où il avoit veû cette belle Personne : qui l'ayant choisie comme un bel endroit, faisoit qu'elle estoit fort remarquable. Philoxipe estant en ce lieu là, ne pût jamais penser à autre chose, qu'à cette belle Inconnüe, et qu'à l'agreable avanture qui luy venoit d'arriver. Il se souvint alors de la guerre qu'on luy avoit faite dans sa Galerie, et de ce qu'il avoit dit de cette Peinture que l'on avoit tant loüée : et prenant quelque plaisir à s'entretenir sur ce sujet, que 
<pb id="page_1183" n="V02-P585"/>la Princesse Aretaphile, disoit il en luy mesme, seroit aise si elle sçavoit ce qui m'est arrivée et quels reproches me seroit le Roy, s'il en estoit advert ! Ils diroient sans doute que la Deesse a fait un miracle pour me punir, en me faisant rencontrer une Fille de Vilage pour l'objet de mon choix. Mais, disoit il un moment apres, cette Fille de Vilage est plus belle, que tout ce qu'il y a de beau à la Cour : et je me vangeray fort agreablement de toutes nos Dames, si je puis un jour la retrouver, et la leur faire voir. Il prit donc la resolution de revenir de lendemain en cét endroit : et cependant de n'en parler point qu'il ne l'eust retrouvée : parce que cela eust paru un mensonge plustost qu'une verité, à moins que d'estre en pouvoir de faire voir cette Merveille. Il s'en retourna donc chez luy : mais il s'y en retourna assez refueur. Comme il y fut arrivé, il fut droit à sa Galerie : et se confirma si puissamment en la croyance qu'il avoit, que sa Venus Uranie estoit le veritable Portrait de cette belle Inconnüe ; qu'il n'en douta plus du tout. Il comparoit tous les traits de cette Peinture, avec l'image qu'il avoit dans l'esprit sans y trouver nulle difference : sinon que l'Original estoit encore beaucoup au dessus de tout ce que Mandrocle avec tout son Art, en avoit pû representer dans ses Tableaux. Il luy sembloit avoir remarqué sur son visage, un air de jeunesse beaucoup plus agreable ; une modestie beaucoup plus majestueuse ; et une douceur infiniment plus 
<pb id="page_1184" n="V02-P586"/>charmante. Enfin, le Prince Philoxipe qui avoit plus accoustumé d'estre dans son Cabinet que dans sa Galerie : s'apercevant que malgré luy, la veüe de cette Peinture l'y retenoit, en sortit avec quelque espece de chagrin : de voir qu'une fois en sa vie, il n'avoit pas esté Maistre de ses sentimens. Il en sortit donc, en se faisant quelque violence : et passa le reste du jour et toute la nuit, sans pouvoir se deffaire de cét agreable Phantosme qui le suivit par tout le lendemain il retourna au mesme lieu où il avoit veû cette belle Personne : s'imaginant tousjours qu'il auroit un fort grand plaisir, de la faire voir au Roy et à toute la Cour. Mais quoy qu'il remontast la Riviere jusques à sa Source, il ne la trouva point : et il fut tres long temps à chercher inutilement. Cette avanture le fâchant beaucoup, il chercha du moins s'il ne verroit point quelque petit sentier, vers le lieu où il avoit veû aller la belle Inconnüe : mais comme c'estoit de la roche toute descouverte, les pas n'y faisoient nulle impression : et l'on ne descouvroit nulles traces de chemin parmy ces Rochers. Desesperé donc qu'il estoit, d'avoir nulle connoissance de ce qu'il vouloit sçavoir, il s'en retourna chez luy : resolu absolument de ne revenir plus en ce lieu là. Cependant il n'y fut pas si tost, qu'il eust souhaité d'estre encore au bord de la riviere : il s'informa de tous ses Officiers, si dans les lieux d'alentour, ils n'avoient jamais rencontré une Personne qui ressemblast cette Venus ; et leur 
<pb id="page_1185" n="V02-P587"/>demanda fort soigneusement, en quels lieux et en quelles Maisons alloit Mandrocle, quand il peignoit sa Galerie ? Ils luy respondirent qu'ils n'avoient jamais veû celle dont il leur parloits et que Mandrocle estoit un Solitaire qui ne voyoit personne ; qui passoit toute sa vie à aller dessigner parmy ces Rochers ; et qu'ils luy voyoient presque toujours prendre le chemin de la Source de Clarie. Philoxipe n'en pouvant sçavoir autre chose, fit ce qu'il pût pour ne songer plus à cette rencontre : Mais quoy qu'il eust resolu de partir le lendemain, et des en retourner à Paphos, il demeura à Clarie (car sa belle Maison porte le Nom de la Riviere qui y passe) et quelque dessein qu'il eust fait de ne retourner plus chercher la belle Inconnüe ; ses pas malgré qu'il en eust, le portoient tousjours vers le lieu où il l'avoit rencontrée. Ils s'en revint plusieurs fois, sans sçavoir non plus pourquoy il eust bien voulu n'y aller pas, que la raison pour laquelle il y alloit sans en avoir l'intention : Mais enfin cedant à sa curiosité, il retourna parmy ses Rochers, resolu de se laisser conduire au hazard : laissant tousjours son Escuyer et son cheval au mesme lieu où il les avoit laissez la premiere fois. Il erra donc long temps parmy ces Montagnes : et se trouvant un peu las il s'assit : mais à peine se fut il mis sur une Roche, d'où il découvroit de fort loing ; qu'il vit une petite Habitation entre des Rochers, en un lieu qui luy paru : fort sauvage. Si bien que se relevant, peut- estre, 
<pb id="page_1186" n="V02-P588"/>dit il en luy mesme, est ce en ce lieu là que les Dieux ont caché le Thresor que je viens chercher. En effet, il n'eut pas marché trente pas, qu'il vit la belle Inconnuë, accompagnée de ce mesme Vieillard, de cette mesme Femme qu'il avoit desja veüe une autre fois, et de trois ou quatre autres, toutes habillées simplement : qui sembloient prendre un chemin destourné, pour s'en aller à un petit Temple qui est vers le costé de la Mer ; et que l'on a basty pour la commodité des Estrangers qui viennent trafiquer à l'Isle, et qui abordent de ce costé là. Ce Temple n'estant pas à plus de six stades de cette petite Habitation sauvage, ce n'estoit qu'une promenade d'y aller à pied : Philoxipe ravy de cette rencontre, fut vers cette petite Troupe : et adressant la parole au Vieillard, apres avoir salüé et et regardé la belle Inconuë, avec plus d'admiration que la premiere fois qu'il l'avoit trouvée ; Mon Pere, luy dit il, sçavez vous qui habite cette petite Maison que je voy parmy ces rochers ? Seigneur, luy respondit cet homme, ce sont des personnes qui ne meritent pas l'honneur que vous leur faites de leur parler : et je ne pensois pas que ma Cabane peust donner de la curiosité à un homme de vostre condition. Pendant que ce Vieillard parloit, Philoxipe avoit les yeux attachez sur la belle Inconnuë, avec une attention si extraordinaire qu'il l'en fit rougir, et qu'il l'obligea à destourner ses regards. Il eust bien voulu luy adresser la parole : Mais il m'a dit depuis qu'il eut peur de 
<pb id="page_1187" n="V02-P589"/>destruire luy mesme un si agreable Enchantement : et de trouver autant de rudesse dans son esprit, qu'elle avoit de douceur dans les yeux, Joint qu'il la voyait si modeste, qu'il s'imagina aisément, qu'en presence de ses Parens (car il vit bien qu'elle agissoit comme estant Fille de celuy à qui il parloit) elle ne luy seroit pas un long discours. Il demanda encore à ce bon Vieillard, s'il alloit souvent à ce Temple ; s'il y avoit long temps qu'il demeuroit là ; s'il estoit de Chipre ; si c'estoit là toute sa Famille ? et cent autres choses pour faire durer la conversation. Mais quoy que cét homme luy respondist fort exactement, Philoxipe n'en entendit presque rien : et ils le quiterent, apres qu'il les eut congediez tout interdit ; sans qu'il sçeust autre chose, sinon qu'il avoit reveû la belle Inconnüe ; qu'elle estoit encore beaucoup plus aimable qu'il n'avoit pensé ; qu'il sçavoit sa demeure, et le Temple où elle alloit quelque fois. Cependant il la suivit des yeux autant qu'il pût : il marcha mesme quelque temps apres cette petite Troupe : mais enfin ayant honte de ce qu'il faisoit : et s'en demandant la raison ; il s'en retourna sur ses pas, et s'en alla dans sa Galerie : n'y ayant plus d'autre lieu en toute sa Maison qui luy fust agreable que celuy là. Comme il y fut entré,, il se mit à se promener avec une inquietude qu'il n'avoit jamais sentie : et bien loing de continuer d'avoir le dessein de faire voir la belle Inconnüe à toute la Cour, pour la surprendre agreablement ; il fit ce qu'il pût pour 
<pb id="page_1188" n="V02-P590"/>prendre celuy de ne la revoir jamais luy mesme, tant cette seconde veüe avoit mis de trouble en son coeur. Pour cét effet, il sort de sa Galerie avec precipitation ; monte à cheval ; et s'en retourne à Paphos. Le Roy qui l'aimoit tendrement, et qui avoit autant d'amitié pour luy, que d'amour pour la Princesse Aretaphile ; se pleint de son long sejour à la Campagne, et luy fait toutes les carresses imaginables. Il le prie en suite de voir la Princesse Aretaphile, parce qu'ils avoient eu quelque petit démeslé ensemble : il le luy raconte, et luy en parle avec exageration : et enfin Philoxipe fait ce qu'il veut ; voit la Princesse ; et les remet bien ensemble. Mais quoy qu'il face, et où qu'il aille, la belle Inconnuë occupe toutes ses pensées : il la conpare à toutes les Belles qu'il voit : et cependant soit qu'il regarde Aretaphile, Thimoclée, Agariste, ou cent autres ; il ne voit que la belle Princesse de Salamis sa Soeur, qui peust en quelque façon aprocher de sa beauté : et encore croit il luy faire une si grande grace de ne mettre la belle Inconnuë que cent degrez au dessus d'elle, qu'il s'en repent un moment apres : et soustient en secret dans son coeur, qu'elle est mille et mille fois plus belle, que tout ce qu'il y a de beau au monde. A deux jours de là, il s'en retourne à Clarie : et dés le lendemain il s'en va à ce petit Temple dont j'ay parlé, où ceux qui estoient de l'Isle n'alloient presque jamais, n'estant simplement basty que pour les Estrangers : et c'est la raison pourquoy la beauté de la belle Inconnuë 
<pb id="page_1189" n="V02-P591"/>n'avoit fait nul bruit, ny dans Aepie qui n'en est pas loing ; ny dans Soly qui en est assez proche ; ny dans Clarie qui en est tout contre. Philoxipe donc malgré luy fut à ce petit Temple : où il ne fut pas si tost entré, qu'il aperçeut cette belle Fille, tousjours accompagnée des mesmes Personnes : qui prioit la Deesse qu'on y adoroit, avec beaucoup de devotion. Enfin, Seigneur, pour ne vous desguiser pas plus long temps, ce que Philoxipe eut bien de la peine a s'advoüer à luy mesme ; cette derniere veüe acheva de le vaincre. Car comme le Sacrifice fut assez long, l'Amour eut autant de loisir qu'il en faloit, pour l'attacher avec des chaines indissolubles. Vous pouvez bien juger, Seigneur, qu'il eust esté fort aisé à Philoxipe de parler à cette Fille au sortir du Temple s'il l'eust voulu, et de la suivre chez elle : mais quoy que l'Amour fust desja le plus fort dans son coeur, il n'en avoit pas encore chassé la honte : et Philoxipe m'a fait l'honneur de me dire depuis, qu'il avoit une telle confusion de sa foiblesse ; et de la bassesse de la condition de cette Inconnüe, qu'il y avoit des momens, où il eust voulu estre mort. Comme cette petite Troupe Champestre fut partie, et qu'il fut retourné chez luy avec un chagrin estrange : Quoy, dit il en luy mesme, Philoxipe cét insensible Philoxipe, que tout ce qu'il y a de belles Princesses en Chipre n'a pû toucher du moindre sentiment d'amour, sera amoureux d'une Personne née sous une Cabane ; nourrie 
<pb id="page_1190" n="V02-P592"/>parmy des Rochers ; et eslevée sans doute parmy des Sauvages ! Ha ! non non, cela ne sçauroit arriver : et je m'arracherois plustost le coeur, que de souffrir qu'il conservast plus long temps un sentiment si bas, et si indigne de luy. Mais, disoit il un moment apres, la supréme beauté est quelque chose de divin, où l'on ne sçauroit resister : et si cette Inconüue est plus belle, que tout ce qu'il y a de Princesses au monde ; elle merite mieux qu'elles, l'amour de l'insensibie Philoxipe. Toutefois, disoit il encore, je suis bien assuré que lors que le sage Solon me dit, <q>Que l'on pouvoit se laisser vaincre sans honte une fois en sa vie à l'amour,</q> il n'entendoit pas que ce fust à l'amour d'une Bergere, comme est sans doute celle que. A ces mots, n'ayant pas la force d'achever, et de dire que j'aime ; la honte luy ferma la bouche, et il fut quelque temps sans parler. Puis tout d'un coup reprenant la parole ; Non non, disoit il, Solon n'aprouveroit pas la folie qui me possede : car enfin aimer une Personne tant au dessous de soy ; une Personne de qui l'on n'ose demander le Nom ; une Personne à qui je n'ay jamais parlé ; et à laquelle je n'oserois parler, de peur de trouver son esprit indigne de sa beauté ; une Personne, dis-je, qui peut-estre n'entendra pas mon langage ; qui peut-estre n'a ny bonté, ny vertu ; et que les Dieux n'ont fait naistre admirablement belle ; que pour ma confusion, et pour me desesperer. Non non encore une fois, il faut se vaincre en cette occasion : il faut 
<pb id="page_1191" n="V02-P593"/>remedier de bonne heure à un mal si redoutable : et comme il est des venins de qui l'effet ne s'empesche que par eux mesmes ; il faut que la belle Inconnuë me guerisse elle mesme du mal qu'elle m'a fait : il faut que je la revoye et que je luy parle ; que je l'entretienne ; et que les deffauts de son esprit, et la rudesse de sa conversation, chassent de mon ame l'amour quelles charmes de sa beauté, et la douceur de ses yeux y ont fait regner. Mais Dieux, reprenoit il, est il possible qu'une si belle Personne puisse avoir quelques deffauts ? Songe Philoxipe, disoit il, à ce que tu veux entreprendre : et crains qu'en cherchant un remede à ton mal, tu ne le rendes incurable. C'estoit de cette sorte que Philoxipe raisonnoit : qui en effet prit la resolution d'aller le lendemain à la petite Maison où il sçavoit que demeuroit la belle Inconnuë : afin de luy parler, et de se guerir : s'imaginant que la honte qu'il auroit de se voir dans cette Cabane, et la grossiere conversation de cette Fille le gueriroient infailliblement de sa passion. Mais il ne sçavoit pas encore, que c'est un effet ordinaire de l'amour, de faire que ceux qui sont amoureux, se servent de toutes sortes de pretextes, pour s'aprocher de ce qu'ils aiment : sans sçavoir eux mesmes qu'ils n'y vont pas, pour ce qu'ils y pensent aller. Philoxipe donc ne manqua pas le jour suivant, de prendre le chemin des Rochers, au pied desquels selon sa coustume il laissa ses Gens : mais en allant il se trouvoit en une 
<pb id="page_1192" n="V02-P594"/>inquietude estrange. Tantost il souhaitoit qu'effectivement cette jeune Personne n'euss ny esprit ny douceur : et tantost aussi il desiroit de n'y rencontrer rien, qui destruisist ce que faisoit sa beauté. Enfin ne sçachant s'il vouloit estre guery ou estre malade ; s'il vouloit estre libre ou estre captif ; et ne sçachant pas mesme encore, quel pretexte donner à cette bizarre visite ; il marcha, et arriva en un petit Vallon, scitué entre des pointes de rochers ; desrobé à la veuë du monde ; et tout propre en effet à cacher un Thresor infiniment precieux. Il y a au fond de ce petit Vallon, une Prairie fort agreable : et sur le panchant de ces Rochers, un petit Bois de Mirthes et de Grenadiers Sauvages, meslez de quelques Orangers. Au pied de ce petit Bois est une Maison fort basse, mais assez bien entretenuë : Philoxipe en s'en aprochant, sentit un redoublement d'inquietude estrange ; et fut presque tenté de s'en retourner, tant il avoit de confusion de sa foiblesse. Mais enfin l'Amour le poussant par force, il entra dans la court de cette Maison, qui est fermée d'une petite Palissade de Lauriers à hauteur d'apuy, qui sont fort communs en nostre Isle. En suitte ayant veû une Porte ouverte, il entra dans une petite Chambre, aussi propre que simplement meublée : dans laquelle il trouva la belle Inconnuë et deux femmes, qui faisoient des Festons de fleurs, avec intention de les porter le lendemain au Temple, afin de les donner au Sacrificateur qui y demeuroit, pour 
<pb id="page_1193" n="V02-P595"/>en orner les Victimes d'un Sacrifice que l'on y devoit faire. Je vous laisse à juger combien cette jeune Perdonne deût estre estonnée, de voir entrer dans sa Cabane un homme comme Philoxipe, qui est tousjours admirablement bien vestu, et qui, comme vous sçavez, a la mine extrémement haute. Elle ne le vit pas plustost, que se levant avec precipitation, elle fit tomber toutes les fleurs qu'elle tenoit : de sorte que par ce petit accident, elle donna lieu à Philoxipe de commencer sa conversation par un petit service qu'il luy rendit : ne luy estant pas possible de ne luy aider point à ramasser ses fleurs. Seigneur, luy dit elle en l'en voulant empescher, ne vous donnez pas cette peine : car nos Bois et nostre Prairie en produisent tant d'autres semblables, qu'il me seroit bien aisé de reparer cette perte quand elles seroient gastées. Celles de vos Bois et de vos Prairies, luy respondit Philoxipe, ne sont pas si precieuses que celles que je vous rends : puis qu'elles n'ont pas esté cueillies par une belle Fille comme vous. Seigneur, luy dit elle en rougissant, la Deesse à qui j'ay dessein de les offrir, regardera bien plus l'intention de mon coeur que mon visage : qui n'a rien sans doute qui puisse vous avoir obligé à parler comme vous venez de faire. Mais, Seigneur (poursuivit elle adroitement, sans luy donner loisir de l'interrompre, afin de changer de discours) vous avez peut estre quelque chose à commander à mon Pere : qui sera bien faché de ne s'estre pas trouvé icy, pour 
<pb id="page_1194" n="V02-P596"/>le grand Cyrus, avoit la gloire de vous obeïr : mais il est allé avec ma Mere en un lieu d'où il ne reviendra que ce soir. Philoxipe entendant parler cette jeune Personne avec tant de jugement ; tant d'adresse ; et tant de civilité ; luy qui n'avoit attendu tout au plus, que de trouver beaucoup d'innocence et de naïfueté en sa conversation ; n'avoit presque pas la force de luy respondre. Il la regardoit avec admiration, et l'escoutoit avec estonnement : il voyoit en son habit une negligence si propre ; et il trouvoit un charme si inexpliquable au son de sa voix, qu'il en estoit ravy. Son langage n'estoit pas seulement Grec, mais il avoit encore toute la pureté Atique, et toute la politesse de la Cour. Elle avoit de plus un agrément infiny en son action : qui sans avoir rien d'affecté, n'avoit aussi rien de rustique. Il trouvoit en ses regards, quelque chose de si modeste ; et en la netteté de son teint une fraicheur si aimable ; qu'il n'eut presque pas assez de liberté d'esprit pour luy respondre. Neantmoins apres avoir fait un effort sur luy mesme, il est vray, dit il, ma belle Fille, que j'avois quelque chose à dire à vostre Pere : mais en attendant que je le voye, vous voudrez bien que je vous demande, pourquoy il à choisi une demeure si solitaire et si sauvage ? Seigneur, luy dit elle, j'ay tant de respect pour luy, que je ne me suis pas informée de ce que vous me demandez : et je me suis mesme imaginée, que cette demeure n'est pas de son choix, et qu'il 
<pb id="page_1195" n="V02-P597"/>n'a fait que soumettre son esprit à sa fortune : qui ne luy ayant point donné de Palais, n empesche pas qu'il ne s'estime heureux dans sa Cabane. Mais est il possible, luy dit il, que cette austere Solitude ne vous donne point de melancolie ? Seigneur (luy respondit elle en sousriant, avec beaucoup de modestie) vous m'allez sans doute trouver bien rustique et bien sauvage : d'oser vous dire que la seule inquiétude que j'ay euë parmy ces Rochers depuis que j'y demeure, est celle que j'ay presentement de vous voir en un lieu où je ne voy jamais personne : et où sans doute je ne devrois pas vous voir, si j'estois en estat de vous en pouvoir empescher : n'estant ce ne me semble pas trop de la bien-seance, qu'un homme de vostre condition, s'amuse à parler si long temps à une personne de la mienne. Je serois bien malheureux, luy dit il, si je vous avois despleû, et si je vous importunois : Mais aimable Personne que vous estes, dittes moy vostre Nom, et celuy de vos Parents : et me dittes encore quel Dieu ou quelle Deesse vient vous enseigner dans ces Bois ? Seigneur, luy dit elle, l'on m'apelle Policrite : mon Pere se nomme Cleanthe, et ma Mere Megisto : Mais pour ces Dieux que vous dittes qui m'enseignent, poursuivit elle en sous-riant, ils m'ont encore apris si peu de choses, que je ne sçay pas mesme la civilité : et pour vous le tesmoigner, je prens la hardiesse de vous dire, que puis que les personnes de qui je dépends 
<pb id="page_1196" n="V02-P598"/>ne font point icy, je voudrais bien que vous ne trouvasisez pas mauvais que je vous suppliasse de ne tarder pas davantage en un lieu où vous auriez plus d'incommodité que de plaisir. Ce que vous me dittes, repliqua Philoxipe, ne me fera pas changer d'avis : et il faut sans doute encore une fois, que les Dieux vous ayent inspiré en un moment ; ce que les autres ont bien de la peine à apprendre en toute leur vie. Car que vous soyez la plus belle Fille du monde, et plus belle sous une Cabane, que les Reines ne font dans leurs Palais, quoy que cela soit rare, il ne paroist pas impossible : Mais que vivant parmy des Bois et des Rochers, vous agissiez et parliez comme vous faites, ha belle Policrite, c'est ce que je ne puis comprendre : et je ne puis m'imaginer, que l'Isle de Chipre vous ait veû naistre parmy ces Rochers sauvages. Il est certain Seigneur, reprit cette Fille, que je ne suis pas née en cette Isle : mais je suis partie de celle de Crete si jeune, que je ne m'en souviens presque point : Bien est il vray que la conversation que j'ay icy, ne me peut pas avoir donné l'accent du Païs : car je ne parle au ce personne, qu'avec ceux qui font dans cette Maison, qui ne font pas de Chipre non plus que moy. Quoy Policrite, reprit Philoxipe, vous passez toute vostre vie sans parler, et vous parlez comme vous faites ! encore une fois, cette Cabane est indigne de vous : et il faut chercher les voyes de vous en tirer. J'y suis si. contente, Seigneur, reprit elle, que ce seroit me 
<pb id="page_1197" n="V02-P599"/>rendre un mauvais office ; et je m'imagine que vous n'en avez pas le dessein : c'est pourquoy je vous conjure de m'y laisser dans la solitude où j'estois, quand vous y estes arrivé. Caraus si bien ne vous respondrois-je plus guere : n'y ayant presque rien au monde dont je puisse parler par ma propre expérience. Philoxipe qui remarqua en effet que cette jeune Personne avoit de l'inquiétude de le voir si long temps aupres d'elle, quoy que ce ne fust pas d'une maniere desobligeante, ne voulut pas la fâcher : de sorte que se faisant une violence extréme, il voulut s'en aller apres l'avoir salüée avec autant de civilité, que si elle eust esté sur le Throsne. Mais Seigneur, luy dit elle fort agreablement, vous sçavez que je me nomme Policrite, et je ne pourray pas dire à mon Pere le Nom de celuy qui luy a fait l'honneur de le demander. Vous luy direz, reprit ce Prince tout transporté d'amour, que je m'apelle Philoxipe. Ha Seigneur, respondit Policrite, je vous demande pardon, si je ne vous ay pas traité avec assez de respect : Quoy, repliquat'il, mon Nom ne vous est il pas inconnu ? Nullement Seigneur, luy dit elle, et j'ay entendu dire des choses de vous à mon Pere, quoy qu'il ne vous connoisse que sur le rapport d'autruy, qui font que je ne doute point qu'il ne soit ravy de joye, quand il sçaura que vous luy voulez faire la grace de luy commander quelque chose pour vostre service. Philoxipe tout charmé d'entendre parler Policrite de cette sorte, 
<pb id="page_1198" n="V02-P600"/>luy dit encore cent choses obligeantes et passionnécs, si elle eust voulu les entendre : mais elle y respondit tousjours avec tant d'adresse et tant de modestie, que Philoxipe en fut encore beaucoup plus amoureux, il la quitta donc, et s'éloigna de cette Cabane, avec une douleur inconcevable. Comme il fut arrivé au mesme lieu d'où il l'avoit aperçeuë la premiere fois, il s'y arresta : et regardant d'un costé sa belle et magnifique Maison de Clarie, et de l'autre cette petite Habitation champestre ; ha Philoxipe, s'écria t'il, qui croiroit qu'en l'estat qu'est ton ame, tu pusses preferer cette malheureuse Cabane à ce Palais enchanté ? et que ton coeur si insensible à l'amour, et si remply du desir d'une veritable gloire, pûst s'abaisser aux pieds de Policrite ? Mais aussi, reprenoit il, seroit il possible, que si Philoxipe doit aimer quelque chose, ce ne doive pas estre la plus belle chose du monde ? et si cela est, Policrite doit estre l'objet de ses desirs et de son amour. Policrite, dis-je, de qui les regards font sans artifice ; de qui les paroles font sinceres ;, de qui toutes les pensées (ont innocentes, qui ne connoist pas mesme le crime ; de qui le coeur n'est preoccupé d'aucune passion ; qui n'aime encore que les Bois, les Prez, les Fleurs, et les Fontaines ; qui ne connoist qu'à peine sa propre beauté ; et qui sans doute a toutes les inclinations vertueuses. Mais apres tout (reprenoit il, ayant esté quelque temps sans parler) l'amour est une foiblesse, dont je me suis seulement deffendu jusques 
<pb id="page_1199" n="V02-P601"/>icy, parce qu'en effet j'ay crû qu'il estoit beau de n'en estre pas capable : mais l'amour d'une personne de naissance si inégale, est une folie à laquelle je dois resister opiniastrément. Car enfin de quel front oserois-je paroistre à la Cour ? de quelque beauté que l'adorable Policrite soit pourveuë, je n'oserois montrer les chaisnes qu'elle me fait porter : et il faut les rompre avec violence, ou les cacher du moins si bien que personne ne les aperçoive jamais. Ce fut en cette resolution que Philoxipe s'en retourna chez luy, et de là à Paphos : mais il y parût si mélancolique, qu'il fut contraint de feindre qu'il se trouvoit un peu mal le Roy qui le vit le soir mesme et chez luy et chez la Princesse Aretaphile, s'aperçeut de son chagrin, et le pressa de luy en descouvrir la cause : mais Philoxipe luy dit, ce qu'il avoit dit aux autres. La Compagnie estoit grande ce soir là : et tout ce qu'il y à de beau à la Cour y estoit. Ce qui fut cause que Philoxipe dans ses resveries, se demanda cent et cent fois à luy mesme, pourquoy puis qu'il devoit aimer, ce n'estoit pas quelqu'une deces illustres Personnes ? Cependant bien qu'il voulust se faire quelque violence, et tascher mesme d'aimer par raison et par force, il n'en pût jamais venir à bout : et l'image de Policrite estoit si fortement emprainte dans son coeur, que rien ne l'en pouvoit effacer. Il passa trois jours de cette sorte, avec une inquietude extréme : et le quatriesme il retourna malgré luy à Clarie, et 
<pb id="page_1200" n="V02-P602"/>de Clarie chez Cleanthe, qu'il rencontra d'abord appuyé sur cette petite Palissade de Lauriers qui fermoit sa court. Ce sage Vieillard ne le vit pas plustost, qu'il fut au devant de luy : et le reçeut avec une civilité, qui n'avoit rien de rustique. Seigneur, luy dit il, j'avois creû que ma Fille s'estoit trompée, lors qu'elle m'avoit dit vostre Nom : et c'est ce qui m'a empesché d'aller recevoir vos commandemens à Clarie. Joint qu'un homme de ma fortune et de mon âge, a quelque peine à s imaginer, qu'il puisse servir de quelque chose, à un Prince comme vous. La Vertu, luy respondit Philoxipe, se fait des Amis de tous âges, et de toutes conditions : Mais Cleanthe, je ne demande plus qui a apris à parler à Policrite, apres vous avoir entendu : mais je vous demande à vous mesme, si c'est par necessité ou par choix, que vous habitez cette petite Maison ? Car si c'est le premier, vous n'y demeurerez pas long temps : et si c'est le dernier, je viendray quelque fois l'habiter aveque vous. Seigneur, luy repliqua Cleanthe en sous riant, les petites Cabanes ne doivent point estre la demeure des Grands Princes : Il est vray, reprit Philoxipe, mais les grandes Vertus ne doivent pas non plus habiter dans les petites Cabanes, et seroient beaucoup mieux dans de grands Palais : c'est pourquoy je vous offre ma Maison de Clarie : où vous et toute vostre Famille ferez plus commodément qu'icy Seigneur, respondit Cleanthe, il est beau à une Personne de vostre condition et de vostre vertu de vouloir 
<pb id="page_1201" n="V02-P603"/>secourir les malheureux : mais il ne seroit pas juste, d'abuser de cette bonté ; qui peut-estre mieux employée en quelque autre occasion. Car enfin, je ne souffre point dans cette Cabane : mon ame n'estant pas plus grande qu'elle, y demeure en repos : et trouvant en ce petit coing de terre tout ce qui est necessaire pour n'avoir besoin de personne ; j'y vy beaucoup plus heureux, que ceux qui habitent des Palais, et qui portent encore leurs desirs plus loing. Mais sage Cleanthe, luy dit Philoxipe, ne me direz vous point quelle fortune vous a amené icy, et precisément de quelle condition vous estes ? Seigneur, reprit ce Vieillard, je suis sorty de Peres gens de bien, et d'une fortune médiocre : pour la mienne, vous voyez qu'elle est assez basse ; et je puis vous assurer, que ma vertu est assez commune. Diverses raisons trop longues à dire, m'ont obligé à quitter mon Païs ; et à chercher la solitude en cette Isle, où il y a desja long temps que je demeure. Mais, reprit Philoxique, ne craignez vous point que Policrite, que l'on peut apeller un Thresor, ne soit pas en assurance, en un lieu comme celuy cy ? Quand je tomberois d'accord, respondit Cleanthe, que Policrite seroit ce que vous dites, j'aurois encore à vous respondre, que puis que ce Thresor n'est sçeu que du Prince Philoxipe, je le tiens en seureté. Vous avez raison mon Pere, luy dit il, car je vous promets de vous proteger, contre tout ce qui voudroit vous nuire. Apres cela, 
<pb id="page_1202" n="V02-P604"/>Cleanthe luy ayant offert de se reposer, il le fit entrer dans sa Maison, où il trouva Megisto femme de Cleanthe qui le reçeut avec une civilité qui luy fit bien connoistre que toute cette Famille n'avoit rien de sauvage ny de rustique. Elle avoir aupres d'elle la jeune Policrite, et encore une autre Fille assez agreable, que Policrite nommoit sa Soeur, et qui s'apelle Doride. Mais Dieux, que Philoxipe retrouva Policrite belle ce jour là, et qu'elle acheva puissamment de luy gagner le coeur ! Ses cheveux qui luy pendoient negligeamment sur la gorge, qu'une Gaze assez transparente cachoit à demy, estoient ratachez vers le derriere de la teste, par une Guirlande de fleurs d'Orange et de Grenadiers mefiées ensemble : au dessous de laquelle pendoit un Voile fort clair, qui luy servoit à se cacher le visage, quand elle alloit au Soleil, et qui donnoit beaucoup d'agrément à sa Coëffure. Le reste de son habillement estoit blanc, et d'une forme agreable : ses manches qui estoient fort larges, estoient retroussées avec des rubans de belles couleurs : et quoy que cét habit n'eust rien du tout de magnifique ; et qu'au lieu de Perles et de Diamans, Policrite ne fust parée que de fleurs ; il y avoit pourtant quelque chose de si galant et de si propre en sa parure, que Philoxipe ne l'avoit jamais veuë si belle. Plus il la voyoit, plus il l'aimoit : et plus il l'entendoit, plus il l'admiroit : et soit qu'il entretinst Cleanthe ; soit qu'il parlast à Megisto ; soit qu'il s'adressast à Policrite ; 
<pb id="page_1203" n="V02-P605"/>ou que mesme il dist quelque civilité à Doride ; il estoit tousjours plus surpris. Que ne fit il point alors, pour les obliger à luy dire quelque chose de plus que ce que Cleanthe luy avoit dit, et pour les persuader de souffrir qu'il les logeast mieux qu'ils n'estoient ! Il voulut mesme offrir des Pierreries à Cleanthe, pour en faire ce qu'il luy plairoit : mais quoy qu'il pend faire, il ne pût ny rien aprendre, ny rien obtenir, que la seule permission d'aller quelquefois chez eux : encore ne la luy donnerent ils, que parce qu'ils ne la luy pouvoient refusèr. Je ne m'arresteray point à vous dire, avec quelle assiduité Philoxipe retourna en ce lieu là, pendant douze jours qu'il fut à Clarie, sans retourner à Paphos : mais je vous diray qu'enfin Cleanthe qui avoit de l'esprit, et Megisto qui n'en manquoit pas, s'aperçevant aisément que la beauté de Policrite estoit la cause des visites de ce Prince, luy firent une grande leçon, et luy dirent qu'elle songeast bien à elle : et qu'elle conciderast, que l'amour de Philoxipe ne luy pouvoit estre que dommageable : et qu'ainsi elle vescust aveque luy comme avec une Personne qu'elle ne devoit jamais regarder qu'avec respect : sans souffrir qu'il voulust l'engager à nulle affection particuliere. Cependant Philoxipe qui s'aperçeut que jamais il n'auroit la liberté de parler à Policrite en particulier, si le hazard ne la faisoit naistre : fut tant de fois en ce lieu là, qu'enfin il la rencontra sans autre compagnie que de la jeune 
<pb id="page_1204" n="V02-P606"/>Doride. Cette occasion estant trop favorable pour la perdre, il s'aprocha d'elle, et la regardant avec beaucoup d'amour, ne pensez pas Policrite, luy dit il, que j'aye rien de criminel, à vous dire, encore que j'aye cherché avec soin, à vous entretenir seule. Mais c'est que ne sçachant pas comment vous devez recevoir mon affection, j'ay esté bien aise de n'avoir point de tesmoins de mon infortune ou de mon bonheur. Seigneur, luy dit Policrite en rougissant, auparavant que de me parler, considerez je vous prie en quel lieu vous estes : regardez la Cabane que j'habite, et voyez l'habillement que je porte. Non Policrite, luy repliqua l'amoureux Philoxipe, je ne voy rien que vos yeux : et quand vous auriez une Couronne de Diamants sur la teste, je ne m'en apercevrois non plus, que je m'aperçoy de ce que vous dites : tant il est vray que vostre beauté attache fortement mes regards. Souffrez donc, Seigneur, luy dit alors cette sage et belle Fille, que je vous aprenne une autre chose, que peut-estre vous ne sçavez pas, et qui vous doit empescher de me dire rien qui soit injuste. C'est, Seigneur, que cette mesme Policrite que vous voyez en une petite Maison Champestre ; qui ne porte que deshabillemens tous simples ; qui ne connoist que ses Bois et ses Rochers ; a pourtant dans l'esprit malgré sa bassesse et sa simplicité, un sentiment de gloire si délicat ; qui pour peu que vous l'offenciez, elle sera capable de mourir de douleur et de desplaisir. Songez 
<pb id="page_1205" n="V02-P607"/>donc, Seigneur, à ne rien dire qui puisse faire croire à Policrite que vous ne la connoissez pas : car enfin elle a une si forte passion pour la Vertu, qu'elle auroit bien de la peine à ne haïr pas ceux qui luy diroient quelque chose qui luy seroit oppose. Ne craignez pas adorable Policrite, luy dit il, que je vous die rien qui vous fâche, ou du moins qui vous doive fâcher : car enfin je vous proteste en presence des Dieux qui m'escoutent, que la passion que vous avez pour les Fleurs, pour les Fontaines, et pour l'émail de vos Prairies ; n'est pas plus pure ny plus innocente, que celle que j'ay pour Policrite. Et s'il y a de la difference, c'est que celle que j'ay pour elle est si violente et si forte, qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour la luy tesmoigner. Vous ne le pouvez mieux faire, Seigneur, reprit Policrite, qu'en me faisant la grace de ne me dire plus de semblables choses, qui ne serviroient qu'à troubler le repos de ma vie : puis que si je ne vous croy point, j'auray sans doute quelque chagrin de voir que vous aurez voulu vous moquer de ma simplicité : et si je vous croy, je seray au desespoir d'estre cause qu'un si Grand Prince ait reçeu une passion indigne de luy, et une passion de laquelle il ne peut jamais tirer nul avantage. Car enfin Policrite se connoissant, et vous connoissant aussi, ne voudrait pas faire une faute, ny vous obliger non plus à en faire une pour l'amour d'elle. Ainsi, ne vous engagez pas, Seigneur, en une au avanture si fâcheuse : Laissez moy 
<pb id="page_1206" n="V02-P608"/>dit elle en le regardant d'une maniere qui le retenoit plus qu'elle ne le chassoit, quoy que ce fust fans artifice) laissez moy, dis-je, parmy nos bois et nos rochers, et allez vous en dans vos Palais, où vous ferez mieux qu'icy. Philoxipe surpris d'entendre parler Policrite de cette sorte, se jettant à ses genoux. Non, luy dit il, adorable Policrite, vous n'estes point ce que vous paroissez estre : et quand vous le feriez, vostre vertu vous mettroit encore au dessus de toutes les Reines du monde. Seigneur, luy dit elle en le relevant, ne vous imaginez pas que les flateries me puissent gagner : car si je ne connois pas le monde par ma propre experience, je le connois par le raport de mes Parens. Ainsi je sçay que l'amour est vie dangereuse passion : et sans sçavoir precisément ce que c'est, je sçay qu'il la faut esviter : et que celle que vous dites avoir, me doit estre plus redoutable qu'une autre. Et pourquoy Policrite, reprit il, la traitez vous de cette sorte, cette innocente passion, que vous avez fait naistre dans mon coeur ? C'est parce, dit elle, qu'elle ne peut estre qu'injurieuse au Prince Philoxipe, ou à Policrite. Mais, luy dit il, du moins dites moy de grace, si Policrite estoit Princesse, ou si Philoxipe estoit de la condition de Policrite, ce qu'elle penseroit de luy ? le n'en sçay rien, Seigneur, luy respondit elle, mais je sçay tousjours bien que quand je l'estimerois infiniment, et que mesme je l'aimerois beaucoup, Cleanthe et Megisto disposeroient tousjours de moy absolument. 
<pb id="page_1207" n="V02-P609"/>Aprenez moy donc, luy dit il, s'ils m'estoient favorables, si vous leur obeïriez sans repugnance ? Seigneur, luy dit elle en sous riant, l'on m'a tellement dit qu'il ne faut pas se fier legerement à personne, que je ne juge pas à propos de vous reveler un si grand secret. Comme ils en estoient là, Cleanthe et Megisto arriverent et interrompirent leur entretien : D'abord Philoxipe remarqua aisement que ces deux Personnes avoient quelque inquietude de ses visites : c'est pourquoy il se resolut de les faire un peu moins frequentes, de peur de se priver pour toujours d'un bien dont il pouvoit jouir quelquefois, Ainsi donc, Seigneur, Philoxipe apres une conversation assez courte, partit et s'en retourna non seulement à Clarie, mais à Paphos ; où aussi bien le Roy luy avoit envoyé ordonner de se rendre : ne pouvant plus souffrir qu'il fust si long temps en solitude. Toutes les Dames et toute la Cour se plaignoient de luy, et ne pouvoient comprendre ces longues retraites : Le Roy luy donna alors encore de nouvelles marques de son effection, en luy donnant le Gouvernement de Cithere, qui vint à vaquer par la mort de celuy qui le possedoit. Il luy raconta ce qui luy estoit arrivé pendant son absence, avec la Princesse Aretaphile ; et le conjura de luy parler toujours en sa faveur. Car, luy dit ce Prince, cette Personne s'est mis dans l'esprit de vouloir estre assurée de la Couronne de Chipre, avant que de me donner son coeur ; et je veux qu'elle me donne 
<pb id="page_1208" n="V02-P610"/>son coeur, auparavant que de luy donner une Couronne. Philoxipe promit au Roy de parler à Aretaphile : mais ce fut avec tant de melancolie, que tout le monde s'en aperçeut. Il resvoit presque tousjours : il disoit une chose pour une autre : il fuyoit la conversation : et s'en retournoit à Clarie, aussitost qu'il le pouvoit. Cependant Philoxipe trouva plus de resistance qu'il n'avoit pensé, dans le coeur de Policrite : Car comme cette jeune Personne craignoit tout, elle n'osoit presque regarder ce Prince. La difference de sa condition, qui faisoit que dans son ame elle luy estoit plus obligée ; estoit pourtant ce qui faisoit qu'elle le traitoit plus mal. Philoxipe voulut faire des presents à toute cette vertueuse Famille : mais ils les refuserent tous. Cependant il estoit tousjours plus malheureux : car encore qu'il aimast Policrite passionnément, et qu'il l'estimast plus que tout ce qu'il y avoit de Grand sur la Terre ; apres tout, il ne pouvoit Ce resoudre à faire jamais sçavoir à personne, qu'il avoit une passion si basse. Il eust sans doute esté capable, d'aller vivre dans une Isle deserte avec Policrite : mais il ne pouvoit imaginer, qu'aux yeux de tout le Royaume, il peust jamais espouser une Fille de cette condition. Cela n'empeschoit pourtant pas, qu'il ne l'aimait d'une affection tres respectueuse : et de telle sorte, qu'il n'eust pas voulu souffrir un desir criminel dans son coeur. Cette vertu toute pure et sans artifice, qu'il voyoit dans celuy de cette Fille, luy 
<pb id="page_1209" n="V02-P611"/>inspiroit un respect plus grand pour elle, que si elle eust esté sur le Throsne : il voyoit donc qu'il aimoit, et qu'il aimoit sans esperance de trouver jamais de remede à son mal : à moins que de se resoudre d'abandonner et la Cour, et la Royaume, et de demander Policrite à Cleanthe, avec une si fâcheuse condition. Toutefois ce qui l'affligeoit le plus, c'estoit de ne sçavoir point comment il estoit dans l'esprit de Policrite : il la trouvoit douce et civile ; il ne voyoit nulles marques de haine sur son visage : mais il y voyoit aussi une si grande retenüe, et une modestie si exacte, qu'il ne pouvoit connoistre ses sentimens. Il luy sembla mesme, que Policrite estoit devenüe un peu plus melancolique depuis quelque temps : et en effet il ne se trompoit pas : car comme la beauté, la bonne mine, l'esprit, et la civilité de Philoxipe, n'estoient pas des choses que l'on peust voir sans estime : la jeune Policrite ne pouvoit pas se voir aimée d'un Prince comme celuy là, sans en avoir le coeur Un peu touché de reconnoissance. Neantmoins, comme elle se voyoit en une condition si esloignée de la sienne : et que par un sentiment de vertu, il faloit resister à cette affection naissante : elle ne pouvoit s'empescher de s'affliger de la conqueste qu'elle avoit faite : et de s'en pleindre avec sa chère Doride, qui a aussi beaucoup d'esprit. Ma Soeur, luy disoit elle un jour, que vous estes heureuse en comparaison de moy, de pouvoir encore prendre plaisir à la 
<pb id="page_1210" n="V02-P612"/>promenade ; à cueillir des fleurs ; au chant des Oyseaux ; et au murmure des Fontaines : et de n'estre pas reduite au point de vous pleindre de trop de bonne fortune. Car enfin Doride, je suis assurée que le coeur de Philoxipe est une conqueste, que de Grandes Princesses voudroient avoir faite : cependant quoy qu'elles pussent s'en rejoüir innocemment, il faut que je m'en afflige comme d'un grand mal. Je voudrois bien ne l'avoir jamais veû : ou du moins je me l'imagine. Car apres tout, quoy que je souhaitasse passionnément, ce me semble, qu'il ne m'aimast plus ; je suis pourtant bien aise de le voir. Mais, luy disoit Doride, si l'amour est une chose aussi puissante que l'on dit, que sçavez vous si Philoxipe ne vous aimera point assez pour vous espouser ? Ha ma Soeur, luy respondit elle, comme je ne voudrois pas faire une chose contre mon devoir, je ne voudrois pas non plus que Philoxipe fist rien contre le sien. Mais, luy repliqua Doride, vous aimez donc Philoxipe, puis que vous vous interessez en sa gloire contre vous mesme. Policrite rougit à ce discours : et regardant Doride toute confuse ; Si vous connoissiez mieux cette passion que moy, luy dit elle, je vous descouvrirois tous les sentimens de mon ame, afin de sçavoir ce que j'en dois croire : mais je ne pense pourtant pas que cette dangereuse maladie soit dans mon coeur. Car s'il vous en souvient, nous avons entendu dire à Cleanthe, et nous avons leû plus d'une fois, 
<pb id="page_1211" n="V02-P613"/>que l'Amour fait perdre la raion ; qu'il donne cent peines et cent inquiétudes ; qu'il fait quelquesfois commettre des crimes ; et graces au Ciel, je ne sens encore rien de tout cela dans mon coeur. Il me semble que ma raison est assez libre ; et que la melancolie qui me possede est assez douce : car enfin je resve bien souvent, il est vray : mais je resve avec plaisir : et quoy que je ne veuille pas aimer Philoxipe, il y a pourtant des momens, où je suis bien aise qu'il m'aime. Mais pour des crimes, bien soing d'en vouloir commettre, je vous proteste ma Soeur, que quand il n'y auroit nulle autre raison que celle de ne vouloir pas perdre l'estime de Philoxipe ; je mourrois mille fois plustost que de faire rien d'injuste. Vous jugez donc bien que craignant les Dieux ; qu'aimant la Vertu ; et voulant me rendre digne de l'affection d'un si Grand Prince ; je ne seray jamais rien contre la gloire. Je le crois ainsi, respondit Doride, Mais apres tout ma Soeur, vous vous abusez quand vous ne croyez point aimer Philoxipe : car enfin vous n'aimez plus ce que vous aimiez avant sa connoissance : Vous estes mesme un peu plus propre : Vous consultez plus souvent le Cristal de nos Fontaines : et vous n'estes plus ce que vous estiez. Ha ma Soeur, repliqua Policrite, si ce que vous dittes est vray, j'y donneray bon ordre : et je ne verray plus Philoxipe que pour le mal traiter : afin que me haissant, je ne puisse pas l'aimer davantage. Apres que ces deux jeunes 
<pb id="page_1212" n="V02-P614"/>Personncs se furent entretenües de cette sorte au bord d'un petit Ruisseau, Cleanthe et Megisto qui avoient changé de sentimens et de resolution y arriverent : et donnant une commission à Doride pour l'esloigner, Megisto prenant la parole, Policrite, luy dit elle, il y a quelques jours que je vous dis qu'à cause de vostre condition, vous ne deviez jamais regarder Philoxipe qu'aveque respect : Mais craignant que par l'inegalité que vous croyez estre entre vous et luy, vous ne luy soyez si obligée de son affection, qu'enfin vous ne veniez à l'estimer un peu trop : Cleanthe et moy avons resolu de vous dire, qu'à cause de vostre veritable condition, vous estes obligée à ne regarder jamais Philoxipe qu'avec beaucoup d'indifference. Car en un mot, poursuivit Cleanthe, pour ne vous déguiser plus la verité des choses, vous estes ce que vous ne pensez pas estre : et nous femmes aussi ce que vous ne sçavez pas, et ce que vous ne sçaviez mesme point encore, parce que les Dieux ne nous l'ont pas permis. Mais pour vous apprendre combien vous estes plus obligée que vous ne pensez à estre vertueuse, sçachez Policrite, que vous estes d'un Sang si noble, qu'il n'y en a point de plus illustre en toute la Grece. Quoy mon Pere, luy dit Policrite en l'interrompant, je ne suis ce que j'ay tousjours creû estre ? Non ma fille, luy dit il, et conter des Rois parmy vos Ancestres, n'est pas la plus glorieuse marque d'honneur dont vous puissiez vous vanter. Il y a 
<pb id="page_1213" n="V02-P615"/>quelque chose de plus Grand dans vostre Race que ce que je dis : c'est pourquoy j'ay creû à propos pour vous eslever le coeur, de vous confier cét important secret, que je vous dessends de réveler à personne : et pour vous faire mieux voir, combien vous estes obligée de ne rien faire indigne de la vertu de vos Peres, et de la condition en laquelle vous estes née. Policrite entendant parler Cleanthe de cette sorte, en eut une joye extréme, quoy que ce ne fust pas une joye tranquile : car la curiosité de sçavoir un peu plus precisément ce qu'on luy disoit, luy donna beaucoup de peine. Mon Pere, luy dit elle, ne me laissez point dans une si cruelle inquietude : dites moy je vous prie un peu plus clairement, une si agreable verité : et ne me laissez plus ignorer ce que je suis. Les Dieux ma fille, respondit Megisto, nous l'ayant dessendu par la bouche d'un de leurs Oracles, il faut que vous vous contentiez de ce que nous vous avons dit. Mais servez vous en à dessendre l'entrée de vostre coeur à l'amour de Philoxipe : et bien loing de le regarder comme un Prince qui vous fait trop d'honneur : regardez le plustost comme un Prince à qui vous feriez grace de le souffrir. Ce n'est pas, adjousta Cleanthe, que Philoxipe n'ait toutes les vertus et toutes les qualitez necessaires à un Grand Prince : mais c'est ma fille, qu'il y a une espece d'orgueil qui n'est pas inutile dans le coeur d'une jeune Personne, pour la dessendre contre l'amour. Quand nous estimons 
<pb id="page_1214" n="V02-P616"/>ceux qui nous prient au dessus de nous, il est difficile de les refuser : où au contraire quand nous croyons au dessous de nous ceux qui nous demandent, ou du moins nos égaux, nous leur refusons les choses injustes sans difficulté. Policrite assura alors Cleanthe et Megisto, que quand elle n'auroit rien sçeu de ce qu'ils luy venoient de dire, elle n'auroit jamais rien fait contre la bien-seance qu'ils luy avoient enseignée : en suitte de quoy ils la quitterent. Mais Dieux, que leur dessein reüssit mal, s'ils vouloient empescher Policrite d'aimer Philoxipe ! Elle fut quelque temps à n'avoir dans l'esprit que la joye de sçavoir qu'elle estoit de naissance illustre : et apres cela voulant se servir de cette connoissance, pour chasser de son coeur ce commencement d'affection, que le merite de Philoxipe y avoit desja fait naistre ; elle trouva que cette connoissance l'y fortissoit. Car enfin, disoit elle, la certitude de ce que je suis, ne diminüe point l'obligation que je luy ay : puis qu'il ne sçait pas que je sois rien au dessus de ce que je parois éstre. Mais pour moy qui connois aujour d'huy ce que je suis, pourquoy ne puis-je pas esperer qu'un jour les Dieux permettront que Philoxipe sçachant ma veritable condition, me mette en estat de le pouvoir aimer sans crime, et d'estre aimée de luy avec innocence ? Non non Policrite, adjoustoit elle, ne dessendons plus si opiniastrément nostre coeur : contentons nous de cacher nos sentimens, et de ne rien faire de criminel : 
<pb id="page_1215" n="V02-P617"/>Mais ne rejettons pas aussi comme un grand mal, l'affection d'un Prince, qui devroit estre choisi par le plus Grand et le plus sage Roy du monde, quand mesme je serois sa fille. Mais, poursuivoit elle, peut estre que Philoxipe se déguise : qu'il a des sentimens criminels pour toy : et que ta simplicité t'abuse. Attends donc, disoit elle, à te déterminer : et esprouve sa confiance et sa fidelité, par une indifference apparente, qui ne luy laisse nul espoir. C'estoit en cét estat qu'estoient les choses dans le coeur de Policrite, lors que Philoxipe arriva aupres d'elle : d'abord qu'elle le vit, elle voulut reprendre le chemin de sa petite Cabane : mais s'estant avancé en diligence, il l'en empescha. Neantmoins comme elle n'en estoit qu'à quinze ou vingt pas, et qu'il y avoit deux femmes qui la servoient, qui travailloient dans un petit Pré assez aproche d'eux, elle s'arresta : et Philoxipe prenant la parole ; Quoy Policrite luy dit il, vous fuyez un Prince qui fuit tout le monde pour l'amour de vous, et qui ne cherche que vous ? Seigneur (luy dit-elle, avec je ne sçay quel air un peu plus imperieux qu'auparavant, bien qu'elle n'en eust pas le dessein) je fais ce que vous devriez peut-estre faire : car enfin, quel avantage pouvez vous esperer de vos visites et de vos soings ? Celuy d'entendre dire de vostre belle bouche, reprit il, que je ne suis pas haï de vous. S'il ne faut que ce la, repliqua t'elle, pour vous fatisfaire, il ne fera pas difficile d'en venir à bout : Mais n'en de 
<pb id="page_1216" n="V02-P618"/>mandez pas davantage, si vous ne voulez estre refusé. Quoy aimable Policrite, reprit Philoxipe, vous ne m'aimerez jamais ; et tout ce que je fais pour meriter vostre affection, fera fait inutilement ? Non, cela n'est pas possible : quand mesme vous feriez aussi insensible que les Portraits que j'ay de vous. Les Portraits que vous avez de moy ! reprit Policrite, Ouy, adjousta Philoxipe, je ne suis pas si malheureux que vous pensez : et sans vostre consentement, et malgré vous, j'ay tous les jours le plaisir de vous voir. Ha, s'écria Policrite, je voy bien Seigneur, que Mandrocle m'a trahie, et qu'il m'a manqué de parole. Philoxipe luy demanda alors, comment elle avoit connu Mandrocle ? et elle luy aprit que ce fameux Peintre passant toutes les heures de son loisir à errer parmy ces Montagnes, pour y designer quelques Paisages, avoit un jour fortuitement esté à leur petite Habitation : où l'ayant veüe, il avoit demandé à Cleanthe la permission de la peindre. Que Cleanthe la luy avoit voulu refuser : mais que voyant son opiniâtreté, il avoit eu peur qu'il n'allast luy parler d'elle à Clarie ; et que c'estoit pour quoy il le luy avoit permis : à condition de ne se servir de ce Portrait dans ses Tableaux, que comme d'une teste faite à plaisir, et par imagination : luy faisant jurer solemnellement, de ne parler jamais à personne sans exception, de la connoissance qu'il avoit avec eux. Que depuis cela, tant que Mandrocle avoit esté à Clarie, il luy estoit venu 
<pb id="page_1217" n="V02-P619"/>aprendre à dessigner ; et avoit fait son Portrait de vingt façons differentes. Policrite demanda alors à Philoxipe si Mandrocle luy avoit parlé d'elle ? et il luy aprit la verité de la chose. Mais, luy dit il, Policrite, vous voyez bien que la Deesse que vous representez, n'a pas dessein que vous soyez tousjours inhumaine : puis qu'elle a bien voulu paroistre sous vostre visage. Seigneur, luy dit elle, comme je ne suis pas de vostre Isle, j'ay plus de devotion à Diane qu'à Venus Uranie : et ainsi ce n'est pas par cette raison, que vous me pouvez persuader. joint que cette Deesse n'aprouvant que les passions innocentes, ne me conseilleroit sans doute jamais de souffrir la vostre. La vertu mesme, reprit Philoxipe, vous l'ordonneroit : et vous vous le conseilleriez vous mesme, si vous connoissïez bien mon coeur. Il faudroit, repliqua t'elle, un si long temps pour me le faire connoistre, que je ne vous conseille pas de l'entreprendre. Mais enfin, dit il, si je l'entreprends, et que je vous face voir, que jamais personne n'a rien tant aimé que je vous aime, que penserez vous ? Je penseray, dit elle, que vous ferez bien malheureux, d'avoir si fortement aimé une Personne qui n'est pas digne de cét honneur. Mais, reprit il, m'en aurez vous quelque obligation ? Je vous en plaindray, luy dit elle, et souhaiteray vostre guerison, ou par l'absence, ou par l'oubly. Ha ! cruelle Personne, s'escria t'il, souhaitez la plus tost par vostre compassion et par vostre pitié : et promettez moy seulement, 
<pb id="page_1218" n="V02-P620"/>ment, que vous me donnerez le loisir de vous persuader, que je suis le plus amoureux des hommes. Ce seroit desja estre un peu persuadée, luy dit elle, que d'en user comme vous dites : c'est pourquoy (poursuivit elle en marchant vers sa petite Cabane) je ne veux plus vous escouter. 
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<div2 id="page_CYRUS020305" type="sequence" n="Histoire de Philoxype et Policrite : mélancolie de Philoxipe">
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C'estoit de cette sorte que Philoxipe passoit sa vie : qui parmy beaucoup d'inquiétudes, n'avoit que quelques momens de plaisir. Cependant il ne pouvoit durer à Paphos : et quand il y alloit, tout ce qu'il pouvoit faire estoit de voir seulement la Princesse Aretaphile, parce que le Roy l'y forçoit : mais il paroissoit si melancolique et si changé, qu'il n'estoit pas connoissable. Le Roy qui l'aimoit tendrement, en estoit en une peine extréme ; il cherchoit avec toute la Cour, la cause de ce changement, et ne la pouvoit trouver : il la luy demandoit à luy mesme, sans en pouvoir tirer aucune connoissance : Philoxipe luy disant tousjours que c'estoit une melancolie qui venoit sans doute de son temperamment, et de quelque legere indisposition. Mais, luy disoit le Roy, la solitude ne guerit pas de semblables incommoditez et vous devriez n'aller plus tant à Clarie. Cependant cela continua tousjours ainsi :et mesme quand l'Hyver fut venu, ce qui surprit encore davantage toute la Cour. L'on sçavoit qu'il ne faisoit plus bastir à Clarie : que les Peintres et les Sculpteurs qu'il y avoit eus si longtemps n'y estoient plus : que la Saison n'estoit plus belle : que quand il y alloit, c'estoit 
<pb id="page_1219" n="V02-P621"/>avec peu de Train, et qu'il s'y promenoit toujours seul : l'on voyoit sur son visage une tristesse estrange, et un changement fort considerable ;et tout cela sans qu'il parust aucune cause à son déplaisir. Le Roy l'avoit comblé de bien faits et d'honneurs : il luy avoit demandé cent fois, ce qu'il desiroit de luy ? Toute la Cour l'aimoit : il n'avoit pas un Ennemy : il estoit extraordinairement riche : il ne paroissoit point avoir de mal que l'on peust nommer, et que les Médecins connussent : Enfin, la melancolie et la retraite de Philoxipe estoient des choses inconcevables. Toute la Cour ne parloit que de cela, et le Roy en estoit en une affliction extréme ; ne sçachant donc plus par quelle voye s'esclaircir de ce que Philoxipe avoit dans l'ame, il jetta les yeux sur moy : pour lequel il sçavoit que ce Prince avoit assez d'amitié : et mesme plus de confiance, que pour nulle autre personne. un jour donc que Philoxipe estoit allé à Clarie, le Roy m'envoya querir : et apres l'avoir assuré, comme il estoit vray, que je ne sçavois rien de particulier de la melancolie de ce Prince : il me fit l'honneur de me commander de l'aller trouver ; et de tascher avec beaucoup d'adresse, de descouvrir ce qu'il avoit dans l'esprit. Car, me dit il, Leontidas, j'aime Philoxipe à tel point, que je ne puis vivre content qu'il ne le soit : et s'il faloit luy donner la moitié de mon Royaume, je le serois sans doute plustost, que de ne le satisfaire pas. Je partis donc avec intention en effet de tascher de contenter la 
<pb id="page_1220" n="V02-P622"/>curiosité du Roy : qui certainement avoit quelque besoin de la presence de Philoxipe, pour le consoler de la maniere dont la Princesse Aretaphile le traitoit : et je ne pense pas qu'il se soit jamais veû un combat d'ambition et d'amour plus opiniastré. Je fus donc à Clarie, où je trouvay Philoxipe dans son chagrin ordinaire ; que je redoublay encore, parce que je l'empeschay d'aller chez Cleanthe ce jour là. D'abord qu'il me vit, il voulut pourtant se contraindre, et me faire l'honneur de me tesmoigner quelque joye de me voir. Mais ce fut d'une façon qui me fît bien connoistre que son coeur démentoit ses paroles : et que quelque amitié qu'il eust pour moy, il eust souhaité que j'eusse encore esté à Paphos. Leontidas, me dit il, je vous suis bien obligé de me venir visiter en une Saison où la Campagne a perdu tous ses ornemens : et où la Cour est la plus divertissante et la plus belle. Seigneur, luy dis-je, vous vous loüez de moy avec bien moins de raison, que la Cour ne se plaint de vous : Car enfin quitter Paphos pour Clarie quand vous y estes ; c'est quitter la Cour pour la Cour, et mesme pour la plus agreable partie de la Cour : Mais quitter Paphos comme vous faites, pour ne venir chercher que la solitude à Clarie, ha ! Seigneur (luy dis-je, sans le soubçonner pourtant d'aucune passion) c'est tout ce que pourroit faire un Prince amoureux, qui seroit mal avec sa Maistresse. Philoxipe rougit à ce discours ; et me regardant avec un sous-rire qui 
<pb id="page_1221" n="V02-P623"/>n'effaçoit pas toutefois la melancolie de dessus son visage. Je voy bien Leontidas, me dit-il, que je ne vous suis pas si obligé que je pensois : puis que sans doute vous venez plustost jcy pour me declarer la guerre, que pour me visiter. J'y viens, Seigneur, luy dis-je, pour tascher d'aprendre, si je ne pourrois rien pour vostre service, dans un temps où tout le monde croit que quelque chose de grande importance que l'on ne comprend point vous afflige. Leontidas, me dit il, je vous suis bien obligé ; mais je vous le serois bien davantage, si vous pouviez empescher toute la Cour, de vouloir penetrer si avant dans mon coeur : car je vous advouë, poursuivit-il, que je trouve quelque chose de bien cruel, à ne pouvoir resuer quand on veut, et à n'estre pas Maistre de ses propres sentimens. Seigneur, luy dis-je, si vous estiez moins aimé vous ne souffririez pas cette persecution dont vous vous pleignez : cette espece d'amitié, reprit il, produit pour moy une espece de suplice qui n'est pas petit : car que veut on que je face de plus raisonnable, que de venir cacher ma mélancolie dans la solitude, afin de ne troubler pas la joye de ceux qui en ont ? Mais, Seigneur, luy dis-je, c'est la cause de cette melancolie que tout le monde cherche, et que Personne ne trouve : et en mon particulier, je vous demande pardon si je vous dis que je la cherche comme les autres, sans la pouvoir rencontrer. Car, Seigneur, ce n'est pas l'ambition qui vous tourmente : Non Leontidas, me dit il, et quand 
<pb id="page_1222" n="V02-P624"/>je serois malade de cette espece de maladie, le Roy m'en gueriroit bientost. Ce n'est pas aussi la vangeance, repris-je, car comme vous n'estes haï de personne, il est croyable que vous n'avez pas de haine. Vous avez raison, repliqua t'il en soupirant, et je pense que je suis mon plus grand ennemy. Ce n'est pas aussi la passion que vous avez pour les Livres, poursuivis-je, car cette pallion fait des Solitaires, mais elle ne fait pas de melancoliques au point que vous l'estes. Et puis, il y a long temps que vous l'avez, sans qu'elle ait produit un si mauvais effet en vostre esprit. Les Livres, me repliqua t'il, ne sont sans doute pas mon chagrin : et si j'estois raisonnable, ils m'en devroient plustost soulager. Ce n'est pas aussi, luy dis-je, l'amour qui vous tourmente : car vous ne voyez personne qui vous en puisse donner. Concluez donc, me dit il en m'embrassant, qu'il n'y a rien à dire sinon que je me haï moy mesme ; que j'ay perdu la raison ; et que si mes Amis sont bien sages, ils me laisseront en repos ; et attendront du temps la connoissance ou la guerison de mon mal. Quoy, Seigneur, luy dis-je, Leontidas qui a pour vous une affection extréme, sera traité comme les autres, et ne sçaura rien davantage de vous, que ce qu'en sçauroient vos Ennemis si vous en aviez ? Ha ! Seigneur, luy dis-je encore, il faut s'il vous plaist que vous agissiez d'une autre maniere : et pour vous tesmoigner que Leontidas le merite en quelque sorte ; sçachez, Seigneur, que jusques icy je vous 
<pb id="page_1223" n="V02-P625"/>ay parlé comme un Espion, que le Roy qui veut sçavoir à quelque prix que ce soit, ce que vous avez dans l'ame vous a envoyé : Mais apres m'estre aquité de ma commission inutilement, ce n'est plus, Seigneur, comme un Envoyé du Roy que je vous parle ; c'est comme un homme qui est resolu de vous servir de sa vie, si vous en avez besoin : et de ne vous abandonner point absolument, qu'il n'ait sçeu la cause de la melancolie qui vous possede. Car Seigneur, si cette melancolie n'en a pas, et que ce ne soit qu'un déreglement d'humeurs, il faut que je demeure icy, pour tascher de vous divertir malgré vous : et si au contraire elle en a une, il faut encore que Leontidas vous y serve, quand mesme il ne vous en devroit reüssir autre bien, que celuy de vous aider à la cacher, et au Roy, et à toute la Cour, si vous ne voulez pas qu'ils la sçachent. Je ne pense pas, me dit il en soupirant, qu'il y ait une meilleure joye de ne la descouvrir pas, que de ne la dire à personne. Mais, Seigneur, luy dis-je, si vous me traitez avec cette indifference, quand je seray retourné à Paphos, et que le Roy demandera ce que je crois de vostre chagrin, il faudra bien que je luy die quelque chose. Et que luy direz vous ? reprit Philoxipe ; Je pense, Seigneur, luy dis-je, que pour me vanger du peu de confiance que vous aurez euë en moy, je luy diray ce que je ne croy point du tout ; qui est que vous estes amoureux ; et que la honte de vostre ancienne insensibilité, ou de vostre nouvelle 
<pb id="page_1224" n="V02-P626"/>foiblesse, vous empesche de l'advoüer. Je luy diray mesme peut-estre, luy dis-je en riant, que cette Venus Uranie dont on vous a tant fait la guerre, depuis la belle Feste que vous fistesicy, et qui preceda quelques jours vostre humeur melancolique, vous a affectivement donné de l'amour. Enfin, Seigneur, il n'est rien de si bizarre, que je ne sois capable de dire, pour me vanger du tort que vous faites à la passion que j'ay pour vostre service. Philoxipe pendant ce discours, avoit changé vingt fois de couleur : et soit par amitié, ou par l'importunité que je luy faisois, ou parce qu'en estet ceux qui sont amoureux, aiment naturellement à parler de leur amour ; il me prit par la main ; me fit entrer dans son Cabinet ; et apres m'avoir fait faire des sermens solemnels de ne descouvrir jamais ce qu'il m'alloit dire : mais avec autant de ceremonie et d'empressement, que s'il eust eu à me descouvrir qu'il avoit conspiré contre l'Estat, ou attenté à la personne du Roy, il m'aprit qu'il estoit amoureux. Quoy, Seigneur, luy dis-je en riant, ces retraites, ces melancolies, et ce secret impenetrable que tout le monde cherche et que personne ne trouve, n'est autre chose sinon que vous estes amoureux ? Ha Leontidas, me dit-il, ne vous joüez point de mon malheur, car il est plus grand que vous ne pensez : mais Seigneur, luy dis je. j'ay bien de la peine à comprendre, que vous puissiez estre aussi infortuné que vous dittes : parce que je ne comprens point qu'il y ait une 
<pb id="page_1225" n="V02-P627"/>Princesse en tout le Royaume (si vous en exceptez l'ambitieuse Aretaphile qui veut estre Reine) qui ne reçoive vostre affection favorablement, si vous la luy faites connoistre. Helas, me dit il en soupirant, l'Amour m'a bien traité plus cruellement que vous ne pensez : et puis qu'il faut vous descouvrir le secret de mon ame, sçachez que j'ay trouvé une resistance invincible, dans le coeur d'une Personne qui n'habite que parmy des Rochers, et qui ne loge que sous une Cabane. Ouy Leontidas, j'ay trouvé une Fille, ou pour mieux dire, j'ay trouvé la Vertu mesme toute pure, et sous le visage de Venus Uranie, qui m'a resisté, et qui me resiste encore. Une Fille, dis-je, que l'ambition ne touche point : à qui la beauté ne donne ny affetterie ny orgueil : qui a de la simplicité et de l'esprit : de la galanterie et de la sincerité : et qui dans un lieu sauvage et desert, que les Dieux seuls m'ont enseigne ; parle mieux que tout ce qu'il y a de femmes d'esprit à la Cour. Mais apres tout cela, elle loge sous une Cabane : sa condition me paroist fort basse, si je regarde tout ce qui l'environne : et elle me paroist née sur le Throsne quand je ne regarde qu'elle, ou que je ne fais que l'entendre parler. Ceux qui la conduisent ont de l'esprit et de la vertu : Mais encore une fois Leontidas, ils logent dans une Cabane, et ne la veulent pas mesme abandonner. Enfin, me dit il presque les larmes aux yeux, je suis le plus infortuné des hommes : j'ay une passion que je ne sçaurois vaincre, 
<pb id="page_1226" n="V02-P628"/>et que je ne veux point que l'on sçache : je respecte trop la vertu de Policrite (car cette Personne dont je vous parle s'apelle ainsi) pour concevoir un desir criminel ; joint que je l'aurois inutilement : j'aime aussi trop la gloire pour me resoudre à espouser une Fille de cette condition, sans une forte repugnance : Cependant je ne puis vivre sans elle : je souffre par tout ailleurs, un supplice que je ne puis dire : sans pouvoir prevoir de remede à mon mal, je le suporte sans m'en pleindre, et sans nul espoir que la mort. Philoxipe me dit cela d'une maniere si touchante, que j'en eus le coeur attendry : et alors il me conta tout ce qui luy estoit advenu : comment il avoit rencontre Policrite : sa surprise de voir que c'estoit la Personne d'apres laquelle Mandrocle avoit fait la Peinture de sa Venus Uranie : et tout ce que je vous viens de dire. Quoy que je susse un peu surpris de cette bizarre passion, principalement quand je me souvenois de l'insensibilité de Philoxipe : je taschay pourtant de le consoler. Seigneur, luy dis-je, la beauté, quand elle est comme celle que vous me representez, et comme celle que j'ay veüe en la Venus de vostre Galerie, porte quelque excuse avec elle, de quelque condition que soient les personnes qui la possedent : principalement quand elle ne fait naistre que de ces passions passageres qui troublent l'ame, mais qui ne la possedent pas long temps : comme je veux esperer que fera celle dont vous vous pleignez. Non non, dit il, Leontidas, 
<pb id="page_1227" n="V02-P629"/>ne vous y trompez point : j'aimeray Policrite jusques au Tombeau. Mais, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray que connoissant le mal de Philoxipe trop grand pour le pouvoir guerir, je le flatay et l'adoucis autant qu'il me fut possible : en fuisse il me mena dans sa Galerie, pour me monstrer son excuse, quoy que j'eusse veû ses Peintures beaucoup d'autres fois. Apres nous allasmes nous promner : mais comme il ne pouvoit jamais aller que d'un costé, nous fusmes parmy ces Rochers, jusques à un endroit d'où l'on descouvroit la petite Maison de Policrite. Nous ne la vismes pas si tost, que rougissant d'amour et de confusion tout ensemble ; c'est là, me dit il, mon cher Leontidas, que demeure la Personne que j'adore : c'est sous ce petit Toict : que je presere aux plus superbes Palais, que Philoxipe trouve quelques momens de plaisir : et c'est là enfin qu'est renfermée toute ma joye, et toute ma felicité. Seigneur, luy dis-je, il ne faut pas de meilleures marques de la grande beauté de Policrite, que la petitesse de sa Cabane : et quiconque s'imaginera que le Prince Philoxipe aime en ce lieu là, ne doutera mesme point qu'il n'ait disputé son coeur autant qu'il a pû. Enfin Seigneur, apres que ce Prince m'eut bien exageré toutes les beautez et tous les charmes de Policrite, sans vouloir souffrir que je la visse, tant il avoit peur de la fâcher ; il falut songer à revoir Paphos : car j'avois promis au Roy d'y retourner 
<pb id="page_1228" n="V02-P630"/>dés le soir mesme. Je demanday donc à Philoxipe ce que je luy dirois : toutes choses, me respondit-il, mon cher Leontidas, plustost que la verité de mon avanture : Car aux termes où est mon esprit, je pense que je me desespererois, si le Roy la sçavoit. Je le quittay donc, apres qu'il m'eut encore fait jurer cent et cent sois, de ne descouvrir pas la moindre chose de son malheur : et je fus retrouver le Roy, qui m'attendoit avec une impatience extréme : et qui s'estoit retiré exprés d'assez bonne heure, afin que je pusse l'entretenir avec plus de liberté quand je reviendrois, Et bien, me dit il, Leontidas, que fait nostre Solitaire ? Seigneur, luy dis-je, en le nommant comme vous faites, vostre Majesté peut aisément deviner ses occupations : il resue ; il se promene ; il lit ; il regarde ses Peintures et ses Statües : ; il va d'un lieu en un autre ; et cherchant sans doute la santé par tout, il ne la trouve en nulle part. Mais Leontidas, me dit il, vous me parlez comme parle Philoxipe : et ce n'est pas là ce que j'ay attendu de vous, Seigneur, luy repliquay-je, j'ay fait tout ce que j'ay pû pour satisfaire vostre Majesté : mais je vous advoüe que mon voyage n'a pas esté si heureux que je le pensois. Car enfin Philoxipe dit seulement qu'il se trouve un peu mal ; et qu'il a une melancolie qu'il ne sçauroit vaincre. Luy avez vous demandé, me dit le Roy, si ce ne seroit point qu'il souhaitast quelque chose que je ne m'aduisasse pas de luy donner, parce que je ne sçay pas qu'il la desire ? 
<pb id="page_1229" n="V02-P631"/>Ha Seigneur (luy dis-je, pensant bien faire) l'ambition ne tourmente point Philoxipe ; et il est si satisfait de vostre Majesté, qu'il ne souhaite rien au de là de ce qu'il possede. Avez vous donc descouvert, reprit il, qu'il ait quelque mescontement secret contre quelqu'un de cette Cour ? Car si cela est, adjousta t'il, je feray mon interest du sien : et ne vangeray pas moins une injure qu'il aura receüe, que si je l'avois reçeüe moy mesme. Seigneur, luy dis-je, Philoxipe paroist si aimé de tout le monde, qu'il est difficile de croire que quelqu'un l'ait pû fâcher. Je ne sçay plus qu'imaginer, reprit le Roy, et puis que l'ambition de Philoxipe est satisfaite, et que la haine et la vangeance ne troublent point son esprit, il faut donc qu'il soit amoureux. Vostre Majesté, luy dis-je connoist trop l'insensibilité de Philoxipe, pour le soubçonner d'une semblable chose : Non Leontidas, me dit il, l'insensibilité passée de Philoxipe, n'est pas une raison assez forte, pour me persuader qu'il soit encore insensible : et je ne doute presque point, que ce ne soit cette passion qui me dérobe Philoxipe. Car enfin il a toutes les marques d'un homme amoureux : son visage est changé, sans qu'il ait esté malade : il est chagrin sans sujet : il resue presque tousjours : il ne peut durer en nulle part : il nous fait un grand secret de sa melancolie : il ne peut souffrir qu'on luy en parle : il abandonne le soing de ses affaires : il ne fait plus de visites que par contrainte : et excepté 
<pb id="page_1230" n="V02-P632"/>la Princesse Aretaphile qu'il a voüe par mon commandement ; il n'a pas fait une visite de Dames, depuis que nous fusmes à Clarie. Seigneur, luy dis-je, une partie de ce que vous dittes pour prouver que Philoxipe est amoureux, est ce me semble ce qui fait voir qu'il ne l'est pas : car enfin s'il aimoit, il chercheroit la personne aimée : on le verroit attaché aupres d'elle : au lieu d'estre melancolique, il en seroit plus galant et plus sociable : et au lieu de chercher la solitude comme il fait, il me semble qu'il augmemeroit plustost les divertissemens de la Cour : et que la Musique, le Bal, la conversation et les promenades, seroient ses occupations les plus frequentes. Ce que vous dittes, respondit le Roy, est bien dit, pour les passions ordinaires, ou pour les Amants heureux : Mais il est certaines passions bizarres, qui naissent parmy le chagrin ; qui s'y entretiennent, et qui fuyent mesme les plaisirs. Ce qui m'embarrasse un peu, poursuivit il, c'est qu'enfin je ne puis imaginer de qui Philoxipe peut-estre amoureux, et en estre mal traité : car il n'y a sans doute pas une Dame en tout mon Royaume, qui ne fut gloire d'avoir conquesté son coeur. Et puis, reprenoit il encore, je n'ay point remarqué qu'il se soit attaché à la conversation de pas une en particulier : cependant insailliblement Philoxipe est amoureux. Seigneur, luy repliquay-je, attendez à en parler si determinément, que vous en ayez de plus fortes prevues : et que vous ayez du moins 
<pb id="page_1231" n="V02-P633"/>de quoy conjecturer qui luy peut avoir donne de l'amour. Le Roy se mit alors à repasser toutes les femmes de la Cour l'une apres l'autre : et de toutes il trouva qu'il n'y avoit point d'apparence de le soubçonner d'en estre amoureux. Il se mit donc à se promener sans rien dire : quelque temps apres je le vy rougir : et un moment en suitte il me parut fort inquiet. Leontidas, me dit il, vous sçavez plus que vous ne me dites. Seigneur, luy repliquay-je, je n'ay rien dit à vostre Majesté qui ne soit veritable : car enfin l'ambition de Philoxipe est satisfaite : il n'a point d'ennemis que je sçache : et si je ne me trompe, les plus belles Dames de vostre Cour, n'ont pas grand pouvoir sur son coeur. Ha Leontidas, me dit il, vous me déguisez la verité : mais sans que vous me la disiez, je ne laisse pas de la sçavoir. Ouy Leontidas, adjousta t'il, Philoxipe a de l'amour : et de l'amour sans doute qui trouble son ame : et de l'amour qu'il veut combatre et qu'il veut vaincre : et si ce que je pense n'estoit point, il ne seroit pas un si grand secret de sa passion. Mais Dieux, reprenoit ce Prince, que je suis malheureux ! et à quelle estrange extremité me voy-je reduit ? Car enfin Leontidas, me dit il, advoüez la verité. Philoxipe est devenu mon Rival malgré luy : et le déplaisir qu'il en a, est ce qui fait tout son chagrin. Ha Seigneur (m'écriay-je, sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois) je ne sçay point la cause du chagrin de Philoxipe : mais je sçay bien qu'il 
<pb id="page_1232" n="V02-P634"/>n'est point amoureux de la Princesse Aretaphile : et qu'il a trop de respect pour vostre Majesté, pour en avoir souffert la pensée dans son coeur. Songez bien Leontidas, reprit il, à ce que vous dites ; Vous m'assurez que vous ne sçavez point le sujet de la melancolie de Philoxipe ; et vous sçavez pourtant bien qu'il n'est point mon Rival : Encore une fois Leontidas, si vous sçavez la chose dites la moy : ou si vous ne la sçavez pas, advoüez que mes soubçons sont bien fondez : et ne craignez pas que pour cela j'en veüille mal à Philoxipe : au contraire, je luy en auray plus d'obligation. Le discours du Roy me mit en une peine extréme : car enfin à moins que de violer tout ce qu'il y a de plus Sacré parmy nous, je ne pouvois reveler le secret de Philoxipe : qui m'avoit faitivrer plus de cent fois de n'en parler jamais. De consentir aussi que le Roy le soubçonnast d'estre son Rival, il me sembloit que cela luy estoit d'une trop grande importance, pour le laisser en cette opinion : mais plus je luy voulois persuader que cela n'estoit pas, plus il le croyoit. Non, me disoit il, je suis cause de mon malheur, et de celuy de Philoxipe : c'est moy qui J'ay obligé de voir Aretaphile plus souvent qu'une autre : c'est de ma propre main qu'il en est enchainé : et c'est moy qui fais tout son suplice. Car, poursuivoit il, je comprends aisément qu'il ne cherche la solitude, que pour se guerir de cette passion : j'ay mesme remarqué depuis quelque temps, qu'il areçeu toutes les 
<pb id="page_1233" n="V02-P635"/>commissions que je luy ay données de parler à Aretaphile avec peine : qu'il les a esvitées autant qu'il a pû et je ne suis que trop persuadé, qu'il a disputé son coeur opinastrément ; et que je suis la seule cause de son suplice. Dieux, disoit il, quelle infortune est la mienne ? il n'y a pas un seul homme en tout mon Royaume que je ne haïsse s'il estoit mon Rival, excepté Philoxipe : et il n'y a pas une femme en toute la Cour, qui ne l'eust rendu heureux s'il l'eust aimée, à la reserve de la Princesse Aretaphile. Mais Seigneur, luy disois-je encore, je vous proteste que Philoxipe n'en est point amoureux : et je vous proteste, me respondoit ce Prince avec une douleur extréme, que Philoxipe est mon Rival : car si cela n'estoit pas, il m'auroit descouvert sa passion. Le respect qu'il a pour vous, luy repliquois-je, l'en auroit deû empescher, quand il seroit vray qu'il auroit aimé : Non non, disoit il, vous ne m'abuserez pas : et je suis esgalement persuadé, de l'amour de Philoxipe ; de son innocence ; et de mon malheur. Car enfin quel homme du monde que j'aime le plus cherement, soit devenu amoureux de la seule Personne que je puis aimer : et que je me voye dans la cruelle necessité d'abandonner Aretaphile, ou de voir mourir Philoxipe ; c'est une advanture insuportable. Seigneur, luy dis-je, je supplie vostre Majesté d'attendre qu'elle ait veû encore une fois Philoxipe, et qu'elle luy ait commandé absolument de luy d'escouvrir son coeur, auparavant que de se determiner 
<pb id="page_1234" n="V02-P636"/>à rien : et si vous me le voulez permettre, j'iray le faire venir demain au matin. Non non, me dit le Roy, vous ne sortirez point du Palais d'aujourd'huy ; et vous ne verrez point Philoxipe avant moy. En effet ce Prince me donna en garde à un des siens ; et me commanda de me retirer, à une Chambre que l'on me donna dans le Palais. De vous representer, Seigneur, mon embarras, et l'inquietude du Roy, ce seroit une chose assez difficile : puis qu'à vous dire la verité, il avoit autant d'amitié pour Philoxipe, qu'il avoit d'amour pour Aretaphile. Qui vit jamais disoit il (car il l'a luy mesme raconté depuis) une avanture pareille à la mienne ? j'ay un Rival qu'il faut que j'aime malgré moy : et qui me donne un plus grand sujet de l'aimer par l'amour qu'il a pour ma Maistresse, que par tout ce qu'il a jamais fait pour mon service, et que par tous les bons offices qu'il m'a mesme rendus aupres d'elle : estant certain que je n'ay qu'à le regarder, pour connoistre ce qu'il souffre à ma consideration ; et que je n'ay qu'à considerer la vie qu'il mene, pour voir combien je luy suis obligé. Je voy dans ses yeux une melancolie qui me fait craindre sa mort : et je voy en toutes ses actions, des marques visibles de son amour pour Aretaphile, et de son respect pour moy. Que feray-je ? disoit il, feindray-je d'ignorer cette passion, et laisseray-je mourir Philoxipe ? Mais il n'est plus temps de vouloir faire un secret de ce que je pense, puis que Leontidas le sçait : Leontidas, dis-je, qui a 
<pb id="page_1235" n="V02-P637"/>tant de part en sa confidence et en son amitié. Diray-je aussi à Philoxipe que je sçay son amour sans l'en pleindre ? et quand je l'en pleindray, quel foible secours sera celuy là ? Je hasteray peut estre l'heure de sa mort, par le desespoir que je luy donneray : Mais aussi pourrois-je ceder Aretaphile, et l'amitié seroit elle plus forte que l'amour ? Philoxipe a une passion injuste : mais les passions ne sont pas volontaires, adjoustoit il, et il a fait tout ce qu'il a pû et deû faire : puis que ne pouvant s'empescher d'aimer, il s'est empesché de le dire : et a mieux aimé exposer sa vie par son silence respectueux, que de la conserver en parlant d'une passion qu'il sçait bien qui me doit desplaire. Ce Prince passa la nuit de cette sorte, avec une agitation estrange : quelquefois il sentoit de la colere et de la haine dans son coeur, sans sçavoir pourtant ny de qui il devoit se vanger, ny qui il devoit haïr. Tantost il accusoit un peu Philoxipe, de ne luy avoir pas dit d'abord ce qu'il sentoit : tantost il s'en prenoit à la beauté d'Aretaphile : mais à la fin il s'en accusoit luy mesme. Puis tout d'un coup venant à considerer le pitoyable estat où il voyoit Philoxipe reduit, et la malheureuse vie qu'il menoit ; la compassion attendrissoit son coeur de telle sorte, qu'il s'en faloit peu qu'il n'aimast plus son pretendu Rival que sa Maistresse. Il se souvenoit alors, que toutes les faveurs qu'il en avoit reçeuës, avoient esté mesnagées et obtenuës par le moyen de Philoxipe : et il comprenoit si 
<pb id="page_1236" n="V02-P638"/>parfaitement, la peine qu'auroit effectivement souffert Philoxipe, si la chose eust esté comme il la croyoit ; qu'il en estoit touché d'une pitié extréme. Le lendemain au matin se passa encore en de pareilles inquietudes, et en des irresolutions estranges : Mais enfin apres avoir disné d'assez bonne heure, il partit tres peu accompagné, pour aller coucher à Clarie ; sans qu'il m'eust esté possible de trouver les moyens de faire donner nul advis à Philoxipe : parce que celuy a qui l'on m'avoit baillé en garde, s'estant imaginé que c'estoit pour une affaire d'autre nature, me traitoit de Prisonnier d'Estat, et ne m'en voulut jamais donner la permission. Au contraire, pour faire valoir son zele et sa fidelité, il fut advertir le Roy de ce que j'avois voulu faire, ce qui le confirma encore plus fortement en son opinion. Ce Prince m'ayant fait commander de le suivre, j'arrivay à Clarie aveque luy, sans qu'il eust parlé tant que le chemin avoit duré, n'ayant fait que resver sur son avanture : mais comme nous y fusmes, les Gens de Philoxipe dirent au Roy qu'il n'y estoit pas ; et que suivant sa coustume, il estoit allé se promener seul. Le Roy s'informa tres soigneusement d'un Escuyer qu'il y avoit long temps qui estoit à luy, s'il ne sçavoit rien du sujet de la melancolie de son Maistre ? et comme cét homme aimoit tendrement Philoxipe ; voulant profiter de l'honneur que luy faisoit le Roy de luy parler ; Seigneur, luy dit il, je ne sçay point ce qu'a mon Maistre : mais je sçay 
<pb id="page_1237" n="V02-P639"/>bien que si vostre Majesté n'a la bonté de trouver quelque remede au chagrin qui le possede, il mourra infailliblement bientost. Car enfin il mange peu : il ne dort presque point : il soupire continuellement : il ne peut souffrir qu'on luy parle de ses affaires : il erre les journées entieres parmy ces Champs : et je l'ay mesme entendu lors qu'il ne pensoit pas que je l'ouïsse, et lors mesme qu'il ne pensoit pas parler, tant sa resverie estoit profonde ; s'escrier, <q>Dieux, que penseroit le Roy, s'il voyait ma melancolie telle qu'elle est ! et qu'il luy sera difficile de deviner la cause de ma mort !</q> Enfin, Seigneur, poursuivit cét homme presque les larmes aux yeux, je ne sçay que ce que je dis : mais je sçay bien que vostre Majesté perdra le plus fidelle de ses Serviteurs, si elle perd le Prince mon Maistre. Pendant que cét Escuyer parloit de cette sorte, je souffrois une peine estrange : car je voyois que tout ce qu'il disoit, confirmoit le Roy en son opinion. J'avois beau vouloir luy faire signe, il ne me regardoit point, tant il estoit attentif à ce qu'il disoit. Le Roy de son costé soupiroit : et apres qu'il eut quitté cét Escuyer ; Et bien Leontidas, me dit il, vous voulez que Philoxipe ne soit pas amoureux, et qu'il n'aime pas Aretaphile ? Seigneur, luy dis-je, j'adjouë que je le crois encore ainsi : et je voudrois bien que vostre Majesté peust se resoudre de le croire comme moy. Ha ! malheureux Philoxipe, s'escria le Roy sans me respondre, quel pitoyable destin est le tien ! et que je suis infortuné 
<pb id="page_1238" n="V02-P640"/>moy mesme, de ne pouvoir te guerir absolument du mal qui te possede ! Je voulus alors aller chercher Philoxipe, afin de pouvoir l'advertir des sentimens du Roy auparavant qu'il le vist : mais il ne voulut pas me le permettre ; et s'estant fait monstrer le chemin que Philoxipe tenoit le plus souvent, nous fusmes effectivement vers la Source de Clarie. Cependant Philoxipe estoit allé chez Cleanthe, où les choses avoient un peu changé de face : estant certain que depuis que Policrite avoit sçeu que sa condition n'estoit pas telle qu'elle l'avoit tousjours crevé ; le merite de Philoxipe avoit fait un plus grand progrés dans son coeur : et elle n'avoit pû si bien cacher ses sentimens, que Cleanthe et Megisto ne s'en fussent aperçeus avec beaucoup de chagrin. C'estoit toutefois une chose, qui ne rendoit pas Philoxipe plus heureux : car cette jeune Personne s'estant mis dans la fantaisie d'esprouver son affection, par une indifference aparente ; luy cachoit avec beaucoup de soing, la tendresse qu'elle avoit pour luy. Et en effet, le jour mesme que le Roy fut à Clarie, et que nous n'y trouvasmes point Philoxipe, elle luy donna autant d'inquietude, qu'elle luy causa d'admiration. Car estant allé chez elle, et l'ayant trouvée au pied d'un Arbre, où elle dessignoit sur des Tablettes de Palmier, un petit coing de Païsage qui luy plaisoit ; il se mit à l'entretenir de sa passion ; et à luy protester, qu'elle estoit tousjours plus violente. Seigneur, 
<pb id="page_1239" n="V02-P641"/>luy dit elle, s'il est permis à Policrite de parler ainsi, je vous diray que si vous avez dessein d'aquerir mon estime, vous ferez mieux de me dire que vostre passion devient tous les jours plus sage et plus moderée : car à vous dire la verité, je crains un peu ces passions furieuses dont j'ay entendu parler, que l'on dit qui déreglent la raison ; qui font perdre le respect que l'on doit à la Vertu, encore qu'elle n'habite que sous une Cabane ; et qui font faire enfin cent estranges choses, qui donnent de l'horreur, à les entendre seulement raconter. C'est pourquoy, Seigneur, si vous avez dessein de m'obliger, vous vous contenterez de me dire que vous avez assez d'affection pour moy, pour souhaiter s'il estoit possible, que la Fortune m'eust esté plus favorable ; que je fusse née d'une condition plus relevée que je ne suis ; ou que du moins cela n'estant pas, je puisse demeurer contente dans la mienne, sans envier celle d'autruy. Pour vous aimer avec mediocrité (luy respondit Philoxipe, qui m'a raconté depuis toute cette conversation) il faudroit que vostre beauté fust mediocre : il faudroit que vostre esprit et vostre vertu le fussent de mesme : et il faudroit enfin que ce charme inexpliquable que je trouve en la moindre de vos paroles et de vos actions, et aux moins favorables de tous vos regards ; ne m'enchantast pas comme il fait. Mais diuine Policrite, ne craignez rien de la violence de ma passion : puis que plus elle sera forte, plus je seray respectueux, et 
<pb id="page_1240" n="V02-P642"/>sousmis à vos volontez. Seigneur, luy dit elle, si ce que vous dites est vray, ne m'en parlez donc plus s'il vous plaist : puis que ne pouvant comprendre qu'il me soit permis de vous donner nulle part à mon affection, il me semble que je vous dois prier de ne m'entretenir plus de la vostre. Mais adorable Policrite, reprit il, pour qui la reservez vous, cette glorieuse affection que vous dites cruellement que je ne possederay jamais ? A ces mots Policrite rougit ; et baissant les yeux avec beaucoup de modestie, Je la reserveray, luy dit elle, pour nos Bois, pour nos Prez, pour nos Rochers, et pour nos Fontaines : dont je pense, Seigneur, poursuivit elle en sous-riant, que vous ne serez pas jaloux. Je n'en seray pas jaloux, repliqua t'il, mais j'en seray envieux : et je ne souffriray pas facilement que vous aimiez à mon prejudice, des choses qui ne vous sçavroient aimer. Mais cruelle Personne, ne me direz vous rien de plus obligeant ? et quittant la Cour comme je fais pour l'amour de vous : et renonçant à tout ce qu'il y a au monde, excepté à Policrite : est il possible que je ne puisse vous obliger à me traiter avec un peu moins de severité ? Je ne demande pas que vous m'aimiez : mais dites seulement que vous n'estes pas marrie que je vous aime : et adjoustez y si vous voulez, que si je ne suis point aimé, c'est que vous ne voulez rien aimer, et que vous n'aimerez jamais rien. L'advenir, respondit malicieusement Policrite, est une chose, Seigneur, dont je ne dois pas respondre 
<pb id="page_1241" n="V02-P643"/>avec tant de certitude : et comme vous n'eussiez pas preveû le jour auparavant que j'eusse l'honneur d'estre connuë de vous, que vous quitteriez souvent vos Palais, pour venir à la Cabane que j'habite : que sçay-je de mesme si la resolution que je fais de ne recevoir nulle affection en mon coeur, y demeurera toujours ? Non Seigneur, il ne faut pas se fier si absolument en soy mesme : et je ne puis respondre que des sentimens presens de mon ame. Monstrez les moy donc, repliqua t'il, tels qu'ils sont veritablement : afin que je sçache ce que je dois faire. Seigneur, luy respondit Policrite, comme j'ay beaucoup d'estime et beaucoup de respect pour vous, je vous advoüeray que je ne serois pas bien aise que vous aimassiez long temps une personne qui ne fust pas d'une condition proportionnée à la vostre : et que je ne pourrois guere recevoir un plus sensible déplaisir. Philoxipe qui n'entendoit par le sens caché de ces paroles, luy respondit que la supréme Beauté estoit quelque chose de Divin, qui ennoblissoit toutes celles qui la possedoient. Non, luy dit elle encore avec plus de malice, ne vous y trompez pas : pour faire naistre l'amour, il faut à mon advis de la proportion en toutes choses : et si j'avois un jour à aimer quelqu'un, ce seroit infailliblement une personne de ma condition : et je ne me resoudrois jamais, d'aimer un homme qui n'en seroit point. Quoy Policrite, s'écria Philoxipe bien affligé, il y a de la verité en vos paroles ? Ouy Seigneur, repliqua t'elle, et le 
<pb id="page_1242" n="V02-P644"/>temps vous le fera connoistre. Mais Policrite, reprit il, vous ne songez pas que vous estes un Miracle : et que l'on ne trouve pas parmy des Rochers, des hommes de vostre condition, qui ayent assez de merite pour devoir seulement oser vous regarder. Je n'aimeray donc rien Seigneur, respondit elle en se levant, parce qu'elle vit paroistre Cleanthe et Megisto : qui ne pouvant plus souffrir les visites du Prince sans impatience, veû ce qu'ils pensoient avoir remarque dans le coeur de Policrite, le prierent avec beaucoup de civilité, de vouloir ne se donner plus la peine de venir si souvent chez eux. Mais comme Philoxipe avoit l'esprit un peu irrité des cruelles paroles qu'il pensoit avoir entendues de Policrite, et qui luy estoient pourtant tres avantageuses : il ne pût recevoir le discours de Cleanthe et de Megisto avec la moderation qu'il avoit accoustumé d'avoir. Au contraire, il parut de la colere sur son visage, et beaucoup de douleur dans ses yeux. Cleanthe, luy dit il comme je ne viens pas icy pour vous dérober le Thresor que les Dieux vous ont donné, ne vous opposez pas à la satisfaction que je trouve à admirer en Policrite, la vertu que vous luy avez aprise. Seigneur, reprit Cleanthe, quoy que je connoisse bien la vostre, je ne laisse pas de craindre que comme Policrite n'a pas encore assez vescu pour connoistre precisément, jusques où doit aller le respect qu'elle vous doit : elle ne manque à quelque chose, ou contre 
<pb id="page_1243" n="V02-P645"/> vous, ou contre elle mesme. Non non, luy repliqua brusquement Philoxipe, ne craignez rien de ce que vous dittes : et apprehendez plustost que sa seuerité ou la vostre ne me face perdre la raison. Enfin cette conversation quoy que respectueuse pour Policrite, fut toutesois si passionnèe, que Cleanthe et Megisto en furent fort affligez : et Policrite mesme en eut assez d'inquietude, et se repentit d'avoir parlé si malicieusement à Philoxipe. Mais enfin ce Prince se retira fort triste, et fort amoureux tout ensemble : comme il s'en revenoit avec intention de remonter à cheval, à l'endroit où il avoit accoustumé d'en laisser un avec un de ses Gens ; il rencontra le Roy, qui avoit mis pied à terre, et que j'avois l'honneur d'accompagner. Je vous laisse à penser combien cette veüe le surprit : je voulus d'abord tascher de luy faire connoistre par quelque signe que j'estois au desespoir de ce que le Roy luy allait dire : Mais ce que je pensois faire pour luy preparer l'esprit à quelque chose de fâcheux, produisit un autre effet, et l'embarrassa davantage. Aussi tost qu'il eut aperçeu le Roy, faisant effort sur luy mesme, pour cacher une partie de son chagrin, il s'avança en diligence : et prenant la parole le premier, apres l'avoir salüé, Segneur, luy dit il, vostre Majesté quitte ce me semble Paphos, en une Saison où elle n'a guere accoustumé de chercher la promenade solitaire. Vous avez raison, respondit il, mais il semble pourtant 
<pb id="page_1244" n="V02-P646"/>bien moins estrange que je vienne chercher Philoxipe à Clarie, que de trouver Philoxipe parmy des Rochers. Comme il faisoit assez beau ce jour là, quoy que ce fust en hyver, le Roy ne pouvant differer davantage à dire à Philoxipe ce qu'il avoit sur le coeur : s'arresta en un endroit assez agreable, apres avoir fait signe au peu de monde qui l'avoit suivy, de se retirer, et m'avoir commandé que je demeurasse. Comme il n'y eut donc plus que Philoxipe et moy aupres de ce Prince, il se fit un silence qui dura assez long temps : et où sans doute nous pensions tous trois des choses bien differentes. Le Roy voyant Philoxipe si changé, si melancolique, et si inquiet, taschoit de faire que son amitié fust plus forte que son amour : Philoxipe vouloit chercher dans les yeux du Roy et dans les miens, ce qu'il avoit à luy dire, et le sujet de son voyage : caignant, veû les signes que je luy faisois, qu'il ne sçeust sa passion : Et en mon particulier, j'estois au desespoir de ne pouvoir advertir Philoxipe, et de n'oser dire au Roy ce que je sçavois de l'amour de celuy qu'il croyoit estre son Rival. Mais enfin ce cruel silence où nous nous disions tant de choses à nous mesmes cessa : et le Roy regardant ce Prince d'une maniere tres oblibeante ; Mon cher Philoxipe, luy dit il en l'emrassant, ne soyez point fâché que je sçache le secret de vostre ame : et de ce que je n'ignore pas la passion qui vous tourmente. Philoxipe surpris du discours du Roy, me regarda en 
<pb id="page_1245" n="V02-P647"/>rougissant : et le Roy s'imaginant, comme il estoit vray, que c'estoit pour m'accuser de l'avoir trahi, me regarda aussi bien que luy : et pour me punir, m'a t'il dit depuis, de ne luy avoir pas dit la verité ; sans me donner loisir de parler, et sans desabuser Philoxipe de l'opinion qu'il avoit de moy ; Encore une fois, luy dit il, mon cher Philoxipe, ne vous affligez point de ce que je sçay vostre amour : et croyez que je ne vous en estime pas moins. Seigneur, luy repliqua Philoxipe, il me semble que si vostre Majesté sçait mes veritables sentimens, elle devoit avoir la bonté de m'en pleindre, sans m'en parler. Non Philoxipe, reprit le Roy, ma bonté va encore plus loing que cela : et je suis venu exprés icy, pour estre le compagnon de vostre solitude : car puis que je ne vous puis rendre heureux, il faut du moins, que je sois malheureux aveque vous. Ha Seigneur, s'écria Philoxipe, vous me couvrez de confusion ! Non Seigneur, luy dit il, ne prenez pas un semblable dessein : laissez moy seul icy porter la peine de ma foiblesse : et croyez que je me loüeray infiniment de vostre bonté, si elle me laisse seulement mourir en repos, parmy mes Bois et mes Rochers. Le Roy touché d'une compassion extréme, embrassa encore une fois Philoxipe estroitement : et le regardant avec une melancolie estrange ; Je vous demande pardon Philoxipe, luy dit il, de ne pouvoir encore vous ceder absolument Aretaphile : mais je viens icy pour tascher de combatre pour l'amour de vous, 
<pb id="page_1246" n="V02-P648"/>la passion que j'ay pour elle : comme vous combatez depuis long temps pour l'amour de moy, celle qu'elle a fait naistre en vostre ame. Philoxipe surpris du discours de ce Prince, eut deux mouvemens bien contraires tout à la fois : car il eut de la douleur de la bizarre opinion du Roy : et de la joye aussi, de ce que ce Prince ne sçavoit pas la verité de son amour, comme il avoit pensé qu'il la sçavoit. Et comme il creût qu'il luy seroit bien aisé de le desabuser d'une chose aussi fausse qu'estoit celle là, il se resolut de continuer de cacher sa veritable passion. Le Roy n'eut donc pas plustost dit ce que je viens de vous dire, que Philoxipe se reculant d'un pas ; Quoy Seigneur, luy dit il, vostre Majesté me soubçonne d'avoir eu l'audace d'estre son Rival ! Dittes, repliqua le Roy, que je sçay que vous avez eu le malheur de ne pouvoir resister aux charmes d'Aretaphile : Mais Philoxipe, je ne vous en accuse pas : je les ay esprouvez le premier : je sçay combien ils sont ineuitables : Vous avez mesme fait plus que je n'eusse fait moy mesme : et peut-estre si j'avois esté en vostre place, aurois-je trahi mon Maistre, au lieu de me resoudre à mourir d'ennuy et de douleur, comme vous avez fait pour l'amour de moy. Ainsi Philoxipe, je ne vous veux point de mal, de ce que vous aimez Aretaphile. Seigneur, repliqua Philoxipe, pour tesmoigner à vostre Majesté que je n'en suis pas amoureux ; je vous promets de ne la voir de ma vie : de n'entrer pas mesme à Paphos
<pb id="page_1247" n="V02-P649"/> : ou du moins de ne parler plus du tout à cette Princesse. je sçay bien, luy respondit le Roy, que vostre generosité vous porte à vous resoudre à la mort, plustost que de manquer à vostre devoir : Mais Philoxipe, afin que vous ne puissiez pas me reprocher que je n'ay rien fait pour me vaincre : je viens demeurer à Clarie aussi bien que vous : pour tascher de me guerir de cette passion, et de vous ceder Aretaphile. De vostre costé, vous ferez la mesme chose : et le premier gueri, la cedera à celuy qui ne le sera pas. Mais mon cher Philoxipe, luy disoit il, vous estes encore plus malheureux que vous ne pensez : car quand je n'aimerois plus Aretaphile, vous n'auriez pas gagné son coeur. Vous sçavez que c'est une ambitieuse, qui n'a l'ame sensible qu'à la Grandeur seulement : et quand je vous aurois cedé ma Maistresse, si je ne vous cedois aussi ma Couronne, vous n'auriez guere de part en son inclination. Mais enfin (poursuivoit ce Prince, sans donner loisir à Philoxipe de l'interrompre) si je vous cede Aretaphile, il me sera apres aisé de vous ceder le Throsne. En un mot, je ne veux pas que vostre mort me soit reprochée : je veux faire tout ce que je pourray pour me guerir, afin de vous guerir vous mesme : et si nous ne le pouvons ny l'un ny l'autre, nous mourrons du moins ensemble. Seigneur, luy dit alors Philoxipe, je vous jure par tout ce qui m'est de plus Sainet et de plus Sacré, que je ne pretens rien à la Princesse Aretaphile : Quelle est donc, 
<pb id="page_1248" n="V02-P650"/>reprit le Roy qui ne le croyoit pas, la cause de vostre retraite et de vostre melancolie ? l'avoüe Seigneur, que je fus tenté cent et cent fois, de manquer à la parole que j'avois donnée à Philoxipe : Mais voyant le trouble où il estoit, et qu'enfin il ne pouvoit se resoudre de dire au Roy la verité de la chose, je me retins : et j'entendis que Philoxipe luy respondit, que ce qu'il luy demandoit, ne meritoit pas sa curiosité, et qu'il ne pouvoit le luy dire. Comme il estoit desja tard, nous nous en retourvasmes à Clarie : où le Roy parla tousjours de la mesme façon à Philoxipe, et où Philoxipe luy parla tousjours aussi de la mesme sorte. Ayant trouvé un petit moment à entretenir Philoxipe en particulier, je voulus luy persuader de dire la verité au Roy : mais il ne voulut jamais s'y resoudre : me disant qu'il luy feroit assez connoistre qu'il n'estoit point amoureux d'Aretaphile, en ne la voyant jamais. Cependant, plus le Roy voyoit d'obstination et de douleur dans l'esprit de Philoxipe, plus il en avoit de compassion, et plus il faisoit d'effort sur luy mesme pour vaincre son amour. Et pour cét effet, il fut effectivement huit jours à Clarie : pendant lesquels Philoxipe estoit desesperé, et de l'opinion qu'avoit le Roy, et plus encore de ne pouvoir aller voir Policrite. Je pense mesme que le Roy n'auroit pas si tost quitté cette Solitude, si l'on ne fust venu l'advertir qu'un Ambassadeur d'Amasis Roy d'Egypte estoit arrivé à Paphos. Il fut donc contraint d'y 
<pb id="page_1249" n="V02-P651"/>retourner : mais quoy que peust faire Philoxipe, il falut qu'il y allast aussi. Non, luy disoit le Roy, je ne veux point revoir Aretaphile, que je ne vous voye en mesme temps : il faut que la melancolie que je verray dans vos yeux, me soit un contrepoison, contre les charmes que je verray dans les siens. Nous fusmes donc à Paphos : mais Dieux ! que la Cour fut peu agreable en ce temps là, et que l'Ambassadeur d'Amasis trouva l'esprit du Roy peu tranquille ! Ce Prince fut trois jours sans voir la Princesse Aretaphile chez elle : et comme Philoxipe souffroit une peine qui n'est pas imaginable ; tant à cause de l'opinion que le Roy avoit de luy, que de la privation de la veuë de Policrite, il paroissoit encore plus melancolique, et le Roy en estoit aussi plus affligé. Cependant l'ambitieuse Aretaphile estoit en une inquietude extréme, et du voyage du Roy à Clarie ; et de ce qu'il ne la visitoit pas ; et de ce qu'on luy disoit que ce Prince estoit fort chagrin. Mais à la fin le Roy ayant encore voulu se confirmer en sa croyance, mena Philoxipe malgré luy chez la Princesse Aretaphile ; esperant pouvoir mieux observer les sentimens de son coeur en ce lieu là qu'en tout autre. Philoxipe qui creut qu'il n'y avoit pas moyen de mieux détromper le Roy, qu'en luy faisant voir qu'il ne prenoit nul plaisir à regarder cette Princesse, en destourna tousjours les yeux avec grand soin : mais ce qu'il faisoit pour desabuser ce Prince, le decevoit 
<pb id="page_1250" n="V02-P652"/>davantage. Car, disoit il en luy mesme, le malheureux Philoxipe ne peut souffrir la veuë de ce qu'il aime, et de ce qu'il ne veut pas aimer. Il s'accusoit alors d'estre trop inhumain, de l'exposer à un si grand suplice : et voyant les cruelles inquietudes qui paroissoient sur le visage de Philoxipe, sa visite ne fut pas longue. Cependant comme il avoit pour le moins ce jour là autant regardé son pretendu Rival que sa Maistresse, et qu'il avoit eu l'esprit fort inquiet, cette Princesse ne fut pas fort satisfaite de sa conversation ; et ne sçavoit à quoy attribuer la cause du changement qu'elle voyoit en luy. Au sortir de là, il dit encore cent choses obligeantes à Philoxipe : et Philoxipe luy fit encore cent protestations son in-de sensibilité pour Aretaphile. Mais enfin, pour accourcir mou discours autant que je le pourray, Philoxipe persecuté de l'imagination du Roy ; en colere du discours de Cleanthe ; affligé de celuy de Policrite ; et bien plus encore de ne la voir point, et de n'oser retourner à Clairie, tomba malade, et mesme dangereusement malade. Tous les Medecins disoient que si l'on ne trouvoit quelque remede à sa melancolie, il mourroit infailliblement. La fièvre luy dura sept jours tres violente : pendant lesquels le Roy estoit inconsolable ; et pendant lesquels j'estois allé faire un petit voyage à Amathuse, pour quelques affaires que j'y avois : car je pense que si j'eusse esté à Paphos, j'eusse bien eu de la peine à ne descouvrir pas au Roy le secret de Philoxipe. 
<pb id="page_1251" n="V02-P653"/>Toutes les fois que le Roy entroit dans sa Chambre, et qu'il le voyoit en ce pitoyable estat, il faisoit une ferme resolution de ne songer plus à Aretaphile : mais dés qu'il en estoit sorty, ou qu'il amandoit un peu à Philoxipe, cette resolution devenoit moins forte ; et la chose estoit encore douteuse dans son esprit. Mais enfin la fièvre ayant quitté cét illustre Malade, et les Medecins ne laissant pas de dire apres cela qu'il mourroit infailliblement, si on ne luy ostoit la cause du chagrin qui faisoit ses maux : le Roy sembla avoir pris une resolution tres forte, de s'arracher de l'ame la passion qui le possedoit. Il se resolut donc, de n'aller plus chez Aretaphile : qui ne sçachant qu'imaginer du changement du Roy, creut que peut-estre n'avoit il pas trouvé bon qu'elle n'eust point encore este voir Philoxipe qu'il aimoit si cherement : et que presque toutes les femmes de la Cour avoient esté visiter. Car durant sa maladie, la belle Princesse de Salamis, et la Princesse Agariste ses Soeurs, ne l'avoient point abandonné, et ainsi les Dames y pouvoient aller avec bien-seance. Neantmoins il se trouva que le jour qu'Aretaphile y fut, comme Philoxipe estoit beaucoup mieux, elles estoient sorties : De sorte que la Princesse Aretaphile y allant suivie de quatre ou cinq de ses femmes le trouva seul. Bien est il vray qu'elle n'y fut pas long temps sans Compagnie : car le Roy arriva un moment apres. Comme Philoxipe le vit entrer, il rougit, et parut aussi interdit de cette 
<pb id="page_1252" n="V02-P654"/>rencontre, que si effectivement il eust esté amoureux d'Aretaphile. Le Roy qui remarqua ce changement de couleur, estant puissamment touché de voir Philoxipe en danger pour l'amour de luy, faisant un grand effort sur luy mesme, s'aprocha de la Princesse Aretaphile ; qui par respect luy avoit voulu quitter sa place, et où il voulut pourtant qu'elle demeurast. Et apres l'avoir regardée quelque temps sans parler. Madame, luy dit il en soupirant, ne voulez vous point guerir Philoxipe ? Seigneur, luy repliqua t'elle, si sa santé dependoit de moy, vostre Majesté seroit bien tost consolée de la douleur que sa maladie luy cause. Philoxipe qui vit une grande alteration sur le visage du Roy, eut peur qu'il ne dist encore quelque chose qui fist connoistre à Aretaphile l'opinion qu'il avoit de luy : c'est pourquoy prenant la parole, sans donner loisir à ce Prince de respondre ; Seigneur, luy dit il, quoy que je croye que la Princesse Aretaphile soit capable de faire de grandes choses, et de charmer de grandes douleurs : je pense pourtant pouvoir dire sans l'offencer, que la fin de celles que je sens, ne dépend pas de sa volonté ; et qu'il n'y a que les Dieux seuls, qui puissent me retirer du Tombeau. Philoxipe prononça ces paroles d'une façon si triste ; que le Roy achevant de vaincre ce qui s'opposoit au dessein qu'il avoit de tascher de sauver Philoxipe ; s'aprochant encore un peu plus prés de la Princesse Aretaphile, de peur que ceux qui estoient dans la Charobre ne l'entendissent ; 
<pb id="page_1253" n="V02-P655"/>Madame (luy dit il, en faisant signe à Philoxipe qu'il ne vouloit pas estre interrompu) je m'en vay vous dire une chose qui vous surprendra : je vous conjure pourtant, de la recevoir favorablement ; et de me faire la grace de croire, qu'à moins que de vouloir sauver la vie Philoxipe, je ne vous la dirois pas ; non pas mesme quand il iroit de la mienne : Ha ! Seigneur, s'écria ce Prince malade, si vostre Majesté acheve de dire ce qu'elle a commencé, elle hastera ma mort, au lieu de la reculer : La Princesse Aretaphile surprise d'entendre ce qu'elle entendoit, et ne sçachant ce que ce pouvoit estre ; regardoit tantost le Roy, et tantost Philoxipe. Mais enfin le Roy achevant de se determiner, C'est vous Madame, dit il à la Princesse Aretaphile, qui mettez Philoxipe dans le Tombeau : vos charmes ont esté plus forts que sa raison, quoy que sa generosité ait esté encore plus forte que son amour. Il vous aime divine Aretaphile, sans oser vous le dire : il ne veut pas mesme encore l'adjoüer : cependant je sçay de certitude, que si vous n'avez pitié de luy, il mourra infailliblement. je ne vous demande donc plus rien pour moy, luy dit il avec une melancolie estrange, mais traitez le moins rigoureusement que vous ne m'avez traité, puis qu'il le merite mieux : et si vostre ambition ne peut estre satisfaite, sans une Souveraine puissance : je vous promets divine Princesse, que si je ne puis mettre Philoxipe sur le Throsne, il en sera tousjours si prés, qu'on ne pourra presque discerner sa place 
<pb id="page_1254" n="V02-P656"/>ce de la mienne. Enfin, dit il encore, si Philoxipe meurt je mourray ; et ainsi je vous perdray pour tousjours. Mais si vous sauvez Philoxipe, du moins pourray-je esperer de languir encore quelque temps ; et d'avoir quelque part en vostre estime, n'en pouvant plus pretendre en vostre affection. Ne pensez pas, luy dit il, que ce que je fais soit une marque de la soiblesse de mon amour : puis qu'au contraire s'en est une de sa violence. Car enfin si je pouvois me resoudre à vous abandonner, et à suivre Philoxipe dans le Tombeau, je ne luy cederois pas la part que je pretendois à vostre affection, quoy qu'il en soit plus digne que moy : mais ne pouvant le voir mourir à ma consideration sans en expirer de douleur, il faut que je vive pour le faire vivre, et que je tasche de prolonger de quelque temps le plaisir que j'ay de vous voir. Aretaphile estoit si estonnée d'entendre parler le Roy de cette sorte, et Philoxipe en estoit si affligé ; que l'estonnement et la douleur produisant un pareil effet en ces deux Personnes, elles demeurerent un assez long temps sans pouvoir parler. Aretaphile avoit bien assez bonne opinion de sa beauté, pour se laisser persuader facilement que Philoxipe fust amoureux d'elle ; et elle l'avoit aussi assez bonne de sa generosité, pour croire qu'il n'auroit pas osé descouvrir sa passion : Mais comme tout ce qui n'estoit point Roy ne pouvoit toucher son coeur, elle avoit un chagrin estrange, d'entendre ce qu'elle entendoit : et il y 
<pb id="page_1255" n="V02-P657"/>avoit des momens, où elle s'imaginoit que c'estoit peut-estre un pretexte que le Roy cherchoit pour rompre avec elle. Philoxipe de son costé, jugeant bien qu'à la fin il faudroit dire la verité au Roy pour le desabuser, en avoit une confusion si grande, qu'il n'en pouvoit ouvrir la bouche. De sorte que le Roy voyât ces deux Personnes si surprises ; et sentant bien que peut-estre son amour le seroit dédire dans un moment, de tout ce que son amitié luy avoit fait prononcer ; se leva : et sans attendre ce qu'Aretaphile respondroit, Madame, luy dit il, le pitoyable estat où vous voyez Philoxipe, vous persuade mieux que je ne sçaurois faire : et il me pardonnera bien sans doute, si je ne vous parle pas aussi long temps pour luy, qu'il vous a parlé autrefois pour moy. En disant cela ce Prince sortit, quoy que Philoxipe le suppliast de demeurer : l'assurant qu'il alloit le desabuser entierement. Cependant quoy qu'Aretaphile eust beaucoup d'envie de s'en aller, comme elle avoit l'esprit aigry, et qu'elle vouloit sçavoir un peu plus precisément ce que c'estoit que cette bizarre avanture ; elle demeura un moment apres le Roy : et regardant Philoxipe, qui luy paroissoit aussi interdit, que s'il eust esté amoureux d'elle ; Est-ce vous, luy dit elle, Philoxipe, qui avez perdu la raison, ou si c'est le Roy ? car je vous adjouë que j'en suis en doute, et que je ne vous comprens ny l'un ny l'autre. je confesse, Madame, repliqua Philoxipe, que je ne suis pas Maistre de ma raison : Mais, 
<pb id="page_1256" n="V02-P658"/>Madame, c'est un mal dont vous n'estes point coupable ; et dont je ne vous accuse pas. Avez vous donc eu dessein, luy dit elle, de me faire perdre l'amitié du Roy ; ou est-ce que le Roy cherche un mauvais pretexte de me l'oster ? Mais Philoxipe si cela est, il n'est point besoin d'une si bizarre sainte : il ne faut que m'en donner le moindre soubçon, et je vous assure que je ne regreteray pas long temps la perte d'un coeur aussi partagé que le sien. Car enfin le Roy jusques à maintenant a tousjours plus aimé sa Couronne, que la Princesse Aretaphile : et par son discours il me veut encore faire côprendre aujourd'huy, qu'il vous aime mieux que moy. Madame, luy dit Philoxipe, je vous demande en grace de ne condamner pas le Roy legerement : et de ne blasmer pas en luy, la compassion qu'il veut avoir d'un mal dont il vous croit la cause. Je m'engage, Madame, à le desabuser de l'opinion qu'il a : car enfin quoy que vos charmes soient incomparables, le respect que j'ay tousjours eu pour vous, et celuy que j'auray toute ma vie pour le Roy, m'ont certainement garanty d'un peril presque inevitable, pour ceux qui n'auroient pas eu de si puissantes raisons de resister à vostre beauté. Ainsi, Madame, ne vous inquietez pas ; et faites moy l'honneur de me promettre de pardonner au Roy l'injustice qu'il a de vouloir que je partage aveque vous, un coeur où vous devez regner seule. Mais, Madame, auparavant que le Roy vous aimast, il m'avoit desja donné la place que j'y occupe 
<pb id="page_1257" n="V02-P659"/>aujourd'huy : c'est pourquoy vous n'en devez pas murmurer. Non non, luy dit l'ambitieuse Aretaphile, il ne vous sera pas aisé de justifier le Roy : il est genereux, je l'adjouë ; mais il est mauvais Amant : et quiconque peut ceder la personne aimée, ne l'aime sans doute que fort mediocrement. En disant cela, Aretaphile luy dit adieu : et laissa Philoxipe dans une douleur si grande, que son mal en augmenta. Craignant donc de mourir en laissant le Roy dans l'opinion où il estoit il l'envoya suplier qu'il luy peust parler : et ce fut justement comme je revenois d'Amathuse. Je me trouvay donc aupres de ce Prince, lors qu'il reçeut ce message : et à l'instant mesme il partit, pour aller chez Philoxipe : mais avec tant de chagrin qu'il m'en faisoit piti@©. Il s'estoit repenti plus d'une sois, de ce qu'il avoit dit à Aretaphile : et ne sçachant si effectivement cette Princesse n'auroit point dit quelque parole obligeante à Philoxipe, apres qu'il les eut laissez ensemble ; il retournoit chez luy avec une inquietude extréme. Comme nous y fusmes, il s'informa si la Princesse Aretaphile y avoit encore esté long temps apres luy ? Et ayant sçeu que non, il entra dans la chambre de Philoxipe : qui me voyant avec le Roy en fut fort aise. Seigneur, luy dit il, je voy bien qu'il est temps de vous adjoüer ma foiblesse, et de vous desabuser : Le Roy qui ne pouvoit concilier ces deux choses, ne luy respondit qu'en soupirant : et s'estant assis aupres de son lict, Philoxipe reprenant la parole, luy 
<pb id="page_1258" n="V02-P660"/>demanda pardon de la peine qu'il luy avoit donnée : et me pria de raconter au Roy ce que je sçavois de son avanture : le suppliant de ne trouver pas mauvais que je ne luy eusse point dit la verité, puis qu'à moins que d'attirer sur moy le courroux du Ciel et d'estre parjure, je n'eusse pû reveler son secret, apres les sermens qu'il m'avoit fait faire. Je commençay donc de dire au Roy, tout ce que je sçavois de l'amour de Philoxipe : Mais Seigneur, tout ce que je luy disois, luy paroissoit tellement incroyable, et parce qu'en effet la chose n'estoit pas trop dans la vray-semblance ; et parce qu'il craignoit qu'elle ne fust pas vraye ; qu'il fut un assez long temps à ne pouvoir mesme concevoir qu'elle fust possible. Enfin il dit à Philoxipe, qu'à moins que de voir Policrite, il n'adjousteroit point de soy à mes paroles. Philoxipe voyant donc l'obstination de ce Prince, luy dit qu'encore qu'il se trouvast fort mal, il ne laisseroit pas de se faire porter à Clarie, pour peu qu'il se trouvast mieux le lendemain : s'imaginant qu'il recouvreroit plustost la santé, en s'aprochant de Policrite, qu'en demeurant à Paphos. Cependant quoy que le Roy ne creust pas encore ce que je luy disois, il y avoit des momens, où l'on ne laissoit pas de voir des sentimens de joye dans son coeur. Ha mon cher Philoxipe, luy disoit il, seroit il bien possible que vous ne fussiez point mon Rival, et que je me fusse trompé ? Si cela est, adjoustoit il encore, je pense que j'adoreray cette Policrite dont vous 
<pb id="page_1259" n="V02-P661"/>me parlez, au lieu de condamner l'amour que vous dittes avoir pour elle : puis que par là je ne seray plus contraint de ceder, ce que j'aime plus que ma vie, et que mon Confident ne sera point mon Rival. Mais admirez Seigneur, les effets extraordinaires de l'Amour ! Philoxipe estoit encore assez malade, lors qu'il avoit envoyé prier le Roy de le venir revoir : mais des qu'il eut formé la resolution de retourner à Clarie, il luy amanda ; il dormit toute la nuit suivante, avec assez de tranquilité ; et le lendemain il se fit porter en Litiere à Clarie, où le Roy alla coucher. Le jour d'apres, Philoxipe quitta le lict : et celuy qui suivit malgré sa foiblesse, il monta à cheval avecque le Roy, accompagné de peu de monde : et fut jusques au pied des Rochers où il faloit descendre. 
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<div2 id="page_CYRUS020306" type="sequence" n="Histoire de Philoxype et Policrite : départ de Policrite">
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Comme nous y fusmes, le Roy sans estre suivy que de Philoxipe et de moy, prit le chemin de la Cabane de Cleanthe : comme nous la descouvrismes, Philoxipe qui aussi bien avoit besoin de se reposer, s'arresta : et la monstrant au Roy, Seigneur, luy dit il avec une confusion estrange, voila le lieu qui m'a fait quitter Paphos : Voila l'endroit de toute la Terre qui me plaist le plus : et où vous allez voir une personne, qui peut-estre vous fera plustost Rival de Philoxipe, que Philoxipe n'est le vostre. Ce Prince dit cela avec un sousris qui marquoit visiblement que la seule esperance de revoir Policrite, avoit remis la joye dans son coeur ; ce n'est pas qu'il n'aprehendast 
<pb id="page_1260" n="V02-P662"/>de déplaire à cette jeune Personne, et d'irriter encore Cleanthe, en menant le Roy chez luy : mais la chose n'ayant point de remede, il s'y estoit resolu : et cette crainte n'empeschoit pas que la joye n'eust place en son ame. Apres que le Roy eut assez consideré la grandeur de l'amour de Philoxipe, par la petitesse de la Cabane de Policrite : et qu'il eut pourtant adjoüé, que ce Desert avoit quelque chose de sauvage qui ne déplaisoit pas : nous marchasmes, et nous arrivasmes enfin à cette petite Palissade de Lauriers qui fermoit la court de Cleanthe. Nous y entrasmes donc, et Philoxipe devançant alors le Roy, fut à la Maison, dont il trouva la porte fermée. Il frapa sans que personne respondist : ce qui d'abord luy fit croire que peut-estre toute la Famille de Cleanthe seroit allée à ce petit Temple où il avoit veû une fois Policrite. Neantmoins comme il eust pû estre que quelqu'un eust esté dans cette Maison qui ne l'eust pas entendu, il frapa encore : et frapa si fort en effet, qu'un jeune Esclaue qui seruoit Cleanthe leur vint ouvrir : qui connoissant bien Philoxipe, luy dit, apres qu'il luy eut demandé où estoit son Maistre ? Seigneur, je ne puis vous rien dire de ce que vous voulez sçavoir : et je sçay seulement que Cleanthe, Megisto, Policrite, et Doride, ne sont plus icy, et n'y doivent plus revenir. Ils ont emmené avec eux, les femmes qui estoient de leur païs : et mon Maistre m'a commandé d'attendre icy de ses nouvelles : 
<pb id="page_1261" n="V02-P663"/>sans que je sçache ny pourquoy il est party, ny pourquoy il m'a laissé. Philoxipe surpris et affligé de ce discours, fut assez long temps sans parler : le Roy s'imagina d'abord, qu'il y avoit de l'artifice : et que Philoxipe ne m'avoit fait dire ce que j'avois dit que pour l'abuser. Mais enfin ce jeune Esclave estant rentré dans la Maison, et revenu un moment apres ; Seigneur, dit il à Philoxipe, lors que Policrite fut preste à partir d'icy, elle me tira à part, sans que personne le vist : et me donna ce que je remets entre vos mains : avec ordre si vous veniez icy de vous le bailler. Philoxipe prenant à l'instant mesme des Tablettes que cét Esclave luy presenta, les ouvrit, pendant que le Roy me faisoit l'honneur de me parler, à huit ou dix pas de là, et il y leût ces paroles.
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<q>POLICRITE A PHILOXIPE.</q>
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<q>Je ne sçay Seigneur, où l'on mene Policrite : mais je sçay bien que t'est le Prince Philoxipe qui fait son exil. Comme je n'auray peut-estre jamais l'honneur de le voir, j'ay creû que je pouvois sans crime apprendre par cette Lettre mes veritables sentimens, que je refusay de luy dire, la derniere fois que je luy parlay. Il sçaura donc, que d'abord ne me croyant pas digne de son 
<pb id="page_1262" n="V02-P664"/>affection par ma naissance, je luy ay refusé la mienne autant que j'ay pû : mais qu'ayant apris en suitte, que je ne suis pas de la condition dont il parois estres : et qu'il y a eu des Rois dans ma Race : je luy adjoüe que j'ay eu de la joye de ne pouvoir moy mesme reprocher au Prince Philoxipe, qu'il eust une inclination trop disproportionnée à sa qualité : et que j'ay creû luy devoir aprendre ce que je suis, afin qu'il ne croye pas faire rien indigne de luy, en se souvenant quelquefois de Policrite, qui se souviendra tousjours agreablement de sa vertu : soit que la Fortune luy fasse passer sa vie dans un Palais ou sous une Cabane.</q>
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<q>POLICRITE.</q>
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Philoxipe n'eut pas plustost achevé de lire cette Lettre, qu'il vint retrouver le Roy : Seigneur (luy dit il en la luy presentant avec une melancolie estrange) vostre Majesté verra dans ces Tablettes mon innocence et mon malheur. Apres cela le Roy se mit à lire ce que Policrite avoit escrit, et à le lire tout haut : Mais Dieux que le malheureux Philoxipe eut de peine à n'interrompre pas le Roy ! aussi n'eut il pas plustost achevé de lire, que regardant ce Prince avec une douleur extréme ; Et bien Seigneur, luy dit il, suis-je amoureux de la Princesse Aretaphile, et ne suis-je pas le plus malheureux homme du monde ? Le Roy l'embrassant alors, luy demanda pardon de ses soubçons, et de l'inquietude qu'il luy causoit. Mais mon cher Philoxipe, luy dit il, j'en feray bien puni, et par vostre propre douleur, 
<pb id="page_1263" n="V02-P665"/>qui sera tousjours la mienne : et par la Princesse Aretaphile, qui ne me pardonnera pas aisèment. Mais, adjousta t'il, encore avez vous de quoy vous consoler : puis que vous aprenez deux choses à la fois fort importantes et fort agreables. Car enfin Policrite vous aime, et Policrite est de naissance illustre : en eussiez vous pû demander davantage aux Dieux, quand ils vous enssent promis de vous accorder tous vos souhaits ? Ha Seigneur, s'écria Philoxipe. ce que vous me dittes pour me consoler, est ce qui fait toute la malignité de mon infortune : car il est vray que j'aprens que Policrite ne me haït pas, et que Policrite est d'une condition égale à la mienne : mais en mesme temps cette aimable et cruelle personne me dit qu'elle ne me verra jamais, et qu'elle ne sçait où l'on la mene. Ha Seigneur, je serois plus coupable si j'estois amoureux de la Princesse Aretaphile : mais je serois moins miserable. J'aurois des raisons pour combattre ma passion : mais icy je ne voy rien qui ne la fortifie, et qui ne l'augmente. Enfin apres que Philoxipe se fut bien pleint, il quitta le Roy : et fut encore demander cent choses à ce jeune Esclave, sans qu'il peust tirer nul esclaircissement, ny de la naissance de Policrite ; ny du lieu où Cleanthe et Megisto estoient allez : et il sçeut seulement qu'il y avoit plus de quinze jours qu'ils estoient partis. Ny prieres, ny promesses, ny menaces, ne purent jamais rien faire dire davantage à ce jeune Esclave, de qui Philoxipe 
<pb id="page_1264" n="V02-P666"/>tout desesperé qu'il estoit, ne laissa pas d'estimer la fidelité. Mais enfin ne pouvant rien sçavoir de plus, il suivit le Roy qui s'en retournoit à Clarie. Pour moy, je ne me trouvay de ma vie plus embarrassé : car le Roy estoit si melancolique, et de sa propre douleur, et de celle de Philoxipe, qu'il ne pouvoit se resoudre à parler, ny pour se pleindre, ny pour consoler ce Prince affligé, qu'il aimoit si tendrement. Philoxipe de son costé estoit encore plus inquiet : il abandonnoit cette Cabane à regret, quoy que ce qu'il aimoit n'y fust plus. Tantost il tournoit les yeux pour la regarder encore : tantost il regardoit la Lettre de Policroite, que le Roy luy avoit rendüe : En suitte il regardoit vers le Ciel : apres il attachoit ses regards vers la terre : et marchant quelquefois sans rien dire, et quelquefois aussi soupirant fort haut, il sembloit ne sçavoir pas si le Roy estoit là, ou s'il estoit seul, tant sa resuerie estoit profonde. Enfin nous arrivasmes à Clarie : Mais Dieux, que la conuersation fut triste le reste du jour ! Du moins Philoxipe, luy disoit le Roy, vous avez cét avantage, de sçavoir que Policrite vous a beaucoup d'obligation ; qu'elle n'a rien à vous reprocher ; que vous estes innocent envers elle ; et qu'elle ne pense à vous, en quelque lieu qu'elle soit, que pour regretter vostre absence. Où au contraire, j'ay irrité Aretaphile : de qui l'ame superbe m'accuse sans doute de peu d'affection : et qui trouvera fort mauvais que j'aye preferé vostre vie, à l'amour 
<pb id="page_1265" n="V02-P667"/>que j'ay pour elle. Mais Seigneur, reprit l'affligé Philoxipe, vous sçavez où est la Princesse Aretaphile : vous pouvez luy faire entendre vos raison : Vous pouvez luy demander pardon de ce crime, qu'un excès de generosité vous a fait commettre : Vous pouvez soupirer aupres d'elle : Vous pouvez vous plaindre, et vous pouvez appaisser sa colere. Mais pour moy Seigneur, quand je me plaindray ; que je soupireray ; que je respandray des torrents de pleurs parmy mes Rochers, tout cela me rendra t'il Policrite, et sçauray-je où elle demeure ? Peut-estre que Cleanthe se sera embarqué : et peut-estre enfin que je ne sçauray jamais, ny qui est Policrite ; ny où est Policrite. Ha ! Seigneur, s'écrioit ce Prince amoureux et desolé, si vous sçaviez quelle cruelle avanture est la mienne, vous connoistriez aisément que je suis de plus malheureux homme du monde : car si j'aimois une personne qui me haïst, le despit me pourroit guerir : si j'en aimois une inconstante, le mespris que je feroïs de sa foiblesse me consoleroit : si j'estois jaloux, une partie de mon chagrin se passeroit, à chercher les voyes de nuire à mes Rivaux : si l'absente de Policrite estoit bornée, l'esperance de son retour, quelque esloigné qu'il me parust, adouciroit mes inquietudes : et si la mort mesme avoit mis une personne que j'aimerois dans le Tombeau, je pense que je souffrirois moins que je ne souffre. Car enfin ce mal est un si grand mal, qu'il assoupit la raison, et 
<pb id="page_1266" n="V02-P668"/>presque l'ame insensible : Mais icy, l'esloignement de Policrite a pour moy toute la rigueur de la mort, et quelque chose de plus. Je ne la dois non plus voir, à ce qu'elle dit, que si elle n'estoit plus vivante : et cependant je sçay qu'elle sera peut-estre en lieu où elle sera veüe ; ou elle sera aimée :et où peut-estre elle aimera, sans se souvenir plus de Philoxipe : et tout cela, sans que je puisse prevoir de fin à ma souffrance ny à mes douleurs : et mesme sans que je puisse avoir recours à la mort. Car apres tout, quoy que Policrite die que je ne la verray plus, je la pourrois voir, et le hazard pourroit me la faire rencontrer. C'estoit de cette sorte que le Roy et Philoxipe s'entretenoient : je taschois de les consoler tous deux, mais à vous dire le vray, mes raisons estoient fort mal escoutées. Cepcndant pour Philoxipe, il n'avoit point de remede à chercher à son mal : car comme il avoit sçeu par cét Esclave qui luy avoit baillé la Lettre de Policrite, qu'il y avoit desja avez longtemps qu'elle estoit partie : il ne pouvoit songer à aller apres, ny ne sçavoit pas de quel costé faire chercher. Tout ce qu'il pût faire, fut d'ordonner à ses Gens de veiller jour et nuit à l'entour de cette Cabane, avec ordre d'arrester tous ceux qui y viendroient, pour tascher d'aprendre par eux ; ce que ce trop fidelle Esclave n'avoit pas voulu dire : et de le suivre par tout où il iroit ; jugeant bien que Cleanthe ne l'avoit pas laisse seul dans cette Maison sans quelque raison secrette, et sans avoir dessein d'y revenir : 
<pb id="page_1267" n="V02-P669"/>ou du moins d'y renvoyer quelqu'un de sa part, ou que l'Esclave luy mesme l'allast trouver où il seroit Pour le Roy il n'en estoit pas ainsi : et il n'ignoroit pas que c'estoit aux pieds de la Princesse Aretaphile qu'il faloit aller tascher d'obtenir son pardon. Il ne voulut pourtant pas obliger si tost son cher Philoxipe à retourner à Paphos : et il tarda encore le jour suivant à Clarie. Mais quoy qu'il n'y eust nulle apparence de retrouver Policrite, Philoxipe supplia le Roy de ne laisser pas d'envoyer à tous les Ports de l'Isle : afin de tascher de sçavoir si Cleanthe se seroit embarqué en quelqu'un : estant assez aisé d'en estre esclaircy, à cause de ce nombre de femmes qu'il menoit, qui le rendoient remarquable. Le Roy luy dit qu'il feroit ce qu'il voudroit : mais qu'il le conjuroit aussi, de ne luy refuser pas d'aller à Paphos : pour luy aider à obtenir sa grace de la Princesse Aretaphile. Philoxipe eut un sensible desplasir d'estre forcé de retourner à la Ville : Mais ayant tant d'obligation au Roy, et ce Prince n'estant mal avec la personne qu'il aimoit que pour l'amour de luy, il crüt qu'il devoit y aller, et en effet il y vint. Icy, Seigneur, admirez les caprices de l'amour : l'excès de la douleur de Philoxipe occuppa si fort son esprit, qu'il ne se pleignit plus des maux du corps ny de sa foiblesse : et. ce mesme Prince qui trois jours auparavant estoit venu à Clarie en Lictiere, s'en retourna à cheval à Paphos. Comme nous y fusmes, le Roy alla le soir mesme chez la Princesse Aretaphile, 
<pb id="page_1268" n="V02-P670"/>qu'il rencontra sans autre compagnie que celle de ses femmes : elle le reçeut avec toute la civilité qu'elle devoit à sa condition : mais aussi avec toute la froideur d'une personne irritée. Comme elle vit Philoxipe avec le Roy, Seigneur, luy dit elle avec un sous-rire malicieux, je vous avois bien dit que Philoxipe gueriroit sans que je m'en meslasse : Philoxipe, Madame, respondit il, est beaucoup plus malade que je ne le croyois : mais graces au Ciel je ne vous reprocheray point sa mort : puis que vous n'estes pas la cause de ses inquietudes : Eh, veüillent les Dieux que vous ne mettiez pas Philoxipe en estat de vous reprocher la mienne. Non non, Seigneur, luy dit elle, vostre vie n'est point en danger ; et tant que Philoxipe vivra, vostre Majesté n'aura rien à craindre. Ha ! Madame, s'escria le Roy, ne me traitez pas si cruellement : Ha ! Seigneur, repliqua t'elle, n'entreprenez pas s'il vous plaist de me vouloir persuader des choses si opposécs les unes aux autres en si peu de temps. Il n'y a que quatre ou cinq jours, que vous me fistes l'honneur de me dire chez Philoxipe, <q>Que vous ne me demandiez plus rien pour vous : que mon affection estoit un bien où vous ne vouliez, plus avoir de part :</q> Et vous me priastes encore, si j'ay bonne memoire, <q>de ne traiter pas Philoxipe si rigoureusement que je vous avois traité :</q> Et peut-estre (adjousta t'elle, avec une malice extréme) que defferant beaucoup à vos prieres en cette occasion, je vous eusse accordé ce que vous me demandiez pour Philoxipe, si mon amitié 
<pb id="page_1269" n="V02-P671"/>eust esté necessaire pour sauver sa vie. Mais grace au Ciel n'en ayant pas besoin, il se contentera s'il luy plaist de mon estime : et vostre Majesté se satisfera aussi de mon respect : qui est la seule chose que je luy puis et que je luy dois rendre. Car enfin me vouloir faire croire que vous m'aimez, apres avoir pû souffrir qu'un autre m'aimast, et avoir souhaité que je l'aimasse ; c'est ce qui n'est pas aisé d'entendre sans quelque sentiment de colere. Croyez moy, Seigneur, adjousta t'elle, qu'aimer son Rival plus que sa Maistresse, est une chose qui n'a guere d'exemples : et qui me permet à mon aduis de faire connoistre à ceux qui sçauront la chose, que c'est une excellente voye de se faire un Serviteur fidelle : et une fort mauvaise invention d'obliger une Princesse à aimer celuy qui la traite de cette sorte. Quoy, Madame, repliqua le Roy, la compassion que j'ay euë pour Philoxipe me destruira dans vostre esprit ! Moy, dis-je, qui ay souffert un supplice effroyable, auparavant que de me resoudre d'avoir de la pitié pour luy. Moy qui ne vous cedois, que parce que je ne pouvois vous abandonner ; et qui sentois que la mort de Philoxipe avançoit la mienne. Si vous eussiez plus aimé Aretaphile, repliqua cette Princesse, que vous n'aimiez Philoxipe, vous vous fussiez pleint de son malheur et du vostre : vous eussiez tasché de le guerir par l'absence, et par cent autres voyes : et tout au plus, vous ne l'eussiez pas haï ; vous eussiez pleuré sa mort quand elle fust arrivée ; et vous vous 
<pb id="page_1270" n="V02-P672"/>en seriez consolé, par la seule veüe d'Aretaphile. Mais parce que vous aimez plus Philoxipe qu'Aretaphile, vous vous resoluez aisément à sa perte. Cependant, Seigneur, vous n'avez pû ceder à Philoxipe, que la part que vous aviez dans son ame : qui n'estoit peut-estre pas telle que vous la croiyez. Ha ! inhumaine Princesse, reprit le Roy, ne me desesperez pas : et sçachez qu'en vous cedant à Philoxipe, je m'estois resolu à mourir. Peut-estre, Seigneur, repliqua t'elle, si j'avois la foiblesse de vous escouter favorablement aujourd'huy ; qu'à la premiere occasion qui s'en presenteroit ; et qu'au premier soubçon que vous auriez que quelqu'un ne me haïst pas, vous viendriez encore me conjurer de guerir son mal. Non non, Seigneur, adjousta t'elle avec un visage plus serieux, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ne sçavez point aimer : l'amour est quelque chose au dessus de la raison et de la generosité, qui a ses reigles à part : l'on peut donner sa propre vie à un de ses Amis : mais pour la Personne aimée, il seroit bien plus juste et plus ordinaire, de donner tous ses Amis pour ses interests, que de la ceder à un de ses Amis. Enfin, poursuivit elle encore, vous avez pû imaginer que vous pouviez vivre sans moy : car si vous eussiez creû que vous enssiez deû mourir, il eust ce me semble esté aussi beau de mourir sans ceder Aretaphile à Philoxipe, qu'apres la luy avoir cedée. Mais, Seigneur, ayant mieux aimé donner une marque de generosité extraordinaire, 
<pb id="page_1271" n="V02-P673"/>qu'une preuve d'amour assez commune ; je n'ay rien à dire : mais aussi n'ay-je rien à faire, qu'à conserver mon coeur aussi libre qu'il l'a tousjours esté. Le Roy voyant qu'il ne pouvoit appaiser cét esprit altier, apella Philoxipe à son secours : Venez, luy dit il, venez reparer le mal que vous m'avez fait innocemment : et si vous voulez conserver ma vie, comme j'ay voulu conserver la vostre, faites que l'on me remette en l'estat où j'estois, auparavant que d'avoir eu pitié de vous. Madame, dit alors Philoxipe parlant à cette Princesse, si vous jugez de l'amour du Roy pour vous, par son amitié pour moy, que n'en devez vous point attendre ! puis que pour me sauver la vie, il a pû durant quelques momens seulement, renoncer à la possession d'un thresor inestimable : Et ne devez vous pas croire, qu'à la moindre occasion qui s'en presenteroit, il sacrifieroit pour vostre service, non seulement Philoxipe, mais tous ses Sujets ; et qu'il sa crifieroit mesme sa propre vie ? Non non, respondit cette Princesse, vous n'estes pas si obligé au Roy que vous pensez ; et au lieu que vous me priez de juger de l'amour qu'il a pour moy, par l'amitié qu'il a pour vous : je vous conseille de ne juger de l'amitié qu'il a pour vous, que par l'amour qu'il a pour moy : et de croire que puis qu'il a pû me ceder, il n'a jamais eu une passion assez violente pour Aretaphile, pour meriter que Philoxipe luy soit fort obligé de ce qu'il a fait pour luy, puis qu'il l'eust fait pour tout autre. Mais 
<pb id="page_1272" n="V02-P674"/>cruelle Princesse, interrompit le Roy, que voulez vous que je face ? je pense, respondit elle, que je ne vous demanderay rien d'injuste, quand je vous supplieray tres-humblement, de ne vous souvenir plus d'Aretaphile : et de jouir en repos, de la vie de Philoxipe qui vous a si peu cousté. Ha ! s'escria le Roy, si la vie de Philoxipe me coustoit vostre affection, je l'aurois achetée plus cher que si j'eusse donné ma Couronne. Adjoüez la verité. Seigneur, luy dit cette malicieuse Princesse, il Philoxipe eust esté aussi malade d'ambition, que vous le croiyez malade d'amour, il ne seroit pas encore guery ; et vous n'eussiez pas si tost cedé le Sceptre, que vous avez cedé Aretaphile. Philoxipe qui comprit aisément le sens caché de ces paroles, où le Roy ne respondoit pas, tant il estoit accablé de douleur : luy dit, Madame, quand le Roy vous adjoüera qu'il a failly, et qu'il vous en demandera pardon, serez vous plus inexorable que les Dieux, et luy refuserez vous sa grace ? Quand le Roy, luy dit elle, aura fait pour me guerir de quelque maladie d'esprit s'il m'en arrive, une chose aussi extraordinaire que ce qu'il a fait pour vous, je verray alors en quelle disposition sera mon ame. Enfin, Seigneur, quoy que le Roy et Philoxipe pussent dire, ils ne purent rien obtenir de cette imperieuse Personne. Comme ils furent sortis de chez elle, et qu'ils furent retournez au Palais, Philoxipe qui connoissoit admirablement Aretaphile, luy dit qu'il sçavoit une voye infaillible, de le remettre 
<pb id="page_1273" n="V02-P675"/>bien avec elle : Helas ! luy dit le Roy, il est peu de choses que je ne face pour cela : Parlez donc mon cher Philoxipe : faut il soupirer longtemps ? faut il verser des larmes en abondance ? et faut il estre eternellement à ses pieds ? Non Seigneur, reprit il, et il ne faut que luy mettre la Couronne sur la teste. Mais, luy respondit ce Prince, j'eusse bien voulu ne devoir point l'amour d'Aretaphile à son ambition : et au contraire, j'eusse voulu que la Couronne de Chipre, eust esté la recompense de son affection pour moy. Enfin, Seigneur, cinq ou fix jours s'estant passez de cette sorte, et Philoxipe ne pouvant plus souffrir la Cour, supplia le Roy de luy permettre de s'en retourner à Clarie. Tous ceux que le Roy avoit envoyez à tous les Ports de Mer qui n'estoient pas fort esoignez de Paphos, revindrent en ce mesme temps : et ne raporterent nulles nouvelles de Policrite. De sorte que le malheureux Philoxipe s'en retourna à sa solitude, avec un desespoir estrange. Il avoit pourtant obligé le Roy à ne dire point quelle estoit la cause de son chagrin : et il n'y avoit que luy, la Princesse Aretaphile, et moy, qui en sçeussions la verité. Encore cette Princesse n'en sçavoit elle rien autre chose, sinon que Philoxipe estoit devenu amoureux d'une personne qu'il ne connoissoit pas. De vous representer quelle estoit la vie qu'il menoit ; cela seroit assez difficile. Dés qu'il faisoit beau, il s'en alloit visiter la Cabane de Policrite, et tous les lieux où il l'avoit veuë, et où il 
<pb id="page_1274" n="V02-P676"/>luy avoit parlé : il s'en alloit faire de nouvelles questions à Esclave qui y estoit, et que l'on avoit tousjours observé, sans voir venir personne parler à luy, ny sans qu'il eust esté parler à personne : mais toute l'adresse de ce Prince fut une seconde fois inutile contre la genereuse fidelité de cét Esclave si digne de ne l'estre point. Quand Philoxipe ne pouvoit se promener, il demeuroit dans sa Galerie, à considerer la Peinture de sa belle Venus Uranie : lors qu'il se souvenoit de la douce vie qu'il avoit menée auparavant que d'estre amoureux, il souhaitoit presque de n'avoir jamais veû Policrite : mais dés qu'il rapelloit en sa memoire les charmes de sa beauté et de son esprit, et les heureux momens dont il avoit joüy aupres d'elle, quoy qu'elle luy eust tousjours caché les sentimens d'estime qu'elle avoit pour luy ; il preferoit toutes les douleurs qu'il souffroit depuis qu'il aimoit, à tous les plaisirs qu'il avoit eus pendant qu'il estoit insensible. Helas (disoit il quelquefois en luy mesme en relisant la Lettre de Policrite) que de douces, d'agreables, et de cruelles choses j'ay aprises en un mesme jour ! Policrite est de Naissance illustre ; Policrite se souviendra tousjours de moy, et Policrite ne me verra jamais. Ha s'il est ainsi, pousuivoit il, que n'ay-je recours à la mort, et que fais-je d'une vie si malheureuse ? Puis tout d'un coup venant à penser que Policrite vivoit, et que Policrite ne le haïssoit pas ; un rayon d'esperance luy faisoit 
<pb id="page_1275" n="V02-P677"/>croire que peut-estre s'informant de luy, et aprenant la miserable vie qu'il menoit, se resoudroit elle à luy aprendre enfin en quel lieu de la Terre elle vivoit. Ce raisonnement ne luy donnoit pourtant qu'autant d'esperance qu'il en faloit pour l'empescher de mourir : et ne luy en donnoit pas assez pour le consoler de ses infortunes. Philoxipe vivant donc de cette sorte tout le reste de l'Hyuer, alloit quelques fois voir le Roy, lors que le Roy ne le pouvoit venir visiter : et sans nul espoir de remede à ses maux, il attendoit la mort ou des nouvelles de Policrite : car l'une ou l'autre estoient l'objet de toutes ses pensèes, et le terme de tous ses desirs. Le Printemps mesme, qui semble inspirer la joye à toute la Nature, n'apporta point de changement à son humeur : et il regarda rougir les Roses de ses Jardins, avec le mesme chagrin qu'il avoit veû blâchir ses Parterres de neige durant l'Hyuer. Ceux qui observoient l'Esclave de Cleanthe, luy aprirent un matin qu'il estoit mort subitement : cette fâcheuse nouvelle redoubla encore ses déplaisirs : tant parce que tout ce qui apartenoit à Policrite luy estoit fort considerable, et que cét Esclave luy avoit paru digne d'un sort plus heureux ; que parce qu'il perdoit en le perdant, presque toute l'esperance qu'il luy restoit de pouvoir découvrir où estoit Policrite. Il ne laissa pas pourtant de faire continuer encore quelque temps de prendre garde s'il ne viendroit personne à cette Cabane deserte : 
<pb id="page_1276" n="V02-P678"/>mais enfin se lassant de lasser ses Gens, il les dispensa d'une peine si inutile : et abandonna absolument sa fortune à la conduitte des Dieux. 
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<div2 id="page_CYRUS020307" type="sequence" n="Histoire de Philoxype et Policrite : récit autobiographique de Solon">
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Un jour donc, comme il estoit en une humeur si sombre, Solon arriva à Clarie : un Nom qui luy estoit si cher, luy donna d'abord beaucoup d'émotion de joye : Mais venant à considerer combien il estoit changé depuis qu'il ne l'avoit veû ; et quelle confusion il auroit s'il faloit luy adjoüer sa foiblesse ; quoy qu'il sçeust bien que l'amour honneste n'estoit pas une passion dont Solon fust ennemi declaré, cette joye en fut un peu moderée. Il fut pourtant au devant de luy, avec beaucoup d'empressement : mais comme la tristesse s'estoit puissamment emparée de son coeur et de ses yeux, la satisfaction qu'il avoit de revoir l'illustre Solon estoit tellement interieure, qu'à peine en paroissoit il quelques marques sur son visage. Solon ne le vit donc pas plustost, qu'il remarqua aisément sa melancolie : et Philoxipe de son costé regardant Solon, vit qu'au lieu de cette phisionomie tranquile, et de cét air ouvert et agreable qu'il avoit accoustumé d'avoir dans les yeux, il y paroissoit beaucoup de douleur. Apres que les premiers complimens furent faits, et que Philoxipe eut conduit Solon dans sa chambre. Seigneur, luy dit il, vous me donneriez une grande consolation d'avoir l'honneur de vous voir, si je ne voyois pas quelques signes de tristesse en vous, dont je ne puis m'empescher de vous demander 
<pb id="page_1277" n="V02-P679"/>la cause. Genereux Prince, repliqua Solon, je devrois vous avoir prevenu : et vous avoir demandé le sujet de vostre melancolie, auparavant que de vous avoir donné loisir de me parler de la mienne. Mais je vous adjoüe que le Legislateur d'Athenes n'est pas presentement en estat de se donner des loix à luy mesme, et que la douleur que je sens, est plus forte que ma raison. Philoxipe l'embrassant alors estroitement, le conjura de luy en vouloir dire la cause : et le pria de croire qu'il seroit toutes choses possibles pour le soulager. Mais, luy dit il, Seigneur, je pensois que la Philosophie vous eust mis à couvert de toutes les infortunes de la vie : et que la douleur fust un sentiment inconnu à Solon, à qui toute la Grece donne le Nom de Sage. La Philosophie, reprit ce fameux Athenien, est une imperieuse qui se vante de regner en des lieux où elle n'a pas grand pouvoir : Elle peut sans doute, poursuivit il, enseigner la vertu aux hommes : leur faire connaistre toute la Nature : leur faire aprendre l'Art de raisonner : et leur donner des loix et des preceptes, pour la Y conduitte des Republiques et des Estats. Elle peut mesme assez souvent nous faire vaincre nos passions : Mais lors qu'il faut surmonter un sentiment equitable que la Nature nous donne ; croyez moy Philoxipe, que cette mesme Philosophie qui nous aura quelque fois fait perdre des Couronnes sans changer de visage ; ou qui nous en aura fait refuser sans repugnance ; se trouve foible en 
<pb id="page_1278" n="V02-P680"/>des occasions moins éclatantes. Et en mon particulier, je puis dire que j'en ay esté abandonné trois fois en ma vie : quoy que peut-estre j'en aye esté secouru en cent autres rencontres assez difficiles. Mais encore, luy dit Philoxipe, ne sçauray-je point ce qui vous affligé ? Il faut bien que je vous le die, luy repliqua Solon, puis que ce n'est que de vous seul que je puis attendre quelque secours. je ne vous rediray point, luy dit il, tant de particularitez qu'autrefois je vous ay racontées de ma fortune ; car je veux croire que vous ne les avez pas oubliées : Mais pour vous faire entendre parfaitement la cause de ma douleur ; il faut toutefois que je reprenne les choses d'assez loin : et que je vous dis quelques circonstances de ma vie, que vous avez ignorées. Vous avez bien sçeu que je n'ay jamais creû que le mariage fust incompatible avec la Philosophie et la parfaite Sagesse, comme Thales cét illustre Milesien se l'est imaginé : et vous n'avez pas ignoré non plus, que j'espousay une Personne de grande vertu et de grand esprit, dont j'eus des Enfans, qui moururent peu apres leur naissance : à la reserve d'un Fils qui me resta, et que j'ay eslevé avec beaucoup de soin, en intention de le rendre digne de l'illustre Sang dont il est descendu. Il pouvoit avoir quatorze ou quinze ans, lors que je fus à Milet pour quelques affaires : et comme le sage Thales estoit fort de mes amis je fus le visiter : et suivant nostre coustume, il soustint ses opinions, 
<pb id="page_1279" n="V02-P681"/>et moy les miennes. Il me reprochoit agreablement ma foiblesse : et me disoit que je tesmoignois assez l'indulgence que j'avois pour l'amour, par une petite Image de Cupidon que je consacray un jour à cette Dimunité, et que je fis placer au Parc de l'Academie, au lieu où ceux qui courent avec le flambeau Sacré ont accustumé de s'assembler. Passant donc insensiblement d'une chose à une autre, nous parlasmes des felicitez et des infortunes du mariage : et en suitte la conversation s'esloignât toujours de son premier sujet, côme il arrive assez souvent, nous parlasmes de nouvelles, et d'autres choses semblables. Un moment apres, Thales feignant d'avoir quelque ordre à donner à un des siens pour ses affaires particulieres, se leva pour luy parler bas, et se vint remettre à sa place. En suitte de quoy à quelque temps de là, je vys arriver un Estranger que je ne connaissois pas, qui luy dit qu'il venoit d'Athenes, et qu'il n'y avoit que dix jours qu'il en estoit parti. A l'instant mesme, pressé par ce desir naturel de curiosité de sçavoir s'il n'y avoit eu nulle nouveauté en ma Patrie, depuis que j'en estois esloigné, je luy demanday s'il ne sçavoit rien de considerable de ce lieu là ? Non, me respondit il, si non que le jour que je partise vy faire les funerailles d'un jeune Garçon de la premiere qualité, où toutes les personnes de consideration qui sont à la Ville estoient : et pleignoient extrémement la douleur que recevoit le Pere de cét Enfant, qui n'estoit 
<pb id="page_1280" n="V02-P682"/>pas alors à Athenes. j'adjoûe Philoxipe, qu'entendant parler cét homme de cette sorte, je changeay de couleur : et ne pus m'empescher de craindre pour mon fils. Mais, luy dis-je, ne sçavez vous point le Nom de ce malheureux pere ? je l'ay oublié, me repliqua t'il, mais se sçay que c'est un homme d'une extréme probité, et dont la reputation est grande en ce lieu là. je confesse Seigneur, que comme la Philosophie enseigne aussi bien la sincerité que la modestie, je creus que je pouvois estre celuy dont parloit cét homme : de sorte que voulant m'éclaircir, sans choquer la bien-seance ; il ne s'appelloit sans doute pas Solon ? (luy dis-je, attendant sa response avec beaucoup d'inquiétude) Pardonnez moy, me respondit il, et ma memoire m'avoit desja redonné son Nom, quand vous l'avez prononcé. Que serviroit il de le nier ? je ne pûs entendre une si funeste nouvelle sans douleur : mais une douleur si violente, que Thales en eut pitié ; et se moquant de ma faiblesse, me demanda en riant, s'il estoit avantageux au Sage de se marier, et de se mettre en estat d'avoir estudié la Philosophie pour les autres, sans s'en pouvoir servir pour soy mesme ? En suitte de quoy il m'aprit qu'il n'y avoit rien de vray en tout ce que cét homme m'avoit dit ; qu'il n'avoit pas mesme esté à Athenes depuis fort long temps, et qu'il n'avoit parlé ainsi que par ses ordres, qu'il luy avoit fait donner, lors qu'il m'avoit quitté pour parler bas à un des siens. A mon retour à Athenes, 
<pb id="page_1281" n="V02-P683"/>je retrouvay effectivement mon fils en vie, mais je trouvay toute la Ville en confusion : à cause de quelque desordre qui estoit arrive entre les Descendans de Megacles, et les Descendants de ceux qui avoient esté de la Conjuration Cylonienne. En suitte les Megariens surprirent le Port de Nisacée, et reprirent l'Isle de Salamine qui m'avoit tant donné de peine : et pour comble de malheur, tout le peuple se trouva saisi d'une crainte superstitieuse, qui luy persuada qu'il revenoit des Esprits ; qu'il aparoissoit des Spectres et des Fantosmes ; et cette imagination s'empara tellement de la plus grande partie du monde, qu'il y eut une consternation universelle. Ceux qui avoient le soin des choses Sacrées, disoient mesme qu'ils apercevoient dans les Victimes des lignes infaillibles que la Ville avoit besoin de purifications, et que les Dieux estoient irritez, par quelque crime secret. Pour cét effet, de l'advis des plus Sages, l'on envoya en Crete vers Epimenides le Phaestien, qui estoit et qui est encore sans doute un homme incomparable : un homme, dis-je, de qui la vie est toute pure, toute simple, et toute sainte : qui ne mange à peine qu'autant qu'il faut pour vivre : de qui l'ame est autant destachée des sens, qu'elle le peut estre en cette vie : qui est tres sçavant en la connaissance des choses Celestes ; et qui passe en son Païs non seulement pour avoir quelques revelations divines : mais mesme les Peuples de Crete assurent, qu'il est Fils d'une Nimphe nommée 
<pb id="page_1282" n="V02-P684"/>Balte. Quoy qu'il en soit, Seigneur, c'est un homme extraordinaire en sçavoir et en vertu : Epimenides donc ne refusant pas la priere qu'on luy fit, vint à Athenes, et me fit la grace de me choisir entre tant de Gens illustres dont cette celebre Ville est remplie, pour le plus particulier de ses Amis. Apres qu'il eut par sa sagesse, et par la croyance que le Peuple avoit en luy, dissipé toutes les fausses imaginations qu'il avoit : et qu'il l'eut guery de toutes ses craintes, par des Sacrifices, par des prières, 8c par des ceremonies : il voulut encore à ma consideration, tarder quelque temps à Athenes : où certainement il fit des Predictions prodigieuses, à cent Personnes differentes. Un jour que venant à parler ensemble de la foiblesse humaine, et combien peu il faloit se fier à ses propres forces, ny mesme à celles de la Philosophie, je luy racontay ce qui m'estoit arrivé chez Thales le Milesien ; et à quel point j'avois esté honteux, de n'estre pas Maistre de mes premiers sentimens. Solon, me dit il, est aisé à vaincre de ce costé là : et toutes les fois que la Fortune se servira des sentimens de la Nature contre luy, elle le vaincra sans doute : car il a l'ame aussi tendre en ces rencontres, qu'il l'a forte contre l'ambition. Mais Solon, dit il, que vous estes à pleindre, si vous ne vous resoluez à me croire ! et que ce que vous avez souffert chez Thales vostre illustre Amy est peu de chose, en comparaison de ce que vous souffrirez un jour en la personne d'une Fille, dont 
<pb id="page_1283" n="V02-P685"/>Vostre Femme est grosse presentement ! J'ay, me dit il encore, observé vostre Naissance et vostre vie : et je trouve que cette Fille qui naistra bien-tost, doit estre un Prodige en beauté et en vertu : et doit estre aussi une des plus heureuses personnes du monde, si vous croyez mes conseils : mais aussi la plus infortunée. Il vous ne les suivez pas. Enfin, me dit il, si vous ne faites ce que je vous diray, vous aurez le desplaisir de voir, que la beauté de vostre Fille desolera vostre Patrie : et qu'apres avoir refusé la Souveraine Puissance comme vous la refuserez un jour, elle donnera de l'amour à un de vos Citoyens, qui deviendra le Tyran de la Republique ; ce qui la fera resoudre à la mort, plustost que de l'espouser. J'advouë qu'en rendant parler Epimenides de cette sorte, j'en fus sensiblement touché : car je luy avois entendu predire des choses que j'avois veuës arriver si precisément en suite, que mon ame en fut esbranlée. je le priay donc de me dire ce qu'il faloit faire, pour empescher qu'un homme qui sacrifioit toute sa vie à la Gloire d'Athenes, n'eust une Fille qui deust donner de l'amour à celuy qui en voudroit estre le Tyran. Il me dit donc que comme l'on ne sçavoit pas encore dans Athenes que ma Femme estoit grosse, il faloit cacher sa grossesse ; l'envoyer à la Campagne, et quand elle y seroit accouchée, faire nourrir cette Fille secrettement, sans qu'elle sçeust de qui elle estoit née : et sans que personne le sçeust aussi excepté ceux qui auroient soin de son education. 
<pb id="page_1284" n="V02-P686"/>Que s'il arrivoit que je fusse obligé de quitter ma Patrie, il faloit que je la laissasse pendant mon exil, en quelque Isle de la Mer Egée : et que cela estant elle seroit infailliblement heureuse, sans que je deusse craindre qu'elle fust aimée du Tyran d'Athenes. Enfin, Seigneur, pour accourcir mon discours, je creus les conseils d'Epimenides : et j'envoyay ma Femme aux Champs, où elle acoucha d'une Fille quand le temps en fut venu. Ce commencement de Prediction acomplie me semblant estrange, je continuay d'agir selon les conseils d'Epimenides : qui en s'en allant (apres avoir refusé tous les presens qu'on luy offrit, n'ayant voulu pour sa recompense, qu'un rameau de l'Olive Sacrée) me dit que ma Fille me donneroit un jour autant de satisfaction par sa vertu et par son bonheur, qu'elle me donneroit d'inquietude par sa perte. Ces paroles obscures me demeurerent dans l'esprit : et depuis cela je remis ma Fille entre les mains d'une Soeur que j'aimois beaucoup, qui estoit mariée à Corinthe, et qui m'estoit venuë voir : confiant à elle seule et à son Mary le secret qu'Epimenides m'avoit tant recommandé. je ne m'arresteray point à vous dire que je perdis bientost apres ma Femme, et que j'en eus une douleur extréme : je ne vous entretiendray pas non plus des desordres d'Athenes, qui sont trop connus pour estre ignorez de quelqu'un : ny des solicitations que l'on me fit d'accepter la Souveraine Puissance ; en me faisant souvenir 
<pb id="page_1285" n="V02-P687"/>qu'il y avoit eu des Rois dans ma Race : et qu'un homme descendu de l'illustre Codrus, pouvoit accepter le Sceptre sans scrupule. Ny avec quelle fermeté je rejettay ceux qui me faisoient une proportion injuste, suivant les Predictions d'Epimenides. je ne vous rediray pas non plus, quelles furent les Loix que j'establis : vous les sçavez, et n'ignorez pas comment elles furent reçeuës : ny la resolution que je pris de quitter ma Patrie pour dix ans, afin de n'y changer plus rien, et de laisser au Peuple le loisir de s'y accoustumer. Mais je vous diray qu'estant prest à me bannir volontairement de la Grece, et n'ayant pas oublié ce qu'Epimenides m'avoit dit, j'aborday à Corinthe sans estre connu : où je dis à ma Soeur que j'estois obligé de laisser ma Fille en une Isle, tant que mon exil dureroit. Cette vertueuse Personne qui ne l'aimoit pas moins qu'une Fille qu'elle avoit aussi ; avoit espousé un homme de qui la vertu estoit extraordinaire, et qui depuis longtemps menoit une vie fort retirée ; de sorte qu'elle luy persuada aisément de n'abandonner point ma Fille : qui effectivement me parut la plus belle Enfant que je vy jamais. je consultay mesme les Dieux sur le dessein que j'avois, qui m'y confirmerent : Ainsije pris dans mon Vaisseau cette petite Famille : et voulant du moins que le lieu de l'exil de ces Personnes qui m'estoient si cheres, fust agreable ; je choisis cette Isle pour les y laisser. Pendant le discours de Solon, Philoxipe qu'il y avoit desja long temps 
<pb id="page_1286" n="V02-P688"/>temps qui avoit bien de la peine à ne l'interrompre point, ne pût plus s'en empescher : Quoy, Seigneur, lny dit il, vous avez laissé une Fille en cette Isle ? Ouy, reprit Solon en soupirant, et je l'y vy encore le voyage que je fis icy il y a prés de quatre ans, sans vouloir estre veû que de vous. Mais, Seigneur, si j'ose parler de cette sorte, je la vy telle qu'Epimenides me l'avoit dépeinte ; c'est à dire belle, pleine d'esprit et de vertu. Lors queje quittay la premiere fois ceux qui la conduisoient, je les obligeay de se dire de l'Isle de Crete ; à ce mot, Philoxipe changea de couleur, se souvenant que c'estoit le lieu d'où Cleanthe luy avoit dit qu'il estoit. Mais Seigneur, reprit il, comment se nomme cette Fille que les Dieux vous ont donnée ? Policrite, respondit Solon : Policrite ! s'escria Philoxipe ; Quoy, Seigneur, Policrite est vostre Fille ? Solon surpris du discours de Philoxipe, changea de couleur à son tour : et craignit que ce Prince ne sçeust quelque chose de Policrite qui luy desplust davantage que l'incertitude où il estoit de sa vie et de son sejour. Seigneur, luy dit il, qui vous a fait connoistre ma Fille, que j'avois sans doute laissée assez prés de vous : mais que j'avois aussi logée en un lieu assez sauvage, pour croire que vous ne la deviez pas rencontrer : et que quand vous la rencontreriez, vous ne la connoistriez pas pour ce qu'elle est ? Les Dieux, respondit Philoxipe, sont ceux qui me l'ont fait connoistre : et les Dieux, adjousta t'il encore, sont ceux qui l'ont enlevée de sa 
<pb id="page_1287" n="V02-P689"/>Cabane, pour me punir sans doute de n'avoir pas connu plus precisément la Fille de l'illustre Solon. En suite il pria ce fameux Legislateur de passer dans sa Galerie, qui avoit esté peinte depuis son dernier voyage à Clarie ; et luy monstrant les Portraits de Policrite sous la Figure de Venus Uranie ; Voila, Seigneur, luy dit il, la Deesse qui m'a fait connoistre Policrite. Solon surpris de cette veuë regarda Philoxipe : et ne pouvant comprendre qu'il peust avoir ces Peintures sans le consentement de Policrite ; Seigneur, luy dit il, Epimenides m'assura que Policrite seroit vertueuse : mais ces Portraits me font craindre que pour avoir esté eslevée parmy des Rochers, elle ne soit devenuë un peu trop indulgente. Ha ! Seigneur, s'escria Philoxipe, que Policrite est esloignée de ce que vous me dittes ! Mais oseray-je vous aprendre ma hardiesse ? et oseray-je vous demander, auparavant que de vous raconter mon malheur et le vostre, pourquoy vous la laissastes en ce lieu là ? Solon qui connoissoit la vertu de Megisto et de Cleante : qui sçavoit aussi côbien estoit grâde celle de Philoxipe, condamna ses premiers sentimens : et se hasta de luy dire, comment lors qu'il arriva en nostre Isle, il avoit fait débarquer Cleanthe et sa Famille comme des Passagers qui n'estoient pas de sa connoissance. Qu'en suitte il les avoit logez au bord de la Mer : Mais qu'estant apres à Clarie, et luy aidant à faire bastir la Ville à la quelle il avoit voulu donner son Nom, s'estant allé promener seul, il 
<pb id="page_1288" n="V02-P690"/>avoit remarqué ce petit Desert, ou il avoit logé Policrite : ayant donné à Cleanthe dequoy faire bastir sa Cabane, et dequoy y subsster tres commodément, aussi long temps que devoit durer son exil. Que passant d'Affrique en Asie, pour s'en aller à la Cour de Cresus, il avoit voulu auparavant revenir en Chipre, afin d'y voir sa chere Policrite : et qu'il avoit esté un mois entier à cette Cabane, sans que Policrite eust sçeu son Nom, ny qu'il estoit son Pere : et qu'en suitte il l'estoit venu voir à Clarie : mais qu'il luy advoüoit qu'il avoit descouvert en ce voyage là dans l'esprit de cette je une Personne, des lumieres extraordinaires, qui l'obligeoient d'en regretter la perte sensiblement. Car dit il, je n'ay plus trouvé personne dans cette Cabane : et n'ay pû sçavoir ny pourquoy ceux qui l'habitoient en sont partis ; ny la route qu'ils ont prise ; ny depuis quand ils ne sont plus en cette Solitude. Mais vous, adjousta t'il, Seigneur, hastez vous s'il vous plaist de me dire tout ce que vous sçavez de ma Fille, et ne me desguisez rien : car je vous advoüe que j'ay l'esprit un peu en peine. Philoxipe apres avoir en effet remarque que Solon avoit une extréme impatience de sçavoir comment il connoissoit Policrite, et comment il en avoit tant de Portraits, luy raconta la chose avec beaucoup de sincerité. Il le fit ressouvenir de son humeur insensible : et qu'il luy avoit dit il y avoit long temps. Que l'on pouvoit estre vaincu par l'Amour une fois en sa vie sans bonté. En suite il luy dit la belle et 
<pb id="page_1289" n="V02-P691"/>illustre Côpagnie qu'il avoit euë chez luy : combien cette Venus avoit esté trouvée merveilleuse : la guerre qu'on luy en avoit fait : la rencontre de Policrite aupres de la Source de Clarie : sa surprise de voir que la Peinture de sa Venus, estoit le Portrait de cette Inconnue : son inquietude de ne pouvoir la retrouver : l'heureuse rencontre qu'il avoit faite de Cleanthe, comme il s'en alloit au Temple avec sa Famille : La troisiesme fois qu'il l'avoit veuë, lors qu'il la trouva dans le Temple mesme : comment il avoit enfin descouvert sa Cabane, et ses diverses pensées là dessus : la premiere visite qu'il avoit renduë à Policrite, lors qu'il la trouva faisant des Festons de Fleurs : les conversations qu'il avoit euës avec Cleanthe et avec Megisto : et enfin la violente pavion dont il s'estoit trouvé surpris. Il luy dit encore combien je l'avoit côbatuë, à cause de la bassesse qu'il croyoit en la condition de Policrite : quel changement cette passion avoit causé en son esprit : quel bruit sa melancolie avoit fait dans la Cour : la bizarre imagination que le Roy en avoit euë : ses conversations aveque luy, et avec la Princesse Aretaphile : la colere de cette Princesse, et l'embarras où il s'estoit trouvé : de quelle façon Mandrocle avoit fait les Portraits de Policrite : et enfin tout ce qui luy estoit advenu. Mais apres avoir finy son recit, sans donner loisir à Solon de luy parler ; ainsi Seigneur, luy dit il, vous voyez que je ne suis plus cét insensible Philoxipe que vous avez autrefois connu : 
<pb id="page_1290" n="V02-P692"/>mais du moins puis-je vous protester, qui j'ay aimé Policrite dans une Cabane, avec le mesme respect que si elle eust esté sur le Throsne : et je puis mesme vous assurer, que la passion que j'ay eüe pour elle, a esté aussi pure, que si j'eusse sçeu qu'elle eust esté vostre fille. Ne me condamnez donc pas je vous en conjure : puis que je n'ay fait autre chose, qu'adorer la vertu de Solon, en la personne de Policrite. Ouy Seigneur, poursuivit il, c'est plus de sa vertu que de sa beauté que je suis amoureux : cependant je ne laisse pas de meriter chastiment : car sans doute mes visites ont obligé Cleanthe à quitter son Desert. Il n'a pas connu Philoxipe : et s'est imaginé qu'il abuseroit de sa condition. Mais pour vous prouver, dit il encore, que j'ay vescu aveque respect aupres de Policrite, et que je n'en ay jamais eu une parole favorable ; Voyez (luy dit il Seigneur, en luy monstrant la Lettre qu'il en avoit reçeüe) l'innocente et cruelle marque de reconnoissance, que cette adorable Personne m'a donnée ; puis qu'en mesme temps qu'elle me dit qu'elle se souviendra de moy, elle me dit aussi qu'elle ne me verra jamais. Neantmoins Seigneur, adjousta t'il, si ma passion vous déplaist, je vous proteste que je me resoudray à mourir, aussi tost que vous m'en aurez donné la moindre connoissance : puis que c'est la seule voye par laquelle je puis l'arracher de mon coeur. Mais aussi, s'il est vray que vous ayez une veritable affection pour moy, vous me 
<pb id="page_1291" n="V02-P693"/>plaindrez au lieu de m'accuser : vous me promettrez de ne m'estre pas contraire, si les Dieux vous redonnent Policrite : et que vous souffrirez qu'elle possede la belle Ville que j'ay fait bastir par vos ordres. je voudrois Seigneur, pouvoir luy offrir plusieurs Couronnes : mais je ne pense pas que celuy qui les refuse, fasse difficulté de donner sa fille à un Prince qui s'estime heureux de n'estre qu'aupres du Throsne : et d'aider à son Roy à soutenir la pesanteur du Sceptre. Apres que l'illustre Philoxipe eut cessé de parler, et que Solon eut achevé de lire la Lettre de Policrite ; Ma fille, luy dit il, est encore plus sage que je ne pensois : et puis qu'elle a pû resister aux charmes de la Grandeur, et à la vertu de Philoxipe : je trouve qu'Epimenides avoit raison de parler de celle de Policrite comme d'un miracle. Soyez donc assuré, luy dit il, Seigneur, que si les Dieux me redonnent ma fille, je n'aporteray nul autre obstacle à vos desseins, que la priere que je vous feray de considerer plus d'une fois, si elle est digne de l'honneur que vous luy voulez faire : car si vous continuez en vostre resolution, et qu'en effet je connoisse que sa vertu merite une partie des graces que vous luy faites, je seray tout prest de luy commander de vous considerer comme celuy que les Dieux ont choisi pour la rendre heureuse, et pour la combler de gloire. Je ne vous dis point Philoxipe, que le fameux Excestides mon Pere, qui ne m'a laissé pauvre, que 
<pb id="page_1292" n="V02-P694"/>par sa magnificence, estoit descendu de l'illustre Race du Roy Codrus : car ce ne sont pas des choses dont je trouve qu'il faille tirer grand advantage. Mais je vous assureray, que tous ceux de ma Maison depuis qu'ils ont quitté là Couronne, ont esté aussi bons Citoyens, que leurs Devanciers avoient esté bons Rois : et qu'en mon particulier, j'aimeray tousjours beaucoup mieux m'opposer à la Tyrannie qu'estre le Tyran. Enfin, luy dit il encore, comme ce ne sera point à vostre Grandeur que je donneray Policrite : je pretens aussi que la vertu de Policrite luy tienne lieu d'une Couronne. Mais helas, interrompit Philoxipe, comment me la donnerez vous, cette adorable Policrite,si nous ne sçavons point où elle est ? Il faut la demander aux Dieux, luy repliqua t'il, puis que c'est d'eux seuls que nous devons attendre tous les biens qui nous peuvent arriver. Enfin Seigneur, Philoxipe eut une joye que l'on ne peut dire, de trouver en l'esprit de Solon des dispositions si favorables pour luy. Mais aussi eut il une douleur extréme, de voir que les bonnes intentions de Solon seroient inutiles, si l'on ne retrouvoit point Policrite. Toutesfois la veüe d'un homme si illustre, ne laissoit pas de le consoler en quelque sorte : et la conversation d'une personne qui possedoit la Sagesse au souverain degré, fit que du moins sa douleur parut plus moderée, quoy qu'effectivement elle fust tousjours tres forte. Il m'a dit mesme, que quelque affligé qu'il fust, 
<pb id="page_1293" n="V02-P695"/>il ne laissoit pas de se souvenir de vous, et d'en entretenir Solon comme d'une personne fort extraordinaire. Cependant le Roy ayant appris l'arrivée de Solon, et comme quoy Policrite estoit sa fille, en eut une extréme joye : et voulurent qu'ils allassent à la Cour Philoxipe et luy : de sorte que l'amour de ce Prince ne fut plus un si grand secret. Comme l'on s'imagina que Cleanthe ne seroit point sorty de l'Isle, l'on envoya un nouveau commandement par toutes les Villes, par tous les Bourgs, et par tous les Vilages, de rendre conte des Estrangers qui habitoient en tous ces divers lieux : Mais quoy que l'on peust faire, il fut un possible d'en rien aprendre. Cependant la Cour redevenoit fort melancolique : car la Princesse Aretaphile ne pouvant se resoudre de pardonner au Roy, ce Prince aussi par un bizarre sentiment d'amour, s'obstinoit à vouloir gagner le coeur de cette Princesse, auparavant que de l'assurer d'estre Reine. Philoxipe de son costé, estoit desesperé de ne retrouver point Policrite, et de l'avoir fait perdre à Solon : et Solon aussi estoit fort triste de n'avoir point de nouvelles de sa fille : principalement en un temps où il faloit qu'il s'en retournast à Athenes : où il aprit qu'il y avoit d'assez grands desordres ; et que toutes choses s'y preparoient à la sedition. Il sçeut qu'il y avoit trois Partis differens : qu'un nomme Lieurgue estoit Chef des habitans de la Plaine : qu'un appellé Megades fils d'Alemeon l'estoit de ceux de la 
<pb id="page_1294" n="V02-P696"/>Marine : et que Pisistrate, que vous connustes sans doute quand vous passastes à Athenes, l'estoit de ceux de la Montagne. De sorte qu'encore qu'effectivement tout ce grand Peuple eust gardé ses Loix depuis son départ, les choses estoient pourtant en estat de changer bientost de face. Solon estant donc pressé de partir en peu de jours, dit à Philoxipe que l'interest de la Patrie estoit preferable à tout : et que celuy qui avoit bien voulu cacher sa fille, plustost que de l'exposer à donner de l'amour à un Tyran, n'abandonneroit pas son païs, pour attendre inutilement des nouvelles d'une Personne que les Dieux conserveroient sans doute si elle s'en rendoit digne : Qu'ainsi il n'avoit plus qu'à luy laisser un pouvoir absolu de l'espouser s'il la retrouvoit. Philoxipe fort affligé et fort content tout ensemble, remercia Solon de l'honneur qu'il luy faisoit : Mais comme le vent ne se trouva pas propre pour partir, et que son Vaisseau n'estoit pas prest, il falut qu'il eust patience. Durant cét intervale Solon sçeut qu'il y avoit un Temple celebre à cent cinquante stades de Paphos, dedié comme presque tous les autres de l'Isle à Venus Uranie : où l'on disoit que cette Deesse se plaisoit plus d'estre honnorée qu'en aucun autre : parce que c'estoit la coustume que toutes les ceremonies en estoient faites par des Filles de condition, qui se voüoient au service de la Deesse, et qui la servoient trois ans dans son Temple, avant que d'estre mariées. Solon qui 
<pb id="page_1295" n="V02-P697"/>creût ne pouvoir mieux employer le temps qui luy restoit à demeurer en Chipre malgré luy, parce que le vent n'estoit pas propre, et que son Vaisseau comme je l'ay dit, n'estoit pas encore en estat de faire voile. Croyant, dis-je, ne pouvoir mieux faire que de prier les Dieux, proposa à Philoxipe d'y aller, qui y consentit aisement. De sorte que montant à cheval dés le lendemain au matin, suivis de peu de monde ; ils furent à ce Temple, qui est scitué en un lieu infiniment agreable. je sçay bien Seigneur, que je ne devrois pas m'arrester à vous raconter toutes les ceremonies du Sacrifice que l'on offrit pour Solon et pour Philoxipe en cette occasion : neantmoins comme ce qui le suivit l'a rendu celebre parmy nous, je ne laisseray pas de vous le dire. Joint que peut estre n'en avez vous point veû de semblable : car c'est un Sacrifice qui ne couste point la vie aux Victimes que l'on y offre : et qui au contraire, fait qu'elles recouvrent la liberté. Ce Temple est d'une structure assez belle : l'Autel en est magnifique : au pied de cét Autel, et droist au milieu, l'on mit pour la ceremonie du Sacrifice, un grand Chandelier d'Or à douze branches, où pendoient des Lampes de Cristal, que l'on alluma. Aussi tost apres cinquante Filles habillées de Gaze d'argent meslé de bleu, pour marquer l'origine de la Celeste Venus qu'elles servent : ayant toutes des Couronnes de fleurs sur la teste, et des branches de Mirthe à la main, se rangerent des deux costez du Temple : 
<pb id="page_1296" n="V02-P698"/>à la reserve de celle qui devoit faire la ceremonie, qui demeura au milieu. Au pied de ce Chandelier d'or, estoit une grande Cassolette de mesme metal, où il y avoit du feu, qu'ils appellent Sacré : parce qu'il n'est allumé que par l'agitation de certaines pierres consacrées à la Deesse. Celle qui offroit le Sacrifice au Nom de Solon et de Philoxipe, mit dans cette Cassolette, de l'Ambre, du Thimianie, du Benioin, du Labdan, et de plusieurs autres Parfums. En suitte dequoy, ayant formé sur l'Autel un petit Bûcher de rameaux de Mirthesée, elle prit un flambeau composé de Cire parfumée, avec lequel elle l'alluma : et de ce mesme flambeau elle en alluma cinquante autres, qui estoient en divers endroits du Temple. Apres cela une de ces Filles apporta deux Tourterelles liées ensemble, avec des filets d'or et de soye bleüe : et devant celle qui portoit ces Oyseaux, marchoient quatre autres Filles chantant un Hymne à la Lydienne : qui comme vous sçavez est la plus parfaite Musique du monde, si l'on en excepte celle de Phrigie. Apres celles là en vint quatre autres, portant deux Cignes attachez ensemble avec un cordon de soye bleüe meslée de l'or : et suivies de quatre autres encore chantant comme les premieres. Ces Filles qui portoient les Victimes, se mirent à genoux au pied de l'Autel : En suitte dequoy celle qui faisoit la ceremonie, afin de n'irriter pas Venus Anadiomene (qui autrefois avoit esté adorée en ce Temple) par les honneurs que l'on rendoit 
<pb id="page_1297" n="V02-P699"/>à Venus Uranie : prit des Roses et des Coquilles qu'elle sema sur l'Autel : et prenant une grande Conque de Nacre, pleine de l'eau de la Mer, puisée au Soleil levant, en arrosa les Victimes. L'on prepara mesme le Couteau Sacre grani d'Agathe Orientale, comme pour les sacrifier. Mais ces Filles qui chantoient tousjours, le deffendirent de la part de Venus Uranie : de sorte que celle qui portoit les Touterelles, et les autres qui portoient les Cignes, s'estant approchées de celle qui faisoit la ceremonie, elle les détacha : et ouvrant une des fenestres du Temple, dans le mesme temps que l'on mit de nouveaux Parfums dans la Cassolette ; ils se perdirent dans cette nüe parfumée qui s'en esleva : et volant avec rapidité vers le Ciel, semblerent aller porter les Voeux de Selon et de Philoxipe à la Deesse à laquelle ils estoient offerts. Apres cela, toutes les Filles qui estoient dans ce Temple, commencerent un Cantique de joye, qui fit retentir ses voûtes agreablement : et une d'entr'elles prenant un petit faisceau de Mirthe lié avec des filets d'Or, en ramassa les cendres du petit Bûcher, afin de voir si tout avoit esté parfaitement consumé : car c'est une des marques que le Sacrifice a esté bien reçeu. L'on fut en suitte visiter le Jardin Sacré où l'on nourrit les Tourterelles et les Cignes destinez au service de la Deesse, pour voir si ceux qu'on luy avoit offerts n'y estoient pas retournez : car alors que cela n'arrive point, c'est une marque infaillible, 
<pb id="page_1298" n="V02-P700"/>que le Sacrifice n'a pas esté accepté ; et que la Deesse ne trouve plus ces Oyseaux assez purs, pour luy estre presentez une autre fois. Mais pour le Sacrifice de Solon, il eut toutes les marques d'un Sacrifice heureux : Le Bûcher avoit esté entierement consumé : les Parfums avoient monté droit vers la voûte du Temple : les Oyseaux avoient volé du costé du Levant, et on les avoit retrouvez dans le Jardin Sacré. En fin ces Filles assurerent à Solon et à Philoxipe, que leurs voeux avoient esté agreables à la Deesse : et qu'il y avoit tres long temps qu'elles n'avoient offert de Sacrifice qui eust esté si bien reçeu. Apres avoir donc rendu grace à la divine Uranie, ces deux illustres Affligez partirent pour s'en retourner à Paphos : Solon entretenant Phitoxipe si agreablement, et luy disant de si belles choses ; que sans y penser il quitta le chemin par lequel ils estoient venus. Ceux qui les accompagnoient, crurent que Philoxipe qui sçavoit fort bien ce chemin là, avoit dessein d'aller encore en quelque lieu qu'ils ne sçavoient pas : de sorte qu'ils ne luy dirent rien. Ainsi continuant de marcher par ce chemin détourné, ils s'esloignerent non seulement de la route qu'ils devoient suivre, mais mesme ils arriverent enfin en un endroit, où il n'y avoit plus nulle trace de chemin. 
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<div2 id="page_CYRUS020308" type="sequence" n="Histoire de Philoxype et Policrite : retrouvailles">
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Se trouvant alors au bord de la Mer, parmy des Rochers sauvages et presque inaccessibles, cette veüe remit encore plus fortement en la memoire de Philoxipe, le Desert où il avoit trouve la demeure de 
<pb id="page_1299" n="V02-P701"/>Policrite : Mais au mesme temps aussi, il s'aperçeut qu'ils s'estoit esgaré ; et tellement esgaré, qu'il ne connoissoit point du tout le lieu où il estoit. Neantmoins comme il luy parut assez agreable, quoy que fort sauvage, il dit à Solon qu'infalliblemêt continuant d'aller le long de la Mer, ils trouveroient quelque sentier qui leur feroit retrouver leur chemin. C'est pourquoy du lieu de retourner sur ses pas, il continua d'aller, et se mit mesme à marcher devant, afin d'estre le Guide de ceux qu'il avoit esgarez. Conme Philoxipe fut assez avancé, il descouvrit cinq ou six petites Cabanes de Pescheurs basties au bord de la Mer : il entendit mesme plusieurs voix de Femmes qui crioyent, et qui se pleignoient de quelque malheur. Il avança alors avec precipitation, sans sçavoir par quel sentiment les voix de ces Femmes luy avoient donné tant d'esmotion, et estant arrivé aupres d'elles, il reconnut Megisto et Doride, et les vit le visage tout couvert de larmes, acconpagnées de plusieurs autres Fêmes qui pleuroient aussi bi ? qu'elles, et qui sans le regarder, regardoient toutes vers la Mer. Il jetta alors les yeux du mesme costé qu'elles regardoient : Mais helas ! il vit Policrite toute seule dans un petit Bateau sans Rames et sans Gouvernail ; qui ne sçachant que faire, s'estoit mise à genoux pour prier les Dieux. Car encore que la Mer ne fust pas fort esmuë, elle l'estoit toutefois un peu : joint que conme les Rochers repoussoient les vagues avec impetuosité en cét endroit, et qu'il faisoit un 
<pb id="page_1300" n="V02-P702"/>peu de vent du costé de la Terre, ce Bateau s'esloignoit toujours davantage. Philoxipe voyant donc Policrite en si grand danger, et ne voyant point de Bateau pour s'en pouvoir servir, descendit de cheval en diligence : et quittant tout ce qui eust pû rembarrasser, il se jetta à l'eau pour aller droit à Policrite. De sorte, Seigneur, que lors que Solon qui venoit un peu derriere arriva sur le bord de la Mer, il vous est aisé de juger que sa surprise fut grande : de voir Megisto toute en larmes ; Policrite seule dans un Bateau que les vagues portoient vers la pleine Mer ; et Philoxipe nageant vers Policrite. Mais qui en estoit encore si esloigné, qu'il y avoit lieu de croire, que le Bateau allant tousjours, la force luy manqueroit auparavant qu'il le peust joindre ; et qu'il auroit le desplaisir de voir perir devant luy, et sa chere Fille, et un Prince qu'il n'aimoit pas avec moins de tendresse qu'elle. De vous dire aussi quel estonnement fut celuy de Megisto, de voir Philoxipe se jetter à l'eau, et un moment apres Solon arriver où elle estoit, c'est ce qui n'est pas aisé à faire. De vous dépaindre non plus ce que pensa Policrite, lors qu'elle reconnut Philoxipe, et qu'elle le vit en un danger si grand pour l'amour d'elle il ne seroit pas non plus bien facile de vous le faire comprendre. Cette illustre Personne nous a pourtant dit depuis, qu'elle ne l'eut pas plustost reconnu, que ses voeux changerent d'objet : et que cessant de songer à son propre salut, toutes les prieres furent pour Philoxipe. 
<pb id="page_1301" n="V02-P703"/>Cependant Solon estoit sur le nuage avec Megisto, qui n'avoit pas assez de liberté d'esprit pour luy dire alors comment ce malheur estoit arrivé : et qui ne pouvant destacher ses yeux d'un objet si capable de toucher l'esprit le plus insensible, se contentoit de luy dire que Policrite estoit perdue. Et certes à dire vray, je pense qu'en cette rencontre, la sagesse de Solon sur mise à la plus rigoureuse espreuve où elle sera jamais : et qu'il luy a bien esté plus aisé de refuser une Couronne, que de voir Policrite et Philoxipe au danger où il les voyoit, sans donner d'excessives marques de desespoir. Ce Grand Homme demeura pourtant dans les justes bornes d'une douleur legitime : et sans faire rien indigne de sa vertu, il sentit pourtant tout ce qu'une ame tendre et genereuse devoit sentir. Cependant quoy que Philoxipe n'eust qu'un habillement fort leger, parce que le Printemps est déja fort chaud en nostre Isle, il ne pouvoit pas nager avec mesme facilité que s'il n'en eust point eu : de sorte que le Bateau de Policrite s'esloignant tousjours, il ne pouvoit venir à bout de le joindre. L'on voyoit cette je une Personne faire quelques legers et inutiles efforts pour tascher de retenir cette petite Barque, mais il ne luy estoit pas possible : et elle faisoit des choses qu'elle connoissoit bien elle mesme qui ne luy pouvoient servir, sans pouvoir pourtant s'en empescher. L'on voyoit aussi Philoxipe faire de grands efforts : et quelquefois apres il sembloit que la lassitude commençoit 
<pb id="page_1302" n="V02-P704"/>de le prendre. Mais enfin comme il s'en fut un peu aproché, quelquefois l'on voyoit une vague qui repoussoit ce Bateau assez prés de luy ; et une autre aussi tost apres qui le r'emportoit avec elle : car selon le vent qu'il faisoit, il changeoit de place et de route. Il estoit si proche de Philoxipe, qu'il entendoit la voix de Policrite sans luy pouvoir respondre, tant la violence avec laquelle il nageoit l'avoit mis hors d'haleine. Seigneur, luy disoit elle, laissez moy perir, retournez vous en au rivage, et ne vous obstinez pas à me suivre inutilement. je vous laisse à penser si un commandement si obligeant, n'obligeoit pas Philoxipe à redoubler ses efforts : Enfin, Seigneur, apres que plus d'une fois Solon eut veû des vagues s'eslever assez pour renverser ce Bateau, et pour engloutir Philoxipe, qui ne pouvoit presque plus y resister : un gros d'eau ayant poussé cette petite Barque vers ce Prince, il fut si heureux qu'il prit un bout de corde avec laquelle elle avoit esté attachée au bord de la Mer. Considerez, Seigneur, quelle fut alors la joye de Philoxipe ; celle de Policrite, de Solon ; de Megisto ; de Doride : et des autres Femmes qui estoient sur le rivage. Ils en pousserent tous des cris d'allegresse : il n'estoit pourtant pas encore temps de se resjouïr : car bi ? qu'il ne soit pas difficile de conduire un Bateau qui flote ; neantmoins Philoxipe estoit si las, qu'il y eut lieu de desesperer qu'il peust achever heureusemêt, ce qu'il avoit si bien cômencé, et qu'il peust r'amener cét Esquif à 
<pb id="page_1303" n="V02-P705"/>bord. En effet, on le vit plonger deux fois malgré luy, sans abandonner pourtant jamais la corde qu'il tenoit ! je vous laisse à juger Seigneur, quelle douleur estoit celle de Policrite en ces fâcheux instans : et de combien de larmes elle paya la peine qu'il avoit pour la vouloir sauver. L'on voyoit pourtant cét amoureux Prince, vouloir faire deux choses toutes opposées : car il vouloit regarder la rivage, afin d'y conduire plustost sa chere Policrite : Et il y avoit aussi des momens, où croyant mourir sans la pouvoir sauver, il vouloit du moins la voir en mourant. Il regardoit donc tantost vers la Terre, et tantost vers Policrite : et les choses estoient en cét estat, lors que les Gens de Philoxipe et de Solon qui estoient demeurez fort loin derriere, à cause de quelque petit accident advenu à un de leurs chevaux, arriverent : entre lesquels s'estant trouvé un Escuyer de Philoxipe qui sçavoit nager, il se je tta à l'eau en diligence : et fut aider à son cher Maistre à conduire Policrite au bord : où ce Prince ne fut pas si tost, que la force luy manquant, il tomba esvanoüy. De vous dire comment il fut secouru de Solon, de Megisto, et de tout ce qui se trouva sur le rivage, je pense qu'il seroit superflu : estant aisé à s'imaginer qu'apres une semblable action, il en fut bien assisté. Pour Policrite elle estoit si surprise et si affligée de l'estat où elle voyoit Philoxipe, qu'elle ne sentoit point la joye d'estre eschapée d'un si grand peril. Mais enfin, apres que l'on eut porte Philoxipe dans une de ces Cabanes ; que par les remedes 
<pb id="page_1304" n="V02-P706"/>qu'on luy eut faits, il fut revenu de sa foiblesse ; et qu'on luy eut seché ses habillemens ; il demanda où estoit Policrite ? que Solon fit venir d'une petite Chambre où elle s'estoit retirée : quoy qu'elle ne fust pas encore bien remise, et de la frayeur qu'elle avoit euë pour elle, et de celle qu'elle avoit euë pour Philoxipe. Mais enfin, apres que tous ceux qui estoient dans cette Cabane se furent retirez, à la reserve de Megisto, de Policrite, de Doride, de Philoxipe, et de Solon : ce dernier pria Megisto de luy dire pourquoy elle avoit quitté la Cabane qu'il luy avoit fait bastir ; pourquoy elle estoit en celle là ; en quel lieu estoit Cleanthe ; pourquoy ils n'avoient pas laissé ordre de l'advertir du lieu de leur retraite ; et comment ce dernier malheur estoit arrivé à Policrite ? Mais, luy dit il, ma Soeur, parlez sans déguiser la verité : car le Prince Philoxipe sçait que je suis vostre Frere, que Policrite est ma Fille ; et je sçay aussi qu'il luy fait l'honneur de l'aimer ; c'est pourquoy ne déguisez plus rien devant luy ; car il a presentement plus de part en Policrite que je n'y en ay, puis que je la luy ay donnée : et qu'il vient d'y aquerir encore un nouveau droit en luy sauvant la vie. je vous laisse à penser, Seigneur, quelle fut la surprise de Policrite, d'aprendre qu'elle estoit Fille de Solon, qu'elle connoissoit bien pour un Grand et excellent homme, mais qu'elle ne connoissoit pas pour son Pere : et d'entendre en mesme temps, qu'elle estoit donnée à Philoxipe. Elle en rougit donc avec beaucoup de modestie ; et regardant Megisto, 
<pb id="page_1305" n="V02-P707"/>comme pour luy demander s'il estoit vray qu'elle fust Fille de Solon ? elle la confirma en cette croyance : et luy donna lieu de confondre si bien la joye qu'elle avoit de revoir Philoxipe ; avec celle qu'elle avoit aussi de voir qu'elle estoit Fille d'un Homme si illustre ; qu'il n'en parut dans ses yeux que ce que luy en devoit causer un si grand honneur. Philoxipe prenant alors la parole, dit des choses à Solon aussi obligeantes pour Policrite que pour luy : et Megisto fut quelque temps sans pouvoir contenter la curiosité de son Frere. Mais enfin elle luy aprit, comment connoissant l'amour que le Prince Philoxipe avoit pour Policrite ; elle avoit creû à propos de dire seulement à cette Fille qu'elle estoit plus que ce qu'elle pensoit estre : afin qu'elle connust qu'elle estoit encore plus obligée de traiter Philoxipe avec beaucoup d'indifference : et qu'elle luy eust moins d'obligation des sentimens qu'il avoit pour elle. Que Cleanthe et elle ayant ce leur sembloit remarqué que cela avoit produit un effet contraire en l'esprit de Policrite : et le Prince Philoxipe ayant paru extraordinairement passionné en la derniere visite qu'il avoit faite chez eux : elle advoüoit que le merite de Philoxipe et la jeunesse de Policrite, luy avoient donne quelque apprehension. Qu'en suite ayant sçeu que le Roy estoit à Clarie, et ayant craint que Philoxipe ne luy parlast de la beauté de Policrite : elle avoit conseillé à Cleanthe de quitter leur Cabane. Qu'en effet ils l'avoient abandonnée ; et esloient venus en ce petit Hameau maritime, 
<pb id="page_1306" n="V02-P708"/>où Cleanthe connoissoit un vieux Pescheur qui leur avoit presté la sienne : estant allé loger avec un Fils qu'il avoit. Qu'ils avoient laissé chez eux un je une Esclave, aux ordre si Solon venoit, de luy dire seulement qu'il se trouvast le premier jour de la Lune ensuivant, à un Temple qu'ils luy nommerent : où Cleanthe ne devoit pas manquer de se trouver en pareils jours, afin de l'y rencontrer quand il reviendroit. Que depuis quelque temps Cleanthe avoit sçeu par le Sacrificateur de ce petit Temple qui est aupres de leur premiere Cabane, que cét Esclave estoit mort : si bien que sçachant que le terme du retour de Solon aprochoit, Cleanthe avoit pris la resolution d'aller demeurer fsul à Paphos : sçachant bien que lors qu'il reviendroit en Chipre, il verroit infailliblement le Roy, et qu'ainsi il ne pouvoit manquer de le trouver, de sorte qu'il estoit party ce matin là. Que Policrite qui n'avoit de plus grand divertissement, principalement depuis qu'ils avoient quitté leur premiere demeure, que de dessigner tousjours quelque chose sur ses Tablettes : ayant veû partir tous les Pescheurs de leur petit Hameau, sans qu'il restast nul Bateau que celuy dans lequel on l'avoit veüe, et qui n'avoit ny Timon ny Rames : elle y estoit entrée, s'y estoit assise ; et sans prendre garde s'il estoit bien attaché, s'estoit mise à faire un Dessein de cette petite Flotte rustique qui s'esloignoit d'elle. Que cependant elle avoit esté si attentive à son ouvrage, qu'a ce qu'elle disoit, elle ne s'estoit 
<pb id="page_1307" n="V02-P709"/>point aperçeüe que le Bateau dans lequel elle estoit, s'estoit destaché ; avoit abandonné le rivage, et flotoit au gré du vent. De sorte, dit Megisto, que sortant de nostre Cabane pour regarder où estoit Policrite, je l'ay veüe comme je vous l'ay dit : et j'ay fait un si grand cry, que je l'ay fait apercevoir du danger où elle estoit, sans que j'y pusse aporter aucun remede : n'y ayant pas un homme en ce Hameau : et tous les Bateaux de Pescheurs ayant desja doublé un Cap qui les déroboit à nostre veüe. Megisto ayant fini son recit, Solon admira la Providence des Dieux, en la conduitte des choses du monde : car venant à considerer que s'il ne se fussent égarer Philoxipe et luy, Policrite selon les apparences auroit peri : il ne pouvoit assez remercier la Deesse, à laquelle il avoit offert un Sacrifice, qui paroissoit avoir esté si bien reçeu. En effet, cette Advanture amis ce Temple de Venus Uranie en grande reputation : Mais Seigneur, pour n'abuser pas plus longtemps de vostre patience, je vous diray seulement qu'au lieu d'aller à Paphos, Philoxipe et Solon furent le lendemain à Clarie : où ils menerent Megisto, Policrite ; Doride ; et toutes les femmes qui les servoient : apres que Philoxipe eut recompensé liberalement les femmes de ces Pescheurs de l'hospitalité et de la courtoisie dont Policrite leur estoit redevable. De vous dire maintenant la joye de Philoxipe et celle de Policrite,il ne seroit pas aisé : et de vous redire en quels termes cét heureux Amant 
<pb id="page_1308" n="V02-P710"/>exprima sa satisfaction à Policrite, et avec quelle obligeante modestie, elle reçeut les tesmoignages de son affection, et luy donna des marques de la sienne ; ce seroit entreprendre un discours trop difficile. Car enfin aprendre en un mesme jour, qu'elle estoit Fille de l'illustre Solon, et qu'elle alloit estre Femme de Philoxipe, estoient deux choses qui partageoient bien son ame, et qui mettoit un agreable trouble dans son coeur. Philoxipe ne manqua pas de faire voir à Policrite ses Portraits dans sa Galeries qui certainement quoy que tres beaux, l'estoient infiniment moins qu'elle. Le jour d'apres, Solon envoya chercher Cleanthe à Paphos, que l'on y trouva, et que l'on amena à Clarie : En suitte ayant donné les ordres necessaires pour cela, Cleanthe, Megisto, Policrite, et Doride, eurent des habillemens proportionnez à leur condition. Le lendemain la Princesse de Salamis, et la Princesse Agariste, ayant esté adverties par Philoxipe leur Frere, de la verité de son Advanture : ces deux belles Princesses, dis-je, qui l'aimoient cherement, qui par cét advis avoient apris l'illustre Naissance de Policrite, et qui reveroient Solon comme un Dieu : furent prendre cette belle Personne à Clarie, pour la mener à Paphos. Mais Dieux qu'elles furent surprises de son extréme beauté ! et la comparant avec ses Portraits, qu'elles trouverent qu'elle estoit au dessus d'eux ! Mais si elle leur parut belle et charmante, elle leur sembla encore plus spirituelle ; elle avoit je ne sçay 
<pb id="page_1309" n="V02-P711"/>quelle aimable modestie, qui sans avoir rien de sauvage, la rendoit encore plus agreable. Elle avoit sans doute dans l'ame toute l'innocence qu'elle avoit conservé parmy ses Rochers : mais elle avoit pourtant dans l'humeur et dans l'esprit tous les charmes que la Cour peut donner. Car comme Megisto estoit une digne Soeur de l'illustre Solon, elle sçavoit aussi bien toutes les choses de bien seance necessaire à celles de son Sexe, que personne les peust sçavoir ; et les avoit aussi parfaitement aprises à Policrite. La je une Doride parut aussi fort belle et fort aimable à la Cour : où le Roy reçeut Solon, Cleanthe, Megisto, Philoxipe, et Policrite, avec des honneurs et des joyes que l'on ne sçauroit exprimer. Et d'autant plus encore, que s'estant enfin resolu de contenter l'ambition de la Princesse Aretaphile, afin de satisfaire son amour : il luy avoit fait dire le jour auparavant, qu'il ne tiendroit plus qu'à elle d'estre Reine. Mais Seigneur, si Aretaphile fut Reine de Chipre, Policrite fut Reine de la Beauté : et la seule Princesse de Salamis eust pu luy disputer un peu ce glorieux Empire. Enfin Seigneur, ce ne furent plus que Festes et resjoüissances : Comme Solon estoit pressé de partir, l'on hasta ces illustres Nopces : le Roy voulut qu'il n'y eust qu'une seule ceremonie pour ces deux Grands Mariages ; et Chipre n'a rien veû de plus superbe que le fut cette belle Feste, quoy qu'elle fust faite avec precipitation. Solon ne manqua pas de se souvenir alors des 
<pb id="page_1310" n="V02-P712"/>Predictions d'Epimenides : et d'advoüer qu'il y avoit quelque chose de Divin en ce rare Homme. Cependant comme l'interest de la Patrie estoit plus fort en luy que tout autre interest, il partit pour s'en retourner à Athenes : de sorte qu'il y eut quelques larmes de tristesse qui interrompirent un peu la joye de Policrite. Mais pour luy laisser quelque consolation, la je une Doride demeura aupres d'elle pour quelque temps : et Cleanthe et Megisto s'embarquerent avec l'illustre Solon. Voila Seigneur, l'estat où ce Grand Homme laissa la Cour de Chipre : c'est à dire le Roy tres content, la Reine Aretaphile tres satisfaite ; et Philoxipe et Policrite si heureux, que l'on ne peut pas l'estre davantage. Peu de jours apres le Prince de Cicilie ayant envoyé demander la Princesse Agariste Soeur de Philoxipe, il la luy accorda : et mit dans les conditions de son Mariage, qu'il vous envoyeroit des Troupes, comme le Roy de Chipre vous en avoit desja envoyé. Et comme ce fut moy qui eus l'honneur de conduire la Princesse Agariste en Cilicie, je me resolus d'accepter l'employ que l'on m'offrit pour venir icy ; et estant retourné en Chipre pour faire mon equipage, le Prince Philoxipe me chargea de vous aprendre son Advanture : et de vous supplier de sa part, de ne troubler pas son bonheur, en le privant de vostre amitié, qui luy est infiniment chere, et infiniment precieuse. 
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<div2 id="page_CYRUS020309" type="sequence" n="Intrigues de Métrobate">
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Leontidas ayant cessé de parler, Artamene l'assura, que si la felicité de Philoxipe n'estoit 
<pb id="page_1311" n="V02-P713"/>jamais troublée que par la perte de son affection, il estoit assuré d'estre tousjours fort heureux : Thimocrate et Philocles tesmoignerent en suitte avoir une sensible joye, de la satisfaction d'un Prince qu'ils aimoient infiniment ; et Artamene en reçeut sans doute tout le plaisir que l'estat present de sa vie luy pouvoit permettre d'avoir. Il estoit pourtant en termes de ne pouvoir apprendre d'Advantures ny bonnes ny mauvaises sans quelque douleur : car lors qu'on luy parloit de la felicité de quelqu'un, la comparant à son infortune, il en soupiroit : et si on luy disoit quelque chose de funeste, il en soupiroit encore : tant il est vray que l'experience des malheurs, rend l'ame sensible à la compassion : Il se resjoüit donc du bonheur de Philoxipe, mais en soupirant : et il tesmoigna à Leontidas qu'il estoit bien fâché de n'estre pas en estat de pouvoir faire voir à Philoxipe en la personne du Prince Artibie et en la sienne, combien tout ce qu'il luy recommandoit luy estoit cher. Mais, luy dit il, Leontidas, vous venez servir un si Grand Roy et si equitable, que vostre vertu ne laissera pas d'estre aussi bien recompensée, que si j'estois encore en liberté. Seigneur, luy respondit Leontidas, il seroit bien difficile de persuader à toute l'Asie que le Roy des Medes fust equitable en toutes choses, tant que vous serez prisonnier : Les Rois (reprit Artamene avec une sagesse extréme) font quelquefois des injustices innocement : parce qu'ils sont 
<pb id="page_1312" n="V02-P714"/>persuadez qu'ils ont raison d'agir comme ils agissent : et ceux qui souffrent ces especes d'injustices dont je parle, seroient eux mesmes bien injustes, s'ils ne les enduroient passans les en accuser et sans s'en pleindre. Thimocrate, Philocles ; et Leontidas ravis de la prudence d'Artamene ; et de voir qu'il ne sçavoit pas moins bien user de la mauvaise fortune que de la bonne, le quitterent apres luy avoir fait de nouvelles protestations d'une amitié inviolable. Mais durant qu'il souffroit avec tant de patience une prison si cruelle, tous ses illustres Amis n'avoient autre pensée que celle de songer à l'en tirer. Ariobante que Ciaxare avoit lassé Regent du Royaume, vint de Themiscire à Sinope : tant pour luy rendre conte de son administration, que pour l'advertir que tous les Habitans de Themiscire, d'Amasie, et de toute cette partie de la Capadoce, qui n'estoit pas revoltée, disoient hautement, qu'il faloit envoyer des Deputez au Roy, pour le supplier de remettre Artamene en liberté. Enfin Seigneur, dit Ariobante à Ciaxare, toute la Galatie dit la mesme chose : et vos trois Royaumes tous entiers, ne peuvent foustrir qu'un homme qu'ils reverent comme un Dieu toit dans les fers ; car ce que je vous dis de Galatie et de Capadoce, je l'ay aussi entendu dire de toute la Medie. Ciaxare escouta Ariobante sans luy respondre precisément : parce qu'il attendoit la response du Roy d'Armenie, auparavant que de se determiner à rien. Cependant Chrisante et Feraulas agissoient continuellement : et 
<pb id="page_1313" n="V02-P715"/>par leurs soins, et par l'affection que tant de Rois et tant de Princes avoient pour Artamene, Ciaxare n'estoit jamais sans qu'il y eust aupres de luy quelqu'un qui luy parlast pour cét illustre prisonnier. Le Roy de Phrigie n'en estoit pas plustost sorti, que celuy d'Hircanie y entroit ; A celuy là succedoit Persode ou Hidaspe : à ceux-cy Artibie ou Adusius : Enfin, soit par Agiatidas, par Thimocrate, par Philocles, par Gobrias, par Gadate, par Thrafibule, par Madate, ou par Artucas, le Nom d'Artamene estoit continuellement prononce. Si Ciaxare alloit au Temple, les Sacrificateurs luy en parloient : s'il alloit dans les rues de Sinope, les Habitans je mettoient à genoux, pour luy demander sa liberté : s'il alloit quelquesfois se promener au Camp, tous les Soldats demandoient leur general : et à la reserve de cét ancien Amy d'Aribée, qui avoit tousjours intelligence avec Artaxe, il n'y avoit pas une personne qui ne servist Artamene : si bien que cét homme qui se nommoit Metrobate, estoit sans doute le seul qui avoit dessein de luy nuire. Martesie en son particulier, qui estoit informée par Feraulas de tout ce qui se passoit, avoit une joye extréme de voir que le rare merite d'Artamene estoit si universellement connu : et de voir qu'il n'estoit pas comme ces Favoris que tout le monde quitte, quand la Fortune les abandonne : puis qu'au contraire, l'amitié que l'on avoit pour luy, estoit redoublée par son malheur. Elle recevoit aussi tous les jours par le mesme Feraulas, des nouvelles d'Artamene, 
<pb id="page_1314" n="V02-P716"/>qui du moins vouloir luy rendre tesmoignage par la regularité des complimens qu'il luy faisoit faire, qu'il n'estoit pas changé en prison : et que puis qu'il avoit conservé la civilité, il avoit aussi conservé sa passion toute entiere. Les choses estant en cét estat, Megabise revint : et arriva chez le Roy qu'il y avoit beaucoup de monde. A peine fut il entre, que chacun se pressa, afin d'entendre ce qu'il aprendroit à Ciaxare : qui ne le vit pas plustost, que sans vouloir faire un secret de sa response ; Et bien Megabise, luy dit il, sçavrons nous comment l'on a reçeu ma Fille en Armenie, et le Roy d'Armenie me la rendra t'il comme il y est obligé ? Seigneur, luy repondit Megabise, mon voyage n'a pas esté heureux : je ne sçay point qui est le Roy dont la Princesse a parlé par son Billet : le Roy d'Armenie ne veut point advoüer qu'elle soit dans ses Estats, quoy qu'il y ait grande aparence que la chose soit ainsi : et je n'ay point trouve le Prince Tigrane à la Cour du Roy son Pere. Mais encore, luy dit Ciaxare, comment ce Prince vous a t'il reçeu ? Seigneur, reprit Megabise, quand je fus arrivé à Artaxate, et que j'eus envoyé demander Audience au Roy, il me la fit attendre trois jours : et durant cela, je fus tousjours soigneusement observé par diverses personnes. En suite comme je me fus aquité du commandement que j'avois reçeu de vostre. Majeste ; et que je luy eus dit qu'ayant sçeu que la Princesse vostre Fille estoit dans ses estats, vous m'aviez envoyé la luy redemander : je pensois, me dit il assez fierement, que vous vinssiez me soliciter encore 
<pb id="page_1315" n="V02-P717"/>de payer le Tribut que j'ay paye à Astiage, et que je ne dois plus à Ciaxare, auquel je n'ay ri ? promis. Mais pour la Princesse Mandane, elle n'est pas en ma puissance : et quand elle y seroit, je ne la rendrois pas sans doute : et la garderois pour Ostage, jusques à ce que par un Traité autentique, le Roy vostre Maistre eust advoüé, que les Rois d'Armenie ne doivent plus estre des Rois Tributaires. Seigneur, luy dis-je, songez bien à ce que vous dites, auparavant que de me donner mon congé : car le Roy mon Maistre sçait de certitude que la Princesse est dans vos Estats. Je la feray chercher, me dit il, et on la traitera en personne de sa condition : Mais si elle y est, je vous dis encore une fois, que je ne la renvoyeray point au Roy des Medes, qu'il ne se soit départy des pretentions qu'il a sur l'Armenie. Qu'il se contente, me dit il encore, que la Fortune luy a donné un home qui luy fait assez de Conquestes, pour le consoler de la perte qu'il fait d'un mediocre Tribut. Enfin, Seigneur, luy dis-je, si vous ne me dites autre chose, j'ay ordre de vous dire que le Roy mon Maistre viendra luy mesme vous redemander la Princesse sa Fille, avec une Armée de cent mille homes. Allez donc en diligence, me dit il, luy dire qu'il Ce prepare à partir : et advertissez le qu'il n'y a point de plus vaillans Soldats au monde, que ceux qui combattent pour leur liberté : et que puis qu'Arramene est en prison, conme je l'ay sçeu, le Prince Tigrane mon Fils, ne fera pas à mô aduis difficulté de le combatre : et peut-estre ne trouvera t'il pas tousjours la Victoire disposée à suivre ses pas. 
<pb id="page_1316" n="V02-P718"/>Megabise sçavoit bien que ce n'estoit pas estre judicieux, que de parler de cette sorte à Ciaxare devant tant de monde : et de raconter si precisément, ce que le Roy d'Armenie avoit dit d'Artamene : mais croyant que peut-estre cela ne luy seroit il pas inutile, il s'y estoit resolu. Il acheva son recit, en disant encore que depuis qu'il avoit esté sorty de chez le Roy d'Armenie, on luy avoit fait commandement de partir d'Anaxate dés le lendemain : et qu'on luy avoit donné des Gardes, qui ne l'avoient point abandonné, qu'il n'eust esté à l'extrémité des Frontieres d'Arménie. Ciaxare entendant la response de ce Prince, en fut en une colere estrange : et se resolut à la guerre contre luy. Non non, dit il, je ne doute point que Mandane ne soit en Armenie : elle l'a escrit ; Martesie l'a confirmé, et la response de ce Prince audacieux me le dit assez. Mais encore (dit le Roy de Phrigie parlant à Megabise) ne vous estes vous point informé de quelqu'un, s'il estoit arrivé quelque Princesse estrangere en cette Cour là ? Ouy, dit il, Seigneur, et j'ay effectivement apris, qu'il y quelque temps qu'il y arriva des Femmes de qui l'on ne connoissoit point la condition : que l'on envoya en un Chasteau qui est vers le Païs des Chaldées, et qui ne tarderent point à Artaxate. Non non, dit Ciaxare encore une fois, il ne faut point s'en informer davantage : Mandane est en Armenie, et il y faut aller porter la guerre. Et par consequent (dit le Roy de Phrigie avec autant de generosité que de bardiesse) il faut aller tirer l'illustre Artamene 
<pb id="page_1317" n="V02-P719"/>de prison ? Car, Seigneur, si vos Soldats ne le voyent point à leur teste, et qu'ils le laissent à Sinope, ils marcheront lentement vers l'Armenie : et ne combatront peut-estre pas comme ils ont accoustumé de combatre. aussi bien, adjousta le Roy d'Hircanie, ne crois-je point qu'il y ait une meilleure voye de se rendre les Dieux propices, que de proteger un homme qu'ils ont tant favorise. Ces deux Princes ne furent pas les seuls qui parlerent de cette sorte : tout ce qui se trouva alors dans la Chambre de Ciaxare fit la mesme chose : il sembla mesme que la necessité presente, l'emportast enfin sur sa resolution passée ; et qu'il n'eust plus dessein de vouloir si opiniastrément sçavoir quelle avoit esté l'intelligence d'Artamene avec le Roy d'Assirie ; de sorte qu'il y avoit beaucoup d'aparence qu'il seroit bien tost delivré. Le Roy des Medes souffrit qu'on le loüast en sa presence, sans tesmoigner d'en estre fâché : il ne rejetta point les prieres qu'on luy fit : et sans les accorder precisément, il agit comme un homme qui avoit quelque confusion de changer si tost d'advis ; et comme un homme qui vouloit se reserver l'avantage de faire la chose par luy mesme, sans y estre forcé par autruy : Ses sentimens ayant esté facilement reconnus par toute cette illustre Compagnie, on ne luy parla plus d'Artamene ; de peur de nuire à celuy que tout le monde vouloit servir. Neantmoins ils sortirent de chez le Roy avec une si forte esperance de la liberté d'Artamene : que comme la joye est une chose que beaucoup 
<pb id="page_1318" n="V02-P720"/>de personnes ne peuvent cacher, et qui fait bien souvent reveler cent secrets qu'il faudroit faire : il s'espandit en un moment un bruit general par toute la Ville et par tout le Camp y qu'Artamene alloit estre delivré. Il en fut luy mesme adverty comme d'une chose certaine ; ses Gardes en pleurerent de joye : Andramias ne pouvoit se lasser de luy tesmoigner la satisfaction qu'il avoit d'esperer de le revoir bientost au mesme estat qu'il l'avoit veû quelque temps auparavant. Martesie en estoit si transportée, qu'elle ne pouvoit exprimer sa joye : et Chrisante et Feraulas en estoient si aises, que l'illustre Artamene ne l'estoit guere davamage : bien que la consideratron de la Princesse luy fist regarder la liberté comme le plus grand bien qui luy peust jamais arriver, en l'estat où estoit sa fortune, Quoy, disoit il en luy mesme, je pourrois encore esperer de servir l'illustre Mandane ! et je pourrois croire de me retrouver en termes de delivrer ma Princesse, ou de mourir du moins pour son service ! Quoy je pourrois encore me flatter de l'agreable pensée de la revoir et d'en estre veû ! et je pourrois m'imaginer de me retrouver encore une fois aupres d'elle, avec la liberté de l'entretenir de ma respectueuse passion ! Ha, s'il est ainsi, s'escrioit il, que je dois peu me plaindre des maux que j'ay soufferts : et que je seray pleinement recompente de tant de douleurs que j'ay endurées ! C'estoit de cette sorte que l'illustre Artamene s'entretenoit, pendant que toute la Ville et tout le Campestoient en joye, par l'esperance de sa liberté ; Et afin 
<pb id="page_1319" n="V02-P721"/>qu'il jouist encore d'un nouveau plaisir, Feraulas entra dans sa Chambre, qui luy confirma que la nouvelle qu'on luy avoit donnée n'estoit pas sans fondement. De là venant à parler de Mandane, il se fit presque redire tout ce que Martesie avoit dit à Chrisante et a luy : et tout ce qu'ils luy avoient dit à luy mesme. Puis tout d'un coup se souvenant qu'ils luy avoient raconté que lors que Martesie estoit demeurée au bord de la Riviere d'Halis parmy des Pescheurs, elle s'estoit servie d'une Boëte de Portrait pour avoir dequoy revenir à Sinope, et qu'elle en avoit retenu la Peinture, qui estoit celle de Mandane : Ha ! luy dit il, Feraulas, n'y auroit il point moyen que par le credit que je sçay que vous avez sur l'esprit de Martesie, vous pussiez l'obliger à me faire la grace de m'envoyer ce Portrait, avec promesse de le luy rendre si elle veut, le jour que je sortiray de prison ? Seigneur, luy dit il, je ne pense pas que Martesie vous le refuse avec cette condition : mais pour vous le donner absolument, je pense que la crainte de desplaire à la Princesse (qui comme vous sçavez a une vertu. delicate, qui fait scrupule des moindres choses) l'empescheroit de le faire. Joint qu'elle a elle mesme tant d'amour pour cette, Peinture, que difficilement se resoudroit elle à s'en priyer pour tousjours. Mais pour me la confier durant quelque temps, adjousta t'il, je ne pense pas qu'elle me le refuse. Artamene embrassa alors Feraulas avec beaucoup de tendresse, pour l'obliger à faire ses derniers efforts, afin de le satisfaire : 
<pb id="page_1320" n="V02-P722"/>Feraulas donc s'estant chargé de cette commission, le quitta : et le laissa avec une joye qu'il y avoit long temps qui n'avoit trouvé place dans son coeur. Ciaxare de son costé, sentoit quelque secret plaisir de s'estre vaincu luy mesme : et d'estre en quelque façon contraint de delivrer Artamene. Il avoit pourtant encore assez de chagrin de ne pouvoir precisement sçavoir quelle avoit esté cette intelligence qu'il n'avoit pu descouvrir : Mais apres tout, le rare merite d'Artamene ; les grandes choses qu'il avoit faites ; les obligations qu'il luy avoit, et la necessité presente qu'il avoit de sa valeur, l'emporterent sur son esprit : et il se resolut en effet à delivrer Artamene, le jour mesme qu'il seroit marcher son Armée pour aller en Armenie. Mais pendant qu'il estoit dans une resolution si avantageuse pour luy, si utile pour la Princesse sa Fille ; si agreable pour cét illustre Prisonnier ; et si capable de causer une alegresse publique en la plus belle et la plus grande partie de l'Asie, qui s'interessoit alors en sa fortune : Metrobate seul, cét Ennemy caché d'Artamene, et cét ancien Amy d'Aribée, en avoit une douleur extréme. Comme cét homme avoit une ame ambitieuse, qui ne se soucioit pas par quelle voye il parvinst à la Grandeur, pourveû qu'il y arrivast : il y avoit eu plusieurs choses en sa vie qui avoient obligé Artamene à ne l'estimer point, durant qu'il estoit dans sa plus grande fortune : et par consequent, à ne luy faire pas tout le bien qu'il faisoit à d'autres. Car Artamene estoit 
<pb id="page_1321" n="V02-P723"/>persuadé ; que c'est faire une notable injustice aux Gens d'honneur malheureux ; que d'accabler de biens ceux qui ne le meritent pas, et de laisser les autres dans la misere. Metrobate de plus s'estant trouvé attaché à la fortune d'Aribée, avoit suivy tous ses sentimens : et Artamene l'ayant fait perir precisément dans le temps que Metrobate estoit sur le point de recevoir la recompense de tous les services qu'il luy avoit rendus : cét homme en avoit l'esprit si irrité contre Artamene, qu'il n'est rien qu'il n'eust fait pour le perdre. Chrisante et Feraulas avoient bien esté advertis de ses mauvaises intentions ; mais comme il n'agissoit pas ouvertement contre leur Maistre ; et que de plus ils n'imaginoient point quel nouveau mauvais office il luy pouvoit rendre : ils n'avoient pas eu recours à des voyes violentes pour s'en deffaire : tant parce qu'ils estoient sages et vertueux, que parce que cela auroit pu nuire à Artamene. Ils ne pouvoient plus mesme descouvrir ses desseins : car celuy qui les avoit advertis de la mauvaise volonté de Metrobate, estoit mort de douleur quelque temps apres, d'avoir cause la prison d'Artamene. De plus en l'estat qu'estoient les choses, il n'y avoit pas lieu de penser que rien se peust opposer à sa liberté, qui estoit demandée par une grande Armée et par trois Royaumes. Au contraire, il y avoit presque une certitude infaillible que l'on delivreroit bientost un homme que les Vaincus et les Vainqueurs aimoient esgalement : et que personne n'eust osé tesmoigner haïr, non pas mesme Metrobate. 
<pb id="page_1322" n="V02-P724"/>aussi ne fut-ce pas par cette voye qu'il nuisit à Artamene, apres que la Fortune qui n'estoit pas lasse d'esprouver la vertu, luy en eut donné les moyens. Comme il estoit donc dans ce chagrin secret que la joye universelle que tout le monde avoit de la liberté d'Artamene causoit dans son coeur : il reçeut des nouvelles d'Artaxe qui commandoit dans Pterie : et qui avoit sçeu qu'Ortalque avoit esté dire quelque chose au Roy d'Assirie, comme il estoit prest d'en partir. Il n'avoit pas pû descouvrir precisément ce qu'il avoit dit à ce Prince, qui luy en avoit fait un secret : mais tousjours sçavoit il bien que selon les apparences Ortalque avoit esté envoyé par Artamene : car il le connoissoit pour estre à luy : et pour luy avoir porté les ordres du Roy lors qu'il estoit en Bithinie. Celuy qu'il envoya à Metrobate eut commandement de n'entrer point dans Sinope de peur qu'il ne fust arresté : et d envoyer seulement quelqu'un avec adresse, l'advertir de se rendre au Temple de Mars où il l'attendroit. Metrobate ayant reçeu cét advis, ne manqua donc pas d'y aller ; mais à peine eut il apris parce Confident d'Artaxe, le voyage d'Ortalque à Pterie, qu'il commença de concevoir quelque espoir de troubler la joye publique. Car il sçavoit qu'Ortalque estoit à Sinope : et qu'ainsi l'on pourroit s'assurer de luy. Mais comme il avoit plusieurs choses à dire à cét homme, et qu'il craignoit d'estre veû en sa compagnie dans un lieu aussi frequenté qu'est un Temple ; ils furent se promener au bord de la Mer : 
<pb id="page_1323" n="V02-P725"/>et justement au mesme lieu où Artamene avoit esté quelque temps auparavant, lors qu'il avoit trouvé des marques du naufrage de la Princesse. Estant arrivez vis à vis de la mesme Cabane où le Prince Mazare avoit esté porte, et où l'on avoit dit depuis à Artamene qu'il estoit mort : il y fut avec intention de chercher quelque pretexte pour s'y reposer, afin de pouvoir escrire à Artaxe en ce lieu là, ayant des Tablettes dans sa poche destinées à cét usage. Mais comme le hazard fait quelquefois des prodiges, les Pescheurs qui demeuroient dans cette Cabane, et qui s'estoient affectionnez à Artamene, quoy qu'il n'eust esté qu'un moment chez eux : voyant un homme comme Metrobate, prirent la liberté de luy demander s'il estoit vray que l'on allast delivrer Artamene, comme on le leur avoit dit à la Ville, et comme ils le souhaitoient ? Metrobate surpris d'entendre le Nom d'Artamene en un lieu où un il ne croyoit pas qu'il deust y avoir personne qui s'interessast en sa fortune : leur demanda s'ils connoissoient celuy qu'ils tesmoignoient aimer ? et ils luy respondirent qu'ils avoient eu l'honneur de le voir dans leur Cabane : et luy raconterent comment il avoit trouvé Mazare mourant. Mais pour circonstantier mieux la chose, ils luy dirent encore en leur maniere, comment ce Prince luy avoit parlé de la Princesse Mandane ; luy avoit baillé une Escharpe, et luy avoit dit, <q>Este ce vous que l'affection d'une Grande Princesse rendoit le plus heureux des honmes et que j'ay rendu le plus infortuné, en vous privant d'une 
<pb id="page_1324" n="V02-P726"/>Personne qui vous aimoit tant ?</q> Ainsi ils ne dirent pas precisément les mesmes paroles que Mazare avoit dittes à Artamene, mais ils y en mirent d'autres plus obligeantes, qui rendoient encore la chose plus forte : pensant en faire une tres avantageuse pour Artamene, que de bien exagerer qu'il faloit sans doute que leur princesse l'aimast beaucoup, veû ce que ce Prince mourant luy avoit dit. Mais, disoient ils encore, il faut aussi qu'Artamene l'aime bien : car il demanda cent choses à celuy qui luy parloit : et apres qu'il luy eut dit que selon les aparences elle estoit morte : il sortit de cette Cabane tout furieux et tout desesperé : emportant l'Escharpe que l'autre luy avoit donnée, et s'en allant vers le bord de la Mer, comme s'il eust voulu se jetter dedans. Metrobate qui avoit de l'esprit, fit sur le raport de ces bonnes Gens toutes les reflexions qu'il y faloit faire : et soupçonna, en effet qu'Artamene estoit amoureux de Mandane : et que le secret qui estoit entre le Roy d'Affirié et luy, estoit un secret d'amour et de jalousie tout ensemble. Ainsi seignant d'estre bien aise de l'affection que le Peuple avoit pour Artamene ; et disant à ces Pescheurs qu'il seroit bien tost delivré ; il sortit de cette Cabane aussi tost apres avoir escrit : et congediant l'amy d'Artane, il s'en retourna à Sinope, bien satisfait de son voyage. Comme il passa devant la maison d'Artucas, il en vit sortir fortuitement Feraulas et Chrisante qui venoient de visiter Martesie : et pour achever de luy donner les moyens de nuire à Artamene, 
<pb id="page_1325" n="V02-P727"/>il se trouva qu'un des Domestiques de Metrobate estoit Frere d'un jeune Garçon qui servoit chez Artucas. De sorte qu'ayant veû sortir Feraulas et Chrisante de cette maison, il voulut sçavoir s'ils y alloient souvent : et pour cét effet il employa l'adresse de celuy qui le servoit, pour descouvrir par le moyen de son Frere s'ils y alloient pour Artucas ou pour Martesie. Comme ce Garçon estoit jeune, et que son Frere employa la ruse, les presens, et les menaces pour luy faire descouvrir la verité : encore qu'on luy eust deffendu chez son Maistre de dire que Martesie avoit este deux ou trois jours à Sinope auparavant que tout le monde le sçeust : il le dit à son Frere, quoy qu'on ne luy demandast pas cela : et promit de dire tousjours tout ce qu'il sçavroit des visites de Feraulas et de Chrisante. Il apprit donc à son Frere, que pendant que Martesie avoit esté cachée chez Artucas, ils n'avoient pas laissé de la voir : et que depuis qu'elle estoit arrivée, Feraulas l'avoit visitée tous les jours, et Chrisante tres souvent. Il n'en faloit pas davantage, pour esclairer un esprit deffiant comme celuy de Metrobate : et se ressouvenant de cent choses où il n'avoit point pris garde auparavant, il ne douta plus du tout qu'Artamene ne fust amoureux de la Princesse : et que du moins la Princesse ne le sçeust et ne le souffrist. Ayant donc des armes si puissantes pour nuire à Artamene, il fut au coucher du Roy, que le traitoit fort bien : car ce Prince qui sçavoit de quelle sorte Aribée l'avoit aimé, croyoit que puis que 
<pb id="page_1326" n="V02-P728"/>Metrobate ne s'estoit pas engage dans son Parti, c'estoit une marque infaillible de sa fidélité : ne sçaçhant pas que cét homme n'estoit demeure aupres de luy, que comme un Espion d'Aribée. Metrobate donc estant le soir aupres du Roy, à une heure où il n'y avoit plus personne qui peust l'empescher de parler avec liberté, pensa faire reüssir son dessein. Neantmoins comme il eust bien voulu ne commencer pas à parler d'Artamene, il attendit quelque temps pour voir si ce Prince qui n'avoit l'esprit rempli que de la guere d'Armenie, de la captivité de la Princesse Mandane ; et de la liberté d'Artamene, ne diroit point quelque chose qui luy donnait lieu d'executer son entreprise, sans qu'il parust nulle affectation en son discours. En effect Ciaxare ne manqua pas de luy en donner l'occasion telle qu'il la souhaitoit. Metrobate, luy dit il, estes vous de l'opinion de ceux qui m'assurent qu'Artamene me servira avec autant d'ardeur et autant de fidelité qu'il a fait autrefois ? et ne craignez vous point que cette Grande Ame que l'on a tousjours remarquée en luy, ne luy permette pas de pouvoir oublier sa prison, et ne puisse souffrir qu'il se ressouvienne de mes anciens bienfaits ? Je croy Seigneur, repliqua Metrobate, qu'Artamene oubliera tout, et se souviendra de tout, pour delivrer la Princesse Mandane : Mais encore, luy dit le Roy, n'y a t'il point moyen de pouvoir deviner quel est le secret que je ne dois plus demander, puis que je suis resolu de delivrer celuy qui ne me le veut pas dire ? Seigneur, reprit Metrobate, 
<pb id="page_1327" n="V02-P729"/>si j'osois dire à vostre Majesté une chose que je pense, elle acheveroit peut-estre de se détromper absolument de l'opinion qu'elle a eüe qu'Artamene ne la servira pas à l'advenir, aussi bien qu'il a fait par le passé. Joint Seigneur, adjousta-t'il, que comme c'est moy qui suis cause de sa prison, puisque ce fut de ma main que vous eustes le Billet qu'il escrivit au Roy d'Assirie : il me semble que je suis en quel que façon obligé de vous dire aussi bien ce que je sçay à son avantage, que ce que j'ay sçeu à son prejudice. Le Roy l'entendant parler ainsi, Je pressa alors extrémement de s'expliquer : et Metrobate faisant l'ingenu et le sincere, luy raconta comment le hazard l'avoit fait aller dans une Cabane de Pescheurs pour escrire un Billet en faveur d'un de ses amis qu'il avoit rencontré : et déguisant encore un peu la chose, il dit seulement au Roy, que ces Gens luy avoient dit qu'Artamene aimoit passionnement leur Princesse : et il exagera tellement le desespoir d'Artamene, lors qu'il avoit d'eu Mandane mortes qu'il porta l'esprit du Roy intensiblement à la connoissance de ce qu'il vouloit qu'il sceust. Quoy, luy dit il, Metrobate, de la maniere dont vous parlez, il semble que vous croiyez qu'Artamene soit amoureux de ma fille ? Seigneur, luy dit il, j'advoüe que c'est par là que je pretens servir Artamene : et que j'ose assurer vostre Majesté, qu'ayant une si noble passion dans le coeur, il oubliera sa prison, et sera plus vaillant et plus fidele qu'il n'a jamais esté. Car Seigneur (luy dit il d'une façon à faire croite 
<pb id="page_1328" n="V02-P730"/>qu'il n'avoit nulle mauvaise intention) l'amour d'Artamene ne fait point de tort à la vertu de la Princesse : la beauté sur le Throsne, est comme le Soleil dans le Ciel : tout le monde a la liberté de la regarder : et comme cét Astre ne prophane pas ses rayons, quoy qu'il ne les porte pas tousjours sur des fleurs : de mesme la beauté de la Princesse n'enchainant pas tousjours des Rois, ne fait rien qui luy puisse estre reproché. Cependant ce poison subtil que Metrobate avoit mis dans l'esprit du Roy, operoit de là dans son coeur : et y j 'appelloit quelques legers soubçons qu'il avoit eus de l'amour d'Artamene, quand il l'avoit fait mettre prisonnier. Il fit alors redire encore à Metrobate ce que ces Pescheurs luy avoient dit : mais l'autre seignant de ne l'avoir pas allez bien retenu, ny mesme allez bien escouté, pour oser assurer que ce qu'il avoit dit fust positivement vray, offrit d'aller le lendemain de grand matin s'en informer plus exactement. Le Roy qui avoit l'esprit fort troublé, luy commanda de n'y manquer pas : et de tascher de descouvrir tout ce qu'il pourroit d'une chose aussi importante que celle là. Metrobate seignit d'estre bien marri de l'inquietude qu'il avoit mise dans son esprit : et luy dit qu'il seroit tout ce qu'il pourroit pour apprendre quelque chose qui luy peust mettre l'ame en repos. Cependant Ciaxare n'y estoit guere : car ce Prince se souvenant alors que depuis qu'Artamene estoit prisonnier il ne luy avoit jamais fait rien dire pour demander sa liberté, jusques à ce 
<pb id="page_1329" n="V02-P731"/>qu'il eust sçeu que la Princesse estoit vivante, trouvoit que c'estoit avoir lieu de le soubçonner d'estre amoureux d'elle. De plus, il se ressouvenoit encore de la violente douleur qu'il avoit tesmoignée avoir à son retour à Themiscire, lors qu'il luy avoit raconte comment il avoit secouru le Roy d'Assirie, et facilité l'enlevement de Mandane. Il rapelloit encore en sa memoire, l'excessive affliction qu'il avoit veüe dans ses yeux lors qu'il estoit arrivé à Sinope et qu'il avoit voulu luy apprendre le naufrage de la Princesse. Enfin il soubçonnoit et craignoit que ses soubçons ne fussent veritables. Il passa la nuit en cette inquietude, attendant Metrobate avec beaucoup d'impatience : qui ayant fait semblant d'aller s'informer tout de nouveau de ce que le Roy vouloit sçavoir : revint le trouver le matin dans son Cabinet où il estoit entre aussi tost qu'il avoit esté achevé d habiller. D'abord que le Roy le vit, il s'avança vers luy ; et bien, luy dit il, Metrobate ; que m'aprendrez vous ? Artamene sortira t'il de prison, ou redoubleray-je ses chaines ? Metrobate paroissant alors fort triste, et faisant comme un homme qui sçait plusieurs choses qu'il n'ose dire : Seigneur, luy dit il, je vous demande pardon, de ce qu'il semble que je sois destiné à n'aporter jamais que de fâcheuses nouvelles à vostre Majesté. Cette espece de crime, repliqua Ciaxare, merite plustost recompense, que chastiment ny pardon : car pour l'ordinaire, les Rois n'apprennent que de leurs fidelles Serviteurs les choses qui ne leur doivent pas plaire. 
<pb id="page_1330" n="V02-P732"/>Metrobate devenu encore plus hardy par ce que le Roy luy disoit, luy conta alors comment il paroissoit par le discours que Mazare avoit fait à Artamene, que non seulement il aimoit, mais que mesme il n'estoit pas haï. Et il luy redit parole pour parole, tout ce que les Pescheurs luy avoient dit. Quoy, s'escria Ciaxare, ma Fille sçauroit la folle passion d'Artamene et la souffriroit ? Ha ! Metrobate si cela est, il la faut laisser entre les mains du Roy d'Armenie : car si elle a dans le coeur la bassesse d'une Esclave, elle ne peut estre mieux que dans les sers de mon Ennemy. Seigneur, luy dit-il, je supplie vostre Majesté de ne s'emporter pas si fort : cette affection n'est peut-estre pas si criminelle : Artamene a de si grandes qualitez, qu'encore que sa condition soit aparemment fort basse, puis qu'il ne la veut point dire : la Princesse ne laisseroit pas d'estre excusable, quand elle auroit eu quelque legere indulgence pour luy. Non Metrobate, adjousta le Roy, vous ne croyez pas ce que vous dites : les personnes de la condition de ma Fille, ne doivent recevoir de ceux qui sont de celle d'Artamene, que des tesmoignages de respect : et le moindre soubçon d'amour, les doit faire bannir pour jamais. Ce qui m'embarrasse le plus, disoit encore ce Prince, c'est que j'ay fait mettre Artamene et Araspe prisonniers, parce que voyant une intelligence secrette entre le Roy d'Assirié et Artamene, j'ay creû que ce dernier avoit sans doute fait sauver l'autre ; Mais si Artamene est amoureux, est il croyable qu'il ait 
<pb id="page_1331" n="V02-P733"/>voulu delivrer son Rival ? Et quand ce ne sera point luy en effet qui l'aura delivré, quelle peutestre cette intelligence qu'il a aveque luy, et qui l'oblige à luy escrire comme il luy a escrit ? Enfin Metrobate, je perdray la raison, si vous ne me trouvez les moyens de développer cét Enigme. Si je regarde le Billet du Roy d'Assirie, Artamene est un ambitieux qui traite avec mon Ennemy ; Si j'escoute le discours de Mazare, Artamene est un temeraire, et ma Fille a perdu le sens. Que dois-je donc croire, et que dois-je faire ? Mandane est captive en Armenie, et Artamene est dans les fers à Sinope : je parle de delivrer celuy-cy, et je parle encore de faire marcher mon Armée pour aller delivrer l'autre : Cependant si Artamene est amoureux, et que Mandane le sçache et le souffre ; je dois faire perir Artamene, et je dois abandonner Mandane. Mais pour faire l'un et l'autre, il faut deshonnorer ma Fille aux yeux de toute l'Asie : et il faut me deshonnorer moy mesme. Seigneur, reprit alors le meschant Metrobate, j'espere que vôtre Majesté n'en viendra pas là : mais quand il seroit vray (ce que je ne pense pourtant pas) qu'Artamene fust assez criminel pour vous obliger à le faire perir : vous ne manqueriez pas d'autres pretextes, sans y mesler la Princesse. Mais, Seigneur, adjousta t'il, il me semble tousjours que vostre Majesté ne sera pas mal, de ne delivrer pas si tost Artamene : de tascher de s'esclaircir un peu mieux des choses : de le refferrer un peu plus qu'il n'est presentement : car il me semble que ces Troupes 
<pb id="page_1332" n="V02-P734"/>de Cilicie qui sont arrivées comme on ne les attendoit pas, et que Philoxipe envoye à Artamene pour vous les presenter, vous doivent estre un peu suspectes : y en ayant desja de Chipre dans vostre Armée y qui n'y sont aussi que par son moyen. Et en effet, s'il vous en souvient, le Prince Artibie parla à votre Majesté d'une maniere assez estrange : et Megabise mesme à son retour d Armenie vous a dit des choses, qui me sont conjecturer qu'il y a quelque dessein cache, qui ne doit peut-estre esclater que lors que l'on aura delivrée Artamene. Que sçait on, Seigneur, adjousta Metrobate, si tout ce que l'on dit de la Princesse est vray ? Les Amis d'Anamene la retiennent peut-estre par force en quelque lieu : et il y a enfin quelque chose en tout cela, qui merite qu'on s'en esclaircisse : et si vostre Majeste me l'ordonne, je seray tous mes efforts, pour tascher de descouvrir ce que c'est. Le Roy qui avoit l'ame en une inquietude estrange, le luy commanda : et pour ne donner nulle marque de son chagrin ; par les conseils de Metrobate, qui craignoit que l'on n'empeschast ses desseins : il ne voulut voir personne de tout le jour : et il fit dire qu'il se trouvoit un peu mal. Cependant Metrobate avoit resolu de revenir le soir dire au Roy ce qu'il sçavoit du voyage d'Ortalque à Pterie ; que Martesie avoit este trois jours cache chez Artucas avant que de paroistre à la Cour ; et les frequentes visites qu'y faisoient Feraulas et Chrisante. Mais il fut bien plus heureux qu'il ne pensoit : car ce jeune Garçon qui servoit chez Artucas, 
<pb id="page_1333" n="V02-P735"/>fut advertir son Frere chez Metrobate, qu'il n'y avoit pas deux heures que Feraulas avoit encore esté voir Martesie : et que s'estant caché dans un Cabinet de la Chambre où elle estoit, qui avoit une Porte degagée : il avoit veû qu'apres une assez longue conversation qu'ils avoient euë ensemble, où il avoit entre-oüy plusieurs fois le Nom d'Artamene et celuy de Mandane : elle avoit ouvert une Cassette, et luy avoit donné quelque chose, qu'il croyoit estre une Lettre. Que Feraulas apres cela estoit sorty, et luy avoit dit qu'il alloit à l'instant mesme porter ce qu'elle luy avoit baille, à la personne qui l'attendoit avec impatience. Ce Garçon disoit encore qu'il estoit sorty apres Feraulas, et l'avoit suivy jusques au Chasteau, et jusques à l'Apartement où Artamene estoit retenu. Metrobate ayant encore sçeu cela, s'en retourna chez le Roy, avec autant de melancolie sur le visage, qu'il avoit de joye dans le coeur. Comme il fut aupres de luy où il n'y avoit personne : Seigneur, luy dit il, je suis au desespoir d'estre forcé de vous aprendre qu'infailliblement il y a quelque chose de considerable qu'il faut descouvrir. Car enfin, dit il, j'ay sçeu de certitude par un Amy que j'ay dans Pterie, que depuis qu'Anamene est prisonnier, Ortalque qui vous a aporté la nouvelle de la vie de la Princesse, a esté de la part d'Artamene vers le Roy d'Affirié, qui est party de ce lieu là ; sans que l'on sçache où il est presentement : Et je sçay de plus par un Domestique d'Artucas, que Martesie a este trois jours cachée chez luy, auparavant que de voit vostre 
<pb id="page_1334" n="V02-P736"/>Majesté : elle qui avoit à vous aprendre que la Princesse Mandane n'estoit pas morte. Je sçay mesme encore, qu'elle a envoyé aujourd'huy une Lettre à Artamene : et qu'il n'y a point de jour que Feraulas ne la voye : qui comme vôtre Majesté sçait est fort aimé d'Artamene. l'ay de plus remarque, adjousta t'il, que Chrisante et luy vont eternellement d'un lieu â l'autre : tantost chez le Roy de Phrigie ; tantost chez le Roy d'Hircanie ; tantost chez Hidaspe ; chez Thimocrate ; chez Gadate ; chez Gobrias ; et chez tous les autres. Ortous ces Princes, Seigneur, ne se croyent vos Sujets que par ce qu'ils sont persuadez que la seule valeur d'Artamene vous les a assujetis : et comme il s'est adroitement servy de la bonté de vostre Majesté pour les faire bien traiterais luy en ont l'obligation toute entiere : et tant par reconnoissance que par leur propre interest, je les tiens capables de tout entreprendre pour luy. Mais, dit alors Ciaxare, que dois-le et que puis-je faire pour m'esclaircir encore un peu davantage d'une chose dont je ne doute pourtant presque plus ? Seigneur, respondit Metrobate, je pense que vostre Majesté s'instruiroit infailliblement de bien des choses, si elle faisoit arrester Ortalque, pour luy faire rendre compte de son voyage vers le Roy d'Assirie : si elle faisoit chercher dans la Cassette d'Artamene, qui dans la croyance où il est d'estre delivré, n'aura pas fait de difficulté de conserver la Lettre que Martesie luy a envoyée aujourd'huy : Et si outre cela, elle s'assuroit encore d'Artucas, de Martesie, de Feraulas, et de 
<pb id="page_1335" n="V02-P737"/>Chrisante. De plus, adjousta t'il, comme assurément la naissance d'Artamene est fort basse, je voudrois contraindre ses Gens à me la dire precisement : parce que la chose estant connue telle, cette connoissance seroit trois effets : car cela rendroit son crime plus grand envers la Princesse ; son ingratitude plus noire envers vous ; et pourroit mesme guerir l'esprit de Mandane, s'il est vray, comme il y a aparence, qu'elle ait reçeu dans son coeur quelque affection pour Artamene. Ciaxare qui avoit l'esprit fort aigry, ne considera pas combien ce dessein estoit dangereux à entreprendre : au contraire, il creut que s'il faisoit effectivement voir aux yeux de tous ces Rois et de tous ces Princes, qu'Artamene estoit un traistre ; qu'Artamene estoit un homme de tres basse naissance ; et qui avoit absolument perdu le respect qu'il devoit à la Princesse sa Fille ; ils abandonneroient sa protection, et seroient les premiers à luy conseiller de le perdre. Ce n'est pas qu'il ne se trouvast un peu embarrassé à choisir ceux qu'il employeroit pour executer ses ordres : Mais comme Metrobate estoit aussi hardy que meschant-il s'offrit, pourveû que sa Majesté luy en donnast le pouvoir, de faire luy mesme tout ce qu'il luy avoit conseille. Cixare fut pourtant encore long temps à resoudre : mais enfin il creut que la premiere chose qu'il faloit faire, estoit de voir la Cassette d'Artamene. Et pour cét effet, il envoya ordre à Andramias par Metrobate de la luy donner : Metrobate fut donc demander Andramias, qui ne se trouva point aupres 
<pb id="page_1336" n="V02-P738"/>d'Artamene : mais comme il y avoit alors grande liberté de voir cét illustre Prisonnier, Arbace Lieutenant des Gardes sous Andramias, le laissa entrer, avec douze des Gardes du Roy qui le suivoient : car ce Prince luy avoit commandé de joindre la force, ou le simple commandement seroit inutile. Comme il entra dans la Chambre, il vit Artamene qui resermoit sa Cadette en diligence, à cause du bruit qu'il avoit entendu : Seigneur, luy dit il en s'avançant, le Roy m'a commandé de luy porter cette Cassette que vous venez de refermer, et vous me permettrez s'il vous plaist de luy obeïr. Metrobate (luy dit Artamene en se mettant entre la Table et luy) ne me persuadera pas aisement que le Roy luy aye donné cette commission : c'en pourquoy ne croyant pas qu'il agisse par ses ordres, je tascheray de l'empescher de satisfaire sa curiosité particuliere. Seigneur (luy dit Metrobate, en appellant les Gardes qui l'avoient suivy, et qui estoient demeurez dans l'Antichambre) je suis en estat de faire obeïr le Roy : c'est pourquoy ne me forcez pas à vous faire quelque violence. Artamene desesperé de cette avanture, ne sçavoit ce qu'il devoit faire : d'entreprendre de resister, il n'y avoit point d'aparence : de laisser emporter une Cassette ou il y avoit une chose importante, il ne s'y pouvoit resoudre ; c'est pourquoy se tournant vers la Table où elle estoit pour l'ouvrir, vous souffrirez du moins, dit il, que j'en oste quelque chose qui n'est pas à moy, auparavant que de vous la donner. Mais au mesme temps Metrobate 
<pb id="page_1337" n="V02-P739"/>ayant saisi la Cassette, commandant aux Gardes retenir Artamene, ils penserent n'obeïr pas. Toutefois Metrobate leur ayant dit que le Roy les seroit punir, s'ils n'empeschoient Artamene d'arracher cette Cassette de ses mains, ils obeïrent ; et Metrobate sortit et l'emporta, ces Gardes le suivant un moment apres. Il fut donc en diligence à la Chambre du Roy : deffendant à Arbace de laisser plus entrer personne dans la Chambre d'Artamene jusques à nouvel ordre. Il ne fut pourtant pas retrouver Ciaxare sans quelque aprehension : car enfin il ne sçavoit pas precisément ce que Martesie avoit envoyé à Artamene : et il craignoit un peu que ce ne fust quelque chose qui ne le rendist pas assez criminel. Neantmoins comme il ne pouvoit imaginer qu'il peust y avoir une intelligence innocente entre Artamene et la Princesse Mandane, il fut retrouver Ciaxare avec beaucoup de hardiesse, et mesme à la fin avec beaucoup d'esperance : luy semblant que la resistance d'Artamene marquoit infailliblement, qu'il y avoit quelque chose contre luy dans cette Cassette. Il exagera donc fort à Ciaxare, le desespoir de cét illustre Prisonnier : et rompant la Cassette qui n'estoit pas pleine, parce que l'Escharpe de Mandane estoit demeurée sur la Table, lors qu'Artamene l'avoit refermée à l'arrivée de Metrobate ; ils commencerent de visiter diverses choses qui estoient dedans. Quelques Pierreries : des Parfums : une Iliade d'Homere dans des Tablettes de Philire : les Loix de Licurgue et de Solon dans d'autres : une Comedie de Thespis : 
<pb id="page_1338" n="V02-P740"/>quelques Vers de Sapho et d'Erinna : quelques Enigmes de la Princesse Cleobuline ; quelques petites Cartes Geographiques : le Plan de Babilone : la Circonvalation et le Campement de l'Armée de Ciaxare devant cette Ville : quelques Chansons du fameux Arion : et plusieurs autres semblables choses. Pendant cette curieuse recherche, Metrobate estoit desesperé de ne trouver rien contre Artamene, et Ciaxare en estoit bien aise : mais tout d'un coup ayant ouvert un petit Coffre d'or esmaillé, Ciaxare qui le prit des mains de Metrobate, vit que le Portrait de Mandane estoit de dedans : à l'entour duquel il y avoit un Devise en Capadocien, qui disoit <q>JE SUIS MIEUX DANS VOSTRE COEUR</q>. Car ce Portrait avoit esté fait pour une Princesse de Capadoce, que Mandane aimoit beaucoup, et de laquelle elle estoit tendrement aimée : de sorte que cette Princesse estant morte sans avoir eu ce Portrait, elle l'avoit donne à Martesie, qui le luy avoit demandé. Mais helas, quelle surprise fut celle de Ciaxare de trouver cette Peinture ! et quelle joye fut celle de Metrobate, devoir qu'il estoit bien plus heureux qu'il ne pensoit l'estre. 
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<div2 id="page_CYRUS020310" type="sequence" n="Révélations et colère de Ciaxare">
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Si le Roy eust eu l'esprit tranquile, il s'en fust aisément aperçeu : mais ce Prince avoit l'ame si troublée, qu'il ne sçavoit ce qu'il faisoit ny ce qu'il voyoit. Il leut pourtant cette innocente Devise, 
<pb id="page_1339" n="V02-P741"/>qu'il croyoit si criminelle : puis il s'écria tout d'un coup, Quoy Mandane a pû dire une pareille chose à Artamene ! Quoy cette vertu si severe en apparence, a pû se resoudre à imaginer une pareille galanterie en faveur d'un simple Chevalier, qui erre parmi le monde sans estre connu ! Ha si cela est, comme il n'est que trop vray, Mandane a bien pu concevoir d'autres desseins : elle est peut-estre : disoit il, cachée chez Artucas, où elle attend qu'Artamene soit delivré : afin que remettant à la teste de toutes les Troupes qui sont de son intelligence, il m'oste la Couronne et me renverse du Throsne. Non non (dit il a Metrobate en rejettant ce Portrait dans la Canette d'où il l'avoit tiré) il n'y a point de temps à perdre : il faut changer les Gardes d'Artamene : il faut s'assurer de Chrisante, de Feraulas, d'Artucas, d'Ortalque,de Martesie,et mesme d'Andramias, car il m'est devenu suspect. Seigneur, dit Metrobate, je sçay bien que cela est un peu dangereux à executer, mais je ne laisse pas de m'y offrir : et pourveu que ce soient des Gardes de vostre Majesté qui me suivent, je croy que le respect empeschera tout le monde de s'opposer à vos volontez. Joint qu'à la reserve d'Andramias et d'Artucas qui sont Gens de qualité, et de Martesie qui est Fille de condition, les trois autres ne sont pas considerables : car Chrisante et Feraulas font Estrangers, et ne sont sans doute pas plus que leur Maistre : et Ortalque n'est pas un honme à devoir craindre de s'en assurer. Le Roy repassant alors encore dans son esprit le discours de Mazare à Artamene ; 
<pb id="page_1340" n="V02-P742"/>le voyage d'Ortalque vers le Roy d'Assirie, le sejour secret de Martesie chez Artucas ; les frequentes visites de Feraulas et de Chrisante ; le Portrait de Mandane entre les mains d'Artamene ; et un Portrait encore où il y avoit une Devise passionnée et trop galante pour une personne qui faisoit profession d'une vertu si exacte : Il croyoit qu'il y avoit sans doute quelque grand crime à descouvrir : et ne doutoit point du moins qu'Artamene ne fust amoureux, et que Mandane ne le souffrist agreablement. Enfin emporté de colere, il fit prendre cinquante de ses Gardes à Metrobate, pour executer ses volontez, auparavant que ce qui c'estoit passé à la chambre d'Artamene fust sçeu de tout le monde. Andramias revenant au Chasteau comme Metrobate en alloit sortir, en fut aisément arresté, aussi bien qu'Ortalque qui l'accompagnoit. De là s'en allant prendre Artucas qu'il trouva chez luy, il y rencontra Chrisante qui estoit avec Martesie, et les arresta tous trois : faisant conduire Martesie et une Femme pour la servir, dans un Chariot jusques au Chasteau ; et faisant mener Chrisante et Artucas à pied. En suitte il fut chercher Feraulas, mais il ne le trouva point : car par bonheur ayant esté adverti que Metrobate avoit esté à la chambre de son Maistre acconpagné de Gardes, il estoit allé chez Hidaspe pour le luy aprendre, ou il trouva le Roy de phrigie. Un moment apres qu'il y fut arrive, ils sçeurent qu'Andramias estoit arresté : qu'Ortalque l'estoit aussi : que Martesie, Chrisante, et Artuças, estoient retenus dans le 
<pb id="page_1341" n="V02-P743"/>Chasteau : et qu'Artamene estoit gardé plus estroitement qu'il n'avoit jamais esté. De sorte qu'aprenant toutes ces choses en mesme temps ; et sçachant que Metrobate avoit esté chercher Feraulas chez luy, le Roy de Phrigie ne voulant point qu'il sortist de chez Hidaspe, luy fit comprendre qu'il seroit beaucoup plus utile à son Maistre en liberté, que s'il estoit en prison. Ce Prince ayant envoyé en diligence advertir tous les illustres Amis d'Artamene, ils surent chez le Roy avec une precipitation extréme : pour sçavoir par quelle voye un changement si subit estoit arrivé. Le Roy de Phrigie, celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, le Prince de Paphiagonie, celuy de Licaonie, Ariobante, Gadate, Artibie, Hidaspe, Adusius, Agiatidas, Gobrias, Madate, Artabase, Leontidas, Megabise, Thimocrate, Philocles, et beaucoup d'autres s'y rendirent, mais on leur dit qu'on ne voyoit pas le Roy. Toutefois comme ils craignoient quelque resolution violente, ils presserent tant, qu'enfin il commanda que l'on fist seulement entrer le Roy de Phrigie et le Roy d'Hircanie dans son Cabinet, où ils le trouverent avec un chagrin extréme. Seigneur (luy dit le Roy de Phrigie qui ne le vouloir pas irriter davantage) nous venons icy pour sçavoir si vostre Majesté a besoin de nous : Ouy, respondit ce Prince en colere, et je ne pense pas que vous soyes plus long temps les protecteurs d'un ingrat, d'un temeraire, et d'un ambitieux comme Artamene : qui n'est venu dans ma Cour, que pour me deshonnorer : et qui a 
<pb id="page_1342" n="V02-P744"/>eu l'audace de lever les yeux jusques à ma Fille. Tous ses Ravisseurs, poursuivit il, sont moins dignes de ma haine que luy, qu'enfin en l'enlevant ils ne luy ont rien fait faire indigne d'elle : mais cét insolent en luy ravissant le coeur, luy a fait un tort irréparable, et m'a mortellement offensé. Le Roy d'Assirie, poursuivit il, tout estranger qu'il estoit pour elle, et tout Ennemy des Medes qu'il est encore, est pourtant tousjours un Grand Roy. Le Roy de Pont quoy qu'il ait perdu deux Royaumes, n'a pas perdu sa qualité : le Prince Mazare estoit aussi de naissance Royale, et devoit porter une Couronne : mais pour Artamene, il est sans doute nay dans les fers : ses Peres ont tous esté Esclaves : car si cela n'estoit pas, il n'auroit pas caché sa condition comme il a fait. Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, Artamene à fait des actions à la guerre, qui marquent ce me semble assez qu'il est autre chose que ce que vous dites : Artamene, reprit il, a fait une action si criminelle, en songeant à gagner le coeur de ma Fille, que je ne la luy pardonneray jamais, Car enfin il voit que je la refuse au Roy de Pont qui porte deux Couronnes : il voit que j'arme plus de cent mille hommes, pour la retirer d'entre les mains du plus puissant Roy de l'Asie : et il ne laisse pas de concevoir une affection pour elle, qui ne peut estre innocente. Car s'il ne la veut point espouser, il veut donc qu'elle soit infame : et s'il songe à estre son Mary, il songe à mettre un Esclave dans le Throsne de Medie ; 
<pb id="page_1343" n="V02-P745"/>à m'en renverser sans doute ; et à me priver du jour : n'estant pas possible qu'il ait esperé que je consentisse à son dessein : Et il pense enfin à des choses si injustes, si estranges, et si criminelles, que la mort est un trop petit supplice pour luy. Mais encore Seigneur, reprit le Roy d'Hircanie, qu'avez vous de nouveau contre Artamene, vous qui songiez à le delivrer ? Cent choses, respondit Ciaxare, qui sont que je ne songe plus qu'à le perdre. Seigneur, repliqua le Roy de Phrigie, ce n'est pas une resolution que vous deviez prendre en tumulte : et quand Artamene seroit aussi criminel, que je le croy encore innocent, il a de telle sorte gagné le coeur des Soldats, qu'il seroit à craindre que l'on ne vist une estrange confusion dans vostre Camp, si vous le vouliez faire perir. Point du tout, repartit le Roy, et quand j'auray sçeu precisément la basse Naissance d'Artamene, comme je la sçavray sans doute, aujourd'huy que je tiens Chrisante en mon pouvoir : et que par un Manifeste je seray sçavoir à tout le monde, qu'un simple Soldat de fortune, et peut-estre quelque chose de moins : a eu l'audace d'oser lever les yeux à la Fille d'un Roy qui l'avoit comblé de biens et d'honneurs, et de songer à luy oster la Couronne ; le ne pense pas qu'il y ait quelqu'un assez injuste, pour s'opposer au chastiment que j'en veux faire ; car enfin c'est une chose inouïe, qu'un homme comme Artamene ait eu l'insolence d'oser seulement regarder ma Fille. Ma Fille, dis-je, qui jusques icy m'avoit paru une Personne 
<pb id="page_1344" n="V02-P746"/>aussi sage et aussi prudente qu'il y en ait eu au monde : mais Martesie m'aprendra par quels charmes elle a perdu la raison : et par quel enchantement Artamene luy a fait oublier ce qu'elle se devoit à elle mesme, et ce qu'elle me devoit aussi. Mais Seigneur, repliqua le Roy de Phrigie, vous accusiez Artamene d'avoir une intelligence avec le Roy d'Assirie, Amant de la Princesse Mandant : et vous l'accusez aujourd'huy d'en avoir avec la Princesse mesme : comment accordez vous ces deux choses, qui paroissent si directement opposées ? Je n'en sçay rien, reprit Ciaxare, mais la rigueur des supplices, et la crainte de la mort, feront sans doute confesser à Chrisante, à Ortalque, et a Artamene luy mesme, tout ce que je ne sçay pas encore. Mais Seigneur, interrompit le Roy d'Hircanie, que sçavez vous de si convainquant ? Je sçay cent choses, vous dis-je, repliqua Ciaxare, qui me sont toutes voir clairement, qu'Artamene a intelligence avec mon Ennemi, et avec ma Fille, et que ma Fille ne hait pas Artamene. Il n'en faut pas davantage pour me faire prononcer un Arrest de mort contre un homme que j'ay tant aime, quoy qu'il fust d'une condition si basse. Mais Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, s'il estoit fils d'un Grand Roy ? Il l'auroit dit il y a long temps, repliqua Ciaxare, et il n'est affeurément qu'un temeraire ambitieux que la Fortune a favorisé :et que la foiblesse de ma Fille a rendu heureux et criminel tout ensemble. Enfin, leur dit il, quand je sçray pleinement 
<pb id="page_1345" n="V02-P747"/>informé de toutes les circonstances de son crime, par sa propre bouche ; par celle de Martesie ; de Chrisante : et d'Andramias, que je soupçonne d'estre trop de ses amis : Que je sçavray, dis-je, par Artucas ; par Ortalque ; par Araspe ; et par Feraulas si je le puis faire arrester ; tout ce que l'amour et l'ambition jointes ensemble, ont pu faire entreprendre à cét Ennemy caché ; je vous appelleray tous, pour estre les tesmoins de sa condamnation. Seigneur, luy dit le Roy de Phrigie, je supplie tres humblement vostre Majesté, de ne condamner pas Artamene sur des apparences : il est peut-estre ce que vous ne pensez pas qu'il soit ; et l'affection qu'il a pour la Princesse et l'intelligence qu'il a eüe avec le Roy d'Assirié, ne sont peut-estre pas criminelles comme vous les croyes. Et puis, adjousta le Roy d'Hircanie, j'ose dire à vostre Majesté, que les services qu'Artamene luy a rendus, meritent le pardon de beaucoup de crimes : Vous avez raison, reprit Ciaxare, aussi estois-je enfin resolu de luy pardonner l'intelligence qu'il avoit eüe avec mon Ennemy : mais pour celle qu'un homme comme luy a eüe avec ma Fille, je ne la luy pardoneray jamais. Ces Princes voyant Ciaxare si irrité, ne voulurent pas s'opiniastrer davantage pour cette lois : et le supplierent seulement de bien examiner les choses : et de ne le condamner que sur des preuves convainquantes, qu'il eust eu une intelligence criminelle avec le Roy d'Assirie ; qu'il eust concerté quel que chose d'injuste, avec la Princesse Mandane, et qu'il fust 
<pb id="page_1346" n="V02-P748"/>comme il le croyoit un vil Esclave, ou du moins un simple Chevalier. Ils le quitterent en suitte, afin d'aller adviser tous ensemble, à ce qu'ils avoient à faire : au sortir du Cabinet du Roy, tous ceux qui estoient dans la Chambre les environnerent aussi tost, pour sçavoir ce qu'ils avoient apris : faisant assez entendre par leurs discours et par leurs actions, qu'ils estoient prests de tout entreprendre pour Artamene. Mais ces Rois ne voulant pas les instruire en ce lieu là de ce qu'ils avoient sçeu, s'en allerent chez Hidaspe : où ils Rirent suivis de toute cette multitude de Gens de qualité, que ce grand changement avoit amenez chez le Roy. Ils n'y furent pas plustost, que Feraulas qui les y attendoit, ayant supplié le Roy de Phrigie qu'il luy peust dire un mot en particulier, luy aprit que depuis qu'il estoit sorty, il avoit sçeu que Metrobate avoit pris la Cassette d'Artamene, et l'avoit portée au Roy : il luy dit en suite, comme infailliblement il y auroit trouvé un Portrait de la Princesse, qui n'avoit pas esté fait pour luy : que Mandane ne luy avoit pas donné, comme il seroit aisé de le prouver : et que Martesie n'avoit mesme fait que luy prester ce jour là. Mais qu'apres tout, quoy qu'il fust fort facile de justifier la Princesse de ce Portrait, il ne l'estoit pas de trouver un pretexte au Roy, autre que l'amour d'Artamene pour Mandane : qui luy fist voir pour quel sujet il avoit desiré avoir ce Portrait dans sa Prison. Enfin comme tous ceux qui estoient alors chez Hidaspe, estoient tous amis d'Artamene ; ce 
<pb id="page_1347" n="V02-P749"/>Prince dit à ceux qui ne sçavoient pas son histoire, qu'il leur engageoit sa parole, qu'Artamene estoit le plus fidelle Serviteur qu'eust Ciaxare : qu'ainsi c'estoit servir le Roy des Medes, que de l'empescher de faire une injustice : que de plus l'on voyoit que Metrobate ancien Amy d'Aribée, avoit esté employé en cette derniere occasion : et qu'il estoit à craindre que cét homme vindicatif, n'imposast beaucoup de choses au Roy, Que cependant il faloit songer à maintenir les Soldats en l'opinion qu'ils avoient de l'innocence d'Artamene : et que pour cela, il faloit aller donner promptement tous les ordres necessaires au Camp. Quelques uns d'eux s'y en allerent donc en diligence, semer le bruit de la nouvelle injustice que l'on faisoit à cét illustre Prisonnier : et n'estant enfin demeuré que ceux qui sçavoient toute la vie d'Artamene, c'est à dire le Roy de Phrigie, celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, Hidaspe, Adusius, et Feraulas : ils delibererent sur ce qu'il estoit à propos de faire en une rencontre si facheuse. Ils jugeoient bien que Chrisante ne diroit jamais rien, ny de l'amour de son Maistre, ny de sa naissance, quelque tourment qu'on luy peust faire souffrir : mais ils jugeoient bien aussi, que plus il refuseroit de dire qui estoit Artamene, plus le Roy croiroit que sa condition estoit basse, et plus il le croiroit criminel. Ils craignoient aussi un peu qu'Ortalque ne s'estonnast, et ne dist quelque chose qui peust nuire : car Feraulas avoit sçeu d'Artamene ce que cét honme avoit esté faire à Ptcrie. Ils aprehendoient 
<pb id="page_1348" n="V02-P750"/>encore, que Martesie par la frayeur de la mort ne descouvrist plus qu'il ne faloit de l'innocente affection d'Artamene pour la Princesse : et qu'en voulant justifier Mandane, elle ne dist ce qu'estoit effectivement Artamene : Enfin ils voyoient beaucoup d'apparence de craindre, et ne voyoient guere d'esperance qu'en la force. Ils ne jugeoient pas mesme qu'elle fust une voye assurée de sauver la vie à ce Prince : puis qu'enfin Ciaxare le tenoit dans le Chasteau, et le pouvoit faire mourir auparavant qu'on fust en estat de le pouvoir delivrer. Ils resolurent donc de voir encore le lendemain comment iroient les choses : et cependant de se tenir tousjours tous prests à employer la violence s'il en estoit besoin. Feraulas passa la nuit suivante en une agitation continuelle : il sortit travesty de la Ville ? et fut au Camp de Tente en Tente, et de Hute en Hute, inspirer à tous les Capitaines, et à tous les Soldats, un nouveau desir de sauver Artamene : et revenant à la premiere pointe du jour à Sinope, il passa encore en quatre ou cinq lieux differens ; auparavant que de se renfermer chez Hidaspe. Enfin jamais il ne s'est veû un pareil desordre : tous les Habitans de Sinope disoient qu'il ne faloit point souffrir que l'on fist perir un homme comme celuy là : Les Soldats et du Camp et de la Ville disoient aussi tout haut qu'ils ne l'endureroient pas : les propres Gardes du Roy n'obeïssoient qu'à regret : et si Metrobate n'eust eu une prevoyance extréme, il se seroit trouvé bien embarrassé. Mais il n'avoit pas eu plustost les ordres 
<pb id="page_1349" n="V02-P751"/>du Roy pour arrester tous ceux qu'il avoit mis prisonniers, qu'il avoit envoyé en diligence vers Artaxe, afin qu'à l'entrée de la nuit il peust avoir mille hommes aux Portes de Sinope : se en mesme temps il avoit dit au Roy qu'il faisoit venir une Partie de la Garnison d'une Ville dont il estoit Gouverneur. De sorte que de la façon dont Metrobate en usa, il fit entrer cette nuit là dans la Ville et dans le Chasteau des Troupes rebelles : si bien que le lendemain au matin les Amis d'Artamene furent bien estonnez de voir dans l'une et dans l'autre des Soldats qu'ils ne connoissoient point. Cependant Chrisante, Ortalque, Artucas, Andramias, Araspe, et Martesie, estoient bien empeschez à respondre aux questions que leur faisoit Metrobate, sur trois choses qu'il leur demandoit : l'une, qui estoit Artamene ? l'autre, quelle estoit l'intelligence qu'il avoit avec le Roy d'Assirie ? et la derniere, quand avoit commencé celle qu'il avoit avec Mandane ? Chrisante qui craignoit de nuire à son Maistre en disant qu'il estoit Cyrus, et qui aprehendoit en mesme temps de luy nuire encore s'il laissoit croire qu'il fust d'une naissance obscure, prenoit un milieu entre ces deux extremitez : et disoit qu'il estoit d'une naissance tres illustre, mais qu'il ne luy estoit pas permis d'en dire autre chose. Que quant à ce qui estoit de l'intelligence du Roy d'Assirie avec Artamene, elle estoit avantageuse à Ciaxare, au lieu de luy estre dommageable, mais qu'il n'en diroit rien de plus particulier que cela. Que pour la Princesse Mandane elle estoit assez obligée à Artamene, puis 
<pb id="page_1350" n="V02-P752"/>qu'elle luy devoit la vie du Roy son Pere, et tant de victoires qu'il avoit remportées pour luy, pour ne devoir pas trouver estrange qu'elle l'estimast : mais qu'il n'en sçavoit pas davantage. Ortalque de son costé, disoit ne sçavoir nulles particularitez de ce qu'Artamene avoit mandé au Roy d'Assirie, sinon qu'il sçavoit bien qu'il ne traitoit rien aveque luy qui fust contre le service du Roy : et qu'enfin ils n'estoient nullement Amis. Andramias ne pouvoit respondre que non, à tout ce qu'on luy demandoit, non plus qu'Artucas et Araspe : car il estoit vray qu'ils ne sçavoient rien du tout. Et pour Martesie, elle dit à Metrobate, avec autant de prudence que de hardiesse, que quand sa Maistresse auroit un secret, elle ne le luy diroit pas :et que comme elle avoit esté mise aupres d'elle de la main du Roy, ce n'estoit aussi qu'au Roy à qui elle en devoit rendre compte. Cependant Artamene estoit en une inquietude inconcevable : Quoy, disoit il en luy mesme, je seray cause que le Roy accusera ma Princesse ! et toute sa vertu et toute sa severité, ne pourront empescher qu'il ne la soubçonne ; qu'il ne la blasme ; et que peut-estre il ne la condamne injustement ! Ha imprudent que se suis, s'escrioit il, desois-je me fier à l'esperance que l'on m'avoit donnée ? Se ne devois-je pas tout craindre du caprice de ma fortune, qui ne m'a jamais eslevé, que pour me precipiter ? Quoy, Mandane, le Roy croira que vous m'avez donné le Portrait qu'il aura veû ! et par cette fausse imagination, il pensera cent autres choses aussi peu veritables 
<pb id="page_1351" n="V02-P753"/>que celle là. Il y avoit alors des momens, où Artamene craignant la fureur de Ciaxare pour la Princesse, aimoit presque mieux qu'elle fust entre les mains d'un Rival respectueux conme estoit le Roy de Pont : que d'estre entre celles d'un Pere violent et irrité, comme l'estoit Ciaxare. Ces momens ne duroient pourtant pas long temps : il se repentoit de ses propres souhaits : et venant à considerer que l'esperance de sa liberté estoit perdue, que celle de la Princesse estoit bien esloignée ; qu'il estoit cause du malheur de tant de personnes innocentes ; et le peu d'aparence qu'il y avoit de sortir de tant d'infortunes, autrement que par la mort, il estoit dans un desespoir extréme. Cette Grande Ame toutefois faisoit effort pour resister à la douleur : et si Artamene n'eust esté attaqué qu'en sa personne, il n'auroit pas eu besoin de toute sa confiance. Tous ses Gardes estoient changez : et l'on avoit mis aupres de luy de ces Soldats qu'Artaxe avoit envoyez : de sorte qu'il estoit alors sans consolation aucune. Comme le Roy connoissoit sa fermeté, quoy qu'il eust eu dessein de luy faire faire plusieurs questions à luy mesme, et sur sa naissance ; et sur l'intelligence qu'il avoit avec le Roy d'Assirié ; et sur son amour ; il changea d'advis : et se resolut de tirer la verité par les autres personnes qu'il tenoit en son pouvoir. Pour cét effet on leur promit des recompenses ; on les menaça de chastimens tres rudes ; on commença mesme de les mal traiter : Mais quoy que Metrobate pust faire, il ne pût jamais faire changer de discours, ny à Chrisante, ny à 
<pb id="page_1352" n="V02-P754"/>tesie à Ortalque : car pour les trois autres, ils n'avoient rien du tout à dire. Artucas advoüoir bien que sa Parente avoit este trois jours chez luy, auparavant que de se monstrer : mais il disoit que c'estoit parce qu'elle n'estoit pas en estat d'estre veuë : que du moins ne luy en avoit elle donne autre raison. Et quoy qu'en effet Martesie luy eust demandé à voir Chrisante et Feraulas, il n'en parla point du tout. Metrobate ne disoit pourtant pas au Roy la chose comme elle estoit ; au contraire, il l'assuroit qu'ils commençoient de s'esbranler, qu'ils se contredisoient souvent, et qu'ils diroient bien-tost toutes choses. Cependant le Roy voulut voir Martesie, quoy que Metrobate s'y opposast de toute sa puissance : de sorte que cette courageuse Fille fut conduite devant luy par ses Gardes. Apres qu'elle eut salüé ce Prince avec tout le respect qu'elle luy devoit, mais aussi avec toute la hardiesse d'une personne innocente : Et bien Martesie, luy dit il, vous avez esté la Confidente de Mandane et d'Artamene ? et c'est de vostre bouche que je dois entendre la verité, quoy que je la sçache par d'autres voyes. Seigneur, luy dit elle, comme je ne sçay rien qui puisse nuire aux deux illustres Personnés que vous nommez, je n'auray pas grand peine à me resoudre de vous la dire. Quoy Martesie, reprit le Roy en colere, vous croyez que ce soit une chose advantageuse à Mandane, que d'aimer Artamene, comme il faut qu'elle l'aime infalliblement ? Je croy. Seigneur, reprit elle, que la Princesse seroit une des plus déraisonnables personnes 
<pb id="page_1353" n="V02-P755"/>du monde, n'elle ne l'estimoit pas : et une des plus ingrattes, si le croyant aussi innocent qu'il est, elle n'avoit pas beaucoup de reconnoissance des services qu'il a rendus à vostre Majeste. Mais, Seigneur, tous les sentimens de la Princesse pour Artamene, sont renfermez en ces deux choses, elle l'estime, et elle se croit son obligée. Mais Martesie, reprit le Roy, les Princesses vertueuses qui n'ont que de l'estime et de la reconnoissance pour un simple Chevalier comme Artamene, ne leur donnent point de Portraits : Ha ! Seigneur, s'escria Martesie, la Princesse n'a jamais donné de Portrait à Artamene : et s'il s'en est trouvé un entre ses mains, il faut que Feraulas qui est fort de mes Amis, et a qui je lay baillé comme une tres belle chose, le luy ait monstré par un pareil sentiment. Ce Portrait la Seigneur, n'a pas mesme este fait pour moy, bien loin d'avoir esté fait pour Artamene : et si nous estions à Themiscire, il me seroit bien aisé de vous prouver qu'il fut fait autrefois pour la Princesse de Pterie, qui mourut sans l'avoir reçeu. Enfin Martesie reprit le Roy, ce Portrait se trouve dans la Cassette d'Artamene : et Mandane le luy a sans doute envoyé par vous, afin de le consoler de son absence. Non Seigneur, interrompit cette Fille, je ne sçaurois souffrir la calomnie des méchans qui vous ont donné cette croyance : et l'appelle tous les Dieux que j'adore à tesmoings, que la Princesse ne sçait point qu'Artamene ait son Portrait : et que vous serez le plus injuste Prince de la Terre, si vous accusez d'une pareille 
<pb id="page_1354" n="V02-P756"/>chose, la plus innocente et la plus vertueuse Princesse du monde. Mais qu'allez vous fait, reprit il trois jours chez Artucas, auparavant que de me voir ? Martesie ne pouvant pas bien respondre à cette demande changea de couleur : neantmoins s'estant bien tost r'assurée, Seigneur, luy dit elle, n'estant pas alors en estat de paroistre à la Cour, je ne pus souffrir de vous faire aprendre par un autre ce que j'avois à vous dire : principalement sçachant que vous n'ignoriez pas que la Princesse estoit vivante. Mais durant ce temps là, reprit le Roy vous avez tousjours veû Chrisante et Feraulas : II est vray Seigneur, dit elle, et j'ay tasché de les consoler de leur douleur : et de leur faire esperer que vous connoistriez enfin l'innocence de leur Maistre. Contentez vous, dit ce Prince violent, de cacher la foiblesse de vostre Maistresse : et ne vous meslez pas de vouloir justifier un temeraire et un ingrat, qui ne se souvenant plus de la bassesse de sa naissance, a osé lever les yeux jusques à ma Fille. Seigneur, reprit Martesie, quand le Roy d'Assure estoit dans vostre Cour sous le Nom de Philidaspe, vous ne le croiyez pas de plus grande condition qu'Artamene. Il est vray, repliqua ce Prince, Mais ce beau raisonnement ne suffit pas à me persuader qu'Artamene soit autre chose que ce que je dis. Encore une fois Seigneur, reprit Martesie, je croirois plustost Artamene fils de Roy que fils d'un Esclave : Et de quel Roy, adjousta Ciaxare en colere, de celuy de Phrigie qui n'en a point ? Du Roy d'Hircanie 
<pb id="page_1355" n="V02-P757"/>qui n'est pas marié ? De celuy d'Armenie qui en : deux que tout le monde connoist ? De celuy d'Arrabie qui n'en eut jamais ? De celuy des Saces dont le fils unique a este noyé ? Ou de celuy de Perte qui n'a pas retrouvé le lien comme on le disoit, et qui regrette encore la mort de Cyrus ? Seigneur (interrompit Martesie que le Nom de Cyrus surprit et fit rougir) je ne vous diray point de qui Artamene est fils : mais je vous diray bien encore que je suis persuadée que vostre Majesté ne le connoist pas pour ce qu'il est. Le Roy s'emportant alors de colere, voyant que Martesie ne pouvoit s'empescher de prendre le Party de cét illustre Prisonnier, luy parla avec beaucoup d'aigreur, et pour la Princesse, et pour Artucas, et pour elle mesme. Non non, luy dit il, Artamene n'est pas comme Philidaspe : et je sçavray bien faire la difference d'un Grand Roy à un simple Soldat : mais je n'en seray point du tout, de Mandane à la fille d'un Esclave, ny de Martesie à Mandane. Les Dieux Seigneur, reprit elle, changeront vostre coeur malgré vous : et vous vous repentirez infailliblement un jour, de ce que vous dittes maintenant. Enfin le Roy ne pouvant tirer nul esclaircissement par Martesie, la renvoya, et demeura dans une inquietude estrange. Il connoissoit par les responses de cette Fille, quoy qu'elle eust tout nié, qu'il y avoit un secret dans cette affaire qu'elle ne vouloir pas dire : les paroles de Mazare, et de Mazare mourant, estoient trop intelligibles : ce Portrait de Mandane luy sembloit une chose convainquante : 
<pb id="page_1356" n="V02-P758"/>le sejour caché de Martesie chez Artucas ces frequentes visites de Feraulas et de Chrisante ; le voyage d'Ortalque à Pterie ; et cent autres choses dont il se souvenoit, luy persuadoient tousjours plus fortement qu'Artamene estoit tres coupable : et l'impossibilité qu'il trouvoit a sçavoir sa veritable condition, le confirmoit tousjours d'avantage dans la croyance qu'il avoit qu'il estoit d'une Naissance tres basse. Ce n'est pas que le considerant quelquefois malgré luy, comme cét homme illustre et extraordinaire à qui il devoit la vie ; qui avoit tant gagné de Batailles ; qui avoit sousmis tant de Rois ; et qui venoit de renverser un si grand Empire ; il ne s'estonnast un peu de l'obscurité de sa Naissance : mais enfin ne pouvant comprendre le secret qu'Artamene en faisoit luy mesme ; il concluoit tousjours qu'il falloit infailliblement qu'il fust si peu de chose qu'il n'eust pas la hardiesse de l'advoüer. De sorte que passant de cette pensée en une autre, Quoy, disoit il, Mandane sortie de tant d'illustres Rois, et qui doit elle mesme regner un jour sur tant de Peuples et sur tant de Royaumes, a pû se resoudre de souffrir qu'un Inconnu eust l'audace de l'entretenir d'une passion criminelle ! Ha non non, il faut punir Artamene, et de sa temerité, et de la foiblesse de Mandane tout ensemble : en attendant que je la puisse tenir en mes mains, pour la punir a son tour de son propre crime, et de celuy d'Artamene. De plus, voyant que Feraulas ne s'estoit pas laissé prendre, il croyoit encore que s'estoit 
<pb id="page_1357" n="V02-P759"/>une marque infaillible, qu'il sçavoit beaucoup de choses : car il n'ignoroit pas que Feraulas estoit assez courageux pour ne fuir point par un sentiment de crainte pour sa, vie. Enfin faisant du venin de tout, il avoit l'esprit tellement irrité, qu'il ne pût plus souffrir que le Roy de Phrigie continuait de luy parler pour Artamene. Le Roy d'Hircanie ne fut pas moins rudement rejetté que luy : et voyant à l'entour de soy ces deux Rois accompagnez de tant de Princes, et de tant de Personnes de qualité comme il y en avoit alors à Sinope : est il possible, leur dit il que vous ne vous lassiez point de me presser pour un homme que vous ne connoissez pas ? S'il se disoit seulement Sujet de quelqu'un de vous autres, j'aurois patience de voir que vous interesseriez en sa fortune : mais Artamene est sans doute de quelque Païs si peu considerable, que sa Nation mesme est honteuse à advoüer. Cependant vous me parlez tous de luy, comme si c'estoit le fils d'un Grand Roy, et comme si je devois irriter tous les Rois du monde en le punissant. Non, leur dit il fort en colere, ne m'en parlez plus : ou faites moy connoistre du moins pourquoy vous m'en parlez. Car enfin je vous le dis pour la derniere fois, si dans deux jours Artamene ne se resoud à m'advoüer tous ces crimes, la fin de sa vie me mettra en repos de ce costé la : et je n'auray plus qu'à punir en suitte tout à loisir les complices de ses fautes. Apres avoir dit cela, Cixare entra dans son Cabinet : et laissa tous ces Rois et tous ces Princes fort surpris et fort affligez. 
<pb id="page_1358" n="V02-P760"/>ils s'en allerent donc chez Hidaspe, comme estant le plus intereste en la chose, et parce que là ils estoient en plus grande liberté qu'ailleurs. Comme ils y furent, le Roy de Phrigie ayant consulté, avec celuy d'Hircanie, avec Hidaspe, Adusius, Artabase, Thrasibule, Madate, et apellé mesme Feraulas : ils considererent que Ciaxare faisant consister le plus grand crime d'Artamene, à la bassesse de la condition, il faloit la luy aprendre telle qu'elle estoit, afin de le retenir par cette voye, et l'empescher de se porter à quelque extréme resolution. Ils penserent enfin qu'Astiage estant mort, peut-estre Ciaxare ne seroit il pas aussi troublé des presages des Astres,et des predictions des Mages, que le Roy son Pere l'avoit esté. Qu'apres tout, sçachant qu'Artamene estoit fils d'un Roy ; estoit son Parent ; et avoit dans son Armée trente mille Persans ; songeroit il plus d'une fois auparavant que de le perdre : et qu'en cas qu'il falust en venir à la force ouverte, les Soldats mesme se porteroient encore à combattre avec plus d'ardeur, pour le fils d'un Roy que pour un Inconnu. Cette resolution ne fut pourtant pas prise sans estre fort contestée : Mais enfin apres l'avoir examinée à fonds, ils la prirent : et resolurent qu'apres avoir donné tous les ordres necessaires à leurs Troupes, ils agiroient le lendemain au matin, selon qu'ils l'avoient imaginé : et que cependant il faloit faire en sorte qu'il y eust le plus de Gens que l'on pourroit aupres de Ciaxare : afin que tout d'un coup le bruit de la chose s'épandist, et dans la Ville et dans 
<pb id="page_1359" n="V02-P761"/>le Camp. Apres cette petite conference, le Roy de Phrigie se raprochant de tous ceux qui ne sçavoient pas encore la condition d'Artamene, et qui n'estoient attachez à luy que par sa seule vertu : leur dit qu'il les prioit de se trouver le lendemain au lever de Cixare : d'y amener le plus de leurs amis qu'ils pourroient ; et qu'il s'agissoit du salut d'Artamene. Il n'en faloit pas davantage, pour les obliger à n'y manquer pas : et en effet l'on peut dire que jamais la Cour n'avoit esté si grosse, qu'elle fut ce jour là chez Ciaxare. Les Rois de Phrigie et d'Hircanie, le Prince des Cadusiens, celuy de Licaonie, celuy de Paphlagonie, Gobrias, Gadate, Thrasibule, Arribie, Thimocrate, Philocles, Leontidas, Megabise, Ariobante, Hidaspe, Adusius, Madate, Artabase, Agladitas, et cent autres s'y trouverent. Leur diligence fut toutefois inutile : et quoy qu'ils peussent faire, il leur fit impossible de pouvoir voir le Roy de tout le matin. Il voulut mesme disner en particulier : afin de n'estre pas obligé de souffrir la veüe de tant de personnes qui ne luy disoient que des choses contraires à ses desseins. Mais enfin sçachant qu'ils s'opiniastroient à luy vouloir parler ; et qu'ils estoient tous dans sa Chambre, il sortit de son Cabinet tout en fureur, absolument determiné à la perte d'Artamene. Un moment apres, Feraulas suivant ce qui avoit esté resolu le jour auparavant, entra dans cette Chambre : et sendant la presse pour arriver jusques aupres du Roy, il se presenta devant luy avec autant de hardiesse que de respect. 
<pb id="page_1360" n="V02-P762"/>Ciaxare surpris de le voir, Quoy Feraulas, luy dit il, vous craignez si peu la mort, que vous venez vous remettre dans les mains d'un Prince qui vous fait chercher comme un criminel ! Il est vray Seigneur, luy respondit il, que la mort n'est pas ce que je crains : et que presentement j'ay beaucoup plus de peur que vostre Majesté ne face une injustice en la personne de mon Maistre. C'est pourquoy je viens luy apprendre qu'Artamene bien loin d'estre une obscure Naissance, est fils d'un Grand Roy. Et de quelle Terre inconnüe est Roy ce Pere d'Artamene ? reprit Ciaxare. Ha mon amy, poursuivit il, cette seinte est un peu grossiere : et à moins qu'il se trouve un Prince, et mesme plusieurs Princes, qui m'assurent ce que tu dis, je ne le croiray pas facilement. S'il ne faut que cela Seigneur, repliqua Feraulas, vous croirez bien tost qu'Artamene est Fils d'un Grand Roy : puis qu'enfin vous avez dans vostre Armée plus de trente mille Sujets du Roy son Pere : et que tous ces Rois et tous ces Princes qui m'escoutent, vous attesteront que je dis vray. Enfin Seigneur, poursuivit Feraulas, Artamene est Cyrus, Fils du Roy de Perse : et Hidaspe, Adusius, et tant d'autres illustres Persans que vostre Majesté voit à l'entour d'elle, doivent estre un jour ses Sujets. Artamene est Cyrus ! reprit le Roy des Medes, Ha non non, cela n'est pas possible. Seigneur, interrompit Hidaspe, la chose est si veritable, que rien ne le peut-estre davantage : Ouy Seigneur, poursuivit Adusius, et nous sommes en pouvoir de vous en éclaircir 
<pb id="page_1361" n="V02-P763"/>pleinement. Le bruit de son naufrage a esté faux : et Cyrus n'a presque jamais esté en danger de mourir, que pour le service de vostre Majesté. Vous sçavez, dit le Roy de Phrigie, que ce ne seroit pas une chose à inventer : et que si cela n'estoit vray, Hidaspe ne le diroit pas. Je sçay en effet (repliqua Ciaxare fort inquiet et fort trouble) qu'à moins que de vouloir encore haster sa perte, c'est une chose qu'il ne me faloit pas descouvrir. Car enfin (dit il apres avoir esté un moment sans parler) Artamene comme Artamene n'est qu'un temeraire ; un ingrat ; et un Ennemy particulier de Ciaxare : auquel selon sa clemence ou sa justice, il peut remettre sa faute, ou faire donner chastiment. Mais s'il est vray qu'il toit Cyrus, c'est un ennemy public de toute l'Asie, qu'il faut exterminer : c'est un interest commun que vous avez tous aveque moy (dit il en regardant tous ceux qui l'environnoient, à la reserve des Persans) c'est enfin vostre Tyran qui est dans les fers : c'est cét homme que les Mages ont dit qui doit renverser toute l'Asie, et en estre Maistre : Et si quelque chose me peut persuader qu'Artamene soit Cyrus, c'est en effet les prodigieux advantages qu'il a remportez. Mais Seigneur, interrompit le Roy d'Hircanie, ces advantages qu'il a remportez sont à vostre Majesté : de tant de combats, de tant de Victoires, et de tant de Conquestes qu'il a faites, il n'en possede aucune chose, et n'a que ses fers en partage. Non, repliqua Ciaxare, parce que graces aux Dieux je l'en ay empesché. Mais, poursuivit il 
<pb id="page_1362" n="V02-P764"/>en regardant Feraulas, Mandane sçait elle la Naissance de Cyrus ? Seigneur, repliqua t'il, je ne sçay rien de la Princesse, sinon qu'il n'y a nulle intelligence criminelle entre elle et mon Maistre : et que la passion qu'il a eüe pour elle, ne luy a jamais fait perdre le respect ny envers elle, ny envers vous. La passion qu'à eu vostre Maistre, reprit brusquement Ciaxare, n'a este qu'une ambition démesurée, et qu'un sentiment de vangeance effroyable ; il a voulu punir Ciaxare, de ce qu'Astiage avoit entrepris contre luy dans le Berçeau pour le salut de toute l'Asie. Mais j'acheveray sans scrupule, ce qu'il ne commença sans doute pas sans peine : car enfin j'ay bien de plus puissantes raisons à m'y porter : et bien de plus puissantes raisons aussi, interrompit le Roy de Phrigie, qui vous endoivent empescher. Cyrus, reprit Ciaxare, n'estoit alors qu'un Enfant, qui n'estoit pas encore en estat de nuire : et le Cyrus dont je parle est un criminel heureux, capable de tout entreprendre, et de tout executer. Il est vray, repliqua le Roy d'Hircanie, Mais c'est aussi un homme qui a tout entrepris et tout execute pour vostre gloire : et qui vouloit tout entreprendre et tout executer, interrompit Ciaxare, pour ma honte et pour ma perte, si je ne l'en eusse empesché. De plus, adjousta t'il, le Cyrus qu'Astiage vouloit faire perir, ne luy avoit encore fait aucun mal : Il est vray, reprit Hidaspe, Mais le Cyrus dont nous vous parlons vous a servy, et servy utilement. Dittes plustost, repliqua 
<pb id="page_1363" n="V02-P765"/>le Roy en colere, qu'il m'a trahi avec une lascheté extréme : II est venu dans ma Cour, il y est demeure déguisé ; il a seduit l'esprit de ma Fille, il s'est sans doute descouvert à elle, il luy a mis l'ambition dans l'ame ; elle l'a regardé comme le Vainqueur de toute l'Asie : et sans considerer qu'il ne pouvoit s'en rendre le Maistre, à moins que de renverser son Pere du Throsne ; elle l'a escouté favorablement ; elle l'a souffert, elle l'a aimé. Mais graces au Ciel je suis en pouvoir de les punir tous deux à la fois : puisque si elle aime Artamene, comme je n'en doute point, elle souffrira la mort en la personne de ce temeraire, en attendant qu'elle soit en lieu où je puisse la luy faire souffrir en la sienne. Ha Seigneur (s'escrierent tout d'une voix tout ce qu'il y avoit de Gens dans cette Chambre) nous vous demandons la vie de Cyrus, ou nous vous demandons la mort. Quoy, reprit ce Prince fort estonné, mes Sujets, mes Vassaux, et mes Alliez, me demandent de la vie de leur Tyran, ou du moins de celuy qui le devoit estre un jour ? Nous vous demandons la vie, dirent ils tous, d'un homme que les Dieux ont fait naistre pour estre en effet le Maistre legitime de tous les hommes, tant ils ont donné de vertus : et qui pouvant tour entreprendre pour sortir de prison, adjousta Hidaspe, ne l'a jamais voulu faire. un homme dis-je, poursuivit Gobrias, qui n'a vescu que pour vous : Dittes encore, adjousta Gadate, un homme qui n'a vaincu que pour luy, et qui a tousjours vaincu. un Prince, 
<pb id="page_1364" n="V02-P766"/>Poursuivit Trasibule, qui s'est fait des adorateurs les plus sages de toute la Grece : Et qui s'est fait les Amis, adjousta le Roy d'Hircanie, de tous eux mesme dont il a esté vainqueur. Dittes encore, poursuivit Persode, qui s'est fait admirer par ses plus mortels ennemis : Et adjoustez, dit Aglatidas, à qui ses plus mortels ennemis doivent aux mesmes la vie, tant il est vray que le destin d'Artamene est glorieux et extraordinaire. Dites encore, interrompit Artibie, que ceux qui à peine le connoissent, ne laissent pas d'estre chargez de sa vertu, et d'estre prests à mourir pour luy : Pour moy, adjousta Thimocrate, je tiendrois ma vie bien employée, si elle pouvoit sauver celle d'un Prince si illustre : En effet, reprit Philocles, vostre fort seroit digne d'envie si vous obteniez cette grace : car quelle loüange ne meriteroit pas un homme qui auroit conservé un Prince si vertueux ? un Prince, reprit Megabise, qui possede la valeur au dernier point : Qui est aussi liberal que vaillant, poursuivit Arabase : Qui n'est pas moins prudent que courageux, adjousta le Prince de Licaonie : Qui est aussi doux apres la victoire que furieux dans les combats, repliqua Madate : De qui la reputation est connue par tout le monde ; dit Leontidas : Qui possede toutes les vertus ; adjousta le Prince de Paphiagonie : Et pour tout dire en peu de paroles, poursuivit Ariobante ; qui n'a jamais fait aucun mal qu'on luy puisse reprocher. Quoy, interrompit alors Ciaxare tout serieux, 
<pb id="page_1365" n="V02-P767"/>Cyrus n'a jamais fait aucun mal ! et. quand il ne m'en auroit point fait d'auroit, adjousta t'il, que celuy de se rendre si puissant dans l'esprit de mes Amis, de mes Ennemis, de mes Alliez, de mes Voisins, et de mes Sujets, que mesme il me semble que je n'oserois le punir, n'en seroit-ce pas un assez grand pour le perdre, afin d'apprendre aux autres à avoir plus de respect pour moy ? Mais est il possible, adjousta t'il, qu'il n'y ait personne d'entre vous, qui aime la liberté, et qui haisse un homme que tant de Predictions vous doivent faire regarder comme un Tyran ? Cependant, puis que vous ne regardez ny mon interest, ny le vostre, ny celuy de toute l'Asie ? je ne regarderay aussi que le mien : et je puniray seulement ce pretendu Cyrus comme un homme qui n'est venu dans ma Cour que pour me trahir : comme ayant conjuré avec ma Fille contre ma vie : comme ayant laissé échaper le Roy d'Assirie volontairement : comme ayant une intelligence criminelle aveque luy : et comme un homme enfin qui m'a voulu perdre. Prenez garde Seigneur, dit Hidaspe, à ce que vous dittes : car apres tout, Cyrus n'est pas vostre Sujet : et le Roy mon Maistre sçavra bien trouver les moyens de se vanger d'une pareille injustice si vous la luy faites. Au nom des Dieux, dit le Roy de Phrigie, ne prenez nulle resolution dans les premiers mouvemens de vostre colere : Au nom des Dieux, reprit Ciaxare, ne me parlez plus jamais ny d'Artamene, ny de Cyrus : et soyez tous assurez, que tenant en une mesme personne, mon Ennemy 
<pb id="page_1366" n="V02-P768"/>particulier, le Seducteur de ma Fille, et le Tyran de toute l'Asie, rien ne le sçavroit sauver : et qu'ainsi sa perte estant indubitable, vous n'avez qu'a vous preparer à entendre bientost la nouvelle de sa mort. En disant cela, ce Prince les quitta tout hors de luy mesme, et fit emmener Feraulas, par ses Gardes : un moment apres, le Roy de Phrigie fut adverty que Metrobate avoit donné ordre aux Portes de la Ville de n'en laisser plus forcir personne pour aller au Camp : ny entrer aussi personne du Camp dans la Ville. De sorte que le faisant sçavoir au Roy d'Hircanie, et à tous ces Princes et à tous ces Capitaines qui l'environnoient : ils douterent mesme s'ils auroient la liberté de sortir du Chasteau, et : si Artamene n'estoit point desja mort : car Metrobate avoit parlé une lois bas au Roy depuis qu'ils estoient entrez dans sa Chambre, et qu'il avoit sçeu qu'Artamene estoit CYRUS. 
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<div0 type="partie" n="III" id="page_CYRUS03">
<div1 type="livre" n="premier" id="page_CYRUS0301">
<div2 id="page_CYRUS030101" type="sequence" n="Libération de Cyrus">
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<pb id="page_1367" n="V03-P003"/>Une si funeste crainte ayant mis la fureur dans l'ame de tant de Princes, de tant de Rois, et de tant de personnes genereuses : ils penserent plus d'une fois perdre le respect qu'ils devoient à Ciaxare. Mais venant à considerer que les Gardes du Chasteau dépendoient absolument de Metrobate ; ils changerent de pensée, et en prirent une plus raisonnable. Ils furent donc en diligence chez Hidaspe, afin d'aviser quel remede l'on pouvoit aporter à un mal si pressant, et de si grande importance : puis qu'il s'agissoit de la vie du plus illustre Prince de la 
<pb id="page_1368" n="V03-P004"/>Terre. La crainte qu'ils avoient euë de ne pouvoir sortir du Chasteau, se trouva mesme mal fondée : Car Metrobate s'étoit contenté de faire donner les ordres du Roy aux portes de la Ville ; pour faire que personne n'eust la liberté de venir du Camp à Sinope ; et que personne aussi ne peust aller de Sinope au Camp. Tons ces genereux Protecteurs du plus genereux de tous les Princes, et mesme de tous les hommes ; ne furent pas plustost chez Hidaspe, que cét illustre Persan leur adressant la parole avec precipitation ; Seigneurs ; leur dit il, soit que vous regardiez Cyrus comme Artamene, ou Artamene comme Cyrus, vous estes tous obligez de le sauver s'il est possible. Il n'y en a pas un d'entre vous qu'il n'ait obligé : et par consequent pas un d'entre vous qui ne luy doive son assistance. Pour nous autres Persans (dit il parlant d'Adusius, d'Artabase, de Madate, et de luy) nous serions des lasches si nous n'estions pas resolus de mourir tous pour sauver sa vie, ou pour vanger sa mort. Mais, Seigneurs (s'il m'est permis de parler ainsi, dans l'ardeur du zele qui m'emporte) vous seriez tous injustes, pour ne pas dire ingrats, si vous ne faisiez la mesme chose que nous. Pour vous autres (adjousta t'il regardant Ariobante, Megabise, et Aglatidas) qui estes nais subjets naturels de Ciaxare, quand l'interest de Cyrus ne vous toucheroit point, la gloire du Roy vostre Maistre vous devroit tousjours toucher : et vous devriez faire toutes choses possibles pour l'empescher 
<pb id="page_1369" n="V03-P005"/>de respandre un sang, qui tout pur qu'il est, noirciroit sa vie d'une tache ineffaçable. Soit donc que vous soyez Phrigiens, Hircaniens, Grecs, Assiriens, Medes, Cadusiens, Paphlagoniens, Capadociens, ou Persans ; hastez vous de resoudre ce que nous avons à faire en une occasion si pressante : ou pour mieux dire encore, hastons nous d'agir : et ne perdons pas un moment, de peur que Metrobate ne nous previenne. A peine Hidaspe eut il achevé de parler, que tous ces Rois, tous ces Princes et tous ces Gens de qualité qui l'escoutoient, tesmoignerent qu'ils estoient resolus d'employer les remedes les plus violens pour un si grand mal : et de hazarder mille fois leurs vies, pour sauver celle de Cyrus. Ils chercherent donc dans leur esprit, toutes les voyez imaginables de faire reüssir leur dessein : et dans l'ardeur du zele qui les transportoit, ils firent cent propositions differentes : et mesme quelques unes dont l'execution estoit impossible : tant il est vray que cét accident troubloit leur raison, et animoit leur courage : chacun cherchant seulement en cette rencontre à se signaler par le danger de l'entreprise. Les uns vouloient que l'on allast à force ouverte au Chasteau demander Artamene : les autres que l'on joignist la ruse à la force : les autres que l'on allast tuer Metrobate : quelques uns que l'on fist souslever le peuple : quelques autres que l'on fist avancer l'Armée : et tous ensemble que l'on agist, que l'on travaillast, et que l'on sauvast Cyrus. Comme ils regardoient 
<pb id="page_1370" n="V03-P006"/>tous Ciaxare comme un Prince preocupé, et qu'ils estoient veritablement genereux ; ils ne songerent jamais à s'attaquer à la personne : mais seulement à tirer de ses mains un Heros à qui il devoit toute la gloire de son regne, et la conqueste de plusieurs Royaumes. Enfin il fut resolu que l'on tascheroit de faire sortir quelqu'un par dessus les murailles de la ville avec des cordes : afin d'aller au Camp faire sçavoir aux Persans, que le fils unique de leur Roy estoit en danger de mourir, s'ils ne le secouroient promptement : esperant qu'en suitte toute l'Armée viendroit aux portes de Sinope : et que cela pourroit obliger Ciaxare à n'agir pas avec tant de precipitation. Que cependant Ariobante et Megabise retourneroient dans le Chasteau, afin de les advertir s'ils pouvoient, de tout ce qui s'y passeroit : et de voir encore s'ils ne pourroient point fléchir le Roy. Que de leur costé ils assembleroient tout ce qu'ils avoient d'Amis dans la ville, en attendant que l'Armée arrivast : pour se tenir prests de tout entreprendre, s'ils aprenoient qu'il en fust besoin : et pour souslever le peuple, s'il ne s'y trouvoit point d'autre remede. Mais ils connurent bien tost que leurs soins n'estoient pas necessaires pour cela : car comme on les avoit veus sortir en tumulte du Chasteau, et qu'en traversant les rues on les avoit entendu nommer plusieurs fois Artamene, et parler comme des personnes qui avoient quelque chose de fascheux dans l'esprit : en un moment tout le peuple de Sinope avoit passé de l'esperance 
<pb id="page_1371" n="V03-P007"/>à la crainte, et de la joye à la douleur : de sorte que l'on voyoit dans toute la ville une emotion si grande, qu'il n'y avoit personne qui fist ce qu'il avoit accoustumé de faire. Les Artisans ne travailloient plus ; les Femmes parloient en diverses troupes parmi les ruës ; les Marchands alloient sur le port raisonner entr'eux sur l'affaire dont il s'agissoit ; les gens de qualité alloient chercher chez ces Rois et chez ces Princes, à s'éclaircir de ce que l'on faisoit au Chasteau : et il y avoit une consternation si tumultueuse par toute la ville ; qu'il estoit aisé de voir qu'on la feroit passer facilement à la revolte declarée. Ce qui augmentoit encore la confusion, estoit l'ordre que Metrobate avoit donné, de ne laisser plus entrer ny sortir personne : Car ceux qui estoient venus du Camp à la Ville y voulant retourner ; et ceux qui estoient allez de la Ville au Camp y voulant revenir ; ils ne pouvoient souffrir qu'on les en empeschast. Les uns voulant faire effort pour rentrer, et les autres pour sortir ; il y avoit un si grand vacarme aux portes, que le bruit s'en espandant par toute la ville, produisit pourtant un bien. Car comme tous les Soldats que Metrobate avoit fait venir de Pterie, estoient occupez ou aux portes de la Ville, ou au Chasteau ; il fut plus aisé à Madate durant l'obscurité de la nuit qui estoit survenuë, de se jetter dans le fossé, par un endroit de la muraille où l'on ne prenoit point garde. Il fut donc en diligence au Camp, faire sçavoir à tous les Persans, qu'Artamene estoit Cyrus, et que 
<pb id="page_1372" n="V03-P008"/>leur Prince estoit prest de mourir, s'ils n'exposoient leurs vies pour sauver la sienne. Lors qu'il y arriva, il trouva desja tout le Camp en émotion : par le retour de plusieurs Capitaines, et de grand nombre de Soldats, que l'on n'avoit point voulu laisser entrer dans la ville : et qui disoient qu'assurément l'on faisoit mourir Artamene : et peut-estre aussi tous leurs Chefs et tous leurs Princes. Madate trouva donc dans cette Armée toute la disposition necessaire à la souslever : s'il rencontroit des Capitaines, c'est à vous, leur disoit il, à sauver l'invincible Artamene : vous qui avez partagé sa gloire, et qu'il à tant favorisez. S'il parloit à de simples soldats, c'est à vous mes compagnons, adjoustoit il, à sauver ce vaillant general, qui s'est toujours reservé la plus grande part des plus grands perils, et qui n'en a jamais voulu avoir aucune à la magnificence du butin, dont il vous a enrichis. S'il voyoit des Phrigiens, il leur disoit que le Roy leur Maistre leur commandoit d'aller à Sinope demander Artamene : s'il voyoit des Hircaniens, il leur disoit la mesme chose de la part du leur ; et ainsi à toutes les diverses Nations dont cette grande Armée estoit composée. De sorte que ce discours trouvant dans le coeur de tous les Capitaines et de tous les soldats une violente passion pour Cyrus (car nous ne le nommerons plus guere d'ores en avant Artamene) il n'est pas estrange si Madate alluma en un instant un grand feu, d'une matiere si disposée à l'embrasement. Ce nom de Cyrus 
<pb id="page_1373" n="V03-P009"/>fut mesme bi ? tost sçeu de toutes les troupes : Car les trente mille Persans qui l'aprirent en un moment de leurs Capitaines à qui Madate le dit, le firent retentir par tout : et comme si ce grand Corps n'eust esté animé que d'un mesme esprit, chacun se rangea sous son Enseigne, et demanda à estre conduit à Sinope. Le Nom d'Artamene et de Cyrus retentissent de Bande en Bande, et d'Escadron en Esquadron : et plus de cent mille hommes enfin, parlent, à gissent, et marchent, pour aller secourir celuy qu'ils regardent comme un Dieu, et dans la paix et dans la guerre. Cependant la Troupe des Rois de Phrigie, et d'Hircanie, se grossissoit à tous les momens dans la ville, de toutes les personnes de qualité qui estoient à Sinope, et de tous ceux que l'on ne vouloit pas laisser retourner au Camp : le peuple aussi apres avoir simplement murmuré, commençoit de prendre les armes, et de s'assembler par Compagnies, en diverses places de la ville. Ariobante et Megabise de leur costé estoint au Chasteau, où le trouble estoit encore plus grand que dans le Camp, ny dans Sinope. Metrobate faisoit tout ce qu'il pouvoit pour obliger Ciaxare à prononcer le dernier arrest de mort contre Cyrus : et Ciaxare faisoit luy mesme tout ce qui luy estoit possible pour achever de s'y resoudre. Ils voyoient pourtant bien l'un et l'autre les dangereuses suites d'un si funeste dessein : Mais si l'un déguisoit de pareils sentimens : l'autre n'osoit se les dire à luy mesme : tant la colere preocupoit son esprit. Joint que le meschant Metrobate pour destruire 
<pb id="page_1374" n="V03-P010"/>dans l'ame de Ciaxare toute la juste crainte qu'il devoit avoir, d'un renversement universel, en toute l'estenduë de son Empire par la mort de Cyrus, n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit capable de luy faire perdre cette apprehension. Seigneur, luy disoit il, tous ces Rois et tous ces princes qui paroissent si ardans et si zelez pour le salut de Cyrus, ne le sont que parce qu'ils croyent tousjours qu'il pourra sortir de prison, et qu'ils esperent d'en estre un jour recompensez par luy : Mais dés qu'il sera dans le Tombeau, vous les verrez agir infailliblement d'une autre maniere. Les Courtisans les plus fidelles, ne suivent les Favoris que jusques au bord du Cercueil : et si vous voulez faire cesser le tumulte du peuple ; dissiper la faction des Grands ; et remettre le calme dans vostre Armée ; vous n'avez qu'à faire mourir promptement Cyrus et Artamene tout ensemble : et à faire en sorte que l'un ny l'autre de ces noms ne soit plus jamais prononcé. C'est une Victime necessaire, pour appaiser l'orage qui s'est eslevé : estant certain que Cyrus ne sera pas plustost en estat de ne pouvoit donner ny crainte ny esperance, que le desordre cessera ; que vous serez veritablement Roy de plusieurs Royaumes ; et paisible possesseur de vos Couronnes. Un discours si violent et si injuste, ne laissoit pas d'estre escouté favorablement de Ciaxare : Ce n'est pas que malgré luy il ne se souvinst encore de tous les grands services que luy avoit rendu Cyrus, sous le glorieux nom d'Artamene ; et de la tendre 
<pb id="page_1375" n="V03-P011"/>amitié qu'il avoit euë pour ce Prince : Mais il faisoit effort pour s'opposer à tout ce que la justice et la pitié luy pouvoient inspirer : et il n'escoutoit plus que la fureur et la vangeance. Tous ces prisonniers qui estoient en divers lieux dans le Chasteau, estoient un peu estonnez de voir que l'on avoit changé leurs Gardes : et qu'on les traitoit beaucoup plus mal qu'à l'ordinaire. Ils entendoient mesme un fort grand bruit, qui leur donnoit de la crainte et de l'esperance : Martesie n'entendoit jamais ouvrir la porte de sa chambre qu'elle n'eust des pensées de mort et de liberté tout ensemble : Chrisante de qui l'ame estoit inesbranlable, se preparoit à tout d'un visage égal : Feraulas sans songer à luy, ne pensoit qu'à son cher Maistre : Andramias accoustumé de commander aux autres, souffroit impatiemment d'estre commandé : Araspe portoit ses fers en patience : Artucas sans se repentit du service qu'il avoit rendu à Cyrus, souffroit sa prison sans murmurer : et Ortalque qui estoit un serviteur tres fidelle trouvoit quelque consolation dans son infortune, lors qu'il pensoit en luy mesme que c'estoit pour son illustre Maistre qu'il souffroit. Cependant Cyrus qui voyoit beaucoup d'aparence que l'espoir qu'on luy avoit donné de sa liberté, seroit bien tost suivi d'une mort violente, donnoit toutefois toutes ses pensées à sa Princesse, et sans accuser Ciaxare, sans murmurer de son injustice, il souhaittoit seulement que Mandane peust estre heureuse apres sa mort. Ce 
<pb id="page_1376" n="V03-P012"/>souhait n'estoit pourtant pas si tost fait, qu'il s'en faloit peu qu'il ne s'en repentist : car, disoit il en luy mesme tous les services que j'ay rendus ; toutes les peines que j'ay soufertes, ne meritent elles pas quelques soupirs de ma Princesse, et quelque leger souvenir de la plus respectueuse passion qui sera jamais ? Ouy, ouy, divine Mandane, reprenoit il, je puis pretendre à la gloire d'estre pleuré de vous sans vous offencer : puis que vous avez autrefois eu la bonté de m'avoüer que la nouvelle de ma mort vous avoit cousté quelques larmes. Mais je serois pourtant injuste, si je voulois que ma perte troublast tout le repos de vostre vie : vivez donc si je meurs sans perdre absolument le souvenir du trop heureux Artamene, et du malheureux Cyrus : mais vivez pourtant en repos, et n'abandonnez pas vostre ame à la douleur. Ce sentiment tendre et passionné, n'estoit neantmoins pas long temps dans son coeur sans estre interrompu par un autre : et il y avoit des momens, où l'image de Mandane toute en pleurs, et toute desesperée de sa mort, luy donnoit quelque triste consolation, et luy faisoit trouver de la douceur dans les horreurs du Tombeau. Mais pendant que cét illustre Prisonnier ne donnoit toutes ses pensées qu'à Mandane, toutes choses estoient en une confusion estrange : Metrobate reçeut nouvelle sur nouvelle tant que la nuit dura, que toute la Ville estoit en armes ; que toute l'Armée marchoit vers Sinope ; que les Rois de Phrigie et d'Hircanie avoient 
<pb id="page_1377" n="V03-P013"/>un gros de gens considerable ; et qu'il y avoit peu d'apparence que le Roy peust trouver obeïssance aucune, ny parmy le Peuple, ny parmy les Soldats, ny parmy les Capitaines. En cette extremité il fit un dernier effort pour obliger Ciaxare à faire mourir Cyrus : et en effet le Roy sembla s'y resoudre, et n'avoir plus d'autre intention. Metrobate avoit envoyé ordre à Artaxe, de luy envoyer encore deux mille hommes la prochaine nuit, par un chemin destourné qui estoit le long de la mer, par où les Troupes de l'Armée ne pouvoient pas l'empescher : et c'estoit la raison pourquoy il ne precipitoit pas encore si fort la chose. Neantmoins entendant augmenter de plus en plus un grand bruit ; recevant continuellement de nouveaux advis de l'augmentation du desordre : et la pointe du jour luy faisant voir de ses propres yeux l'estat où estoient les choses ; il persuada si bien Ciaxare, qu'il estoit tout prest de dire qu'on allast faire mourir Cyrus ; lors qu'on vint l'advertir que le sage Thiamis l'un des Sacrificateurs du Temple de Mars, qui s'estoit fortuitement trouvé enfermé dans la Ville, venoit à la teste de tous les Mages de Sinope, et qu'il demandoit à parler à luy. Metrobate voulut alors empescher ce Prince de l'escouter : Mais un sentiment secret força Ciaxare à ne suivre pas le Conseil de ce méchant homme : et à vouloir entendre Thiamis. L'ordre estant donc donné de le faire entrer, ce venerable Vieillard suivi de plusieurs Mages, avec les habillemens dont ils 
<pb id="page_1378" n="V03-P014"/>se servoient aux Temples dans les deüils publics ; parut devant le Roy avec beaucoup de respect et de hardiesse tout ensemble : et le regardant avec des yeux où la melancolie estoit peinte ; mais dans lesquels il y avoit pourtant je ne sçay quelle severe majesté, qui inspiroit de la crainte, et de la veneration, il luy parla en ces termes.
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<q>DISCOURS DE THIAMISA CIAXARE.</q>
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<q>Seigneur, comme nous devons estre les plus fidelles Sujets des Rois nos Maistres, nos devons estre aussi les plus hardis, a leur annoncer les veritez importantes au bien de leur Estat et de leur Personne, quand l'occasion s'en presente : C'est pourquoy sans, craindre de vous dépluire, et inspiré par les Dieux, je viens supplier vostre Majesté de m'entendre : mais de m'entendre sans preoccupation. Il y va Seigneur, non seulement de vostre gloire, mais de vostre Empire ; mais du salut de plusieurs Royaumes ; mais de celuy de toute l'Asie ; mais de vostre propre falut. C'est pourquoy je vous conjure encore une fois, de m'escouter favorablement, et de ne m'interrompre point. J'ay sçeu Seigneur, par la voix publique, qu'Artamene est Cyrus : c'est à dire ce Prince de qui la naissance a este precedée par tant de prodiges ; et pour qui le Ciel et la Terre ont interrompu l'ordre de tout l'Univers. Les Temples plus fermes et les plus superbes en ont esté ébranlez : les lumieres de plusieurs Lampes se sont confondues et rassemblées miraculeusement en une seule lumiere : Le Soleil 
<pb id="page_1379" n="V03-P015"/>mesme s'en est eclipsé : sa splendeur et sa chaleur s'en sont en suitte redoublées : toutes les Victimes ont annoncé sa Grandeur : et tous les Astres l'ont marquée en caracteres d'or. Enfin Seigneur, nous avons veû des choses, qui ne nous permettent pas de douter, que la personne de Cyrus, ne soit une personne extraordinaire : et une personne de qui la vie ne doit point estre sous la jurisdiction des Rois de la Terre. Je sçay bien que vous me pouvez dire, qu'il semble fort estrange de voir interceder pour sa vie des hommes qui par vos ordres ont offert plus d'une fois des Sacrifices, pour remercier les Dieux de sa mort. Mais Seigneur, c'est par là que je pretens vous faire connoistre que la prudence humaine est une aveugle, qui nous égare en pensant nous bien conduire : et que ce n'est point aux hommes à vouloir penetrer dans les secrets du Ciel. Il est certain, Seigneur, que les Mages d'Ecbatane voyant que les Dieux annonçoient un grand changement en toute l'Asie, ont creû qu'elle estoit menacée d'un grand mal : de sorte que lors qu'il vint nouvelle de la pretenduë mort de celuy que l'on croyoit qui le devoit causer ; l'on en remercia les Dieux, comme de la mort d'un Prince qui devoit, ce nous sembloit, se servir d'injustes voyes pour vous renverser du Trosne, et estre le plus grand Tiran du monde. Mais aujourd'huy, que nous connoissons qu'Artamene est Cyrus, nous voyons clairement que nous nous sommes abusez : et que tant de signes et tant de prodiges ne nous ont este donnez, que pour nous faire esperer la naissance du plus Grand Prince de la Terre ; que pour nous faire attendre un bonheur infiny ; et non pas pour nous menacer d'une supréme infortune. En effet, 
<pb id="page_1380" n="V03-P016"/>qu'à fait l'illustre Artamene de puis le premier jour qu'il aborda à Sinope, et que j'eus le bonheur de le voir dans nostre Temple ; Pour moy en mon particulier, je sçay bien que sa valeur nous a plus donné de matiere de Sacrifices, pour remercier les Dieux des victoires qu'il a remportées pour vous, qu'il n'y en a eu en Capadoce, en Galatie, et en Medie depuis quatre siecles. Les Dieux Seigneur, n'ont pas permis qu'il vous ait sauve la vie, pour vous rendre Maistre de la sienne : il n'est pas nay vostre Sujet ; et vous le devez traiter comme vostre égal. Si l'illustre Cyrus n'estoit pas fils de Roy, et qu'il fust nay dans vos Estats, vous pourriez disposer absolument de sa fortune et de sa vie ; sans en rendre compte qu'aux Dieux : mais il est nay Sujet d'un autre Prince qui est son Pere : et vous ne devez pas usurper une authorité qui ne vous apartient point. Joint qu'apres tout, Seigneur, ces Personnes eminentes que les Dieux promettent, et que les Dieux envoyent pour leur propre gloire, doivent estre Personnes sacrées et inviolables. Quand nous nous sommes resjoüis de la fausse nouvelle de la mort de Cyrus, nous croiyons qu'il deust estre méchant, et nous le croyons mort par un naufrage, et par la permission des Dieux, sans y avoir rien contribué de nostre part : mais aujourd'hui que nous sçavons que Cyrus est le plus vertueux d'entre les hommes, et le plus Grand Prince du monde ; c'est à nous à le reverer, et non pas à le faire mourir. Enfin Seigneur, quand je songe à ce qu'il a fait pour vous ; quand je pense qu'il a sauvé la Capadoce en vous sauvant la vie ; qu'il a tant gagné de Batailles ; tant assujetti de Rois ; tant pris de Villes : et que la superbe Babilone qui aspiroit à la Monarchie universelle, 
<pb id="page_1381" n="V03-P017"/>a esté soumise par sa valeur ; j'avouë que je ne puis comprendre par quel mouvement vous agissez : Vous, dis-je Seigneur, de qui nous avons tousjours admiré la prudence et la bonté. Mais, me direz vous, pourquoy le songe d'Astiage luy a t'il predit que Cyrus regneroit en Asie ? Pourquoy cette Statuë qui representoit un Amour, et qui demeura debout dans ce Temple, dont les fondemens furent ébranlez, marqua t'elle la fermeté de sa domination ? Pourquoy ces lumieres r'assemblées signifierent elles que toute puissance seroit reünie en la sienne ? Pourquoy le Soleil s'éclipsa t'il, pour reparoistre apres avec plus de lumiere et plus de splendeur qu'auparavant, sinon pour faire voir que quand il auroit esteint toute autre puissance, la sienne seroit infiniment plus grande, que toutes les autres ne l'ont esté ? Pourquoy me direz vous toutes ces choses, sinon pour marquer que c'estoit un Prince redoutable, dont la perte estoit a desirer ; Non Seigneur, ne vous y abusez pas : les Dieux donnent de l'esperance, aussi bien que de la crainte : ils font des promesses comme des menaces : et s'ils ont entendu que Cyrus regneroit, ils ont entendu que ce seroit par de justes voyes. Ils ont annoncé sa naissance, comme celle du plus grand Conquerant du monde : de qui l'illustre main a planté des Lauriers sur tous les fleuves de l'Asie : comme celle d'un Prince qui est l'amour de toutes les Nations : qui surmonte tout ou par la force, ou par la douceur : Mais qui au milieu de tant de Victoires et de tant de Conquestes, est Maistre de son ambition : et soumet à vos pieds tous ses Triomphes, et toute sa gloire. De sorte Seigneur, que pour accomplir la volonté des Dieux, il faudra que 
<pb id="page_1382" n="V03-P018"/>Cyrus regne par vostre moyen : et je ne sçache nulle autre explication à donner a tous ces prodiges, sinon que vous ferez un jour regner Cyrus, en luy donnant la Princesse Mandane, qui est vostre unique heritiere. Je voy bien que mon discours vous irrite, au lieu de vous appaiser : cependant je suis obligé de vous dire de la part des Dieux que je sers, et que j'ay consultez par des Sacrifices extraordinaires, depuis la prison de ce Prince ; que si vous le faites mourir, vous renverserez vostre Empire ; vous rendrez tous vos Sujets esclaves de vos ennemis ; et peut-estre mesme que. . . . .</q>Comme Thiamis alloit continuer son discours et que Ciaxare irrité de la hardiesse de ses paroles l'alloit interrompre : l'on entendit un grand redoublement de cris, dans une grande Place qui estoit devant la porte du Chasteau. Ariobante et Megabise furent à un Balcon qui y respondoit, et virent que c'estoit une multitude estrange de Peuple et de Soldats meslez ensemble ; sans ordre et sans Chefs, qui demandoient Artamene. Une action si hardie obligea encore Thiamis à vouloir dire quelque chose au Roy : mais il le rebuta tout en colere, et parut encore plus irrité. De sorte qu'Ariobante envoya Megabise adroitement advertir le Roy de Phrigie, que rien ne fléchissoit Ciaxare. Cependant quoy que Thiamis eust esté refusé, il ne voulut point sortir du Chasteau, et demeura dans une autre chambre : esperant tousjours de trouver quelque moment favorable, qui le feroit mieux escouter. Durant cela Metrobate fut adverty que l'Armée entiere 
<pb id="page_1383" n="V03-P019"/>estoit aux portes de la Ville, qui vouloit qu'on les luy ouvrist : il voulut d'abord cacher cette mauvaise nouvelle au Roy, mais il falut enfin qu'il la sçeust : de sorte que ce Prince fut en un estat le plus estrange que l'on se puisse imaginer. Il estoit dans un Chasteau avec peu de monde, et dans une Ville souslevée, de qui les portes estoient gardées par des gens qui estoient veritablemen à a luy : mis qui estoient attaquez dehors par une Armée de cent mille hommes, et dedans par une grande partie des habitans. Cependant dans l'aveuglement où il estoit, il accusoit encore Cyrus de tous ces malheurs : et ne consideroit pas qu'il n'en estoit que la cause innocente. Jamais il ne s'est rien veû de pareil, ny au dehors ny au dedans d'une ville : toute l'Armée faisoit retentir l'air du glorieux nom d'Artamene, et de celuy de Cyrus : les Soldats de Metrobate qui deffendoient les Murailles, n'avoient pas peu d'occupation : car on voyoit à la fois cent échelles dressées contre ces Murs, sur lesquelles des Soldats couverts de leurs Boucliers, et formant cette espece de Bataillon que les Anciens appelloient Tortuë, se pressoient pour monter et pour gagner le haut, malgré la resistance des autres. Quelques uns tomboient, et faisoient tobmer ceux qui les suivoient : quelques autres plus fermes et plus heureux, renversoient leurs ennemis ; s'acrochoient aux Creneaux, et demeuroient apres en estat de combattre sur la Muraille, pour faciliter l'entrée de la Ville à leurs compagnons par cét endroit. 
<pb id="page_1384" n="V03-P020"/>Que si la valeur de ceux qui escaladoient les Murs estoit grande, celle de ceux qui portoient les Beliers aux Portes ne l'estoit pas moins. Le nom d'Artamene estoit le signal qui regloit le furieux mouvement de ces terribles Machines ; que mille bras animez par des coeurs qui desiroient sauver Cyrus, poussoient avec une violence extréme : ce qui n'empeschoit pas toutefois, que le mouvement n'en fust aussi égal et aussi reglé, que si un seul bras les eust fait agir : tant il est vray que lors que des Soldats servent par inclination ils servent bien. Cette force unie et ramassée de tant de personnes zelées pour le salut de Cyrus, donnoit de si grands coups, que non seulement les Portes, mais toutes les Murailles en estoient ébranlées : et le son retentissant de ces Beliers, dont la teste estoit de ce Cuivre fin, que l'on appelloit or de Corinthe ; avoit quelque chose de si terrible, que le bruit du Tonnerre ne l'est gueres davantage. Plus de cent de ces Machines de guerre, que l'Antiquité apelloit des Balistes et des Catapultes, jettoient incessamment sur les Murailles et dans la Ville, une gresle de dards et de pierres : en vain l'on tiroit sur les Soldats qui montoient aux eschelles, et sur ceux qui poussoient les Beliers : puis qu'il n'y en avoit pas plustost un de mort, qu'il y avoit presse à prendre sa place. Le dedans de la Ville n'estoit pas plus tranquile que le dehors : et tout le Peuple estoit si animé, que l'on ne peut rien imaginer de si terrible. Les Rois de Phrigie et d'Hircanie eussent 
<pb id="page_1385" n="V03-P021"/>bien voulu que les affaires n'eussent pas pris une face si estrange ; et ils estoient au desespoir d'estre contraints de se servir d'un remede si dangereux : n'y ayant rien au monde de plus à éviter, que la rebellion des Peuples. Mais il faloit bien lors tolerer, ce qu'on ne pouvoit empescher : ils ne laissoient pas toutes fois de retenir cette populace autant qu'ils pouvoient : croyant tousjours qu'il suffisoit pour sauver Cyrus, de donner quelque sentiment de crainte à Ciaxare. Cependant en fort peu de temps les Portes de la Ville furent rompuës, et les Murailles abandonnées par ceux qui les deffendoient : qui ne sçachant où se retirer, furent tuez et par ceux de dehors, et par ceux de dedans aussi. Cette grande Armée entrant donc avec violence dans Sinope par divers endroits, et ne s'arrestant point à piller les Maisons, le Chasteau se trouva en un moment environné de tant de monde, que la seule veuë en faisoit fremir. Metrobate n'eust plus songe qu'à la fuite, s'il en eust pû trouver les moyens : mais le Peuple gardoit aussi bien du costé de la mer que du costé de la terre ; de sorte que Ciaxare luy mesme ne pensoit plus qu'à mourir en se deffendant, apres avoir fait mourir Cyrus. C'estoit en vain que Thiamis et Ariobante vouloient parler : car ce Prince n'escoutoit plus rien que sa fureur et son desespoir. Cependant Metrobate le plus méchant d'entre les hommes, ne sçachant plus que faire, ny qu'imaginer, s'en alla dans la chambre de Cyrus, et contrefaisant le pitoyable et le genereux, 
<pb id="page_1386" n="V03-P022"/>il luy dit que s'il vouloit luy donner sa parole, de faire deux choses qu'il luy diroit, il le mettroit en liberté. Ce Prince n'ayant voulu luy rien promettre, qu'il ne sçeust auparavant ce qu'il desiroit de luy : il fut enfin contraint de luy dire, que ce qu'il souhaittoit en cette rencontre estoit qu'il luy donnast le Gouvernement de Pterie pour sa seureté, et qu'il se deffist de Ciaxare : s'offrant de luy en donner les moyens, et d'executer mesme la chose. Car Seigneur, luy dit ce méchant homme, c'est le seul chemin qui vous reste d'éviter la mort, et de vous rendre Maistre de toute l'Asie. Une proposition si criminelle, donna tant d'horreur à Cyrus, qu'il chassa Metrobate de sa chambre avec injure : et par bonheur un des Soldats qui gardoient cét illustre Prisonnier, et qui se trouva genereux, entendit toute cette conversation. Ce traistre voyant donc qu'il ne sçavoit que faire, ne songea plus qu'à perir, et qu'à faire perir avecque luy, tout ce qui estoit dans le Chasteau : Neantmoins comme il s'imaginoit tousjours, que peut-estre pourroit il arriver quelque chose, où la personne de Cyrus luy pourroit servir, il ne se hastoit pas de le faire tuer comme il le pouvoit. Cependant le bruit se redouble : c'est en vain que les Rois et les Princes veulent retenir les Soldats : car comme la plus grande partie d'entre eux n'estoient pas nais Sujets de Ciaxare ; qu'ils estoient de Peuples nouvellement assujettis ; et qu'ils estoient animez par les trente mille Persans, qui vouloient delivrer leur Prince ; ils n'avoient pas 
<pb id="page_1387" n="V03-P023"/>dans le coeur ce profond respect qui doit estre ineffaçable de l'ame des Sujets, quels que puissent estre leurs Rois : De sorte que tout estoit prest d'aller à l'extréme violence. Ils apportoient desja des échelles : et je pense qu'ils eussent mesme aporté du feu pour embraser le Chasteau, s'ils n'eussent eu peur de brusler Cyrus, en bruslant ceux qui le vouloient perdre. Cent hommes portant un Belier, estoient desja preparez pour s'avancer vers la porte du Chasteau, soutenus de deux mille autres pour donner l'assaut, quand la bréche seroit faite ; et ceux-cy de plus de cent mille : lors que l'on entendit un grand bruit vers la main gauche, qui dans la confusion des voix, ne laissoit pas de faire connoistre malgré le tumulte, que c'estoient des cris d'allegresse. Un moment apres, les Rois de Phrigie et d'Hircanie, accompagnez de Persode, d'Artibie, d'Adusius, d'Artabase, du Prince de Paphlagonie, de Thimocrate, de Philocles, et de beaucoup d'autres ; virent paroistre Thrasibule, Hidaspe, Aglatidas, et le fidele Orsane, qui conduisoient Cyrus, qu'ils avoient delivré heureusement par une fenestre de sa chambre, qui donnoit dans les fossez du Chasteau, dont ils avoient arraché les grilles, un moment apres que Metrobate l'avoit quitté. Cette veuë fit un effet prodigieux : et tout ce qu'il y eut d'hommes en ce lieu là, prononcerent le nom de Cyrus, ou celuy d'Artamene : parce qu'ils luy donnoient encore indifferemment l'un et l'autre. Cependant ce Prince genereux, 
<pb id="page_1388" n="V03-P024"/>apres avoir veû d'un coup d'oeil les Eschelles, les Beliers, et tous les aprests faits pour l'attaque du Chasteau ; sans rien dire de son intention à ses illustres Amis, comme il fut arrivé dans la Place l'Espée à la main (car on luy avoit donné une en le delivrant) tout d'un coup se separant de ceux qui l'environnoient, et qui le vouloient salüer : il s'eslança vers la porte du Chasteau : si bien que Ciaxare qui s'estoit mis à un Balcon pour voir quelle estoit la cause des cris de joye que l'on entendoit ; vit que Cyrus s'estoit separé de ses Liberateurs : et s'estoit mis, comme je l'ay desja dit, devant la porte du Chasteau, en posture de le vouloir deffendre, contre ceux qui n'avoient entrepris de l'attaquer que pour sa liberté. Cette action qui fut veuë de cent mille personnes differentes, causa une pareille admiration en leur ame, et suspendit les actions de tous également. Ciaxare ne sçavoit pas trop bien si ce qu'il voyoit estoit veritable, luy qui croyoit un moment auparavant que Cyrus estoit prisonnier. Cependant ce genereux Prince s'approchant tousjours davantage de cette Porte ; tenant son Espée d'une main, et faisant signe de l'autre qu'il vouloit parler : il se fit en un instant un aussi grand silence, que le bruit avoit esté tumultueux. Ne pensez pas mes Liberateurs (dit il à Thrasibule, à Hidaspe, à Aglatidas, et à Orsane) que j'aye accepté la liberté pour m'en servir contre le Roy : Non non, je n'aime pas si peu la gloire que je ne la prefere à la vie ; et si je suis sorti de prison, ç'a 
<pb id="page_1389" n="V03-P025"/>esté mes Compagnons (dit il en regardant les Soldats) pour venir vous aprendre à respecter mieux vostre Maistre. Ne me forcez donc pas à me servir contre vous, de cette mesme Espée qui vous a quelquefois rendus Victorieux : obeïssez, obeïssez aveuglément aux commandemens du Roy : et s'il vous demande ma teste, il la luy faut donner sans repugnance. Quoy (adjousta t'il encore, en redoublant l'ardeur avec laquelle il parloit) vous ay-je apris à vous rebeller contre vostre Roy ? Et avez vous veû en quelqu'une de mes actions, que je fusse capable d'approuver ce que vous faites ? Non non, ne vous y trompez pas : je ne sçaurois vous estre obligé d'une action si criminelle : et qui me rend coupable aussi bien que vous : Car enfin apres ce que vous avez fait, je ne suis plus innocent : et je trouve que sans injustice le Roy peut faire mourir un homme, qui sousleve tous ses Sujets contre luy. Posez donc les armes ; et si vous me voulez servir : que tous les Soldats retournent au Camp ; que tous les habitans aillent en leurs Maisons : et je m'en retourneray prendre mes fers ; apres avoir demandé vostre grace au Roy. Cyrus ayant cessé de parler, il se fit un grand bruit dans cette Place : ceux qui n'avoient pas entendu ce qu'il avoit dit, le demandoient aux autres : ceux qui l'avoient oüy, en poussoient des cris d'admiration : et tous ensemble disoient pourtant, qu'il faloit mourir mille et mille fois, plustost que de le laisser perir. Voyant donc qu'on ne luy obeïssoit pas, il se tourna alors 
<pb id="page_1390" n="V03-P026"/>vers le Chasteau ; et haussant la voix autant qu'il pût, en regardant vers le Balcon où estoit Ciaxare : Commandez Seigneur, luy dit il, commandez que l'on me laisse entrer, afin que je puisse mourir en vous deffendant contre vos Sujets rebelles. Trasibule, Hidaspe, et Aglatidas, qui eurent peur qu'en effet on ne le reprist, voulurent se ranger aupres de luy : mais les regardant avec beaucoup d'émotion, Non, leur dit il, trop genereux Amis, n'aprochez pas davantage : si vous ne voulez que ne pouvant me resoudre de tourner la pointe de mon Espée contre vous, je la tourne contre moy mesme. Pendant que ces choses se passoient dans cette Place avec tant d'agitation, il y en avoit encore davantage dans l'ame du Roy : car au mesme instant qu'il eut veû Cyrus en la genereuse posture où il s'estoit mis, un Soldat venant se jetter à ses pieds, Seigneur, luy dit il, l'illustre Prisonnier que mes Compagnons et moy gardions s'est échapé : mais s'il m'est permis de le dire, Vostre Majesté ne doit pas estre en peine : car il est trop genereux pour luy vouloir nuire : et c'est la fuitte du meschant Metrobate, adjousta t'il, qui vous doit beaucoup plus inquieter. Le Roy estoit si surpris et si troublé, et de ce qu'il voyoit, et de ce qu'il n'eust peut estre pas eu l'esprit assez libre pour s'informer de ce que cét homme luy vouloit dire : si Thiamis et Ariobante qui s'estoient raprochez de ce Prince, ne luy en eussent donné la curiosité. Mais enfin ayant pressé ce Soldat de parler, il dit au Roy en peu de 
<pb id="page_1391" n="V03-P027"/>mots, comment il avoit entendu la proposition que Metrobate avoit faite à Cyrus de le sauver, pourveû qu'il luy donnast le Gouvernement de Pterie, et qu'il voulust faire mourir Ciaxare. Thiamis et Ariobante ne perdirent pas une si favorable occasion : et exagererent comme il faloit, une si horrible méchanceté. Le Roy en doutoit pourtant encore : lors que ce Soldat continuant son discours, Seigneur, adjousta t'il, pour vous prouver en quel que façon ce que je dis ; je n'ay qu'à vous aprendre que Metrobate n'a pas plustost sçeu la fuitte de Cyrus, qu'au lieu de vous en advertir, il n'a plus songé qu'à la sienne. Et comme les Eschelles estoient encore à la fenestre par laquelle on a delivré Cyrus, il s'est servy de cette voye pour sortir du Chasteau : ayant emmené avec luy une partie de mes Compagnons. Pour moy, dit il encore, je serois venu vous advertir au mesme instant, de ce que j'avois entendu, si j'en eusse eu le pouvoir : mais estant engagé dans l'Antichambre de Cyrus, lors que Metrobate y est venu, je n'en ay pû sortir jusques à ce que par sa fuitte il n'y a plus eu d'obstacle qui m'en ait empesché. Le Roy se trouva alors fort troublé : neantmoins ne voulant pas se fier tout à fait au discours de cet homme, il envoya chercher par tout dans le Chasteau si on ne trouveroit point Metrobate : ou s'il n'auroit point esté tué, par ceux qui avoient delivré Cyrus. Mais il sçeut que Cyrus avoit esté delivré, sans qu'il y eust eu de resistance : parce que l'on ne s'en estoit aperçeu 
<pb id="page_1392" n="V03-P028"/>qu'apres. Il sçeut mesme que lors que Metrobate estoit allé la seconde fois à la Chambre de Cyrus, ç'avoit esté avec intention de le faire tüer, quoy qu'il n'en eust point eu d'ordre : et que l'ayant trouvé sauvé, il s'estoit en effet sauvé luy mesme, de la façon dont le Soldat l'avoit dit. Quoy Seigneur, reprit Thiamis, vous resisterez encore au Ciel et à la Terre ? et vous ne voudrez pas voir l'innocence de Cyrus, en voyant le crime de Metrobate ? Je sçay bien (respondit Ciaxare tout hors de luy mesme) que Cyrus est genereux : mais je ne voy pas aussi clairement qu'il soit innocent. Comme il en estoit là, il vit entrer Martesie, Chrisante, Feraulas, Araspe, Artucas, Andramias, et Ortalque : car dans la frayeur qui avoit saisi les Soldats depuis que Metrobate s'estoit sauvé, qui seul les avoit mis dans le Chasteau, ils avoient abandonné le soing de leurs Prisonniers. Ciaxare tout surpris de cette veuë, et ne sçachant s'il estoit en seureté de sa personne parmy tant de gens qu'il avoit mal-traitez ; se tint pourtant assez ferme : et demanda fierement à tous ces gens qui l'environnoient s'il n'estoit plus Roy ? puis qu'ils avoient la hardiesse de perdre le respect qu'ils luy devoient. Seigneur, reprit Chrisante, voyant que nos Gardes nous abandonnoient, nous avons bien jugé que vostre Majesté auroit peut-estre besoin de nous : et j'ay creû, adjousta Martesie, qu'il importoit à vostre gloire, et à vostre conservation, de vous dire encore une fois, que Cyrus est innocent. Voyez Seigneur (luy dit encore 
<pb id="page_1393" n="V03-P029"/>Thiamis, le forçant de regarder la derniere action que Cyrus avoit faite, en empeschant ses Amis d'approcher de luy) si vous avez sujet d'apprehender les serviteurs d'un tel Maistre : luy qui a la generosité de s'opposer à sa propre delivrance, et d'estre ennemi de ses Liberateurs. O Dieux, s'escria Ciaxare, que feray-je ; et que puis-je, et que dois-je faire ? Me commander, respondit Thiamis, d'aller vous querir le genereux Cyrus : avec intention de le bien recevoir, et de le traitter comme il merite de l'estre. Mais il a intelligence avec mon Ennemy, reprit le Roy : Voyez Seigneur, par ce que fait ce Prince, repliqua Ariobante, s'il y a apparence que cette intelligence soit criminelle, veû sa façon d'agir. Mais il en a du moins une avec ma Fille, adjousta t'il, qui ne peut estre innocente. Vous le verrez Seigneur, reprit Martesie, par le Billet que je vous presente : et que par bonheur j'ay retrouvé icy dans le Chambre où l'on m'a mise, qui avoit autrefois esté la mienne. Ce Billet n'a jamais esté veu que de Cyrus : qui mesme n'en a point parlé, ny à Chrisante, ny à Feraulas : et la Princesse quoy qu'il fust fort innocent, ne voulut pourtant pas qu'il demeurait dans ses mains : c'est pourquoy il le remit dans les miennes. Je creus que je l'avois perdu : mais le bonheur a fait qu'il s'est trouvé dans une Cassette que l'on renvoya de Themiscire à Sinope : et je vous l'aporte Seigneur, afin de vous faire voir si Mandane est fort criminelle. Ciaxare prenant alors ce Billet, qu'il 
<pb id="page_1394" n="V03-P030"/>connut d'abord pour estre escrit de la main de la Princesse sa fille ; y leût ces paroles, avec beaucoup d'attention quoy qu'avec beaucoup de trouble.
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<q>LA PRINCESSE MANDANE A CYRUS.</q>
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<q>Puis que vous desirez que je vous escrive ma derniere volonté, je vous diray la mesme chose que je vous ay desja dite ; qui est que toutes les obligations que je vous ay, et tous les services que vous avez rendus au Roy mon Pere, ne sçauroient jamais m'obliger à manquer à rien de tout ce que peut exiger de moy, la plus rigoureuse et la plus exacte vertu. Je sçay bien que vous n'avez rien desiré contre cela ; c'est pourquoi vous ne devez pas estre surpris si je continuë de vous dire, que si vous ne trouvez les voyes de vous faire connoistre au Roy mon Seigneur, et de vous en faire agreer, dans le temps que je vous ay marqué ; il faut que vous vous en retourniez en Perse, et que vous ne me voiyez jamais. Voila tout ce que je puis : et peut-estré plus que je ne dois.</q>
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<q>MANDANE.</q>
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Le Roy ayant leû cette Lettre, et ayant encore veû Cyrus s'opposer à ses Amis, et commander aux Soldats de mettre bas les Armes : qu'il vive, dit il, qu'il vive cét heureux Cyrus, que sa propre vertu deffend mieux dans mon coeur, que les cent mille hommes qui sont armez pour le sauver. C'est à vous sage Thiamis, dit il en le re-gardant, à donner cette nouvelle aux Soldats : et à vous 
<pb id="page_1395" n="V03-P031"/>Ariobante, à donner les ordres necessaires pour la seureté du Chasteau. Ha Seigneur (s'ecrierent Chrisante, Feraulas, Andramias, et tous ceux qui estoient dans la Chambre) tant que Cyrus vivra, vostre Majesté n'a rien à redouter. Cependant Thiamis qui voulut executer promtement les ordres du Roy, et ne luy donner pas loisir de se repentir d'un si favorable Arrest : descendit à la porte du Chasteau, suivy de tous les Mages qui l'y avoient accompagné. D'abord qu'on l'ouvrit, Cyrus s'en approcha : et se mit en mesme temps en estat d'y entrer, et en posture d'en vouloir deffendre l'entrée aux autres. Tous ses Liberateurs s'avancerent en un moment : tous les Capitaines et tous les Soldats se mirent également à crier, qu'il ne faloit pas souffrir qu'il entrast : et cette multitude de gens armez se pressant et s'avançant, comme si elle eust eu de fiers ennemis à combattre : il se fit un retentissement d'armes et de voix espouvantables. Mais enfin la porte du Chasteau estant ouverte, et ne voyant paroistre que des Mages et des Sacrificateurs au lieu de Soldats, ce tumulte s'alentit : chacun demeura à sa place, et se teut, attendant impatiemment ce que Thiamis avoit à dire. Cyrus salüa alors ce Mage avec beaucoup de respect : et baissant son Espée, et le regardant avec aussi peu d'émotion que s'il ne se fust pas agy de sa vie ; est-ce de vostre main, luy dit il, sage Thiamis, que je dois reprendre mes fers ? Non, luy respondit il, car les Ministres des Dieux, ne s'abaisseroient 
<pb id="page_1396" n="V03-P032"/>pas jusques à executer les injustices des hommes. Mais genereux Prince, je viens vous annoncer la liberté que le Roy vous accorde : la fuite de Metrobate a dissipé la preoccupation de son ame : et les Dieux à qui vous estes cher, vous ont tiré par vostre propre vertu, d'un danger qui paroissoit presque inevitable. Venez donc Triompher, venez, luy dit il, achever par vostre presence, de remettre dans l'ame du Roy, la tendresse qu'il a euë pour vous. Cyrus faisant alors une profonde reverence à Thiamis, c'est sans doute plustost, luy dit il, à vos prieres qu'à ma vertu, que je dois l'heureux changement du Roy : mais sage Thiamis, me traitte t'il en accusé justifié, ou en criminel à qui il fait grace ? Vous le sçaurez de sa propre bouche, reprit Thiamis : à peine ce Mage eut il achevé de prononcer ces paroles, que Cyrus se tournant vers ses illustres Amis, les pria de le laisser entrer seul : mais il ne fut de long temps en estat d'oüir leur response : car cette heureuse nouvelle ayant passé de bouche en bouche, tout le monde en poussa des cris d'allegresse. La défiance s'empara pourtant durant quelques momens de beaucoup d'esprits : et ils ne pouvoient se resoudre à se fier à rien, apres tout ce qui estoit arrivé. Les uns vouloient avoir des Ostages ; les autres demandoient si Thiamis, de qui la sagesse et la probité estoient connuës de tout le monde, leur en respondoit : de sorte que s'entendant nommer par tant de voix, et par tant de personnes differentes ; Non non (leur dit le 
<pb id="page_1397" n="V03-P033"/>plus haut qu'il pût ce sage Sacrificateur) ne craignez rien, en me confiant la personne de Cyrus : je suis veritablement accoustumé à conduire les Victimes au pied des Autels : mais je n'en meine point entre les mains des Bourreaux. J'appaise les Dieux par des Sacrifices, et je ne sers point à la vangeance des hommes. Tesmoignez donc vous mesme par vostre obeïssance, leur dit il encore, que vostre zele n'a eu que de bons principes ; et ne nuisez pas à vôtre illustre General en le voulant servir. Pendant cela, le Roy de Phrigie, celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, Artibie, le Prince de Paphlagonie, Hidaspe, Artabase, Thimocrate, Philocles, Leontidas, Megabise, Aglatidas, Orsane, et beaucoup d'autres s'aprocherent ; et demanderent du moins la permission de suivre Cyrus dans le Chasteau : mais Thiamis pour accommoder les choses, leur dit qu'il estoit à propos qu'il n'y en eust qu'une partie, afin que l'autre tinst les Soldats et le Peuple dans le devoir : de crainte que quelque terreur panique ne les soulevast de nouveau : et ne leur fist imaginer que Cyrus seroit mal traité, Que de plus, il estoit encore à propos de tascher de prendre Metrobate, qui estoit sorti du Chasteau : ainsi apres une assez longue contestation, Cyrus entra, suivi seulement du Roy de Phrigie, d'Hidaspe, d'Artabase, d'Adusius, de Thrasibule, et d'Aglatidas : le Roy d'Hircanie et tous les autres demeurant à donner les ordres necessaires pour empescher une nouvelle émotion. 
<pb id="page_1398" n="V03-P034"/>Cependant Thiamis n'avoit pas esté plustost parti d'aupres du Roy, que ce Prince estoit entré dans son Cabinet : où il avoir fait seulement apeller Chrisante et Martesie. Comme ces deux Personnes avoient toutes deux beaucoup d'esprit et beaucoup d'adresse, elles dirent tant de choses à Ciaxare, qu'elles rendirent enfin son ame capable d'escouter avec quelque plaisir la justification de Cyrus. Car comme il ne faloit plus faire un secret ny de sa naissance, ny de sa passion, il leur estoit beaucoup plust aisé qu'auparavant de luy faire voir son innocence. Chrisante avoüa alors avec ingenuité, de quelle nature estoit l'intelligence qu'avoit euë Cyrus avec le Roy d'Assirie : et luy fit si bien comprendre que cette intelligence n'avoit pas esté criminelle, que le Roy luy mesme en soupira de douleur : voyant en quel estat ce pretendu crime l'avoit conduit. Martesie de son costé, justifiant aussi sa Maistresse, luy disoit en peu de paroles, avec tant de sincerité, comme la chose s'estoit passée : que luy mesme ne trouvoit plus avoir sujet de se pleindre. Il n'y avoit que ce Portrait qui avoit esté trouvé dans la Cassette de Cyrus, qui luy donnoit je ne sçay quelle idée d'une affection trop galante, pour une Princesse d'une aussi grande vertu que Mandane. Car encore que Martesie luy eust dit qu'il avoit esté fait pour la Princesse de Pterie, il n'en avoit point de preuve : mais par bonheur Martesie s'estant souvenuë d'une chose qui pouvoit entierement l'esclaircir là dessus : Seigneur, luy dit-elle, 
<pb id="page_1399" n="V03-P035"/>Ariobante, qui comme vous sçavez estoit frere de la Princesse de Pterie, pour qui ce Portrait avoit esté fait, vous pourra assurer que je ne ments pas, et le pourra reconnoistre, si vostre Majesté le luy montre : car je me souviens qu'il estoit chez la Princesse le jour qu'il fut achevé : et que la Princesse sa Soeur estant tombée malade le lendemain, elle envoya Ariobante pour le demander comme un remede à son mal. Mais le Peintre l'ayant voulu remporter, parce qu'il vouloir retoucher quelque chose à l'habillement, elle ne pût la satisfaire ; et cette Princesse mourut de cette maladie sans l'avoir reçeu, comme je l'ay desja dit à vostre Majesté. Comme Martesie disoit cela Ariobante entra qui rendit compte au Roy de l'ordre qu'il avoit donné pour la garde du Chasteau : c'est pourquoy Ciaxare ouvrant la Cassette de Cyrus, qui estoit tousjours demeurée dans son Cabinet, depuis le jour que le méchant Metrobate l'y porta : il en tira le Portrait de Mandane ; et le faisant voir à Ariobante, il luy demanda s'il se souvenoit de l'avoir veû autrefois ? Ouy Seigneur (luy respondit il, apres l'avoir consideré quelque temps) je l'ay sans doute veû, et mesme plus d'une fois : car je le vy lors que la Princesse eut la bonté de le faire faire pour ma soeur : et je le vy encore porter à Martesie quelques jours devant que la Princesse fust enlevée par le Roy d'Assirie. Je me souviens de plus, que je luy voulus persuader qu'ayant esté destiné pour ma soeur, elle jouïssoit d'un bien qui m'apartenoit, puis que 
<pb id="page_1400" n="V03-P036"/>je luy avois succedé. Ha ! Seigneur, s'écria Martesie, je ne me souvenois plus de cette derniere circonstance, qui acheve ce me semble de justifier pleinement la Princesse : puis que vostre Majesté sçait bien qu'elle n'a pas veû Cyrus depuis ce temps là : et qu'ainsi elle ne peut pas luy avoir donné ce Portrait. Les choses estoient en ces termes, lors que Thiamis fit advertir le Roy qu'il luy amenoit Cyrus : qui pour paroistre avec plus de soumission devant Ciaxare, avoit en passant dans l'Anti-chambre laissé son Espée à Feraulas, qu'il y avoit embrassé avec beaucoup de joye : aussi bien qu'Andramias, Artucas, et Araspe ; leur demandant pardon des maux qu'ils avoient soufferts pour l'amour de luy. Or Ciaxare en cét instant se souvenant de tout ce qu'il devoit à Cyrus, du temps qu'il estoit Artamene : et de ce que ce mesme Artamene venoit de faire en sa presence sous le nom de Cyrus : il calma enfin son esprit, et commanda qu'on le fist entrer. Martesie suivie de la Fille qui l'accompagnoit voulut sortir du Cabinet du Roy : Mais Ciaxare la retenant, non non, luy dit il, Martesie, il faut que vous ayez vostre part à la paix, comme vous l'avez euë a la guerre. Un moment apres le Roy de Phrigie entra, qui voulut dire quelque chose au Roy pour s'excuser : mais Ciaxare luy prenant la main et la luy serrant : ne parlons point d'excuse, luy dit il ; car j'en aurois plus à vous faire de ne vous avoir pas creû, que vous ne m'en devez de ne m'avoir pas obeï. Le sage Thiamis suivit d'assez prés le 
<pb id="page_1401" n="V03-P037"/>Roy de Phrigie, conduisant Cyrus qu'il presenta à Ciaxare : ce Prince voulut alors se jetter à ses pieds, comme s'il eust esté criminel, tant le Pere de Mandane estoit respecté de luy : mais le Roy l'en empeschant, le releva en l'embrassant tendrement : et luy demanda si Cyrus pourroit bien oublier toutes les injures que l'on avoit faites à Artamene ? Artamene n'oubliera jamais vos biens-faits, luy repliqua t'il, et ne souffrira pas que Cyrus soit jamais ingrat. Mais Seigneur, poursuivit il, je supplie tres humblement vostre Majesté, aujourd'huy que je puis respondre precisément à tout ce qu'elle me peut demander, et sans luy rien déguiser de la verité : de me faire l'honneur de me dire, s'il luy demeure quelque soubçon de ma fidelité ? et si elle m'accuse encore d'avoir manqué au respect que je luy devois : puis que si je ne la satisfais pas pleinement par mes raisons, je suis encore tout prest de subir tel chastiment qu'il luy plaira de m'ordonner. Car Seigneur, quelques sentimens que l'on vous ait donnez de Cyrus, je puis vous asseurer qu'il sera toute sa vie soumis à vos volontez : mais de telle sorte, poursuivit il, que vous n'avez pas plus de droit de commander au moindre de vos Sujets, que ma propre inclination vous en donne sur moy. Voila Seigneur, quels sont les veritables sentimens de ce Destructeur de l'Asie : de cét Usurpateur qui veut renverser des Throsnes, et regner par d'injustes voyes. Vous pouvez bien juger Seigneur, qu'un Prince qui s'est caché a trente 
<pb id="page_1402" n="V03-P038"/>mille Subjets du Roy son Pere qui estoient dans vostre Armée, n'avoit pas de desseins fort ambitieux : luy qui par la crainte de vous offencer, a pensé perdre la vie, sans faire sçavoir sa condition. Cessez, (luy respondit Ciaxare, en l'embrassant tout de nouveau les larmes aux yeux, cessez de vous justifier : car plus vous le faites, plus vous me noircissez, et plus je parois coupable ; et il est bon pour ma gloire que vous ne paroissiez pas si innocent. Je suis assez criminel, reprit modestement Cyrus, d'avoir eu le malheur de vous déplaire : et d'estre la cause innocente de la rebellion de vos Subjets. J'ose toutefois vous supplier (adjousta Cyrus, d'une façon fort respectueuse) de me vouloir charger seul de leur crime : et de les vouloir tous punir en ma personne. Non (luy repliqua le Roy, avec beaucoup de bonté) la veuë de Cyrus, ayant renouvellé dans mon coeur toute la tendresse qu'il avoit euë pour luy, je ne feray pas ce que vous dittes : au contraire je les recompenseray tous en vostre personne, de m'avoir empesché de commettre une effroyable injustice : et de priver toute l'Asie de sa plus grande gloire, et de son principal ornement. Cependant, adjousta le Roy, pour remettre le Peuple et les Soldats dans leur devoir, allez reprendre vostre Charge : commandez leur de s'en retourner au Camp : et preparez les, et preparez vous aussi vous mesme, à aller dans peu de jours en Armenie, pour y delivrer Mandane de sa captivité. Ha Seigneur, repliqua Cyrus, 
<pb id="page_1403" n="V03-P039"/>je n'en demande pas tant : il suffit que j'obeïsse sans commander : et que vous m'accordiez seulement la liberté de combattre au premier rang, à la premiere Bataille que vous donnerez. Il n'y auroit personne, respondit le Roy de Phrigie, qui osast estre vostre General : et il n'y a personne qui ne tienne à gloire que vous soyez le sien. Les Dieux, interrompit Thiamis, estant les Autheurs de tous les biens qui nous arrivent, il seroit, ce me semble, à propos de les remercier demain par un Sacrifice solemnel. Vous avez raison mon Pere, luy dit le Roy, c'est pourquoy il faut que Cyrus face sortir les Troupes de Sinope, afin que nous puissions offrir ce Sacrifice avec plus de tranquillité.
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<div2 id="page_CYRUS030102" type="sequence" n="Préparatifs de guerre">
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Cyrus obeïssant donc à Ciaxare, apres luy avoir encore fait cent protestations d'une fidelité inviolable ; sortit en effet pour aller donner ordre à toutes choses. Le Roy de Phrigie et Ariobante demeurerent aupres de Ciaxare, pour luy tenir tousjours l'esprit en l'assiette où il l'avoit : Martesie demanda permission au Roy de s'en retourner chez Artucas, aussi tost que les Troupes se seroient retirées : ce qu'il luy accorda, jugeant qu'elle seroit mieux dans cette Maison, que dans un lieu où il avoit point d'autres femmes. Cependant Thiamis ayant accompagné Cyrus jusques à la porte du Chasteau où il le quitta, apres l'avoir embrassé, pour aller donner ordre au Sacrifice : les Soldats ne le virent pas plus tost qu'ils recommencerent leurs cris, et donnerent cent marques de joye : ne doutant plus 
<pb id="page_1404" n="V03-P040"/>du tout que sa paix fust veritablement faite. Neantmoins il en usa avec une moderation extréme : et quand on luy auroit fait grace, et qu'on ne luy eust pas seulement rendu justice, il n'eust pû faire que ce qu'il faisoit. Car parlant à tous ceux qui s'aprochoient de luy, le Roy vous a pardonné, leur disoit il, c'est pourquoy loüez sa bonté : et resolvez vous à vous en rendre dignes, par quelque belle action à la guerre d'Armenie, où il nous menera bien tost. Cependant le Roy d'Hircanie, et tous ces autres Princes qui estoient demeures dans la Ville le salüerent, et luy tesmoignerent leur joye : en suitte de quoy ayant assemblé tous les Chefs, il leur commanda de remener l'Armée au Camp à l'heure mesme : et de ne laisser plus dans la Ville que ce qui avoit accoustumé d'y estre. Un moment apres, le Roy luy envoya ordre de changer les Gardes du Chasteau ; car pour ceux des portes de Sinope, ils avoient tous peri quand la Ville avoit esté emportée : de sorte que remettant Andramias en sa charge, l'on osta les Soldats que Metrobate avoit mis dans le Chasteau, dont le nombre n'estoit plus gueres grand : à cause qu'il s'en estoit sauvé une partie aveque luy. Cyrus ordonna aussi qu'on le cherchast avec soin : maison le fit inutilement. Ce Prince fut en personne à la principale porte de la Ville, voir filer toute l'Armée : afin qu'en voyant toutes les Troupes les unes apres les autres, il peust mieux leur recommander leur devoir : Or comme il estoit 
<pb id="page_1405" n="V03-P041"/>aimé, craint, et reveré de tous les Soldats, ils luy obeïrent sans murmurer : et s'en retournerent aussi glorieux, que s'ils eussent gagné une Bataille : et aussi contens que s'ils eussent esté chargez de butin. En trois heures la Ville fut tranquile ; et toute l'Armée en fut dehors, à la reserve des Troupes necessaires pour la garde des Portes, et pour celle du Chasteau ; où il s'en retourna rendre conte à Ciaxare de ce qu'il avoit fait dans la Ville. Le Roy d'Hircanie et tous ceux qui n'avoient pas encore veû ce Prince, depuis ce qui s'estoit passé, luy furent presentez par Ariobante : et la nuit ayant enfin congedié tout le monde, Cyrus par les ordres de Ciaxare, fut remis en son ancien Apartement : où il ne fut pas si tost, qu'il y eut presse à luy aller tesmoigner la joye que chacun avoit de le revoir en liberté. Mais apres que tous ces complimens furent reçeus et rendus, et qu'il n'y eut plus que Chrisante et Feraulas aupres de luy : il les embrassa tous deux, avec une tendresse extréme. Et bien mes chers Amis, leur dit il, avons nous fait une veritable paix avec la Fortune ? ou le calme dont nous commençons de joüir, ne sera t'il qu'une tréve, pour nous donner loisir de nous preparer à de nouveaux malheurs ? Les Dieux, reprit Chrisante, ont esprouvé vostre vertu par tant de differentes voyes, qu'il seroit difficile de prevoir ce qui vous doit arriver : Mais enfin, Seigneur, interrompit Feraulas, vous estes libre ; vous estes connu pour estre Cyrus, Ciaxare le sçait ; il n'ignore pas 
<pb id="page_1406" n="V03-P042"/>vostre passion pour la Princesse ; et la Princesse ne vous hait point. Il est vray, reprit Cyrus en soupirant ; mais la Princesse est en Armenie : et en la puissance d'un Rival. Ouy Seigneur, reprit Feraulas, mais c'est un Rival à qui la Fortune a esté si contraire en ambition, qu'il n'est pas croyable qu'elle le favorise en amour. Ce fut avec de semblables discours, que Chrisante et Feraulas entretindrent leur cher Maistre, jusques à ce qu'il se mist au lict : Mais il n'y fut pas si tost, que tous les prodigieux changemens de sa fortune luy revinrent dans la memoire : et que l'image de Mandane luy aparoissant, l'entretint jusques à plus de la moitié de la nuit : car alors le sommeil luy ferma les yeux malgré luy : et luy laissa pourtant le plaisir d'avoir l'imagination toute remplie de sa Princesse. Le lendemain au matin, Ciaxare luy renvoya sa Cassette : dans laquelle il remit fort soigneusement cette magnifique Escharpe de Mandane, qu'il avoit euë de Mazare, et qu'il avoit emportée lors qu'il estoit sorti de sa prison ; mais il n'y trouva plus le Portrait de la Princesse : parce que le Roy l'avoit renvoyé à Martesie, qui estoit retournée chez Artucas, comme je l'ay desja dit. Il n'osa pourtant en murmurer qu'en secret : et sur trouver ce Prince, qui se preparoit à aller au Temple de Mars, où le sage Thiamis l'attendoit. Mais afin de faire voir au Peuple que Cyrus estoit veritablement bien aveque luy ; il traversa toute la Ville en luy parlant : tout le monde luy donnant des marques 
<pb id="page_1407" n="V03-P043"/>visibles de la joye qu'il avoit, de revoir en liberté le plus illustre de tous les hommes. Tous les Rois et tous les Princes qui estoient en cette Cour, ne manquerent pas de se trouver à cette ceremonie : et il y avoit une presse si grande, depuis la Ville jusques au Temple de Mars, qui est assez prés de la mer : qu'il ne demeura presque à Sinope, que ceux qui en gardoient les portes. Comme le Roy eut mis pied à terre à huit ou dix pas du Temple (car il y estoit allé à cheval) Cyrus qui estoit aupres de uy, vit quatre ou cinq hommes qui luy estoient inconnus : et qui aportoient soin à s'en aprocher. Quoy qu'il n'eust aucun sujet de rien soubçonner ny de rien craindre : neantmoins inspiré par le Ciel il attacha fortuitement ses regards sur un de ces hommes, de qui la physionomie avoit quelque chose de mauvais. Mais à peine avoit il fait quelque legere reflexion sur ces gens là, qu'il en vit deux tirer des poignards : dont l'un voulut en donner un coup à Ciaxare, et l'autre s'avança vers luy pour luy en donner autant. Le genereux Cyrus sans perdre temps, se mit entre le Roy et celuy qui le vouloir fraper : et se contenta de parer de la main gauche le coup qu'on luy vouloit porter à luy mesme : pendant que de la droite il arracha le poignard des mains de celuy qui en avoit voulu tüer Ciaxare : et luy en donna un coup dans le corps, qui le fit tomber mort à ses pieds. Au mesme instant huit ou dix autres qui soustenoient les deux qui s'estoient chargez de tüer le Roy et Cyrus, voyant que leurs compagnons avoient 
<pb id="page_1408" n="V03-P044"/>manqué d'executer leur dessein, voulurent dans la surprise où tout le monde fut en cette rencontre, faire ce qu'ils n'avoient pas fait : Mais Cyrus au milieu de ce grand nombre de gens qui mirent l'espée à la main, démesla si bien les Conspirateurs, et les attaqua si furieusement, qu'ils perirent presque tous de sa main. Car apres avoir mis en un moment le Roy dans le Temple, entre les mains du Roy de Phrigie et de beaucoup d'autres, il les poursuivit vers le bord de la mer où ils s'enfuyoient ; et où une Barque de Pescheurs les attendoit, afin qu'ils s'en peussent servir pour se sauver. Encore qu'il y eust un monde estrange à l'entour de Ciaxare ; toutefois comme la chose avoit fort surpris, et que peu de personnes avoient veû la premiere action, il falut assez de temps auparavant que l'on sçeust ce que c'estoit : de sorte que sans Cyrus, le Roy eust infailliblement esté tüé : et peut-estre mesme que ces assassins se fussent sauvez. Mais Cyrus aidé principalement de Feraulas et d'Araspe, les poursuivit, les tua ; et en prit un apres l'avoir blessé : qui plustost que de se laisser prendre, s'alloit jetter dans la mer : lors que Cyrus l'ayant joint, et l'ayant pris par les cheveux, non non, dit il, traistre, il faut sçavoir qui vous estes, et par quel mouvement vous agissez. A peine l'eut il arresté, que malgré le déguisement de son habit et de son taint, et malgré tout le sang dont il estoit couvert, il le reconnut pour le méchant Metrobate : qui fit encore 
<pb id="page_1409" n="V03-P045"/>tout ce qu'il luy fut possible, ou pour s'échaper, ou pour se tuër, ou pour se jetter dans la mer : mais plusieurs des Gardes du Roy estant arrivez, Cyrus le remit entre leurs mains : et s'en faisant suivre, il fut retrouver Ciaxare, qui estoit entré chez Thiamis, de qui la Maison touchoit le Temple. Aussi tost que Cyrus parut, ce Prince l'embrassa estroitement : et luy devant encore une fois la vie, il luy donna cent marques de reconnoissance, et cent témoignages de repentir de ce qu'il avoit fait contre luy. Seigneur (luy dit il, en faisant aprocher ce perfide qu'il avoit pris) je rends graces aux Dieux de ce qu'ils vous feront voir la difference qu'il y a de Metrobate à moy. A peine le Roy eut il entendu ce Nom, et jetté les yeux sur cét homme qu'il le reconnut : Ha méchant, luy dit il, est-ce toy qui as osé attenter à ma vie, et à celle de Cyrus ? car le Roy avoit veû toutes les deux actions de ceux qui les avoient voulu tuër. C'est moy, respondit ce perfide fout furieux, qui las de faire des crimes inutilement, m'estois determiné d'en faire deux, qui me fussent utiles à quelque chose. Et de qui lasche, reprit le Roy, attendois tu recompence d'une pareille action ? De tant de Rois et de tant de Princes, repliqua-t'il, qu'Artamene par sa bonne fortune, vous a assujettis : et qui par ce que j'eusse fait, n'eussent plus esté tributaires. Le Roy de Phrigie prenant lors la parole aussi bien que celuy d'Hircanie, dirent qu'il faloit l'obliger à parler plus precisément de cette méchante 
<pb id="page_1410" n="V03-P046"/>action : mais luy sans s'en faire presser davantage ; et jugeant bien qu'il n'y avoit point d'esperance de vie pour luy, quand mesme il pourroit échaper de ses blessures : dit qu'il ne faloit point chercher d'autre autheur de la conspiration que luy : et que pour ses complices ils estoient tous morts. Que se voyant perdu, lors qu'il avoit apris que Cyrus estoit sorti de sa prison, il en estoit sorti aussi : que comme il n'avoit jamais agi que par ambition ; il avoit bien jugé que sa fortune estoit ruinée, puis que Cyrus estoit libre : et qu'il avoit pensé ne pouvoir manquer d'obtenir une grande recompence du Roy d'Assirie, s'il luy ostoit tout à la fois celuy qui possedoit son Estat ; celuy qui l'avoit conquis ; et celuy qui pouvoit luy disputer la Princesse Mandane. Metrobate dit cela avec une ingenuité si insolente, que l'on ne douta point que la chose ne fust comme il la disoit : car pour ceux qui l'avoient assisté, ils furent reconnus pour estre les mesmes Soldats qui estoient sortis du Chasteau aveque luy, et qu'il avoit fait venir de Pterie. Le Roy ne pouvant dont plus souffrir la veuë d'un si méchant homme, qui avoit pensé estre cause de la mort injuste de Cyrus, et qui en suitte venoit d'attenter à leur vie : il commanda qu'on allast le mettre en prison, jusques à ce que l'on eust resolu de quel suplice on puniroit tous ses crimes. Mais on ne fut pas en cette peine : car ayant esté assez long temps sans estre pensé, il mourut entre les mains du Chirurgien : qui ne vouloit prolonger sa vie par 
<pb id="page_1411" n="V03-P047"/>ses remedes, que pour luy faire souffrir une mort plus cruelle. Cependant le Sacrifice fut veritablement un Sacrifice d'action de graces : et Ciaxare se sentit si puissamment inspiré par les Dieux, à renouveller sa tendresse pour Cyrus, et à l'augmenter s'il estoit possible, que son esprit se trouva tout à fait tranquile. Le sage Thiamis, qui depuis le premier jour qu'il avoit veû Cyrus sous le nom d'Artamene, l'avoit tousjours cherement aimé : fit encore un discours au Roy extrémement fort, et extrémement beau, pour le confirmer d'autant plus dans les bons sentimens où il le voyoit. Il faudroit bien, luy disoit Ciaxare, que j'eusse absolument perdu la raison, si j'estois capable d'ingratitude, pour un homme qui me sauve la vie en hazardant la sienne, apres que je l'ay voulu faire mourir. Car sage Thiamis, luy disoit il, ce genereux Prince c'est contenté de parer de la main gauche le coup qu'on luy portoit : et s'est exposé à recevoir celuy qui me devoit traverser le coeur, en me couvrant de son corps. Non, non adjousta t'il : ne craignez plus ri ? de moy de ce costé là : je conserveray Cyrus toute ma vie comme mon Protecteur : et comme un Prince enfin que les Dieux ont envoyé pour ma gloire, et pour ma felicité. Ce fut en de pareils sentimens que le Roy se retira : voulant tousjours que le Roy se retira : voulant tousjours que Cyrus fust aupres de luy. Cette action ayant esté sçeuë non seulement de tout ce qu'il y avoit de monde à Sinope, mais de tout le Camp : ce furent des 
<pb id="page_1412" n="V03-P048"/>redoublemens d'acclamations estranges ; et jamais Artamene n'avoit esté si cherement aimé de Ciaxare, que Cyrus l'estoit alors : de sorte qu'en moins de trois jours, la joye fut remise et dans l'ame du Roy, et dans celle de toute la Cour. Ciaxare voulut mesme envoyer en Perte, vers le Roy son Beau frere, et vers la Reine sa Soeur : afin de leur aprendre la vie de Cyrus. Il se souvint lors, qu'à la naissance de Mandane, comme la Reine de Perte avoit envoyé s'en resjoüir aveque luy : il luy avoit mandé par galanterie, <q>qu'il souhaittoit que sa fille peust un jour se rendre digne d'estre Maistresse de Cyrus :</q> Si bien qu'il chargea Madate, qu'il y envoya, d'en faire un second compliment à la Reine sa Soeur. Cyrus de son costé, demanda au Roy la permission d'y envoyer aussi un des siens ; et chosit Artabase pour cela : que Chrisante chargea d'une Lettre, ou pour mieux dire d'un recit : qui contenoit une partie des merveilles de la vie de son cher Maistre. Afin de rendre par là son silence excusable : taschant de luy faire comprendre, que rien ne pouvoit resister à la fatalité : et qu'il n'avoit fait, que ce qu'il n'avoit pû s'empescher de faire. Apres cela le Roy n'avoit plus rien dans l'esprit, que l'absence de la Princesse : mais comme il attedoit toutes choses de la valeur de Cyrus, cette inquietude estoit moderée par l'esperance, et son ame estoit assez tranquile. Cependant comme il faloit sans doute encore quelque temps, auparavant que de pouvoir marcher vers 
<pb id="page_1413" n="V03-P049"/>l'Armenie : et que Cyrus eust bien voulu sçavoir un peu plus precisément en quel lieu estoit la Princesse : il proposa au Roy d'envoyer Araspe desguisé, pour tascher de descouvrir où estoient ces femmes dont on avoit parlé à Megabise, lors qu'il avoit esté en ce païs là. Car comme Araspe sçavoit admirablement bien la langue Armenienne, il estoit plus propre qu'un autre à un semblable employ. Ciaxare ayant approuvé l'advis de Cyrus, il envoya donc Araspe en Armenie : avec ordre de venir retrouver le Roy sur la frontiere, où sans doute il seroit bientost. Mais en le congediant, que ne luy dit il point, afin de l'obliger d'employer tous ses soings et toute son adresse, pour descouvrir en quel lieu estoit Mandane ? Il ne luy donnoit pas seulement des instructions necessaires, mais cent conseils inutiles ; et quand Araspe eust eu l'esprit aussi stupide qu'il l'avoit adroit et penetrant ; Cyrus n'eust pû luy prescrire un ordre plus exact, de tout ce qu'il avoit à faire : tant il est vray que ceux qui aiment fortement sont preoccupez, et craignent tousjours que l'on ne s'avise pas de faire tout ce qu'il faut, pour contenter leur passion. Aussi Araspe qui estoit accoustumé de vivre avec beaucoup de liberté aupres de Cyrus : ne pût s'empescher de luy dire en souriant, que si Megabise eust esté aussi bien instruit que luy par Ciaxare, lors qu'il partit pour aller en Armenie, il auroit apparemment raporté plus de certitude qu'il n'avoit fait, du lieu où estoit la Princesse. Je vous entens bien 
<pb id="page_1414" n="V03-P050"/>(luy repliqua Cyrus en l'embrassant, et en souriant à son tour) je vous en dis trop Araspe, je l'avoüe, si je considere vostre esprit : mais je vous en dis trop peu, si je veux vous faire comprendre combien ce voyage m'importe. Si vous aviez aimé quelque chose, poursuivit il, vous m'excuseriez sans doute : mais vous estes un insensible, qui serez peut-estre puni un jour, par quelque belle Personne, de la raillerie que vous faites de vos Amis. Apres cela Cyrus l'embrassa encore une fois : et ne pouvant pourtant se corriger de l'erreur qu'il connoissoit bien luy mesme ; il r'appella deux fois Araspe, pour luy redire une partie de ce qu'il luy avoit desja dit. Aussi tost que ce fidelle Espion fut parti, sçachant que le Roy estoit occupé avec le Roy de Phrigie, il fut chercher à s'entretenir de sa chere Princesse, avec Martesie, à laquelle seule il en vouloir parler. D'abord qu'elle le vit dans sa chambre, elle voulut luy rendre grace de l'honneur qu'il luy faisoit : mais Cyrus ne voulant pas souffrir qu'elle continuast à le remercier. Non non, luy dit il, aimable Martesie, vous n'avez pas sujet aujourd'huy de me faire un compliment : la visite que je vous fais est trop interessée pour m'en rendre grace : et je trouve tant de plaisir à vostre conversation, que vous ne me devez pas estre fort obligée des visites que je vous rends. Seigneur (luy dit elle en abaissant la voix, quoy qu'il n'y eust que la fille d'Artucas dans sa chambre, qui s'estoit avancée vers Feraulas, aussi tost que Cyrus estoit entré) 
<pb id="page_1415" n="V03-P051"/>je sçay bien la part que je dois prendre à un discours si obligeant : et pour vous tesmoigner que je l'entens comme je dois, il faut Seigneur, il faut ne vous priver pas plus long temps du plaisir que vous prenez à entendre parler de la Princesse : et vous demander enfin, si vous ne croyez pas qu'elle auroit eu bien de la douleur de vostre prison, et bien de la joye de vostre liberté, si elle eust esté icy ? Je n'oserois Martesie (reprit ce Prince amoureux en soupirant, et en changeant de couleur) je n'oserois le croire, de peur de me tromper : et si vous n'avez la bonté de dissiper ma crainte, et de fortifier la foiblesse de mon esperance, je ne sçay ce que je penseray, ny ce que je croiray. Martesie luy ayant alors presenté un siege avec beaucoup de respect ; en ayant aussi pris un ; et la fille d'Artucas nommée Erenice s'estant appuyée contre une fenestre pour parler à Feraulas ; Seigneur, luy dit elle, je ne pensois pas que connoissant comme vous faites la grandeur de l'esprit de la Princesse : et devant connoistre aussi celle de vostre merite, et des obligations qu'elle vous a vous pussiez douter que vostre prison ne l'eust affligée, et que vostre liberté ne l'eust resjouïe. Comment voulez vous, reprit Cyrus, que je me fie à rien, apres l'inhumanité que vous avez euë, de ne vouloir simplement que me prester le Portrait de Mandane ? N'ay-je pas lieu de croire, cruelle fille que vous estes, que vous n'avez agi ainsi, que par la connoissance parfaite que vous avez, des sentimens de nostre incomparable Maistresse ? 
<pb id="page_1416" n="V03-P052"/>Car si vous ne sçaviez pas qu'elle n'a pour moy qu'une simple estime, accompagnée au plus de quelque legere tendresse : eussiez vous pû me voir prisonnier ; malheureux ; absent de ce que j'adore ; et privé de toute consolation ; sans me faire un present d'une chose qui pouvoit charmer tous mes ennuis, et suspendre toutes mes douleurs ? Advoüez la verité Martesie, vostre cruauté pour moy en cette rencontre, n'est elle pas un effet des sentimens secrets que vous sçavez qui sont dans le coeur de nostre divine Princesse ? Vous estes si ingenieux avons persecuter, reprit Martesie, que je ne sçay si je dois, et si je pourray destruire la tromperie que vous vous faites à vous mesme. Toutefois Seigneur, comme je suis sincere : je vous diray ingenûment, que la cruauté dont vous vous plaignez est toute à moy : et que la Princesse n'y a point de part. Ce n'est pas (et vous le sçavez sans doute) que je croye qu'elle eust trouvé bon que je vous eusse donné un Portrait qu'elle m'a fait l'honneur de me donner : mais apres tout, ce n'est point par un sentiment qui vous soit desavantageux, qu'elle vous est un peu severe. Elle aimoit la vertu et la gloire, avant que de vous connoistre : et vous ne devez pas trouver estrange si elle les aime encore, apres vous avoir connu. Mais Martesie, repliqua Cyrus quand vous m'auriez donné le Portrait de Mandane en seroit elle moins vertueuse ? Non Seigneur, reprit elle ; mais je n'en serois pas plus raisonnable. Quoy, adjousta t'il, Martesie, sera 
<pb id="page_1417" n="V03-P053"/>plus inhumaine pour moy, que la Fortune ne l'est pour un Roy à qui elle oste des Royaumes ! puis qu'en fin elle luy donne la veuë de la Princesse qu'il aime, et la met mesme en sa puissance. Quoy, cruelle personne, poursuivit il, vous pouvez sçavoir que le Roy de Pont voit à tous les momens l'incomparable Mandane : et vous pouvez refuser à Cyrus la veuë de sa Peinture seulement ! Encore une fois Martesie, vous avez descouvert dans le coeur de nostre Princesse, quelque secret mouvement, qui m'est desavantageux. Seigneur, luy respondit elle en souriant, vous aviez raison de me dire que je ne devois pas vous rendre grace de l'honneur que vous me faisiez de me venir voir, puis que vous aviez dessein de me quereller. Vous pouvez faire la paix quand il vous plaira, luy dit il en l'interrompant ; et afin de ne faire que ce que vous avez desja fait : prestez moy du moins le Portrait de Mandane, jusques au jour que je l'auray delivrée, et que je pourray joüir de sa veuë : car j'ay sçeu que le Roy vous l'a fait rendre. Seigneur, luy dit elle, vous estes bien pressant : mais ne songez vous point quel malheur ce Portrait a pensé causer ? Mais ne songez vous point, luy dit il, quelle joye vous me donnerez ? Je la comprens bien, luy dit elle, par celle que cette chere Peinture me donne à moy mesme. Ha Martesie, s'écria t'il, que vous la comprenez imparfaitement, si vous jugez de mes sentimens par les vostres ! Quoy Seigneur, reprit elle, pensez vous que je n'aime pas la Princesse, 
<pb id="page_1418" n="V03-P054"/>autant que je suis capable d'aimer ? Ouy Martesie, repliqua t'il, je croy que vous avez pour elle toute l'amitié imaginable : Mais ma chere fille (luy dit il encore, en la regardant malicieusement) quoy que je sois persuadé que Feraulas ait pour moy une affection sans pareille : je connois pourtant qu'il sçait aimer une personne que vous connoissez bien d'une maniere plus parfaite, que celle dont il aime Cyrus. Vous estes bien bon, luy dit elle alors en rougissant, de souffrir que Feraulas aime quelqu'un plus que vous : pour moy qui ne suis pas si indulgente, je vous avouë que quelque respect que je vous porte, j'ay quelque peine à souffrir que vous disiez que vous aimez mieux la Princesse que je ne l'aime. Mais apres tout, je voy bien qu'il faut faire la paix aveque vous : et pour accommoder les choses, dit elle en tirant ce Portrait de sa poche, je vous le preste jusques à ce que vous partiez pour aller en Armenie. Cyrus ravi de joye ; et recevant cette Peinture avec un respect aussi profond que si la Princesse l'eust pû voir : la baisa en la recevant, et donna tant de marques de satisfaction à Martesie, qu'elle eut lieu de ne se repentir pas, de la complaisance qu'elle avoit. En suitte Cyrus qui ne l'avoit point entretenuë de puis son départ de Themiscire, luy demanda cent et cent choses differentes. Il voulut qu'elle luy racontast tout ce qu'il avoit déja sçeu : c'est à dire enlevement de la Princesse par Philidaspe : de quelle façon elle avoit esté conduite à Opis : comment elle estoit entrée à 
<pb id="page_1419" n="V03-P055"/>Babilone : comment elle y avoit vescu : de quelle sorte elle y traittoit le Roy d'Assirie : comment elle vivoit avec Mazare : comment elle estoit sortie de Babilone pour venir à Sinope : comment Mazare l'en avoit fait sortir, feignant de la vouloir mettre en liberté : et comment enfin elle estoit tombée entre les mains du Roy de Pont, apres qu'il avoit perdu ses Royaumes. Martesie satisfit pleinement sa curiosité : mais elle ne voulut pas luy parler de l'Oracle favorable qu'avoit reçeu à Babilone le Roy d'Assirie : de peur de l'affliger de nouveau, par une chose si fascheuse : De sorte qu'il y avoit des momens, où il estoit presque heureux. Car lors que Martesie luy exageroit, avec quelle fermeté Mandane avoit resisté à la passion de trois des plus Grands Princes du monde, et les plus honnestes gens ; il en avoit une joye incomparable. Et cherchant mesme à l'augmenter, et à se faire encore dire quelque chose qui luy fust avantageux : mais apres (disoit il à Martesie, en la regardant attentivement, comme s'il eust voulu penetrer dans le fonds de son coeur, pour y connoistre la verité de ce qu'il vouloit sçavoir) toute cette noble fierté avec laquelle l'illustre Mandane a resisté à mes Rivaux, n'a sans doute esté qu'un pur effet de sa vertu : et le malheureux Artamene, et l'infortuné Cyrus, n'y ont certainement rien contribué. Voulez vous Seigneur, reprit malicieusement Martesie, que j'aye cette complaisance là pour vous, de ne vous contredire point ? Je veux, luy dit il, sçavoir là verité 
<pb id="page_1420" n="V03-P056"/>toute pure ; pourveû qu'elle ne me desespere pas. Non Seigneur, repliqua t'elle, non, je ne vous desespereray point, quand je vous diray (sans le sçavoir pourtant de la bouche de la Princesse) que je ne voy pas par quelle raison elle auroit si opiniastrément rejetté l'affection du Roy d'Assirie qui ne choquoit point sa vertu, si l'illustre Artamene ne luy eust peut-estre disputé l'entrée de son coeur. Mais, luy disoit il alors tout comblé de joye, la Princesse ne vous a pas dit ce que vous me dittes, et ce n'est que sur de foibles conjectures que vous fondez vostre croyance, et que vous flatez ma passion. Cependant Martesie, adjousta t'il, je ne murmure point contre Mandane : j'ay plus de gloire que je n'en merite : et quand je serois mal traitté ; et quand mesme je serois puni de ma temeraire hardiesse, je ne m'en pleindrois sans doute pas. C'estoit de cette sorte que Cyrus s'entretenoit avec Martesie, toutes les fois qu'il le pouvoit, n'ayant lors que trois choses à faire : l'une, d'aller au Camp, pour y donner ordre à tout ce qui estoit necessaire pour la guerre d'Armenie : l'autre de rendre à Ciaxare tous les soings et toutes les soumissions imaginables : et la derniere, d'aller visiter Martesie : luy semblant que c'estoit en quelque façon voir sa Princesse, que de voir une fille qu'elle aimoit avec une tendresse extréme, et qu'elle estimoit beaucoup. En effet, Martesie estoit une personne excellente en toutes choses : elle estoit de fort bonne condition ; sa beauté n'estoit pas simplement de celles 
<pb id="page_1421" n="V03-P057"/>qui ont de l'esclat ; mais encore de celles qui ont de nouveaux charmes plus on les considere. Car comme elle avoit beaucoup d'esprit, et de l'esprit agreable et solide tout ensemble : plus on la voyoit, plus on la trouvoit belle, et plus on la trouvoit charmante. Aussi Feraulas n'estoit il pas le seul qui la visitoit : et durant le sejour que l'on fut contraint de faire à Sinope, toute la Cour estoit chez elle. Tout ce qu'il y avoit de Dames à la Ville, la voyoient aveque soin : et tout ce qu'il y avoit de Princes, remarquant avec quelle civilité Cyrus la traitoit, la voyoient aussi avec beaucoup d'assiduité et beaucoup de plaisir, estant certain que sa conversation estoit tres agreable, Non seulement elle avoit naturellement de l'esprit, mais de l'esprit cultivé : entendant une partie des Langues les plus celebres de l'Europe et de l'Asie. Entre tous ceux qui la voyoient, Thrasibule, et tous ces illustres Grecs qui estoient à l'Armée ; c'est à dire Thimocrate, Philocles, et Leontidas, la visitoient tres souvent. Le Prince Artibie estoit aussi un de ceux qui la voyoient le plus : de sorte que la Compagnie estoit tres divertissante chez elle : estant composée de personnes qui l'estoient infiniment. Un jour entre les autres, que Martesie et Erenice sa parente estoient seules, le Prince Artibie accompagné de Thimocrate, de Philocles, et de Leontidas, l'estant venuë voir, la conversation fut sans doute assez belle : estant certain que les Grecs de ce temps là pour l'ordinaire avoient une delicatesse 
<pb id="page_1422" n="V03-P058"/>d'esprit, qui n'estoit pas si comme aux autres Nations. Artibie quoy qu'il ne fust que Cilicien, estoit un Prince tres accomply : et qui encore qu'il parust fort melancolique, ne laissoit pas d'estre tres sociable. Thimocrate avoit aussi reçeu de la Nature tous les avantages du corps, qu'elle peut donner à une personne de son sexe : Mais, il avoit de plus un esprit adroit et galant, qui le rendoit tres agreable. Philocles n'estoit pas moins parfait en toutes choses : et la complaisance de son humeur avoit je ne sçay quoy de bien charmant. Leontidas estoit d'une taille avantageuse et belle : tous les traits de son visage estoient nobles : et il avoit dans la phisionomie je ne sçay quelle melancolie fiere, douce, et chagrine tout ensemble, qui ne déplaisoit pas. Et quoy qu'il eust quelque inegalité dans l'humeur, et quelque bizarrerie dans ses sentimens ; il avoit pourtant tant d'esprit, qu'il ne laissoit pas de plaire infiniment. Ces quatre personnes s'estant donc trouvées ensemble chez Martesie, comme l'amour de Cyrus n'estoit plus un secret, ce fut le sujet de la conversation : et apres avoir repassé les plus considerables evenemens de cette amour (au moins de ceux qui estoient venus à leur connoissance) chacun le pleignit dans ses malheurs, selon ses propres sentimens. Pour moy, disoit Thimocrate, par où je le trouve le plus à pleindre, c'est d'avoir presque tousjours esté absent de la personne aimée : car tant qu'il a este en Capadoce, la guerre de Bithinie l'a occupé : et depuis son retour à Themiscire, 
<pb id="page_1423" n="V03-P059"/>il n'a point veû la Princesse qu'il aime. Ce luy est sans doute un grand malheur, reprit Philocles, que d'estre absent : mais puis qu'il peut esperer d'estre aimé, l'absence n'est pas pour luy sans consolation : et il n'a pas esprouvé ce que l'Amour a de plus rigoureux. S'il ne l'a pas esprouvé, interrompit le Prince Artibie, ny par l'absence, ny par la haine de la Princesse qu'il aime : il l'a sans doute bien senti lors qu'il l'a cruë morte, comme on me l'a raconté. Et quand je me l'imagine dans les frayeurs de trouver sa Princesse reduitte en cendre, par l'embrasement de Sinope : et que je le voy en suitte dans la Cabane d'un pescheur, aprendre de la bouche de Mazare, qu'elle avoit peri dans les flots : que je le voy, dis-je encore, au bord de la mer, chercher avec tant de soin le corps de sa chere Princesse : j'avoüe que la compassion que j'ay du mal qu'il a souffert est extréme : et je soutiens de plus, que de quelques douceurs dont il puisse jouïr un jour, elles n'égalleront qu'à peine le tourment qu'il a enduré. Il est certain (dit Leontidas qui n'avoit point encore parlé) que je conçois aisément que l'absence est un grand mal : que n'estre point aimé est une chose fâcheuse : et que la mort de la personne aimée, donne sans doute une aigre douleur. Mais apres tout, si l'illustre Cyrus n'a point esté fort jaloux (comme je ne l'ay pas oüy dire) il doit des Sucrifices de graces à l'Amour : de luy avoir espargné un tourment qui surpasse de mille degrez tous les autres. Quoy Leontidas, reprit 
<pb id="page_1424" n="V03-P060"/>Martesie, vous pouvez croire que la jalousie est un plus grand mal, que la mort de la personne aimée ! Ha Leontidas, s'écria t'elle, songez bien à ce que vous dites. J'y songe bien aussi, luy repliqua t'il, et je parle d'une passion qui ne m'est pas inconnuë. Pour moy, interrompit Erenice, il me semble que la jalousie est un assez grand mal, pour ne trouver pas estrange qu'il soit mis par Leontidas entre les plus grands suplices de l'amour : Mais que Thimocrate ait osé parler de l'absence, comme de la plus rigoureuse chose du monde ; il me semble, dis-je, que l'on peut assurer suil a l'ame un peu delicate. Il faudroit l'avoir bi ? insensible, reprit il, pour ne trouver pas que l'absence comprend en soy tous les autres maux : ce n'est qu'à celuy qui n'est point aimé, reprit Philocles, qu'il est permis, s'il faut ainsi dire, de ramasser tous les maux de l'amour en un seul : et quiconque n'a point esprouvé celuy là, ne connoist point du tout quelle est la supréme infortune. C'est un mal du moins adjousta, Thimocrate, dont un homme genereux ne doit pas estre long temps tourmenté : puis qu'il n'est rien de plus juste, ny de plus naturel, que de cesser d'aimer ce qui ne nous aime point. Il l'est encore plus, repliqua Philocles, à celuy qui pleure sa Maistresse morte, de se consoler s'il est sage, par l'impossibilité qu'il y a de trouver du remede à son mal : à celuy qui est absent, de trouver de la douceur, dans l'esperance du retour : et à celuy qui est jaloux, de chercher sa guerison, par 
<pb id="page_1425" n="V03-P061"/>la connoissance de la vertu de celle qu'il aime ; ou par celle de son propre merite ; ou par le dépit. Vous connoissez mal la jalousie, respondit fierement Leontidas, puis que vous croyez qu'elle soit capable de raisonner sagement : elle qui pervertit la raison ; qui trouble les sens ; et qui renverse tout l'ordre de la Nature. Les autres maux dont on a parlé, ont du moins cet avantage, qu'on ne les voit qu'aussi grands qu'ils sont : Mais la jalousie est d'une nature si capricieuse, si bizarre et si maligne, qu'elle agrandit tous les objets, comme ces faux Miroirs qu'ont inventé les Mathematiques. Elle fait non seulement sentir les veritables maux, mais elle en suppose ; elle en invente ; et en fait souffrir qui n'ont fondement aucun, l'avoüe dit alors Martesie, que Leontidas nous dépeint la jalousie, d'une façon si ingenieuse, que je ne doute point que s'il a aimé, cette passion ne l'ait beaucoup tourmenté. A n'en mentir pas, repliqua t'il, je parle par ma propre experience : et c'est ce qui fait que je dois plustost estre creû, lors que je soustiens que la jalousie est le plus effroyable supplice que l'on puisse endurer. S'il ne faut qu'aporter une semblable authorité reprit Thimocrate, pour faire voir que l'absence comprend tres souvent tous les maux que l'amour peut faire souffrir, je dois estre creû aussi bien que vous : puis que la meilleure partie de ma vie s'est passée esloigné de ce que j'aimois. Je ne vous cederay pas non plus par cette raison, reprit Artibie, puis que je n'ay que trop esprouvé, que 
<pb id="page_1426" n="V03-P062"/>la mort de ce que l'on aime est la fin de tous les plaisirs, et l'abregé de toutes les douleurs. Quoy qu'il n'y ait pas de vanité, adjousta Philocles, à publier que l'on n'a pû estre aimé : je suis pourtant contraint d'avoüer, que c'est par ma propre experience, que j'ay compris parfaitement, que comme la plus grande felicité de l'amour est d'estre aimé : la plus grande infortune est de ne l'estre pas. Pour moy, dit Martesie, je ne m'estonne plus que vous souteniez tous chacun vostre opinion si fortement : car enfin il est difficile de ne sentir pas son propre mal plus que celuy d'autruy : et de n'estre pas un peu preocupé en sa propre cause. C'est pourquoy je ne vous crois pas bons Juges d'une question si delicate : quoy que vous ayez tous beaucoup d'esprit. Il faudroit donc que vous le voulussiez estre, reprit Thimocrate, car sans doute vous avez toutes les qualitez necessaires pour cela : c'est à dire beaucoup de lumiere, et nul interest en toutes ces choses. Il est vray, reprit elle, mais je n'y ay aussi nulle experience. Neantmoins je vous avoüe (adjousta t'elle en les regardant tous) que vous m'avez fait naistre une si grande curiosité de sçavoir les advantures qui ont donné des sentimens si differents, à des personnes qui ont tant d'égalité en tant d'autres choses, que si j'osois j'accepterois l'offre que m'a fait Thimocrate : et je vous obligerois tous, à me les vouloir raconter. Pour moy, interrompit Artibie, qui ne cherche qu'à me pleindre, et à estre pleint, je suis tout prest de vous satisfaire en 
<pb id="page_1427" n="V03-P063"/>peu de mots : et de vous dire en suitte les raisons qui peuvent fortifier ma cause. Un Amant absent, reprit Thimocrate en souriant, qui est accoustumé de graver ses malheurs sur les escorces des arbres, et d'en parler mesme aux rochers, plustost que de n'en parler pas : n'a garde de vous refuser de vous conter ses déplaisirs. Et pour moy, dit Philocles, qui n'ay jamais esté escouté favorablement de la personne que j'aime ; je troueray sans doute quelque douceur, à l'estre du moins d'une autre, que j'estime infiniment. Il n'y a donc plus que le jaloux Leontidas (dit lors Martesie en se tournant vers luy) qui puisse s'opposer à ma curiosité : Non non Madame, luy dit il, je ne feray point d'obstacle à vostre satisfaction : car je ne suis pas aussi avare de mes paroles et de mes secrets, que je suis jaloux de ma Maistresse. Mais aimable Martesie, il faut qu'apres avoir escouté le recit de nos avantures, et en suite nos raisons ; vous jugiez souverainement, lequel est le plus malheureux, ou de celuy qui est presque tousjours absent de ce qu'il aime : ou de celuy qui n'est point aimé : ou de celuy qui a veû mourir la personne aimée : ou de celuy qui est effroyablement jaloux : afin que du moins le plus infortuné puisse avoir la consolation d'estre pleint avec plus de tendresse que les autres : et que vostre compassion soit le prix de la peine qu'il aura euë de vous dire ses malheurs et ses raisons. Au hasard de faire une injustice par ignorance, respondit Martesie, l'accepte la glorieuse qualité de 
<pb id="page_1428" n="V03-P064"/>vostre Juge : à condition qu'Erenice ma chere Parente me conseillera. Non, luy respondit cette agreable fille, je ne veux point partager cette qualité aveque vous ; et je veux me reserver la liberté de pleindre peut-estre le plus, celuy que vous pleindrez le moins. Come ils en estoient là, Cyrus accompagne seulement d'Aglatidas entra : et comme il avoit entendu de l'anti-chambre qu'ils parloient tous avec assez de chaleur : s'il y a dispute entre vous, dit il s'adressant à Martesie, vous sçavez bien que vostre Parti sera toujours le mien. Vous me faites trop d'honneur, luy respondit elle : mais Seigneur, bien loin d'avoir querelle avec de si honnestes gens, vous sçaurez que je suis leur Juge. Il est vray Seigneur, adjousta t'elle en riant, que si je n'avois pas deshonoré cette Charge, depuis quelques momens que je la possede, je vous suplierois de la vouloir prendre : et de vouloir vous donner la peine de juger un fameux different, qui est entre le Prince Artibie, Thimocrate, Philocles, et Leontidas. Me preservent les Dieux, reprit Cyrus, d'avoir une pensée si injuste, que celle de vous déposseder d'un employ si glorieux : et je vous prendrois bien plustost pour mon Juge, si j'avois quelque chose à disputer comme eux, que je ne ferois ce que vous voulez que je fasse. En suitte de ce compliment, comme il estoit le plus civil Prince du monde ; et que de plus il avoit besoin de la valeur ne tous ces Capitaines, pour delivrer Mandane, il eut encore en cette rencontre un redoublement 
<pb id="page_1429" n="V03-P065"/>de complaisance et de bonté pour gagner leurs coeurs : luy semblant que plus il les flattoit, plus ils combatroient courageusement pour sa Princesse. Il s'informa donc avec adresse, et avec beaucoup de douceur, du sujet de la contention : et Martesie le luy ayant raconté en peu de mots. Juges, luy dit elle Seigneur, si j'avois tort de croire que vous seriez meilleur Juge que moy d'une semblable chose. Je serois trop preocupé, reprit il en soupirant : et vous agirez sans doute avec plus d'equité par vostre seule raison, que je ne ferois avec toute mon experience. En suitte de cela, comme cette matiere touchoit en effet son inclination, et ne regardoit que des choses qu'il avoit senties, ou qu'il sentoit encore : il ne fut pas marri d'employer une apresdisnée en un divertissement si proportionné à sa fortune, n'ayant nulle autre chose necessaire à faire ce jour là : car il avoit esté au Camp le matin ; et le Roy faisoit quelques dépesches pour Ecbatane. Apres donc qu'il eut fait placer Martesie au lieu où elle devoit estre pour bien entendre celuy qui devoit parler : qu'il se fut mis aupres d'elle, et que tout le monde se fut assis par son ordre : il voulut que Thimocrate parlast le premier, et qu'il adressast la parole à Martesie comme à son Juge, quoy qu'elle s'y opposast. De sorte qu'apres un silence de quelques momens (pendant lequel Cyrus demanda tout bas à Martesie, si elle ne plaignoit pas un peu un homme qui souffroit tous les maux des quatre Amants malheureux qu'elle alloit 
<pb id="page_1430" n="V03-P066"/>entendre) Thimocrate commença de parler en ces termes.
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<div2 id="page_CYRUS030103" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : préambule">
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HISTOIRES DES AMANTS INFORTUNEZ.
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Auparavant que de vous parler de mes malheurs en particulier, je trouve qu'il est necessaire que je vous conjure de ne vous laisser point preocuper par la beauté des discours de ceux qui s'opposent à la qualité que je veux prendre, du plus malheureux Amant du monde : car je voy fort bien qu'estans tous moins infortunez que moy, ils auront plus de liberté d'esprit que je n'en ay, à vous raconter leurs avantures. Celuy qui n'est point aimé, voudra vous faire voir que ce n'est pas qu'il ne soit fort aimable : et n'oubliera rien pour vous le persuader indirectement. Celuy qui pleint la mort de sa Maistresse, voulant estre pleint, se pleindra avec eloquence, dans une saison où le temps l'a desja sans doute un peu consolé : et le jaloux Leontidas ne manquera pas d'exagerer fortement ses souffrances imaginaires : puis qu'il est possedé par une passion qui est accoustumée de faire passer pour de grandes choses, les plus petites que l'on puisse concevoir. Martesie voyant que Thimocrate attendoit sa response, l'assura qu'elle ne s'attacheroit pas tant aux paroles, qu'aux avantures effectives, et qu'aux raisons : c'est pourquoy, luy dit elle, ne vous fiez pas trop vous mesme à vostre eloquence, en 
<pb id="page_1431" n="V03-P067"/>feignant de craindre celle d'autruy. En suitte de cela, Martesie luy ayant ordonné de faire le recit de son amour et de ses malheurs, il luy obeït, et commença de cette sorte.
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<div2 id="page_CYRUS030104" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Thimocrate amoureux de Telesile)">
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L'AMANT ABSENT.
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PREMIERE HISTOIRE.
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L'Absence dont je me pleins, et que je soutiens qui comprend tous les maux que l'amour peut causer : est un suplice si grand, à une personne qui connoist parfaitement de la delicatesse des sentimens de cette passion : que je ne craindray point de dire, que celuy qui peut estre absent de ce qu'il aime, sans une extréme douleur, ne reçoit pas grand plaisir de la veuë de la personne aimée : et ne merite pas de porter la glorieuse qualité d'Amant. Je dis la glorieuse qualité d'Amant : estant certain qu'il y a je ne sçay quoy de beau, à estre capable de cette noble foiblesse, qui fait faire de si grandes choses, aux illustres Personnes qui s'en trouvent quelquesfois surprises. Mais entre tous ceux qui ont jamais ressenti cette espece de malheur dont je parle, il est certain que je pense estre celuy de tous, qui l'ay le plus rigoureusement esprouvé : puis qu'il semble que l'Amour ne m'ait fait voir la merveilleuse Personne que j'adore, que pour m'en faire sentir l'absence, avec toutes les cruelles suittes qu'elle peut avoir. C'est pourquoy-je ne doute nullement, que je n'obtienne à la fin de 
<pb id="page_1432" n="V03-P068"/>mon recit, la seule douceur que peuvent esperer ceux qui se pleignent, qui est la compassion : et que je n'obtienne encore la victoire, en me voyant declaré par mon equitable Juge, le plus malheureux de tous ceux qui me disputent cette funeste qualité. Comme je suis venu en Asie, en commandant des Troupes du Roy de Chipre, et envoyé parle Prince Philoxipe : il peut estre que vous n'aurez pas sçeu que je ne suis pas nay en ce Royaume là. C'est pourquoy il faut que je vous die, que Delphes si fameuse par toute la Terre, pour le magnifique Temple d'Apollon, et pour la sainteté de ses Oracles, est le lieu de ma naissance. Je suis mesme obligé par la verité, de vous aprendre que je suis d'une Race assez illustre : puis que je suis descendu de celuy que les Dieux jugerent digne il y a desja plusieurs Siecles, de le conduire au pied du Mont Parnasse, aupres de la Fontaine Castalie, pour y recevoir le premier Oracle qui y fut rendu : et de qui la Fille fut choisie en suitte, pour estre la premiere Pithie, de toutes celles qui ont depuis annoncé tant de veritez importantes aux particuliers, aux Villes, aux Provinces, aux Republiques, et aux Rois. Or depuis cela, ceux de ma Maison ont tousjours tenu un des premiers rangs dans leur païs : et pour l'ordinaire, le fameux Conseil de la Grece, que nous appellons l'assemblée des Amphictions, ne s'est jamais gueres tenu, qu'il n'y ait eu quelqu'un de ma Race esleu pour cela. Estant donc d'une naissance assez considerable, et estant fils 
<pb id="page_1433" n="V03-P069"/>d'un homme de qui la vertu estoit encore au dessus de la condition, je fus eslevé avec assez de soin : et quoy que l'on puisse dire que la Ville de Delphes est un abregé du Monde ; à cause de ce grand nombre de Nations differentes, dont elle est continuellement remplie : et qu'ainsi il semble qu'il ne soit pas necessaire à ses habitans de voyager, pour s'instruire des coustumes estrangeres : neantmons mon Pere voulut que j'allasse faire mes Estudes à Athenes : et que je demeurasse encore apres à Corinthe, jusques à ma vingtiesme année : où j'apris en l'un et en l'autre de ces lieux celebres, tout ce qu'un homme de ma condition estoit obligé de sçavoir : tant pour les exercices du corps, que pour les choses necessaires à former l'esprit, et à s'instruire à la connoissance de tous les beaux Arts. De sorte que lors que j'eus ordre de retourner à Delphes, l'on peut dire que je me trouvay Estranger en mon propre Païs : estant certain que je n'y connoissois presque personne. Je sçavois bien encore les noms de toutes les Maisons de qualité de la Ville : je connoissois encore un peu les vieillars et les vieilles femmes : Mais pour les jeunes gens de ma volée, et pour les belles Personnes, je ne les connoissois point du tout. J'arrivay donc à Delphes de cette sorte : c'est à dire regrettant Athenes et Corinthe comme ma Patrie : où j'avois toutefois vescu sans nul attachement particulier, quoy qu'en l'un et en l'autre de ces lieux il y ait de fort belles Dames. 
<pb id="page_1434" n="V03-P070"/>En entrant à Delphes, j'apris que mon Pere avoit eu une affaire importante, qui l'avoit obligé de partir, pour s'en aller à Anticire, qui est une autre Ville de la Phocide ; et qu'il avoit ordonné en partant, que je l'y allasse trouver aussi tost que je serois arrivé. Le soir mesme je fus visité de diverses personnes : Mais entre les autres, un de mes parens nommé Melesandre, toucha d'abord mon inclination. Et en effet c'est un garçon plein d'esprit et de bonté, et de qui l'humeur agreable m'a esté un puissant secours dans mes chagrins. Comme il me plût infiniment j'eus le bonheur de ne luy déplaire pas : et nous liasmes en ce moment une amitié que la seule mort peut rompre. Apres les premieres civilitez, je luy fis sçavoir l'ordre que j'avois reçeu de ne tarder point à Delphes, et de m'en aller à Anticire : mais il me dit qu'il faloit du moins differer d'un jour ce départ : et qu'il y avoit une trop belle ceremonie à voir le lendemain, pour m'en aller sans l'avoir veuë. Je m'informay alors de ce que c'estoit, et il m'aprit qu'il y avoit à Delphes des Ambassadeurs de Cresus Roy de Lydie, qui venoient consulter l'Oracle : et qui aportoient des Offrandes si magnifiques, qu'il estoit aisé de juger qu'elles venoient du plus riche Roy de l'Asie. Puis que ces Offrandes doivent demeurer au Temple, luy dis-je, je les verray à mon retour : Il est vray, me repliqua t'il, mais vous ne verrez pas en un seul jour, toutes les belles Personnes de la Ville assemblées, comme elles le seront demain au Temple, ny une 
<pb id="page_1435" n="V03-P071"/>ceremonie aussi grande que celle là : car on ne reçoit pas les Offrandes des particuliers comme celles des Rois. Quant à la ceremonie, luy dis-je en riant, je pourrois peut-estre m'en consoler : Mais puis que vous m'assurez que je connoistray tout ce qu'il y a de beau à Delphes en une seule occasion, je suivray vostre conseil, et je ne partiray qu'apres demain. Nous nous separasmes de cette sorte Melesandre et moy : et le jour suivant il me vint prendre de fort bon matin, afin de me faire voir exactement toute la ceremonie, comme si j'eusse esté Estranger, et que nous pussions estre bien placez pour voir tout. Quelque indifference que je luy eusse tesmoigné avoir pour ces Festes, il est pourtant certain que je regarday d'abord avec plaisir tout ce que l'on fit en celle là : et je fus comme les autres voir le Thresor du Temple, que l'on montra aux Ambassadeurs de Cresus, avant que d'y avoir placé leurs Offrandes. J'y admiray comme eux un Collier magnifique, que l'on dit avoit esté autrefois à la fameuse Helene : et un autre encore, que l'on assure qui estoit à Eriphile. Je vy ce superbe Throsne d'or, que l'Ayeul du Roy de Phrigie a donné : les six vases que Giges y envoya, du poids de trente Talents : diverses Statuës du mesme Metal que divers Princes y ont données : des Gerbes d'or, que ceux de Smirne et d'Apollonie y ont offertes : deux grandes Cuves d'or massif, d'un ouvrage merveilleux, et capables de contenir cent muis d'eau, dont on se sert à mettre celle que l'on consacre 
<pb id="page_1436" n="V03-P072"/>à une Feste que nous appellons Theophanie. Je vis en suitte au milieu de tant de richesses, que je ne m'arreste pas à décrire exactement, et qui ont esté données par toutes les Republiques de la Grece, des Obelisques d'un ouvrage miraculeux, données par Rhodope : cette fameuse Personne, de laquelle le frere de la sçavante Sapho a esté si amoureux : et qui pour faire voir que c'estoit en Egipte où elle avoit passé la plus grande partie de sa vie, avoit offert en Metal et en petit, ces Piramides admirables, dont on parle par toute la Terre. Enfin apres avoir bien regardé toutes ces rares choses, et mille autres dont je ne vous parle point ; chacun alla prendre sa place, et la ceremonie du Sacrifice commença. Je pense qu'il est à propos que je ne m'arreste pas à vous la décrire : tant parce qu'elle est fort longue, que parce qu'elle est inutile à mon discours. Je vous diray donc seulement, que l'on fait aller ceux qui doivent consulter l'Oracle, jusques au pied du Parnasse, qui est tout contre le Temple : que l'on les oblige à se purifier, au bord de la celebre Fontaine Castalie : que de là ils partent dans le Temple des Muses, qui est basti tout contre ce ruisseau, et qui touche celuy d'Apollon : et qu'en suite la Pithie estant sous un Dais, et sur un Throsne, reçoit les demandes de ceux qui viennent consulter le Dieu. Apres quoy elle va se mettre sur le sacré Trepié : où estant inspirée du Dieu qui l'agite, elle rend les Oracles à ceux qui la consultent. Mais je vous diray apres cela, que malgré 
<pb id="page_1437" n="V03-P073"/>toute la magnificence des Offrandes de Cresus, qui estoit tres grande : car il y avoit une Statuë de femme de grandeur naturelle d'un or tres fin, et d'un travail admirable : il y avoit encore trente Vases les plus beaux du monde : et une Lampe d'or cizelé, la plus riche que l'on se puisse imaginer. Mais malgré, dis-je, toutes ces precieuses choses, depuis que la compagnie commença de se former, je ne les regarday plus avec tant d'attention. Et comme si j'eusse attendu quelqu'un, par un pre-sentiment de mon malheur, j'eus tousjours la teste tournée du costé de la porte du Temple, pour regarder toutes les Dames qui entroient, et pour demander leurs Noms à Melesandre. Neantmoins comme la presse estoit fort grande, je ne pouvois pas les discerner toutes : et il en passoit beaucoup, que je n'avois pas loisir de considerer. J'en vis donc entrer plusieurs extrémement belles, que je regarday pourtant d'un esprit tranquile, et sans que mon coeur en fust esmeu : Mais comme la ceremonie fut achevée, et que pour voir encore mieux toutes les Dames, Melesandre et moy fusmes allez nous mettre assez prés de la porte, à parler à deux ou trois de ses Amis, qui nous vinrent joindre : je vy sortir d'entre des Colomnes de Marbre qui soutiennent la voûte du Temple, une Personne que ces Colomnes m'avoient sans doute cachée, tant que la ceremonie avoit duré : mais une Personne si admirablement belle, que j'en fus esbloüi, tant elle avoit d'esclat dans les yeux et 
<pb id="page_1438" n="V03-P074"/>dans le teint. Je ne la vy pas plus tost, que cessant d'escouter ceux qui parloient, je tiray Melesandre par le bras : et sans cesser de regarder ce merveilleux Objet dont mes yeux estoient enchantez : Melesandre, luy dis-je en la luy monstrant, aprenez moy le nom de cette miraculeuse Personne. Elle s'apelle Telesile, me repliqua t'il ; de qui le nom n'est pas moins celebre pas les charmes de son esprit, et par la complaisance de son humeur, que par les attraits de son visage. Au nom de Telesile, ceux avec qui nous estions interrompirent leur conversation ; et la regardant passer aupres de nous, nous la salüasmes, et la suivismes, afin de la voir plus long temps. Comme elle connoissoit fort Melesandre, et qu'elle l'estimoit mesme beaucoup, elle luy rendit son sulut avec un sousrire si agreable, et avec un air si aimable et si obligeant ; que sa beauté en augmentant encore, mon admiration s'en augmenta aussi : et je sentis dans mon coeur je ne sçay quelle joye inquiette, et je ne sçay quel tumulte interieur dans mon ame, que je ne connoissois point du tout, ne l'ayant jamais senti jusques alors. Et certes je suis oblige de dire, pour excuser ma foiblesse en cette rencontre ; que peu de coeurs ont jamais esté attaquez avec de plus belles ny de plus fortes armes que celles qui blesserent le mien. Telesile estoit dans sa dix-septiesme année : elle avoit la taille noble et bien faite : le port agreable : et quelque chose dans l'action de si libre, do si naturel, et qui sentoit : si fort sa personne de 
<pb id="page_1439" n="V03-P075"/>qualité ; qu'elle ne laissoit pas lieu de douter de sa condition dés qu'on la voyoit. Elle avoit les cheveux du plus beau noir du monde : et le teint d'une blancheur si vive et si surprenante ; que l'on ne pouvoit la voir, sans avoir l'imagination toute remplie de Neige et de Cinabre, de Lis et de Roses : tant il est certain que la Nature a mis sur son visage de belles et d'éclatantes couleurs. De sorte que joignant à ce que je dis, yeux doux : et brilants tout ensemble ; une bouche admirable ; de belles dents ; et une fort belle gorge ; il n'y a pas lieu de s'estonner si mon coeur en fut surpris. Mais helas, l'Amour qui vouloit sans doute me faire connoistre par la naissance de ma passion, quelle en seroit la suitte : fit que je ne vy pas plustost Telesile que je ne la vy plus : car elle sortit du Temple un moment apres : et le jour suivant je partis de Delphes : de sorte que je ne fus pas plustost amoureux que je fus absent. Comme nous fusmes hors du Temple, et que nous l'eusmes perduë de veuë (ce qui arriva mesme dans un instant, parce que sa Maison estoit fort proche de là) Melesandre et moy estans allez disner ensemble, et ses autres Amis nous ayant laissez seuls : à peine fusmes nous en liberté, que le regardant attentivement ; Melesandre, luy dis-je, si vous n'aimez point Telesile, il faut conclurre de là, que vous avez aimé ailleurs, avant que de la connoistre, ou que vous n'aimerez jamais rien : car je ne pense pas qu'il soit possible, qu'un coeur sans preocupation ou sans insensibilité, puisse resister 
<pb id="page_1440" n="V03-P076"/>à une beauté aussi merveilleuse que la sienne. Si Thimocrate, me respondit il en riant, n'est point amoureux à Athenes ou à Corinthe, je pense qu'il le sera bien tost à Delphes s'il ne l'est desja : et je louë les Dieux, adjousta t'il, de ce que je ne seray point son Rival, s'il arrive qu'il aime Telesile, comme j'y voy quelque apparence. Je ne sçay pas encore bien, luy dis-je, si je l'aimeray : mais je sçay bien que j'ay déja beaucoup d'admiration pour elle. C'est une grande disposition à l'amour, me repliqua t'il : mais Thimocrate (adjousta cét officieux Amy, en prenant un visage plus serieux) ne vous rendez pas sans combattre : puis que Telesile est une personne de qui la conqueste a plusieurs obstacles. Je la combatray, luy dis-je, en la fuyant ; car vous sçavez que je parts demain. Mais, luy dis-je encore, quels sont les obstacles qui se trouvent à la conqueste de Telesile ? Et est il possible qu'une personne qui a tant de douceur dans les yeux, ait plus de rigueur que les autres Dames ? Telesile, me dit il, a sans doute paru jusques icy fort indifferente, à tous les services qu'on luy a rendus : Mais ce n'est pas par cette raison que je vous advertis qu'elle est difficile à conquerir : car, adjousta t'il flateusement, le merite de Thimocrate pourroit faire, ce que celuy de tous les autres n'auroit point fait. Mais il y a quelque chose de plus capricieux à sa fortune : Vous sçaurez donc (poursuivit il, voyant que je l'écoutois attentivement sans l'interrompre) que Telesile qui est de fort bonne Maison, puis qu'elle 
<pb id="page_1441" n="V03-P077"/>est fille de Diophante dont vous connoissez le Nom, peut estre fort pauvre : et peut estre aussi extraordinairement riche. Si vous ne m'expliquez m'ieux cét Enigme, luy dis-je, je ne le comprendray pas : Vous le comprendrez aisément, repliqua t'il, quand je vous diray que Diophante Pere de Telesile, a presentement tres peu de bien ; parce qu'il se ruina à la guerre de la Beoce : et qu'ainsi Thimocrate, si Telesile n'a que le bien de son Pere elle sera pauvre, quoy qu'elle soit fille unique : estant certain qu'encore que cette Maison subsiste avec quelque esclat, c'est pourtant une Maison ruinée. Je voy bien, luy dis-je, par quelle raison Telesile n'est pas riche : mais je ne voy pas si bien, par où elle la peut estre. Vous verrez encore mieux sa richesse que sa pauvreté, me repliqua t'il, quand je vous diray qu'elle a un Oncle appellé Crantor, qui est desja assez vieux ; qui n'a jamais esté marié ; qui est le plus riche homme non seulement de Delphes, mais de toute la Phocide, et de qui elle heritera, s'il ne se marie point, et qu'il ne donne pas son bien à un autre, comme il le peut selon les loix. De sorte que comme Crantor est un capricieux avare, qui ne veut ny donner, ny assurer son bien à sa Niece ; et qui tesmoigne pourtant par ses discours, avoir assez d'amitié pour elle : Telesile demeure dans cette fascheuse incertitude, de pouvoir estre la plus riche ou la plus pauvre fille de sa condition. De sorte que cette incertitude fait, que son Pere ne songe point encore à 
<pb id="page_1442" n="V03-P078"/>la marier et que cependant il ne rebute aussi personne : ne sçachant pas encore quel doit estre le destin de sa fille. Ce que je voy de mieux, luy dis-je, pour ceux qui en sont amoureux, c'est : que Crantor ne luy sçauroit oster sa beauté : Il est vray me dit il, mais comme tous les Amans ne sont pas desinteressez, il y en a plusieurs qui en regardant les beaux yeux de Telesile, regardent aussi un peu outre cela les Thresors de son Oncle : si bien que jamais personne n'a eu plus d'Amants que cette fille en a. Car elle a non seulement tous ceux que sa beauté a charmez, mais elle a encore tous les avares riches, et tous les ambitieux pauvres qui sont à Delphes. Les premiers sans se trop engager, attendent ce que fera Crantor : et les autres taschent de l'espouser pauvre presentement, dans l'esperance de l'avenir : Mais soit par l'indifference de Telesile, ou par la prudence de Diophante, tous ces Amants esperent et n'avancent rien. Voila Thimocrate, quel est le destin de cette belle Personne ; aupres de laquelle je ne vous conseillerois pas de vous engager legerement. Je remerciay Melesandre de l'advis qu'il m'avoit donné : et commençant de parler d'autre chose, nous disnasmes et passasmes le reste du jour ensemble. Mais quoy que je pusse faire, je ne pûs m'oster de l'imagination, la Beauté que j'avois veuë, ny mesme m'empescher d'en parler, quoy que l'en eusse le dessein. Quand nous rencontrions quelque homme de qualité dans les ruës, est ce un des Amants avares de 
<pb id="page_1443" n="V03-P079"/>Telesile ? disois-je à Melesandre : et si je voyois quelque Dame, je ne pouvois non plus m'empescher de dire, qu'elle n'estoit pas si belle que Telesile. Enfin malgré moy, et quelques fois mesme sans que je m'en aperçeusse (à ce que m'a depuis dit mon Amy) je la nommay plus de cent fois ce jour là. Cependant il falut partir le lendemain pour aller à Anticire : Mais quoy que ce lieu soit en reputation de redonner la raison à ceux qui l'ont perduë, il ne me redonna pas la mienne, l'y fus pourtant dix ou douze jours avec mon Pere : car l'Amour qui n'avoit pas encore assez fortement imprimé dans mon coeur la beauté de Telesile pour me faire beaucoup souffrir par cette absence, ne voulut pas que je fusse plus long temps esloigné d'elle. Toutefois je puis dire, que si je n'eus pas une grande douleur durant ce voyage, l'eus du moins assez de joye de retourner à Delphes : quoy que je n'y eusse encore aucune habitude qu'avec Melesandre. Mais à vous dire la verité, mon coeur avoit desja plus d'intelligence que je ne croyois avec Telesile : et il fau certainement qu'il y ait quelque puissante simpathie, qui nous force à aimer en un moment, ce que nous devons aimer toute nostre vie. Je m'en aperçeus bien entrant à Delphes : car ayant rencontré un Charoit plein de Dames qui s'en alloient à la Campagne, à ce qu'il paroissoit par leur equipage, je portay curieusement les yeux dedans sans sçavoir pourquoy. Dieux que devins-je, et quel agreable trouble sentis-je en mon 
<pb id="page_1444" n="V03-P080"/>coeur lors que je vy que Telesile estoit à la portiere : et mille fois plus belle encore, à ce qu'il me sembla, que le jour que je l'avois veuë au Temple ! Le Charoit alloit assez doucement, à cause de quelque embarras qui estoit dans le chemin, qui de luy mesme estoit fort estroit ; de sorte que j'eus le loisir de la considerer avec plus d'attention que je n'avois fait la promiere fois : car comme elle ne faisoit que de sortir de la Ville, elle n'avoit pas encore abaissé son voile. Mais helas, je me dérobay moy mesme quelques momens de sa veuë : parce qu'apres l'avoir salüée avec un profond respect ; je la regarday avec tant d'attention, et peut-estre encore avec un visage si interdit, qu'elle en changea de couleur, et en abaissa son voile, comme si ç'eust esté seulement pour se garantir du Soleil. Aussi tost que je fus dans la Ville je m'en allay chez Melesandre : Et bien, luy dis-je apres les premiers complimens, la Fortune prend autant de soin de ma conservation que pour me preserver des redoutables attraits de Telesile, elle part de Delphes quand j'y reviens. Vous estes si precisément informé de ce qu'elle fait, me dit il en sous-riant, que les plus anciens de ses Amants ne le sont pas si bien que vous : car elle s'en va à un perit voyage, qui vient d'estre resolu d'improviste, chez une de mes parentes avec qui j'estois, et que personne ne sçait encore. Tant y a, luy dis-je je le sçay pour l'avoir veuë partir : Mais quoy que je ne pense pas encore estre amoureux d'elle, (poursuivis-je en riant à 
<pb id="page_1445" n="V03-P081"/>mon tour, quoy que je parlasse serieusement) je ne laisse pas d'estre bien aise d'aprendre que son voyage ne sera pas long. Il ne sera que de quatre jours, me dit il ; et durant ce temps là il faut que je vous fasse voir tout ce qu'il y de beau à Delphes : afin s'il est possible, de vous faire trouver du contrepoison dans les yeux de quelqu'une de nos Dames, pour tascher de vous pre-cautionner contre ceux de Telesile. Je ris d'abord de la plaisante invention de Melesandre : et en effet je consentis à ce qu'il voulut : et il me mena pendant les quatre jours de l'absence de Telesile, chez tout ce qu'il y avoit de belles Personnes à Delphes Mais, à vous dire la verité, son dessein ne reüssit pas : et il ne servit qu'à me faire sçavoir un peu plustost que je n'eusse fait, qu'il n'y avoit rien à Delphes qui ne fust mille degrez au dessous de Telesile. Cependant cette Belle revint de la Campagne : et son retour ayant donné un nouveau sujet de la visiter à tous ses Amis, Melesandre y fut, et m'y mena malgré qu'il en eust. Je dis malgré qu'il en eust, estant certain qu'il s'en fit presser plusieurs fois ; me disant tousjours qu'il ne vouloit rien contribuer à la perte de ma liberté. Mais enfin il ceda à mes prieres : je fus presenté par luy à la Mere de Telesile, qui me reçeut fort civilement : et je fus presenté à Telesile elle mesme, en qui je trouvay mille et mille charmes que je ne m'estois pas imaginez : quoy que je me fusse formé une idée de son esprit, aussi accomplie que celle de sa beauté. Je la vy belle ; je la vy douce 
<pb id="page_1446" n="V03-P082"/>et civile ; je la vy modeste et galante ; je luy trouvay l'esprit aisé et agreable : et entre cent mille perfections, je n'aperçeus pas un deffaut. Mais ce qui me plût encore extrémement, ce fut qu'entre tant d'Amants qui l'environnoient, je n'en remarquay point de favorisé. Elle agissoit avec eux d'une certaine maniere, en laquelle il paroissoit un si grand détachement, qu'elle m'en engagea davantage : et malgré sa douceur, il y avoit je ne sçay quel noble orgueil dans son ame, qui faisoit qu'elle triomphoit de tous les coeurs, sans en faire vanité : et sans rien contribuer par ses soings aux conquestes qu'elle faisoit, elle conquestoit pourtant tout ce qui la pouvoit voir. Comme l'Amour avoit resolu ma perte, il fit qu'elle dit ce jour là sans en avoir le dessein, une chose qui me donna quelque espoir, dans ma passion naissante : car comme je voulois luy faire connoistre que j'avois eu intention de la visiter, dés le premier jour que j'avois esté à Delphes : Vous avez esté long temps, me dit elle, à executer un dessein qui m'estoit si avantageux ; puis que si je ne me trompe, vous estiez desja icy le jour que l'on offrit au Temple les presens du Roy de Lydie : du moins il me semble, si ma memoire ne m'abuse, que je vous vy avec Melesandre : que je vous regarday comme un Estranger qui ne le paroissoit pas ; et qui meritoit que l'on eust la curiosité de sçavoir son Nom. Et en effet, adjousta t'elle fort obligeamment, je m'en informay à une de mes Amies, qui ne pût me satisfaire. Un discours 
<pb id="page_1447" n="V03-P083"/>qui n'estoit simplement que civil, et presque pour entretenir la conversation avec une personne qu'elle ne connoissoit pas : fit pourtant un si grand effet en moy, que j'en tiray un heureux presage. En suitte de cela je luy dis pour justification, que j'avois esté à Ancire : que je n'en estois revenu que le jour qu'elle partir de Delphes : et que je m'estois donné l'honneur de la salüer un peu au delà des portes de la Ville. Il me sembla lors qu'elle s'en souvenoit, et qu'elle faisoit seulement semblant de n'y avoir pas pris garde : à cause qu'elle ne le pouvoit faire sans tesmoigner en mesme temps s'estre aperçeuë de l'attention avec laquelle je l'avois regardée. Et en effet elle a eu depuis la bonté de m'avoüer que la chose estoit ainsi. Mais comme cét innocent mensonge la fit rougir, j'en tiray encore un nouveau sujet d'esperer : et je partis d'apres d'elle le plus amoureux de tous les hommes, et le plus determiné de m'attacher à son service. Je ne m'amusay point comme font beaucoup d'autres, à vouloir combattre ma passion : au contraire je cherchay dans mon esprit tout ce qui la pouvoit flater. Je m'imaginay que peut-estre estois-je ce bienheureux, pour lequel son ame seroit sensible : Car, disois-je, puis que presques tout ce qu'il y a d'hommes à Delphes l'ont aimée inutilement : je dois estre plus en seureté que si elle n'avoit pas tant d'Amants, puis que c'est une marque infaillible, que son coeur n'a pas trouvé encore ce qu'il faut pour le toucher. Si je la regardois comme devant 
<pb id="page_1448" n="V03-P084"/>estre riche, je croyois que cela serviroit a mon dessein, parce que mon Pere ne s'y opposeroit pas : et si je la considerois comme devant estre pauvre, l'en estois encore bien aise : parce que je jugeois que le sien ne me la refuseroit point. Enfin je trouvois facilité à toutes choses : et je craignois mesme tellement que ma raison ne s'opposast à mon amour, que je ne la consultay point du tour. Je voulus aussi faire un secret de ma passion à Melesandre, mais il n'y eut pas moyen : le feu que les beaux yeux de Telesile avoient allumé dans mon coeur, estoit trop bruslant et trop vif, pour ne paroistre pas dans les miens : et je donnay trop de marques de mon amour, pour faire qu'il ne s'en aperçeust pas. Il ne me proposoit aucun divertissement, où je témoignasse prendre plaisir : la promenade ne servoit qu'a me faire resver : la Musique me faisoit joindre les soupirs à la resverie : la conversation m'importunoit : la veuë des autres belles Personnes de la Ville m'estoit absolument indifferente : et la seule veuë de Telesile, estoit ce qui me pouvoit plaire. Bien est il vray qu'elle recompensoit avec usure, la perte que je faisois de tous les autres plaisirs : et j'estois si transporte de joye quand je la pouvois voir un moment ; que ce fut plustost par les marques de la satisfaction que j'avois à la regarder, que Melesandre connut parfaitement que j'estois amoureux, que par mes resveries, et par mes chagrins. Il falut donc le luy avoüer : et le prier en mesme temps de ne s'opposer point inutilement 
<pb id="page_1449" n="V03-P085"/>à une chose qui n'avoit point de remede, et de me vouloir servir dans mon dessein. Je luy dis cela d'une certaine façon, qui luy fit bien connoistre que ses conseils ne serviroient de rien : c'est pourquoy il me promit son assistance de bonne grace. Je retournay donc diverses fois chez Telesile, en qui je trouvay tousjours plus de charmes, et plus de civilité. La nouvelle conqueste qu'elle avoit faite de mon coeur, fut bien tost sçeuë de toute la Ville, et mesme de mon Pere, et de celuy de Telesile : mais ny l'un ny l'autre n'en furent faschez : car le mien dans la croyance qu'elle devoit estre fort riche, estoit bien aise que je prisse un dessein qui pouvoit reparer dans sa Maison les profusions de sa jeunesse : estant certain que sa magnificence et sa liberalité, luy ont osté beaucoup de bien ; et Diophante aussi de son costé, craignant que sa fille ne demeurast pauvre, n'estoit pas marri qu'un homme comme moy en fust amoureux. Il agissoit pourtant d'une maniere si adroite, qu'il ne paroissoit pas qu'il s'en aperçeust : et il connoissoit si parfaitement la vertu de sa fille, qu'il ne craignoit pas qu'elle s'engageast trop, en souffrant qu'elle fust aimée de gens. Mais entre tous ceux qui la servoient, il y en avoit un tres riche, et beaucoup plus riche que moy ; quoy qu'il ne fust pas d'une Race si considerable, qui estoit tres assidu aupres d'elle. Cét homme qui s'appelloit Androclide, avoit une Soeur qui la voyoit aussi tres souvent : et qui estant logée fort pres de Crantor, en estoit quelquesfois visitée. 
<pb id="page_1450" n="V03-P086"/>De sorte que je sçeus qu'Androclide avoit un fort grand advantage : car sa Soeur n'agissoit pas seulement, à ce que l'on m'assuroit aupres de Telesile, mais encore aupres de son Oncle : ce qui estoit une chose bien considerable pour luy, qui ne regardoit pas moins la richesse de Crantor, que la beauté de Telesile. Pour moy qui n'estois touché que de ses propres richesses, et qui preferois le plaisir de la voir, à tous les thresors du monde : je taschois seulement à toucher son coeur, en luy faisant sçavoir quel estoit le suplice du mien. Car enfin j'en vins en peu de jours aux termes de souffrir tout ce qu'un homme qui aime peut souffrir. Dés que je ne la voyois plus, bien loing d'esperer comme j'avois fait, je desesperois de tout : si je la regardois comme riche, je croyois qu'Androclide l'obtiendroit de Diophante et de Crantor à mon prejudice : et si je la regardois comme ne l'estant pas, je voyois mon Pere traverser tous mes desseins. Mais ce qui affligeoit le plus, estoit une chose qui m'avoit resjoüy au commencement : je veux dire l'indifference avec laquelle elle agissoit. Car la trouvant pour moy comme pour les autres, cette indifference me sembloit aussi rigoureuse en ma personne, qu'elle m'avoit semblé douce en celle d'autruy. Toutesfois dés que je la voyois, tous mes chagrins se dissipoient : en effet la veuë de la Personne aimée, est un remede infaillible pour soulager toutes les douleurs : et il y a je ne sçay quel charme secret, dans les yeux de ce que l'on aime, 
<pb id="page_1451" n="V03-P087"/>qui suspend les maux les plus sensibles. Aussi ne pouvois-je plus supporter les miens, si je n'estois en sa presence : et ma passion en vint au point, que non seulement j'estois tres malheureux, quand je n'estois pas aupres d'elle : mais que mesme je n'estois pas tout à fait heureux, quand je n'y estois pas seul, ou que je n'y estois pas assez bien placé. Ce n'estoit mesme plus assez, pour dissiper tous mes ennuis, et pour faire ma felicité entiere, que de la regarder ; je voulois encore en estre regardé : et ce n'estoit plus enfin que par certains instans bienheureux, où mes yeux rencontroient les siens, que je sentois dans mon ame cette joye toute pure, qui cause bien souvent par son excés un si agreable desordre dans le coeur de ceux qui sçavent veritablement aimer. Je vescus durant quelque temps de cette sorte, sans pouvoir trouver nulle occasion de descouvrir mon amour à Telesile, autrement que par mes soins, mes respects, et mes regards : car outre que ce grand nombre d'Amans qui l'environnoient continuellement, m'en ostoit presques toutes les voyes : je remarquois encore, quoy que je la trouvasse tousjours tres civile, qu'elle m'ostoit avec adresse les occasions de luy parler en particulier. Joint aussi que durant quelque temps, la Soeur d'Androclide l'obsedoit de telle sorte, que je ne pouvois jamais l'entretenir, que de choses absolument indifferentes. J'avois beau prier Melesandre qui n'avoit point de passion, de feindre d'aimer cette fille qui se nommoit Atalie : afin que 
<pb id="page_1452" n="V03-P088"/>luy parlant plus souvent, il l'occupait, et me donnast le moyen d'entretenir Telesile : tout cela ne servoit qu'à faire recevoir cent fascheuses paroles à Melesandre, sans pouvoir me servir de rien. Mais pour commencer de me faire esprouver les maux de l'absence, comme nous estions en la plus belle Saison de l'année, et que Diophante avoit une Terre au pied du Mont Himette, qui est le plus beau lieu de toute la Phocide, il y alloit tres souvent : et cinq ou six petits voyages qu'il y fit, presques sans sujet et sans raison avec toute sa famille, me donnerent toute l'inquietude dont un coeur peut estre capable. Tous les momens me sembloient des jours : toutes les heures des années entieres : et tous les jours des Siecles : mais des Siecles fascheux et incommodes, où le chagrin estoit Maistre absolu de mon esprit. Si je sçavois que Diophante eust mené compagnie aveque luy, j'en estois inquiet : parce que je craignois qu'il ne se trouvast quelqu'un qui parlast pour mes Rivaux. Quand il n'y alloit personne, la solitude de Telesile me faisoit pitié ; et l'ennuy que je m'imaginois qu'elle avoit, m'en donnoit beaucoup à moy mesme. Lors Qu'Atalie alloit avec elle, j'en estois desesperé : quand elle demeuroit à Delphes, les conversations frequentes qu'elle y avoit avec Crantor, m'affligeoient aussi estrangement : et je n'avois pas un instant de repos, tant que Telesile estoit absente. Delphes me paroissoit un desert ? Toute la Ville, ce me sembloit, changeoit de face par son départ ; et son 
<pb id="page_1453" n="V03-P089"/>retour luy donnoit selon moy un nouveau lustre. Si je me promenois quelquefois pour fuir le monde, c'estoit tousjours du costé où elle estoit ; et je m'y engageay un jour de telle sorte en resvant, que je fis plustost un voyage qu'une promenade. Enfin le Soleil n'apporte pas un si grand changement en tout l'Univers par son absence, que celle des beaux yeux de Telesile en apportoit dans mon coeur. Encore, disois-je quelquesfois, si elle sçavoit seulement que je l'aime, j'aurois du moins la satisfaction de penser qu'elle songeroit peut-estre à moy : et que si j'estois absent de ses yeux, je ne le serois pas de son ame. Mais helas, poursuivois-je, je suis assurément encore plus esloigné de sa pensée que de sa presence : et le malheureux Thimocrate n'occupe nulle place ny dans son coeur, ny dans sa memoire. Eh que veux-je, adjoustois-je souvent en moy mesme, ne vois-je pas Telesile en tous lieux ? Elle est dans mon esprit ; elle est dans mon ame ; elle est dans mon imagination ; elle est dans ma memoire ; et elle m'occupe tout entier. Il est vray, poursuivois-je, que Telesile est inseparable de Thimocrate : mais pour estre consolé pendant une si cruelle absence, il faudroit que Thimocrate je fust aussi de Telesile : et pour soulager mes douleurs, il faudroit enfin qu'elle soufrist une partie de ce que je souffre : et qu'elle peust juger du suplice que j'endure, par celuy qu'elle endureroit. Mais seroit il equitable, reprenois-je, que la plus aimable et la plus parfaite Personne de la Terre, eust pour 
<pb id="page_1454" n="V03-P090"/>moy les mesmes sentimens que j'ay pour elle ? Non non, je suis injuste dans mes desirs : et je veux sans doute des choses qui ne sont pas raisonnables. Je voudrois donc seulement, adjoustois-je, estre assuré qu'elle ne se souvinst où elle est, de pas un de mes Rivaux : qu'Androclide en particulier n'eust nulle place en sa memoire : et que le malheureux Thimocrate en eust un peu en son souvenir. L'on me dira peut-estre qu'en me pleignant des malheurs de l'absence, je confonds les choses : puis qu'il est certain qu'il y a plusieurs sentimens jaloux qui se trouvent meslez parmy les miens. Mais il est pourtant vray que ces cruels sentimens n'ont jamais esté dans mon coeur que pendant l'absence : Et à dire les choses comme elles sont, je ne tiens pas qu'il soit possible d'estre absent de ce que l'on aime, sans estre en quelque sorte jaloux : et jaloux d'une maniere bien plus cruelle, que ceux qui le sont par caprice ou par foiblesse, à la veuë de la Personne qu'ils aiment. Car enfin je n'ay jamais pû en la presence de Telesile, avoir un sentiment de cette nature : ma jalousie a tousjours esté dissipée par ses regards, comme une sombre vapeur l'est du Soleil : et son absence aussi n'a jamais manqué de faire sentir à mon ame, tous les maux que l'amour peut causer. Cependant il s'épandit sourdement un assez grand bruit dans toute la Ville, que Crantor visitoit tres souvent Atalie : qu'elle agissoit puissamment pour son Frere : et qu'on croyoit que dans peu de jours Androclide espouseroit 
<pb id="page_1455" n="V03-P091"/>Telesile. Ce bruit ne vint pourtant point jusques à moy : car Melesandre durant ce temps là, estoit : allé faire un voyage aux champs : et l'absence m'a toujours esté si fatable, que celle de mon Amy m'estoit souvent nuisile, aussi bien que celle de ma Maistresse. Mon Pere qui sçeut la chose ; qui ne vouloit pas que j'eusse la honte qu'Androclide me fust preferé ; et qui sçavoit bien que tant que je serois à Delphes il seroit difficile que je cessasse d'aimer Telesile, ny que j'endurasse qu'Androclide l'espousast, sans m'y opposer par toutes les voyes qu'un homme de coeur amoureux peut imaginer et prendre ; s'avisa d'une chose qui me donna une douleur bien sensible, quoy qu'en apparence elle me deust resjoüir, parce qu'elle m'estoit glorieuse. Nous estions alors justement au temps où ce fameux Conseil de la Grece dont j'ay desja parlé estoit assemblé : et quoy que mon Pere n'en fust pas cette fois là, il y avoit pourtant grand credit. Si bien que pour me faire esloigner d'un lieu où il apprehendoit qu'il ne m'arrivast. quelque malheur : il fit en sorte que je fus choisi par les Amphictions, pour estre envoyé à Milet, (d'où le Prince Thrasibule estoit party, pour des raisons qui seroient trop longues à dire) afin de raporter un recit veritable de ce qui s'estoit passé en cette fameuse Ville, qui estoit alors divisée en deux factions opposées. Car encore que les Milesiens eussent envoyé un Deputé à l'Assemblée qui se tenoit dans le Temple d'Apollon, comme les reconnoissant Juges de leurs differens ; 
<pb id="page_1456" n="V03-P092"/>bien que les Grecs Asiatiques n'eussent pas accoustumé de les reconnoistre : neantmoins comme il estoit du Parti opposé au sage Thales Milesien, les Amphictions voulurent en estre informez par une autre voye, et je fus nommé pour cela. Il est certain que jamais homme de mon âge n'avoit eu un pareil honneur : et qu'en toute autre Saison j'en aurois eu beaucoup de joye. Car enfin estre choisi par les plus Grands hommes de toute la Grece, pour agir dans une affaire d'aussi grande consequence que celle des Milesiens ; estoit une chose capable de flater la vanité de tout autre, que d'un homme amoureux comme je l'estois. Cette absence avoit donc tout ce qui là pouvoit rendre suportable : la cause en estoit glorieuse : vray-semblablement elle ne devoit pas estre fort longue : mes Rivaux mesmes en estoient faschez : et elle pouvoit donner meilleure opinion de moy à Telesile. Cependant je reçeus cét honneur, avec une douleur estrange : et dés que je pensois qu'il faloit m'esloigner de ce que j'aimois, tout sentiment d'ambition s'esloignoit de mon coeur : et l'affliction s'en emparoit de telle sorte, qu'il ne restoit nulle place pour nul autre sentiment. La chose n'avoit pourtant point de remede : je ne pouvois la refuser qu'en me deshonnorant : et par consequent qu'en me destruisant dans l'esprit de Telesile. Mon honneur et mon amour voulant donc que je l'acceptasse, il falut se resoudre à obeïr : et mesme à partir trois jours apres. Je fis tout ce que je pus, pour differer au 
<pb id="page_1457" n="V03-P093"/>moins mon depart, mais il n'y eut pas moyen : de sorte qu'il ne me demeura rien à faire, que de bien mesnager le peu de temps que je devois encore estre à Delphes. Je laissay donc absolument le soin de ce qui regardoit les preparatifs de mon voyage à mes gens : et je ne m'occupay qu'à chercher les voyes de pouvoir parler à Telesile en particulier : m'estant absolument determiné, apres une assez longue contestation en moy mesme, de l'entretenir de ma passion si je le pouvois. Mais je fus si malheureux les deux premiers jours, que non seulement je ne pûs luy parler, mais que mesme je ne la pûs voir, parce qu'elle se trouvoit un peu mal. Le dernier jour que je devois estre à Delphes estant donc arrivé, j'eus une douleur que je ne sçaurois exprimer : quoy disois-je, je partiray, et je partiray peut-estre sans voir Telesile, et sans qu'elle sçache que je parts d'aupres d'elle le plus amoureux de tous les hommes : Ha ! non non, je ne m'y sçaurois refondre : et la mort a quelque chose de plus doux qu'un semblable départ. Je me levay ce jour là de tres grand matin, quoy que je sçeusse bien que quand je devrois voir Telesile, ce ne pourroit estre qu'apres Midy : mais c'est qu'en effet je n'estois pas maistre de mes actions, ny de mes pensées. Je fus dire adieu à diverses personnes : mais en quelque quartier de la Ville qu'elles demeurassent, je passois tousjours par celuy de Telesile, ou pour y aller, ou pour en revenir, et souvent mesme en allant et en revenant : me semblant que ce m'estoit quelque 
<pb id="page_1458" n="V03-P094"/>que espece de consolation de m'aprocher d'elle, bien que je ne la deusse point voir. Je recevois les complimens que l'on me faisoit sur mon voyage, avec une froideur qui surprenoit tous ceux qui la remarquoient : et j'agissois enfin d'une si bisarre maniere, que je m'estonne que quelqu'un ne fust advertir les Amphictions qu'ils avoient grand tort d'avoir choisi un si mauvais Agent, pour une affaire de telle importance. La chose n'arriva pourtant pas ainsi ; et l'apresdisnée estant venuë, je fus chez, Diophante, le demander pour luy dire adieu. Il m'embrassa avec beaucoup de civilité : mais comme je le trouvay à deux pas de sa porte, nostre conversation ne fut pas longue ; et je luy demanday la permission d'aller prendre congé du reste de sa famille. Il me dit lors que Taxile sa femme n'y estoit pas : mais qu'encore que Telesile, fust seule, et un peu malade, il vouloit pourtant qu'elle me vist : Et en effet il ordonna à une de ses Femmes de me conduire à son Apartement. Diophante voulut me faire la ceremonie de m'y mener : mais je m'y opposay comme un homme, qui ne craignoit rien tant qu'un honneur si incommode que celuy là : et je pense que s'il eust pris garde aux complimens que je luy faisois pour l'en empescher, il eust aisément remarqué que je me deffendois de sa civilité avec un empressement et un chagrin, quy luy eussent pû faire deviner une partie des mes sentimens. Enfin il me quitta, et je fus par sa permission, dire adieu à Telesile : je la trouvay heureusement sans autre compagnie que 
<pb id="page_1459" n="V03-P095"/>celle de deux filles qui la servoient. Comme son mal n'estoit pas grand. elle gardoit la chambre sans garder le lict : et un peu de langueur qu'elle avoit dans les yeux, ne faisant à ce qu'il me sembloit, que la rendre encore plus aimable, je la trouvay si belle ce jour là, que le déplaisir que j'avois de la quitter, en augmenta encore de beaucoup. Quoy qu'elle eust esté advertie que j'allois entrer dans sa chambre, elle ne laissa pas de me tesmoigner d'en estre surprise : Thimocrate, me dit elle, d'où vient que vous me visitez, quand personne ne me voit ? C'est Madame (luy dis-je en la salüant, et en m'approchant d'elle avec beaucoup de respect) que ne devant bientost plus vous voir, quand les autres vous verront, Diophante a trouvé juste de m'accorder lu grace de pouvoir du moins vous dire adieu, auparavant que je parte pour aller à Milet. Comme je ne l'avois point veuë depuis que j'avois esté choisi pour cela, elle me tesmoigna avoir beaucoup de joye de l'honneur que l'on me faisoit ; et m'ayant fait donner un siege, elle m'exagera avec beaucoup de civilité, la part qu'elle prenoit à une chose qui m'estoit glorieuse. Si l'adorable Telesile m'eust fait voir autant de marques de joye dans ses yeux, pour un bonheur qui me fust arrivé sans m'esloigner d'elle, j'en aurois reçeu un plaisir extréme, et je me serois estimé tres heureux : mais ma capricieuse passion m'ayant fait trouver quelque chose de cruel, à voir qu'elle se resjoüissoit de ce qui m'alloit priver de sa presence : je respondis 
<pb id="page_1460" n="V03-P096"/>à son compliment en soupirant. Madame, luy dis-je, vous estes bien bonne, de prendre part à une chose qui m'est en quelque façon avantageuse : Mais je ne sçay si vous en prendriez autant en mes malheur, que vous tesmoignez en prendre en mon bonheur. Vous me croyez bien peu genereuse, me repliqua t'elle en souriant, de penser que je ne m'interesse pour mes amis que dans leur bonne fortune : en verité Thimocrate, adjousta t'elle encore en raillant agreablement, vous recevez si mal la part que je prens à vostre joye, que je pense que s'il vous arrivoit quelque desplaisir, je pourrois sans injustice ne m'en affliger point du tout : et je suis presque en chagrin, de ce que je ne voy pas qu'il y ait apparence que de long temps je me puisse vanger de vous cette sorte. Car vous allez en un lieu, où l'on vous recevra avec applaudissement : et vous reviendrez apres icy chargé de gloire, pour vous estre sans doute aquité dignement de l'employ que l'on vous a donné. Mais puis que je ne pourray me vanger de vous, en ne prenant point de part à vos malheurs, parce que vous n'en avez point : je le feray peut-estre en n'en prenant plus à vostre joye. Comme la vangeance est douce, luy repliquay-je, et qu'il me semble remarquer qu'en effet vous voudriez bien me punir, je veux vous en donner une ample matiere : et vous apprendre que je suis presentement, le plus malheureux de tous les hommes. Le plus malheureux ! (reprit elle malicieusement ; car elle commença de s'apercevoir 
<pb id="page_1461" n="V03-P097"/>du dessein que j'avois de luy parler de ma passion, qu'elle avoit desja remarquée) ha Thimocrate, si cela est, ne me dites pas vostre infortune ; car je ne vous haï pas assez pour m'en resjoüir : et je ne me porte pas assez bien pour me pouvoir affliger, sans hasarder ma santé ; qui à mon advis, estant genereux comme vous estes, ne vous doit pas estre indifferente. Je vous avois bien dit Madame, luy repliquay-je, que vous ne voudriez prendre de part qu'à mon bonheur : et que vous n'en voudriez point prendre à mes desplaisirs. Mais comme je n'ay garde d'avoir la vanité de croire que mes plus violentes douleurs vous en puissent seulement donner de mediocres ; je ne feray nulle difficulté de vous descouvrir une partie de mes malheurs. Vous estes bien plus vindicatif que moy, reprit elle, car je me suis repentie un instant apres, du dessein que j'avois de me vanger : et vous persistez en celuy de me punir, d'une chose où je n'ay pensé qu'un moment. Je ne cherche pas à me vanger, luy dis-je, au contraire je cherche à vous donner sujet de vous vanger vous mesme : Non Thimocrate, me dit elle, je ne veux point que vous commenciez à me faire confidence, par une infortune qui vous soit arrivée : ny que vous m'apreniez ce que je ne sçay pas, s'il ne vous est point avantageux. Vous sçavez desja sans doute ce qui fait mon affliction, luy dis-je, et je vous l'ay dit depuis que je suis aupres de vous. Vous me l'avez dit ! reprit elle toute surprise ; je ne l'ay donc pas entendu. Pardonnez moy Madame, 
<pb id="page_1462" n="V03-P098"/>luy repliquay-je, car vous y avez fait responce. Je ne m'en souviens donc plus, dit elle ; et il faut que ce ne soit pas un bien grand malheur, puis qu'il n'a pas fait une plus forte impression dans ma memoire. Cela vient Madame, luy dis-je en l'interrompant, de ce que mon départ vous est indifferent : c'est ce qui n'a garde d'estre, dit elle, puis que je vous ay tesmoigne que je m'en resjouïssois. Vous me feriez bien plus de grace de vous en affliger, luy dis-je en changeant de couleur : et il seroit mesme bien plus equitable que vous pleignissiez le mal que vous faites, que de vous resjoüir d'un bien apparent que vous ne faites pas. Ha Thimocrate, me dit elle, je n'ay nulle part ny à vostre joye, ny à vostre douleur : et je commence de m'appercevoir que vous ne parlez pas serieusement. Madame, luy dis-je tout interdit, je ne pense pas que vous puissiez croire sans me faire un sensible outrage, que je ne parle pas avec toute la sincerité possible, lors que je vous assure que je parts d'aupres de vous, avec une douleur de qui l'excés ne peut estre comparé qu'à celuy de la passion qui la cause. Telesile demeura surprise de mon discours : mais le voulant encore tourner en raillerie, afin de ne me maltraiter pas : Thimocrate, me dit elle en riant, je voy bien que vous sçavez que je suis presentement à la mode (s'il m'est permis de parler ainsi) et qu'il y a je ne sçay quelle constellation capricieuse, qui veut que tout ce qui se trouve de gens de vostre âge et de vostre condition à Delphes, 
<pb id="page_1463" n="V03-P099"/>facent semblant une fois en leur vie, de ne me haïr pas. Mais sçachez je vous suplie que je n'ay jamais rien contribué à cela : que je me connois trop bien, pour croire de semblables choses facilement : et qu'en vostre particulier je vous estime assez, pour aporter tous mes soins à ne vous croire pas. Car Thimocrate, si je vous croyois, je serois obligée d'éviter vostre conversation qui m'est agreable : c'est pourquoy ne prenez pas, s'il vous plaist, la peine de continuer une feinte qui vous seroit nuisible, si ma veuë vous donne quelque satisfaction. Je ne continuëray pas une feinte, luy dis-je, mais je continuëray de vous dire une verité ; en vous assurant que j'ay plus d'amour dans l'ame, que tout le reste de vos Amants ensemble n'en ont. Comme mon Pere, reprit Telesile en raillant tousjours, ne vous a pas donné la permission de me voir, pour me dire une pareille chose ; je pense que je puis sans incivilité, vous prier de changer de discours, ou de vous haster de me dire adieu. C'est une trop cruelle parole, luy repliquay-je en soupirant, pour me haster de vous la dire : et ce sera sans doute le plus tard que je pourray, que vous me l'entendrez prononcer : si toutes fois il est possible que je le puisse faire sans mourir. Comme elle m'alloit respondre, et qu'elle prenoit un visage plus serieux, qui me faisoit desja trembler de crainte : Atalie Soeur d'Androclide le plus redoutable de mes Rivaux entra. Ma Soeur, luy dit elle (car elles se nommoient ainsi) je pensois estre presques seule 
<pb id="page_1464" n="V03-P100"/>à qui vous accordassiez le privilege de vous voir pendant vostre mal ; et cependant je m'aperçoy que Thimocrate en joüit aussi bien que moy, ne craignez vous point que j'en sois jalouse ? Il y a cette difference entre vous deux, luy respondit Telesile, que vous en joüissez par ma volonté ; et que Thimocrate n'en joüit que par celle de mon Pere. Si cela est, reprit Atalie, je cesse de me pleindre. Je n'en fais pas de mesme, luy repliquay-je tout chagrin ; et je ne fais au contraire que commencer de dire la peine que je sens en sortant de Delphes. Vous y laissez donc quelque chose, reprit Atalie, que vous preferez à la gloire : Que je prefere à tout, luy repliquay-je. Il est bien difficile que vous ayez raison de le faire (respondit Telesile, qui n'osoit presques plus me regarder) puis qu'il n'est rien qui doive estre si cher. Comme nous en estions là, deux de ses Parentes vinrent encore, et je fus obligé de m'en aller : Mais lors que Telesile, qui n'osoit pas me faire une incivilité devant ces Dames, me vint conduire jusques à la porte de sa chambre : Madame, luy dis-je assez bas, si je ne meurs point de douleur pendant mon voyage, vous me verrez revenir avec la mesme passion pour vous, que j'emporte dans mon coeur. Je prie les Dieux Thimocrate, me dit elle en rougissant, que vostre voyage soit heureux : et (poursuivit elle en abaissant la voix, aussi bien que moy) je souhaite encore, que vous reveniez plus sage que vous ne le paroissez estre en partant ; afin que Telesile vous 
<pb id="page_1465" n="V03-P101"/>puisse donner toute sa vie des marques de l'estime qu'elle fait de vostre merite. Elle me die cela d'un air modeste, qui sans estre ny serieux ny enjoüé, ne me laissoit pas lieu de bien raisonner sur ses sentimens : joint que dans cét instant de separation, je sentis un trouble si grand dans mon coeur, que de plusieurs je ne fus en estat de penser à rien.
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<div2 id="page_CYRUS030105" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Atalie épouse Crantor)">
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Mais en fin je partis le lendemain, avec un desespoir que je ne sçaurois exprimer : car m'efluigoant à chaque moment tousjours davantage de Telesile, je sentois un mal que je ne sçaurois faire comprendre à ceux qui ne l'ont point esprouvé : et certes, il me fut advantageux, que l'eusse mes instructions par escrit : puis que sans doute je me fusse mal acquité de ma commission, si l'on se fust confié à ma memoire, La seule Telesile l'occupoit : j'avois laissé dans sa chambre une Soeur d'Androclide : j'avois laissé à Delphes un nombre infini de ses Amants : je les repassois tous dans mon imagination les uns apres les autres : et les riches, et les pauvres, et les honnestes gens, et les malfaits : et il y avoit des instants, où il n'y en avoit pis un qui me fist peur : tant il est vray que l'absence fait voir les choses d'une cruelle maniere. Quand j'estois à Delphes, il y avoit plusieurs jours où mon ame estoit en quel que façon tranquile : car lors que j'estois aupres de cette aimable Personne, je n'estois pas malheureux, pour peu qu'elle me regardast. Et quand je n'y estois pas, je sçavois du moins où elle estoit, et ce qu'elle faisoit : de sorte que pourveû 
<pb id="page_1466" n="V03-P102"/>que je sçeusse qu'Androclide ne la voyoit non plus plus que moy, je ne me souciois gueres des autres : car il estoit le plus riche, et le plus agreable de tous. Mais lors que je venois à penser, qu'il m'estoit absolument impossible de sçavoir ce qu'elle faisoit, j'avois un chagrin inconcevable. Le matin n'estoit pas plus tost arrivé, que je me la figurois au Temple, environnée de tous mes Rivaux : l'apres-disnée je la voyois en conversation avec eux, ou chez elle, ou chez ses Amies : le soir je croyois qu'elle s'entretenoit de tout ce qu'elle avoit veû tout le jour : et en vingt-quatre heures enfin, je ne trouvois pas un moment, où je pusse raisonnablement esperer qu'elle se souvinst de moy. Car je n'avois pas mesme la pensée que ses songes l'en peussent faire souvenir : puis que pour l'ordinaire ils ne se forment que des mesmes objets dont l'imagination a esté remplie en veillant. Je vescus de cette sorte, sans nulle consolation, jusques à ce que je crûs que Melesandre estoit retourné à Delphes : car alors l'avoüe que j'eus quelques momens de consolation : dans la pensée que j'eus que cét officieux Amy luy parleroit de moy quelquesfois, puis que j'avois laissé une lettre pour luy en partant, par laquelle je l'en priois. Mais si cette pensée avoit quelques instans de douceur, elle estoit aussi tost suivie d'une autre, qui me donnoit bien de l'inquietude : car si j'avois une si prodigieuse envie de sçavoir de quelle sorte elle parleroit de moy à Melesandre, apres luy avoir descouvert ma passion ; 
<pb id="page_1467" n="V03-P103"/>que ce ne m'estoit pas une petite augmentation de chagrin. Enfin tout ce que je voyois m'emportunoit : je ne trouvois rien de beau ny d'agreable : j'avois une disposition si forte à la colere, que les moindres fautes de mes gens, me faschoient plus en cette saison, que les plus grandes n'avoient accoustumé de faire en une autre. Je révois presques tousjours : et si un sentiment d'amour ne m'eust persuadé, qu'il faloit m'aquitter avec honneur de l'employ qu'on m'avoit donné ; je pense que ma negociation se fust passée d'une estrange sorte. Mais venant à considerer, que la gloire que j'en pouvois attendre me pourroit servir aupres de Telesile, je fis un grand effort sur mon esprit ; et je ne fus pas plustost arrivé à Milet, que je commençay d'agir, et avec le plus d'adresse, et avec le plus de diligence qu'il me fut possible. Je ne m'amuseray point à vous démesler cette grande affaire ; qui seroit aussi longue à vous dire, qu'elle est inutile à mon amour, qui est la seule chose dont j'ay à vous parler. Mais je vous diray seulement, que quelque soin que j'y apportasse, il falut que je fusse deux mois entiers dans Milet, sans pouvoir avoir nulles nouvelles de Delphes ; parce que le vent fut tousjours contraire pour cette navigation. J'avois creû dans les premiers jours, que ma douleur pourroit diminuer par l'habitude : mais mon ame ne se trouva pas disposée à cela ; au contraire, plus j'allois en avant, plus mon chagrin augmentoit : et ceux à qui la longueur de l'absence en diminuë la rigueur, 
<pb id="page_1468" n="V03-P104"/>n'ont assurément qu'une mediocre passion. Toutes les fois que le sage Thales, avec lequel j'agissois contre la faction opposée, m'aprenoit qu'il y avoit quelque obstacle nouveau, à la conclusion de mon affaire ; j'en paroissois si touché, que ce sage homme qui ne penetroit pas dans mon coeur, croyoit que j'estois le plus ambitieux de gloire qui fust au monde, et le meilleur Agent que l'on eust jamais pû choisir. Mais enfin quand il plût à la Fortune, j'eus achevé mes affaires heureusement ; et je sortis de Milet, pour m'en retourner à Delphes : apres avoir, s'il m'est permis de le dire, acquis assez d'honneur dans une negociation si importante. Le sage Thales me fit mesme la grace d'écrire de moy aux Amphictions d'une maniere tres avantageuse : et je pouvois sans doute avoir un sujet raisonnable de me resjoüir : mais mon ame estoit desja si accoustumée au chagrin, qu'elle ne pût pas gouster une joye toute pure : car parmi l'esperance de revoir Telesile, la crainte de trouver quelque changement en sa fortune qui me fust desavantageux, me troubla sans doute beaucoup. Neantmoins quand je m'imaginois que je la reverrois, et que mes yeux pourroient encore quelquefois rencontrer les siens, je sentois un plaisir extréme. En un mot, pour abreger mon discours, j'arrivay à Delphes : mais j'y arrivay si tard que mon Pere estoit desja retiré : de sorte qu'au lieu de coucher chez luy, je fus coucher avec Melesandre, afin de sçavoir plustost des nouvelles de Telesile. Comme il ne se 
<pb id="page_1469" n="V03-P105"/>retiroit jamais de bonne heure, il ne faisoit que d'entrer dans sa chambre quand j'y arrivay : une surprise qui luy fut si agreable, fit qu'il m'embrassa avec une joye extréme. Je l'embrassay aussi, avec beaucoup de tendresse : mais ne sçachant encore ce qu'il me devoit aprendre de Telesile, je n'osois me resjoüir : et je cherchois dans ses yeux, ce qui devoit paroistre dans les yeus. Apres l'avoir donc prié de faire sortir ses gens : et bien, luy dis-je Melesandre, Telesile n'est elle pas tousjours Telesile : c'est à dire la plus belle chose du monde ; et mon absence n'a t'elle point favorisé les desseins de quelqu'un de mes Rivaux ? J'ay tant de choses à vous dire, me repliqua t'il, que je ne sçay par où commencer : et il est arrivé tant de changement en vos affaires, que vous ne pouvez manquer d'en estre estrangement surpris. Ha Melesandre, luy dis-je, hastez vous de me dire en gros ce que c'est : Mais si par malheur Telesile est ou morte ou mariée, dittes moy seulement il faut mourir : afin que mon desespoir ne soit pas long. Telesile, repliqua t'il, est vivante et belle : et mesme ne sera mariée de long temps à pas un de vos Rivaux. Ce discours ayant remis le calme en mon ame, et n'y ayant plus laissé qu'une forte curiosité, de sçavoir quel estoit ce changement, j'apris qu'aussi tost que j'avois esté party, tous mes Rivaux s'estoient resjoüis de mon absence, quoy que la cause les en affligeast ; parce qu'en effet je leur estois le plus redoutable : mais qu'entre les autres, Androclide en avoit eu beaucoup 
<pb id="page_1470" n="V03-P106"/>de satisfaction. Neantmoins, me disoit Melesandre, comme il avoit l'esprit partagé, entre les richesses pretendües de Telesile et sa beauté ; il avoit tousjours prié sa Soeur de se contenter de détruire autant qu'elle pourroit tous ses Rivaux, dans l'esprit de Telesile, et de l'y mettre bien : et sans luy en dire la veritable cause, il ne l'avoit jamais priée de pousser la chose aussi loing qu'elle pouvoit aller. Mais en effet c'estoit qu'encore qu'il fust amoureux de Telesile, il ne l'aimoit pourtant pas assez pour la vouloir espouser : jusques à tant que Crantor luy eust assuré tout son bien comme il l'esperoit par les soings de sa Soeur, qui le voyoit toujours tres souvent. Mais afin de vous faire mieux entendre, ô mon equitable Juge, tout ce que Melesandre me dit : il faut que vous sçachiez qu'Atalie qui n'aimoit pas moins la richesse que son Frere, fit semblant de croire qu'Androclide ne la prioit d'agir aupres de Crantor, que par la seule passion qu'il avoit pour Telesile : Si qu'estant aussi passionné qu'il l'estoit, il l'épouseroit aussi bien pauvre que riche. De sorte qu'ayant remarqué que Crantor se laissoit insensiblement toucher à sa beauté (car certainement cette fille en avoit beaucoup) elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit toucher le coeur d'un avare. Elle ne parloit avec luy que d'oeconomie : elle blasmoit les despences superfluës : et paroissoit si détachée de tous les plaisirs, et de tous les divertissemens des personnes de son âge ; que Crantor pensa enfin ce qu'elle vouloit qu'il pensast, 
<pb id="page_1471" n="V03-P107"/>et luy proposa de l'espouser. Cette fille qui n'estoit pas fort riche, parce qu'elle n'estoit Soeur d'Androclide que du costé de sa Mere, qui ne l'estoit point du tout, escouta cette proposition : et comme elle n'avoit plus de proches parens qu'Androclide (avec lequel elle ne demeuroit pourtant pas : car on l'avoit mise chez une parente de son Frere qui n'estoit point la sienne) elle ne demanda conseil à personne ; et assurant Crantor de son consentement, elle envoya un matin prier Androclide de l'aller voir, parce qu'elle avoit quelque chose à luy dire. Mon Frere (luy dit elle, aussi tost qu'il entra dans sa chambre) s'il est vray que vous aimiez fortement Telesile, j'ay une grande nouvelle à vous aprendre : car enfin je sçay une voye infaillible de vous la faire espouser si je le veux. Ha ma chere Soeur, luy dit il, que ne vous deuray-je point, si les longues conversations que vous avez euës avec Crantor, peuvent l'avoir obligé à faire ce que la raison veut qu'il face ! Je vous demande pardon (luy dit il, sans luy donner loisir déparler) d'estre cause que vous entretenez si souvent un homme d'un autre Siecle : et de qui l'humeur avare n'est pas fort agreable ny fort divertissante. Mon Frere, dit elle, je voy bien que vous ne comprenez pas par quelle voye vous pouvez espouser Telesile : et que vous ne sçavez pas encore tout ce qu'il faut que je face, pour vous la faire obtenir. C'est pourquoy il faut que je vous die, poursuivit malicieusement cette Fille, que ce ne peut estre 
<pb id="page_1472" n="V03-P108"/>qu'en me sacrifiant absolument pour vous ; et qu'en me privant de toute sorte de plaisir. Je seray bien malheureux, reprit Androclide, si ma felicité vous doit rendre infortunée : mais encore, luy dit il, quelle est cette bizarre voye que je ne puis imaginer ; C'est (dit elle en rougissant, et en riant à demy) que Crantor s'est assurément mis dans la fantaisie que je suis un Thresor : et c'est sans doute par cette raison qu'il veut que je sois à luy. Androclide fut si surpris du discours de cette Fille, qu'il creût ne l'avoir pas bien ouï : Crantor, luy dit il en l'interrompant, veut que vous soyez à luy ! et comment l'entend t'il ; et comment le peut il entendre ? Il entend, dit elle sans s'émouvoir, de vous donner Telesile, aussi tost que je l'auray espousé : de sorte mon Frere : adjousta t'elle, que c'est de ma seule volonté que dépend vostre bonheur presentement. Car si je me resous de satisfaire la passion qu'il dit avoir pour moy, il m'a assuré qu'il satisfera la vostre : et qu'il obligera Diophante à vous donner Telesile. Mais mon Frere, poursuivit elle, espouser un homme de l'âge et de l'humeur de Crantor, n'est pas une chose que je puisse faire sans repugnance : neantmoins l'amitié que j'ay pour vous est si forte, qu'elle me fera vaincre l'aversion que j'ay pour luy : et je vous assure que la felicité dont vous joüirez par la possession de Telesile, me consolera beaucoup plus, que ne feront tous les thresors de Crantor. Pendant qu'Atalie parloit de cette sorte, Androclide estoit si surpris, qu'il ne 
<pb id="page_1473" n="V03-P109"/>sçavoit presques ce qu'il devoit luy respondre : car il l'a raconté depuis à d'autres personnes. Comme il avoit quelque confusion de faire connoistre à sa Soeur, que l'avarice avoit autant de place en son ame que l'amour : il prit un biais qu'il creut bien fin et bien adroit. Ma chere Soeur, luy dit-il, je n'ay garde de consentir que vous vous rendiez malheureuse toute vostre vie pour l'amour de moy : et quoy que j'aime passionnément Telesile, je ne l'espouseray jamais, en vous obligeant d'espouser Crantor. Mon Frere, luy dit elle, s'il y avoit un autre remede à vostre mal, je n'aurois pas recours à celuy là : mais n'y en ayant point d'autre, je suis allez genereuse pour vous obliger malgré vous. Je sçay bien, luy dit elle encore, que dans le fonds de vostre coeur, vous voudriez que je fusse desja Femme de Crantor, afin de vous voir Mary de Telesile : et que ce n'est que par generosité, que vous vous opposez à une chose que vous croyez qui ne me plaist pas. Car je ne pense pas que vous me croiyez l'ame assez basse et assez interessée, adjousta t'elle, pour trouver plus de satisfaction dans quelque richesse que possede Crantor, que de chagrin dans son humeur. De sorte qu'estant persuadée que vous ne pouvez estre heureux que par mon moyen ; je sçauray bien sans vous obliger à y consentir, prendre les voyes de vous satisfaire malgré vous. Ha ma Soeur, luy respondit il, je ne souffriray jamais une semblable chose : et : ne considerez vous point l'extréme vieillesse de Crantor ; son 
<pb id="page_1474" n="V03-P110"/>humeur avare et chagrine, et tous ses deffauts ? Mon Frere, luy dit elle, je ne veux regarder en cette rencontre, que la merveilleuse beauté de Telesile, de qui la possession vous rendra heureux. Androclide desesperé d'entendre parler Atalie de cette sorte, luy dit que puis que ce n'estoit que son interest qui la faisoit agir : il la suplioit de considerer, qu'en espousant Crantor, elle causeroit un sensible desplaisir à Telesile, puis qu'elle l'empescheroit d'estre la plus riche personne de toute la Phocide. Pour moy, luy dit il, ma Soeur, je serois tousjours heureux, par la seule beauté de Telesile : mais je ne sçay pas si Telesile se la trouveroit, sans les thresors de Crantor : et si elle ne se vangeroit point sur moy, du mal que vous luy auriez fait. Nullement, reprit Atalie ; car si Telesile n'a pas l'ame avare, elle ne se souciera pas tant que vous pensez de cette perte : et si elle l'a de cette sorte, elle sera ravie de vous espouser en t'estat que sera alors sa fortune. Ainsi il n'y a rien à hasarder pour vous, et tout le mal ne sera que pour moy seule : Mais, adjousta t'elle, ce mal ne sera peut-estre pas long. Androclide repartit encore plusieurs choses, et Atalie de mesme ; sans que ny l'un ny l'autre dissent jamais leurs veritables sentimens : chacun taschant de se tromper, et se déguiser finement. Si bien qu'ils se separerent de cette sorte : Androclide conjurant tousjours sa Soeur de croire qu'il ne consentiroit jamais à ce mariage : et elle luy disant tousjours, qu'elle estoit resoluë d'y 
<pb id="page_1475" n="V03-P111"/>consentir. En effet, comme elle s'estoit renduë Maistresse absoluë de l'esprit de Crantor, elle l'envoya prier de lavoir : et elle sçeut conduire la chose avec tant d'adresse, qu'elle luy persuada qu'il faloit qu'il l'espousast sans ceremonie, à cause de Diophante : et que de plus, Androclide son frere songeant à espouser Telesile sa Niece, il ne faloit pas non plus luy demander son consentement. De sorte que Crantor sans differer davantage l'espousa le lendemain, en presence de cinq ou six personnes qui dependoient de luy : et la mena le jour suivant à la Campagne, afin de laisser dissiper le grand bruit qu'un semblable mariage devoit causer. Cependant Androclide estoit en une inquietude estrange : et les beaux yeux de Telesile ne le pouvoient consoler, de la perce qu'il craignoit de faire. Mais quand il sçeut que la chose estoit faite, il eut un desespoir inconcevable. Neantmoins comme il ne la creut pas d'abord, il fut chez une de ses Amies qui voyoit fort Telesile, pour s'en esclaircir : mais il y trouva plus qu'il ne pensoit y trouver : car Telesile y estoit, qui venoit d'y aprendre le mariage de Crantor. Or ce qu'il y eut d'admirable, ce fut qu'Androclide paroissoit beaucoup plus affligé que Telesile ; de qui l'ame genereuse ne s'ébranla point du tout en cette rencontre : et qui eut l'esprit assez libre pour remarquer que la douleur d'Androclide n'estoit pas desinteressée. Il s'aprocha d'elle tout interdit ; et la suplia de croire qu'il n'ayoit rien contribué au dessein de sa Soeur : et qu'il 
<pb id="page_1476" n="V03-P112"/>voudroit avoir fait toutes choses, et que ce malheur ne luy fust pas arrivé. Je le croy, luy respondit froidement Telesile, et je vous connois assez pour n'en douter pas. Mais Androclide, adjousta t'elle, comme la belle Atalie vostre Soeur est peut-estre plus aise d'avoir aquis les thresors de Crantor, que je ne suis affligée de les avoir perdus ; je trouverois plus juste que vous allassiez vous resjoüir avec elle, que de vous arrester à vous affliger aveque moy : qui n'ay pas mesme besoin de toute la force de ma raison pour supporter un semblable malheur : et qui par consequent puis aisément me passer du secours de la vostre. C'est sans doute, luy respondit Androclide, que je suis plus sensible à vos propres maux que vous mesme : c'est assurément, repliqua t'elle, que vos inclinations et les miennes sont differentes, et que par là nous ne voyons pas les choses de mesme façon. Cependant Telesile ne fit pas sa visite longue, et s'en retoua chez elle : où Diophante et Taxile estoient sensiblement affligez, de la nouvelle qu'ils avoient apprise : cette sage Fille les consola le mieux qu'elle pût : et quoy qu'elle sentist cette perte, elle ne laissa pas de les supplier de n'en avoir pas tant de ressentiment : les assurant pour elle, que comme elle n'avoit point d'ambition de cette espece, elle ne seroit pas long temps affligée, pourveû qu'ils se consolassent. Cependant tous les Amans de Telesile se trouverent un peu surpris : qui n'estoient pas riches, n'osoient plus songer à espouser une 
<pb id="page_1477" n="V03-P113"/>personne qui ne la devoit plus estre, de peur de la rendre malheureuse, et de se rendre malheureux eux mesmes. Joint qu'ils jugeoient bi ? aussi, qu'elle n'y consentiroit pas : estant bien moins déraisonnable qu'une fille qui a beaucoup de bien, espouse un honneste homme qui en apeu : que de voir deux personnes de qualité qui n'en ont presques point du tout, se marier en semble. Mais pour Androclide, quelque riche qu'il fust, il trouvoit un grand changement en Telesile, depuis qu'il y en avoit en sa fortune : neantmoins comme il eust eu honte de faire paroistre d'abord ses sentimens : et que de plus il avoit certainement autant d'amour pour Telesile, qu'il estoit capable d'en avoir : il fut chez elle comme à l'ordinaire, où il trouva tous ses Rivaux. Car jamais personne n'a esté si bien consolée, qu'elle le fut en cette occasion : et quand elle auroit perdu tout ce qui luy estoit cher au monde, ils n'auroient pas paru plus empressez, à prendre part à sa douleur. Mais à quelques jours de la leurs visites devinrent moins frequentes : et entre les autres, Androclide diminua beaucoup des soins qu'il avoit accoustumé d'avoir. Il ne luy parloit plus que de choses indifferentes : et cherchant un pretexte à s'éloigner d'elle, il luy dit qu'il remarquoit que Diophante son Pere le salüoit froidement : et qu'il avoit mesme sçeu qu'il parloit mal d'Atalie, qui enfin estoit tousjours sa Soeur. Androclide (luy dit Telesile qui avoit desja remarqué ses veritables sentimens) il n'est nullement besoin d'un si grand 
<pb id="page_1478" n="V03-P114"/>détour aveque moy : ny de chercher un pretexte pour ne me voir plus. Il est permis à chacun, de suivre ses inclinations : et comme assurément vous ne pourriez jamais aimer la plus belle Personne du monde si elle n'estoit pas riche : je n'aimerois jamais aussi le plus riche homme de toute la Grece, s'il n'avoit l'ame encore plus grande que sa fortune. Ainsi je pense qu'il nous sera également avantageux, que vous ne vous obstiniez pas par une fausse generosité, à rendre quelques devoirs à une personne qui a perdu tout ce qui vous la rendoit aimable. Androclide surpris de la liberté du discours de Telesile, voulut luy faire des protestations contraires à ce qu'elle disoit : mais ce fut avec un air si contraint, et des paroles si ambiguës, que l'on eust dit qu'il craignoit d'en dire trop, et de s'engager plus qu'il ne vouloir. Telesile le regardant alors avec un sous-rire qui avoit quelque chose de fier : Non Androclide, luy dit elle, ne vous donnes point la peine de vous déguiser plus long temps ; et laissez moy joüir en repos d'un Thresor que je prefere à ceux qui touchent vostre inclination, qui est la liberté de pouvoir resver toute seule. Androclide prenant comme on dit cette occasion aux cheveux, quitta Telesile ; et s'en pleignant à tout le monde, il cessa de la voir, aussi bien que beaucoup d'autres : de sorte qu'en peu de jours, la Maison de Diophante fut aussi solitaire qu'elle avoit esté tumultueuse, et pleine de monde. D'abord Telesile s'estonna de la foiblesse des hommes : et se 
<pb id="page_1479" n="V03-P115"/>regardant quelquefois dans un Miroir, elle se demandoit à elle mesme, si sa beauté estoit changée ? Car j'ay sçeu toutes ces choses depuis de sa propre bouche. Mais se trouvant encore les mesmes yeux ; le mesme taint ; et la mesme personne qu'elle avoit tousjours esté ; elle concevoit une si forte aversion contre tous les hommes, qu'elle estoit presque bien aise d'estre delivrée de leur conversation. Mais comme ce changement fit un grand bruit dans la Ville, Diophante pour le laisser dissiper s'en alla aux champs : si bien que quand j'arrivay à Delphes je ne l'y trouvay pas : et j'apris de Melesandre tout ce que je viens de vous dire. Cette absence me fut sans doute tres sensible : car j'avois tellement esperé de revoir Telesile, que la privation d'un si grand bien, fut cause que je fus plusieurs momens sans sentir la joye que je devois avoir, d'aprendre que j'estois deffait de tous mes Rivaux, et de pouvoir esperer que Telesile m'auroit quelque obligation des soins que je luy rendrois à l'advenir ; estant certain que je me resjoüis autant de sa pauvreté, qu'Androclide s'en affligea : parce que je la regardois comme un moyen propre à luy faire connoistre la grandeur de ma passion. Mais quand je venois à penser qu'elle n'estoit point à Delphes, l'esperance m'abandonnoit, et la crainte s'emparoit de mon esprit. J'apprehendois que la lascheté de quelques hommes ne les luy eust fait tous haïr : et je ne trouvois repos en nulle part. Le lendemain je rendis conte de mon voyage : et je 
<pb id="page_1480" n="V03-P116"/>reçeus des Amphictions toute la loüange que j'en pouvois esperer. Mon Pere estant satisfait de moy, me donna aussi beaucoup de marques de tendresse : tous mes Amis me visiterent en cette occasion ; et si je n'eusse point esté amoureux, j'eusse sans doute esté en estat de me divertir. Mais l'absence de Telesile troubloit alors toute ma joye ; et l'envie que j'avois de luy témoigner que je n'estois pas de l'humeur de ceux qui l'avoient abandonnée, me donnoit une inquietude aussi incommode, que s'il me fust arrivé quelque grand malheur. Durant ce temps là je ne pouvois presques sousrir que Melesandre ; parce que je n'avois la liberté de parler de ma passion qu'aveques luy, et qu'il avoit la complaisance de m'escouter favorablement : ce qui est sans doute une des plus sensibles consolations, dont l'on peut joüir pendant l'absence de ce que l'on aime. Mais enfin apres avoir long temps soupiré, Diophante revint, et ramena, Telesile ; resoluë d'éviter la conversation des hommes, autant que la bien seanse le luy permettroit. Je ne sçeus pas plustost qu'elle estoit revenuë à Delphes, que je fus chez Diophante, qui me reçeut avec beaucoup de civilité : Taxile fit la mesme chose, aussi bien que son adorable Fille ; avec cette difference toutesfois, que la civilité de Telesile estoit froide et serieuse. Neantmoins j'eus une si grande joye de la revoir, et de me trouver chez elle sans pas un de mes anciens Rivaux, que je ne fis reflexion sur ce que je dis, qu'apres en estre sorti, Cette premiere 
<pb id="page_1481" n="V03-P117"/>visite ne fut pas fort longue : car comme ils estoient arrivez tard, la discretion ne me permit pas de demeurer davantage aupres d'eux. Ce ne fut donc que des yeux, que je parlay de ma passion à Telesile ; qui ne voulut ny entendre, ny respondre, à un langage qu'elle seule m'avoit fait aprendre : puis que je n'avois jamais rien aimé qu'elle, et que je n'aimeray sans doute jamais rien autre chose. Mais comme je fus retourné dans ma chambre, la froideur de Telesile me donna de l'inquietude ; et je creus que peut-estre s'estoit elle trouvée offencée du dernier discours que je luy avois tenu en partant. Neantmoins je ne lassay pas d'esperer, que ma perseverance la toucheroit : le lendemain je fis tout ce que j'avois accoustumé de faire, auparavant que d'aller à Milet : et je fus au Temple où je sçavois qu'elle devoit aller. J'y trouvay Androclide, et la plus grande partie de ceux qui aimoient Telesile avant mon départ : Mais ils avoient tous changé de place ; car au lieu de se mettre vers certaines colomnes de Marbre où Telesile se met toujours, et où elle estoit lors que j'entray dans ce Temple, ils estoient dispersez en plusieurs autres endroits. Pour moy qui n'avois pas changé comme eux, je fus me mettre selon ma coustume, en lieu où je pouvois voir Telesile, et estre veû d'elle : d'abord elle n'y prit pas garde, parce qu'elle prioit les Dieux avec beaucoup d'attention : mais ayant tourné les yeux de mon costé, je la salüay avec je ne sçay quel respect, qui fait ce me semble que 
<pb id="page_1482" n="V03-P118"/>l'on peut discerner une reverence de simple ceremonie, d'avec une qui s'adresse à une personne dont l'on est amoureux. Telesile me rendit mon salut en rougissant : et il me sembla qu'elle chercha des yeux Androclide, comme pour luy dire qu'elle n'estoit pas encore abandonnée de tout le monde. Et en effet s'estant assez tournée pour rencontrer ses regards, quoy que son action parust estre sans dessein, Androclide changea de couleur et de place : et un moment apres il sortit du Temple, comme un homme qui avoit honte de sa lascheté : et qui eust esté bien aise que j'eusse esté lasche comme luy. J'ay sçeu depuis que certainement ma constante passion, pensa renouveller la sienne, Se surmonter tous les sentimens avares de son coeur : Mais à la fin il se contenta de fuir Telesile, et de me fuir moy mesme. Ne perdant donc pas une seule occasion de voir la personne que j'aimois, il eust esté bien difficile qu'elle ne m'eust pas fait la grace de faire quelque distinction de moy à tous les autres qui l'avoient quittée : neantmoins elle s'estoit si fort resoluë de ne rien aimer, qu'elle s'obstina à me traitter avec indifference. Je vescus donc de cette sorte durant quelque temps, sans pouvoir jamais trouver une occasion de luy parler en particulier, parce qu'elle me les ostoit toutes : Mais enfin je la trouvay un jour sur les bords de la riviere de Cephise, qui passe à Delphes, où les Dames se promenent souvent à pied : laissant leurs Chariots au bout d'une grande Prairie, bordée d'une espece d'Alisiers fort egreables. 
<pb id="page_1483" n="V03-P119"/>Elle y estoit avec deux de ses Amies seulement ; et lors qu'apres divers tours de la promenade nous eusmous trouvé des hommes de leur connoissance, qui leur aiderent à marcher, je demeuray ? estat de rendre ce mesme service à Telesile, et de luy pouvoir parler sans estre entendu que d'elle. Car la liberté est beaucoup plus grande à Delphes qu'à Athenes ; et mesme encore un peu plus qu'a Corinthe : à cause de ce grand abord d'Estrangers qui y viennent de toutes les parties du Monde : et qui y font insensiblement couler quelque chose des coustumes de leur Païs. Mais ô Dieux, que je me trouvay embarrassé, lors que je voulus commencer la conversation ! je n'avois pas plustost resolu de luy dire une chose, que j'en pensois une toute contraire : et nous fusmes assez long temps sans parler ny l'un ny l'autre. Mais enfin poussé par ma passion, je commençay de l'entretenir par un soupir : Plust aux Dieux, luy dis-je, adorable Telesile, que vous voulussiez vous épargner la peine d'entendre en des termes mal propres et peu significatifs, les sentimens que j'ay pour vous : et que vous voulussiez prendre celle de lire dans mon coeur, et de deviner mes pensées. Je puis facilement, me dit elle, faire ce que vous souhaitez : car Thimocrate, je connois si admirablement le coeur de tous les hommes, que je ne sçaurois manquer de connoistre le vostre. Eh Madame, luy dis-je, ne me traittez pas si cruellement : et ne confondez pas s'il vous plaist, Androclide et Thimocrate. Androclide dit elle, croit estre 
<pb id="page_1484" n="V03-P120"/>fort prudent : et Thimocrate est fort amoureux, luy dis-je, Thimocrate, repliqua t'elle, est peut-estre un peu plus dissimulé qu'un autre : mais apres tout, il a sans doute l'ame pleine foiblesse comme les autres hommes, dont la plus part commencent d'aimer sans y penser ; continuënt par coustume ; cessent de le faire par caprice ; et font presques toutes choses sans raison. Ha Madame, luy dis-je, vous connoissez mal Thimocrate, si vous le croyes tel que vous dittes ! Car enfin j'ay commencé de vous aimer malgré moy, je l'avouë : mais j'ay continué par inclination et par raison tout ensemble. Je suis parti d'aupres de vous le plus amoureux des hommes : j'ay passé cette cruelle absence, avec toute la douleur imaginable : et je suis revenu icy avec une passion qui s'est encore augmentée depuis mon retour : quoy que dés le premier instant que je vous aimay, je ne creusse pas qu'il fust possible qu'elle augmentait. Thimocrate, me dit elle, Androclide disoit il y a trois mois les mesmes choses que vous dittes à tout ce qu'il y a de gens à Delphes, lors qu'il leur parloir de moy : cependant cette pretenduë beauté de Telesile a perdu tous ses charmes, dés que Crantor m'a osté l'esperance de ses thresors. Il est vray, luy dis-je ; mais c'est qu'Androclide n'aimoit Telesile, qu'à cause des richesses d'autruy ; et que je ne l'adore qu'à cause de ses propres richesses. Non divine Personne, luy dis-je, ce ne sont que vos yeux ; ce n'est que vostre esprit que ; regarde ; et ce n'est enfin que pour 
<pb id="page_1485" n="V03-P121"/>vostre seul merite que je vous aime ; que je vous sers ; et que je vous serviray toute ma vie. La beauté Thimocrate, me dit elle, quand il seroit vray que j'en aurois, est un bien que l'on peut perdre tost, encore plus facilement que tous les autres biens : il a mesme cela de fascheux, que l'on est assuré de le perdre infailliblement. Ainsi quand je croirois que vostre ame ne seroit pas sensible à cette basse et honteuse passion, qui s'oppose à toutes les grandes actions, et qui fait preferer les richesses à la gloire et à la vertu ; je ne m'assurerois pas encore en vostre affection : et je suis persuadée que vous feriez un jour par foiblesse et : par inconstance, ce qu'Androclide a fait par avarice. Non divine Telesile, luy respondis-je, vous ne me connoissez pas : j'avoüe, adjoustay-je, parce que je suis sincere, que la perte de vostre beauté me causeroit une douleur inconcevable : mais elle me la causeroit principalement pour l'amour de vous : et non pas comme estant absolument necessaire à entretenir la passion qu'elle a fait naistre dans mon coeur. Vostre esprit, charmante Personne, a des lumieres qui brilleroient encore, quand celles de vos yeux seroient esteintes ? et vostre ame a des beautez qui raviroient tousjours la mienne, quand mesme vous ne seriez plus belle. Mais, poursuivis-je, Telesile la sera tousjours : et elle a encore si peu veû de Printemps, que le sien n'est pas prest de finir. C'est par ce peu d'experience, repliqua t'elle en sous-riant, que je me dois défier 
<pb id="page_1486" n="V03-P122"/>de tout : et c'est pourquoi Thimocrate, pour ne vous abuser pas, sçachez que toute maltraittée de la Fortune que je suis, je ne laisse pas d'estre glorieuse ; et que je suis beaucoup plus difficile à persuader, que je n'estois auparavant. Tout m'est devenu suspect, et je me la suis à moy mesme : c'est pourquoy changez de dessein si vous m'en croyez. Vous le pouvez faire sans honte à mon avis ; car quand on se jette parmy la multitude, poursuivit elle en riant, on cache sa fuitte par celle des autres. Mais si vous vous estiez obstiné à me servir, et qu'apres vous vinssiez à changer, vous seriez chargé de cette inconstance toute entiere. Allez donc Thimocrate, allez : laissez Telesile en paix, elle ne veut ny aimer ny estre aimée ; et elle se trouve si riche de sa propre vertu, qu'elle ne veut rien aquerir davantage. Vous possedez pourtant mon coeur malgré vous, luy dis-je : et je le connoistray peut-estre aussi malgré vous, reprit elle en riant encore : et se meslant alors dans la conversation des autres personnes avec qui nous estions, le reste de la promenade se passa, sans que je luy pusse rien dire de particulier, et sans que mesme je pusse parler à propos : Car j'avois l'esprit si occupé à juger si j'avois lieu de craindre ou d'esperer, que je ne sçavois pas trop bien ce que l'on disoit. Mais pour acourcir mon discours, je vous diray en peu de paroles, que cent mille soins que je rendis, toucherent enfin le coeur de Telesile, qui sçavoit bien que son Pere approuvoit mon affection : 
<pb id="page_1487" n="V03-P123"/>et elle trouva quelque chose de si obligeant en mon procedé aupres d'elle, qu'elle eut peut-estre autant de reconnoissance pour ma respectueuse passion, qu'elle avoit de mépris pour ceux qui l'avoient abandonnée. En un mot, j'en vins au point avec elle, qu'elle croyoit que je l'aimois, et qu'elle souffroit que je le luy disse. Cependant Androclide ne pouvant plus endurer ny la veuë de Telesile ny la mienne, s'en alla aux champs : une partie de ses autres Amants firent la mesme chose : et j'estois presques heureux. Car je voyois tous les jours Telesile ; et elle avoit la bonté de me tesmoigner qu'elle me voyoit agreablement. Elle ne m'avoit pourtant jamais dit precisément qu'elle ne me haissoit pas : mais un jour que j'allay chez elle, et que je trouvay l'occasion de luy parler ; elle me dit qu'il venoit d'arriver une nouvelle, qui feroit qu'Androclide la haïroit encore davantage, qui estoit qu'Atalie estoit en estat de donner bien tost un successeur à Crantor. Elle dit cela comme il estoit : mais elle le dit en me regardant avec assez d'attention ; afin de voir sur mon visage les mouvemens de mon esprit. Non non, luy dis-je, malicieuse Telesile, vous ne trouverez rien dans mes yeux, qui n'exprime les sentimens de mon coeur : et vous ne pouvez rien trouver dans mon coeur, qui soit indigne de la possession du vostre. Je le souhaite, me dit elle avec precipitation : A peine eut elle prononcé cette derniere parole, qu'elle en rougit comme d'un crime : et qu'elle voulut en affoiblir le sens obligeant 
<pb id="page_1488" n="V03-P124"/>que j'y pouvois donner : Mais ce fut avec une si agreable confusion, que je mets ce moment là au nombre des plus heureux de toute ma vie. Bien est il vray qu'il fut suivi d'un assez grand malheur : puis que je ne fus pas plustost au logis, que mon Pere me fit apeller, et me dit qu'il avoit besoin de moy, en un voyage qu'il commenceroit le lendemain ; et que je me preparasse à partir. Je taschay inutilement de m'en excuser, sans comprendre la raison pourquoy on me refusoit : mais je sçeus un moment apres par Melesandre, que mon Pere s'estoit pleine à un de ses Amis, de l'amour que je continuels d'avoir pour Telesile ; luy disant qu'il l'avoit soufferte quand elle devoit estre riche : mais qu'il ne la vouloit plus souffrir, aujourd'huy qu'elle ne l'estoit pas. Ainsi quand l'eus vaincu la rigueur de Telesile, et que je fus presques assuré du contentement de Diophante, auquel j'avois fait parler par Melesandre, je vy naistre un obstacle nouveau ; et il falut recommencer d'esprouver toute la rigueur de l'absence. Car enfin quitter ce que l'on aime, est sans doute un grand suplice : mais quitter ce que l'on aime et dont l'on est aimé, en est un incomparablement plus grand. Il falut toutesfois s'y resoudre. et m'en aller avec mon Pere, à l'extremité de la Phocide du costé de Megare. Je ne sçay si je dois dire que l'eus le bonheur de prendre congé de Telesile ; puis que c'est un instant si rigoureux, que celuy qui suit le moment où l'on se separe de la personne aimée ; que je ne puis pas bien déterminer 
<pb id="page_1489" n="V03-P125"/>comment on doit parler d'une semblable chose. J'eus mesme le malheur pendant ce voyage que la Republique donna un employ à mon Pere, qui augmentoit de beaucoup le bien de sa Maison : de sorte que je voyois naistre obstacle sur obstacle : et j'estois si affligé de ma bonne fortune, qu'on ne peut guere l'estre davantage de la mauvaise. Durant ce temps là, mon Pere me parla plusieurs fois, pour me détourner de cette amour : et plusieurs fois aussi, je fis ce que je pûs, afin de luy persuader qu'il devoit preferer la vertu de Telesile à toute chose. Mais venant à m'apercevoir que plus je tesmoignois de fermeté, plus je reculois mon retour à Delphes : je taschay de déguiser mes sentimens : et de luy faire croire que l'absence m'avoit guery. Mais helas, qu'il fut trompé en son opinion car je ne fus de ma vie si amoureux que je l'estois alors. Je sçavois que Telesile ne me haïssoit pas : j'aprenois par Melesandre, que mon absence la touchoit : et je m'imaginois un si grand plaisir à la revoir, que je ne pensois â autre chose. Cependant je sçeus de certitude que mon Pere ne retourneroit de tres long temps à Delphes, s'il ne croyoit absolument que je fusse guery de ma passion : je me fis donc violence ; et commençant de faire plus de visites qu'à l'ordinaire (car nous estions dans une Ville où la Compagnie est assez grande et assez belle, ) je m'attachay à voir plus souvent que les autres, une Personne assez aimable ; mais pour laquelle je n'avois pourtant pas un sentiment qui peust affoiblir la passion que j'avois 
<pb id="page_1490" n="V03-P126"/>pour Telesile. Cette Fille avoit de l'esprit ; mais c'estoit un esprit melancolique et doux qui parloit peu ; qui resvoit souvent ; et qui par consequent me donnoit lieu de pouvoir plus commodément penser à Telesile, lors que j'estois aupres d'elle, que si j'eusse esté avec une Personne plus enjoüée et plus brillante. Les visites que je luy rendis firent sans doute l'effet que j'en attendois dans l'esprit de mon Pere ; puis qu'il creut que je n'aimerois plus Telesile, et que j'aimois Pheretime, c'est ainsi que cette Fille se nommoit. Mais comme il n'eust guere plus approuvé cette seconde passion que la premiere, parce que Pheretime quoy que noble, n'estoit pourtant pas des plus illustres Races de son Païs ; il resolut de retourner à Delphes. Cependant si cette innocente fourbe me reüssit bien avec mon Pere, elle me reüssit mal avec Telesile : à laquelle Androclide, comme je l'ay sçeu depuis, fit sçavoir avec adresse, sans qu'elle sçeust que ce fust par luy, que j'estois fort attaché à Pheretime. De sorte que lors que je retournay à Delphes, je trouvay son esprit changé : et j'apris par Melesandre qu'il y avoit : plus de quinze jours qu'elle n'avoit voulu souffrir qu'il luy parlast de moy comme à l'ordinaire. Diophante mesme me parut changé aussi bien qu'elle : car ayant sçeu que mon Pere avoit tesmoigné une si forte aversion pour son alliance, il en avoit l'esprit aigry : et je fus quelques jours aussi malheureux qu'on le peut estre, en la presence de ce que l'on aime. Mais enfin ayant trouvé 
<pb id="page_1491" n="V03-P127"/>Telesile un jour chez elle, avec assez de liberté pour luy pouvoir parler bas : qu'ay-je fait Madame ? luy dis-je, l'absence m'a t'elle détruit dans vostre coeur ? et seriez vous capable de la foiblesse que je vous ay tant entenduë condamner ? Thimocrate, me dit elle, ne me chargez point de vostre crime ; et contentez vous que Telesile ne se pleigne pas sans vous pleindre. Ce n'est pas qu'elle n'en eust sujet : mais c'est qu'elle est trop glorieuse pour le faire. Ainsi, dit elle avec un sous-rire un peu forcé, vous ne devez pas craindre que mes reproches troublent le plaisir que vous avez à vous souvenir de Pheretime. Pheretime ! (luy dis-je tout surpris, et comprenant alors le sujet de son changement pour moy) ha Madame, vous ne me connoissez pas ; vous ne la connoissez point ; et vous ne vous connoissez pas vous mesme : si vous pouvez croire que je puisse penser à elle en vous voyant. J'ay tousjours pensé à vous Madame ? lors que j'ay esté aupres de Pheretime : mais je ne me suis point souvenu de Pheretime depuis que je suis à Delphes. Ha injuste Personne que vous estes, luy dis-je encore, quel est cet ennemy caché, qui a fait un crime d'une chose dont je pouvois demander recompense, puis que je n'ay veû Pheretime, qu'afin de venir plustost revoir Telesile ? Je luy contay alors sincerement comme la chose s'estoit passée : je la supliay en suitte de me dire qui luy avoit apris cette fausse nouvelle : et apres avoir bien prié, pressé, conjuré, et importuné Telesile ; 
<pb id="page_1492" n="V03-P128"/>elle me nomma la personne qui luy avoit dit la chose, qui estoit une Amie particuliere d'Androclide. Cependant comme mon coeur estoit fidelle, et que toutes mes paroles estoient veritables, je fis ma paix avec Telesile, à laquelle il ne demeura plus nul soubçon de ma confiance. Elle avoit toutesfois un secret dépit contre elle mesme, de m'avoir donné quelques legeres marques de jalousie : ce qui fut cause qu'il me falut quelque temps, auparavant que de retrouver dans son ame la franchise et la quietude avec laquelle elle avoit accoustumé de vivre aveque moy. Mais enfin je me retrouvay heureux ; et je fis mesme comprendre à Diophante, que je ne devois pas estre puny de l'obstacle que mon Pere aportoit à mon dessein. Je n'avois donc plus rien qui me faschast ; sinon qu'il faloit malgré moy, ne visiter pas si souvent Telesile : de peur que mon Pere ne m'exilast de nouveau, comme il avoit desja fait. Mais si je ne la voyois pas chez elle, je la rencontrois ailleurs ; et je la voyois tous les jours. le voulus alors diverses fois obtenir d'elle la permission de l'épouser sans le contentement de mon Pere : mais comme elle estoit sage et glorieuse, elle ne le voulut jamais ; et me dit tousjours qu'elle sçavoit bien que Diophante n'y consentiroit non plus qu'elle : et qu'ainsi il faloit attendre en repos que le coeur de mon Pere fust, changé. Je ne joüis pourtant pas long temps de ce calme, pendant lequel j'avois de si doux moments : et par un caprice de la Fortune, nous fusmes presques 
<pb id="page_1493" n="V03-P129"/>toujours separez. Tantost il y avoit un de mes Amis qui avoit querelle, à qui par un sentiment d'honneur il falloit que je m'attachasse, et que je le suivisse hors de Delphes : une autrefois Diophante demeura malade aux champs, où Telesile le fut trouver : en suitte, une Feste publique l'y retint : et il y eut mesme des absences sans sujet, et où il sembloit que la Fortune n'eust autre dessein que de nous persecuter. Il y en eut de longues, de courtes, d'impreveuës, de premeditées : je ne revenois pas plustost à Delphes qu'elle en partoit : Elle n'y revenoit pas aussi plustost que j'en partois : et je puis dire de plus, que je n'ay jamais quitté Telesile, qu'il ne me soit arrivé quelque malheur. Nous avions tousjours quelque petite querelle, que la seule absence nous causoit : et je me souviens mesme qu'un jour je fus assez bizarre pour me pleindre de ce que je la trouvois trop belle à mon retour. Car, luy disois-je, adorable Telesile, si mon absence vous avoit touchée, comme la vostre m'a affligé, je verrois que la fraicheur de vostre teint seroit un peu ternie : et je verrois encore dans vos yeux quelque impression de melancolie, qui me donneroit une joye estrange. Où au contraire j'y voy une joye qui m'inquiete : par la crainte que j'ay qu'elle n'y ait tousjours esté, pendant que je n'estois pas aupres de vous : et que ce ne soit pas mon retour seul qui la cause. En un mot, j'esprouvay l'absence de toutes les façons dont on la peut esprouver ; et je souffris sans doute tout ce qu'un 
<pb id="page_1494" n="V03-P130"/>Amant peut souffrir. Mais soit que je m'esloignasse par une raison qui me fust avantageuse, ou par quelque cause qui me deust fascher ; je puis dire n'avoir jamais eu l'ame sensible, ny à la douleur, ny à la joye, que ces divers sujets me devoient donner : et n'avoir jamais senti en ces fascheuses separations, nul autre mouvement dan mon coeur, que celuy que mon amour y causoit.
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<div2 id="page_CYRUS030106" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant absent (Thimocrate condamné à l'exil)">
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Apres donc cent mille douleurs, et une absence d'un mois je revins à Delphes : ou j'apris qu'Atalie Soeur d'Androclide, et Femme de Crantor, estoit morte en accouchant d'un fils, et que ce fils estoit mort luy mesme, peu de jours apres sa Mere : de sorte que Telesile se retrouva avec plus d'apparence que jamais, de devoir estre une des plus riches Personnes de toute la Grece : car on sçavoit que Crantor s'estoit repenti de s'estre marié, et n'avoit pas esté satisfait d'Atalie : si bien que mon Pere n'ayant plus à me reprocher le peu de bien de Telesile, il y avoit lieu de croire que je serois bien tost heureux. Pour moy je ne soubçonnay jamais cette admirable Fille de changer de sentimens en changeant de fortune : mais j'eus un peu de peur que Diophante ne se servist pour me nuire, du pretexte que Mon Pere luy avoit donné. De sorte que pour haster la chose, apres avoir veû Telesile, je fus en diligence à une Terre que mon Pere avoit à deux journées de Delphes, et où il estoit alors ; pour le suplier tres humblement de se souvenir, qu'il avoit autrefois aprouvé ma passion pour Telesile : mais 
<pb id="page_1495" n="V03-P131"/>par malheur je ne l'y trouvay plus : et il falut que j'attendisse huit jours auparavant qu'il revinst : car les gens qu'il avoit laissez chez luy, sçavoient seulement qu'il y reviendroit, et ne sçavoient pas où il estoit allé. A son retour, je luy dis ce que j'avois resolu de luy dire, et il me respondit ce que j'avois esperé : si bien que je m'en retournay à Delphes le plus satisfait de tous les hommes. Je sçeus mesme en y arrivant, que Crantor estoit mort subitement depuis un jour : de sorte qu'apres avoir esté chez moy, me mettre en estat de paroistre devant Telesile, je fus chez elle pour luy faire une visite de ceremonie. Mais je fus un peu surpris d'y trouver toute la Ville : et d'y revoir principalement tous mes anciens Rivaux, et mesme Androclide. Neantmoins comme la bien-seance vouloit que l'on rendist cette civilité à la condition de Diophante, en une occasion de deüil ; je fis ce que je pûs pour croire, que la chose en demeureroit là : et que tous ces Amans avares qui avoient abandonné Telesile quand elle n'estoit plus riche ; n'auroient pas la hardiesse d'oser jamais luy parler de leur passion, apres une semblable lascheté. Mais je fus bien trompé en mes conjectures : car aussi tost que les premiers jours du deüil furent passez, Telesile se vit environnée et de tous ceux qui l'avoient quittée auparavant, et tous ceux qui mesme n'avoient pas encore pensé à elle. J'obligeay alors Melesandre à parler à Diophante, pour luy dire qu'il devoit faire quelque distinction de moy aux autres pretendans de 
<pb id="page_1496" n="V03-P132"/>Telesile : mais soit que se voyant en estat de choisir, il ne voulust pas Se haster, ou qu'il voulust se vanger de mon Pere ; il respondit biaisant sans rien conclurre, et me mit au desespoir. J'avois pourtant la consolation, de ne remarquer nul changement en l'esprit de Telesile : et de voir avec quel mépris elle traitoit tous ceux que sa richesse plustost que sa beauté, avoit rapellez. Mais pour mon mal heur, il revint en ce temps là à Delphes, un homme de grande qualité apellé Menecrate, qui en estoit ; qui avoit esté tres long temps à voyager ; qui devint amoureux de Telesile et qui n'ayant point de part au crime des autres, me donna aussi plus d'inquietude. Car comme il est bien fait ; que sa naissance est illustre ; et sa Maison tres puissante en biens, je trouvois lieu de m'en affliger. Neantmoins Telesile agissoit si sagement, que sa seule veuë dissipoit toutes mes frayeurs, et me laissoit quelquesfois assez de liberté d'esprit, pour rire des actions contraintes de tous ces lasches Amants : qui n'osoient presques parler, tant la honte les possedoit, et abatoit leur esprit. Toutefois ils suivoient tousjours Telesile, et la voyoient malgré elle : Pour Androclide il fut plus prudent ; car il ne songea pas moins à gagner Diophante, qu'à pouvoir appaiser sa fille : et je ne sçay de quels moyens se il servit ; mais je fus adverti qu'il avoit assez de part dans son esprit ; et que peut-estre seroit il bientost choisi par Diophante pour estre le Mari de Telesile. Je fus à l'instant mesme chez elle, afin de luy aprendre 
<pb id="page_1497" n="V03-P133"/>ma crainte, et de luy demander quelque nouveau tesmoignage d'affection pour me rassurer : mais j'y trouvay Androclide, qui devenu plus hardi par l'esperance que Diophante luy avoit donnée, luy avoit parlé de sa passion plus ouvertement qu'il n'avoit fait, depuis la mort de Crantor. Comme je sçeus en bas qu'Androclide estoit seul avec elle, je montay avec precipitation : et arrivant à la porte de la chambre, je m'arrestay ; ne sçachant si je devois escouter ce qu'ils disoient, ou entrer sans les escouter. Mais comme la porte estoit ouverte, et que la Tapisserie qui me cachoit, n'empeschoit pas que je n'entendisse ce que l'on disoit dans la chambre ; j'oüis que Telesile luy disoit avec un ton de voix assez fier : Non Androclide, ne vous y trompez pas : ce n'est point à moy à vous recompenser des soins que vous me rendez, ni de ceux que vous m'avez rendus : car comme ce n'est point Telesile que vous avez aimée, ni que vous aimez, ce n'est point aussi à elle à vous en avoir obligation. J'avoüe qu'entendant un discours qui m'estoit si agreable, je me resolus de n'entrer pas si tost : et c'est la seule fois que j'ay pu comprendre que l'on peust preferer quelque chose, à la veuë de la personne aimée. J'entendis donc qu'Androclide reprenant la parole, luy dit qu'il n'avoit consideré les thresors de Crantor que pour l'amour d'elle : dittes plustost pour l'amour de vous, luy repliqua Telesile ; et sçachez que quand vous employeriez toute vostre vie à me vouloir persuader 
<pb id="page_1498" n="V03-P134"/>que vous m'aimez, je ne le croirois pas. Non non, luy dit elle, Androclide, je ne m'estime pas si peu, que je veüille un coeur partagé : et partagé encore pour une chose indigne d'estre balancée avec Telesile, et qui est l'objet de toutes les ames basses. Enfin je pardonnerois bien plustost à un inconstant qui m'auroit quittée pour une plus belle que moy : qu'à un avare qui m'a abandonnée des que je n'ay plus esté riche. Car avoüez la verité, luy dit elle, si j'avois assez de folie pour vous espouser, et que par malheur je vinsse à perdre tout ce qui cause vostre passion : qu'il ne me restast ny grandes Terres ; ny Pierreries ; ny mangifiques Meubles ; ny superbes Maisons : et que Telesile demurast seulement avec tous les charmes que vous trouvez en elle depuis qu'elle est riche ; avoüez la verité Androclide, l'aimeriez vous encore, et la trouveriez vous belle en ce temps là ? Je n'en doute nullement, luy respondit il tout confondu : et je ne le crois point du tout, repliqua t'elle. Mais Androclide, adjousta Telesile, je veux vous faire voir que je ne suis pas coupable du crime que je vous reproche : et que ce n'est pas l'estat present de ma fortune, qui me fait vous parler si fortement. Sçachez donc. . . . . . . je confesse que lors que Telesile en fut là, l'eus un battement de coeur estrange : je m'aprochay davantage de la Tapisserie : et je fis mesme assez de bruyt pour estre entendu : si ce n'eust esté que Telesile estoit en colere, et qu'Androclide estoit fort interdit. Mais apres m'estre un peu remis, 
<pb id="page_1499" n="V03-P135"/>j'entendis que poursuivant son discours, sçachez donc, luy dit elle encore une fois, que ce n'est point du tout par le changement avantageux qui est arrivé à mes affaires, que je vous traitte comme je fais : et que quand je ne serois que ce que j'estois il y a un mois, je ne vous pardonnerois pas ce que vous avez fait. Car en fin je ne puis jamais espouser qu'un homme que j'estimeray : et je ne puis jamais estimer celuy qui ne m'estime que par des choses que je crois beaucoup au dessous de moy. A peine Telesile eut elle achevé de parler, que craignant qu'Androclide ne l'adoucist par des soumissions, j'entray promptement dans la chambre : et surpris si fort mon Rival, qu'il ne se remit pas aisément. Comme j'avois la joye dans le coeur, à cause de ce que j'avois entendu, ma conversation fut, si je l'ose dire, plus agreable que celle d'Androclide : ce n'est pas qu'il sentist avec delicatesse les mépris de Telesile, puis que ne l'aimant presques que par consideration, ses sentimens estoient sans doute plus greffiers, et sa douleur estoit moins vive. Joint qu'il esperoit tousjours en Diophante : mais aussi la honte de sa mauvaise action l'interdisoit, et faisoit qu'il n'avoit pas la liberté de son esprit. Pour moy il me sembloit que je le menois en Triomphe ce jour là. Un moment apres il vint beaucoup de Dames ; et la conversation generale ne se passa pas, sans que je disse plusieurs choses piquantes pour Androclide. Il m'en respondit aussi quelques unes qu'il avoit dessein qui le fussent : mais il ne sçavoit 
<pb id="page_1500" n="V03-P136"/>par où s'y prendre ; parce qu'il ne me pouvoit rien reprocher : et que j'avois cent choses veritables à luy faire entendre, qui ne luy plaisoient nullement. Telesile prenoit sans doute quelque plaisir à le voir mal traité : neantmoins comme elle est fort prudente, elle destourna la conversation à diverses fois, de peur qu'elle ne devinst trop aigre. Ce n'est pas que je perdisse le respect que je luy devois, et que je voulusse quereller Androclide chez elle : mais c'est qu'il estoit si aisé de le toucher sensiblement, à cause qu'il sçavoit bien qu'il estoit coupable ; que la raillerie la plus fine et la plus delicate, l'irritoit jusqu'à la fureur : et que de plus j'esprouvay ce jour là, qu'il est fort difficile de n'insulter pas sur un Rival malheureux, quand on en trouve l'occasion, quelque generosité que l'on puisse avoir. Au sortir de chez Telesile, il fut trouver Diophante, qui se promenoir vers la Fontaine Castalie ; si bien que lors que j'en sortis à mon tour, j'apris fortuitement par Melesandre que mon Rival estoit avec le Pere de ma Maistresse : et le lendemain je sçeû que Diophante considerant plus le grand bien d'Androclide que le mépris qu'il avoit fait de Telesile ; et l'excusant peut-estre par une inclination pareille à la sienne, avoit effectivement commande à sa Fille, de mieux vivre qu'elle ne faisoit avec Androclide ; parce qu'enfin il avoit à l'advertir, qu'il estoit absolument resolu qu'elle espousast ou luy, ou Menecrate. Je sçeus cela par une femme qui estoit à elle, que Melesandre m'avoit 
<pb id="page_1501" n="V03-P137"/>aquise, et qui avoit ouï le discours que Diophante avoit fait à sa Fille : de sorte que desesperé de mon malheur, je n'avois plus pour ma consolation que la seule Telesile : que je sçavois bien qui méprisoit Androclide ; qui n'aimoit pas Menecrate ; et qui ne me haïssoit point. Mais son extréme vertu me faisoit pourtant craindre qu'elle ne fust pas capable de resister au commandement absolu de son Pere : car cette mesme Femme qui m'avoit adverti de ce que Diophante avoit dit, ne m'avoit point raporté la response de Telesile : disant qu'on ne luy avoit pas donné loisir d'en faire. Me trouvant donc en cét estat, je fus un soir chez Melesandre, afin de refondre aveque luy, quel remede je pourrois trouver à un si grand mal : ses gens me dirent qu'il se promenoit derriere le Temple des Muses, à une grande Place qui y est. Je m'y en allay donc aussi tost : mais au lieu d'y rencontrer mon amy comme je l'esperois, j'y trouvay Androclide qui s'y promenoit seul. Les gens de Melesandre m'avoient dit si fortement que leur Maistre y estoit, que comme il estoit desja tard, et que j'avois l'esprit preoccupé, je creus que c'estoit luy. De sorte que m'en aprochant, et bien, luy dis-je, Telesile sera tousjours persecutée par l'avare Androclide : Androclide (me respondit il, m'ayant reconnu à la voix) persecutera tousjours Telesile, quand ce ne seroit que pour persecuter Thimocrate. Et Thimocrate (luy repliquay-je fort surpris et fort en colere de voir que je m'estois trompé (se défera 
<pb id="page_1502" n="V03-P138"/>aisément quand il luy plaira, des persecuteurs de Telesile, et des siens. En disant cela, je portay la main sur la garde de mon Espée : et Androclide sans perdre temps, ayant tiré la sienne et moy la mienne apres luy, il vint fondre sur moy en prononçant quelques paroles peu distinctes, dont je n'entendis pas le sens. Je ne m'arresteray point à vous particulariser un combat qui se passa presques tout entier sans tesmoins ; et ce sera par l'evenement que vous jugerez de ce que j'y fis. Androclide estoit sans doute brave et adroit ; de sorte que si je n'eusse esté plus heureux que luy en cette occasion, je ne l'eusse pas vaincu sans peine. Cependant nostre combat ne fut pas long : et apres luy avoir donné quatre coups d'Espée, qui entroient tous dans le corps ; il lascha le pied, et fut en parant tousjours, tomber contre une petite porte du Temple, qui ne servoit que les jours des Sacrifices à certaine ceremonie. Je fus aussi tost à luy, pensant qu'il n'estoit que blessé, et voulant luy faire avoüer mon avantage : mais je trouvay qu'il n'avoit plus de mouvement, ni d'aparence de vie. Pendant que par un sentiment de generosité je voulois effectivement m'éclaircir c'il n'estoit plus en estat d'estre secouru, Menecrate passa, suivy de quelques uns de siens : et comme la Lune s'estoit dégagée des quelques nuës qui l'obscurcissoient auparavant, il vit briller mon Espée aupres de la porte de ce Temple. De sorte que sçachant bien que ce n'estoit pas un lieu où l'on deust voir une pareille chose, il vint droit 
<pb id="page_1503" n="V03-P139"/>à moy : mais ayant aperçeu des gens, je me retiray en diligence ; et mesme sans pouvoir estre reconnu, quoy que Menecrate me fist suivre par quelques uns des siens, qui me perdirent bien tost de veuë. Pour luy il estoit occupé aupres d'Androclide, qu'il reconnut : mais quoy qu'il fust son Rival, il ne laissa pas d'en prendre soin. Quelques Sacrificateurs qui logeoient assez prés de là, ayant ouï du bruit y accoururent, et furent estrangement surpris de cette prophanation. Car le lieu où nous nous estions battus, estoit de l'enceinte du Temple, quoy qu'il ne fust fermé que par une Balustrade : et la porte du Temple mesme estoit toute couverte de sang ; parce qu'en tombant Androclide avoit glissé tout du long. On porta ce blesse à la maison la plus proche, où il ne fut pas plustost, qu'il donna quelques signes de vie : de sorte qu'à force de remedes, il recouvra la parole, et alloüa la verité de la chose à Menecrate ; et par consequent mon action fut sçeuë telle qu'elle estoit par mes deux Rivaux : c'est à dire par deux tesmoins irreprochables. Androclide sentant bien qu'il n'avoit plus de part à Telesile, ne voulut pas se noircir par un mensonge : et Menecrate m'ayant l'obligation de luy avoir osté un Rival, que Diophante preferoit à beaucoup d'autres : voulut aussi m'en recompenser par sa sincerité. Mais cela n'empescha pas que ce combat ne fist un grand bruit : Androclide avoit beaucoup de parens : le lieu où il avoit esté blessé augmentoit le crime : la Pithie se plaignoit hautement 
<pb id="page_1504" n="V03-P140"/>le Peuple de Delphes disoit que cela estoit de mauvais presage : et dés qu'Androclide fut mort (ce qui arriva le lendemain au soir) je sçeus qu'il n'y avoit plus de seureté pour moy dans la Ville. Aussi tost apres le combat, je m'estois retiré chez Melesandre : et la mesme nuit il m'avoit conduit chez un de ses Amis, qui n'estoit pas un homme chez lequel aparemment on me deust chercher. De vous dire quelle fut ma douleur, quand je pus raisonner sans preoccupation sur mon avanture, il ne me seroit pas aisé : car quand je vins à connoistre qu'il faudroit m'esloigner, et abandonner Telesile, en un temps où Diophante la voudroit infailliblement marier bien tost, et en un temps où elle avoit cent mille Amants ; j'eusse voulu pouvoir ressusciter Androclide, tout mon Rival qu'il estoit : et quand j'eusse tué le plus cher de mes Amis, je n'aurois pas paru plus affligé que je l'estois, d'avoir tué mon Rival. Telesile de son costé, en eut une douleur extréme ; et par sa bonté naturelle, et pour les dangereuses suittes que ce funeste accident pouvoit avoir. Cependant on me poursuivit ; on me chercha : et ce fut en vain que mon Pere employa tous ses soings et tous ses Amis pour pouvoir calmer cét orage. Tout ce qu'il pût faire, fut de tirer les choses en longueur, et d'empescher que l'on ne me condamnast pas si promptement. Comme le Conseil des Amphictions estoit fini, j'avois moins de protection que s'il eust encore duré : j'en eus neantmoins assez, pour faire que l'on ne me condamnast 
<pb id="page_1505" n="V03-P141"/>pas à la mort ; et mon Arrest portoit que j'estois banni pour trois ans de toute la Phocide : à peine de perdre la vie, si durant ce temps là j'estois trouvé en lieu deffendu. Cét Arrest de grace, fut pour moy un Arrest de mort : car quand je venois à penser à la joye qu'en auroient mes Rivaux ; combien j'avois travaillé pour eux ; et comment je m'estois destruit ; ma raison se troubloit, et je n'estois pas Maistre de mes sentimens. Je disois hardiment à Melesandre, que je ne sortirois point de Delphes ; que j'y voulois demeurer caché : et effectivement j'y fus encore plus d'un mois apres ma condamnation. Je sçavois durant ce temps là, que mes Rivaux voyoient tous les jours Telesile, sans que j'eusse sujet de me pleindre d'elle, parce qu'elle ne le pouvoit pas esviter : et quoy que je sçeusse par Melesandre qu'elle estoit fort touchée de mon malheur, que par bonté elle nommoit le sien ; je ne pouvois souffrir la privation de sa veuë. Cependant je pensay estre pris trois ou quatre fois : et il falut changer le lieu de ma retraite plus de six ; parce que nous estions advertis Melesandre et moy, que l'on avoit descouvert où j'estois. Et certes il n'estoit pas fort estrange ni fort difficile : car à mon advis tous mes Rivaux estoient les Espions de ceux qui me poursuivoient. De sorte que Telesile ne pouvant plus endurer que je m'exposasse inutilement pour elle : m'écrivit un Billet, par lequel elle me commandoit absolument de sortir non seulement de Delphes et de la Phocide, mais 
<pb id="page_1506" n="V03-P142"/>de m'éloigner mesme le plus qu'il me seroit possible de toute la Grece. Depuis que j'estois caché, j'avois escrit tres souvent à Telesile, sans qu'elle eust voulu me respondre : toutesfois aprenant par Melesandre que je m'obstinois à ne vouloir point sortir de la Ville, quoy que mon Pere y fist tous ses efforts : elle se resolut de le faire, comme je viens de le dire. Apres avoir leû son Billet, je luy respondis que si elle vouloit que je partisse, il faloit du moins qu'elle me permist de la voir et de luy dire adieu. Melesandre fit tout ce qu'il pût, pour m'empescher de luy demander une grace qui m'exposeroit beaucoup, et que peut-estre Telesile ne m'accorderoit pas : mais je luy dis que je n'en ferois autre chose, et qu'absolument je ne partirois point de Delphes, que je n'eusse parlé à Telesile. Ce fidelle Amy fut donc la trouver, et luy dire ma derniere resolution : elle s'en fascha ; elle m'en dit presques des injures, en parlant à Melesandre : elle luy dit que mon affection estoit inconsiderée : que sa gloire ne m'estoit pas chere : que je n'avois point de raison : que je luy demandois une chose qu'elle ne devoit pas m'accorder : et pour conclusion elle protesta, qu'elle ne s'y pouvoit resoudre. Mais, luy dit Melesandre, si on trouve Thimocrate, et qu'on le face mourir, le soufrirez vous mieux ? Ha Melesandre, luy dit elle, vous n'estes gueres moins fascheux que vostre Amy, de me presser d'une chose que je ne veux pas faire : et de me contraindre presques à la vouloir malgré moy. Enfin apres 
<pb id="page_1507" n="V03-P143"/>une assez longue contestation, elle luy dit, que pourveû qu'il trouvast une voye qui ne m'exposast pas, et qui ne luy fist rien faire contre la bien-seance, elle se resoudroit à me voir : quand ce ne seroit, disoit elle, que pour me gronder de mon opiniastreté. Melesandre songeant alors à ce qu'il avoir à luy dire, luy proposa de faire une visite chez une de ses Parentes, qu'elle voyoit quelquesfois, qui estoit une Personne de merite et de vertu, chez laquelle il me meneroit la nuit auparavant qu'elle y deust aller. Mais, luy dit elle, que penseroit de moy vostre Parente ; qu'en penseriez vous vous mesme ; et qu'en penseroit Thimocrate ? Non non, Melesandre, je ne sçaurois me resoudre à cette innocente assignation : et en effet il ne gagna rien sur son esprit de tout ce jour là. Mais le lendemain ayant encore pensé estre pris, et ayant esté contraint de changer de nouveau le lieu de mon Azyle ; la crainte d'estre cause de ma mort l'y fit resoudre : et elle consentit à me voir chez la Parente de Melesandre ; pourveû qu'elle et luy fussent presens à nostre conversation. De vous representer ma joye, lors que je sçeus que je verrois Telesile, il ne me seroit pas aisé : elle fut si grande que je ne songeay pas seulement que je ne la verrois que pour luy dire adieu. Mais pour achever promptement de vous apprendre mon malheur, je fus donc mené la nuit chez cette Parente de Melesandre, où l'adorable Telesile devoit venir le lendemain, suivie seulement de cette mesme Femme qui estoit de mes 
<pb id="page_1508" n="V03-P144"/>Amies, et de nostre confidence ; car c'estoit dans son voisinage. De vous dépeindre combien cette scrupuleuse vertu dont elle faisoit profession, luy donna de repugnance à cette visite, il ne seroit pas facile : Elle entra dans la chambre où j'estois seul avec Melesandre et sa Parente, comme si elle eust fait un crime effroyable ; et ne voulant pas en faire une finesse à cette Personne : que direz vous de moy, luy dit elle, de venir chez vous avec intention d'y quereller un de vos Amis ? Je diray (luy respondit elle, car nous luy avions dit la verité) que vous estes bien inhumaine, d'avoir voulu exposer une vie qui vous doit estre aussi chere que celle de Thimocrate. Madame (dis-je alors à Telesile, sans luy donner loisir de respondre) pardonnez s'il vous plaist à la violence que je vous ay faite : croyez que si j'eusse pû faire autrement, je n'aurois pas voulu forcer vostre inclination. Apres cela nous nous assismes, et parlasmes assez long temps du malheur qui m'estoit arrivé, et de l'opiniastreté de mes ennemis à me poursuivre, sans que Telesile me donnast lieu de l'entretenir en particulier. Mais quelqu'un ayant voulu parler à la Parente de Melesandre, pour quelque affaire assez importante : elle pria Telesile de luy donner la permission d'aller trouver ceux qui la demandoient dans une autre chambre. Si bien que sans perdre temps, Madame (dis-je à Telesile, pendant que Melesandre fut vers les fenestres entretenir la Fille qui l'acompagnoit) vous avez donc resolu que je parte ; que je m'esloigne 
<pb id="page_1509" n="V03-P145"/>de vous ; et que je m'en esloigne mesme sans sçavoir s'il demeurera dans vostre memoire quelque leger souvenir de Thimocrate ? Mais Madame, poursuivis-je, Thimocrate ne partira pas de cette sorte : l'affection qu'il a pour vous est trop violente, pour souffrir qu'il en use ainsi : et si vous n'avez la bonté de luy dire quelque chose d'assez obligeant pour le consoler des maux qu'il endurera en ne vous voyant pas, il ne partira point du tout. Je vous diray pour vous satisfaire, me repliqua Telesile, que je pleins vostre malheur ; que je suis au desespoir d'en estre cause ; que vostre absence me sera tres fâcheuse ; et que je souhaiteray ardemment vostre retour. C'est beaucoup Madame (luy dis-je avec une action tres respectueuse) mais ce n'est pourtant pas assez pour conserver la vie d'un homme qui doit estre un Siecle esloigne de vous. Je ne sçay pas, dit elle, si ce que je vous dis d'obligeant n'est pas assez pour vous : mais je suis persuadée Thimocrate, que c'est un peu trop pour moy. Neantmoins je ne veux pas me repentir de ce que j'ay dit, reprit elle en sous-riant : et je vous le rediray mesme encore si vous voulez. Pour ne vous donner pas la peine, luy dis-je, Madame, de faire deux fois un mesme discours, accordez moy la grace de dire quelque chose de plus, que ce que vous avez desja dit : et que voudriez vous dit elle, que je disse ? Je voudrois, luy repliquay-je, que l'adorable Telesile, m'assurast, que l'absence ne me destruira point dans son coeur : et que Menecrate, 
<pb id="page_1510" n="V03-P146"/>ni pas un de mes Rivaux, n'y occuperont jamais nulle place. Je vous promets le premier sans scrupule, repliqua t'elle, et je vous permets d'esperer l'autre, sans crainte d'estre trompé. Car Thimocrate, j'ay si mauvaise opinion de tous les Hommes, que je ne sçay pas comment vous estes si bien avecque moy. Vous me comblez de gloire et de plaisir, luy dis-je, en ne me refusant pas ce que je vous ay demandé : Mais Madame, malgré une grace si douce et si glorieuse que celle que vous venez de m'accorder, vostre vertu m'épouvante : et je crains que si Diophante veut vous obliger à espouser Menecrate ; je crains, dis-je, que Thimocrate absent ne soit pas assez puissant dans vostre coeur, pour vous empescher de luy obeïr. Thimocrate, me dit elle alors, il me semble que vous deviez vous contenter de ce que je vous avois dit, sans me forcer comme vous faites à ne vous respondre pas agreablement. Ha Madame (luy dis-je tout transporté de douleur) je vous entens bien : vous ne choisirez pas Menecrate, mais vous le recevrez il Diophante le veut. S'il le veut absolument, reprit elle, il faudra bien s'y resoudre : cela estant, luy dis-je, il ne faut plus songer à me faire partir de Delphes : j'y demeureray Madame, j'y demeureray : et quoy que vous me puissiez dire, je ne m'éloigneray jamais de vous dans une si cruelle incertitude. Mais Thimocrate, dit elle, vous avez perdu la raison, de parler comme vous faites : Mais inhumaine Telesile, luy repliquay-je 
<pb id="page_1511" n="V03-P147"/>vous avez perdu la bonté, de me respondre comme vous me respondez. Car enfin que voulez vous que devienne un homme qui vous adore ; et qui s'en allât vous laissera dans la disposition d'espouser sans repugnance celuy de tous ses Rivaux qu'il plaira à Diophante de vous proposer ? De quoy voulez vous, cruelle Personne, que je tire quelque consolation, pendant une si rigoureuse absence ? Me souviendray-je agreablement de vostre beauté, dans la pensée qu'elle fera peut-estre la felicité de Menecrate ? Me souviendray-je avec plaisir de la douceur que vous avez eue pour moy en diverses occasions, dans la crainte que j'auray que vous ne soyez obligée de m'estre eternellement rigoureuse ? Me souviendray-je avec satisfaction des favorables paroles que je viens d'entendre, dans la pensée de ne les entendre peut-estre plus ? Enfin Madame, pourray-je vivre éloigné de vous, dans une incertitude si estrange ? Non, je ne le pourrois pas : et j'aime mieux mourit devant vos yeux, et par les mains de mes ennemis, que de m'en aller de cette sorte. Mais encore, dit elle, Thimocrate, que pretendez vous ? Je ne demande pas, Madame, luy dis-je, que vous promettiez au malheureux Thimocrate de l'espouser : mais je demande que vous luy assuriez que tant que son exil durera, vous n'espouserez ny Menecrate, ny pas un de ceux qui vous adorent, ou qui vous peuvent adorer. Vous voulez tellement prendre vos seuretez (dit elle en sousriant, malgré la melancolie qui paroissoit dans 
<pb id="page_1512" n="V03-P148"/>ses yeux) que quand ceux avec qui vous traittez vous auroient trompé en quelque chose, vous ne pourriez pas faire autrement. Mais apres tout Thimocrate (dit elle prenant un visage fort serieux) tout ce que je puis est de vous dire, que je feray tout ce que la bien-seance me permettra de faire pour rompre tous les desseins que mon Pere pourroit avoir de me marier : Mais de vouloir que je vous promette de me des-honnorer, en desobeïssant ouvertement à mon Pere, c'est ce que je ne feray pas. Et peut-estre (me dit elle presques contre son intention) que si vous vous en rendez digne par une obeïssance aveugle, je feray plus que je ne vous promettray. Mais enfin Thimocrate, adjousta cette vertueuse Personne, il ne faut pas meriter nostre infortune par une foiblesse : et il ne faut jamais se fier tant en sa prudence, que l'on ne laisse quel que chose à la conduitte des Dieux : qui aussi bien malgré toutes nos resistances, nous menent où ils veulent que nous allions. J'avouë que de la façon dont Telesile me fit ce discours, j'avois quelque sujet d'en estre content, cependant je ne le fus pas : et je la pressay encore si opiniastrément, qu'elle pensa s'en mettre en colere : voyant que je ne voulois point partir, si elle ne me promettoit tout ce que je voulois. Elle appella alors Melesandre à son secours et sa Parente aussi qui revint où nous estions : et quoy que je peusse faire je n'en pus jamais obtenir autre chose. Elle me commanda donc si absolument de partir, et de m'esloigner 
<pb id="page_1513" n="V03-P149"/>le plus que je pourrois, qu'il falut enfin s'y resoudre : Melesandre me voulut faire esperer, qu'aussi tost que j'aurois obeï, on travailleroit à faire revoquer mon Arrest : mais un homme desesperé de s'en aller, n'estoit pas capable de recevoir nulle consolation. Cependant Telesile me quitta, sans que je pusse prononcer une seule parole, car dés que j'eus remarqué par son action qu'elle avoit dessein de se retirer, la raison m'abandonna ; et je ne sçay plus ny ce qu'elle me dit, ny ce que je fis. Je sçay seulement qu'elle me tendit la main, que je luy baisay aveque respect, et qu'elle disparut à mes yeux un moment apres : de sorte que n'esperant plus de revoir Telesile, je ne songeay plus qu'à partir. J'eusse pourtant bien voulu me battre contre Menecrate : mais Melesandre me fit comprendre que Telesile ayant cent Amants, ce seroit une bizarre chose, si j'entreprenois de les vouloir tous tuer. Enfin je partis deux jours apres cette entre-veuë, avec Leontidas que vous voyez icy present : que le Roy de Chipre avoit envoyé à Delphes, et qui s'en retournoit en ce temps là. Comme toute Terre m'estoit égale où n'estoit pas Telesile, je suivis Leontidas, qui avoit fait amitié avec Melesandre : et je me resolus d'aller errer par toutes les Isles de la Mer Egée, comme j'ay fait tousjours depuis, jusques à ce que le Roy de Chipre et le Prince Philoxipe m'ayent fait l'honneur de me donner le commandement de leurs Troupes avec Philocles. Vous jugez donc bien que cette derniere absence, a 
<pb id="page_1514" n="V03-P150"/>pour moy tout ce que l'absence peut avoir de rigoureux ; car elle doit estre encore longue, Menecrate, comme je l'ay sçeu, et cent autres qui sont venus depuis que je suis parti de Delphes, sont toujours aupres de Telesile : Diophante la presse continuellement de se resoudre, et de choisir un Mary : Menecrate est un fort honneste homme : mes ennemis sont tousjours plus animez contre moy : et tous mes Rivaux sollicitent secretement, de peur que l'on n'accourcisse mon exil, en revoquant mon Arrest : car il s'est espandu quelque bruit, que je suis la cause de la resistance de Telesile ; et je ne voy enfin rien qui m'assure. Bien que Telesile jusques icy ne soit pas mariée, que sçay-je ce qui doit arriver ; elle ne m'a donné que de l'esperance : et par consequent elle m'a donné sujet de craindre, que soit par vertu ou par foiblesse, elle ne me rende malheureux : ou en obeïssant à son Pere, ou en se laissant gagner à Menecrate. Voila, ô mon equitable Juge, par quelle experience j'ay connu toute la rigueur qu'il y a d'estre esloigné de ce que l'on aime : et il ne me sera pas difficile de faire voir par raison, aussi bien que par exemple, que c'est un mal qui comprend tous les autres maux. En effet comme l'amour prend naissance par la veuë, et qu'elle s'entretient par elle, il s'ensuit sans doute que l'absence est ce qui luy est le plus opposé : et que comme il n'est rien de plus doux, que de voir ce que l'on aime ; il n'est aussi rien de plus cruel que de ne le voir pas. Les absences quand elles sont 
<pb id="page_1515" n="V03-P151"/>courtes augmentent l'amour : quand elles sont longues elles la changent en fureur et en desespoir : quand elles ont un terme limité, l'impatience fait que l'on n'a point de repos : et quand leur durée est incertaine, le chagrin trouble toute la douceur de l'esperance. Enfin soit qu'elles soient longues, courtes, sans terme, ou limitées, premeditées, ou impreveües, je soustiens qu'à quiconque sçait aimer, elles sont insuportables : et bref, que l'absence comprend tous les autres maux, et est la plus sensible de toutes les douleurs. En effet, celuy qui soustient que n'estre point aimé, est le plus grand suplice de l'amour ; n'a t'il pas tort, de mettre sa souffrance en comparaison de la mienne ? puis qu'à parler de ces choses en general, celuy qui voit ses services mesprisez, durant un temps considerable, doit trouver le remede de son mal dans son propre mal : et par un genereux ressentiment, se guerit d'une passion si mal reconnuë. Mais à un Amant absent et aimé, que luy reste t'il à faire qu'à souffrir ? car de s'imaginer que le souvenir des plaisirs passez soit doux, c'est une erreur en amour quand on est absent : puis qu'au contraire la juste mesure des douleurs en ces rencontres, est celle des felicitez dont on a joüy, et dont on ne joüit plus. Celuy qui regrette une Maistresse morte, est sans doute digne de compassion : Mais apres tout, il y a encore une notable difference de luy à un Amant absent, de la façon dont je l'imagine. J'avouë toutefois qu'à ne considerer que les premiers jours de cette absence 
<pb id="page_1516" n="V03-P152"/>eternelle, que la mort cause entre les Amants qu'elle separe, c'est la plus grande douleur de toutes les douleurs : mais il faut aussi que l'on m'accorde, que le plus grand mal de la mort en ces funestes rencontres, est l'absence de l'objet aimé. Apres cela je ne craindray point de dire, qu'aussi tost que ce grand coup qui estourdit la raison a fait son premier effet, l'ame se trouvant en estat de ne plus rien craindre, et de ne plus rien esperer : vient peu à peu malgré elle, dans un certain calme, qui appaise insensiblement le tumulte de ses passions, et qui affoiblit insensiblement aussi la douleur de celuy qui la souffre. De sorte que tous les momens de sa vie les uns apres les autres, emportent, ou du moins diminuënt quelque chose de son déplaisir. Mais l'absence où l'esperance et la crainte, et toutes les autres passions agisent, est un suplice qui augmente tous les jours ; et qui n'a point de remede que sa propre fin, ou celle de celuy qui la souffre. Mais, me dira t'on, la jalousie l'emportera du moins sur l'absence : Mais (respondray-je à ceux qui le diront) qui est ce qui a esté long temps absent sans estre jaloux ? et quels effets peut causer la jalousie, que l'absence ne cause aussi bien qu'elle ? Il y a toutesfois cette distinction à faire, qu'un jaloux qui voit sa Maistresse a d'heureux momens ; et qu'un Amant qui ne la voit point n'en sçauroit avoir. Et puis il y a une si grande difference entre une douleur qui quelquesfois n'est fondée que sur un caprice, et une que la raison appuye et authorise ; qu'il ne 
<pb id="page_1517" n="V03-P153"/>faut que considerer la chose pour la connoistre. Un jaloux, quand il est aupres de sa Maistresse, quoy que malheureux, a des instants où il a sans doute quelque plaisir : soit à traverser les desseins de son Rival ; soit à premediter sa vangeance ; et soit mesme à découvrir quelque intrigue qu'il a voulu sçavoir. Car encore que ces plaisirs ne soient pas plaisirs tranquiles, ils sont pourtant tousjours plaisirs. Mais un Amant absent est en un estat si malheureux, qu'il ne trouve plaisir à rien : ainsi je demande du moins, ô mon equitable Juge, que comme j'ay éprouvé l'absence, de toutes les façons dont on la peut esprouver ; et que je suis le plus malheureux de tous les Amant ; j'aye aussi le plus de part en vostre compassion,Thimocrate ayant cessé de parler, Martesie se tourna vers Cyrus, comme pour luy demander ce qu'il luy sembloit de son recit et de ses raisons : et Cyrus respondant à son intention. En verité, luy dit il en soupirant, vous seriez injuste si vous refusiez à Thimocrate la compassion qu'il vous demande : car son discours m'a si sensiblement touché, que je ne sçaurois l'exprimer. Seigneur, luy respondit elle, Thimocrate a obtenu ce qu'il souhaite de moy, dés le premier de ses malheurs qui est venu à ma connoissance : c'estant pas possible de connoistre un aussi honneste homme affligé, sans s'interesser dans son déplaisir. Ne prenez pas tant de part à sa douleur, interrompit Philocles, que vous ne reserviez quelque sentiment de pitié pour la mienne. Pour moy, poursuivit le 
<pb id="page_1518" n="V03-P154"/>Prince Artibie, je n'ay que faire de demander que l'on me pleigne, puis que mon mal est si grand, qu'il ne faut que le sçavoir pour m'en pleindre. Je ne sçay, adjousta Leontidas, si je seray pleint ; mais je sçay bien qu'il n'y a point de comparaison des maux que j'ay soufferts, à ceux qu'endure Thimocrate. Vous me permettrez d'en douter, repliqua cet Amant absent : pour en juger, interrompit Erenice, il faut entendre vos malheurs, et pour les entendre, dit Aglatidas, il faut ne parler plus et les escouter. Il est vray, reprit Martesie, mais comme Thimocrate par ses raisons, poursuivit elle, a ce me semble parlé le premier de Philocles qui soustient que n'estre point aime, est le plus grand mal de l'amour : qu'en suitte il a respondu â ce que pourroit dire le Prince Artibie, qui croit que le plus rigoureux suplice de cette passion, est de voir mourir ce que l'on aime : et qu'ainsi Leontidas qui met la jalousie pour le tourment le plus cruel de tous, a esté nommé le dernier : il me semble Seigneur, dit elle regardant Cyrus, qu'il faudroit suivre cét ordre ; et que Philocles devroit parler le premier des trois qui restent. Cyrus ayant aprouvé son opinion, et Philocles s'estant placé vis à vis de luy et de Martesie qui le devoit juger, il commença son discours en ces termes. 
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<div2 id="page_CYRUS030107" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant non-aimé (jugement)">
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<pb id="page_1519" n="V03-P155"/>L'AMANT NON-AIME.
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SECONDE HISTOIRE.
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Comme vous sçavez la fin de mon avanture, auparavant que d'en avoir apris le commencement ny la suitte : et que par consequent cette agreable suspension, qui fait que l'on escoute mesme quelquesfois les choses fascheuses avec plaisir, ne se peut trouver dans mon recit ; je pense qu'il est à propos de n'abuser pas de vostre patience, par une narration extrémement estenduë. Je vous diray donc seulement, qu'encore que je sois né Sujet du Roy de Chipre, ma Maison ne laisse pas d'estre originaire de Corinthe : et que j'ay l'honneur d'estre allié du sage Periandre qui en est aujourd'huy Souverain. A peine eus-je donc atteint ma dixiéme année, que mon Pere m'envoya en cette Cour là, chez un Oncle que j'y avois, et sous la conduitte d'un Gouverneur qu'il me donna en partant, avec intention que j'y demeurasse : car comme il avoit alors plusieurs Enfans, il fut bien aise que son Nom ne s'esteignist pas en son ancienne Patrie comme il alloit faire : n'y ayant plus que mon Oncle qui le portast, et qui estoit desja assez vieux. Je ne m'amuseray point à vous dire ce qu'est la fameuse Corinthe : car je parle devant des Personnes si intelligentes, et si bien instruites de tout ce qu'il y a au monde digne d'estre sçeu, que ce seroit faire une chose absolument inutile, 
<pb id="page_1520" n="V03-P156"/>que de les entretenir de la beauté de la magnificence, et de la splendeur de Corinthe. Il n'y a donc personne icy qui n'aye sans doute ouï parler de cet Isthme celebre si connu par toute la Mer Egée : de ce superbe Chasteau qui commande cette belle Ville, et qui la deffend : de ce Port si grand et si bon qui l'embellit infiniment : de ce grand commerce qui la rend si peuplée ; qui cause sa richesse ; qui y met l'abondance et les plaisirs ; et qui ne sçache en effet que tout ce qui peut rendre une Ville agreable, se trouve sans doute en celle là. Le Prince qui la gouverne, est un homme de grand esprit : la Reine sa femme qui s'appelle Melisse, est encore une tres belle Princesse, quoy qu'elle ait un fille qui est sans contredit des plus belles et des plus accomplies Personnes du monde. Voila donc l'estat où estoit la Maison Royale lors que j'arrivay à Corinthe : ce n'est pas que Periandre n'eust un fils : mais il demeuroit à Epidaure, aupres de son Ayeul maternel qui en estoit Prince : ainsi tout le divertissement de la Cour estoit attaché à Melisse, et à la Princesse Cleobuline sa fille. Et certes je suis obligé de dire, que si je fusse né avec beaucoup de disposition au bien, j'estois en lieu pour profiter extrémement. Car la Cour de Periandre estoit tousjours remplie des plus Grands hommes de toute la Grece : et il aime tellement à faire honneur aux Estrangers, que son Palais estoit tousjours plein de gens de Nations differentes. Mais comme je n'estois pas alors en un âge qui me permist de chercher la conversation 
<pb id="page_1521" n="V03-P157"/>des Sages et des Sçavants ; je m'arrestay bien plus à aprendre ce qui me pouvoit divertir, que ce qui me pouvoit instruire. Le fameux Arion, de qui l'admirable voix, soutenuë par les accords ravissans de sa merveilleuse Lire l'a rendu celebre par tout le monde, fut mon, Maistre et mon Amy tout ensemble : et j'eus une si forte passion pour la Musique, qu'au lieu d'estre mon divertissement, elle devint presques mon occupation. En effet mon Gouverneur me reprit quelquesfois d'une chose tres loüable de foy ; parce que par l'attachement extraordinaire que l'y avois, je la pouvois rendre blasmable. Je commençay donc de partager un peu mon coeur : et le celebre Thespis estant venu à Corinthe, je fus charmé de sa Poësie, et de ses belles Comedies. De sorte que comme j'avois un peu apris à chanter avec Arion ; je devins Poëte avec Thespis : y ayant, sans doute, je ne sçay quelle facilité dans mon naturel, qui faut que je me change aisément en ce que l'aime. La Peinture ayant en suitte touché mon inclination, j'apris aussi à dessigner : et sans estre excellent en pas une de ces choses, je puis dire que j'en sçavois un peu de toutes. Ce fut donc de cette sorte que je me divertis, jusques à ce qu'il pleust à l'Amour de troubler mes plaisirs, par les mesmes choses qui les avoient faits durant si long temps : et voicy comme ce malheur m'arriva. Cleobule, un de ces fameux Sages de Grece, et Prince des Lindes, avoit envoyé vers Periandre, pour une affaire assez importante : 
<pb id="page_1522" n="V03-P158"/>Mais son Agent estant mort à Corinthe, je fus choisi pour aller vers Cleobule (car j'avois desja plus de vingt ans) et comme ce Prince a une fille nommée Eumetis, que le Peuple apelle quelquesfois Cleobuline à cause de son Pere, quoy que ce Nom ne soit pas le sien, et que ce soit celuy de l'illustre Fille de Periandre : J'avouë que ce voyage me donna quelque plaisir ; parce que j'avois une si forte envie de connoistre la Princesse des Lindes, que l'on n'en peut pas avoit davantage : ayant tant entendu dire de choses de son esprit et de sa vertu, que comme je n'avois encore nul attachement à Corinthe, je fus bien aise d'en partir. Comme la Princesse Cleobuline me faisoit l'honneur de m'estimer plus que je ne meritois ; et qu'elle avoit un commerce tres particulier avec cette excellente Personne, à cause de la conformité qui se trouvoit en leur esprit et en leur humeur : elle me fit la grace de luy escrire une Lettre, avec intention de me la donner, afin que l'en fusse mieux reçeu. Et comme cette flateuse et Obligeante Lettre a esté la cause de mon amour ; je l'ay si bien retenuë, que je ne pense pas y changer une parole en vous la recitant. Ce n'est pas que je ne rougisse de confusion, d'estre obligé de vous la dire, pour vous faire mieux comprendre la naissance de ma passion : Mais puis qu'elle est le commencement de mon avanture, il faut que je vous la die. Voicy donc comme elle estoit. 
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<pb id="page_1523" n="V03-P159"/>LA PRINCESSE CLEOBULINE A LA PRINCESSE EUMETIS.</q>
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<q>Quelque part que je prenne à la joye que va recevoir Philocles en vous voyant, et à celle que sa connoissance vous donnera ; je connois bien que je ne suis ny assez bonne Amie, ny assez bonne Parente, pour preferer les interests d'autruy aux miens : puis que je ne me resjoüis pas assez, ce me semble, de ce que vous aurez le plaisir de connoistre en la personne de Philocles, ce que Corinthe a de meilleur : et de ce qu'il verra en la vostre, ce que la Grece a de plus illustre. Ce petit sentiment jaloux, ne m'empeschera pourtant pas de vous dire, ce que sa modestie luy fera sans doute cacher : c'est qu'outre toutes les qualitez essentielles qui ont accoustumé de faire toutes seules un honneste homme ; il possede encore celle de Disciple d'Apollon, et de Favory des Muses. Mais j'entens principalement de ces Muses galantes, qui sont tant de vos Amies : Obligez, le donc à vous faire confidence, de ce qu'il cache aveque soin à toutes les personnes qui ne vous ressemblent pas : et faites qu'il vous montre des Vers, des Crayons, et des Airs de sa composition. Je l'ay chargé de m'apporter le Portrait de vostre visage et de vostre esprit : ne le forcez pas s'il vous plaist, à vous le dérober malgré vous : et donnez luy tout le temps qui luy sera necessaire, pour s'acquitter dignement d'une si agreable commission. Faites de plus un échange de ses Vers, avec ces admirables Enigmes que vous faites, et qui causent une si grande inquietude à ceux qui les veulent deviner. Mais 
<pb id="page_1524" n="V03-P160"/>apres tout, souvenez vous, que je ne fais que vous confier le Thresor que je vous envoye : et que je ne pretens pas vous le donner. Renvoyez le moy donc genereusement ; et ne détruisez pas Corinthe, en retenant Philocles aupres de vous. Comme je vous ay descouvert ce qu'il vous auroit peut-estre caché, aprenez moy aussi à son retour, quel progrés il aura fait dans vostre esprit : quelles belles choses il aura escrites aupres de vous : et quelles conquestes il aura faites parmy vos Dames. Car il est trop modeste, pour croire que je puisse rien apprendre de luy qui luy soit avantageux : et trop judicieux aussi, pour me parler d'autre chose que de vous quand il remendra. Je vous en dirois davantage ; mais je veux vous laisser encore quelques vertus à descouvrir en son ame, dont je ne vous parle point : quoy qu'elle soit plus belle que son esprit. Apres cela vous vous souviendrez s'il vous plaist, qu'il est mon Parent, que vous m'avez promis d'estimer tout ce qui m'est cher ; et que je suis tousjours</q>
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<q>CLEOBULINE.</q>
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Cette flateuse Lettre estant escrite, la Princesse comme je fus prendre congé d'elle, me dit avec autant de galanterie que de civilité, qu'elle m'engageoit à bien des choses, par la Lettre qu'elle escrivoit à l'illustre Eumetis : mais qu'elle n'en estoit pourtant pas en peine ; sçachant bien que je ne la ferois pas passer pour personne preoccupée. Madame, luy dis-je, ce que vous me dittes me fait peur ; et j'aprehende bien que voulant m'estre favorable ; vous ne me détruisiez. Voyez (me dit elle, en me donnant sa Lettre 
<pb id="page_1525" n="V03-P161"/>ouverte) si vous ne soustiendrez pas dignement ce que je dis de vous. Je voulus alors m'excuser de la voir : toutesfois me l'ayant commandé, je me mis en estat de luy obeïr. Mais à peine eu- je leû la premiere page, que rougissant de honte, et n'osant plus continuer de lire : Ha, Madame luy dis-je, que faites vous ! et que vous ay-je fait, que vous veüilliez me rendre un mauvais office, d'une maniere si ingenieuse ? Non Madame (luy dis-je encore en la luy voulant rendre) je ne sçaurois me resoudre de porter moy mesme ce qui me doit deshonnorer. Vous le verrez du moins, me dit elle en riant, quand ce ne seroit que pour vous aprendre comme vous devez estre, si vous ne voulez pas tomber d'acord que vous soyez ce que je dis : et comme je m'en deffendis encore, elle reprit la Lettre et la leût tout haut. J'avouë que j'en estois si confondu, que je ne pouvois m'empescher de l'interrompre : et quoy que la loüange soit une douce chose, principalement aux jeunes gens ; j'eus pourtant peur effectivement que je ne pusse soustenir par ma presence, le bien que la Princesse Cleobuline disoit de moy. Voyant donc ma resistance, elle se servit de son pouvoir absolu pour me la faire prendre, ainsi apres m'avoir commandé de la fermer, il falut que je la prisse, et que je luy promisse de la rendre. Je ne pûs toutefois m'y resoudre, quoy que je ne pusse non plus la suprimer : Ce n'est pas que je ne sçeusse bien qu'elle me pouvoit nuire ; estant certain que c'est une assez dangereuse chose que les louanges excessives 
<pb id="page_1526" n="V03-P162"/>dans les nouvelles connoissances, mesme aux personnes les plus accomplies : mais c'est enfin qu'il n'est pas aisé de resister à la flaterie. De sorte que sans sçavoir bien precisément ce que je ferois de cette Lettre, je la portay : et je partis avec un homme de qualité appellé Antigene, de mesme âge que moy, qui venoit faire le mesme voyage : et qui est assurément un aussi agreable homme qu'il y en ait jamais eu à Corinthe. Nous estions Amis fort particuliers en ce temps là : nous estions de mesme taille : à peu prés de mesme air et de mesme mine : nous aimions les mesmes choses : et il se mesloit aussi bien que moy de Vers, de Peinture, et de Musique. Si la Princesse Cleobuline eust sçeu qu'il eust deû faire ce voyage, elle auroit sans douté parlé de luy dans il lettre, car elle l'estimoit assez, mais il s'en cacha à tout le monde ; ne voulant pas que son Pere sçeust où il alloit, à cause de quelque interest de famille, qui seroit opposé à sa curiosité. Nous nous embarquasmes donc Antigene et moy : et nous arrivasmes à Ialisse, qui est la Ville où le Prince Cleobule fait ordinairement son sejour. Je luy donnay le Paquet que je luy aportois de la part de Periandre : je luy rendis conte de l'affaire qui estoit entre eux : et je luy presentay Antigene, qu'il reçeut tres bien, et dont il connoissoit le Nom. Mais il se trouva que la Princesse sa fille estoit aux champs, à deux journées du lieu où nous estions, accompagnée de beaucoup de Dames de la Ville, avec intention de s'y divertir quelques 
<pb id="page_1527" n="V03-P163"/>jours. Trouvant donc cette occasion, je m'en voulus servir : et faisant connoistre à Cleobule que j'avois une Lettre pour la Princesse Eumetis : et que estois bien fasché de n'oser partir d'aupres de luy pour la luy aller porter : il me respondit selon mon intention, qu'il n'estoit pas juste de priver si long temps sa Fille du plaisir qu'elle auroit, de recevoir des nouvelles d'une Princesse qu'elle honoroit beaucoup : mais qu'aussi ne seroit il pas à propos, me dit il fort civilement, qu'il se privast du plaisir qu'il avoit de me voir, en me donnant la permission de l'aller porter moy mesme. Qu'ainsi il donneroit ordre à un des siens, de la venir prendre de mes mains afin de la luy rendre : et que par cette mesme voye, il ordonneroit à la Princesse sa fille de revenir ; voulant que je visse sa Cour avec tout son ornement : car il estoit veuf depuis quelques années. La chose se passa donc de cette sorte : on vint prendre la Lettre que j'avois pour cette Princesse : je la donnay, et elle la reçeut par une autre main que la mienne ; obligeant celuy qui la luy rendit, de luy faire sçavoir que l'en usois ainsi, par le commandement du Prince son Pere. Cependant il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit une Famille de Corinthe, de gens de la premiere qualité, habituée en ce lieu là : dont le Chef se nommoit Alasis, qui avoit une fille appellée Philiste, que la Princesse des Lindes avoit menée avec elle. Cette Personne a sans doute une beauté fort éclatante : Ce n'est pas que ce soit un visage dont tous les traits 
<pb id="page_1528" n="V03-P164"/>soient regulierement beaux : mais elle est jeune blonde, blanche, de belle taille, de bonne mine : et comme je l'ay desja dit, d'un fort grand esclat, et d'un abord surprenant. Cette Personne a aussi beaucoup d'esprit, et de l'esprit agreable en conversation : estant donc aupres d'Eumetis, lors que celuy qui portoit la Lettre de la Princesse Cleobuline la luy rendit : apres qu'elle l'eut veuë, elle se tourna vers Philiste ; et la luy monstrant, voyez, luy dit elle, ce que la Princesse de Corinthe me mande d'un de ses Parens. Philiste ayant leû cette Lettre, en verité, dit elle, Madame, si Philocles est fait comme il est dépeint, la Princesse Cleobuline a raison de l'appeller un Thresor : et vous le redemander bientost. Ouy, repliqua t'elle en sousriant : mais pour le luy pouvoir rendre, il faudra que la belle Philiste ne le retienne pas par ses charmes, comme il y a apparence qu'elle fera, s'il est vray que la ressemblance face naistre l'Amour. Ce discours est bien obligeant et bien flateur, respondit Philiste : mais, adjousta t'elle. Madame, il n'est pourtant pas tout à fait mal fondé : car si Philocles avoit autant d'envie de me voir, que j'en ay de le connoistre, ce seroit desja un assez grand commencement d'amitié. Je vous assure, adjousta t'elle, que je prevoy que si vous ne retournez bientost à ialisse, cette curiosité me donnera de l'inquietude. Enfin (dit elle en riant, car c'est une personne assez gaye) si Philocles ressemble son Portrait, il a sans doute tout ce que je luy pourrois souhaitter ; 
<pb id="page_1529" n="V03-P165"/>si je voulois choisir un Amy agreable ; un Galant accompli ; ou un Mary tres parfait. Et Philiste, reprit la Princesse, a sans doute aussi tout ce qu'il faut, pour conquerir le coeur d'un aussi honneste homme que Philocles paroist l'estre, par ce que m'en dit la Princesse de Corinthe. Mais, luy dit elle, Philiste, il ne seroit pas juste, qu'estant venu libre, il s'en retournast Esclave : c'est pourquoy j'ay presque envie de n'obeïr point au Prince mon Pere, qui m'ordonne de m'en retourner demain. Ha Madame, luy dit alors Philiste, ne me desesperez pas s'il vous plaist : car je vous assure que je ne sçay pas trop bien si je pourrois demeurer aupres de vous, si vous ne vous en retourniez point ; j'ay une forte impatience de connoistre un homme comme on vous represente celuy là. Ce fut de cette sorte que ces deux Personnes se divertirent en parlant de moy : car la Princesse des Lindes me l'a raconté depuis. Mais pour demeurer dans les termes que je me suis prescrit au commencement de mon discours : je vous diray donc que le reste de ce jour là, et celuy qui le suivit, je fus le sujet de l'enjouëment de Philiste, qui ne parla que de moy : et tant que le chemin dura, mon Nom entretint toute la Compagnie. Les Filles de la Princesse faisoient la guerre à Philiste : et tesmoignoient toutes une si forte envie de me connoistre, que je pense que si j'eusse sçeu ce qui se passoit, je m'en serois retourné à Corinthe, sans voir la Princesse des Lindes. Enfin elle arriva à Jalisse : il est vray que ce fut si extraordinairement 
<pb id="page_1530" n="V03-P166"/>tard, à cause de quelque accident qui estoit arrivé à ses Chariots ; que passant devant le logis de Philiste elle l'y laissa, quelque resistance que par respect elle luy peust faire. Et pour continuer de luy faire encore la guerre, Philiste, luy dit elle en la quittant, souvenez vous que je vous ay priée de cacher demain la moitié de vos charmes, quand vous viendrez au Palais : alors sans donner loisir à Philiste de respondre, le Chariot marcha ; et Eumetis fut trouver le Prince Cleobule dans son Cabinet, où il estoit retiré il y avoit desja long temps. De sorte que je n'estois plus aupres de luy : et ce ne fut que le lendemain qu'Antigene et moy eusmes l'honneur de la salüer. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que lors que le Prince Cleobule nous fit la grace de nous presenter à elle, le matin comme elle alloit au Temple, et qu'elle traversa un Jardin où nous estions apres du Prince son Pere ; elle trouva tant de conformité entre Antigene et moy, que n'ayant pas entendu nos Noms bien distinctement, elle douta lequel des deux estoit celuy dont la Princesse Cleobuline luy avoit parlé dans sa Lettre. De sorte que nous en faisant un compliment qui nous obligeoit tous deux ; elle me mit dans la necessité de me faire connoistre, en luy disant que j'estois celuy pour qui la Princesse Cleobuline luy avoit parlé, conme en ayant seul besoin. Joint, luy dis-je, Madame, qu'elle n'a pas sçeu qu'Antigene deust venir icy : elle redoubla alors sa civilité : et Antigene ayant fait connoistre parce 
<pb id="page_1531" n="V03-P167"/>qu'il luy dit, qu'il n'estoit pas une personne ordinaire ; nous l'accompagnasmes au Temple : et l'apresdisnée nous fusmes chez elle, où elle me parla tres long temps de la Princesse Cleobuline, avec tous les tesmoignages d'estime et d'amitié qu'il est possible de rendre. Elle me demanda si elle n'estoit pas tousjours la plus belle chose du monde ? Elle s'informa de ses plasirs, et de ses occupations : et passant d'un discours à l'autre, elle eut la civilité de me dire, durant qu'Antigene parloit à d'autres Dames, qu'elle commençoit de me reconnoistre : et qu'elle se vouloit un grand mal de ce qu'elle avoit pû douter un moment lequel d'Antigene et de moy estoit Philocles. Mais, me dit elle, pour me punir de cette faute, je veux voir si une belle Corinthienne que nous avons icy, et qui se pique aveque raison d'avoir l'esprit fort esclairé, vous connoistra sans qu'on le luy die. Car si cela arrivé, je seray punie de mon erreur. et s'il n'arrive pas, j'en seray du moins consolée. Je respondis à cela comme je devois : mais elle sans m'escouter, envoya sçavoir de la santé de Philiste : et luy demander pourquoy elle ne la voyoit pas ce jour là. Celuy qui eut ordre d'aller faire ce message s'en estant aquité, revint luy dire à demy bas, mais non pas tant que je ne l'entendisse bien : que Philiste la remercioit tres humblement de la grace qu'elle luy faisoit : que si elle ne se fust pas trouvée un peu mal, elle auroit eu l'honneur de la voir : mais que son Miroir ne luy ayant pas persuadé le matin qu'elle fust en 
<pb id="page_1532" n="V03-P168"/>estat de faire des conquestes, elle ne la verroit point qu'elle n'eust mieux dormi. Cette Princesse se mit à rire de ce message : certainement (dit elle en parlant à une Dame, nommée Stesilée, qui estoit alors aupres d'elle) Philiste est admirable : et abaissant la voix, elle luy dit en peu de mots le message qu'on luy venoit de faire de sa part, et ce qui l'avoit causé. Il faudroit Madame, luy dit Stesilée, que vous luy fissiez l'honneur de l'aller visiter : et que pour la surprendre, vous y menassiez ces deux Estrangers. La Princesse qui ne cherchoit qu'à se divertir, et qui ne sçavoit pas qu'il y avoit un sentiment d'envie entre Stesilée et Philiste, qui faisoit qu'elle souhaittoit qu'elle fust veuë negligée, y consentit ; et nous mena Antigene et moy, chez cette belle Corinthienne. Mais auparavant elle nous dit beaucoup de bien de cette Personne : et nous n'eusmes alors gueres moins d'envie de la connoistre, qu'elle en avoit de me voir. Pour Antigene, elle n'avoit point oüy parler qu'il fust à Jalisse, et ne l'avoit mesme jamais veû : car comme je l'ay dit, elle n'estoit pas née à Corinthe quoy que son Pere en fust ; et elle estoit née à Jalisse. Nous suivismes donc le Chariot de la Princesse dans un autre : et comme nous fusmes arrivez à la porte de Philiste, elle se fit malicieusement donner la main par Antigene, afin de la mieux tromper ; et m'obligeant d'aider à marcher à Stesilée, et de la suivre de bien prés ; nous trouvasmes que Philiste estoit effectivement en habit de personne qui 
<pb id="page_1533" n="V03-P169"/>se trouvoit mal, quoy qu'elle n'en eust ny le taint ny les yeux ; et qu'elle fust aussi propre que si elle eust esté en santé parfaite. Cette belle Personne estoit seule dans sa chambre, fort occupée à accommoder des Pierreries, comme si elle eust eu dessein de se parer le soir, ou le lendemain pour aller au Bal. Quoy Philiste, luy dit la Princesse, le croyois vous trouver au lit, et je vous trouve sans doute preste d'aller à quelque Feste publique ! Pardonnez moy Madame (luy dit elle en riant aussi bien qu'elle) mais vous me trouvez avec le dessein de me preparer à la guerre ; car vous sçavez bien que c'est avec de pareilles armes (dit elle en abaissant la voix, et en montrant les Perles et les Diamans qui estoient sur sa table) que celles qui ne se fient pas à la beauté de leurs yeux ont recours aux occasions importances. En voicy une qui l'est beaucoup (luy dit la Princesse respondant tout haut) car je vous amene deux Philocles au lieu d'un. En disant cela, elle nous fit avancer Antigene et moy également : mais Philiste faisant l'estonnée ; deux Philocles Madame ! luy dit elle, ha cela n'est pas possible : et j'ay bien peine à croire qu'il y en ait seulement un en toute la Terre. Non non (luy dit la Princesse, qui nous avoit deffendu de rien dire qui peust apprendre à Philiste lequel estoit veritablement Philocles) vous n'en serez pas quitte à si bon marché : car il faut que je voye si vous qui aimez tant la Peinture, vous connoissez effectivement en Portraits. C'est pourquoy, dit elle, je vous 
<pb id="page_1534" n="V03-P170"/>donne deux heures à connoistre lequel de ces deux illustres Estrangers, ressemble au Portrait que je vous ay fait voir dans la Lettre de la Princesse Cleobuline. Vous sçavez qu'il est de bonne main, adjousta t'elle, et qu'ainsi il ne peut manquer de ressembler parfaitement : Mais Madame, luy respondit Philiste, l'avez vous connu, vous qui voulez que je le connoisse ? Vous le sçaurez apres, repliqua t'elle ; et s'estant alors assise à la ruelle de Philiste, elle voulut que cette belle Personne fust entre Antigene et moy. Je vous avouë que cette fille me charma d'abord, et par le grand éclat de sa beauté, et par la maniere dont elle parloit : Je sçavois mesme desja qu'elle souhaitoit de me voir : et le message que j'avois entendu me flatta, et disposa mon coeur à desirer ardemment qu'elle ne prist pas Antigene pour moy. Il me sembla mesme qu'Antigene desiroit au contraire, d'estre pris pour ce qu'il n'estoit pas : et nous estions tous deux si interdits, qu'à parler sincerement, nous fusmes quelques momens, que luy ny moy ne ressemblions gueres le Philocles de la Lettre de Cleobuline. Mais encore, dit alors la Princesse, qu'en croyes vous Philiste ? et lequel des deux pensez vous estre cét homme si accompli, qui est universellement sçavant en toutes les choies agreables : et pour lequel vostre curiosité vous a déja donné tant d'inquietude ? Comment voulez vous Madame, reprit elle, que j'ose le nommer apres ce que vous dites ? et pourquoy voulez vous que je me face un 
<pb id="page_1535" n="V03-P171"/>ennemy de celuy que je ne nommeroy pas ? Vous ne songez pas bien à ce que vous dites, luy repliqua la Princesse ; car si vous ne dittes rien, vous les desobligerez tous deux : et de l'autre façon, vous en obligerez du moins un. Pour moy, luy dit Antigene l'esprit tout esmeu, je suis fort assuré que quoy que vous disiez, je ne seray jamais vostre ennemi : car si je suis Philocles, je sçay bien que je ne suis pas celuy de la Lettre de la Princesse de Corinthe : et si je ne le suis pas, repris-je, je sçay bien aussi que j'aurois tort de me pleindre de n'estre pas pris pour un autre. Non non, dit la Princesse, je ne sçaurois souffrir que vous parliez davantage : je ne veux point que vous aidiez à Philiste à vous connoistre : elle de qui l'esprit penetrant se vante quelquesfois de descouvrir les sentimens du coeur les plus cachez. Elle vous voit ; elle vous a entendu parler ; il n'en faut pas davantage. Respondez donc precisément Philiste, luy dit elle en nous montrant de le main, lequel est Philocles, de ces deux pretendus Philocles. Je ne sçay Madame (luy dit Philiste, avec le plus agreable chagrin du monde) lequel est veritablement Philocles : Mais je sçay bien (adjousta t'elle en se tournant cruellement pour moy vers Antigene) que je souhaite que ce soit celuy cy. Vous faites bien de le souhaitter (luy dit la Princesse, ravie qu'elle n'eust pas deviné) car vous ne pouvez pas faire qu'il le soit effectivement : et tout ce qu'il peut pour vostre satisfaction, est qu'en effet il est digne 
<pb id="page_1536" n="V03-P172"/>de l'estre. Pleust aux Dieux Madame, reprit Antigene avec beaucoup de joye, que ce que vous ditte fust vray : et pleust aux Dieux, repris-je tout confus, n'estre point Philocles, et estre à la place d'Antigene. Jamais il ne s'est veû de sentimens plus meslez que je furent ceux de toutes les personnes de cette compagnie : la Princesse des Lindes estoit bien aise que Philiste n'eust pas deviné ; et elle estoit pourtant marrie et voir qu'il avoit paru quelque leger chagrin dans mes yeux. Philiste de son costé estoit faschée qu'Antigene ne se nommast pas Philocles : et qu'on luy peust reprocher de s'estre trompée. Stesilée estoit fort satisfaite de ce que Philiste n'avoit pas bien deviné : Antigene estoit ravy de joye, quoy qu'à ma consideration il n'osast le tesmoigner : mais pour moy je n'avois que de la confusion et du despit. Cependant ces deux sentimens qui ont accoustumé de n'estre pas fort propres à contribuer quelque chose à faire naistre et à entretenir l'amour, servirent pourtant à ma passion : et je creus d'abord que je ne me determinois à faire connoistre à Philiste que je n'estois pas tout à fait indigne d'estre Philocles, que par un sentiment de gloire : mais en effet ce fut par un sentiment fort tendre et fort passionné. Belle Philiste (luy dis-je avec un serieux qui paroissoit malgré moy sur mon visage) vous ne vous estes trompée qu'au Nom : estant certain qu'Antigene a toutes les qualitez du Philocles de la Princesse de Corinthe. Antigene (reprit mon Amy, qui estoit desja 
<pb id="page_1537" n="V03-P173"/>devenu mon Rival) n'a pas tant d'obligation que vous pensez, à cette belle Personne : et comment l'entendez vous ? reprit la Princesse ; c'est Madame, repliqua t'il qu'elle n'a pas dit positivement qu'elle croyoit que je fusse Philocles : et qu'elle s'est contentée de souhaiter que je le fusse. Cela est ce me semble encore plus obligeant, interrompit Stesilée ; car si elle avoit dit simplement quelle croyoit que vous l'estiez, ce n'auroit esté qu'une marque de son estime : mais ayant fait un souhait qui vous est si avantageux, c'en est une de son inclination. Il n'est pas necessaire, interrompit Philiste en sous-riant, que vous preniez la peine d'expliquer mes sentimens en ma presence : car si quelqu'un en doute, je les luy expliqueray moy mesme. Non Madame, luy dis-je, ne vous expliquez pas davantage, s'il vous plaist : puis que je craindrois qu'Antigene ne mourust de joye et moy de douleur, si vous luy donniez plus de marques de vostre inclination : et si j'en recevois davantage de vostre aversion pour le veritable Philocles. Philiste m'entendant parler ainsi, voulut me dire quelque chose de civil, pour se racommoder aveque moy : mais plus elle vouloit parler, et plus elle s'embarrassoit. Car voyant l'obligation que luy avoit Antigene, elle ne vouloit pas la diminuer : si bien que ne pouvant trouver precisément à s'exprimer, dans cette juste mediocrité qu'elle cherchoit, la Princesse en rioit avec Stesilée : et prenoit un fort grand plaisir de remarquer son inquietude. De sorte 
<pb id="page_1538" n="V03-P174"/>que s'en apercevant, je voy bien Madame, luy dit elle, que vous vous moquez de moy, de ce que je voudrois en obliger deux au lieu d'un : Mais sçachez, poursuivit elle toute en colere, que puis qu'Antigene n'est pas Philocles pour tout le reste du monde, il le sera pour Philiste : et je suis bien trompée, dit elle, si quand il n'auroit pas toutes les qualitez que la Princesse de Corinthe attribuë au veritable Philocles, ma conversation ne les luy donne en peu de temps. J'en ay grand besoin, luy dit Antigene, et ce n'est que par là que je puis pretendre à quelque gloire : Vous en estes desja si couvert, luy dis-je, que je ne vous connois plus : mais enfin pour n'abuser pas de vostre patience, le reste du jour se passa de cette sorte : et apres avoir accompagné la Princesse jusques à sa chambre, nous nous retirasmes ensemble Antigene et moy, car nos Apartemens se touchoient. Mais nous nous retirasmes tous deux sans nous parler : et apres avoir esté ainsi quelque temps dans ma chambre où il estoit entré : Vous resvez sans doute à vostre gloire, luy dis-je Antigene : je pense, me dit il, comment je pourray faire, pour soutenir le grand Nom que la belle Philiste m'a donné : Mais vous, poursuivit il en riant, ne me plaignez vous pas de me voir si chargé ? et ne voulez vous point m'inspirer pour quelques jours seulement toutes vos bonnes qualitez, afin de sauver l'honneur de Philiste ? Philiste, luy dis-je, a tant de gloire d'avoir connu vostre merite comme elle a fait, et d'avoir peut estre encore 
<pb id="page_1539" n="V03-P175"/>conquesté vostre coeur, que je ne la trouve pas fort à pleindre : et Philocles auroit plus de besoin du secours d'Antigene, qu'Antigene n'a, besoin du sien. Je voulois par ce discours obliger mon Amy à me descouvrir ses sentimens ; mais il ne le voulut pas : si bien qu'agissant à son exemple, je ne luy parlay plus de Philiste.
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<div2 id="page_CYRUS030108" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant non aimé (déboires)">
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Cependant admirez un peu je vous prie, le caprice de ma fortune : comme Philiste estoit une personne fort glorieuse et un peu bizarre, elle eut un si sensible despit de s'estre trompée qu'elle en eut effectivement de l'aversion pour moy : et se resolut tellement de faire valoir les bonnes qualitez d'Antigene, que quand il eust esté de ses plus anciens Amis, elle ne se fust pas plus interessée à sa gloire qu'elle faisoit : Joint aussi qu'à mon advis, son inclination pancha de ce costé là. Ce qui causoit son plus grand despit, estoit que lors qu'elle avoit nommé Antigene, elle avoit d'eu effectivement avoir connu par finesse qu'il estoit Philocles : et c'est pourquoy elle s'estoit hasardée à prononcer si hardiment. Car comme elle avoit entendu dire que je ne chantois pas mal, elle avoit pris soin d'obscurcir le son de sa voix et celuy de la mienne en parlant : et ayant trouvé plus de douceur en celle d'Antigene, elle avoit creû qu'il estoit Philocles : car pour les choses que nous avions dittes l'un et l'autre, il y avoit assez d'égalité. Cependant je remis cette belle Personne plusieurs fois : et comme toute la Cour sçeut cette petite avanture, tout le monde luy en faisoit la guerre : 
<pb id="page_1540" n="V03-P176"/>ce qui augmenta tellement sa bizarre resolution, qu'elle ne pouvoit plus souffrir qu'on luy dist du bien de moy. Ce n'est pas qu'elle ne fist semblant qu'elle n'agissoit ainsi que par galanterie : mais en effet je suis persuadé qu'elle eut de l'aversion pour ma personne, et de l'inclination pour Antigene, dés le premier moment qu'elle nous vit. Nous voila donc tous deux bien occupez : luy, à faire voir qu'il ressembloit mieux que moy, au Philocles de la Lettre de la Princesse de Corinthe : et moy aussi à montrer que je n'estois pas tout à fait indigne de ses loüanges. Or il est certain, que soit à la consideration de la Princesse Cleobuline, ou par mon propre bonheur, la Princesse des Lindes me fit la grace de prendre mon parti : et que toute la Cour à son exemple, fit quelque difference de Philocles à Antigene. Mais en recompense aussi, la belle Philiste en fit natablement d'Antigeno à Philocles. Car soit en conversation, en promenade, ou en bol, je voyois tous les jours faite mille choses qui me déplaisoient, à la personne du monde qui plaisoit le plus, malgré moy. Je dis malgré moy ; parce qu'il est certain que je fis tout ce que je pûs pour ne l'aimer pas, mais il me fut impossible : et il y avoit je ne sçay quel air galant et enjoüé dans son esprit, qui faisoit que je ne luy pouvois resister. De sorte que je me trouvay tres malheureux, dés les premiers jours de ma passion : et plus malheureux que ceux qui le sont par cent mille accidens qui peuvent arriver en amour ; estant certain que l'aversion 
<pb id="page_1541" n="V03-P177"/>toute simple est une chose que l'on ne sçauroit presque jamais vaincre par adresse. La cruauté se laisse fléchir par des larmes : la fierté, par des soumissions : une humeur imperieuse se gagne par une obeïssance aveugle : une personne inconstante revient quelquesfois de sa foiblesse par une fermeté sans égale : et l'on sçait au moins ce qu'il faut faire pour se soulager. Mais lors qu'il s'agit de vaincre une aversion sans sujet, toute la prudence humaine n'y sçauroit rien faire : puis qu'il est vray que c'est une chose qui change tous les objets, aussi bien que la jalousie. Cependant je ne trouvois pas mesme que je pusse avoir la consolation de me pleindre de Philiste. Car, disois-je, que veux-je qu'elle face ? elle a un sentiment qui est né dans son coeur sans son consentement, et où sa raison n'a rien contribué : et puis qu'il y a des gens qui haïssant les roses, que tant d'autres personnes aiment ; comment puis-je vouloir mal à Philiste de la haine secrette qu'elle a pour moy ? Aussi fut-ce par ce raisonnement, que je m'obstinay à l'aimer : la chose en vint pourtant aux termes, que quoy que Philiste ne fust pas incivile, elle ne pût toutesfois estre dissimulée : et l'on s'aperçeut en mesme temps, et de quelque legere inclination qu'elle avoit pour Antigene, et d'une assez forte aversion qu'elle avoit pour moy. Pour peu qu'il dist quelque chose d'agreable, elle le loüoit avec excés : et quand j'eusse dit les plus belles choses du monde, elle n'en auroit jamais fait apercevoir les autres, ny fait semblant de s'en apercevoir 
<pb id="page_1542" n="V03-P178"/>elle mesme. Si elle dançoit dans quelque Assemblée avec Antigene, c'estoit d'un air qui faisoit aisément connoistre qu'elle estoit menée par une main qui luy plaisoit : elle en avoit meilleure grace ; ses yeux en estoient plus brillans et plus guais ; elle en dançoit plus légerement et plus agreablement : elle attiroit les regards de toute la Compagnie, et leur donnoit autant de plaisir, qu'elle me causoit de chagrin et d'admiration tout ensemble. Mais au contraire lors que je l'allois prendre, quelque contrainte qu'elle se fist, ce n'estoit plus la mesme personne : et je pense que si elle n'eust eu peur qu'Antigene l'eust veuë mal dancer, elle n'eust pas mesme esté en cadence ; tant elle avoit une action languissante et negligée : et la chose en fut a tel excés, que la Princesse luy en parla un jour. Philiste, luy dit elle, je vous avois priée de cacher la moitié de vos charmes à Philocles ; mais je n'avois pas entendu que vous luy montrassiez coure vostre incivilité. et il me semble vous ne feriez pas mal de partager un peu plus également les graces que vous faites à quelques autres. Mais Madame, luy respondit elle en riant, ne m'avez vous pas dit qu'il ne faloit point que Philocles s'en retournast Esclave à Corinthe ? Ouy, repliqua la Princesse ; mais je ne veux pas qu'il s'en aille mal satisfait de Jalisse : c'est pourquoy si vous me voulez obliger, encore une fois Philiste, soyez un peu plus égale en vos civilitez. Philiste rougit à ce discours : car elle comprit bien que la Princesse l'accusoit adroitement 
<pb id="page_1543" n="V03-P179"/>de quelque complaisance pour Antigene : neantmoins faisant semblant de ne s'en apercevoir pas, elle luy dit simplement qu'elle apporteroit soing à se corriger : et en effet je fus quelques tours que je la trouvay un peu plus civile. Et comme je ne sçavois pas encore le discours que la Princesse luy avoit fait, j'eus une joye extréme de ce changement : et Antigene qui n'estoit pas moins amoureux de Philiste que moy, en eut un desplaisir fort sensible. Comme il avoit eu plusieurs occasions de luy parler, il avoit desja eu quelques conversations particuliers avec elle : où à mon advis il luy avoit fait comprendre une partie de ses sentimens : mais pour moy il ne m'avoit pas esté possible d'en faire autant. Pendant cét heureux intervale où elle fut un peu plus complaisante, ayant trouvé moyen de l'entretenir à une promenade, je me resolus de ne perdre pas un temps si precieux : de sorte qu'à la premiere occasion qu'elle me donna, de pouvoir changer la conversation indifferente, en une un peu plus particuliere ; Est il possible, luy dis je, belle Philiste, que vous ne vous soyez pas opposée au bonheur dont je joüis presentement ; Et avez vous pû vous resoudre enfin à connoistre Philocles pour ce qu'il est ? c'est à dire (poursuivis-je, sans luy donner loisir de m'interrompre) pour le plus fidele, et le plus passionné de vos Serviteurs : Ha Philocles, dit elle, je vous connois encore bien mieux dans la Lettre de la Princesse de Corinthe, que par le discours que vous me faites. Le Portrait 
<pb id="page_1544" n="V03-P180"/>dont vous me parlez, luy dis-je, est un Portrait flaté : et je n'ay pas deû trouver estrange que vous n'ayez pas creû qu'il fust fait pour moy. Mais le discours que je vous fais est un discours sincere : j'en serois bien faschée, interrompit elle assez fierement, et pour vostre interest, et pour le mien. Vous n'avez donc qu'a vous en affliger, luy dis-je, car il n'est pas plus vray que vous estes la plus belle Personne du monde, qu'il est certain que je suis. . . . . . . . . N'achevez pas dit elle, Philocles, de peur de me forcer à vous respondre aigrement : et soyez persuadé, que puis que je ne vous ay pû connoistre quand je le voulois, je ne vous connoistray pas non plus quand vous le voudrez. Vous me connoistrez, luy dis-je, malgré vous en vous connoissant : n'estant pas possible que vous puissiez ignorer l'inevitable force des charmes de vostre beauté, et de vostre esprit : et de quelle sorte ils m'ont attaché à vostre service. Non Philocles, me dit elle, ne vous y trompez pas : je ne sçay jamais que ce que je veux sçavoir : mes yeux ne me montrent que ce qui me plaist : et ma raison mesme s'accommode quelquesfois à mes desirs, parce qu'ils ne sont pas injustes : et code aussi quelque chose à ma volonté. Il me seroit peut-estre plus avantageux, luy dis-je froidement, que vostre volonté cedast quelquesfois à vostre raison : que voulez vous que j'y face ? dit elle en riant, et que ne prenez vous le conseil que vous me donnez, s'il est vray que vous en ayez besoin ? Si ma raison 
<pb id="page_1545" n="V03-P181"/>me disoit, luy repliquay-je, que ce fust un crime de vous aimer, je pense que je tascherois de ne le commettre point, quoy que ce fust sans doute inutilement : et quand la mienne me voudroit persuader, reprit elle, que Philocles seroit le plus aimable de tous les hommes, Philiste ne l'aimeroit pourtant pas. Par quel chemin peut on donc aller à vostre coeur ? luy dis-je : je n'en sçay rien moy mesme, respondit elle ; et s'il est vray qu'il y ait quelque sentier destourné, qui puisse un jour y conduire quelqu'un, il faudra que le hazard le luy fasse peut-estre trouver. Puis que cela est, luy respondis-je, je me resous à le chercher toute ma vie : Vous ne le trouverez pas en le cherchant, dit elle ; c'est pourquoy Philocles ne vous y obstinez pas plus long temps. Je luy en eusse dit davantage, mais diverses personnes nous ayant joints, il falut changer de conversation : et depuis cela elle m'osta avec soin toutes les occasions de luy parler en particulier. Cependant nous vivions Antigene et moy avec assez de contrainte : car nous ne parlons jamais ensemble que de choses indifferentes : et le nom de Philiste qui nous estoit si cher à tous deux, n'estoit jamais prononcé par nous quand nous estions seuls. Antigene remarquant aisément que la civilité de Philiste pour moy n'eut pas de suitte, son déplaisir te dissipa bientost ; de sorte que voyant qu'il n'avoit rien à craindre de mon costé, au lieu de me haïr comme son Rival, il me pleignit comme son Amy ; et resolut de me parler un jour sans 
<pb id="page_1546" n="V03-P182"/>déguisement. En effet estant venu un matin dans ma chambre, il me dit qu'il s'estimoit le plus malheureux homme du monde, de ce qu'il s'imaginoit que j'estois amoureux de Philiste aussi bien que luy : qu'il me protestoit que s'il eust eu quelque disposition à souffrir mon amour, il se seroit resolu à la mort, plustost que de faire obstacle à ma felicité. Mais qu'ayant veû son esprit si esloigné de tout ce qui me pouvoit estre avantageux ; il n'avoit pas creû me faire un outrage, de ne cesser pas d'aimer une personne que je ne pouvois avoir aimée plustost que luy, puis que nous l'avions veüe ensemble la premiere fois : et que le premier moment de sa veuë, avoit esté le premier de sa passion. Enfin il me parla avec toute la generosité qu'un Amant qui ne veut point quitter sa Maistresse peut avoir : et je luy respondis aussi, avec toute la retenuë dont un honme desesperé, et qui a quelque vertu peut estre capable, en parlant à un Rival plus heureux que luy, et pour lequel il avoit eu beaucoup d'amitié. Je luy avoüay donc ingenûment, que je n'avois pas un sujet legitime de me pleindre de luy : Mais je luy dis en fuite, qu'encore que cela fust de cette sorte, il ne m'estoit pas possible de n'estre pas infiniment fasché de son bonheur. Que c'estoit une raillerie, de penser que deux Rivaux pussent jamais estre veritables Amis : et que tout ce que la generosité et la prudence pouvoient faire en ces rencontres, estoit de les empescher d'estre mortels ennemis. Qu'au reste, comme j'estois assez equitable pour 
<pb id="page_1547" n="V03-P183"/>ne luy demander pas qu'il abandonnait son dessein : je le supliois aussi, de ne trouver pas mauvais que je continuasse le mien. Qu'il pouvoit m'accorder d'autant plustost cette liberté, qu'il y avoit peu d'apparence que cela me servist à rien : Enfin apres une assez longue conversation, nous demeurasmes d'accord de ne nous plus parler de Philiste : de faire de part et d'autre tout ce que nous pourrions pour en estre aimez : et que celuy de nous deux qui pourroit obtenir cét honneur, obligeroit cette belle Personne à prononcer un arrest de mort, à celuy qu'elle n'aimeroit pas. Depuis cela nous vescusmes un peu mieux ensemble Antigene et moy ; parce que nous ne nous cachions plus l'un de l'autre : et nous vivions avec assez de civilité, pour des gens qui faisoient toutes choses possibles pour s'entre-destruire. Comme le Prince Cleobule me retint assez long temps aupres de luy, et que de plus je reçeus de nouveaux ordres de Periandre, qui m'y arresterent encore davantage ; j'eus le loisir d'essayer une partie des choses qui ont accoustumé d'estre utiles en amour. Je suivois Philiste en tous lieux : je parlois d'elle eternellement, à toutes les personnes de sa connoissance : je ne loüois jamais nulle autre beauté devant elle : et loüois incessamment la sienne, quand je le pouvois faire à propos. Je fis des vers pour sa gloire, qui furent trouvez plus supportables de toute la Cour, que ceux qu'Antigene, fit quoy que peut-estre ils fussent plus beaux : j'adjoustay la Musique à la Poësie, je fis des 
<pb id="page_1548" n="V03-P184"/>airs comme des paroles, et je les chantay moy mesme avec tout l'art dont j'estois cupable. Ainsi joignant les charmes de l'harmonie à mes expressions, je soupiray en chantant : et je taschay d'enchanter son coeur par les oreilles. Je fis une despense prodigieuse en Habillemens, en Bals, en Colations, et en liberalitez : j'aquis l'amitié de tous ses Amis, et de toutes ses Amies : Alasis son Pere m'aimoit beaucoup : un Frere qu'elle avoit ne me haïssoit pas : ses Femmes et tous ses Domestiques furent gagnez par des presens que je leur fis : je luy parlay presques tousjours avec un respect qui aprochoit de celuy que l'on rend aux Dieux : je l'entretins de ma passion en vers et en prose : mes larmes luy parlerent aussi fort souvent pour moy : la violence de mon amour me mit quelques fois malgré que j'en eusse, quelques marques de fureur dans les yeux, et de desespoir dans mes discours, Elle me vit inquiet ; jaloux ; le visage changé ; et pour tout dire en peu de paroles, le plus malheureux homme du monde, sans que je pusse vaincre dans son coeur cette puissante aversion qu'elle avoit pour moy. Je me souviens mesme qu'une de ses plus particulieres Amies, qui fut depuis assez des miennes, luy demanda un jour s'il estoit possible qu'elle ne m'estimast point, puis que j'avois le bonheur d'avoir quelque part en l'estime de tout le monde ? Elle luy avoüa lors, qu'elle connoissoit bien que je ne meritois pas le mauvais traittement qu'elle me faisoit : mais qu'apres tout, elle ne pouvoit faire 
<pb id="page_1549" n="V03-P185"/>autrement. Que comme il y avoit des gens qui devenoient amoureux, sans sçavoir presques par quelle raison ils l'estoient ; il ne faloit pas trouver estrange, s'il y en avoit aussi quelquesfois, qui haïssoient sans sujet. Mais, luy disoit cette Personne, ceux qui aiment comme vous dittes, combattent pour l'ordinaire leur passion : il est vray, repliqua t'elle ; mais c'est parce qu'elle pouvoit les obliger à faire des choses honteuses. Et n'en faites vous pas d'injustes ? reprit son Amie ; nullement, respondit Philiste, car je ne suis pas obligée d'aimer tous les honnestes gens qui sont au monde : et je m'estime tres heureuse, d'avoir un si puissant secours à opposer à un ennemy si redoutable. Mais, luy dit encore cette charitable Confidente, que ne vous deffendez vous avec les mesmes armes contre Antigene que contre Philocles, si vous ne combatez que pour vostre liberté ? Cruelle Amie, luy dit elle, ne me pressez pas tant je vous en conjure : et ne me forcez pas de vous dire ce que je n'oserois penser sans rougir. Contentez vous que je vous assure seulement, que l'amour et la haine sont deux passions tiranniques, qui se moquent souvent de la raison et de la prudence : et tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne combatray point l'aversion que j'ay pour Philocles, parce qu'elle ne me peut causer aucun malheur, et que je combatray l'inclination que j'ay pour Antigene, parce qu'elle pourroit m'estre nuisible. Voila comme cette conversation se passa, que je ne 
<pb id="page_1550" n="V03-P186"/>sçeus que long temps depuis : cependant nous estions tous les jours chez la Princesse, où toutes les Dames se rendoient : mais entre les autres, Stesilée qui estoit sans doute une fort belle Personne, y estoit tres assiduë. Cette fille avoit de l'esprit, mais un esprit jaloux et envieux, qui eust voulu qu'elle eust esté seule belle en toute la Terre. Neantmoins j'avois le coeur si remply de Philiste, que je ne m'apercevois pas des choses les plus visibles ; de sorte que sans sçavoir que cette fille ne pouvoit souffrir la gloire de sa Rivale en beauté, je luy parlois quelquesfois. Comme elle est adroite et spirituelle, voulant m'oster à Philiste, ou du moins faire croire au monde qu'elle m'avoit effectivement assujetti ; elle commença à me faire la guerre de ma passion. En suitte à me pleindre ; à blasmer l'incivilité de Philiste pour moy, et son indulgence pour Antigene. Enfin elle conduisit la chose avec tant d'art, que sa conversation me devint agreable, et necessaire pour me consoler. Je luy découvris alors le fonds de mon coeur : je luy montray toutes mes foiblesses : je la conjuray de me donner part à son amitié : je luy demanday des conseils ; et l'obligeay de souffrir que je luy racontasse mes malheurs ; la priant d'avoir du moins pour moy quelques sentimens de pitié, puis que Philiste n'en pouvoit pas avoir. Elle reçeut cela comme une bonne personne) qui se laissoit toucher à mon mal : et me fit valoir avec tant d'art l'obligation que je luy devoit avoir, d'endurer 
<pb id="page_1551" n="V03-P187"/>que je luy fisse confidence d'une pareille chose, que l'en fus abusé ; et que l'eus effectivement pour elle une amitié tres sincere. Apres cela je n'avois pas un sentiment jaloux que je ne luy disse : à peine Philiste m'avoit elle regardé avec indifference ou avec rudesse, que je m'en allois pleindre à Stesilée. De sorte que comme Philiste m'ostoit autant qu'elle pouvoit les occasions de luy parler : et que Stesilée au contraire, m'en donnoit toute la liberté possible : en peu de jours toute la Cour remarqua l'attachement que j'avois à parler en secret avec cette fille. Et comme on sçavoit qu'il y avoit une haine cachée entre ces deux Personnes, l'on ne s'imagina pas que j'eusse fait ma Confidente de l'ennemie de Philiste : et on creut que j'avois change de sentimens : et que les soins que je continuois de rendre à Philiste, n'estoient plus que pour cacher la nouvelle passion que j'avois pour Stesilée. Antigene en eut une joye extréme : et toute la Cour estoit bien aise que je me fusse guery d'une passion par une autre. Stesilée à qui on en faisoit la guerre quand je n'estois pas aupres d'elle, se resjoüissoit fort, de voir que son dessein eust un si heureux evenement : et Philiste seule par un sentiment glorieux où je n'avois point de part, et qui ne regardoit que Stesilée, en eut un despit fort sensible. Ce fier et inflexible esprit ne se porta pourtant pas à s'adoucir pour moy : et elle forma seulement le dessein de me faire haïr de Stesilée si elle pouvoit, par quelque voye destournée qu'elle se resolut de 
<pb id="page_1552" n="V03-P188"/>chercher. Mais afin qu'il ne manquast rien à mon malheur, et que n'estant pas aimé de la seule personne que je pouvois aimer, je le fusse encore d'une autre pour laquelle je ne pouvois avoir que de l'amitié : il faut que je vous die malgré moy, que Stesilée trouva quelque chose de si beau, de si pur de si grand, et de si vertueux dans la passion que je luy disois avoir pour Philiste ; qu'insensiblement elle vint à desirer que j'eusse en effet pour elle, ce que je ne pouvois avoir que pour l'autre. De sorte qu'agissant en personne interessée, elle me donna cent conseils malicieux et adroits, que je suivis, parce qu'ils paroissoient bons : et qui me détruisoient pourtant encore davantage aupres de Philiste. Comme les choses en estoient donc là, Antigene vint un matin dans ma chambre ; et venant à moy les bras ouverts, mon cher Philocles, me dit il, quel plaisir prenez vous à me cacher vostre bonne fortune et la mienne ? Antigene (luy dis-je, sans respondre que froidement aux marques de tendresse qu'il me donnoit) s'il estoit vray que je fusse heureux, vous n'en seriez pas si aise. Je vous proteste, me dit il, que vostre contentement m'est aussi cher que le mien : et que je n'auray guere plus de joye s'il arrive jamais que la belle Philiste m'aime, que j'en ay de ce que vous ne l'aimez plus : et de ce que vous estes aimé de Stesilée que vous adorez. Je n'aime plus Philiste ! luy dis-je tout estonné ; ha Antigene ne vous y trompez pas : car c'est un sentiment que je n'abandonneray qu'avec la vie. Mais (me repliqua 
<pb id="page_1553" n="V03-P189"/>t'il, encore plus estonné que moy) toute la Cour, et Philiste mesme, vous croyent amoureux de Stesilée : Philiste, luy repliquay-je tout surpris, me croit amoureux de Stesilée ! Ouy, respondit il ; et je l'ay creû comme tout le reste du monde. Ce discours m'estonna de telle sorte, que je ne fus jamais gueres plus affligé que je l'estois, par la crainte que l'eus que cela ne m'eust encore mis plus mal avec Philiste, et par la douleur que j'avois d'estre obligé de me priver de la consolation que je trouvois dans la conversation de Stesilée. Si bien que sans faire un plus long discours à Antigene, je me separay de luy ; en luy protestant toutesfois, que je n'avois jamais esté plus amoureux de Philiste que je l'estois : et que je donnerois bon ordre à desabuser tout le monde de l'opinion qu'il avoit, que je fusse amoureux de Stesilée. Cependant comme j'avois de l'amitié pour cette Personne ; que je croyois luy avoir de l'obligation ; et que l'en avois esté consolé : je crus que je ne devois pas changer ma forme de vivre avec elle sans l'en advertir. Estant donc allé chez elle par un chemin destourné, et apportant soing que l'on ne m'y vist pas entrer ; je la trouvay seule dans sa chambre avec deux de ses femmes. D'abord qu'elle me vit, elle remarqua aisément que j'avois quelque nouveau déplaisir : qu'allez vous Philocles ? me dit elle ; Philiste vous a t'elle fait quelque nouvelle injustice ? Philiste, luy dis-je, n'a pas beaucoup contribué au mal qui me fait pleindre presentement : et la belle 
<pb id="page_1554" n="V03-P190"/>Stesilée sans y penser, y a plus de part que Philiste. Elle rougit à ce discours ; n'osant pas y donner un sens aussi obligeant, que la tendresse qu'elle avoit pour moy luy eust peut-estre fait desirer. Il ne m'est pas aisé, dit elle, de deviner quel mal je vous puis avoir fait ; et je n'en sçache qu'un, que je fusse capable de souhaitter de vous avoir causé ; qui est d'oster de vostre coeur la passion qui vous tourmente : car je ne doute pas que vous n'appellassiez ainsi, le remede qui vous gueriroit. Mais Philocles, poursuivit elle, ne me laissez pas plus long temps en peine ; et dittes moy s'il vous plaist, comment je puis avoir contribué à la douleur que je voy dans vos yeux. Vostre beauté, luy dis-je, est la veritable cause de ce que je soufre : Philocles, dit elle en sous-riant, souvenez vous que vous parlez à Stesilée : je m'en souviens aussi, luy dis-je ; et si elle n'estoit pas si belle qu'elle est, toute la Cour ne se seroit pas imaginé comme elle a fait, que l'en suis amoureux : Philiste qui est assez glorieuse ne l'auroit pas pensé : et Antigene ne l'auroit pas creû. Mais parce qu'en effet sa beauté est extréme ; et qu'il est difficile de comprendre qu'on la puisse voir souvent sans luy donner son coeur tout entier : on a creû que je l'aimois, et on le croit encore. Toute la Cour m'estime heureux d'avoir changé de chaines : Antigene s'en resjoüit, et Philiste en est en colere : car je l'avois en effet apris en allant chez Stesilée. Enfin, luy dis-je, la chose en est venuë au point, que je suis forcé de me priver de 
<pb id="page_1555" n="V03-P191"/>la seule consolation que j'avois, qui estoit sans doute de vous entretenir souvent. Quoy Philocles, reprit elle toute surprise, parce que l'on dit que vous m'aimez, vous me voulez haïr ! Je n'ay garde, luy dis-je, d'estre capable d'un sentiment si injuste : car je vous estimeray toute ma vie : et mon amitié pour vous ne sera pas moins ferme que mon amour le sera pour Philiste. Mais aimable Stesilée, comme vous n'avez eu la bonté de souffrir ma confidence que pour mon interest ; il faut encore que vous enduriez que je me prive de vostre veuë par la mesme cause, afin de desabuser Philiste. Les Dieux sçavent, luy dis-je, quelle peine j'ay à m'y resoudre : Et les Dieux sçavent (respondit elle en soupirant à demy) si vous avez raison de prendre cette resolution. Mais que pourrois-je faire ? luy dis-je ; car enfin si Philiste continuë de croire que je vous aime, ne m'aimera jamais : et vostre beauté est si grande, que je ne pourrois pas la détromper, si j'attendois plus long temps à le faire. Joint aussi, luy dis-je encore, aimable Stesilée, que quand l'interest de ma passion n'y seroit pas, le vostre me devroit tousjours obliger à me priver de vostre veuë. Car puis qu'il n'a pas pleû au Destin que mon coeur peust estre à vous ; je n'ay garde de contribuer rien à cette croyance que le monde a prise : et j'ay une amitié trop veritable pour vous, pour me servir d'une feinte passion qui vous pourroit nuire. De sorte que je suis l'homme de toute la Terre le plus affligé : de voir que de peur de déplaire à une personne 
<pb id="page_1556" n="V03-P192"/>qui ne m'aime pas : je suis forcé d'en quitter une autre, qui m'a donné cent tesmoignages de bonté ; et qui a sans doute encore celle de me pleindre de ce dernier malheur. Je vous en pleins veritablement, repliqua telle en rougissant, et peut-estre plus que je ne devrois : Mais je m'en pleins aussi bien que vous, poursuivit elle ; car enfin s'il est vray que la Cour croye que vous estes amoureux de moy, quels contes n'y fera t'on pas à mon desavantage, si vous cessez de me voir ainsi tout d'un coup ? Ne pensera t'on pas que vous avez voulu vous moquer de Stesilée, ou que nous en usons de cette sorte par finesse ? Non non Philocles, il ne faut pas que la chose change si promptement : ou si vous voulez qu'elle aille ainsi, il faut que du moins pour ma gloire il paroisse que je vous aye mal-traitté. Si cela alloit de cette sorte, disois-je, je ne me justifierois pas dans l'esprit de Philiste : puis qu'elle auroit lieu de croire que je ne vous quiterois que parce que vous m'auriez chassé : et en effet c'estoit l'intention de Stesilée, que Philiste le creust ainsi. Mais, reprit elle Philocles, croyez vous que la jalousie soit un mauvais moyen pour se faire aimer ? Pour moy, adjousta t'elle, je le croy si bon, que je suis persuadée que si vous aimiez veritablement quelque autre personne que Philiste, elle vous en aimeroit plustost. Ouy, luy dis-je, mais vous ne songez pas que son affection me seroit alors indifferente si je ne l'aimois plus. Il est vray, repliqua t'elle toute interditte ; mais 
<pb id="page_1557" n="V03-P193"/>si cette autre estoit moins injuste que Philiste, vous seriez tousjours heureux. Stesilée prononça ces paroles d'une certaine façon, qui me fit connoistre que la tendresse de son amitié, estoit d'une nature differente de la mienne : et j'en eus une inquietude si grande, que le reste de la conversation se passa avec une ambiguité de paroles de part et d'autre, qui nous persuada pourtant à mon avis, que nous nous entendions bien tous deux. Mais comme je ne pouvois changer mon coeur, et que je ne voulois pas aussi tromper une personne pour qui j'avois une veritable amitié : je me separay d'elle en me pleignant, et en luy donnant sans doute selon ses sentimens beaucoup de sujet de se pleindre ; par la cruelle resolution que je prenois, de ne luy parler plus en particulier, et de ne luy parler mesme que rarement. Cependant comme cette visite fut sçeuë d'Antigene, et qu'elle fut fort longue, le changement que j'apportay à ma forme de vivre avec Stesilée, ne fit pas l'effet que j'en attendois : et il courut un bruit que cét esloignement estoit une chose concertée entre elle et moy. De sorte que Philiste n'en estoit pas desabusée, et Stesilée se pleignoit aigrement, quand elle en trouvoit l'occasion ; disant que c'estoit une estrange chose, que j'eusse eu si peu de soing de sa reputation, que je l'eusse voulu sacrifier pour une personne qui ne m'aimoit pas. Pendant ce temps la Philiste d'autre costé faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour me faire haïr Stesilée, bien qu'elle ne me voulust pas aimer : mais 
<pb id="page_1558" n="V03-P194"/>quoy qu'elle peust faire, je conservay toujours beaucoup d'amitié pour elle. Il est vray que cela ne servit qu'aine persecuter davantage : car j'estois desesperé de voir que je luy causois quelque inquietude. Les choses estoient en ces termes, lors que je reçeus un ordre exprés de m'en retourner à Corinthe : je vous laisse donc à juger en quel estat estoit mon ame. Je laissois une personne que j'aimois, et qui ne m'aimoit point : j'en abandonnois une autre qui m'aimoit un peu trop, et que je ne doutois pas qui n'achevast de me détruire dans l'esprit de Philiste pendant mon absence. Mais par bonheur pour moy, le Pere d'Antigene ayant sçeu où il estoit, luy commanda si absolument par une Lettre de s'en retourner, qu'il fut contraint de revenir à Corinthe, ce qui ne me fut pas une petite consolation : non plus que la nouvelle que j'apris du retour d'Alasis à sa Patrie, qui devoit estre dans peu de temps : et j'en fis un grand secret à Antigene, car je l'avois sçeu par une voye assez détournée. Le Prince Cleobule me caressa fort en partant : et la Princesse sa fille qui est sans doute une admirable Personne, me donna une Lettre pour la Princesse de Corinthe, qui ne m'estoit pas moins advantageuse, que celle que je luy avois portée. Mais lors qu'il falut dire adieu à Philiste, ce fut une estrange chose ; et Antigene et moy nous donnasmes bien de la peine : car nous nous y trouvasmes ensemble ; et je le contraignis par mon opiniastreté, à en partir en mesme temps que moy. J'eus 
<pb id="page_1559" n="V03-P195"/>donc la satisfaction de l'empescher de dire rien de particulier à Philiste : mais l'eus aussi le déplaisir de voir une notable difference dans les adieux de cette belle Personne. Toutes les fois qu'elle rencontroit les yeux d'Antigene en cette derniere conversation, je voyois dans les siens malgré elle, je ne sçay quel nuage melancolique, qui sans en diminuer l'éclat, en augmentoit la douceur : et quand par hasard elle rencontroit les miens, je n'y voyois que de l'indifference, ou du chagrin. Elle me dit adieu presques sans me regarder : et suivit ce me sembla des yeux le trop heureux Antigene, le plus loin qu'il luy fut possible : car je me retournay deux fois apres l'avoir quittée. De vous dire de quelle façon nous vescusmes durant nostre navigation Antigene et moy, il seroit superflu, estant aisé de vous l'imaginer. Nous resvions presques tousjours, et ne parlions jamais de la chose du monde à quoy nous pensions le plus. J'avois pourtant une sensible consolation, de ce que j'emmenois mon Rival ; pour Stesilée, je ne pûs prendre congé d'elle, quoy que j'en cherchasse les occasions ; et le dépit, la douleur y et la gloire, firent qu'elle ne voulut pas me donner de nouvelles marques de foiblesse. Enfin nous arrivasmes à Corinthe, où Periandre et la Princesse Cleobuline me reçeurent avecque joye : mais il n'y avoit plus de plaisirs pour moy ; et je fuyois autant la conversation, que j'avois accoustumé de la chercher. Le seul Arion estoit ce qui me consoloit un peu : car comme 
<pb id="page_1560" n="V03-P196"/>me il a beaucoup d'esprit, et qu'il a l'ame tres passionnée ; je trouvois dans son entretien et dans ses chansons je ne sçay quel charme puissant, qui suspendoit mes douleurs, et qui m'empeschoit de mourir.
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<div2 id="page_CYRUS030109" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant non aimé (dénouement)">
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Cependant j'estois desesperé de ce qu'Antigene ne s'engageoit point à quelque nouvelle passion ; je vescus donc pres d'un an de cette sorte : mais à la fin on sçeut qu'Alasis Pere de Philiste venoit avec sa fille (car il n'avoit plus de femme) habiter à son ancienne Patrie. Dieux, que cette nouvelle me causa de joye ! il est vray qu'elle fut temperée, parce que j'apris en mesme temps, qu'un Frere aisné de Philiste avoit espousé Stesilée, quelques jours auparavant que de partir de Jalisse, et qu'elle venoit aussi. J'eus sans doute quelque douleur de ce mariage : neantmoins j'esperay que comme Stesilée avoit de la vertu, le changement de sa condition en auroit aporté à son ame : et qu'au contraire il me seroit avantageux d'avoir une Amie si proche parente de Philiste. Antigene de son costé estoit si aise, que sa joye paroissoit en toutes ses actions, ce qui ne troubla pas peu la mienne : mais enfin cette belle Compagnie arriva. Je vous laisse à penser si j'avois preparé l'esprit de Periandre, celuy de l'illustre Melisse, et celuy de la Princesse Cleobuline, à bien recevoir une Personne qui m'estoit si chere : et je fus mesme assez heureux pour n'ignorer pas que Philiste sçeust que je luy avois rendu cent bons offices. Mais quoy qu'elle avoüast m'en estre obligée, elle ne m'en 
<pb id="page_1561" n="V03-P197"/>aima pas davantage : et elle arriva à Corinthe, la mesme personne que je l'avois laissée à Jalisse : c'est à dire belle, tres fiere pour moy, et assez douce pour Antigene. Quant à Stesilée, j'y vy un notable changement : car sa beauté estoit un peu diminuée ; et elle avoit une melancolie si profonde sur le visage, que je n'osay jamais luy en demander la cause. Joint aussi que comme je ne cherchay pas à luy parler en particulier, elle de mesme l'evita de son costé. Cependant il n'est rien que je ne fisse pour divertir Philiste : car elle n'osoit pas refuser ouvertement mes civilitez, parce que son Pere m'ayant quelque obligation, l'auroit trouvé fort mauvais. Je luy fis donc voir tout ce qu'il y a de beau à Corinthe : et le pauvre Arion chanta si souvent aupres d'elle pour l'amour de moy ; que je suis estonné qu'une Voix et qu'une Lire qui ont trouvé de la compassion parmi les Dauphins et parmi les flots, ne purent m'adoucir la fierté de son ame insensible. Cependant elle demeura inébranlable ; Stesilée de son costé, quoy que resoluë de ne me donner jamais nulle marque d'affection particuliere, ne laissoit pas d'estre determinée à entretenir l'aversion de Philiste pour moy : et en effet cette injuste Personne depuis leur alliance, luy avoit persuadé que j'avois effectivement esté amoureux d'elle. De sorte que Philiste qui estoit glorieuse, me mal-traittoit encore un peu plus à Corinthe, qu'elle n'avoit fait à Jalisse. Je ne pouvois donc jamais aller chez Philiste, que je ne trouvasse que 
<pb id="page_1562" n="V03-P198"/>Stesilée estoit dans sa chambre : ou que Philiste ne fust dans celle de Stesilée, ce qui me donnoit bien du chagrin. Car je ne pense pas qu'il y ait rien de plus incommode, que de voir tousjours ensemble une personne que l'on aimé, et de qui l'on n'est point aimé ; et une autre de qui l'on n'est aimé, et que l'on ne peut aimer : et de laquelle encore la personne que l'on aime croit que l'on est amoureux. Cependant j'esprouvay ce suplice tres long temps, sans trouver consolation en nulle part, et sans pouvoir obtenir une favorable parole de Philiste : il me souvient qu'un jour comme j'estois aupres de cette cruelle Fille, et que quelqu'un fut venu demander Stesilée ; je voulus profiter de cette occasion, et la supplier de me dire s'il estoit possible qu'elle peust se souvenir de toutes les peines qu'elle m'avoit fait souffrir à Jalisse, sans en avoir quelque leger sentiment de repentir ? et je me mis alors à repasser la naissance de ma passion ; et cent mil le petites choses qui avoient fait une si forte impression dans mon coeur, que je les sentois comme si elles fussent venuës d'arriver. Mais Philiste sans presques m'escouter, me respondoit hors de propos : et d'une façon assez desobligeante, pour faire perdre patience à tout autre qu'à moy. Comme je voulus m'en pleindre aveque respect, en verité Philocles (me dit elle, avec un sous-rire malicieux) vous me devez pardonner : car je ne me souviens point de ce que vous me dittes. Je sçay bien, adjousta t'elle, que 
<pb id="page_1563" n="V03-P199"/>j'ay eu l'honneur de vous voir à Jalisse : mais de s'imaginer que je me souvienne icy ny de ce que vous m'y distes ; ny de ce qui s'y passa quand vous y estiez, ce seroit s'abuser : car je charge ma memoire de fort peu de choses : et le passé à l'advenir sont deux temps où mon esprit ne s'occupe guere à penser. Quoy, luy dis-je, injuste Personne, il ne vous souvient point que je vous ay dit aussi souvent que je l'ay pû, que je vous aimois passionnément ? Vous en devez estre bien aise, reprit elle, car quand je m'en souviendrois, vous n'en seriez pas mieux aveque moy. Et venant alors à luy repasser les endroits où je l'avois entretenuë de ma passion ; tantost dans un Jardin ; une autrefois chez la Princesse des Lindes ; et diverses fois chez elle : je vy qu'en effet elle ne se souvenoit pas de la moitié des choses que je luy disois : ce qui m'affligea plus que si elle m'eust dit cent paroles fascheuses ; n'y ayant rien de si offençant, ny qui marque davantage le mépris ou l'indifference, que l'oubli. Quoy, luy dis-je, fort touché et fort affligé, je me souviendray de toutes les actions de Philiste ; de toutes ses paroles ; et mesmes jusques à ses regards : et Philiste ne se souviendra pas de cent mille tourments qu'elle m'a fait endurer, et de cent mille preuves de passion que je luy ay données ! ha cruelle Personne : m'écriay-je, je suis bien encore plus malheureux que je ne pensois l'estre ! Et que pensiez vous ? (dit elle, en riant de ma colere et de mes pleintes) je pensois du moins n'estre que haï, luy dis-je, 
<pb id="page_1564" n="V03-P200"/>mais par ce cruel oubli où vous estes de tout ce qui me regarde, je voy bien que je suis encore en un estat plus deplorable que je ne croyois, puis qu'assurément je suis mesprisé : Ouy, luy dis-je encore, vous avez une ame, non seulement insensible pour moy, mais une ame morte, s'il m'est permis de parler ainsi. Vous me regardez sans doute sans me voir ; vous m'escoutez sans m'entendre ; et je ne sçay seulement si vous m'oyez à l'heure que je parle. Ouy, me respondit elle, et je comprens fort bien que vous me dittes la plus bizarre chose du monde : mais je ne vous promets pas de m'en souvenir quand je ne vous verray plus. Au nom des Dieux, luy dis-je, ne me traittez pas de cette sorte : haïssez moy si vous ne me pouvez aimer, et n'oubliez pas si cruellement tout ce que je fais pour vous, ny tout ce que je dis. Quoy Philocles, me dit elle, vous aimeriez mieux estre haï qu'oublié ? N'en doutez nullement, luy respondis-je. Mais cependant, repliqua t'elle, rien n'est plus esloigné de l'amour que la haine : Pardonnez moy, luy dis-je, car tous les extrémes se touchent : et ce cruel oubly dont je me pleins, l'est infiniment davantage. Il y a du moins quelque sentiment dans une ame qui haït : et il n'est pas absolument impossible que l'amour naisse parmi le feu de la colere. Mais d'un esprit froid et insensible, qui ne conserve nul souvenir de tout ce que l'on a fait pour l'obliger : le moyen d'en esperer de la tendresse et de la reconnoissance ? Et le moyen enfin que vous 
<pb id="page_1565" n="V03-P201"/>puissiez aimer ceux à qui vous ne penserez jamais ? Apres tout, interrompit elle, je ne puis comprendre qu'il ne vaille mieux estre oublié, que d'estre haï : c'est belle Philiste, luy dis-je, que vous n'avez jamais esté ny haïe, ny oubliée ; mais pour moy à qui vous avez fait connoistre ces deux sentimens par experience : je vous declare que j'aime encore mieux que vous vous souveniez de moy en me haïssant, que de ne vous en souvenir point du tout. La haine est pourtant, à mon advis, un grand obstacle à l'amour, dit elle : et l'oubly, repliquay-je, en est encore un bien plus grand puis qu'enfin il est absolument impossible que l'amour naisse dans l'oubly : et qu'elle peut naistre parmy la colere et malgré la haine. En un mot, je trouve quelque chose de si inhumain, poursuivis-je, à chasser mesme de son souvenir un Amant malheureux : que je ne trouverois pas si cruel de le faire mourir effectivement. Chassez moy donc de vostre coeur, si vous ne m'y pouvez souffrir : mais laissez moy du moins occuper quelque place en vostre memoire. Ne vous souvenez de moy, si vous voulez, que pour en dire du mal ; que pour vous pleindre de mon opiniastreté à vous aimer malgré vous : cherchez mesme les voyes de vous vanger, et vangez vous en effet : Mais de grace, ne m'oubliez pas jusques au point de ne vous souvenir mesme plus que mon amour vous importune. Est-ce trop Philiste, luy dis-je, que ce que je vous demande ? Ouy, me repliqua t'elle, car la haine est une 
<pb id="page_1566" n="V03-P202"/>passion inquiette, qui trouble tout le repos de ceux qu'elle possede : où l'oubly au contraire, est un certain endormissement d'esprit qui n'a rien de fascheux : et qui fait que l'on passe sa vie fort doucement. Au moins (luy dis-je tout irrité, et n'estant plus Maistre de mon ressentiment) oubliez les plaisirs que vous donne la conversation d'Antigene, aussi bien que les chagrins que vous cause celle de Philocles : mon secret est bien encore meilleur que cela, reprit elle avec une raillerie piquante, car je me souviens tousjours de ce qui me plaist, et ne me souviens jamais de ce qui me fasche. Comme je luy allois respondre la Princesse Cleobuline arriva, et je sortis bien tost apres, m'estant impossible de pouvoir demeurer davantage aupres d'une personne qui me refusoit toutes choses jusques à sa haine : et qui n'avoit que de l'indifference pour moy, sans que j'en pusse comprendre la raison. Il sembloit, à cela prés, que la Fortune me voulust favoriser autant qu'elle pouvoit : mais en effet c'estoit pour me faire mieux connoistre l'opiniastreté de mon malheur, comme vous le sçaures bien tost. Il arriva donc qu'Antigene fut obligé d'aller à Thebes, pour quelque affaire importante : de sorte que pendant son absence j'avois du moins la consolation de ne voir point de Rival favorisé aupres de Philiste : et de pouvoir luy parler avec plus de liberté. Mais plus je l'intretenois, plus j'augmentois son aversion : et la chose alla à tel excés, qu'elle ne me pouvoit plus souffrir. Cependant je 
<pb id="page_1567" n="V03-P203"/>ne laissois pas d'agir conme si je n'eusse point perdu l'esperance : je cultivois l'amitié de son frere ; et celle d'Alasis fort soigneusement : et je l'aquis de telle sorte, qu'ils tesmoignoient l'un et l'autre ouvertement, qu'ils eussent esté bi ? aises que l'eusse espousé Philiste. Mon Oncle qui souhaittoit cette alliance, et qui sçavoit que j'estois fort amoureux de cette Personne, leur en fit parler, apres en avoir escrit à mon Pere : et ne m'en parla à moy, qu'apres qu'ils eurent respondu favorablement. Ainsi je ne voyois nul obstacle à mon bonheur que la seule Philiste : mais il estoit si grand, qu'il en estoit invincible. En effet, son Pere ne luy eut pas plustost commandé de me regarder comme celuy qui devoit estre son Mary : et ne luy eut pas plus tost tesmoigné qu'il vouloit estre obeï sans resistance, qu'elle entra en un desespoir extréme. Elle employa Stesilée aupres de son frere, mais ce fut inutilement : et elle sçeut enfin que ses larmes, ses pleintes, et ses prieres seroient inutiles. Cependant comme il s'épandit un assez grand bruit de ce Mariage dans la Cour, tout le monde s'en resjoüissoit pour l'amour de moy : et tout le monde fut chez elle pour luy en faire compliment. Mais pour éviter une semblable persecution, elle feignit de se trouver mal durant quelques jours : et par cét artifice malicieux, elle me priva de sa veuë aussi bien que les autres. Stesilée pendant cela, estoit tousjours aupres d'elle : où par un sentiment que l'on ne sçauroit exprimer, elle me nuisoit autant qu'elle pouvoit, et servoit Antigene 
<pb id="page_1568" n="V03-P204"/>à mon prejudice. Comme le chagrin de Philiste fut tres violent, elle devint malade effectivement en feignant de l'estre : et elle la fut de telle sorte, que les Medecins crûrent qu'elle en mourroit. Neantmoins estant enfin eschapée malgré elle, s'il faut ainsi dire, elle revint en estat de pouvoir souffrir la conversation. Mais quoy qu'on pût pourtant faire, elle demeura avec une santé languissante : et une melancolie si grande, que son humeur n'estoit pas connoissable. Je la voyois alors comme les autres ; car elle n'osoit pas m'en empescher : mais je la voyois presques sans plaisir, par l'opinion que j'avois que j'estoit cause de son mal. Durant ce temps là, diverses personnes luy parlerent en ma faveur : et la Princesse Cleobuline entr'autres voulut sçavoir au vray par quel mouvement elle agissoit aveque moy comme elle faisoit : mais il luy fut impossible d'en sçavoir autre chose, sinon qu'elle mesme n'en sçavoit rien. Elle tomboit d'accord avec la Princesse, que j'estois d'une Maison qui honnoroit la sienne par nostre alliance : que j'avois plus de bien qu'elle n'en pouvoit esperer : que j'avois acquis quelque estime dans le Monde : que mesme je la meritois : et que j'avois sans doute pour elle une affection tres forte, puis qu'elle avoit pû resister à tous ses mépris. Mais apres tout cela, elle disoit tousjours, qu'il luy estoit impossible de m'aimer jamais : qu'il y avoit quelque chose dans son coeur qu'elle ne pouvoit vaincre, qui s'opposoit à tout ce qui pouvoit m'estre 
<pb id="page_1569" n="V03-P205"/>avantageux, et qui le destruisoit mesme entierement. Mais, luy disoit la Princesse, n'est-ce point que le choix secret que vous avez fait d'Antigene, est la seule chose qui deffend l'entrée de vostre coeur à Philocles ? nullement, luy disoit elle : et quand je n'aurois aucune complaisance pour Antigene, et que mon coeur seroit absolument libre, j'aurois tousjours la mesme aversion pour Philocles. Car enfin comme je ne haïs point par raison, et que c'est un sentiment dont moy mesme ne comprens point la cause, il n'y en faut point chercher. La Princesse qui me faisoit l'honneur de m'aimer, voyant le caprice de Philiste, fit ce qu'elle pût pour me destacher de son affection : mais mon ame estant aussi fortement portée à l'aimer, que la sienne l'estoit à me haïr, elle n'en pût venir about. J'avoüois malgré moy à la Princesse, qu'il y avoit à Corinthe d'aussi belles Personnes que Philiste ; d'aussi spirituelles, et d'aussi nobles : mais je luy disois en mesme temps, qu'il n'y en avoit point que je pusse aimer. Ainsi trouvant autant d'impossibilité à me la faire oublier, qu'il y en avoit à l'obliger de ne me haïr plus ; nous estions tous deux malheureux : et la seule Stesilée dans le fonds de son coeur, trouvoit quelque maligne satisfaction à nostre infortune : prenant sans doute quelque plaisir à voir un homme qu'elle avoit aimé, ne l'estre point de ce qu'il aimoit : et à voir aussi celle, qui selon mon opinion l'avoit empeschée d'estre aimée, estre malheureuse par ma passion, aussi bien que par la 
<pb id="page_1570" n="V03-P206"/>sienne. Cependant Alasis estoit si irrité contre Philiste, qu'il luy fit dire qu'il ne la verroit plus, qu'il n'est sçeu qu'elle estoit resoluë de m'espouser, et de bien vivre aveques moy. Son frere ne luy estoit pas plus favorable : et tout enfin l'affligeant, et ne luy laissant nulle esperance ; elle menoit une vie si melancolique, que l'on ne parloit plus d'autre chose dans toute la Cour. Il est vray qu'elle ne souffroit pas seule, et que je partageois ses maux d'une façon bien cruelle : quelquesfois je me resolvois à ne l'aimer plus, et je m'imaginois presques que je le pourrois faire : Mais helas à peine avois-je pris la resolution de n'aller plus chez elle, que mes pas m'y conduisoient malgré moy. Antigene estoit cependant tousjours absent : et je n'avois que la seule Philiste pour cause de mes inquietudes. Un jour que je fus chez elle, et que contre sa coustume Stesilée n'y estoit pas : apres que quelques Dames que j'y trouvay s'en furent allées, nous fusmes l'un et l'autre quelque temps sans parler : Philiste révant tres profondément sans me regarder, et moy la regardant tousjours, sans oser presques commencer de l'entretenir. Je voyois sur son visage une alteration si grande, que j'en estois tout esmeu : Mais lors qu'elle vint à lever les yeux, et que je les vy tous couverts de larmes, qu'elle ne pouvoit qu'à peine retenir, quoy qu'elle fist tout ce qui luy estoit possible pour cela ; j'en fus si sensiblement touché, que l'on ne peut l'estre davantage. Madame, luy dis-je tout hors de moy ; oserois-je prendre la liberté 
<pb id="page_1571" n="V03-P207"/>da vous demander, si ces larmes que je voy, ont une cause que je puisse sçavoir ? Vous pouvez mesme encore plus, dit elle avec une action languissante ? car vous les pouvez faire tarir. Moy Madame ! luy dis-je ; ouy, reprit elle, et si vous estiez aussi genereux que vous devriez l'estre, je serois bien-tost en repos, et vous aussi. Car enfin, poursuivit elle, pourquoy ne me haïssez vous pas ? Mais Madame, luy repliquay-je, pourquoy m'aimez vous point ? c'est parce que je ne le puis, dit elle ; et c'est par cette mesme raison, luy dis-je, que je ne sçaurois non plus cesser de vous aimer, que vous cesser de me haïr. Connoissez du moins, dit elle, par cette impossibilité, que je ne suis pas coupable : connoissez aussi par la mesme raison, luy respondis-je, que je suis bien malheureux, puis que je ne puis vivre sans vous, et que vous ne pouvez vivre aveque moy. Je comprens pourtant beaucoup mieux ; luy dis-je encore, par quelle cause je vous aime, que je ne comprens par quelle cause vous ne pouvez souffrir ma passion : ne cherchez ni raison ni excuse à ce que je fais, dit elle, car je n'y en cherche pas moy mesme. Peut estre, luy dis-je, que le temps et mes services vous changeront : non Philocles, repliqua t'elle, ne vous y trompez pas : jusques icy j'ay conservé encore quelque bien-seance : j'ay inventé des pretextes pour differer le mariage que mon Pere a resolu de faire de vous et de moy : j'ay faint d'estre malade ; et je la suis devenuë en effet : Mais apres tout, s'il ne change, et si 
<pb id="page_1572" n="V03-P208"/>vous ne changez, je me resous à luy desobeïr ouvertement : et par consequent à estre blasmée de tout le monde : cependant je ne sçaurois faire autre chose. Quoy Madame, luy dis-je, vous estes absolument déterminée de vous opposer à mon bonheur ? n'appellez point ainsi, dit elle, un Mariage qui vous seroit desavantageux aussi bien qu'à moy : car quelle douceur trouveriez vous à me voir dans une melancolie continuelle, et à recevoir cent marques d'indifference ? Non Philocles, vous ne seriez point heureux : et si vous estiez sage, vous en useriez autrement. Je suis mesme assez genereuse, dit elle, pour ne vouloir pas punir cruellement, un homme qui m'aime comme vous m'aimes ; et vostre interest ne se trouve pas moins que le mien en cette rencontre. Je sçay bien adjousta t'elle, que je ne vous espouseray jamais, quand toute la Terre entreprendroit de m'y faire consentir : Mais je sçay bien aussi, qu'aimant la gloire comme je l'aime, je vous aurois beaucoup d'obligation, si vous ne me reduisiez pas dans la faucheuse necessité de faire une resistance ouverte à mon Pere : et que de vous mesme vous prissiez la resolution de m'abandonner. De vous abandonner Madame ! (luy dis-je avec une douleur extréme) eh Dieux ! comment vous pourrois-je obeïr ? Mais aimerez vous mieux, dit elle, que je vous regarde comme mon persecuteur ? que de l'indifference où je suis pour vous, je passe à la fureur contre vous, et au desespoir contre moy mesme ? et qu'enfin vous 
<pb id="page_1573" n="V03-P209"/>me rendiez aussi malheureuse, que vous estes infortuné ? Vous pouvez bien juger, me dit elle, que si je vous pouvois aimer, j'obeïrois à mon Pere ; car si cela estoit, que manqueroit il à mon bonheur ? mais ne le pouvant pas, quelle justice y a t'il à vouloir de moy des choses qui n'en dépendent point ? y a t'il jamais eu de domination si tirannique, que celle que l'on pretend avoir sur mon ame ? Pensez à vous Philocles, pensez à vous : et s'il vous reste quelque raison, servez vous en pour adoucir vos malheurs, et pour faire cesser les miens. Quoy Madame, luy dis-je, vous pretendriez que je vous laissasse dans la liberté d'espouser Antigene ! Ha ! non non, je vous aime trop pour y consentir. Si j'estois persuadé, poursuivis-je, que le mespris que vous avez pour moy, fust causé par une simple aversion naturelle que vous ne pourriez vaincre : j'ay une passion si respectueuse pour vous, que je serois capable de me resoudre à mourir, en me resolvant de ne vous donner plus jamais aucune marque de mon amour et de ne vous persecuter plus. Mais injuste Personne que vous estes, cette aversion que vous avez pour moy, est fortifiée par l'inclination que vous avez pour Antigene : et vous ne voulez bannir Philocles, que pour luy donner la place qu'on luy destine. Cependant sçachez que c'est ce qui n'arrivera jamais : Antigene a este mon Amy, il est vray ; mais dés qu'il a esté mon Rival, il a deû se preparer à voir rompre tous les noeuds de cette amitié. J'ay retenu jusques icy mon ressentiment : 
<pb id="page_1574" n="V03-P210"/>je l'ay veû favorisé, je l'ay veû aimé : mais je ne le verray point Mary de Philiste. C'est pourquoy si ce n'est que pour vous donner à Antigene, que vous voulez vous oster à Philocles, changez de dessein Philiste : et pour obliger Philocles à n'attaquer pas Antigene, rendez-le heureux. Il faudroit que les Dieux changeassent mon coeur, respondit elle ; et comme je ne pense pas qu'ils le fassent, tout ce que je puis est de vous dire, que quand Antigene ne seroit plus au monde, et que je ne l'aurois jamais connu, je serois pour vous ce que je suis. Mais avoüez du moins la verité, luy dis-je, Antigene auroit la gloire d'estre choisi par la belle Philiste, si Alasis y consentoit : je suis trop sincere, repliqua t'elle, pour vous nier ce que vous dittes. Ha cruelle Personne, luy dis-je, voulez vous me desesperer ? Mais vous mesme Philocles, dit elle, voulez vous me faire perdre la raison ? Quel droit avez vous sur mes volontez ? vous ay-je donné quelque esperance, depuis le temps que je vous connois ? Non, luy dis-je, mais vous m'avez donné beaucoup d'amour. En suis-je coupable ? reprit elle ; et ne vous ay-je pas prié mille fois, de n'en avoir plus pour moy ? Enfin dit elle encore, tout ce que vous me pourriez dire seroit inutile : car je ne seray jamais à Philocles. Et je jure par les Dieux, interrompis-je, qu'Antigene ne sera jamais possesseur de Philiste, tant que Philocles sera vivant. J'aimeray encore mieux ce malheur là que l'autre, repliqua t'elle ; le voulez vous ainsi ? (luy 
<pb id="page_1575" n="V03-P211"/>dis-je, l'esprit remply de colere, de jalousie et d'amour tout ensemble) je vous l'ay desja dit, respondit elle : puis que cela est, poursuivis-je, sçachez que vous pouvez vous delivrer du malheureux Philocles. Il ne vous persecutera plus ; et ne vous verra mesme plus si vous voulez : et par quelle voye, dit elle, puis-je obtenir un si grand bonheur ? en rompant avec Antigene, luy dis-je, et en me promettant solemnellement de ne le voir jamais non plus que moy. Car de s'imaginer que je vous quitte, et que je vous laisse en estat de passer cent heureux jours avec mon Rival, c'est ce qui n'arrivera jamais. Je sçay bien, Madame, que je sors en quelque façon du respect que je vous dois : Mais quiconque n'a plus de raison, n'est plus assubjetti à aucune bien-seance. Parlez donc Madame : voulez vous que Philocles ne vous voye plus ? vous le pouvez presentement. Quand vous seriez mon Mary, reprit elle, que pourriez vous faire davantage que ce que vous faites ? Si je possedois cét honneur, luy dis-je, je me confierois à vostre vertu : Mais n'estant que l'objet de vostre aversion, je ne me dois fier qu'à moy mesme. Ainsi Madame, si vous voulez que je n'oblige pas Alasis à vous forcer d'accomplir la parole qu'il m'a donnée : escrivez une lettre à Antigene, qui luy deffende absolument de vous voir à son retour, et je vous laisseray en paix. A condition toutefois, que la promesse que vous me ferez sera sincere : et que vous n'espouserez jamais Antigene. Vous me dittes 
<pb id="page_1576" n="V03-P212"/>de si estranges choses, me respondit elle, qui je ne sçay comment je les puis endurer : Vous m'en respondez de si cruelles, repliquay-je, que je m'estonne comment je les puis entendre sans mourir. Quoy qu'il en soit, luy dis-je, Antigene ne profitera point de ma disgrace : Mais puis que je ne puis estre à vous, reprit elle, que vous importe à qui je sois ? Que m'importe ! luy dis-je, Madame ; Ha, que vous connoissez mal la passion qui me possede ! de croire qu'il n'y ait aucune difference entre un Rival aimé, et un autre qui ne l'est pas. Je sçay bien, poursuivis-je, que perdre la possession de ce que l'on aime, est un mal fort grand : mais en voir joür un Rival, et un Rival aimé, en est un incomparablement plus terrible. Ainsi ne pensez pas que je puisse jamais changer de sentimens : donnez moy du moins quelques jours, dit elle, à raisonner sur une proposition si bizarre : je vous les accorde Madame (luy dis-je en souspirant) puis revenant tout d'un coup de mon transport ; et veüillent les Dieux, poursuivis-je, que pendant ce temps là vous puissiez changer de sentimens pour moy. Ce fut de cette sorte que je quittay Philiste, que je laissay dans une inquietude extréme : car elle voyoit que je luy avois donné un moyen de se delivrer de mes importunitez : mais pour l'accepter, il faloit quitter Antigene, qu'elle ne haïssoit pas. D'autre part, elle craignoit que si elle s'obstinoit davantage là dessus, il n'arrivast de deux choses l'une : ou que son Pere la forçast à m'espouser, comme 
<pb id="page_1577" n="V03-P213"/>il y avoit grande aparence qu'il feroit : ou que je ne tuasse Antigene. De mon costé, je n'estois pas moins en peine qu'elle : car je voyois Philiste si malade, si changée, et si melancolique ; que je craignois d'estre enfin cause de sa mort. De plus, j'imaginois quelque chose de si fascheux, à violenter ses inclinations, en l'espousant malgré qu'elle en eust, par l'authorité de son Pere, que je ne m'y pouvois resoudre. Quelques fois un genereux dépit me faisoit avoir honte de ma lasche perseverance : mais un moment apres, l'amour reprenoit sa premiere place : et chassoit aussi tost de mon coeur tout autre sentiment. Il y avoit des instans, où la colere me transportoit de telle sorte, que je ne la voulois espouser que pour la mal traiter apres, et pour l'oster à Antigene : toute autre voye ne me semblant pas si seure que celle là. Il y en avoit d'autres aussi, où devenant un peu plus tranquile, je ne voulois agir que par de simples soumissions : mais quoy que je voulusse et que je pensasse, je voulois tousjours qu'Antigene n'espousast point Philiste. Cependant Alasis qui se faschoit du procedé de sa fille, commença de vouloir haster nostre mariage : et de luy faire dire par son frere, qu'il vouloit absolument qu'elle y consentist. Se voyant donc alors au desespoir, elle m'envoya querir : et la trouvant toute en larmes, Philocles, me dit elle, vous avez vaincu : Ha Madame, luy dis-je, seroit il bien possible ? ouy dit elle, et pourveu que vous rompiez avec mon Pere, 
<pb id="page_1578" n="V03-P214"/>je vous promets de rompre avec Antigene. Eh Dieux Madame, luy dis-je, que cette victoire est funeste, et qu'elle me coustera de l'armes ! Mais Madame, adjoustay-je, vous voulez bien faire la moitié de ce qu'il faudroit pour me rendre heureux : que n'achevez vous ? et que ne dittes vous que vous romprez avec Antigene, pour ne rompre jamais avec Philocles ? Demeurez, dit elle, dans les termes de vostre proposition, si vous ne voulez que je me porte à quelque resolution desesperée. Philiste prononça ces paroles d'une maniere qui me donna de la pitié malgré ma colere : de sorte que faisant un grand effort sur moy mesme ; mais Madame, luy dis-je, qui m'assurera que vous romprez avec Antigene ? Cette Lettre, dit elle, que vous luy rendrez, ou que vous luy ferez rendre. Mais de grace, adjousta t'elle, comme je fais pour vous tout ce que je puis, faites pour moy tout ce que vous devez, et ne me voyez plus je vous en conjure. En disant cela, elle me quita, et rentra dans son Cabinet : mais si pasle, si changée, et avec tant de douleur dans les yeux, que je connus aisément malgré la mienne, qu'Antigene estoit encore mieux avec elle que je ne pensois. De vous dire en quel estat estoit alors mon ame, il ne seroit pas aisé ; je sortis de sa chambre, et m'en allay chez moy, où je ne fus pas si tost, qu'ouvrant la Lettre de Philiste, j'y l'eûs ces paroles. 
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<pb id="page_1579" n="V03-P215"/>PHILISTEA ANTIGENE.</q>
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<q>Si Philocles cesse de me voir comme il me l'a promis, je vous conjure par le pouvoir que vous m'avez donné sur vous, de faire la mesme chose. C'est par cette seule voye, que je puis m'empescher d'estre à luy : et c'est seulement par sa volonté que la mienne n'est pas entierement tirannisée par mon Pere. Pour n'espouser pas celuy que je n'aime point, il faut me priver de celuy que j'eusse sans doute aimé, s'il m'eust esté permis de le faire. Mais qu'y ferois-je ? ma cruelle destinée le veut ainsi. Cependant souvenez vous que je pretens estre obeïe : et que je ne veux point du tout, ni que vous querelliez Philocles, ni qu'il vous querelle à ma consideration. Car comme il se prive de tout ce qu'il aime pour l'amour de moy, qui est moy mesme : il est juste que vous en fassiez autant que luy, pour le repos de </q>
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<q>PHILISTE.</q>
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Dieux que cette Lettre me donna de divers sentimens ! tanstost j'avois quelque plaisir à penser qu'Antigene ne verroit plus Philiste : et un moment apres j'estois tres affligé, de voir combien j'estois mal dans son esprit. Je pensay cent et cent fois, changer de resolution : et cent et cent fois aussi je demeuray déterminé à suivre celle que j'avois prise. Et en effet, j'obligeay un de mes Amis d'aller trouver Alasis, et de le suplier tres humblement de ne vouloir pas forcer Philiste : et de luy donner du moins quelque temps à 
<pb id="page_1580" n="V03-P216"/>se resoudre. Qu'aussi bien faloit il que je fisse un voyage, pour une affaire qui m'estoit survenuë, qui me forçoit à partir de Corinthe dans peu de jours. D'abord cét homme soubçonna quelque chose de la verité, et voulut absolument que sans s'arrester à l'aversion de sa fille je l'espousasse : mais à la fin il creût ce que je luy fis dire : et je partis sans dire adieu à personne, pour m'en aller où estoit Antigene. Je fis ce voyage, comme vous pouvez penser, avec une douleur extréme : aussi tost que je fus à Thebes, je m'informay du lieu où logeoit Antigene, et je fus l'y chercher : mais on me dit qu'il estoit allé dans les Jardins qui sont au delà du Chasteau de la Cadmée. M'en estant donc fait montrer le chemin, j'y fus, et je le trouvay effectivement avec de fort belles Personnes, qui se promenoit dans de grandes Allées dont les Palissades estoient fort espaisses. Comme je le connus d'une Allée je passay dans une autre, ne voulant pas luy parler devant tant de monde : et arrivant vis à vis de l'endroit où il estoit, j'entendis à travers la Palissade, que la conversation de ces Dames et de luy, estoit fort galante et fort enjoüée : et il me sembla que pour un homme amoureux à Corinthe, il estoit un peu bien guay et bien galant à Thebes. Mais comme je ne l'estois pas tant que luy, je ne voulus pas me mesler dans une conversation de personnes où je ne connoissois que mon Rival : et je m'en retournay l'attendre à son logis. Comme il revint fort tard ce soir là, il s'en falut peu qu'il ne lassast ma patience : 
<pb id="page_1581" n="V03-P217"/>j'avois pourtant une si forte envie de luy donner une mauvaise nouvelle, que je l'attendis. Il ne fut pas plustost venu, que montant à sa chambre où ses gens qui me connoissoient m'avoient mis, je m'avançay vers luy avec assez de froideur : mais je fus fort surpris de voir qu'il s'en vint à moy avec un visage presque aussi ouvert, du temps que nous n'estions pas Rivaux. Philocles, me dit il, est à Thebes ! Eh Dieux, est il bien possible ? Ouy, luy respondis-je, et il y est seulement pour Antigene, et par les ordres de Philiste. Estes vous presentement assez bien ensemble, me dit il, pour vous donner de semblables commissions ? Vous le verrez par sa Lettre, luy dis-je en la luy donnant, Antigene rougit en la prenant de ma main : et s'aprochant de la table où il y avoit des flambeaux ; j'avoüe, dit il, que je ne puis comprendre tout cecy : Mais apres avoir leû cette Lettre, sans une aussi grande esmotion que le m'estois imaginé qu'il la devoit avoir : Non non, Philocles (me dit il, repassant quelques paroles de la Lettre de Philiste) Antigene ne vous querellera point : et quand vous le voudriez quereller, vous n'en viendriez pas à bout. Je confesse que le discours d'Antigene me surprit : mais apres m'avoir embrassé, enfin, me dit il, les Dieux m'ont gueri : et quoy que je ne puisse l'avoüer sans quelque honte, il faut pourtant pour vostre repos que je vous avouë ma foiblesse : et que je vous die que je suis aussi amoureux à Thebes, que je l'estois à Corinthe. Quoy, luy dis-je, 
<pb id="page_1582" n="V03-P218"/>Antigene aimé de Philiste est inconstant, et Philocles haï et mesprisé est fidelle ! Cela est ainsi, repliqua t'il, sans que je puisse en dire d'autre raison, sinon que sans doute les Dieux n'ont pas voulu que je fusse plus long temps Rival d'un de mes plus chers Amis. Je ne crûs pourtant pas d'abord aux paroles d'Antigene : et le lendemain il me fit voir la Personne qu'il aimoit alors, qui en effet estoit un miracle de beauté. Je m'en informay encore dans la Ville avec adresse : et je sçeus qu'effectivement depuis qu'il estoit à Thebes, il en avoit tousjours paru fort amoureux. Nous renoüasmes donc nostre ancienne amitié : et je m'en retournay à Corinthe, avec la permission de faire sçavoir son inconstance à Philiste : esperant que peut estre cela me pourroit servir. Mais helas cette esperance fut bien mat fondée ! car ne pouvant se vanger sur Antigene de son infidelité, elle s'en vangea sur moy : et me traitta plus cruellement, qu'elle n'avoit encore fait. En ce temps là son Pere mourut ; si bien que n'ayant plus nul espoir, et elle agissant avec plus d'authorité qu'elle ne faisoit pendant qu'Alasis estoit en vie, il falut ne la plus voir. Et pour achever mon malheur, cette cruelle Fille qui estoit revenuë en santé, et plus belle que jamais ; s'en retourna à Ialisse, chez une Tante qu'elle y avoit (car sa Mere estoit de ce païs là) et elle y fut mariée quelque temps apres : sans m'avoir jamais donné que des marques d'aversion, ou à tout le moins d'indifference. Et par consequent je pais dire, que non 
<pb id="page_1583" n="V03-P219"/>seulement j'ay esté privé de toutes les douceurs de l'amour : mais que l'en ay esprouvé tous les suplices : n'y en ayant point sans doute qui esgale celuy là. Aussi ne pûs-je plus souffrir le lieu où je l'avois si long temps enduré : et malgré tout ce que l'on me pût dire, je quittay Corinthe, et je m'en retournay en Chipre : où j'ay continue d'adorer comme je fais encore cette rigoureuse Personne. De sorte que sans pouvoir jamais esperer d'estre aimé, je voy bien que j'aimeray tousjours : et que par consequent je seray tousjours malheureux. L'absence est sans doute un mal tres sensible : mais estre absolument esloigné du coeur de la personne que l'on aime, est une chose bien plus cruelle, que de n'estre esloigné que de ses yeux. Ce mal a cent mille remedes qui le soulagent du moins, s'ils ne le guerissent pas : le souvenir des choses agreables, accompagné de l'esperance du retour, donne certainement d'assez douces heures, quoy que Thimocrate en veüille dire : et je ne sçay mesme si le plaisir de revoir ce que l'on aime, apres en avoir esté privé quelques jours ; n'est pas plus grand, que tous les maux que l'absence peut causer. Mais de s'imaginer que l'on n'est point aimé, et qu'on ne le sera jamais : c'est un suplice que l'on ne peut comprendre, à moins que de l'avoir esprouvé : et par lequel l'absence toute simple ne peut entrer en comparaison de cette grande absence dont je parle : elle qui comprend toute sorte d'absences : puis que mesme en la presence de ce que l'on aime, 
<pb id="page_1584" n="V03-P220"/>me, on est esloigné de son coeur et de son esprit. Je confesse sans doute que la mort d'une Maistresse, est plus rigoureuse que l'absence : Mais je n'endureray pas que l'on die, que celuy qui n'est point aimé soit moins malheureux, que celuy qui pert ce qu'il aime. Ce dernier mal est certainement un mal violent : toutesfois suivant l'intention de la Nature, il perd quelque chose sa force, dés qu'il est arrivé à son terme. Mais celuy que je souffre, contre l'ordre de tout l'Univers, est violent et durable. Plus il dure, plus il s'augmente : où l'autre au contraire, deminuë en avançant. L'impossibilité de pouvoir ressusciter une personne morte, fait que l'ame se repose malgré elle dans sa propre douleur : Elle s'enferme, pour ainsi dire, dans le Tombeau de ce qu'elle aime : et s'assoupissant parmi l'espaisseur des Tenebres du Cercueil, elle y languit à la fin plus qu'elle n'y souffre, et il y a mesme quelque sorte de consolation, à arroser de ses larmes les cendres de sa Maistresse. Mais un Amant mesprisé, qui se voit mort dans le coeur de ce qu'il aime, ne joüit d'aucun repos ; car estant persuadé pour son malheur, qu'il n'est pas absolument impossible qu'il n'arrive quelque changement en ses affaires : il forme cent desseins differens, qui ne reüssissant point du tout, le desesperent tous les jours. Il espere autant qu'il faut pour estre inquiet, et non pas pour estre consolé. Ainsi faisant tout ce que les autres ont accoustumé de faire pour estre aimez, il le fait pourtant inutilement. Plus il aime plus 
<pb id="page_1585" n="V03-P221"/>on le mesprise ; et sans pouvoir guerir, et sans mesme le pouvoir desirer, il endure un mal incroyable. La jalousie est encore un poison bien dangereux ; mais il n'a pourtant pas toute sa malignité dans le coeur d'un Amant qui a crû quelquefois estre aimé. Et si la jalousie peut tenir rang parmi les grands maux, c'est sans doute lors que celuy qui est jaloux est persuadé, que la personne qu'il aime n'a jamais eu de sentimens avantageux pour luy. Cependant tout rigoureux qu'est ce suplice, il n'aproche point encore de celuy que je sens : Car enfin je suis persuadé, que si j'avois crû seulement un jour avoir esté aimé de Philiste : le sentiment de cét heureux jour, adouciroit tous mes maux, et fortifieroit mon esperance pour toute ma vie. Un homme jaloux peut mesme tousjours s'imaginer, que peut-estre ce qu'il pense n'est pas : car cette passion pour l'ordinaire, n'inspire que des sentimens incertains et mal affermis. Mais quand par une longue experience, on sçait de certitude qu'il y a une aversion invincible, dans le coeur de la personne que l'on aime : que reste t'il à faire qu'à desirer la mort ? Car enfin les soins, les services, les soupirs, les larmes, et toutes les autres choses que font les Amants les plus fidelles, ne vont qu'à tascher d'obtenir le bien d'estre aimé ; c'est la seule recompense de l'amour : c'est le seul sentiment qui donne le prix à toutes les faneurs : sans celuy là tout le reste n'est rien : et c'est pour l'aquerir que l'on souffre des années entieres. Faut il donc s'estonner 
<pb id="page_1586" n="V03-P222"/>si estant privé de ce qui est le terme et le souhait de tous les Amans qui ont aimé, qui aiment, et qui aimeront ; je soutiens que je souffre plus, que personne ne sçauroit souffrir ? et que par consequent, ce seroit me faire une injustice extréme, que de ne me pleindre pas plus que tous les autres malheureux. Ce fut de cette sorte que Philocles acheva de raconter son Histoire, et de dire ses raisons : qui semblerent si fortes à Martesie, qu'elle ne pût s'empescher de dire tant de choses contre Philiste, que Philocles fut contraint de prendre son parti, et de la vouloir encore excuser. Pour moy, dit Cyrus, quoy que je la blasme, je ne laisse pas de la pleindre aussi bien que Philocles : car il faut que les Dieux soient bien irritez contre elle, de luy avoir fait regarder comme un malheur, ce qui pouvoit la rendre tres heureuse. Mais puis qu'elle est elle mesme la cause de la perte de son bonheur, reprit Erenice, il me semble Seigneur, qu'elle a merité de le perdre. Ainsi Philocles, interrompit Aglatidas, en est sans doute plus à pleindre : car si la Fortune avoit toute seule traversé ses desseins, il se consoleroit plus aisément, que de voir que Philiste les a détruits. Ce mal est grand, reprit Thimocrate : mais quand je songe à celuy que je souffre, il me paroist bien petit. Je le trouve pourtant plus insupportable que le vostre, luy repliqua le Prince Artibie, et neantmoins mille degrez au dessous du mien : eh pleust aux Dieux que l'adorable Personne dont je regrette 
<pb id="page_1587" n="V03-P223"/>la perte, fust en estat de me le faire endurer. Ce souhait est bien estrange, adjousta Leontidas ; je ne sçay toutefois si ceux que j'ay faits souvent dans mes jalousies, ne vous le paroistront point davantage. Ce n'est pas encore à vous à parler, intérrompit Martesie ; et si vous le trouvez bon Seigneur, dit elle en regardant Cyrus, le Prince Artibie suivant l'ordre que vous avez approuvé, parlera devant Leontidas. Vous estes leur Juge, repliqua Cyrus ; et ce n'est qu'a vous qu'ils doivent tous obeïr : aussi crois-je que le Prince Artibie s'y dispose : En effet, apres avoir r'apellé en son esprit toutes les funestes idées de la mort de sa Maistresse, le visage luy changea ; ses yeux devinrent encore plus melancoliques qu'auparavant : et apres avoir soupiré deux ou trois fois, il commença son recit de cette sorte.
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<div2 id="page_CYRUS030110" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant en deuil">
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L'AMANT EN DEUIL.
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TROISIESME HISTOIRE.
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Le souvenir des malheurs, est sans doute assez agreable, à ceux qui ne les souffrent plus : et qui comme des gens échapez du naufrage, racontent les perils qu'ils ont évitez, n'estant plus en lieu, ny en estat de les pouvoir craindre. Mais le mal que je souffre estant un mal eternel, ou qui du moins ne finira qu'avec ma vie : il ne me seroit pas aisé d'avoir l'esprit assez libre, pour vous pouvoir raconter exactement, la naissance et le progrés de ma passion. Joint que quand il seroit possible 
<pb id="page_1588" n="V03-P224"/>de trouver quelque douceur à se pleindre de semblables maux : il n'y en auroit point à se souvenir des plaisirs passez et dont l'on ne peut plus jamais joüir. Dispensez moy donc, je vous en conjure, de m'estendre sur tout ce qui ne sera point funeste : et ne trouvez pas mauvais, que mon ame accoustumée à ne penser qu'à la mort, ne vous entretienne que de choses melancoliques : et ne remplisse vostre imagination, que d'Urnes, de Cendres et de Tombeaux. Je ne vous diray point par quelles raisons le Prince de Cilicie mon frere m'envoya à Thebes : car cela estant inutile à vous faire connoistre quelle a esté ma passion, il suffit que vous apreniez que j'y fus deux années entieres. Mais il sera peut-estre à propos que vous sçachiez seulement, que la Princesse ma Mere estoit de la Race de Cadmus fils d'Agenor, si illustre parmi les Thebains ; afin que vous ayez moins de peine à croire, qu'un Cilicien n'ait pas esté traité en Barbare parmi des Grecs. Je fus donc à Thebes avec un equipage digne de ma naissance : j'y fus reçeu avec beaucoup d'honneur : et en peu de jours je connus tout ce qu'il y avoit de Grand et de beau en ce lieu là. Celuy qui estoit alors Boeorarche, c'est à dire Capitaine General de la Boeoce, avoit un fils nommé Polimnis, à peu prés de mesme âge que moy, avec qui je fis une amitie tres particuliere : et qui me fit voir tout ce qu'il y avoit de Dames de qualité dans Thebes, parmi lesquelles j'en trouvay grand nombre d'admirablement belles. Mais dans toutes les 
<pb id="page_1589" n="V03-P225"/>Compagnies où je me trouvois, je n'entendois parler que de la maladie d'une Fille de la Ville, que l'on disoit estre la plus belle chose du monde. Et comme je demanday à Polimnis s'il estoit vray que cette Personne que l'on disoit qui estoit en danger de mourir, fust plus belle que tout ce que j'avois veû à Thebes ? Il m'assura de nouveau, qu'elle avoit plus de beauté toute seule, que toutes les autres ensemble. J'apris en suitte qu'elle estoit sa parente : qu'elle estoit descenduë d'Eteocle Neueu de Creon, et fils d'Iocaste, qui avoient porté la Couronne avec tant d'infortunes : et que cette Personne avoit toutes les qualitez qui pouvoient la rendre accomplie. Je commençay donc de m'interesser à sa conservation sans la connoistre : et il n'y avoit point de jour, que je ne demandasse à Polimnis comment se portoit sa belle Malade ? Sans en avoir pourtant, comme vous pouvez penser, une plus grande inquietude, que celle que l'amour des belles choses en general peut causer : et que la compassion naturelle peut inspirer à un homme qui a l'ame tendre, et l'imagination assez vive. Cependant il estoit aisé de connoistre ses Amans ; car ils estoient tous si melancoliques, que les plus discrets faisoient voir leur passion par leurs larmes, ou à tout le moins par leurs soupirs. Un jour que Polimnis et moy passions devant la porte de Leontine (car cette belle Personne se nommoit ainsi ; et c'estoit la mesme qui avoit gueri Antigene de l'amour de Philiste) nous y vismes entrer beaucoup 
<pb id="page_1590" n="V03-P226"/>de gens avec precipitation : et nous en vismes aussi sortir quelques autres, le visage tout couvert de pleurs. Polimnis arrestant une des Femmes de Leontine, qu'il vit estre fort affligée, elle luy dit que sa Maistresse se mouroit : et qu'elle alloit querir une de ses Amies qu'elle avoit demandée, auparavant qu'elle perdist la parole. Polimnis qui estoit parent de cette Personne, et qui l'aimoit fort, me demanda la permission d'entrer chez elle : mais bien loin de la luy refuser, je luy dis que j'irois aussi. En effet nous entrasmes dans cette Maison, où il n'y avoit plus aucune ceremonie à observer, tant le mal de Leontine y causoit de desordre. Toutes les portes estoient ouvertes : tous les Domestiques estoient en larmes : diverses chambres où nous entrasmes estoient pleines de monde : et apres avoir traversé plusieurs Apartemens, où nous trouvions tousjours des personnes affligées, nous arrivasmes enfin à son Antichambre. Mais Polimnis n'y ayant point encore trouvé de gens qui pussent luy dire bien precisément en quel estat estoit sa Parente : il m'y laissa, et entra dans sa chambre, dont la porte estoit ouverte, et qu'il vit toute pleine de gens qui n'y devoient pas plustost entrer que luy : car dans la douleur que le mal de Leontine causoit, tout estoit en confusion. Apres l'avoir veû entrer, je ne sçay par quel sentiment je fus poussé : mais je sçay bien que sans en avoir l'intention, je m'approchay de cette porte ; et que voyant encore entrer d'autres gens, j'entray comme 
<pb id="page_1591" n="V03-P227"/>eux ; et me meslant parmi la presse, je vy d'abord un grand Pavillon de Drap d'or, retroussé tout à l'entour : et sur un lict qui estoit dessous, l'incomparable Leontine evanouïe. Mais Dieux que cét Objet me surprit et me toucha ! et que la veuë d'une si grande beauté en un si pitoyable estat, causa de trouble en mon ame ! Elle estoit couchée negligeamment sur le costé ; la teste un peu renversée ; ses cheveux à demi dénoüez ; la gorge un peu descouverte ; le bras droit pendant hors du lict ; le gauche nonchalamment estendu sur sa couverture ; les yeux fermez, et la bouche un peu entre-ouverte ; sans donner nul signe de vie, que par une respiration foible et precipitée, qu'à peine pouvoit on discerner. Cependant quoy que la pasleur de la mort fust sur le visage de Leontine, je puis pourtant dire que jusques alors je n'avois jamais rien veû de si beau : estant absolument impossible, de trouver une plus grande beauté que la sienne. Je vous laisse donc à juger si j'eus de la douleur, de la voir en cét estat : et de remarquer que tous les remedes qu'on luy faisoit ne servoient de rien. Je la vy durant une heure, à ce qu'il me sembloit, toute preste à expirer : Polimnis qui m'aperçeut s'estant aproché de moy, voulut me faire sortir à diverses fois, afin de s'oster devant les yeux un objet si triste : mais voyant qu'on ne prenoit pas garde à nous, et que nous y pouvions demeurer, je l'y retins sans sçavoir pourquoy ; car j'estois si touché de voir Leontine en cét estat, quoy que je ne l'eusse jamais 
<pb id="page_1592" n="V03-P228"/>veue en un autre, que je m'en estonnois moy mesme. Mais enfin conme on perdoit presque tout à fait l'esperance, je vis en un moment je ne sçay quel lustre incarnat se mesler à la blancheur de son teint : et chasser cette pâleur mortelle, qui s'estoit espandue sur son visage. Un moment apres elle ouvrit les yeux : mais quoy qu'elle les refermast aussi tost, je vis pourtant briller quelque chose de si esclattant, que j'en fus esbloüy. En suitte elle soupira, et changeant de posture avec assez de vigueur, elle donna un signe evident d'un amendement notable. De sorte que les Medecins reprenant quelque esperance, firent sortir tout le monde de sa chambre, à la reserve de ceux qui la pouvoient servir : afin qu'elle eust plus d'air, et qu'ils peussent mieux l'assister. De vous dire comment Leontine à demy morte, fit naistre une passion immortelle dans mon coeur, ce me seroit une chose impossible : et il suffit, ô mon equitable Juge, que vous sçachiez que j'aimay Leontine toute mourante qu'elle estoit : et que la compassion attendrit tellement mon coeur, que l'Amour le blessa sans resistance. Depuis cela, je fus plus soigneux que Polimnis, d'envoyer sçavoir de ses nouvelles ; et mesme plus soigneux que tous ses anciens Amants. Cependant il plût aux Dieux de la redonner à la Terre : elle vescut, elle guerit, et revint en santé parfaite : mais si belle, si charmante, et si merveilleuse en toutes choses, que je m'estimay heureux d'estre son esclave. Polimnis me mena chez elle, dés qu'elle 
<pb id="page_1593" n="V03-P229"/>fut en estat d'estre veuë ; j'en fus reçeu avec beaucoup de civilité : et je trouvay des graces dans son esprit qui n'eussent pas eu mesme besoin de celles de sa beauté pour captiver le mien, s'il peust pas desja esté à elle. Je ne vous diray point, suivant ce que je me suis proposé, que je fis toutes les choses qu'une amour naissante a accoustumé de produire : et que je fis tout ce que je pûs pour luy plaire, pour la divertir, et pour en estre estimé. Mais je vous diray seulement, qu'encore que je ne reüsisse pas trop mal en ces trois choses : je fus pourtant tres long temps, sans recevoir nulles marques de complaisance pour la passion que l'avois dans j'ame. Leontine estoit tres civile : mais comme elle l'estoit pour tout le monde, mon amour n'estoit gueres satisfaite. Neantmoins, quoy que je creusse fortement, qu'elle ne m'aimoit point du tout, je ne laissois pas de l'aimer infiniment ; et en effet je m'en aperçeus quelque temps apres sa guerison : car estant allée à la compagne, avec quelques unes de ses Amies, il courut un bruit à Thebes qu'elles s'estoient noyées, au passage du Fleuve Ismene, leur Chariot s'estant renversé au milieu de cette riviere. L'on racontoit mesme toutes les circonstances de ce funeste accident. On disoit que Leontine avoit esté trouvée morte, à cinq ou six stades de l'endroit où le Chariot avoit esté rompu : et il n'y avoit presque point lieu de douter de cette tragique nouvelle. De vous dire comme je la reçeus, il ne me seroit pas facile : j'en perdis 
<pb id="page_1594" n="V03-P230"/>la parole, et j'en pensay perdre la vie. Je ne sçaurois non plus vous raconter bien precisément ce que je dis et ce que je fis : car ma raison se troubla de telle sorte, que ma douleur aprit à tout le monde, ce que j'avois eu bien de la peine à cacher : parce que l'humeur de Leontine n'estoit pas d'aimer ces Adorateurs publics, qui font vanité de leur passion. Comme il y avoit deux journées de Thebes jusques au lieu où l'on disoit que ce malheur estoit arrivé, il falut quelque temps pour en avoir des nouvelles : Mais Dieux ! toutes les heures mesurent des Siecles, car je les passay sans esperance : et si Polimnis qui sçavoit mon amour, ne m'en eust empesché, j'aurois esté moy mesme au lieu où l'on disoit que Leontine s'estoit noyée. Mais enfin l'impatience m'ayant pris, je sortis à cheval de la Ville, ne sçachant ce que je voulois faire : si ce n'estoit que je voulois du moins aller le long du chemin par où l'on devoit raporter le corps de Leontine. Polimnis qui sçeut que j'estois sorty me suivit ; et me voulant consoler, il me disoit qu'apres tout j'estois heureux, de ce que sa Parente ne m'avoit pas esté plus favorable : puis que si elle m'eust aimé, j'en eusse esté encore plus infortuné que je n'estois. Ha injuste Amy, luy dis-je, vous ne sçavez pas aimer ! Quoy, poursuivis-je, vous croyez qu'il fust possible que je fusse plus affligé que je ne suis ! Non non, luy dis-je encore une fois, vous ne sçavez ce que c'est qu'amour. Helas (disois-je encore, sans plus songer que Polimnis estoit la) Leontine n'est 
<pb id="page_1595" n="V03-P231"/>plus ! Leontine la plus belle chose du monde a peri miserablement ! elle ne m'aimoit pas, il est vray : mais elle m'auroit peut-estre aimé. Et puis, quand elle ne l'auroit pas fait, et que je pourrois en estre asseuré presentement, devrois-je cesser de la pleindre ; et ne suffit il pas que je l'aimois, pour la regretter eternellement ? Non non, (poursuivois-je en me retournant vers Polimnis) il ne faut pas d'autre raison, pour vous prouver que je dois estre inconsolable : j'aimois Leontine, et je l'ay perduë : que faut il davantage pour se desesperer ? Nous ne regrettons gueres ceux qui nous aiment, quand nous ne les aimons pas : et nous ne laissons pas de regretter ceux que nous aimons, encore qu'ils ne nous aiment point. Pleurons donc, pleurons eternellement l'incomparable Leontine. Comme j'en estois là, je vis que Polimnis sans m'escouter s'arrestoit, et jettoit les yeux dans une grande plaine où nous estions : car la Beoce est un païs extremement plat et fort descouvert. Je m'arrestay donc comme luy ; et regardant du mesme costé, je vy paroistre un Chariot, qui estoit escorté par quelques hommes à cheval. Apres que Polimnis et moy eusmes regardé quelque temps, pendant quoy ce Chariot approchoit tousjours : nous le reconnusmes pour estre celuy de la belle Personne dont je regrettois la perte. Ha Polimnis, luy dis-je tout hors de moy, voicy le corps de Leontine que l'on raporte ! En disant cela cette funeste idée s'empara si fort de mon esprit, que mon ame se trouva trop 
<pb id="page_1596" n="V03-P232"/>foible pour pouvoir suporter une si grande douleur. Je voulus pourtant pousser mon cheval vers ce Chariot, qui s'approchoit tousjours : mais ne sçachant ce que je faisois, et perdant absolument la raison, je reculois au lieu d'avancer. Polimnis s'estant aproché de moy m'a dit depuis qu'il me vit le visage tout changé : les yeux égarez : et que luy tendant la main, je luy dis en paroles peu distinctes ; du moins Polimnis je la verray morte : et qu'apres cela il vit que j'abandonnois la bride de mon cheval : et que s'il ne m'eust soustenu je fusse tombé. Il me prit donc par le bras ; et un de mes gens qui m'avoit suivi luy ayant aidé, il me mit à terre fort doucement à deux pas du chemin, où je demeuray éuanoüi. Polimnis se trouva alors bien embarrassé, de voir son Amy mourant, et de voir arriver sa Parente morte : mais comme il estoit fort occupé aupres de moy, et que ce Chariot commença d'approcher ; il fut estrangement surpris d'y en tendre rire des Femmes, dont il y en avoit mesme une qui chantoit. Il se leva donc pour regarder ce que ce pouvoit estre : et il vit Leontine à la portiere du Chariot, qui l'ayant reconnu le fit arrester, pour luy demander ce qu'il faisoit là ? mais ayant en mesme temps jetté les yeux sur moy, Bons Dieux, dit elle, Polimnis, n'est-ce pas le Prince Artibie que je voy ? Ouy, luy repliqua t'il, c'est luy mesme, et qui a grand besoin de secours : Mais, luy dit il, comment estes vous ressuscitée, vous que l'on croit morte à Thebes ? Il n'est pas temps de vous le dire, 
<pb id="page_1597" n="V03-P233"/>repliqua t'elle ; et il vaut mieux assister vostre amy. En disant cela, elle descendit du Chariot, comme firent aussi toutes ses Amies : et ordonnant à un de leurs gens d'aller en diligence à la premiere Maison querir de l'eau pour me faire revenir de mon evanoüissement : Leontine s'assit charitablement aupres de moy, et me porta mesme la main sur le bras, à ce que l'on m'a dit depuis, pour connoistre mieux en quel estat j'estois. Cependant celuy qui estoit allé querir de l'eau estant revenu, et m'en ayant jetté sur le visage, je revins à moy peu à peu. Mais Dieux que je fus surpris, de me voir en cét estat ! et de voir l'admirable Leontine vivante ; moy qui pendant ce long sincope n'avois eu l'imagnation remplie que de sa mort. Comme Polimnis vit que je revenois il s'approcha de Leontine ; qui se tournant vers luy se mit à luy demander ce qui pouvoit m'avoir causé cét accident : c'est vous inhumaine Parente, luy dit il, et alors il luy conta en peu de mots, la fausse nouvelle de sa mort, et ma veritable douleur. Mais quoy qu'elle fist semblant de ne le vouloir pas croire : elle m'a pourtant fait la grace de me dire depuis, qu'elle en avoit esté plainement persuadée ; principalement par la maniere dont je la regardy quand je fus revenu ; par la confusion que j'eus, de me voir en cét estat : et par cent choses que je fis ou dis en cette occasion. Mais enfin apres que je me fus bien assuré que Leontine estoit vivante, et que je l'eus remerciée du secours qu'elle m'avoit donné ; elle ne voulut 
<pb id="page_1598" n="V03-P234"/>pas que je remontasse à cheval : et faisant presser toutes ses Amies, elle me donna une place dans son Chariot, que je fus contraint d'accepter : car je ne me remis pas aisément de ma foiblesse, et de la douleur que j'avois euë. En nous en retournant à Thebes, j'apris que ce qui avoit donné fondement au bruit qui avoit cour de sa mort, estoit qu'effectivement elle avoit trouvé le fleuve Ismene desbordé : et que l'ayant voulu guayer, elle avoit pensé y perir : mais que par bonne fortune n'ayant pas voulu s'obstiner de le passer, elle estoit revenuë sur ses pas ; et avoit esté si heureuse, que son Chariot n'avoit versé que fort prés du bord : de sorte qu'elle et ses Amies avoient esté promptement secouruës, et en avoient esté quittes pour la peur, et pour estre un peu moüillées. Que cependant elles avoient tardé un jour, pour se remettre de cette frayeur ; s'estant resoluës de n'achever point leur voyage, que le Fleuve ne fust abaissé. Qu'ainsi il estoit à croire, que quelqu'un ayant seulement veû le Chariot renversé, avoit semé ce funeste bruit. Cependant cét accident me fut favorable : et le silence de mon évanoüissement persuadent mieux Leontine que toutes mes paroles n'avoient pû faire ; je la trouvay, ce me sembla, un peu moins rigoureuse qu'à l'accoustumé : et s'il m estoit permis de me souvenir de choses agreables, je pourrois vous dire que je fus deux mois avec toute la douceur que l'esperance d'estre aimé peut donner : Mais comme cela c'est pas, je vous diray seulement 
<pb id="page_1599" n="V03-P235"/>qu'apres tant d'heureux jours. Antigene, comme vous l'avez sçeu par Philocles, arriva à Thebes, et y devint amoureux de Leontine aussi bien que beaucoup d'autres l'estoient. Comme il a un esprit agreable, adroit, et galant, il me donna de la jalousie, que je ne pûs jamais cacher, quelque soing que l'y apportasse : et je pense mesme que l'en tesmoignay un jour quelque chose à Leontine : de sorte que comme cette belle personne avoit une vertu delicatte, elle s'offença bien plus de ma jalousie, qu'elle ne s'estoit offencée de mon amour, lors que je l'en avois entretenuë. Si bien que pour m'en corriger, et pour m'en punir tout ensemble, elle traita encore Antigene plus civilement qu'à l'ordinaire. Enfin la chose en alla au point, que comme Leontine sçavoit bien qu'elle n'aimoit pas Antigene : elle croyoit que le monde ne le croiroit pas ; et ne se soucioit point pour se vanger de moy, de le traitter plus favorablement, qu'elle n'avoit jamais traitté personne. Mais comme on ne lisoit pas dans son coeur, on creut qu'elle preferoit Antigene à tous ses autres Amants : et tous les Amis que j'avois faits à Thebes venoient m'en consoler ; de sorte que j'en conçeus une douleur meslée de despit, qui me fit resoudre à vaincre ma passion. Je la combattis donc, et je la vainquis, ou du moins je creus que je j'avois vaincuë, car je ne pouvois plus voir Leontine sans colere : je la fuyois avec soing ; et effectivement je pense que je la haïssois, et que je passay d'une extremité à l'autre. Je priay donc 
<pb id="page_1600" n="V03-P236"/>Polimnis que nous allassions à la chasse durant quelque temps, à une belle Terre qu'avoit son Pere a cent stades de Thebes, au delà du mont Helicon. Nous y fusmes donc, et mon ame estoit, ce me semble, assez tranquile, et assez destachée de Leontine : lors qu'il arriva un des Amis de Polimnis, un jour que nous estions en festin et en joye, avec diverses personnes de qualité du voisinage. J'avois mesme ce jour là, injuste que j'estois, raillé deux ou trois fois de la complaisance de Leontine pour Antigene ; sans avoir, ce me sembloit, senti dans mon coeur d'autre sentiment que le plaisir d'avoir dit une chose malicieuse, contre une personne que je haïssois, ou que je pensois haïr. Apres donc que cét homme fut arrivé, il s'en vint à moy, et pensant m'obliger (car mes sentimens estoient devenus assez publics depuis ma jalousie. ) Et bien, me dit il, enfin le Prince Artibie sera vangé, et Antigene ne possedera point Leontine : comment, luy dis-je, est-ce qu'elle l'a quitté pour un autre, comme elle m'avoit quitté pour luy ? Non dit il, mais c'est qu'elle est morte effectivement cette fois cy. Leontine est morte ! luy dis-je ; ouy, repliqua-t'il, elle est morte à Chalcis où son Pere l'avoit menée : En effet je sçavois qu'elle estoit en l'Isle d'Eubée pour quelques jours : car comme elle n'est se parée de la Beoce que par un tres petit bras de mer, toutes les Maisons de qualité ont des alliances d'un lieu à l'autre ; et Leontine avoit une Tante à Chalcis. Cét homme me dit donc 
<pb id="page_1601" n="V03-P237"/>qu'il estoit venu nouvelle certaine à Thebes, que Leontine estoit morte : et qu'il y avoit mesme un de ses Amis qui luy avoit assuré dans le Temple d'Apollon Ismenien, qu'il avoit veû faire ses funerailles à Chalcis. Je le regarday alors sans luy rien dire : puis le quittant brusquemant, je m'esloignay de la Compagnie l'esprit fort troublé, et sans sçavoir moy mesme ce que je sentois. Je souffris pourtant beaucoup : et je fus me perdre dans un Bois qui estoit derriere la maison où j'estois, afin que Polimnis ne me peust trouver s'il me cherchoit. Je fus donc plus d'une heure en un estat que je ne vous sçaurois representer : Mon ame estoit affligée : mon coeur estoit sensiblement touché ; et ma raison mesme ne s'oposoit pas au trouble de mon esprit. Je voulus pourtant me persuader, que perdre celle qui m'avoit maltraitté et que je haissois, estoit plustost un bonheur qu'une infortune : Mais helas mon imagination ne me representa pas plustost cette admirable Personne dans le Tombeau, que ma haine finit, et que mon amour recommença. Je ne la consideray plus, ni comme inconstante, ni comme injuste : et je ne la regarday que comme la plus belle chose du monde : et que comme la Personne de toute la Terre que j'avois le plus aimée. Je voulus neantmoins faire encore quelques legers offerts, pour m'oposer à ma douleur : mais il me fut impossible de la vaincre : et l'Amour revint dans mon ame avec toute la rigueur dont il est capable, puis qu'il y revint sans l'esperance. Dés que 
<pb id="page_1602" n="V03-P238"/>je m'imaginois que Leontine n'estoit plus, tout autre sentiment s'esloignoit de mon esprit : et le desespoir s'emparoit si fort, que je n'estois plus Maistre de mes actions. Je m'apercevois sans m'en pouvoir empescher, que je marchois tantost viste, tantost lentement ; je me taisois en m'arrestant : je parlois apres fort haut, quoy que je fusse seul : il y avoit des instans où je pleurois avec amertume et avec abondance : et il y en avoit d'autres où j'avois le coeur si serré, que je ne pouvois pleurer. Mais enfin Polimnis ayant sçeu la nouvelle de la mort de Leontine par le mesme homme qui me l'avoit aprise ; m'estant venu chercher, m'ayant trouvé, me vit en un estat si déplorable, qu'il m'a dit depuis qu'il n'avoit jamais veû un plus grand changement en sa vie, que celuy qu'il remarqua sur son visage. Quoy, me dit il en m'abordant ; le Prince Artibie pleure la mort d'une personne qu'il haïssoit, et est plus affligé que moy, qui ay plus de raison de l'estre que luy ! Ma haine, luy dis-je en soupirant, est morte avec Leontine : et mon amour est ressuscité, pour me punir de l'avoir haïe. Enfin la douleur fit un si prodigieux renversement dans mon ame, que je n'avois jamais esté plus amoureux que je l'estois : ni par consequent plus infortuné. Je fus deux jours de sette sorte, au bout desquels la fiévre me prit tres violente. Mais pour mon soulagement, je sçeu que la nouvelle de la mort de Leontine estoit encore fausse : qu'il estoit veritablement mort à Chalcis une fille admirablement belle, qui se 
<pb id="page_1603" n="V03-P239"/>nommoit Leontine : mais qu'elle n'estoit que parente de celle de Thebes qui se portoit bi ? : et li'apris ainsi que la seule conformité du nom et de la beauté, avoit abusé ceux qui avoient semé la nouvelle de la mort de ma chere Leontine. Polimnis ne sçeut pas plustost la chose, que venant à moy les bras ouverts, courage (me dit il en m'embrassant et en sous-riant) il faut recommencer de haïr Leontine, puis qu'elle n'est pas morte : et alors il me conta le cause cette erreur ; ce qui me donna une si grande émotion, que passant en un moment de la douleur à la joye, la fiévre m'en redoubla, et je pensay mourir la nuit suivante. Toutesfois les Dieux qui n'estoient pas encore las de me persecuter, me redonnerent la santé : et ramenerent Leontine à Thebes où je retournay aussi. J'eusse bien voulu recommencer de la haïr, mais il me fut impossible : quoy, disois-je quelquesfois, pourquoy faut il qu'une fausse nouvelle qui n'a rien changé dans le coeur de Leontine, ait si fort changé le mien ? et pourquoy la haïssois-je il y a quelque temps, ou pourquoy ne la sçaurois-je plus haïr ? Cependant il falut ceder malgré moy, à cette passion ressuscitée, qui s'estoit renduë Maistresse de mon esprit : j'en avois quelquesfois de la honte, et j'en avois aussi quelquesfois de la joye : me semblant qu'estre au monde sans aimer Leontine, estoit la plus injuste chose de la Terre. Cependant comme elle avoit sçeu par Polimnis que mon mal avoit esté causé pour l'amour d'elle : comme effectivement elle ne me 
<pb id="page_1604" n="V03-P240"/>haïssoit pas, elle changea sa forme de vivre avec Antigene, et aveque moy : elle me donna ce qu'elle luy ostoit : et s'il n'eust esté obligé de partir de Thebes bien tost apres ; il eust esprouvé à son tour, quelle est la douleur d'en voir un autre plus aimé que soy. Je touchay donc le coeur de Leontine : elle souffrit que je luy parlasse de ma passion : et elle m'avoüa enfin que si ses Parents y consentoient, elle prefereroit le sejour de la Cilicie, à celuy de la Grece, quoy que ce soient des Païs bien differents en beauté. Je ne fus pourtant pas sans traverses : car le Pere de Leontine ne vouloir point marier sa fille hors de sa Patrie : et il n'est point de suplice que je n'aye esprouvé par cét obstacle, qui paroissoit invincible : puis que si le Pere de Leontine ne vouloit pas donner sa fille à un Estranger, le Prince de Cilicie mon Frere n'eust pas souffert non plus, que je fusse demeuré simple Citoyen de Thebes. J'eus donc le desplaisir de voir Leontine persecutée par ses Parens pour l'amour de moy : ayant enfin connu que la resistance qu'ils faisoient à mes desseins, l'affligeoit sensiblement. Cependant apres mille et mille traverses, Polimnis entreprit la chose si ardemment, qu'il surmonta cét obstacle : et fit resoudre les Parens de Leontine à me la donner, pourveû que le Prince de Cilicie consentist à mon Mariage. J'envoyay aussi tost vers luy : et par l'entremise de la Princesse ma Mere qui estoit de Thebes, l'obtins son consentement. Me voila donc le plus heureux de tous les hommes : 
<pb id="page_1605" n="V03-P241"/>jamais Leontine n'avoit este si belle qu'elle estoit : et comme elle vivoit alors aveque moy avec plus de franchise qu'à l'ordinaire, elle me fit voir dans son ame des sentimens qui m'estoient si avantageux, que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu de felicité égale à la mienne. On ne parloit donc que de Festes et de plaisirs : tous les preparatifs de nostre Mariage estoient faits, tant pour le festin qui devoit estre superbe, que pour les habillemens qui estoient magnifiques, pour les Jeux publics qui devoient estre solemnels, ou pour le Bal qui devoit estre general durant trois jours. Enfin ce jour que je croyois devoir estre si heureux pour moy arriva : et je vy le matin Leontine parée admirablement : qui toute modeste qu'elle estoit, eut pourtant la bonté de me faire voir durant un moment dans ses yeux, qu'elle prenoit quelque part à ma joye. Elle fut conduitte au Temple par son Pere, suivie de toutes les Dames de la Ville : et je l'y attendis, suivant la coustume, accompagné de tous mes Amis. Mais à peine fut elle arrivée au pied de l'Autel, qu'elle fut prise, à ce qu'elle dit, d'un battement de coeur effroyable : un moment apres elle s'assit, ne pouvant plus demeurer à genoux ; et se trouvant tres mal, elle fut contrainte de se plaindre à celles de ses parentes qui estoient les plus proches d'elle. Comme je la regardois tousjours, je la vy rougir tout d'un coup ; et je remarquay enfin qu'elle estoit malade : Mais helas, pourquoy m'arrester plus long temps à des circonstances inutiles ! 
<pb id="page_1606" n="V03-P242"/>Leontine ne pût achever la ceremonie : elle eut la bonté de m'en faire excuse : on la reporta chez elle dans une chaize : où un grand tremblement l'ayant prise, la fiévre suivit bien tost. Et malgré sa jeunesse, et tout l'art des Medecins ; et malgré tous mes voeux, le septiesme jour elle fut malade à l'extremité. Vous jugez bien qu'en l'estat qu'estoient les choses, j'eus la liberté de la voir durant son mal, à toutes les heures où la bien-seance le permettoit. Je la vy donc souffrir avec une patience admirable : et ne tesmoigner avoir autre regret à la vie, que celuy de m'abandonner. Elle me cachoit mesme une partie de son mal, de peur de m'affliger trop : et quoy qu'elle creust tousjours mourir dés le premier moment qu'elle tomba malade, elle ne me parla de sa mort, que le dernier jour de sa vie. Mais ô jour funeste et malheureux, que vous fustes long et terrible pour moy ! Je la vy donc souffrir presques sans se pleindre : et je reçeus de sa belle bouche cent assurances d'une affection toute pure et toute innocente. Elle me demanda la continuation de la mienne apres sa mort ; et apres avoir invoqué les Dieux, elle me parla autant qu'elle le pût ; m'ordonnant de leur part et de la sienne, de me conformer à leur volonté. Elle me regarda encore quand elle ne pût plus parler ; et ayant mesme perdu la veuë, elle tendit encore la main du costé qu'elle m'entendoit pleindre : et luy donnant la mienne tout desesperé, elle la serra foiblement ; puis un moment apres la laissant aller ; et 
<pb id="page_1607" n="V03-P243"/>faisant un grand soupir, elle expira, sans avoir mesme perdu sa beauté, ny fait une action indecente. Ne me demandez point, ô mon equitable Juge ce que je sentis, et ce que je devins : vous estant aisé de vous imaginer qu'un homme qui l'avoit tant regrettée lors qu'il n'en estoit point aimé : qui l'avoit mesme tant pleurée, lors qu'il la pensoit haïr : se desespera lors qu'il la vit mourir de ses propres yeux, en un temps où il en estoit aimé, et tout prest de la posseder. Aussi en fus-je touché à tel point, que sans Polimnis je me serois sans doute tué dans les premiers momens de ma douleur : mais il prit un soing de moy si grand, que je puis presques l'appeller la cause de toutes les douleurs que j'ay souffertes depuis ce temps là, et de toutes celles que je souffriray encore à l'avenir. Il me sembla que tout l'Univers changeoit de face : je ne voyois plus rien comme j'avois accoustumé de le voir : ou pour mieux dire, je ne voyois plus que Leontine morte, ou mourante. Lors que l'on m'eut arraché par force d'aupres de ce beau Corps, son image me suivoit en tous lieux ; et tout éveillé que j'estois, elle m'aparoissoit en cent manieres differentes. Son Tombeau me fut plus sacré que nos Temples : son beau Nom presques aussi saint que celuy de nos Dieux ; et ma douleur me devint si chere, que je haïssois tous ceux qui vouloient entreprendre de me consoler. Quoy que la veuë des lieux où je l'avois entretenuë autresfois augmentast mon desplaisir, je les visitois pourtant tres souvent : 
<pb id="page_1608" n="V03-P244"/>toutes les personnes qu'elle avoit tendrement aimées, estoient les seules que je pouvois endurer ; car excepté celles là, quand j'eusse esté seul en tout l'Univers, je n'eusse pas esté plus solitaire. Enfin quiconque n'a pas éprouvé ce que c'est que de voir mourir ce que l'on aime, ne connoist sans doute point du tout la supréme infortune. J'avoüe que l'absence est un grand mal : mais quelle absence peut entrer en comparaison avec cette terrible absence qui n'a jamais de retour ? et qui met la personne aimée en des lieux de tenebres et d'obscurité, que l'esprit humain ne peut penetrer : en des tristes lieux d'où l'on ne peut jamais recevoir aucunes nouvelles : et qui pour tout dire en peu de paroles, fait que la Personne aimée n'est plus en l'estre des choses. En verité c'est un sentiment si estrange que celuy que j'ay, toutes les fois que je pense que Leontine toute belle et toute parfaite, n'est plus qu'un peu de cendre : que je m'estonne qu'il y ait des gens qui osent me disputer le premier rang parmi les infortunez. Je sçay bien encore que n'estre point aimé est un fort grand malheur : mais perdre une personne qui nous aime, et la perdre pour toujours, en est un beaucoup plus sensible. Car enfin celuy qui n'est point aimé, souhaitte un bien qu'il n'a jamais esprouvé, et dont il ne connoist pas les douceurs : au lieu que voir mourir une personne qui nous a honnorez de son affection, c'est perdre un thresor que l'on possede, et dont on sçait toute la richesse. Apres tout, l'esperance peut encore 
<pb id="page_1609" n="V03-P245"/>trouver place dans le coeur de l'Amant de toute la Terre le plus mal-traitté : mais dés qu'une Maistresse est dans le Tombeau, il n'y a plus rien à esperer ; et l'ame se trouvant abandonnée de tout secours, demeure dans un desespoir si horrible, qu'il est assurément inconcevable à quiconque ne l'a pas souffert. Je n'ignore pas non plus, que la jalousie est un suplice effroyable : cependant qui considerera bien ce qui fait le tourment d'un jaloux, verra que la seule crainte de perdre ce qu'il aime, est ce qui fait sa plus grande inquietude : car s'il estoit assuré de ne perdre point sa Maistresse, il seroit plus en repos ; et il ne se soucieroit pas tant d'avoir des Rivaux dans sa passion. Or est il que la mort va tout d'un coup, où la jalousie ne fait seulement que vous donner quelque crainte d'aller. De plus, un Amant jaloux a cent choses a faire, qui en l'occupant le soulagent : Mais voir ce que l'on aime dans le Cercueil, est un miserable estat qui vous laisse dans un funeste repos, pire cent mille fois que toutes les peines du monde. Vous ne sçavez où aller ny que faire : tout l'Univers vous est indifferent : plus le passé a esté agreable pour vous, plus il vous rend le present insupportable : et l'advenir en toute sa vaste estenduë, ne vous donne rien de plus doux à esperer que la mort. De plus, la jalousie estant de sa nature une passion chancelante et incertaine, fait craindre et esperer cent fois en un jour : et donne par consequent quelques momens de relasche à l'esprit. 
<pb id="page_1610" n="V03-P246"/>Mais la mort de la personne aimée, est un mal tousjours également rigoureux, à qui le temps ne peut rien oster : car enfin Leontine seroit morte pour moy dans un Siecle si je vivois, comme elle l'est aujourd'huy. Au reste, que l'on ne s'imagine pas, que l'habitude adoucisse un pareil mal ; c'est aux mediocres douleurs, que l'accoustumance peut quelque chose : Mais dans les grandes et violentes afflictions, plus elles durent, plus elles sont insupportables, et plus elles redoublent. Apres cela je diray encore, que l'impossibilité de trouver du remede à une semblable douleur, n'est un sujet de consolation qu'en la bouche des Sages et des Philosophes : car en l'ame d'un Amant, c'est le plus effroyable suplice de tous les suplices. Ouy, la cruelle pensée de sçavoir que tous les Rois de la Terre ; que toute la valeur des Heros ; que toute la prudence humaine, ne sçauroit ressusciter une Amante morte ; est proprement ce que l'on peut appeller l'abregé de toutes les douleurs que peut causer l'amour. Declarez donc, ô mon equitable Juge, que je suis le plus digne de vos plaintes, par la grandeur de mes infortunes : et j'avoüeray aussi que les malheurs de Thimocrate, de Philocles, et de Leontidas, meritent plus vostre compassion que les miens, par la grandeur de leur merite. Ainsi rendant justice à l'infortune et aux infortunez tout ensemble ; j'auray autant de sujet de me loüer de vostre equité, que j'en ay me pleindre de mon destin. 
<pb id="page_1611" n="V03-P247"/>Le Prince Artibie acheva son discours avec un saisissement de coeur si grand, qu'à peine pût il en prononcer les dernieres paroles dinstinctement, tant le souvenir de la mort de Leontine toucha fortement son esprit. Sa melancolie passa mesme de son ame, dans celle de toutes les illustres Personnes qui composoient cette Compagnie : et il fut pleint avec tendresse de ceux mesme qui luy disputoient le premier rang parmi les infortunez. Ils ne manquerent pas de prendre garde à cét ingenieux et passionné silence, par lequel il avoit suprimé le reste de ses avantures, depuis la mort de la belle Personne qu'il aimoit ; comme ayant voulu dire tacitement, qu'apres cette mort il n'avoit plus de part à la vie : et qu'il comptoit pour rien tout ce qu'il avoit vescu, ou plustost langui depuis, Ils ne se rendirent pourtant pas : et apres que cette humeur sombre qu'un recit si funeste avoit causé dans leur esprit se fut un peu dissipée, chacun soustint encore son opinion, et la soustint mesme avec chaleur. Mais Cyrus qui voyoit qu'il estoit desja assez tard, dit à Martesie qu'il estoit temps que Leontidas dist ses avantures et ses raisons, si elle les vouloit juger ce jour là : de sorte que leur imposant silence à tous, en qualité de leur Juge qu'elle estoit ; elle ordonna seulement à Leontidas de parler, ce qu'il fit de cette sorte. 
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<div2 id="page_CYRUS030111" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux  (portrait trouvé)">
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<pb id="page_1612" n="V03-P248"/>L'AMANT JALOUX.
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QUATRIESME HISTOIRE.
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Comme la douleur agit differemment, selon les divers temperamens de ceux qu'elle possede ; qu'elle est tantost muette, et puis tantost eloquente : vous ne devez pas vous estonner si elle ne fait point en mon esprit, ce qu'elle a fait en celuy du prince Artibie, qui n'a pû s'estendre dans sa narration par l'excés de ses desplaisirs. Pour moy qui ne suis pas de ceux que la douleur fait taire, et qui au contraire ne parle jamais tant, que lors que j'ay sujet de me pleindre, je n'en sçaurois user de cette sorte : et je ne sçaurois ce me semble, vous persuader en peu de paroles, la grandeur de mes souffrances. Je ne vous diray pourtant rien d'inutile si je le puis : c'est pourquoy je vous aprendray en peu de mots que je suis de l'Isle de Chipre : et que j'ay l'honneur d'estre d'une Maison assez illustre. Je vous diray en suitte, que je partis si jeune de cette belle Isle, qui est consacrée à la Mere des Amours, que je n'eus pas le temps d'y rien aimer : car la guerre qui estoit alors entre ceux de Samos, de Prienne, et de Milet, m'ayant donné envie d'aller aprendre en ce lieu là, un mestier que la profonde paix dont on joûissoit en nostre Royaume, ne me pouvoit enseigner : je quittay ma Patrie, et dans le choix des trois Partis, la reputation du vaillant Polycrate qui s'estoit fait Souverain dans 
<pb id="page_1613" n="V03-P249"/>l'Isle de Samos, m'attira dans le sien, quoy qu'il ne fust peut-estre pas le plus juste : si ce n'est que l'on veüille dire, que le droit des Conquerans, soit le plus ancien de tous. Ainsi ç'a donc esté dans cette Isle fameuse, et dans la Cour de cét illustre Prince, que mon amour a pris naissance, et que la jalousie m'a si cruellement traité. La reputation de l'heureux Polycrate est si grande, que je n'ay pas besoin de vous former l'idee de ce Prince, pour vous faire connoistre ce qu'il est, et quelle doit estre sa Cour : je diray toutesfois en peu de mots, que la Justice à, la place de la Fortune, auroit eu peine à trouver en toute la Grece un homme plus accompli que celuy là, pour distribuer ses faveurs equitablement : et pour le rendre parfaitement heureux, sans donner sujet d'en murmurer. Aussi l'est il de telle sorte, que jamais personne ne l'a tant esté : il estoit nai Citoyen de Samos, et il est devenu Souverain sans estre haï : il a toute l'authorité des Tyrans les plus absolus, et il possede pourtant l'amitié de ses Peuples, comme s'il en estoit le Pere : tous ses desseins de guerre luy ont reüssi : il s'est rendu redoutable, non seulement sur la Mer d'Ionie, mais sur route la Mer Egée : les plus Grands Rois font gloire d'estre ses Alliez, et tous les Voisins l'aiment ou le craignent : il est beau, de bonne mine, et de beaucoup d'esprit : et d'humeur aussi douce durant la paix, qu'il est fier durant la guerre. Vous jugez donc bien que la Cour de Polycrate doit estre agreable et galante ; 
<pb id="page_1614" n="V03-P250"/>puis qu'il est certain que pour l'ordinaire, tel qu'on voit estre le Prince, telle est sa Cour. Quand j'arrivay à Samos, il estoit prest de s'embarquer, pour aller combattre le Prince des Milesiens : de sorte qu'apres luy avoir esté presenté par un homme de condition nommé Theanor, que j'avois connu a Paphos, je m'embarquay le lendemain aveque luy, sans avoir veû personne à Samos que les Officiers des Galeres : avec un desquels nommé Timesias, j'eus querelle en m'embarquant : et deux autres petits démeslez pendant le voyage. Cette Campagne ne fut pas longue, mais elle fut heureuse : et nous revinsmes apres avoir vaincu tous ceux que nous avions combattus. Polycrate fut reçeu à son retour à Samos, avec beaucoup de magnificence : et comme j'avois eu le bonheur d'en estre assez aimé pendant nostre navigation, j'eus ma part aux plaisirs qu'il vouloit prendre à son retour. Le soir mesme que j'arrivay à Samos, apres toute la magnificence de l'Entrée qu'on avoit faite à Polycrate ; Theanor pour lequel j'avois autant d'amitié, que d'aversion pour Timesias ; commença de me vouloir faire voir comme à un Estranger, toutes les belles choses de sa Ville. Il me mena dans le Temple de Iunon, à qui cette Isle est consacrée, qui est sans doute un des plus grands et des plus beaux du monde ; et qu'ils estiment d'autant plus à Samos, que l'Architecte qui l'a basti estoit Samien. De là nous fusmes nous promener vers un superbe Aqueduc, qui surpasse 
<pb id="page_1615" n="V03-P251"/>tout ce que j'ay veû de grand au monde : car il a falu percer de part en part une Montagne, qui a cent toises de hauteur : au dessus de laquelle l'on a fait un chemin qui a plus de sept stades de long, huit pieds de large, et autant de haut : et aupres de ce chemin l'on a creusé un Canal de vingt coudées de profondeur, par lequel on conduit dans la Ville l'eau d'une des plus belles et des plus abondantes fontaines du monde. Apres avoir bien admiré le prodigieux travail d'Eupaline (car l'Entrepreneur de cét Aqueduc qui estoit de Megare se nommoit ainsi) nous rentrasmes dans la Ville, pour aller nous promener sur une levée, haute de vingt toises, et longue de deux stades et davantage, qui s'avance du Port dans la Mer, et qui est bordée des deux costez, de deux Balustrades de cuivre de Corinthe à hauteur d'appuy : ce qui fait le plus bel objet du monde, quand on aborde à Samos. Comme nous n'estions qu'au commencement de l'Automne, et que la Saison estoit encore fort belle grand nombre de Dames vinrent s'y promener vers le soir, suivant la coustume du païs ; il y en vint mesme plus qu'à l'ordinaire : car comme nous avions pris quatre Galeres aux Ennemis, c'estoit faire honneur à Polycrate, que de tesmoigner quelque curiosité de voir les marques de sa victoire. Tout ce qu'il y avoit presques de Dames à Samos, se vinrent donc promener où nous estions : et tout ce qu'il avoit d'hommes de condition, et de ceux qui venoient d'arriver, et de ceux qui n'avoient pas esté 
<pb id="page_1616" n="V03-P252"/>au voyage, y vinrent aussi. Le Prince Polycrate voulut mesme y faire un tour ou deux : et certes je n'ay jamais rien veû de plus beau, que le fut cette promenade. La Mer estoit fort tranquile : et quoy que le Soleil fust couché, il y avoit pourtant encore assez de jour quand nous y arrivasmes Theanor et moy ; pour pouvoir discerner la beauté de toutes les Dames. Comme je n'en connoissois encore aucune, je les regardois toutes indifferemment : et je me divertissois à voir les unes s'appuyer sur cette superbe Balustrade, et regarder les Galeres gagnées sur les Ennemis : et les autres moins curieuses et plus solitaires, regarder seulement du costé de la pleine Mer. Quelques unes faisoient cent civilitez à quelques Capitaines qu'elles n'avoient point encore veûs depuis leur retour : quelques autres s'attachoient à une conversation plus particuliere : quelques unes encore sans avoir autre dessein que de voir et d'estre veuës, se promenoient par troupes : et toutes ensemble n'avoient autre intention que de se divertir, et de passer le soir agreablement. Theanor n'estoit pas peu occupé à me nommer toutes les belles : car pour les autres je luy espargnois cette peine, en ne m'informant pas qui elles estoient. Comme ce divertissement m'estoit nouveau, et qu'il y avoit long temps que je n'avois veu de Dames, je ne pouvois me resoudre à me retirer qu'il ne fust fort tard : cependant la nuit venant peu à peu, à peine se pouvoit on plus connoistre. Neantmoins il ne laissoit pas d'arriver encore des 
<pb id="page_1617" n="V03-P253"/>gens ; parce que la Lune alloit commencer de se lever. Theanor m'ayant quitté pour parler à quelques Dames, je me promenay quelque temps seul : et apres divers tours marchant derriere deux hommes que je creus ne connoistre pas, je vy briller et tomber quelque chose de la poche d'un des deux. Mon premier sentiment fut de le luy dire : mais sans sçavoir la raison pourquoy, le second fut de relever ce que j'avois veu tomber, et puis de le luy rendre quand j'aurois veu ce que c'estoit. Je me baissay donc en diligence ; et trouvant à terre ce que j'y cherchois, je vy, autant que l'obscurité me le pouvoit permettre, que c'estoit une Boiste de Portrait. Le temps que je fus à la relever ; à regarder ce que c'estoit ; et à resoudre moy mesme si je verrois ce qui estoit dedans au clair de la Lune, auparavant que de la rendre, ou si je la rendrois sans la voir ; fit que celuy qui avoit perdu cette Boiste, se mesla parmi d'autres personnes : si bien qu'au lieu de voir encore deux hommes devant moy : j'y vy plusieurs Dames : et par consequent je me vy dans l'impossibilité de rendre ce que j'avois trouvé à celuy qui l'avoit perdu. Je cherchay apres cela Theanor, pour luy raconter mon avanture : mais l'obscurité nous separa si bien, que je ne pûs le rejoindre : et sans attendre, comme beaucoup d'autres firent, que la Lune qui se levoit esclairast encore davantage, je m'en allay en diligence à une Maison où j'avois loge en abordant à Samos : et où suivant mes ordres mes gens m'attendoient. 
<pb id="page_1618" n="V03-P254"/>J'y fus donc fort promptement, et avec assez de curiosité de voir ce que j'avois trouvé : je ne fus pas plustost dans ma chambre, que m'apprachant de la Table et des flambeaux, je me mis à regarder cette Boiste, que j'avois tirée de ma poche dés le haut de l'Escalier, afin de ne perdre point de temps : et je vy qu'elle estoit d'or, avec un cercle de Rubis et de Diamants tout à l'entour que je ne m'arrestay gueres à regarder, quoy qu'ils fussent tres beaux. Mais l'ayant ouverte en diligence, je fus bien plus esbloüy de l'esclattante beauté que je trouvay dedans, que je ne j'avois esté des Pierreries qui ornoient cette Boiste. J'y vis donc un Portrait d'une jeune et belle Personne : mais un Portrait si vivant, que je jugeay bien qu'il estoit impossible que ce fust un Portrait flatté. Il estoit touché hardiment, quoy qu'il fust pourtant tres fin ; et l'on voyoit bien par l'excellence de l'Art, que le Peintre avoit pris plaisir à travailler d'apres un si beau Modelle. Aussi faut il avoüer, que rien au monde ne peut estre plus beau que ce Portrait : je le regarday donc avec admiration : et r'appellant les idées de tout ce que j'avois veû de belles à la promenade, je ne me souvins point d'y avoir veû personne qui ressemblast à cette Peinture : et en effet cela estoit ainsi. J'ouvris et fermay cette Boiste plusieurs fois, ne pouvant me lasser d'admirer une si belle chose : en suitte j'eus quelque compassion de celuy qui l'avoit perduë : et il y eut aussi quelques momens où je luy portay envie. 
<pb id="page_1619" n="V03-P255"/>Car enfin je m'imaginay, que ce Portrait estoit un Portrait donné à ce luy qui l'avoit perdu : et je l'estimois si heureux d'estre aimé d'une si belle Personne, que l'en estois presques en chagrin. Neantmoins apres avoir bien encore des fois ouvert et fermé la Boiste, et m'estre bien representé quelle inquietude devoit estre celle de celuy qui avoit laissé tomber ce Portrait : je me couchay, et je dormis, quoy que ce ne fust pas sans songer à la Peinture que j'avois trouvée. Le lendemain au matin je me levay : mais avec une si forte curiosité de sçavoir qui estoit cette belle Personne qui estoit peinte, et qui estoit celuy qui avoit fait une perte si considerable ; que cela se pouvoit presque desja nommer une curiosité jalouse. Je m'habillay donc en diligence, et je fus chez Theanor, que je trouvay prest à sortir : il me fit alors excuse de ce qu'il m'avoit perdu le soir dans la presse : mais sans luy donner loisir de continuer son compliment, et sans prendre garde d'abord qu'il estoit fort melancolique : je luy dis que nostre separation m'avoit esté si heureuse ; que j'avois plustost sujet de l'en remercier que de m'en pleindre. Car (luy dis-je, en luy baillant la Boiste du Portrait ouverte) voyes ce que je trouvay hier au soir : et aidez moy, je vous en conjure, à descouvrir qui est l'heureux Amant qui a pourtant eu le malheur de perdre une chose si precieuse : et aprenez moy en suitte, le nom de cette belle Personne si vous le sçavez. Theanor rougit, à la veuë de ce Portrait : et apres l'avoir 
<pb id="page_1620" n="V03-P256"/>pris, il fut aussi long temps à le regarder sans me respondre, que s'il n'eust pas connu de qui il estoit. Mais enfin l'ayant pressé de parler ; pour le nom de cette belle Personne, me dit il, si vous n'estiez Estranger à Samos, vous ne l'ignoreriez pas : car la belle Alcidamie l'a rendu trop celebre, pour faire qu'il ne soit pas connu de tout ce qu'il y a de gens raisonnables dans nostre Isle. Mais pour celuy de cét heureux Amant que vous dittes qui l'a perdu ; je ne le sçay point : et peut-estre, adjousta t'il, est-ce une Peinture qu'elle a donnée à quelqu'une de ses Amies. Mais, luy dis-je, c'est un homme qui l'a laissée tomber, et non pas une Dame : cela peut estre encore, me repliqua t'il, sans que pour cela ce soit une galanterie d'Alcidamie, car elle a des Parens qui pourroient avoir son Portrait sans choquer la bien-seance : et si vous m'en croyez, dit il, vous ne montrerez cette Peinture à personne, de peur de vous faire une ennemie d'une aussi belle Pille que celle là. Ce n'est pas mon dessein, luy dis-je, de la desobliger : mais j'aurois du moins bien envie de sçavoir à qui est veritablement ce Portrait. Je m'en informeray, me dit il, et je vous en rendray compte : mais cependant, encore une fois, n'en parlez pas si vous m'en croyez : et si vous vouliez mesme, dit il encore, me laisser ce Portrait, je pense qu'il seroit mieux en mes mains qu'aux vostres : car je vous voy une curiosité inquiete (adjousta t'il en sous-riant à demy) qui me fait craindre que vous ne puissiez vous empescher 
<pb id="page_1621" n="V03-P257"/>de le montrer à quel qu'un. Pour n'en parler pas, luy dis-je, et pour ne le montrer point, je vous le promets : mais pour la Peinture je ne la rendray qu'à celuy qui l'a perduë : encore ne sera-ce pas sans peine, parce qu'elle me plaist infiniment. Theanor fit encore tout ce qu'il pût, pour ne me rendre point ce Portrait : mais je m'opiniastray de telle sorte à vouloir qu'il me le rendist, qu'il fut contraint de le faire : en suitte de quoy nous fusmes ensemble au lever de Polycrate, et de là au Temple avequez luy. L'apres-disnée ce Prince eut la bonté de me presenter à la Princesse Hersilée sa Soeur, qui est une Personne fort acconplie, chez laquelle il y avoit alors beaucoup de Dames : et entre les autres, une Personne appellée Meneclide, dont l'on disoit que Polycrate estoit amoureux. J'y vy de plus, la merveilleuse Alcidamie : mais si belle, que je n'ay jamais rien veû de si aimable. La Princesse Hersilée qui voulut me traitter en nouveau Favory du Prince son Frere, me fit mettre aupres de cette belle Personne : de qui l'esprit seconda si puissamment les charmes de sa beauté, que je ne pus conserver ma franchise. Theanor entrant dans la Compagnie, et me voyant aupres d'Alcidamie, comme je viens de le dire, m'en parut un peu interdit : neantmoins je ne fis pas alors une grande reflexion là dessus : car j'avois l'esprit si inquiet, qu'Alcidamie sans doute n'eut pas lieu de trouver ma conversation fort agreable. Quel est (difois-je en moy mesme, en regardant tous les hommes qui avoient 
<pb id="page_1622" n="V03-P258"/>suivy Polycrate chez la Princesse sa Soeur) cét heureux et malheureux Amant, qui a perdu le Portrait que j'ay trouvé ? Apres je venois à penser combien cette Fille eust esté estonnée, si tout d'un coup je luy eusse montré sa Peinture que j'avois sur moy. En suitte je songeois combien un homme seroit infortuné d'aimer une aussi belle Personne que celle là, de qui le coeur seroit desja engage. Enfin je pensay cent mille choses differentes en fort peu de temps : et l'on peut presques dire, que la jalousie quia accoustumé de suivre l'amour, dans l'ame de tous ceux qui en sont capables, la preceda dans la mienne : estant certain du moins que je fis tout ce que les jaloux ont accoustumé de faire, auparavant que j'eusse donné nul tesmoignage d'amour par aucune autre voye. Je m'informay adroitement, qui estoient les Amants d'Alcidamie : esperant par là venir à la connoissance de celuy à qui apartenoit le Portrait. Mais ceux à qui je le demanday, me dirent qu'il n'y avoit pas un homme de qualité dans Samos qui ne l'eust aimée : de sorte que mes conjectures ne trouvant point où s'apuyer, mais, leur dis-je, n'en a t'elle choisi aucun ? C'est ce qui n'est pas aisé à descouvrir, me repliquerent ils ? car Alcidamie a un esprit adroit, capable de bien déguiser ses sentimens si elle veut : et tout ce que nous vous en pouvons dire, c'est que si elle a quelque Amant favorisé, il faut qu'il soit aussi discret qu'elle est habile, puis qu'il est certain qu'il n'y 
<pb id="page_1623" n="V03-P259"/>en a aucun bruit dans la Cour. Deux ou trois jours se passerent de cette sorte, pendant lesquels je voyois tousjours Alcidamie, ou chez se Princesse, ou au Temple, ou à la promenade, ou chez elle : car je forçay Theanor à m'y mener. Je dis que je l'y forçay, estant certain qu'il s'en excusa autant qu'il pût : Cependant je le conjurois continuellement d'apprendre, s'il y avoit moyen, à qui apartenoit le Portrait d'Alcidamie : et il me respondoit tousjours, que cette curiosité inutile devoit du inoins estre bien intentionné : et que quand il le sçauroit il ne me le diroit jamais, si je ne luy promettois auparavant de bien user de cette connoissance, et ne desobliger point Alcidamie. Comme je ne pensois pas encore estre fort amoureux, je luy promettois tout ce qu'il vouloit : de sorte qu'à quelques jours de là, il vint un matin dans ma chambre ; et feignant d'estre bien aise, Leontidas, me dit il, j'ay enfin descouvert à qui appartient le Portrait que vous avez trouvé : et il est à une personne de si grande importance, que vous devez estre ravi de luy pouvoir donner la joye de le revoir. Je rougis au discours de Theanor, qui me voyant changer de couleur, en changea aussi : et me demanda pourquoy je ne le remerciois pas de s'estre mis en estat de pouvoir satisfaire ma curiosité ; C'est, luy respondis-je, Theanor, que j'ay changé de sentimens : et que je crains presentement autant de sçavoir à qui est cette Peinture, que je j'ay desiré, parce que je ne puis plus me resoudre à la rendre. 
<pb id="page_1624" n="V03-P260"/>Je m'y suis pourtant engagé, respondit Theanor tout surpris : car je n'ay pas creû que vous voulussiez sçavoir a qui elle estoit, avec autre dessein que celuy de faire cette action de justice. Mais, luy dis-je, encore Theanor, à qui est cette Peinture ? Je ne suis plus en termes de vous le dire, repliqua-t'il, puis que vous ne la voulez point rendre : car la personne qui m'a permis de vous confier son secret, ne me l'a permis qu'à condition que vous luy rendissiez ce qui est à elle : autrement il n'est pas juste de vous aprendre une chose aussi secrette que celle là. Mais, luy dis-je, celuy à qui est cette Peinture, est il amoureux d'Alcidamie ? Esperdûment, me repliqua t'il : et ce Portrait, luy repliquay-je, luy a t'il esté donné par cette belle Fille ? Quand vous me l'aurez rendu, me dit il, vous le sçaurez : mais jusques alors je n'ay ordre de vous rien dire. Cruel amy, luy repliquay-je, j'aime encore mieux ce Portrait que vostre secret : et si j'ay à rendre cette Peinture, j'aime mieux aussi que ce soit à la personne qui l'a donnée, qu'à celle qui l'a perduë. Ha Leontidas, me dit Theanor, ne faites pas ce que vous dittes, si vous ne voulez me desobliger sensiblement. Comme nous en estions là, on me vint dire que Polycrate me demandoit, de sorte que je fus contraint de quitter Theanor. Mais Dieux, que je passay tout le reste du jour avec chagrin ! car enfin je ne doutois plus apres ce que Theanor m'avoit dit, que toutes mes conjectures ne fussent bien fondées : et 
<pb id="page_1625" n="V03-P261"/>que ce Portrait n'eust esté donné par Alcidamie, à celuy qui l'avoit perdu. Je commençois mesme de sentir que je n'estois plus Maistre de ma raison ; et qu'il faloit me resoudre d'aimer Alcidamie malgré moy. Ne suis-je pas bien inconsideré, disois-je, de ne m'opposer pas à une passion naissante, qui apparemment ne me peut causer que de la douleur ? Je sçay qu'Alcidamie aime ailleurs : que veux-je donc obtenir d'elle ? Leontidas souffrira t'il un Rival dans le coeur de cette belle Personne ; ou sera t'il assez fort pour l'en chasser ? Mais quel est ce Rival ? disois-je ; Helas poursuivois-je, je n'en sçay rien. Peut estre est-ce un homme indigne de cét honneur : peut estre est ce Theanor luy mesme : et quoy qu'il en soit, adjoustois-je, c'est un Amant peu passionné, puis qu'il ne s'est pas fait connoistre par sa mort, apres une telle perte. Cependant Theanor n'estoit pas moins en inquietude que moy : car pour vous descouvrir la verité, il estoit amoureux d'Alcidamie : et c'estoit veritablement luy qui avoit perdu ce Portrait, et qui n'avoit osé me l'advoüer. Car comme j'estois avez jeune, il n'avoit pû se resoudre à confier d'abord à ma discretion : et il avoit creu pouvoir tirer cette Peinture de mes mains par adresse, et sous le nom d'un autre. Mais remarquant enfin que je devenois son Rival, il ne sçavoit quelle resolution prendre, et nous estions tous deux bien embarrassez. Car Theanor sçavoit qu'Alcidamie le haïroit estrangement, si elle aprenoit que ce Portrait 
<pb id="page_1626" n="V03-P262"/>trait fust à luy : et je craignois aussi extrémement que la chose ne fust de cette sorte. Je m'informay alors à diverses Personnes si Theanor avoit esté amoureux d'Alcidamie : et je sçeus pour mon malheur, qu'il l'avoit esté, et qu'il l'estoit encore, le vous laisse donc à juger, combien j'estois affligé : j'aimois Theanor par inclination, par raison, et par devoir : estant certain qu'il m'avoit rendu office de fort bonne grace aupres de Polycrate ; et qu'il avoit pris mon parti avec beaucoup de chaleur contre Timesias, dont je vous ay desja parle : de sorte que je connoissois bien que c'estoit choquer la generosité, que de ne combattre pas ma passion. Aussi fis-je tout ce que je pûs pour m'y resoudre, mais il ne fut pas en mon pouvoir : et l'amour s'emparant absolument de mon ame, affoiblit tellement l'amitié que j'avois pour Theanor, qu'il y avoit des momens où malgré moy j'en avois quelque confusion. Alcidamie pourtant estoit tousjours la plus forte dans mon coeur : et il m'estoit plus aisé de me resoudre à perdre mon Amy, que de quitter ce que j'aimois alors sans comparaison plus que luy. Je ne cherchay donc plus qu'à colorer cette infidelité : pour cét effet je creus que je devois luy dire le premier quelle estoit ma passion, feignant d'ignorer la sienne. Je fus donc le chercher, et je le trouvay seul dans sa chambre : mais si inquiet, que je ne l'estois pas plus que luy ; car il commençoit de soubçonner que j'estois son Rival. Theanor à ce que je voy, luy dis-je en l'abordant, est aussi melancolique 
<pb id="page_1627" n="V03-P263"/>que Leontidas, quoy qu'il ne soit pas sans doute aussi amoureux : Comme nous avons presques tousjours esté à la guerre depuis que nous nous connoissons, me respondit il assez froidement, nous ne nous sommes gueres entretenus de choses galantes : et je ne sçay pas pourquoy vous presupposez que vous estes plus amoureux que moy, ou que je ne le puis estre autant que vous. C'est (luy dis-je un peu interdit, car je sentois bien que ce que je faisois n'estoit pas trop genereux) que s'il estoit vray que vous aimassiez aussi fortement quel que belle Personne, qu'il est certain que j'aime esperdûment l'incomparable Alcidamie, vous vous en seriez pleint à moy, comme je m'en viens pleindre à vous. J'avois bien creû (repliqua Theanor, avec une froideur qui me surprit) que vostre coeur n'échaperoit pas à cette Belle : Mais Leontidas (adjousta t'il apres avoir un peu resvé) vous n'aimez pas seul cette charmante Fille : et le Portrait que vous avez trouvé, devoit, ce me semble, vous avoir gueri de cette passion naissante. Au contraire, luy dis-je, c'est luy qui me fait plus malade : car quand je ne voy plus Alcidamie je le regarde : et il conserve si bien le souvenir de sa beauté dans mon ame, que je n'ay garde de l'oublier. Apres cela Theanor fut quelque temps sans parler : puis prenant un visage fort serieux, il me dit que m'aimant comme il faisoit, il estoit au desespoir de me voir engagé en une affection, qui ne pouvoit me donner que de la peine : et que s'il luy eust esté permis de me 
<pb id="page_1628" n="V03-P264"/>nommer le Rival à qui estoit la Peinture que j'avois ; il m'auroit fait avoüer, que je ne devois point continuer d'aimer Alcidamie. Quand vous me l'auriez fait avoüer, luy dis-je, cela seroit inutile : parce que presentement nia passion ne dépend plus de ma volonté : et quand ce seroit vous, luy dis-je tout hors de moy, qui seriez cét heureux Rival dont vous parlez ; et quand ce seroit mesme Polycrate, il faudroit que je continuasse d'aimer Alcidamie. Aimez donc Alcidamie, me respondit il en rougissant, mais n'esperez pas d'en estre aimé si promptement : et ne vous persuadez point qu'elle vous donne si tost son Portrait : car je puis vous asseurer que celuy que avez, n'a pas esté obtenu sans peine, quoy qu'elle ne haist pas la Personne à qui elle le donna. Cruel Amy, luy dis-je, pourquoy voulez vous que j'aye autant de jalousie que d'amour ? c'est respondit il, que je voudrois vous guerir de vôtre amour par vostre jalousie. Non non, luy dis-je, ce n'est point à ce qui l'entretient à la destruire : et plus vous me ferez connoistre qu'Alcidamie a favorisé cét heureux Rival, plus j'auray d'envie de troubler sa felicité, et plus je m'opiniastreray à aimer Alcidamie. Encore une fois, aimez Alcidamie, me dit il ; mais encore une fois aussi souffrez que je vous die, que vous n'en serez pas aimé facilement. J'avouë que la froideur de Theanor me pensa desesperer : car apres avoir bien raisonné, je conclus en moy mesme que cette froideur estoit un effet de l'assurance qu'il avoit de l'affection d'Alcidamie. 
<pb id="page_1629" n="V03-P265"/>De sorte que tout d'un coup ne regardant plus Theanor comme cét Amy officieux, avec qui j'avois du moins resolu de garder quelque bien-seance : je le regarday comme un Rival favorisé, c'est à dire comme un ennemy mortel. Si bien que changeant de dessein, de visage, et de ton de voix ; Au nom de Dieux Theanor, luy dis-je, nommez moy celuy à qui est le Portrait que j'ay trouvé, afin que je sçache bien precisément qui je dois haïr. Je ne le puis, repliqua t'il, que vous ne m'ayez rendu la Peinture d'Alcidamie : la Peinture d'Alcidamie ! (repris-je sans sçavoir presques ce que je disois, tant la jalousie m'avoit desja troublée le sens) non non, je ne le sçauray point à ce prix là, ce funeste secret que je veux aprendre ; car ne voulant sçavoir le nom de mon Rival, que pour luy oster le coeur d'Alcidamie, je n'ay garde de luy en rendre le Portrait. Du moins, dit Theanor, me promettrez vous une chose juste, qui est de ne montrer cette Peinture à personne : puis que vous feriez plus de tort à Alcidamie, qu'à vostre Rival : qui à mon avis, adjousta t'il, ne sera point vostre ennemy, qu'il ne sçache que vous soyez plus favorisé que luy. J'avoüe qu'alors je pensay perdre patience : et je ne sçay s'il ne fust arrivé du monde, ce que nous eussions fait Theanor et moy. Mais diverses personnes estant venuës, nous nous separasmes : et je sortis de chez Theanor le plus chagrin de tous les hommes. Infailliblement, disois-je, ce cruel amy est assuré du 
<pb id="page_1630" n="V03-P266"/>coeur d'Alcidamie, qu'il ne craint point de le perdre : où il mesprise si fort Leontidas, qu'il ne se soucie pas qu'il soit son Rival. Mais peut-estre, adjoustois-je, est-ce que mes conjectures me trompent : et que ceux qui m'ont assuré que Theanor aime Alcidamie, se sont trompez eux mesmes. Enfin, concluois-je, ou Theanor n'aime point Alcidamie, ou il en est aimé : et veüillent les Dieux que ce soit le premier. Dans cette incertitude où j'estois, je pris la resolution, pour m'en esclaircir d'entretenir cette belle Personne ; et de luy parler de Theanor de diverses sortes, pour tascher de descouvrir ses veritables sentimens. Ainsi sans avoir encore pû trouver les voyez de luy faire connoistre ma passion, je cherchay seulement celles de luy parler de mon Rival. Je fus donc chez la Princesse Hersilée, où je sçeus qu'elle estoit. D'abord je ne pûs estre aupres d'elle : mais apres que diverses personnes furent entrees et sorties, je fis enfin si bien que je me trouvay proche d'Alcidamie : qui me reçeut suivant sa coustume avec assez de civilité. Peu de temps apres Polycrate arriva, suivy presques de tout ce qu'il y avoit de gens de qualité à Samos : à la reserve de Theanor, de qui la melancolie l'avoit empesché d'y venir. Comme la conversation generale eut duré quel que temps, Polycrate qui avoit à entretenir la Princesse sa Soeur en particulier, la tira vers des fenestres qui donnent sur la pleine Mer, et s'y appuyant l'un et l'autre, ils me laisserent dans la liberté d'executer mon 
<pb id="page_1631" n="V03-P267"/>dessein. Il sembla mesme qu'Alcidamie contribuast à le faire reüssir : bien est il vray que ce fut d'une façon qui redoubla mon inquietude. Comme il y avoit peu que j'estois à Samos, elle n'avoit lieu de me parler raisonnablement que de choses generales : et comme elle avoit remarqué que Theanor estoit plus de mes Amis qu'aucun autre, elle devoit aussi plustost m'en parler, que de ceux avec qui je n'avois nulle habitude particuliere. Apres avoir donc esté tous deux quelques moments sans rien dire : qu'avez vous fait de vostre Amy, me dit elle, et d'où vient que Theanor n'est point icy, aujourd'huy que toute la Cour y est ? Cette demande que je n'attendois pas me surprit : et je ne pûs oüir le nom de mon Rival, de la bouche d'Alcidamie, sans en changer de couleur : car enfin je m'estois bien preparé à luy parler de Theanor, mais je n'avois pas creû qu'elle m'en deust parler la premiere. Madame, luy dis-je, je l'ay laissé si melancolique dans sa chambre, que je ne pense pas qu'il soit presentement d'humeur à chercher la conversation. Vous estes donc un mauvais Amy, dit elle en sous-riant, de l'avoir quitté en cét estat. C'est que son humeur estoit si sombre, luy dis-je, que ma presence l'importunoit : et peut-estre mesme plus que celle de beaucoup d'autres n'eust pû faire. En verité Leontidas, vous me mettez en peine, repliqua t'elle, car Theanor est un fort honneste homme : et s'il luy estoit arrivé quelque grand malheur, l'en serois extrémement faschée. Madame (luy 
<pb id="page_1632" n="V03-P268"/>dis-je, tousjours plus inquiet, plus curieux, et plus jaloux) comme il n'y a pas long temps que je suis à Samos, je n'y sçay pas encore bien les nouvelles du monde : mais pour vous qui les sçavez toutes, je m'imagine que vous n'ignorez pas le mal de Theanor, qui a mon advis, vient de quelque passion violente. Alcidamie qui creut lors que je luy voulois parler pour Theanor, changea de couleur ; et me regardant plus serieusement qu'auparavant, je n'ay point sçeu, dit elle, que vostre Amy fust amoureux, et je ne pense pas mesme qu'il le soit. Mais enfin Leontidas, s'il n'a point d'autre cause de sa melancolie que celle là, je ne le pleins plus tant que je faisois. C'est peut estre (luy dis-je en le regardant assez attentivement) que vous sçavez qu'il n'est pas à pleindre : et qu'il n'est pas haï de la personne qu'il aime. Je ne sçay, me respondit elle, s'il est haï ou s'il est aimé : car je ne suis ny sa Maistresse ny sa Confidente. Pleust aux Dieux que la moitié de ce que vous dittes fust vray (luy dis-je en l'interrompant assez brusquement) car Leontidas en seroit plus heureux qu'il n'est. Leontidas, dit elle en sous-riant, vous estes d'une Isle consacrée à la Mere des Amours, où la galanterie est une Loy ; où l'on ne parle que d'aimer ; où l'on n'entretient les Dames que de choses flateuses, douces, et obligeantes. Mais pour nous qui reverons une autre Divinité ; qui sommes un peu moins galantes qu'elles ; et mesme si vous lé voulez, un peu plus fieres : j'ay à vous apprendre 
<pb id="page_1633" n="V03-P269"/>comme à un Estranger, qu'il ne faut pas dire de semblables choses à toutes nos Dames, qui s'en offenceroient peut-estre plus que moy ; parce qu'elles ne sçauroient pas excuser la coustume de vostre Païs comme je fais. A toutes vos Dames ! repris-je avec precipitation ; ha divine Alcidamie, vous ne connoissez pas Leontidas, si vous croyez qu'il die jamais à nulle autre personne qu'à vous, qu'il est esperdûment amoureux. Serieusement, me dit elle, Leontidas, corrigez vous de cette mauvaise habitude, ou je m'en pleindray à vostre Amy ; et le prieray de vous l'oster s'il est possible. Il ne le pourroit pas, luy respondis-je, quand il l'entreprendroit : J'éviteray donc vostre conversation, reprit elle, jusques à ce que vous ayez apris nos coustumes. C'est l'usage par tout, luy repliquay-je, d'adorer les Belles comme vous : et c'est aussi l'usage general, respondit elle, excepté en Chipre, que les Belles dont vous entendez parler, sont glorieuses et fieres : et ne souffrent pas qu'on leur die de semblables choses. Mais est il possible, luy reliquay-je, que toutes les Belles soient inexorables à Samos ? et n'y en a t'il jamais eu qui ayent souffert d'estre aimées ; qui ayent permis d'esperer qu'elles aimeroient un jour, qui ayent donné leurs Portraits ; et fait plusieurs autres choses tres agreables pour ceux qui les reçoivent ? Je n'en connois point (dit elle, ne sçachant pourquoy je luy faisois ce bizarre discours) et quand j'en connoistrois, leur exemple ne seroit pas suivi par Alcidamie. 
<pb id="page_1634" n="V03-P270"/>Mais enfin encore une fois Leontidas, deffaites vous de cette mauvaise habitude, si vous voulez que je vous accorde ma conversation. Alcidamie dit cela d'une façon qui me fit craindre qu'elle ne me bannist : et quoy que ma jalousie me persuadast qu'elle n'estoit fiere envers moy, que pour estre fidelle à mon Rival, le dépit ne chassa pourtant pas l'amour de mon coeur : de sorte que prenant la parole, Si ce n'est qu'une mauvaise habitude, luy dis-je, vous seriez injuste de pretendre me l'oster si tost : c'est pourquoy je vous conjure de me donner quelques jours. Alcidamie qui estoit bien aise de tourner la chose en raillerie, dit qu'elle m'accordoit la reste du jour : mais je pressay tant, et dis tant de choses, que j'en obtins huit ; au delà desquels je ne devois plus luy rien dire de trop galant, ny de trop passionné : me disant tousjours en riant, qu'elle s'en pleindroit à Theanor, si je luy manquois de parole. Ce fut de cette sorte qu'au lieu de parler de mon Rival, Alcidamie m'en parla : et qu'au lieu de bien descouvrir ses sentimens pour luy, je déclaray mon amour à Alcidamie. En sortant de chez la Princesse, je me trouvay assez heureux durant quelques momens, d'avoir pû faire sçavoir que j'aimois : mais venant à repasser tout ce qu'Alcidamie m'avoit dit, il me sembloit avoir remarqué, qu'elle n'avoit jamais nommé Theanor sans changer de visage : et qu'enfin je n'avois pas lieu de douter qu'elle ne l'aimast, ce qui me donnoit une inquietude estrange. Si je n'eusse point eu d'obligation 
<pb id="page_1635" n="V03-P271"/>à Theanor, j'eusse cherché des voyes plus violentes de m'éclaircir avec que luy, que celle que je prenois : mais luy devant autant que je faisois, je ne sçavois quelle resolution prendre ; et j'estois tres malheureux. Que me sert, disois-je, d'avoir le Portrait d'Alcidamie, si Theanor possede son coeur ? Quittons donc, quittons un dessein qui nous fera faire cent laschetez inutilement Mais peut-estre, disois-je en suitte, ce Portrait est il dérobé : Mais s'il est dérobé, adjoustois-je, il l'est tousjours par un homme amoureux d'Alcidamie : et quoy que ce fust un grand bonheur pour moy, que la chose fust seulement ainsi ; ce m'est tousjours un grand malheur d'estre Rival d'un homme qui m'a obligé. Cependant Theanor n'avoit pas l'ame moins en peine que moy : car il faut que vous vous souveniez que je vous ay desja dit qu'il avoit aimé, et qu'il aimoit encore passionnément Alcidamie : de laquelle il n'avoit jamais pû obtenir la moindre chose, comme je l'ay sçeu depuis. Ce n'est pas que le Portrait que j'avois trouvé ne fust à luy : mais c'est qu'il ne luy avoit pas esté donné par Alcidamie ; qui ne sçavoit pas mesme qu'il l'eust. Car il faut que vous apreniez, que cette belle Personne avoit fait faire son Portrait, pour le donner à une de ses Amies nommée Acaste : et qu'elle l'avoit fait faire avec un fort grand soing. Et en effet, elle le luy avoit donné : mais à quelque temps de là, Polycrate devant s'embarquer pour s'en aller à la guerre, chacun allant dire adieu à ses connoissances, il fut 
<pb id="page_1636" n="V03-P272"/>grand nombre de personnes de qualité chez Acaste, pour prendre congé d'elle : et entre les autres Theanor y fut, comme elle venoit de sortir, pour aller faire quelque visite. Et comme il ne trouva personne en bas, il monta dans sa chambre, et vit sur sa Table le Portrait d'Alcidamie qu'elle y avoit oublié : de sorte qu'aimant passionnément comme il faisoit, et estant prest de s'esloigner de Samos, il fit ce que je pense que j'eusse fait comme luy, si j'eusse esté à sa place : c'est à dire qu'il osta la Peinture de la Boiste où elle estoit, qui estoit trop riche pour la prendre : et sortit si heureusement, qu'il ne fut veû de personne. Un moment apres Timesias qui estoit Parent d'Acaste, et qui aimoit aussi Alcidamie, entra dans la mesme Maison, sans trouver personne non plus que luy : et fut à la chambre de sa Parente, qu'il trouva au mesme estat que Theanor l'avoit laissée : je veux dire ouverte, et sur la Table la Boiste de Portrait, qu'il avoit oublié de refermer. De sorte que Timesias qui l'avoit veuë plusieurs fois entre les mains de sa Parente, ne pût comprendre pourquoy la Peinture n'y estoit plus : si bien que faisant du bruit pour faire venir quelqu'un à luy ; des femmes qui estoient dans une Garde-robe proche de là sortirent : et il leur demanda d'où venoit que cette Boiste de Portrait estoit sur la Table, sans que la Peinture fust dedans ? Ces femmes toutes surprises, dirent qu'elles n'en sçavoient rien : qu'il n'y avoit pas un quart d'heure qu'elle y estoit ; et qu'elles l'avoient 
<pb id="page_1637" n="V03-P273"/>mesme veuë depuis que leur Maistresse estoit sortie. En suitte elles accuserent Timesias comme Amant d'Alcidamie de l'avoir prise : et se mirent à le prier de la remettre dans sa Boiste. Luy s'en deffendit avec chagrin : et pendant cette contestation, Acaste revint chez elle, et aprit la chose. D'abord elle creut ce que ses Femmes luy dirent : et s'imagina que son Parent qu'elle sçavoit estre tres amoureux d'Alcidamie, l'avoit effectivement prise : et quoy qu'il luy peust dire, elle ne voulut jamais le croire : de sorte qu'elle s'en fascha extrémement contre luy. Neantmoins comme il luy jura fortement qu'il n'avoit pas pris ce Portrait, on s'informa qui estoit venu chez Acaste : Mais ses femmes qui vouloient s'excuser de leur negligence, jurerent et protesterent aussi bien que les autres Domestiques, qu'il n'y estoit venu que Timesias. Cependant Theanor pour ne laisser nul soubçon de luy, retourna chez Acaste, pour luy dire adieu : et sans luy tesmoigner qu'il y estoit desja venu auparavant, elle luy fit ses pleintes de la perte qu'elle avoit faite : et il luy respondit malicieusement au lieu de la consoler, que s'il en eust perdu autant, il en seroit mort de douleur. Enfin il partit avec ce thresor caché : et faisant servir à ce Portrait une Boiste qu'il avoit, qui s'y trouva assez juste ; parce que l'on fait presque tous les petits Portraits de mesme grandeur : il s'embarqua aussi satisfait, que Timesias estoit chagrin : Car il s'imaginoit bien que c'estoit quelqu'un de ses Rivaux qui avoit 
<pb id="page_1638" n="V03-P274"/>dérobé cette Peinture. Cependant Alcidamie ayant sçeu la chose, soubçonna d'abord Acaste de l'avoir donné à son Parent : mais enfin elle luy fit bien connoistre que cela n'estoit pas : car estant tousjours persuadée qu'il l'avoit prise elle rompit avec luy à son retour. Alcidamie de son costé, qui est fort glorieuse, trouva tres mauvais qu'il eust eu la hardiesse de faire ce larcin : et le traitta fort mal, toutes les fois qu'il luy voulut parler, apres qu'il fut revenu. Comme elle vivoit tres civilement avec Theanor, quoy qu'elle ne le favorisast pas : elle s'en pleignit à luy comme aux autres, et luy tesmoigna se tenir tellement offencée de la hardiesse de Timesias, qu'il n'eut jamais celle de luy dire que c'estoit luy qui avoit fait ce precieux larcin, de peur de se charger de la haine qu'il voyoit qu'elle avoit pour son Rival : qui est le mesme qui devint mon ennemi dés le premier jour que j'arrivay à Samos. Voila donc de quelle façon Theanor sans estre favorisé, avoit eu le Portrait d'Alcidamie : car j'ay sçeu toutes ces choses bien precisément depuis ce temps là : et voila aussi la raison pourquoy il ne pouvoit se resoudre à me dire que ce Portrait fust à luy : parce qu'il sçavoit de certitude, qu'Alcidamie le haïroit, dés qu'elle sçauroit la chose. D'abord ma seule jeunesse l'en empescha : mais en suitte apprenant que j'estois amoureux d'Alcidamie, il creut qu'il estoit bon que je m'imaginasse qu'elle aimoit, et qu'elle avoit donné ce Portrait à quelqu'un : esperant que cela m'obligeroit 
<pb id="page_1639" n="V03-P275"/>à me delivrer de cette passion. Il ne pouvoit pourtant se resoudre à me dire ce mensonge ouvertement : et il me le laissoit seulement croire sans m en desabuser. De plus, il jugeoit bien qu'encore qu'il m'eust advoüé qu'il aimoit Alcidamie, je n'eusse pas cessé de l'aimer, apres ce que je luy avois dit : si bien que ne voulant pas me donner des armes pour le combattre, et pour le destruire dans son esprit, en m'avoüant que ce Portrait estoit celuy qu'il avoit dérobé, ou en me disant avec mensonge qu'Alcidamie le luy avoit donné : il ne sçavoit quelle resolution prendre non plus que moy : et nous fusmes quelques jours à nous fuir avec autant de soing, que nous avions accoustumé de nous chercher. Durant ce temps là, je voyois Alcidamie autant qu'il m'estoit possible : et me servant du privilege qu'elle m'avoit donné, je luy parlois de ma passion : et elle feignoit tousjours de croire que ce n'estoit encore que par habitude : me priant de nouveau de me souvenir de conter bien les jours qu'elle m'avoit accordez. Cependant apres avoir esté un jour sans la voir, je sus me promener seul dans des Jardins publics qui sont à la Ville, et qui sont aussi beaux que ceux du Prince Polycrate : pour y resver avec plus de liberté, je pris une Allée fort couverte, où quelque temps apres ne pouvant m'empescher de regarder le Portrait d'Alcidamie, je le tiray de ma poche : et trouvant un siege de gazon contre une Palissade, je me mis à le considerer avec beaucoup de plaisir. Mais à quelques momens de 
<pb id="page_1640" n="V03-P276"/>là, je le regarday avec beaucoup de chagrin : par la cruelle pensée que j'avois, qu'il eust esté donné à celuy qui l'avoit perdu : et je pense mesme que ma jalousie me fit prononcer quelques paroles, qui obligerent Timesias qui se promenoit sans que l'en sçeusse rien dans une Allée qui touchoit celle où j'estois, à regarder qui estoit celuy qui parloit : car comme je n'avois parlé qu'à demy haut ; et que je n'avois prononcé que trois ou quatre mots, il ne me connut pas à la voix. Il s'aprocha donc de la Palissade : et passant curieusement : les yeux à travers l'espaisseur de branchez et des feüilles, il vit d'abord que je tenois un Portrait : et un instant apres, il connut que c'estoit celuy d'Alcidamie : et le mesme qu'elle avoit autrefois donné à Acaste, et que l'on avoit creû qu'il avoit pris. Car il sçavoit bien qu'Alcidamie n'avoit jamais esté peinte que cette seule fois là : n'ayant plus voulu souffrir de l'estre, depuis la perte de cette Peinture, quoy que son Amie l'en eust pressée. Comme il n'y avoit pas fort long-temps que j'estois à Samos, et que je n'avois nulle conversation particuliere avec Timesias, depuis nos dernieres broüilleries, il ne s'estoit pas aperçeu que je fusse amoureux d'Alcidamie : de sorte qu'il fut estrangement surpris, de voir le Portrait de la Personne qu'il amoit, entre les mains de son Ennemy : et un Portrait encore qui l'avoit fait haïr d'Alcidamie, et que l'on avoit creû qu'il avoit pris. Ce qui l'embarrassoit le 
<pb id="page_1641" n="V03-P277"/>plus, c'estoit qu'il sçavoit bien que je ne connoissois pas encore Acaste ni Alcidamie, lors qu'il avoit esté perdu puis qu'il le fut auparavant que je fusse à Samos ; de sorte qu'il ne pouvoit que penser de cette avanture. Neantmoins estant resolu de s'en esclaircir, il fit le tour de l'Allée en diligence : et passant dans celle où j'estois, il me trouva encore si attentif à regarder ce Portrait que je tenois à la main, que tout ce que je pûs faire, fut de refermer la Boiste, auparavant qu'il fust prés de moy. Comme nous estions en civilité, quoy que nous ne nous aimassions pas, je me levay lors qu'il approcha : et apres nous estre salüez assez froidement, je me preparois à continuer ma promenade, sans m'arrester aveques luy : lors que m'abordant, le visage assez esmeu ; Leontidas, nie dit il, quoy que vous ne soyez pas mon Amy particulier, comme vous estes homme d'honneur, j'espere que vous me direz une verité que je veux sçavoir de vous, et qui m'importe extrémement. Je ne sçay pas, luy repliquay-je, si je vous diray la verité que vous voulez sçavoir : Mais je sçay du moins que je ne vous diray pas un mensonge. Aprenez moy donc, respondit il, qui vous a donné un Portrait d'Alcidamie, que le hazard vient de me faire voir entre vos mains, en me promenant de l'autre costé de cette Palissade. Bien que la curiosité, luy dis-je, que vous avez de regarder ce que je fais, ne meritast peut-estre pas tant de sincerité : je vous diray toutesfois, que la Fortune toute 
<pb id="page_1642" n="V03-P278"/>seule me l'a donné, et que je n'en ay obligation à personne. Timesias entendant cette responce, creût que je ne voulois pas luy dire ce qu'il vouloit sçavoir : de sorte que s'en faschant, je sçay bien, me respondit-il, que vous le devez tenir de la Fortune, plustost que de l'incomparable Alcidamie, qui sans doute ne vous l'a pas donné : Mais je demande par quelles mains cette aveugle Fortune l'a mis entre les vostres. Comme je ne me suis pas obligé (luy respondis-je l'esprit fort irrité, parce qu'il me vint un soubçon que Timesias estoit mon Rival) de vous dire toutes les veritez que je sçay : et qu'en qualité d'homme d'honneur, je ne suis seulement engagé qu'à ne vous dire pas un mensonge : je ne vous diray plus rien du tout ; et vous en penserez ce qu'il vous plaira. Vous me direz pourtant, repliqua t'il brusquement, de qui vous avez eu cette Peinture : Leontidas, respondis-je en le regardant fierement, n'est guere accoustumé de dire ce qu'il ne veut pas que l'on sçache : principalement à des gens qu'il ne met pas au nombre de ses Amis. Aussi est-ce comme vostre ennemy (me repliqua t'il en mettant l'Espée à la main) que je veux vous faire avoüer qui vous a donné ce Portrait, et mesme vous le faire rendre. A peine eut il achevé de parler, et eut il fait cette action, que sans luy respondre je mis aussi l'Espée à la main, et que nous commençasmes de nous battre : comme il est tres adroit, et que je fus fort heureux, nous fusmes quelque temps sans nous rien faire : mais 
<pb id="page_1643" n="V03-P279"/>passant tout d'un coup sur luy, apres luy avoir fait une legere égratignure au bras gauche, nous disputasmes la victoire opiniastrément. Et lors que nous eusmes esté chacun à nostre tour, tantost dessus tantost dessous : à la fin comme j'estois prest d'avoir l'avantage tout entier, et que je taschois de racourcir mon Espée pour faire avoüer ma victoire à Timesias ; Policrate qui venoit se promener en ce mesme lieu arriva. , suivi de beaucoup de monde, et de Theanor mesme : qui ne sçachant du bout de l'Allée qui c'estoit, fut le premier de tous à nous venir separer. Dans la fureur où j'estois, de voir que l'on m'arrachoit d'entre les mains mon ancien ennemy et mon nouveau Rival, j'en voulus quereller Theanor : mais Polycrate arrivant un moment apres, il fallut changer de discours : et luy demander pardon de ce que contre ses ordres nous nous estions encore querellez Timesias et moy. Comme il m'aimoit alors plus que mon ennemy ; que j'estois Estranger ; et que l'autre estoit son Subjet ; ce fut à luy que s'adresserent ses reprochez : mais Timesias qui vouloit se justifier, et arriver à sa fin, luy dit, Seigneur, si vous sçaviez la cause de nostre querelle, vous m'excuseriez sans doute : et vous avoüeriez que je n'ay fait que ce que j'ay deu faire. J'ay peine à croire, repliqua Polycrate, que vous ayez raison de quereller Leontidas : et c'est pour cela, poursuivit il, que je veux aprendre toutes les particularitez de ce démeslé. Seigneur (luy dis-je tout desesperé de ce que l'on alloit 
<pb id="page_1644" n="V03-P280"/>sçavoir que j'avois cette Peinture entre les mains ; et craignant que Policrate ne m'obligeast à la rendre) vous perdrez un temps que vous pouvez mieux employer à toute autre chose : et il suffira que vous soyez seulement persuadé que nous n'avons fait l'un et l'autre, que ce que des gens de coeur estoient obligez de faire. Mais quoy que je pusse dire, Polycrate sollicité par Timesias, qui souhaitoit d'estre justifié du larcin de ce Portrait, voulut estre esclaircy de la chose, et se fit dire ce que c'estoit. Alors Timesias le faisant souvenir de la perte du Portrait d'Alcidamie (car toute la Cour avoit sçeu qu'il avoit esté pris) le faisant, dis-je, souvenir qu'il avoit esté accusé comme Amant d'Alcidamie, d'avoir fait ce precieux larcin, et qu'Alcidamie l'en avoit mal traitté : il luy dit en suitte, qu'il m'avoit veu ce mesme Portrait entre les mains ; et qu'il avoit seulement voulu sçavoir de qui je le tenois, pour se justifier aupres d'elle : sçachant bien que ce n'estoit pas moy qui l'avoit pris qu'il n'ignoroit pas que je n'estois pas encore à Samos quand il fut dérobé à Acaste. Pendant le discours de Timesias, j'eus des sentimens bien differens : car j'eus une joye extréme de connoistre certainement par ce qu'il disoit, que ce Portrait n'avoit point esté donné à celuy qui l'avoit perdu : et je fus quelques moments, que ma jalousie diminua d'autant que mon amour augmenta. Mais voyant en suitte avec quelle ardeur parloit mon ennemy, et que j'allois servir à sa justification, et peut estre à le remettre 
<pb id="page_1645" n="V03-P281"/>bien avec Alcidamie, l'en estois desesperé. Cependant apres qu'il eut cessé de parler, comme il sembloit avoir quelque raison, Polycrate qui a infiniment de l'esprit, n'imaginant pas la verité de la chose ; et croyant seulement que j'avois voulu cacher le nom de celuy qui m'avoit donné le Portrait : me dit qu'il ne vouloit pas m'obliger à dire devant tout le monde qui il estoit, mais seulement à luy en particulier : et que si mesme je ne voulois pas de luy dire, il suffiroit encore pour la justification de Timesias, que j'avoüasse publiquement que quelqu'un qui vray-semblablement pouvoit l'avoir pris chez Acaste, me l'avoit donné. Je vous laisse à penser quelle joye j'eus de ne pouvoir justifier mon Rival, et mon Ennemy tout ensemble ; de sorte que je commençay alors de conter avec toute l'ingenuité que la verité peut avoir, comment j'avois trouvé ce Portrait en me promenant : me gardant bien de faire connoistre les soubçons que j'avois que c'estoit Theanor qui l'avoit perdu : car outre qu'en effet ce n'estoient que des soubçons, je n'avois pas encore bien déterminé dans mon esprit, auquel de ces deux Rivaux j'eusse mieux aimé nuire. D'abord mon discours surprit un peu Polycrate : de sorte que pour l'apuyer mieux, je luy dis que Theanor qu'il voyoit aupres de luy, sçavoit bien que je ne mentois pas : puis que je l'estois allé trouver, pour luy dire l'avanture que j'avois euë le premier soir que nous estions arrivez à Samos : que je luy avois montré 
<pb id="page_1646" n="V03-P282"/>ce Portrait, et l'avois mesme prié par un sentiment de curiosité, de s'informer qui pouvoit l'avoir perdu : et de me nommer mesme la personne pour qui il avoit esté fait. Ainsi Theanor fut contraint de me servir de tesmoin, et Polycrate ne douta point du tout que la chose ne fust comme je la disois : de sorte que ne pouvant pas trouver que j'eusse eu tort de ne dire point un mensonge à Timesias : et trouvant aussi que Timesias avoit ea sujet de croire que je ne parlois pas sincerement : il nous commanda de nous embrasser. Mais auparavant Timesias supplia Polycrate de vouloir que je rendisse à Alcidamie le Portrait que j'avois trouvé : Vous me ferez croire, dis-je alors en riant à Timesias, que c'est peut-estre vous mesme qui avez perdu ce Portrait en vous promenant : et que vous repentant d'un larcin qui ne noirciroit pourtant pas vostre reputation quand vous l'auriez fait, vous voulez qu'il soit restitué. Timesias rougit de colere à ce discours sans y respondre : et ce qu'il y eut d'admirable fut que quelques personnes creurent que la chose estoit ainsi, et le publierent : et à mon advis Theanor y contribua tout ce qu'il pût. Pour moy qui fus ravy de voir que Polycrate rioit de ce que le disois, je luy dis en luy adressant la parole, que ce seroit une estrange chose, si n'ayant rien pris à personne, on m'obligeoit à rendre ce que la Fortune toute seule m'avoit donné. En que n'ayant point fait de crime, je ne devois pas estre puni : ny estre traité de la mesme sorte que le pourroit 
<pb id="page_1647" n="V03-P283"/>estre le veritable voleur du Portrait. s'il estoit connu. Timesias voulut encore dire quelque chose : mais Polycrate prenant la parole, et voulant tourner toute cette querelle en galanterie, me dit que pour toute punition de m'estre battu, il vouloit que du moins je monstrasse cette Peinture. Seigneur, luy dis-je, il est si glorieux à Alcidamie qu'elle soit veuë, que je n'en feray pas de difficulté : pourveû que vous me fassiez l'honneur de m'assurer de me la rendre : et comme il me l'eut promis je la luy monstray. mais à peine l'eut il veuë, que regardant la Boiste, Leontidas, me dit il, ne vous estonnnez pas du chagrin de Timesias : car par la magnificence des Pierreries dont cette Boiste est ornée, il s'est sans doute imaginé que vous estiez peut-estre son Rival ; quis qu'on ne fait gueres une telle despence pour une Personne indifferente. Seigneur, luy repliquay-je, j'ay trouvé ce Portrait dans la Boiste où vous le voyez : mais pour montrer que je ne suis pas avare, je suis prest de la rendre sans peinture à Timesias, si c'est luy qui l'a perduë. Polycrate craignant que ce discours n'aigrist la conversation, nous commanda alors absolument de nous embrasser : ce que nous fismes sans incivilité, quoy que ce fust assez froidement. En suitte de quoy me rendant le Portrait d'Alcidamie, apres avoir consideré avec autant d'attention que s'il n'eust jamais veû la Personne qu'il representoit : il me dit en riant qu'un Amant d'Alcidamie seroit bien heureux d'estre en ma place : et d'avoir 
<pb id="page_1648" n="V03-P284"/>obtenu de la Fortune, ce qui ne seroit pas si aisé d'obtenir d'elle. En suitte il fut chez la Princesse sa Soeur où il voulut que j'allasse : mais pour Timesias, il se retira bien fasché que son combat n'eust pas esté plus heureux : et bien aise toutesfois de s'imaginer que ce qu'il avoit fait pourroit desabuser Alcidamie. La chose n'alla pourtant pas ainsi : car effectivement cette belle Personne s'imagina tousjours, que Timesias avoit autresfois pris ce Portrait, et l'avoit perdu depuis en se promenant : et que c'estoit seulement pour le recouvrer qu'il s'estoit battu contre moy. Je vous laisse à juger quel bruit fit cette avanture dans la Cour : comme nous arrivasmes chez la Princesse où Theanor ne vint pas, on l'y sçavoit desja : parce que quelqu'un de la compagnie avoit devancé le Prince, et l'y avoit publiée. Alcidamie qui s'y trouva par hazard ne me vit pas plustost qu'elle rougit : comme si elle eust eu quelque confusion de sçavoir que j'avois sa Peinture. D'abord que Polycrate entra, il me fit appoecher de la Princesse Hersilée, aupres de laquelle estoit Alcidamie : et leur racontant ce qu'elles sçavoient desja ; il ne faudroit plus, dit il, pour achever cette avanture, sinon que Leontidas fust effectivement amoureux d'Alcidamie, aussi bien que Theanor et Timesias le sont : dont l'un est son Amy, et l'autre son ennemy, pourvoir un peu comment un homme nai en l'Isle de Chipre se démesleroit de toutes ces choses, Seigneur ; luy dis-je en 
<pb id="page_1649" n="V03-P285"/>rougissant et en sous- riant, s'il ne faut que cela pour rendre cette avanture belle, vous pouvez n'y souhaitter plus rien. N'escoutez pas Leontidas, interrompit Alcidamie, comme s'il parloit serieusement : car Seigneur, comme vous le sçavez, c'est la coustume de son Païs, de traiter de cette sorte toutes les Dames. Il y a desja six jours, poursuivit elle, que je tasche de l'en corriger : et il m'a promis que dans deux au plus tard, il ne me parlera plus ainsi. Quoy, dit Polycrate parlant à Alcidamie, il y a six jours que Leontidas vous dit de semblables choses de vostre consentement ? Ouy, Seigneur, repliqua t'elle en rougissant, mais c'est à condition qu'il ne m'en dira plus jamais. Nous en croirons ce qu'il vous plaira, dit alors la Princesse Hersilée en sous-riant : Non feray pas moy (reprit Polycrate en regardant Alcidamie) car je suis persuadé, que puis que Leontidas vous a dit une fois qu'il vous aime, il vous le dira tousjours. Mais il me le dira inutilement, repliqua Alcidamie, puis que je ne l'escouteray point : Cependant Seigneur, luy dit elle encore, il n'est pas temps de railler, lors que j'ay à me pleindre d'une injustice que vous m'avez faite. Car enfin, adjousta t'elle, vous n'avez pas encore ordonné a Leontidas de me rendre men Portrait. Policrate qui imagina quelque plaisir, comme je j'ay sçeu depuis, à me voir en peine, luy respondit que c'estoit parce que ce ne devoit pas estre à la priere de Timesias, mais à la sienne, qu'il devoit accorder une chose de cette 
<pb id="page_1650" n="V03-P286"/>nature. S'il ne faut que cela, dit elle, je vous supplie tres humblement de luy ordonner donc de me le rendre a l'heure mesme : je ne puis, dit alors Polycrate, que l'en prier ; car je ne suis pas son Maistre. Vous me pouvez commander toutes choses, luy dis-je, mais pour celle là, elle seroit si injuste, que je n'apprehende pas que vous me l'ordonniez. Et quelle injustice y a t'il, repliqua Alcidamie, à me rendre ce qui m'apartient ? En verité, dit la Princesse, vous y avez moins de part que Leontidas : car ne l'avez vous pas donné à Acaste ? Ouy Madame, reprit elle, mais puis que je l'ay donné à Acaste, il n'est pas à Leontidas. Pour moy, disoit Polycrate, je trouve qu'Alcidamie n'a pas tort : et je trouve, adjousta la Princesse Hersilée, qu'elle n'a pas grande raison. Car enfin Acaste a si mal conservé son Portrait, et Leontidas l'a si bien deffendu, qu'il me semble mieux entre ses mains qu'entre les siennes. Ha Madame, luy dis-je, que je vous suis obligé, et quelles graces ne vous dois-je point rendre ! Durant que je la remerciois, et que je luy exagerois mes raisons, pour me la rendre encore plus favorable je vy que Polycrate parloit bas à Alcidamie, et qu'il rioit avec elle. Il me sembla mesme que depuis cela, je les vy sous-rire une fois ou deux d'intelligence : et en effet Polycrate avoit fait la guerre à Alcidamie, de ce qu'elle avoit avoüé que je luy avois parlé d'amour : et luy avoit dit pour m'obliger, qu'il croyoit qu'effectivement je fusse amoureux d'elle. Mais pour 
<pb id="page_1651" n="V03-P287"/>l'esprouver, luy dit il, obstinez vous tout aujourd'huy à vouloir qu'il vous rende vostre Portrait. Comment, luy dit elle. Seigneur, tout aujourd'huy ! (luy parlant tousjours bas) ce sera toute ma vie, ou du moins jusques à ce qu'il me l'ait rendu. Cependant comme je n'avois pas oüy ce qu'il avoit dit ; et que tant que dura encore la conversation, je vy Polycrate sous-rire à diverses fois, en attendant Alcidamie qui me pressoit de luy rendre sa Peinture, j'en eus quelque legere inquietude : Mais enfin comme la Princesse estoit de mon parti, et qu'elle estoit ravie que l'amitié que Polycrate me tesmoignoit, eust diminué celle qu'il avoit eue autresfois pour Timesias qu'elle n'aimoit point : elle dit qu'absolument elle ne permettroit pas que je rendisse cette Peinture. Car (dit elle obligeamment pour moy a Alcidamie) vous n'y avez plus de droit, puis que vous l'avez donnée à Acaste : elle n'y en a non plus que vous, puis qu'elle l'a perduë par sa negligence : et Leontidas y en a plus que vous deux, puis qu'il l'a trouvée par sa bonne fortune, qu'il l'a conquise par sa valeur ; qu'il empeschera bien que celuy qui l'a prise, quel qu'il soit, ne la possede jamais : et que de plus il la merite. Polycrate qui vouloit encore se divertir, dit alors à Hersilée qu'il seroit beaucoup plus juste que ce Portrait demeurast en ses mains : Mais sans luy donner loisir d'en dire les raisons, l'arrest de la Princesse fut suivi : Alcidamie declarant pourtant tousjours, sans perdre le respect qu'elle devoit à 
<pb id="page_1652" n="V03-P288"/>Hersilée, qu'elle n'y consentoit pas. Enfin le Prince se retira, et je me retiray aussi, dés qu'il fut à son Apartement.
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<div2 id="page_CYRUS030112" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux (jalousie de Leontidas)">
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Ce fut lors qu'apres avoir repassé en ma memoire, tout ce qui m'estoit arrivé ce jour là, je me trouvay plus de malheur que de bonne fortune, l'estois veritablement ravi, de ce que le Portrait que j'avois, n'estoit pas un Portrait donné : et de ce que je pouvois presques dire alors qu'il estoit à moy, et le regarder sans en faire plus un si grand secret. Mais aussi j'estois tres affligé, de ne pouvoir plus douter que mon meilleur Amy, et mon plus mortel ennemy ne fussent mes Rivaux. Car je connoissois bien que Theanor ne m'avoit voulu persuader que ce Portrait avoit esté donné à celuy qui l'avoit perdu, que pour me faire changer de dessein : et je ne pouvois pas ignorer, veû la façon dont Timesias avoit agi, qu'il ne fust encore tres amoureux d'Alcidamie. Apres, venant à me souvenir de l'attention avec laquelle Polycrate avoit regardé ce Portrait : comment au lieu de prendre mon parti, en parlant à Alcidamie il avoit pris le sien : et comment il luy avoit parlé bas, et ry diverses fois d'intelligence avec elle. Venant, dis-je, à me souvenir de toutes ces petites choses, je m'imaginay que peut-estre ce Prince en estoit il amoureux : de sorte que je trouvay, à parler sincerement, que je n'estois gueres moins jaloux de mon Maistre, que de mon Amy et de mon Ennemy. J'eusse pourtant eu cette consolation, si j'eusse sçeu la prendre en ce temps là, que je ne croyois 
<pb id="page_1653" n="V03-P289"/>pas fortement qu'Alcidamie aimast ni Polycrate, ni Theanor, ni Timesias : mais je l'aprehendois de telle sorte, que l'on peut dire que la crainte que j'en avois me tourmentoit plus, que si j'eusse sçeu avec certitude qu'elle en eust aimé un tout seul. Car si la chose eust esté ainsi, toute ma jalousie n'eust eu au moins qu'un mesme objet : au lieu que par ma jalouse prevoyance, je souffrois presques tous les maux que j'eusse pû souffrir, si Alcidamie les eust aimez tous ensemble, ou les uns apres les autres. De quelque costé qu'elle ait l'ame sensible, disois-je, j'ay grand sujet de craindre que quelqu'un de ces trois redoutables Rivaux ne touche son coeur : Theanor est un fort honneste homme, sage, complaisant, discret, et capable par son esprit de faire toutes les choses que l'amour la plus passionnée peut inspirer : mais de les faire sans esclat, et de me destruire sans que presques je n'en aperçoive. De sorte que si Alcidamie se plaist à estre aimée de cette maniere, j'ay sujet de tout apprehender de ce costé là. Au contraire, poursuivois-je, si elle aime le bruit, la valeur, et la liberalité, Timesias est un enjoüé, un brave, et un magnifique, qui touchera son inclination aisément. Mais ô Dieux, adjoustois-je, si elle est ambitieuse, que ne trouvera t'elle point en Polycrate ? Si son ame aime la gloire, il en est tout couvert : si elle aime les richesses, comme il est le Roy de la Mer, il peut luy en acquerir de nouvelles, si les siennes ne suffisent pas à la contenter : et repassant alors 
<pb id="page_1654" n="V03-P290"/>en mon esprit toutes les bonnes qualitez de Polycrate, je souffrois des maux qui ne sont pas imaginables. Principalement quand je venois à songer au prodigieux bonheur de ce Prince, qui ne l'avoit jamais abandonné, quoy qu'il eust pû entreprendre : Non non, disois-je, nous n'avons qu'à nous informer seulement si Polycrate aime Alcidamie : car si cela est, il en est aimé, ou le sera sans doute bientost, veû qu'elle est sa bonne fortune. Apres, quand je venois à penser, que de ses trois Rivaux, il n'y avoit que Timesias, contre lequel je peusse tesmoigner tout mon ressentiment : et que des deux autres, l'un estoit mon Amy, et l'autre mon Maistre, je perdois presques la raison : de sorte que je passay la nuit avec beaucoup d'inquietude. Neantmoins je n'avois pas absolument determiné en mon esprit, que Polycrate fust amoureux d'Alcidamie : ce n'est pas que je ne sois contraint d'avoüer, que du simple soubçon dans mes jalousies, je ne passe aisément à la croyance de la chose que je soubçonne : car je commence d'ordinaire à craindre ; puis à soubçonner ; et peu de temps apres à croire que ce que j'ay craint, et que ce que j'ay soubçonné, est effectivement arrivé, ou qu'au moins il arrivera bien tost. Ayant donc passé une nuit tres faucheuse, je vy entrer Theanor le matin dans ma Chambre : qui s'estant resolu de ne me dire jamais la verité, et de tascher tousjours de me guerir de la passion que j'avois pour Alcidamie ; me vint dire qu'il estoit bien aise de l'avantage 
<pb id="page_1655" n="V03-P291"/>que j'avois remporté le jour auparavant sur mon Ennemy : mais qu'il estoit bien fasché de ce qu'il remarquoit que je m'attachois tousjours de plus en plus, à aimer Alcidamie. Que s'il luy eust esté permis de me dire les veritables raisons qui m'en devoient empescher, il estoit assuré que je n'y penserois plus. La plus forte de toutes, luy dis-je tout hors de moy, est que j'entendis hier dire au Prince Polycrate, que vous en estes amoureux, aussi bien que Timesias : Mais Theanor, je n'y sçaurois plus que faire ; il faut malgré moy, que je sois vostre Rival : et puis qu'il est bien permis à Timesias d'aimer Alcidamie, il me semble que vous devez souffrir que Leontidas fasse la mesme chose. Quand l'ay commencé de l'aimer, poursuivis-je, je ne sçavois pas que vous l'aimassiez : Mais aujourd'huy que l'Amour est Maistre de mon coeur, il n'est plus temps de le vouloir combattre. Theanor voyant que je sçavois sa passion, ne la voulut pas nier absolument : il me dit donc qu'il estoit vray qu'il avoit aimé Alcidamie, comme tout le reste de la Court l'avoit aimée : Mais qu'il estoit vray aussi, que par des raisons qu'il souhaittoit que je devinasse, il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour vaincre sa passion. Enfin il sçeut si bien à travers l'obscurité de ses paroles ambiguës, me faire entendre clairement, que la raison pour laquelle il se retiroit de cette amour, estoit parce que le Prince Polycrate en avoit une secrette pour Alcidamie, que je ne l'entendis que trop. Ha mon cher Theanor 
<pb id="page_1656" n="V03-P292"/>(luy dis-je en l'embrassant tout mon Rival qu'il estoit, parce que Polycrate m'estoit encore plus redoutable que luy) je sçay desja ce que vous dittes : et plusieurs choses me l'ont apris. Theanor qui pensoit avoir inventé ce qu'il venoit de me dire, afin de me destacher du service d'Alcidamie, fut bien surpris de m'entendre parler ainsi : et par un sentiment jaloux, craignant à son tour d'avoir dit une verité, en pensant dire un mensonge : il me pressa de luy aprendre ce que je sçavois de cette amour de Polycrate, qu'il pensoit estre si secrette, disoit il, que personne du monde ne la sçeust que luy. Mais moy qui n'estois pas moins curieux qu'il l'estoit, luy juray qu'il ne sçauroit pas ce que je sçavois, s'il ne me disoit le premier, comment il pouvoit expliquer tout ce qu'il m'avoit dit autresfois du Portrait d'Alcidamie, qu'il m'avoit assuré avoir esté donné à celuy qui l'avoit perdu. Theanor se voyant alors pressé, par l'extréme envie qu'il avoit d'estre esclaircy de ce que je luy avois dit sçavoir de l'amour de Polycrate pour Alcidamie : et par la honte aussi de m'avoüer qu'il m'eust dit un mensonge, se resolut d'en dire un autre, qui confirmast le premier, et qui servist à son dessein. Il dit me donc (apres avoit esté quelque temps sans parler, comme s'il eust eu peine à se resoudre de me faire cette confidence. et apres m'avoir fait jurer solemnellement que je n'en parlerois jamais) que Polycrate estoit amoureux d'Alcidamie, il y avoit tres long temps. Que cette amour estoit mesnagée par une Personne de 
<pb id="page_1657" n="V03-P293"/>la Cour, qui se nommoit Meneclide, que tout le monde croyoit que Polycrate aimoit, mais qu'elle n'estoit que la Confidente de l'autre. Qu'Alcidamie, quoy que tres vertueuse, respondoit toutesfois à cette passion avec beaucoup de complaisance : et qu'en fin le Portrait dont il s'agissoit, estoit un Portrait donné, bien qu'il parust estre un Portrait dérobé. Et comment, dis-je en l'interrompant, cela est il possible ? c'est, me dit il, que Polycrate devant faire un voyage, supplia Alcidamie de luy donner sa Peinture, à quoy elle consentit neantmoins comme elle ne vouloit pas se faire peindre en secret, de peur que cela estant descouvert ne parust trop misterieux : elle fit semblant de vouloir donner son Portrait à Acaste : avec intention d'en faire faire deux à la fois. Mais le Peintre estant tombé malade comme il n'y avoit encore que celuy qui estoit pour Acaste qui fust achevé ; et le départ de Polycrate pressant, Alcidamie donna ce Portrait à Acaste, n'osant pas faire autrement apres le luy avoir promis. Mais le Prince estant allé chez Acaste pour luy dire adieu ; et ayant remarqué qu'elle oublioit ce Portrait sur la Table de sa Chambre, quoy qu'elle en sortist pour aller chez la Princesse Hersilée : il me commanda d'y aller, et de le luy dérober, ce que je fis : car en ce temps là nous estions fort mal Alcidamie et moy, et je ne me souciois pas que Polycrate l'aimast. Quoy Theanor, luy dis-je, vous estes le voleur du Portrait d'Alcidamie, et vous m'assurez qu'elle avoit promis de le donner 
<pb id="page_1658" n="V03-P294"/>à Polycrate ? Ouy, me repliqua t'il : mais, luy dis-je encore, ce ne fut point Polycrate qui le perdit, le soir que je le trouvay : car il y avoit desja longtemps que ce Prince s'estoit retiré, quand cette avanture m'arriva. Theanor fut alors assez embarrassé à me respondre : toutesfois apres y avoir un peu songé ; non non, me dit il, ne vous y trompez pas : le Prince Polycrate est accoustumé quelquesfois quand il est nuit, et qu'il veut avoir quelque conversation particuliere avec quelqu'un, pour quelque intelligence de galanterie, de retourner peu accompagné à cette promenade : et ce fut infailliblement luy que vous ne connustes pas, qui laissa tomber ce Portrait ce soir là. Mais, luy dis-je, il me souvient que je vous trouvay si melancolique le lendemain au matin, qu'aviez vous donc dans l'esprit ? le desplaisir, repliqua t'il, de voir que l'absence n'avoit point changé le coeur de Polycrate : car dés l'instant qu'il fut descendu de sa Galere ; il envoya sçavoir des nouvelles d'Alcidamie. Et que vous importoit cela, adjoustai-je, puis que vous ne l'aimiez plus ; et pourquoy vous en affliger si elle vous estoit indifferente ? Je vous ay dit qu'elle me l'estoit quand je m'embarquay la premiere fois, me respondit il, mais je ne vous ay pas dit qu'elle me le fust encore à nostre second retour. Je ne m'estonne donc plus, dis-je à Theanor, si Polycrate vouloit que je rendisse le Portrait d'Alcidamie : et alors je luy contay, pour satisfaire sa curiosité à son tour, comment ce Prince c'estoit obstiné 
<pb id="page_1659" n="V03-P295"/>à vouloir que je remisse cette Peinture entre les mains d'Alcidamie : comment il luy avoit parlé bas, et ry d'intelligence avec elle, durant qu'elle me la demandoit opiniastrément. Enfin je luy dis avec beaucoup d'exactitude, toutes les petites observations que j'avois faites, qui me paroissoient alors de si grandes preuves de l'amour de Polycrate, par la preocupation que j'avois dans l'esprit, que je n'en doutois point du tout. Pour Theanor qui n'estoit pas si susceptible de jalousie que moy, et qui sçavoit mieux les choses que je ne les sçavois : il fut ravi d'aprendre que je ne sçavois rien qui le peust inquieter. Mais, luy dis-je, Theanor, à quoy vous resolvez vous ? à vaincre ma passion (me dit il, croyant que je suivrois l'exemple qu'il me donnoit) car apres tout, poursuivit il, estre Rival de son Souverain, est une trop estrange chose. Je suis fort aise de vostre sagesse, luy dis-je, et je ne m'estimeray pas tout à fait malheureux, si mon Ami cesse an moins d'estre mon Rival. Estant Estranger comme vous estes, repliqua t'il, vous vous exposez à quelque fascheuse avanture, d'aimer en mesme lieu que Polycrate, à qui vous avez de l'obligation : estant son Rival comme vous estes, luy dis-je à demi en colere, vous prenez bien du soin à luy en vouloir oster un : et il me semble toutefois, poursuivis-je, que si vous aviez à servir un Amant d'Alcidamie, ce devoit plus tost estre moy qu'aucun autre : si ce n'est que l'ambition puisse plus sur vostre ame que l'amitié. 
<pb id="page_1660" n="V03-P296"/>Theanor souffrit ce discours sans y respondre aigrement : tant parce qu'il vouloit ne rompre pas aveque moy, que parce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort de me vouloir tromper comme il faisoit. Cependant nous nous separasmes de cette sorte : il me laissa un peu moins jaloux de luy, mais beaucoup plus de Polycrate : qui tout aimable qu'il estoit, me devint insuporable : tant il est vray que la jalousie change les objets. Apres que Theanor fut sorty, je fus chez Alcidamie, où je trouvay Timesias, qu'Acaste y avoit mené pour tascher de luy persuader qu'elle l'avoit accusé à tort d'avoir dérobé sa Peinture : et quoy qu'Alcidamie ne le voulust point croire, neantmoins sa Parente la pressa tant de souffrir qu'il eust l'honneur de la voir à l'avenir, qu'enfin elle le luy permit. De sorte que lors que j'arrivay chez elle, Timesias qui estoit prest d'en sortir, la remercioit de la grace qu'elle luy accordoit : Comme j'oüis les dernieres paroles de son compliment, je compris aisément ce que c'estoit : et j'en eus un si grand chagrin, que toute la Compagnie s'en aperçeut. Apres qu'il fut sorti, Alcidamie se tournant vers moy, c'est vous, dit elle, que Timesias devroit remercier, de la permission que je luy accorde de me revoir : puis que sans vostre querelle j'aurois tousjours creû qu'il avoit pris mon Portrait, et ne la luy aurois jamais donnée. Si c'est l'intention, luy dis-je, qui donne le prix aux bons offices, Timesias ne doit point me rendre grace de celuy là ; car je n'ay pas eu dessein 
<pb id="page_1661" n="V03-P297"/>de le servir. Un moment apres Polycrate arriva, suivi de Theanor, et de beaucoup d'autres, et mesme de Timesias, qui voulant promptement profiter de la permission qu'il avoit obtenuë, r'entra dans la Chambre d'Alcidamie avec le Prince Polycrate, presque aussi tost qu'il en fut sorti. Me voila donc selon ma pensée, au milieu de trois Rivaux, dont le moindre m'estoit tres redoutable : de quel que costé que je me tournasse, je ne voyois que des objets fascheux : car comme il estoit tres difficile qu'Alcidamie ne regardast pas souvent ou Polycrate, ou Theanor, ou Timesias, sans en avoir mesme le dessein : je souffrois ce que je ne sçaurois exprimer. J'eusse voulu fixer ses yeux, s'il m'est permis de parler ainsi, et les attacher si fort dans les miens, qu'ils n'eussent regarde que moy : Mais helas, je n'estois pas assez heureux pour cela. Car vous sçaurez qu'Alcidamie est une Personne de qui l'égalité d'humeur fait desesperer ceux qui la servent : elle a une certaine civilité sans choix, comme si elle ne faisoit nul discernement des gens qui la visitent, quoy que ce soit le plus delicat esprit du monde. Mais elle s'est mis dans la fantaisie, qu'il faut tout gagner et tout acquerir par cette innocente voye : de sorte que par consequent elle est et douce et civile pour tous ceux qui l'aprochent : et sans estre Coquette l'on ne peut pas avoir une complaisance plus universelle que celle qu'elle a. Il ne paroist jamais qu'elle s'ennuye, avec les personnes qui l'importunent le plus : et 
<pb id="page_1662" n="V03-P298"/>elle est si fort Maistresse d'elle mesme, qu'elle se change comme il luy plaist : et sçait varier sa conversation comme bon luy semble. Je vous laisse donc à penser ce que je souffris ce jour là : quand Polycrate l'entretenoit, je ne pouvois l'endurer : et il me sembloit que la joye qu'elle en avoit, la faisoit paroistre plus belle. Si elle regardoit Timesias, je croyois que c'estoit pour le r'engager plus fort qu'auparavant : et si elle se tournoit vers Theanor, je craignois que ses regards ne l'empeschassent de guerir de son amour, comme il m'avoit dit en avoir le dessein. Quand Polycrate parloit à Meneclide, qui estoit chez Alcidamie, je croyois que c'estoit par finesse, et comme à la confidente de sa passion : et si Alcidamie me vouloit faire quelque civilité, et m'engager dans la conversation generale ; je la regardois comme une personne qui me vouloit tromper, et je luy respondois avec chagrin. Enfin, je vous le confesse, j'eusse voulu qu'Alcidamie n'eust paru belle qu'à mes yeux : ou qu'elle eust esté invisible à tout le reste de la Terre. Je voulois pourtant qu'on l'estimast, et sa gloire ne m'estoit pas indifferente : mais apres tout, je ne voulois point qu'on l'aimast : et je pense que j'eusse mesme plustost souffert qu'on l'eust haïe. La conversation fut tout ce jour la fort agreable pour toute la Compagnie, excepté pour moy : le Prince Polycrate me raillant de mon chagrin, dit que j'estois sans doute tres propre à estre un Amant discret, puis qu'il n'eust pas esté aisé de deviner à me voir 
<pb id="page_1663" n="V03-P299"/>si melancolique, que j'avois le Portrait d'une des plus belles Personnes du monde. C'est Seigneur, luy dis je avec precipitation, que ce n'est pas estre fort heureux, que de ne tenir le Portrait de la belle Alcidamie, que des mains de la Fortune : et si je l'avois reçeu des siennes, cette Peinture me sembleroit plus achevée, et me seroit encore plus precieuse qu'elle n'est, quoy qu'elle me le soit beaucoup. Pour la pouvoir un jour recevoir de ses mains, dit Polycrate en sous-riant, il faudroit qu'elle sortist des vostres, et qu'elle rentrast dans les siennes : ainsi il eust falu la luy rendre hier comme je le disois : et vous pouvez encore me la rendre aujourd'huy, dit Alcidamie. Si j'estois assuré que vous me la donnassiez demain, luy repliquay-je, je vous la rendrois sans doute : mais je suis trop malheureux pour me priver d'un bien que je possede, par l'esperance d'un plus grand, que peut-estre vous ne m'accorderiez pas. En suitte Meneclide tesmoigna avoir de la jalousie, de ce que j'avois un Portrait d'Alcidamie, et de ce qu'elle n'en avoit point : et mesme de ce qu'elle n'en pouvoit pas avoir si tost : car le seul Peintre qui faisoit bien des Portraits à Samos, estoit allé à Ephese. Cette agreable contestation alla si avant entre ces deux belles Personnes, qu'Alcidamie, pour appaiser Meneclide luy donna un Cachet d'Emeraude admirablement beau, où le Chiffre de son Nom estoit gravé, qu'elle portoit ce jour là attaché au bras, avec un ruban de couleur de feu. Le present estoit si magnifique, 
<pb id="page_1664" n="V03-P300"/>pour la beauté de l'Esmeraude, et pour celle du travail, qui estoit du fameux Theodore, que Meneclide ne le voulut point recevoir, qu'à condition qu'elle prendroit un Bracelet qu'elle portoit alors, dont les fermoirs estoient de Rubis, avec un tres beau Diamant au milieu. Ainsi cét eschange s'estant fait en ma presence, j'eus encore la hardiesse de dire, que je preferois la Peinture d'Alcidamie à l'un et à l'autre de ces presens magnifiques. Ce n'est pas que Theanor, pour continuer sa feinte, ne me fist signe que je ne devois pas me declarer si fort devant Polycrate : mais je n'estois pas Maistre de ma passion, et il faloit que du moins ma jalousie fust soulagée, par les marques d'amour que je donnois devant mes Rivaux. Cependant je vous diray, pour n'abuser pas de vostre patience, que le huictiesme jour estant arrivé, auquel Alcidamie ne devoit plus souffrir que je luy parlasse comme estant amoureux d'elle : je luy en parlay si long temps, et si serieusement, qu'elle connut bien qu'elle n'avoit qu'à se preparer à une longue persecution. Tout ce que je luy avois dit jusques là, pouvoit estre expliqué à simple galanterie : mais il n'en alla pas ainsi de cette conversation : car il me fut impossible de ne luy paroistre pas jaloux, dés que je luy parus amoureux : et je pense mesme que je songeay bien plus à la conjurer de n'aimer point mes Rivaux, qu'à la prier de souffrir que je l'aimasse. Depuis cela je vescus tousjours avec un chagrin qui avoit quelquesfois des redoublemens 
<pb id="page_1665" n="V03-P301"/>estranges : ce n'est pas, si je l'ose dire, que je ne trouvasse quelque apparence de bonté pour moy dans le coeur d'Alcidamie, mais je ne m'y pouvois fier : et je pense qu'à moins que de demeurer seul avec elle dans une Isle inhabitée, et où n'abordast mesme jamais aucun Vaisseau, je n'aurois pas creû estre en seureté de mes Rivaux. J'estois dons tres malheureux : car il faloit malgré moy, que je visse Polycrate tous les jours ; que je souffrisse la veuë des visites de Theanor, qui ne pût à la fin si bien cacher ses sentimens, que je ne connusse qu'il estoit tousjours plus amoureux d'Alcidamie : et il faloit aussi que pour n'estre pas contraint de quitter Samos, je souffrisse encore Timesias, qui estoit mon ennemy mortel. A dire le vray, quiconque n'a pas esprouvé ces trois sortes de jalousies, ne connoist pas ce qu'est veritablement la jalousie : la mienne n'en demeura pourtant pas encore là : car vous sçaurez qu'il y avoit alors dans la Cour un homme d'assez basse condition, qui avoit mesme esté Esclave chez le Philosophe Xanthus, du temps que le fameux Esope l'estoit aussi : et qui fut affranchi le jour que cét illustre Autheur de ces belles Fables qui sont si celebres, le fut par leur commun Maistre. L'humeur agreable et divertissante de cét homme, l'avoit introduit dans la Cour, et luy avoit acquis la liberté de railler impunément de tout le monde : comme je vous ay dit qu'Alcidamie souffroit mesme ceux qui l'importunoient, il vous est aisé de penser qu'elle ne chassoit pas ceux qui la 
<pb id="page_1666" n="V03-P302"/>divertissoient. De sorte que cét ancien Amy d'Esope, qui se nommoit Hiparche, estoit continuellement chez elle. Or comme il sçavoit les nouvelles de toute la Cour, et qu'il les contoit agreablement ; il avoit tousjours quelque chose à luy dire en secret, et elle avoit aussi tousjours quelque chose à luy demander en particulier : si bien qu'il n'y avoit point de jour que je ne les visse parler bas ensemble, et rire bien souvent, sans que je pusse jamais sçavoir de quoy c'estoit. Tant y a que je vis tant de fois ce que je dis, que malgré ma jalousie pour Theanor, pour Timesias, et pour Polycrate, je fus encore jaloux d'Hiparche : qui estoit autant au dessous de moy, que le Prince Polycrate estoit alors au dessus. Cette espece de jalousie m'incommoda mesme plus que les autres parce qu'elle me portoit quelquesfois jusques à avoir du mépris pour Alcidamie. Pour moy je sçay bien que depuis ce temps là, Hiparche ne me fit point rite, quelques plaisantes choses qu'il dit : et je connus certainement, qu'il n'est pas possible d'estre jamais bon Bouffon pour son Rival.
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<div2 id="page_CYRUS030113" type="sequence" n="Histoire des amants infortunés : l'amant jaloux (festivités maritimes)">
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Je vivois donc de cette sorte, lors que Polycrate (qui effectivement estoit amoureux de Meneclide, quoy qu'il ne le tesmoignast pas ouvertement, par quelque raison d'Estat, qui vouloit qu'il le dissimulast pour un temps) fit un dessein d'aller faire une promenade sur la Mer : ou plustost une belle Pesche, où toutes les Dames se devoient trouver. La Princesse Hersilée les en convia toutes : et quoy que la feste fust sans doute 
<pb id="page_1667" n="V03-P303"/>faite pour la belle Meneclide ; je creus neantmoins qu'elle estoit pour Alcidamie : avec qui elle avoit une amitié tres particuliere en ce temps là. Car depuis l'avanture du Portrait, Acaste qui avoit esté autrefois sa principale Amie, ne l'estoit plus tant : et Meneclide avoit la premiere place dans son coeur. Toutes choses estant donc preparées pour cette Pesche, et le jour en estant pris, on fut contraint de la differer : parce qu'il arriva un ambassadeur d'Amasis Roy d'Egipte qui aimant fort Polycrate, luy envoyoit dire que sa bonne fortune luy donnoit de l'inquietude : et qu'un tres sçavant homme luy ayant assuré qu'il estoit impossible qu'il peust tousjours estre heureux : il luy conseilloit de se preparer au malheur, par quelque perte volontaire : afin que s'il luy devoit arriver quelque chose de fascheux, son ame n'en fust pas si surprise. Polycrate reçeut cét avis avec beaucoup de tesmoignages de reconnoissance, des soins qu'un si grand Roy prenoit de luy : je n'en usa pourtant pas comme on l'a publié en Asie : car j'ay sçeu que l'on a dit qu'il monta sur une Galere avec cét Ambassadeur d'Egipte : et qu'estant bien avant dans la Mer, il y jetta de dessein premedité un Cachet d'un prix inestimable : afin de se causer à luy mesme un sujet d'affliction. Mais la chose n'alla pas ainsi : et voicy positivement, ce qui a donné fondement à cette nouvelle, qui s'est espanduë, non seulement en Asie, mais par tout le Monde. Le lendemain que cét Ambassadeur fut arrivé, et qu'on 
<pb id="page_1668" n="V03-P304"/>l'eut traité avec toute la magnificence possible : Polycrate voulut que la belle Pesche se fist pour luy donner sa part de ce divertissement. Comme c'estoit à la fin de l'Automne qui est ordinairement tres belle à Samos : la Mer estoit aussi calme qu'il le failoit pour s'y promener agreablement : mais non pas aussi de telle sorte, qu'il n'y eust lieu d'esperer que l'on ne jetteroit pas les filets inutilement dans la Mer : car le trop grand calme n'est pas fort bon à la pesche. Douze Galeottes peintes et dorées, furent destinées pour cette belle et grande Compagnie : elles avoient toutes des Tentes magnifiques sur la Poupe : et mille Banderoles ondoyantes de diverses couleurs les environnoient de toutes parts. Mais entre les autres, celle qui fut destinée à porter le Prince Polycrate, la Princesse Hersilée, l'Ambassadeur d'Egypte, la belle Meneclide, l'incomparable Alcidamie, et les principales Dames de la Cour, estoit la plus belle et la plus galante chose du monde. Pour moy qui croyois que toute cette magnificence estoit un effet de l'amour de Polycrate pour Alcidamie, je la remarquay mieux qu'aucun autre, mais elle ne me donna pas mesme plaisir : je fus pourtant dans la mesme Galeotte où estoit Alcidamie, plus belle ce jour là que l'on ne peint Galathée, Thetis, ny Venus. Tous les filets qui devoient servir à cette Pesche estoient de soye ; tous le Pescheurs estoient habillez en Tritons, et toutes les Dames en Nereïdes : et pour leur faire avoit le plaisir de pescher 
<pb id="page_1669" n="V03-P305"/>de leur propre main ; comme nous fusmes à un endroit où la mer est extraordinairement poissonneuse : Polycrate leur fit presenter à toutes, des Lignes, dont le baston estoit d'Ebene, avec un fil de soye bleuë, et des hameçons d'or. Ce Prince qui est naturellement tres civil, mais qui de plus cachoit autant qu'il pouvoit, la passion qu'il avoit pour Meneclide : prit une de ces Lignes, et il donna à Alcidamie, auparavant que d'en donner à cette autre belle Personne : ce qui, comme vous pouvez penser, m'affligea extrémement : de sorte que pendant que tout le monde ne songeoit qu'à se divertir, j'estois tres inquiet et tres jaloux. Theanor et Timesias qui n'avoient pû estre dans cette mesme Galeotte, estoient dans une autre : mais si attachez à regarder celle où estoit Alcidamie, qu'ils ne sçeurent guere, à mon advis, si la Pesche avoit esté bonne dans la leur. Pour moy je n'avois qu'une occupation, qui estoit de regarder ce que faisoit Polycrate : et pour mon malheur je n'estois gueres moins inquiet quand il parloit à Meneclide, que quand il entretenoit Alcidamie : parce que je m'imaginois que c'estoit la Confidente de son amour. Je vy donc que pendant que l'Ambassadeur d'Egipte entretenoit la Princesse Hersilée sous la Tente, et que beaucoup de Dames par des divertissemens differents, estoient toutes occupées : les unes à regarder pescher ; les autres à pescher elles mesmes avec leurs Lignes ; et les autres à s'entretenir ou entre elles, ou aveque des gens de la Cour ; ou avec quelques 
<pb id="page_1670" n="V03-P306"/>uns de ceux qui avoient accompagné l'Ambassadeur : Je vy, dis-je, que Polycrate apres avoir presenté une Ligne à Alcidamie, comme je l'ay desja dit, en donna une autre à Meneclide : et j'ay sçeu depuis qu'il luy avoit dit fort galamment en la luy donnant, que si elle estoit aussi heureuse à prendre des poissons, qu'elle estoit adroit à prendre des coeurs, la pesche ne pourroit manquer d'estre bonne. Or je ne sçay comment Meneclide prenant cette Ligne, l'embarrassa dans le ruban où elle portoit attaché au bras droit le Cachet que la belle Alcidamie luy avoit donné : mais je sçay bien que se dénoüant tout d'un coup, elle fit un grand cry : et que si Polycrate ne se fust baissé en diligence, et ne l'eust repris, il fust tombé dans la Mer. Comme il l'eut encre les mains, il en tesmoigna beaucoup de joye, aussi bien que Meneclide, qui l'aimoit infiniment, et pour sa beauté, et pour la main qui le luy avoit donné : mais pour luy qui le consideroit seulement, parce qu'il avoit esté attaché au bras de Meneclide : il luy dit, au lieu de le luy rendre, qu'il le luy conserveroit jusques à la fin de la pesche, de peur qu'elle ne le perdist. Et m'apellant alors, n'est il pas vray Leontidas, me dit il, que j'ay plus de droit à ce Cachet, que vous n'en avez au Portrait d'Alcidamie ? et que si je voulois, je pourrois ne le rendre point à la belle Meneclide ? car enfin vous avez trouvé cette Peinture en un lieu où elle n'eust pas esté perduë, quand vous ne l'eussiez pas prise ; mais si je n'eusse heureusement 
<pb id="page_1671" n="V03-P307"/>pris ce Cachet, il estoit assurément perdu pour toujours : et toute ma bonne fortune qui fait tant de bruit à la Cour d'Egipte, ne l'auroit pas fait retrouver. Seigneur (luy dis-je tout irrité, parce que je croyois qu'il n'aimoit ce Cachet, qu'à cause qu'il avoit esté à Alcidamie) vous me fustes si contraire, lors qu'il s'agit du Portrait dont vous parlez : que j'aura y bien de la peine, malgré le respect que je vous dois, à vous estre favorable. Il faut donc, dit il, que ce soit la belle Alcidamie qui m'assiste : et qui persuade Meneclide de me laisser joüir de ce qu'elle a pensé perdre. Seigneur, reprit elle cruellement pour moy, je ne m'opposeray jamais à tout ce qui vous sera avantageux : et je trouve en effet que Meneclide a rendu le Cachet que je luy ay donné si precieux qu'elle l'a porté ; que vous avez raison de le vouloir conserver. Si le Prince interrompit Meneclide, est de mon advis, il ne le considerera que de la mesme façon que je le considere : c'est à dire, parce qu'il vient de vous. Enfin apres avoir bi ? contesté, Meneclide conf Stit à demy que Polycrate portast le reste du jour son Chachet : de sorte que se l'attachant au bras, il sembloit estre aussi glorieux que s'il eust fait une grande conqueste. En effet il en estoit aussi aise, que j'en estois affligé : car de la façon dont je croyois voir la chose, il me sembloit que ce Cachet n'avoit esté donné à Meneclide, qu'afin qu'il fust donné à Policrate. Je creus mesme que Meneclide l'avoit détaché, et laissé tomber exprés : et je m'imaginay 
<pb id="page_1672" n="V03-P308"/>alors tout ce qui me pouvoit affliger. Apres que l'on eut pris tout le plaisir que la Pesche peut donner : que l'on eut veû à diverses fois, tirer les Filets si chargez de poissons bondissans qu'ils en rompoient, et redonné la liberté à ces beaux prisonniers, que l'on ne prenoit que pour le seul divertissement de les prendre, et pour voir leurs bonds, et leurs belles escailles d'argent : que l'on eut, dis-je, veû plusieurs Dorades se prendre aux Lignes que tenoient les Dames : il y eut en chaque Galeotte une Colation magnifique, et une Musique agreable. En suitte de quoy le Soleil ne pouvant plus incommoder les Dames on leva les Tentes : et cette illustre Compagnie joüit avec satisfaction du plus beau soir qui fut jamais. Toutes les Dames avoient levé leurs voiles : leur beauté estoit en son plus grand esclat : et la conversation succedant aux autres plaisirs, quoy que celuy de la Musique durast toujours ; chacun parloit par diverses Troupes : et j'estois sans doute le seul, qui ne m'entretenois avec personne qu'avec moy mesme. Je vis alors Polycrate, parlant tantost à l'une, tantost à l'autre, s'arrester enfin entre Alcidamie et Meneclide : qui voyant aprocher la fin du jour, luy redemanda son Cachet. Et comme il fit difficulté de le luy rendre, elle l'en pressa encore : mais ce Prince s'en deffendant tousjours, luy faisoit entendre qu'il avoit bien de la peine à resoudre de se deffaire si tost d'une chose qu'elle avoit portée. Seigneur (luy dit elle en sous-riant, à ce que j'ay sçeu depuis, 
<pb id="page_1673" n="V03-P309"/>car je ne voyois alors que leurs actions, et n'entendois pas leurs paroles) ce Cachet est si beau, et d'un travail si admirable, qu'il n'y a que le Prince Polycrate au monde qui peust le demander comme une faveur, et que l'on ne soubçonnast d'une passion un peu moins galante que l'amour. Pour vous monstrer, dit il, que je ne suis pas avare, je vous rendray le Cachet, à condition que vous me donnerez seulement le ruban qui l'attache. En disant cela, il le desnoüa quoy qu'elle y resistast : et il voulut luy rendre le Cachet tout seul. Comme elle s'en deffendoit, et qu'elle disoit pour s'en excuser, qu'elle ne pourroit comment l'attacher, si elle n'avoit pas ce ruban : le Cachet échape des mains de Polycrate, et tombe en un instant dans la Mer, sans qu'il fust en son pouvoir de l'empescher : car ils estoient appuyez sur une petite Balustrade peinte et dorée, qui est tout à l'entour de la Poupe des Galeres et des Galeottes. Polycrate estoit desesperé de cét accident : Meneclide en estoit tres faschée : et quand il fut sçeu tout le monde prit part au déplaisir que le Prince avoit, d'avoir causé cette perte à Meneclide : ainsi je fus le seul qui m'en resjoüis, et qui fus ravi qu'il ne joüist pas d'une chose qui avoit esté à Alcidamie : car je n'avois point compris qu'il le voulust rendre, lors qu'il l'avoit laissé tomber. Voila, disoit il, cét heureux Polycrate, qui commence d'esprouver la mauvaise fortune d'une maniere assez estrange : puis qu'enfin, poursuivit il, le premier malheur qui m'arrive, 
<pb id="page_1674" n="V03-P310"/>est un malheur sans remede. Mais plus il paroissoit affligé, plus il m'affligeoit : et plus la jalousie s'augmentoit dans mon ame. L'Ambassadeur d'Egipte pour le consoler, souhaitoit qu'il ne luy arrivast jamais de plus grandes infortunes : et tant que le reste du jour dura, soit dans la Galeotte, soit dans le Palais apres nostre retour, l'on ne parla d'autre chose. Le lendemain au matin je sçeus par Theanor, qui me le dit malicieusement pour m'affliger, que Polycrate, pour reparer la perte que Meneclide avoit faite, avoit envoyé dés le soir deux autres Cachets de Diamants à Alcidamie les plus beaux du monde : la suppliant d'en vouloir garder un, et de donner l'autre à Meneclide : afin que du moins elle peust avoir en celuy là, ce qu'elle estimoit le plus en celuy qu'il luy avoit perdu : c'est à dire quelque chose qui eust eu l'honneur d'estre à elle. Cette galanterie pensa encore me desesperer : et quoy que j'aprisse presques en mesme temps, par un autre que par Theanor, qu'Alcidamie avoit fait grande difficulté d'accepter ce qu'on luy avoit envoyé ; et qu'il avoit falu que Polycrate employast l'authorité de la Princesse sa Soeur pour le luy faire prendre ; je n'en estois pas moins jaloux. Car enfin je Voyois qu'Alcidamie avoit un Cachet qui venoit de Polycrate : et je croyois assurément, que celuy qu'elle devoit donner à Meneclide, n'estoit que pour cacher la verité de la chose : et pour la recompenser en quel que sorte, des services qu'elle leur rendoit. De plus, ce ruban qui estoit demeuré 
<pb id="page_1675" n="V03-P311"/>entre les mains de Polycrate, et que je sçavois qu'il conservoit soigneusement, augmentoit encore mes soubçons : et je n'avois pas un moment de repos. Il arriva mesme encore le lendemain une chose qui m'affligea extraordinairement : et dont toute la Terre a entendu parler, comme du plus merveilleux cas fortuit, et de la plus grande marque de bonheur, que l'on ait jamais veû arriver à personne. Polycrate, deux jours apres cette belle feste, s'estant levé assez matin avec intention d'aller à la Chasse : estoit sur un grand Perron de Marbre qui est au milieu du Chasteau, tout prest de monter à cheval, lors qu'un vieux Pescheur s'aprochant de luy avec un profond respect, luy presenta un poisson qu'il avoit pris, d'une grandeur prodigieuse : que deux autres Pescheurs portoient, sur une claye de joncs marins. Comme ce poisson estoit admirablement beau, et extraordinairement grand, Polycrate le regarda avec plaisir : et faisant magnifiquement recompenser celuy qui le luy avoit offert, il monta à cheval, et fut à la Chasse, comme il en avoit eu le dessein. Mais à son retour, un de ses Officiers prenant la liberté de s'aprocher de luy, comme il vouloit rentrer dans le Chasteau, luy presenta le Cachet de Meneclide, qu'il avoit laissé tomber dans la Mer le jour de la Pesche : et quel on avoit retrouvé en accommodant ce merveilleux Poisson dont on luy avoit fait present : qui sans doute l'avoit englouty, à l'instant qu'il estoit tombé dans l'eau. J'estois alors assez prés de Polycrate : de sorte 
<pb id="page_1676" n="V03-P312"/>que je pus remarquer aisément, quelle agreable surprise fut la sienne, d'apprendre une avanture si prodigieuse : et de revoir en sa puissance, une chose qu'il avoit cruë absolument perduë. En effet ce bonheur estoit si extraordinaire, que quand Polycrate n'eust point esté amoureux, il en auroit tousjours eu de la joye : mais comme il l'estoit infiniment de Meneclide, et qu'il fut ravy de luy pouvoir rendre une chose qui luy estoit tres chere : il tesmoigna la sienne avec tant d'excés, que j'en fus plus jaloux que je n'avois encore esté ; m'imaginant tousjours que tout ce que je luy voyois faire, estoit fait pour Alcidamie. Il fit donner à cét Officier qui luy avoit rendu le Cachet, de quoy l'enrichir pour toute sa vie : il redoubla encore sa liberalité au Pescheur qui luy avoit presenté le poisson : et me choisissant malheureusement pour moy entre les autres, croyant me faire grace : il m'ordonna d'aller porter cette agreable nouvelle à Alcidamie et à Meneclide, en attendant qu'il peust les voir. Cependant toute la Cour admiroit cette merveilleuse advanture, et ne pouvoit se lasser d'en parler : apres cela (disoit l'Ambassadeur d'Egipte parlant à Polycrate) vous pouvez deffier la Fortune : car enfin que vous ayez laissé tomber dans la Mer un Cachet, que le plus beau de ses Poissons ait pris : que ce mesme Poisson se soit laissé prendre à un Pescheur assez raisonnable pour vous en faire un present : et qu'en suitte il se soit trouvé un Officier assez fidelle pour vous rendre une chose si precieuse, est un 
<pb id="page_1677" n="V03-P313"/>bonheur si grand, qu'il en est presque incroyable : et qu'il vous doit persuader, que vous serez tousjours heureux. Si cela est ainsi, respondit civilement Polycrate, vous devez vous en resjoüir, comme d'une chose qui vous marque la prosperité du Roy vostre Maistre, puis que je ne m'estimerois pas heureux s'il ne l'estoit point. Cependant je fus m'aquitter de ma commission malgré moy : mais ce fut d'une façon qui fit bien connoistre à Alcidamie et à Meneclide que je trouvay ensemble, que j'avois l'esprit fort troublé. Je trouvay encore pour m'affliger davantage, qu'Hiparche, qui n'avoit pas esté à la chasse, estoit avec elles : et que Timesias et Theanor, qui nous avoient quittez dés la porte de la Ville, y estoient desja. Je leur fis donc ce recit d'une maniere, qui donna un juste sujet à la raillerie d'Hiparche : car voyant avec quelle melancolie je leur aportois une nouvelle de joye et de plaisir : il leur dit cent choses malicieuses pour moy, et plaisantes pour elles : et si Meneclide n'eust adroitement destourné la conversation, mon chagrin auroit peut-estre esclatté, plus que je n'eusse voulu. Apres cela, il falut aller rendre conte à Polycrate, de ce que ces Dames m'avoient dit : mais quoy qu'elles m'eussent chargé l'une et l'autre de cent civilitez pour luy, je les passay toutes legerement : et je luy dis seulement en peu de mots, que Meneclide estoit fort aise de pouvoir esperer qu'elle auroit bientost son Cachet. Polycrate estoit alors entré dans son Cabinet sans y estre suivy de personne : 
<pb id="page_1678" n="V03-P314"/>de sorte qu'y estant seul aveques luy, apres avoir esté quelque temps sans parler, il me demanda tout de nouvau, avec une curiosité extréme, ce qu'avoient precisément dit Meneclide et Alcidamie ? Et quoy que je ne luy répondisse pas trop à propos, il me faisoit tousjours demandes sur demandes, et mettoit mon ame tellement à la gehenne, que je fus tous prest de perdre le respect à diverses fois. Mais enfin ce Prince remarquant le trouble de mon esprit, me demanda ce que j'avois ? et comme je ne luy respondis qu'en biaisant, il se mit à réver : et en suitte me regardant attentivement, Leontidas, me dit il, vous estes amoureux, ou je suis le plus trompé de tous les hommes. Mais si cela est, poursuivit ce Prince, je voudrois bien pour vostre repos, que ce ne fust pas d'Alcidamie : car c'est une personne de qui l'humeur indifferente vous donnera bien de la peine. Pour moy, entendant parler Polycrate ainsi, je creus qu'il vouloit seulement sçavoit mes veritables sentimens : et je fus si interdit, que je ne pouvois luy respondre. Ce Prince voyant le desordre où j'estois, en sous-rit : et m'embrassant avec beaucoup de bonté, Leontidas, me dit il, ne craignez pas de me descouvrir vostre foiblesse, puis que je suis resolu de vous aprendre la mienne : et pour vous y obliger, adjousta t'il sçachez que ce Polycrate que l'on croit si heureux, a un tourment secret qui trouble bien souvent toute sa bonne fortune. Seigneur, luy dis-je alors tout transporté, il me semble qu'Alcidamie 
<pb id="page_1679" n="V03-P315"/>ne vous est pas fort contraire : Alcidamie en effet, me dit il, m'espargne quelquesfois quelques rigueurs de Meneclide : mais apres tout, elle ne fait rien pour moy, que d'empescher que son Amie ne me mal-traite : et elle ne l'oblige pas à m'estre absolument favorable. J'avouë que lors que j'entendis parler Polycrate de cette sorte, je creus d'abord que c'estoit pour me tromper : toutefois ce Prince s'estant à la fin aperçeu de ma défiance ; et ayant mesme deviné une partie de mes sentimens : il eut la bonté de me commander de les luy dire, et j'eus la hardiesse de luy obeïr : apres avoir neantmoins en quelque façon connu malgré toute ma preocupation, que je m'estois abusé. Polycrate aprenant donc mon erreur, la dissipa de telle sorte, qu'il ne demeura nul soubçon dans mon ame : et je connus enfin que tout ce que Theanor m'avoit dit estoit faux : ce qui me mit en une colere si estrange contre luy, que je n'estois pas Maistre de mon ressentiment. Je ne dis pourtant pas à Polycrate tout ce que je sçavois : et je creus qu'il seroit plus noble de me vanger par moy mesme, que de le faire par l'authorité de ce Prince. Comme il m'aimoit veritablement, afin de me bien guerir de ma jalousie, il me fit le Confident de sa passion pour Meneclide : et pour achever de m'obliger, il m'offrit son credit aupres d'Alcidamie. En effet il luy parla pour moy si avantageusement, lors qu'il fut le lendemain reporter le Cachet de Meneclide, que cela obligea cette belle Personne à me considerer 
<pb id="page_1680" n="V03-P316"/>davantage. Cependant estant allé chercher Theanor, afin de luy tesmoigner mon ressentiment, j'appris qu'il estoit allé aux champs pour quelques jours : et je sçeus mesme encore que Timesias s'estoit trouvé mal, aussi tost qu'il avoit esté chez luy, et qu'il ne sortoit point. Si bien que me voila sans jalousie pour Polycrate, et deffait de deux Rivaux pour quelques jours : pendant lesquels estant favorisé du Prince, je liay une amitié assez estroite avec Alcidamie, et je fus prés d'une semaine assez heureux. Mais helas, le commencement de ma bonne fortune, fut celuy de mon plus grand suplice : car tant que je n'avois point creû estre aimé d'Alcidamie, ma jalousie, quoy que grande, n'avoit pourtant rien esté, en comparaison de ce qu'elle devint, depuis qu'elle m'eut fait la grace de souffrir mon affection, et de me permettre d'esperer un jour quelques tesmoignages de la sienne. Car la regardant alors, comme une chose où j'avois quelque droit, j'estois beaucoup plus tourmenté. Il falut que j'augmentasse mon Train, afin d'avoir plus d'Espions à observer ce qu'elle faisoit, et ce que faisoient mes Rivaux. Quand Theanor fut revenu, je le querellay ; nous voulusmes nous battre ; et le Prince Polycrate nous accommoda, J'eus encore plusieurs démeslez avec Timesias, et plusieurs soubçons d'Hiparche : enfin j'en vins aux termes, que j'eusse voulu qu'Alcidamie n'eust veû personne. Je la suivois en tous lieux, ou la faisois suivre : j'estois tousjours chagrin et tousjours resveur : 
<pb id="page_1681" n="V03-P317"/>car encore qu'Alcidamie eust eu la bonté de me donner quelque esperance, elle ne laissoit pas de conserver l'égalité de son humeur pour tout le monde : et d'avoir une civilité universelle, qui me faisoit desesperer, et qui faisoit aussi que je la persecutois estrangement. En effet il m'estoit absolument impossible, de ne luy donner pas eternellement des marques de mes soubçons, quand mesme je n'en avois pas le dessein : si elle eust eu l'indulgence de m'en vouloir guerir, peut-estre l'auroit elle fait : mais comme au contraire ma jalousie l'irrita, elle fit tout ce qu'il faloit faire pour la rendre incurable. C'est à dire qu'elle ne se priva pas un moment de la conversation de pas un de mes Rivaux : qu'elle ne perdit jamais nulle occasion de promenade ny de divertissement : et qu'elle vescut enfin comme bon luy sembla, et comme si je n'eusse point esté jaloux. Ce n'est pas que je ne connusse quelques fois, qu'elle ne faisoit rien de mal à propos, et que toutes les autres personnes de sa condition ne fissent : mais je pensois qu'elle devoit avoir pitié de ma foiblesse ; donner quelque chose à mon capricé ; et se contraindre un peu davantage. Cependant cette inhumaine Fille vint à me regarder comme son persecutur : et à me traitter si cruellement, que je sçeus qu'elle avoit raillé de mes soubçons et de mes soins avec Polycrate, et mesme avec Hiparche : ce qui renouvella toutes mes jalousies jusques à celle du Prince. De sorte que l'esprit tout aigri, je fus la visiter un jour que je la trouvay 
<pb id="page_1682" n="V03-P318"/>seule : Neantmoins quand j'estois aupres d'elle, la moitié de ma feureur me quittoit : et je luy parlois presques tousjours avec beaucoup de respect. Cette conversation commença donc d'abord par des choses indifferentes, quoy que ce ne fust pas ma coustume de l'en entretenir quand j'estois seul avec elle : mais ne sçachant pas où commencer à me pleindre, de crainte de l'irriter trop ; je gagnois temps en parlant quelquesfois hors de propos, dont Alcidamie ne pût s'empescher de rire. Comme je le remarquay, j'en rougis de colere : et ne pouvant plus cacher mes sentimens, vous devriez, luy dis-je, Madame, m'estre bien obligée, de vous donner si souvent matiere de divertir le Prince Polycrate, et de railler avec Hiparche. Ces deux Personnes sont si differentes, dit elle, que j'ay peine à croire qu'une mesme chose les puisse divertir également : et j'ay bien plus de peine, luy dis-je, à comprendre, comment ils peuvent estre tous deux dans un mesme coeur. Ils y peuvent estre, respondit elle fierement, et mesme avec beaucoup d'autres encore : car enfin Leontidas, il y a quelquesfois dans un mesme coeur, de l'amour, de la haine, du mépris, de l'amitié de l'indifference, et de l'aversion. Je le sçay bien, luy dis-je, et je sçay aussi quelle part je dois pretendre à toutes ces choses : Comme vous n'ignorez pas sans doute (reprit elle avec un son de voix malicieux) le prix des services que vous rendez, il vous est aisé de le deviner. Je le devine bien mieux, repliquay-je, par le caprice d'autruy 
<pb id="page_1683" n="V03-P319"/>que par moy mesme : et vous le devineriez encore plus precisément, repliqua t'elle par vostre propre caprice, que par nulle autre chose, s'il estoit possible que vous le pussiez connoistre. Appellez vous caprice, luy dis-je, Madame, de vous adorer seule en tout l'Univers ? de ne regarder que vous ; et de ne souhaiter rien que d'en estre aimé ? Je sçay bien, dit elle, que ne regardez que moy : et peut estre si vous me regardiez un peu moins, en seriez vous regardé plus favorablement. Quoy Madame, repliquay-je, vous croyez qu'il soit possible d'aimer parfaitement, et de ne chercher pas autant que l'on peut la veuë de la Personne aimée ? Je croy dit elle, que pour se faire aimer il faut plaire : et non pas s'occuper tousjours à destruire tous plaisirs de la Personne que l'on aime. Mais si la Personne que l'on aime, aimoit, respondis-je, elle ne trouveroit point de plaisir à persecuter celuy qu'elle auroit jugé digne de son affection : et elle en trouveroit beaucoup, à avoir pitié de sa foiblesse, et à la vouloir guerir. Pour moy, dit elle, je ne suis pas si bonne : car je ne sçaurois avoir compassion des maux que l'on se fait soy mesme volontairement. Ha Madame, luy dis-je, que vous connoissez peu celuy dont vous voulez parler si vous croyez qu'il soit volontaire : Non non, ne vous y trompez pas s'il vous plaist : la jalousie est une passion tirannique aussi bien que l'amour, qui naist malgré nous dans nostre coeur ; qui s'y augmente de la mesme sorte ; et qui nous destruit enfin, sans 
<pb id="page_1684" n="V03-P320"/>que nous y puissions que faire. Puis que c'est un mal incurable, dit elle, et il ne faut penser qu'à le cacher si bien, que personne ne s'en aperçoive. Je voudrois le pouvoir faire, luy dis-je, mais le moyen de vous voir eternellement environnée de personnes qui vous sont agreables, sans en tesmoigner du chagrin ? Quoy, dit elle : vous voudriez que je ne visse jamais que des personnes incommodes ! Que je fusse toujours en des lieux fascheux et peu divertissans ; que je haïsse la Musique ; que je n'aimasse point la promenade ; que la conversation me dépleust ; et que je passasse enfin toute ma vie en solitude ! Je n'en souhaitterois pas tant, luy dis-je, mais je vous avoüe que je voudrois bien, s'il estoit possible, que le Prince Polycrate, Theanor, Timesias, et mesme Hiparche, ne fussent pas si bien aveques vous que Leontidas. Alcidamie rougit à ce discours : et apres avoir esté quelque temps sans parler, elle commença de me dire, qu'elle trouvoit qu'il estoit à propos de me faire voir quel rang toutes ces Personnes là tenoient dans son coeur : et alors elle me dit qu'elle estimoit Polycrate comme un Grand Prince, qui de plus aimoit passionnément Meneclide son Amie. Que pour Theanor, elle n'avoit pour luy ni haine ni amitié : que pour Timesias, elle avoit plus de disposition à le haïr qu'à l'aimer : et que pour Hiparche, elle aimeroit tousjours sa conversation, et n'aimeroit jamais sa personne. Quand j'entendis parler Alcidamie de cette sorte, j'en fus transporté de joye, 
<pb id="page_1685" n="V03-P321"/>et je voulus l'en remercier : mais elle m'en empeschant, non non, me dit elle, ne vous hastez pas Leontidas : je ne vous dis pas cela pour vous satisfaire, mais pour me satisfaire moy mesme : C'est donc pour ma propre gloire, adjousta t'elle, que je vous asseure que toutes les personnes que vous m'avez nommées, n'ont nulle place particuliere dans mon coeur : mais c'est pour vostre repos, que je veux vous dire par bonté toute pure, afin que vous ne soyez pas abusé, que vous n'y en aurez jamais non plus qu'eux. Quoy Madame, luy dis-je, vous n'aimerez jamais Leontidas ? non pas du moins, repliqua t'elle, tant qu'il sera jaloux : et comme je ne pense pas qu'il puisse jamais cesser de l'estre, je ne pense pas aussi pouvoir jamais avoir nulle effection particuliere pour luy. Mais songez, luy dis-je, cruelle Personne, que cette jalousie n'est qu'un effet d'amour : si vous m'aimiez donc un peu moins, repartit elle, je vous aimerois davantage. Car enfin Leontidas, adjousta t'elle encore, je vous declare que j'aimerois incomparablement mieux espouser un homme qui me haïroit, qu'un autre qui m'aimeroit avec jalousie : C'est pourquoy ne vous obstinez pas plus longtemps à me servir, puis que ce seroit inutilement. Mais, luy dis-je, si vous m'aviez assuré que je serois choisi par vous, pour estre ce bien heureux dont vous parlez, ma jalousie cesseroit : nullement, dit elle, et je n'ay garde de m'exposer à un semblable peril. Il est plusieurs Amants qui ne sont point du tout jaloux, 
<pb id="page_1686" n="V03-P322"/>qui le deviennent quand ils sont Maris : Mais je ne pense pas que ceux qui le sont, quand ils n'ont encore aucun droit à la Personne qu'ils aiment, cessent de l'estre quand ils l'espousent. Ainsi Leontidas, vous avez mis un obstacle invicible à vos pretensions pour moy, et quelque estime que je puisse avoir pour vous, je vous la dis encore une fois, je ne vous espouseray jamais. Entendant parler Alcidamie de cette sorte, je voulus luy protester que je ne serois plus jaloux mais en luy parlant ainsi, j'avoüe que malgré moy je voulois encore avoir certaines precautions qui faisoient aisément connoistre, que je n'estois pas encore en estat d'estre absolument gueri du mal qui me tourmentoit. Cependant je ne pûs faire changer de resolution à Alcidamie : et depuis cela, je n'en pûs tirer autre chose. Je voulus durant quelques ours faire effort sur moy mesme, pour ne paroistre point jaloux : je faisois semblant d'estre gay, autant que je le pouvois : je parlois à Theanor, je salüois Timesias plus civilement qu'à l'ordinaire ; je voulus mesme railler une fois ou deux avec Hiparche : mais à vous parler sincerement, ce fut d'une maniere qui fit effectivement plus rire Alcidamie, que si j'eusse dit de fort plaisantes choses. Cela me mit tellement en colere, que je luy en fis des reproches tout bas : que voulez vous que j'y face ? me respondit elle, vous estes si mal déguisé, qu'il n'est pas possible que je n'en rie. Cette façon d'agir m'offença extrémement : neantmoins elle vivoit tousjours 
<pb id="page_1687" n="V03-P323"/>selon sa coustume ; c'est à dire qu'elle estoit douce, civile, et complaisante pour tout le monde : et je vescus aussi comme j'avois accoustumé, l'esprit fort inquiet, et tres malheureux. Ne sçachant donc plus que faire, et sçachant bien qu'effectivement Alcidamie avoit pris la resolution qu'elle m'avoit ditte, je fus consulter le Philosophe Xanthus, que je connoissois fort : et le conjurer de me dire, par quelle voye on pouvoit cesser d'estre jaloux. Que sçachant à quel point il connoissoit toutes choses, je me doutois pas qu'il ne peust m'enseigner ce que je voulois sçavoir : puis qu'il y avoit aparence qu'un homme qui passoit toute sa vie à connoistre la nature des passions, me pourroit donner les moyens de vaincre ma jalousie. Le mal dont vous vous plaignez, me respondit il, n'est pas si aisé à guerir que vous vous l'imaginez, et je ne sçache qu'un remede pour cela : bien est il vray qu'il est infaillible, pour ceux qui s'en peuvent servir. Hastez vous donc, luy dis-je, de me l'apprendre : car quelque difficile qu'il soit, je me resoudray à le faire. Vous n'avez qu'à cesser d'aimer, repliqua t'il ; puis que sans ce que je dis, ceux qui ont une fois l'ame fortement atteinte et faifie de cette dangereuse passion, ne s'en peuvent jamais absolument delivrer. Mais, luy repliquay-je tout en colere, il faudroit donc m'enseigner en mesme temps, comment on peut cesser d'aimer : en cessant de voir ce que l'on aime, respondit il. Vos remedes sont bien fascheux, luy dis-je. Les maux 
<pb id="page_1688" n="V03-P324"/>que vous avez sont bien grands, reprit il ; et dans les maladies de l'esprit, aussi bien que dans les maladies du corps, quand elles sont extrémes il faut avoir recours aux extrémes remedes. Est il possible, luy dis-je, que la jalousie ne se puisse guerir par nulle autre voye ? Non pas quand elle est violente, reprit il, et qu'elle est plus forte que l'amour qui la fait naistre. Car enfin cette passion déregle tellement la raison, et l'affoiblit de telle sorte, qu'elle ne peut jamais juger de rien equitablement. Un homme jaloux avec excés, est comme un malade à qui la Nature ne preste plus nul secours, et à qui les remedes sont inutiles. Dans les autres passions, la raison reçoit quelquesfois les choses qu'on luy dit, comme il les faut recevoir : mais un jaloux ne trouve nul secours de ce costé là : parce que n'estant accoustumée qu'à le tromper, elle ne peut luy faire discerner la verité. Tant y a qu'apres une fort longue conversation, où Xanthus me dit tousjours que pour cesser d'estre jaloux, il faloit cesser d'aimer : et que pour cesser d'aimer, il faloit cesser de voir ce que l'on aimoit ; je le quittay, et je fus me promener seul, fort occupé à determiner ce que je voulois aire. Je n'en vins pourtant pas à bout ce jour là : et je pense que si l'impitoyable Alcidamie n'eust encore augmenté ma jalousie par son procedé, j'eusse encore esté long temps irresolu. Mais la grande feste de Iunon estant arrivée, où toute l'Isle de Samos est en resjouïssance : elle me donna tant de nouveaux sujets de 
<pb id="page_1689" n="V03-P325"/>me pleindre, en toutes les Assemblées où je la vy : et elle me persuada si bien, que tant que je serois jaloux, je serois tousjours haï, que je me resolus enfin, ne pouvant cesser de l'estre, à cesser d'aimer si je le pouvois, et à m'esloigner de Samos. J'inventay donc un pretexte pour en sortir : et ne disant la verité qu'au Prince Polycrate, de qui j'estois le moins jaloux ; je quittay son Isle malgré toute la resistance qu'il y fit, et je la quittay mesme sans y dire adieu à personne. Mais afin qu'il ne manquast rien à mon malheur, en passant devant le logis d'Alcidamie, j'y vy entrer Timesias et Hiparche : et je connus par le Train de Theanor, qu'il y estoit desja devant les autres. Je m'imaginay alors si bien la joye qu'auroient mes Rivaux de mon absence, que je pensay ne partir pas : neantmoins faisant un grand effort sur mon esprit, je m'embarquay, et je m'en retournay en Chipre, un peu auparavant que le Prince Philoxipe fust amoureux de la belle Polycrite. Depuis cela j'ay mené une vie tres inquiette et tres malheureuse : car enfin l'absence ne m'a point gueri : et je suis toujours amoureux et tousjours jaloux, et par consequent le plus infortuné de tous les Amans. Depuis mesme que je suis esloigné d'Alcidamie, je ne suis pas seulement jaloux de mon Maistre, de mon Amy, de mon ennemy, et d'un autre homme de qui la condition est fort au dessous de la mienne : je le suis encore de tous ceux que je m'imagine qui la peuvent voir : et quand vous me voyez quelquefois resveur 
<pb id="page_1690" n="V03-P326"/>et melancolique ; c'est que je les repasse tous les uns apres les autres dans ma memoire, et que je m'imagine qu'Alcidamie les traite mieux qu'elle ne m'a traitté. Que Thimocrate ne pretende donc pas, que l'absence toute seule aproche de la rigueur de la jalousie, puis qu'il n'y a nulle comparaison de l'une à l'autre : le souvenir du passé, et l'esperance de l'advenir (comme l'a fort bien remarqué le Prince Artibie) donnent cent consolations à un Amant absent quand il est aimé : mais un Amant jaloux ne trouve rien ny dans le passé, ny dans l'advenir, qui ne luy donne de l'inquietude. Un Amant absent ne souhaite jamais que des choses agreables, et dont l'esperance est douce : comme la veuë de sa Maistresse ; sa conversation ; et plusieurs semblables avantages : au lieu que la jalousie fait souvent desirer de ne la voir jamais, tant il est vray qu'elle déregle la raison. Je sçay bien encore, que n'estre point aimé est un grand mal : mais c'en est encore un plus grand, de croire non seulement n'estre point aimé : mais de s'imaginer que la personne que l'on aime en aime cent mille autres au lieu d'un. La mort mesme, toute effroyable qu'elle est en la personne aimée, ne tourmente pas tant que la jalousie : un Amant qui pleure sa Maistresse morte, a du moins la triste consolation d'estre pleint de tout le monde : il donne de la compassion, à ses plus mortels ennemis : où au contraire un Amant jaloux, ne donne pas le moindre sentiment de pitié à ses plus chers Amis. Tout ce que peuvent faire les 
<pb id="page_1691" n="V03-P327"/>plus discrets, est de n'en parler pas : mais pour l'ordinaire tout le monde en raille ouvertement : cependant quoy qu'il s'en aperçoive, il ne sçauroit y remedier. De plus, cette espece de douleur, qui est causée par la mort, a des bornes : il n'arrive plus jamais rien de nouveau à celuy qui la ressent ; mais un Amant jaloux souffre tous les jours cent mille suplices qu'il n'a pas preveus, quoy que bien souvent il les invente luy mesme, et qu'il soit son propre Bourreau. Quand la mort a ravi ce que l'on a de plus cher, il y a du moins encore cét avantage : que toutes les passions d'une ame, à la reserve de l'amour, demeurent en paix : et que l'on pleure avec quelque espece de tranquilité. Mais dans un coeur que la jalousie possede, elles y sont eternellement en trouble et en confusion : la haine en dispute l'Empire à l'amour : la crainte chasse l'esperance : la fureur prend la place de la tendresse : le desespoir la suit bien souvent : on se reprent cent fois en un jour de ses propres souhaits : on desire la mort, non seulement à soy mesme, mais à sa Maistresse : on ne voit plus les choses comme elles sont : car au lieu que dans l'ordre de la Nature, les sens seduisent quelquefois l'imagination ; icy au contraire, l'imagination seduit les sens : et force bien souvent les oreilles et les yeux à criore (s'il faut ainsi dire) qu'elles entendent, et qu'ils voyent, ce qu'effectivement ils ne voyent ny n'entendent. Cependant la connoissance de ces erreurs, ne guerit pas l'esprit de ceux qui en sont capables : et 
<pb id="page_1692" n="V03-P328"/>la jalousie enfin a quelque chose qui tient bien plus du Sortilege, de l'Enchantement, et de la Magie, que d'une simple passion. Prononcez donc en ma faveur, ô mon equitable Juge : et ne refusez pas vostre pitié au plus malheureux Amant du monde.
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<div2 id="page_CYRUS030114" type="sequence" n="Jugement de Martesie">
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Leontidas ayant cessé de parler, Martesie voulut encore suplier Cyrus, de prononcer l'Arrest de ces quatre illustres Amants : mais s'en estant deffendu, avec une civilité tres obligeante ; et luy ayant mesme refusé de la conseiller : elle fut contrainte d'agir par ses propres sentimens. Apres donc qu'elle eut un peu resvé, comme pour repasser dans son esprit ce qu'elle venoit d'entendre : elle parla avec beaucoup de grace en ces termes, quoy que ce ne fust pas sans rougir.
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<q>JUGEMENT DE MARTESIE.</q>
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<q>Je sçay bien que la curiosité de sçavoir les avantures de quatre illustres Personnes, m'a fait accepter la qualité de leur Juge avec injustice : mais je sçay bien aussi, que vous m'avez tous si admirablement bien dit vos raisons, et si parfaitement bien dépeint vos souffrances ; qu'il n'est presque pas possible, que je m'abuse dans mon opinion.</q>
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<q>Je déclare donc hardiment, que Thimocrate tout absent qu'il est, puis qu'il est aimé, est le moins malheureux des quatre : que Philocles quoy que non-aime, n'est pourtant pas le plus infortuné de tous ; puis qu'apres tout, ce qui fait son mal, pourra peut-estre 
<pb id="page_1693" n="V03-P329"/>causer un jour sa guerison. Et pour Leontidas, je soustiens qu'il est le moins à pleindre, bien que je sois persuadée qu'il souffre plus que tous les autres ensemble : Et je declare enfin, que le Prince Artibie en pleurant sa Maistresse morte, est le plus digne de compassion ; et celuy de tous pour qui j'ay le plus de pitié, quoy que je sente aussi les malheurs des autres : à la reserve du jaloux Leontidas, pour qui j'ay beaucoup d'estime, et point du tout de compassion.</q>
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A peine Martesie eut elle achevé de prononcer son Arrest, que Leontidas prenant la parole ; ne vous ay-je pas dit, luy repliqua t'il, que c'est un de mes malheurs, de n'estre pleint de personne ? Quoy qu'il en soit, reprit Cyrus, je trouve que Martesie a esté fort equitable en son jugement : le respect que j'ay pour elle, dit Thimocrate, m'empeschera de m'en pleindre : je ne suis pas si raisonnable que vous, poursuivit Philocles, puis que je vous advouë que je m'en pleins un peu : Je vay bien plus loing encore, adjousta Leontidas, car je m'en pleins infiniment : et pour moy, dit Artibie, je m'en louë beaucoup : puis qu'il est vray que la pitié que cette illustre Personne a de mes maux, est la premiere consolation que j'ay esprouvée, depuis la perte que j'ay faite. Comme il estoit desja fort tard, Cyrus se leva ; et apres qu'il eut encore fort loüé Martesie ; qu'Aglatidas et Erenice eurent fait la mesme chose ; et qu'il eut encore un peu parlé bas de sa chere Princesse, avec cette excellente Fille : il sortit, suivi de tous ces illustres malheureux, et fut retrouver Ciaxaxare, 
<pb id="page_1694" n="V03-P330"/>l'esprit tout rempli de sa propre passion, et de l'Image de Mandane, que rien ne pouvoit esloigner de son coeur. 
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</div2>
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<div1 type="livre" n="second" id="page_CYRUS0302">
<div2 id="page_CYRUS030201" type="sequence" n="Guerre d'Arménie">
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<pb id="page_1695" n="V03-P331"/>Comme Cyrus ne songeoit à rien qu'à delivrer sa Princesse, il ne s'entretint avec Ciaxare, qu'il trouva dans son Cabinet, que des preparatifs de la guerre d'Armenie. Ce qui les embarrassoit pourtant un peu l'un et l'autre, estoit que la Ville de Pterie estant encore entre les mains d'Artaxe, il n'y avoit pas d'apparence de s'esloigner sans l'avoir reprise : mais de s'engager aussi à un Siege, dans l'impatience où ils estoient de delivrer Mandane, estoit une chose où ils avoient bien de la peine à se resoudre. Neantmoins comme ils estoient bien advertis qu'il n'y avoit pas alors dans 
<pb id="page_1696" n="V03-P332"/>cette Place de Troupes assez considerables pour la garder, s'estant toutes dissipées depuis le départ du Roy d'Assirie : et sçachant mesme que les deux mille hommes que Metrobate y avoit envoyé querir la derniere fois, s'estoient aussi dispersez en chemin sans y retourner, dés qu'ils avoient sçeu que l'Armée de Ciaxare avoit emporté Sinope par escalade : ils resolurent que Cyrus iroit avec une partie des Troupes pour la reprendre. Ils ne furent toutefois pas en cette peine là : car le lendemain au matin l'on eut nouvelle que les Habitans de Pterie ayant sçeu qu'Artamene estoit delivré et estoit Cyrus, avoient tramé secrettement entre eux, de retourner le plustost qu'ils pourroient, sous l'obeïssance de leur Prince legitime : et de prevenir le chastiment qu'ils meritoient, par un repentir genereux. De sorte que s'y estans fortement resolus, et ayant bien concerté la chose : on sçeut qu'ils avoient tué Artaxe, et tous les Soldats de la Garnison : qu'ils avoient repris le Chasteau, et qu'ils s'estoient rendus Maistres de leur Ville, dont ils envoyoient les Clefs à Cyrus par six de leurs principaux Habitans, afin qu'il les presentast au Roy. Cette nouvelle réjoüit extrémement ces deux Princes, qui reçeurent avec beaucoup de bonté ces Rebelles repentans : leur pardonnant aussi genereusement, que genereusement ils avoient executé leur entreprise. On ne songea donc plus qu'à bastir la marche de l'Armée pour l'Armenie : et en effet, apres avoir fait une Reveuë generale 
<pb id="page_1697" n="V03-P333"/>de toutes les Troupes qui la composoient ; on resolut que l'Avant-garde commenceroit de filer dans six jours, et s'avanceroit jusques sur la Frontiere, où tout le reste la suivroit bientost apres. Cyrus avoit alors l'esprit tout rempli d'esperance : car voyant une si grande et si belle Armée, et tant de Princes et tant de Rois engagez dans son party : il avoit lieu de croire, que la victoire luy estoit presque assurée : et que si le Roy d'Armenie ne rendoit pas la Princesse, et n'avoüoit pas mesme qu'elle fust dans ses Estats ; c'estoit qu'il vouloit qu'on luy offrist de le décharger du Tribut qu'il devoit aux Rois de Medie. Ce n'est pas que Cyrus ne fust un peu embarrassé à concevoir ce qu'estoit devenu le Roy de Pont, dont Megabise ne parloit point, et dont il n'avoit point entendu parler à Anaxate : et qu'il n'eust beaucoup de peine à s'imaginer ce qui avoit pû le separer de la Princesse, ou obliger le Roy d'Armenie à le retenir aussi bien qu'elle : puis que sa prison ou sa liberté ne faisoient rien à ce Tribut dont il se vouloit décharger, et pour lequel apparemment il n'avoit point voulu rendre Mandane, ny advoüer qu'elle fust dans ses Estats. Mais esperant estre bientost esclaircy de ses doutes en la delivrant, il estoit aussi guay, que le peut estre un Amant absent, qui espere de revoir bientost sa Maistresse, et de vaincre ses ennemis. Jamais il n'avoit esté plus civil, ny plus liberal envers les Capitaines et les Soldats : il estoit continuellement occupé à demander quelque chose pour 
<pb id="page_1698" n="V03-P334"/>eux à Ciaxare : qui ayant renouvellé dans son coeur toute la tendresse qu'il avoit euë autresfois pour luy, lors qu'il ne le croyoit estre qu'Artamene ; ne se lassoit non plus de luy accorder tout ce qu'il luy demandoit, que Cyrus d'obliger ceux qui luy faisoient quel que priere. Aglatidas, qui n'estoit pas un de ceux qu'il consideroit le moins, fut un matin le conjurer de vouloit demander pour Otane, le Gouvernement de la Province des Arisantins, qui estoit vacant par la mort de celuy qui le possedoit. Pour Otane ! (luy dit Cyrus avec beaucoup d'estonnement) ouy Seigneur, adjousta t'il, c'est pour Otane que je vous demande cette grace : ou pour mieux dire, c'est pour la belle Amestris. Car vous sçaurez que je suis adverti par Artabane qui me l'escrit, qu'un homme qui estoit ennemi mortel d'Artambare son Pere, a dessein de l'obtenir de Ciaxare : c'est pourquoy, Seigneur, je vous supplie de vouloir empescher que l'incomparable Amestris, que l'on m'assure estre tousjours tres melancolique et tres solitaire, ne reçoive pas ce desplaisir là. Car comme tout son bien est dans la Province des Arisantins, ce luy seroit une fascheuse avanture, que celle de voir l'ennemi de sa Maison en estre Gouverneur. Vous avez raison, respondit Cyrus, mais ne seroit il pas plus juste que je demandasse la chose pour vous que pour Otane ? puis que de cette sorte le Roy en seroit mieux servi, et les Terres d'Amestris n'en seroient pas moins protegées. Vous estes trop bon, repliqua Aglatidas, 
<pb id="page_1699" n="V03-P335"/>de me parler comme vous faites : neantmoins Seigneur, si vous voulez m'obliger, vous ne songerez jamais à faire rien pour un homme de qui l'ambition est surmontée par l'amour : et qui ne cherche plus que la mort, pour finir les peines qu'il souffre. C'est pourquoy ne pouvant accepter ce Gouvernement, je vous conjure encore une fois, de la demander pour Otane. Je le feray, luy dit Cyrus mais à condition que vous ferez qu'Amestris sçache que vous luy avez rendu ce bon office. Aglatidas s'opposa encore à ce que Cyrus vouloit de luy : et il fut contraint de luy accorder ce qu'il souhaittoit sans nulles conditions. Comme Ciaxare n'estoit plus en termes de rien refuser, à celuy à qui il devoit tout ; il ne luy eut pas plustost demandé ce Gouvernement qu'il le luy accorda : envoyant à l'heure mesme les expeditions à Ecbatane. Il s'estonna toutesfois, par quelle raison il luy faisoit cette priere, sçachant qu'Otane n'estoit pas connu de Cyrus : et que quand il l'auroit connù, il ne l'auroit pas fort aimé. Comme cela fit quelque bruit dans la Cour tout le monde chercha par quel motif Cyrus avoit fait la chose ; et Megabise qui sçavoit quel estoit l'interest d'Amestris en cela, fut celuy qui en devina le sujet, et qui s'imagina que Cyrus n'avoit agi qu'à la priere d'Aglatidas : de sorte que tout le monde le sçeut bientost apres ; et admira sa generosité. Ce mesme jour là, il vint un Envoyé du Roy d'Assirie, qui ayant sçeu par la voix publique, au lieu où il s'estoit retiré apres 
<pb id="page_1700" n="V03-P336"/>son départ de Pterie, que la principale raison pourquoy on retenoit Cyrus prisonnier, estoit parce qu'on l'accusoit de l'avoir fait delivrer, et d'avoir intelligence aveque luy : avoit resolu de luy rendre une partie de ce qu'il devoit à sa generosité, en le justifiant de cette accusation. Cyrus ne sçeut pas plustost que cét Envoyé estoit arrivé à Sinope, qu'il se rendit aupres de Ciaxare : luy disant qu'il ne vouloit voir qu'en sa presence, celuy que le Roy d'Assirie luy envoyoit. Ciaxare luy dit alors fort obligeamment, que c'estoit luy faire un reproche injurieux, que de le faire souvenir de ses erreurs passées : mais enfin Cyrus l'emporta : et l'Envoyé du Roy d'Assirie fut conduit devant Ciaxare. Apres qu'il eut presenté la Lettre dont il estoit chargé, qui ne se trouva estre que de creance ; et que Ciaxare se fut disposé à l'entendre : Seigneur, luy dit il, j'avois ordre du Roy mon Maistre, de vous dire pour la justification d'Artamene, que j'ay sçeu estre Cyrus en arrivant icy ; que ce n'estoit point luy qui l'avoit fait échaper de sa prison : et qu'il n'a jamais eu aucune intelligence aveques luy, contre le service qu'il vous doit. Mais puis que je le voy en liberté, il n'est pas necessaire, à mon avis, que je m'arreste, comme j'en avois ordre, à exagerer son innocence de ce costé là. Il m'avoit aussi chargé, si vous le delivriez, comme je devois vous en supplier de sa part, de vous declarer en suitte, qu'il n'a plus nulle intention de faire la guerre presentement, qu'à ceux qui protegent le 
<pb id="page_1701" n="V03-P337"/>Ravisseur de la Princesse Mandane. Qu'ainsi il vous offre toutes les Troupes qu'il va lever, dans la petite partie de ses Estats, que le bonheur de vos armes luy a laissé. Il vous offre mesme sa personne, si vous luy en accordez la seureté : et vous assure enfin, qu'il n'entre prendra plus rien Contre vous. Il m'avoit encore commandé, adjousta t'il, de faire sçavoir, s'il estoit possible, à l'illustre Artamene, qu'il croyoit qu'Artaxe estoit celuy qui avoit envoyé sa Lettre à Metrobate ; parce que ç'avoit esté de la main d'Artaxe qu'il en avoit reçeu une coppie, qu'il avoit voulu faire passer pour original : et que pour marque de cela, il apportoit celle qu'Artaxe avoit donné au Roy son Naistre, comme estant d'Artamene, en effet se trouva estre escrite de la propre main d'Artaxe ; qui n'avoit osé dire au Roy d'Assirie la fourbe qu'il avoit faite pour perdre Cyrus. Ciaxare trouvant un raport si juste des choses que Chrisante luy avoit dittes pour justifier son Maistre le jour qu'il fut delivré, à celles que je luy disoit cét Envoyé, en eut beaucoup de joye : de sorte que le traitant fort civilement, il luy dit qu'il auroit sa responce le lendemain : ne voulant pas la luy rendre à l'heure mesme, parce qu'il vouloit faire la grace à Cyrus de luy demander son advis. Apres donc que cét Envoyé se fut retiré, et qu'ils furent en liberté de parler, Ciaxare se fit encore redire precisément par Cyrus, ce qu'il avoit promis au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope, 
<pb id="page_1702" n="V03-P338"/>lors que le prince Mazare enlevoit la Princesse Mandane : si bien que comme Cyrus n'estoit plus en estat de luy rien déguiser, il luy dit ingenûment, qu'il luy avoit engagé sa parole, que quand la Fortune luy seroit assez favorable pour luy faire delivrer la Princesse, et pour vaincre tous les obstacles qui pourroient s'opposer à son bonheur ; il ne l'espouseroit jamais, sans s'estre batu contre luy. Mais pourquoy, luy dit Ciaxare, luy fistes vous cette injuste promesse ? Ce fut Seigneur, repliqua t'il, parce que le Roy d'Assirie ayant eu l'injustice de me demander que je le remise en liberté : et moy ayant eu la fidelité pour vous de ne le vouloir pas faire : je creus que ce Prince pourroit me soubçonner de ne le retenir que pour mon interest particulier : et comme estant bien aise de m'espargner la peine de vaincre un ennemi redoutable. De sorte que pour luy faire voir que je ne le retenois pas par un sentiment si lasche, je luy promis d'en user ainsi : aussi bien Seigneur, à vous parler sincerement, quand je ne la luy aurois pas promis, je ne lairrois pas de le faire : et il ne seroit pas aisé que je peusse vivre heureux, que je n'eusse fait avoüer au Roy d'Assirie, que si la Fortune me favorise en quelque chose, ce n'est pas tout à fait comme une aveugle, qui départ toutes ses faveurs sans choix. C'est pourquoy je vous conjure, si mes prieres vous sont cheres, de me permettre de demeurer dans les termes de nos conditions : puis qu'aussi bien ne pourrois-je pas obtenir de moy de les 
<pb id="page_1703" n="V03-P339"/>rompre. Ciaxare ne se rendit pas d'abord : mais enfin apres avoir consideré cette affaire, de tous les biais qu'il la pouvoit regarder ; il resolut de suivre luy mesme les conditions de Cyrus : luy semblant que c'estoit assurer les conquestes qu'il luy avoit faites, que de voir dans son Armée le Roy d'Assirie vaincu. Car il sçavoit bien que ce qu'il pourroit amener de Troupes ne seroit pas fort considerable : ny en pouvoir de rien entreprendre contre luy. Il dit donc le lendemain à l'Envoyé de ce Prince, que comme presentement les interests de Cyrus estoient les siens, il tiendroit tout ce qu'il luy avoit promis : et qu'ainsi il pouvoit assurer le Roy son Maistre, que sa Personne et ses Troupes seroient en seureté dans son Armée, quand il y voudroit venir ; sans que le souvenir du premier enlevement de Mandane l'obligeast à le maltraiter : et que Cyrus enfin luy tiendroit exactement la parole qu'il luy avoit donnée. Ce qui obligeoit principalement Ciaxare à en user de cette façon, estoit qu'il croyoit pouvoir plustost empescher ce combat de Cyrus et du Roy d'Assirie, quand ce Prince seroit dans son Armée, que s'il fust demeuré dans la sienne, son ennemy declaré. Joint encore que de cette sorte, il estoit hors de la crainte que la Princesse Mandane ne retombast une seconde fois sous la. puissance du Roy d'Assirie : et n'estoit point obligé à diviser ses forces pour luy faire teste, et pour aller en Armenie. Il consideroit mesme encore, que quand le malheur voudroit que Cyrus 
<pb id="page_1704" n="V03-P340"/>se batist contre ce Prince, et en fust vaincu, il ne seroit pas forcé pour cela, de luy donner la Princesse sa fille : Cyrus ne s'estant engagé qu'à ce qui dépendoit de luy, et non pas à la luy faire espouser. Cependant toutes choses estant prestes pour partir, Cyrus demanda la permission de commander l'Avant-garde : et demanda de plus qu'une partie des Troupes de Perse le suivissent. Comme Ciaxare ne luy pouvoit plus rien refuser, il obtint tout ce qu'il voulut : et il fut resolu qu'il partiroit avec vingt mille hommes seulement : que tous les Volontaires le suivroient : que le Roy marcheroit aussi bien tost avec le Corps de la Bataille : et que l'Arriere-garde seroit commandée par le Roy d'Hircanie : le Roy de Phrigie demeurant aussi avec Ciaxare. Jamais il ne s'est veû une plus grande joye, que celle des Troupes qui furent choisies pour cette Avant-garde, ny une plus sensible douleur, que celle que reçeurent les Chefs et les Soldats qui ne furent point commandez : et l'on eust dit qu'ils apprehendoient que Cyrus ne vainquist sans eux, et qu'ils ne trouvassent plus rien à faire quand ils le joindroient. Or pendant que tout se preparoit à partir, cet illustre Heros s'estant souvenu qu'il avoit promis aux Habitans de Sinope de faire rebastir leur Ville ; il supplia Ciaxare de vouloir qu'il s'aquitast de sa parole : et de souffrir qu'il employast à cela une partie de ses bienfaits. Mais Ciaxare voulut que ce fust des deniers publics, que cette Ville fust rebastie : et ordonna à Ariobante, qui 
<pb id="page_1705" n="V03-P341"/>demeura en Capadoce pour y tenir toutes choses en devoir, de faire venir des Architectes de Grece, pour reparer les desordres de l'embrasement de Sinope : voulant de plus, que comme il y avoit une Statuë de ce fameux Milesien qui l'avoit fondée, qui se nommoit Autolicus, il y en eust aussi une de Cyrus, comme en estant le second fondateur, ce qui fut executé. Cependant cét illustre Prince fut dire adieu à Martesie, qui ne le vit pas partir sans douleur : elle voulut alors l'obliger à luy rendre la Peinture de Mandane, qu'elle luy avoit prestée, à condition de la remettre en ses mains quand il partiroit pour la guerre d'Armenie : mais ce Prince la regardant attentivement ; cruelle Personne, luy dit il, comment voudriez vous que je pusse vaincre, si vous m'ostiez ce qui me doit rendre invincible ? Vous avez tant remporté de Victoires sans ce secours, repliqua t'elle, qu'il n'y a pas d'apparence que vous en ayez besoin. Cyrus entendant parler Martesie de cette sorte, creut qu'effectivement elle vouloit qu'il luy rendist ce Portrait : ce qui luy donna une douleur si sensible, que le visage luy changea : et ses yeux en devindrent si melancoliques, que Martesie en ayant compassion, luy dit, Seigneur, je change le terme que je vous avois donné : et je ne veux vous obliger à me rendre la Peinture de la Princesse, que quand vous l'aurez delivrée. Cyrus la remercia alors avec une joye extréme : et apres luy avoir demandé s'il ne pouvoit rien pour son service ? Elle luy dit 
<pb id="page_1706" n="V03-P342"/>qu'ayant dessein de s'approcher un peu plus prés de Mandane, afin de la revoir plustost quand il l'auroit remise en liberté ; elle avoit intention d'aller avec une de ses parentes qui devoit partir dans trois jours, pour s'en retourner vers les frontiers d'Armenie où elle demeuroit : et qu'elle le supplioit de luy faire donner escorte pour cela. Feraulas qui entendit la chose, fit ce qu'il pût pour avoir cette commission : mais Cyrus la luy voulant refuser obligeamment, parce qu'il ne pouvoit se resoudre d'esloigner de luy le seul homme avec qui il pouvoit le plus librement s'entretenir de son amour ; luy dit qu'il ne seroit pas juste qu'il fust heureux aupres de Martesie, durant qu'il estoit infortuné esloigné de Mandane : et en effet Ortalque avec deux cens Chevaux eut ordre d'accompager ces Dames en leur voyage. Martesie le supplia encore de vouloir accorder à Orsane la permission de s'en retourner vers le Roy et la Reine des Saces : luy semblant qu'apres qu'ils luy avoient fait l'honneur de luy confier la personne du Prince Mazare leur fils, il estoit juste qu'il allast du moins leur apprendre les particularitez de sa perte. Cyrus se souvenant alors des obligations que luy avoit sa chere Princesse ; des soins qu'il avoit eus de Martesie ; et de ce qu'il avoit mesme esté un de ceux qui avoient aidé à le delivrer : il voulut le voir, et luy dire luy mesme qu'il pouvoit s'assurer tousjours en luy, un Prince fort reconnoissant. En suitte luy ayant fait recevoir malgré qu'il en eust de magnifiques 
<pb id="page_1707" n="V03-P343"/>presens, il le congedia, et dit encore une fois luy mesme le dernier adieu à Martesie. Il demanda aussi au Prince Thrasibule s'il vouloit qu'il luy fist redonner des Vaisseaux, au lieu de ceux qu'il avoit perdus ? Mais ce Prince genereux luy respondit, qu'il auroit honte de les accepter, en une pareille Saison : et qu'il vouloit s'aller rendre digne à la guerre d'Armenie, de la glorieuse protection qu'il luy avoit promise. Cyrus n'ayant donc plus rien à faire à Sinope, fut prendre congé de Ciaxare, qui l'embrassa avec une tendresse sans pareille : ceux des Chess qui n'alloient pas aveques luy, furent aussi luy dire adieu : et luy tesmoigner de nouveau la douleur qu'ils avoient, de ce qu'ils ne feroient que le suivre. Cyrus avoit ce jour là dans les yeux, je ne sçay quelle noble fierté, qui sembloit estre d'un heureux presage : et à dire vray, il eust esté difficile de s'imaginer en le voyant : qu'il eust pû estre vaincu, tant sa phisionomie estoit Grande et heureuse. Ce Prince estoit d'une taille tres avantageuse et tres bien faite : il avoit la teste tres belle : et tout l'art que les Medes aportent à leurs cheveux, n'approchoit point de ce que la Nature toute seule faisoit aux siens : qui estant du plus beau brun du monde, faisoient cent mille boucles agreablement negligées, qui luy pendoient jusques sur les espaules. Son taint estoit vif ; ses yeux noirs pleins d'esprit, de douceur, et de majesté : il avoit la bouche agreable et sous-riante ; le nez un peu aquilin ; le tour du visage admirable ; et l'action 
<pb id="page_1708" n="V03-P344"/>si noble, et la mine si haute, que l'on peut dire assurément, qu'il n'y eut jamais d'homme mieux rait au monde que l'estoit Cyrus. De sorte qu'il ne se faut pas estonner, si le jour qu'il partit de Sinope, estant monté sur un des plus fiers et des plus beaux Chouaux que l'on vit jamais : ayant un habit de guerre le plus superbe que l'on se puisse imaginer : et ayant mis aussi pour ce jour là seulement, la magnifique Escharpe de la Princesse Mandane, tout le peuple le suivit jusques hors de la Ville, le chargeant de benedictions ; luy souhaittant la victoire ; et le voyant partir avec des larmes. Il estoit suivi de tous les principaux Chefs, et de tous les Volontaires : de sorte que ce Gros de gens de qualité tous magnifiquement vestus, et admirablement bien montez, faisoit un des plus beaux objets du monde. Le Prince Thrasibule, le Prince Artibie, Hidaspe, Gobrias, Gadate, Chrisante, Aglatidas, Megabise, Adusius, Thimocrate, Leontidas, Philocles, Feraulas, et mille autres estoient de ce nombre : cependant au milieu du tumulte, et malgré tous les soings qu'avoit Cyrus, Mandane estoit tousjours dans son coeur : et tant que cette marche dura, sans manquer à rien de tout ce qu'il devoit faire comme General d'Armée, il ne manqua non plus à rien de ce qu'il devoit comme Amant fidelle : et il donnoit tousjours toutes les heures qu'il pouvoit dérober à ses occupations, au souvenir de sa chere Princesse. Cela n'empeschoit pas neantmoins qu'il n'agist avec une prevoyance 
<pb id="page_1709" n="V03-P345"/>admirable : et par l'ordre qu'il apportoit tousjours aux marches des Armées qu'il commandoit, il ne ruinoit point les lieux de son passage, et ne laissoit pourtant pas souffrir ses Soldats. Ils avoient donc desja marché plusieurs jours et estoient desja arrivez à cent stades prés du fleuve Licus, qui separe la petite Armenie de la Capadoce ; lors que quelques Coureurs de l'Armée amenerent à Gyrus (qui faisoit repaistre ses Chevaux, et reposer ses gens dans une forest) un homme qu'ils disoient estre un Espion, et qui avoit toutefois demandé à parler à luy. Mais Cyrus fut bien agreablement surpris, de voir que c'estoit Araspe déguisé en Marchand Armenien, que des Ciliciens qui l'avoient pris n'avoient pas connu. Il l'embrassa alors avec joye : et le tirant à part à l'heure mesme ; et bien mon cher Araspe, luy dit il, avez vous esté plus heureux que Megabise ? et sçavez vous plus de nouvelles de la Princesse et du Roy de Pont qu'il n'en apporta ? Je sçay Seigneur, luy respondit il, presques tout ce que je pouvois sçavoir, excepté que je n'ay pas bien veû la Princesse Mandane, et que l'on ne m'a pas dit son Nom : mais enfin pour vous raconter ce que j'ay apris, je vous diray qu'avec l'habit que vous me voyez ; et sçachant assez bien la langue Armenienne, j'ay tousjours esté pris pour un veritable Armenien, mesme dans Artaxate, où la Cour est presentement. Là je me suis meslé avec diverses personnes : et j'ay sçeu que le Roy d'Armenie dit tousjours que la 
<pb id="page_1710" n="V03-P346"/>Princesse Mandane n'est point dans ses Estats : et qu'il publie qu'on ne la luy demande que pour avoir encore un plus grand pretexte de luy faire la guerre, à cause du tribut qu'il n'a pas voulu payer. Le Peuple mesme à ce que j'ay appris, l'a creû long temps ainsi : mais depuis quelques jours ce mesme Peuple a changé d'avis : et tout le monde croit qu'effectivement la Princesse Mandane est presentement dans un Chasteau qui n'est qu'à cinquante stades d'Artaxate : du costé qui regarde vers les Chaldées, et qui est basti sur le bord d'une petite Riviere, laquelle se jette en ce lieu là dans l'Araxe, qui passe dans Artaxate. Ce qui fait qu'ils ont cette croyance, est qu'ils sçavent que dans le mesme temps qu'ils ont apris que l'on disoit que la Princesse Mandane y doit estre, il est arrivé deux Dames, que quelques hommes conduisoient, que l'on a mises dans ce Chasteau ; que l'on y garde tres soigneusement ; et que l'on sert avec beaucoup de respect. Quelques uns de ceux qui les ont veuës, ont dit de plus, qu'il y en a une admirablement belle, et qui paroist fort melancolique. Je me suis informé aussi exactement que je j'ay pû, sans me mettre au hazard d'estre descouvert, quelle sorte de beauté est celle de cette Dame : et j'ay trouvé par tout ce que l'on m'en a dit, que ce doit estre la Princesse. Car on m'a assuré qu'elle est blonde, blanche, de belle taille ; et qu'elle a l'air fort modeste. Outre cela j'ay encore remarqué moy mesme, que le jeune Prince Phraarte, frere du Prince Tigrane, qui 
<pb id="page_1711" n="V03-P347"/>est demeuré malade à la haute Armenie, y va tous les jours peu accompagné : de sorte qu'il est aisé de s'imaginer qu'il faut qu'il y ait quelque personne d'importance en ce lieu là. De plus, je vous diray qu'estant un jour allé à ce Chasteau, avec un Marchand d'Artaxate, de qui j'avois gagné l'amitié par quelques petits presens ; afin qu'il trouvast les moyens de m'y faire entrer, sur le pretexte de le voir par curiosité : j'entray effectivement jusques dans la premiere Court : et j'eusse assurément veû tout ce Chasteau, et tous les Jardins, et par consequent bien veû la Princesse : si par malheur le Prince Phraarte ne fust arrivé dans ce temps là. Mais à peine sçeut on qu'il venoit, qu'on nous fit cacher, parce qu'il y a deffence expresse de laisser entrer personne. Comme il fut entré dans le Chasteau, on nous fit sortir en diligence : neantmoins en repassant par un endroit de la basse Court, je vy ce mesme Prince à un Balcon, qui entretenoit une Dame : qui me parut estre la Princesse Mandane : du moins à ce que j'en pus juger en un moment, et d'assez loing, ne luy voyant qu'un costé de la teste, et ne pouvant bien voir distinctement que la couleur de ses cheveux et sa taille. Voila Seigneur tout ce que j'ay appris de la Princesse, et tout ce que j'en ay pû apprendre : car depuis cela on n'a plus voulu me laisser entrer au Chasteau où elle est : et je n'ay pû rien apprendre du Roy de Pont. Il n'en faut point douter, dit Cyrus, c'est assurément la Princesse Mandane que vous avez veuë : 
<pb id="page_1712" n="V03-P348"/>et les visites du Prince Phraarte en sont une preuve infaillible. Mais, poursuivit il, Araspe, ce Prince est il aussi bien fait, que le Prince Tigrane son frere ? je n'en sçay rien Seigneur (repliqua t'il en sous-riant, comme estant accoustumé de vivre avec beaucoup de liberté aupres de Cyrus) car je n'ay jamais eu l'honneur de voir le Prince Tigrane : mais je sçay bien que Phraarte n'est pas si bien fait que l'illustre Artamene. Cyrus sousrit du discours d'Araspe : et l'embrassant encore une fois ; j'ay tort, je l'avoüe, luy dit il, de vous demander ce que je vous demande : et je merite la raillerie que vous me faites, pour ne vous avoir pas demandé d'abord, si ce Chasteau est bien fortifié ; si le passage de cette Riviere est gardé ; et si selon les apparences, la victoire nous coustera cher ? Mais Araspe, l'amour est une passion si imperieuse, que son interest va tousjours devant toute autre chose, c'est pourquoy vous me devez excuser. En suitte de cela, Araspe luy dit que ce Chasteau estoit dans un Bourg si grand qu'il en estoit foible : que la scituation en estoit inegale et irreguliere à tel point, par son excessive longueur, qu'à moins que d'y avoir six mille hommes bien resolus à le garder, il ne seroit pas impossible de le prendre. Que la difficulté de cette entreprise estoit, qu'il n'y avoit que cinquante stades de ce Bourg à Artaxate, qui estoit la plus grande Ville de toutes les deux Armenies : et dans les Faux-bourgs de laquelle estoit alors tout ce que le Roy d'Armenie 
<pb id="page_1713" n="V03-P349"/>avoit de Troupes. Que de plus, comme ce Royaume là n'avoit pas grand nombre de Villes, petites ny mediocres, à cause de l'abondance des pasturages, qui font que toute la Campagne est fort habitée : celle là estoit si prodigieusement peuplée, que quand ses habitans ne feroient simplement que se monstrer rangez en Bataille, ils feroient peur à regarder. Qu'ainsi il le supplioit de ne trouver pas mauvais, s'il luy disoit que selon son sens, il ne devoit rien entreprendre, que toute l'Armée ne fust venuë : et qu'il se devoit contenter de se saisir du passage de la riviere, qui estoit assez foiblement gardé. Parce que quelques advis que reçeust le Roy d'Armenie de la marche de l'Armée de Ciaxare, il ne croyoit pourtant pas encore qu'on luy allast faire la guerre tout de bon : et s'imaginoit tousjours, que ce n'estoit seulement que pour l'obliger par la crainte, à payer le Tribut qu'il devoit. Cyrus remercia alors Araspe, de toute la peine qu'il avoit euë, et du danger où il s'estoit mis à sa consideration : et luy faisant quitter son habillement de Marchand, et prendre un autre cheval que le sien, il poursuivit sa marche, apres avoir tenu Conseil de guerre, sur l'attaque du passage de la Riviere, pour faire seulement honneur aux Chefs qui estoient aveque luy : car dans tous les Conseils qui se tenoient, ses advis en faisoient tousjours toutes les resolutions. Il dépescha aussi vers Ciaxare, pour l'advertir de tout ce qu'Araspe avoit apris : et l'envie de vaincre se renouvellant dans 
<pb id="page_1714" n="V03-P350"/>son coeur, il fit haster la marche de ses Troupes : et se prepara à forcer à l'heure mesme le passage de la Riviere, n'oubliant rien de tout ce qu'un Capitaine prudent et courageux peut faire, en une pareille rencontre. Aussi vint il aisément à bout de son dessein : et le retranchement que les Armeniens avoient fait, ayant esté forcé en un quart d'heure, il se vit dans le Païs Ennemy, et Maistre de la Riviere, sans avoir perdu que quinze ou vingt Soldats, en une occasion où tout ce qui fit resistance fut taillé en pieces, et entierement deffait. Lors qu'il estoit party de Sinope, il avoit eu intention d'attendre toute l'Armée en ce lieu là, apres s'en estre assuré : mais comme le pouvoir qu'il avoit estoit absolu, il changea de dessein : et il prit celuy de delivrer Mandane, s'il estoit possible, auparavant que le Roy fust arrivé : luy semblant que moins il auroit de gens à partager le peril qu'il y avoit en cette entreprise, plus cette Princesse luy en seroit obligée, et plus cette action en seroit glorieuse. Ce qui le confirma encore en cette resolution, fut la nouvelle qu'il reçeut, que Ciaxare s'estant trouvé mal, son départ avoit esté differé de trois jours : et qu'à cause de cét accident, sa marche seroit plus lente. Mais ce qui le poussa plus fortement que tout cela, à cette dangereuse entreprise, fut qu'il sçavoit que le Roy d'Assirie devoit venir : et qu'il ne pût se resoudre à endurer que son Rival partageast aveques luy la gloire de delivrer sa Princesse. Ne pouvant donc plus souffrir ce retardement, il laissa 
<pb id="page_1715" n="V03-P351"/>deux mille hommes à garder le passage de la Riviere : et fut droit vers la grande Ville d'Artaxate ; qui estoit scituée dans une Plaine tres fertile au bord de l'Araxe : et à peu prés au mesme lieu où par les Conseils d'Hanibal un autre Roy d'Armenie fit longtemps depuis rebastir la nouvelle Artaxate. Cette Ville n'estoit commandée que de fort peu d'endroits : mais ses Murailles estoient si foibles ; et mesmes en quelques lieux si détruites, que sa force ne consistoit qu'en la multitude de ses Habitans. Bien est il vray qu'elle estoit se prodigieusement grande, que tout autre coeur que celuy de Cyrus, n'auroit pas entrepris ce qu'il entreprit. Comme il fut donc arrivé assez prés d'Artaxate, où le Roy d'Armenie estoit, avec tous les Grands de son Royaume, attendant que son Armée qui estoit desja de dix mille hommes, fust assez forte pour se mettre en campagne, il fut reconnoistre en personne, la scituation de ce Bourg où estoit le Chasteau qu'il vouloit prendre : et apres avoir remarqué tous les lieux d'alentour, sans que les Ennemis osassent se monstrer que de loin ; quoy que Chrisante et ses plus fidelles serviteurs luy pussent dire, il voulut tout hazarder, pour delivrer sa Princesse. Il fit donc filer toute la nuit vers ce lieu là, douze mille hommes qui luy restoient : car il avoit falu en laisser six mille en divers Postes, pour assurer sa retraitte, s'il la faloit faire, et pour garder un passage sur l'Araxe : outre les deux mille qu'il avoit laissez, pour garder celuy de cette autre Riviere 
<pb id="page_1716" n="V03-P352"/>qui separe l'Armenie de là Capadoce. Apres avoir donc assemblé ses Troupes proche d'un petit Bois, et chosi celles qu'il destinoit à l'attaque du Bourg et du Chasteau : quoy qu'il fust adverty que toute la Ville d'Artaxate estoit en armes, et que tous les Bourgeois se preparoient à sortir contre luy, ce Grand coeur ne s'ébranla point : au contraire prenant de nouvelles forces par la grandeur du peril, il choisit une petite eminence qui estoit entre la Ville et ce Chasteau : et apres avoir rangé huit mille hommes en Bataille sur cette hauteur, et y avoir placé six de ces terribles Machines, qui servoient à lancer des Boulets de pierre, pour s'opposer au secours que le Roy d'Armenie vouloit y donner ; il fut avec les quatre mille autres attaquer le Bourg, dans le quel l'on avoit jetté trois mille Soldats, qui s'estoient retranchez quelques tours auparavant que Cyrus arrivast à la veuë d'Artaxate. Cette attaque se fit par trois endroits à la fois, apres que quatre Beliers eurent abatu la Barricade et la Muraille : mais avec tant de vigueur, que les Ennemis en furent d'abord espouvantez. L'on eust dit à voir agir Cyrus, qu'il estoit invulnerable, veû comme il s'exposoit à la gresle des traits des Ennemis. La premiere Attaque estoit commandée par le Prince Thrasibule : la seconde par Hidaspe : et la troisiesme par Aglatidas : car pour Cyrus il voulut se reserver la liberté d'aller combattre ceux de la Ville, s'ils avoient la hardiesse de vouloir venir secourir ce Chasteau. D'abord la 
<pb id="page_1717" n="V03-P353"/>premiere Barricade fut emportée, du costé qu'estoit Cyrus : et ceux qui la defendoient, fuyant avec precipitation jusques à la seconde, y furent tuez, et servirent encore à faire forcer les autres par l'effroy que leur deffaite leur donna. Pendant cela non seulement l'attaque de Thrasibule reüssit de mesme, et celle d'Aglatidas aussi : mais les Soldats encore animez par l'exemple de leur vaillant Chef, planterent des échelles contre les Murs, dont les Beliers avoient desja abatu une partie : de sorte que tout d'un coup les Soldats et les Habitans de ce lieu là se virent envelopez de toutes parts, et contraints de fuïr pour sauver leur vie. Les uns jettent leurs armes et se rendent : les autres fuyent en tumulte et en desordre : quelques uns pour esviter l'Espée de l'Ennemy qui les poursuit, trouvant le Pont trop estroit et trop embarrassé pour tant de monde, se jettent dans la Riviere qui passe en ce lieu là, et s'y noyent miserablement. Quelques uns taschent de se deffendre encore à ce Pont : mais comme la valeur de Cyrus ne s'arrestoit jamais qu'apres la victoire, il les poursuit ; il les force ; il tuë tout ce qui luy resiste, et pardonne à tout ce qui luy cede. Celuy qui commandoit les gens de guerre qui estoient en ce lieu là, et qui estoit un homme de coeur, y fut tué de divers coups, n'ayant pas voulu demander quartier : et des trois mille hommes que l'on avoit mis dans ce Bourg, il en échapa fort peu qui ne fussent ou blessez ou prisonniers. Bien est il vray que du costé de Cyrus, le 
<pb id="page_1718" n="V03-P354"/>Prince Artibie, qui ce jour là combatoit comme Volontaire, y reçeut deux blessures mortelles, ce qui affligea extraordinairement Cyrus. Cependant ceux du Chasteau ne voyant pas qu'ils fussent en estat de tenir contre de si vaillans Ennemis : et la Princesse qui estoit dedans, leur pro mettant de grandes recompenses, s'ils se rendoient à cét invincible Conquerant ; ils firent signe qu'ils vouloient parlementer : ce qui donna une joye si grande à ce Prince, par l'esperance de revoir bien tost sa chere Mandane, qu'il n'en avoit jamais eu de plus sensible. Il s'estonnoit toutesfois estrangement, de voir que le Roy de Pont qu'il sçavoit estre si vaillant et se brave, ne paroissoit point : D'où vient, disoit il en luy mesme, qu'en une occasion comme celle cy, je ne le voy pas les armes à la main ? s'il souvient de quelques bons offices que je luy ay rendus, que ne me rend t'il ma Princesse ? Et s'il ne s'en veut pas souvenir, que ne me vient il combattre ? Assurément disoit il encore, il faut ou qu'il soit mort, ou que quelque bizarre Politique que je ne comprens point, fasse que le Roy d'Armenie le tienne prisonnier dans ce Chasteau. Toutes ces reflexions n'agiterent pourtant pas longtemps son esprit : et l'esperance presque certaine qu'il avoit de delivrer Mandane, fit qu'il abandonna son ame à la joye. Il parlemente donc avec le Capitaine du Chasteau : il luy promet tout ce qu'il veut, pourveu qu'il luy rende promptement la Princesse qu'il garde : et ce Capitaine luy obeïssant, et se 
<pb id="page_1719" n="V03-P355"/>fiant à la parole d'un Prince qui la gardoit inviolablement à ses plus mortels Ennemis, ouvre les Portes, et laisse entrer Cyrus dans le Chasteau, suivy d'autant de monde qu'il voulut, faisant poser les armes au peu de Garnison qu'il y avoit. D'abord que Cyrus fut dans la basse court de ce Chasteau : où est la Princesse ? dit il à ce Capitaine : la voicy Seigneur (repliqua t'il, en luy monstrant à sa droite un Perron, où en effet il vit deux Femmes qui venoient vers luy ; la premiere estant soustenuë par un Escuyer qui luy aidoit à marcher) son imagination n'estant remplie que de Mandane : il fut vers cette Dame avec precipitation : pour luy espargner quelques pas : mais en s'en aprochant, cette personne ayant levé son voile, et s'estant arrestée un moment, comme estant fort surprise de la veuë de Cyrus : il vit sans doute un des plus beaux objets du monde ; mais le plus desagreable pour luy en cét instant, puis qu'il connut que cette Personne n'estoit pas sa Princesse. Il se tourna donc vers ce Capitaine, comme pour l'accuser de l'avoir trompé : mais cette belle Personne s'estant aprochée le visage un peu esmeû ; Seigneur, luy dit elle, le Roy de Pont mon Frere fut si bien traitté de vous, lors qu'il fut vostre prisonnier, que j'ay lieu d'esperer de l'estre aussi favorablement que luy : puis que vous estes trop genereux, pour ne proteger pas la plus malheureuse Princesse de la Terre. Cyrus estoit se affligé de voir qu'il n'avoit pas delivré Mandane, et se surpris d'apprendre que cette 
<pb id="page_1720" n="V03-P356"/>cesse que luy parloit estoit Soeur du Roy de Pont ; qu'il fut un moment sans pouvoir presques luy respondre : neantmoins faisant un grand effort sur. son esprit ; Vous ne vous trompez pas Madame, luy dit il fort civilement, quand vous croyez que je vous traiteray avec tout le respect que l'on doit à une personne de vostre condition : car encore que le Roy vostre Frere soit celuy que je viens chercher en Armenie, je ne laisseray pas de vous assurer, que je vous rendray tousjours tous les services qui seront en ma puissance. Comme cet te belle Princesse alloit respondre, on vint advertir Cyrus qu'il sortoit d'Anaxate une multitude de monde si prodigieuse, que sa presence estoit necessaire à son Armée : Souffrez donc Madame (luy dit il, en luy presentant la main) que je vous remene dans vostre Apartement : et que je vous laisse Maistresse de ce Chasteau, jusques à ce que j'aye achevé d'assurer cette petite Conqueste. En disant cela il la conduisit dans sa Chambre : où apres luy avoir fait encore un compliment, avec assez de precipitation : et avoir commandé à Chrisante qu'il y laissa, de la servir en tout ce qu'il pourroit : il descendit dans la Court, où il rencontra quelques Soldats et quelques Capitaines qui portoient dans ce Chasteau le Prince Artibie blessé, afin de l'y faire penser plus commodément. Comme Cyrus le vit en cét estat, et qu'il remarqua que ceux qui le soutenoient trop foibles, et l'incommodoient en le portant : quel que pressé qu'il fust, et quelque douleur qu'il 
<pb id="page_1721" n="V03-P357"/>eust en l'ame ; il aida de sa propre main à porter cét illustre blessé, jusques à une Chambre basse où il fut mis sur un lict. Mais ce Prince affligé en recevant civilement les bons offices de Cyrus, le faisoit bien plustost par sa propre consideration, que parcelle de la vie qu'il vouloit perdre, et que Cyrus luy vouloit conserver : en ordonnant comme il fit à ceux qu'il laissa aupres de luy, d'en avoir tous les soings imaginables. Apres cela Cy rus monta à cheval : et voyant qu'il ne pouvoit encore satisfaire son amour, par la liberté de sa Princesse : il voulut du moins satisfaire sa gloire, faisant la plus hardie action du monde. A chaque pas qu'il faisoit, il recevoit advis sur advis des Troupes qui sortoient d'Artaxate : mais quelque grand qu'on luy representast ce peril, il fut toutesfois se mettre à la teste des siennes : resolu de combattre, quand mesme il seroit attaqué par cent mille hommes. En effet si le Roy d'Arme nie l'eust entrepris, il n'y en eust eu gueres moins : car depuis une petite vallée qui s'abaisse presques imperceptiblement, et qui est au dessous de l'eminence où Cyrus s'estoit posté, jusques à Artaxate ; toute la Campagne estoit couverte de Troupes Ennemies : qui firent mesme semblant d'avoir intention de combattre : car le Roy d'Armenie tint Conseil de guerre pour cela, hors des Murailles de la Ville, et s'avança jusques à un Vilage où il fit alte, qui est fort proche de ce petit Vallon qui separoit les deux Armées. Cependant le Grand Cyrus demeura ferme en son Poste : 
<pb id="page_1722" n="V03-P358"/>regardant tousjours fierement cette multitude innombrable d'Ennemis, qui n'osoient pourtant l'attaquer. Il conduisit mesme cette grande action avec tant d'heur, et tant de prudence : qu'il y avoit plus de six heures que ce Chasteau estoit pris, que ceux d'Artaxate ne le sçavoient pas encore. En fin apres avoir bien consulté, le Roy d'Armenie conclut, qu'il ne faloit point attaquer un Prince, accoustumé de combattre comme un Lion, et de vaincre tout ce qui luy resistoit. Le Prince Phraarte, qui estoit assez brave, vouloit bazarder la chose, à quelque prix que ce fust : mais son advis n'estant pas suivy, parce qu'un Chef experimenté, soutint qu'il n'y avoit nulle aparence d'aller choquer avec des Troupes nouvelles et des Bourgeois, des Troupes aguerries, et le plus Grand Capitaine du monde posté avec quelque avantage : Cyrus eut la satisfaction d'avoir pris ce qu'il vouloit prendre, à la veuë de ses Ennemis : et de leur avoir presenté la Bataille, depuis le matin jusques à la nuit, sans qu'ils eussent osé l'accepter, quoy qu'ils fussent vingt fois plus que luy. La nuit tombant tout d'un coup, cacha une partie de la honte qu'avoient tous les Habitans d'Artaxate, de rentrer dans leur Vil le apres avoir seulement veû prendre un Chasteau qui leur estoit tres considerable, à cause de l'Araxe qui y passe. Cependant Cyrus n'avoit pas l'ame tranquile ; et cette grande action ne luy donnoit que de la douleur : car il avoit se fortement esperé de delivrer la Princesse 
<pb id="page_1723" n="V03-P359"/>Mandane, qu'il ne pouvoit se consoler de ne l'avoir pas fait. Aussi tost qu'il eut donc veû que toutes les Troupes estoient rentrées dans la Ville, et qu'il eut posé des Gardes avancées de ce costé là, il fut passer le reste de la nuit au Chasteau qu'il avoit pris. Apres s'estre informé de la santé du Prince Artibie, qu'on luy dit estre fort mauvaise, et avoir sçeu que la Princesse de Pont estoit retiré : il demeura seul dans sa Chambre avec Feraulas. Et bien (luy dit il avec une melancolie extréme) que dittes vous de ma fortune ? et ne faut il pas avoüer que je suis le plus malheureux Prince du monde ? le pensois Seigneur, repliqua Feraulas, que c'estoit aux vaincus à se plaindre, et aux Vainqueurs à se resjoüir : non non, dit il, Feraulas, la gloire n'est plus la plus forte dans mon coeur : et quand j'aurois défait cette multitude d'Ennemis que je n'ay fait que regarder, je serois aussi melancolique que je le suis, Je ne cherche presentement ny à faire des conquestes, ny à aquerir de la reputation : je cherche Mandane seulement : et puis que je ne la trouve point, je suis plus malheureux que se j'avois esté vaincu. Araspe ne mentoit pas, poursuivit il, quand il disoit qu'il y avoit une personne de qualité en ce Chasteau : qu'elle estoit belle, blonde, blanche, et de bonne mine : mais helas, que cette Princesse toute admirablement belle qu'elle est, me donne peu de satisfaction par sa veuë ! Je trouve pourtant Seigneur, interrompit Feraulas, que c'est toujours quel que chose, que d'avoir en vos 
<pb id="page_1724" n="V03-P360"/>mains une Soeur du Roy de Pont : et une Personne de laquelle j'ay oüy dire beaucoup de bien, quand nous estions à la guerre de Bithinie : De sorte qu'il y a apparence que cela tiendra ce Prince en quelque crainte. Ha Feraulas, respondit il en soupirant, quelque chere que luy puisse estre la Princesse de Pont, Mandane la luy sera tousjours davantage : et entre une Soeur et une Maistresse, il n'y a pas grande peine à se refondre. S'il tenoit en son pouvoir un Frere se je l'avois, et mesme le Roy mon Pere, cela pourroit servir à quelque chose : mais pour Mandane à rien du tout. Joint que me connoissant comme il me connoist, il ne craindra pas que je mal-traitte la Princesse sa Soeur, quoy qu'il ne me rende pas Mandane : et il sçait trop que je ne suis pas capable de faire jamais une action se lasche, se injuste, et se cruelle : ainsi sans rien hazarder, il gardera ma Princesse. Mais Seigneur, dit Feraulas, estes vous bien assuré que cette belle Personne soit la Princesse de Pont ? Ouy, repliqua t'il, et presentement que je rapelle en ma memoire un Portrait que la femme d'Arsamone m'en fit monstrer, par la Princesse sa fille, afin de connoistre si j'estois Spitridate, ou se je ne l'estois pas ; je voy bien que c'est effectivement elle ; car cette Peinture luy ressembloit extremement. Mais se cela est, reprit Feraulas, je m'estonne qu'elle ne vous a aussi bien pris pour Spitridate, que ces autres Princesses de Bithinie : C'est sans doute, repliqua Cyrus, que le Roy son frere luy aura parié de cette prodigieuse 
<pb id="page_1725" n="V03-P361"/>ressemblance, que l'on dit estre entre luy et moy. Quoy qu'il en soit Feraulas, ce n'est pas de semblables choses que je me dois entretenir, et que vous me devez parler : et Mandane, la seule Mandane, doit estre l'objet de toutes mes pensées, et le sujet de toutes mes conversations. Encore se je sçavois precisément où elle est, j'aurois l'ame en quelque repos : car quand elle seroit dans Artaxate, sans attendre l'arrivée de Ciaxare, j'entreprendrois de la delivrer. Vous le pour riez sans doute, repliqua Feraulas ; car apres ce que nous venons de voir, l'on peut dire que si vous ne forcez pas cette Ville, c'est que vous ne l'aurez pas voulu forcer : et ses Habitans devroient vous rendre grace de tous les maux que vous ne leur ferez pas, parce que vous les leur aurez pû faire. Apres avoir encore parlé quelque temps, Cyrus se jetta sur un lict, plus pour se reposer que pour dormir : aussi bien n'en eust il pas eu le loisir ; car on luy vint dire que le Prince Artibie estoit à l'extremité, et qu'il demandoit à le voir. A l'instant mesme il se leve et le va trouver ; et il le trouve en effet prest à mourir : mais avec un esprit se libre, et une ame se tranquile, que Cyrus en fut surpris. Je suis au desespoir, luy dit il en s'en approchant, d'estre en partie cause du déplorable estat où vous estes : Au contraire (luy respondit genereusement ce Prince mourant) vous devez vous en resjoüir pour l'amour de moy : qui depuis la per te de Leontine, n'ay cherché la guerre, que pour 
<pb id="page_1726" n="V03-P362"/>y trouver la mort. Je n'eusse pû sans doute la rencontrer en nul autre lieu, si glorieuse qu'aupres de vous : aussi ne regretay je plus rien en la vie : et je mourray avec une douceur que je ne vous puis ex primer, se vous me prommettez de faire enfermer mes Cendres dans le Tombeau de Leontine. En prononçant ce Nom qui luy estoit se cher, il per dit la parole, et peu de temps apres la veuë et la vie : et il expira sans violence, à cause de la grande perte de sang qu'il avoit faite. Il eut pourtant la satisfaction, d'entendre que Cyrus luy promit ce qu'il vouloir : car il luy serra faiblement la main, et leva les yeux vers luy, comme pour l'en remercier. Mais ce qu'il y eut d'admirable en cet te funeste advanture, fut que la mort n'effaça point de dessus son visage, quelques legeres marques du plaisir qu'il avoit eu à mourir, puis que sa Maistresse estoit morte. Cyrus eut le coeur extremement attendri de la perte de ce jeune Prince, qui avoit sans doute toutes les qualitez necessaires pour meriter son estime et son amitié : aussi donna t'il des tesmoignages de douleur fort glorieux pour le Prince Artibie : et quand son Tombeau eust esté couvert de despoüilles d'Ennemis vaincus, et de Trophées d'Armes brisées ; il n'eust pas esté plus honoré, que de voir ses Cendres arrosées des larmes du plus Grand Prince du monde : et d'un Prince encore qui avoit une douleur se sensible dans le coeur, qu'elle le pouvoit presques raisonnablement dispenser d'avoir de la sensibilité pour nulle autre chose. Cependant la 
<pb id="page_1727" n="V03-P363"/>pointe du jour paroissant, il fut adverti que l'espouvante estoit se grande dans Artaxate, et qu'il y avoit une consternation se universelle, que le Roy d'Armenie en estoit sorti avec toute sa Cour, et une partie de ses Troupes : pour se retirer sur le haut de certaines Montagnes inaccessibles, où il y avoit mesme des Chasteaux assez bien fortifiez, et qui estoient du costé opposé à celuy où il estoit alors. Il sçeut encore que ce Roy avoit emmené la Reine sa femme, et les Princesses ses filles : et il s'imagina que peut estre Mandane y estoit elle aussi. Il eust bien voulu à l'instant mesme aller apres : mais on luy assura qu'auparavant qu'il fust seulement en estat de partir, le Roy d'Armenie seroit arrivé au lieu de son Azile, où il n'auroit plus rien à craindre que la faim. Neantmoins comme Cyrus ne voulut pas se fier à ce qu'on luy en disoit ; il monta à cheval, apres avoir commandé à un Chirurgien Egyptien qui estoit dans les Troupes de Chipre, d'embaumer le corps du Prince Artibie de cette excellente maniere que l'on pratique en son Païs, et qui rend les morts incorruptibles ; voulant luy tenir sa parole. Il laissa ordre aussi de faire un compliment à la Princesse de Pont, de ce qu'il ne la verroit qu'à son retour : et ces ordres estant donnez, il fut avec deux cens Chevaux seulement, se faire monstrer ces Montagnes : et il connut en effet, qu'il estoit impossible qu'il peust y arriver à temps. Il prit donc alors la resolution d'aller occuper quelque Poste, entre ces Montagnes et l'a 
<pb id="page_1728" n="V03-P364"/>Ville, afin d'en empescher la communication : mais à peine les Troupes qu'il commanda pour ce la sous la conduite d'Hidaspe eurent elles marché, que les Habitans d'Artaxate redoublant encore leur frayeur, apres avoir tenu un conseil tumultueux, trouverent plus de seureté à se rendre à un Vainqueur comme Cyrus, que d'entre prendre de resister plus long temps à un Prince tousjours invincible. Ils envoyerent donc des Deputez vers luy, pour luy demander grace : mais avec de termes aussi soumis, que s'il eust eu desja son Armée toute entiere à leurs Portes. Comme il estoit le plus doux Prince de la Terre, à tout ce qui ne luy resistoit point, il ne voulut d'eux qu'un simple serment de fidelité : il ne jugea pas mesme à propos avec se peu de Troupes qu'il avoit, de s'engager dans cette Ville : et il se contenta d'occuper les deux bouts de l'Araxe, et quelques Chasteaux mediocrement forts, qui estoient en divers endroits d'Artaxate ; afin que par là il ostast tout secours au Roy d'Armenie, et toute communication entre la Ville et le lieu où il s'estoit retiré. Il continua donc le dessein d'envoyer Hidaspe vers le pied de ces Montagnes, avec douze cens hommes seulement : pour empescher ceux de la Campagne d'y porter des vivres. En suitte de quoy il se resolut d'attendre que Ciaxare fust arrivé, auparavant que de plus rien entreprendre : et apres avoir donné tous les ordres necessaires, il s'en retourna au Chasteau d'où il estoit parti, avec assez d'impatience d'entretenir la princesse 
<pb id="page_1729" n="V03-P365"/>de Pont : s'imaginant que peut-estre pourroit elle sçavoir où estoit le Roy son Frere : et par consequent où estoit aussi la Princesse Mandene. S'estant donc un peu reposé, et s'estant mis en estat de paroistre avec bien-seance devant elle, il luy fit demander s'il pourroit avoir l'honneur de la voir : comme elle ne le desiroit pas moins qu'il le souhaitoit, quoy que ce fust par des raisons disse rentes, elle luy fit dire qu'elle recevroit sa visite fort agreablement. De sorte qu'allant la trouver à l'heure mesme, il en fut reçeu en effet avec toute la civilité possible : et il luy rendit aussi toute la soumission et tout le respect qu'il luy eust pû rendre, quand elle eust encore esté dans Heraclée, Apres les premiers complimens passez, Seigneur, luy dit elle, si la Fortune eust esté aussi favorable au Roy mon Frere, que vous le luy fustes en le faisant delivrer, il n'eust pas perdu comme il a fait : les Royaumes qu'on luy a veû posseder. Je ne sçay Madame, repliqua Cyrus, se le Roy de Pont n'a point plus gagné en perdant ses Royaumes, qu'il n'eust pû faire en les conservant : mais du moins sçay-je bien que je prefere ce que la Fortune luy a donné, apres les avoir perdus, à tout ce qu'elle luy avoit osté auparavant : et pleust aux Dieux qu'il voulust remonter au Throsne qui luy appartient, en rendant ce qui ne luy appartient du tout. Ce discours est se obscur pour moy, dit la Princesse de Pont, que je n'y puis respondre à propos : car enfin je sçay bien que le Roy mon frere a perdu le Royaume de 
<pb id="page_1730" n="V03-P366"/>Pont. et celuy de Bithinie ; qu'il a esté contraint a de partir de la derniere Ville qui luy restoit, et de s'enfuir dans un Vaisseau pour aller mettre sa personne en seureté aupres de vous : mais je n'ay point sçeu que cette Fortune qui l'a renversé du Throsne, luy ait rien fait gagner depuis, J'ay sçeû mesme en suite qu'il n'estoit point où vous estiez : et l'on m'a dit enfin (sans m'en pouvoir pourtant donner nulle certitude) qu'il estoit en Armenie, où je suis venuë le chercher, et où je ne l'ay pas trouvé. Quoy Ma dame, luy dit Cyrus, le Roy de Pont et la Princesse Mandane ne sont point icy ! Je ne croy pas, respondit elle, que le Roy mon Frere y soit : et je ne comprens point du tout comment quand il y seroit, la Princesse Mandane y pourroit estre. Cy rus voyant avec quelle ingenuité cette Princesse luy parloit, luy conta alors comment le Roy de Pont avoit sauvé la Princesse Mandane d'un naufrage, et comment il avoit quitté son Navire, et s'estoit mis dans un Bateau pour remonter la Riviere d'Halis, et pour venir en Armenie : de sorte, poursuivit il, Madame, que je ne voy pas comment il est possible qu'il n'y soit pas, et comment vous ne le sçavez point. J'ay eu se peu de liberté, dit elle, depuis que je suis en Armenie, qu'il ne seroit pas impossible qu'il y fust, quoy que je ne le sçeusse pas : Mais Seigneur, comment peut il estre vray, que luy qui m'a parlé de vous, comme de l'homme du monde pour qui il avoit le plus d'estime et le plus d'amitié (quoy qu'il ne 
<pb id="page_1731" n="V03-P367"/>sçeust pas vostre condition) puisse vous avoir desobligé ? luy, dis-je, que vous avez tant obligé ; luy qui vous doit la vie et la liberté ; luy qui aussi a eu intention de vous conserver, dans un temps où vous luy arrachiez la victoire d'entre les mains. Il n'a pas eu intention de me nuire, repli qua Cyrus, mais il m'a pourtant cruellement outragé : ha Seigneur, dit elle, il ne m'a pas dé peint Artamene assez injuste, pour se tenir outragé d'une chose faite sans dessein : et je ne pense pas qu'il soit changé depuis qu'il est Cyrus. Il n'est pas changé, reprit il, car il aime la Princesse Mandane, comme il l'aimoit en ce temps là, quoy que le Roy de Pont ne le sçeust pas : de sorte, Madame, qu'il vous est aisé de juger, qu'en enlevant cette Princesse, et en la retenant apres contre sa volonté, il ne m'a pas obligé. Je ne vous parlerois pas ainsi, poursuivit il, si la passion que j'ay pour elle, n'estoit aujourd'huy sçeuë de toute l'Asie : et se je n'estois forcé de me justifier dans l'esprit d'une aussi excellente personne que vous. Seigneur, luy dit elle, je n'ay plus rien à vous dire : et dés que l'amour se mesle dans une avanture je n'en suis plus surprise, quelque bizarre qu'elle soit. Cependant je puis vous dire pour vostre consolation, que le Roy mon frere a un si profond respect pour la Princesse Mandane, que vous ne devez rien craindre pour elle : et si je sçavois où il est, je vous supplierois de me permettre d'aller, essayer d'obtenir de luy qu'il la rendist au Roy son Pere. Cyrus remercia cette Princesse avec 
<pb id="page_1732" n="V03-P368"/>beaucoup d'affection : et leur conversation fut se obligeante de part et d'autre, que Cyrus estoit estonné de se trouver tant de disposition à vouloir servir une Soeur de son Rival. Il est vray qu'elle estoit se aimable et se parfaite, qu'il n'eust pas esté possible de ne l'estimer pas infiniment : et de n'avoir pas du moins beaucoup d'amitié pour elle, quand on n'estoit plus en termes de pouvoir avoir de l'amour. De plus, comme elle trouvoit en la veuë de Cyrus, la ressemblance d'une personne qui luy estoit infiniment chere, elle avoit pour luy, et mesme sans s'en appercevoir, une civilité plus obligeante qu'elle ne pensoit : de sorte que durant trois ou quatre jours, pendant lesquels Cyrus la voyoit à toutes les heures où il n'estoit pas occupé à visiter les divers Postes qu'il faisoit garder ; il se lia une assez grande amitié entr'eux. Car enfin Cyrus apres avoir satisfait la curiosité de cette Princesse, en luy racontant sa fortune en peu de paroles : comme il l'assuroit que se le Roy son Frere vouloit rendre la Princesse Mandane, il luy feroit recouvrer ses Royaumes, elle ne trouvoit pas qu'il eust tort : et elle croyoit mesme que quand le Roy de Pont sçauroit qu'Artamene estoit Cyrus, et que Cyrus aimoit Mandane, et en estoit aimé, il changeroit de dessein. Si bien que ne trouvant pas qu'elle deust regarder ce Prince comme l'Ennemy du Roy son Frere, elle le regardoit seule ment comme son Protecteur : et comme un Prince qui pourroit peutestre trouver les voyes d'estre 
<pb id="page_1733" n="V03-P369"/>le Mediateur, entre le Roy de Pont et le nouveau Roy de Bithinie : de sorte qu'elle joüissoit avec quelque douceur, de la veuë et de la conversation de Cyrus. Ce Prince fut un peu embarrassé durant quelques jours, de remarquer que cette Princesse ne le voyoit point sans changer de couleur, et qu'elle le regardoit quelquesfois en soupirant. Mais enfin s'estant encore souvenu de ce Portrait qu'on luy monstra en Bithinie ; il comprit qu'il faloit que non seulement Spitridate auquel il ressembloit en fust amoureux, mais qu'il faloit encore qu'il en fust aimé. Et comme il espera extrémement de la negociation de cette Princesse aupres du Roy son Frere, quand il sçauroit où il estoit : et qu'il sçavoit qu'il ny a rien de se engageant, que d'estre dans la confidence d'une personne qui a une passion dans l'ame : il sçeut si bien conduire la chose, que sans choquer la bien-seance, ny la presser trop, il l'obligea à consentir qu'il sçeust tous les malheurs de sa vie ; afin de voir apres par quels moyens il l'en pourroit soulager, comme elle estoit resoluë de faire aussi cesser les siens s'il estoit possible. Un matin que Cyrus aprit que Ciaxare arriveroit dans trois jours, et que le Roy d'Armenie n'avoit pas de vivres pour longtemps : ayant l'esprit un peu plus tranquile, par l'esperance d'estre bien tost en pouvoir de s'esclaircir par le Roy d'Armenie luy mesme, du lieu où estoit ce qu'il cherchoit : il fut trouver la Princesse de Pont, et la sommer de luy tenir la parole qu'elle luy avoit donnée. Mais 
<pb id="page_1734" n="V03-P370"/>quoy qu'elle voulust le contenter pour son propre interest, elle ne pût obtenir d'elle mesme, la force de raconter ses avantures de sa propre bouche : et elle le supplia de trouver bon qu'une personne qui estoit à elle, et qui sçavoit jusques à la moindre de ses pensées, les luy aprist. Cyrus consentant à ce qu'elle vouloit, se retire à l'heure mesme : et aussi tost qu'elle eut disné, il retourna dans sa Chambre : où il trouva celle qui luy devoit apprendre les malheurs de la Princesse de Pont ; qui s'estoit retirée dans un Cabinet, avec quelques Femmes d'Armenie, que l'on avoit mises aupres d'elle pour la servir. Cette Personne qui se nommoit Hesionide, estoit ne Fille de qualité, originaire de Bithinie, de qui la Mere avoit esté Gouvernante de la Princesse, et qui l'avoit presque esté elle mesme : parce qu'ayant six ou sept ans plus qu'Araminte ; sa Mere qui estoit fort avancée en âge, et fort mal saine, luy en avoit souvent donné la conduite. De sorte qu'elle sçavoit fort exactement tout ce qui s'estoit passé en cette Cour là : et comme c'estoit le plus charmant esprit du monde, le plus doux, et le plus complaisant dans les choses justes, elle s'estoit fait adorer de la Princesse de Pont. Cyrus qui avoit sçeu la condition d'Hesionide, par un des gens de cette Princesse à qui il l'avoit fait de mander, la traitta tres civilement : et apres quelques complimens, aussi respectueusement reçeus, qu'ils estoient obligeamment faits : apres avoir, dis-je, pris leur place sur une Estrade 
<pb id="page_1735" n="V03-P371"/>couverte de ces Estoffes admirables que l'on fait en Armenie : Hesionide commença de parler en ces termes.
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<div2 id="page_CYRUS030202" type="sequence" n="Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : contexte politique">
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HISTOIRE DE LA PRINCESSE ARAMINTE ET DE SPITRIDATE.
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L'ordre que j'ay reçeu de la Princesse, de vous raconter exactement ses malheurs, de mande Seigneur, que vous vous prepariez à une assez grande patience : car ils sont en se grand nombre, qu'il n'est pas possible de vous les dire en peu de paroles. Il faut mesme pour vous les faire connoistre plus particulierement, ne vous dire pas seulement ceux de la Princesse de Araminte : mais il faut encore vous apprendre une partie de ceux de ses Peres : car c'est ainsi que sa generosité luy fait appeller l'usurpation qu'ils ont faite du Royaume de Bithinie : qui est la veritable cause de tous les maux qu'elle souffre, et de tous ceux qu'elle souffrira. Vous sçavez Seigneur, vous qui avez tant gagné de Batailles en ce lieu là, que le Royaume de Pont, et celuy de Bithinie, ne sont separez que d'une Riviere : de sorte qu'il n'est pas estrange, qu'un Roy de Pont ambitieux, ait voulu porter ses bornes au de là : mais je pense que les voyes dont il se servit, vous le sembleront de telle sorte, qu'à peine pourrez vous en souffrir le simple recit. Vous sçaurez donc. Seigneur, que l'Ayeul de la Princesse Araminte, estoit un Prince violent, jaloux de son 
<pb id="page_1736" n="V03-P372"/>authorité, et le plus entreprenant du monde : aussi toute sa vie se passa t'elle en guerre contre ses voisins : tantost contre le Roy de Phrigie ; tan tost contre le Roy de Capadoce et de Galatie ; et tantost contre le Prince des Paphiagoniens. Mais en toutes ces guerres, il fut toujours puissamment assisté du Roy de Bithinie qui regnoit alors, Pere d'Arsamone, qui vient de la reconquerir. Neantmoins il luy voulut mal dans le fond de son coeur, de ce qu'il s'opposa une fois à une nouvelle guerre qu'il vouloit entreprendre contre la Capadoce, sans sujet et sans raison : car comme la Bithinie separe le Pont de la Galatie, il ne le pouvoit faire sans que ce Prince luy donnast du moins passage par ses Estats, et il le luy refusa. Depuis cela il regarda donc toujours la Bithinie comme un obstacle à ses ambitieux desseins : mais Seigneur, il faut que je passe cét en droit legerement : car comme je suis originaire de Bithinie, il seroit difficile que l'amour de ma Patrie ne me fist dire plus que je ne dois : veû le respect que je suis obligée de rendre aux Rois dont la Princesse que je sers est descenduë. Je ne puis toutesfois vous faire un secret, d'un crime qui a esté sçeu de plusieurs Royaumes, puis que c'est le fondement de tout ce que j'ay à vous dire : vous sçaurez donc en peu de mots, que le Roy de Pont ayant prié celuy de Bithinie qu'il peust conferer aveques luy, de quelque affaire importante, qu'il disoit qui les regardoit l'un et l'autre : ce Prince luy ayant accordé la chose, ces deux Rois se trouverent 
<pb id="page_1737" n="V03-P373"/>sur leurs Frontieres. Et comme la Riviere de Sangar les borne également, ils choisirent une Isle tres agreable, et où il y a une assez belle Maison pour leur entre-veuë : qui se fit avec toute la magnificence possible. Neantmoins comme l'Isle apartenoit pourtant au Roy de Pont, ce fut luy qui fit la despence des festins qui furent faits durant trois jours, avec toute la magnificence, et toute la splendeur imaginable. Mais le dernier des trois, le Roy de Bithinie fut pris d'un mal si violent, qu'il fut abandonné des Medecins dés le second jour : estant impossible de le transporter hors de cette Isle, où le Roy de Pont demeura tousjours aupres de luy : donnant de se grandes marques de douleur, que tout le monde en fut trompé, et le Roy de Bithinie plus que tous les autres. Ce Prince donc, qui n'avoit qu'un fils âgé de six ans, et qui avoit perdu la Reine sa Femme il y en avoit desja deux : se voyant en cet te extremité, creut que pour empescher le Roy de Pont, dont il connoissoit fort bien l'humeur ambitieuse, d'usurper la Bithinie : il faloit le declarer Tuteur du Prince son fils. De sorte qu'en ce déplorable estat, où tout son Royaume a creû qu'il avoit esté reduit par un Poison que le Roy de Pont luy avoit fait donner : il assemble tous les Grands de Bithinie qui l'avoient suivy à cette entre-veuë : et leur declare comme quoy il entend que le Roy de Pont pendant la minorité du Roy son Fils, ait la conduitte de ses Estats, et qu'il y dispose de toutes choses : l'assujetissant toutefois 
<pb id="page_1738" n="V03-P374"/>à ne donner les Charges et les Gouvernemens qu'à des Bithiniens. Le Roy de Pont fit semblant de ne vouloir pas accepter ce qu'on luy offroit : mais ce malheureux Prince l'en pressant tousjours davantage, il luy promit enfin qu'il conserveroit la Couronne de Bithinie comme la sienne propre : il luy parla avec tant de generosité en aparence, qu'il le fit du moins mourir assez doucement, quoy que ce fust d'une mort violente. Encore que tous les Grands de Bithinie eussent tesmoigné approuver cette resolution, n'osant pas resister à leur Roy mourant : neantmoins apres qu'il fut mort ; s'estant espandu quelque bruit de poison, ils s'y opposerent : et commencerent de vouloir se servir des Gardes du feu Roy, pour s'assurer de la Personne de leur jeune Prince, qui n'estoit qu'à cinquante stades de là ; dans un Chasteau où les Rois de Bithinie faisoient eslever leurs Enfans, jusques à ce qu'on les ostast d'entre les mains des Femmes. Mais le Roy de Pont les prevenant : avoit fait redoubler secretement les garnisons de toutes les Villes qu'il avoit le long de la Riviere : de sorte que les en tirant, il en forma promptement un petit Corps d'Armée, avec lequel il s'assura de la Personne du jeune Prince, et se rendit Maistre de la Bithinie, favorisé de quelques Grands du Royaume, qu'il gagna par de l'argent : En suitte de quoy il retourna à Heraclée, où il fit eslever le jeune Prince Arsamone. Au commencement il luy fit rendre tous les honneurs qui estoient deus à un Roy de Bithinie, afin de tromper 
<pb id="page_1739" n="V03-P375"/>perles Bithiniens, et de les accoustumer à recevoir ses ordres : mais apres qu'il se fut bien estably, il supposa une declaration, par laquelle il paroissoit que le feu Roy de Bithinie advoüoit que son Royaume avoit esté autrefois usurpé sur les Rois de Pont ; et par laquelle il disoit vouloir que son Fils ne fust que Sujet de celuy qui regnoit alors. En fin Seigneur, la force l'emporta sur la justice : Arsamone fut tousjours traité en Prince, mais non pas en Roy : et ce ne fut plus qu'un Esclave à qui l'on donna des fers dorez, tres pesans et tres fascheux. Il les a pourtant portez avec une patience et une dissimulation sans exemple : Ceux qui se mélent de raisonner sur les choses, n'ont jamais bien pû comprendre pourquoy le Roy de Pont faisant mourir le Pere, espargna la vie du Fils : mais soit qu'il craignist de forcer les Bithiniens à luy declarer la guerre, et à se souslever contre luy : ou soit qu'il en fust empesché par une puissance absoluë des Dieux, il ne le fit pas. Arsamone vescut donc comme son Sujet ; et mesme se maria à une Princesse Bithinienne, qu'on luy permit d'espouser, parce qu'elle n'estoit pas riche : il est vray qu'en recompense elle estoit tres belle en ce temps là, et qu'elle est encore tres vertueuse en celuy-cy : Vous le sçavez Seigneur, puis que ce fut chez elle que vous fustes pris pour le Prince Spitridate. Il souffrit aussi qu'une Soeur du Roy qu'il avoit empoisonné, espousast le Prince Gadate : ce ne fut toutefois que parce que Nitocris Reine d'Assirie l'en pria. Cependant 
<pb id="page_1740" n="V03-P376"/>le Roy de Pont qui n'avoit qu'un Fils, qui estoit desja marié, mourut, et Arsamone changea de Maistre, sans changer de condition : car enfin Seigneur, ce nouveau Roy de Pont et de Bithinie, Pere de la Princesse Araminte, quoy qu'il n'eust pas esté capable de faire un crime comme celuy du Roy son Pere ; neantmoins se trouvant en possession de deux Royaumes, il les garda, et ne voulut jamais entendre à nulle restitution. De sorte qu'il falut qu'Arsamone dissimulast encore, comme il avoit desja dissimulé, faisant semblant d'estre content de sa fortune : parce qu'il ne se voyoit pas en estat de pouvoir rien faire pour la rendre meilleure : Le Roy de Pont estant alors bien avec tous les Rois voisins, et Arsamone n'ayant ny Troupes, ny argent pour en lever. Cependant Seigneur, le Roy de Pont avoit deux Fils et une Fille : et le Prince Arsamone eut aussi une Fille et deux Fils, l'aisné desquels se nomme Spitridate, qui est celuy qui vous ressemble si fort. Comme la Reine de Pont mourut fort jeune, la Princesse Araminte n'avoit que cinq ans quand elle la perdit : et comme feue ma Mere avoit l'honeur d'estre fort aimée de cette Grande Reine, elle luy fit la grace d'obliger le Roy son Mary à luy en donner la conduite. Mais pour vous monstrer que cette Princesse avoit beaucoup de pieté, je n'ay qu'à vous dire qu'elle luy ordonna en secret, d'entretenir autant qu'elle pourroit, beaucoup d'amitié entre ses Enfans et ceux du Prince Arsamone ; souhaitant ardemment qu'il 
<pb id="page_1741" n="V03-P377"/>s'en peust trouver un assez genereux, pour restituer un jour le Royaume de Bithinie à ceux à qui il appartenoit. Vous pouvez bien juger Seigneur, qu'elle ne manqua pas d'obeïr à un commandement se juste : car puis que je vous ay dit qu'elle avoit l'honneur d'estre estimée d'une si excellente Princesse, je vous ay ce me semble assez fait connoistre qu'elle n'y pouvoit pas manquer. Et certes il n'estoit pas difficile de porter à aimer, ce qui estoit se aimable : car il faut advoüer que jamais l'on ne peut rien voir de plus joly, que l'estoit cette petite Cour de jeunes Princes, et de jeunes Princesses. Mais entre les autres, Spitridate fils aisné d'Arsamone, et la Princesse Araminte estoient admirables : pour le premier. Seigneur, vous n'avez qu'à, vous souvenir de vostre enfance, pour vous l'imaginer ; estant cetain qu'il y a une ressemblance prodigieuse encre vous et luy. Et pour la Princesse de Pont, vous n'avez ce me semble qu'à la regarder, pour juger qu'il faut qu'elle ait esté belle dés le Berceau. La Soeur de Spitridate nommée Aristée, est aussi une tres belle Personne comme vous le sçavez : et le Prince Sinnesis, frere aisné d'Aryande qui est aujourd'huy Roy de Pont, estoit beau et de bonne mine aussi bien que son Frere que vous connoissez : et le plus jeune des fils d'Arsamone nommé Euriclide, estoit encore un fort beau Prince. Voila donc Seigneur, quelle estoit alors la Cour de Pont : de sorte que comme la paix sembloit estre en ce temps là assez solidement establie, on ne 
<pb id="page_1742" n="V03-P378"/>songeoit qu'à bien eslever ces jeunes Princes et ces jeunes Princesses : et qu'à leur donner tous les honnestes plaisirs dont leur âge estoit capable. Le Roy de Pont mesme commanda à ma Mere par Politique, de faire la mesme chose, que la Reine sa femme luy avoit ordonné par vertu : car il s'imagina que se son Fils aisné espousoit la Fille du Prince Arsamone, ce seroit assurer encore davantage la possession du Royaume de Bithinie à sa Maison. La chose estant en ces termes, tous les divertissement que l'on donnoit à ces jeunes Enfans, on les leur donnoit ensemble : les promenades, les chasses, les bals, et les musiques, faisoient qu'ils se voyoient tous les jours : et j'ose dire que par le soin que l'on prit à les eslever, ils cesserent d'estre enfans, beaucoup plustost que leur âge ne sembloit le devoir permettre. On voyoit bien en leur conversation, la grace, la naïveté, et l'enjoüement ordinaire de l'enfance : mais ils n'en avoient ny la sotte honte, ny la trop grande hardiesse, ny la simplicité, ny l'ignorance. Cependant quoy qu'on les eust obligez à vivre avec une égale civilité, leur inclination y mit de la difference : et je m'aperçeus enfin, que Spitridate avoit pour la Princesse Araminte, beau coup plus de respect que le Prince Euriclide son frere. Je remarquay aussi presque en mesme temps, que le Prince Sinnesis rendoit beaucoup de soings à la Princesse Aristée, que le Roy de Pont d'aujourd'huy ne luy rendoit pas : et comme je sçavois alors les intentions du Roy, parce que 
<pb id="page_1743" n="V03-P379"/>ma Mere me les avoit aprises, aussi bien que celles de la feuë Reine de Pont, afin que j'y servisse autant que je le pourrois, je fus ravie de voir un si heureux commencement à son dessein : et je creus mesme que le Prince Arsamone, et la Princesse Arbiane sa femme le trouveroient fort bon. Je vy donc naistre l'amour en ces jeunes coeurs sans m'y opposer : et je fus assez long temps à m'apercevoir qu'ils aimoient, sans qu'ils le sçeussent eux mesmes : estant certain que Sinnesis et Spitridate avoient desja rendu mille petits services aux Princesses qu'ils adoroient, sans s'estre aperçeus qu'ils estoient amoureux, et sans qu'elles s'en fussent aperçeuës non plus que ces jeunes Princes. Mais enfin la Princesse Araminte estant dans sa quatorziesme année, et le Prince Spitridate en ayant seize, il commença de s'apercevoir de la passion qu'il avoit dans l'ame : cette joye qu'il avoit accoustumé d'avoir lors qu'il voyoit la Princesse, devint plus moderée : et quoy qu'elle eust toujours pour luy la mesme civilité qu'elle avoit accoustumé d'avoir, il n'estoit pour tant plus se satisfait : et son coeur formoit des desirs malgré luy, qu'il ne connoissoit pas luy mesme : de sorte que sans sçavoir bien precisément ce qui manquoit à son bonheur, il devint fort melancolique. Comme la Princesse Araminte J'estimoit beaucoup, et qu'il luy plaisoit plus que tout ce qu'elle voyoit à la Cour, elle s'en aperçeut la premiere : et me demanda se je ne sçavois point d'où venoit le changement d'humeur du Prince 
<pb id="page_1744" n="V03-P380"/>Spitridate : et comme je luy eus respondu que non, elle me dit qu'elle en estoit en peine, et qu'elle vouloir donc le luy demander à luy mesme. Madame, luy dis-je en sous-riant, il n'est pas tousjours à propos d'estre si curieuse : que sçavez vous se le Prince Spitridate veut que l'on sçache la cause de sa melancolie ? et pourquoy la voudroit il cacher, me respondit elle, à une personne qui ne la veut aprendre que pour le pleindre du moins, se elle ne le peut servir ? Il la cache peut-estre, luy dis-je en riant, parce que luy mesme ne la sçait pas : ha Hesionide, me dit elle, Spitridate est trop raisonnable pour estre chagrin sans sujet : et si je pensois que cela fust, je luy en ferois bien la guerre : mais je ne le crois point du tout. Comme j'allois luy respondre, la Princesse Aristée arriva, et peu apres le vaillant Pharnace, qui eut la gloire de vous resister le dernier au Combat des deux cens : et au mesme instant encore le lasche Artane, qui accompagna Spitridate en ce lieu-là. Apres que la conversation eut assez duré, le Prince Sinnesis vint proposer la promenade à la Princesse sa Soeur, qui eut cette complaisance pour luy sans peine. Ce Prince pouvoit alors avoir dix-sept ans, et la Princesse Aristée quinze : et à mon advis il luy avoit desja donné quelques petites marques de sa passion, qu'elle avoit connuës sans les agreer, et sans les rejetter suffi. Des qu'ils furent dans les Jardins, le Prince Sinnesis apres avoir parlé quelque temps à la Princesse sa Soeur, donna la main à la Princesse 
<pb id="page_1745" n="V03-P381"/>Aristée : et Spitridate aida aussi à marcher à la Princesse Araminte. De sorte que Pharnace et Artane voyant que la seule place qu'ils pouvoient occuper agreablement estoit desja prise par Spitridate, s'en allerent par un sentiment jaloux. Ce pendant le peu d'experience de cette jeune Personne me faisant craindre qu'elle ne demandast avec trop d'empressement à Spitridate ce qu'il avoit dans le coeur, je la suivis tousjours d'assez prés : et sans perdre le respect que je luy devois, je destournois la conversation avec adresse. Car comme ma Mere estoit fort mal saine, ainsi que je vous l'ay desja dit, et de plus fort âgée, et que j'avois six ou sept ans plus que la Princesse, j'agissois presques comme une Sous-Gouvernante : le Roy le voulant de cette sorte, et la Princesse en estant bien aise, parce qu'elle me faisoit l'honneur de m'aimer. Mais Seigneur, pour revenir à mon discours, la Princesse Arbiane estant venuë dans ces mesmes Jardins, et s'estant mise à me parler de quelque affaire assez importante apres avoir salüé le Prince et la Princesse, je fus contrainte de l'entretenir : et par consequent de donner lieu à Spitridate d'une conversation particuliere avec la Princesse Araminte qui dura assez long temps : car le Prince Sinnesis n'avoit garde de l'interrompre, estant assez occupé luy mesme à entretenir la Princesse Aristée. Comme nous marchions dix ou douze pas derriere eux, je ne pouvois juger que de leurs actions, et je ne pouvois pas entendre leurs paroles : mais enfin je vis 
<pb id="page_1746" n="V03-P382"/>tout d'un coup que la Princesse Araminte nous rejoignit, disant qu'elle estoit lasse de se promener, et qu'elle se vouloit reposer, ne pouvant marcher davantage : de sorte que quittant Spitridate, elle s'assit sur des sieges de gazon. Comme je les observois tousjours exactement, je vy que Spitridate quittant la main de la Princesse, et luy faisant la reverence changea de couleur : et qu'elle la luy faisant sans le regarder, rougit aussi, et fit semblant de racommoder quelque chose à sa Coiffure, pour cacher ce petit change ment de son visage. Il me sembla mesme qu'elle avoit regardé si je ne m'en estois point aperçeuë : en suitte de quoy apres avoir encore esté quelque temps en conversation, elle se retira : et la Princesse Arbiane apres l'avoir remenée jusqu'à son Chariot, s'en retourna, emmenant la belle Aristée avec elle. Tout le reste du jour la Princesse me parut inquiete, quoy qu'elle aportast soing à ne la paroistre pas : et comme elle entra dans son Cabinet, sans apeller pas une de ses Filles, comme elle faisoit souvent, j'y entray un peu apres qu'elle y fut : et je la trouvay appuyée sur une fenestre, qui resvoit profondément. Madame, luy dis-je en riant, puis que vous ne trouviez pas tantost que ce fust choquer la bien-seance, que de vouloir demander au Prince Spitridate le sujet de sa melancolie : je pense que vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande ce qui vous fait tant resver aujourd'huy. D'abord elle voulut me persuader qu'elle n'estoit point plus resveuse qu'à 
<pb id="page_1747" n="V03-P383"/>l'ordinaire : toutefois voyant qu'elle n'en pouvoit venir à bout. Mais Hesionide, me dit elle, ne m'avez vous pas dit qu'il ne faloit pas estre trop curieuse ? Ouy Madame, luy repliquay-je, mais je ne suis pas la Princesse Araminte, et vous n'estes pas le Prince Spitridate. Ainsi je puis aveque raison vous demander ce qui vous inquiete, sans craindre de vous offenser : puis que je ne le fais au contraire, que pour vous soulager s'il est en mon pouvoir. En verité Hesionide, me dit elle, je n'ay rien dans l'esprit qui me fâche : En verité, repris-je. Madame, vous y avez quelque chose qui vous occupe : et se vous ne me faites l'honneur de me le dire, je croiray que le Prince Spitridate vous a descouvert le sujet de sa melancolie : et que cette melancolie est devenuë contagieuse pour vous. M'en preservent les Dieux, me dit elle avec precipitation ; Vous sçavez donc presentement ce que c'est, luy dis-je. La Princesse rougit, voyant qu'elle ne pouvoit le nier ; et s'approchant alors de moy avec une bonté extréme, et une ingenuité la plus grande du monde : il est vray, dit elle, que je le sçay ; et se vous sçaviez le despit et la honte que j'en ay, vous m'en pleindriez sans doute extrémement. Mais aussi Hesionide, reprit elle, que ne me disiez vous un peu plus fortement que vous n'avez fait, qu'il ne faloit point que je demandasse à Spitridate quel estoit son chagrin ? car je m'imagine que vous le sçaviez : ou que du moins vous en soubçonniez quelque chose. Je vous advouë que l'embarras 
<pb id="page_1748" n="V03-P384"/>de cette jeune Princesse, et la colere que je luy voyois, me donnerent quelque envie de rire, que je retins neantmoins de peur de l'irriter : et apres l'avoir suppliée de me dire quelle avoit esté leur conversation, et qu'elle s'en fut excusée plusieurs fois, enfin m'accordant ce que je voulois, imaginez vous, dit elle, que la Princesse Arbiane n'a pas plustost commencé de parler aveques vous, qu'impatiente de sçavoir ce qui affligeoit Spitridate ; Vous estes si changé, luy ay-je dit, depuis quelque temps, que tous vos Amis en sont en peine ; et ne peuvent imaginer la cause de vostre chagrin, Je ne pretens pas aussi qu'ils la devinent, m'a t'il respondu, et il n'y a personne au monde à qui je la veüille dire. Quoy, luy ay-je repliqué, vous avez un desplaisir que vous ne voulez point que l'on sçache ! Vous ne voules donc pas que l'on vous en pleigne, ny que l'on vous en soulage. Je voudrois bi ? le premier, m'a t'il respondu, mais je n'ose vouloir le second. Et le moyen, luy ay-je dit, que ny l'un ny l'autre puisse estre, si l'on ne sçait point que vous souffrez ? Ne me dittes vous pas, m'a t'il respondu, que tous mes Amis sont en peine de ma melancolie ? et se cela est, ne peuvent ils pas me pleindre, sans sçavoir la cause de mon mal ? Non pas moy, luy ay-je dit, car peut estre vous estimeriez vous malheureux de certaines choses, dont je ne vous pleindrois point du tout. Et quels seroient ces maux, m'a t'il demandé en soupirant, pour lesquels la Princesse Araminte n'auroit point de compassion ? Si vous estiez envieux de la gloire 
<pb id="page_1749" n="V03-P385"/>d'autruy, luy ay-je dit, et que cela vous tourmentast, je ne vous en pleindrois pas. Mais si j'en estois amoureux, m'a t'il respondu, m'en pleindriez vous ? au contraire, adjoustay-je, je vous en estimerois plus, puis que tout le monde doit aimer la gloire. Mais enfin Spitridate, luy ai-je dit, puis que vous ne voulez point que je sçache ce qui vous tourmente, je ne vous en pleindray pas ; et je croiray que vous ne me tenez pas assez discrette pour cacher ce qui ne doit pas estre sçeu. Ha Madame, m'a t'il repliqué, je ne craindrois pas que vous publiassiez ce que je vous dirois : et que craindriez vous donc ? (luy ay-je respondu avec une simplicité qui me fait presentement desesperer) je craindrois, m'a t'il dit, que vous ne me haïssiez. Et pourquoy vous haïrois-je, luy ay-je encore respondu, pour m'avoir confié vostre secret ? Vous me haïriez peut-estre, m'a t'il dit, se vous sçaviez que Spitridate n'est malheureux, que parce qu'il aime plus qu'il ne doit, la belle Princesse de Pont. A peine a t'il eu achevé de prononcer ces paroles, que tout d'un coup ma chere Hesionide, j'ay veû cent mille choses que je ne voyois pas auparavant : et j'ay eu une si grande confusion de ma simplicité et de mon innocence, que je n'ay plus osé le regarder. Neantmoins apres avoir fait un grand effort sur moy mesme, vous avez raison Spitridate (luy ay-je dit toute en colere et toute honteuse) de croire que la Princesse de Pont vous haïroit se vous l'aimiez trop : et je vous conseille comme vostre Amie, de cacher 
<pb id="page_1750" n="V03-P386"/>si bien ce secret, que personne ne le sçache jamais. Je vous obeïray, Madame, m'a t'il dit, et vous serez tousjours la seule Personne de toute la Terre à qui je le reveleray. Je n'ay pourtant fait qu'entre-oüir ces derniers mots : car dans la confusion ou j'estois, je me suis approchée de vous sans luy respondre. Apres que la Princesse eut achevé son recit, avec beaucoup de marques de despit et de honte sur le visage, elle me de manda ce qu'elle devoit faire ? et je luy conseillay d'éviter adroitement la conversation particuliere de Spitridate, sans luy faire pourtant aucune incivilité : et de vivre enfin aveque luy comme avec un Prince que peut-estre elle pourroit un jour espouser, et peut estre aussi ne l'espouser pas. De sorte qu'il faloit agir d'une maniere qui fist qu'il l'estimast beaucoup : et que pour obtenir cette estime, il faloit n'estre ny trop indulgente ny trop méprisante. Que comme elle estoit fort jeune, je la supliois de ne me faire point un secret de ce que luy diroit Spitridate, et de ce qu'elle luy respondroit : parce que c'estoit une chose assez dangereuse de se fier en soy mesme, en une matiere se delicate : et un âge se peu avancé que le sien. Cette jeune et sage Princesse me promit tout ce que je voulus : et en effet elle me tint sa parole tres exactement, et fit tousjours tout ce que je souhaitay qu'elle fist. Comme Spitridate est un des plus sages Princes du monde, et des plus respectueux, il se contenta durant quelques jours, d'avoir descouvert sa passion à la 
<pb id="page_1751" n="V03-P387"/>Princesse Araminte, sans la persecuter davantage, de peur d'en estre mal-traitté : de sorte que le voyant vivre avec une se grande discretion, et une se grande retenuë : je m'imaginay que peutestre cette jeune Princesse n'avoit elle pû faire la distinction d'une simple galanterie à une veritable declaration d'amour : puis que bien souvent, à ce que j'ay oüy dire, on se sert des mesmes paroles, pour l'une et pour l'autre : et qu'il n'y a que le son de la voix, et la maniere de les prononcer, qui en face la difference. De sorte que je creus que la chose estoit ainsi, et je voulus le faire croire à la Princesse : qui en effet fit semblant par modestie d'adjouster foy à ce que je luy disois, quoy que dans le fonds de son coeur elle ne me creust pas. Cependant le Prince Sinnesis qui estoit d'un esprit plus entreprenant que Spitridate, et qui dans l'estat present des choses, ne devoit pas tant de respect à la Princesse Aristée, que Spitridate en devoit à la Princesse Araminte, se mit à l'entretenir ouvertement de sa passion : mais quoy qu'il peust faire, il ne pût jamais obtenir un regard favorable de cette belle Personne. Elle vivoit aveque luy tres civilement : c'estoit bien plus toutesfois comme estant Fils du Roy de Pont, et comme estant Frere de la Princesse Araminte, avec qui elle avoit une amitié tres particuliere, que comme estant son Amant. Tout le monde dans la Cour cherchoit la cause de cet te froideur sans la pouvoir trouver : car on n'ignoroit pas que se Aristée n'espousoit point le Prince 
<pb id="page_1752" n="V03-P388"/>Sinnesis, elle ne seroit jamais Reine. Pour moy je m'imaginay que cette jeune Princesse le traitoit ainsi, dans l'incertitude où elle estoit de son dessein : et je creus que dés que le Roy en auroit parlé à Arsamone, elle changeroit de façon d'agir. Mais Seigneur, en ce mesme temps, comme la Princesse Araminte effaçoit tout ce qu'il y avoit de beau, et dans la Cour, et dans Heraclée, par le merveilleux esclat de sa beauté : et qu'il n'y avoit que la seule Aristée qui peust ne paroistre pas laide en sa presence, elle conquesta mille coeurs, et enchaina mille Esclaves, sans en avoir le dessein. Mais entres les autres, le vaillant Pharnace, et le lasche Artane devinrent telle ment amoureux d'elle, qu'ils ne purent cacher leur passion à toute la Cour, quoy qu'ils en voulussent faire un secret. Ce n'est pas qu'ils ne fussent tous deux de la premiere condition du Royaume : et que hors que la Princesse espousast un Roy estranger, ou Spitridate, ils ne peussent lever les yeux jusques à elle. Mais c'est que de sa nature l'Amour est misterieux : et que de plus l'air dont cette jeune Princesse vivoit, leur donnoit quelque crainte de se descouvrir. Ils estoient donc tres assidus aupres d'elle : toutesfois ils y estoient se respectueux, qu'elle ne pouvoit trouver rien à dire à leur procedé. Comme en ce temps là Artane estoit encore fort jeune, sa lascheté n'estoit pas encore descouverte : et comme il avoit de l'esprit, et qu'il n'estoit pas mal fait, on l'estimoit assez, et on le recevoit dans les 
<pb id="page_1753" n="V03-P389"/>Compagnies, comme un homme de sa condition devoit l'estre. Pour Pharnace, Seigneur, je ne vous diray point qu'il estoit brave, puis que la derniere action de sa vie vous l'a assez fait connoistre : mais je vous diray que c'estoit un de ces veritables Braves, qui gardent toute leur fierté pour leurs ennemis, et qui n'en ont jamais dans leur conversation ordinaire. Il estoit sage et modeste : et quoy qu'il parlast peu, il avoit pourtant l'esprit agreable ; parce que ce qu'il disoit estoit se juste et se bien pensé, qu'il ne laissoit pas donner beau coup de plaisir à ceux qu'il entretenoit. Aussi estoit il fort estimé, et des Princes, et des Princesses : mais entre les autres, le Roy de Pont d'aujourd'huy, qui n'estoit en ce temps là que le Prince Aryande, l'aimoit tendrement.
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<div2 id="page_CYRUS030203" type="sequence" n="Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : amours et amitiés">
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Voila donc, Seigneur, où en estoient les choses : la Princesse Araminte estoit aimée de Spitridate, de Pharnace, et d'Artane : le Prince Sinnesis aimoit la Princesse Aristée, et aimoit aussi fort Spitridate : et le Prince Aryande, sans estre amoureux de personne, non plus que le Prince Euriclide, avoit une amitié tres particuliere pour Pharnace. Dans toutes les Festes publiques, aux Courses de Chevaux, aux Bals, et aux Promenades, tous ces Amants paroissoient selon leurs divers desseins : et la Cour de Pont fut durant quelque temps, la plus divertissante Cour de l'Asie. Comme la Phrigie et la Lydie sont fort proches, on avoit fait venir des Musiciens de ces deux Royaumes, qui augmentoient de beaucoup les plaisirs : et 
<pb id="page_1754" n="V03-P390"/>comme Heraclée est certainement une des plus belles Villes que les Grecs ayent jamais fondée, et de qui le Païsage est le plus beau ; à cause qu'elle a non seulement la Mer qui la borde d'un costé, mais un grand et beau Fleuve qui passe un peu au delà de ses Murailles ; on peut dire que tous les divertissemens innocens, regnoient alors dans la Cour de Pont. Car le Roy, qui comme je l'ay desja dit, souhaitoit par Politique que Sinnesis espousast la fille d'Arsamone, et que Spitridate espousast la Princesse Araminte, estoit bien aise de voir la galanterie de ces jeunes Amants : qui cependant ne pardoient pas une occasion de plaire à leurs Princesses. Mais entre les autres, Spitridate estoit incomparable en toutes choses : il ne faisoit pas. une action qui ne pleust, il ne disoit pas une parole qui ne charmast ; et son silence mesme estoit quelquesfois si eloquent, et se agreable, que j'advoüe que je regarday alors ce jeune Prince, comme le seul digne d'espouser la Princesse Araminte : De sorte que sans m'opposer à sa Passion, je songeois seulement à empescher que la Princesse ne la reçeust trop favorablement. Mais je n'avois que faire de m'en mettre en peine : car encore qu'elle eust pour luy beaucoup d'estime, et mesme beaucoup d'inclination : comme elle est née tres modeste, et que de plus elle aime la veritable gloire, preferablement à toutes choses ; elle ne luy donna gueres moins de peine, que si elle eust eu de l'aversion pour luy. Si bien que lors qu'il voulut luy reparler de 
<pb id="page_1755" n="V03-P391"/>son amour, elle le luy deffendit si cruellement, qu'il en devint encore plus melancolique. Comme je m'aperçeus du changement de Spitridate, Madame (luy dis-je un matin qu'elle estoit seule) vous souvient il du jour que vous me demandiez si je sçavois la cause du chagrin du Prince Spitridate ? et ne trouverez vous point mauvais, que je m'informe à mon tour, de ce qu'il a aujourd'huy dans l'esprit qui l'inquiette ? Hesionide, me dit elle, si vous le voulez sçavoir absolument, je vous le diray : mais vous me ferez plaisir de m'espargner la peine de vous raconter la folie de ce Prince. Et puis, adjousta t'elle en riant, je ne juge pas que sa melancolie vous doive donner beaucoup de curiosité : et si vous le voiyez fort satisfait, je pense qu'il seroit plus juste que vous en eussiez. En verité, luy dis-je, Madame, j'estime si fort Spitridate, que sa douleur me touche sensiblement : c'est pourquoy je voudrois bien en sçavoir la cause. Enfin je la pressay tant, que je l'obligeay à m'advoüer que comme Spitridate luy avoit encore voulu parler de sa passion, elle le luy avoit deffendu se absolument, qu'elle ne pensoit pas qu'il eust la hardiesse de luy desobeïr. Mais (luy dis-je, pour esprouver son esprit, apres avoir toutesfois loüé ce qu'elle avoit fait, pourveu qu'elle l'eust fait sans donner nulle marque de mépris à ce Prince) si Spitridate vous obeït exactement, et qu'il ne vous donne plus jamais aucune marque d'estime particuliere pour vous, luy en serez vous bien obligée ? Pensez vous, me dit 
<pb id="page_1756" n="V03-P392"/>elle en rougissant, que je commande des choses que je ne veüille point que l'on fasse ? Mais Ma dame, luy dis-je encore, au lien de me faire une nouvelle question, respondez s'il vous plaist un peu plus precisément à la mienne : et me dittes de grace, si le Prince Spitridate ne vous parle plus ; qu'il ne vous accompagne plus, ny au Temple, ny à la promenade ; qu'il ne songe plus à vous divertir ; qu'il ne s'attache plus à vous rendre mille petits soings et mille petits services que vous en recevez tous les jours ; et qu'il ne vous regarde mesme plus qu'avec indifference, qu'en penserez vous ? Mais, reprit elle en riant, je ne luy ay deffendu que de parler ; et je ne luy ay pas commandé de ne faire plus ce que la seule civilité veut qu'il face. Je vous entens bien Madame, luy dis-je en riant à demy, vous voulez que Spitridate vous aime sans vous le dire : nullement, reprit elle toute interdite, et vous n'expliquez pas bien mes paroles. Je les explique comme je dois, luy dis-je, et il ne vous est pas mesme deffendu, poursuivis-je encore, de souffrir d'estre aimée d'un Prince, que selon les apparences vous devez espouser. Mais Madame, souvenez vous s'il vous plaist de vivre tousjours aveques luy de telle sorte, que quand ce bonheur luy sera arrivé, s'il luy arrive, vous ne vous repentiez jamais de luy avoir dit une seule parole ny trop aigre, ny trop douce. C'est par cette seule pensée que je vous conjure de regler vostre façon d'agir avec Spitridate : estant bien assurée que se vous faites reflexion 
<pb id="page_1757" n="V03-P393"/>sur ce que je dis, vous ne luy direz jamais rien dont vous puissiez vous repentir. Elle me le promit, et nostre conversation en demeura là. Cependant Spitridate ne fut pas le seul melancolique des Amans de la Princesse : car comme Artane estoit aussi hardi à dire ce qu'il pensoit, qu'il l'estoit peu dans les Combats : apres avoir vescu quelque temps d'une maniere tres respectueuse, il commença de suivre son inclination naturelle : qui l'eust porté sans doute à estre toujours fort insolent, se la timidité de son courage ne l'eust quelquesfois retenu. Mais comme cette occasion n'estoit pas dangereuse pour sa vie, il fut aussi hardi qu'on peut l'estre : car enfin un jour que Spitridate estoit aupres de la Princesse, et qu'Artane y arriva ; ce Prince qui avoit reçeu ordre de Sinnesis de l'aller trouver, pour aller à la chasse avecques luy, en partit aussi tost qu'il fut entré : de sorte que demeurant seul aupres de la Princesse Araminte, en suitte de quelques discours indifferens, elle luy demanda pourquoy il n'estoit pas de la Chasse du Prince son Frere ? et il luy respondit que ce divertissement n'estoit plus sa passion dominante. Quand vous n'iriez pas par inclination, reprit elle, vous y pourriez aller par complaisance : je le ferois aussi, repliqua t'il, si vous y alliez. Je vous suis bien obligée, respondit la Princesse, mais je ne trouve pourtant pas trop raisonnable que vous soyez se peu complaisant pour le Prince mon frere. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je puisse vous blasmer extrémement. 
<pb id="page_1758" n="V03-P394"/>de ce que vous n'aimez pas avec une passion démesurée, un plaisir qui du moins doit estre un simple divertissement, et non pas une occupation de toute la vie : car je le crois plus propre à conserver la santé du corps par l'exercice, qu'à polir l'esprit de ceux qui le prennent avec excés, et qui n'en ont jamais d'autre. Il est vray, repliqua Artane, que je suis de vostre sentiment : et je trouve principalement que les Grands Rois ne doivent s'amuser qu'à donner la chasse à leurs ennemis, et qu'à prendre des Royaumes : et que les belles Princesses aussi (adjousta t'il, avec une hardiesse extréme) ne doivent songer qu'à prendre des coeurs. Mais je voudrois que ce ne fust pas comme à la Chasse, où l'on prend tout ce que l'on rencontre : et je souhaiterois que ce fust avec choix qu'elles agissent en ces occasions. Si cela estoit, reprit la Princesse, il y en a peut estre beaucoup qui sont pris qui seroient libres : Vous pourriez bien Madame se vous vouliez, luy repliqua t'il insolemment, m'éclaircir de beaucoup de choses à la fois sur ce sujet : car vous pourriez m'apprendre quel seroit le destin du Prince Spitridate, de Pharnace, et d'Artane, si cette espece de Chasse estoit en usage. Il prononça ce dernier Nom se bas, que la Princesse pensa ne l'entendre point : toutesfois l'ayant entendu à demy, et voyant bien par le desordre du visage d'Artane qu'elle ne se trompoit point, elle luy respondit brusquement de cette sorte. Si le destin des trois Personnes que vous m'avez 
<pb id="page_1759" n="V03-P395"/>nommées, luy dit elle, despendoit de moy, il y en auroit assurément deux heureuses : et la troisiesme ? interrompit il ; et la troisiesme, poursuivit elle, auroit ce qu'elle merite sans doute : c'est à dire beaucoup de part au mépris et à l'aversion de la Princesse Araminte. le suis donc bien aise, respondit il, que cette espece de Chasse ne soit point à la mode : et je suis bien marrie, dit elle, que vous l'ayez se mal inventée. Mais quoy qu'il en soit Artane. . . . . . Mais quoy qu'il en soit Madame, interrompit il, vous ne sçauriez faire que vous ne soyez eternellement adorée, de l'homme du monde qui connoist le plus ce que vous valez. Celuy que vous dittes, repliqua la Princesse, fera mieux de connoistre le respect qu'il me doit : et pour commencer de le luy aprendre, adjousta t'elle en se levant, je luy défens de me parler jamais. Comme ils en estoient là, j'entray dans la Chambre, et Artane se retira : et je vy tant de colere sur le visage de la Princesse, que j'en fus en peine : mais elle m'en osta bien tost, en m'aprenant la hardiesse d'Artane : qu'elle m'exagera avec toute la chaleur que peut avoir une personne glorieuse, et qui a de la haine pour celle qui l'a outragée. Je la consolay de cette petite disgrace, le mieux qu'il me fut possible ; et je la confirmay sans doute dans le dessein qu'elle avoit, de faire connoistre à Artane qu'il ne sçavoit pas de quelle sorte il devoit vivre avec elle. Mais afin qu'elle n'ignorast pas une de ses conquestes, le malheureux Pharnace amena la 
<pb id="page_1760" n="V03-P396"/>Princesse Aristée chez elle, où la conversation estant selon la coustume fort inegale et fort diversifiée : insensiblement ils vinrent à parler d'Amans, de passion, de galanterie, et de declaration d'amour. Et comme la Princesse Araminte avoit encore l'esprit fort irrité, de celle qu'Artane luy avoit faite ; pour moy, dit elle, je ne trouve rien de plus inconsideré, que d'aller dire à une personne qui n'a nulle obligation à celuy qui luy parle, et qu'elle n'aime point, que l'on en est fort amoureux : et se l'on avoit une fois perdu le respect pour moy de cette sorte, adjousta t'elle, il ne seroit pas aisé de reparer cette faute, à celuy qui l'auroit commise. Si bien Madame (reprit Pharnace en soupirant malgré luy) que pour agir raisonnablement selon vos sentimens, il faut ai mer longtemps sans le dire : il faut mesme ne le dire point du tout, reprit la Princesse, se on n'est du moins bien assuré de n'estre pas haï. Et à quoy le peut on connoistre ? repliqua t'il ; à cent choses, dit la Princesse Aristée : mais Pharnace, adjousta t'elle, avez vous quelqu'un de vos Amis qui ait besoin de cét esclaircissement ? Ouy Ma dame, dit il, et se la Princesse Araminte (poursuivit il encore en changeant de couleur et en la regardant) n'eust dit ce qu'elle vient de dire, une des plus belles Personnes du monde, auroit eu cette importunité dans peu de jours : et un des plus fideles Amans de la Terre, auroit sans doute esté mal reçeu. Peut-estre, adjousta la Princesse, que cette Belle dont vous parlez, n'est pas de la 
<pb id="page_1761" n="V03-P397"/>mesme humeur que je serois, si j'estois d'une condition à estre exposée à de semblables avantures : pardonnez moy Madame, repliqua t'il, et si je vous l'avois nommée, vous en tomberiez d'accord. La Princesse Araminte qui s'estoit desja aperçeuë à cent choses, de la passion que Pharnace avoit pour elle, entendit aisément ce qu'il vouloit qu'elle entendit : mais quoy qu'il agist plus sagement qu'Artane, elle ne laissa pas de s'en fascher : et elle fut tout le reste du jour de mauvaise humeur. Le soir au retour de la chasse, le Prince Sinnesis qui estoit desesperé de la rigueur de la Princesse Aristée, vint voir Araminte : et l'entretenant en particulier, il se resolut d'avoir recours à ses soins aupres d'Aristée, et au pouvoir qu'il sçavoit bien qu'elle avoit sur Spitridate. Ma Soeur, luy dit il, ne voulez vous point avoir pitié de moy ; et ne serez vous pas assez bonne pour me rendre office aupres de l'impitoyable Aristée ? Si j'avois pour elle une passion qui ne fust pas innocente, je ne vous demanderois par vostre protection : mais n'aimant Aristée qu'avec des sentimens tres purs, et sçachant bien que le Roy consentira que je l'espouse : je pense que sans vous offencer, je puis vous conjurer comme je fais, d'employer toute vostre adresse, à me la rendre favorable. Je trouve, luy repliqua la Princesse, vostre choix se juste et se raisonnable, que je n'ay garde de le condamner : et s'il ne tient qu'à parler en vostre faveur à la Princesse Aristée que vous ne soyez satisfait, je le feray aveque joye : 
<pb id="page_1762" n="V03-P398"/>quoy qu'à mon advis ce que vous appellez rigueur en elle, ne soit qu'un pur effet de sa modestie : et de ce que peut-estre elle ne croit pas que vous ayez effectivement dessein de l'espouser : ne regardant vostre passion, que comme une simple galanterie. Pardonnez moy ma Soeur, luy dit il, cette belle Personne sçait tous mes sentimens tels qu'ils sont : et sa froideur vient sans doute de quel que cause cachée que je ne puis comprendre. Je feray tout ce qui me sera possible pour la descouvrir, repliqua la Princesse, et je l'iray voir dés demain, afin de l'entretenir avec plus de liberté chez elle, que je ne ferois icy. Vous avez une autre voye de me rendre office, respondit il, bien plus aisée et bien plus puissante que celle là : c'est donc à vous à me la dire, reprit la Princesse : puis que vous ne la devinez pas, repliqua t'il, ou du moins que vous ne la voulez pas deviner, j'ay peur que vous ne la veüilliez pas prendre. Mais croyez vous Seigneur, luy respondit elle en riant, que l'on devine ce que l'on veut ; et pouvez vous me soubçonner de ne vous vouloir pas servir ? Puis que vous m'assurez que ma crainte est mal fondée, reprit il, faites donc ma chere Soeur que la Princesse Aristée n'ait point de sujet de se vanger sur moy, des suplices que vostre froideur fait souffrir au Prince Spitridate : et soyez luy enfin aussi favorable, que vous voulez qu'elle me la soit. La Princesse rougit au discours du Prince Sinnesis : et ne sçachant s'il parloit sincerement, ou si ce n'estoit que pour descouvrir ses sentimens ; en verité, 
<pb id="page_1763" n="V03-P399"/>dit elle, vous m'avez si fort surprise, que je ne sçay presques que vous respondre. Car je suis si peu persuadée de la souffrance de Spitridate, que si vostre mal n'est pas plus grand que le sien, je ne juge pas qu'il ait besoin d'un remede si extraordinaire que celuy que vous me proposez. Non non ma Soeur, luy dit il, vous ne croyez pas ce que vous dites, et vous ne le devez en effet pas croire : Spitridate vous aime jusques à l'adoration, car je le luy ay fait advoüer aujourd'huy à la chasse mal gré qu'il en ait eu. Spitridate, reprit elle toute confuse, ne pouvoit pas choisir un meilleur Confident. Je l'advouë (reprit le Prince Sinnesis, sans luy donner loisir de l'interrompre) car il est vray que si vous me voulez obliger, vous le traiterez mieux que vous n'avez fait jusques icy. Mais Seigneur, dit elle, puis que vous estes en si grande societé avec Spitridate, il n'est pas besoin que je me mesle de vos affaires, et vous les ferez bien sans moy : Cruelle personne, luy dit il, pourquoy me parlez vous de cette sorte ? et ne sçavez vous pas bien qu'un seul de vos regards persuadera plus puissamment Spitridate, que ne feroient toutes mes paroles ? Enfin si vous ne voulez me desobliger, vous souffrirez ! a passion d'un Prince qui vous merite mieux qu'aucun autre : et qui a sans doute toutes les qualitez necessaires pour estre choisi de vous, et pour l'estre mesme du Roy. Et puis, adjousta t'il en sous-riant, je ne me connois pas si peu en phisionomie, que je ne voye bien que malgré toute vostre fierté et toute vostre sagesse, 
<pb id="page_1764" n="V03-P400"/>Spitridate n'est pas haï : et alors sans luy donner loisir de luy respondre, l appella ce Prince qui me parloit à l'autre bout de la Chambre. La Princesse demeura si estonnée, qu'elle ne pouvoit que faire, et ne sçavoit à quoy se resoudre : en verité Seigneur, luy dit elle, vous avez perdu la raison à la chasse : et je ne pense pas que vous aprouviez demain ce que vous faites aujourd'huy. Cependant Spitridate ayant obeï au Prince Sinnesis, et s'en estant aproché ; je vous ay tenu ma parole, luy dit le Prince, et je vous ay rendu le mesme service que je vous ay demandé. Seigneur, reprit Spitridate, ce que vous souhaïtez de moy est si peu de chose, en comparaison de la glorieuse protection que vous m'avez offerte, que l'en rougis de confusion. C'est à moy, dit la Princesse, à rougir de honte, de voir à quelle estrange avanture le Prince mon Frere m'expose, quoy qu'il en soit, luy dit il en luy prenant la main, il y va de la vie de Spitridate, et de celle de Sinnesis tout ensemble : et je vous declare en presence des Dieux qui m'escoutent, que si vous maltraittez Spitridate, je deviendray vostre ennemy. Apres cela sans luy donner loisir de respondre, haussant la voix, afin que ceux qui l'avoient suivy l'entendissent ; je vous laisse Spitridate, luy dit il, qui a ordre de vous raconter toute l'affaire dont il s'agit : et il sortit aussi tost apres, laissant la Princesse si interdite, qu'elle ne sçavoit quelle resolution prendre : Car elle n'ignoroit pas la violente passion de Sinnesis pour Aristée, ny son humeur 
<pb id="page_1765" n="V03-P401"/>imperieuse. Cependant quoy qu'elle estimast beaucoup Spitridate, elle estoit pourtant en quel que sorte faschée de voir qu'elle ne pouvoit plus eviter qu'il ne luy parlast de sa passion : si bien que dans cét embarras d'esprit, elle fut quelque temps sans parler, et sans que Spitridate osast aussi ouvrir la bouche. Neantmoins comme il craignit qu'elle ne l'accusast d'avoir eu quelque inconsideration en avoüant au Prince son Frere, l'amour qu'il avoit pour elle, il parla enfin le premier. Je ne sçay, Madame, luy dit il, si je ne seray point assez malheureux, pour estre soubçonné de temerité et d'imprudence : Mais quand vous sçaurez que le Prince, apres avoir eu la bonté de m'aprendre l'honneur qu'il veut faire à ma Soeur, a encore eu celle de me dire qu'il connoissoit la passion que j'avois pour vous, et qu'il m'y vouloit servir : que vous sçaurez, dis-je, que d'abord je l'ay voulu nier : et que je ne l'ay avoüé, qu'apres qu'il m'a eu pressé vingt fois de luy dire ce qu'il sçavoit desja : je pense que vous trouverez qu'il eust esté bien difficile à un homme qui vous aime avec une passion démesurée, de refuser une protection si puissante aupres de vous ; en ayant au tant de besoin que j'en ay : car enfin. Madame, je n'ay pas veû une seule de vos actions, qui raisonnablement ait deû me faire esperer. Apres que Spitridate eut achevé de dire ce qu'il voulut pour sa justification, la Princesse relevant les yeux qu'elle avoit tousjours tenu bas tant qu'il avoit parlé : je suis bien aise, luy dit elle, que la chose 
<pb id="page_1766" n="V03-P402"/>se soit du moins passée comme vous le dittes : et de ce que je voy que cette avanture n'est fondée que sur l'imagination du Prince Sinnesis : qui pour vous obliger à le servir, vous a voulu persuader que vous m'aimiez plus que vous ne faites. Mais Spitridate, adjousta t'elle en sous-riant, cela ne vous engage à rien : et je vous proteste que je n'en crois que ce j'en croyois auparavant que le Prince mon Frere m'en eust parlé. C'est pourquoy demeurons, s'il vous plaist, vous et moy dans les termes où nous en estions : et songeons seulement à le servir aupres de la belle Aristée, que je seray ravie de voir bien tost au rang où son merite veut qu'elle soit. Ha, Madame, s'écria Spitridate, ne me traitez pas si cruellement ! et ne rendez pas inutiles les promesses que le Prince Sinnesis m'a faites. Et que vous a t'il promis ? repliqua t'elle ; il m'a fait esperer, respondit il, que vous m'escouteriez favorablement : s'il est encore demain de cette opinion, reprit elle, je verray ce que j'auray à faire : cependant il est tard, et je vous conseille de vous retirer avec le dessein de servir le Prince mon Frere, aupres de l'aimable Aristée : sans autre interest que celuy de luy rendre office. En disant cela elle se leva : et Spitridate fut contraint de la quitter sans luy respondre. Apres que ce Prince fut party elle m'apella : mais quoy qu'elle me parust resveuse, il ne me sembla pourtant pas qu'elle fust fort melancolique. Et à dire les choses comme elles sont, je croy qu'estimant beaucoup Spitridate, 
<pb id="page_1767" n="V03-P403"/>elle ne fut pas faschée, apres y avoir bien pensé, de pouvoir avec bienseance, et sans choquer la modestie, souffrir qu'il luy donnast quelques marques de son amour, comme elle le pouvoit, apres ce que le Prince Sinnesis luy avoit dit. J'advouë aussi que lors que la Princesse m'eut appris ce qui luy estoit arrivé, je fus ravie de voir un si heureux commencement au dessein que ma Mere avoit d'executer les dernieres volontez de la Reine de Pont : qui luy avoit tant recommandé en mourant, de faire naistre autant d'amitié qu'elle pourroit, entres ces jeunes Personnes. Cependant le Prince Spitridate s'en retournant chez luy, fut à l'Apartement d'Aristée, afin de rendre au Prince Sinnesis l'office qu'il en avoit reçeu ; et croyant dire la meilleure nouvelle du monde à une jeune et belle Princesse ; ma Soeur (luy dit il en riant, et en parlant bas, de peur d'estre entendu de ses Femmes) il faut me recevoir avec plus de ceremonie qu'à l'ordinaire : car je vous aporte une Couronne, qui n'est pas indigne de vous. Si elle estoit en vostre disposition (luy respondit elle en riant aussi bien que luy) je pense que vous seriez assez ambitieux, pour la garder pour vous mesme sans me l'offrir. Ne sçavez, vous pas, luy dit il en soupirant, qu'une violente passion en chasse une autre ? et que depuis que je suis amoureux de la Princesse Araminte, j'ay plus d'ambition que celle de luy pouvoir plaire, et de pouvoir la conquerir ? Enfin, luy dit il, ma Soeur, le Prince Sinnesis vous veut espouser, et 
<pb id="page_1768" n="V03-P404"/>je me suis chargé de vous le dire, et de vous obliger à le recevoir comme il merite de l'estre. Je suis bien marrie mon Frere, reprit elle, que vous ayez pris une commission comme celle là : car en fin le Prince Arsamone m'a deffendu absolument, de donner aucune esperance au Prince Sinnesis : que je n'oserois en avoir seulement la pensée. Mais c'est assurément, dit Spitridate, qu'il ne croit pas que son dessein soit tel qu'il est effectivement : Pardonnez moy, luy respondit elle, car je luy ay dit ingenûment ce que j'en sçavois. Et ne vous en a t'il point dit de raison ? reprit Spitridate ; Non, repliqua Aristée, et la Princesse ma Mere l'en a mesme fort pressé inutilement, à ce que j'ay sçeu par une de ses Filles qui l'a entendu. Comme ils en estoient là, on leur vint dire que le Prince Arsamone venoit dans la Chambre de la Princesse Aristée : et en effet un moment apres il y entra. Aussi tost qu'il y fut, il en fit sortir tout le monde, à la reserve du Prince son Fils, et de la Princesse sa fille, qui n'estoient pas tous deux sans inquietude. Apres qu'il les eut regardez quelque temps sans parler, je sçay bien Spitridate, luy dit il, que vous estes en un âge où vostre peu d'experience a besoin de conseil : et qu'encore que vous soyez né avec de grandes inclinations, vous pouvez toutesfois estre capable de certaines foiblesses qui ne sont pas tousjours honteuses : mais qui quelquesfois aussi sont fort nuisibles, à ceux qui ne les surmontent point. J'ay donc voulu vous dire, et à vous, et à vostre Soeur, 
<pb id="page_1769" n="V03-P405"/>à qui j'en ay desja parlé, que pour des raisons qui vous importent plus qu'à moy, je ne veux jamais avoir aucune alliance avec les usurpateurs du, Royaume de mes Peres. Comme je suis né sur le Throsne qu'ils occupent injustement, je sens sans doute des choses, que vous ne pouvez pas sentir en l'âge où vous estes, principalement estant né dans l'infortune : mais comme je vous crois tous deux genereux, et dignes d'estre sortis des anciens Rois de Bithinie vos predecesseurs et les miens : je vous ordonne à vous Spitridate, de deffendre opiniastrément vostre coeur, contre les charmes de la Princesse Araminte, qui l'ont desja un peu engagé : et je vous commande à vous Aristée, de refuser le vostre au Prince Sinnesis. Car enfin il vous seroit aussi honteux de remonter au Throsne par cette lasche voye, qu'il le seroit à Spitridate d'y renoncer comme il feroit, s'il s'engageoit trop en l'affection de la Princesse Araminte. Ceux qui ont perdu des Couronnes, adjousta t'il, ne doivent point avoir d'autre passion, que celle de les reconquerir, et de perdre ceux qui les ont usurpées : C'est pourquoy comme je ne suis pas lasche, je ne veux point avoir d'alliance avec des gens que je veux et que je dois perdre, à la premiere occasion qui s'en presentera. La dissimulation est permise aux foibles oppressez, mais non pas jusques à ce point là : et si j'ay quelque jour à faire tomber mes Ennemis de ce Throsne d'où ils m'ont renversé, je n'y veux pas ensevelir nies propres Enfans avec eux. Vivez 
<pb id="page_1770" n="V03-P406"/>donc avec une civilité apparente : mais ne vous engagez à rien, si vous ne voulez estre indignes de vostre naissance et de mon affection. Je sçay bien que c'est en quelque façon manquer de prudence, que de parler de cette sorte, à des personnes de vostre âge : mais je sçay bien aussi qu'estant sortis de tant de Rois, vous devez estre genereux, et avoir l'ame sensible à l'ambition. C'est pourquoy je ne doute pas, que vous ne sçachiez celer ce que je viens de vous dire : et que vous ne m'obeïssiez aveuglément. Apres qu'Arsamone leur eut parlé de cette sorte, il se retira sans autre response, que d'une profonde reverence, que luy firent Spitridate et Aristée : car ce Prince se faisoit respecter de telle sorte par ses Enfans, qu'à peine osoient ils le regarder. Comme il fut sorty, Spitridate s'affligea si demesurément, que la Princesse Aristée qui n'estoit gueres moins triste que luy ; fut pourtant obligée de le consoler. Mon Frere, luy dit elle, comme vous avez, et plus d'esprit, et plus de generosité que moy, je pense que je ne puis de bonne grace, vous dire qu'il ne faut pas vous desesperer, pour un semblable accident : toutesfois l'excessive douleur que je voy dans vos yeux, me fait prendre la liberté de vous supplier, de ne vous y abandonner pas si fort. Ha ma chere Soeur, luy dit il, que vostre insensibilité pour le Prince Sinnesis, vous est une chose avantageuse ! et qu'il est bien plus aisé de souffrir qu'Arsamone vous oste une Couronne, qu'il ne m'est facile d'endurer qu'il m'oste la Princesse Araminte ! 
<pb id="page_1771" n="V03-P407"/>Ce n'est pas, adjousta t'il, que je sois né sans ambition : mais c'est que l'amour est encore plus forte dans mon ame : et qu'il m'est bien plus aisé de laisser vivre en paix les Usurpateurs du Royaume de Bithinie, que de vivre sans la Princesse que j'aime. Il y a d'autres Couronnes en l'Univers, reprenoit il, que la Fortune et mon Espée me peuvent donner : mais il n'y a qu'une seule Princesse Araminte au inonde. Ouy ma chere Soeur, elle est seule en toute la Terre que je puis adorer : sans elle toutes choses me sont in differentes ; et je ne fais nulle distinction entre l'Esclavage et la Royauté. Cependant selon ce que je puis juger des ordres du Prince Arsamone, il pretend sans doute que je garde dans mon coeur le dessein de poignarder le Roy de Pont, qui est Pere d'Araminte : de tuer les Princes ses Freres ; et de l'accabler elle mesme sous les ruines de sa Maison, si l'occasion s'en presente. Ha non non, je ne veux point remonter au Throsne par une si sanglante voye : je sçay bien que l'Ayeul d'Araminte estoit un Usurpateur : je sçay bien encore que le Roy son Pere possede un Royaume qui me devoit apartenir : mais je sçay de plus que puis qu'Araminte a usurpé l'Empire de mon coeur, elle a rendu legitime à ceux de sa Maison, la possession du Royaume de Bithinie. Je n'y pretens plus rien ma Soeur : puis que je ne le pourrois sans perdre ma Princesse, qui ne me regarderoit sans doute qu'avec horreur, si j'avois trempé mes mains dans le sang de son Pere et de ses Freres. 
<pb id="page_1772" n="V03-P408"/>Les Dieux sçavent que ce n'est pas par foiblesse que l'ambition cede à l'amour dans mon ame : et je suis si satisfait du tesmoignage secret de mon courage, que je ne me soucie pas de ce que l'on en pensera. Mais vous ma chere Soeur, qui n'avez pas l'ame sensible à cette tendre passion, ne l'aurez vous point un peu plus ambitieuse que moy ; et vous resoudrez vous à perdre deux Couronnes ? Ne le faites pas je vous en conjure : escoutez le Prince Sinnesis, et n'escoutez pas le Prince Arsamone : car aussi bien par quelle voye peut il esperer de venir à bout de ce grand dessein ? Il y a vingt cinq ans qu'il la cherche sans la pouvoir trouver : il m'a eslevé comme devant estre Sujet, et il veut presentement vous empescher d'estre Reine, sans estre en pouvoir de me faire Roy. Car où sont ses intelligences ? où sont ses Armées ? et où est le lieu de sa retraitte pour sa seureté ? Il ne peut donc avoir nul dessein, que celuy de faire une conspiration, contre la personne de ces Princes : mais il l'executera sans moy : ou pour mieux dire il se perdra sans moy, puis que ce qu'il veut tenter est impossible. Resolvez vous donc ma Soeur, à recevoir l'affection du Prince Sinnesis : car enfin si une fois vous estes Reine de Pont et de Bithinie, le Prince Arsamone ne voudra pas, quoy qu'il puisse dire, renverser un Throsne sur lequel vous serez. Il vous a permis de dissimuler, et à moy aussi : dissimulons donc, poursuivit il, mais faisons que cette dissimulation soit pour luy. Je ne veux (et les Dieux 
<pb id="page_1773" n="V03-P409"/>le sçavent bien) faire jamais rien contre le respect que je luy dois, en toutes les choses où mon amour n'aura point d'interest mais quand il s'agira d'Araminte, je ne luy sçaurois obeïr. Cependant mon Frere, luy dit Aristée, vous hazardez beaucoup en luy desobeïssant : je hazarderois bien davantage, repliqua t'il, en ne luy desobeïssant pas. Et quoy ma Soeur, vous pretendez donc luy obeïr aveuglément ? Je suis d'un sexe, respondit elle, qui ne me permet pas d'en user d'une autre sorte. Quoy, luy dit il encore, vous mal-traitterez le Prince Sinnesis, luy qui vous offre deux Couronnes ! luy qui m'a rendu office aupres de la Princesse Araminte ! luy qui me la peut faire donner ! luy qui vous a donné toutes ses affections ! et luy enfin qui vous adore ! Je ne le mal traiteray pas, dit elle, mais je ne l'épouseray point, si le Prince mon Pere n'y consent. Vous voulez donc que je meure, luy respondit il ; vous voulez donc que je me deshonnore, luy repliqua t'elle. Je veux que vous montiez au Throsne pour me sauver la vie, et pour me rendre heureux, respondit ce Prince affligé. Les Dieux sçavent, dit la Princesse Aristée, je ne ferois pas pour vous, les choses du monde les plus difficiles : mais de me marier sans le consentement d'Arsamone, c'est ce que je ne dois pas faire, et mesme ce que je ne puis pas faire. Car je ne crois pas que le Roy de Pont, ny le Prince Sinnesis le voulussent, s'ils sçavoient qu'Arsamone ne le voulust pas : de sorte, dit elle, que la prudence veut que l'on n'avance 
<pb id="page_1774" n="V03-P410"/>pas les choses au point que ces Princes croyent que mon Pere ne veut pas de leur alliance, puis qu'il leur seroit aisé d'en soubçonner la raison : et il vaut bien mieux que tout retombe sur moy, et que se passe pour une capricieuse, qui a une aversion secrette pour le Prince Sinnesis. Vous estes trop prudente ma Soeur, interrompit Spitridate, et il paroist bien que vostre raison est toute libre : mais puis que cela est ainsi, considerez bien je vous prie, à quel desespoir vous me reduirez, si vous me refusez du moins la grace de tesmoigner au Prince Sinnesis que j'ay fait aupres de vous tout ce que je pouvois : et que mesme je ne vous ay pas parlé inutilement pour luy. Per mettez luy d'esperer durant quelque temps : pendant le quel le Prince Arsamone changera peutestre de dessein. Enfin Seigneur, Spitridate pria si tendrement la Princesse Aristée, qu'elle luy accorda cette derniere grace : mais il se retira pourtant avec une inquietude inconcevable. Comme il avoit l'ame grande, il ne pouvoit pas faire qu'il ne trouvast aussi quelque chose de grand au dessein qu'avoit le Prince son Pere, de refuser une Couronne pour la Princesse sa Fille, dans l'esperance de la reconquerir un jour pour luy : mais apres tout, l'amour affaçoit bien tost cette pensée de son ame : et il luy estoit plus aisé de se resoudre à estre tousjours Sujet, que de perdre l'espoir de pouvoir un jour regner dans le coeur de la Princesse Araminte. Cependant le Prince Aryande qui n'avoit point aimé Spitridate, quoy qu'il 
<pb id="page_1775" n="V03-P411"/>ne le tesmoignast pas, depuis une course de chevaux qui s'estoit faite, où ce Prince avoit emporté le prix : et où il s'estoit imaginé que Spitridate n'avoit pas agi comme il devoit aveque luy ; s'apercevant qu'il avoit la protection du Prince Sinnesis, aupres de la Princesse Araminte, se mit en fantaisie de proteger aussi Pharnace : et en effet il luy en parla tres avantageusement. Mais prenant les choses d'un autre biais que Sinnesis, il luy dit qu'il n'avoit point d'interest que le sien en cette occasion : que pour luy il ne trouvoit point qu'elle deust jamais consentir à épouser Spitridate : qui apres tout estoit d'une Maison que tous les Rois de Pont, en bonne Politique, estoient obligez d'abaisser autant qu'ils pourroient. De sorte que cela estant ainsi, il estoit aisé de voir, que Pharnace seul estoit celuy sur qui elle devoit jetter les yeux. La Princesse le remercia tres civilement de ce qu'il luy disoit : et luy respondit qu'elle vivroit également avec tous ceux de la condition de Pharnace qui l'approchoient : et que sans s'en mesler ny peu ny point, elle laisseroit tousjours la conduite de sa vie au Roy son Pere. Cependant la Princesse Araminte pour tenir sa parole au Prince Sinnesis, vit la Princesse Aristée, qui agit de la façon qu'elle l'avoit pro mis à Spitridate : de sorte que Sinnesis la trouvant en effet un peu plus douce qu'à l'ordinaire, en remercia si tendrement ce Prince ; et parla si officieusement pour luy à la Princesse sa Soeur ; qu'il l'obligea enfin à agir envers Spitridate avec beaucoup 
<pb id="page_1776" n="V03-P412"/>coup de franchise et de bonté. Le Prince Sinnesis mesme, me fit la grace de m'en parler et de me prier de porter la Princesse sa Soeur à bien traitter ce Prince. Voila donc Spitridate en aparence le plus heureux du monde : car il estoit hautement protegé du Frere de sa Princesse : il avoit la liberté de parler de sa passion, à celle qui l'avoit fait naistre, sans qu'elle s'en offençast : et comme il estoit tousjours tres respectueux, il avoit aussi le plaisir de remarquer par diverses petites choses, qu'il n'estoit pas mal dans sou coeur. Cependant je m'estonnois quelquesfois, de voir dans ses yeux quelques marques de melancolie : et de l'entendre soupirer assez souvent. Neantmoins comme j'avois tousjours oüy dépeindre l'amour une passion fort bizarre, je regarday cela comme un de ses effets ordinaires, qui approchent de la folie, dans l'ame de personnes les plus sages : et je n'y fis pas grande reflexion. Mais la Princesse n'estoit pas peu occupée : car Sinnesis avoit toujours quelque chose à luy dire, ou pour Aristée, ou pour Spitridate ? Aryande l'entretenoit souvent aussi, contre Spitridate et pour Pharnace : Spitridate luy parloit le plus qu'il pouvoit pour luy mesme : et Pharnace sans oser luy parler de luy, ne laissoit pas de l'entretenir de choses indifferentes, autant qu'il luy estoit possible, afin de l'empescher du moins de parler aux autres. Il n'y avoit donc qu'Artane qui durant quelques jours n'osoit mesme la regarder. Mais enfin apres avoir accompagné le Roy deux ou trois fois chez 
<pb id="page_1777" n="V03-P413"/>la Princesse, il y revint en suitte avec d'autres gens : et affecta d'avoir un si grand respect pour elle, qu'elle creut qu'il s'estoit repenty de sa hardiesse ; et se resolut d'oublier son crime ; qui apres tout, Seigneur ; n'est pas le moins remissible que l'on puisse commettre parmy les belles et jeunes Personnes. Elle souffrit donc qu'il la revist : bien est il vray qu'elle le traitta tousjours tres froide ment. Comme les choses estoient en cét estat, il y eut quelque remuëment sur les frontieres de Phrigie : de sorte qu'il falut lever des Troupes et faire une Armée, que le Prince Sinnesis commanda, Spitridate estant son Lieutenant General, ce qui fascha extrémement le Prince Aryande qui demeura aupres du Roy, parce qu'il vouloit que ce fust Pharnace. Je ne m'arresteray point à vous dire les adieux de toutes ces illustres Personnes : mais je vous diray seulement, que cette separation lia estroitement l'amitié du Prince Spitridate et de la Princesse Araminte : et que Sinnesis aussi s'en alla avec satisfaction : parce que la Princesse Aristée eut assez de complaisance pour son Frere, pour ne le maltraitter pas en le voyant partir. le ne m'amuseray point non plus à vous raconter cette guerre, qui ne dura que six mois, et qui se termina en suitte par une heureuse paix : mais je vous diray seulement, que Spitridate s'y signala de telle sorte, que le bruit de sa valeur estouffa celuy que fit celle des autres : quoy que le Prince Sinnesis, et Pharnace, y fissent aussi des miracles. En effet, 
<pb id="page_1778" n="V03-P414"/>l'on ne parloit que de luy, et dans l'Armée, et dans la Cour : vous pouvez donc juger aisément que revenant tout chargé de gloire, il fut bien reçeu de la Princesse. J'oubliois de vous di re, qu'Artane ne fut point à cette guerre : ce n'est pas que lors que l'on en parla, il ne fist plus l'empressé que les plus braves ne le faisoient : et qu'il ne fist faire un equipage le plus superbe du mon de. Je me souviens mesme que l'on ne parloit que de la magnificence de ses Tentes, que nous fusmes voir ; que de la richesse de ses Armes : et que de la beauté de ses habillemens. Toutefois quand il falut partir, il tomba malade à point nommé, et ne partit pas, quoy que tout son Train fust desja party. L'on ne soubçonna toutesfois encore rien de sa lascheté en ce temps là : car il fit tellement le desesperé, en parlant à ceux qui luy alloient dire adieu, qu'il les obligea à le pleindre, et non pas à l'accuser. Cependant il guerit peu de jours apres : et agit si adroitement, que sans parler jamais de sa passion à la Princesse, et sans rien faire qui luy peust donner un juste sujet de pleinte, il luy donna pourtant sujet de croire que c'estoit seulement pour l'amour d'elle qu'il n'alloit point à l'Armée, et qu'il se mettoit en danger d'estre deshonnoré. En effet son dessein reüssit, et nous le creusmes ainsi : Neantmoins quand ces Princes revinrent, il parut si honteux durant quelques jours, qu'à peine osoit il se monstrer : et il se fit alors quelque raillerie dans la Cour, de ce magnifique équipage qui n'avoit point servy, et que 
<pb id="page_1779" n="V03-P415"/>l'on ramena à Heraclée, qui eust fait faire plus d'une combat à tout autre qu'à luy. Il joüa pour tant si bien, qu'il ne se décria pas encore absolument : agissant avec tant d'art, qu'il eut cinq ou six querelles sans se battre. Comme la paix avoit esté fort avantageuse, la Cour fut en joye durant assez longtemps : jamais la Princesse Araminte n'avoit esté si belle, ny la Princesse Aristée plus aimable : et par consequent jamais le Prince Sinnesis, Spitridate, Pharnace, et Artane, n'avoient esté plus amoureux. Le Roy de Pont qui n'avoit pas changé le dessein qu'il avoit, prit alors la resolution de l'executer : et de faire le mariage du Prince Sinnesis, et de la Princesse Aristée : et celuy du Prince Spitridate, avec la Princesse Araminte. Neantmoins quoy qu'il creust bien qu'en l'estat qu'estoient les choses, Arsamone devoit recevoir cét honneur aveque joye : toutefois comme il estoit prudent, et qu'il connoissoit l'humeur de ce Prince un peu imperieuse, il voulut pre- sentir son intention : et il jetta les yeux sur moy pour cela, sçachant bien que la Princesse Arbiane me faisoit l'honneur de m'aimer assez. Il me commanda donc, en partant pour un petit voyage de huit jours, de luy descouvrir le dessein qu'il avoit : afin qu'elle preparast l'esprit du Prince son Mary à recevoir cét honneur comme il devoit le recevoir. Je vous laisse à juger, Seigneur, si j'acceptay cette commission avec plaisir : et en effet la satisfaction que j'en eus fut si grande, que je ne la pus renfermer dans mon coeur. Je la fis sçavoir 
<pb id="page_1780" n="V03-P416"/>au Prince Sinnesis, à la Princesse Araminte ; et mesme a Spitridate : mais j'advouë que je fus un peu surprise ; de voir que ce Prince n'en eut pas toute la joye que je croyois qu'il en deust avoir : et sans me bien expliquer ses sentimens, il me sembloit qu'il eust bien voulu m'empescher de parler à la Princesse sa Mere : toutesfois comme l'ordre que j'avois reçeu estoit pressant, je le laissay dans la Chambre de la Princesse Araminte : et ayant trouvé en bas un Chariot tout prest, je fus chez la Princesse Arbiane, que j'eus le bon heur de trouver seule dans son Cabinet. Mais si j'avois esté surprise de la melancolie de Spitridate, je confesse que je le fus bien davantage de l'embarras que je remarquay dans l'esprit d'Arbiane. Comme j'avois beaucoup d'amitié pour elle, et qu'elle en avoit aussi assez pour moy, je la suppliay de vouloir s'expliquer un peu plus clairement qu'elle ne faisoit : cependant quoy qu'elle sçeust qu'estant originaire de Bithinie comme j'estois, les interests de sa Maison me fussent tres chers, neantmoins elle ne voulut pas s'ouvrir à moy : et elle me dit seulement avec assez de froideur, qu'elle ne manqueroit point de parler au Prince son Mary : et qu'elle me rendroit response douant le retour du Roy : qui estoit allé à une Ville de Pont, nommée Cabira, sans y mener ny les Princes ny la Princesse sa Fille. Nous avons sçeu depuis, que je n'eus pas plustost quitté Arbiane, qu'elle fut trouver Arsamone, pour luy dire que le Roy souhaitoit de faire une double 
<pb id="page_1781" n="V03-P417"/>alliance aveques luy : et qu'il faloit qu'il se preparast a respondre à cette proposition, devant le retour du Roy. Aussi feray-je, luy dit il sans s'expliquer plus precisément ; cependant ne m'en parlez plus, car je sçay bien ce que j'ay resolu de faire. Arbiane voulut alors le conjurer de luy dire un peu mieux ce qu'elle en devoit attendre : mais il la supplia de ne l'en presser pas plus long temps ; et de croire qu'il n'avoit dans le coeur que des sentimens tres avantageux pour ses Enfans. Comme Arsamone est d'humeur violente, Arbiane fut contrainte de luy ceder, de se taire, et de se retirer dans sa Chambre, sans avoir pû penetrer dans le fond de sa pensée. Au sortir de l'Apartement d'Arsamone, elle trouva Spitridate : qui apres l'avoir menée au sien, la conjura avec tant de tendresse de luy vouloir estre favorable, que cette sage Princesse en fut esmeuë de compassion : et luy promit de faire tout ce qu'elle pourroit pour le satisfaire. Joint aussi que comme elle ne voyoit aucune aparence qu'il fust possible à Arsamone de remonter au Throsne de ses Peres, elle eust bien souhaité que ces deux Mariages se fussent faits. Cependant je fus quatre ou cinq jours sans autre chagrin que celuy de l'incertitude où j'estois de la response d'Arsamone : ce n'est pas que je craignisse qu'elle fust absolument mauvaise ; mais la melancolie de Spitridate, et le trouble d'Arbiane, joint à quelque tristesse que je voyois dans les yeuu d'Aristée, me faisoient craindre quelque chose, que je ne comprenois 
<pb id="page_1782" n="V03-P418"/>pourtant pas. Pour Spitridate il estoit en une in quietude inconcevable : et quelque soin qu'il apportast à la cacher, la Princesse s'en apercevoit. Il eut toutesfois l'adresse de luy faire comprendre, que l'esperance d'un grand bien, ne laisse pas de porter tousjours avec elle quelque espece de melancolie inquiete. Le Prince Sinnesis au contraire estoit tres content : car encore qu'il vist bien qu'Aristée n'estoit pas fort gaye, il apelloit modestie, une veritable tristesse, et ne s'entretenoit que de pensées agreables. Comme le Prince Aryande, Pharnace, et Artane, ne sçavoient pas le secret des choses, chacun songeoit tousjours à faire reüssir son dessein, et ne songeoit pas à celuy des autres. Le cinquiesme jour apres le départ du Roy estant arrivé, et ce Prince devant revenir dans trois ou quatre, je me souviens que la Princesse Aristée s'entretint longtemps avec la Princesse Araminte : et que sans sçavoir la raison pourquoy, il leur prit un redoublement d'amitié l'une pour l'autre, dentelles mesmes ne comprenoient pas la cause. La Princesse Araminte donna un petit Portrait qu'elle avoit d'elle à Aristée : et qui est le mesme qu'elle vous monstra en Bithinie, pour connoistre si vous estiez Spitridate, ou si vous ne l'estiez pas, à ce qu'elle manda depuis à la Princesse. Et en échange Aristée donna une Bague à la Princesse Araminte, qu'elle portoit ce jour là, qui estoit la plus jolie chose du monde. Apres qu'Aristée eut quitté la Princesse, Spitridate la vint voir : et comme il la trouva l'ame encore 
<pb id="page_1783" n="V03-P419"/>toute attendrie de tant de choses flatteuses et douces, que ces deux belles personnes s'estoient dittes, il en fut mieux traitté qu'il ne l'avoit encore esté en toute sa vie : car elle eut pour luy ce jour là, je ne scay quelle sincerité obligeante, qui luy permit de voir dans son coeur, la veritable estime qu'elle faisoit de sa vertu. Comme ce Prince a certainement autant d'esprit que l'on en peut avoir, et que jamais personne n'a sçeu mieux aimer que luy, il luy dit aussi des choses si tendres ; si respectueuses ; et pourtant si passionnées, qu'il acheva d'engager l'ame de la Princesse Araminte. Cette conversation fut longue, bien qu'elle leur parust courte, parce qu'elle estoit agreable : et il estoit desja assez tard, quand Spitridate sortit de chez la Princesse. Il fut souper apres cela chez le Prince Sinnesis, et il ne se retira qu'à my-nuit : mais à peine estoit il dans sa Chambre, qu'on luy vint dire que le Prince Arsamone luy ordonnoit de l'aller trouver.
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<div2 id="page_CYRUS030204" type="sequence" n="Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : révolte d'Arsamone">
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En allant de son Apartement au sien pour luy obeïr, il remarqua bien qu'il y avoit quelque empressement extraordinaire parmy les Officiers de la Maison du Prince son Pere : toutesfois comme il n'avoit l'imagination remplie que de la Princesse Araminte, il creut seulement qu'Arsamone luy vouloit simplement dire qu'il n'y faloit plus songer : et il ne fit pas grande reflexion sur ce qu'il voyoit. Lors qu'il entra dans la Chambre d'Arsamone, il y trouva la Princesse Arbiane, le jeune Prince Euriclide son Frere, et la Princesse Aristée : mais cette veuë augmenta 
<pb id="page_1784" n="V03-P420"/>d'autant plus sa crainte, qu'il vit beaucoup de melancolie sur le visage de ces deux Princesses. Comme il fut arrivé jusques aupres du Prince son Pere, Spitridate, luy dit Arsamone, nous devons estre las de porter des fers, et le temps est venu qu'il les faut rompre : c'est pourquoy donnez la main à la Princesse vostre Mere, et suivez moy sans repugnance et sans murmurer : car il y va de la Grandeur de ma Maison ; de ma propre gloire et de la vostre ; et de plus de ma propre vie. Puis que je vous dois la mienne, repliqua Spitridate tres affligé, je ne suis pas en droit ny en volonté de vous desobeïr : Mais Seigneur, oseray-je vous demander quel est vostre dessein ? Vous le sçaurez bientost, repliqua brusquement Arsamone, et cependant faites ce que je vous dis sans resistance, puis que je suis en pouvoir de me faire obeïr par force. Spitridate entendant parler le Prince son Pere de cette sorte, et voyant en effet que quand il eust voulu n'obeïr pas on l'y eust contraint, ne voyant pas un de ses Gens aupres de luy : il donna la main à la sage Arbiane, qui le conjura tout bas de n'éclater point : et qui luy protesta, comme il estoit vray, qu'elle ne sçavoit rien des desseins d'Arsamone. Cependant apres avoir donné les ordres necessaires à toutes choses, ce Prince accompagné de ceux des siens qu'il avoit choisis pour cela, descendit par un Escalier dérobé dans les Jardins de son Palais, suivy d'Arbiane, de Spitridate, d'Aristée toute en larmes aussi bien que la Princesse sa Mere, et du 
<pb id="page_1785" n="V03-P421"/>jeune Prince Euriclide. Au sortir du Jardin, qui respondoit tout contre une des Portes de la Ville qui donnoit vers la Mer, et dont il avoit gagné le Portier : ils trouverent une Chaloupe, où il fit entrer tout son monde, et dans laquelle il entra le dernier, apres y avoir pousse Spitridate de sa propre main : qui fut un instant arresté sur le bord, comme s'il eust deliberé en luy mesme s'il enteroit ou s'il n'entreroit pas, quoy qu'il tinst la Princesse Arbiane. A peine fut il dedans, qu'Arsamone commanda que l'on ramast en diligence, jusques à ce que l'on eust double le Cap de la Peninsule, nommée Acherusiade : comme il avoit fait payer magnifiquement les Mariniers, ils fendirent les vagues avec tant de vitesse, qu'en moins d'une heure il arriva à une Cale, où l'on dit qu'Hercule descendit pour combatre ce terrible Monstre, dont la deffaite luy acquit une si grande reputation en ce Païs là. Je vous laisse à juger, Seigneur, en quel estat estoit alors Spitridate : qui sans rien sçavoir des desseins du Prince son Pere, sçavoit tousjours bien qu'ils ne pouvoient estre que tres contraires à son amour. Apres estre arrivez à l'en droit que j'ay marqué, il falut encore sortir de la Chaloupe, et entrer dans un Vaisseau de Bithinie qu'ils y trouverent, escorté de trois autres, que les Chalcedoniens avoient envoyez à Arsamone. Tous les Mariniers de cette Chaloupe n'osant retourner à Heraclée, l'abandonnerent sur ce rivage au gré du vent et des ondes, et suivirent ce Prince, qui leur promit d'avoir soin de 
<pb id="page_1786" n="V03-P422"/>leur fortune. Cependant l'ambitieux Arsamone ne fut pas plustost dans ce Vaisseau, qu'apres avoir commandé que l'on prist la route de Bithinie, il entra suivy d'Euriclide dans la Chambre de Poupe, où la Princesse Arbiane estoit avec Aristée et Spitridate. Comme il fut entré, enfin (leur dit il avec un visage où il paroissoit de la fierté et de la joye) je ne suis pas encore reconnu pour Roy, mais du moins je ne sais plus Esclave : et ce n'est pas peu à celuy qui veut reconquerir une Couronne, que d'avoir rompu les chaines qui l'empeschoient de le pouvoir faire. Allons donc au Throsne Spitridate, luy dit il, et pour vous y faire aller avec joye, je vous diray que je ne m'oppose point à vostre Mariage, avec la Princesse Araminte : au contraire je pretens vous mettre bientost à la teste d'une Armée, afin que vous l'alliez conquester : et que vous ne la teniez pas des mains de mes plus cruels ennemis. Quand vous serez Fils de Roy, et en estat de devoir estre Roy vous mesme, vous serez plus digne de sa vertu que vous n'estes : et vous luy faisiez tort sans doute, de luy vouloir faire espouser le Fils d'un Esclave, et un Esclave luy mesme. Il y a vingt ans, adjousta ce Prince, que je trame le dessein que je commence d'executer aujourd'huy : la Ville de Chalcedoine est à moy, aussi bien que celle de Chrisopolis : et j'espere que dans peu de jours, le Roy de Pont sera en termes d'envoyer des Ambassadeurs à ma Cour, afin de me demander Aristée pour le Prince son 
<pb id="page_1787" n="V03-P423"/>Fils s'il la veut avoir. Mais quoy qu'il en arrive, je rends tousjours graces aux Dieux ; de ce qu'ils m'ont mis en estat de mourir libre, si je ne puis vivre comme Roy. Spitridate tout preoccupé qu'il estoit de sa passion, ne laissoit pas de voir qu'il y avoit quelque chose de grand et d'heroïque dans le dessein de son Pere : mais quelque ambitieuse que fust son ame, l'Amour en fut tousjours le Maistre : et il ne pût concevoir que l'esperance d'estre Roy, le deust consoler de la perte de sa Princesse. Aussi respondit il à Arsamone d'une maniere qui ne luy plut pas : et il se vit contraint de se taire, et de renfermer autant qu'il pût, toute sa melancolie dans son ame. Je vous laisse à juger, Seigneur, quels furent ses sentimens, pendant cette navigation : il furent tels, que quand il me les a racontez depuis, il m'en a presques fait pleurer. La pensée non seulement de quitter sa Princesse, mais de la perdre ; de luy declarer la guerre ; et de paroistre comme son ennemi, apres s'estre veû prest à l'espouser ; estoit une chose si cruelle, qu'il pensa se jetter dans la Mer à diverses fois : et sans la Princesse Aristée, il se seroit desesperé. C'estoit en vain que l'ambition vouloit affoiblir l'amour dans son ame : Non non, luy disoit il en luy mesme, esclatante et imperieuse passion, tu ne chasseras pas ma Princesse de mon coeur ; elle y regnera malgré toy : et le desir du Throsne n'estoufera point dans mon ame, celuy de la posseder. Mais helas, disoit il encore, que pensera t'elle de moy, cette 
<pb id="page_1788" n="V03-P424"/>divine Princesse ? et pourra t'elle croire que je n'ay rien sçeu du dessein du Prince Arsamone ? Ne nous flatons pas, adjoustoit il quelques preuves d'amour que nous luy ayons renduës, elle croira que je prefere la Couronne de Bithinie à sa personne : le Prince Sinnesis au lieu d'estre mon Protecteur comme il estoit, va devenir mon ennemi mortel ? il m'accusera de luy avoir enlevé Aristée : et il parlera autant contre moy, qu'il a parlé à mon advantage. Enfin Araminte, la genereuse Araminte, me haïra peut-estre autant qu'elle m'a aimé. En effet, disoit il, je trouve qu'elle aura raison : car puis que je n'estois pas Maistre de mes actions, pourquoy luy ay-je découvert mon amour, et que n'ay-je tousjours agy comme son ennemy declaré ? Mais apres tout, adjoustoit il, ma Princesse, je suis malheureux, et je ne suis pas criminel : l'ambition agite mon esprit, je l'advouë : mais l'amour le possede absolument. Ainsi sans sçavoir ce qu'il devoit, ce qu'il vouloit, ny ce qu'il pouvoit faire, l'infortuné Spitridate s'abandonnoit à la douleur : et donnoit tous les momens de sa triste vie au souvenir de sa chere Princesse. Cependant, Seigneur, il faut que je vous die, quel fut nostre estonnement le lendemain, lors que nous sçeusmes le départ d'Arsamone : car à la verité il fut si grand, que je ne m'en puis encore souvenir sans esmotion. La Princesse estoit encore endormie, quand le Prince Sinnesis vint à sa Chambre : où contre sa coustume il commanda qu'on l'éveillast. Ce qui ne fut pas si tost fait, que 
<pb id="page_1789" n="V03-P425"/>s'aprochant d'elle, ma Soeur, luy dit il, Arsamone m'a enlevé Aristée, et vous enleve Spitridate : il est parti cette nuit, avec toute sa Maison : et s'est embarqué si secrettement, que l'on ne s'en est aperçeu que par des Placards affichez en divers endroits de la Ville, comme celuy que je vous apporte. En disant cela, il luy donna un Escrit, qui estoit conçeu en ces termes.
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<q>Le Prince Arsamone mande au Roy de Pont, que ce seroit faire une alliance indigne de luy, que de marier le Prince son Fils, et la Princesse sa Fille, aux enfans d'un Esclave : c'est pourquoy pour agir justement et genereusement, il faut qu'il luy rende le Royaume de Bithinie, auparavant que de traiter d'alliance aveques luy. Autrement il luy declare la guerre, comme à l'usurpateur de ses Estats, et comme à son ennemy mortel.</q>
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Vous pouvez penser, Seigneur, quelle surprise fut celle de la Princesse : neantmoins comme elle est fort sage, elle n'éclatta pas devant le Prince son Frere : et elle s'informa avec beaucoup de retenuë, de tout ce qu'il sçavoit de la chose. Mais pour luy qui estoit d'un temperamment violent, il dit tout ce que l'amour, la colere, la fureur, et le desespoir peuvent faire dire. Tantost toute sa rage ne s'adressoit qu'à Arsamone : un moment apres il soubçonnoit Spitridate d'avoir sçeu ce dessein : et un instant en suitte, confondant dans son esprit : et les innocents, et les coupables ; ou pour mieux dire ne les pouvant discerner : il parloit et contre Spitridate, et contre Arbiane, et 
<pb id="page_1790" n="V03-P426"/>contre Euriclide, et mesme contre Aristée. Pendant un si violent mouvement, la Princesse ne parloit point : Elle eust bien voulu luy demander, s'il avoit envoyé advertir le Roy de cét accident ; s'il avoit fait suivre Arsamone ; et quel ordre il avoit donné à toutes choses : mais ne sçachant elle mesme que souhaitter que l'on fist, elle se taisoit, et souffroit son mal sans se pleindre. Toutesfois sa curiosité fut bien tost satisfaite, sans qu'elle eust la peine de rien demander : car ce Prince luy apprit de luy mesme qu'il avoit envoyé vers le Roy : commandé deux Vaisseaux pour suivre Arsamone, dans un desquels Pharnace s'estoit embarqué. Cette nouvelle fit rougir la Princesse : parce qu'elle creut bien que si ces Vaisseaux pouvoient joindre Arsamone, il y auroit combat, puis que Pharnace y estoit. Neantmoins dissimulant le mieux qu'elle pût, elle dit seulement au Prince Sinnesis, que selon son sens, Arsamone tout seul avoit conduit et executé ce dessein : en suite de quoy ce Prince emporté par son in quietude, et ne sçachant pas trop bi ? ni pourquoy il quittoit la Princesse ; ni où il vouloit aller ; sortit de sa chambre, et la laissa dans la liberté de se pleindre. Et bien Hesionide, me dit elle lors que j'aprochay de son lit, que pensez vous de Spitridate, et que croyez vous que j'en doive penser ? Madame, luy dis-je, j'ay une si forte disposition à expliquer toutes choses à l'avantage de ce Prince, que je m'imagine qu'il n'a fait ce qu'il n'a pû s'empescher de faire. Si cela est, dit la Princesse en soupirant, 
<pb id="page_1791" n="V03-P427"/>il est bien malheureux : mais si cela n'est pas, il est bien coupable. Car s'il avoit quelque dessein caché, et que les justes pretensions que le Prince son Pere a sur la Bithinie, ne pussent pas souffrir qu'il peust estre content de sa fortune, pourquoy me tesmoigner une affection particuliere ? et pourquoy engager mon coeur malgré moy à l'estimer, plus que tout le reste du mon de ? S'il en avoit usé ainsi, luy dis je, ç'auroit esté pour mieux tromper toute la Cour, et pour mieux cacher ses desseins : Mais Madame, je ne le crois point ; et quoy que certaine melancolie que j'ay remarquée depuis quelques jours dans son esprit, embarrasse un peu le mien, je suis pourtant fortement persuadée, qu'il vous aime veritablement. Si cela est, repliqua t'elle, pour quoy s'en va t'il ? et comment peut il esperer que je luy conserve mon affection, s'il entreprend de faire la guerre au Roy mon Pere ? Croyez Hesionide, (adjousta t'elle, en essuyant quelques larmes qui tomboient malgré elle de ses beaux y eux) que quelque soin que je prenne de justifier Spitridate, je ne trouve pas lieu de le faire. Il aura peut-estre creu, adjousta t'elle, qu'il n'y avoit point de lascheté, à tromper la Fille d'un Prince qui luy retient un Royaume : et que pour remonter au Throsne, il estoit permis de faire cent mil le faux serments, et cent mille protestations mensongeres. Mais non Spitridate, reprenoit elle, vous vous estes abusé : la vertu heroïque est plus difficile à pratiquer que vous ne pensez : et il n'est 
<pb id="page_1792" n="V03-P428"/>jamais premis de faire des crimes, mesme pour gagner des Couronnes. Ne vous hastes pas tant, luy dis-je, Madame, de condamner un Prince qui vous a toujours paru si vertueux : Ha Hesionide, me dit elle, si vous sçaviez tout ce qu'il me dit hier au soir, vous seriez espouvantée d'apprendre qu'il ait pû m'abandonner aujourd'huy : et qu'il ait pû se resoudre, à declarer la guerre au Roy mon Pere. Car enfin il sçait bien qu'on ne luy rendra pas le Royaume de Bithinie sans combattre : et il doit s'imaginer que s'il combat contre le Roy de Pont à qui je dois la vie, je me combatray moy mesme, pour le chasser de mon coeur. Cependant comme elle ne trouvoit point tout à fait lieu de le convaincre, ny aussi de le justifier ; elle ne pouvoit regler ses propres desirs. Elle eust bien souhaité, pour pouvoir revoir Spitridate que Pharnace l'eust pris, et l'eust : ramené à Heraclée : mais ne sçachant pas comment il y seroit traité, il y avoit des momens, où elle faisoit des voeux pour la fuitte de ce Prince : et où elle desiroit qu'il ne peust estre repris, et qu'il vainquist plustost Pharnace, que d'estre vaincu par luy. Car enfin, me disoit elle, que Spitridate soit innocent ou coupable, je souhaite de tout mon coeur, qu'il ne retombe pas entre les mains du Roy mon Pere. Elle me donna alors commission de m'informer si Spitridate avoit me né tout son Train : et je sçeus qu'il n'y avoit pas un de ses gens aveques luy : et que le Prince Sinnesis et le Prince Aryande avoient fait arrester 
<pb id="page_1793" n="V03-P429"/>les plus considerables d'entre eux : qui disoient tous ne sçavoir rien du dessein d'Arsamone : et qui assuroient mesme que leur Maistre n'en avoit rien sçeu ; parce qu'effectivement il avoit appellé ses gens pour se mettre au lit, lors qu'Arsamone l'avoit envoyé querir. Neantmoins quoy que cela fust une conjecture assez forte pour le justifier dans l'esprit de la Princesse : comme le Prince Sinnesis et le Prince Aryande estoient preoccupez ; ils luy dirent tant qu'assurément Spitridate sçavoit la chose : que si elle ne le creut, du moins son ame demeura t'elle incertaine, entre ce qu'ils luy disoient, et ce qu'elle souhaitoit qui fust vray. Cependant le Roy revint à Heraclée : mais si irrité contre Arsamone, qu'on ne le peut davantage : et quand il venoit à penser, que ce Prince avoit agy de cette sorte, dans un temps où il vouloit mettre sa Fille sur le Throsne, et donner la sienne au Prince son Fils, il ne trouvoit point d'excuse pour luy dans son esprit : et sans se souvenir qu'il luy retenoit un Royaume, il estoit aussi irrité contre luy, que si Arsamone eust esté un Sujet rebelle. En ce mesme temps Pharnace revint, sans avoir pû joindre Arsamone : ayant seulement sçeu par quelques Vaisseaux Marchands qui l'avoient rencontré, qu'il prenoit la route de Bithinie : où l'on sçeut quelques jours apres, qu'il avoit pensé faire naufrage en entrant au Port : mais qu'estant échapé de ce peril, il avoit esté reçeu comme Roy, par les Habitans de Chalcedoine, et par ceux de Chrisopolis : qui avoient 
<pb id="page_1794" n="V03-P430"/>fait main basse sur les Garnisons que le Roy de Pont y avoit mises. J'advouë, Seigneur, qu'en cette occasion, l'amour de la Patrie l'emporta sur toute autre chose dans mon coeur : et que j'eus quelque joye de pouvoir esperer de revoir un Roy en Bithinie. Car comme cela se fit tout à la fin de l'Automne, je creus que durant l'Hiver, peut-estre les choses s'acommoderoient : et que la Princesse Araminte pourroit espouser Spitridate, et estre un jour Reine du Païs d'où je tirois mon origine. Ainsi les interests de ma Patrie, s'acommodant avec ceux de ma Maistresse, je fis tout ce que je pus, pour luy faire concevoir quelque esperance : mais elle me dit tousjours, que certainement le Roy son Pere ne consenteroit jamais à perdre un Royaume, si la force ne l'y contraignoit. Et en effet, quoy que ce ne fust pas une Saison à commencer la guerre, neantmoins on ne laissa pas de donner plusieurs commissions, pour lever de nouveau des Troupes au lieu de celles que l'on venoit de licencier, apres la guerre de Phrigie. Durant ce temps là Pharnace et Artane ravis de l'absence de Spitridate, se mirent à voir la Princesse avec une si grande assiduité, qu'elle en estoit importunée : principalement d'Artane, de qui l'insolence recommença à diverses fois. Car pour Pharnace, il est certain qu'il estoit si discret et si sage, qu'il ne luy donnoit nul sujet legitime de pleinte : et s'il l'incommodoit souvent, c'est que dans les sentimens où estoit la Princesse, la solitude estoit sa plus grande consolation. 
<pb id="page_1795" n="V03-P431"/>Si elle se promenoit, c'estoit tousjours la moins accompagnée qu'il luy estoit possible : et pour mieux cacher les maux de son esprit, elle feignoit souvent d'estre un peu malade, et de ne pouvoir voir personne. Un jour donc qu'on ne la voyoit point, il vint une nouvelle de Bithinie, qui surprit fort toute la Cour ; qui fut qu'Arsamone avoit fait mettre Spitridate prisonnier dans le Chasteau de Chalcedoine, où il estoit gardé tres soigneusement. Une semblable chose qui en toute autre rencontre auroit extrémement affligé là Princesse, luy donna une joye bien sensible : parce qu'elle regarda la prison de Spitridate comme une preuve de son innocence, qui le justifioit pleinement dans son esprit. De plus, comme elle ne craignoit pas qu'Arsamone entreprist rien sur sa vie, puis qu'il estoit son Fils ; elle trouvoit encore quelque consolation, à penser que si la guerre duroit, il ne combatroit ny contre le Roy son Pere, ny contre les Princes ses Freres : et qu'ainsi si la paix se faisoit un jour, elle n'auroit rien à luy reprocher. Il y avoit pourtant quelques instans, où elle estoit affligée de la peine qu'il enduroit : Mais apres tout en l'estat qu'estoient les choses, elle n'eust pas voulu qu'il eust esté libre. Ne vous avois-je pas bien dit Madame, luy disois-je alors, que Spitridate n'estoit point coupable envers vous ? Ouy Hesionide, reprenoit elle, mais je la suis bien envers luy, de l'avoir soubçonné avec tant d'injustice. Cependant la Princesse voulut aller le lendemain à un Temple extrémement 
<pb id="page_1796" n="V03-P432"/>fameux à Heraclée : qui est celuy de la Deesse Adrastie, ou autrement de la fatale Destinée : afin de la conjurer d'avoir soin de la fortune de Spitridate, et de vouloir pacifier les choses, entre le Roy son Pere et Arsamone. Mais admirez icy Seigneur, ce que fait quelquesfois le hasard : nous trouvasmes dans le Temple de la Fatalité un Estranger qui ne faisoit que d'arriver à Heraclée : et qui voyant entrer la Princesse dans ce Temple, y entra aussi. Je pris garde quand nous y fusmes, qu'il demanda la quelle de toutes les Femmes qui suivoient la Princesse, se nommoit Hesionide : comme j'estois fort proche d'un Officier d'Araminte à qui il parloit, je l'entendis, et je luy dis que je m'appellois ainsi : puis que cela est, repliqua t'il, accordez moy la liberté de vous dire un mot en particulier : Je vous en conjure, adjousta t'il en abaissant la voix, par le Prince Spitridate. Entendant un nom qui m'estoit si cher ; mais qu'il estoit pourtant si dangereux d'en tendre dire à Heraclée en l'estat qu'estoient les choses, je luy dis qu'il se retirast : et qu'au sortir du Temple il demeurast à la porte, jusques à ce que je l'envoyasse querir par un Esclave de la Princesse que je luy monstray, afin qu'il le reconnust. Et en effet en sortant du Temple j'apellay cét Esclave qui estoit adroit et fidelle ; je luy monstray cét Estranger ; et luy ordonnay de l'amener dans les Jardins du Palais, par une porte de derriere : et de le conduire en suitte à ma chambre, par un Escalier dérobé qui y respondoit. Comme 
<pb id="page_1797" n="V03-P433"/>nous fusmes arrivé, je ne voulus rien aprendre de ce qui m'estoit advenu à la Princesse, que je ne sçeusse precisément ce que cét homme avoit à me dire : si bien qu'apres l'avoir conduitte à son Apartement, je m'en allay en diligence au mien : ou je ne fus pas longtemps, sans y voir arriver celuy que j'y attendois. Je fis demeurer l'Esclave dans l'anti-chambre, afin qu'il remenast celuy qu'il avoit amené, quand je l'aurois entretenu : et entrant dans un Cabinet où il n'y avoit personne ; de grace, dis-je à cét Estranger que je ne connoissois point, apprenez moy promptement ce que vous avez à me dire de Spitridate. Madame, me dit il, j'ay ordre de vous conjurer de me faire parler à la Princesse Araminte : et de vous assurer en vostre particulier, que vous estes une des personnes du monde qu'il honnore le plus, et dont il a le plus du besoin. Apres avoir reçeu comme je devois le compliment du Prince Spitridate, et remarqué par la façon dont me parloit cét Estranger, que c'estoit assurément un homme d'esprit, et de quelque condition ; je le priay de se donner un moment de patience : et je sortis pour aller apprendre à la Princesse, ce que je luy avois caché : et pour luy aller demander cette audience. Je la surpris de telle sorte, qu'elle me retint plus long temps que je ne voulois : mais comme il n'y avoit personne aupres d'elle, quelque difficulté qu'elle fist de voir cét homme, je la forçay d'y consentir. Elle m'envoya pourtant luy demander s'il avoit des Lettres : et comme il eut respondu qu'il 
<pb id="page_1798" n="V03-P434"/>en avoit, elle voulut qu'il me les donnast : mais il ne le voulut jamais, et elle fut contrainte de souffrir que je l'allasse querir ; disant tout haut en passant dans l'anti-chambre où estoient ses Filles, que c'estoit un homme qui venoit prier la Princesse de le proteger aupres du Roy où il avoit quelque affaire. Mais enfin cét Envoyé de Spitridate estant entré dans le Cabinet de la Princesse, où je demeuray seule aveques luy : Madame (luy dit il, apres luy avoir fait une profonde reverence) je vous demande pardon, si je n'ay pas voulu donner la Lettre que je vous presente à Hesionide, qui me l'a demandée de vostre part : car comme le Prince Spitridate ne sçavoit pas si vous luy feriez la grace de luy respondre, il m'a commandé si expressément d'estre present quand vous la liriez s'il estoit possible, que je n'y ay osé manquer : esperant par là, Madame, aprendre du moins une partie de vos sentimens. La Princesse estoit si interdite, qu'elle ne sçavoit pas trop bien que luy respondre : mais enfin prenant la Lettre, comme mes sentimens sont tousjours tels qu'ils doivent estre, repliqua t'elle, je ne trouveray point mauvais que mon visage vous les descouvre : c'est pourquoy je ne feray point de difficulté de contenter Spitridate, et de lire sa Lettre devant vous. En disant cela, elle en rompit le cachet, et y leur à peu prés ces paroles.
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<pb id="page_1799" n="V03-P435"/>SPITRIDATE A LA PRINCESSE ARAMINTE.</q>
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<q>Je suis si malheureux, que quelque innocent que je sois, je ne laisse pas d'avoir lieu de craindre que vous ne m'ayez soubçonné d'avoir plus d'ambition que d'amour : et d'apprehender encore, que vous ne m'ayez condamné sans m'entendre. Celuy qui vous rendra ma Lettre, a ordre de vous raconter la verité toute pure ; afin que la connoissant, vous ne me faciez pas une injustice. La prison où je suis me sera bien douce, si elle me justifie aupres de vous : et bien insuportable, si j'aprens que vous continuyez de m'accuser : puis qu'elle m'empeschera d'aller vous dire moy mesme, que je quitterois toutes les Couronnes de l'Univers, pour la seule gloire d'estre regardé favorablement de vous. Ne me soubçonnez donc pas, s'il vous plaist, d'en avoir voulu reconquerir une en vous perdant : et croyez, au contraire, que je prefereray tousjours la glorieuse qualité de vostre Esclave, à celle de Roy de toute l'Asie.</q>
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<q>SPITRIDATE.</q>
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Apres que la Princesse eut achevé de lire cette Lettre en soupirant malgré qu'elle en eust, elle pria celuy qui la luy avoit renduë, de s'aquiter de sa commission : de sorte qu'il luy raconta ce que je vous ay desja dit : c'est à dire de quelle façon Arsamone avoit envoyé querir Spitridate : comment il luy avoit parlé dans sa chambre : comment il s'estoit embarqué : et ce qu'il luy avoit dit, lors qu'il avoit esté dans le Vaisseau qui l'attendoit. Il 
<pb id="page_1800" n="V03-P436"/>luy aprit en suitte, que sa Navigation avoir esté tres heureuse jusques à Chalcedoine : mais il luy dit qu'en arrivant en ce lieu là, le Pilote n'ayant pas bien pris ses mesures, avoit esté poussé par la violence des vagues, contre la pointe d'un rocher, qui est assez prés de l'emboucheure du Port. Que son Vaisseau n'avoit pourtant fait que s'entre-ouvrir : mais que comme Spitridate estoit sur la Prouë lors qu'il avoit heurté, il n'avoit pû se retenir : et estoit tombé dans la Mer, justement au mesme temps qu'un autre des Vaisseaux d'Arsamone s'estoit brisé un peu plus bas. Il luy dit de plus, que tout le rivage estant plein de monde, il y avoit eu de Marchands de Persepolis qui avoient tesmoigné une si grande compassion de cét accident, et un si grand empressement à vouloir sauver Spitridate ; qu'il y en avoit eu deux, qui s'estoient jettez dans la Mer pour l'assister, et qui avoient esté noyez sans le pouvoir faire. Que ce pendant la Mer l'avoit emporté malgré luy bien loing de là, sans que l'on s'en aperçeust dans le Vaisseau d'Arsamone ; où l'on estoit assez occupé, parce que l'eau y entroit, que lors que Spitridate eut un peu repris ses esprits, apres sa chutte dans la Mer ; comme il sçavoit bien nager, il avoit voulu aborder : mais que les rochers repoussant les vagues en ce lieu là, il luy avoit esté impossible. De sorte qu'il avoit esté contraint de se laisser emporter à ces vagues un peu plus loing : que comme elles estoient assez hautes, ce Marchands Persans qui s'interessoient tant en sa perte, 
<pb id="page_1801" n="V03-P437"/>l'avoient perdu de veuë, et avoient creû qu'il avoit peri. Que cependant le rivage devenant un peu moins raboteux, apres avoir eu bien de la peine, Spitridate estoit venu à bord, en un en droit où un vieux Pescheur sechoit ses filets sur le sable, environ à quatre ou cinq stades de Chalcedoine. Que comme il estoit fort las, il avoit esté contraint de se coucher sur le rivage pour se reposer : et que ce vieux Pescheur ayant eu compassion de voir un homme si beau, si bien fait, et si magnifiquement habillé, en un si pitoyable estat ; luy avoit offert de le conduire à sa petite Maison, qui estoit assez proche de là. Que Spitridate avoit accepté cette offre : et que sans sçavoir encore bien precisément la raison pourquoy, il pria ce charitable Pescheur de ne dire à personne qu'il fust chez luy. Mais, Seigneur, quand cét Envoyé de Spitridate vint à raconter à la. Princesse les inquietudes de ce Prince en ce lieu là, j'advouë qu'il m'en fit compassion : en effet il est aisé de s'imaginer que se voyant Maistre de ses actions, et pouvant retourner à Heraclée, ou aller à Chalcedoine ; son ame se trouva en de pitoyables termes. Si je retourne à Heraclée, disoit il, je satisferay sans doute mon amour et ma Princesse : mais je me deshonoray aux yeux de toute l'Asie. Car enfin feray-je la guerre à mon Pere, pour un Prince qui luy retient un Royaume que je devois un jour posseder ? Mais aussi, reprenoit il, si je vay à Chalcedoine, pourray-je me resoudre d'aller les armes à la main contre le 
<pb id="page_1802" n="V03-P438"/>Pere et contre les Freres de la Princesse Araminte ? et laisseray-je croire à cette illustre Personne, que je l'ay trompée ; que je l'ay trahie ; et que je ne luy ay tesmoigné de l'affection, que pour cacher le dessein que j'avois de remonter au Throsne de Bithinie ? Ha non non, je n'y sçaurois consentir : Mais que feray-je donc ? disoit il ; je n'en sçay rien, se respondoit il à luy mesme, et je pense que la seule mort est ce qui me peut mettre en estat de ne faire rien ny contre mon honneur, ny contre mon amour, ny contre ma propre inclination. Cependant il faut se resoudre : il faut aller à Heraclée ou à Chalcedoine : si je vay à la premiere, je me perds d'honneur, mais je satisfais mon amour : et si je vais à la derniere, je satisfais mon ambition et la Nature ; mais je me détruits dans l'esprit de ma Princesse, que je prefere à toutes choses, et mesme à ma propre vie. Enfin cét Estranger nous dit, qu'apres une agitation tres violente, l'amour avoit esté la plus forte dans son coeur : que neantmoins voulant prendre un milieu entre ces deux extremitez, il avoit consideré, qu'en la Saison où l'on estoit, la guerre ne pouvoit se commencer de plus de quatre mois : si bien qu'il avoit fait dessein de se déguiser ; de revenir à Heraclée secrettement, sans voir le Roy ny les Princes ; et de tascher de voir la Princesse par mon moyen, pour se justifier aupres d'elle ; pour luy promettre de ne combattre jamais en personne le Roy son Pere, et pour luy demander seulement la permission 
<pb id="page_1803" n="V03-P439"/>d'aller deffendre le sien. Que ne doutant pas que la Princesse ne luy accordast ce qu'il vouloit, la connoissant fort equitable et fort genereuse, il avoit resolu de s'en retourner à Chalcedoine apres cela ; afin de tascher d'y pacifier les choses, et de satisfaire s'il estoit possible, et son honneur, et son amour. Qu'ainsi pour executer son entreprise, il s'estoit aquis ce vieux Pescheur par une tres belle Bague qu'il avoit sur luy : de sorte qu'il l'avoit envoyé à la Ville avec quelque argent que ce Prince avoit ; pour luy acheter les choses necessaires à se déguiser, et pour faire son voyage : comme pour s'informer aussi s'il n'estoit arrivé nul accident au Roy, de qui il se disoit seulement Officier. Que cét homme ayant aporté les choses dont il avoit besoin, luy avoit apris que le Roy et la Reine de Bithinie, le Prince Euriclide, et la Princesse leur Fille estoient échapez du naufrage : mais qu'ils estoient bien affligez, de ce qu'ils craignoient que leur Fils aisné n'eust peri : et que tout le rivage de la Mer estoit plein de gens, que le Roy envoyoit chercher le Prince, vivant ou mort. Qu'on luy avoit demandé à cent pas de là, s'il n'en sçavoit point de nouvelles : et qu'il avoit dit que non. Qu'en suitte Spitridate craignant d'estre trouvé, s'estoit déguisé promptement : qu'aussi tost que la nuit avoit esté venuë, il estoit monté sur un Cheval que ce Pescheur luy avoit acheté : et qu'apres luy avoir bien recommandé de cacher ses habillemens, et de ne les monstrer point, qu'il n'y eust du moins plusieurs jours qu'il 
<pb id="page_1804" n="V03-P440"/>fust parti, il s'estoit mis en chemin. J'oubliois pourtant de vous dire, qu'il laissa un Billet à ce Pescheur, avec ordre d'aller dans huit jours le porter à quelque Officier de la Maison d'Arsamone ; où il avoit escrit ces paroles.
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<q>Assurez le Roy mon Pere, que Spitridate n'est pas mort : et que n'estant pas capable de rien faire contre son honneur, il se rendra aupres de luy, dans le temps ou il peut avoir besoin de son courage.</q>
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Apres donc que Spitridate fut parti, ce bon Pescheur se mettant à raisonner avec sa Femme, sur l'heureuse rencontre qu'ils avoient eue, ils y passerent une grande partie de la nuit : cherchant en quel lieu ils pourroient cacher les magnifiques habillemens de Spitridate. Mais par malheur douze ou quinze de ceux qu'Arsamone avoit envoyez le long du rivage s'estant égarez, vinrent à cette Maison : et entrerent si inopinément, que ces bonnes gens ne purent si bien cacher les habits da Prince, qu'à travers des filets qu'ils avoient jettez dessus, un de ces hommes ne vist quelque chose de brillant, qui luy donna la curiosité de regarder ce que c'estoit. Mais il n'eut pas plustost veû ces habillemens à la clarté d'une Lampe, qu'il les reconnut ; car c'estoit un Officier d'Arsamone : de sorte que croyant que ce Pescheur l'auroit peut-estre trouvé à demy mort au bord de la Mer. et l'auroit tué pour avoir ses habits, il se mit à le menacer, s'il ne disoit la verité : et à luy dire qu'il vouloir voir le corps du Prince Spitridate. Ce bon Pescheur se voyant donc accusé injustement ; 
<pb id="page_1805" n="V03-P441"/>et la. frayeur s'emparant de son esprit, il leur dit la chose comme elle s'estoit passée : et leur monstra mesme le Biliet que Spitridate luy avoit laissé. Si bien que ne doutant point apres cela qu'il ne fust en vie, et s'imaginant aisément qu'il auroit pris la route d'Heraclée : ils partirent en diligence, et envoyerent un d'entre eux, advertir Arsamone de ce qu'ils avoient apris : et luy porter mesme le Billet de Spitridate. Comme ils sçavoient bien qu'ils rendroient un grand service à Arsamone, de luy remener le Prince son Fils : ils firent une si grande diligence, qu'ils le trouverent au passage d'une petite Riviere, où il faloit de necessité qu'il allast : et ce qui facilita encore la recherche qu'ils firent, fut qu'ils avoient fait dire par force à ce Pescheur, quel habit et quel Cheval avoit Spitridate. Comme ils l'eurent joint, ils J'aborderent avec respect : mais pourtant comme des gens qui ne vouloient pas qu'il leur échapast, car ils l'environnerent de tous costez. Ce Prince qui estoit assez mal monté, vit bien qu'il ne luy seroit pas possible d'esviter d'estre pris : de sorte qu'il voulut employer d'abord les prieres et les promesses. En suitte voyant qu'il ne les gagnoit pas, parce qu'en effet ils croyoient rendre office à Spitridate aussi bien qu'à Arsamone, de l'empescher de retourner à Heraclée, il les menaça : il voulut mesme se mettre en estat de les forcer ; mais apres tout, voyant que ses efforts seroient inutiles contre tant de gens, il ceda, et se laissa conduire à 
<pb id="page_1806" n="V03-P442"/>Chalcedoine : où Arsamone le reçeut avec toutes les marques d'indignation qu'un Pere irrité, et qu'un Prince violent peut donner. Il luy dit qu'il avoit raison, de ne pretendre pas à la Couronne de Bithinie, puis qu'il n'en estoit pas digne : mais que pour luy monstrer qu'il la conserveroit bien sans luy, il l'alloit mettre en lieu, d'où il ne sortiroit point, qu'il n'eust surmonté dans son ame la honteuse passion qui s'opposoit à sa gloire. Spitridate voulut s'excuser : mais comme il ne pouvoit obtenir de luy de dire au Roy qu'il n'aimeroit plus la Princesse Araminte : il s'en irrita davantage, et l'envoya prisonnier dans une des Tours du Chasteau ; sans permettre à personne de le visiter, qu'à la Princesse Aristée : encore ne fut-ce pas sans difficulté qu'elle obtint la permission de le voir deux fois la semaine. En suitte cét Agent de Spitridate conta encore à la Princesse, qu'ayant eu l'honneur d'y conduire Aristée, à trois ou quatre de ses visites, pendant lesquelles ils ne s'entretenoient que d'elle : il avoit esté choisi pour la venir trouver, et pour luy rendre conte de la vie de ce Prince, depuis son départ d'Heraclée : l'assurant de plus, que la Princesse Aristée avoit pour elle une affection que rien ne pourroit changer. La Princesse Araminte escouta ce recit avec beaucoup d'attention : et comme elle trouva avoir sujet d'estre pleinement satisfaite du Prince Spitridate ; elle tesmoigna estre sensiblement touchée, des maux qu'il enduroit à sa consideration. le pense toutefois qu'elle 
<pb id="page_1807" n="V03-P443"/>auroit eu quelque peine à se resoudre de luy escrire, si je ne l'en eusse extrémement pressée : mais enfin elle ceda à mes prieres ; et en la presence mesme de celuy qui devoit porter sa Lettre, elle escrivit en ces termes.
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<q>LA PRINCESSE ARAMINTE A SPITRIDATE.</q>
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<q>Je voudrais que vous peuviez estre innocent et heureux tout ensemble : toutefois puis que la malignité de mon destin veut que vous ne soyez justifié dans mon esprit que par des souffrances : je vous advouë en rougissant, que j'aime encore mieux que vous ne soyez point coupable, et que vous soyez malheureux : que si vous estiez criminel, et que vous n'eussiez point d'in fortune. Neantmoins je sens pourtant vostre prison comme je dois : et je ne sçay mesme si la douleur que j'en ay, demeure dans les justes bornes que la raison luy doit prescrire. Cependant comme je ne demande rien de vous contre vostre gloire, n'attendez rien de moy contre la mienne : afin du moins que si nous avons à estre tousjours infortunes, nous facions advouër à tout le monde, que nous meritons d'estre plus heureux.</q>
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<q>ARAMINTE.</q>
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Apres que la Princesse m'eut montré et fermé sa Lettre, elle la donna à celuy qui la devoit porter : elle escrivit aussi un Billet à la Princesse Aristée : et apres avoir fait beaucoup de civilité à ce fidelle Agent de Spitridate, elle le congedia : et l'Esclave qui l'avoit amené, le reconduisit jusques 
<pb id="page_1808" n="V03-P444"/>hors de la Ville où il logeoit. Vous pouvez juger quelle fut la conversation de la Princesse et de moy : et combien de fois nous releusmes la Lettre de Spitridate. Cependant sa prison n'agit pas seulement dans le coeur de la Princesse Araminte, mais encore dans celuy du Prince Sinnesis : qui ne croyant plus qu'il eust sçeu le dessein d'Arsamone, ne le soubçonna plus aussi de l'avoir trompé, non plus que la Princesse Aristée : de sorte que l'amour reprenant sa place dans son esprit, il changea sa façon d'agir. Il vint voir la Princesse sa Soeur, pour en parler avec elle : et comme il estoit important à Araminte que le Prince Sinnesis aimast tousjours Spitridate, elle le confirma en son opinion : si bien que sa passion redevenant plus forte, il cessa d'aigrir l'esprit du Roy son Pere, comme il faisoit auparavant : et il voulut mesme à diverses fois l'appaiser : Mais comme ce Prince en soubçonna aisément la cause, il s'en fascha extraordinairement, et luy en donna mesme des marques.
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<div2 id="page_CYRUS030205" type="sequence" n="Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : traité">
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A quelques jours de là, il apprit que Ciaxare (qui n'estoit en ce temps là comme vous le sçavez que Roy de Capadoce et de Galatie) assistoit sous main Arsamone : de sorte que voyant cette affaire d'une plus dangereuse suitte qu'il n'avoit preveû d'abord, il souhaita que les choses se pussent pacifier, auparavant que son ennemi fust en estat de luy nuire. Il envoya donc vers Ciaxare, pour luy demander secours : faignant de ne sçavoir pas que ce Prince aidoit secrettement à Arsamone. Celuy qui fut envoyé 
<pb id="page_1809" n="V03-P445"/>vers luy, s'aquita avec tant d'adresse de sa commission, qu'il l'empescha de se declarer ouvertement pour Arsamone : neantmoins ne voulant pas non plus se declarer pour le Roy de Pont, il s'offrit d'estre le mediateur entre ces Princes, ce qui affligea sensiblement Arsamone : qui par cette voye ne demeura pas en estat de pouvoir soutenir la guerre. Car comme le Prince de Paphlagonie et celuy des Cadusiens, n'avoient traité aveques luy, qu'à condition que le Roy de Capadoce se declareroit : ils commencerent de se vouloir retirer de cette entreprise. De plus, les Habitans de Chalcedoine et ceux de Chrisopolis, avoient esté tellement ruinez sous la domination des Rois de Pont, qu'ils ne pouvoient pas fournir aux frais de la guerre : si bien qu'Arsamone voyant qu'il s'estoit engagé un peu legerement en son dessein, se resolut d'entendre à quelque Traité de Paix. Mais comme il ne pouvoit se resoudre à s'assurer en la parole de ses ennemis, apres ce qu'ils avoient fait au Roy son Pere : il declara à celuy que Ciaxare envoya vers luy, qu'il ne vouloit point traiter, si le Roy de Pont ne donnoit des Ostages, comme il s'offroit d'en donner. Ciaxare sçachant bien que le Roy de Pont auroit eu autant de peine à se fier à Arsamone, qu'Arsamone en avoit à de fier au Roy de Pont, proposa que de part et d'autre on donnast des Ostages, qui demeurassent en ses mains, ce qui fut accepté également de tous les deux Partis : de sorte que le Roy de Pont envoya le Prince Aryande à la Cour de Ciaxare, et Arsamone 
<pb id="page_1810" n="V03-P446"/>y envoya aussi le Prince Euriclide. Ce Traité dura six mois entiers, à la fin desquels la Paix fut concluë ; et il fut arresté qu'Arsamone ne prendroit plus la qualité de Roy : qu'il remettroit Chalcedoine au Roy de Pont : qu'on luy laisseroit la Ville de Chrisopolis, et tout le Païs d'alentour pour en jouïr comme Vassal de ce Prince : et qu'il ne seroit point obligé ny de demeurer, ny d'aller à Heraclée, ny d'y envoyer mesmes les Princes ses Enfans. Avant ce Traité, le Prince Sinnesis avoit fait toutes choses possibles pour obliger le Roy son Pere à souffrir que les Mariages qu'il avoit eu dessein de faire s'achevassent ; mais il n'y voulut jamais entendre : ce qui affligea si extraordinairement le Prince Sinnesis, qu'il n'en estoit pas connoissable. Cependant nous aprenions tousjours que Spitridate estoit en prison, et mesme plus rigoureuse qu'à l'ordinaire : car depuis le retour de celuy qui portoit la Lettre de la Princesse Araminte, dont Arsamone avoit eu quelque soubçon, la Princesse Aristée ne le voyoit plus : ce qui ne donnoit pas un petit redoublement d'inquietude, ny au Prince Sinnesis, ny à la Princesse Araminte : qui n'avoient point d'autre consolation que celle de se pleindre ensemble. Pharnace qui n'avoit pas son Protecteur à Heraclée, ne parloit pas souvent à la Princesse : et Artane mesme avec toute son insolence et toute son adresse, ne trouvoit gueres souvent l'occasion de l'entretenir. Neantmoins comme Pharnace estoit en chagrin de son malheur, quoy 
<pb id="page_1811" n="V03-P447"/>qu'Artane ne luy fust pas un Rival redoutable, il ne laissa pas de le mal-traiter à diverses fois : dans les premieres, ce lasche agit encore si adroite ment : qu'il ne sembloit pas qu'il manquast de coeur : mais aux dernieres injures qu'il reçeut de Pharnace, ayant esté contraint malgré qu'il en eust, de mettre l'Espée à la main contre luy ; il se deshonnora beaucoup plus en se batant, qu'il n'avoit fait en ne se batant pas : et l'aversion de la Princesse eut alors un si juste fondement, que personne ne trouvoit plus estrange qu'elle le traitast avec une extréme froideur. Cependant la nouvelle de la conclusion du Traité de Paix, pour le quel le Prine Aryande estoit en ostage, estant arrivée à Heraclée, et le Prince Sinnesis sçachant de certitude qu'il n'espouseroit point la Princesse Aristée, en fut si sensiblement affligé, que la fiévre luy en prit : et en quatre jours il fut à l'extremité. Le Roy son Pere aprenant la grandeur de son mal, et n'en ignorant pas la cause, en conçeut une douleur meslée de despit si excessive, qu'il en mourut subitement : sept jours apres, le Prince Sinnesis quitta la Couronne, dont il ne gousta pas les douceurs : et il mourut en priant la Princesse sa Soeur d'aimer tousjours Spitridate, et de proteger Aristée. le vous laisse à juger en quel déplorable estat demeura la Princesse Araminte, qui avoit sans doute pour le Roy son Pere toute la tendresse qu'une personne bien née doit avoir : mais qui avoit encore pour le Prince Sinnesis son Frere, une amitié la plus force du monde, 
<pb id="page_1812" n="V03-P448"/>Car outre qu'elle estoit sa Soeur, il estoit aimable, quoy qu'il fust d'un naturel un peu violent : de plus il l'aimoit beaucoup, et avoit une affection tres tendre pour Spitridate : de sorte qu'elle perdoit en la personne de ce Prince, un Frere, un Amy, et un Protecteur de son Amant. Aussi sentit elle cette perte d'une estrange façon. : la douleur l'accabla si fort, qu'elle fut plus de trois jours sans se pouvoir plaindre : tant le saisissement de sou coeur estoit grand. Pharnace n'en estoit pas si affligé : car sçachant l'amitié que le Prince Aryande avoit tousjours euë pour luy, il s'imaginoit qu'estant Roy, il luy seroit plus aisé d'obliger la Princesse Araminte à ce qu'il voudroit. Pour Artane, comme il n'y perdoit, que parce que Pharnace y gagnoit, cela ne fit pas un grand changement en son esprit. Je ne me trouvay pas mesme en estat de consoler la Princesse, car ma Mere mourut en ce temps là : et par un sentiment d'amour pour sa Patrie : et par un desir ardent que les intentions de la Reine sa Maistresse fussent accomplies, elle me commanda si absolument de servir tousjours autant que je le pourrois toute la Maison d'Arsamone, et en particulier Spitridate, que je m'y trouvay encore plus engagée qu'auparavant : ce que je pûs faire d'autant plus facilement, que l'on ne donna point d'autre Gouvernante à la Princesse. Cependant le nouveau Roy de Pont qui regne aujourd'huy, ou pour mieux dire qui ne regne plus, estoit en chemin pour revenir à Heraclée (où l'on avoit rendu aux deux Princes 
<pb id="page_1813" n="V03-P449"/>morts, tous les honneurs qui estoient deûs à leur condition) et ce fut pendant ce voyage, qu'il apprit la mort du Roy son Pere, et celle du Prince Sinnesis. En ce temps là nous sçeusmes que le Traité de Paix avoit esté executé : qu'Arsamone estoit sorti de Chalcedoine, et estoit allé à Chrisopolis : et qu'ainsi Spitridate avoit changé de prison. Quinze ou vingt jours se passerent de cette sorte, pendant quoy les Habitans d'Heraclée se preparoient à recevoir leur nouveau Roy, le plus magnifiquement qu'ils pouvoient : mais il vint un ordre de luy, par lequel il defendoit qu'on luy fist aucune ceremonie : ne voulant pas si tost mesler la joye à la douleur. La Princesse estant donc dans une melancolie estrange ; et ne faisant autre chose que prier les Dieux, et se pleindre en secret aussi souvent qu'elle le pouvoit faire : je l'obligeay malgré qu'elle en eust, à descendre un soir dans les Jardins du Palais, afin d'y prendre l'air : car je voyois un si grand changement en son taint, que j'avois peur qu'elle ne tombast malade. Comme nous y fusmes, elle choisit une Allée sombre et estroite, qui estant palissadée des deux costez, entre les grands Arbres qui la couvrent, fait que c'est la plus melancolique, et pourtant la plus agreable chose du monde : car il y a deux fontaines aux deux bouts et une an milieu, de qui le murmure excite encore à la resverie. La Princesse ayant donc choisi cette Allée pour se promener, elle n'y voulut estre accompagnée que de moy, pour qui elle n'avoit jamais eu cette crainte, que 
<pb id="page_1814" n="V03-P450"/>les jeunes personnes ont accoustumé d'avoir pour celles qui prennent en quelque façon garde à leurs actions : parce que comme je n'estois d'un âge assez avancé pour luy donner de l'aversion, et que je l'avois tousjours plustost conseillée avec respect et soumission, qu'avec orgueil et suffisance, elle vivoir aveques moy dans une sincerité, et dans une confiance tres obligeante. Apres avoir donc repassé tous ses malheurs, et donné beau coup de larmes à la memoire de Sinnesis : elle donna quelques unes de ses pensées au malheureux Spitridate. N'est il pas vray Hesionide, me dit elle, que ce Prince est bien infortuné, de perdre un Royaume, en perdant mesme la Personne pour qui il s'estoit resolu de le perdre ? Car enfin le Roy mon Frere, quand mesme Arsamone l'auroit delivré, ne consentiroit jamais à sou bonheur : tant par ce qu'il ne l'aime pas, que parce qu'il aime Pharnace : Ainsi je me voy exposée à une persecution estrange, dés qu'il sera arrivé. Encore disoit elle, si Spitridate sçavoit la justice que je rends à son merite, et combien j'obeïs exactemement au Prince Sinnesis mon Frere, j'aurois quelque consolation, de ce qu'il seroit consolé : mais il ne plaist pas à la Fortune, et je n'ay qu'à me preparer à tous les malheurs imaginables. Madame, luy dis-je, il ne faut jamais s'affliger avec excès, des maux qui ne sont pas encore arrivez, parce que peut-estre ils n'arriveront jamais : et puis, adjoustay-je, croyez vous estre aussi obligée de suivre les volontez du Roy vostre Frere, que celles 
<pb id="page_1815" n="V03-P451"/>les du feu Roy vostre Pere ? Si je n'estois que sa Soeur, repliqua t'elle, je pense que cela ne seroit pas égal : mais estant sa Sujette aussi bien que je suis sa Soeur, je suis aussi obligée de luy obeïr, que je l'estois au feu Roy mon Pere. Apres plusieurs semblables discours remarquant que la nuit s'approchoit (car comme nous n'estions encore qu'au Printemps les jours n'estoient pas extréme ment longs) je voulus luy persuader de se retirer, mais voyant que la Lune esclairoit, elle en creut pas mon conseil : et elle voulut au contraire s'aller asseoir à un des bouts de l'Allée, aupres d'une de ces Fontaines. A peine y eut elle esté un demy quart d'heure, que je vy approcher un homme, que je creus estre un Officier de la Princesse, qui venoit luy dire quelque chose : mais je fus estrangement surprise, lors que cét homme que je ne pouvois connoistre, en un lieu qui n'estoit esclairé que de rayons de la Lune, qui traversant l'espoisseur des Arbres, ne donnoient qu'une assez sombre lumiere ; s'aprochant davantage de nous, Madame (dit il à la Princesse en la salüant avec beaucoup de respect) souffrirez vous que le mal heureux Spitridate vienne mesler ses larmes avec les vostres, et vienne vous aider à pleindre vos malheurs en pleignant aussi les siens ? Vous pouvez penser. Seigneur, quelle fut la surprise de la Princesse et de moy, d'entendre une voix que nous ne pouvions mesconnoistre : elle fat si grande, que la Princesse en fit un cry si haut, que quelques unes de ses Filles vinrent dans l'Allée 
<pb id="page_1816" n="V03-P452"/>où nous estions, croyant qu'elle les appelloit. Mais m'estant promptement avancée, je leur dis qu'elle ne vouloit rien : et que c'estoit seulement un redoublement de douleur qui luy avoit pris, en parlant à un homme qui luy venoit demander une grace aupres du nouveau Roy. En suite de cela m'estant raproché de la Princesse, j'entendis que Spitridate voyant qu'elle ne luy respondoit presques que par des larmes, continuoit de luy parler. Je suis au desespoir Madame, luy disoit il, de renouveller toutes vos douleurs : et de voir que ma presence au lieu de vous consoler vous afflige. Je vous demande pardon, luy dit elle, de vous recevoir si mal : Mais Spitridate, ma foiblesse a une cause si legitime, que vous la de uez excuser. Le Prince Sinnesis mon Frere vous aimoit avec tant de tendresse, que je n'ay pû vous voir sans un renouvellement de douleur que je n'ay pû empescher de paroistre : et tant de choses differentes m'ont passé dans l'esprit en un moment, qu'il n'est pas estrange que ma raison en soit un peu en desordre. Car enfin le souvenir du passé ; la crainte de l'advenir ; et la surprise de voir aupres de moy une Personne que je croyois en prison ; sont ce me semble d'assez legitimes causes du trouble qu'on voit en mon ame. J'avois esperé, Madame, luy dit Spitridate, que cette derniere advanture vous surprendroit sans vous affliger : aussi a t'elle fait, respondit elle, mais elle ne me resjoüit pas autant qu'elle feroit, si le Prince mon Frere estoit encore vivant. Cependant 
<pb id="page_1817" n="V03-P453"/>dittes moy je vous en conjure, par quelle voye la colere d'Arsamone a esté appaisé : elle ne l'a point esté, Madame, repliqua t'il, et je l'auray sans doute encore extrémement irrité par ma fuite. Quoy, luy dit elle, ce n'est pas de son consentement que vous estes sorty de prison ? Nullement, reprit il, et la Princesse Aristée ma Soeur, est celle à qui j'ay l'obligation de ma liberté. Car apres que l'on m'eut mené de Chalcedoine à Chrisopolis, elle remarqua que le lieu où l'on me mit, n'estoit pas si inaccessible que celuy où j'avois esté auparavant : de sorte que dés les premiers jours que j'y fus, ne voulant pas donner loisir au Prince mon Pere de s'en apercevoir, elle gagna trois de mes Gardes : qui par une fenestre qui n'estoit point grillé, et qui donnoit dans le fossé du Chasteau, me firent sauver, et me menerent déguisé dans une Maison de la Ville où je fus trois jours. En suitte de quoy, comme nous ne sçavions encore que la nouvelle de la mort du Roy vostre Pere, qui comme vous sçavez, a precedé celle du Prince Sinnesis ; ma Soeur me conseilla elle mesme de venir trouver ce Prince, qu'elle croyoit alors estre Roy : et elle eut la bonté de me donner la plus grande partie de ses Pierreries pour la commodité de mon voyage. En chemin j'ay apris la seconde perte que vous avez faite, et que j'ay faite aussi bien que vous : Mais quoy que j'aye bien jugé, qu'il ne seroit pas trop seur pour moy de venir icy, puis que le Prince Aryande est Roy, et y doit bien tost estre : je n'ay pû toutesfois me 
<pb id="page_1818" n="V03-P454"/>resoudre à me priver de la consolation de venir à vos pieds, Madame, vous demander ce qu'il vous plaist que je fasse : et quelle doit estre ma vie. Pleust aux Dieux, repliqua la Princesse en souspirant, que je pusse la rendre heureuse : mais Spitridate, la Fortune est plus puissante que moy : et j'ay bien peur qu'elle n'y veüille pas consentir. Pourveu que vous y consentiez, respondit il, je ne pense pas qu'elle puisse m'empescher d'estre heureux : Je souhaitte, repliqua t'elle, que ce que vous dittes soit vray ; mais ma raison ne me montre pas les choses comme vous les voyez. Cependant Spitridate, quoy que je ne puisse nier que je ne reçoive quelque consolation à pleurer aveques vous : neantmoins je tremble de vous voir à Heraclée. Car enfin le Roy mon Frere doit arriver icy dans peu de jours : et s'il vient à sçavoir que vous y ayez esté déguisé, que ne pensera t'il point, et que ne devra t'il point penser ? Quoy, Madame, inter rompit Spitridate, à vous entendre parler, il semble que vous veüilliez desja me chasser d'aupres de vous ! puisque vous dittes que le Roy viendra bientost, et qu'il sçaura peut-estre que j'auray esté icy. Ha Madame, ne me traitez pas si cruellement : je suis logé en un lieu tres seur : et comme je n'ay rien à faire à Heraclée qu'à vous voir, il n'est pas aisé que je sois descouvert. Il l'est encore bien moins, respondit elle, que je puisse exposer ma reputation et vostre vie, par des entreveuës qui quoy que tres innocentes, pourroient 
<pb id="page_1819" n="V03-P455"/>estre creuës tres criminelles. Il est mesme desja si tard, reprit elle, qu'il n'est pas possible que l'on ne trouve quelque chose d'estrange, à voir qu'une Personne affligée se promene si long temps : c'est pourquoy Spitridate, dit elle en se levant, il faut vous quitter. Ce ne sera pas du moins. Madame, luy respondit ce Prince, sans me faire l'honneur de me promettre de me donner une autre occasion de vous entretenir : je ne puis vous accorder ce que vous me demandez, repliqua t'elle ; mais Hesionide vous verra encore une fois en quelque lieu. Ce me sera tousjours une grande grace, respondit il, neantmoins Madame, la passion que j'ay pour vous, ne s'en contentera pas : et il importe tellement au bonheur de toute ma vie, que je vous entretienne avec quel que loisir ; que je vous declare, Madame, que je ne sortiray point d'Heraclée, que vous n'avez accordé à ma respectueuse passion, la grace que je vous demande. Je ne vous la de man de pas, Madame, par mon propre merite : je vous la demande au Nom du Prince Sinnesis, qui vous a tant de fois parlé en ma faveur. Cet te conjuration est bien pressante, reprit elle, mais tout ce que je puis est de vous promettre que je feray tout ce que je pourray pour me resoudre à vous voir encore une fois. Je seray tous les jours à pareille heure dans cette Allée, reprit il, où je pourray recevoir vos ordres seurement : parce que le Jardinier du Palais est absolument à moy, comme ayant long temps servi chez le 
<pb id="page_1820" n="V03-P456"/>Prince mon Pere : et ç'a esté luy qui m'est venu advertir que vous estiez icy. Je ne consens pas que vous vous exposiez tous les jours à estre veû, respondit elle, mais dites seulement à Hesionide où vous logez, et elle se chargera du soing de vous advertir de ma volonté. Apres cela la Princesse le quitta : et Spitridate m'ayant dit où il logeoit, il se trouva que c'estoit chez une personne de ma connoissance, et en qui je me pouvois fier de toutes choses. Comme la Princesse fut retournée à son Apartement, elle parut plus resveuse et plus melancolique qu'auparavant que d'avoir veû Spitridate : en effet quand elle songeoit que ce Prince auroit ancore irrité Arsamone par sa fuitte, et qu'il irriteroit encore estrangement le Roy de Pont, s'il venoit à sçavoir qu'il fust déguisé dans Heraclée, elle trouvoit avoir lieu de s'affliger. De sorte que pour esviter ce malheur, elle voyoit qu'il faloit obliger Spitridate à en sortir bientost, sans sçavoir en quel lieu de la Terre ce Prince infortuné pourroit trouver un Azile. Cependant la chose n'avoit point de remede : car elle ne pouvoit ignorer, que le Roy de Pont n'aimant pas Spitridate, et aimant Pharnace comme il faisoit, ne voulust l'obliger à l'espouser. Elle sçavoit aussi que ce Prince n'avoit jamais aprouvé la Politique de feu Roy son Pere, qui avoit voulu faire une double alliance avec Arsamone : et qu'au contraire, il avoit souvent dit, qu'il estoit bien plus certain de s'assurer la possession du Royaume de Bithinie, en destruisant ceux qui y pretendoient, 
<pb id="page_1821" n="V03-P457"/>qu'en les élevant et en les flattant : Ainsi elle ne voyoit de tous les costez, que des malheurs pour Spitridate. C'estoit en vain que je luy disois, que quand il plaisoit : aux Dieux, ils changeoient le coeur de tous les hommes : car quelque confiance qu'elle eust en eux, elle n'en pouvoit attendre une chose, où il y avoit si peu d'apparence. Le lendemain au matin il vint nouvelle que le Roy ne vouloit pas que l'on sçeust precisément le jour qu'il arriveroit : mais qu'enfin il estoit assuré qu'au plus tard ce seroit dans quatre ou cinq jours. La Princesse voyant donc qu'il y avoit si peu de temps à se determiner, et qu'il seroit tres dangeureux d'attendre à revoir Spitridate, que ce Prince fust revenu : m'ordonna de luy parler, et de tascher de le faire resoudre à partir sans la voir. Mais il ne me fut pas possible : joint qu'à dire la verité, je ne m'opiniastray pas extrémement à vouloir combatre son dessein, parce que je creus que je le ferois inutilement : et parce qu'en effet il me sembla que ce Prince avoit raison. Peut-estre que l'amour de ma Patrie m'abusa : mais quoy qu'il en soit,. je dis à la Princesse, ce que Spitridate m'avoit dit : qui estoit qu'absolument il la vouloit revoir ou mourir. La Princesse aprenant donc son obstination, et voyant que plus elle attendoit, plus il y auroit de danger pour Spitridate et pour elle : se resolut enfin à souffrir qu'il luy parlast encore une fois. Nous fusmes long temps à resoudre, si ce seroit dans les Jardins du Palais ou dans sa Chambre : et nous creusmes apres y avoir bien 
<pb id="page_1822" n="V03-P458"/>pensé, que les Jardins estoient le plus à propos : parce que depuis la mort du Roy, on rendoit ce respect à la Princesse, de n'y aller pas avec la mesme liberté que l'on faisoit auparavant. Joint que si par malheur l'on venoit à descouvrir la chose, elle pourroit aussi tost passer pour une surprise faite à la Princesse, que pour une entreveuë où elle auroit consenti : ce qui ne pourroit pas estre, si elle voyoit Spitridate dans sa chambre, J'advertis donc ce malheureux Prince, de se rendre vers le soir dans les Jardins du Palais, et dans la mesme Allée où il avoit desja veû la Princesse : qui pensa plus de vingt fois manquer à la parole qu'elle m'avoit fait donner. L'on eust dit qu'elle alloit faire un crime effroyable, tant elle y avoit de repugnance : et si je ne l'eusse presque forcée à descendre dans ces Jardins, je pense qu'elle n'en auroit rien fait. Elle y fut donc sans y mener personne que ses Filles, qui suivant leur coustume, ne la suivirent pas dans cette Allée solitaire, où elles n'alloient jamais, si elle ne les y apelloit : de sorte que j'y fus seule avec elle. Comme nous y allasmes d'assez bonne heure, afin que cette Promenade ne parust pas extraordinaire, Spitridate n'y estoit pas encore arrive, car il faloit qu'il attendist qu'il fust presques nuit. Ce n'est pas qu'il ne fust admirablement bien déguisé, et qu'il ne fust logé si prés d'une des portes du Jardin, qu'il eust pû y venir presques sans danger : neantmoins je luy avois si fort recommandé de ne venir pas trop tost, qu'il m'obeït : et il s'en faloit peu 
<pb id="page_1823" n="V03-P459"/>qu'il ne fust nuit quand il arriva. Mais comme la Lune esclairoit, il n'estoit pas fort estrange que la Princesse se promenast tard : principale ment y estant si accoustumée. Je ne m'amuseray point à vous redire les remercimens que Spitridate fit à Araminte, de la seule faveur qu'elle luy avoit jamais accordée : car ils furent si respectueux, et si pleins de reconnoissance et de passion, que toutes mes expressions seroient trop foibles, pour vous faire comprendre les veritables sentimens de ce Prince. La Princesse l'escouta presques sans luy respondre, pendant plus d'un quart d'heure : mais enfin apres avoir fait un grand soupir, Spitridate a quelque raison, luy dit elle, de m'estre obligée de faire ce que je fais pour luy : toutefois il a bien plus de sujet de se pleindre de la Fortune, de ce qu'elle l'a engagé en l'affection d'une personne qui ne peut que le rendre malheureux. La Fortune Madame, reprit il, n'a point de part à la passion que j'ay pour vous : et elle est sans doute un pur effet de vostre beauté, de vostre vertu, de mon inclination, et de ma raison tout ensemble : et je suis mesme persuadé, adjousta t'il, que si vous le voulez, toute la malignité de cette capricieuse Fortune qui persecute aussi souvent l'innocence, qu'elle protege le vice, ne pourra m'empescher d'estre heureux. Ouy, divine Princesse, si le malheureux Spitridate trouve quelque place en vostre coeur, et que vous ayez la bonté de l'assurer de la luy conserver tousjours, il ne se pleindra jamais d'aucun malheur 
<pb id="page_1824" n="V03-P460"/>qui luy arrive, Toutes les disgraces de sa Maison seront effacées de sa memoire : toutes les siennes particulieres, ne l'affligeront plus avec excés : et la seule pensée d'estre dans le coeur de l'adorable Araminte, enchantera toutes ses douleurs, et luy en ostera le sentiment. J'ay sçeu Madame, depuis que je suis icy, adjousta t'il, que le Prince Sinnesis vous a priée en mourant, et priée devant tout le monde, d'avoir quelque affection pour moy : c'est Madame, ce qui me fait plus hardy : et ce qui m'oblige à vous conjurer, de ne refuser pas cette grace à un Prince, qui ne vous auroit jamais rien refusé. Ainsi, Madame, ne me dites point s'il vous plaist, que le Roy qui regne aujourd'huy ne m'aimant pas, vous ne devez point souffrir que je vous aime : Je suis pourtant sa Soeur et sa Sujette, interrompit la Princesse ; vous estiez aussi l'une et l'autre du Prince Sinnesis quand il est mort, reprit il, et le Roy qui va regner, n'ayant pris la Couronne que de sa main, ne doit pas s'il est juste, vous obliger à manquer de suivre ses derniers volontez : puis qu'en fin il estoit son Roy, comme il est à present le vostre. Ha Spitridate, s'écria t'elle, que les intentions d'un Roy mort son mal executées, en comparaison des commandemens d'un Roy vivant ! un Regne de sept jours, reprit elle ; et de sept jours encore ou la mort regnoit desja sur ce Prince, ne sera pas conté par son successeur : pourveû qu'il le soit par vous, respondit Spitridate, ce sera tousjours beaucoup. Ouy, repliqua t'elle en soupirant, 
<pb id="page_1825" n="V03-P461"/>vous pouvez vous assurer, que les dernieres paroles du Prince Sinnesis, confirmant dans mon coeur tous les sentimens que vostre vertu y a inspirez, je seray toute ma vie pour vous, ce que je suis presentement : Mais Spitridate vous n'en serez gueres plus heureux, et l'en seray beaucoup plus infortunée. Car enfin je prevoy que peut-estre est-ce icy la derniere fois que je vous parleray : La derniere fois Madame ! interrompit il, ha si cela doit estre, il faut donc que ce soit icy le dernier jour de ma vie. De grace. Madame, ne m'ostez pas l'esperance, si vous ne voulez me permettre d'avoir recours à la mort : Esperez donc, si vous le pouvez, luy dit elle, et joüissez d'un soulagement, que je ne sçaurois prendre pour moy mesme. C'est sans doute, luy dit ce Prince affligé, que vous connoissez bien que vous ne ferez pas tout ce que vous pourriez faire pour mon bon heur : Je ne feray pas peut-estre, reprit elle, tout ce que je pourrois faire : mais je vous promets ; de faire du moins tout ce que je dois, si je ne fais pas tout ce que je puis. Car apres tout, dit elle, qu'imaginez vous, en l'estat où sont les choses, que je puisse faire pour vostre satisfaction ? Je n'oserois le dire Madame, respondit Spitridate, parce que puis que vous ne l'imaginez pas de vous mesme, c'est une preuve indubitable, que vous ne voulez rien faire pour moy. Je veux faire, reprit elle, tout ce qui ne sera point contre la vertu et contre la prudence : ne pouvez vous donc pas, Madame, interrompit il, m'assurer que toute la 
<pb id="page_1826" n="V03-P462"/>puissance du Roy ne vous obligera point à épouser Pharnace ? Et si ce n'est pas trop vous demander, ne pouvez vous pas encore me permettre d'esperer, que s'il arrive quelque changement avantageux en ma fortune, elle sera inseparable de la vostre ? Je sçay bien, Madame, qu'estant sans Couronne et sans Royaume, il y a de la temerité de parler ainsi : mais puis que je ne suis en ce malheureux estat, que pour n'avoir pas voulu remonter au Throsne de Bithinie, que le Roy vostre Frere occupe injustement : il me semble que je n'en dois pas estre mesprisé de la Princesse Araminte. Vous avez raison, luy dit elle, et je vous estime bien plus, de ce que vous meritez des Couronnes, que je ne fais ceux qui les portent sans les meriter. Mais apres tout Spitridate, quand je vous auray promis de n'espouser point Pharnace, comme peut-estre je le puis sans crime, vous n'en serez pas plus heureux : car enfin vous jugez bien, que je ne vous espouseray pas, contre la volonté du Roy. Il est une bienseance, que les personnes de ma condition doivent tousjours garder : et puis quand mesme je ne le voudrois pas faire, que deviendrions nous ? Vous estes mal avec le Prince Arsamone pour l'amour de moy : vous n'oseriez demeurer dans cette Cour : les Rois voisins ne vous recevront pas, estant Fils d'un Prince mal heureux et foible, de peur d'irriter un jeune Roy, qui leur pourroit declarer la guerre ; Ainsi, Spitridate, quand je n'escouterois ny la Raison ny la Prudence, et que vous n'escouteriez que la seule 
<pb id="page_1827" n="V03-P463"/>affection que vous avez pour moy, vous n'y consentiriez pas : et vous ne voudriez pas sans doute mener une Princesse errante et déguisée par toute l'Asie. Non, Spitridate, non, vous ne le voudriez pas : et je suis asseurée que vous aimez Araminte d'une maniere plus noble et plus desinteressée. Ne pensez pourtant pas, que le plus grand obstacle fust la peine qu'il y auroit à suivre vostre fortune : ce n'est point cela je vous le proteste, mais c'est la honte qu'il y auroit, à prendre une semblable resolution. L'amour, Spitridate, peutestre une passion innocente, je l'advouë : pourveu que tous les effets en soient innocens. Se qu'elle ne déregle jamais la raison. C'est pourquoy pour justifier l'indulgence que j'ay euë pour la vostre, il faut ne rien faire que de raisonnable. Dittes donc. Madame, ce que vous voulez que je face, interrompit il, vous assurant que pourveu que vous ne me deffendiez pas de vous aimer, ny d'esperer d'estre aimé de vous, je vous obeïray exactement. Vous m'embarrassez d'une estrange sorte, reprit elle, car que puis-je vous conseiller ? le mieux toutesfois que vous puissiez faire, est, ce me semble, d'aller inconnu dans quelque Païs estranger : jusques à ce que la Princesse Arbiane et la Princesse Aristée, ayent fait vostre paix avec Arsamone. Je voy bien Madame, respondit Spitridate, que ce que vous dites est bon, pour me remettre sous le sujetion du Roy vostre Frere, comme le Prince mon Pere y est : mais je ne voy pas que cela soit fort propre à me donner la possession 
<pb id="page_1828" n="V03-P464"/>de la Princesse Araminte : puis que je sçay de certitude que quand Arsamone ne possederoit qu'une malheureuse Cabane, de tout le Royaume qui luy appartient : il ne consentiroit jamais à nulle alliance aveques le Roy de Pont, non plus que le Roy de Pont n'en voudroit jamais avoir avec Arsamone. Ainsi, Madame, puis que l'affection que vous me faites l'honneur d'avoir pour moy, n'est pas assez forte pour aller un peu au de là des justes bornes de la prudence ordinaire, il faut me resoudre à la mort : et je voy bien en effet, que les prieres d'un Roy mourant sont bien foibles, puis qu'elles ne peuvent rien obtenir de la meilleure Princesse du monde pour tous ceux qui ne l'adorent point : et de la plus rigoureuse, pour l'homme de toute la Terre qui la revere le plus. Mais, Spitridate, de qui vous pleignez vous ? interrompit elle : de vous, Madame, repliqua t'il, qui voulez me persuader que vous ne me haïssez point, et qui me refusez pourtant toute sorte de secours. Car enfin si vous m'aimiez, vous diriez absolument que vous n'espouserez jamais Pharnace : et que si les Dieux le permettent. . . . . . . . . Comme Spitridate alloit continuer son discours, Artane vint advertir la Princesse que le Roy alloit arriver. Par bonne fortune j'en tendis sa voix à travers de la Palissade : de sorte que nous fismes retirer ce Prince en diligence. Cela ne pût toutesfois estre si promptement fait, qu'Artane n'entre-vist quelqu'un lors qu'il entra dans l'Allée : mais apres avoir donné cét advis à 
<pb id="page_1829" n="V03-P465"/>la Princesse, elle luy donna la main, afin qu'il ne demeurast pas dans ce Jardin. A peine fusmes nous à son Apartement, que le Roy arriva : ainsi Artane ayant un pretexte de la quitter, le fit en diligence : et au lieu d'aller salüer ce Prince, il retourna dans le Jardin, pour voir s'il ne pourroit tirer nulle connoissance de ce qu'il avoit veû. Par malheur, Spitridate n'en avoit encore pû sortir, parce qu'il avoit trouvé la porte la plus proche de son logis fermée : Artane l'apercevant donc le suivit, et voyant que c'estoit un homme qui ne vouloir pas estre veû, il creut bien que c'estoit celuy qui avoit parlé à la Princesse. Il s'imagina mesme, que peut-estre c'estoit Pharnace : mais Spitridate ayant esté contraint de quitter les Allées couvertes, et de traverser un Parterre ; quoy qu'il fust déguisé, neantmoins au clair de la Lune, il le reconnut à la taille et au marcher : ou du moins il soubçonna que ce pouvoit estre Spitridate. Et il le soubçonna d'autant plustost, qu'il avoit appris ce jour là par des gens de Bithinie qui estoient venus à Heraclée, que ce Prince estoit eschapé de la prison où Arsamone le tenoit : de sorte que ce soubçon ne fut pas plustost dans son coeur, que sa curiosité redoubla. Il suivit donc Spitridate, comme je l'ay dit, non seulement jusques à la porte du Jardin, mais mesme dans les Ruës, et jusques à la Maison où il logeoit : ce qui acheva de le confirmer dans son opinion, car il sçavoit bi ? que ceux qui l'habitoient estoient des gens en qui Spitridate se pouvoit fier. Je vous laisse à juger, 
<pb id="page_1830" n="V03-P466"/>combien cette veuë affligea Artane : neantmoins apres y avoir bien pensé, il ne fut pas marry de cette rencontre : et il prit la resolution pour obliger le Roy, et pour se deffaire d'un Rival, d'aller luy dire qu'assurément Spitridate tramoit quelque nouvelle conjuration contre l'Estat : car il ne voulut pas engager la Princesse, de peur de l'irriter trop : et il fit semblant de croire qu'elle n'y avoit nul interest, sçachant bien que celuy de l'Estat suffiroit. Il estoit pourtant tres fasché que Pharnace ne partageast pas la douleur qu'il avoit, d'avoir apris que Spitridate estoit assez bien avec la Princesse, pour souffrir qu'il fust déguisé dans Heraclée pour l'amour d'elle : si bien qu'il prit la resolution de luy faire sçavoir la chose indirectement, et de n'aprendre au Roy que ce qui pouvoit le regarder en particulier. Artane fut donc salüer ce Prince, qu'il n'avoit point encore veû : et le priant tout bas qu'il luy peust parler en secret d'une affaire tres importante, et qui pressoit extrémement : le Roy sortit de la Chambre de la Princesse où il n'avoit presques point tardé : et le prenant par la main, il le mena dans la sienne, où Artane luy dit ce qu'il avoit resolu de luy dire. Le Roy n'eut pas plustost entendu, que Spitridate estoit déguisé dans Heraclée, qu'il crût en effet qu'il y avoit une conjuration tramée contre luy : si bien que sans perdre temps, il commanda secrettement au Capitaine de ses Gardes, d'aller avec main forte à la Maison où Artane avoit veû entrer Spitridate ; d'y chercher soigneusement 
<pb id="page_1831" n="V03-P467"/>par tout : et de s'assurer de la personne de ce Prince s'il y estoit comme il en avoit esté adverty. En fin, Seigneur, que vous diray-je ? Le Roy de Pont fut obeï : et Spitridate qui estoit seul et hors de pouvoir de se deffendre, fut pris par cent des Gardes du Roy sans qu'Artane se monstra à luy, et mené dans une Tour où l'on mettoit les prisonniers d'Estat qui estoient gens de haute qualité. Je vous laisse à juger quelle surprise fut celle de la Princesse, d'aprendre à une heure de là, que Spitridate estoit arresté : d'abord elle creut que le Roy de Pont sçavoit que ce n'estoit que pour elle qu'il estoit déguisé : mais n'entendant parler que de conjuration contre l'Estat, si elle fut en repos du costé de sa reputation, elle n'y fut pas pour la vie de Spitridate. Imaginez vous donc, Seigneur, qu'elle nuit elle passa : pour moy j'en puis respondre exactement : car ayant dit à ses Femmes qu'elle se trouvoit mal, elle se mit au lict : et je leur dis que je ne la quitterois point, afin qu'elles ne l'importunassent pas : comme en effet je demeuray aupres d'elle, pour tascher de la consoler. Je ne pûs toutefois en venir à bout : parce que de quelque façon qu'elle envisageast la chose, elle la trouvoit tres dangereuse pour Spitridate, qui n'estoit gueres plus en repos que la Princesse. Comme on ne luy avoit rien dit en le prenant, il ne sçavoit point si cette entre-veuë avoit esté descouverte, ou si l'on n'avoit fait simplement que sçavoir qu'il estoit déguisé dans Heraclée : mais le lendemain au matin, il fut esclaircy de ses doutes : 
<pb id="page_1832" n="V03-P468"/>car le Roy luy envoya demander ce qu'il y estoit venu faire ; quel dessein il avoit eu ; et quels estoient les complices de sa conjuration ? Ce Prince voyant que l'on ne luy parloit point de la Princesse, en eut une joye extréme : et respondit qu'estant sorty de la prison où le Prince son Pere le retenoit ; et ayant apris dans Chrisopolis que le Prince Sinnesis estoit Roy, il estoit venu à Heraclée, avec intention de chercher un Azile aupres de luy : qu'en y arrivant, il avoit esté bien surpris, d'aprendre que son regne n'avoit duré que sept jours : et qu'il en avoit esté si affligé, qu'il n'avoit pas eu assez de liberté d'esprit, pour resoudre d'abord precisément ce qu'il avoit à faire. Que neantmoins il avoit enfin conclu en luy mesme, de demander au Roy qui regnoit alors, la mesme protection qu'il avoit attenduë du feu Roy son Frere : mais qu'il n'avoit pas en loisir d'executer son dessein : puis qu'il avoit esté pris une heure apres son arrivée. Ceux qui luy parloient luy dirent, que pour venir demander un Azyle au Prince Sinnesis dont il estoit fort aimé, il n'estoit pas besoin de se déguiser : il respondit à cela, qu'aussi ne s'estoit il pas déguisé pour venir à Heraclée : mais seulement pour pouvoir sortir de Bithinie : et pour faire le reste du voyage avec plus de seureté sans train et sans equipage, que s'il eust esté en habit d'un homme de sa condition. Quoy que ses responses fussent raisonnables, elles ne satisfirent pourtant pas le Roy : et il ne douta point du tout, qu'il n'y eust un dessein caché. Car 
<pb id="page_1833" n="V03-P469"/>encore qu'il n'ignorast pas la passion de Spitridate pour la Princesse Araminte : il connoissoit toutesfois si parfaitement sa vertu, qu'il ne luy vint aucun soubçon, qu'elle eust contribué à ce déguisement : comme en effet la chose n'estoit pas ainsi : et il creut enfin que la seule ambition, estoit la cause de cette avanture. Pharnace et Artane servirent beaucoup à le confirmer en cette pensée : le premier comme croyant aisément ce qu'il souhaitoit ; et l'autre faisant semblant de le croire, afin de perdre plustost Spitridate. Neantmoins comme il vouloit que la jalousie tourmentast Pharnace aussi bien que luy, il luy fit sçavoir adroitement, que l'amour avoit sa part au déguisement de ce Prince : il s'imagina mesme que peut estre pourroit il détruire encore Pharnace, dans l'esprit de la Princesse Araminte par cette voye : jugeant bien que Pharnace voulant nuire à son Rival, donneroit ce nouveau soubçon au Roy : et que si la Princesse le sçavoit, elle en seroit extrémement irritée contre luy. En effet, la chose reüssit d'abord comme l'avoit pensée Artane : car Pharnace fut bien plus malheureux, d'aprendre que Spitridate avoit veû la Princesse, que de croire qu'il eust voulu renverser l'Estat. La jalousie mesme s'emparant alors de son coeur, le porta, tout genereux qu'il estoit, à insulter sur un infortuné, et à dire au Roy. tout ce qu'on luy avoit dit. La Princesse qui le sçeut, en eut une colere estrange ; de sorte qu'Artane trouva par là les voyes de nuire à deux de ses Rivaux tout ensemble : 
<pb id="page_1834" n="V03-P470"/>et de les rendre aussi malheureux qu'il l'estoit luy mesme. Il est vray que pour luy, il estoit digne de l'estre ; mais il n'en estoit pas ainsi des autres : principalement de Spitridate, qui ne meritoit pas ses infortunes. Cependant on s'informe par tout, si ce Prince n'a point eu d'intelligence avec quelqu'un : Ceux chez qui il avoit esté logé estant arrestez : on les interroge : mais quoy que l'on puisse faire, on ne trouve rien ny qui le justifie, ny qui le convainque ; de sorte que dans cette incertitude, il estoit gardé tres estroitement.
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<div2 id="page_CYRUS030206" type="sequence" n="Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : mélancolie du roi de Pont">
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Ce qui contribua encore beaucoup à son malheur, fut que le Roy de Pont estoit si melancolique et si chagrin, que l'on ne le connoissoit plus, tant il paroissoit changé. D'abord on creut que la mort du Roy son Pere, et celle du Prince son Frere en estoient la veritable cause : mais nous sçeumes bien tost apres, que son inquietude estoit causée par l'amour qu'il avoit pour la Princesse Mandane. Car durant qu'il estoit en ostage aupres de Ciaxare (comme vous l'aurez sans doute sçeu) il en devint si amoureux, que jamais personne ne l'a tant esté : si bien que comme son ame estoit chagrine par l'absence de ce qu'il aimoit, il en estoit plus aisé à irriter, et moins capable de connoistre l'innocence de Spitridate. Toutesfois comme ce Prince est assurément un fort honneste homme, il vivoit bien avec la Princesse sa Soeur : et quoy que Pharnace luy eust parlé de l'entre-veuë de Spitridate et d'elle, il ne luy en parla pourtant pas avec beaucoup d'aigreur : au 
<pb id="page_1835" n="V03-P471"/>contraire l'estant venuë voir un jour, apres luy avoir dit auparavant sans colere, tout ce qu'un Prince sage et adroit pouvoit dire, en une pareil le rencontre, pour descouvrir ses veritables sentimens : il luy dit encore qu'il estoit bien fasché de luy avoir peut-estre causé quelque desplaisir, en faisant arrester Spitridate, pour qui il sçavoit bien qu'elle avoit conçeu beaucoup d'estime, par les commandemens du feu Roy son Pere, et en suitte du feu Roy son Frere : mais qu'apres tout, comme il y alloit de son Estat, et du repos de tous ses Peuples, il l'avoit necessairement falu faire. Qu'au reste il ne la soubçonnoit point, d'avoir aucune part à la conjuration de Spitridate, qui assurément l'avoit trompée la premiere : et luy avoit voulu persuader, que l'amour toute seule faisoit son desguisément, quoy qu'en effet ce fust son ambition. Seigneur, luy dit elle, si l'affection que Spitridate a tesmoigné avoir pour moy, n'avoit pas esté authorisée comme vous dittes par le feu Roy mon Pere, et par le Prince Sinnesis mon Frere, je ne vous parlerois pas comme je m'en vay vous parler : mais puis que cela est ainsi, je vous suplieray, Seigneur, de croire que ce Prince n'a jamais eu dessein de remonter au Throsne en vous en renversant : car s'il eust esté capable d'une pareille chose, il n'eust pas esté si longtemps prisonnier du Prince son Pere. Ainsi j'advoüe sans scrupule que je l'ay veû, parce que ce n'est pas par mes ordres qu'il est venu à Heraclée : et que de plus je sçay avec certitude, 
<pb id="page_1836" n="V03-P472"/>qu'il n'y est pas entré avec intention de conjurer ny contre vostre Personne, ny contre vostre Estat. Car si je l'en pouvois seulement soubçonner, je l'accuserois au lieu de le deffendre : et ne vous en parlerois jamais, que pour vous obliger à la punir. Ma Soeur, luy dit le Roy en l'interrompant, je ne cherche pas la justification de Spitridate : mais je veux seulement vous faire connoistre que je songe à la vostre autant que je le puis. Au reste, comme vous estes raisonnable et genereuse, je ne croy pas que vous aimiez plus Spitridate, que la gloire de la Maison dont vous estes : c'est pourquoy il ne faut pas que vous trouviez estrange, si ce Prince estant criminel n'est pas traitté avec la mesme indulgence que j'aurois peut-estre pour un autre. Car enfin il est d'une Race qu'il faut abaisser : si on ne veut qu'elle opprime ceux dont elle se pleint d'avoir esté opprimée : Ainsi ma Soeur, le moins que je doive faire, est de tenir Spitridate en une prison perpetuelle. Si je le croyois innocent, poursuivit il, toute ma Politique ne pourroit pas m'obliger à cette rigueur : mais puis qu'il paroist criminel, il faut que la chose aille ainsi. Toutesfois pour vous consoler, adjousta t'il, de la per te d'un Prince qui a sans doute de bonnes qualitez, je vous conjure de vouloir espouser Pharnace : Ha Seigneur, luy dit elle, ne me parlez s'il vous plaist point de Nopces, si tost apres les Funerailles du Roy mon Pere : et ne me forcez pas à desobeïr au commandement que m'a fait en 
<pb id="page_1837" n="V03-P473"/>mourant le feu Roy mon Frere. Et que vous a t'il commandé ? repliqua t'il ; Il m'a ordonné, dit elle en rougissant, de ne changer point les sentimens qu'il avoit voulu que j'eusse pour Spitridate. Quand il vous parla de cette sorte, reprit le Roy, il ne prevoyoit pas que Spitridate seroit criminel d'Estat : Ha Seigneur, dit elle, Spitridate est tres innocent : mais sans m'opiniastrer à vouloir que vous executiez les dernieres volontez du Prince Sinnesis : ne me contraignez pas aussi à vous desobeïr, en me commandant d'espouser Pharnace. Ce n'est pas qu'il ne soit digne de toutes choses : mais c'est qu'il doit ce me semble suffire, que je me prive de ce que l'on m'avoit ordonné d'aimer : sans me vouloir contraindre de souffrir l'affection d'un homme que je n'aime pas : et pour qui j'auray tousjours beaucoup d'estime, et pourtant beaucoup d'indifference. La Princesse croyoit que le Roy luy parleroit fort aigrement, apres une declaration si ingenuë : mais la passion qu'il avoit dans l'ame, luy ayant sans doute apris à excuser en autruy, la foiblesse qu'il sentoit en luy mesme, fit qu'il la quitta sans luy dire rien de fascheux : demeurant pourtant toujours dans les termes de souhaitter qu'elle espousast Pharnace : et luy disant qu'elle changeroit d'avis avec le temps. L'amour de Mandane occupant l'ame de ce Prince, fut cause qu'il ne songea pas tant à Spitridate : car il ne pensa durant quelques jours, qu'à envoyer demander la Princesse Mandane à Ciaxare : et qu'à donner les ordres necessaires, 
<pb id="page_1838" n="V03-P474"/>afin que cette Ambassade fust magnifique. Ce pendant la Princesse prevoyant bien que Spitridate ne sortiroit jamais de prison, que par la force ou par l'adresse, se resolut de le delivrer ; et elle s'y porta d'autant plustost, que celuy qui commandoit dans la Tour où il estoit m'avoit une obligation extréme : car durant le regne du feu Roy, j'avois sauvé la vie à un de ses Enfans, qui s'estoit engagé dans quelque crime : ce Prince luy ayant pardonné à ma consideration. Je fus donc employée à negocier cette affaire importante, que je conduisis si heureusement durant quinze jours, que j'obligeay enfin cét homme par le souvenir de ce qu'il me devoit ; par des bienfaits presens ; et par de grandes esperances de l'avenir, à se re foudre de chercher les voyes de delivrer Spitridate sans en estre soubçonné. Comme cette Tour donne sur la Mer, et qu'il y a une Terrasse qui y est attachée, dont le bout est battu des vagues, il fit demander au nom de ce Prisonnier, la permission de s'y promener une heure ou deux tous les jours, ce qui luy fut accordé. De sorte que gagnant deux Gardes qui l'y accompagnoient, ils attacherent au haut de cette Terrasse une Eschelle de corde, comme si Spitridate se fust sauvé par cét endroit ; et sans que personne s'en aperçeust, le Capitaine de cette Tour enferma ce Prince et les deux Gardes subornez en un lieu fort secret : feignant apres cela de faire bien l'empressé. Il de mande où est Spitridate ? on luy dit qu'il est sur la Terrasse : il y va avec plusieurs Soldats ; et ne 
<pb id="page_1839" n="V03-P475"/>l'y trouvant point, il trouve l'Eschelle qu'il y avoit fait mettre luy mesme ; il la monstre à ceux qui le suivoient : dit qu'assurément leurs compagnons ont trahy : et qu'il est sans doute venu un Esquif les prendre au pied de cette Eschelle, de plus grands Vaisseaux n'en pouvant pas approcher. Il menace mesme ceux qui sont en sa presence ; les accuse aussi bien que les autres qui se sont sauvez ; et tout transporté de fureur en aparence, il va trouver le Roy pour l'advertir de ce qui est arrivé. Il luy dit que certainement on reprendra Spitridate, si l'on envoye promptement apres luy : qu'il y a lieu de croire qu'il n'aura pas mis pied à terre proche d'Heraclée : et qu'ainsi infailliblement si l'on met plusieurs dans une Chaloupe, on reprendra ce Prisonnier et ses complices. Enfin il joüa si bien, que le Roy mesme fut trompé, et commanda non seulement que l'on mist plusieurs Barques en Mer : mais il ordonna encore que l'on prist garde aux Portes de la Ville, pour voir si Spitridate n'y rentreroit point déguisé : ne jugeant pas qu'il peust entreprendre de se mettre en pleine Mer dans un Esquif ; et nul Vaisseau considerable ne manquant au Port, où il en fit faire recherche. De plus comme Pharnace et Artane sçavoient bien quelle estoit sa passion pour la Princesse, ils persuaderent encore au Roy, qu'asseurément il seroit rentré dans Heraclée en habit de Pescheur, ou de quelque autre façon : que ne fit on donc point pour le reprendre ! on redoubla les Gardes des Portes ; on mit des Soldats 
<pb id="page_1840" n="V03-P476"/>dans toutes les ruës ; on chercha dans toutes les Maisons suspectes ; et on n'oublia rien de tout ce qu'on pouvoit faire, qui vray-semblablement deust servir à le trouver. Le Roy eut quelque leger soubçon que la Princesse avoit aidé à faire eschaper Spitridate, et mesme il luy en dit quelque chose : mais comme il n'en avoit nulle preuve, et que ce Prince n'avoit jamais sçeu l'obligation que m'avoit ce Capitaine de la Tour : parce que ç'avoit esté par le moyen du Prince Sinnesis que j'avois obtenu la vie de son Fils du feu Roy son Pere, ces soubçons se dissiperent aisément. Cependant Spitridate estoit dans la Prison, où l'on ne s'avisa point d'aller chercher : et où il falut qu'il fast quelque temps auparavant que d'oser entre prendre de s'esloigner. Comme le Capitaine de la Tour luy eut dit que c'estoit par ma negociation qu'il estoit en prison sans estre prisonnier, il s'imagina bien que la Princesse sçavoit la chose : de sorte qu'il me fit demander la grace de me voir auparavant qu'il partist, ce que je luy accorday sans en parler à la Princesse : me semblant que je ne pouvois refuser cette faveur, au Fils du veritable Roy de Bithinie. Mais apres luy avoir fait esperer ce qu'il souhaitoit, la difficulté fut de l'executer : neantmoins comme la Femme du Capitaine de la Tour estoit de l'intelligence, je me resolus d'y aller, avec une Fille seulement : et d'entrer par une petite porte desrobée, qui donne vers les Ramparts de la Ville. De vous dire, Seigneur, avec quels tesmoignages de reconnoissance 
<pb id="page_1841" n="V03-P477"/>pour Araminte et pour moy, Spitridate me parla, il me seroit impossible : enfin Hesionide, me dit il, ne m'aurez vous delivré, que pour m'exiler pour tousjours ; et n'aurez vous fait que changer mon suplice en un plus cruel ? Seigneur, luy repliquay-je, c'est plustost la Fortune que la Princesse qui vous bannit : mais comme cette Fortune est une inconstante, il faut esperer que sa legereté vous sera favorable : et qu'apres avoir tant changé à vostre desavantage, elle changera enfin en vostre faveur. Je le souhaite, repliqua t'il, bien que je ne l'espere pas : cependant Hesionide, ce me sera une cruelle chose, s'il faut que je parte sans dire adieu à ma Princesse : et sans sçavoir sa derniere volonté. Pour ce qui est d'aprendre ses intentions, luy dis-je, je le puis faire aisément : puis qu'elle me fait la grace, de me confier ses plus secrettes pensées : mais pour la voir, il n'est pas seulement permis d'y songer. Laissez vous donc conduire, Seigneur, à la providence des Dieux : qui peut-estre feront plus pour vous pendant vostre exil que vous ne pensez. Et quoy, Hesionide, me dit il en soupirant, croyez vous qu'un Prince malheureux et absent, puisse raisonnablement esperer, que la divine Araminte luy conserve son affection toute entiere ? Ouy, Seigneur, luy repliquay-je, vous le pouvez, et mesme sans craindre d'estre trompé : car comme vous n'estes malheureux que pour l'amour d'elle, il faudroit qu'elle fust fort injuste, si vostre malheur vous détruisoit dans son ame. Allez donc. Seigneur, 
<pb id="page_1842" n="V03-P478"/>chercher quelque Azile, jusques à ce qu'il soit arrivé quelque changement dans le coeur du Roy de Pont, et dans celuy du veritable Roy de Bithinie. La Princesse sçait bien que si vous aviez voulu remonter au Thrône vous l'auriez pû faire : Et elle vous est si sensiblement obligée, d'avoir preferé ses chaines à une Couronne, qu'elle n'en perdra jamais le souvenir. En fin, Seigneur, apres une longue conversation, je fis resoudre ce Prince à partir : comme il avoit encore toutes les Pierreries que la Prince Aristée luy avoit données en partant de Chrisopolis, il ne voulut rien prendre de tout ce que je luy offris de la part de la Princesse : car je sçavois bien qu'elle avoit intention de le faire. Il me pria alors de luy donner un Billet qu'il escrivit en ma presence : et qui estoit à peu prés en ces termes, si ma memoire ne me trompe.
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<q>SPITRIDATE A LA PRINCESSE ARAMINTE.</q>
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<q>Je parts. Madame, puis que vous le voulez. : mais je parts le plus malheureux de tous les hommes. Je ne sçay où je vay ; ny quand je reviendray ; ny mesme si vous voudrez que je revienne : et cependant on me dit, qu'il faut que je vive et que j'espere. Je ne sçaurois pourtant faire ny l'un ny l'autre, si vous ne me l'ordonnez, par deux lignes de vostre main : je vous les demande donc, divine Princesse, au Nom d'une illustre Personne qui n'est plus : et qui vivra neantmoins eternellement dans la memoire de</q>
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<q> PITRIDATE. 
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<pb id="page_1843" n="V03-P479"/>Apres m'avoir donné ce Billet, ce Prince me dit encore cent choses pour dire à la Princesse que je fus retrouver, et luy aprendre le secret que je luy avois fait de cette entre-veuë. D'abord elle s'en voulut pleindre, mais apres elle n'en fut pas marrie : et je la pressay mesme si fort, que je la contraignis de respondre de cette sorte, au Billet de ce Prince affligé.
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<q>ARAMINTE A SPITRIDATE.</q>
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<q>Vivez tant qu'il plaira aux Dieux de vous laisser vivre : et esperez tant qu'Araminte vivra, elle vous en prie : et mesme si vous le voulez. , elle vous l'ordonne.</q>
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<q> ARAMINTE.</q>
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Le Capitaine de la Tour estant venu prendre ce Billet, m'assura que Spitridate partiroit la nuit suivante, avec les deux Gardes qui avoient aidé à le sauver, et qu'il prenoit pour le servir : ayant donné ordre auparavant, à tout ce qui estoit necessaire pour ce départ. Il me dit de plus, que Spitridate luy avoit demandé la permission de luy donner quelquesfois de ses nouvelles, afin qu'il m'en dist, et qu'il luy peust aprendre des miennes : de sorte que le soir estant venu, nous ne doutasmes point que ce Prince ne fust prest à par tir : ce qui nous donna tant d'inquietude, que je m'estonne que l'on ne s'aperçeut que la Princesse avoit quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit. Mais enfin nous aprismes le lendemain, que Spitridate estoit sorty heureusement d'Heraclée, par 
<pb id="page_1844" n="V03-P480"/>le mesme endroit par où il avoit faint de s'estre evadé : ce Capitaine y ayant fait venir la nuit un Esquif pour le conduire à une Barque qui l'attendoit ; et s'estant servy de la mesme Eschelle de corde, par où l'on avoit creû que ce Prince s'estoit sauvé. Quoy que la Princesse deust bien estre accoustumée à ne voir pas Spitridate, et que par raison elle deust estre plus aise qu'il s'esloignast, que d'estre encore dans la prison d'où nous l'avions tiré : neantmoins il luy estoit impossible de ne sentir pas un renouvellement de douleur dans son ame, quand elle venoit à penser que peut-estre ne le verroit elle plus jamais. Elle aprehendoit pourtant un moment apres, qu'il ne fust repris : et je suis assurée qu'elle desira plus d'une fois des choses, toutes contraires les unes aux autres. Mais enfin il se falut accoustumer à cette longue et rigoureuse absence, pendant laquelle il arriva tant d'evenemens remarquables : car comme vous le sçavez Seigneur, Ciaxare refusa la Princesse Mandane au Roy de Pont, ce qui luy fit bi ? oublier la fuitte de Spitridate : en estant si sensiblement touché, qu'il se resolut à declarer la guerre à Ciaxare, sur le pretexte des Villes d'Anise et de Cerasie. Vous sçavez Seigneur bien mieux que moy, ce qui s'y passa : et vous y aquistes trop de gloire, pour pouvoir mesme souffrir que je vous en renouvelle le souvenir exactement. Je ne vous en diray donc, que ce qu'il est necessaire de vous en dire, pour vous apprendre toute la vie de la Princesse. Aussi tost apres que le Roy de Pont eut reçeu 
<pb id="page_1845" n="V03-P481"/>la nouvelle qu'il estoit refusé par Ciaxare, il ne songea plus qu'à se preparer à la guerre : croyant que peut-estre cela obligeroit ce Prince à luy donner la Princesse Mandane. Il envoya donc demander secours au Roy de Phrigie. qui luy pro mit de joindre ses interests aux siens : suivant le dernier Traitté qui avoit esté fait entre le feu Roy de Pont et luy : et de venir mesme commander ses Troupes en personne. Comme le Roy de Pont avoit besoin de tout en cette occasion, il convia aussi le Prince Arsamone, et Euriclide son second Fils, de venir servir dans son Armée ; ce qu'Arsamone n'osa refuser. Nous sçeusmes en mesme temps, que ce Prince avoit esté si irrité d'avoir apris, que Spitridate estoit venu deguisé dans Heraclée : qu'il avoit protesté que s'il pouvoit revenir en sa puissance, il ne le traitteroit pas comme son Fils, mais en Sujet rebelle, et en criminel, qui a rompu sa prison. De sorte que lors que Spitridate, qui s'en alla droit en Paphlagonie, m'escrivit aussi bien qu'à la Princesse, pour sçavoir si elle vouloit qu'il s'allast hardiment offrir au Roy son Frere, lors qu'il seroit à la teste de son Armée ; elle le luy deffendit : principale ment à cause d'Arsamone qui y devoit estre : et d'autant plus qu'elle avoit eu des nouvelles de la Princesse Aristée, qui luy aprenoient precisément les veritables sentimens d'Arsamone. Mais pendant que les preparatifs de guerre se font, Pharnace et Artane ne perdent point de temps aupres de la Princesse Araminte : et font tout ce qu'ils 
<pb id="page_1846" n="V03-P482"/>peuvent pour s'en faire aimer. Bien est il vray que leurs soins furent fort inutiles : car comme il n'y arien qui lie plus estroitement l'amitié entre les personnes veritablement genereuses que l'infortune : Spitridate estoit infiniment mieux dans le coeur de la Princesse, depuis qu'il estoit malheureux pour l'amour d'elle, qu'il n'y avoit esté auparavant. De plus, ayant sçeu enfin qu'Artane avoit esté cause de sa derniere prison, et que ç'avoit esté Pharnace qui avoit adverty le Roy de Pont de leur entre-veuë : elle en estoit si irritée, qu'elle ne les pouvoit plus souffrir. Cependant apres que les Troupes de Phrigie furent arrivées au rendez-vous general, et eurent joint celles de Pont, le Roy se disposa à partir ; si bien qu'encore qu'Artane n'eust pas trop d'envie d'aller à la guerre, il n'osa pourtant faire comme il avoit fait à celle de Phrigie : et il falut qu'il allast où tous les autres alloient. Comme il n'estoit pas favorisé du Roy, dans le dessein qu'il avoit pour la Princesse, il ne pût luy dire adieu qu'en public : mais pour Pharnace, il n'en alla pas ainsi : parce que le Roy de Pont venant prendre congé d'Araminte peu accompagné, y amena Pharnace, et l'y laissa, pour faire ses adieux à part. J'estois alors dans la Chambre de la Princesse : et j'advoüe que comme Pharnace avoit beaucoup de merite, j'eus quelque compassion, de voir une si profonde melancolie sur son visage : et je souhaitay pour son repos qu'il n'aimast plus la Princesse, puis qu'il n'estoit pas possible qu'elle peust le rendre heureux. 
<pb id="page_1847" n="V03-P483"/>Apres que le Roy fut sorty, comme c'estoit sa derniere visite elle ne luy fut pas aussi severe qu'elle avoit esté depuis quelque temps ; et elle souffrit qu'il luy parlast. Madame, luy dit il ; je viens prendre les ordres de vous, auparavant que d'aller à la guerre : et je viens enfin vous de mander, si je dois y combattre pour vaincre ou pour mourir ? Si je dois, dis-je, mesnager ma vie où l'abandonner ? car c'est de vostre seule volonté que dépend absolument mon destin. Ouy Ma dame, si vous me permettez d'esperer, il pourra estre que je vivray ; que je vaincray ; et que je reviendray aupres de vous : mais si vous continuez de me dire que l'esperance est un bien où je ne dois point avoir de part : preparez vous au moins Madame, à me dire aujourd'huy le dernier adieu sans aigreur : puis que les Dieux vous aiment trop sans doute, pour conserver ce que vous aurez voulu perdre, et pour me retirer des perils où le m'exposeray. Parlez donc, Madame, au nom des Dieux : mais parlez avec sincerité, si vous ne le pouvez faire avec douceur : et souvenez vous de grace, que celuy que vous vouliez rendre heureux ne le peut jamais estre : et qu'ainsi vous avez ce me semble moins de droit de me maltraitter. Si le Prince Spitridate, adjousta t'il, pouvoit un jour joüir en repos de vostre affection, je vous proteste devant les Dieux qui n'escoutent, que sans traverser vostre felicité, je mourrois mesme sans me pleindre : mais puis que la Fortune a mis un obstacle invincible à son bonheur, pourquoy ne 
<pb id="page_1848" n="V03-P484"/>voulez vous pas que je sois heureux ? Et pourquoy divine Princesse, vous opposez vous à ma gloire ? Je ne demande pas que vous m'aimiez : je demande seulement que vous ne me haïssiez point, et que vous ayez quelque complaisance pour la volonté du Roy. Peust aux Dieux Pharnace, repli qua la Princesse, que vostre repos dépendist de moy comme vous le croyez : mais pour vous montrer que le sujet de pleinte que j'ay creû avoir de vous depuis quelque temps, n'a pas destruit dans mon ame la veritable estime que tout le monde doit faire de vostre merite : je veux bien contribuer à vostre liberté autant qu'il sera en mon pouvoir : et vous obliger par ma sincerité, à faire un grand effort sur vostre esprit, pour vous mettre en repos, et pour m'y laisser. Sçachez donc Pharnace, qu'ayant esté obligée de souffrir l'affection de Spitridate, par le commandement du feu Roy mon pere, et de l'illustre Sinnesis mon Frere, je ne puis jamais manquer à leur obeïr : et les commandemens les plus absolus d'un Roy vivant, ne me feront point faillir à executer ceux de deux Rois morts. Je n'espouseray pas Spitridate sans le consentement du Roy mon Frere : mais je n'espouseray du moins jamais nul autre que luy. Ainsi Pharnace, reglez vos desseins sur ce que je dis : et servez vous de ce grand courage que les Dieux vous ont donné, à vaincre un malheur qui n'a ce me semble pas besoin de toute la force de vostre esprit pour estre surmonté. Vivez donc Pharnace, vivez : mais vivez en liberté, afin de pouvoir 
<pb id="page_1849" n="V03-P485"/>vivre heureux. Cependant conme la perte que le Roy feroit de vous, seroit une perte irreparable : je vous prie autant que je le puis, de conserver vostre vie : qui ne sera pas mesme inutile à la satisfaction de la mienne, si vous pouvez obtenir de vous, de n'avoir plus que de l'estime pour moy. Mais si je ne le puis. Madame, reprit il, ne trouverez vous pas plus raisonnable que la mort me delivre de ma servitude qui vous déplaist, que de me voir eternellement languir à vos pieds et vous déplaire ? La mort, luy dit elle, est une chose si terrible, qu'elle ne me plaist pas mesme en la personne de mes Ennemis : c'est pour quoy je n'ay garde de vous conseiller de prendre un remede si effrange que celuy là Mais enfin, Madame, luy dit il avec une douleur extréme, vous n'aimerez jamais le malheureux Pharnace, et vous n'abandonnerez jamais le trop heureux Spitridate ? Je l'avouë, luy dit elle, avec beau coup d'ingenuité, parce que je le puis avec beau coup d'innocence. Cela suffit, Madame, repli qua t'il avec une tristesse effrange, cependant faites moy la grace de croire que voicy la derniere fois de ma vie que je vous importuneray : et veüillent les Dieux que la nouvelle de ma mort vous fasse du moins connoistre, que je pouvois disputer à Spitridate, la gloire de vous aimer parfaitement. Apres cela il quitta la Princesse : mais d'une maniere si touchante, que l'on peut dire qu'il avoit desja dans les yeux toutes les horreurs du Tombeau : tant il est vray que le visage luy 
<pb id="page_1850" n="V03-P486"/>changea en luy disant adieu. Aussi la Princesse en eut elle quelque sentiment de pitié : cependant nous demeurasmes à Heraclée, à prier les Dieux contre vous, Seigneur : car nous avons sçeu que vous fustes à cette guerre, dés la premiere occasion qui se presenta : et qu'il parut bien que nous n'avions pas grand credit au Ciel, car vous sauvastes la vie de Ciaxare ; vous vainquites ; vous triomphastes ; et vous fistes des choses si merveilleuses, qu'encore qu'elles fussent à nostre desavantage, nous ne laissions pas de les admirer, lors qu'on nous les recitoit. Je passe donc legerement tout le commencement de cette guerre : pour vous dire en peu de mots, que quand l'on eut resolu le combat des deux cents contre deux cents, et qu'il fut question d'en faire le choix, il y eut une grande contestation parmi tous les Braves de nostre Armées et quoy qu'Artane ne le fust pas, il fit pourtant semblant de desirer d'estre du nombre de ceux qui seroient choisis. Mais ne pouvant s'accommoder entr'eux, il fut resolu que l'on tireroit au Sort : et que l'on mettroit tous les noms de ceux qui aspiroient à cette gloire dans des Billets, que l'on seroit tirer par le Capitaine des Gardes du Roy. Pharnace qui estoit des plus vaillants, et qui ne cherchoit plus que la mort, puis qu'il ne pouvoit estre aimé, ne voulut pas se fier à la Fortune : de sorte que sçachant qui estoit celuy qui devoit tirer ces Billets, il le fut trouver : et apres luy avoir fait mille protestations d'amitié, et mille prieres de ne luy refuser pas ce qu'il 
<pb id="page_1851" n="V03-P487"/>luy vouloit demander : il luy donna un Billet : dans lequel estoit son Nom, afin que lors qu'il tireroit, il le mist adroitement entre ses doigts, et fist semblant de le tirer des premiers. Ce Capitaine soufrit à cette proposition : et ne pût s'empescher de luy dire, que tous ceux qui luy avoient aporté des Billets ; n'estoient pas si empressez que luy, pour estre de ce Combat. Comme il vint alors un soubçon à Pharnace, que peut-estre ce Capitaine vouloit il parler d'Artane qu'il sçavoit qui l'avoit veû : il luy dit pour s'en esclaircir, qu'il ne pensoit pas qu'il peust y avoir personne qui ne desirast de se signaler en une occasion si extraordinaire : non pas mesme Artane, luy dit il pour l'obliger à parler. A ce Nom ce Capitaine rit encore davantage : de sorte que Pharnace ne doutant plus que ce qu'il pensoit ne fust vray, le pressa si fort qu'il luy dit qu'en effet Artane l'estoit venu trouver : pour luy dire que ce Combat se devant faire à pied, il estoit au desespoir de n'en pouvoir estre : parce que son Cheval s'estant abatu sous luy il y avoit quelques jours, il luy en demeuroit encore une assez grande foiblesse à une jambe. Que neantmoins ne voulant pas se servir de cette excuse en public, de peur qu'elle ne fust pas interpretée par ses ennemis ; il le conjuroit de vouloir avec adresse retirer le Billet où estoit son Nom. Et qu'en echange de cette courtoisie, il luy offroit toutes choses : le supliant de luy garder fidelité. Pharnace aprenant la lascheté de son Rival, se resolut pour l'en punir, de 
<pb id="page_1852" n="V03-P488"/>prier ce Capitaine de luy manquer de parole : et de vouloir au contraire tirer le Billet d'Artane sans le mesler, devant ou apres le sien ; ce que l'autre luy promit de faire : tant pour obliger un homme si genereux, que pour en punir un si lasche. Cependant l'heure de cette ceremonie estant arrivée, tous les Billets que l'on avoit portez à ce Capitaine furent mis dans un Vase : et tous les pretendans demeurerent à l'entour de cét Officier. Comme Artane croyoit que son Billet n'estoit plus parmi les autres, il estoit des plus empressez : mais il fut bien estonné d'oüir lire son Nom, dés le troisiesme Billet que l'on dé plia : et il en parut si surpris, que tout le monde s'en aperçeut. Pharnace qui estoit aupres de luy, tesmoigna luy porter envie : et luy dit certains mots de raillerie malicieux et ambigus, que l'autre entendit pourtant fort bien. Mais dans le Billet d'apres, le Nom de Pharnace fut entendu à son tour : et tous les autres ayant esté tirez en suite, il falut se preparer à ce Combat. Pour Artane il est certain que s'il n'eust point esté amoureux de la Princesse Araminte, il ne s'y fust pas trouvé : mais cette lascheté eust esté d'un si grand esclat qu'il n'osa la faire, ny se pleindre du Capitaine qui l'avoit trompé : et il se resolut en fin, d'aller du moins jusques au Champ de Bataille. Pour Pharnace il y fut avec des sentimens bien differents : car il y fut avec l'esperance d'y perir, et d'y voir mourir son Rival. Mais auparavant que de partir pour aller combatre, il escrivit ces mots à la Princesse. 
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<pb id="page_1853" n="V03-P489"/>PHARNACE A LA PRINCESSE ARAMINTE.</q>
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<q>Si la Fortune seconde mes desseins, je vay en un lieu où je vaincray en mourant : et où je feray connoistre par mon genereux desespoir, que si je n'ay pû meriter vostre affection par mes services, je ne me seray du moins pas rendu indigne de vostre compassion par ma mort.</q>
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<q> PHARNACE.</q>
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En effet, Seigneur, vous sçavez qu'il combatit en homme extraordinaire, et qu'il mourut en Heros. Pour Artane, vous n'ignorez pas, à mon advis, que ce qui le fit tenir caché, pendant que Pharnace seul vous resistoit, fut l'esperance qu'il eut que vous le defferiez du seul Rival qui l'importunoit, car il ne contoit plus Spitridate : et qu'ainsi l'amour agissant diversement, fit que Pharnace fut encore plus vaillant qu'il n'avoit jamais esté, et Artane plus lasche qu'on ne peut se l'imaginer. Aussi quand nous sçeusmes la mort de Pharnace, et que quelque temps apres, nous apprismes la mauvaise action d'Artane : nous pleignismes la perte du premier, et detestasmes la lascheté de l'autre : mais de telle sorte, que de puis le combat que vous fistes apres contre luy, pour luy faire avoüer son mensonge : il n'osa plus se montrer ny à l'Armée, ny à la Princesse, ny à Heraclée : et il s'alla cacher durant quelque temps à la campagne, où il conserva une haine estrange pour vous : non seulement parce que 
<pb id="page_1854" n="V03-P490"/>vous l'aviez couvert de honte, mais encore parce qu'il avoit remarqué en vous voyant, que Spitridate vous ressembloit. La Lettre du malheureux Pharnace, fit sans doute plus d'effet dans le coeur de la Princesse, lors qu'elle la reçeut, qu'il n'en avoit attendu ; car comme elle a l'ame tendre et pitoyable, elle ne la pût lire sans avoir les larmes aux yeux : et de la façon dont je la vy durant un quart d'heure, je pense que si cét illustre Mort l'eust pû voir, il en seroit ressuscité : et que si Spitridate l'eust veuë, il en seroit mort de jalousie, quoy qu'elle eust esté mal fondée. Cependant nous ne recevions plus de nouvelles de ce prince exilé : et tout ce que la Princesse pouvoit faire pour se consoler, estoit d'entretenir un commerce secret avec la Princesse Aristée : et de luy rendre tous les bons offices qu'elle pouvoit. Le Roy fut si sensiblement touché de la mort de Pharnace, qu'on ne peut pas l'estre davantage : neantmoins comme l'amour de la Princesse Mandane estoit plus forte que toutes choses dans son coeur, il s'en consola : et cette pretenduë paix que vostre victoire avoit aparemment establie estant rompuë, la guerre, comme vous le sçavez, recommença plus qu'auparavant. Je suis obligée, Seigneur, de vous dire que l'on ne peut pas avoir plus d'admiration pour personne, que nous en avions pour vous : et lors que l'on nous racontoit toutes vos merveilleuses actions, nous trouvions avoir sujet de, croire que les Dieux favorisoient extrémement Ciaxare, de luy avoir envoyé un 
<pb id="page_1855" n="V03-P491"/>tel Deffenseur. Enfin on ne peut pas avoir plus d'estime pour un Ennemy, que nous en avions pour l'illustre Artamene : aussi quand la Princesse sçeut qu'Artane avoit conjuré contre vostre vie, et suborné quatre Chevaliers pour vous perdre, elle conçeut une nouvelle aversion contre luy : mais si forte, que son nom seulement luy faisoit horreur. Car comme elle avoit desja sçeu que vous aviez sauvé la vie du Roy son Frere, elle s'interessoit beaucoup à vostre conservation : et quand vous renvoyastes Artane, apres luy avoir pardonné : elle murmura un peu (en vous admirant toutesfois) contre cette excessive generosité, qui vous obligea à demander au Roy de Pont qu'il ne le punist pas : mais du moins fit elle en sorte aupres de luy, qu'il fut exilé du Royaume, avec deffence d'y paroistre jamais. Depuis cela. Seigneur, jusques à cette fameuse journée où vous fistes le Roy de Pont prisonnier, et où l'on vous creut mort, je n'ay plus rien à vous dire : si je ne voulois vous entretenir de la douleur qu'eut la Princesse pour la disgrace du Roy son Frere : et des pleintes qu'elle faisoit, du long silence de Spitridate. Mais comme ce seroit abuser de vostre loisir, et qu'il vous est aisé de vous imaginer, combien impatiemment elle le suportoit : je vous diray seulement, que le lendemain que vous arrivastes blessé à ce Chasteau d'où la Princesse Arbiane et la Princesse Aristée n'avoient pû partir, tant vostre prompte arrivée avoit surpris toute la Bithinie : il vint un Envoyé du Roy de Pont, qui 
<pb id="page_1856" n="V03-P492"/>mandoit par luy à la Princesse sa Soeur, qu'il estoit aussi affligé de la mort de celuy qui l'avoit vaincu, que de la perte de sa liberté. Comme cét homme n'avoit fait que passer, et n'avoit point arresté à ce Chasteau où estoit Arbiane : la Princesse Aristée qui vous croyoit estre Spitridate, escrivit seulement ces paroles dans un Billet.
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<q>LA PRINCESSE ARISTEE A LA PRINCESSE ARAMINTE.</q>
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<q>Je n'ose presques vous dire que Spitridate est icy, parce qu'il est blessé : mais je n'ay pourtant pû me resoudre de vous faire un secret d'une chose qui vous doit donner quelque joye, si vous estes tousjours ce que vous avez esté.</q>
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<q>ARISTEE.</q>
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Vous pouvez juger, Seigneur, de combien de divers sentimens, l'ame de la Princesse fut rem plie, en recevant cét Escrit : et en aprenant par cét homme, que le Roy son Frere avoit perdu deux Batailles ; qu'il estoit prisonnier ; et que vous estiez mort : vous, dis-je, de qui elle sçavoit que le Roy de Pont eust esperé toutes choses. Aussi sa douleur fut si grande, qu'elle ne sentit que tres imparfaitement, la joye du pretendu retour de Spitridate : où elle prenoit d'autant moins de part, qu'en apprenant qu'il estoit revenu, elle apprenoit aussi qu'il estoit blessé. Toutefois comme l'amour, à ce que l'on dit, est une passion imperieuse, qui est tousjours la plus forte 
<pb id="page_1857" n="V03-P493"/>dans tous les coeurs qu'elle possede : il y avoit pourtant quelques instants, où si elle n'avoit de la joye, elle avoit du moins de la consolation, d'esperer de revoir Spitridate. Mais deux jours apres elle en fut privée : car elle aprit par la mesme Princesse Aristée qui luy escrivit une seconde fois, qu'elle s'estoit abusée par une ressemblance prodigieuse. Elle luy mandoit mesme par sa Lettre, qu'elle s'estoit détrompée par son Portrait, qu'elle avoit monstré à celuy qu'elle avoit pris pour son Frere : et qu'en fin Spitridate n'estoit point revenu. Ce fut donc alors que sans aucune consolation, elle sentit les malheurs du Roy de Pont : elle eut neantmoins bien tost apres, quelque soulagement à sa douleur ; lors qu'elle sçeut que vous estiez ressuscité, s'il faut ainsi dire, et que ç'avoit esté vous, qui aviez esté pris pour Spitridate, chez la Princesse Arbiane. Elle espera, Seigneur, qu'estant le plus genereux de tous les hommes, vous traiteriez bien le Roy son Frere : et elle l'espera mesme avec d'autant plus de plaisir, que Spitridate, à ce que la Princesse Aristée luy manda, vous ressembloit parfaitement. Cependant comme cette Princesse a assurément un esprit capable de toutes choses, elle commença de vouloir prendre le soing des affaires de l'Estat : mais elle trouva qu'elles estoient en un estrange desordre. Le Roy de Phrigie qui s'estoit retiré, apres la perte de ces deux Batailles, à l'extremité de la Bithinie, et qui avoit repassé la Riviere de Sangar ; reçeut nouvelles que Cresus Roy de Lydie 
<pb id="page_1858" n="V03-P494"/>estoit entré dans ses Estats, avec une puissante Armée : de sorte qu'il fut contraint d'aller songer à sa propre deffence, au lieu de songer à celle des autres. Joint que ses Troupes estoient extréme ment affoiblies : neantmoins comme la Princesse jugeoit bien que Ciaxare tenant le Roy de Pont prisonnier, ne s'amuseroit pas à rien entreprendre de nouveau : puis que sans hasarder ses Troupes, il pouvoit faire la paix à telles conditions qu'il voudroit, elle estoit en quelque repos. Mais à peu de jours de là, elle fut bien surprise d'aprendre, que tout ce qui s'estoit r'allié de gens de guerre, apres la prise du Roy, s'estoient declarez pour Arsamone : que toute la Bithinie s'estoit souslevée en sa faveur, et estoit resoluë de retourner sous son ancien Maistre : et que de plus, Artane qui estoit de la plus haute condition, estoit revenu dans le Royaume ; avoit aussi fait souslever une partie de celuy de Pont ; et s'estoit emparé d'une Ville considerable, nommée Cabira, en subornant le Gouverneur par de l'argent. Je vous laisse donc à penser, en quel estat se trouva cette jeune Princesse : de voir que le Roy son Frere estoit prisonnier : et qu'Arsamone Pere de Spitridate, non seulement estoit Maistre de la Bithinie, mais qu'il estoit encore à la teste d'une Armée, pour venir conquerir le Royaume de Pont : et qu'ainsi il faloit qu'elle s'y opposast au tant qu'elle pourroit : et qu'elle fist la guerre contre le Pere d'un Prince dont elle estoit adorée, et qu'elle ne haïssoit pas. Elle sçavoit encore, que 
<pb id="page_1859" n="V03-P495"/>celuy de tous les hommes pour qui elle avoit le plus de mépris et le plus d'aversion, formoit un party considerable, quelque peu d'estime qu'il eust : elle n'avoit ny Troupes, ny argent pour en lever : elle ne sçavoit mesme à qui se fier, tant toutes choses estoient broüillées : et en ce pitoyable estat, elle ne sçavoit non plus si elle devoit estre bien aise ou bien affligée de l'absence de Spitridate. Car elle jugeoit bien, qu'il n'eust pas deû combatre pour elle contre son Pere : et elle n'eust pas voulu aussi, qu'il eust combatu pour son Pere contre elle. Ainsi ne sçachant ny que souhaiter n'y que faire, elle prioit les Dieux de la delivrer de tant de malheurs qui l'accabloient. Mais enfin, Seigneur, vostre generosité n'ayant pas trompé son esperance, et vous ayant fait delivrer le Roy de Pont, à qui vous fistes mesme donner des Troupes, sous la conduite d'Artaxe, nous en reçeusmes la nouvelle avec une extréme joye : et en effet, il sembla que le Peuple d'Heraclée reprit quelque coeur, en aprenant que son Prince estoit delivré, d'une façon si genereuse. L'on en fit une resjoüissance publique : et le glorieux Nom d'Artamene, fut aussi celebre dans Heraclée, qu'il l'estoit à Sinope ou à Themiscire. La Princesse sçachant donc que le Roy approchoit, voulut aller au devant de luy : et comme nous sçavions bien que du costé qu'il venoit, il n'y avoit point de Troupes d'Arsamone, nous fusmes deux journées au devant de ce Prince. Mais pour nostre mal heur, nous trouvasmes une embuscade si bien 
<pb id="page_1860" n="V03-P496"/>dressée dans une Forest, que nous tombasmes presque sans resistance, entre les mains de ceux qui nous attendoient, et l'on nous mena par une route destournée, que nous ne connoissions pas. Nous ne sçavions donc si l'on nous menoit à Arsamone ou à Artane : et dans le choix des deux, la Princesse ne sçavoit que souhaitter. Car si c'estoit à Arsamone, elle y esperoit plus de douceur, à cause de la Princesse Arbiane, et de la Princesse Aristée : mais elle s'imaginoit aussi que le Roy son Frere, qui n'ignoroit pas l'affection qu'elle avoit pour Spitridate, pourroit peut-estre la soubçonner de s'estre fait prendre volontairement aux Troupes d'Arsamone, quoy qu'il ne pust ignorer, que ce Prince ne haïssoit son fils que pour l'amour d'elle. Toutesfois le Nom d'Artane luy donnoit tant d'aversion, qu'au hazard d'estre maltraitée d'Arsamone, et soubçonnée mesme du Roy : elle eust mieux aimé estre menée en Bithinie, que d'aller à Cabira sous la puissance d'un tel homme. Cependant la chose ne fat pas à son choix : et vers le soir nous trouvasmes Artane, qui tout amoureux qu'il estoit, n'avoit osé se trouver à cette entreprise : et en avoit donné la conduitte à un Soldat déterminé, qui avoit autresfois esté un de ceux qui avoient conjuré contre vous. De vous dire ce que devint la Princesse, quand elle vit Artane à la teste de deux cens chevaux, qui la venoit recevoir, il ne seroit pas aisé : car encore qu'il fust connu pour un lasche, neantmoins comme il ne faut presques qu'estre mutin et rebelle, 
<pb id="page_1861" n="V03-P497"/>pour pouvoir former un party, le sien n'estoit pas petit : et nous fusmes bien affligées, de voir qu'il y avoit tant de braves Gens, qui obeïssoient à un tel Capitaine. Il falut pourtant ceder à la Fortune, et se laisser conduire dans Cabira où il estoit le Maistre : et dans laquelle il y avoit un Chasteau extrémement fort où l'on nous logea. le ne m'amuseray point. Seigneur, à vous dire toutes les insolences d'Artane : car il suffit que vous sçachiez qu'il estoit lasche, pour vous imaginer qu'il perdoit le respect qu'il devoit avoir, dés qu'il estoit le plus fort : puis que c'est l'ordinaire de ceux qui manquent de coeur, de n'estre soumis que quand ils sont foibles. Mais il trouva en la Princesse, une ame si grande et un esprit si ferme, que malgré toute son impudence, elle le reduisit aux termes de m'oser presques entrer dans sa Chambre ny la voir. Ce pendant le Roy de Pont, à ce que nous sçeusmes depuis, arriva à Heraclée, bien fasché de l'enlevement de la Princesse sa Soeur : car en j'estat qu'estoient les choses, il ne voyoit pas qu'il eust assez de forces pour diviser son Armée : et il sçavoit que celle d'Arsamone estoit si puissante, qu'elle ne luy pouvoit pas permettre de s'engager à un Siege. Joint que s'agissant de delivrer une Soeur, ou de sauver deux Couronnes : je pense que la Politique ordinaire veut que l'on songe plustost à l'autre. Comme les choses en estoient là, Artane eut la hardiesse d'envoyer offrir ses Troupes au Roy de Pont, pourveû qu'il voulust consentir qu'il espousast la Princesse Araminte : mais le Roy ne 
<pb id="page_1862" n="V03-P498"/>voulut jamais escouter une semblable proposition : et respondit que s'il eust voulu vaincre ses ennemis sans peine, il leur eust souhaité un secours pareil à celuy qu'il luy offroit : luy mandant encore qu'il songeast bien comme il vivroit avec la Princesse sa Soeur : parce qu'aussi tost qu'il auroit finy la guerre de Bithinie, il luy feroit rendre compte de tous ses crimes à la fois. Vous pouvez donc juger en quel estat estoit la Princesse : qui par un de ses Gardes que nous gagnasmes, sçavoit tout ce qui se passoit. Car lors qu'elle venoit à penser, que peut-estre Arsamone tuëroit le Roy son Frere, ou que le Roy son Frere : tuëroit le Pere de Spitridate, sa raison n'estoit plus à elle. Cependant le Roy de Pont apres avoir rassemblé le plus de Troupes qu'il pût, se mit en Campagne pour s'opposer à Arsamone, qui estoit desja Maistre d'une partie du Royaume de Pont : et à la premiere rencontre le Prince Euriclide fut tué, ce qui affligea fort Arsamone. Mais, Seigneur, pourquoy m'amuser à vous dire les particularitez d'une guerre, qui a esté sçeuë de toute l'Asie ? Et ne suffit il pas de vous aprendre, que ce Prince tout brave qu'il est, fut presques tousjours bat tu ? Bien est il vray que ce qui acheva de le perdre, fut qu'Aribée, qui avoit esté Gouverneur de Sinope, rapella Artane son Frere avec ses Troupes : et quoy que le Roy de Pont n'y voulust pas consentir, parce qu'il ne voyoit point d'ordre de Ciaxare ny de vous : Artaxe le fit toutesfois d'authorité absoluë. De sorte que ce Prince se 
<pb id="page_1863" n="V03-P499"/>trouvant fort affoibly, et sçachant que vous estiez engagé à la guerre d'Assirie, fut contraint de se retirer dans Heraclée : en attendant qu'il eust levé de nouvelles Troupes, pour se pouvoir remettre en campagne. Mais, Seigneur, il n'en eut pas le temps : car Arsamone aupres de qui le Prince Intapherne fils de Gadate estoit arrivé, ne voulant pas perdre une occasion si favorable, s'avança avec son Armée : et l'assiegea enfin dans la Capitale de son Royaume, qui estoit la seule Ville qui demeuroit sous son obeïssance : Car ce qui n'estoit pas encore assubjetti à Arsamone, tenoit le party d'Artane. J'ay sçeu par diverses personnes, pendant que nous estions à Cabira, que ce Prince fit des choses si prodigieuses durant ce Siege, que l'on peut dire qu'il merita cent Couronnes en perdant la sienne : mais enfin voyant que ses Ennemis avoient emporté non seulement tous les Dehors de la Ville, mais que mesme ils s'estoient rendus Maistres d'une des portes, et qu'ils n'avoient plus rien à faire pour le tenir en leur puissance, qu'à le forcer dans le dernier Retranchement qu'il avoit fait : et ne pouvant de resoudre à tomber vivant entre les mains d'Arsamone, il prit la resolution de s'enfuir dans un Vaisseau : et d'aller offrir son Espée à Ciaxare, pour delivrer la Princesse Mandane, de qui il avoit apris l'enlevement, avec une douleur inconcevable : esperant qu'apres cela, vous luy aide riez à recouvrer son Estat. Et en effet, ce mal heureux Prince, executa une partie de son dessein : car il sortit d'Heraclée, ne luy demeurant 
<pb id="page_1864" n="V03-P500"/>plus rien de deux beaux Royaumes, que la seule qualité de Roy, que la Fortune ne luy pouvoit oster. Quand la Princesse reçeut cette triste nouvelle, elle en eut une douleur estrange : et elle l'aprit mesme d'une maniere si cruelle, qu'on ne peut rien imaginer de plus insupportable. Car, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que l'insolent Artane prenant une nouvelle hardiesse par ce nouveau malheur, la vint trouver avec une incivilité que nous ne luy avions point encore veuë. Madame, luy dit il, comme il m'a tousjours semblé qu'une des plus fortes raisons qui vous a obligée à me traiter aussi imperieusement que vous avez fait, estoit parce que j'estois Sujet du Roy vostre Frere : j'ay creû qu'il estoit à propos de vous faire sçavoir qu'il ne peut plus jamais estre mon Maistre : puis que la Fortune luy a osté la Couronne, et que de deux Royaumes qu'il possedoit, il ne luy reste plus qu'un seul Vaisseau, avec lequel il s'est desrobé à ses Ennemis. C'est pourquoy, Madame, cessant aujourd'huy d'estre Soeur de Roy, ne regardez s'il vous plaist plus ma condition comme estant inferieure à la vostre : et agissez autrement d'oresnavant que vous n'avez agy par le passé. Comme vous n'avez que le coeur d'un Esclave, reprit la Princesse, je vous ferois encore trop d'honneur, de vous considerer comme un simple Sujet du Roy mon Frere : c'est pourquoy quand il sera vray que la Fortune luy aura osté la Couronne, comme elle ne sçauroit faire que sa Naissance ne soit tousjours 
<pb id="page_1865" n="V03-P501"/>beaucoup au dessus de la vostre, elle ne fera pas aussi que je change de sentimens pour vous. Et quand vous auriez encore plus de Couronnes que le Roy mon Frere n'en a perdu, je vous mespriserois sur le Throsne comme je fais : et à moins que de changer absolument vostre ame (ce qui ne vous est pas possible) vous ne me verrez jamais changer. C'est pourquoy, Artane, songez mieux à ce que vous dittes : et souvenez vous à tous les moments, que mes Peres ont tousjours esté les Maistres des vostres : que j'ay eu l'honneur d'estre Fille où Soeur de trois Princes, de qui je vous ay veû Sujet ; et que vous estes nay enfin, avec une indispensable obligation de me respecter toute vostre vie. La Princesse prononça ces paroles avec une colere si majestueuse, qu'elle luy fit changer de couleur : et le força mesme de luy faire quelque mauvaise excuse de son insolence, et de la laisser en liberté de pleindre la disgrace du Roy son Frere : que nous aprismes plus particulierement, par ce Garde qui nous estoit si fidelle. Helas, disoit elle, Hesionide, quel déplorable destin est le mien, et à quelle cruelle advanture suis-je exposée ? Je suis née sur le Throsne, et je suis Esclave : et Esclave encore du plus indigne d'entre tous les hommes. Si je regarde les malheurs du Roy mon Frere je n'ay pas assez de larmes pour pleurer ses infortunes : et si je considere mes propres malheurs, je les trouve si grands, que je ne voy que la seule mort, qui les puisse faire finir. Encore jusques icy, adjoustoit 
<pb id="page_1866" n="V03-P502"/>elle, j'avois pû aimer Spitridate innocemment : le feu Roy mon Pere l'avoit desiré : le Prince Sinnesis mon Frere me l'avoit ordonné : mais aujourd'huy, Hesionide, qu'il est fils de l'Usurpateur du Royaume de mon Frere, et du Destructeur de ma Maison ; quelle aparence y a t'il que je le puisse faire sans crime ? Mais, Madame, luy dis-je, Spitridate n'a pas esté à cette guerre : il est vray, dit elle, mais il ne laisse pas d'estre fils de l'Usurpateur du Royaume de Pont : si bien que quand la raison m'obligeroit à ne l'accuser pas, la bienseance du moins voudroit tousjours, que je ne l'aimasse plus. Ainsi Hesionide, innocent ou coupable, je ne dois plus voir Spitridate, quand mesme il seroit en lieu où je le pourrois : et puis, adjousta t'elle, en quel lieu de la Terre peut il estre, qu'il n'ait point entendu parler de la guerre de Pont et de Bithinie ? Et comment est il possible que sçachant l'estat des choses, je ne reçoive aucune nouvelle de luy ? S'il a plus d'ambition que d'amour, que ne paroist il à la teste de l'Armée de son Pere ? Et s'il a plus d'amour que d'ambition, que ne cherche t'il à me delivrer des mains d'Artane ; et que ne me fait il sçavoir qu'il n'aprouve pas dans son coeur, tout ce que fait Arsamone ? J'avouë, luy dis-je, Madame, que le long silence de Spitridate, m'est absolument incomprehensible : Il me l'est de telle sorte, repliqua la Princesse en souspirant, que je ne voy rien que raisonnablement j'en puisse imaginer que sa mort. Mais veüillent les Dieux, 
<pb id="page_1867" n="V03-P503"/>adjousta t'elle, qu'il ne soit jamais justifié dans mon esprit, par une si funeste voye. Si je voulois vous redire, Seigneur, toutes les pleintes et toutes les reflexions que faisoit la Princesse sur les malheurs du Roy son Frere ; sur l'inconstance des choses du Monde ; et sur l'innocente passion qu'elle avoit dans l'ame, j'abuserois de vostre patience : c'est pourquoy il faut que je les passe legerement : et que je vous die qu'Artane voyant qu'il alloit avoir sur les bras une Armée victorieuse, et conduite par un Prince qui venoit de conquerir deux Royaumes, n'estoit pas sans inquietude. Car encore qu'il y eust de braves gens dans son party, il n'en estoit pas devenu plus vaillant : Si bien que quelque amour qu'il eust pour la Princesse, je pense qu'il se repentit plus d'une fois, de s'estre engagé à ce qu'il avoit fait. Aussi envoya t'il vers Arsamone, pour luy proposer quelques articles de paix entre eux : mais comme il vouloit que Cabira luy demeurast pour sa seureté, et qu'il vouloit aussi que la Princesse Araminte fust tousjours en sa puissance : ce Prince qui la vouloit absolument avoir en la sienne, n'y voulut jamais entendre : et ne reçeut pas trop bien ceux qui le furent trouver de sa part : de sorte qu'apres ce refus, Artane fut encore plus inquiet qu'auparavant. Bien est il vray qu'il eut quelques jours de repos : parce qu'Arsamone tombant malade, fit retarder la marche de son Armée, qui venoit desja contre luy.
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<div2 id="page_CYRUS030207" type="sequence" n="Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : aventures de Spitridate">
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Comme les choses estoient en cét estat, il arriva un Chevalier à Heraclée, où estoit alors 
<pb id="page_1868" n="V03-P504"/>la Reine Arbiane (car il est bien juste de luy donner une qualité qu'elle devoit tousjours avoir portée) il arriva, dis-je, un Chevalier, qui portoit un Bouclier où l'on voyoit un Esclave representé, qui semblant avoir à choisir, de chaines ou de Couronnes, rompoit les dernieres et prenoit les autres : avec ces mots. <q>PLUS PESANTES, MAIS PLUS GLORIEUSES</q>. Comme il estoit assez tard lors qu'il arriva, il ne fut pas connu en entrant dans la Ville : et ce que je viens de vous dire, ne fut pas remarqué ce soir là. Mais à peine fut il descendu de cheval dans une Maison de sa connoissance, qu'il fut au Palais où estoit la Reine et la Princesse sa fille : car pour Arsamone, il estoit demeuré malade au Camp, où ces Princesses devoient aller le lendemain : accompagnées de la Princesse Istrine Soeur d'Intapherne, qui estoit alors en cette Cour. Apres que ce Chevalier se fut fait montrer l'Apartement d'Aristée : il y fut tout droit sans faire rien dire, jusques à ce qu'il arriva à l'Anti-chambre : où il trouva un Officier de cette Princesse, qu'il pria de luy dire qu'il y avoit un Estranger qui demandoit à luy parler en particulier, pour quelque affaire importante. Cét Officier luy dit que la Reine estant avec elle dans son Cabinet, il n'oseroit y aller : mais il le pressa si fort de dire la mesme chose à l'une et à l'autre, qu'enfin croyant que 
<pb id="page_1869" n="V03-P505"/>c'estoit quelque affaire considerable, il y fut, et revint un moment apres le faire entrer. Mais, Seigneur, à peine eut il fait un pas dans ce Cabinet, que la Reine se levant en parut surprise : je suis bien aise, luy dit elle, de vous voir un peu en meilleur estat que vous n'estiez, lors que je vous vis en Bithinie : et que je pris l'illustre Artamene, pour le malheureux Spitridate. Vous me donnez un Nom trop glorieux (repliqua le veritable Spitridate, car c'estoit luy effectivement, que la Reine Arbiane prenoit pour vous) et je ne comprens pas, Madame, luy dit il, pourquoy vous ne me voulez pas connoistre. La Princesse Aristée ayant pris elle mesme un flambeau, et luy semblant enfin qu'elle voyoit quelque chose dans les yeux de celuy qu'elle regardoit qui estoit veritablement de Spitridate. Madame, dit elle à la Reine, il n'en faut point douter : celuy que vous voyez est le Prince mon Frere, et n'est point du tout Artamene. Spitridate à qui il estoit arrivé plus d'une fois d'estre pris pour un autre, en divers endroits de ses voyages, en fut un peu moins surpris que si cela ne luy fust pas desja advenu : c'est pourquoy prenant la parole, et disant plusieurs choses à ces Princesses que nul autre que luy ne leur eust pû dire : elles acheverent de le connoistre, et elles luy donnerent toutes les marques de tendresses que l'on peut donner, en revoyant une personne infiniment chere, et qu'elles avoient presque creû ne devoir jamais revoir. Comme la Reine sa Mere l'avoit tousjours beaucoup 
<pb id="page_1870" n="V03-P506"/>aymé, elle avoit fait toutes choses possibles pour appaiser l'esprit irrité d'Arsamone, mais elle n'en avoit pourtant pû venir à bout : neantmoins ne voulant pas affliger ce Prince dés leur premiere entre-veuë, elle ne luy parla de rien en particulier : et apres une conversation de deux heures, elle luy dit seulement, que pour rendre plus de respect au Roy, il ne faloit pas que l'on sçeust dans Heraclée qu'il estoit revenu, jusques à ce qu'elle eust parlé a luy. En suite de quoy estant retournée à son Apartement, apres qu'ils eurent donné quelques larmes au souvenir du Prince Euriclide, il demeura avec la Princesse Aristée, qu'il n'avoit point veuë depuis la perte du Prince Sinnesis : à la memoire duquels ils donnerent encore quelques soupirs l'un et l'autre. Mais auparavant que de luy parler de toute autre chose, il luy parla de la, Princesse Araminte : la remerciant de ce qu'elle luy avoit rendu ce respect de n'avoir pas pris son Apartement : car en effet elle ne l'avoit pas voulu faire. Au reste, Seigneur, je ne sçaurois vous exprimer la douleur qu'eut Spitridate, de se voir dans le mesme Palais où il avoit commencé d'aimer la Princesse, et où il en avoit esté aimé : ny le redoublement d'affliction qu'il sentit en son coeur, lors qu'il vint à songer en suitte, que c'estoit le Roy son Pere, qui estoit cause qu'elle n'y estoit plus. De plus, quand il pensoit qu'elle estoit entre les mains d'Artane, il perdoit presques la raison : et il fut tres long temps sans pouvoir satisfaire l'envie 
<pb id="page_1871" n="V03-P507"/>qu'avoit la Princesse sa Soeur, d'aprendre ce qu'il avoit fait, de puis qu'elle ne l'avoit veû. Mais enfin apres beaucoup de pleintes, il luy dit, à ce que nous avons sçeu par luy mesme, qu'estant déguisé en Paphlagonie, il avoit escrit à la Princesse Araminte, pour luy demander si elle vouloit qu'il s'allast offrir au Roy son Frere qui alloit commencer la guerre de Capadoce : et qu'au lieu de recevoir une response telle qu'il avoit lieu de l'attendre, il avoit reçeu une Lettre de la Princesse, la plus cruelle du monde : et une de moy la plus surprenante qui fut jamais. Et comme la Princesse Aristée luy dit qu'assurément il y avoit quelque fourbe cachée là dessous : il tira ces deux Lettres qu'il n'avoit point abandonnées, depuis qu'il les avoit reçeuës : et les luy montrant, elle vit qu'elles estoient telles.
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<q>ARAMINTE A SPITRIDATE.</q>
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<q>Ne vous allez point offrir au Roy mon Frere, puis que ce seroit inutilement : et allez plustost chercher un Azile en quelque lieu de la Terre si esloigné de moy, que vous en puissiez mesme oublier le Nom</q>
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<q>D'ARAMINTE.</q>
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Ha mon Frere, s'escria la Princesse Aristée, mes yeux me disent que la Princesse Araminte a escrit cette Lettre : mais ma raison m'assure qu'elle n'y a jamais pensé. Puis sans attendre la response de Spitridate, elle ouvrit l'autre, et y leût ces paroles.
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<pb id="page_1872" n="V03-P508"/>HESIONIDE AU PRINCES PITRIDATE.</q>
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<q>Je suis bien marrie d'estre obligée de vous dire, que la gloire est plus puissante que toutes choses, dans le coeur de la Princesse : et qu'elle s'est si fortement resoluë d'obeïr au Roy ; de vaincre l'affection qu'elle avoit pour vous ; et de l'oublier ; que rien ne la sçauroit changer. Conformez donc vostre esprit à vostre fortune si vous le pouvez : et puis que vous estes genereux, oubliez une Personne, qui a absolument pris le dessein de ne se souvenir plus de vous.</q>
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<q>HESIONIDE.</q>
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Je vous laisse à penser (dit le Prince Spitridate, aussi tost que la Princesse sa Soeur eut achevé de lire ces deux Lettres) ce que je devins, apres avoir veû ce que vous venez de voir. Je le comprens aisément, dit elle, puis qu'encore que je sois assurée que c'est une fourbe que l'on vous a faite, je ne laisse pas d'en estre surprise. Car enfin, adjousta t'elle, tant que la guerre de Capadoce a duré, j'ay tousjours reçeu des nouvelles de la Princesse Araminte comme à l'ordinaire : et elle s'est tousjours informée des vostres, avec un extréme soing. Elle nous a rendu de plus, cent bons offices en secret : et jusques à ce qu'elle ait esté enlevée par Artane, nous avons tousjours eu intelligence ensemble, mesme depuis la guerre que le Roy mon Pere a commencée contre le Roy de Pont, De plus lors que l'illustre Artamene 
<pb id="page_1873" n="V03-P509"/>vint en Bithinie, et que nous creusmes que c'estoit vous qui estiez revenu, elle tesmoigna en avoir une extréme joye quand je le luy escrivis : et je sçeus qu'elle avoit aussi eû une extréme douleur, lors qu'elle avoit apris que nous nous estions abusées. Enfin, Seigneur, adjousta t'elle, il faut que je confronte cette pretenduë Lettre de la Princesse Araminte, avec celles que j'en ay : en disant cela elle ouvrit une Cassette qui estoit sur la Table de son Cabinet : et en prenant plusieurs, elle se mit à les regarder attentivement. Mais à peine eut elle aporté quelque attention à les considerer, qu'elle vit beaucoup de difference en plusieurs caracteres. Il est pourtant certain qu'à l'abord, tout le monde y auroit pû estre trompé ; mais personne ne l'y pouvoit estre, en regardant cette fausse Lettre aupres d'une veritable. Spitridate eut une si grande joye de pouvoir esperer qu'il avoit esté abusé, qu'il y avoit plus d'un quart d'heure qu'il estoit persuadé en secret que cette Lettre estoit une fourbe : qu'il faisoit encore semblant d'en douter, afin de s'en faire assurer davantage par la Princesse Aristée : et d'avoir un pretexte de regarder plus long temps la grande difference qu'il y avoit de certaines Lettres aux autres. Mais comment, disoit Spitridate, cela aura t'il pû estre ? Pharnace n'estoit point un homme à faire une pareille chose : non, dit la Princesse, mais Artane est fort propre à faire une semblable méchanceté. Et en effet, Seigneur, nous avons sçeu depuis que c'estoit luy qui ayant descouvert 
<pb id="page_1874" n="V03-P510"/>que Spitridate avoit envoyé à Heraclée à ce Capitaine de la Tour où il avoit esté prisonnier ; avoit fait suivre cét homme qui estoit chargé de la veritable response de la Princesse et de la mienne : et l'ayant arresté, apres luy avoir pris les Lettres, il les avoit fait imiter par un homme qui demeuroit à Heraclée, qui contrefaisoit admirablement toutes sortes d'escritures. Mais comme celle de la Princesse estoit fort courte, et qu'il n'en avoit point d'autres : toutes les Lettres necessaires à escrire celle que je viens de vous dire la derniere ne s'y trouvoient pas : et c'estoit la cause de la notable, difference qu'il y avoit de quelques uns de ces caracteres à ceux de la Princesse. Il se trouva mesme pour favoriser sa fourbe, que celuy qui estoit chargé de nos Lettres, avoit esté eslevé dans la Maison du Pere d'Artane, sans que Spitridate ny nous en sçeussions rien : de sorte que reconnoissant le fils de son ancien Maistre, il s'en fit connoistre aussi, de peur d'estre maltraité, et s'en laissa suborner : Si bien que ce fut par ce mesme homme que Spitridate avoit envoyé, qu'il reçeut les fausses Lettres qu'Artane supposa : ce qui ne servit pas peu à l'empescher de soubçonner rien de la tromperie qu'on luy faisoit. Ce qui avoit obligé Artane à cela, estoit que connoissant le grand coeur de Pharnace, il avoit esperé qu'il pourroit estre tué à cette guerre : de sorte qu'esloignant encore plus Spitridate, il demeureroit seul en tout le Royaume qui fust de condition à pouvoir pretendre à la Princesse. Apres 
<pb id="page_1875" n="V03-P511"/>donc que Spitridate se fut bien confirmé dans la croyance qu'il avoit esté trompé : il raconta, avec un peu plus de tranquilité qu'auparavant, le desespoir qu'il avoit eu : et comment il avoit pris la resolution, d'aller en effet mourir si loing de la Princesse Araminte ; qu'elle ne peust pas mesme sçavoir des nouvelles de sa mort. Que dans ce funeste dessein, il estoit allé au Port de mer le plus proche du lieu où il estoit, s'embarquer dans le premier Vaisseau qui fit voile, sans demander seulement où il alloit. Que par hazard il s'en estoit trouvé un de Marchands de Tenedos qui l'avoit reçeu : que de là il avoit esté à Ephese, parce que l'on disoit que Cresus l'alloit attaquer. Qu'en effet il avoit veû toute cette guerre sans y pouvoir perir, quoy qu'il s'y fust assez exposé : que se souvenant que s'il eust voulu suivre l'ambition d'Arsamone, plus tost que l'amour de la Princesse, il auroit esté Roy ; et qu'ainsi il avoit preferé les chaisnes d'Araminte à la Couronne de Bithinie : il avoit fait peindre sur son Bouclier, cét esclave qui brisoit des Couronnes, et qui choisissoit des fers, dont je vous ay desja parlé. Qu'en ce lieu là, apres la fin de la guerre, il s'estoit embarqué de nouveau pour aller en Chipre : luy semblant qu'une Isle consacrée à la Mere des Amours, luy seroit plus favorable qu'une autre. Mais qu'en ayant trouvé le sejour trop plaisant pour un malheureux, il avoit passé en Cilicie : qu'en suitte ne pouvant demeurer en un lieu, il avoit voulu se remettre en mer : mais qu'un Estranger 
<pb id="page_1876" n="V03-P512"/>qui se trouva estre un Mage de Perse, l'estant venu aborder, luy avoit rendu tous les honneurs imaginables : luy disant cent choses en une langue qu'il n'entendoit pas. Qu'enfin un Truchement Qu'il avoit pris aveques luy pour la commodité de ses voyages, luy avoit dit que cét homme estoit Persan, et qu'il le prenoit pour estre fils de son Roy, que des Marchands avoient pourtant assuré avoir veû noyer à Chalcedoine. Spitridate entendant cela, luy fit dire par ce mesme Interprete, qu'il n'estoit point Persan : qu'il estoit vray qu'il avoit pensé estre noyé à Chalcedoine, mais que pourtant assurément il s'abusoit : et qu'il n'estoit point ce qu'il pensoit qu'il fust. Mais plus il faisoit parler ce Truchement, plus ce Persan s'imaginoit que c'estoit une feinte, et qu'il ne laissoit pas d'entendre ce qu'il disoit. En fin. Seigneur, il pressa et pria si instamment Spitridate de luy avoüer une verité qu'il ne sçavoit pas ; que s'en trouvant importuné il le laissa. Mais cét homme estant allé trouver les Magistrats de la Ville où ils estoient, il leur dit que le Roy son Maistre avoit perdu l'unique heritier de ses Estats : qui par quelques raisons cachées, ne vouloit point sans doute retourner en son Païs. Qu'il l'avoit rencontré par hasard ; qu'il estoit dans leur Ville, et prest à se rembarquer. Qu'il les conjuroit donc de l'arrester, et de le renvoyer au Roy son Pere : de sorte que ces Magistrats voyant un homme dont la phisionomie estoit fort sage, et qui de plus avoit fait connoissance avec 
<pb id="page_1877" n="V03-P513"/>les plus sçavans de leur Ville : envoyerent ordre en effet d'arrester Spitridate, comme estant Fils du Roy de Perse : et de le traitter pourtant avec tout le respect qu'on devoit à une Personne de cette condition. Je vous laisse à penser si ce Prince fut surpris : il fit tout ce qu'il pût pour desabuser ces gens là : mais plus il parloit, plus le Mage Persan s'obstinoit à soutenir qu'il estoit Cyrus. Enfin ces Magistrats envoyerent à leur Prince, et Spitridate, et le Mage : et ce Prince apres les avoir entendus tous deux, resolut, de peur de faire une faute, de les envoyer l'un et l'autre au Roy de Perse. Neantmoins dans le doute où il estoit, il ne fit pas la mesme despense qu'il eust faite, s'il eust creû qu'effectivement Spitridate eust esté Cyrus : tant y a, Seigneur, qu'il choisit un homme d'esprit et de qualité dans sa Cour, pour luy donner cette commission : et il les fit partir de cette sorte, avec un assez bon nombre de soldats, quoy que Spitridate peust dire. Je ne m'amuseray point à vous raconter ses chagrins, pendant un si long chemin, où on le gardoit fort soigneusement : mais je vous diray seulement que durant ce voyage le Mage mourut : et qu'estant enfin arrivez en Perse, cét Ambassadeur apprenant que tout le monde croyoit Cyrus mort, et que des Marchands l'avoient veu noyer, commença de croire Spitridate : ne trouvant pas de raison qu'il ne voulust point estre connu pour fils d'un Grand Roy, s'il estoit vray qu'il le fust. Si bien que jugeant que puis que ce 
<pb id="page_1878" n="V03-P514"/>Mage estoit mort, ce seroit peut-estre paroistre à Persepolis d'une assez bizarre maniere : il fut quelque temps à deliberer sur ce qu'il feroit : pendant quoy estant tombé malade comme le Mage, il mourut aussi bien que luy : De sorte que Spitridate se voyant un peu plus libre, se déroba des gens de cét Ambassadeur, durant les premiers jours de leur affliction, et ne continua point son voyage. Il pensa toutesfois estre arresté par diverses Personnes qui le prenoient pour vous ; Mais comme il se resolut de se r'aprocher un peu des lieux où nous estions, pour entendre du moins quelquesfois le nom du Royaume où demeuroit sa Princesse : il passa de Perse en Medie, où il fut suivy aussi en diverses rencontres, sans qu'il en comprist la raison. En suitte estant arrivé sur les frontieres de Galatie, il y aprit le souslevement de la Bithinie, et la guerre que le Roy son Pere avoit declarée au Roy de Pont : et il dit depuis à la Princesse Aristée, que cette nouvelle l'avoit si cruellement affligé, qu'il en estoit tombé malade : mais avec un tel excés et une telle violence, que jamais personne ne l'avoit tant esté : parce qu'aprenant tous les jours les victoires du Roy son Pere et apres encore la mort du Prince Euriclide, il jugeoit bi ? que c'estoit un mauvais chemin pour remettre la Princesse Araminte dans les premiers sentimens qu'elle avoit eus pour luy. Ce n'est pas qu'il souhaitast que le Roy son Pere fust vaincu : mais c'est qu'il ne pouvoit ny sçavoit que souhaitter. Enfin (dit il apres avoir 
<pb id="page_1879" n="V03-P515"/>bien exageré ses deplaisirs a la Princesse Aristée) me voicy ma chere Soeur, assez bien guery malgré moy, qui viens vous demander conseil de ce que je dois faire : Car quand mesme ma Princesse seroit infidelle, je la voudrois tousjours delivrer d'entre les mains d'Artane où j'ay sçeu qu'elle est. Il ne vous sera pas aisé, luy dit elle, si ce n'est avec les Troupes du Roy : mais pour pouvoir l'obliger à vous revoir, il ne faut pas que vous tesmoigniez aimer encore la Princesse Araminte. Ha ma Soeur, dit il, je ne sçay point feindre ! et je ne sçaurois devoir ma bonne fortune à un mensonge. Mais, helas disoit il, que pense et que doit penser de mon silence cette Princesse, pendant de si grands changemens ? Elle croit peut-estre que j'attens en repos que la guerre soit finie : afin de venir joüir apres paisiblement des fruits de la victoire. Mais divine Princesse, adjoustoit il, que vous estes injuste si vous le croyez ainsi ! Tant y a, Seigneur qu'apres plusieurs semblables pleintes, Spitridate se retira, au lieu où il avoit resolu de se loger : Aristée luy aprit pourtant encore auparavant qu'il la quitast, que le Prince Intapherne fils de Gadate, qui est aujourd'huy dans l'Armée de Ciaxare, avoit rendu de grands services au Roy son Pere : et que la Princesse Istrine sa Soeur estoit venue aupres de la Reine Arbiane, aussi tost apres la mort de la Reine Nitocris, qui l'avoit ainsi voulu. En suitte de ce discours, Spitridate s'en alla, comme je l'ay desja dit : le lendemain au matin la Reine et la 
<pb id="page_1880" n="V03-P516"/>Princesse luy manderent qu'il demeurast caché, jusques à ce qu'il eust de leurs nouvelles : et qu'elles s'en alloient au Camp, où Arsamone estoit demeuré malade. Comme l'Armée n'estoit qu'à une journée d'Heraclée, elles y arriverent le soir mesme : mais comme Arsamone estoit assez mal, ce ne fut que le lendemain au matin qu'il fut mieux, qu'elles luy firent sçavoir qu'elles avoient eu des nouvelles de Spitridate : car pour ne l'exposer pas, elles ne dirent point qu'il fust arrivé. La surprise d'Arsamone fut grande au discours d'Arbiane : et la Princesse Aristée remarqua de l'estonnement et de la colere sur son visage. Il luy sembla pourtant, que malgré des sentimens si tumultueux, elle y vit aussi quelques legeres marques de joye : en effet comme Arsamone n'avoit plus d'autre Fils, quand il n'auroit eu autre sentiment que celuy de la haine qu'il avoit pour le Roy de Pont, il eust tousjours deû estre bien aise de se voir un Successeur. C'est pourquoy apres avoir esté quelque temps sans parler, si Spitridate, dit il à la Reine sa Femme, revient avec le coeur d'un Esclave, tel qu'il l'avoit lors qu'il eschapa de sa Prison, il faut luy redonner ses chaines : Mais s'il revient avec celuy d'un Roy, il faut le traitter en Prince qui le sera un jour. C'est pourquoy Madame, dit il à la Reine, faites luy s'il vous plaist sçavoir, qu'il est luy mesme l'arbitre de son destin : que s'il veut achever cette guerre que j'ay si heureusement commencée, et mettre la Princesse Araminte 
<pb id="page_1881" n="V03-P517"/>entre mes mains comme ma Prisonniere, j'y consents : et je luy donneray le commandement de mon Armée. Mais s'il pense n'estre revenu que pour continuer d'aimer une Personne qu'il ne doit regarder que comme la Fille et la Soeur de nos Tirans : je luy feray bien voir que je suis Maistre des deux Couronnes que j'ay conquises, puis que j'en disposeray en faveur de qui il me plaira. Il a esté assez longtemps absent, adjousta t'il, pour estre guery d'une semblable passion : c'est pourquoy, dit il regardant la Princesse Aristée, je vous donne la commission descouvrir dans le fonds de son coeur, ses veritables sentimens. Car je m'aperçoy bien que vous en sçavez plus que vous ne m'en dittes : et que peut-estre Spitridate est il desja à Heraclée. Arbiane voulut alors le nier : mais ce fut d'une façon qui le fit davantage croire au Roy : de sorte que reprenant la parole, non non, luy dit il, ne craignez rien pour Spitridate s'il est sage : c'est pourquoy s'il est arrivé comme je le croy, retournez à Heraclée, dit il à la Princesse sa fille, car s'il est tel que je dis, je consens que vous me l'ameniez : et s'il ne l'est pas, je permets qu'il s'en retourne en exil. Que si pour ma bonne fortune et pour la sienne il l'est devenu, faites le venir icy en diligence : parce que me trouvant mal comme je fais, je seray bien aise de ne donner pas loisir à Artane de se fortifier dans Cabira. La Reine entendant parler le Roy de cette sorte, luy advoüa la verité : et le lendemain la Princesse retourna à Heraclée, 
<pb id="page_1882" n="V03-P518"/>avec un ordre secret de la Reine, de prier Spitridate de dissimuler : et de luy representer que quand Araminte seroit sous la puissance d'Arsamone, elles empescheroient bien qu'elle ne fust mal-traitée. Que de plus, le rare merite de cette Princesse, toucheroit peut-estre à la fin le coeur de ce Prince : et qu'en un mot il faloit necessairement, se contraindre et se déguiser pour un temps. La Princesse Aristée s'aquita de sa commission admirablement : car dés qu'elle fut arrivé au Palais, elle envoya querir Spitridate : et luy dit tout ce que l'on pouvoit dire, sur un semblable sujet. Mais comme il ne pouvoit se resoudre à feindre, que pensez vous donc faire ? luy dit elle ; la Princesse Araminte est dans les mains d'Artane, durant que vous deliberez : où je ne croy pas qu'elle soit mieux qu'en celles du Roy mon Pere, et que dans Heraclée, où je la pourray servir. Ha ma chere Soeur, dit il, mon ame est balancée entre de grandes extremitez ! je sçay bien qu'il faut retirer Araminte, de la puissance d'Artane : mais je sçay bien aussi que je ne la dois pas delivrer, pour la remettre en prison. On peut choisir les malheurs comme les plaisirs, reprit cette Princesse ; et je ne voy point de comparaison à faire, entre ceux dont il s'agit. Spitridate fut alors assez longtemps sans parler, cherchant en luy mesme s'il n'y avoit point de milieu à prendre : mais plus il y pensoit, moins il en pouvoit trouver. Il eust voulu ne manquer point de respect au Roy son Pere : il eust souhaité ne se trouver pas dans la fascheuse 
<pb id="page_1883" n="V03-P519"/>necessité, de déguiser ses veritables sentimens : il eust desiré ardemment, pouvoir rendre le Royaume de Pont, à celuy qui l'avoit perdu : et ne gardant que celuy de Bithinie qui appartenoit au Roy son Pere, espouser la Princesse Araminte, et la mettre un jour sur le Throsne. Mais il sçavoit bien qu'Arsamone ne consentiroit pas à une semblable chose : ainsi ne sçachant que faire, il souffroit des maux que l'on ne peut exprimer. Neantmoins venant à s'imaginer tout d'un coup, qu'Artane estoit en pouvoir de persecuter sa Princesse : c'est trop ma chere Soeur, luy dit il, c'est trop demeurer dans l'incertitude de ce que je feray : puis qu'il suffit de sçavoir qu'Araminte est en la puissance de mon Rival, pour ne deliberer pas un moment. Allons, allons donc trouver le Roy : disons luy, s'il le veut, que nous n'aimons plus : agissons comme un Ennemy, afin d'agir apres comme un veritable Amant : et ne craignons pas de nous des honnorer, par un mensonge innocent : et par un déguisement que je ne fais, que pour remettre en liberté, la plus admirable Princesse du Monde. Enfin apres plusieurs semblables discours, Spitridate promit à la Princesse Aristée, d'agir comme elle voudroit aupres du Roy son Pere : de sorte que sans differer davantage, elle partit dés le lendemain aveques luy : qui ne voulut pas estre dans Heraclée, jusques à ce qu'il eust veû le Roy. Comme ils arriverent au Camp, ils y aprirent que cette nouvelle ayant fort esmeû Arsamone, il s'estoit encore trouvé 
<pb id="page_1884" n="V03-P520"/>plus mal : et que depuis le départ de la Princesse, il avoit tesmoigné avoir une grande impatience de revoir Spitridate. Il ne fut donc pas plustost venu, que pour le contenter on le luy dit : de sorte que voulant qu'il entrast à l'heure mesme, il le reçeut malgré son mal, avec quelques tesmoignages de tendresse. Mais apres ce premier mouvement, dont il ne fut pas le Maistre : reprenant un visage plus serieux et plus severe ; Spitridate, luy dit il, je suis bien aise de vous pouvoir dire auparavant qu'il m'empire davantage, que si les Dieux disposoient de moy, je n'entens pas que vous faciez jamais nul traitté ny nulle alliance, avec ceux de qui nous avons este Esclaves : et que je dispense tous mes Sujets de vous reconnoistre pour leur Prince si vous le faites. Seigneur, luy dit Spitridate en biaisant, les Dieux vous laisseront sans doute jouir si longtemps de vos conquestes, que j'auray loisir d'aprendre plus precisément vos intentions. C'est pourquoy il suffit que vous me faciez la grace de me dire, ce qu'il vous plaist que je face presentement comme vostre Sujet que je suis, sans me parler de ce que je devrois faire comme Roy que je ne suis pas. Je veux, luy respondit il, si mon mal dure, que vous commandiez mon Armée : que vous alliez contre Artane : et que vous remettiez Araminte en ma puissance. Spitridate chercha alors quelques paroles à double sens, pour satisfaire la delicatesse de son amour, et par lesquelles Arsamone qui estoit malade, et qui n'avoit pas la liberté d'y prendre garde 
<pb id="page_1885" n="V03-P521"/>de si prés, peust croire qu'il vouloit luy obeïr punctuellement : et en effet il les imagina si justes, que le Roy estant satisfait de sa response, le fit approcher et l'embrassa : en suitte de quoy s'estant retiré à une magnifique Tente qu'on luy avoit preparée, il y fut visité du Prince Intapherne, et de tous les Officiers de l'Armée : car nous avons sçeu depuis toutes ces choses, par Spitridate mesme. Cependant à trois jours de là, les Medecins dirent à Arsamone, que son mal estoit sans peril, mais qu'il seroit assez long : de sorte que ne voulant pas perdre temps, il donna ordre à Spitridate de se preparer à partir pour aller assieger Artane : ordonnant toutesfois à un de ses Lieutenans Generaux, d'observer ce Prince d'assez prés. Ainsi Arsamone fut reporté à Heraclée, où la Reine et la Princesse sa Fille l'accompagnerent : car pour la Prince Istrine, elle y estoit demeurée, pour quelque incommodité : et Spitridate partit et prit la route de Cabira, le Prince Intapherne estant son premier Lieutenant General, avec lequel il lia une amitié fort estroite. Je vous laisse donc à penser, quelle surprise fut la nostre, lors que nous sçeusmes par nostre fidelle Garde, qu'il estoit arrivé un Chevalier à Heraclée, avec l'Escu dont je vous ay parlé : que nous aprismes en suitte que ce Chevalier estoit Spitridate : et que ce Prince avoit esté si bien reçeu du Roy son Pere, qu'il l'avoit fait General de son Armée. Elle fut si grande, Seigneur, que nous fusmes tres longtemps sans pouvoir tesmoigner nostre estonnement 
<pb id="page_1886" n="V03-P522"/>par des paroles : la joye de sçavoir que Spitridate n'estoit pas mort, et l'incertitude du dessein qu'il avoit en venant contre Artane, occupoient si fort l'ame de la Princesse Araminte, et la partageoient de telle sorte, qu'elle ne pouvoit se déterminer ny à s'affliger, ny à se réjoüir. Quoy qu'il en soit, Madame (luy dis-je, lors qu'elle commença de se pleindre) je ne puis que je ne sois bien aise de sçavoir que Spitridate est vivant : je suis dans les mesmes sentimens, reprit elle, mais cela n'empesche pas que mon ame ne soit en inquietude : Car enfin Arsamone n'aura pas changé les siens : et il semble presques indubitable, que puis que Spitridate paroist estre bien aveques luy, il faut qu'il ne soit plus ce qu'il estoit. Ha, Madame, luy dis-je, il ne faut pas le condamner sans l'entendre : il y a pourtant bien de l'apparence, me respondit elle, que je ne me trompe pas : une aussi longue absence qu'a esté la sienne, peut aisément l'avoir guery de la passion qu'il avoit pour moy ; et la possession de deux Royaumes, peut estre facilement preferée à celle d'une Princesse, qu'il y a si long temps que l'on n'a veuë, et qui n'a que l'infortune en partage. Enfin Hesionide, si Spitridate est fidelle, c'est un miracle : et s'il ne l'est pas, c'est sans doute le plus grand malheur qui me puisse arriver. Ainsi ne sçachant si je dois faire des voeux pour luy ou contre luy ; ne sçachant, dis-je, s'il vient me delivrer, ou me faire sa prisonniere : j'ay l'ame en une inquietude que je ne puis vous faire concevoir. Je fis alors 
<pb id="page_1887" n="V03-P523"/>tout ce qui me fut possible, pour diminuer sa crainte, et pour fortifier son esperance : mais à vous dire le vray, je pense qu'elles regnerent successivement dans son coeur durant plusieurs jours, et qu'elle ne demeura pas bien d'accord avec elle mesme. Cependant Artane estoit bien empesché : le nom de Spitridate, de qui il sçeut le retour augmenta sa frayeur : et toute la force de son amour, ne l'en pût jamais garantir. Conme il avoit de braves gens aveques luy, ils l'obligerent malgré qu'il en eust, à aller au devant de leur ennemy, et à se resoudre de hazarder une Bataille. Il s'y opposa quelque temps : mais enfin craignant sans doute que s'il descouvroit toute sa lascheté ils ne l'abandonnassent, il y consentit, et se resolut mesme d'y estre. De sorte que toutes les Troupes estant arrivées devant les Murailles de la Ville où nous estions, il en fit la reveuë, et partit sans dire adieu à la Princesse : là laissant sous la garde d'un Capitaine, qui estoit absolument à luy. Je ne vous diray point, Seigneur, tout ce que l'on fit à ce reste de guerre : mais je vous diray seulement, que Spitridate vainquit : et que le lasche Artane ayant esté engagé malgré luy à combatre, fut mortellement blessé, de la propre main de Spitridate, qui le fit son prisonnier : ce perfide vivant seulement autant qu'il falut pour luy avoüer la supposition qu'il avoit faite de la Lettre de la Princesse et de la mienne. Je debris de cette Armée défaite, se sauva dans la Ville où nous estions : si bien que tout ce qui estoit demeuré de Chefs s'assemblerent, 
<pb id="page_1888" n="V03-P524"/>et resolurent de prendre les ordres de la Princesse : esperant par là faire un Traité plus avantageux avec Spitridate. Tous ces Capitaines vinrent donc en corps la trouver dans sa Chambre, où nous ne sçavions rien de ce qui estoit arrivé : parce qu'Artane avoit mené aveques luy le Garde qui nous advertissoit de toutes choses, et qu'il avoit peri à la Bataille. D'abord qu'elle les vit, elle ne sçavoit que penser de cette visite : mais un d'eux prenant la parole, Madame, luy dit il, nous venons vous demander pardon de nostre rebellion passée : nous venons vous aprendre qu'Artane a perdu la Bataille et la vie (car ils avoient sçeu sa mort) et nous venons enfin prendre les ordres de vous, comme de la Fille et de la Soeur de nos Rois. C'est donc à vous, Madame, à nous dire ce qu'il vous plaist que nous fassions : si vous voudrez vous rendre, ou si vous voulez que nous vous deffendions, contre le Prince Spitridate, puis que lequel que vous choissiez des deux, nous sommes prests de vous obeïr. Vous m'aprenez tant de choses surprenantes à la fois, dit elle, que je ne puis pas vous respondre d'improviste si precisément : ce qu'il y a pourtant de certain, c'est que je n'ay point d'autre parti à prendre que celuy du Roy mon Frere : que ses ennemis sont les miens : et que s'ils ne veulent pas nous faire justice, il sera plus beau de mourir en se deffendant, que de se rendre laschement. Cependant, adjousta t'elle encore, puis que de Sujets rebelles, vous estes devenus mes Protecteurs : je vous conjure 
<pb id="page_1889" n="V03-P525"/>de vouloir donner tous les ordres necessaires pour la conservation de la Ville : et de n'entreprendre rien que je ne le sçache : Aussi bien ne jugeay-je pas que vous puissiez faire autre chose presentement, que vous deffendre, si on nous attaque. Voila donc. Seigneur, un grand changement en nostre fortune : nos Gardes devinrent presques nos Esclaves : et celle que l'on tenoit en prison, commanda à ceux qui la tenoient captive. Mais pendant cela, Spitridate n'estoit pas sans inquietude, au milieu de la joye que luy donnoit la victoire : puis qu'il n'estoit pas si absolument Maistre de son Armée, qu'il peust en faire ce qu'il vouloit. Ainsi il falut en aparence qu'il agist comme un ennemi contre la Princesse : et en effet comme un homme qui preferoit son amour à toutes choses. Il envoya donc sommer la Ville de se rendre à discretion, apres l'avoir investie de toutes parts : car il ne pût faire autrement, parce que ce Lieutenant General qu'Arsamone luy avoit donné, estoit un esprit severe et opiniastre. De sorte que lors que la Princesse sçeut ce que Spitridate avoit mandé ; luy qui ne sçavoit pas que ceux entre les mains de qui elle estoit, la reconnoissoient alors pour leur Princesse : elle fit venir ce Heraut en sa presence : Et l'esprit irrité comme elle l'avoit, dites à vostre Maistre, luy dit elle, que les Princesses de Pont n'ont point accoustumé de recevoir des commandemens des Princes de Bithinie, mais plustost de leur en faire depuis long temps : et que je n'usse jamais creû, 
<pb id="page_1890" n="V03-P526"/>que la Soeur du Prince Sinnesis eust deû estre traitée de cette sorte, par le Prince Spitridate. Que neantmoins puis qu'il agit si injustement, il peut s'assurer qu'il trouvera peut-estre plus de difficulté à vaincre la Princesse Araminte, qu'il n'en a trouvé à surmonter Artane. Apres cette responce, le Heraut se retira : et la Princesse demeurant en liberté de se pleindre aveques moy ; et bien, Hesionide, me dit elle, que dittes vous de Spitridate ? Je dis qu'il vient vous delivrer, Madame, luy respondis-je, car je n'ay garde de le soubçonner de ne vouloir vous avoir en sa puissance, que pour vous remettre en celle d'Arsamone. La servitude n'est pourtant gueres le chemin de la liberté, repliqua t'elle, et peu d'Amants ont delivré les Personnes qu'ils ont aimées, par une voye si extrordinaire. Mais, Madame, repris-je, que voudriez vous que fist Spitridate, en l'estat où sont les choses ? je n'en sçay rien, me respondit elle en souspirant, mais du moins sçay-je bien que je ne voudrois par que ce fust de sa main que je fusse mise en la puissance du destructeur de ma Maison. Toutesfois Hesionide, adjousta t'elle, j'ay tort de me pleindre de la Fortune en cette rencontre : puis qu'au contraire je dois luy rendre grace, de ce que du moins elle fait ce qu'elle peut, pour me donner sujet d'oster de mon coeur, l'injuste tendresse que j'y conservois pour Spitridate, quoy que Fils de l'ennemy declaré du Roy mon Frere. Je n'en suis pourtant pas encore là, je l'advouë aveques honte, poursuivit elle, si bien 
<pb id="page_1891" n="V03-P527"/>que tout ce que je puis faire pour vous, est de connoistre seulement que je le dois. Je n'aurois jamais fait, Seigneur, si je vous redisois tout ce que dit cette Princesse en cette rencontre : non plus que tout ce que pensa Spitridate au retour de ce Heraut qu'il avoit envoyé. Car comme il n'avoit osé luy faire rien dire d'obligeant, de peur de se rendre suspect : il connut bien par sa response, qu'il s'estoit trompé, lors qu'il avoit creu que cette Princesse le devoit assez bien connoistre pour croire qu'il feignoit, lors qu'il agissoit avec elle comme un ennemy. Il eut pourtant quelque consolation, d'aprendre que ceux qui estoient demeurez Chefs des Troupes d'Artane luy obeïssoient : et de ce que c'estoit directement avec elle qu'il faloit traiter. De sorte que changeant de sentimens, il tint conseil de guerre le lendemain : où il declara, qu'il ne trouvoit pas glorieux d'entreprendre de forcer une Ville, qui n'estoit deffenduë que par une Princesse : sans avoir du moins fait tout ce qui seroit possible, pour l'obliger à se rendre, avant que d'en venir à la force. Si bien que pour espagner, disoit il, les Troupes du Roy son Pere, et pour garder quelque bien-seance, avec une Grande Princesse ; il estoit resolu de luy envoyer demander la grace de luy parler. La plus grande partie des Chefs, de qui Spitridate commençoit d'estre fort aimé, et principalement d'Intapherne, approuverent son advis : et il n'y eut presques que ce Lieutenant General, dont je vous ay desja parlé, qui s'y opposa. Bien est il 
<pb id="page_1892" n="V03-P528"/>vray que ce fut avec beaucoup de violence, comme nous l'avons sçeu depuis : mais quoy qu'il peust faire, comme les resolutions des Conseils de guerre passent à la pluralité des voix, et que celle du General y peut beaucoup, il falut qu'il cedast, et que Spitridate fist ce qu'il vouloit. Il envoya donc une seconde fois vers la Princesse : mais il y envoya un homme d'esprit, et qui luy estoit fidelle : avec ordre de la supplier tres humblement, qu'il peust avoir l'honneur de luy parler, auparavant que d'estre forcé de rien entreprendre contre elle. Il luy fit dire qu'il la conjuroit par la glorieuse memoire du Prince Sinnesis, de ne le refuser pas : et de croire qu'il estoit tousjours le mesme Spitridate qu'elle avoit connu. Cét Envoyé eut cét ordre en particulier : car devant tous ses Capitaines, ce Prince luy commanda de parler d'une façon moins tendre et moins obligeante. S'il eust suivi les mouvemens de sa passion, il n'eust pas songé à sa seureté, et seroit entré dans Cabira, sans mesme obliger la Princesse à luy engager sa parole : mais n'estant pas Maistre absolu de luy mesme, et n'estant pas à propos de se rendre suspect aux siens : il souffrit qu'on la suppliast en son nom de se donner la peine de venir sur une Platte-forme avancée, qui est à un costé de la Ville, et qui n'estant pas fort haute, luy permettroit de luy pouvoir parler sans qu'elle en eust beaucoup d'incommodité. Voila donc. Seigneur, l'ordre que reçeut cét Envoyé de Spitridate : de qui l'arrivée me donna une grande 
<pb id="page_1893" n="V03-P529"/>de consolation, aussi bien qu'à la Princesse : qui commença alors d'esperer, qu'elle s'estoit abusée, au jugement qu'elle avoit fait de ce Prince. Neantmoins elle fut si surprise, qu'elle demanda deux heures à celuy qui venoit de sa part pour luy respondre : et en effet pour pretexter la chose, elle fit assembler tous les Chefs pour tenir Conseil : mais en les attendant, ce fut veritablement aveques moy, qu'elle prit la resolution qu'elle vouloit suivre. Je voyois bien dans ses yeux qu'elle avoit de la joye, de ce qu'elle pouvoit esperer que ce Prince n'estoit pas aussi coupable qu'elle l'avoit creû : et j'apercevois qu'elle advit aussi de l'inquietude pour resoudre si elle le verroit, ou si elle ne le verroit pas. La voyant donc en cette peine, je luy dis que je trouvois qu'elle avoit tort, de mettre la chose en doute : Ha Hesionide, me repliqua t'elle, vous avez grand tort vous mesme, de croire qu'elle soit si aisée à determiner : car si Spitridate est devenu un Prince ambitieux, qui prefere la possession de deux Couronnes à mon amitié, je ne le dois point voir, puis que je le verrois inutilement. Mais si au contraire il est encore tel que je l'ay veu autrefois, je ne le dois point voir, non plus : puis qu'il me seroit impossible de n'estre pas aussi pour luy, la mesme que j'estois en ce temps là. Cependant les choses n'estant plus aux mesmes termes, je dois changer de sentimens : c'est pourquoy Hesionide, je pense qu'à conclurre raisonnablement : il faudroit ne voir point Spitridate. Toutesfois je sens bien que 
<pb id="page_1894" n="V03-P530"/>si on me conseille de le voir je le verray : et que si je le voy innocent, je ne le pourray pas haïr. S'il est innocent, Madame, luy dis-je, vous seriez injuste de luy oster vostre affection : et je trouve, de quelque costé que je regarde la chose, que vous le devez tousjours voir. Car quand mesme il seroit vostre ennemy, en l'estat où vous estes reduite, il faudroit necessairement avoir recours à sa clemence : et s'il est toujours vostre Amant, il faut tout attendre de sa generosité et de son amour. Enfin, Seigneur, il ne me fut pas fort difficile de persuader à la Princesse de voir Spitridate : mais comme j'attendois beaucoup de cette entre-veuë, pourveu qu'elle se fist en lieu où ils peussent parler aveque liberté ; je m'avisay de dire à la Princesse, qu'il seroit beaucoup mieux qu'elle vist Spitridate au milieu d'un Pont qui traverse une Riviere, qui passe au pied des Murailles de la Ville. Et en effet, apres que la Princesse eut tenu Conseil, et que tous ces Capitaines, qui ne prevoyoient aucune fin heureuse à ce Siege, que par une Capitulation avantageuse, et qui ne voyoient nulle esperance de secours, luy eurent conseillé de voir Spitridate : elle fit venir celuy que ce Prince luy avoit envoyé, pour luy dire qu'elle accordoit à son Maistre, ce qu'il luy avoit demandé : commandant à un de ses Capitaines, de l'instruire du lieu où elle souhaitoit que se fist cette entre-veuë le lendemain au matin : et de l'ordre qui y devoit estre gardé : pendant quoy il y auroit tresve entre l'Armée de Spitridate, et les 
<pb id="page_1895" n="V03-P531"/>gens de guerre de la Ville. Apres que cét Envoyé eut veu ce Pont, et qu'il fut retourné vers son Maistre, qui approuva ce changement de lieu, et qui le fit sçavoir à la Princesse : le reste du jour et la nuit suivante furent employez à preparer l'endroit où se devoit faire cette entre-veuë, qui fut une des plus belles choses du monde.
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<div2 id="page_CYRUS030208" type="sequence" n="Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : négociations politiques entre Spitridate et Araminte">
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Comme la Riviere est large, le Pont que l'on y a basti est fort grand et fort superbe : si bien qu'il contribuoit encore beaucoup à la magnificence de cette action. Car justement sur l'Arcade du milieu, on dressa une Barriere qui le traversoit en sa largeur, que l'on couvrit de riches Tapis de Sidon : et droit au dessus, on tendit un grand et riche Pavillon, retroussé des deux costez avec des Cordons à houpes d'or, pour garantir la Princesse des rayons du Soleil. De sorte que le lendemain au matin, Spitridate qui avoit reçeu aveque joye la permission de voir la Princesse, ne manqua pas, aupres avoir rangé ses Troupes en Bataille à la veuë de la Ville ; et avoir fait avancer cinq cens hommes de pied jusques au bout de ce Pont, suivant ce qui avoit esté convenu : de s'avancer luy mesme, suivy de deux cens Chevaux seulement. La Princesse d'autre costé, commanda que toutes les Murailles de la Ville fussent bordées de gens de guerre : et que pareil nombre d'Infanterie et de Cavalerie occupast l'autre bout du Pont. Elle ne sçeut pas plustost que Spitridate estoit arrivé, qu'elle partit pour y aller : mais si belle, que j'estois estonnée de voir ensemble 
<pb id="page_1896" n="V03-P532"/>tant de beauté, et tant de melancolie. Comme j'avois apprehendé qu'en allant depuis le bout de ce Pont jusques au milieu, le Soleil ne l'incommodast ; j'avois obligé ses Femmes de la coiffer comme lors qu'elle alloit à la Chasse, du temps qu'elle estoit à Heraclée : c'est à dire avec quantité de plumes volantes, et un peu eslevées tout à l'entour de la teste, afin de porter ombre sur son visage. La Princesse estant donc plus parée qu'elle ne pensoit l'estre, tant son esprit estoit occupé de diverses choses, fut au bout du Pont, suivie de toutes ses Femmes, et accompagnée de tous les Chefs de ses Troupes : aussi tost qu'elle parut, Spitridate s'avança à pied, suivy à peu prés d'autant de gens qu'en avoit la Princesse. Mais les uns et les autres s'arresterent des deux costez, à dix ou douze pas de la Barriere et du Pavillon, sous lequel la Princesse alla, et où nous fusmes aussi, toutesfois un peu derriere elle. Spitridate avoit un habillement de guerre le plus beau du monde : et malgré sa melancolie, il avoit la mine si haute, et l'air si agreable ce jour là, que je ne j'avois jamais veû mieux. Dés qu'il aperçeut la Princesse, il la salüa d'assez loing, avec beaucoup de respect : et s'approchant tous deux de la Barriere en mesme temps, les gens des deux Partis demeurant sur les armes comme je l'ay dit, Spitridate fit encore une profonde reverence à la Princesse, qu'elle luy rendit fort civilement. En suitte de quoy prenant la parole, ce n'est pas Madame, luy dit il, pour venir capituler 
<pb id="page_1897" n="V03-P533"/>aveque vous, que j'ay demandé d'avoir l'honneur de vous parler, mais pour venir prendre vos ordres : et pour venir vous rendre conte de mon exil ; de mon retour ; et de ce que je fais presentement. Enfin divine Princesse, si ce que le Roy mon Pere a fait, ne m'a pas rendu indigne d'estre escouté de vous, je viens vous aprendre toute ma vie passée ; afin d'aprendre en suite de vostre bouche, quelle elle doit estre à l'advenir. Lors que je vous entens parler ainsi, respondit la Princesse, il me semble en effet que vous estes ce mesme Spitridate, choisi par le feu Roy mon Pere, pour entrer dans son alliance : si tendrement aimé du Prince Sinnesis : et si parfaitement estimé de la malheureuse Araminte. Il me semble, dis-je, que vous estes ce Spitridate, qui a souffert deux prisons pour l'amour de moy, avec une generosité extréme : et qui m'a donné cent marques, d'une affection tres constante. Mais dés que je ne vous escoute plus, et que je regarde cette Barriere et tous ces gens de guerre qui vous environnent ; j'advoüe que vous ne paroissez plus à mes yeux ce mesme Spitridate que je dis : et que je ne voy plus en vostre personne que le Fils d'Arsamone, c'est à dire de l'ennemy mortel du Roy mon Frere. Ha Madame, s'écria ce Prince, escoutez moy donc s'il vous plaist, si vous me voulez connoistre pour ce que je suis : et ne regardez plus ce qui pourroit seduire vostre raison, et me faire passer dans vostre esprit, pour ce que je ne suis point du tout. J'advoüe Madame, poursuivit il, que si 
<pb id="page_1898" n="V03-P534"/>je n'avois pas violente passion pour vous, j'aurois peine à ne trouver pas que le Roy mon Pere a quelque raison de vouloir rentrer en possession d'une Couronne, qu'on luy avoit arrachée par force de dessus la teste : mais puis qu'il ne l'a pu faire, qu'en détruisant vostre Maison, je le regarde malgré tous les sentimens de l'ambition et de la Nature, comme un usurpateur de son propre Royaume : tant il est vray que mon amour pour vous est violente dans mon coeur. Vous sçavez, luy dit la Princesse, qu'Arsamone n'en est pas demeuré la : et que le Royaume de Pont n'est pas moins sous sa puissance, que celuy de Bithinie : de sorte que s'il a fait une guerre juste pour reprendre l'un, il en a fait une tres injuste pour conquester l'autre. Je l'advoüe Madame, luy dit il, mais s'il estoit permis à un Amant, de dire quelque chose pour excuser son Pere, je dirois que l'ambition et la vangeance n'estans guere accoustumées de s'enfermer dans les borne que la raisons et la justice leur prescrivent : il ne faut pas s'estonner si un Prince outragé et ambitieux, n'a pas fait tout ce que justement il devoit faire, selon l'equité naturelle. Mais Madame, je ne veux point aprouver une chose, que je n'aurois jamais faite, vous aimant comme je vous aime : Ainsi j'advouë donc que le Roy mon Pere a tort : qu'il merite le nom de cruel Ennemy, et que je suis Fils d'un usurpateur. Mais, Madame, souvenez vous s'il vous plaist : que lors que je commençay de vous adorer, vous estiez, si je l'ose dire, ce 
<pb id="page_1899" n="V03-P535"/>que je suis : et que j'estois ce que vous estes : puis que si le Roy mon Pere a osté le Royaume de Pont à vostre Maison, le vostre retenoit celuy de Bithinie, qui apartenoit à la mienne. Cependant je vous aimay ; je vous adoray : et toute Fille d'usurpateur que vous estiez (si je puis parler ainsi, sans perdre le respect que je vous dois) je m'attachay pour tousjours à vostre service. Eh pleust aux Dieux que les choses en fussent encore aux rnesmes termes qu'elles estoient : pleust aux Dieux, dis-je, que je fusse encore Sujet du Roy vostre Frere, et qu'il me fust encore permis d'esperer, ce que j'esperois en ce temps là. Une aussi longue absence que la vostre, reprit la Princesse, vous aura sans doute bien fait changer de sentimens : car si cela n'eust pas esté, vostre exil malgré ma deffence auroit esté moins long. Spitridate entendant ce reproche, luy raconta alors en peu de mots, la cause de son départ de Paphlagonie : la fourbe d'Artane : son desespoir lors qu'il la croyoit infidelle : ses voyages ; son retour ; et sa douleur d'aprendre tant de victoires obtenuës par le Roy son Pere : et de sçavoir en mesme temps, qu'elle estoit entre les mains de son Rival. Voila donc Madame (luy dit il à la fin de ce petit recit) quelle a esté la vie du malheureux Spitridate : il vous a aimée, lors que le Roy vostre Pere retenoit un Royaume, où il pouvoit pretendre quelque part : il vous a adorée, lors qu'il vous a creüe infidelle : il a pleuré pour les victoires du Roy son Pere : il s'est affligé de la 
<pb id="page_1900" n="V03-P536"/>conqueste de deux Royaumes : il a preferé la qualité de vostre Esclave à celle de Roy ; et il vous adore encore, toute injuste et toute irritée que vous estes contre luy : Mais jusques à tel point, qu'il n'est presques rien qu'il ne soit capable de faire. Ouy Madame, pourveû que vous ne m'ordonniez pas de tourner mes armes contre le Roy mon Pere, je feray tout ce que vous me commanderez : et je ne sçay mesme si vous aviez l'injustice de le vouloir absolument, si j'aurois assez de vertu pour vous resister longtemps. Apres cela, Madame, suis coupable ? Je prens les armes, il est vray : mais c'est pour tuer Artane, et pour vous tirer de ses mains. Je les porte encore, je l'advoüe : mais comment eussay-je pû vous parler pour sçavoir vostre volonté, si je n'eusse paru estre vôtre ennemy ? Ainsi Madame, estant tres malheureux, et n'estant point du tout coupable, vous seriez tres injuste, si vous changiez de sentimens pour moy. Quand vous m'aurez persuadé vostre innocence, repliqua la Princesse en souspirant, vous n'en serez gueres plus heureux : car enfin, Spitridate, la veritable generosité ne peut souffrir, que je conserve une affection comme celle que j'ay pour vous, pour le Fils de l'ennemy declaré du Roy mon Frere. Car de grace, jugez un peu je vous prie, en quel deplorable estat est ce Prince : luy, qui de deux Royaumes qu'il avoit, n'a plus qu'un seul Vaisseau sous sa puissance : et qui est mesme encore sans doute plus sous celle des vents et des vagues, que sous la sienne. Et 
<pb id="page_1901" n="V03-P537"/>vous voudriez, Spitridate, que je me rendisse sans conditions ! et que je vous permisse d'esperer de me voir un jour (si Arsamone y pouvoit consentir) monter sur le Throsne de mes Peres, qui ne m'apartient pas, pendant que le Roy mon Frere, à qui il apartient, languiroit miserable et exilé ! ha non non, je n'en suis point capable : et si vous l'avez pensé, vous m'estimez trop peu, et vous ne me connoissez point du tout. Je vous ay estimé, je l'advoüe, et je vous estime encore : et si ce mot est mesme trop foible pour exprimer mes sentimens, pensez en un plus tendre et plus obligeant pour vous satisfaire, j'y consens. Mais apres tout, quoy que mon coeur soit pour vous ce qu'il estoit à Heraclée, je ne puis plus agir aveques vous, que comme avec le Fils de mon Ennemy. C'est pourquoy, Spitridate, il faut faire necessairement de deux choses l'une : ou obliger le Roy vostre Pere à se contenter du Royaume de Bithinie, et à rendre celuy de Pont : ou vous resoudre à n'avoir cette Place que par la force : ou du moins par une capitulation, qui me permette d'aller où est le Roy mon Frere quand je le sçauray. Car enfin je vous le declare, je ne veux point du tout que vous me mettiez entre les mains d'Arsamone : et il n'est rien que je ne face, plustost que de m'y resoudre. Je sçay bien, adjousta t'elle, que la Reine Arbiane, et la Princesse Aristée me protegeroient : mais je sçay bien aussi, que toute l'Asie me pourroit soubçonner d'une lascheté ou d'une foiblesse, dont je ne suis 
<pb id="page_1902" n="V03-P538"/>point capable. C'est pourquoy, Spitridate, il ne faut point songer à me faire changer de sentimens, puis que ce seroit inutilement : et s'il vous reste quelque souvenir du Prince Sinnesis qui vous a tant aimé : promettez moy que vous ne me remettrez pas sous la puissance d'Arsamone, en cas que la Fortune me reduise sous la vostre. Je vous promets toutes choses Madame, reprit il, pourveû que vous me promettiez de ne haïr point Spitridate, s'il ne peut pas faire tout ce que vous desirerez de luy. Les Dieux sçavent, si j'estois Maistre absolu des deux Royaumes dont il s'agit, si vous n'en seriez pas l'arbitre : et si vous n'en disposeriez pas absolument. Je croy mesme, adjousta t'il, que si vous pouviez vous passer de Couronne, je consentirois sans murmurer, que celle de Bithinie me fust ostée une seconde fois, plustost que de vous desplaire ; mais Madame, les choses n'en sont pas là : le Roy mon Pere les possede ; et tout ce que je puis est de luy faire parler par la Reine ma Mere, et par la Princesse ma Soeur : car pour moy si je quittois l'Armée, je craindrois qu'il ne me permist pas d'y revenir : et qu'ainsi je ne pusse plus estre en estat de m'attacher inseparablement à vostre fortune, comme j'en ay le dessein : Joint aussi, que je n'y ay pas grand credit. Mais, Madame, oserois-je vous dire, que si le malheureux Spitridate estoit dans vostre coeur comme il y pourroit estre, vous n'agiriez pas comme vous faites ? vous laisseriez aux Dieux, le soing de la conduite des choses : vous 
<pb id="page_1903" n="V03-P539"/>attendriez du temps, le restablissement du Roy vostre Frere : et vous ne refuseriez pas à un Prince qui a souffert pour vous la prison, l'exil, et tous les suplices imaginables ; la consolation de vous voir en un lieu où il pourroit vous servir : et où il pourroit peut estre un jour vous faire passer de la Prison sur le Throsne : et vous mettre en estat de redonner une Couronne au Roy de Pont. Ce n'est pas, Madame, que je ne sois resolu de vous obeïr exactement : mais c'est que comme je prevoy bien que je ne gagneray rien aupres du Roy mon Pere : je prevoy bien aussi à quelle estrange extremité je me trouveray reduit. Comme je ne veux pas vous obliger aux choses impossibles (interrompit la Princesse l'esprit un peu aigri) si vous n'obtenez rien, je vous rendray la Ville où je suis, à condition que l'on me conduira où je voudray aller : car si on ne le fait pas, on m'ensevelira sans doute sous les ruines de ses Ramparts. Cependant pour jouïr en repos des conquestes du Roy vostre Pere, vous oublierez la Princesse Araminte : et faisant succeder l'ambition à l'amour, vous vivrez aussi heureux, qu'elle sera infortunée. Ha cruelle Personne, luy dit il, je vous feray bien voir que je ne suis pas capable de faire ce que vous dittes : Non non. Madame, vous ne verrez point Spitridate heureux, tant que vous serez infortunée : et vous ne le verrez jamais Roy, que vous ne soyez en estat de souffrir que vous puissiez estre Reine. Je vous le proteste devant les Dieux qui m'escoutent : 
<pb id="page_1904" n="V03-P540"/>Mais du moins, Madame, promettez moy que quand j'auray tout abandonné pour vous, vous me permettrez de suivre vostre destin, et de ne vous quitter jamais. La Princesse estant touchée de ce que Spitridate luy disoit, et se repentant de l'avoir affligé : je veux croire, luy dit elle, que tous vos sentimens sont genereux : et je veux bien mesme vous promettre, de ne vous soubçonner jamais legerement. Mais accordez moy la mesme grace : et soyez persuadé, qu'encore que j'agisse comme vostre ennemie en plusieurs choses, vous serez pourtant tousjours dans mon coeur comme vous y avez esté, dans le temps où vous ne vous pleigniez pas de moy. Neantmoins quoy que cela soit ainsi, je ne laisse pas de vous dire, que selon les aparences, nous ne nous reverrons jamais : Ha Madame, dit Spitridate, ce que vous me dittes est si cruel, qu'il s'en faut peu que pour vous monstrer que je ne vous abandonneray de ma vie, je ne passe de vostre costé : et ne tourne mes armes contre ceux que je commande. Je n'ay pas l'esprit si violent que vous l'avez, reprit elle, et comme je ne pretens pas faire rien indigne de moy, je ne voudrois pas aussi que vous fissiez rien indigne de vous. C'est pourquoy sans nous pleindre plus long temps inutilement, adjousta t'elle en soupirant, retirez vous Spitridate : envoyez vers Arsamone, pour tascher de l'amener à la raison : representez luy par ceux qui luy parleront, que pour conserver en paix le Royaume de Bithinie qui luy apartient, il doit rendre 
<pb id="page_1905" n="V03-P541"/>celuy de Pont, qui ne luy apartient pas : et faites enfin tout ce que vous pourrez pour vôtre satisfaction et pour la mienne. Mais si vous ne pouvez fléchir Arsamone, souvenez vous du moins de me conserver la liberté, si vous me voulez conserver la vie. Spitridate estoit si touché des paroles de la Princesse, qu'il ne pouvoit presques luy respondre : quoy Madame, dit il, vous voulez desja m'abandonner ! La bien-seance le veut, respondit elle, et il luy faut obeïr. Mais encore une fois, Spitridate, je veux mourir libre : et encore une fois Madame, interrompit il, je veux mourir vostre Esclave. Ce n'est point aux heureux, reprit elle, à desirer la mort : ce n'est point en effet aux infortunez, repliqua t'il, à desirer la vie : c'est pourquoy, Madame, si je ne gagne rien ny sur l'esprit du Roy mon Pere, ny sur le vostre : quand je vous auray remise en liberté, je ne regarderay plus que le Tombeau. Comme vostre vie m'est et me sera tousjours chere, respondit elle, je veux que vous la conserviez : mais encore une fois, Spitridate, retirez vous : et dittes à vos Capitaines, ce que je diray aux miens : je veux dire que vous ne pouvez respondre aux propositions que je vous faits, sans avoir envoyé vers le Roy vostre Pere. Vous avez l'esprit si libre, Madame, interrompit il, qu'il est aisé de voir que vostre coeur n'est guere engagé : Vous avez l'ame si Grande, respondit elle, que ce reproche n'est pas digne de vous. Mais Spitridate je vous le pardonne : et je veux bien mesme que vous ne croiyez 
<pb id="page_1906" n="V03-P542"/>pas de moy, ce que vous faites semblant d'en croire. En disant cela, elle luy fit la reverence, et le força de se retirer : apres avoir arresté ensemble, que la tresve dureroit, jusques à la response d'Arsamone. Pour moy je ne vy jamais rien de plus touchant, que cette separation : Spitridate devint pasle, comme s'il eust deû mourir : et la Princesse malgré son grand coeur, parut si melancolique en cét instant, qu'elle eust pû consoler ce Prince, s'il eust esté capable de bien remarquer les mouvemens de son visage. Il la suivit des yeux le plus loing qu'il pût : mais il estoit si interdit, qu'il ne sçavoit sans doute ce qu'il voyoit. Conme la Princesse eut fait trois ou quatre pas, je m'approchay de la Barriere sans qu'il y prist garde : jusques à ce que luy parlant il me reconnut. Seigneur luy dis-je, la Fortune offre une grande matiere d'exercice à vostre generosité : et cette mesme Fortne, respondit il, en donne une bien ample à la bon té d'Hesionide, qui me peut utilement proteger aupres de la divine Araminte. Je le feray Seigneur, luy dis-je en me retirant, mais faites aussi tout ce que vous devez. Cela fut dit si bas et si viste, qu'à peine quelqu'une des filles de la Princesse, s'en pût elle apercevoir : et un moment apres me remettant à suivre les autres, nous retournasmes à la Ville : où nous ne fusmes pas si tost entrées, que Spitridate ne pouvant plus voir la Princesse, remonta à cheval, et se retira vers les siens. Il dit à ses Capitaines, ce qu'elle luy avoit ordonné de leur dire : et sans perdre temps, il en choisit un 
<pb id="page_1907" n="V03-P543"/>appellé Democlide, pour l'envoyer vers Arsamone. Comme cét homme a assurément beaucoup d'esprit, et qu'il avoit une amitié tres grande pour ce Prince, il ne pouvoit pas mieux choisir : il luy raconta donc toute sa vie, afin de l'obliger à entrer mieux dans ses sentimens : Il le chargea d'une Lettre, pour la Reine sa Mere, et d'une autre pour la Princesse sa Soeur : il escrivit mesme au Roy son Pere, avec toute la soumission imaginable : et il n'oublia rien, de tout ce qu'il creut capable de le porter à se contenter d'avoir reconquis son Royaume, sans vouloir usurper celuy d'un autre. Tout ce que la Politique a de plus fin et de plus adroits, luy passa dans l'esprit, pour en instruite Democlide : afin de persuader à Arsamone, qu'il valoit mieux posseder un Royaume en paix, que d'en avoir deux en guerre. Mais durant que Spitridate depeschoit ce Capitaine, la Prince s'affligeoit, au lieu de se consoler : et elle eust presques bien souhaité pour son repos, qu'il ne luy eust pas parlé si obligeamment qu'il avoit fait. Il y avoit pourtant des instans, où elle estoit bien aise de ne s'estre pas trompée en son choix : et de n'estre pas obligée de se repentir, d'avoir aimé Spitridate. Ces moments de consolation, estoient neantmoins bien rares : car quand elle venoit à considerer l'estat present de sa fortune, et qu'elle jettoit les yeux sur l'advenir : elle n'y voyoit que des choses si fascheuses, que l'esperance n'avoit gueres de part en son ame, non plus qu'en celle de ce Prince : qui depuis 
<pb id="page_1908" n="V03-P544"/>le départ de Democlide, demeura dans une inquietude inconcevable : et dans une crainte continuelle, de n'obtenir rien d'Arsamone. En effet son aprehension n'estoit pas sans fondement : car quoy que la Reine et la Princesse Aristée pussent dire au nouveau Roy de Bithinie que se portoit beaucoup mieux, elles ne purent le fléchir. Ces excellentes Personnes luy firent parler en suitte, par tous ceux en qui elles sçavoient qu'il avoit quelque creance, mais ce fut encore inutilement. Democlide employa toute son eloquence à luy faire valoir la Politique dont Spitridate l'avoit instruit, sans rien obtenir non plus que les autres : la Princesse Aristée se servit mesme de ses larmes sans aucun effet : et Arsamone dit tousjours, à ceux qui luy proposerent de rendre genereusement le Royaume de Pont à celuy à qui il apartenoit : quand moy et les miens aurons possedé cette Couronne aussi long temps que le Pere et l'Ayeul du Roy de Pont ont possedé celle de Bithinie : il y aura peut-estre quelque justice à ceux qui vivront alors, d'en demander la restitution : bien que je l'aye aquise par des voyes plus legitimes et plus honnorables, que l'Ayeul de ce Prince n'avoit usurpé la nostre. Mais presentement il est juste, que ceux qui ont fait si long temps porter des Chaines aux autres, en portent aussi à leur tour : afin d'aprendre par leur propre experience quel malheur est la servitude. C'est pourquoy je veux que Spitridate m'aide à prendre la Ville où est la Princesse Araminte : autrement je luy feray 
<pb id="page_1909" n="V03-P545"/>connoistre, que celuy qui n'a pas le coeur d'un Roy, ne sera jamais mon Successeur : et le traitant en Esclave, je luy donneray mesme Prison qu'à cette Princesse qu'il aime plus que sa propre gloire. Democlide qui en avoit eu ordre de Spitridate, le fit souvenir que lors qu'il avoit parlé au Prince son fils dans son Vaisseau au sortir d'Heraclée, il luy avoit dit qu'il ne s'opposeroit point à son mariage avec cette Princesse : je m'en souviens bien, dit il, mais lors que je luy dis cela, c'estoit à condition qu'il iroit à la teste d'une Armée m'espargner la peine de conquerir deux Royaumes. Mais puis qu'il ne l'a pas fait, dittes luy que comme en ce temps là il eust esté honteux à la Princesse Araminte, d'espouser le fils d'un Esclave : il seroit aujourd'huy honteux, au Prince Spitridate, d'espouser la Soeur d'un Usurpateur vaincu, et l'Esclave d'Arsamone, comme elle la sera bien tost. C'est pourquoy dittes luy de ma part, que dans peu de jours je seray au Camp : et que pour luy espargner la douleur d'enchainer de sa main celle qu'il prefere à deux Couronnes ; il n'entreprenne rien contre Cabira que je n'y sois. Dittes luy enfin, qu'il songe à se vaincre soy mesme : ou qu'autrement il connoistra à ses despens, quelle difference il y a d'un Sceptre à des fers. Je vous laisse à juger, Seigneur, avec quelle douleur Democlide se chargea de cette response : la Reine escrivit au Prince son Fils pour le consoler, et la Princesse Aristée fit la mesme chose. Mais Dieux, que ces consolations furent inutiles, et qu'il sentit vivement 
<pb id="page_1910" n="V03-P546"/>cette affliction ! Democlide sçeut en partant d'Heraclée, qu'Arsamone avoit envoyé order à ce Lieutenant General de Spitridate auquel il se fioit, de l'observer soigneusement : et j'ay sçeu depuis par ce mesme Democlide, que le desespoir de Spitridate fut si grand, lors qu'il aprit la cruelle response du Roy son Pere, qu'il pensa en expirer de douleur. Il voulut pourtant la sçavoir precisément telle qu'elle estoit : et quoy que Democlide eust bien voulu l'adoucir, il n'osa pourtant le faire : parce que le Roy luy avoit parlé devant tant de monde, que Spitridate ne pouvant manquer de la sçavoir par ailleurs, il eust eu sujet de se pleindre, s'il ne luy eust pas dit la verité : puis que c'estoit precisément sur cette response, qu'il devoit former toutes ses resolutions. Quoy, dit il apres avoir tout entendu, le Roy mon Pere pretend que la Princesse Araminte soit son Esclave, et qu'une personne illustre qui merite cent Couronnes porte des fers ! ha non non, Spitridate n'y consentira pas : du moins n'oubliera t'il rien pour tascher de delivrer cette incomparable et malheureuse Princesse. N'admirez vous pas Democlide, adjoustoit il, l'estrange aveuglement des hommes ? le Roy mon Pere a passé toute sa vie à se pleindre d'un Usurpateur : et il le devient luy mesme, seulement pour me rendre malheureux. Il ne veut avoir plusieurs Couronnes, que pour me mettre en estat de n'en point avoir : enfin il n'est Roy, qu'afin que je ne le sois pas : luy qui pourroit s'il vouloit, acquerir une 
<pb id="page_1911" n="V03-P547"/>gloire immortelle, et me rendre le plus heureux d'entre les hommes, au lieu qu'il me va rendre le plus infortuné. Car Democlide, avoir conquis deux Royaumes ; ne garder que celuy qui luy appartient ; rendre l'autre genereusement ; et donner la Princesse Araminte ; seroit une chose dont tous les Siecles parleroient avec admiration. Cependant il ne le veut pas : et il me force enfin d'abandonner ses interests, bien qu'il soit mon Pere et mon Roy ; de luy desobeïr ouvertement ; et de passer le reste de ma vie, comme le plus malheureux Prince du monde. Mais Seigneur, ce qu'il y eut de merveilleux dans les pleintes de Spitridate, à ce que me dit depuis Democlide, fut que l'ambition n'esbranla jamais son amour : et que l'amour aussi ne le fit jamais emporter avec excés contre le Roy son Pere. De sorte que conservant la raison, malgré la violence de sa douleur : il songea promptement à chercher les voyes de delivrer la Princesse, puis qu'il ne pouvoit faire autre chose : Et d'autant plus que le lendemain il eut un nouvel advis de la Princesse Aristée sa Soeur, qui luy apprenoit que dans peu de jours le Roy partiroit, pour se rendre dans son Armée. Il s'aperçeut mesme que l'ordre qu'avoit reçeu ce Lieutenant General de prendre garde à luy, estoit observé soigneusement : Mais quoy qu'il peust faire, comme Spitridate estoit adoré des Chefs et des Soldats, il ne laissa pas de venir à bout de son dessein. Pour ne perdre point de temps, Spitridate envoya dire publiquement à 
<pb id="page_1912" n="V03-P548"/>la Princesse, que le Roy son Pere n'avoit point encore respondu à ses propositions : et que dans peu de jours il viendroit luy mesme luy faire sçavoir sa response. Cependant apres avoir instruit Democlide de ce qu'il avoit à faire, et advisé ensemble par quelle voye il pourroit delivrer la Princesse : il luy commanda d'entrer dans la Ville déguisé en Païsan. Comme la tresve duroit encore, il ne luy fut pas difficile de le faire : et dés qu'il y fut, il vint au Chateau demander à parler à moy, ce qui luy fut accordé. Il me donna un Billet de Spitridate, qui me disoit seulement, que je creusse tout ce que Democlide me diroit : si bien que luy donnant une audience particuliere, il m'aprit le peu de succés de son voyage ; le desespoir de Spitridate ; la resolution qu'il avoit prise de delivrer la Princesse ; et l'ordre qu'il avoit donné pour cela. Il me dit donc que les Troupes qu'il commandoit en son particulier avoient leur Quartier tout le long du courant du Fleuve : qu'ainsi il faloit que nous sortissions de la Ville la nuit dans un Bateau : et que nous allassions aborder à l'endroit où estoient ses Troupes : qui nous escorteroient jusques a la Mer, qui n'estoit qu'à cinquante stades de là : et qu'il avoit donné ordre au Port le plus proche, de s'assurer d'un Vaisseau. Il me dit encore que pour obliger la Princesse à se confier en luy, Spitridate vouloit le premier luy faire voir qu'il se confioit en elle : c'est pourquoy, me dit il, la Princesse envoyera s'il luy plaist justement à my-nuit à une Porte de la Ville, qu'il 
<pb id="page_1913" n="V03-P549"/>me nomma ; avec ordre de le laisser entrer : car je sçay qu'il s'y doit rendre, avec un Escuyer seulement. Je vous laisse à penser, Seigneur, si je fus en diligence trouver la Princesse, et luy mener Democlide : quoy que tout ce que je luy disois, luy donnast matiere d'estonnement et de douleur, neantmoins il ne se falut pas amuser à faire des pleintes : et il falut resoudre à partir dés la nuit prochaine. Comme toutes les femmes qui estoient avec elle luy avoient esté données par Artane, nous ne songeasmes point à les mener : et comme tous ces Capitaines avoient esté du mauvais Parti, elle estoit un peu en Peine de sçavoir si elle devoit s'y confier. Neantmoins comme ils luy avoient tesmoigné beaucoup d'affection, depuis la mort d'Artane, elle avoit quelque regret de les abandonner à la victoire de ses ennemis : Toutefois l'ayant priée de considerer, qu'elle ne les pouvoit pas mener avec elle : et que demeurât Maistres de Cabira, ils estoient tousjours en estat de faire une Capitulation honorable : il fut resolu qu'elle ne se confieroit qu'à ceux qui seroient necessaires pour executer la chose : c'est à dire pour faire entrer Spitridate, et pour nous laisser sortir.
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<div2 id="page_CYRUS030209" type="sequence" n="Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : fuite et séparation des amants">
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Mais Seigneur, il a desja si longtemps que j'abuse de vostre bonté, par la longueur de mon recit, qu'il faut vous dire en peu de mots, que j'eus ordre de parler à deux de ces Capitaines : que je trouvay si disposez à servir la Princesse aveuglément, en toutes choses, que tout ce que nous avions à faire s'executa sans peine. 
<pb id="page_1914" n="V03-P550"/>Justement à my-nuit Democlide, avec un de ceux que je dis, fut faire entrer Spitridate, qui n'avoit pas manqué de se dérober de tout le monde dans son Armée, et de se trouver à la Porte de la Ville, apres avoir laissé une Lettre pour Arsamone, et une autre pour la Princesse Aristée. Dés que Democlide me l'eut amené, je le conduisis dans la Chambre de la Princesse : où il ne fut pas si tost, que se jettant à genoux, Madame, luy dit il, serez vous bien assez genereuse, pour souffrir à vos pieds le Fils de vostre Ennemy, et pour vouloir recevoir la liberté de la main d'un Prince, de qui le Pere vous veut faire Esclave ? La liberté, luy dit elle en le relevant, est un si grand bien, qu'on le doit prendre de ses plus mortels ennemis : mais Spitridate, adjousta t'elle, il n'est pas juste de perdre la sienne pour celle des autres : et ce sera bien assez, que vous enduriez que j'échape à la victoire du Roy vostre Pere, sans que vous partagiez encore ma mauvaise fortune. C'est pourquoy ne vous chargez point de ma fuitte : faites semblant de vous en affliger : retournez à vostre Camp : et demeurez en repos, durant que j'iray en quelque lieu du monde cacher mes larmes et mes malheurs. Quoy Madame, luy dit il, vous pouvez donner un semblable conseil à un homme à qui vous avez promis de conserver vostre estime ! Et comment, Madame, le pourriez vous faire, s'il faisoit une lascheté comme cella là ? Non non divine Princesse, vous n'avez pas songé à ce que vous avez dit : ou vous 
<pb id="page_1915" n="V03-P551"/>l'avez dit seulement, pour esprouver ma constance. Cependant comme il n'y a point de temps à perdre, partons s'il vous plaist Madame : et quand nous serons arrivez à la Mer, et que vous serez dans un Vaisseau, vous direz apres quelle routte vous voudrez que nous prenions : car pour moy il n'y a point de lieu en toute la Terre, où je n'aille aveques vous. La Princesse resista encore quelque temps à Spitridate : et quoy qu'elle fust bien aise qu'il ne luy accordast pas ce qu'elle luy demandoit ; elle ne laissa pourtant pas d'insister avec assez d'opiniastreté en apparence. Mais enfin estant inrervenuë dans leur dispute ; Madame, luy dis-je, il n'est plus temps de deliberer : l'heure presse ; Spitridate seroit peut-estre plus en danger aupres du Roy son Pere qu'aupres de vous : et Democlide vient de m'advertir, que toutes choses sont prestes pour vostre départ. Enfin, Seigneur, Spitridate donna la main à la Princesse ; Nous sortismes heureusement du Chasteau et de la Ville, accompagnées seulement de ce Prince ; de l'Escuyer qu'il avoit amené ; de Democlide ; et des deux Capitaines qui estoient de l'intelligence ; et nous entrasmes dans le Bateau qui nous attendoit. Jamais fuitte ne fut plus heureuse que celle là, car nous ne trouvasmes aucun obstacle. Les Troupes de Democlide quand nous fusmes arrivez où elles estoient, costoyerent tousjours le rivage jusques à la Mer : et Spitridate ayant fait rompre un Pont la mesme nuit, qui faisoit la communication des autres Quartiers avec celuy de 
<pb id="page_1916" n="V03-P552"/>Democlide, nous fusmes presques en seureté, dés que nous fusmes dans le Bateau : ce Capitaine n'exposant pas mesme ses Troupes à la colere d'Arsamone : car il conduisit la chose en façon, qu'elles croyoient agir pour son service et par ses ordres : joint que ce n'estoit pas à ces Soldats à examiner les commandemens de leur Capitaine, estans tenus de luy obeïr ; et ainsi ils ne couroient aucune risque. Enfin, Seigneur, nous trouvasmes le Vaisseau qui nous attendoit : et nous nous embarquasmes, sans sçavoir encore où nous voulions aller : n'ayant songé dans le pressant danger où nous estions, qu'à ne tomber pas sous la puissance d'Arsamone. Comme nous fusmes en pleine mer, Spitridate venant dans la Chambre de Poupe où estoit la Princesse, Madame, luy dit il, vous estes libre : et il n'y a personne icy, qui ne soit en estat et en volonté de vous obeïr : où vous plaist il donc aller ? Cette demande fit venir les larmes aux yeux de la Princesse : car n'ayant pas un lieu en toute la Terre, où elle eust quelque pouvoir ; elle ne pût retenir ce premier sentiment de douleur. Toutesfois apres avoir un peu raffermy son esprit, elle luy dit qu'ayant apris à Cabira, que le Roy son Frere en quittant Heraclée, avoit eu dessein d'aller en Capadoce, offrir sa personne à Ciaxare, pour delivrer la Princesse sa Fille, et vous demander secours : elle trouvoit qu'elle ne pouvoit avec bienseance, chercher un autre Azile que celuy là. Mais Spitridate luy dit, que le jour auparavant, il avoit apris d'un Soldat 
<pb id="page_1917" n="V03-P553"/>qui venoit de cette Armée, que la Princesse Mandane avoit fait naufrage et estoit morte : et qu'assurément le Roy de Pont n'estoit point aupres de Ciaxare ; parce qu'il eust esté impossible que ce Soldat qui estoit d'Heraclée, et qui s'en estoit allé avec les Troupes d'Artaxe ne l'eust pas sçeu. La Princesse ne sçachant donc que dire ny que faire ; resolut enfin qu'il faloit s'esloigner de Pont et de Bithinie ; s'aprocher de Capadoce ; et s'esclaircir de ce que ce Soldat avoit dit. Nous tinsmes donc toute la nuit et tout le lendemain cette route : mais vers le soir il se leva une tempeste furieuse, qui dura toute la nuit suivante : apres laquelle le vent nous jetta contre un banc de sable ; où par bonne fortune nous ne fismes qu'eschoüer, sans que le Vaisseau se brisast. En ce lieu là, nous vismes toute la Mer couverte des débris d'un naufrage : et sur des pointes de Rochers assez prés de nous, quelques gens morts, et quelques autres mourans. Nous fusmes pourtant assez long temps sans pouvoir mettre l'Esquif en mer, pour aller voir s'il n'y avoit quelqu'un de ces miserables en estat d'estre secouru, parce que la tempeste duroit encore : Mais comme les flots furent un peu calmez, on y fut ; et on trouva qu'il y en avoit encore deux qui respiroient. On les aporta dans nostre Vaissau : où ils ne furent pas si tost, qu'estant allée par charité donner quelque conseil à ceux qui les assistoient, je reconnus un de ces hommes, pour estre un Esclave du Roy de Pont. Je ne l'eus pas plustost veû que je fis un grand cry ; et que 
<pb id="page_1918" n="V03-P554"/>l'apellant par son Nom, il tourna les yeux de mon costé, et fit effort pour me respondre sans le pouvoir faire. Il paroissoit pourtant bien qu'il me connoissoit : car il levoit les mains au Ciel, comme pour deplorer l'infortune du Roy son Maistre, et pour tesmoigner l'estonnement qu'il avoit de me voir : mais durant que je faisois redoubler les soins que la seule humanité faisoit prendre de luy : quelqu'un fut inconsiderément advertir la Princesse de cette rencontre, qui voulut elle mesme voir ce malheureux. Comme elle l'avoit autrefois donné au Roy son Frere, il connoissoit fort le son de sa voix ; si bien qu'elle n'eut pas plustost parle à luy, qu'il fit un plus grand effort pour luy respondre, qu'il n'avoit point encore fait : et il fit tant enfin. , qu'il, prononça assez distinctement ces paroles. Ha Madame, est-ce vous ! Ouy, luy repliqua t'elle, mais où est le Roy presentement ? En Armenie, luy dit il, et il m'avoit envoyé pour vous aller porter. . . . . . . . . En achevant ces mots il retomba en foiblesse : et peu de temps apres, il entra dans l'agonie, et mourut sans pouvoir achever de dire ce qu'il avoit commence. L'autre homme que l'on avoit encore aporté dans nostre Vaisseau, mourut aussi sans parler : ainsi nous n'en pusmes sçavoir davantage. On fit chercher dans les habillemens de cét Esclave, s'il n'auroit point de Lettres : et en effet il s'y en trouva une : mais par malheur l'eau en avoit affacé tous les carracteres : à la reserve de deux ou trois, que la Princesse reconnut estre de la main 
<pb id="page_1919" n="V03-P555"/>du Roy son Frere. Cette rencontre renouvella toutes ses douleurs : et durant que l'on travailla à remettre le Vaisseau en estat de flotter, et à le dégager de ce banc de sable, elle ne s'occupa qu'à considerer l'opiniastreté de la Fertune à l'affliger. Car, disoit elle, ce n'est parce que ce malheureux Esclave a esté à moy, et que parce qu'il avoit quelque chose à me dire qu'il est mort. Cependant on travailla si heureusement, que nous nous remismes en mer, apres que l'on eut ensevely dans ce mesme sable, et ce pauvre Esclave, et tous ces autres morts, qui estoient sur les pointes de ces Rochers : et par les ordres de la Princesse qui en pria Spitridate, nous prismes la resolution d'aller aborder à une Plage qui n'est pas extrémement esloignée de l'endroit où la basse Armenie du costé du Pont, confine avec une petite Province qui estoit autrefois au Roy. De vous dire, Seigneur, les entretiens de Spitridate et de la Princesse Araminte pendant cette navigation, il ne seroit pas aisé : car tout ce que l'amour et la vertu peuvent faire dire à deux personnes malheureuses, ils se le dirent l'un à l'autre. Mais enfin apres estre arrivez à cette Plage, nous y quittasmes nostre Vaisseau : et Democlide, à qui Spitridate avoit fait prendre autant d'argent qu'il en faloit pour un long voyage, lors que nous avions passé à son Quartier, fut à la Ville la plus proche nous acheter des Chevaux : pour aller gagner l'Euphrate, sur lequel nous nous mismes : car comme vous sçavez, ce Fleuve separe les deux 
<pb id="page_1920" n="V03-P556"/>Armenies. Comme il fut question de sçavoir ce que deviendroit Spitridate, ce fut la plus pitoyable chose du monde ; principalement quand nous fusmes arrivez en Armenie, et que la Princesse luy dit qu'il faloit l'abandonner. J'advoüe, luy dit elle, que je me fie point assez à la generosité du Roy mon Frere, quoy qu'il soit tres genereux ; pour remettre en ses mains un Prince qu'il n'a jamais fort aimé : qui est Fils de son Ennemy : et d'un Ennemy encore, qui luy a osté deux Royaumes. Ainsi Spitridate, comme vous avez eu assez de vertu, pour m'empescher de tomber entre les mains du Roy vostre Pere : il faut que j'en aye aussi assez, pour ne vous remettre pas entre celles du Roy mon Frere. Ha Madame, dit il, s'il n'y a que mon interest qui vous tienne en peine, ne m'empeschez pas de vous suivre : car quand le Roy vostre Frere me mal-traiteroit, je l'endurerois pour l'amour de vous. Je n'en doute pas, luy dit elle ; mais il faut endurer l'absence pour l'amour de moy : puis que je ne pourrois pas vous voir, et vivre mal aveque vous : et que je ne juge pas non plus, que le Roy mon Frere trouvast bon que j'y vescusse bien : parce qu'il croiroit peut-estre, que l'esperance de jouïr de deux Couronnes, feroit toute ma douceur pour Spitridate. Mais Madame, luy dit il, que voulez vous que je devienne ? Allez, luy dit elle, en quelque lieu seur pour vostre personne, attendre que la Fortune se lasse de nous persecuter : et que le coeur du Roy vostre Pere se change. Mais Madame, reprit il, 
<pb id="page_1921" n="V03-P557"/>puis que j'abandonne tout pour vous, ne pourriez vous point abandonner pour un peu de temps quelque petite partie de cette rigoureuse bienseance, que vous voulez garder en toutes choses ? Car si vous m'aimiez veritablement, et qu'il vous souvinst de la naissance de ma passion ; du respect que j'ay eu pour vous ; des peines que j'ay souffertes ; des prisons que j'ay endurées ; de la rigueur de mon exil ; et de ce que l'abandonne presentement, pour vostre seul interest. Il me semble, dis-je, que vous pourriez vous resoudre à m'accorder la permission de vivre déguisé aupres de vous : ou de nous en aller ensemble, en quelque lieu esloigné de toute connoissance, attendre que par la volonté des Dieux, je pusse un jour rendre un Couronne au Roy vostre Frere, et vous en donner une autre. Ce que vous dittes, repliqua la Princesse, ne seroit ny juste ny glorieux : j'rriterois l'esprit du Roy mon Frere ; vous irriteriez encore davantage celuy d'Arsamone ; et nous nous exposerions à mille malheurs inutilement. Souffrez donc, dit il, que sans me déguiser et sans vous bannir, j'aille aveques vous aupres du Roy de Pont : Quand il seroit capable de vous bien recevoir, respondit elle, ce ne seroit assurément qu'à condition, que vous porteriez les armes contre le Roy vostre Pere ; ce que vous ne feriez pas sans doute ; et ce que je ne vous conseillerois pas de faire : ainsi Spitridate, il faut me quitter. Il faut vous quitter Madame ! reprit il avec une douleur extréme ; Ouy, adjousta t'elle, et si la raison ne 
<pb id="page_1922" n="V03-P558"/>suffit pas pour vous y obliger, j'y joindray mes prieres, et mesme mes commandemens : car en fin ma gloire le veut, et vostre propre interest le demande. Vous avez cét avantage, poursuivit elle, qu'en l'estat qu'est ma fortune, vous n'aurez gueres de Rivaux. Ha Madame, s'écria Spitridate, en vous ostant des Couronnes, on ne vous a pas osté une beauté sans égale ; un esprit incomparable ; et une venu sans seconde. Ainsi, Madame, je dois tousjours tout aprehender : principalement sçachant que le Roy vostre Frere vous parlera continuellement contre moy. Ne regardez pourtant jamais Spitridate comme le Fils d'un Usurpateur : mais regardez le tousjours comme un Prince qui ne sera jamais Roy, qu'il ne remette aussi tost une Couronne dans vostre Maison, et qu'il ne vous en donne une autre. Je vous l'ay desja dit, et je vous le redis encore : vous regnerez, Madame, ou je ne regneray point : c'est pourquoy ayez, s'il vous plaist, l'equité de donner du moins quelque assurance d'affection, à un homme qui vous consacre tous les momens de sa vie. Ne me bannissez pas d'aupres de vous, sans m'assurer que je demeureray dans vostre coeur ; et que rien ne m'en pourra chasser : car sans cela, Madame, je ne sçaurois vous obeïr. Je vous promets, luy dit elle, de faire valoir vostre generosité aupres du Roy mon Frere, le plus qu'il me sera possible : et de me souvenir eternellement du commandement que me fit en mourant le Prince Sinnesis, de conserver pour vous toute ma vie une affection 
<pb id="page_1923" n="V03-P559"/>toute entiere. Le puis-je esperer Madame ? interrompit ce Prince affligé ; Je serois bien injuste et bien ingratte, repliqua t'elle, si j'y manquois, tant que vous agirez comme vous faites : Et puis cette affection est si pure et si innocente, qu'il y auroit plus de crime à la combatre qu'à la conserver. Je ne sçay Madame, adjousta t'il, si j'oserois vous dire que je la trouve un peu foible : Je ne sçay Spitridate, interrompit elle, si j'oserois vous advoüer qu'elle me semble un peu trop forte : et qu'ainsi vous avez tort de vous pleindre. Mais Madame, reprit il, que faites vous pour moy, et que ne fais-je pas pour vous ? Vous faites toutes choses, respondit elle, je ne le sçaurois nier : Mais puis qu'en ne faisant rien pour vous, je fais pourtant tout ce que je puis, et mesme peut-estre plus que je ne dois, vous devez estre satisfait. Eh bons Dieux, divine Princesse, adjousta t'il encore une fois, que faites vous que je puisse expliquer à mon advantage ? Je vous monstre ma douleur, respondit elle, que je vous pourrois cacher : je vous permets de lire dans mes yeux, les sentimens de mon ame : et je souffre enfin que vous croiyez que je vous prefereray toute ma vie dans mon coeur, à tout le reste du monde, tant que vous serez ce que vous estes. Jugez apres cela, si Spitridate en peut desirer davantage : et si la Princesse Araminte peut faire plus pour le fils d'Arsamone. Cependant, Spitridate, prenez garde que l'ambition ne change vostre ame durant l'absence : elle, dis-je, qui a accoustumé de changer celle 
<pb id="page_1924" n="V03-P560"/>de tous les hommes. Pour vous en assurer, reprit il, ne me bannissez point : Je voudrois le pouvoir faire, respondit elle, mais cela ne se peut pas : et il faut absolument que vous partiez. Enfin, Seigneur, je serois trop longue, si je voulois vous redire toute cette triste conversation ; qui en verité devint si tendre et si genereuse de tous les deux costez, que j'en pleuray en l'entendant : car je fus tousjours presente à cét entretien, la Princesse l'ayant ainsi voulu. Ce fut en vain que Spitridate fit encore quelques efforts, pour demeurer aupres d'elle : puisque dés que nous fusmes un peu avant en Armenie, où elle ne pouvoit plus craindre Arsamone, elle voulut qu'il la quittast : et elle le fit resoudre à s'en aller ou en Cilicie, ou en Paphlagonie, attendre quelque changement en leurs fortunes. Il vouloit differer à partir, qu'elle sçeust precisément où estoit le Roy son Frere, et qu'elle fust à Artaxate, d'où nous estions encore assez loin, mais elle ne le voulut pas ; craignant estrangement que Spitridate ne tombast entre les mains du Roy son Frere, en l'estat qu'estoient les choses. Ainsi il falut qu'il luy obeïst : mais, Seigneur, il ne sera jamais rien de plus triste, que cette separation. Il voulut que Democlide, qui le vouloit suivre demeurast avec la Princesse, aussi bien que ces deux Capitaines qui estoient aveques nous : et il ne mena que son Escuyer. Je ne vous diray point toutes les particularitez de cét adieu : car en verité je ne le pourrois pas sans respandre encore des larmes, et sans vous donner 
<pb id="page_1925" n="V03-P561"/>des marques de foiblesse, que vous condamneriez peut-estre. Tant y a, Seigneur, que Spitridate partit le plus afflige de tous les hommes : et que la Princesse demeura la plus melancolique personne du monde. Cependant il falut continuer nostre voyage ; quitter l'Euphrate ; prendre un Chariot ; et nous aprocher d'Artaxate. Comme la Princesse ne sçavoit pas les intentions du Roy son Frere, elle ne voulut pas estre connuë pour ce qu'elle estoit, jusques à ce qu'elle l'eust veû : si bien que nous marchions sans luy rendre les honneurs qu'on luy devoit. Comme nous fusmes arrivez à Artaxate, où l'on se peut cacher aisément à cause de sa grandeur, nous nous informasmes s'il n'estoit pas vray que le Roy de Pont y fust arrivé : mais tous ceux à qui nous en parlasmes, nous dirent tousjours qu'il n'y estoit pas. La Princesse qui ne pouvoit se l'imaginer, creût d'abord que peut-estre n'y avoit il que les gens d'une plus haute condition qui sçeussent la chose : et que pour des raisons qu'elle ne comprenoit pas, le Roy son Frere n'auroit pas voulu estre reçeu avec ceremonie. Enfin elle ordonna tant de fois à Democlide, et à ces deux Capitaines qui estoient aveques nous, de s'informer de ce qu'elle vouloit sçavoir : qu'ils devinrent suspects de quelque dessein cachée, à ceux à qui ils s'adresserent. De plus, le Prince Phraarte, Frere de l'illustre Tigrane, et second fils du Roy d'Armenie, ayant veû fortuitement la Princesse Araminte entrer dans un petit Temple escarté, où nous allions de 
<pb id="page_1926" n="V03-P562"/>fort grand matin, la trouva si belle, qu'il eut la curiosité de sçavoir qui estoit cette Estrangere. Car quoy que nous nous fussions habillées en Armeniennes, il presupposa bien que la Princesse n'estoit pas d'Artaxate, puis qu'il n'avoit point oüy parler de sa beauté : De sorte que voulant sçavoir qui elle estoit, et où elle demeuroit, il la fit suivre par un des siens. Celuy à qui il donna cét employ, s'en estant aquité adroitement ; et s'estant informé de nous, luy raporta que nous avions quelque dessein caché : qu'assurément la Princesse estoit une Personne de grande qualité, quoy que nous ne le dissions pas ; et par ce discours, il donna une forte envie à ce Prince, de sçavoir qui estoit effectivement la Princesse. Dans ce mesme temps, un Officier du Roy d'Armenie qui logeoit aupres de nous, ayant esté dire à ce Prince, qu'il y avoit des gens déguisez dans Artaxate, qui avoient quelque mauvais dessein : comme presques toute l'Asie estoit en armes, et qu'il sçavoit bien qu'il avoit irrité le Roy des Medes, en luy refusant le Tribut qu'il payoit à Astiage : pour ne rien negliger, il envoya nous demander qui nous estions. D'abord nous déguisasmes la verité : mais comme nous ne fusmes point creuës, et que la Princesse eut peur de se trouver exposée à quelque fascheuse avanture : elle se resolut à dire les choses comme elles estoient, et demanda pour cela à parler au Roy. Ce Prince se trouvant un peu mal, donna commission au Prince Phraarte qui se rencontra aupres de 
<pb id="page_1927" n="V03-P563"/>luy, de s'éclaircir de la chose : il vint donc voir la Princesse, de qui la beauté avoit fait une si forte impression dans son ame. Enfin Seigneur, il vint comme je le dis, voir Araminte : Elle luy dit sa condition : il la creût sans difficulté ; et luy assura que le Roy son Frere n'estoit point venu en cette Cour. Il fit mille civilitez à la Princesse : en suitte de quoy il fut en diligence retrouver le Roy son Pere : avec intention de l'obliger à la bien traiter, et à la recevoir selon sa qualité. Mais ce Prince qui est soubçonneux, et un peu avare, prit une resolution differente de celle du Prince son Fils : car il ne voulut point la reconnoistre, de peur d'estre obligé de faire de la despense : et de peur aussi d'irriter un Prince heureux, comme l'est presentement Arsamone, en donnant un Azile à la Soeur de son Ennemy. Ainsi malgré les alliances que les Rois de Pont avoient tousjours euës avec les Rois d'Armenie, il fit semblant de croire que c'estoit une supposition : et commanda que l'on s'assurast de la Princesse, et de tous ceux qui l'accompagnoient : car je l'ay sçeu depuis par un Confident de Phraarte. Ce jeune Prince s'opposa autant qu'il pût au dessein du Roy son Pere : qui ne voulant pas que la chose éclatast, luy deffendit de rien dire de ce que la Princesse luy avoit dit : voulant sans doute la garder pour s'en servir selon les occurrences : soit en la rendant au Roy de Pont, soit en la remettant entre les mains d'Arsamone. Phraarte desesperé de cette resolution, fit du moins en sorte que l'on 
<pb id="page_1928" n="V03-P564"/>nous mit dans ce Chasteau : où nous fusmes conduites avec ces deux Capitaines, qui sont encore icy : car pour Democlide, la Princesse le conjura de vouloir aller chercher des nouvelles du Roy son Frere : de sorte que lors que l'on nous vint prendre il se cacha, et ne pût estre pris comme nous. Vous pouvez juger quelle douleur eut la Princesse, de voir que son Azile devenoit sa prison : et de ne pouvoir esperer d'en sortir, que par une assistance des Dieux toute extraordinaire. Depuis cela. Seigneur, nous avons tousjours esté en ce mesme lieu, sans autre consolation que celle du Prince Phraarte, qui a visité tres souvent la Princesse : bien est il vray que lors que vous avez pris ce Chasteau, ses frequentes visites commençoient de l'affliger, et de me donner de l'inquietude. Car malgré les ordres du Roy, qui ne la vouloit pas reconnoistre pour ce qu'elle est, on la traitoit avec un respect si grand, qu'il estoit aisé de s'apercevoir de la cause qui le faisoit desobeïr au Roy son Pere : et que l'amour commençoit d'estre un peu trop forte en son ame. Cependant nous n'avons eu aucunes nouvelles ny du Roy du Pont, ny de Spitridate, ny de Democlide : et nous n'avons pas mesmes oüy parler du Roy de Bithinie. Voila, Seigneur, quelle est la fortune de la Princesse Araminte, que nous irons trouver quand il vous plaira dans son Cabinet ; n'ayant plus rien à vous dire, ny rien à faire, qu'à vous conjurer de la vouloir proteger.
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<div2 id="page_CYRUS030210" type="sequence" n="Amitié entre Cyrus et Araminte">
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Il n'est pas besoin, repliqua Cyrus, sage et 
<pb id="page_1929" n="V03-P565"/>discrette Hesionide, que vous me priyez d'une chose, que tant de raisons m'obligent de faire : la beauté ; la vertu ; la condition ; et les malheurs de cette Princesse y pourroient forcer les plus insensibles : c'est pourquoy allons, puis que vous le trouvez à propos, l'assurer qu'elle n'a pas plus d'infortune, que j'ay de desir de la servir. Car encore qu'elle soit Soeur d'un Prince qui est mon Rival ; et qui tient en sa puissance tout ce qui m'est le plus cher au monde : je seray aussi equitable qu'elle : qui sans accuser le Prince Spitridate de l'ambition du Roy son Pere, sçait faire un juste discernement de toutes choses sans preoccupation. En suitte de cela, Cyrus remercia Hesionide, de la peine qu'elle avoit euë, de luy raconter les malheurs de la Princesse Araminte : et passant de la Chambre où ils estoient, dans le Cabinet où elle estoit, apres l'en avoir fait advertir ; il la salüa avec un redoublement de civilité extresme. Madame, luy dit il en l'abordant, quand je vous ay visitée, je ne connoissois encore que vostre condition ; vostre beauté ; et une partie de vostre esprit : mais presentement que l'en voy toute l'estenduë, et que je connois de plus la Grandeur de vostre ame ; de vostre vertu ; et de vos infortunes ; je vous regarde avec plus de respect, et plus d'admiration qu'auparavant. Cette derniere chose dont vous parlez, respondit elle, et qui est la seule où je puis prendre part, n'a guerre accoustumé d'augmenter le respect dans l'ame des hommes : mais aussi n'estes vous pas une 
<pb id="page_1930" n="V03-P566"/>Personne ordinaire : et je ne dois attendre de vous que des miracles. Vous devez attendre de tout le monde raisonnable, respondit il, de la soumission et des services : et alors pour luy faire connoistre qu'il avoit escouté le recit de ses malheurs avec attention : il luy en repassa succinctement les endroits les plus considerables pour l'en pleindre. Il luy loua mesme extrémement Spitridate : sçachant assez qu'il n'est rien de plus obligeant ny de plus sensible, que d'entendre dire du bien de ce que l'on aime. Enfin il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre à consoler cette Grande Princesse : de laquelle il attendoit aussi à son tour, quelque soulagement à ses maux, quand elle pourroit parler au Roy son Frere. Apres s'estre donc fait l'un à l'autre, mille protestations d'une amitié reciproque : il la quitta, et s'en alla donner les ordres necessaires pour les choses de la guerre. Il sçeut qu'Artaxate estoit toujours paisible : que les passages estoient bien gardez : et qu'Hidaspe qui estoit posté vers le pied des Montagnes où le Roy d'Armenie s'estoit retiré, avoit pris plusieurs petits Convois de vivres et de munitions, que les Païsans armez y vouloient conduire : En suitte de quoy estant retourné à son Apartement, il donna le reste du soir, au souvenir de sa chere Princesse. Il s'ennuyoit de voir que Ciaxare n'arrivoit pas : il estoit fasché de n'aprendre point où estoit le Roy d'Assirie : il s'affligeoit de ne sçavoir pas où estoit Mandane : et faisant comparaison des malheurs de la Princesse Araminte 
<pb id="page_1931" n="V03-P567"/>à ceux qu'il souffroit, quelques grands qu'ils fussent, il trouvoit encore les siens plus insuportables. IL se souvint alors de ce qu'Hesionide luy avoit raconté de certains Marchands Persans, qui avoient veû faire naufrage à Spitridate au Port de Chalcedoine : et il jugea bien que cét accident avoit esté la cause de la nouvelle de sa mort, par la ressemblance parfaite que l'on disoit estre entre luy et ce Prince : et qu'en suitte le mesme Spitridate en Perse, et depuis encore en Medie, avoit aussi causé le bruit de sa resurrection. Enfin passant insensiblement d'une chose à une autre, sans abandonner pourtant jamais l'agreable souvenir de sa chere Princesse, il passa presques toute la nuit sans dormir : ne croyant pas qu'il luy fust permis de donner un seul moment de sa vie à aucune autre chose, qu'à l'innocente passion qui regnoit dans son coeur. 
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<div1 type="livre" n="troisiesme" id="page_CYRUS0303">
<div2 id="page_CYRUS030301" type="sequence" n="Siège d'Artaxate">
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<pb id="page_1932" n="V03-P568"/>A Peine le Soleil commençoit il de monstrer ses premiers rayons, que Cyrus fut adverty qu'il paroissoit des Troupes tout à l'extremité de la Plaine, à la droite d'Artaxate : Comme ce n'estoit pas le costé par où Ciaxare devoit venir, et que de plus il n'en avoit point eu de nouvelles : il s'imagina que s'estoit peut-estre quelque secours qui venoit au Roy d'Armenie : De sorte que montant à cheval, il fut luy mesme reconnoistre ce que c'estoit. Il envoya aussi tost ses ordres par tous les Quartiers, afin que ceux 
<pb id="page_1933" n="V03-P569"/>qui y commandoient ne peussent estre surpris, et que tout se rendist au Champ de Bataille : et apres avoir formé un gros des Troupes les plus proches de luy, et les avoir postées avantageusement : il fut luy mesme observer la marche de celles qui paroissoient, et que l'on ne connoissoit point. Il ne fut pas plustost arrivé sur une petite eminence, d'où l'on descouvroit toute la Plaine d'Artaxate, depuis le pied des Montagnes des Chaldées, jusques à celles où le Roy d'Armenie s'estoit retiré : qu'il vit en effet à sa droite, mais encore fort loing, des Troupes qui sembloient faire alte : pendant qu'un Gros environ de cinquante Chevaux seulement s'en estoit détaché, prenant droit le chemin du lieu où Cyrus estoit. Il n'eut pas plustost remarqué cela, que détachant aussi pareil nombre des siens sous la conduite d'Aglatidas, il envoya reconnoistre ce que c'estoit ; demeurant avec assez d'impatience à observer ce qui se passoit : et voulant, s'il estoit possible, deviner quelles pouvoient estre ces Troupes. Cependant comme Aglatidas, en l'estat qu'estoit son ame, ne cherchoit rien avec tant de soin que les occasions de se perdre, il obeït à Cyrus aveques joye : et apres avoir exhorté à bien faire ceux qui le suivoient s'il faloit combatre : il s'avança la Javeline haute à la main, vers ceux qui venoient à luy. Comme ils furent arrivez assez prés les uns des autres, et presques à la portée d'un Traict : Aglatidas, qui se preparoit desja à charger ceux qu'il regardoit, et qu'il croyoit des Ennemis, vit 
<pb id="page_1934" n="V03-P570"/>que celuy qui commandoit ces cinquante Chevaux qui venoient à luy, abaissa sa Javeline en signe de paix : et fit faire la mesme chose à tous ceux qui le suivoient. Aglatidas surpris de cette action, fit faire ferme aux siens, et s'avança luy troisiesme, pour voir ce que c'estoit : et en mesme temps le Chef de ces pretendus ennemis s'avança seul au devant de luy la Javeline basse, et en action d'un homme qui cherche à parler, et qui ne veut pas combatre. Aglatidas voyant cela, fit arrester les deux qui le suivoient : et baissant aussi sa Javeline, il s'aprocha de celuy qui sembloit le chercher : et vit que c'estoit un homme de la meilleure mine du monde ; couvert des plus belles armes qu'il fust possible de voir ; et monté sur un Cheval merveilleusement beau. Ils se salüerent l'un et l'autre avec beaucoup de civilité : et cét Inconnu prenant la parole ; Comme je ne viens pas presentement, dit il à Aglatidas, pour vous combatre, faites moy la grace de me conduire à vostre General : et si vous trouvez que ces cinquante Chevaux soient trop pour mon Escorte, j'iray seul sur vostre foy. La generosité que vous avez, reprit Aglatidas, de vous fier à un homme que vous ne connoissez point, me fait assez connoistre que l'on ne doit rien craindre de vous : et doit m'empescher d'avoir le moindre sentiment de deffiance : c'est pourquoy vous n'avez s'il vous plaist qu'à commander a vos gens de suivre les miens. Apres cela Aglatidas marchant a costé de cét Estranger, le fit passer adroitement a la teste des 
<pb id="page_1935" n="V03-P571"/>siens : mettant de cette sorte ses gens entre cét Inconnu, et ceux qu'il avoit amenez. Cependant Cyrus estoit fort estonné, de remarquer ce qui se passoit dans cette Plaine : et il ne pouvoit comprendre quelle pouvoit estre cette avanture. Il en fut si inquieté, que ne pouvant demeurer plus long temps a la place où il estoit, il s'avança quarante ou cinquante pas, suivy de quelques uns des Chefs, et d'une partie des Volontaires : mais avec une curiosité si grande, que luy mesme en estoit estonné. Il connut d'assez loing par l'action de cét Estranger, que c'estoit un homme bien fait : mais enfin estant arrivé assez prés pour pouvoir discerner les traits de son visage, il fut estrangement surpris, de voir que c'estoit le Roy d'Assirie. Cette veuë le fit changer de couleur, et donna un nouveau lustre à son taint, qui le fit encore paroistre de meilleure mine : et le Roy d'Assirie de son costé, ne vit pas plustost Cyrus, qu'il en parut fort esmeû. Neantmoins comme ils estoient tous deux infiniment genereux, apres qu'Aglatidas se fut avancé pour dire à Cyrus que cét Estranger qu'il ne connoissoit point (car il n'avoit fait que l'entre-voir un moment sur le haut de la Tour de Sinope) avoit voulu estre conduit aupres de luy, ils se salüerent fort civilement : et descendant de cheval en mesme temps, Cyrus comme n'estant que Fils de Roy, et comme estant le plus civil de tous les hommes, rendit à ce Prince tous les honneurs qu'il eust pû attendre, s'il eust encore esté Maistre de Babilone, et paisible possesseur de tout 
<pb id="page_1936" n="V03-P572"/>le Royaume d'Assirie. Le Roy d'Assirie de son costé eut aussi pour Cyrus toute la civilité qu'il estoit obligé d'avoir, pour un Prince qui meritoit l'Empire de toute la Terre : et qui de plus, estoit son Liberateur et son Vainqueur tout ensemble. Il y avoit pourtant quelque chose de si grand, dans les civilitez qu'ils se faisoient l'un à l'autre ; qu'il estoit aisé de voir, qu'ils estoient tous deux de condition à en recevoir de tout le monde : et il estoit mesme assez facile de remarquer, a ceux qui sçavoient leurs interests, que leur esprit n'estoit pas tranquile. Il y avoit je ne sçay quelle fierté dans leurs yeux, qui descouvroit malgré eux l'agitation de leur ame : et je ne sçay quelle contrainte en leurs civilitez, qui les faisoit connoistre pour Rivaux et pour Ennemis. Cependant apres qu'ils furent descendus de cheval, et que par respect tout le monde se fut retiré a dix ou douze pas loing d'eux ; Comme je n'ay pas changé de sentimens, dit le Roy d'Assirie, en quitant le Nom de Philidaspe : je veux croire que vous n'aurez pas aussi changé de resolution, en cessant d'estre Artamene : et que je trouveray en Cyrus, le mesme Prince avec qui je fis des conditions sur le haut de la Tour de Sinope. J'espere, dis-je, que nous chercherons nostre Princesse ensemble : que nous combatrons pour elle : que nous la delivrerons : et que jusques alors, nous vivrons ensemble comme si nous n'avions rien a démesler. Enfin j'attens en suitte de vostre Grand coeur, la derniere satisfaction que vous m'avez promise : et 
<pb id="page_1937" n="V03-P573"/>que tout vaincu que je suis par la force de vos Armes, vous ne refuserez pas de disputer cette illustre et derniere victoire aveques moy. Vous avez raison, luy repliqua Cyrus, de croire que je ne manqueray jamais a la parole que je vous ay donnée : c'est pourquoy vous devez vous tenir autant en seureté dans l'Armée du Roy des Medes, que si vous estiez a la teste de la vostre : car je suis assuré que ce Prince ne manquera non plus que moy, à la promesse qu'il vous a faite. Je sçay bien, reprit le Roy d'Assirie, que le Vainqueur de Babilone doit trouver quelque chose d'estrange, de voir que ce mesme Prince qu'il a vaincu en Combat particulier, et depuis en Bataille rangée : qui de plus luy doit la vie ; et qui n'a aucune place dans le coeur de la Princesse Mandane, veüille encore luy disputer un prix qu'il merite ; qu'il a conquis ; et qu'elle luy a donné. Mais apres tout, l'amour est ma seule raison : j'aime, et vous aimez, il n'en faut pas davantage. Et comme nous n'avons pas fait la guerre par ambition, mais par amour seulement : avoir conquesté des Provinces et des Royaumes, n'est pas absolument avoir vaincu. Ainsi ce n'est que par ma mort, que vous pouvez joür de la victoire : et vous acquerir un repos, que rien apres ne sçauroit troubler. Il est certain, repliqua Cyrus, que je n'ay pas fait la guerre par ambition : et pleust aux Dieux que la Fortune vous eust laissé Maistre de Babilone, et qu'elle ne m'eust pas enlevé la Princesse Mandane. Je voudrois, adjousta t'il, 
<pb id="page_1938" n="V03-P574"/>que cette capricieuse Fortune, ne m'eust pas mis dans la necessité, de ne pouvoir estre heureux, que par l'infortune d'un aussi Grand Prince que vous : mais puis que la chose est en ces termes, il n'y faut plus penser : et il ne nous reste rien à faire, qu'à songer seulement l'un et l'autre, à mettre nostre Princesse en estat de bien recevoir le Vainqueur, et de donner quelques larmes au Vaincu. Faisons, dis-je, de si grandes choses pour la delivrer, que nous nous rendions dignes de son estime, et de sa compassion : car connoissant vostre valeur (adjousta Cyrus avec un modestie extréme) je dois plustost songer à pouvoir meriter ses larmes, qu'à posseder son affection apres vostre deffaitte. Mais, poursuivit il, nous n'en sommes pas encore là ; puis que mesme nous ne sçavons pas où est la Princesse Mandane. Le Roy d'Assirie s'affligea alors avec Cyrus, de cette cruelle avanture : et luy rendant conte de ce qu'il avoit fait, il luy apprit qu'en partant de Pterie il estoit allé en une Province de ses Estats, qui n'avoit pas esté assujettie par luy ; qui est le long de l'Euphrate ; et qui confine à l'Armenie. Que là, il avoit ramassé quelques unes de ses Troupes : qui avec quelques nouvelles Levées qu'il avoit faites, faisoient à peu prés douze mille hommes. En suitte Cyrus avec une generosité extréme, et se contraignant admirablement, luy rendit conte en peu de mots, de l'estat des choses : apres quoy le Roy d'Assirie luy dit, qu'il disposast de ses Troupes, comme 
<pb id="page_1939" n="V03-P575"/>me il le trouveroit à propos. Cyrus s'en deffendit quelque temps : mais enfin il donna les ordres necessaires pour leur campement ; jusques à ce que l'on eust advisé avec plus de loisir, quels Quartiers on leur donneroit. Apres cela ces deux illustres Rivaux remontant à cheval, et prenant le chemin du Chasteau ou estoit la Princesse Araminte ; l'on eust dit qu'ils estoient Amis, et qu'ils n'avoient rien à démesler ensemble. En allant, Cyrus fit voir son Armée en Bataille au Roy d'Assirie ; luy monstra ses divers Quartiers ; les Montagnes où le Roy d'Armenie s'estoit retiré ; et les divers Postes qu'il avoit fait occuper. Mais de temps en temps ils soupiroient tous deux : et l'amour, la haine, et la douleur, agitoient si fort leur esprit, qu'ils avoient besoin de toute la Grandeur de leur ame, pour pouvoir demeurer dans les termes de civilité qu'ils s'estoient prescrits. Le Roy d'Assirie dit à Cyrus, qu'il avoit sçeu que Cresus Roy de Lydie armoit, sans qu'il en eust sçeu la raison : sçachant bien du moins, que ce n'estoit ny pour Ciaxare, ny pour luy. Ainsi s'entretenant de diverses choses, mais principalement de l'esperance qu'ils avoient de sçavoir des nouvelles de la Princesse Mandane, par la prise du Roy d'Armenie : ils arriverent au Chasteau : où Cyrus ayant fait donner un fort bel Apartement au Roy d'Assirie, le laissa pour aller songer aux choses necessaires à leur dessein. Joint aussi que la veuë de ce Rival luy remit si fortement dans l'esprit tous les démeslez qu'il avoit eus aveques luy, 
<pb id="page_1940" n="V03-P576"/>ors qu'il n'estoit que Philidaspe : qu'il fut bien aise ce pouvoir prendre un quart d heure pour s'entretenir dans sa Chambre, où il ne voulut estre suivy que de Feraulas. Ce n'estoit donc pas assez, dit il à ce cher Confident de sa passion, d'estre esloigné de ce que j'aime plus que ma vie, sans estre encore obligé de voir ce que je dois haïr jusques à la mort ? Cependant la generosité veut que je suspende tous mes ressentimens : et que j'agisse civilement, avec mon plus grand ennemy. Mais au moins si j'estois assuré que la divine Mandane me recompensast un jour de la violence que je me fais, je serois en quelque sorte consolé. Pour moy, interrompit Feraulas, je croy que vous devez plustost attendre des pleintes de la Princesse que des remercimens : lors qu'elle sçaura que vous avez promis au Roy d'Assirie de vous battre contre luy, quand vous l'aurez delivrée. Eh pleust aux Dieux, reprit l'affligé Cyrus avec precipitation ; pleust aux Dieux, dis-je, qu'elle fust en estat de me faire des reproches : et que je fusse en termes de tenir ma parole au Roy d'Assirie. Non Fortune, poursuivit il, je ne te demande autre grace, que celle de me faire delivrer ma Princesse : et de me voir l'Espée à la main contre ce redoutable Rival. Apres cela, laisse faire le reste à ma valeur et à mon amour : car quelque brave qu'il soit, je ne desespere pas de la victoire. Mais helas, adjoustoit il, pendant que la fureur me possede, et que la veuë de l'ancien Philidaspe resveille toutes mes jalousies et toute ma haine : le Roy 
<pb id="page_1941" n="V03-P577"/>de Pont, ce Prince qui m'a tant aimé sans me bien connoistre, et sans sçavoir que j'estois son Rival, triomphe de toutes mes peines. Peut-estre, dis-je, qu'il n'est pas seulement en pouvoir de jouir de la veuë de ma Princesse : mais peut-estre qu'il a gagné son coeur, et obtenu son pardon. Joint que ne l'ayant pas enlevée comme Philidaspe : et n'ayant presques fait que la sauver d'un naufrage : elle ne peut quasi le regarder comme son Ravisseur. Cependant il n'en est pas moins coupable à mes yeux ; et de quelque costé que je me tourne, je ne voy que des Ravisseurs de Mandane à punir. Mais helas ! je ne les voy encore que de loing, s'il faut ainsi dire, puis qu'il ne m'est pas permis d'attaquer le Roy d'Assirie presentement, et que je ne sçay pas où est le Roy de Pont. Comme il en estoit la, Aglatidas vint luy amener Artabane, qui depuis leur départ de Sinope, estoit allé joindre Ciaxare : et venoit assurer Cyrus, que dans deux jours toute l'Armée arriveroit devant Artaxate. Ce Prince le reçeut aveque joye, et parce que ce qu'il luy disoit luy estoit agreable, et parce qu'il estoit Amy d'Aglatidas. Il s'informa aveque soing de la santé de Ciaxare ; de celle des Rois de Phrigie et d'Hircanie ; de tous les autres Princes qui estoient dans cette Armée ; et de l'estat où elle estoit. En suitte de quoy jugeant à propos d'aller aprendre cette nouvelle au Roy d'Assirie, et à la Princesse Araminte : il dit fort obligeamment à Aglatidas, qu'il prist soing de son Amy. Mais (adjousta t'il adressant la parole à 
<pb id="page_1942" n="V03-P578"/>Artabane) ne luy dittes rien d'Amestris qui l'afflige : car sa propre passion le tourmente assez, sans y joindre peut-estre quelque nouveau malheur. Je suis bien marri, Seigneur, repliqua Artabane, de ne vous pouvoir obeïr : mais en venant icy j'ay desja dit en peu de mots à Aglatidas, que cette belle Personne n'est pas heureuse : et je luy ay apris aussi qu'Otane n'a pas voulu recevoir le Gouvernement de la Province des Arisantins, que vous luy aviez fait donner. Otane, reprit Cyrus fort surpris, n'a pas voulu accepter une chose si advantageuse pour luy ! et par quel sentiment en a t'il usé ainsi ? Je n'en sçay rien Seigneur, respondit il, mais je sçay bien qu'il a quitté Ecbatane : et que l'on disoit quand j'en suis parti, qu'il s'estoit venu jetter dans Artaxate : de sorte que si cela est vray, il est assurément sur ces Montagnes où le Roy d'Armenie s'est retiré. Si cela est, dit Cyrus à Aglatidas, il pourra estre que nous delivrerons Amestris plustost que Mandane : car il est à croire qu'Otane ayant fait une si lasche action, que celle de se jetter parmi les ennemis de son Prince, et de son Prince encore qui luy donnoit un Gouvernement tant au delà de son merite, il y perira et y mourra : et si cela est (adjousta t'il en sous-riant à demy, malgré sa melancolie) il faudra qu'Aglatidas aille consoler Amestris. Je ne sçay, reprit cét Amant affligé, si je seray jamais en estat de pouvoir consoler les autres : mais je sçay bien qu'il y a longtemps que j'ay besoin de consolation. En suitte il remercia 
<pb id="page_1943" n="V03-P579"/>Cyrus des tesmoignages de tendresse qu'il luy donnoit : et apres l'avoir acconpagné jusques à l'Apartement de la Princesse Araminte, il s'en alla entretenir son cher Artabane, avec plus de liberté et plus de loisir qu'il n'en avoit eu : afin d'apprendre plus particulierement de luy, tout ce qu'il sçavoit d'Amestris. Cependant apres que Cyrus eut apris à la Princesse Araminte, l'arrivée du Roy d'Assirie, et la nouvelle qu'il venoit de recevoir de Ciaxare : il passa à l'Apartement de son Rival, de qui les sentimens n'estoient guere plus tranquiles que ceux de Cyrus : qui du moins pouvoit vray-semblablement esperer d'estre aimé et d'estre heureux, dés qu'il auroit delivré Mandane, et vaincu le Roy d'Assirie. Mais pour luy, il ne pouvoit qu'en se flattant sur l'esperance de l'Oracle, pretendre jamais à autre satisfaction, qu'à celle de se vanger de Cyrus s'il le surmontoit. Ce n'est pas que comme l'esperance est inseparable de l'amour ; il ne creust quelques-fois que si cét illustre Rival n'estoit plus, il ne peust occuper sa place : mais ces momens là passoient bien viste : et il croyoit bien plus souvent, malgré cette assurance qu'il pensoit avoir reçeuë du Ciel, que quand mesme il auroit tué Cyrus, il en seroit encore plus haï, qu'il ne croyoit en devoir estre plus aimé. C'estoit donc en de pareils sentimens que ce Prince s'entretenoit, lors que Cyrus entra dans sa Chambre, pour luy dire ce qu'il venoit d'aprendre par Artabane : apres luy avoir parlé un quart d'heure, pour resoudre quel Quartier 
<pb id="page_1944" n="V03-P580"/>on donneroit le lendemain aux Troupes qu'il avoit amenées, il le quitta, pour aller songer à tant d'autres choses qu'il avoit à faire : pendant quoy le Roy d'Assirie fut visiter la Princesse Araminte, apres luy en avoir envoyé demander la permission, qu'elle luy accorda. Mais durant que cette conversation se fit, Cyrus envoya advertir ceux qui commandoient aux divers Postes qu'il occupoit, afin qu'ils ne fussent pas surpris, lors qu'ils verroient arriver les Troupes de Ciaxare. Il envoya mesme dans Artaxate, ordonner que l'on preparast le Palais du Roy d'Armenie, et pour Ciaxare, et pour la Princesse Araminte : car comme toute l'Armée alloit estre jointe, il creût à propos de s'assurer du dedans de la Ville, conme il s'estoit assuré du dehors. Il sçeut encore ce soir là par Araspe, qu'Hidaspe et Chrisante avoient deffait quelques Troupes que le Prince Phraarte vouloit faire descendre de la Montagne par un chemin destourné, pour aller querir des vivres, dans la Plaine. En suitte de quoy il se retira, et passa la nuit selon sa coustume : c'est à dire presques sans dormir, et tousjours fort inquieté. Le lendemain il fut luy mesme au Quartier d'Hidaspe, et à quelques autres : et le jour suivant, qui estoit celuy où Ciaxare devoit arriver, il voulut aller au devant de luy, et y mener le Roy d'Assirie. Ces deux Princes monterent donc à cheval, suivis seulement de Thrasibule, des Volontaires, et de deux cens Chevaux : et apres avoir fait avancer les Troupes Assiriennes, et les avoir rangées en 
<pb id="page_1945" n="V03-P581"/>Bataille aveques les autres, pour recevoir Ciaxare avec plus de ceremonie ; Cyrus envoya Araspe devant, afin de le preparer à la veuë du Roy d'Assirie. Ce n'est pas qu'il ne sçeust bien, que puis qu'il avoit donné sa parole il la tiendroit : mais c'est qu'il vouloit toujours faire toutes choses dans l'ordre. Comme ils eurent marché environ trois heures, ils commencerent de descouvrir ces espais tourbillons de poussiere qui precedent la marche des Armées, quand il fait sec comme il faisoit alors. En suitte de quoy ce grand Corps aprochant tousjours, et eux avançant de leur costé, ils eurent bien tost joint les premieres Troupes : et de là penetré jusques où estoit Ciaxare, avec le Roy de Phrigie. Dés que les gens de guerre virent Cyrus, ce furent des cris de joye, et des acclamations si grandes, qu'on eust dit qu'ils avoient oublié que Ciaxare estoit là : Cyrus leur fit signe de la main, avec une modestie extréme, qu'ils se teûssent, qu'ils marchassent ; et qu'ils gardassent leurs rangs : il avoit pourtant dans les yeux je ne sçay quel sous-rire si obligeant ; qu'il refusoit les honneurs qu'ils luy vouloient faire sans les fascher. Cependant le Roy d'Assirie escoutoit ces acclamations avec chagrin, quoy qu'il ne voulust pas le tesmoigner : Mais enfin ils joignirent Ciaxare, en un lieu où il estoit descendu de cheval pour se rafraichir un peu, et pour regarder filer les Troupes qu'il vouloit qui le precedassent en aprochant d'Artaxate. Cyrus ne le vit pas plustost de loing sous des arbres, 
<pb id="page_1946" n="V03-P582"/>qu'il en advertit le Roy d'Assirie : si bien que descendant à vingt pas prés du lieu où il estoit, ils furent le trouver à l'instant. Nostre invincible Heros s'avança trois pas devant son illustre Rival, comme pour le presenter : mais quoy qu'il peust faire, Ciaxare l'embrassa le premier : en suitte de quoy il salüa le Roy d'Assirie assez civilement : luy disant qu'encore qu'il fust la cause de tous ses desplaisirs, il estoit juste de reparer en quelque sorte, les incivilitez que l'on avoit faites autrefois à Philidaspe, par le respect que l'on rendroit au Roy d'Assirie. Seigneur, luy repliqua ce Prince, si j'ay failli envers vous, la Fortune m'en a bien puni : ce n'est pas que je croye que la perte de ma Couronne, vaille la perte de la Princesse Mandane : aussi est-ce avec intention de vous redonner la derniere sans vous redemander l'autre ; que je viens dans vostre Année hazarder ma vie pour vostre service. Si le bonheur de vos Armes, adjousta t'il, m'avoit laissé un plus grand nombre de Sujets, je vous aurois amené un plus grand secours : mais puis qu'ils sont devenus les vostres, j'espere que vous regarderez les douze mille hommes que je vous amene, comme s'il y en avoit cent mille : puis que c'est tout ce que je puis. Ciaxare luy respondit encore fort civilement : en suite de quoy, Thrasibule et les autres Personnes de qualité qui venoient du Camp, salüerent Ciaxare, et donnerent le temps à Cyrus de faire compliment au Roy de Phrigie, que le Roy d'Assirie ne pût s'empescher de regarder un peu fierement : 
<pb id="page_1947" n="V03-P583"/>se souvenant qu'il avoit changé de Parti, et abandonné le sien. Ciaxare les fit pourtant entre-salüer : puis apres tirant Cyrus à part, pendant que le Roy d'Assirie parloit à Thrasibule, il le loüa de ce qu'il avoit fait : s'affligeant pourtant aveques luy, de ce qu'il n'avoit pas encore trouvé la Princesse Mandane. Cyrus de son costé luy rendit conte en peu de mots, de ce qui s'estoit passé en Armenie, depuis qu'il y estoit arrivé, et de l'estat present des choses : apres quoy montant à cheval, et Ciaxare donnant la droite au Roy d'Assirie, comme au plus Grand Prince du monde, ils furent dans la grande Ville d'Artaxate : aupres de laquelle Cyrus par les ordres de Ciaxare, rangea toute son Armée en Bataille : afin que le Peuple demeurast plus facilement dans l'obeïssance apres l'avoir veuë : et que le Roy d'Armenie la descouvrant de dessus ses Montagnes, se resolust aussi plustost à se rendre. Cependant Cyrus commanda quelques unes des Troupes qu'il avoit amenées les premieres, pour aller entrer en garde devant le Palais que Ciaxare devoit occuper : il en envoya d'autres aux Places publiques ; à toutes les Portes ; et à tous les lieux de deffence. Et quand les choses furent en cét estat, Ciaxare suivy de tous ceux qui devoient loger dans Artaxate, y alla ; laissant tout le reste de son Armée campé aux bords de l'Araxe, qui traverse cette Plaine. Le lendemain Cyrus obligea Ciaxare à souffrir que l'on allast querir la Princesse Araminte au Chasteau où elle estoit, et qu'on l'amenast 
<pb id="page_1948" n="V03-P584"/>à Artaxate : le faisant aussi resoudre à la bi ? traiter, quoy qu'elle fust Soeur du troisiesme Ravisseur de Mandane. Ce Prince voulut luy mesme luy rendre cette civilité : de sorte qu'il fut la querir au Chasteau où elle estoit : et il la conduisit dans la Ville, où Ciaxare la visita : et à la priere de Cyrus il luy rendit tout l'honneur qui estoit deû à sa condition. On la logea dans un Palais separé, qui estoit au Prince Tigrane : Cyrus changeant le dessein qu'il avoit eu, parce qu'il jugea qu'elle seroit mieux en celuy là, à cause qu'elle y seroit plus libre. Les deux Capitaines qui estoient avec elle, furent aussi fort bien traitez par ce Prince : qui n'oublioit jamais rien à faire, de tout ce que la generosité, la raison, ou la seule civilité demandoient de luy. Le Roy de Phrigie visita aussi cette Princesse, se souvenant encore de l'amitié qu'il avoit euë aveque le Roy son Frere, bien qu'ils ne fussent plus de mesme Parti : et la confirma tousjours davantage dans l'estime qu'elle avoit desja conçeuë pour Cyrus. Le jour d'apres l'Arriere garde arriva, que conduisoit le Roy d'Hircanie, et on la fit camper dans cette mesme Plaine d'Artaxate : ce Prince ne voulant pas loger dans la Ville non plus que Cyrus, qui depuis que l'Armée fut arrivée coucha tousjours au Camp, aussi bien que le Roy d'Assirie : qui suivant son ancienne coustume, ne pût souffrir que son Rival fist plus que luy. Cependant on tint Conseil de Guerre, pour resoudre si on se contenteroit de continuer d'empescher seulement le passage 
<pb id="page_1949" n="V03-P585"/>des vivres à l'Ennemi, ou si on forceroit le Roy d'Armenie sur ces Montagnes, qui paroissoient si inaccessibles. Le Roy d'Assirie tout vaincu et tout ennemi qu'il estoit luy mesme, eut sa voix en cette deliberation : Mais quoy que Cyrus et luy, eussent tous deux dans leur coeur des sentimens de jalousie, qui ne pouvoient estre sans haine, et sans une secrette inclination à se contredire en toutes choses, ils furent pourtant tous deux d'un advis : et furent mesme les seuls qui conclurent à forcer le Roy d'Armenie sur ces Montagnes. Ce n'est pas qu'assurément ils ne connussent la raison : mais c'est que s'agissant de Mandane, et donnant leurs advis à la presence l'un de l'autre, ils vouloient tous deux aller aux choses les plus difficiles et les plus hasardeuses pour eux. C'estoit en vain qu'Hidaspe leur disoit, que quelques Soldats Armeniens qu'on avoit faits prisonniers, assuroient que leur Prince n'avoit plus de vivres que pour fort peu de jours : car ils respondoient à cela, qu'il ne faloit pas se fier à ce raport ; parce que c'est l'ordinaire aux Vaincus de cette condition, de vouloir flater leurs Vainqueurs, par quelque nouvelle avantageuse à leur Party, esperant en estre mieux traitez. Si on leur representoit, combien ces Montagnes estoient inaccessibles : et si on leur faisoit voir, qu'avec des pierres seulement, et en faisant rouler du haut en bas de gros cailloux et des morceaux de roche, six mille hommes les pouvoient deffendre contre deux cens mille : n'osant pas démentir leurs propres yeux, ny contredire 
<pb id="page_1950" n="V03-P586"/>directement ce qu'on leur objectoit ; ils disoient, qu'ils advoüoient bien qu'il y auroit des gens à perdre : mais qu'il ne faloit pas balancer cela avec la honte qu'il y auroit, d'avoir une si puissante Armée au pied de ces Montagnes sans rien entreprendre. Qu'il estoit necessaire d'estre bien tost esclaircis du lieu où estoit la Princesse Mandane : et que pour l'estre, il faloit prendre le Roy d'Armenie le plus promptement que l'on pourroit : et non pas s'amuser à vouloir simplement attendre que la faim le fist sortir de son Azile. Que peut-estre pendant qu'ils seroient occupez à garder seulement les passages et les advenuës de ces Montagnes, tous les Peuples des deux Armenies s'unissant, et se sous-levant tout d'un coup, leur donneroient apres bien de la peine : et qu'enfin leur advis estoit, de forcer les Ennemis. Mais quoy que les advis de Cyrus eussent accoustumé d'estre tousjours suivis, il n'en fut pas de mesme cette fois là : car tout d'une voix il fut resolu, que sçachant presques de certitude que le Roy d'Armenie avoit tres peu de vivres : et que sçachant aussi qu'à moins que de vouloir faire perir trente mille hommes, on ne pourroit venir à bout de ce dessein : il fut, dis je, resolu que l'on garderoit seulement les passages. Que l'on repousseroit vigoureusement, tous ceux qui voudroient descendre des Montagnes : et que pour les lasser, on feroit quelques fois semblant de les attaquer par divers endroits ; n'estant pas juste de faire perir tant de monde, par une simple impatience : 
<pb id="page_1951" n="V03-P587"/>principalement n'ayant alors aucune certitude que la Princesse Mandane fust en ce lieu là. Cét advis general ayant donc esté suivy, on ne songea plus qu'à faire une garde tres exacte, à l'entour de ces Montagnes : et à en reconnoistre bien tous les destours. Le lendemain Ciaxare voulut voir en Bataille les Troupes du Roy d'Assirie, que l'on confondit alors avec toutes les autres, comme estant presentement de mesme Party. Cependant cette espece de Siege sans Ville, ne fut pas aussi oisif, que Cyrus l'avoit pensé : car comme le Prince Phraarte estoit brave, et que de plus l'amour le faisoit agir, il commença de donner quelque occupation : ne l'ayant pû faire durant les premiers jours, parce qu'il avoit esté malade de douleur, de voir le mauvais succés des affaires du Roy son Pere, et la Princesse Araminte au pouvoir de ses Ennemis. Comme il sçavoit admirablement tous les destours de ces Montagnes, il faisoit quelquesfois pleuvoir en un moment, une gresle de Traits de dessus leurs plus bas coupeaux : puis disparoissant en un instant, on ne pouvoit mesme imaginer ce qu'il estoit devenu. Une autrefois il venoit la nuit jusques au pied des Montagnes, par des chemins tournoyans dans les Rochers, où les seuls Armeniens peuvent aller, afin de donner une alarme à tout le Camp : et comme il avoit d'assez bons Espions dans l'Armée de Ciaxare, il descendoit tousjours du costé que Cyrus n'estoit pas : car la valeur de ce Prince estoit redoutable aux Armeniens. Mais comme 
<pb id="page_1952" n="V03-P588"/>Cyrus n'estoit pas accoustumé d'estre surpris, et de ne surprendre pas les autres : il se resolut d'estre plusieurs nuits à tournoyer par tous les divers Quartiers : afin de pouvoir rencontrer cét Ennemy presque invisible, qui ne se trouvoit jamais de son costé : et qu'il avoit sçeu estre le Prince Phraarte, par quelques Prisonniers qu'il avoit faits. En une occasion comme celle là, le Roy d'Assirie n'avoit garde de manquer d'y estre : non plus que tous les Amis particuliers de Cyrus. Thrasibule, Aglatidas, Araspe, Persode, Gadate, Gobrias, Megabise, Hidaspe, Thimocrate, Leontidas, Philocles, Adusius, Chrisante, Feraulas, et beaucoup d'autres, estoient tousjours aveques luy. Apres avoir passé diverses nuits à cheval inutilement, enfin il en vint une où Phraarte n'ayant pû estre adverty du lieu où estoit Cyrus, et ayant dessein de faire passer seurement un Capitaine en Païsan, qu'il vouloit envoyer vers le Prince Tigrane son Frere ; descendit enfin du costé où Cyrus estoit en embuscade, avec six cens honmes seulement, qu'il avoit choisis luy mesme, pour le servir en cette occasion. Neantmoins il n'estoit pas encore si bien placé, que Phraarte prenant un petit sentier peu plus à gauche, ne peust s'avancer mesme jusques au delà du pied des Montagnes : Mais ce qui le fascha d'abord quand il s'en aperçeut, fut ce qui luy fut avantageux : car au mesme instant que Phraarte avec la moitié de ses gens eut abandonné le pied des Montagnes, Cyrus fut en diligence luy couper chemin. Toutefois trouvant qu'il y avoit encore 
<pb id="page_1953" n="V03-P589"/>du monde parmy les Rochers, aussi bien que dans la Plaine, il ne sçavoit plus de quel costé estoit le Prince Phraarte : de sorte que pour ne le manquer pas, il partagea aussi ses gens : et fit attaquer ceux de la Montagne par une partie, pendant que l'autre suivit ceux qui s'en estoient esloignez : et qui se voyant le chemin de la retraite coupé, voulurent en gagner un autre. Mais Cyrus les poursuivant ardemment, pendant que le Roy d'Assirie demeura à combatre ceux des Montagnes : comme les Estoiles esclairoient assez, parce que le Ciel estoit fort serein et fort découvert, ce Combat de nuit fut pourtant aspre et sanglant. Thrasibule et Aglatidas firent des merveilles, a seconder la valeur de Cyrus, qui ne trouva pas une petite resistance à ceux qu'il combatoit : car le Prince Phraarte qui s'y trouva, se deffendit en homme desesperé, et fit des choses dignes de memoire. Neantmoins ayant esté blessé au bras droit et à la main gauche, en façon qu'il ne pouvoit plus tenir son Espée : il ne songea plus qu'a tascher de se sauver. Il recula donc, suivy de quinze ou vingt des siens, pendant que les autres faisoient encore ferme : et sans que Cyrus ny ses gens s'en aperçeussent, il gagna un petit Valon, où tombe un torrent du haut des Montagnes : et là il se tint caché, esperant que quand le Combat seroit finy, les Troupes de Cyrus se retireroient, et qu'il pourroit peut-estre apres regagner le chemin des Rochers. Cependant le reste de ses gens ayant esté taillé en pieces, et Cyrus ne trouvant 
<pb id="page_1954" n="V03-P590"/>plus rien qui luy resistast, fut voir ce que le Roy d'Assirie auroit fait : il le trouva encore aux mains avec les Ennemis, qui ne fuyoient pas selon leur coustume, parce qu'ils sçavoient que le Prince Phraarte estoit engagé. Neantmoins esperant à la fin qu'il auroit regagné quelque autre endroit de la Montagne : et l'arrivée de Cyrus renforçant estrangement le Roy d'Assirie : ils se retirerent jusques à un passage au delà duquel on ne pouvoit plus les poursuivre : parce qu'il estoit si estroit, que deux hommes suffisoient pour y faire teste à cent mille. Apres avoir donc fait tout ce qu'ils croyoient pouvoir faire, et comme ils ne songeoient plus qu'à se ressembler pour se retirer : Cyrus s'informant de tous ses Amis, qu'il ne pouvoit bien discerner dans l'obscurité de la nuit ; Aglatidas qui le touchoit, luy dit qu'il avoit entendu nommer Otane pendant ce combat. J'ay encore entendu plus que vous, luy dit Cyrus, car j'ay oüy quelqu'un qui a crié, Otane est mort. Comme Aglatidas alloit respondre, on vint advertir Cyrus qu'il y avoit quelques ennemis qui se ralioient dans un petit Vallon : de sorte qu'à l'instant mesme il y fut, suivy de tout ce qu'il avoit de gens : Mais Phraarte (car c'estoit veritablement luy dont on vouloit parler) estant adverty de la chose, par un Soldat qu'il avoit fait mettre en sentinelle sur l'advenuë de cette petite Vallée : se voyant hors de pouvoir de combattre de sa personne : voyant de plus le petit nombre de gens qu'il avoit, et qu'ils estoient la plus part blessez 
<pb id="page_1955" n="V03-P591"/>aussi bien que luy ; leur commanda de quitter leur armes et de le suivre : aimant mieux, dit il, se fier en la generosité de son ennemy, qu'en une foible deffense qui ne pouvoit plus de rien servir. Joint que luy ne pouvant plus combatre : il trouvoit moins de honte à se rendre à un Ennemy genereux, que de fuir, ou de se laisser tuer sans resistance. Comme il eut donc esté obeï par les siens, il marcha vers l'endroit d'où il entendoit venir ses Ennemis : et comme par les rayons de la Lune qui s'estoit levée, il faisoit alors assez clair pour pouvoir discerner les objets : Cyrus ne fut pas plus tost en veuë, qu'un des gens de Phraarte qui le connoissoit, parce qu'il avoit esté avec Tigrane à Sinope, du temps que Cyrus estoit Artamene, le luy ayant monstré ; ce Prince s'écria par une genereuse hardiesse, dés qu'il creût en pouvoir estre entendu : Où vas tu Cyrus. Ne sçais tu pas qu'il n'est pas glorieux de vaincre tousjours ? Laisse toy vaincre quelquesfois : et crois certainement qu'estant vaincu de cette sorte, tu vaincras mieux qu'estant vainqueur : et en cette rencontre, tu conteras avec plus d'honneur entre tes Victoires, les Triomphes de ta clemence, que ceux de ta force et de son courage. Cyrus qui s'estoit arresté, dés qu'il avoit remarqué qu'il faloit escouter au lieu de combattre : dit en sous-riant, et en se tournant vers Chrisante qui le touchoit, rien n'est plus ingenieux que la mauvaise fortune : ny rien plus adroit que la necessité. Eh qu'il est bien vray de dire, que nous parlons beaucoup plus sagement 
<pb id="page_1956" n="V03-P592"/>et plus eloquemment quand nous sommes vaincus, que quand nous sommes vainqueurs. Apres cela tendant la main à cet Ennemy desarmé, qu'il ne connoissoit pas encore, assure toy, luy dit il, que tu n'auras mal aucun : et que qui que tu sois, il n'est point de service que je ne te veüille rendre, mesme jusques à la liberté : Car je suis accoustumé de tenir pour ennemis, non pas ceux qui se sont deffendus, mais ceux qui sont encore en pouvoir de se deffendre. Phraarte estant charmé de la generosité de Cyrus, je ne m'estonne pas, luy dit il, si les Dieux donnent si souvent la victoire, à un Prince qui en sçait si bien user : et je m'estonne encore moins, de la violente amitié que le Prince Tigrane mon Frere, a euë pour l'illustre Artamene. A ces mots Cyrus connoissant que c'estoit le Prince Phraarte, et Araspe qui le connoissoit l'en ayant encore assuré, il l'embrassa fort civilement : et remarquant qu'il estoit blessé, il donna ordre que l'on allast en diligence querir leurs chevaux, qu'ils avoient laissez à deux cens pas de l'endroit où ils estoient, afin de mener promptement le Prince Phraarte en lieu où il peust estre pensé : Car genereux Prince, luy dit il, le chemin de vos Montagnes en l'estat que vous estes, vous pourroit peut-estre incommoder. Ces chevaux estant venus, Cyrus commanda que l'on aidast au Prince Phraarte, et que deux Soldats conduisissent son cheval : parce qu'il ne pouvoit en tenir la bride, à cause de ses blessures. Mais comme ils vinrent à partir, Cyrus ne voyant 
<pb id="page_1957" n="V03-P593"/>point Thrasibule, en demanda des nouvelles : et on luy dit qu'il y avoit eu un des Ennemis blessé qui s'estoit rendu à luy, aupres de qui il s'estoit arresté. Feraulas adjousta que voyant le combat finy, il avoit fait porter ce Prisonnier vers le Camp par des Soldats, suivant ceux qui le portoient. Comme ce costé là n'estoit pas fort esloigné de l'endroit où logeoit le plus ordinairement Cyrus, ils furent bien tost à ses Tentes : où il fit mettre le Prince Phraarte dans un des Pavillons le plus magnifique : faisant appeller promptement les Chirurgiens, qui estoient à la Tente de Thrasibule, et voulant mesme le voir penser : Pendant quoy, il envoya Feraulas porter à Ciaxare la nouvelle de ce qui c'estoit passé. Les blessures du Prince Phraarte se trouvant estre plus incommodes que dangereuses, les Chirurgiens assurerent qu'il ne couroit aucun hazard, pourveu que la fiévre ne le prist pas : mais que pour l'empescher, il faloit le laisser en repos le reste de la nuit, et une bonne partie du matin. Cyrus se retira donc, aussi bien que le Roy d'Assirie : quoy que ce ne fust pas sans peine, de n'oser en l'estat qu'estoit Phraarte, luy demander ce qu'il sçavoit de la Princesse Mandane. Neantmoins la raison l'emporta cette fois là sur l'amour : et Cyrus se resolut de differer de quelques heures, à satisfaire son envie. Cependant comme le Prince Thrasibule ne paroissoit point, et qu'il avoit sçeu que ses Chirurgiens venoient de sa Tente, il leur demanda qui ils y avoient pensé ? Ils luy respondirent 
<pb id="page_1958" n="V03-P594"/>que c'estoit un homme de fort bonne mine, qui estoit en grand danger de mourir, et qui disoit cent choses obligeantes à Thrasibule, qui paroissoit estre aussi fort touché : et qu'assurément c'estoit un homme de condition. Comme Cyrus alloit envoyer luy demander qui c'estoit, Thrasibule ayant laissé son Prisonnier blessé en repos, suivant les ordres des Chirurgiens, vint luy rendre conte de son avanture : Cyrus ne l'aperçeut pas plus tost, que voyant beaucoup de melancolie sur son visage. Qu'avez vous, genereux Prince ? luy dit il fort obligeament : et seriez vous bien assez malheureux, pour avoir blessé un Amy de Thrasibule, en pensant seulement blesser un de nos ennemis ; Seigneur, luy dit il, pour vous faire connoistre mon avanture d'aujourd'huy, il faudroit vous dire toute ma vie : estant impossible que vous puissiez comprendre autrement la bizarrerie de mon destin. Car, Seigneur, quand je vous auray dit que celuy qui est vostre Prisonnier, et qui est blessé dans ma Tente, est Fils du sage Pittacus Prince de Mytilene, et qu'il s'appelle Tisandre : vous sçaurez sans doute qu'il est fils d'un des premiers hommes de toute la Grece : mais vous ne sçaurez pas pour cela qu'il y a tant de sentimens differens dans mon coeur pour luy, que je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme pour ce qui le regarde. Il y a longtemps, luy dit Cyrus, que j'ay une envie extréme de sçavoir la vie d'un Prince qui m'a apris à vaincre en me surmontant : car il est vray que je dois à l'amour que 
<pb id="page_1959" n="V03-P595"/>j'eus pour vostre valeur, une bonne partie de la mienne. Mais illustre Thrasibule, j'ay tousjours esté si occupé de mes propres malheurs, depuis que je vous retrouvay à Sinope, que je n'ay pas eu loisir de vous demander le recit des vostres. Cependant preparez vous à me les apprendre bien tost : car je ne les puis pas ignorer davantage, apres ce que vous me venez de dire. C'est pourquoy allez vous reposer, et prendre soing de vostre blessé, que je ne sçay encore si je dois aimer ou haïr pour l'amour de vous : et si la conversation que je dois avoir avec le Prince Phraarte touchant la Princesse Mandane ne me desespere pas trop, et ne m'oste point la raison en m'ostant l'esperance : je tascheray de mesnager une heure, où je puisse vous entretenir en particulier. Thrasibule remercia Cyrus de sa bonté, et se retira : laissant ce Prince dans la liberté de se coucher deux ou trois heures sur son lict, pour se remettre de a fatigue qu'il venoit d'avoir. Son dormir ne fut pas fort tranquile : car l'impatience de pouvoir parler à Phraarte, le tourmentoit de telle sorte, qu'il ne pouvoit trouver aucun repos. Il envoya vingt fois sçavoir s'il estoit esveillé, et comment il se trouvoit de ses blessures : mais on luy raportoit tousjours qu'il dormoit encore. Enfin s'ennuyant extrémement, et voulant le voir auparavant que le Roy d'Assirie y peust estre ; il fut luy mesme apprendre l'estat où il estoit : et il arriva justement comme il venoit de s'éveiller : et entra dans sa Chambre, comme les Medecins et 
<pb id="page_1960" n="V03-P596"/>les Chirurgiens y entroient. Ils le trouverent assez bien : de sorte qu'apres l'avoir pensé, sans luy deffendre de parler, comme ils avoient fait le soir : ils le laisserent dans la liberté de faire compliment à Cyrus, des soins qu'il avoit de luy. Seigneur, luy dit il, si vous traittez vos Ennemis de cette sorte, comment agissez vous avec vos Amis ? Vous le sçaurez par vostre propre experience, luy dit il, si vous le voulez : car vous n'avez qu'à me dire sincerement où est la Princesse Mandane, pour m'obliger à n'estre plus vostre ennemy. Je voudrois, luy dit ce Prince, pouvoir satisfaire vostre curiosité, je le ferois avec une extréme joye : mais je vous proteste par tous les Dieux que nous adorons, que je n'en sçay rien du tout. Et pour vous monstrer que je suis sincere, je ne vous dis pas avec la mesme fermeté, que le Roy mon Pere ne le sçait point : parce que comme c'est un Prince qui ne donne connoissance à personne des affaires de son Estat, il pourroit estre qu'il le sçauroit sans que je le sçeusse. Mais Seigneur, si vous pouvez estre capable de vous fier à la parole d'un Ennemy, souffrez que j'aille dés que je le pourray, parler au Roy mon Pere, et employer toute mon adresse pour descouvrir la verité que je viendray apres vous redire sincerement. Genereux Prince, luy repliqua Cyrus, vous n'avez point de parole à donner ; vous estes libre ; et vous pourrez faire ce qu'il vous plaira : car je sers un Roy accoustumé à tenir les promesses que je fais. Ainsi quand vous voudrez retourner trouver le Roy vostre Pere 
<pb id="page_1961" n="V03-P597"/>vous le pourrez : Mais s'il est vray que les prieres d'un Ennemy puissent quelque chose sur vostre esprit, je vous conjureray de vouloir obliger le Roy d'Armenie à dire ce qu'il sçait de la Princesse Mandane : et à ne vouloir pas forcer Ciaxare à le destruire malgré qu'il en ait. Vous pouvez avoir veû de dessus vos Montagnes quelle est son Armée : de sorte que par raison et par generosité, ne me refusez pas ce que je vous demande. Phraarte luy fit encore cent protestations de sincerité et de franchise : et luy dit que si ses Chirurgiens jugeoient qu'on le peust transporter dés le lendemain, il iroit trouver le Roy son Pere ; sans vouloir pourtant joüir de la grace qu'il luy vouloit faire de le delivrer absolument. Mais, luy dit il, pour vous obliger à vous fier en mes paroles, je veux vous confier un secret qui m'importe de la vie : c'est, Seigneur, que vous tenez en vos mains une Princesse ; qui possede dans le coeur de Phraarte, la mesme place que l'illustre Mandane tient dans celuy du genereux Cyrus. Ainsi tenant en vostre puissance un gage qui m'est si cher et si precieux, vous devez attendre de moy une fidelité que peu d'ennemis ont pour ceux qui leur font la guerre. Comme ils estoient là, on vint advertir Cyrus que Ciaxare et le Roy de Phrigie, qui logeoit dans Artaxate aussi bien que luy, arrivoient au Camp, il quitta donc Phraarte pour les aller recevoir : justement comme le Roy d'Assirie entroit ; poussé de la mesme curiosité que luy, de sçavoir des nouvelles de Mandane. Mais 
<pb id="page_1962" n="V03-P598"/>Cyrus luy ayant dit en peu de mots et en rougissant, la response de Phraarte ; ils furent ensemble au devant de Ciaxare, qui les loüa tous deux extrémement : Mais qui flata pourtant si obligeamment Cyrus, qu'il estoit aisé de voir la difference qu'il faisoit de l'un à l'autre. Cyrus luy rendit conte de la conversation qu'il venoit d'avoir avec Phraarte : et le supplia de trouver bon qu'il en usast comme il luy avoit promis : ce qu'il obtint aisément, s'imaginant en effet qu'il seroit plus aisé de sçavoir la verité par l'adresse de ce Prince que par toute autre voye. De sorte que Ciaxare ayant donné plein pouvoir à Cyrus d'agir en cette rencontre et en toutes les autres comme il le jugeroit à propos, mesme sans le consulter : il s'en retourna à Artaxate, apres avoir fait l'honneur à Phraarte et à Tisandre de les visiter. Cependant Aglatidas qui croyoit avoir oüy le Nom d'Otane dans ce Combat de nuit, et à qui Cyrus avoit assuré avoir entendu crier en combatant qu'Otane estoit mort, fut voir le Prince Phraarte : et le supplier de luy aprendre s'il estoit vray qu'il fust engagé dans son Party, et qu'il eust esté la nuit derniere du Combat qui s'estoit fait. Phraarte luy dit que l'une et l'autre de ces choses estoient vrayes : et qu'il croyoit mesme qu'il avoit pery en cette occasion, parce qu'il avoit entendu un des siens qui durant la chaleur du Combat, avoit crié qu'Otane estoit mort. Aglatidas sçachant cela, pria Artabane qui le connoissoit fort, d'aller tascher d'en aprendre des nouvelles plus 
<pb id="page_1963" n="V03-P599"/>certaines, durant les deux heures de Tréve que l'on avoit accordées aux Ennemis pour retirer leurs morts : et qui les avoient demandées principalement, pour voir si le Prince Phraarte ne s'y trouveroit point. Artabane fut donc avec ceux que Cyrus envoya, pour retirer aussi les corps de dix ou douze Soldats des siens qu'il avoit perdus en cette occasion : et il y fut feignant de chercher quelque Officier qui ne paroissoit point, et qu'il disoit estre de ses Amis. Il chercha donc soigneusement parmy tous ces Soldats qui avoient pery en cette occasion : mais quoy qu'il n'y trouvast pas le corps d'Otane, il ne laissa pourtant pas d'aporter presques la nouvelle assurée de sa mort : car il vit parmy les Armeniens qui remportoient ceux des leurs qui avoient esté tuez, un Escuyer d'Otane qu'il connoissoit de veuë : et qui cherchât son Maistre fut au bord du Torrent qui tombe dans ce petit Valon où le Prince Phraarte s'estoit retiré. Mais à peine y fut il qu'il fit un grand cry : Artabane s'aprocha alors de luy, et vit entre des Rochers que la chutte du Torrent couvroit à demy de gros boüillons d'escume, un homme mort, dont on ne voyoit pas le visage : sur lequel ces bouillons d'eau tumultueux et blanchissans, se precipitoient continuellement les uns sur les autres, et ne donnoient pas loisir de le pouvoir bien discerner. Neantmoins par le reste du corps que l'on apercevoit mieux, cét Escuyer d'Otane, ne douta point que ce ne fust son Maistre qu'il voyoit en cét estat là : car il en connoissoit l'habillement 
<pb id="page_1964" n="V03-P600"/>et les armes qui estoient fort remarquables. Il voyoit mesme par une espaule qu'il avoit toute hors de l'eau, qu'il avoit esté extrémement blessé, parce qu'elle étroit toute sanglante. Cependant comme ce Torrent estoit fort large et fort rapide et assez profond, on ne pouvoit pas aller facilement où estoit ce Mort. Ils envoyerent querir quelques Lances pour le retirer, mais elles se trouverent trop courtes : de sorte qu'il falut imaginer quelque autre invention : car un homme n'y pouvoit aller de pied ferme, ny entreprendre d'y nager. Mais durant qu'ils cherchoient quelque nouveau moyen de retirer ce Corps, une grande chutte d'eau le destacha des pointes de Rocher qui l'avoient arresté : et le roula avec precipitation parmy ses flots jusques à trente pas de là, sans qu'on le peust empescher ; où par son impetuosité, le Torrent le poussa dans un abysme, où il se perdoit luy mesme, et s'engloutissoit sous la Terre. De sorte qu'Artabane n'ayant plus rien à attendre en ce lieu là, s'en retourna au Camp, porter la nouvelle assurée de la perte d'Otane, comme l'ayant veû mort de ses propres yeux : Estant à croire que fuyant comme les autres avoient fait dans ce petit Vallon, et estant blessé, il estoit tombé dans ce Torrent, et y avoit pery. Du moins fut-ce tout ce qu'Artabane en pût imaginer : car pour les autres gens, ils en penserent cent choses toutes contraires les unes aux autres. Tous ceux qui sçavoient l'interest qu'Aglatidas avoit à la vie ou à 
<pb id="page_1965" n="V03-P601"/>la mort de cét homme, s'en réjoüissoient : mais pour luy il estoit trop sage et trop accoustumé à la douleur, pour passer si tost de la melancolie à la joye : et il disoit seulement à tous ceux qui luy en parloient, qu'il n'estoit pas marry qu'Amestris fust delivrée de son Tiran. Cependant Megabise qui devoit aussi en estre bien aise par la mesme raison, s'en affligea : parce qu'il creut qu'Aglatidas pourroit peut-estre enfin estre heureux. De sorte que luy qui pensoit n'aimer plus Amestris, s'aperçeut qu'il l'aimoit encore, par le renouvellement de la haine secrette qu'il eut en cét instant pour Aglatidas. Il n'osa pourtant la tesmoigner : car Cyrus l'aimoit si tendrement, que ç'eust esté un crime capital, que d'estre son ennemy declaré. Cependant Thrasibule estoit aupres de Tisandre, que les Chirurgiens, apres avoir levé le premier appareil, trouverent un peu mieux ; le Prince Phraarte aussi passa le jour fort doucement : si bien que le lendemain il pria Cyrus de souffrir qu'il allast vers le Roy son Pere ; parce que n'estant blessé qu'au bras et à la main, il ne laisseroit pas de s'aquiter de sa commission. Mais Cyrus voulut du moins qu'on le portast dans une chaise, ce qu'il fut contraint de vouloir aussi : de sorte que le jour suivant dés le matin, justement comme le Roy d'Armenie envoyoit demander des nouvelles du Prince son Fils, il partit avec une Escorte de deux cens Soldats seulement : et quelques Officiers pour le conduire, jusques à la premiere Garde avancée du Roy d'Armenie : 
<pb id="page_1966" n="V03-P602"/>auquel Cyrus accorda une nouvelle Tréve, jusques à ce que le Prince Phraarte eust rendu sa response. Pendant ce petit intervale, où Cyrus avoit du moins la consolation de pouvoir esperer d'estre bien tost esclaircy de la verité de ce qu'il vouloit aprendre : il songea à rendre à tout le monde toute la civilité qu'il croyoit devoir. Il fut à Artaxate voir Ciaxare : il y visita la Princesse Araminte : et luy dit precisément tout ce que le Prince Phraarte luy avoit dit d'elle, et tout ce qui s'estoit passé entre eux, ce qu'elle n'entendit pas sans rougir. Elle remercia Cyrus, de la liberté qu'il avoit donnée à ce Prince : mais ce fut d'une maniere qui luy fit bien connoistre que c'estoit plustost pour l'avoir delivrée des nouvelles marques d'affection qu'il luy auroit renduës s'il fust demeuré son Prisonnier, que non pas pour l'amour de luy, quoy qu'elle l'estimast assez. Apres cela Cyrus s'en retourna au Camp : resvant tousjours à sa chere Mandane, ou s'en entretenant tousjours avec Aglatidas, avec Chrisante, ou avec Feraulas, en qui il avoit beaucoup de confiance. Il aimoit aussi fort Araspe : mais comme il n'avoit jamais rien aime il ne luy parloit aussi jamais de sa passion. Comme il fut arrivé au Camp, il alla droit à la Tente de Thrasibule, où il voulut passer le reste du jour et tout le soir, afin d'aprendre ce qu'il y avoit si longtemps qu'il avoit envie de sçavoir. Aussi tost qu'il y fut, ayant tesmoigné vouloir estre seul avec Thrasibule, tout le monde les laissa en liberté de s'entretenir : de 
<pb id="page_1967" n="V03-P603"/>sorte qu'ils ne furent pas plustost seuls, que Cyrus le regardant, luy dit fort obligeamment. Et bien mon ancien vainqueur, vous laisserez vous vaincre aujourd'huy ? et m'aprendrez vous toutes les circonstances d'une vie, de qui tout ce que l'en connois est glorieux ? Vous ne parlerez pas ainsi du reste quand vous le sçaurez, repliqua Thrasibule en soupirant : car Seigneur, vous n'y trouverez que deux choses : beaucoup de foiblesse, et beaucoup d'infortune. Neantmoins puis que vous le voulez ainsi, et qu'en effet il m'importe presentement en l'estat où sont mes affaires, que vous les sçachiez telles qu'elles sont : je vous obeïray exactement. Mais Seigneur, pourrez vous bien souffrir que je vous entretienne de tant de petites choses, qui vous doivent estre indifferentes, et qui paroissent en effet tres peu considerables, à ceux qui ne connoissent pas l'amour ? Il n'en est point de petites, reprit Cyrus, quand elles touchent nos Amis : et puis mon cher Thrasibule, dit il en soupirant aussi bien que luy, je ne suis pas ignorant du mal dont je m'imagine que vous vous plaignez. Parlez donc je vous en conjure : et ne craignez pas de me dérober un temps que je pourrois employer à quelque autre chose : car puis que nous avons tresve avec le Roy d'Armenie, nous aurons tout le reste du jour, tout le soir, et mesme si vous le voulez toute la nuit, à nous entretenir. II y a desja longtemps, poursuivit il, que les nuits ne sont plus pour moy, ce qu'elles sont pour tous les autres hommes : et que 
<pb id="page_1968" n="V03-P604"/>je n'ay plus guere de part, au repos ny au sommeil. Thrasibule voyant donc qu'il luy faloit obeïr, et sçachant en effet qu'il luy importoit de tout que Cyrus sçeust ses avantures passées, et l'estat present de sa fortune : apres que ce Prince se fut assis, et que par ses ordres il eut aussi pris sa place vis à vis de luy, sur un siege qu'il choisit pourtant un peu plus bas, il commença de luy parler en ces termes.
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<div2 id="page_CYRUS030302" type="sequence" n="Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : contexte politique de Milet">
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HISTOIRE DE THRASIBULE ET D'ALCIONIDE.
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Si j'avois eu l'ame aussi sensible à l'ambition qu'à l'amour, je ne pense pas qu'il eust esté possible que j'eusse pû suporter les malheurs qui me sont arrivez : mais il est vray qu'ayant tousjours plus tost fait consister la veritable gloire, à meriter les Couronnes qu'à les posseder, je n'ay pas eu besoin de toute ma constance, tant que je n'ay esté tourmenté que par cette superbe passion, qui fait et qui destruit toutes les Monarchies et toutes les Republiques qui sont au monde. Ce n'est pas que je n'aye senti la perte de la Souveraineté qui m'apartenoit : mais c'est enfin que je ne me suis abandonné à la douleur et au desespoir, que lors que cette perte a esté un obstacle à mon amour. Ainsi on peut presques dire, que je n'ay senti l'ambition, que quand j'ay esté amoureux. Mais Seigneur, pour vous aprendre la persecution que j'ay soufferte, et par la Fortune, et par l'Amour : 
<pb id="page_1969" n="V03-P605"/>il faut que je vous die que je suis fils de Thrasibule Prince de Milet, du quel je porte le Nom : qui tant qu'il a vescu, a esté Amy particulier de Periandre Roy de Corinthe ; et de qui le Nom a esté assez connu durant sa vie, par la guerre qu'il eut onze ans durant contre Sadiatte petit fils de Gyges, et contre Aliatte Pere de Cresus, qu'il finit avec assez de bonheur, d'adresse, et de gloire, pour vous la raconter en peu de mots : puis que ce qui suivit bien tost apres, est le fondement de tous mes malheurs. Cette guerre, Seigneur, estoit d'autant plus considerable, qu'elle avoit commencé durant le regne de Giges, lors qu'il usurpa la Couronne sur les Heraclides : car depuis cela, Ardis qui luy succeda la fit encore durer, comme fit en suitte Sadiatte son fils ; et apres luy, comme je l'ay desja dit, Aliatte fit la mesme chose. Le Prince mon Pere estant donc assez occupé au commencement de son regne, pour affermir dans sa Maison la Souveraine authorité, qui effectivement luy appartenoit, quoy que ses ennemis en ayent voulu dire : il ne pût pas durant les premieres années qu'il soutint cette guerre contre Sadiatte, s'y opposer avec toute la force qu'il eust pû, s'il n'eust point eu d'ennemis au dedans de sa Ville. Mais ne voulant pas en sortir, de peur que son absence ne donnast lieu aux seditieux de remuer, Sadiatte estoit Maistre de la Campagne : et il fit cette guerre pendant six ans, d'une assez estrange maniere. Car sans rien entreprendre contre la Ville, il mettoit 
<pb id="page_1970" n="V03-P606"/>seulement toutes les années, a la Saison de la recolte, une grande et puissante Armée sur pied, qu'il menoit dans les Terres des Milesiens : et là sans brusler les Maisons, ny détruire pas un Village ; il faisoit seulement enlever tous les bleds et tous les fruits, et puis il s'en retournoit, sans s'arrester dans leur Païs. Comme mon Pere estoit le plus fort sur la Mer, il sçavoit bien qu'il luy eust esté inutile de venir attaquer Milet, par terre seulement, puis qu'il ne pourroit l'affamer : mais il esperoit que les Milesiens estant forcez d'acheter des bleds des Estrangers, s'espuiseroient d'argent, et se revolteroient en suitte contre leur Prince. Il n'en alla pourtant pas ainsi : car jusques à ce que mon Pere se fust rendu Maistre absolu de son Peuple, par une fermeté un peu severe, il ne quitta point la Ville : disant à ceux qui luy en parloient, que la Mer luy pouvoit redonner des bleds, mais que rien ne luy pourroit rendre Milet s'il l'avoit perdu. Enfin apres qu'il eut obligé le Peuple par la crainte à se soumettre absolument, il se mit en campagne aussi tost apres la mort de Sadiatte : de sorte que comme le nouveau Roy de Lydie avoit intention de se signaler, ils firent la guerre d'une autre façon. Le Prince mon Pere sans estre secouru d'aucun Peuple des Ioniens, excepté de ceux de l'Isle de Chio, qui se souvinrent du secours qu'il leur avoit donné, quand ceux d'Erithrée leur faisoient la guerre, se vit en estat donner la celebre Bataille de Limenie : et celle qu'il donna en suitte sur les bords de la 
<pb id="page_1971" n="V03-P607"/>Riviere de Meandre où il tua de sa main, le Fils du Prince de Phocée. Car encore que ces deux Batailles fussent sanglantes de part et d'autre, et que la victoire en fust mesme un peu douteuse : elles arresterent pourtant les progrés d'Aliatte : qui desesperé de n'avoir pas pleinement vaincu comme il l'esperoit, fit mettre le feu en s'en retournant, à toute une grande Campagne couverte de bleds : et non seulement ces bleds perirent parmi la flame, mais comme le vent estoit grand, ils mirent au Temple de Minerve, surnommée Assesienne, qui fut entierement consumé. Cét accident affligea alors plus le Peuple de Milet que le Roy de Lydie : mais à quelque temps de là, ce Prince estant tombé tres malade, et ayant envoyé consulter l'Oracle de Delphes : la Pithie dit aux Lydiens, qu'elle ne leur respondroit point, qu'ils n'eussent fait rebastir le Temple de Minerve qu'ils avoient bruslé. Periandre qui sçeut cette response, en envoya advertir le Prince mon Pere, afin qu'il profitast de cét advis : de sorte qu'ayant sçeu quelque temps apres, que des Ambassadeurs de Lydie devoient venir luy demander la permission de faire rebastir ce Temple : il fit commandement à tous les habitans de Milet, de porter tout ce qu'ils avoient de provisions de bleds aux Places publiques destinées à le vendre, par lesquelles il vouloit faire passer ces Ambassadeurs de Lydie. Et en effet, la chose ayant esté executée ainsi, et ces Ambassadeurs ayant fait leur raport à leur Maistre de ce qu'ils avoient veû : il 
<pb id="page_1972" n="V03-P608"/>desespera de pouvoir jamais vaincre le Prince mon Pere ; et se resolut enfin d'entendre à une Paix, qui fut bien glorieuse aux Milesiens, puis qu'elle fit voir qu'ils avoient pû soustenir la guerre eux seuls contre quatre Rois. Aliatte fit donc bastir deux Temples au lieu d'un aupres d'Assise : et ayant en suitte recouvré la santé, il fut apres cela Amy particulier du Prince mon Pere : qui depuis cét accord, fut tres paisible possesseur de son Estat, malgré toutes les diverses factions qu'il sçavoit estre, en secret parmi ses Sujets. Car il avoit une Politique ferme et hardie, qui le faisoit craindre de tout le monde : et qui destruisoit toutes les conjurations que l'on faisoit contre luy. Les choses estant en ces termes, il vescut avec assez de tranquilité durant long temps : et Milet fut assurément la plus magnifique Ville de toute la Carie. Je pouvois avoir alors treize ou quatorze ans, et un fils naturel du Prince mon Pere nommé Alexidesme, dix sept ou dix huit ; comme il l'avoit eu d'une Esclave dont il avoit esté fort amoureux, il l'aimoit beaucoup : et le faisoit eslever presque avec les mesmes soins que moy. Comme j'avois perdu fort jeune la Princesse ma Mere, et qu'il avoit depuis affranchi et espousé celle d'Alexidesme, ce Prince illegitime avoit un puissant appuy dont j'estois privé : car cette Femme est une personne d'un esprit artificieux et adroit, capable de toutes choses. En ce temps-là le sage Thales si connu et si celebre, revint d'un long voyage qu'il avoit fait en Egipte, durant que 
<pb id="page_1973" n="V03-P609"/>Solon y estoit : et il conçeut une si grande amitié pour moy, que je puis dire sans mensonge, que je dois à ses preceptes et à ses conseils, le peu de vertu que j'ay. Si j'en eusse pourtant profité autant que je le devois, je ne serois pas sans doute aussi malheureux que je le suis : car il m'avoit tousjours tant parlé contre l'amour, et mesme contre le mariage : que si j'eusse suivi ses avis, je n'aurois du moins eu qu'une partie de mes malheurs. La regle principale qu'il donnoit pour la conduite de la vie, estoit de ne faire jamais ce que l'on blasmoit en autruy : neantmoins quoy qu'il m'eust dit cela plus de cent fois, je n'en suis pas demeuré en ces termes : et apres avoir tant blasmé moy mesme ceux qui avoient la foiblesse de se laisser vaincre à la beauté, jusques à en perdre le repos : je suis en suitte venu à aimer, jusques à en perdre la raison. Mais comme les malheurs de ma fortune ont precedé ceux de mon amour, il faut que je vous die aussi auparavant, que Melasie (c'est ainsi que se nomme la Mere d'Alexidesme, que mon Pere avoit espousée, comme je vous l'ay dit, depuis que la veritable Princesse de Milet ma Mere estoit morte) se mit dans la fantaisie que son fils se mariast avec une fille de Milet, qui estoit extrémement riche, et de la plus haute qualité. D'abord cela parut estrange à tout le monde : car on avoit crû que vray-semblablement t'y devois songer. Mais voyant que le Prince mon Pere l'aprouvoit, personne n'osa plus en murmurer : et Alexidesme continua sa 
<pb id="page_1974" n="V03-P610"/>recherche sans aucun obstacle. Car quoy que cette fille, qui se nommoit Leonce, de qui le Pere estoit mort, et qui estoit, demeurée sous la conduite de sa Mere eust de l'aversion pour Alexidesme, elle la cachoit, par le commandement de ses parens. En effet (s'il m'est permis de parler sincerement d'un homme, qui a fait tous les malheurs de ma vie) il est certain qu'Alexidesme estoit peu aimable : il avoit sans doute l'humeur violente de feu mon Pere, mais il n'en avoit ny la capacité ; ny la fermeté ; ny cent autres bonnes qualitez qu'il possedoit. Au contraire, il estoit coleré, cruel, ambitieux, foible, et entreprenant tout ensemble. Pour sa personne, elle estoit bien faite : et il y avoit une notable difference, de son corps à son esprit. Cependant parce que Melasie pouvoit alors toutes choses sur le coeur du Prince son Mary ; il ne voyoit point les deffauts de son fils ; ou du moins il agissoit comme s'il ne les eust point connus : le flattant ; le caressant ; et ne faisant presque aucune distinction en aparence, de moy à Alexidesme : quoy que si je l'ose dire, je n'eusse pas lés vices qui le noircissoient, et qui le noircissent encore. La Mere de Leonce, estoit Soeur du Prince de Phocée, de qui mon Pere, comme je vous l'ay dit, avoit tué le Fils à la derniere Bataille qu'il avoit donnée contre le Roy de Lydie : de sorte que dans le fonds de son ame, elle haissoit toute nostre Maison. Neantmoins comme le Prince de Phocée estoit ambitieux, il luy manda 
<pb id="page_1975" n="V03-P611"/>que si elle croyoit pouvoir trouver les voyes de faire regner Alexidesme à mon prejudice, elle consentist à ce Mariage : mais qu'à moins que de cela, il seroit son ennemy, si elle y songeoit seulement. Cette Femme donc qui estoit ambitieuse, aussi bien que son Frere, et qui avoit grande amitié avec Melasie, luy parla avec tant d'adresse ; que comme deux personnes possedées d'une mesme passion s'entendent facilement, et devinent presque sans peine, leurs pensées les plus secrettes : ces deux Femmes que l'ambition seule faisoit agir, connurent bien tost qu'elles souhaitoient la mesme chose. De sorte que ne se cachant plus leurs sentimens, elles consulterent entre elles : et resolurent ensemble, de faire regner Alexidesme, quand mesme il faudroit faire plusieurs crimes pour cela. Pendant que ces choses se passoient ainsi, le Prince mon Pere faisoit achever cette belle et forte Citadelle qui est à Milet : et je m'occupois continuellement, ou à mes exercices ; ou à la conversation de Thales ; ou à me divertir aux aures choses où un Prince de mon âge pouvoit raisonnablement prendre plaisir. Je vivois sans doute civilement avec Melasie, et avec Alexidesme : mais j'avouë pourtant que j'avois naturellement une si forte aversion pour l'un et pour l'autre, que j'avois bien de la peine a la cacher. Cependant le Mariage de Leonce ne s'achevoit point : car conme le Prince de Phocée vouloit voir quelque apparence à ce qu'il souhaitoit, avant que d'y consentir : sa Soeur, nommée Philodice, 
<pb id="page_1976" n="V03-P612"/>differoit la chose avec adresse. Elle ne pouvoit pas mesme s'achever si tost : parce que ceux de Prienne ayant esté forcez de declarer la guerre à Polycrate Prince de Samos, qui vouloit estre Roy de la Mer, et qui combatoit tout ce qu'il y rencontroit : mon Pere creut que par Politique il faloit s'oposer à cette nouvelle Puissance, puis qu'il y en avoit un pretexte. Ainsi il fit une Armée navale, dont il fut contraint de me donner la conduitte, ne pouvant avec bien-seance ne le faire pas : puis qu'il ne vouloit point aller en Personne à cette guerre. Ce n'est pas que je ne fusse fort jeune pour cét employ, car je n'avois encore que quinze ans : Mais comme mon Lieutenant General estoit un homme experimenté, je n'en avois que l'honneur : encore ne sçay-je si je l'eusse eu seul, n'eust esté qu'Alexidesme tomba malade, et qu'il ne pût venir à ce voyage. Le Prince Philoxipe qui estoit alors de mesme âge que moy, et le Prince Tisandre, poussez d'un mesme desir de gloire, vinrent se jetter dans nostre Parti : et firent des choses prodigieuses en cette guerre, qui ne fut pourtant pas trop heureuse pour nous : car le bonheur de Polycrate est si grand, que rien ne luy peut resister. Je diray neantmoins sans mensonge, que si nous fusmes quelquesfois vaincus, nous ne le fusmes pas sans gloire : et que si nous ne vainquisimes point, nous monstrasmes du moins à nos Ennemis, que nous meritions de vaincre. La Paix se rit alors, par l'entremise du sage Bias, qui pour cét effet fut de 
<pb id="page_1977" n="V03-P613"/>Prienne à Samos : bien est il vray qu'elle ne fut pas de longue durée ; estant impossible de pouvoir empescher Polycrate de faire des courses sur la Mer, et d'y attaquer presques tout ce qu'il y rencontre. A mon retour à Milet, je trouvay le Mariage d'Alexidesme et de Leonce prest d'estre achevé : car durant mon absence, Melasie et Philodice avoient caballé dans toute la Ville, et principalement avec le Chef de la faction opposée au sage Thales : qui bien qu'il aimast la liberté de son Païs, n'eust pas voulu la recouvrer par des voyes violentes : disant quelques fois qu'un Tiran qui gouverne ses Sujets en paix, vaut mieux que la liberté que l'on ne peut recouvrer sans faire la guerre. Mais ceux de l'autre Parti, agirent bien d'une autre sorte, et penserent les choses d'une façon qui n'est pas commune : car enfin s'estant imaginez que le Prince mon Pere avoit usurpé une authorité qui ne luy apartenoit pas : et voulant remettre le gouvernement populaire dans la Ville, et empescher que ses successeurs ne regnassent apres luy : voicy comme ils raisonnerent entre eux, sans que Melasie et Philodice en sçeussent rien, quoy qu'elles fussent pourtant de leur intelligence. Ils penserent donc, que tant que le Prince mon Pere vivroit, il ne faloit point songer à recouvrer leur liberté : et qu'il faloit regarder seulement, comment les choses pourroient aller quand il mourroit. Or ces gens avoient pris garde que le Peuple de Milet m'aimoit extrémement : et que veû les inclinations que l'on remarquoit en 
<pb id="page_1978" n="V03-P614"/>moy, mon regne seroit assez doux et assez heureux de sorte qu'il seroit assez difficile de porter ce peuple à secoüer le joug de l'obeïssance. Mais au contraire, prevoyant presque avec certitude, que si Alexidesme regnoit, ce seroit le plus cruel, le plus violent, et le plus tirannique Prince du monde :ils creurent qu'il seroit alors aisé d'obliger le Peuple à se revolter, et à se deffaire d'un Maistre foible et méchant tout ensemble. Ainsi dans l'esperance de pouvoir destruire par cette voye la Puissance Souveraine, ils promirent à Melasie et à Philodice, que quand il en seroit temps, ils feroient regner Alexidesme. Si bien que ces deux Femmes qui ne sçavoient pas par quel mouvement ils agissorent : furent ravies, de voir que leur dessein sembloit reüssir comme elles le souhaitoient. De sorte que sans plus differer le Mariage de Leonce et d'Alexidesme, on fit une celebre Feste dans Milet, où le Prince de Phocée faisant semblant d'oublier la mort : de son Fils se trouva : et durant un mois, ce ne furent que divertissement et resjouïssances publiques, pour tous ceux qui n'estoient pas de cette faction cachée. On trouvoit pourtant estrange, que le Prince mon Pere eust songé à marier Alexidesme devant moy, puis que ce ne devoit pas estre de luy qu'il devoit attendre un Successeur : mais comme on n'estoit pas accoustumé de murmurer de ce qu'il faisoit, toute la Ville paroissoit estre en joye. Pour moy qui prevoyois bien où les choses pouvoient aller, j'en consultois avec le sage Thales, qui me disoit tousjours que ce que les Dieux 
<pb id="page_1979" n="V03-P615"/>avoient ordonné, ne pouvoit manquer d'arriver : et qu'ainsi il faloit s'abandonner à leur Providence. Comme les affaires estoient en ces termes, et que le Prince mon Pere croyoit estre le plus heureux du monde : Periandre Roy de Corinthe qui ne trouvoit pas en ce temps là une obeïssance fort exacte parmi ses Sujets, luy envoya demander ce qu'il faloit que fist : un Roy mal obeï, pour estre paisible dans ses Estats. Le Prince mon Pere qui estoit naturellement soubçonneux, et de qui une des principales maximes estoit, qu'il faloit tousjours ne confier son secret qu'au moins de gens qu'il estoit possible, et ne donner jamais rien au hazard : au lieu d'escrire à Periandre, ou de faire sa response à son Envoyé, il le mena promener dans une grande Plaine. Et là, mettant pied à terre, et marchant dans cette Campagne toute couverte de bleds prests à moissonner (car c'estoit à la Saison de la recolte) il luy dit, vous raporterez au Roy vostre Maistre, ce que vous me verrez faire dans cette Plaine : et vous luy direz, que je n'ay point d'autre response à luy donner. Cét Envoyé qui n'avoit pas sçeu ce que contenoit la Lettre qu'il avoit aportée, se mit donc à observer soigneusement ce que faisoit ce Prince : qui en se promenant le long de ces bleds, comme si ç'eust esté en resvant, rompoit tous les Espics qui s'eslevoient au dessus des autres : et ne rompoit point ceux qui par leur pesanteur se panchoient vers la Terre. Mais quoy que cét Envoyé peust raisonner sur cette action, il 
<pb id="page_1980" n="V03-P616"/>n'y comprit rien : et il se resolut seulement de la dire au Roy son Maistre celle qu'il l'avoit veuë. Neantmoins conme cela luy sembla bizarre, et mesme de peu de consequence : apres que le Prince mon Pere fut rentré dans la Ville, et que cét Envoyé fut allé à son Logis :il ne pût s'empescher de dire la chose à un homme de Milet, qu'il croyoit estre fort de ses Amis, et qui luy promit de n'en point parler. Mats à peine fut il parti, que cét homme le dit à un autre, et cét autre encore à un Amy, et cét Amy encore au Chef de la Conspiration qui se tramoit contre moy. Comme c'estoit un homme d'esprit qui sçavoit l'estat des affaires de Corinthe, et qui de plus avoit sçeu par Melasie que Periandre avoit envoyé demander conseil de quelque affaire importante au Prince mon Pere, il entendit la chose : et comprit aisément qu'en rompant les Espics les plus eslevez, il avoit voulu dire qu'il faloit abaisser tous les Grands d'un Estat, dés qu'ils pensoient aller un peu au delà de leur condition. De sorte que cette maxime que l'on conseilloit à Periandre, ne s'executast sur luy mesme, si le Prince de Milet venoit à descouvrir ce qu'il tramoit dans la Ville, il dit à ceux de son Parti, qu'il faloit aller plus loing, et agir plus promptement qu'ils n'en avoient eu dessein. Il leur falut pourtant du temps, auparavant que de pouvoir faire reüssir la resolution qu'ils prirent ; : si bien que j'eus encore le loisir d'aller à cette guerre où Leontidas servit Polycrate, et dont il vous parla dans son recit à Sinope. Mais durant 
<pb id="page_1981" n="V03-P617"/>mon absence, Anthemius (ce Chef des Conjurez se nommoit ainsi) mena la chose avec tant d'adresse, qu'il porta l'esprit de Melasie à trouver mesme la vie du Prince mon Pere trop longue. Car comme les vices d'Alexidesme augmentoient tous les jours, ce Prince commençoit de faire quelque difference de luy à moy : si bien que Philodice qui voyoit que sa Fille estoit tres malheureuse quant à la personne de son Mary, et qu'elle ne pouvoit trouver de soulagement que par l'ambition, pressoit tous les jours Melasie de faire declarer le Prince mon Pere en faveur d'Alexidesme ; l'assurant qu'il estoit aisé de le faire : et luy disant qu'il ne faloit que dire publiquement, qu'elle avoit tousjours esté sa Femme legitime : que la Princesse ma Mere ne l'avoit jamais esté : qu'Alexidesme estant plus âgé que moy, devoit regner le premier : et qu'enfin il faloit assurer la chose de son vivant. Melasie promit d'en parler, et en parla : mais le Prince mon Pere ne voulut jamais luy respondre precisément : de sorte qu'ayant l'esprit fort aigri, elle en confera avec Anthemius. Le Prince de Phocée revint aussi dans Milet, pour consulter de nouveau avec Anthemius et avec Melasie : et ils resolurent. tous ensemble, qu'il faloit empoisonner le Prince mon Pere durant mon absence, et faire reconnoistre Alexidesme pour Souverain. Le Prince de Phocée adjousta, à ce que j'ay sçeu, qu'il ne doutoit pas que je n'eusse des Amis : mais que moy n'estant pas dans la Ville, ils n'agiroient 
<pb id="page_1982" n="V03-P618"/>sans doute pas trop fortement. Joint que le Prince de Phocée dit qu'il feroit entrer du monde secrettement dans Milet. Anthemius eust bien voulu que cela n'eust pas esté, afin de pouvoir peut-estre aller à la liberté tout d'un coup : mais il n'osa neantmoins s'y opposer ouvertement, de peur de se rendre suspect : et de descouvrir la seconde Conspiration qu'il meditoit dans son coeur. Le sage Thales, quoy que fort occupé à ses Estudes, fut pourtant adverty que l'on tramoit quelque chose : de sorte que sçachant qu'il partoit un Vaisseau que le Prince mon Pere m'envoyoit, chargé de munitions, il m'escrivit un billet de peu de mots : où il me faisoit sçavoir, que ma presence estoit necessaire à Milet. Neantmoins comme il ne pouvoit pas soubçonner jusques où alloit la méchanceté de Melasie ; de Philodice ; du Prince de Phocée ; et d'Anthemius ; il en demeura là : croyant tousjours que j'arriverois assez à temps, pour destruire toutes ces factions. Cependant ces quatre personnes qui avoient presques tous des motifs differents, agissoient pour tant également : car le Prince de Phocée cherchoit principalement à se vanger : Melasie et Philodice songeoient à satisfaire leur ambition : et Anthemius croyoit travailler pour la liberté de sa Patrie. Mais, Seigneur, pourquoy differer plus long temps à vous dire les malheurs de ma Maison ? l'ingratte Melasie empoisonna le Prince mon Pere : et supposa une Declaration, par laquelle il paroissoit reconnoistre Alexidesme pour 
<pb id="page_1983" n="V03-P619"/>son successeur. Le Prince de Phocée se trouva en personne à Milet avec des forces : Anthemius aida à faire reconnoistre Alexidesme pour Prince : mes Amis voulurent prendre les armes, et le Peuple murmura : mais à la fin le Parti d'Anthemius fut le plus fort : et lors que je vins pour rentrer dans le Port de Milet, je trouvay les choses en ces termes, et l'on m'en empescha l'entrée. Comme mon Armée avoit esté batuë de la tempeste, je me vy au plus pitoyable estat où jamais Prince se soit veû : je ne sçavois pourtant pas encore ce qui faisoit que l'on me traitoit en ennemy, car on ne me le disoit point : mais à deux heures de là, ayant envoyé dans un Esquif demander la raison de ce qu'on faisoit : Alexidesme m'envoya cette fausse Declaration dont je vous ay parlé, qu'il avoit faite au nom du Roy mon Pere : et le sage Thales quand la nuit fut venuë, me fit sçavoir par un Pescheur la verité de toutes choses. J'apris donc en un mesme jour, la mort de mon Pere, la perte de mon Estat ; la trahison de mon Frere et de mes Sujets, et tout cela sans y pouvoir trouver de remede. Comme la plus grande partie de mes Vaisseaux estoient brisez, j'estois absolument hors de pouvoir de rien faire ny de rien entreprendre : n'ayant pas assez de Soldats pour faire une descente, et pour attaquer Milet du costé de la terre, ny rien de tout ce qu'il faut avoir pour un Siege : et je ne sçavois pas mesme trop bien comment m'esloigner de la Ville, veû le desordre où, l'orage avoit mis toute ma 
<pb id="page_1984" n="V03-P620"/>Flotte. Le sage Thales me manda encore, qu'il me conjuroit de ne vouloir pas destruire ma Patrie, pour mon interest particulier : et d'attendre mon restablissement et ma vangeance du temps ; de mes Amis ; de la méchanceté d'Alexidesme ; et des Dieux : qui estoient trop equitables, pour ne punir pas mes ennemis : et pour ne recompenser pas ma vertu, si je sçavois bien user de cette infortune. J'admiray ce conseil quand je l'eus reçeu, mais j'avouë que je ne le suivis pas sans peine : et que ce fut plustost par necessité que par choix, que j'agis selon les intentions de Thales. Cependant la Mer estant devenuë assez calme, quoy que mes Vaisseaux fussent en mauvais estat, je taschay de gagner une des Isles la plus proche dont toute cette Mer est semée, afin de les y faire racommoder. J'envoyay toutesfois secrettement porter un Manifeste à Milet : par lequel je faisois sçavoir à tous mes Sujets, que la pretenduë Declaration du Prince mon Pere estoit fausse : et qu'Alexidesme estoit non seulement un rebelle et un usurpateur : mais que Melasie sa Mere avoit empoisonné son Mary, afin de faire regner son Fils. Comme ce crime estoit fort noir, il ne fut creû pas de tout le monde : et on s'imagina que je ne disois cela, que pour les rendre plus odieux. Cependant le sage Thales qui me l'avoit mandé, l'avoit sçeu avec assez de certitude pour n'en douter pas : mais comme ses malheurs viennent ordinairement en foule, je ne fus pas plustost en pleine Mer, que le calme cessa, et que la tempeste revint : 
<pb id="page_1985" n="V03-P621"/>et une tempeste si forte, qu'en deux heures tonte ma Flotte fut dispersée. Le vent repoussa mesme malgré eux quelques uns de mes Vaisseaux, jusques au Port de Milet : les autres se briserent contre des rochers : quelques uns tournerent tout d'un coup, et furent engloutis dans les abismes de la Mer : et je demeuray avec trois seulement, à lutter contre les vents et contre les vagues. Je crus cent et cent fois que j'allois perir : et cent et cent fois je rendis graces aux Dieux, dans l'esperance que j'avois de ne survivre point à mes infortunes. Mais à la fin malgré moy il falut vivre : et apres un jour et une nuit de tempeste espouventable, je fus jetté à l'Isle de Chio, où j'aborday et où je fus reçeu, pour racommoder seulement mes Vaisseaux : car comme ceux de cette Isle sçavoient desja le changement arrivé à Milet, ils craignirent que s'ils me souffroient plus long temps à leurs Ports, ce ne fust donner un pretexte de guerre contre eux aux Milesiens. Enfin, Seigneur, je connus en cette rencontre, que ceux qui ont le plus de besoin de retraite, sont ceux à qui l'on en offre le moins : et que les malheureux ne trouvent gueres d'Aziles, chez ceux qui ne le sont pas. Ce fut en vain que j'attendis pour voir si quelques autres de mes Vaisseaux ne me viendroient point rejoindre ; car soit qu'ils eussent tous peri ; que la tempeste les eust jettez trop loing. ou qu'ils m'eussent voulu abandonner pour s'en retourner à Milet, je n'en apris aucunes nouvelles, Des trois qui me restoient, il n'y en eut mesme 
<pb id="page_1986" n="V03-P622"/>que deux que l'on peust remettre en mer : qui ne furent pas plustost en estat, que je me resolus d'aller à Lesbos, pour voir si l'amitié que j'avois contractée avec Tisandre, fils du sage Pittacus Prince de Mytilene, ne subsisteroit pas encore malgré mes malheurs. Je fus donc avec deux Vaisseaux seulement chercher ce genereux Amy, qui me reçeut avec une bonté extréme : et qui me fit recevoir du Prince son Pere avec les mesmes honneurs, que si je n'eusse pas esté dépossedé de mes Estats. Je fus donc quelque temps en cette Cour là : pendant quoy j'envoyay vers Periandre Roy de Corinthe luy demander secours : mais il estoit alors si occupé chez luy, par quelques factions qui partageoient tous les Grands de son Royaume, qu'il ne se trouva pas estre en termes de me pouvoir assister. Le Prince Polycrate fit aussi la paix avec Alexidesme, comme firent ceux de Prienne : et le Prince de Phocée qui estoit de ce Parti, et qui le soustenoit ardemment, engagea tous ceux avec qui il avoit alliance, à le soustenir comme luy : de sorte que je ne vy apparence aucune de rien entreprendre, avec le secours seul du Prince de Mytilene. Joint que par l'intelligence que je conservay tousjours avec le sage Thales, je sçeû qu'il avoit découvert qu'Anthemius qui avoit paru si zelé pour Alexisdeme, animoit sourdement le Peuple contre cét Usurpateur : si bien qu'il y avoit lieu de croire qu'il y auroit bientost quelque nouveau changement à Milet. Qu'ainsi le mieux que je pouvois faire, estoit de n'irriter 
<pb id="page_1987" n="V03-P623"/>point les Peuples, en leur allant faire la guerre : et de me tenir tousjours tout prest à me jetter dans cette Ville, s'il s'en presentoit quelque occasion favorable. Me voila donc contraint d'attendre en repos, le succés de ma fortune : mais je vous advoüe que c'estoit avec un chagrin si grand, que rien ne pouvoit me divertir. Ce qui le redoubloit encore, c'estoit que le Prince Tisandre estoit aussi malheureux que moy, bien que ce fust par une cause differente : car vous sçaurez, Seigneur, qu'il y avoit plus de deux ans qu'il aimoit esperdûment cette celebre Fille que vous vistes à Lesbos quand nous y passasmes ensemble, sans pouvoir en estre regardé favorablement, quoy qu'il eust fait toutes choses possibles pour s'en faire aimer. Comme l'admirable Sapho dont je vous parle, est assurément un miracle d'esprit, et que de plus elle a beaucoup de beauté et d'agréement, je ne pouvois pas trouver qu'il eust tort de l'estimer plus que tout le reste du monde : mais comme je n'avois encore jamais rien aimé, je le blasmois estrangement de ce qu'il paroissoit aussi melancolique que moy. Mais, Seigneur, comme ce n'est pas l'Histoire de ce Prince que je veux vous raconter, je ne vous en diray rien autre chose, sinon qu'estant absolument desesperé de pouvoir jamais toucher le coeur de cette belle Lesbienne : il me pria de vouloir estre le compagnon de son exil, et de vouloir aller errer aveques luy, sur toutes les Mers qui n'estoient pas fort esloignées de Milet, pour voir si l'absence le pourroit guerir. Je luy 
<pb id="page_1988" n="V03-P624"/>accorday aisément ce qu'il voulut, tout lieu m'estant indifferent dans ma disgrace : ainsi pretextant nostre départ le mieux que nous pusmes, nous quittasmes Lesbos, et : nous nous abandonnasmes à la Fortune. Toutes nos conversations n'estoient pour l'ordinaire que des disputes de l'ambition et de l'amour : chacun de nous soustenant son opinion, selon les sentimens qu'il avoit alors dans le coeur. Nous avions deux Vaisseaux outre celuy où nous estions : mais nous n'eusmes bien tost plus que le nostre : car ayant rencontré le Prince Polycrate beaucoup plus fort que nous, il nous prit les deux autres : et tout ce que nous peusmes faire fut d'échaper à sa victoire. Il est certain que cette avanture me fascha, et me fit devenir Pirate, s'il faut ainsi dire : car il me prit une si forte envie de regagner ce que j'avois perdu, que nous fismes dessein d'attaquer tout ce qui ne se rendroit point : ne jugeant pas qu'il fust plus permis à Polycrate qu'à nous de faire des prises continuelles sur toutes les Mers où il navigeoit. En moins d'un mois nous fismes plus de vingt Combats, et j'aquis bientost le nom de Pirate : car pour le Prince Tisandre, durant tout ce voyage, il ne voulue point estre connu aux lien où nous abordasmes. Je puis toutesfois dire sans mensonge, que j'ay esté Pirate sans estre Pirate, s'il m'est permis de parler ainsi : car comme je n'avois dessein que de me faire une petite Flote par mon courage ; je ne retenois que des Vaisseaux, et les hommes qui vouloient servir sous moy : et justement 
<pb id="page_1989" n="V03-P625"/>ce qu'il faloit pour leur subsistance. Nous prismes trois Navires du Prince de Phocée mon ennemy, ce qui me donna une joye inconcevable : et à la premiere Isle que nous trouvasmes, l'en mis les gens à terre, et en pris d'autres ; me semblant que je devois tout esperer, puis que j'avois commencé de vaincre par mes ennemis. J'apris de ces Mariniers de Phocée, que ce Prince se devoit bientost embarquer, pour aller de part de Cresus au Pont Euxin, et a la Ville d'Apollonie : de sorte que resolu de luy aller couper chemin, je retournay d'où je venois : et ce fut alors, Seigneur, que je vous rencontray, comme vous vouliez aller de Corinthe a Ephese. Comme j'avois dans l'esprit le dessein de combattre le Prince de Phocée ; que l'on m'avoit dit qui devoit avoir six Vaisseaux ; je me resolus d'attaquer le vostre pour le gagner si je pouvois. Toutesfois, à dire vray, cette victoire me fut disputée si courageusement par vous ; que l'on peut dire que vous fustes vaincu par le nombre seulement, et que je le fus par vostre valeur. Mais, Seigneur, oseray-je vous dire que ce vaillant homme contre qui vous combatistes dans la Mer, apres que vous y fustes tombez l'un et l'autre, et que j'envoyay querir aussi bien que vous dans un Esquif, estoit ce mesme Tisandre qui est presentement dans ma Tente, qui ne voulut jamais que je vous le fisse connoistre, tant que vous fustes dans mon Vaisseau. Quoy genereux Thrasibule, interrompit Cyrus, celuy que je combatis, et qui m'auroit sans 
<pb id="page_1990" n="V03-P626"/>doute vaincu sans vous, est icy ? Ha si cela est, poursuivit il, redoublez vos soings pour sa conservation à ma priere : estant certain que je ne croy pas qu'il y ait un plus vaillant homme au monde que luy. Mais de grace, achevez de me raconter une vie, où je ne prens gueres moins d'interest qu'en la mienne. Thrasibule apres avoir admiré la haute generosité de Cyrus, de s'interesser comme il faitoit à la conservation d'un homme qui luy avoit si opiniastrément disputé la victoire ; reprit son discours de cette sorte. Je ne vous feray donc point souvenir, de ce qui se passa en cette occasion, quis que vostre modestie ne le pourroit souffrir : mais je vous diray seulement, que lors que je pris terre à Lesbos, ce fut pour y laisser malgré luy le Prince Tisandre, à qui vous aviez fait deux blessures, moins grandes en apparence que celles que vous aviez reçeuës de luy, mais qui par le chagrin qu'il avoit, furent plus longues et plus difficiles à guerir que les vostres. En suitte, Seigneur, suivant mon dessein, je vous menay au Pont Euxin, où l'eus le bonheur de rencontrer ce que je cherchois, c'est à dire le Prince de Phocée : car ce fut veritablement contre luy que vous combatistes, et luy que vous vainquistes : estant certain que sans vous, j'eusse peut-estre eu le malheur d'estre vaincu. Mais Seigneur, la Fortune ne voulut pas que dans les trois Vaisseaux que nous prismes, le Prince de Phocée s'y trouvast : et il échapa par un bonheur inconcevable.
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<div2 id="page_CYRUS030303" type="sequence" n="Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : séjour à Gnide">
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Cependant apres que vous eustes 
<pb id="page_1991" n="V03-P627"/>refusé les deux Vaisseaux que je voulois vous forcer de prendre, parce qu'ils vous apartenoient plus qu'à moy : et apres que vous en eustes seulement accepté un : cette mesme tempeste qui s'esleva un demy jour apres que nous nous fusmes separez, et qui vous jetta deux jours en suitte au port de Sinope (à ce que j'ay sçeu depuis) par un de ces prodiges qui arrivent si souvent à la Mer, et qui font que des vents tous contraires agitent les vagues d'un Cap à l'autre, la tempeste me poussa dans l'Helespont : et en suitte me faisant passer entre Lemnos et Lesbos, elle me força encore malgré moy d'aller plus à gauche raser l'Isle de Chio : et échoüer enfin, contre les Côstes de Gnide, si connuës par cét Isthme qui s'avance si fort dans la mer, que cette pointe de terre semble estre entierement détachée du Continent. Jusques icy, Seigneur, vous pouvez regarder le commencement de ma vie, comme le plus heureux temps que j'aye jamais passé : car parmi mes malheurs, j'avois tousjours eu quelque bonheur : soit par l'amitié du sage Thales ; soit par celle du Prince Tisandre ; et soit en dernier lieu par la vostre : Mais depuis le jour que j'arrivay à Guide, il n'y eut plus pour moy que de l'infortune. Elle se déguisa pourtant d'abord : et je rendis graces aux Dieux, de m'avoir conduit en un lieu où je trouvay tant de civilité. Car vous sçaurez que justement à la pointe de cét Isthme, où la tempeste me jetta seul, mes autres Vaisseaux ayant esté dispersez par l'orage ; il y a un Chasteau 
<pb id="page_1992" n="V03-P628"/>extrémement fort, et qui fait toute la deffence de cette presque-Isle du coste de la Mer, où commandoit lors que j'y arrivay, un homme de condition nommé Euphranor, qui estoit Chef du Conseil des soixante qui gouvernent cette Republique. Cét homme pour mon bonheur, à ce que je crûs en ce temps là, vit du haut d'une Terrasse où il estoit, avec quelle impetuosité les Vents m'avoient poussé vers le pied de ses Murailles. De sorte qu'à l'heure mesme par un sentiment d'humanité, il envoya ordre à tous les Mariniers de ce Port de m'assister : et il prit un soing particulier, de sçavoir en quel estat estoit mon Vaisseau, et qui estoit celuy qui le commandoit. Car il connut bien que c'estoit un Vaisseau de guerre : et mesme un des plus beaux et des plus grands, qui eust jamais elle esté sur toutes nos Mers : Se en effet c'estoit encore le mesme sur lequel j'avois commandé l'Armée contre Polycrate, et sur lequel aussi j'avois eu l'honneur de vous voir. Euphranor ayant donc envoyé s'informer qui j'estois : quelques Mariniers de Gnide qui reconnurent mon Vaisseau, luy dirent que c'estoit celuy de ce fameux Pirate qui couroit la Mer depuis quelque temps ; qui ne prenoit ny argent ny marchandise, et qui ne vouloit que des hommes et des Navires : l'assurant qu'ils me connoissoient bien, et qu'ils m'avoient une fois veû attaquer un Vaisseau, pendant quoy ils s'estoient sauvez. Mais en mesme temps ayant sçeu par d'autres qui venoient de me voir, que je n'avois pas trop la 
<pb id="page_1993" n="V03-P629"/>mine d'un Pirate, et que mon Navire estoit si fracassé, que je ne serois de longtemps en estat de pouvoir partir de Gnide : il envoya ordre, et par curiosité, et pour la seureté de la Forteresse, de me conduire vers luy. Comme je sçavois que c'estoit la coustume des lieux où il y a des Places de guerre d'en user ainsi, et que de plus je ne voulois pas me faire connoistre pour ce que j'estois, j'obeïs sans murmurer : et sans estre suivi que d'un homme de qualit ? de Milet, nommé Leosthene, qui ne m'avoir point abandonné, et de trois ou quatre de mes gens ; je fus trouver Euphranor qui me reçeut dans une grande Galerie, où diverses personnes se promenoient aveques luy. Il me parla avec beaucoup d'adresse et de civilité : il s'informa qui j'estois ; d'où je venois ; où j'avois dessein d'aller ? Et il me fit enfin plusieurs questions, pour tascher de descouvrir la verité de ce qu'il vouloit sçavoir. Je respondis pourtant à toutes ces choses, sans le satisfaire entierement : car je luy dis que mon. Nom, quand je le luy dirois, ne luy seroit pas connu. Que je venois du Pont Euxin, où une affaire importante m'avoir apellé : et que je ne sçavois pas moy mesme où j'allois, lors que la tempeste m'avoit poussé en cette Côste. Que cependant je pouvois seulement l'assurer avec certitude, qu'il trouveroit en moy beaucoup de reconnoissance, d'avoir eu la generosité d'envoyer ses gens aider aux miens à sauver mon Vaisseau : en effet s'ils ne fussent venus nous n'eussions jamais pû anchrer en ce lieu là, et la tempeste eust 
<pb id="page_1994" n="V03-P630"/>achevé de nous faire perir. Durant que je parlois à Euphranor, je remarquay que tout ce qu'il y avoit de gens dans cette Galerie s'aprocherent preocupez de la pensée, qu'ils alloient entendre parler un Pirate. Comme il n'y a que quatre langues parmy tous les Ioniens, et qu'elles se ressemblent si fort, que quiconque en entend une entend toutes les autres, j'entendois et estois entendu sans peine : y ayant mesme si peu de difference de celle de Milet à celle de Gnide, que ce n'est presques que le seul accent qui les change, puis qu'en fin l'une et l'autre sont Greques. Mais Seigneur, parmi toutes ces Personnes qui s'aprocherent, je vy quatre ou cinq Dames de bonne mine : entre lesquelles la fille d'Euphranor me parut la plus belle chose que l'eusse jamais veuë : et comme elle se trouva estre la plus curieuse de la Troupe de voir un Pirate, dont j'ay sçeu qu'elle disoit n'avoir jamais veu ; elle s'aprocha plus que les autres : et je la salüay aussi avec plus de soumission que tout le reste de la compagnie : qui n'eut qu'une reverence ou deux en general. Mais pour Alcionide (car cette belle Personne se nomme ainsi) je luy en fis une en particulier, avec le mesme respect, que si une Divinité m'eust aparu. Il me sembla mesme, que pendant que je continuois de parler à Euphranor, elle dit à. une de ses Compagnes, que je n'avois point l'air d'un Pirate, selon qu'on les luy avoit dépeints : de sorte que pour la confirmer en cette bonne opinion, je taschay de respondre à Euphranor, le plus 
<pb id="page_1995" n="V03-P631"/>à propos qu'il me fut possible. En effet il fut si content de moy, que sans s'arrester à cette pretenduë qualité de Pirate, qui ne donne gueres l'entrée des Ports à ceux qui la portent, il m'offrit son assistance de fort bonne grace : et m'assura que je pouvois tarder à Gnide autant de temps que je voudrois, pour faire racommoder mon Vaisseau. Apres cela je me retiray, faisant pourtant encore durer la conversation autant que je le pus, afin de voir plus longtemps l'admirable Alcionide. Mais enfin je sortis de cette Galerie, et je m'en retournay à mon Navire : neantmoins comme il faisoit eau de toutes parts, je fus contraint d'aller loger à la Ville, à un bout de laquelle ce Chasteau est basti : ayant tousjours dans l'esprit l'image de cette belle Personne que j'avois veuë. Le lendemain au matin, je fus à ce celebre Temple qui porte le nom de Venus Gnidienne, où je trouvay desja la divine Alcionide : mais si charmante et si aimable, que je changeay de couleur aussi tost que je l'aperçeus. Comme j'avois pris ce jour là un habit fort magnifique, elle pensa ne me connoistre pas : toutesfois s'estant remis un moment apres mon visage en la memoire, elle me rendit le salut que je luy fis, avec assez de civilité. Comme elle estoit avec sa Mere, et que je ne passois que pour un Pirate dans leur esprit, je n'osay les aborder : et je creus qu'il faloit demander la permission de les voir, auparavant que de l'entreprendre. Je creus mesme qu'il faloit aller remercier Euphranor, et luy 
<pb id="page_1996" n="V03-P632"/>faire une visite de ceremonie ; de sorte que je fus chez luy ce matin là, et je l'entretins selon son advis si agreablement, qu'il me tesmoigna estre bien aise de ma connoissance. Apres l'avoir quitté, comme je sçay que pour l'ordinaire les presens sont autant envers les hommes, que les Sacrifices et les Offrandes envers les Dieux, je luy envoyay une Espée admirablement belle : dont la Garde estoit garnie d'or et de pierreries, avec un travail merveilleux : car elle estoit de la main du Pere de ce grand Amy du silence ; de ce Philosophe si celebre par tout le monde : de ce rare Artisan, dis-je, qui est sans pareil pour l'Orphevrerie. Euphranor fut surpris de la magnificence de mon present, qu'il reçeut aveque joye : cependant j'estois si charmé de la veuë d'Alcionide, que je ne me souvenois pas de donner les ordres necessaires pour racommoder mon Vaisseau ; aussi en laissay-je absolument le soin à Leosthene ; et je demeuray seul dans la Chambre j'estois alors, sans pouvoir penser à nulle autre chose qu'à cette belle Personne. Je fus prés d'une heure à resver fort agreablement, et à me souvenir avec plaisir de la douceur de ses yeux ; de la blancheur de son teint ; des justes proportions de tous les traits de son visage ; de l'agrement que l'on y voyoit ; de la modestie qui paroissoit en son action, de l'aisance de sa taille ; et de l'esprit que l'on remarquoit en sa phisionomie. Mais apres avoir bien resvé, tout d'un coup je m'estonnay de me surprendre en une pareille occupation : moy, dis-je, 
<pb id="page_1997" n="V03-P633"/>qui depuis la perte de mon Pere et de mon Estat, n'avois jamais esté un moment seul ; sans avoir l'esprit remply de pensées de haine et de vangeance : et qui ne songeois enfin à autre chose, qu'aux moyens de regagner ce que j'avois perdu. J'advoüe que ce changement m'estonna : et que j'eus mesme quelque honte de cette premiere foiblesse. En effet je pensay changer le dessein que j'avois, d'envoyer demander la permission de voir la Femme d'Euphranor qui se nommoit Phedime : car enfin, disois-je, que veux-je faire, de m'exposer à un si grand peril, comme est celuy de revoir une si redoutable Personne ? Je ne l'ay encore veuë quelques momens, et cependant je ne songe presques desja plus à mes ennemis : que sera-ce donc quand je luy auray parlé, et que je luy auray donné loisir d'assujettir mon coeur ? Neantmoins je me moquay moy mesme de ma crainte un instant apres : et je creus encore que je n'avois qu'à ne vouloir point aimer Alcionide pour ne l'aimer pas. Les autres, disois-je, qui sont surpris par cette passion, le sont sans doute parce qu'ils ne songent pas à y resister dés le commencement : mais pour moy il n'en sera pas ainsi : car je veux aller voir Alcionide, avec une ferme resolution, de n'avoir jamais que de l'admiration pour elle, et de n'avoir jamais d'amour. Ainsi, Seigneur, pensant m'estre bien fortifié contre les charmes de cette rare Personne, j'envoyay demander l'apres-disnée à sa Mere la permission de la visiter, qu'elle m'accorda. J'y fus 
<pb id="page_1998" n="V03-P634"/>donc avec Leosthene : mais j'y fus sans luy parler, tant que ce chemin dura. Seigneur, me dit il en riant, vous me semblez bien resveur, pour faire une premiere visite de Dames : je sous-ris de la remarque de Leosthene ; et sans luy respondre, parce que je ne sçavois pas une bonne raison a luy dire de ma resverie, je fis semblant de ne l'avoir pas entendu : et j'entray dans le Chasteau, dont nous estions alors fort proches. Phedime me reçeut tres civilement : et l'admirable Alcionide eut aussi pour moy une douceur si charmante, que j'eus tous les sujets possibles de me loüer d'elle. Comme il y avoit beaucoup de Dames lors que j'arrivay, apres les premiers complimens, Phedime continua de parler à celles qu'elle entretenoit auparavant que j'entrasse : et comme j'eus le bonheur de me trouver placé aupres d'Alcionide, j'eus le loisir dés cette premiere visite, de remarquer qu'elle avoit l'esprit aussi beau que le visage. En effet je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une personne dont la conversation ait esté plus charmante que la sienne : car en fin elle agit de sorte, qu'elle dit toujours precisément tout ce qu'il faut dire, pour divertir ceux qu'elle entretient. Elle parle également bien de toutes choses ; et demeure pourtant si admirablement dans les justes bornes que la coustume et la bien-seance prescrivent aux Dames pour ne paroistre point trop sçavantes : que l'on diroit à l'entendre parler des choses les plus relevées, que ce n'est que par le simple sens commun qu'elle en a quelque connoissance. 
<pb id="page_1999" n="V03-P635"/>Son eloquence est forte, mais naturelle : et quoy que ce soit une des Personnes du monde qui parle le plus facilement, c'est pourtant une des femmes de toute la Terre qui se taist avec le moins de peine, et qui escoute le plus paisiblement ceux mesme qui parlent le plus mal à propos : tant il est vray qu'elle est complaisante, sage, et judicieuse. Estant telle que je la dépeins, vous pouvez bien juger qu'elle souffrit que je luy parlasse, et qu'elle eut la bonté de me respondre. Apres quelques discours indifferents, où celles qui estoient aupres d'elle se meslerent, elle me dit fort obligeamment, que je luy devois avoir quelque obligation, des sentimens qu'elle avoit eus pour moy, avant mesme que de me connoistre : car imaginez vous, me dit elle, que comme c'est un de mes divertissemens, quand la Mer est irritée, de voir ces Montagnes d'escume qui bondissent contre nos Rochers : j'estois aux fenestres de mon Cabinet, lors que vostre Vaisseau poussé par les vents vint eschoüer contre le pied de ce Chasteau. De sorte que comme je creus que tout ce qui estoit dedans alloit perir ; J'advoüe que le coeur m'en batit, et que je demanday aux Dieux qu'ils vous conservassent. Ainsi le premier sentiment que j'ay eu pour vous, ayant esté de pitié : il me semble que vous devez en avoir quelque legere reconnoissance. Quoy Madame, luy dis-je, c'est à vos voeux que je dois mon salut ; et c'est donc veritablement vous que l'en dois remercier ? C'est aux Dieux, repliqua t'elle, et 
<pb id="page_2000" n="V03-P636"/>non pas à moy, que vous devez rendre grace : et vous ne me devez au plus qu'un peu de loüange de la pitié que j'ay eue de vous, sans sçavoir qui vous estiez. Aussi, adjousta t'elle, vous ay-je veû ce matin au temple, où vous remerciyez sans doute la Deesse qu'on y adore, de vous avoir conservé. Il est vray, luy dis-je, que j'y suis allé pour cela : car je ne sçavois encore que c'estoit à vous et non pas à moy, qu'elle avoit accordé mon salut. Mais presentement, adjoustay-je, je ne m'estonne plus que la Deesse de la Beauté, ait accordé à la plus belle Personne du monde, une chose qu'elle a souhaitée. Toutesfois, Madame, poursuivis-je, peut-estre vous repentirez vous du bien que vous m'avez fait sans me connoistre, des que vous me connoistrez. Je ne le pense pas, dit elle, ou les aparences sont bien trompeuses : et puis quand mesme vous ne seriez pas ce que je croy que vous estes ; je ne me repentirois pas encore d'avoir eu de la pitié : puis que tous les malheureux en doivent donner à tout le monde, et principalement à celles du sexe dont le suis. Ha, Madame, luy dis-je, ne changez jamais de sentimens, je vous conjure : il semble, dit elle, à vous entendre parler, que vous ayez beaucoup d'interest au party des infortunez : plus que tous les hommes du monde, luy repliquay-je, non seulement par les malheurs qui me sont desja advenus, mais par ceux encore que raisonnablement je dois prevoir qui m'arriveront. C'est estre trop ingenieux à se persecuter, dit elle, que de s'affliger 
<pb id="page_2001" n="V03-P637"/>de ce qui peut-estre n'arrivera point : et pour moy, je vous avouë, que je condamne presque également, ceux qui se croyent heureux, par la seule esperance de l'estre : et ceux aussi qui se font malheureux, seulement par la crainte de le devenir. Il y a pourtant d'une espece de gens au monde, luy dis-je en sous-riant, dont pour l'ordinaire tous les plaisirs et toutes les peines, consistent à esperer et à craindre : j'en ay oüy parler quelquesfois, reprit Alcionide en sous-riant aussi bien que moy, mais je ne croy pas de ces gens là tout ce que l'on en dit. Joint que pour vous, adjousta t'elle, vous ne pouvez connoistre cette espece d'infortune dont vous voulez parler : puisque passant toute vostre vie sur la Mer, vous ne pouvez esperer que le calme, et ne pouvez craindre aussi que la tempeste. Les Pirates (luy repliquay-je d'un ton de voix à luy faire croire que je ne l'estois pas) ne sont pas sortis de la Mer comme vostre Deesse : ils naissent sur la, terre ainsi que les autres hommes, et ils y abordent quelques fois En effet Madame, adjoustay-je en rougissant, mon naufrage vous doit aprendre que les Pirates ne sont pas tousjours parmi les flots. Vous vous donnez la un nom, die elle, qui convient si peu avec vostre conversation, que je ne pense pas qu'il vous apartienne. J'advoüe, luy dis-je, que je ne l'ay pas tousjours porté, et que mesme je ne l'ay pas pris : mais puis que les Peuples me l'ont donné, je le garderay jusques à ce qu'il plaise à la Fortune de me l'oster. C'estoit de cette sorte que j'entretenois 
<pb id="page_2002" n="V03-P638"/>la belle Alcionide, lors que toutes ces Dames qui estoient chez elle s'en allant, me firent apercevoir que ma premiere visite avoit esté assez longue : si bien qu'apres avoir fait un grand compliment a Phedime, et avoir obtenu d'elle la permission de la voir, tant que je tarderois a Gnide, je m'en retournay a mon logis : mais si esperdûment amoureux, qu'on ne peut pas l'estre davantage. Leosthene qui s'estoit trouvé aupres d'une personne assez stupide, se pleignit en raillant de la longueur de ma visite : mais j'avois l'esprit si occupe de ma nouvelle passion, que je n'entendis pas trop bien ce qu'il me disoit, et que je n'y respondis pas aussi trop à propos. Jugeant donc par mes actions, que je voulois estre seul, il me quitta : et fut s'informer sur le Port, si l'on songeoit a tout ce qui estoit necessaire pour racommoder mon Vaisseau, où il y avoit a travailler pour plus de trois semaines. Je ne fus pas plustost en liberté, que me souvenant de la forte resolution que j'avois prise en allant chez Alcionide de ne l'aimer point : je voulus me demander a moy mesme, si j'estois libre ou esclave ? Je consultay donc mon coeur et ma raison là dessus : mais Dieux ! je trouvay le premier desja si engagé, et l'autre si preocupée, que je n'en fus pas peu estonné. J'apellay l'ambition à mon secours, comme ayant toujours oüy dire, que de toutes les passions, c'estoit la seule qui pouvoit quelquesfois resister à l'amour : Mais quoy que je pusse faire, elle combatit inutilement, et il falut qu'elle cedast à l'autre. 
<pb id="page_2003" n="V03-P639"/>Elle ne sortit pourtant pas de mon coeur : au contraire, toute vaincue qu'elle fut par l'amour, elle redoubla encore sa violence : et je m'estimay cent et cent fois plus malheureux d'avoir perdu mon Estat apres avoir connu Alcionide, que je ne faisois auparavant : parce que je regardois alors les malheurs de ma fortune, comme un obstacle invincible à l'heureux succés de ma nouvelle passion. Si j'estois Maistre absolu dans Milet, disois-je, la possession de cette belle Personne me seroit presque assurée, mais estant exilé comme je suis, et passant pour un Pirate comme je fais, je ne puis pretendre ny à la possession de son coeur, ny à celle de sa personne : et je n'ay qu'à me preparer de souffrir tous les suplices que l'amour et l'ambition jointes ensemble peuvent faire endurer. Mais, adjoustois-je, que dira de moy le sage Thales ; qu'en pourra dire le Roy de Corinthe ; qu'en pensera le Prince de Mytilene ; et qu'en croiront enfin tous les Princes et tous les Peuples de l'Ionie en particulier, et de toute la Grece en general ? s'ils viennent à sçavoir qu'un Prince chassé de ses Estats avec injustice ; mal-traitté de ses ennemis ; trahy par ses Sujets ; et depossedé par un Fils naturel du Prince son Pere : qu'un Prince, dis-je, qui ne doit songer qu'a la vangeance et à la gloire, se soit laissé vaincre sans resistance par les beaux yeux d'Alcionide. Resistons donc, reprenois-je tout d'un coup, et ne nous rendons pas sans combatre. Mais Dieux ! adjoustois-je un moment apres, de quelles armes me puis-je servir 
<pb id="page_2004" n="V03-P640"/>contre elle ? que feray-je, que penseray-je pour ne l'aimer point ? Trouveray-je quelque manquement en sa beauté ? remarqueray-je quelque deffaut en son esprit ? et pourray-je seulement soubçonner, que son ame ne soit pas aussi genereuse que son visage est beau, et que son esprit est charmant ? C'est pourtant, adjoustois-je, par ce costé là qu'il faut chercher quelque remede à mon mal : voyons donc Alcionide avec assiduité : informons nous en avec soing : sçachons mesme si cette belle Personne, qui sans doute est aimée de tous ceux qui la connoissent, n'aime point : et n'oublions rien enfin de tout ce qui pourroit nous guerir du mal qui commence de nous tourmenter. Ce fut de cette sorte, Seigneur, que je raisonnay : et je creus en effet qu'il n'y avoit point d'autre voye de me delivrer, que celle de trouver quelques deffauts en cette incomparable Personne, ou d'apprendre du moins que son coeur seroit engagé. Le lendemain je ne manquay donc de m'informer avec adresse, de ce que je voulois sçavoir : or il me fut d'autant plus aisé de le faire qu'au mesme lieu où je logeois, il y avoit un homme de qualité, estranger aussi bien que moy, qu'il y avoit desja assez long temps qui estoit à Gnide, pour en sçavoir toutes les nouvelles : et comme il se lie facilement amitié entre ceux qui ne sont pas du Païs où ils se rencontrent, l'estois desja assez bien avec celuy là, pour m'informer de luy de tout ce que je voulois aprendre. Je sçeus donc qu'Alcionide auoit esté aimée de 
<pb id="page_2005" n="V03-P641"/>raisonnables qui l'eussent veuë : mais aimée inutilement, sans avoir jamais pû toucher son coeur : et il me dit en fin tant de choses à son avantage, que ne pouvant douter que son ame ne fust aussi belle que son corps, et aussi Grande que son esprit : il y eut des moments où je me trouvay encore avez de raison pour estre au desespoir de ne trouver pas en elle les deffauts que j'y cherchois : et il y en eut plusieurs autres aussi, où malgré moy mon coeur avoit une joye inconcevable, de sçavoir que celle qu'il adoroit estoit toute parfaite et toute admirable. Il falut donc ceder. Seigneur, et se resoudre à aimer Alcionide : je ne cessay pourtant pas de haïr le Prince de Phocée, non plus qu'Alexidesme, Melasie, Philodice, et Anthemius : au contraire, je leur voulus encore plus de mal qu'auparavant, parce que le malheureux estat où ils m'avoient reduit, estoit presques le seul obstacle que je voyois à mon amour. De sorte que sans abandonner le soing des affaires de Milet, je commençay de prendre celuy de plaire à Alcionide si je le pouvois ; si bien que je n'estois pas peu occupé. Comme Euphranor eut quelque soubçon que je n'estois pas de la condition dont on me disoit, il me traita tousjours fort civilement, et ne trouva point mauvais que j'allasse tous les jours chez luy : Mais, Seigneur, plus je voyois Alcionide, plus je la trouvois charmante : et il me sembla mesme qu'elle ne me regardoit point comme un Pirate. Je n'en estois pourtant pas plus heureux ; parce que je connoissois bien qu'elle ne me 
<pb id="page_2006" n="V03-P642"/>regardoit pas aussi comme son Amant. J'eusse bien voulu quelquesfois luy donner sujet de deviner mes pensées : mais un moment apres je me repentois de mon dessein : et la crainte d'estre maltraitté, faisoit que j'aimois mieux joüir en repos de la civilité qu'elle avoit pour moy, que de m'exposer à sa colere. Car, disois-je en moy mesme, si je luy fais connoistre ma passion, sans luy faire connoistre ma naissance, elle me traitera comme un Pirate : et si je luy apprens aussi ce que je suis, quelle apparence y a t'il, qu'un Prince malheureux et exillé, puisse estre bien reçeu d'elle ? En fin je concluois que pour agir raisonnablement, il eust falu qu'elle eust creû que j'estois amoureux, d'elle : et qu'elle eust creû encore, que je n'estois pas de la condition dont je paroissois estre, sans sçavoir pourtant precisément que je fusse un Prince dépossedé de ses Estats. Mais il estoit si difficile de trouver les voyes de n'en dire ny trop ny trop peu, pour luy donner cette connoissance, que je regardois presques cela comme une chose impossible : et je vivois dans une contrainte qui n'estoit pas imaginable. Cependant Leosthene qui a un esprit hardi et entreprenant, fit amitié avec une Parente d'Alcionide qui demeuroit chez elle : mais une amitié si estroite, que j'en estois espouventé : car cette Fille luy donnoit cent marques de confiance. Il est vray qu'il luy avoit fait plusieurs petits presents, de choses qu'il achetoit en secret a Gnide, et qu'il disoit avoir aportées de fort loing : comme des Essences, des Poudres, 
<pb id="page_2007" n="V03-P643"/>des Parfums, et autres semblables galanteries. De sorte que comme cette Fille avoit l'esprit assez libre, elle disoit presques tout ce qu'elle pensoit à Leosthene. Un jour donc en parlant aveques luy, elle le pressa et le conjura de luy dire précisément qui j'estois : et comme il s'imagina que peut-estre cette curiosité n'estoit elle pas d'elle seule : il la pressa à son tour de luy dire pourquoy elle avoit une si grande envie de le sçavoir. Si bien que suivant son ingenuité ordinaire, elle luy dit, apres luy en avoir fait un mistere fort secret, que c'estoit parce qu'Alcionide avoit un desir extréme d'aprendre ma veritable qualité : à cause qu'elle ne pouvoit s'imaginer, que je fusse effectivement un Pirate. Par bonheur, Leosthene respondit, comme je luy eusse ordonné de respondre si je l'eusse sçeu : car il se mit à railler avec cette Personne, d'une maniere si adroite, que sans luy dire ny ouy ny non, il luy donna lieu de croire, qu'Alcionide ne se trompoit pas. Comme Leosthene avoit aisément remarqué que j'estois amoureux d'Alcionide, il crut bien qu'il me feroit quelque plaisir de me dire qu'elle avoit la curiosité de sçavoir qui j'estois : et en effet il me donna tant de joye, en me racontant ce qui luy estoit arrivé, que ne pouvant plus luy cacher ma passion, je luy descouvris tous mes sentimens, et en fis mon Confident. Ce n'est pas qu'il fust fort propre pour cela, car il a l'esprit un peu trop fier : mais je n'avois pas à choisir ; et je ne pouvois plus renfermer dans mon coeur la violente passion 
<pb id="page_2008" n="V03-P644"/>qui me possedoit. Dieux que d'heureux moments me donna cette curiosité d'Alcionide : et que de crainte aussi j'eus quelquesfois, qu'elle ne vinst à sçavoir qui j'estois, par l'apprehension que j'avois que la connoissance de mes malheurs ne fust un obstacle au dessein que j'avois formé, de tascher d'obtenir quelque place dans son coeur ! Cependant je la voyois tous les jours : et tous les jours je l'aimois avec plus de tendresse, et avec plus de violence. Ce qui me charmoit le plus d'Alcionide, estoit que je ne surprenois jamais son esprit dans aucun sentiment qui ne fust droit : et que tout ce qui a accoustumé d'estre la foiblesse de toutes les jeunes Personnes, estoit beau coup au dessous d'elle. Cette merveilleuse Fil le ne faisoit jamais une affaire, de ce qui ne devoit estre qu'un simple divertissement : ses habillemens la paroient, sans l'occuper la moitié de sa vie comme de pareilles choses occupent ordinairement celle de la plus grande partie des femmes : sa conversation sans estre tousjours de bagatelles inutiles, estoit pourtant fort aisée. De plus, tout l'Or et tous les Diamans de l'Orient, n'eussent jamais pû esbloüir son esprit : elle discernoit un honneste homme sans magnificence aucune, d'avec le plus magnifique stupide de la Terre, dés la premiere visite : et malgré toute sa parure, elle rendoit tellement justice au veritable merite, que je ne doute nullement, qu'elle n'eust mieux traité un Pirate effectif, s'il eust eu de bonnes qualitez, qu'un Prince qui en auroit eu de mauvaises. Connoissant 
<pb id="page_2009" n="V03-P645"/>donc tant de vertu en cette admirable Fille le moyen de ne l'aimer pas ? Aussi l'aimay-je de telle sorte, que personne n'a jamais tant aimé. Il me souvient mesme, qu'un jour estant aupres d'elle, appuyé sur une fenestre qui est au bout d'une Galerie qui regarde vers la Mer, pendant que plusieurs autres Dames se promenoient derriere nous : Voila (me dit elle, en me monstrant le lieu où mon Vaisseau auoit échoüé) l'endroit où vous avez pensé faire naufrage : Pardonnez moy Madame (luy dis-je precipitamment, sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois) ce n'est point là le lieu où j'ay pensé perir : bien est il vray, adjoustay-je, qu'il n'en est pas fort esloigné. En verité (me dit elle, sans entendre le sens caché de mes paroles) vous ne sçavez pas si bien que moy, où vostre Vaisseau échoüa ; car je le vy de mes propres yeux : mais pour vous, je m'assure que vous estiez si occupé à donner les ordres, que vous ne le remarquastes pas. Je sçay bien Madame, luy dis-je, que mon naufrage s'est fait en vostre presence : mais cela n'empesche pas que je ne croye, que celuy qui perit sçait beaucoup mieux où il perit, que ceux qui ne font que le regarder. Pour moy, adjousta t'elle encore en riant, si je ne vous croyois pas l'ame extrémement ferme, je croirois que la peur auroit un peu troublé vostre raison en cét instant : car je vous assure que ce fut au pied de ce grand rocher que vous fustes en peril. Et je vous assure Madame, luy dis-je, que malgré tout le respect que je vous dois, il 
<pb id="page_2010" n="V03-P646"/>faut que je soustienne que ce fut veritablement assez prés de ce rocher que je fis naufrage : mais que ce ne fut point du tout où vous dittes. Alcionide qui n'avoit pas accoustumé de me trouver si peu complaisant, soubçonna en fin qu'il y avoit quelque sens caché à mes paroles : et rougissant tout d'un coup, l'ay tort, me dit elle, de vouloir disputer contre vous, pour une chose de nulle importance : car puis que vous estes eschapé de ce peril, c'est assez ; et je ne dois plus en parler. Mais en verité, dit elle en riant encore, ceux qui disent qu'un sage Pilotte ne doit jamais faire deux fois naufrage contre un mesme escueil, ne sçavent pas la difficulté qu'il y a à s'en empescher : puis que vous qui estes si sage en apparence, ne connoissez déja plus celuy qui vous pensa faire perir. Quoy qu'il en soit n'en parlons plus, adjousta t'elle, et pour vous entretenir de quelque chose qui vous plaise davantage, dittes moy je vous prie, si vostre Vaisseau sera bien tost en estat de vous permettre de partir : car je m'imagine que vous souhaitez autant vostre départ, que tous ceux qui vous connoissent icy le craignent. Je me trouvay alors fort embarrassé : parce qu'encore que les paroles d'Alcionide semblassent me donner lieu de luy découvrir une partie de mes sentimens : elle avoit pourtant dans les yeux une severité si grande malgré leur douceur, que je ne l'osay jamais faire. Je luy dis donc seulement, que je ne croyois pas qu'il fust possible d'estre fort pressé de partir d'un lieu où elle seroit : 
<pb id="page_2011" n="V03-P647"/>mais comme la seule civilité pouvoit faire dire ce que je luy disois, elle y respondit civilement : et tout le reste de la conversation se passa de cette sorte, l'en eus plusieurs autres avec elle, sans pouvoir jamais me resoudre à m'exposer à sa colere, en luy parlant ouvertement de mon amour : je sçeus mesme par Leosthene, que depuis ce premier jour là, Alcionide ne parla plus de moy à sa Parente. Cependant je faisois durer le travail de ceux qui racommodoient mon Vaisseau, le plus long temps qu'il m'estoit possible : et peu s'en falut que je ne fisse encore rompre ce qui n'estoit point rompu, afin de le faire refaire d un bout à l'autre : De sorte que je fus six semaines au lieu de trois au Port de Gnide. Mais enfin le sage Thales, que j'avois envoyé advertir secretement du lieu où j'estois, me manda qu'il y avoit quelque aparence de sedition dans Milet, et qu'il me conseilloit de m'en aprocher : me voila donc forcé à partir, mesme par l'interest de mon amour. De plus, comme le Peuple de Gnide s'estoit aperçeu de la longueur affectée des Ouvriers qui racommodoient mon Vaisseau, il s'estoit espandu quel que bruit que j'avois quelque dessein caché : et Euphranor luy mesme en soubçonna quelque chose, à ce que sçeut Leosthene, par cette Fille qui estoit de ses Amies : l'assurant de plus, qu'aussi tost qu'il seroit revenu d'un petit voyage de huit jours qu'il devoit faire dans deux ou trois, il me forceroit à m'expliquer. Toutes choses voulant donc que je partisse, et mon Vaisseau estant prest quand 
<pb id="page_2012" n="V03-P648"/>Euphranor vint à partir, je pris congé de luy ; l'assurant qu'il ne me trouveroit plus à son retour : et le conjurant de croire, que si je ne mourois pas à une occasion où j'allois, j'aurois l'honneur de le revoir, et de me faire un peu mieux connoistre à luy. Apres son despart, je sus encore quatre jours à Gnide : pendant lesquels Alcionide qui n'avoit jamais entré dans aucun Vaisseau de guerre, non plus que trois ou quatre de ses Amies, tesmoigna avoir une si forte envie de voir le mien, que je la suppliay de la vouloir satisfaire : et d'y venir passer la derniere apres-disnée que je devois estre à ce Port. M'ayant donc accordé, avec la permission de Phedime, ce que je luy demandois, je me preparay à la recevoir en ce lieu là, avec toute la magnificence possible : mais pourtant avec toute la melancolie dont un coeur puisse estre capable. En effet, quand je venois à penser, que dans quatre jours je ne verrois plus Alcionide : la douleur m'accabloit de telle sorte, que je n'estois gueres capable de tous les petits soins necessaires pour bien ordonner une belle Feste. Aussi fut-ce sur la diligence de Leosthene que je m'en reposay, qui s'en acquita sans doute admirablement. Car encore que le temps fust extrémement court à s'y preparer, neantmoins mon Vaisseau ne laissa pas d'estre orné de cent Banderoles volantes de diverses couleurs, où les Chiffres du Nom d'Alcionide, avec des Devises, estoient en or et en argent. Il y avoit sur le Tillac une Musique Marine, telle qu'on peut s'imaginer 
<pb id="page_2013" n="V03-P649"/>celle des Tritons et des Nereïdes : et outre celle là, des voix admirables, pour imiter apres celles des Sirenes. Tous les Soldats avoient les plus belles Armes qui fussent dans mon Navire : et Leosthene me fit mesme faire une Javeline où le Chiffre du Nom d'Alcionide estoit peint sur le bois, et gravé sur le fer en divers endroits, que je portay tout ce jour là à la main, pour faire les honneurs de mon Vaisseau. Le jour et l'heure estans venus, où je devois recevoir la grace de voir Alcionide dans un lieu où j'avois quelque puissance : je sus la prendre chez elle, accompagnée d'une Tante qu'elle avoit, et de dix ou douze de ses Amies : car pour Phedime, quelque legere incommodité l'empescha d'y pouvoir venir. Mais j'y fus tout couvert d'or, et de plumes de diverses couleurs : et avec le plus magnifique habit de guerre, que j'eusse jamais porté, suivy de Leosthene et des principaux Officiers de mon Navire. La conduisant donc dans ce Vaisseau paré comme je viens de vous le despeindre, la Musique commença dés que nous aprochasmes : et en suitte la faisant passer dans la Chambre de Poupe, elle fut si surprise de sa grandeur ; de la beauté de ses Peintures ; et de la magnificence qu'elle y vit ; quelle ne pouvoit presques croire qu'elle fust dans un Navire. Apres qu'elle l'eut bien considerée, je luy fis voir tout le reste de cette merveilleuse Machine, qui contient tant de choses en si peu d'espace : les Mariniers pour la divertir, 
<pb id="page_2014" n="V03-P650"/>firent en sa presence tout ce qu'ils ont accoustumé de faire, et pendant le calme, et pendant la tempeste : c'est à dire hausser et abaisser les voiles ; les tourner tout d'un coup, ou peu à peu ; remüer tout ce grand nombre de Cordages en un instant, et bref toutes ces autres operations maritimes si surprenantes, pour ceux qui ne les ont point veuës. Mais durant qu'Alcionide estoit occupée à voir toutes ces choses, on servit la Colation dans la mesme Chambre où elle avoit esté d'abord : si bien que lors qu'elle y rentra, elle en fut assez agreablement surprise : parce qu'en effet les soings de Leosthene avoient admirablement bien reüssi. Elle commença donc de me loüer, et de me remercier ; en se pleignant toutesfois de ma magnificence : et en disant avec en sous-rire tres obligeant, que si tous les Pirates estoient comme moy, ils feroient honte à tout ce que la Grece avoit de plus poly, et de plus liberal. Je respondis d'abord à ce compliment avec beaucoup de joye : estant fort aise de remarquer qu'Alcionide estoit satisfaite. Mais tout d'un coup venant à penser, qu'il faloit partir la nuit prochaine (car le vent estoit alors fort bon) je ne pûs plus souffrir les regards d'Alcionide, sans une douleur extréme. Quoy (disois-je en moy mesme, durant qu'elle faisoit colation avec ses Amies, et en la regardant attentivement sans qu'elle y prist garde) je ne verray peut-estre jamais plus Alcionide ! et certaine ment demain à la mesme heure où je parle, non seulement je ne la verray plus, mais mesme je 
<pb id="page_2015" n="V03-P651"/>ne verray pas seulement le Chasteau où elle de meure. Chaque instant, poursuivois-je, m'esloigenera d'elle, et m'en esloignera peut-estre pour toujours : et tu pourrois vivre Thrasibule ! adjoustois-je, et tu pourrois luy dire adieu ! ha non non, mourons plus tost mille et mille fois, que d'esprouver toutes les rigueurs d'une absence si incertaine en sa durée, si certaine en sa cruauté ; et si insuportable pour toy. Ces pensées. Seigneur, firent une si forte impression en mon ame, que je changeay de couleur vingt fois en un quart d'heure : de sorte que Leosthene s'apercevant de cette profonde melancolie, me tira à part, durant que ces Dames mangeoient (car j'estois demeuré debout, pour servir moy mesme Alcionide) et suivant son humeur libre et hardie ; Qu'avez vous Seigneur ? me dit il, et estes vous seul en tout l'Univers, que la veüe de la personne aimée ne satisface point ? Mais Leosthene, luy dis-je, que me sert de la voir aujord huy, cette admirable Personne que j'adore, puis que je ne la dois plus voir demain ? S'il n'y a que cela qui cause vostre douleur, me dit il, que ne la voyez vous toute vostre vie ? Et comment le pourrois-je ? luy dis-je ; en me permettant, repliqua t'il brusquement, de couper le Cable qui tient ce Vaisseau à l'Anchre ; de faire hausser les Voiles ; de prendre la haute Mer, comme si ce n'estoit que pour donner le plaisir de la promenade à ces Dames ; et de les emmener où vous voudrez : à condition de ne retenir apres que la belle Alcionide, et son aimable 
<pb id="page_2016" n="V03-P652"/>Parente : et de mettre toutes les autres à terre, à quelques stades d'icy. Euphranor, poursuivit il, n'est point à Gnide : et nous serons desja bien loing, quand on s'apercevra de nostre fuitte. Enfin, adjousta t'il encore, soit que vous agissiez comme Pirate ou comme Amant, c'est une prise digne de vous. D'abord je creus que Leosthene me disoit cela par galanterie : mais un moment apres, je connus qu'il parloit serieusement, et qu'il me conseilloit en interessé. Ma premiere pensée fut sans doute d'avoir de la repugnance pour cette action : mais l'Amour un instant apres seduisant ma raison et ma generosité, fit que je dis à Leosthene, sans sçavoir presques ce que je disois, il le faloit faire sans me le dire, cruel Amy ; et me rendre heureux, sans que je fusse criminel : au lieu de me faire une proposition agreable, que l'honneur me deffend d'accepter. Il est aisé de reparer cette faute, me dit il, et les heureux ne passent jamais gueres pour coupables : c'est pourquoy sans perdre icy le temps en discours inutiles, allez entretenir ces Dames et les amuser, pendant que je donneray les ordres necessaires pour executer un si beau dessein. Ha Leosthene, luy dis-je, je n'oserois consentir à une proposition si injuste, mais pourtant si agreable : songez toutesfois, me respondit il, que vous ne verrez plus Alcionide, si vous escoutez cette exacte justice dont vous parlez : et que vous la verrez tousjours, si vous suivez mes conseils. Mais elle me haïra, luy repliquay-je ; Mais vous la 
<pb id="page_2017" n="V03-P653"/>perdrez de veuë dans une heure, respondit il : regardez (adjousta encore cét injuste Amy en me la monstrant de la main) le thresor que vous voulez perdre. Enfin Seigneur, que vous diray-je pour mon excuse ? L'amour troubla ma raison ; Leosthene seduisit ma volonté ; et sans sçavoir presques ce que je disois, je consentis à demy à tout ce qu'il desiroit sans doute plus pour son interest que pour le mien, à cause de la parente d'Alcionide qu'il aimoit : et je commençay de faire ce qu'il vouloit que le fisse : c'est à dire d'aller vers ces Dames pour les amuser, pendant qu'il couperoit le Cable ; qu'il feroit hausser les Voiles ; et prendre la haute Mer. Comme elles avoient achevé de faire colation, lors que je rentray dans la Chambre, elles se leverent, et Alcionide s'en vint à moy avec une civilité si obligeante, et avec tant de marques de satisfaction et de reconnoissance sur le visage ; qu'à peine eus-je rencontré ses yeux, que ses regards remettant le respect dans mon ame, je fus si remply de confusion, d'avoir consenty au criminel dessein que Leosthene m'avoit proposé ; que non seulement j'en paslis et en rougis presques en un mesme instant ; mais mon esprit se troublant, et respondant moy mesme tout haut à mes propres pensées : Non Madame ? m'écriay-je tout d'un coup, je n'y consentiray jamais ; et j'aime cent fois mieux mourir. Alors luy presentant la main, sortez Madame, luy dis-je tout transporté, sortez d'un lieu indigne de vous : 
<pb id="page_2018" n="V03-P654"/>et ne vous fiez jamais à des pirates. Mais Madame sortez promptement, je vous en conjure : de peur qu'un repentir si raisonnable comme est celuy que j'ay maintenant dans le coeur, ne soit suivy d'un autre plus criminel. Alcionide fut si estonnée et si surprise de mon procedé, qu'elle ne sçavoit que penser : neantmoins elle voyoit tant de trouble sur mon visage, qu'elle s'en troubla un peu elle mesme : ne sçachant presques ce qu'elle me devoit respondre. Aussi n'attendis-je pas ce qu'elle diroit : et voyant que l'on commençoit d'obeïr à Leosthene, et qu'il avoit desja l'Espée à la main, et le bras levé pour couper le Cable qui nous retenoit à l'Anchre ; je le luy deffendis absolument. Puis me tournant encore vers Alcionide, accordez moy ce que je vous demande, luy dis-je, quoy que ce que je vous demande me doive couster la vie. Mais (me dit elle en me donnant la main, et en se disposant à sortir) ne me direz vous point quelle avanture est celle-cy ? Quand vous serez sur le rivage, luy repliquay-je, et que je ne craindray plus moy mesme, vous le devinerez peut-estre. De vous representer, Seigneur, le desordre de mon ame ; l'estonnement d'Alcionide ; celuy de sa Tante et de ses Amies ; le despit de Leosthene ; et mon desespoir ; ce seroit une chose impossible : mais enfin emporté par mon amour, par mon respect, et par mon repentir, je remis Alcionide à terre, et de là dans son Chariot : et sans me pouvoir souvenir ny de ce que je luy dis ; ny mesme si je luy dis quelque chose : je sçay seulement que 
<pb id="page_2019" n="V03-P655"/>je la quittay ; que je me rembarquay ; et que quoy que je ne deusse partir que la prochaine nuit, je fis lever les Anchres, hausser les Voiles ; et que je m'esloignay enfin malgré Leosthene et malgré moy mesme, s'il faut ainsi dire, du rivage de Gnide, où tout ce que j'aimois demeuroit. Leosthene voulut me dire quelque chose, mais je ne pûs souffrir sa veuë, ny recevoir ses excuses : et il falut qu'il donnast quelque temps à ma douleur, auparavant que je luy pardonnasse son mauvais conseil. Je n'eus pas fait une heure de chemin, que je commanday que l'on abaissast les Voiles, et que l'on jettast les Anchres, en un lieu où l'on pouvoit encore le faire : et quoy que ce commandement parust fort bizarre, je ne laissay pas d'estre obeï. Cependant sans sçavoir ce que je voulois, j'estois dans une douleur extréme : il y avoit des momens, où la seule absence d'Alcionide m'affligeoit : il y en avoit d'autres, où j'estois au desespoir, d'avoir consenty à un dessein si injuste : et il y en eut d'autres encore, où, si je l'ose dire, je me repentis de m'estre repenty. Ces derniers furent pourtant si courts, que je pense qu'il m'est permis de croire que je n'en fus gueres plus criminel : et que ce fut plustost un effet de la violence de ma passion, que du déreglement de mon ame. Cependant ne pouvant ny me raprocher du rivage, ny m'en esloigner : et sçachant pourtant : qu'il faloit absolument faire le dernier, et par honneur, et par necessité ; je ne pûs toutefois m'y refondre, sans estre assuré que du moins Alcionide sçauroit que 
<pb id="page_2020" n="V03-P656"/>je l'aimois. Ainsi je pris le dessein de luy escrire et de luy faire porter ma Lettre par un des miens, que j'envoyerois dans un Esquif. J'escrivis donc ; mais Dieux, que de peine j'eus à escrire ! Toutesfois j'en vins enfin à bout, et si je ne me trompe, cette Lettre estoit à peu prés en ces termes.
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<q>A LA BELLE ALCIONIDE.</q>
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<q>J'ay tant de choses à vous dire, que je ne suis pas peu occupé, à leur donner quelque ordre dans mon esprit : car enfin divine Alcionide, je voudrais que vous pussiez sçavoir en mesme temps, que la passion que j'ay pour vous est extréme ; que ma condition n'est pas telle qu'elle vous paroist ; que la douleur que j'ay de vous quitter est inconcevable ; que le repentir que j'ay d'avoir pû consentir un moment à vous desplaire, me rendra malheureux toute ma vie : et qu'encore que je ne vous l'aye osé dire, je suis pourtant plus amoureux de vous, que personne ne sçauroit estre. Vous ne pouvez ce me semble juger, par le déreglement de mon ame : Vous, dis-je, qui avez tant d'esprit et tant de lumiere. Au nom des Dieux, Madame, ne refusez pas à mes prieres, la grace de vous souvenir quelques fois d'un Prince qui n'ose vous dire que sa qualité, sans vous aprendre precisément ses malheurs. Souvenez vous donc, qu'il part d'aupres de vous, avec le dessein d'y revenir : mais d'y revenir en estat d'estre advoüé de vous, pour le plus passionné et le plus fidelle Amant du monde, Ne vous souvenez pas s'il vous plaist, que j'ay esté un moment 
<pb id="page_2021" n="V03-P657"/>vostre Ravisseur, sans vous souvenir en mesme temps que l'ay esté vostre Liberateur. Enfin, Madame, si vous ne vous souvenez pas de moy avec tendresse, ne vous en souvenez pas avec mépris : puis que vous seriez injuste, d'en avoir pour un homme qui vous a adorée sans vous le dire ; qui part d'aupres de vous presques sans esperance ; et qui vous aimer a toute sa vie, quand mesme vous le haïriez.</q>
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Apres avoir bien leû et releû cette Lettre, où je ne mis pas mon nom, je fus enfin contraint de me servir de Leosthene pour la porter : tant parce qu'il m'en pressa extrémement apres que je luy eus pardonné son mauvais conseil, que parce qu'il estoit fort adroit. Il fut donc à Guide, dés que la nuit fut venuë : et comme il avoit intelligence avec la personne qu'il aimoit, et dont il n'estoit pas haï ; il la vit, et elle luy fit voir Alcionide malgré elle, sans que Phedime en sçeust rien : et elle le fit mesme entrer dans sa Chambre sans luy en parler. Lors que Leosthene luy donna ma Lettre, elle fit quelque difficulté de la lire : mais apres l'avoir leüe, elle en fit beaucoup plus d'y respondre : tesmoignant mesme assez de colere contre sa Parente. Cependant comme Leosthene est hardy, il luy dit, sans perdre pourtant le respect, qu'il ne sortiroit point de sa Chambre, si elle ne me respondoit. De sorte que pour se delivrer de son importunité, elle m'escrivit seulement ces paroles. 
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<pb id="page_2022" n="V03-P658"/>ALCIONIDE A L'ILLUSTRE PIRATE.</q>
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<q>Si je croyois tout ce que vous me dittes par vostre lettre, je ny devrois pas respondre : ou si j'y respondois, ce ne seroit pas agreablement pour vous. C'est pourquoy je vous declare, que de tout ce que vous m'avez escrit, je n'en crois rien qu'une seule chose : qui est que vous n'estes point de la condition dont le Peuple vous croit : et qu'ainsi je suis obligée de vous demander pardon, de toutes les incivilitez que je vous ay faites, pendant que vous avez esté icy. Je m'imagine que vous serez assez equitable, pour ne me le refuser pas : et que vous ne trouverez point mauvais, qu'une personne qui aime passionément la verité, ne refonde pas à tant de choses incroyables dont vostre Lettre est remplie. Cependant soyez persuadé, qu'il vous est advantageux que je ne les croye point : et que sans l'opiniastreté de Leosthene, vous ne verriez pas escrit de ma main le Nom</q>
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<q>D'ALCIONIDE.</q>
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Mais, Seigneur, pour me haster de vous dire des choses plus considerables, Leosthene revint, et m'aporta la Lettre que je viens de vous reciter : qui toute indifferente qu'elle estoit, me donna une si grande joye, que je ne pense pas que j'eusse pû me refondre à m'esloigner de Gnide, sans escrire 
<pb id="page_2023" n="V03-P659"/>encore une fois à Alcionide, si une tempeste ne se fust levée, qui me força de souffrir qu'on levast les Anchres, et que l'on prist la pleine Mer.
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<div2 id="page_CYRUS030304" type="sequence" n="Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : errances">
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Cependant je fus vers Milet, suivant les advis du sage Thales : et en y allant j'eus le bonheur de rencontrer deux des Vaisseaux que l'avois perdus. Mais en eschange, j'eus le malheur bien tost apres, d'apprendre que le Prince de Phocée estoit revenu à Milet, aussi tost que Thimocrate en avoit esté party, pour aller rendre conte aux Amphictions de ce qui s'y estoit passé : que ce Prince avoit destruit tout ce que Thimocrate y avoit avancé en ma faveur qu'il avoit raffermy l'authorité d'Alexidesme : et puny presques tous ceux qui avoient voulu se sous-lever, ou qui avoient simplement tesmoigné quelque zele pour mon Party. Si bien que desesperé de ma mauvaise fortune, je fus contraint de me retirer : et d'aller errant sur toutes nos Mers, sans sçavoir precisément ce que je voulois faire. J'envoyay pourtant encore une fois secretement à Gnide, m'informer de ce qu'Euphranor auroit dit à son retour, de mon départ bizarre et inopinée : car comme il y avoit plusieurs Dames avec Alcionide lors que je l'avois quittée avec tant de precipitation, je m'imaginois bien que la chose seroit sçeue. Et en effet j'appris qu'Euphranor avoit esté fort en peine d'en deviner la cause : et que les choses n'estoient pas en estat que je pusse retourner à Gnide. Joint que n'ayant presques plus d'esperance de voir jamais changer de face à ma miserable fortune, je ne 
<pb id="page_2024" n="V03-P660"/>jugeois pas que je pusse rien gagner, ny sur l'esprit d'Alcionide, ny sur celuy de son Pere. j'estois mesme si abandonné à ma douleur, que passant devant Lesbos je n'y voulus pas aborder : me contentant d'envoyer simplement demander des nouvelles de la santé du Prince Tisandre, que je sçeus qui se portoit bien : et de luy escrire une Lettre, que mes gens laisserent aux premiers Mariniers qu'ils trouverent sur je Port, n'ayant pas voulu qu'ils parlassent à luy, de peur qu'il ne me vinst voir. Je luy disois en general dans cette Lettre, sans luy nommer Alcionide, que je luy demandois pardon, d'avoir autrefois condamné la passion qui le possedoit : et que je luy aprenois que j'en estois presentement incomparablement plus tourmenté que luy. Apres cela je passay outre, jusques bien avant dans l'Helespont : en suitte je revins, et je fus à Delphes, avec intention d'y consulter l'Oracle : mais quand j'y fus arrivé, je ne pûs jamais m'y resoudre : tant j'avois de crainte de trouver ce que je ne cherchois pas. Cependant j'y tombay malade : et avec tant de violence, que je ne pûs estre en estat de partir de là de plus de quatre mois. Mais enfin quand il pleut aux Dieux je gueris : je dis quand il pleut aux Dieux, parce qu'il est certain que je cessay d'estre malade, sans leur avoir demandé la santé : trouvant trop peu de bien en la vie, pour regarder la mort comme un mal. Aussi tost apres je me rembarquay : et voulant du moins passer aupres de Gnide, si je n'y abordois pas, je 
<pb id="page_2025" n="V03-P661"/>pris cette route là. Le vent me fut pourtant si contraire, que je fus forcé de laisser Chio à la main droite, au lieu que j'avois eu dessein de passer entre cette Isle et l'Isthme de Gnide : et emporté parles vents, je fus contraint de passer outre : et de croiser malgré moy quatre Vaisseaux qui se trouverent sur ma route. Comme tout le monde m'estoit devenu Ennemy, et que j'estois acoustumé à faire mettre du moins le Pavillon bas, à tous ceux que je rencontrois : je voulus faire la mesme chose à ceux cy, qui ne le voulurent pas. Je regarday la Baniere de ces Vaisseaux ; mais je ne la connus point : et je m'imaginay mesme que c'estoit peut-estre le Prince de Phocée qui se déguisoit. Apres qu'ils eurent donc refusé d'abaisser leur Pavillon, le les attaquay : et tournant d'abord la Proüe vers le plus grand des quatre, je luy donnay la chasse durant plus d'une heure. Comme il ne vouloit point combatre ? il voulut se servir de la force des voiles : mais comme les Vaisseaux que j'avois, estoient encore plus legers que luy, quoy que celuy que je montois fust fort grand, je le joignis ; je l'acrochay ; je le combatis : et si ardemment, qu'en une demie heure je m'en rendis Maistre. Ce qui m'eslevoit d'autant plus le coeur, estoit que j'avois veû que les trois autres Vaisseaux qui estoient à moy, avoient bruslé un de ceux des Ennemis ; coulé l'autre à fonds ; et pris le dernier : de sorte que je voyois ma victoire entiere et certaine, malgré la resistance de ceux que je combatois, 
<pb id="page_2026" n="V03-P662"/>Tout ce qui estoit donc dans le Navire que j'avois attaqué s'estant rendu, j'y entray l'Espée à la main, ne m'estant point demeuré d'autres armes : car j'avois non seulement lancé plusieurs Javelines, mais mesme celle qui portoit le nom d'Alcionide, que j'avois tousjours gardée, de puis le jour que cette belle Personne estoit venuë dans mon Vaisseau. J'y entray donc, apres avoir deffendu à mes Soldats de faire aucun desordre : mais à peine fus-je sur le Tillac, qu'allant à la Chambre de Poupe, où j'entendis des voix de femmes, je vy sur un lict l'admirable Alcionide, avec une pas leur mortelle sur le visage, le bras gauche estendu, descouvert, et tout sanglant parce qu'une Javeline le traversoit de part en part : et je vis aussi dix ou douze femmes qui pleuroient aupres d'elle, sans oser seulement entre prendre de tirer cette funeste Javeline de sa blessure. Je vous laisse à juger, Seigneur, ce que cét objet fit en mon ame : je m'aprochay encore davantage, criant de toute ma force, que celuy qui avoit lancé cette fatale Javeline mourroit, si je le pouvois connoistre. Je me mis à genoux aupres de son lit ; je commanday qu'on fist venir mes Chirurgiens ; et je pris le bras de cette belle esvanouïe : pendant que toutes ses femmes me reconnoissant, pousserent des cris d'estonnement, parmi ceux de douleur qu'elles jettoient. Je pris, dis-je, le bras d'Alcionide, afin de voir si je ne pourrois point la soulager : mais ô Dieux ! à peine l'eus je pris, que je reconnus 
<pb id="page_2027" n="V03-P663"/>cette fatale Javeline, pour estre celle qui portoit son illustre Nom, et que j'avois lancée la premiere, en accrochant ce Vaisseau. Jugez donc, Seigneur, de mon desespoir, lors que je connus avec certitude, que c'estoit de ma main qu'Alcionide estoit blessée : il fut si grand, que sans sçavoir ce que je faisois, je laissay tomber le bras de cette belle Personne si rudement, que son propre poids fit presque entierement sortir cette Javeline qui le traversoit. La douleur qu'elle en sentit, la fit revenir à elle, et luy fit entr'ouvrir les yeux, justement comme les Chirurgiens arriverent : pour moy sans pouvoir parler, je leur fis signe qu'ils la secourussent : et cherchant mon Espée afin de m'en percer le coeur, je vy que Leosthene la tenoit : et je m'aperçeus que je l'avois laissé tomber, lors que j'avois veû Alcionide en cét estat. Je voulus la luy arracher des mains, mais il ne me la voulut jamais rendre : et il me dit que je ferois mieux de secourir Alcionide, que de me desesperer. Je me reprochay donc de son lict : et voyant que depuis que les Chirurgiens avoient achevé de luy tirer cette funeste Javeline, elle estoit entierement revenuë à soy, je me mis à genoux aupres d'elle : et la regardant sans pouvoir pleurer, tant ma douleur estoit forte (car ce sont les mediocres douleurs qui s'expriment par des larmes) au nom des Dieux Madame, luy dis je, or donnez moy le suplice dont vous voulez que je chastie la sacrilege main qui vous a blessée : et ne croyez pas si je respire encore, que ce soit pour 
<pb id="page_2028" n="V03-P664"/>vivre longtemps. Non, Madame ? je veux seule ment vous voir en estat de guerir, afin que vous me puissiez voir perdre la vie : pour expier du moins eu quelque façon, l'horrible faute que j'ay commise : puis qu'à parler raisonnablement, je ne sçaurois estre innocent, apres avoir respandu un aussi beau sang que le vostre. Alcionide estoit si surprise de me voir, et de m'entendre parler de cette sorte, que quand elle n'eust pas esté aussi foible qu'elle estoit, elle n'eust pû faire un long discours : c'est pourquoy ne respondant pas à tout ce que je luy disois ; si je meurs, me dit elle, je vous pardonne de bon coeur : et je prie mesme le Prince Tisandre, s'il est encore vivant, de vous pardonner aussi bien que moy. Le Prince Tisandre Madame ! dis-je tout surpris, eh bons Dieux est il icy ? comme elle vouloir me respondre, les Chirurgiens l'en empescherent : et me dirent que je la ferois mourir, si je luy parlois davantage. De sorte que me retirant avec precipitation, et la laissant avec ses femmes, je pris seulement sa Parente par la main, que je menay à la porte de la Chambre, pour luy demander ce qu'Alcionide m'avoit voulu dire. Mais en mesme temps quelques uns de mes Soldats m'amenerent en effet le Prince Tisandre, qu'ils avoient pris d'abord, et mené dans mon Vaisseau : où ayant sçeu que c'estoit moy qui l'avois combatu sans le connoistre, il avoit demandé à me parler. Comme il avoit apris en entrant dans son Navire qu'Alcionide estoit blessée, il estoit dans 
<pb id="page_2029" n="V03-P665"/>un desespoir qui n'estoit gueres different du mien : Cruel Amy, me dit il en m'abordant, qu'elle avanture est la nostre ? Laissez moy dire plustost, luy respondis-je, quelle avanture est la mienne ! Ha s'écria t'il, vous n'estes pas si à pleindre que moy : car enfin les sentimens de l'amitié, ne sont pas si tendres que ceux de l'amour. Vous m'aimez sans doute, et vous devez estre affligé de m'avoir combatu : et d'estre peut-estre cause de la mort d'une Personne que j'adore, et que je viens d'espouser. Mais. . . . . . . . . Vous venez, dis-je en l'interrompant, d'espouser cette belle Personne ? Ouy cruel Amy, me respondit il, et jugez apres cela de la douleur de mon ame : mais de grace souffrez au moins que je voye encore une fois, cette belle et malheureuse Personne. En disant cela, il fut dans la Chambre où elle estoit, et j'y rentray aveques luy : mais il n'y fut pas si tost, que luy prenant la main ; la luy baisant ; et la moüillant de ses larmes, il luy donna cent marques de douleur et d'amour que je n'osois pas luy rendre. En cét estat ses yeux rencontrerent les miens : et elle y vit sans doute si parfaitement une partie de la douleur que je souffrois ; qu'elle destourna les siens en rougissant. Tisandre l'ayant remarqué, et craignant de luy nuire encore, s'éloigna d'elle : n'imaginant point d'autre cause au changement de son visage, que celle du mal qu'elle souffroit. Nous demandasmes aux Chirurgiens ce qu'ils en pensoient : mais ils nous dirent qu'ils n'en pouvoient 
<pb id="page_2030" n="V03-P666"/>parler precisément jusques au second appareil : n'ayant pas bien pû connoistre si les nerfs n'estoient point offencez, et s'il n'y auoit point de vaines coupées. Cependant j'apris en peu de mots, que Tisandre s'estant guery de la passion qu'il avoit euë pour la belle et sçavante Sapho, avoit consenty au mariage que le Prince son Pere avoit fait de luy et d'Alcionide sans la connoistre : mais qu'il ne l'avoit pas plus toit veüe, qu'il avoit eû plus d'amour pour elle, qu'il n'en avoit jamais eû pour sa premiere Maistresse. Je compris en suite qu'il n'avoit pû reconnoistre mon Vaisseau, parce qu'il avoit esté raccommodé à Gnide : et que depuis que j'en estois party, le Pavillon et les Banderolles que Leosthene avoit fait faire pour y reçevoir Alcionide y estoient demeurées ; qui n'estoient pas celles que Tisandre pouvoit connoistre. Je ne pouvois pas non plus avoir connu son Navire : parce qu'a cause de son Mariage, ses Banderolles estoient aussi toutes couvertes de Devises galantes et de Chiffres, au lieu des autres marques qu'il avoit accoustumé d'avoir. Comme ce Prince est veritablement genereux, voyant que je ne parlois point, il me demanda pardon s'il m'avoit dit quelque chose de fascheux, dans les premiers transports de sa douleur : mais j'avois l'esprit si peu à moy, que je ne sçavois ce que je luy respondois. Je sçay pourtant bien que pour ne parler point d'Alcionide, dont je n'eusse pû parler sans luy aprendre malgré moy ce qu'il ne sçavoit point : je commanday que 
<pb id="page_2031" n="V03-P667"/>l'on remist en liberté tous les gens du prince Tisandre, et qu'on les traitast comme les miens. Cependant quoy que la veuë de ce Prince me fust devenuë insuportable, depuis que je sçavois qu'il estoit Mary d'Alcionide : toutesfois je ne pouvois me resoudre à sortir de son Vaisseau, parce que c'estoit m'esloigner d'elle. Neantmoins n'estant pas en liberté de me pouvoir pleindre en sa presence, je repassay dans le mien, sur le pretexte d'y aller donner quelques ordres : et je fus dans ma Chambre, l'esprit si accablé de douleur, que je fus tenté cent et cent fois de me jetter dans la Mer, pour finir toutes mes infortunes. Mais je ne sçay quelle chaisne secrette qui m'attachoit à Alcionide me retint, et m'empescha de mourir. Comme je fus seul avec Leosthene, en estat de pouvoir faire reflexion sur une si estrange avanture : apres avoir fait cent imprecations contre moy mesme, ayant l'esprit un peu plus tranquille, advoüez Leosthene, luy dis-je, que je suis nay sous une constellation bien bizarre, et bien maligne : car si vous regardez l'estat present de ma fortune, vous y trouverez assez de malheurs pour faire cinq ou six infortunez au lieu d'un. En effet, quand je n'aurois point d'autre desplaisir que celuy d'avoir combatu mon Amy, et blessé une Personne qu'il aime, je serois digne de compassion : quand aussi je n'aurois point d'autre douleur que celle de voir que mon Amy est mon Rival, je serois encore extrémement à pleindre : quand je n'aurois 
<pb id="page_2032" n="V03-P668"/>non plus que celle de voir une Maistresse en la possession d'un autre, je serois tres digne de pitié : et quand je n'aurois enfin autre affliction que celle d'avoir blessé de ma propre main, et peut-estre blessé mortellement, la seule Personne pour qui je veux vivre ; je n'aurois pas assez de larmes, pour pleindre mes infortunes. Mais ayant en un mesme jour combatu mon Amy ; blessé un Personne qu'il aime ; connu qu'il est mon Rival ; apris que ma Maistresse est mariée ; et ne pouvoir douter que ce ne soit de ma main qu'elle ait eu le bras percé d'une Javeline qui la met en danger de mourir : ha Leosthene, c'est estre si chargé, ou plustost si accablé de malheurs, qu'il y a de la lascheté à vivre, comme de l'impossibilité. Car enfin que puis-je faire ? il ne m'est pas mesme permis de haïr mon Rival, puis qu'il est mon Amy et mon bien-faicteur : il ne me le sera jamais, d'oser parler de ma passion, à la Personne qui la cause : l'esperance ne peut plus avoir de place en mon ame : mon amour mesme ne sçauroit plus estre innocente : je n'oserois d'oresnavant me pleindre qu'en secret : je n'ay point lieu d'accuser Tisandre : je n'ay pas la force de luy advoüer ma passion : joint que je la luy advoüerois inutilement, puis qu'il est Mary d'Alcionide : En un mot je suis au plus deplorable estat, où jamais un Amant puisse estre. Mais helas, reprenois-je tout d'un coup, que dis-je, et que fais-je ? je parle comme si Alcionide n'estoit point blessée ; et blessée de ma propre 
<pb id="page_2033" n="V03-P669"/>main ; et peut-estre en danger de mourir, comme je l'ay déja dit. Ha cruel, poursuivois-je, pourras tu souffrir que cette main sacrilege, soit jamais occupée à autre chose, qu'a t'enfoncer un Poignard dans le coeur ? Mais, me disoit Leosthene, vous n'estes point coupable : et le hazard tout seul, a fait la blessure d'Alcionide. Apres cela, je fus quelque temps sans parler ; ayant l'esprit remply de tant de pensées differentes, que je n'estois pas Maistre de moy mesme. Si elle meurt, disois-je, il la faut suivre au Tombeau : et si elle eschape, adjoustois-je, il faut encore mourir, car elle n'échapera que pour Tisandre. Tisandre, reprenois je, qui est déja son Mary, et qui le sera tousjours : Tisandre qui peut-estre un jour ne l'aimera plus, comme il n'aime plus la belle Sapho : Tisandre à qui j'ay de l'obligation : Tisandre que je n'oserois haïr, et que je ne puis plus aimer : Tisandre enfin, poursuivois-je, qui détruit toutes mes esperances, et qui me va rendre le plus mal heureux Prince de la Terre. C'est une grande douleur, adjoustois-je, que de voir une personne que l'on aime cherement en danger de mourir : Mais la voir en cét estat de sa propre main, est une douleur qui surpasse toutes les douleurs, et qui ne doit point trouver de remede qu'en la mort. Apres cela, je fus quelque temps sans parler : puis m'imaginant tout d'un coup, que peut-estre seroit il empiré à Alcionide : l'impatience me prit, et je ne pûs plus durer dans mon Vaisseau. Ce n'est pas que la veuë de Tisandre ne me contraignist 
<pb id="page_2034" n="V03-P670"/>estrangement, et ne m'affligeast beaucoup : m'estant impossible de le regarder comme mon Amy, et ne pouvant m'empescher de le regarder seulement comme le Mary d'Alcionide, et comme le destructeur de tous mes plaisirs. Mais apres tout, ne pouvant voir Alcionide sans voir Tisandre, je me resolus à souffrir une douleur si sensible, pour jouïr d'une consolation qui m'estoit si necessaire. Je repassay donc dans l'autre Vaisseau : et comme Alcionide dormoit, je fus contraint de voir Tisandre sans la voir. La tristesse qu'il remarqua dans mes yeux le touchant, parce qu'il la croyoit causée seulement, pour l'amour de luy : il eut la generosité de me dire, qu'il ne m'accusoit point de l'accident qui luy estoit arrivé : qu'il en estoit seul coupable ; puis qu'il luy estoit plus aisé de s'imaginer que c'estoit moy qu'il avoit rencontré, qu'il ne me l'estoit de croire que ce fust luy que j'avois trouvé. Qu'il regardoit donc ce malheur, comme une chose où je n'avois point de part (car il n'avoit pas veû la Javeline où le Nom d'Alcionide estoit gravé) et qu'en fin il voyoit bien, que les Dieux seuls avoient voulu que la chose arrivast ainsi. Cependant, me disoit-il, je ne puis me conformer à leur volonté : et si Alcionide meurt, je mourray indubitablement. Si vous sçaviez, adjoustoit il, quel est son esprit ; sa bonté ; et sa vertu ; vous excuseriez ma foiblesse : car enfin (poursuivoit il, sans que je pusse avoir la force d'ouvrir la bouche pour l'interrompre) lors que je l'ay espousée, 
<pb id="page_2035" n="V03-P671"/>elle ne me connoissoit presques point : et je suis assuré qu'elle ne pouvoit avoir pour moy que quel que legere estime. J'ay mesme sçeu qu'elle s'estoit opposée à nostre Mariage, parce qu'elle disoit ne se vouloir point marier ; cependant de puis six semaines qu'il y a que j'estois à Gnide, elle a vescu avec la mesme complaisance que si elle m'avoit choisi : et que ce n'eust pas esté par une simple obeïssance qu'elle m'eust espousé. pour moy, dés que je la vy, j'en fus amoureux jusques à perdre la raison : ainsi mon cher Thrasibule, excusez s'il vous plaist mes transports dans l'excés de ma douleur : et ne prenez pas garde, je vous en conjure, à tout ce que j'ay dit, et à tout ce qu'elle me fera peut-estre dire. Je sçay bien que ce n'est pas l'ordinaire, qu'un Amant qui possede, aime avec tant de violence, aussi puis-je presques dire que je ne possede pas encore Alcionide : puis que je n'ay pas eu loisir de gagner absolument son coeur, par cent mille marques d'amour. Je suis veritablement possesseur de sa beauté : mais je ne le suis pas encore de son esprit, au point que je le veux estre. Ainsi tout Mary que je suis de l'incomparable Alcionide, mon amour a encore des desirs et de l'in quietude : et par consequent de la violence et du desreglement. Vous voyez, mon cher Trasibule, que je vous descouvre le fond de mon coeur, comme à l'homme du monde que j'aime le plus : et : pour lequel je ne puis jamais avoir rien de cache. J'advoüe que tant que Tisandre 
<pb id="page_2036" n="V03-P672"/>parla, je souffris tout ce qu'on peut souffrir : il y eut pourtant un endroit dans son discours, qui me donna un instant de joye, et un moment apres, un grand redoublement de douleur : car je m'imaginay peut-estre avois-je eu quelque part à la resistance qu'Alcionide avoit faite à son Mariage. Mais helas s'il est ainsi (disois-je en moy mesme, durant que Tisandre parloit) que te suis mal heureux, et que ce discours me coustera de larmes ! Comme ce Prince estoit sensiblement affligé, il ne songeoit pas si je luy respondois ou non : de sorte qu'apres luy avoir dit trois ou quatre paroles assez mal rangées, nous fusmes sçavoir si Alcionide estoit esveillée, et nous sçeusmes qu'elle l'estoit : mais elle fut si mal tout ce soir là, et toute la nuit, que nous creusmes qu'elle mouroit. Imaginez vous donc en quel estat nous estions Tisandre et moy : et principale ment en quel estat j'estois, de souffrir cent fois plus que ne pouvoit souffrir Tisandre : et d'estre pourtant contraint de cacher une partie des mes sentimens. Mais enfin le lendemain au matin estant venu, et les Chirurgiens ayant levé le premier apareil de la blessure d'Alcionide ; ils nous dirent que l'inquietude qu'elle avoit euë la nuit, avoit esté causée par la douleur que luy avoit fait un petit morceau du bois de la Javeline, qui luy estoit demeure dans le bras : mais qu'apres avoir sondé de nouveau sa playe, ils nous assuroient que si un peu de fiévre que la douleur luy avoit donnée n'augmentoit pas, ils 
<pb id="page_2037" n="V03-P673"/>nous respondoient de sa vie. Je vous laisse à penser quelle consolation cette bonne nouvelle me donna ; et combien de joye en eut Tisandre. Neantmoins ils nous dirent qu'il ne luy faloit point parler de tout le jour : et qu'absolument il faloit la laisser en repos, jusques à ce qu'elle n'eust plus de fiévre. Tisandre voulut pourtant la voir un moment, quoy que pour l'en empescher je luy disse que plus les personnes estoient cheres, moins il les faloit voir en cét estat là : il y entra donc malgré moy, et ne m'y voulut point laisser entrer. Bien est il vray qu'il n'y tarda pas, et qu'il revint un moment apres : mais avec tant de marques de joye dans les yeux : que j'eus beau coup de confusion dans mon coeur de ne la pouvoir tout à fait partager aveques luy. Graces aux Diex, me dit il, je l'ay trouvée en assez bon estat : et son visage est tellement remis depuis hier, que vous ne la reconnoistrez pas quand vous la verrez tant il luy est visiblement amendé. Je ne pouvois pas que je n'eusse de la joye, de sçavoir qu'Alcionide estoit mieux : Mais je ne pouvois pas non plus que je n'eusse de la douleur) quand je pensois qu'elle ne ressuscitoit que pour Tisandre, et qu'elle seroit toujours morte pour Thrasibule. Vous estes si fort accoustumé à la melancolie, me dit Tisandre, que la joye, à mon advis, ne fait gueres d'impression, en vostre coeur : Vous avez raison, luy dis-je, ce n'est pas que l'amendement d'Alcionide ne me donne plus de satisfaction, que vous ne pouvez 
<pb id="page_2038" n="V03-P674"/>vous l'imaginer : mais c'est que la longue habitude que j'ay contractée avec la douleur, fait que je ne puis passer d'un sentiment à l'autre en un moment : ny sentir de la joye avec excés, apres avoir senty une affliction excessive. Mais, me dit il) mon cher Vainqueur, qu'elle route tenons nous ? Je n'en sçay rien y luy dis-je, et la victoire que j'ay remportée m'a cousté si cher, que vous me ferez plaisir de ne me dire jamais rien qui m'en race souvenir. En effet, Seigneur, Tisandre avoit esté si desesperé, et je l'estois de telle sorte, que ny luy ny moy n'avions point donne d'ordre pour cela, et nous allions comme il plaisoit à Leosthene ; qui profitant de nos malheurs, entretenoit la Parente d'Alcionide : de sorte que suivant nostre coustume, il avoit commandé au Pilote ; pour jouïr plus long temps de la veuë de la Personne qu'il aimoit, d'errer seulement sur la Mer, sans tenir de route assurée ; si bien que nous nous esloignions plustost de Lesbos, que nous ne nous en aprochions. J'avouë que je me trouvay fort embarrassé, à respondre à ce que Tisandre me dit : neantmoins faisant un grand effort sur mon esprit, je luy dis qu'il faloit aller à Mytilene, et en effet on en prit la route : mais si lentement, parce que je l'ordonnay ainsi en secret, afin de voir un peu plus long temps l'admirable Alcionide : que j'eus le loisir d'esprouver tout ce que l'amour a de plus rigoureux. J'avois pourtant la joye d'apprendre de moment en moment, que sa fiévre diminuoit : 
<pb id="page_2039" n="V03-P675"/>mais de moment en moment, j'avois aussi le desplaisir de remarquer la satisfaction qu'en avoit : Tisandre, que je ne pouvois endurer. Je connoissois bien que j'avois un sentiment fort injuste : mais je n'y pouvois que faire : et quand je songeois à son bonheur, je n'estois pas Maistre de mon esprit. Comme il en remarqua aisément le trouble, il eut la generosité de me demander s'il m'estoit arrivé quelque nouveau malheur ? et je luy respondis avec tant de desordre, que j'augmentay sans doute plustost sa curiosité, que je ne la diminuay. Un instant apres on nous vint dire qu'Alcionide n'avoit plus de fiévre : mais que pourtant il ne faloit point la voir que le lendemain. Voila donc Tisandre absolument dans la joye : pour moy j'en avois aussi beaucoup : neantmoins je ne pus jamais la gouster toute pure : de sorte que mou Amy s'estonnant tousjours davantage de me voir aussi inquiet qu'il me voyoit, luy qui m'avoit veû tousjours l'esprit assez tranquile, mesme apres avoir perdu mes Estats : se mit à me faire cent questions differentes ; à une desquelles, sans y penser, respondant à ce qu'il me demandoit, je luy dis que ce qu'il vouloit sçavoir de moy, m'estoit advenu aussi tost apres mon départ de Gnide. De Gnide ! reprit il au mesme instant ; et y avez vous quelquefois abordé ? Ouy (luy dis je tout surpris, et ne pouvant plus le nier) la tempeste m'y jetta un jour, et j'y fis racommoder mon Vaisseau. Tisandre rougit à ce discours : et me regardant attentivement, vous y 
<pb id="page_2040" n="V03-P676"/>vistes donc Alcionide, me dit il ; il est vray, luy repliquay-je, et c'est une des raisons qui a fait que l'ay encore esté plus affligé, quand j'ay veû qu'elle estoit blessée. Mais pourquoy ne me l'avez vous point dit d'abord ? repliqua t'il ; je n'en sçay ri ?, luy respondis-je, si ce n'est que cét accident m'a si fort trouble, que je ne sçavois pas trop bien ce que je faisois. Et puis, adjoustay-je, je ne sus connu en ce lieu là que pour un Pirate : et je n'y passay pas pour ce que je suis. Comme je me contraignois extrémement, Tisandre ne put tirer une forte conjecture do ma response : de sorte que ne me disant plus rien, le reste du soir se passa de cet te façon. Je ne pus mesme aller cette nuit là dans mon Vaisseau, parce que le vents s'estant levé assez violent, on n'osoit aprocher les deux Navirez de peur de choquer, ny mettre l'Esquif en mer : si bien que nous couchasmes en mesme Chambre Tisandre et moy. Comme l'amendement d'Alcionide luy avoit mis l'esprit en repos, il s'endormit aisément : mais malgré que j'en eusse, mes souspirs et mes inquietudes le réveillerent, et l'empescherent de dormir le reste de la nuit, sans que je voulusse luy en aprendre la veritable cause, quoy qu'il me la demandast plus d'une fois. Le lendemain au matin Alcionide estant tousjours assez bien, nous voulusmes aller dans sa Chambre : mais en y allant, nous rencontrasmes les Chirurgiens, qui pour s'esclaircir s'ils avoient bien osté tout le bois de la Javeline froissée qui pouvoit estre dans la blessure d'Alcionide, la regardoient de 
<pb id="page_2041" n="V03-P677"/>tous les costez. De sorte que Tisandre s'y estant arresté, et la regardant comme les autres, aperçeut le Nom d'Alcionide qui estoit peint et gravé dessus. Je voulus la luy oster des mains, feignant de la vouloir aussi voir par curiosité : mais il avoit desja veû ce que je craignois qu'il ne vist : si bien que rougissant extrémement, cette Javeline est si remarquable, dit il, que je ne doute pas que vous ne connoissiez celuy à qui elle est. Comme elle fut faite à Gnide, repliquay-je, par une simple galanterie, je sçay en effet quelle est la main qui s'en est servie en cette malheureuse occasion : mais puis que le mal qu'elle a fait sera bien tost reparé, il en faut perdre la memoire. Apres cela nous entrasmes dans la Chambre d'Alcionide ; qui avoit desja sçeu par sa Parente, qui l'avoit apris de Leosthene, que j'estois Prince de Milet, et Amy de Tisandre : mais comme elle ne sçavoit pas si je dirois à son Mary que j'avois esté à Gnide, ou si je ne le dirois point, elle se trouvoit un peu embarrassée, à ce que dit depuis sa Parente à Leosthene. Neantmoins trouvant plus seur de n'en faire pas un secret, nous ne fusmes pas plustost aupres d'elle, que prevenant Tisandre qui luy vouloit parler, elle le pria de m'obliger à luy pardonner toutes les incivilitez qu'elle m'avoit faites à Gnide, lors que j'y avois abordé conme n'estant qu'un Pirate. En me faisant ce compliment elle rougit de telle sorte, et j'en demeuray si interdit, que quand Tisandre n'eust pas esté amoureux d'Alcionide comme il l'estoit, il auroit 
<pb id="page_2042" n="V03-P678"/>tousjours connu que je l'estois, par le desordre de mon ame, qui se fit voir dans mes yeux : et il se seroit aussi aperçeu qu'elle ne l'ignoroit pas. Cet te conversation se passa toute en discours qui n'avoient point de suitte : elle finissoit à tous les moments : et il se faisoit entre nous un certain silence embarrassant, que personne n'osoit rompre. Alcionide destournoit autant ses regards que je les cherchois : et Tisandre nous observant tous deux, descouvroit malgré moy dans mon coeur, le secret que j'y voulois enfermer. Mais enfin quand nous eusmes esté une heure aupres d'Alcionide, Tisandre impatient de s'esclaircir de ses soubçons, me dit avec les termes les plus civils qu'ils pût choisir, qu'il la faloit encore laisser ce jour là en repos : et il m'obligea de sortir avecques luy, et de m'en aller dans sa Chambre. Je n'y fus pas plus tost, que voyant qu'il n'y avoit personne : me promettes vous pas, me dit il, mon cher Thrasibule, de me dire une verité que je veux sçavoir de vous ? Comme je tarday un moment à luy respondre, et qu'il connut bien que je le voulois faire en biaisant : ne cherchez point, me dit il encore, à me déguiser cette verité : car peut-estre n'ay-je pas besoin de vostre secours pour l'aprendre. Si cela est, luy dis-je, pourquoy voulez vous sçavoir de moy ce que vous sçavez desja ? C'est parce, me repliqua t'il, que je ne sçay pas encore avec une certitude infaillible, si je suis assez malheureux pour estre la cause de cette profonde melancolie que je voy dans vostre esprit. Parlez 
<pb id="page_2043" n="V03-P679"/>donc mon cher Thrabule : la conformité de vostre humeur à la mienne n'a t'elle point fait que nous ayons aimé une mesme Personne ; et ne suis-je point assez malheureux, pour vous avoir osté Alcionide ! Je confesse que quelque resolution que j'eusse prise, de n'advoüer jamais la cause de ma passion à Tisandre, il me fut impossible de la luy pouvoir déguiser. Je fus si esmeu du discours de ce Prince, et mes yeux en furent si troublez : que mon visage descouvrit de telle sorte les sentimens de mon coeur ; que n'en pouvant plus douter, il s'écria, avec une generosité extréme, et une douleur tres sensible : Quoy mon cher Thrasibule, ma felicité fait vostre infortune ! et parce que j'ay aimé ce que vous aimiez, et que vous aimez encore ce que l'aime, nous serons peut-estre tous deux malheureux le reste de nostre vie. Il ne seroit pas juste (luy dis-je en soupirant, et ayant le coeur attendry du discours obligeant qu'il venoit de faire) c'est pourquoy ne me de mandez rien davantage. Croyez, si vous pouvez, que l'ambition fait tout le suplice de mon ame : imaginez vous pour estre heureux, que je suis encore cet insensible Thrasibule, qui condamnoit l'amour que vous aviez pour la belle Sapho : et joüissez enfin en repos, de la felicité que vous cause la possession de la devine Alcionide. J'advoüe (poursuivis-je, emporté par l'excés de ma douleur) que quelque amitié que je vous aye promise, je ne puis plus prendre de part à vostre satisfaction : et tout ce que la raison et le souvenir de 
<pb id="page_2044" n="V03-P680"/>cette amitié peuvent faire, est de m'obliger à ne la troubler pas. Je vous en demande pardon genereux Tisandre : mais souvenez vous pour m'excuser, que j'ay aimé Alcionide, devant que vous l'ayez aimée : et qu'il n est pas en mon pouvoir de ne l'aimer point le reste de ma vie peut-estre encore plus que vous : Car enfin comme elle est ma premiere passion, elle sera dans doute la derniere. Au reste que cét adueu ne vous irrite pas : puis que l'amour que j'ay eu pour elle, et que j'ay encore, est si innocente et si pure, qu'elle n'offence ny sa vertu ; ny nostre amitié ; ny les Dieux. Elle est pourtant si violente, que je ne puis plus souffrir ny sa veuë, ny la vostre ; ny mesme la vie, adjoustay-je : tant il est vray que je m'estime malheureux, de ne pouvoir plus esperer d'estre aimé d'Alcionide. Si vostre passion est aussi pure que vous le dittes, et que je la croy, me respondit il, je vous promets de vous donner une si grande part en l'amitie d'Alcionide, que si vous n'en estez heureux, vous en serez du moins soulagé. Car outre qu'il est impossible que vous ayant connu, elle ne vous ait pas estimé : je puis encore esperer qu'elle vous aimera pour l'amour de moy. Ainsi mon cher Thrasibule, puis que vous ne pouvez estre absolument heureux, ne vous rendez pas du moins absolument miserable : et ne troublez pas mon bonheur par vostre infortune. J'advoüe encore une fois, luy dis-je, que la flame que les beaux yeux d'Alcionide ont allumée dans mon ame, est plus pure que les rayons du Soleil : mais, trop 
<pb id="page_2045" n="V03-P681"/>genereux Tisandre, malgré cette pureté, vous sçavez bien, si vous sçavez aimer que quand on ne songeroit jamais à la possession de la beauté de la Personne aimée ; on voudroit du moins avoir absolument la possession toute entiere de son coeur et de son esprit. De sorte que ne pouvant plus desirer un si grand bien sans vous faire outrage ; et ne pouvant mesme plus le desirer avec esperance, il ne me reste rien à faire qu'à mourir, et qu'à vous laisser vivre heureux. Je ne le sçaurois estre si vous ne l'estes point, me repliqua t'il ; Nous serons donc tous deux infortunez, luy dis-je. Le temps, adjousta Tisandre, vous soulagera peut-estre malgré vous ; comme ses remedes sont ordinairement fort lents, luy dis-je, je ne pense pas que je puisse en attendre l'effet : et la Mort viendra bien plus tost à mon secours que le Temps. Cependant, adjoustay-je, faites moy la grace de croire, que si vous ne m'eussiez forcé à vous descouvrir mon mal, vous ne l'auriez jamais sçeu : je devois cela à nostre amitié : mais puis que vous avez veû malgré moy ce que je vous voulois cacher, il est juste de vous delivrer promptement de la fascheuse veuë d'un Rival, qui s'afflige de vostre bonheur, et qui s'en affligera tousjours, parce qu'il ne peut faire autrement. Lors que j'aimois Sapho, repliqua t'il, je ne croyois pas pouvoir jamais guerir du mal qui me possedoit : cependant sa rigueur pour moy ; sa douceur pour un autre ; et les charmes d'Alcionide, ont fait qu'elle m'est absolument indifferente. Il n'en sera pas 
<pb id="page_2046" n="V03-P682"/>ainsi de moy, luy dis-je, car encore que je croye qu'Alcionide vous aime, et que je sçache de certitude qu'elle ne m'aimera jamais, je ne la sçaurois bannir de mon coeur. Mais pour vous, adjoustay-je l'esprit fort irrité, peut-estre que comme vous avez quitté Sapho pour Alcionide, vous quitterez encore Alcionide pour quelque autre : et que j'auray le desplaisir de sçavoir, que ce qui feroit toute ma felicité, ne fera peut-estre plus la vostre. Mais volage et injuste Amy, adjoustay-je, si vous cessez jamais d'adorer cette admirable Personne, vous serez le plus criminel de tous les hommes. Je ne luy eus pas plustost dit cela que je m'en repentis : et que je trouvay au contraire, qu'il y eust eu quelque douceur pour moy, à aprendre qu'il ne l'eust plus aimée. Mais je connus bien par la response qu'il me fit, que je n'aurois pas cette bizarre consolation : et que selon les aparences, il aimeroit Alcionide jusques à la mort. Cependant il continua de me dire des choses si touchantes et si genereuses, qu'il vint enfin à bout d'une partie de ma fierté pour luy : je fus pourtant bien aise quand la nuit nous separa : et que je pûs du moins estre Maistre de mes propres pensées. Tisandre s'informa plus exactement de quelque autre, du temps que j'avois esté à Gnide : et il sçeut par une des Femmes d'Alcionide, comment je l'avois fait sortir de mon Vaisseau avec precipitation, lors qu'elle y estoit venuë. Cependant nous nous trouvasmes le lendemain bien embarrassez tous deux : je n'osois presques 
<pb id="page_2047" n="V03-P683"/>plus demander comment se portoit Alcionide : et je ne m'en pouvois pourtant empescher. Je n'osois non plus l'aller voir : et Tisandre, à mon advis, tout genereux qu'il estoit, eut des sentimens bien differents en un mesme jour. Neantmoins comme il estoit heureux, et qu'il connoissoit bien la vertu d'Alcionide : il luy estoit beaucoup plus aisé qu'à moy d'agir raisonnablement. Aussi eut il la generosité de ne prendre pas garde à cent choses bizarres que je dis : et de me parler tousjours, avec beaucoup de tendresse. Mais afin qu'il ne manquast rien à mon malheur, il arriva qu'estant dans une Chambre de son Vaisseau, qui touchoit celle où estoit Alcionide, il fut la voir sans qu'il sçeust que j'estois en ce lieu là : et sans songer que toutes les separations des diverses Chambres d'un Navire n'estant faites que de planches, on peut aisément entendre d'un lieu à l'autre tout ce qu'on y dit. Comme Alcionide se portoit beau coup mieux, il creut à propos de luy dire quelque chose de mon desespoir, afin qu'elle ne s'en trouvast pas surprise : et peut-estre aussi pour descouvrir ses veritables sentimens. J'entendis donc qu'il luy demanda combien j'avois esté à Gnide ; ce qu'elle avoit pensé de moy ; si elle avoit creû effectivement que je fusse un Pirate ? et enfin craignant, à mon advis, qu'elle n'expliquast mal toutes ces demandes : tout d'un coup il luy dit tout ce qu'il sçavoit de ma passion : ce qui la surprit de telle sorte, qu'à peine pût elle y respondre. Neantmoins comme elle vit que Tisandre 
<pb id="page_2048" n="V03-P684"/>en sçavoit plus qu'elle mesme : elle luy dit avec sincerité, tout ce qu'elle avoit creû de ma naissance : et une partie de ce qu'elle avoit connu de mon amour. Il la pria alors de luy dire, si elle ne m'avoit pas estimé ? et elle luy respondit si obligeamment pour moy, que j'en fus beaucoup plus malheureux. En suitte il la conjura de vouloir souffrir ma veuë, comme celle de l'homme du monde qu'il aimoit le plus : ce que vous desirez, luy dit elle, me semble un peu dangereux à vous accorder : ce n'est pas que je ne me fie bien à moy mesme, mais je ne me fie pas à vous. Tisandre luy protesta alors, qu'il n'auroit jamais de jalousie : neantmoins quoy qu'il peust dire, elle luy dit tousjours qu'elle n'auroit cette complaisance pour luy, que jusques à Mytilene. Car enfin, luy dit elle, si le Prince Thrasibule ne m'aime pas, il se passera aisément de ma veuë : et s'il m'aime, il y auroit de l'inhumanité à entretenir sa passion : ainsi Seigneur je vous conjure, de n'en desirer pas davantage de moy. Comme il fut sorty, j'entendis encore qu'Alcionide apellant une de ses filles qu'elle aimoit cherement, et se faisant donner sa Cassette, l'ouvrit, et en tira plusieurs Tablettes : car je trouvay une jointure entr'ouverte entre les Planches peintes et dorées de cette Chambre, par où je vy ce que je dis. Apres avoir cherché quelque temps parmy toutes ces diverses Tablettes, elle en tira celles où estoit la Lettre que je luy avois escrite, que je reconnus fort bien : et luy commanda de les rompre et de les jetter dans la 
<pb id="page_2049" n="V03-P685"/>Mer sans qu'on s'en aperçeust, quand la nuit seroit venuë. Et pourquoy, Madame (luy dit cette Fille qui vivoit avec beaucoup de liberté avec elle) est il plus criminel de garder cette Lettre aujourd'huy que hier ? C'est parce, repliqua t'elle, qu'il faut absolument bannir de mon coeur, le souvenir de la passion d'un Prince, dont j'avois pensé pouvoir conserver la memoire sans crime ; dans la croyance où j'estois, que je ne pourrois plus jamais le voir. Mais presentement qu'il est aupres de moy, je ne le dois pas faire : et il ne m'est plus permis de le regarder comme un Amant d'Alcionide, mais seulement comme un Amy de Tisandre. Que la Fortune ? adjousta t'elle, fait de bizarres avantures ! car enfin pourquoy a t'elle fait que Thrasibule soit venu à Gnide, seulement pour estre malheureux, et pour me donner de l'inquietude ? Ce n'est pas que je ne m'estime heureuse, d'avoir espousé le Prince Tisandre : mais j'avouë que je voudrois bien que le Prince Thrasibule n'en fust pas infortuné. Cependant, dit elle, s'ils sçavoient tous deux le secret de mon coeur, Tisandre en seroit sans doute moins satisfait, et Thrasibule en seroit plus miserable. Car enfin, adjousta t'elle, vous sçavez bien, ma chere Fille, que je ne m'opposay au mariage de Tisandre avec toute la fermeté que j'eus en cette occasion, que parce que j'avois esperé que Thrasibule reviendroit à Gnide en homme de la qua lité dont il se disoit estre : et que je pourrois alors suivre innocemment cette puissance inclination 
<pb id="page_2050" n="V03-P686"/>qui me portoit à ne le haïr pas. Toutesfois il a falu la combattre, et il la faut vaincre (dit elle en soupirant si haut que je l'entendis) c'est pourquoy ne manquez pas de faire exactement ce que je vous ay dit ; afin que je conserve, si je le puis, mon coeur si entier au Prince Tisandre, que je ne me souvienne pas mesme de Thrasibule, quand il ne sera plus aveques nous. Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle joye et quelle douleur je sentis pendant le discours d'Alcionide : la douleur l'emporta pour tant sur la joye : et je fus si touché de la cruelle resolution qu'elle prenoit de m'oublier, que je fis du bruit malgré moy : si bien que comme je touchois presques la ruelle de son lict, elle m'entendit sans doute : car elle se teût, et fut assurément bien marrie d'avoir parlé si haut : quoy qu'elle ne s'imaginast pas que je fusse en ce lieu là. Je pense mesme que j'eusse eu beaucoup de peine à m'empescher de luy dire quelque chose à travers ces planches qui nous separoient, si je n'eusse oüy qu'il entroit quelqu'un dans sa Chambre : de sorte que desesperé de sçavoir que te n'estois pas haï, et que pourtant je serois tousjours malheureux : je souffris plus que je n'avois encore souffert. Ce pendant Tisandre qui m'aimoit veritablement, me vint chercher, et me mena dans la Chambre d'Alcionide : me priant et me conjurant tousjours, de faire effort pour me contenter de son amitié. J'y fus donc, et l'entendis en y entrant, qu'elle dit tout haut à la mesme Fille à qui elle avoit donné ma Lettre, qu'elle ne manquast pas 
<pb id="page_2051" n="V03-P687"/>de faire ce qu'elle luy avoit ordonné. Ce discours fit que je changeay de couleur : et que je regarday si attentivement Alcionide, qu'elle en abaissa les yeux. Je ne vous diray point, Seigneur, quelle fut cette conversation : car je ne pense pas que jamais trois Personnes se soient tant aimées et tant ennuyés ensemble, que nous fismes ce jour là. Tisandre aimoit passionnément Alcionide, et m'aimoit aussi beaucoup : mais parce que j'aimois ce qu'il aimoit, je voyois bien que soit par la compassion qu'il avoit de moy, ou par quelque autre sentiment qui s'y mesloit, il ne se divertissoit guere en ma compagnie. Alcionide aimoit sans doute Tisandre, et ne me haïssoit point : mais parce que ma passion ne pouvoit plus luy paroistre innocente, et que de plus Tisandre ne l'ignoroit pas, elle en avoit l'esprit tres inquiet. Pour moy, j'avois eu autant d'amitié pour Tisandre, que l'estois capable d'en avoir : et j'avois plus d'amour pour Alcionide, que personne n'en a jamais eu pour qui que ce soit. Mais parce que mon Amy estoit possesseur d'un Thresor si rare ; qu'outre cela il sçavoit que j'estois amoureux d'Alcionide ; et que se sçavois aussi qu'Alcionide estoit resoluë de m'oublier absolument, je ne pouvois presques ny commencer de parler, ny respondre : et je sortis enfin de cette Chambre, avec quelque espece de consolation : quoy que ce ne soit pas l'ordinaire de quitter ce que l'on aime sans beaucoup de douleur. Mais, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray que nous arrivasmes 
<pb id="page_2052" n="V03-P688"/>à Lesbos et à Mytilene, où la Feste fut un peu troublée par la nouvelle de l'accident advenu à la belle Alcionide, qui avoit esté blessée, parce qu'ayant discerné la voix du Prince son Mary dans le combat, elle n'avoit pû retenir son zele, et avoit paru sur le Tillac où cét accident luy arriva. Neantmoins comme elle estoit alors absolument hors de danger, la magnificence de son Entrée, ne fut differée que de quelques jours. Le sage Prince de Mytilene, Pere de Tisandre, reçeut sa Belle fille aveque joye : mais pour moy, lors que je la vy sortir du Vaisseau où j'estois, je sentis ce qu'on ne sçauroit exprimer. Il arriva mesme une chose que j'oubliois de vous dire, qui redoubla de beaucoup ma douleur : qui fut que Tisandre pour donner ordre à tout, et pour recevoir Alcionide au Port aveque ceremonie ; passa de son Navire dans un des miens, qui estoit admirablement bon Voilier, afin d'arriver à Lesbos une heure plustost que nous : me disant en m'embrassant, qu'il me laissoit la garde et la conduitte de son Thresor. Dés qu'il fut party, il me prit une si forte envie de pouvoir encore une fois entretenir Alcionide en particulier, que sans luy en envoyer demander la permission j'entray dans sa Chambre : me semblât que puis que j'avois entendu de sa propre bouche qu'elle ne me haïssoit pas, quoy qu'elle me voulust oublier ; je pouvois avoir cette hardiesse. Je la trouvay assise sur son lict, magnifiquement parée, quoy qu'elle fust en deshabiller, et qu'elle eust le bras en Escharpe : Je vous demande pardon, 
<pb id="page_2053" n="V03-P689"/>luy dis-je en l'abordant, de la liberté que je prens : mais, Madame, je suis si malheureux en toute autre chose, que vous ne me devez pas refuser la consolation de vous pouvoir parler encore une fois en ma vie. Le Prince Tisandre vous aime si cherement, repliqua t'elle en rougissant, que je me mettrois fort mal dans son esprit, si je vous refusois une chose, que la civilité toute seule veut que je vous accorde. Au nom des Dieux Madame (luy dis-je voyant qu'il n'y avoit aupres d'elle que cette mesme Fille que je sçavois estre de sa confidence) souffrez que le vous conjure de m'accorder l'honneur de vous entretenir seulement pour l'amour de moy, sans vouloir que je sois redevable de cette faveur à un Prince à qui je ne dois desja que trop, et qui m'accable de generosité. Ne craignez pas Madame, poursuivis-je, que le veüille vous dire rien qui vous offence, ny qui puisse offencer le Prince Tisandre : Non Madame, ma passion toute violente qu'elle est pour vous, ne me donne point de pensées criminelles : Mais devant bien tost vous perdre pour toujours, il est ce me semble bien juste que vous ne me refusiez pas une faveur innocente, puis que c'est la seule que je vous demanderay jamais. Comme Amy du Prince mon Mary, reprit elle, vous devez tout esperer de moy : mais comme Amant d'Alcionide, vous n'en devez rien attendre. C'est pourtant en cette derniere qualité, luy dis-je, que je pretens obtenir de vous ce que j'en souhaite : ne me demandez donc rien, dit elle, 
<pb id="page_2054" n="V03-P690"/>puis qu'infailliblement vous serez refusé ; et refusé mesme avec beaucoup de colere. Quand le Prince Tisandre, adjousta t'elle, ne seroit pas vostre Amy comme il est, le seul respect que vous devez avoir pour moy, vous devroit empescher de me parler comme vous faites. Quoy Madame, luy dis-je, vous ne sçavez pas encore ce que je vous veux demander, et vous me querellez cruellement ! Ce que vous m'avez déja dit, reprit elle, suffit pour me donner sujet de me pleindre de vous. Je ne sçay pas, luy dis-je, si je me suis mal expliqué : mais je sçay bien que ce que je pense n'est pas fort criminel. Car enfin, divine Alcionide, je ne veux autre chose de vous presentement, sinon que vous revoquiez en ma presence, cet injuste et cruel Arrest, que vous avez prononcé contre moy, au mesme lieu où vous estes : lors qu'en donnant à cette Fille que je voy, la Lettre que j'avois eu l'audace de vous escrire, avec ordre de la jetter dans la Mer : Vous avez dit de plus, que vous estiez resoluë de m'oublier absolument. Je l'ay entendu, Madame, cét injuste Arrest ; et j'en espere la revocation. Alcionide fut si sur prise de m'entendre parler de cette sorte, et de se ressouvenir qu'elle avoit effectivement oüy certain bruit qui luy faisoit comprendre que je l'avois escoutée, qu'elle n'osoit presques me regarder. Quoy, me dit elle, vous avez entendu ce que j'ay dit ! Ouy, repliquay-je, Madame, je l'ay entendu : et estant plus equitable que vous, je n'en perdray jamais la memoire. Je ne demande 
<pb id="page_2055" n="V03-P691"/>plus, dit elle toute interdite, d'où vient vostre hardiesse ; toutesfois il me semble que si vous avez bien pesé le sens de toutes mes paroles, vous avez deû juger que vostre procedé me desobligeroit. Je n'ay pas ma raison assez libre, luy dis-je, pour agir avec tant de prudence : mais j'ay tousjours assez d'amour pour desirer du moins que vous me laissiez occuper quelque place en vostre souvenir. Il me semble, Madame, que ce n'est pas trop vous demander, pour une personne qui vous a consacré tous les momens de sa vie. Apres qu'Alcionide se fut un peu remise, Seigneur (me dit elle avec beaucoup de douleur dans les yeux) la curiosité que vous avez euë de descouvrir mes sentimens, vous coustera un peu cher si vous m'aimez : car enfin je vous le declare, je ne sçaurois plus souffrir vostre veuë, apres ce que vous sçavez de moy. Peut-estre si vous eussiez ignoré ce que j'ay dans le coeur pour vous, eussay-je accorde an Prince Tisandre la liberté de vous voir comme son Amy, ainsi qu'il me le demandoit : mais apres ce que vous venez de me dire, il m'est absolument impossible. Je ne vous pourrois plus voir sans rougir : et dans les termes où est mon ame, je vous haïrois peut-estre par la seule crainte de vous trop aimer, et de n'avoir pas assez d'indifference pour vous. Mais Madame, m'escriay-je, quelle justice y a t'il de me parler comme vous faites ? Mais injuste Prince, reprit elle, quelle raison avez vous de me dire tant de choses, que je ne puis escouter sans crime, et que je n'escouteray 
<pb id="page_2056" n="V03-P692"/>jamais qu'aujourd'huy ? Je n'en veux pas davantage, luy dis-je, car si je ne trompe, ma vie ne sera guere plus longue. Ayez donc du moins la bonté de me dire à moy mesme, que vous ne m'eussiez point haï : si la Fortune eust fait pour moy, ce qu'elle a fait pour Tisandre. Alcionide est si modeste, Seigneur, qu'elle eut beaucoup de peine à m'accorder ce que je desirois d'elle : mais à la fin touchée par mes souspirs, j'advoüe, me dit elle, que de toutes les Personnes que j'ay connuës, vous estes celle que j'ay eu le plus de disposition à estimer : et que si les Dieux l'eussent voulu, je me fusse creüe fort heureuse, de contribuer quelque chose à vostre felicité. Mais cela pas, et estant n'estant aujourd'huy femme d'un Prince qui merite sans doute mon affection toute entiere : sçachez qu'il n'est point d'efforts que je ne face pour arracher de mon coeur ce reste de tendresse que j'ay pour vous : et qui y demeure encore malgré moy. Au nom des Dieux Madame, luy dis-je en l'interrompant, ne le faites pas : je vous promets de ne vous importuner de ma vie, et de ne vous voir mesme plus. Mais promettez moy aussi, que vous souffrirez que j'occupe encore quelque petite place en vostre memoire : songez s'il vous plaist que Tisandre vous possede toute entiere ; que toute vostre beauté est à luy ; et que vous luy donnez mesme vostre coeur. Reservez moy donc du moins quelques unes de ces pensées secrettes et solitaires, qui donnent quelquefois de si doux chagrins, à ceux qui s'y abandonnent, 
<pb id="page_2057" n="V03-P693"/>et qui s'en laissent entretenir. Pensez, dis-je, quelquesfois, ô divine Personne, dans les temps où Tisandre s'estimera le plus heureux, que le malheureux Trasibule souffre autant de suplices, que ce fortuné Mary gouste de felicitez. Enfin, Madame, est-ce trop vous demander, que trois ou quatre momens tous les jours, à vous souvenir d'un homme, qui comme je vous l'ay desja dit, vous donne tous ceux de sa vie ? Oüy, repliqua t'elle, c'est trop pour ma gloire, que ces trois ou quatre moments que vous demandez : et vous devez estre assuré que si je le puis, je vous banniray de mon souvenir comme de mon coeur. Mais, adjousta t'elle malgré qu'elle en eust, on ne dispose pas de sa memoire comme on veut : et il arrivera peut-estre, poursuivit elle en rougissant, que vous m'oublierez sans en avoir le dessein, et que je me souviendray de vous sans le vouloir faire : Alcionide prononça ces dernieres paroles, avec une confusion sur le visage si charmante pour moy, que je me jettay à genoux pour luy en rendre grace : mais elle se repentant de ce qu'elle avoit dit, me releva : et me deffendit si absolument de luy parler jamais de ma passion, et de la voir jamais en particulier, que je connus bien qu'en effet elle le vouloit ainsi. J'obtins pourtant encore un quart d'heure d'audience, pendant lequel je ne pûs presques l'obliger à me respondre : et pendant lequel je ne fis que souspirer ; que la regarder ; et que la conjurer de ne m'oublier pas. J'eus neantmoins la consolation 
<pb id="page_2058" n="V03-P694"/>de voir quelques marques de douleur et de tendresse dans ses beaux yeux : et de pouvoir esperer que malgré elle je demeurerois dans son souvenir. Cependant nous estions desja si prés du Port, que tout ce que je pûs faire, fut de remettre un peu mon esprit, auparavant que d'estre obligé de me trouver aveque des gens qui ne parloient que de joye. Je ne vous diray point, Seigneur, comment cette ceremonie se passa : car je ne pris gueres de part à l'allegresse publique. Je troublay mesme celle de Tisandre : qui effectivement sentit mon chagrin, et partagea mes desplaisirs : principalement lors qu'il me vit fortement resolu de m'esloigner de Lesbos, et ne n'y tarder point du tout. Il obligea le Prince son Pere à faire tout ce qu'il pût pour me forcer à demeurer à Mytilene, en attendant qu'il pleust aux Dieux de me donner les moyens de reconquerir mon Estat : mais ce fut inutilement, et je partis sans sçavoir où je voulois aller, aussi tost que mes Vaisseaux furent munis de toutes le choses qui m'estoient necessaires : et que deux autres que Tisandre me força de recevoir, furent en estat de se mettre en Mer. Comme mes propres malheurs m'avoient apris à avoir compassion de ceux des autres, je ne voulus plus que Leosthene suivist ma fortune : et je le laissay aupres de la Parente d'Alcionide, de qui il estoit amoureux, le recommandant au Prince Tisandre, comme estant homme de grande qualité, et de beaucoup de merite. Je ne vous diray point comment je me separay de ce genereux Rival qui 
<pb id="page_2059" n="V03-P695"/>pleuroit aveques moy, quoy que je ne fusse affligé que de son bonheur : car il me seroit impossible de ne rougir pas de honte, en vous racontant la dureté de coeur que j'eus pour luy, et combien je me sentis peu obligé, de cent mille choses obligeantes qu'il me dit. Je ne vous diray pas non plus, quel fut l'adieu que je dis à Alcionide, n'ayant pas eu seulement la consolation de voir ses beaux yeux en prenant congé d'elle, parce qu'elle gardoit le lict ce jour là : et qu'il y avoit tant de monde dans sa chambre, que je ne la vy qu'un moment, et fort en tumulte. Ainsi je partis sans cette triste satisfaction, et je m'embarquay avec un desespoir qui n'eut jamais de semblable. Le sentiment qui me tourmentoit le plus, estoit de ce qu'Alcionide estoit possedée par un homme que j'estois obligé d'aimer : et il me sembloit que si elle eust espousé mon plus mortel ennemy, j'en eusse esté beaucoup moins malheureux : puis que j'eusse pû esperer de m'en vanger. En suitte le merite du Prince Tisandre m'affligeoit encore ; parce que je ne croyois pas possible qu'Alcionide ne l'aimast point : et j'eusse souhaité qu'elle eust du moins espousé un homme qu'elle eust haï. Enfin il n'est point de sentimens bizarres, delicats, violents, et extraordinaires, que l'amour n'ait inspirez dans mon coeur. Bien est il vray que depuis cela, l'ambition ne m'a gueres tourmenté : car ne me souciant pas mesme de vivre, je ne me suis pas soucié de regner : de sorte que sans songer à rien qu'à mon malheur, et à la belle Alcionide, 
<pb id="page_2060" n="V03-P696"/>j'ay erré sur toutes les Mers qui nous sont connuës : jusques à ce qu'enfin ayant esté battu de la tempeste, je fus à Sinope, lors que le Roy d'Assirie y estoit avec la Princesse Mandane : et qu'en suitte vous y vinstes, et me trouvastes dans le Parti de vostre Ennemi, sans que j'en eusse eu le dessein.
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<div2 id="page_CYRUS030305" type="sequence" n="Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : mort de Tigrane">
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Depuis cela, Seigneur, vous sçavez quelle a esté ma vie : puis qu'elle n'a rien eu de plus remarquable, que la bonté que vous avez euë de me donner cent marques d'affection dont je suis indigne. Mais, Seigneur, dans le combat que nous fismes avant hier au pied de ces Montagnes, j'arrivay en un endroit où un homme ne se vouloit point rendre à dix ou douze Soldats qui le pressoient, se deffendant courageusement. A peine me fus-je approché d'eux pour les empescher de le tuer, que me reconnoissant, il cria que Tisandre ne se rendroit qu'au Prince Thrasibule. Je vous laisse à penser, Seigneur, si ce Nom me surprit : je ne l'eus pourtant pas plustost oüy, que deffendant à ces Soldats de le combattre davantage, je fus à luy : mais je le trouvay si blessé, qu'un moment apres il tomba, et que je me vy dans la necessité de le soustenir. Un autre Prisonnier que d'autres Soldats avoient fait, se fit aussi connoistre à moy pour Leosthene, que j'avois laissé à Lesbos, et qui n'estoit point blessé : de sorte que promettant aux Soldats de leur payer la rançon de ces Prisonniers que je leur ostois, je fis apporter le Prince Tisandre icy, qui me dit des choses si touchantes, que je serois indigne de vivre, 
<pb id="page_2061" n="V03-P697"/>si je ne luy en estois pas obligé. Cependant j'ay sçeu par Leosthene, qu'ayant couru bruit que Cresus Roy de Lydie vouloit attaquer les Insulaires, le Prince de Mytilene estoit allé le trouver, pour tascher de le détourner de ce dessein, comme il a fait : si bien que Pittacus s'estant lié à son Party, laissa le Prince son Fils et Leosthene à Sardis, où l'on fait des preparatifs de guerre, comme si Cresus vouloit conquester toute l'Asie, sans que l'on sçache pourtant quel est son dessein. J'ay sçeu aussi que ce Prince a voulu engager les Milesiens dans son Party : mais que le sage Thales s'y est opposé. Leosthene m'a dit encore, que le Prince Tisandre sçachant que Cresus vouloit envoyer vers le Roy d'Armenie, briga cét employ, et l'obtint : aimant mieux voyager, puis qu'il faloit qu'il fust esloigné d'Alcionide, que de demeurer en une Cour aussi galante que celle là. De sorte qu'estant : arrivé à Artaxate, justement dans le temps que vous y estes venu, il s'y est trouvé enfermé : et s'est en suitte trouvé forcé de suivre le Roy d'Armenie sur ses Montagnes : s'imaginant qu'il se sauveroit plus aisément de là que d'Artaxate s'il y demeuroit. Et en effet, il avoit eu dessein de s'échaper en cette occasion où il a esté si dangereusement blessé ; afin d'aller rendre conte de sa negociation au Roy de Lydie. Leosthene m'a dit de plus, que les affaires sont bien changées à Milet : parce qu'Anthemius qui n'avoit eslevé Alexidesme que pour le détruire, en est enfin venu à bout, ayant fait souslever 
<pb id="page_2062" n="V03-P698"/>tout le Peuple contre luy. De sorte qu'il a esté contraint de se retirer à Phocée, avec sa Mere, sa Femme, et Philodice : si bien que presentement Milet est comme une Ville libre, où le Gouvernement Populaire commence de s'establir. Neantmoins Thales et tous mes Amis resistent encore un peu à ce nouveau changement : mais Leosthene dit qu'il est à craindre que si le Peuple s'accoustume à la liberté, il ne veüille plus recevoir de Maistre : et que cependant le Prince de Phocée fait ligue avec tous les Estats voisins contre ceux de Milet, pour les interests d'Alexidesme. Mais Seigneur, oseray-je vous dire apres cela, que Leosthene qui a espousé la Personne qu'il aimoit, m'a dit qu'Alcionide ne fut jamais si belle qu'elle est presentement ? Et pourrez vous excuser ma foiblesse, de vous parler plus tost de ce qui regarde mon amour, que de ce qui regarde mes affaires ? Cyrus voyant que Thrasibule n'avoit plus rien à luy aprendre ? luy tesmoigna estre tres affligé de ses malheurs : mais aussi tres resolu d'y aporter tous les remedes necessaires : principalement à ceux de l'ambition : car pour ceux de l'amour, luy dit il, vous sçavez mon cher Thrasibule, qu'il faut que la mesme main qui blesse, guerisse. Cependant tout vostre Rival qu'est le Prince Tisandre, je le trouve si digne d'estre assisté, que je vous louë infiniment des soins que vous avez de luy. Comme Cyrus alloit continuer, et dire à Thrasibule les voyes qu'il imaginoit de le pouvoir 
<pb id="page_2063" n="V03-P699"/>faire rentrer en possession de son Estat : Leosthene entra dans la Tente où ils estoient tout effrayé. Seigneur, dit il à Cyrus qui entendoit toutes les Langues, je vous demande pardon si j'ay la hardiesse de vous interrompre : mais le Prince Tisandre estant à l'extremité, j'ay creû que je le devois faire, pour en advertir le Prince Thrasibulé. A l'extremité ! reprit Cyrus, Ouy Seigneur, repliqua Leosthene, car ayant voulu escrire malgré tout ce que je luy ay pû dire pour l'en empescher ; comme il a eu achevé sa Lettre, toutes ses blessures se sont r'ouvertes : et la perte du sang l'a fait tomber en une foiblesse, dont il n'est pas encore revenu. Thrasibule demanda, alors la permission à Cyrus d'aller secourir ce fidele Ami, qu'il ne pouvoit pourtant aimer, comme il faisoit auparavant qu'il eust espousé Alcionide : et d'aller assister ce cher Rival, qu'il ne pouvoit et ne devoit pas haïr. Mais Cyrus se souvenant de la prodigieuse valeur de ce Prince, y voulut aussi aller : comme ils entrerent dans la Tente où il estoit, les Chirurgiens l'avoient desja fait revenir : toutesfois avec si peu d'esperance de vie, qu'ils dirent à Cyrus qui s'informa d'eux ce qu'ils en pensoient, qu'ils ne croyoient pas qu'il peust passer le jour. Cependant comme il avoit l'esprit fort libre, et l'ame fort Grande, il ne parut point esbranlé par les aproches de la mort : et il agit veritablement en digne Fils d'un Prince reputé un des plus sages d'entre les Grecs. Il soumit d'abord sa volonté à celle des Dieux : et sans demander ni 
<pb id="page_2064" n="V03-P700"/>la mort ni la vie, il se prepara à la premiere, avec une tranquilité admirable : et se resolut à quitter la seconde, avec une fermeté sans égale. Il reconnut Cyrus dés qu'il entra : si bien que luy adressant la parole, Seigneur, luy dit il, vous voyez que les Dieux m'ont puni d'avoir eu l'audace d'attaquer autrefois une vie aussi illustre que la vostre ; puis qu'il m'eust esté plus glorieux de mourir de la main de l'invincible Artamene, que de celle des Soldats du Grand Cyrus. Et il eust mesme esté plus avantageux, adjousta t'il, au Prince Thrasibule, que la chose fust arrivée ainsi : puis qu'il n'auroit pas esté si malheureux qu'il est. Cyrus luy respondit avec beaucoup de civilité : et voulut mesme luy donner quelque esperance d'eschaper de ses blessures, malgré ce que les Chirurgiens luy en avoient dit. Mais Tisandre l'interrompant, Non non Seigneur, luy dit il, je n'ay plus de part à la vie : c'est pourquoy je vous conjure de souffrir, que j'employe les derniers momens de la mienne, au souvenir d'une Personne, qui en faisant tout mon bonheur, a fait aussi toute l'infortune du plus cher de mes Amis. En disant cela, il tourna la teste du costé de Thrasibule : et luy donnant cette mesme Lettre qui l'avoit fait tomber en foiblesse apres l'avoir escrite, et qu'il s'estoit fait rendre depuis qu'il estoit revenu à luy ; Tenez, luy dit il, mon cher Thrasibule : je vous fais depositaire de mes dernieres volontez : rendez s'il vous plaist cette Lettre, à nostre chere Alcionide : et comme je n'ay point murmuré, 
<pb id="page_2065" n="V03-P701"/>lors que je me suis aperçeu qu'elle a donné quelques soupirs au souvenir de vos infortunes : ne murmurez pas aussi, quand elle donnera quelques larmes au souvenir de ma mort. Comme je ne feray plus d'obstacle à vostre bonheur, redonnez moy vostre amitié toute entiere : et ne me regardez plus comme vostre Rival, puis que je ne le seray plus. J'advoüe que vous meritez mieux Alcionide que moy : aussi fais-je ce que la Fortune n'avoit pas voulu faire : et plus equitable qu'elle, je vous la laisse : et si j'ose y pretendre quelque part, je vous la donne. En prononçant ces dernieres paroles Tisandre rougit, et les larmes luy vinrent aux yeux : de sorte que Thrasibule fut tellement touché de la generosité de son Amy, que ne pouvant retenir sa douleur, il s'aprocha de luy, et luy prenant la main, vivez genereux Prince, luy dit il, et soyez assuré que je ne vous envieray plus jamais, si je le puis, la possession de l'incomparable Alcionide. Je l'aimeray tousjours sans doute : mais je l'aimeray comme je l'ay aimée depuis qu'elle est à vous ; c'est à dire sans y rien pretendre. Non, luy repliqua foiblement Tisandre, les choses ne sont plus en termes de cela : vous vivrez, et je vay mourir : c'est pourquoy toute la grace que je vous demande, est de parler quelquesfois du malheureux Tisandre, avec sa chere Alcionide. Souffrez mon cher Thrasibule, luy dit il en luy serrât la main que j'aye encore cette derniere satisfaction de la dire à moy, le dernier jour de ma vie : aussi bien ne pourrois-je 
<pb id="page_2066" n="V03-P702"/>pas vous la donner comme je fais, si elle n'y estoit point. Au reste je vous laisse un Thresor en la personne d'Alcionide, dont vous ne connoissez pas tout le prix : car son ame a cent mille beautez plus esclatantes que celles de son visage. Mais pour me recompenser d'un si precieux present, promettez moy devant l'illustre Cyrus qui m'écoute, que vous luy direz que je n'ay eu aucun regret ni à la vie ; ni à la Grandeur ; ni à mes Parens, ni à toute les choses du monde : et qu'enfin je n'ay trouvé aucune amertume en la mort, que le seul déplaisir de l'abandonner. Apres cela, possedez la en paix tout le reste de vostre vie : et vivez plus longtemps heureux que je n'ay vescu. Thrasibule estoit si affligé de voir son Amy en cét estat, que l'amour accoustumée à vaincre tout autre sentiment, fut contrainte de ceder à la douleur, et de demeurer cahée dans le fonds du coeur de ce Prince, sans oser plus se monstrer à descouvert, en cette funeste occasion. Il promit donc à Tisandre tout ce qu'il voulut : mais il le luy promit avec des paroles si touchantes ; et il luy donna de veritables marques de tendresse ; qu'il eust esté difficile de connoistre alors, que Tisandre estoit Rival de Thrasibule, Cependant ce malheureux Prince s'affoiblissant tout d'un coup, mourut en voulant encore dire quelque chose d'Alcionide, dont il prononça le Nom : et laissa tous ceux qui le virent mourir charmez de sa constance, et si attendris des discours qu'ils avoient entendus : que quand il auroit 
<pb id="page_2067" n="V03-P703"/>esté l'Amy particulier de tous ceux qui le virent, ils ne l'auroient pas plus sensiblement regretté. Aussi tost que le Prince Tisandre eut poussé le dernier soupir, et qu'on ne vit plus en luy nul signe de vie ; Cyrus emmena Thrasibule hors de cette Tente malgré luy : et laissa Leosthene pour avoir soing de faire preparer les choses necessaires pour les Funerailles de Tisandre, que Cyrus voulut qui fussent tres magnifiques. Ayant donc mené Thrasibule à son Pavillon, il prit la Lettre qui s'adressoit à Alcionide, qui estoit ouverte : et l'ayant regardée avec le consentement de Thrasibule, il y leut ces paroles.
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<q>TISANDRE MOURANT. A SA CHERE ALCIONIDE.</q>
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<q>Je suis si prés de la mort, qu'il ne m'est pas possible de vous entretenir long temps : souffrez donc que je vous conjure en peu de mots, de croire que je vous ay aimée, autant que j'estois capable d'aimer : et que je meurs avec une passion pour vous qui n'eut jamais de semblable, si ce n'est celle du Prince Thrasibule. Vous sçavez que c'est un autre moy mesme : recevez le donc comme tel. Je luy cede toute la part que j'avois en vostre coeur ; il la merite ; ne la luy refusez pas je vous en prie. Aimez le pour l'amour de moy : et forcez le à aimer ma memoire pour l'amour de vous. Et s'il est possible aimez, tous deux dans le Tombeau, un prince qui n'a aimé que vous deux durant sa vie : et qui ne songe qu'a vous seule en mourant.</q>
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<q>TISANDRE. 
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<pb id="page_2068" n="V03-P704"/>Comme Cyrus avoit l'ame tres sensible, il eut le coeur fort attendry par lecture de cette Lettre : et Thrasibule luy mesme, malgré toute l'esperance qu'il devoit concevoir par la mort de son Amy, en fut veritablement affligé. Aussi prit il un soing fort particulier de luy faire rendre les derniers honneurs de la Sepulture, avec toute la ceremonie que meritoit un homme de cette condition. Le lendemain au matin la chose se fit : et Cyrus, aussi bien que les Rois d'Assirie, de Phrigie, d'Hircanie, et tous les autres Princes qui estoient en cette Armée, y assista : et donna toutes les marques qu'il pouvoit donner, de l'estime qu'il faisoit du Prince Tisandre. En suitte de cela, Cyrus dit à Thrasibule, que les affaires de son Estat, et celles de son amour, demandant qu'il s'en retournast bien tost à Milet et à Lesbos, il alloit y donner ordre dans peu de temps. Cependant le Prince Phraarte qui s'en estoit retourné vers le Roy son Pere, avoit trouvé les choses en de pitoyables termes : parce qu'il n'y avoit plus de vivres que pour deux jours, quoy que le Roy d'Armenie eust tousjours fait semblant jusques alors, de peur d'oster le coeur à ses Soldats, qu'il y en avoit pour plus d'un mois : esperant toujours que Ciaxare se lasseroit, et décamperoit enfin d'aupres d'Artaxate. Phraarte aprenant donc ce qu'il ne sçavoit pas dit au Roy son Pere, qu'en l'estat qu'il voyoit les choses, il faloit necessairement avoir recours à la clemence des Vainqueurs, puis que la force estoit inutile. 
<pb id="page_2069" n="V03-P705"/>Mais que pour la meriter, il faloit selon son sens, avoir de l'ingenuité : et dire effectivement à Ciaxare, si la Princesse Mandane et le Roy de Pont estoient dans ses Estats : ou s'ils n'y estoient point. Que pour le Tribut qu'on luy demandoit, quoy qu'il fust tousjours juste de payer ce que l'on avoit promis, il sçavoit toutesfois que la principale cause de cette guerre, estoit la Princesse Mandane : de sorte que s'il l'avoit en ses mains, il pouvoit aisément se delivrer de ce Tribut, en la rendant au Roy son Pere. Que s'il ne l'avoit pas aussi, il faloit le faire voir si clairement, que Ciaxare ny Cyrus n'en peussent douter. Ce Prince protesta alors à Phraarte, qu'il n'avoit eu aucune connoissance que le Roy de Pont ny la Princesse Mandane fussent en Armenie : et qu'assurément le sejour de la Princesse Araminte dans ses Estats, avoit donné fondement à l'opinion que l'on avoit euë que la Princesse Mandane y estoit. Phraarte dit donc au Roy son Pere, qu'il faloit qu'il retournast dire cette verité à Cyrus, à qui il l'avoit promis : mais tout d'un coup les Soldats s'estant mutinez, et demandant à. voir les Magasins des vivres, auparavant que le Prince Phraarte redescendist : il se mit un tel desordre parmy eux, qu'ils abandonnerent leurs Postes : et si le genereux Cyrus eust esté capable de manquer de foy, il avoit une belle occasion de s'emparer de ces Montagnes, et de tuer tous ceux qui s'en estoient fait un Azile. Car on voyoit du bas de la Plaine qu'ils quittoient 
<pb id="page_2070" n="V03-P706"/>leurs Postes, comme je l'ay desja dit, et qu'ils alloient par ces Montagnes, dispersez, sans ordre ; et mesme quelques uns sans armes. Mais comme il observoit toujours inviolablement ce qu'il promettoit, il regardoit ce desordre sans en vouloir profiter, et sans en sçavoir la veritable cause. Mais enfin le Roy d'Armenie forcé par la necessité, se resolut de se confier en la generosité de Cyrus, et de se remettre entre ses mains. Il envoya pourtant devant le Prince Phraarte, apres qu'il eut appaisé les Soldats, en les assurant qu'il alloit pour faire la paix. Ce Prince estant donc revenu au Camp, et ayant esté conduit à la Tente de Cyrus, où estoient le Roy d'Assirie ; celuy d'Hircanie ; le Prince des Cadusiens ; celuy de Paphlagonie ; Thrasibule ; Hidaspe ; Aglatidas ; et beaucoup d'autres ; il luy dit qu'il estoit au desespoir, de ne pouvoir luy aprendre des nouvelles de la Princesse Mandane, dont assurément le Roy son Pere n'avoit aucune connoissance. Car Seigneur, dit il à Cyrus, pour vous monstrer qu'il parle aveque sincerité, je n'ay qu'à vous dire que se confiant absolument à la bonté du Roy des Medes, et à vostre generosité ; je l'ay laissé qu'il commençoit de descendre de ces Montagnes, avec la Reine ma Mere ; les Princesses mes Soeurs ; et la Princesse Onesile, Femme du Prince Tigrane mon Frere, que vous avez autresfois honnoré de vostre amitié. Vous pouvez donc bien juger, Seigneur, luy dit il, que s'il avoit la Princesse Mandane en sa puissance, il n'en useroit pas de 
<pb id="page_2071" n="V03-P707"/>cette sorte. Cyrus fut tres sensiblement affligé, de perdre l'esperance de retrouver Mandane, aussi tost qu'il l'avoit pensé : le Roy d'Assirie ne le fut gueres moins que luy : toutesfois s'imaginant que peut-estre ne laissoit elle pas d'estre en Armenie, encore que ce Prince ne le sçeust point : ils songerent d'abord à faire une recherche aussi exacte, qu'ils avoient resolu auparavant, de faire une guerre sanglante. Cependant Cyrus envoya en diligence vers Ciaxare, pour luy aprendre ce que le Prince Phraarte avoit dit, et pour luy demander s'il vouloit qu'on luy menast le Roy d'Armenie : mais s'estant trouvé mal ce jour là, il luy manda qu'il agist absolument comme il le trouveroit à propos. Cyrus ayant donc eu cette response, reçeut le Roy d'Armenie et toute la famille Royale dans sa Tente : et gardant une certaine mediocrité en la civilité qu'il luy fit, il parut en ses discours et en ses actions toute la douceur d'un Prince clement, et pourtant toute la majesté d'un Vainqueur. Le Roy d'Armenie de son costé, parut un plus Grand Prince dans sa misere, qu'il ne l'avoit paru dans une meilleure fortune : estant certain qu'il parla avec beaucoup de hardiesse et de generosité en cette occasion. Car comme Cyrus avoit l'esprit chagrin de la mauvaise nouvelle qu'il venoit de recevoir, il ne pût s'empescher de luy tesmoigner d'estre fasché de ce qu'il l'avoit engagé à faire cette guerre : et à perdre un temps qu'il eust peut-estre plus utilement employé à chercher Mandane d'une 
<pb id="page_2072" n="V03-P708"/>autre façon. Comme les choses en estoient là, le Prince Tigrane, qui estoit guery de sa maladie, et qui avoit resolu, sçachant le mauvais estat des affaires du Roy son Pere, de se confier absolument à la generosité de Cyrus, arriva dans cette Tente : où il ne pût voir sans douleur le Roy son Pere ; la Reine sa mere ; le Prince son Frere ; les Princesses ses Soeurs ; et l'admirable Onesile sa Femme, de qui la beauté charmoit tous ceux qui la regardoient. Il ne parut pas plustost, que Cyrus le reçeut avec beaucoup de bonté : neantmoins comme il s'agissoit d'une affaire importante, il ne luy donna pas lieu de luy faire un long discours : et suivant son premier dessein, pourquoy, dit il au Roy d'Armenie, n'avez vous parlé plus clairement, quand le Roy que je sers vous a envoyé demander la Princesse sa Fille ; et pourquoy avez vous respondu d'une maniere à faire croire qu'elle le estoit en vostre pouvoir ? C'est parce que j'ay creû, repliqua t'il, que ne l'on croyoit pas que cette Princesse fust en mes mains : et que ce n'estoit qu'un pretexte pour animer davantage les Peuples et les Soldats à la guerre qu'on me vouloit faire, seulement pour m'obliger à payer encore à Ciaxare le mesme Tribut que j'avois payé à Astiage. Mais ce Tribut, repliqua Cyrus, n'estoit il pas deû, et ne deviez vous pas le payer ; Ouy, respondit il : mais le desir de la liberté, et celuy de laisser mes Enfans absolument libres, m'a fait resoudre à faire une injustice qui eust esté glorieuse, 
<pb id="page_2073" n="V03-P709"/>si elle eust bien succedé. Et si vous estiez à la place du Roy des Medes, interrompit Cyrus, et qu'un Prince vostre Vassal eust fait ce que vous venez de faire, qu'en feriez vous ? Si j'agissois selon les maximes de la Politique, reprit ce Prince sans s'esmouvoir, je luy osterois de telle sorte le pouvoir de me nuire, qu'il ne pourroit jamais en avoir au plus que la volonté seulement : mais si je voulois meriter la reputation que possede Cyrus aujourd'huy, ou la soutenir si je l'avois aquise, je pardonnerois à ce Prince : et d'un Vassal rebelle, j'en ferois un Amy reconnoissant. Soyez donc celuy du Roy des Medes, reprit Cyrus : mais soyez le veritablement, si vous ne voulez esprouver toute la rigueur d'un Prince puissant, et justement irrité. Le Roy d'Armenie fut si surpris d'entendre parler Cyrus de cette sorte, qu'il craignit de n'avoir pas bien entendu : c'est pourquoy Cyrus eut le loisir de se tourner vers Tigrane, et de luy demander en souriant fort obligeamment, malgré sa melancolie, quelle rançon il vouloit donner pour delivrer la Princesse Onesile sa Femme ? Ma propre vie Seigneur, respondit Tigrane avec precipation : car comme il n'est rien au monde qui me soit si cher que cette Personne, je ne dois pas vous offrir moins que ce que je vous offre. Cependant le Roy d'Armenie ayant connu par les acclamations de tout le monde qu'il avoit bien entendu, commença de tesmoigner sa reconnoissance à Cyrus : qui pour luy faire voir qu'il estoit libre, commença aussi de traitter toutes 
<pb id="page_2074" n="V03-P710"/>ces Princesses avec une civilité extréme : ordonnant qu'on leur fist venir des Chariots pour les conduire à Artaxate. Seigneur, luy dit le Roy d'Armenie, apres ce que vous venez de faire, je ne veux plus simplement estre Vassal, et je veux devenir Sujet : mais Sujet si fidelle, que vous pourrez non seulement disposer de tous mes Thresors, qui sont sur le haut de ces Montagnes, mais de ma liberté et de ma vie. Cyrus respondit au discours de ce Prince fort genereusement : et l'assura que Ciaxare ne vouloit autre chose de luy, sinon qu'il demeurast dans les mesmes termes où ses Peres avoient vescu : et qu'il joignist ses Troupes aux siennes. Nous les conduirons Seigneur, respondirent tout d'une voix Tigrane et Phraarte, et nous mourrons pour vostre service aveque joye, si l'occasion s'en presente. Cyrus repartit encore tres civilement à ces deux Princes : et les Chariots estant arrivez, la Reine d'Armenie et les Princesses ses Filles furent conduites à Artaxate, dans le mesme Palais où estoit la Princesse Araminte : à cause qu'il estoit moins occupé que celuy où estoit logé Ciaxare. Ainsi celle qui avoit esté prisonniere en Armenie, reçeut la Reine d'Armenie comme si elle eust esté dans les Estats du Roy son Frere : car Cyrus envoya Chrisante donner ordre à cette entreveuë, qui se passa avec beaucoup de civilité de part et d'autre : et d'autant plus que le Prince Tigrane et Phraarte, accompagnerent la Reine leur Mere jusques à ce Palais. En y allant, ils ne parlerent que des 
<pb id="page_2075" n="V03-P711"/>vertus de Cyrus : Phraarte loüoit sa valeur ; la Reine d'Armenie sa generosité ; les Princesses ses Filles son esprit et sa clemence ; et Tigrane qui le connoissoit encore mieux qu'ils ne le pouvoient connoistre, leur en disoit encore cent choses avantageuses. Mais ayant remarqué que la Princesse Onesile sa Femme ne parloit point : et luy semblant que Cyrus n'estoit pas assez dignement loüé, s'il ne l'estoit aussi de la Personne de toute la Terre qu'il aimoit le plus : n'est il pas vray, luy dit il, qu'il n'y a jamais eu d'homme au monde, de qui la mine soit plus haute et plus noble que celle de Cyrus ? En verité, luy repliqua t'elle, je ne puis parler que de sa magnanimité, et point du tout de sa bonne mine ; car je ne l'ay point regardé. Et qui donc, luy demanda t'il, a pû occuper les regards d'Onesile, pendant cette genereuse conversation ? Celuy qui a offert sa vie pour la delivrer, respondit elle, et quelle prefere à tout le reste de l'Univers. Une response si obligeante et si tendre, engagea encore Tigrane apres qu'il l'en eut remerciée, à continuer l'Eloge de Cyrus, afin, disoit il, de luy faire le Portraict de celuy qu'elle n'avoit point regardé, et qui estoit si digne de l'estre. Une heure apres Cyrus mena le Roy d'Armenie à Ciaxare, qui depuis le matin se trouvoit mieux : mais en arrivant dans Artaxate, jamais on n'a donné tant de loüanges à Cyrus, qu'il en reçeut en cette occasion : et tous les Conquerants qui ont mené en Triomphe les Rois qu'ils avoient vaincus, n'ont 
<pb id="page_2076" n="V03-P712"/>jamais eu tant de gloire en les menant chargez de chainez comme des Esclavez, que Cyrus en reçeut et en merita, en remettant le Roy d'Armenie sur le Throsne : et en le faisant rentrer dans Artaxate apres l'avoir vaincu, comme si ce Roy Vassal n'eust pas esté rebelle, et que luy n'eust pas esté son Vainqueur. Ciaxare le reçeut aussi fort bien, à la priere de Cyrus : de sorte qu'en moins d'un jour, il n'y eut plus de guerre en Armenie : les Vaincus et les Vainqueurs, furent d'un mesme party : et si la Princesse Mandane s'y fust trouvée, il n'y auroit plus eu rien à souhaiter. Mais comme on ne la trouvoit pas, la joye n'estoit que pour les Armeniens : et Ciaxare ; Cyrus ; le Roy d'Assirie ; et tous ceux qui s'interessoient en cette merveilleusse Princesse, n'en estoient pas plus heureux. On songea alors à faire une recherche generale, par toutes les deux Armeniez : Car comme cét Esclave du Roy de Pont, avoit dit en mourant à la Princesse Araminte, que le Roy son Maistre alloit en Armenie : et que de plus la Princesse Mandane l'avoit escrit de sa main : on ne pouvoit croire qu'elle n'y fust pas inconnuë, en quelque endroit que l'on ne sçavoit point. Cependant Harpage arriva d'Ecbatane, qui venoit advertir Ciaxare qu'il y avoit une si grande disposition à la revolte parmy ces Peuples là, à cause de sa longue absence : qu'il estoit necessaire d'y envoyer une Personne qui eust presques l'authorité absoluë, en attendant qu'il y peust aller. Cyrus reçeut Harpage 
<pb id="page_2077" n="V03-P713"/>avec beaucoup de bonté : se souvenant qu'il estoit en quelque façon cause et de sa passion, et de la gloire qu'il avoit aquise ; puis que s'il n'eust point esté en Perse, et qu'il ne luy eust point donné le conseil qu'il luy donna, peut-estre n'en seroit il jamais parti. Mais l'affaire qui l'amenoit ayant esté mise en deliberation, Cyrus qui vouloit obliger Aglatidas, proposa de l'envoyer à Ecbatane : et de le forcer à prendre le Gouvernement de la Province des Arisantins, qu'Otane n'avoit pas voulu accepter : s'imaginant bien mesme que comme il pouvoit alors esperer la possession d'Amestris, puis que son Mary estoit mort, il ne refuseroit plus une chose qu'il n'avoit refusée que parce qu'il ne vouloit plus vivre. Il fut donc resolu qu'Aglatidas partiroit dés le lendemain, pour s'en aller à Ecbatane : qu'il meneroit Artabane aveques luy : et qu'il assureroit aux Peuples de Medie, que Ciaxare s'en retourneroit bientost. Au sortir du Conseil, Cyrus envoya querir Aglatidas, pour luy dire cette bonne nouvelle : qu'il reçeut sans doute avec autant de joye, que Megabise en eut de douleur. Il remercia Cyrus avec des paroles si propres à exprimer sa reconnoissance : qu'il estoit aisé de voir, que la passion qui le possedoit n'estoit pas petite. Il luy tesmoigna pourtant avoir du desplaisir de le quitter : et en effet il en avoit sans doute autant, qu'un Amant qui va revoir sa Maistresse en peut avoir. Cyrus l'assura qu'il auroit ses dépesches dés le soir : et l'embrassant estroitement, 
<pb id="page_2078" n="V03-P714"/>souhaitez, luy dit il, mon cher Aglatidas, que je sois bien tost en estat de ne porter plus d'envie à la satisfaction que vous allez avoir de revoir vostre chere Amestris. Je desire de tout mon coeur, que vous la trouviez telle qu'elle doit estre ; c'est à dire aussi fidelle, que vous me l'avez representée aimable et parfaite. Artabane fut aussi prendre congé de Cyrus : et le lendemain ces deux Amis s'en allerent ensemble à Ecbatane. Mais pour consoler Megabise, Cyrus luy fit donner une des principales Charges de la Maison du Roy, qui n'avoit pas encore esté remplie depuis qu'elle estoit vacante. Cette consolation fut pourtant foible dans son esprit, en comparaison de l'inquietude qu'il avoit, de ce qu'Aglatidas reverroit bientost Amestris : mais n'y sçachant que faire, il falut qu'il eust patience. Ce jour là il vint encore nouvelle que Cresus armoit puissamment : et qu'il solicitoit tous les Peuples de l'Ionie de se ranger de son Parti. De sorte que Cyrus voyant une occasion si favorable de secourir le Prince Thrasibule, ne la voulut pas perdre : et le jour suivant il proposa à Ciaxare, qu'en cas que le Roy de Lydie eust quelque dessein qui regardast ses Estats, comme il y avoit beaucoup d'apparence, il estoit tousjours avantageux de faire diversion, et d'occuper les Troupes Lydiennes en plus d'un lieu. Ainsi il fut resolu, que le Prince Thrasibule, accompagné d'Harpage, qui avoit de l'experience, ayant suivi le feu Roy des Medes à toutes les 
<pb id="page_2079" n="V03-P715"/>guerres qu'il avoit faites, s'en iroit avec dix mille hommes passer en Capadoce : où Ariobante feroit faire de nouvelles levées, pour joindre à quelques Troupes que Ciaxare luy avoit laissées en partant de Sinope, pour tenir ce Royaume là en paix : que cette Armée estant sur pied, Thrasibule en seroit General, Harpage commandant sous luy : et que sans avoir besoin de nouveaux ordres, il pourroit au nom du Roy, et à celuy de Cyrus, punir ou pardonner selon qu'il le trouveroit à propos. Cependant comme Cyrus avoit une inquietude dans l'esprit, qui luy persuadoit que Mandane pouvoit estre partout, et que de par tout il en pouvoit venir des nouvelles : l'Amour qui est tousjours ingenieux, luy fit inventer la Poste, qu'il establit par toute l'estenduë des conquestes qu'il avoit faites : afin de pouvoir estre adverti en moins de temps, de tout ce que l'on pourroit aprendre de Mandane. Apres que Thrasibule eut pris congé de Ciaxare, la separation de ce Prince et de Cyrus fut extrémement tendre et touchante : car depuis le premier jour qu'ils avoient combatu l'un contre l'autre, ils avoient conçeu tous deux une si haute estime de leur vertu, qu'il n'estoit pas possible que l'amitié que cette estime avoit fait naistre, ne fust extraordinairement forte. Les Noms de Mandane, et d'Alcionide, furent prononcez plus d'une fois à cette separation, qui se fit en particulier : Thrasibule demanda pardon à Cyrus, de ce qu'il le quittoit auparavant qu'il eust eu des 
<pb id="page_2080" n="V03-P716"/>nouvelles de sa Princesse : et il l'assura que s'il eust veû qu'il eust encore eu des Ennemis à combattre, il auroit eu bien de la peine à s'y resoudre. Cyrus de son costé le pria tres civilement de l'excuser, s'il n'alloit pas en personne, le remettre en possession de son Estat, et persuader Alcionide d'obeïr au Prince Tisandre. Cependant comme il creût que des Grecx assisteroient volontiers un Grec, Thimocrate, Philocles, et Leontidas, furent choisis pour cela : et priez par Cyrus de vouloir le servir, en la personne de Thrasibule. Ils estoient trop braves, pour refuser une occasion de guerre : mais ils ne purent toutesfois se resoudre à partir d'aupres de Cyrus, sans en avoir beaucoup de douleur. Thimocrate luy dit en s'en separant, qu'il voyoit bien que son destin n'avoit point changé : et que l'absence feroit tousjours les plus grands suplices de sa vie : estant certain qu'il ne s'esloignoit de luy qu'avec un regret extréme. Philocles se pleignit encore fort obligeamment, de n'estre non plus aimé de Cyrus que de sa Maistresse : puis que s'il l'eust esté, il l'eust retenu aupres de luy. Et Leontidas faisant son compliment selon son humeur, comme ses Amis faisoient le leur selon jeur fortune : luy dit qu'il ne regardoit avec gueres moins de jalousie, tous ceux qui demeuroient aupres de sa Personne, qu'il avoit autresfois regardé les Amants d'Alcidamie. Apres ces premieres civilitez, où la galanterie avoit sa part, ils donnerent cent tesmoignages effectifs de la 
<pb id="page_2081" n="V03-P717"/>passion qu'ils avoient de servir Cyrus, en la personne du Prince Thrasibule ; qui s'estoit fait si fort aimer de tous les Rois et de tous les Princes qui estoient dans cette Armée, qu'il n'y en eut pas un qui ne luy dist adieu avec douleur. Il fut aussi prendre congé du Roy et de la Reine d'Armenie ; des Princesses ses Filles ; de la Princesse Onesile ; de la Princesse Araminte ; et des Princes Tigrane et Phraarte : en suitte de quoy il partit avec les Troupes qu'Harpage devoit commander sous luy : qui furent jointes à celles de Chipre, et à une partie des Troupes Ciliciennes que commandoit Leontidas, depuis la mort du Prince Artibie : de qui le corps fut renvoyé au Prince son Frere, avec tous les honneurs que l'on pouvoit rendre à un homme de sa condition : mais avec priere de souffrir que Cyrus luy tinst sa parole : et qu'il le fist porter à Thebes, au mesme Tombeau de sa chere Leontine. Cyrus chargea aussi celuy des siens, qui fut conduire ce Corps, d'une Lettre pour le Prince de Cilicie, et d'une autre pour le Prince Philoxipe : avec ordre de passer en Chipre pour l'assurer de la continuation de son amitié, en allant ou en revenant de conduire à Thebes le Corps du Prince Artibie. Cependant toutes les recherches que l'on faisoit de Mandane, tout le long de la Riviere d'Halis estoient inutiles : on aprenoit bien de quelques Pescheurs qu'ils avoient veû un Bateau dans le temps qu'on leur marquoit, plein de Soldats, et où il y avoit des Femmes, mais ils n'en sçavoient pas d'avantage. 
<pb id="page_2082" n="V03-P718"/>De sorte que Cyrus et le Roy d'Assirie souffroient tout ce que deux coeurs veritablement amoureux peuvent souffrir. Toutes les Victoires de Cyrus, ne le consoloient point de cette cruelle absence de Mandane : et toutes les pertes qu'avoit faites le Roy d'Assirie, ne partageoient point non plus son esprit, qui n'estoit sensible que pour Mandane seulement. Ils estoient donc fort occupez à cette inutile recherche, pendant laquelle les Chaldées voisins des Armeniens et leurs ennemis, qui descendant de leurs Montagnes les incommodoient tres souvent furent soumis par Cyrus : qui en quatre jours les assujetit ; et les rendit heureux en les reconciliant avec les Armeniens, de qui ils avoient autant de besoin que les Armeniens en avoient d'eux. De sorte que de toutes parts il sembloit que la Fortune voulust favoriser Cyrus : car de toutes parts les Peuples luy obeïssoient sans peine : et soit par sa valeur ou par sa clemence, il estoit Vainqueur de tout le monde. Mais il ne le pouvoit estre de sa propre douleur, qui ne luy donnoit point de repos : Il alloit quelquesfois chercher à se pleindre et à estre pleint, aupres de la Princesse Araminte : qui de son costé se pleignoit aussi non seulement de ses anciens malheurs, mais de la nouvelle passion de Phraarte, qui devenoit tous les jours plus violente : le supliant de ne la laisser pas en Armenie quand il en partiroit. Ciaxare s'affligeoit aussi avec excés de la perte de sa Fille : ainsi on peut dire, que jamais Vainqueurs n'ont 
<pb id="page_2083" n="V03-P719"/>vaincu avec moins de joye que ceux là. Cyrus mesme s'estonnoit quelquesfois, de ce qu'Ortalque qui estoit allé conduire Martesie et sa Parente, ne l'estoit pas venu retrouver : et il craignoit qu'il ne fust arrivé quelque malheur à cette aimable Personne. Neantmoins Mandane occupoit presques toutes ses pensées : il estoit tousjours doux, civil, et obligeant : mais il estoit pourtant tousjours sombre, resveur, et melancolique. Le Roy d'Assirie ayant l'humeur plus violente, n'estoit pas seulement triste, il estoit chagrin : et si ces deux Princes n'eussent eu encore quelque espoir de retrouver Mandane, ils eussent sans doute vuidé les differens qu'ils avoient ensemble, sans attendre davantage. Car il est certain qu'il y avoit des moments, où quand Cyrus pensoit que le Roy d'Assirie estoit cause de tous ses malheurs, il ne pouvoit presques se retenir : et il y en avoit aussi où quand le Roy d'Assirie songeoit que peut-estre Mandane ne l'auroit point haï, si Cyrus ne l'eust : point aimée : il renouvelloit dans son coeur, toute cette effroyable haine qu'il avoit euë pour luy, quand il ne le croyoit estre qu'Artamene, et qu'il n'estoit luy mesme que Philidaspe.
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<div2 id="page_CYRUS030306" type="sequence" n="Nouvelles de Mandane">
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Cependant toutes les intelligences qu'ils avoient l'un et l'autre en divers lieux, ne leur aprenoient rien de ce qu'ils vouloient sçavoir : et ce peu d'esperance qu'ils avoient conservée, estoit presque entierement perduë, lors que le Roy d'Assirie fut adverti par un Agent secret qu'il avoit dans Suse, qu'Abradate 
<pb id="page_2084" n="V03-P720"/>Roy de la Susiane, en estoit parti avec des Troupes sans que l'on sçeust où il alloit : qu'il menoit aveques luy la Reine sa Femme, avec une Princesse estrangere, et un Prince que l'on ne connoissoit point : et qu'ils prenoient le chemin des Matenes qui touchent l'Armenie et la Cilicie. Ce Prince n'eut pas plustost sçeu cette nouvelle, que comme l'on croit aisément ce que l'on desire, il ne douta presques point que cette Princesse que l'on ne connoissoit pas ne fust Mandane : et que ce Prince inconnu, ne fust aussi le Roy de Pont. De sorte qu'allant en diligence pour en advertir Ciaxare, il rencontra Cyrus : qui luy voyant tant de marques de joye dans les yeux, ne pût s'empescher de luy en demander la cause. Si bien qu'encore que le Roy d'Assirie fust en quelque façon fâché de dire une bonne nouvelle à son Rival, il luy aprit pourtant ce qu'il croyoit sçavoir de la Princesse Mandane : ce qui donna d'abord une si grande joye à Cyrus. qu'il pensa embrasser son plus mortel ennemy pour luy en rendre grace. Mais un moment apres, un sentiment de douleur se mesla à la satisfaction qu'il avoit : voyant que Ciaxare entendroit parler de Mandane par son Rival plustost que par luy : car il ne douta point que ce ne fust elle ; tant à cause qu'il jugeoit que le Roy de Pont auroit bi ? creû trouver un Azile aupres d'Abradate, qui avoit tousjours haï les Medes : que parce que la Riviere d'Halis sur laquelle on sçavoit bien que Mandane avoit esté, traverse en effect la Mantiane : et l'on sçavoit de plus, que 
<pb id="page_2085" n="V03-P721"/>les Matenes estoient alliez d'Abradate. Ainsi croyant ce que le Roy d'Assirie croyoit, il luy dit qu'il faloit en diligence advertir Ciaxare de la chose, et monter à cheval à l'heure mesme : afin d'aller vers les frontieres d'Armenie, qui confinent avec la Mantiane, pour s'informer de la marche d'Abradate ; pour le suivre ; et pour le combatre. Ils furent donc ensemble chez Ciaxare, qui aussi impatient qu'eux, leur dit, apres les avoir escoutez, qu'ils allassent promptement delivrer la Princesse Mandane. De sorte que sans perdre temps, on commanda deux mille Chevaux de la Cavalerie Medoise, qui estoit la meilleure de toutes : mille de celle du Roy d'Assirie, et mille Homotimes, qui estoient les meilleures Troupes d'entre les Persans. Comme ils sçavoient par l'advis qu'on avoit reçeu, qu'Abradate ne menoit que deux mille Chevaux, ils n'en prirent que quatre mille, afin de le pouvoir plus tost joindre : sçachant bien que la marche des grands Corps est tousjours fort lente. Ils n'en auroient pas mesme tant pris, n'eust esté qu'ils eurent peur d'estre contraints de se separer, afin de trouver plustost ce qu'ils alloient chercher l'un et l'autre : tous les Princes et tous les Volontaires qui estoient à cette Armée furent à cette occasion, à la reserve des Rois de Phrigie et d'Hircanie, qui demeurerent aupres de Ciaxare. Tigrane et Phraarte n'y manquerent pas : et jamais il ne s'est veû de gens de guerre, partir avec un plus violent desir de vaincre. Cyrus et le Roy d'Assirie avoient 
<pb id="page_2086" n="V03-P722"/>dans les yeux une fierté extraordinaire ; et l'on eust dit qu'ils se tenoient si assurez de delivrer Mandane, qu'ils recommençoient desja de se regarder comme ennemis. Ils agirent pourtant avec sincerité de part et d'autre, et mesme fort civilement : mais malgré eux leurs regards descouvroient une partie des sentimens de leur ame. Enfin ils prirent congé de Ciaxare : et chargez des voeux et des acclamations de tout le Peuple d'Artaxate, pour l'heureux succés de leur entreprise, ils furent avec une diligence incroyable vers les frontieres d'Armenie, et jusques dans le Païs des Matenes, qui avoient alliance aveques tous leurs voisins, et qui estoient demeurez en paix, malgré tout la guerre d'Asie. Comme ils y furent arrivez, ils aprirent qu'Abradate avoit desja passé, et qu'il alloit vers un coing de la Cilicie : ils sçeurent mesme qu'il y avoit plusieurs Chariots pleins de Dames, que ces Troupes conduisoient : de sorte que leur ardeur se renouvellant encore par ces nouveaux advis, ils songerent comment ils feroient. Car par la route que tenoit Abradate, il y avoit une Riviere, le long de laquelle il faloit qu'il allast assez long temps : mais comme ils ne pouvoient pas sçavoir de quel costé seroit Mandane, parce qu'ils sçavoient que les Troupes d'Abradate s'estoient separées ; que les unes avoient passé un Pont et pris la droite de la Riviere, et que les autres estoient demeurées à la gauche, ils resolurent de se separer comme eux. Si bien que Cyrus donnant 
<pb id="page_2087" n="V03-P723"/>genereusement la moitié de ses gens à son Rival, et partageant mesme les Volontaires malgré qu'ils en eussent ; ils tirerent au sort, pour voir quel costé ils prendroient : et Cyrus eut celuy qui estoit le plus loing de l'Armenie ; et le Roy d'Assirie eut l'autre. Mais auparavant que de se separer, ils renouvellerent tous deux les promesses qu'ils s'estoient faites : de delivrer leur Princesse, sans vouloir tirer aucun avantage de cette liberté, qu'ils ne se fussent batus ensemble : ainsi apres s'estre promis tout de nouveau une fidelité mutuelle, tous ennemis qu'ils estoient : ils se separerent, et se suivant des yeux durant quelque temps, chacun souhaitoit dans son coeur, de pouvoir estre plus heureux que son Rival. Cyrus impatient de retrouver sa chere Mandane, alloit à la teste des siens, et les devançoit mesme bien souvent d'assez loing ; s'informant de sa propre bouche à tous ceux qu'il rencontroit, s'ils n'avoient point veû passer de la Cavalerie et des Chariots. Les uns luy disoient que ouy, les autres que non : et selon leurs differentes responses, l'ame de Cyrus avoit de la douleur ou de la joye. Il envoyoit aussi à la gauche, car il avoit la Riviere à sa droite, tantost Araspe, tantost Feraulas avec quelques Cavaliers ; pour s'informer par les Villages de ce qu'il vouloit sçavoir : et par tous leurs divers raports, il estoit tousjours assuré qu'il avoit passé de la Cavalerie par ce lieu là : mais pour ces Chariots pleins de Dames, les uns disoient toujours qu'il y en avoit, et les autres 
<pb id="page_2088" n="V03-P724"/>qu'il n'y en avoit pas. Il fut mesme advery en un certain endroit où il passa, que cette Cavalerie qu'il suivoit avoit quitté la Riviere, et avoit pris plus à gauche : de sorte qu'il fut alors en diligence, par la route qu'on luy enseignoit : et en effet il arriva en un lieu où comme tous les chemins estoient couverts de sable, en voyoit encore les traces des chevaux toutes fraiches. Il avança donc aveque joye, apres avoir marché dix heures, jusques à ce que retrouvant la Riviere qu'il avoit quittée, il arriva au bout d'un Pont, où il s'arresta : ne sçachant si en cét endroit les Troupes qu'il suivoit avoient repassé de l'autre costé de l'eau ; ou si celles de l'autre costé avoient passé de eluy où il estoit ; ou si celles marchoient encore separément. Car comme il y avoit desja huit ou dix stades que le chemin n'estoit plus sablé, et qu'il estoit tout couvert de cailloux, on ne pouvoit plus remarquer la piste des chevaux. Estant en cette peine, il passa de l'autre costé du Pont : il envoya encore de ses gens en divers lieux ; et tousjours inutilement : car on trouva bien quelques Maisons, mais il n'y avoit personne dedans, si bien qu'il ne sçavoit à quoy se resoudre. Neantmoins il jugea qu'il valoit mieux n'estre pas du mesme costé qu'estoit de Roy d'Assirie : de sorte que repassant de nouveau ce Pont, il continua de marcher le long de l'autre bord de la Riviere. Mais à peine eut il fait trente Stades, que Feraulas, qui alloit assez loing devant, trouva un 
<pb id="page_2089" n="V03-P725"/>homme qui venoit vers luy, qui luy dit qu'il avoit veû faire un grand combat à travers l'eau, il n'y avoit pas plus d'une heure, environ à vingt stades de l'endroit où ils estoient. Cyrus ayant sçeu la chose, l'esprit tout irrité que le Roy d'Assirie eust esté plus heureux que luy, retourna promptement sur ses pas ; repassa sur ce mesme Pont où il avoit desja esté, et allant vers le lieu où ce Païsan disoit avoir veu faire ce combat ; il n'eut pas fait quinze stades, qu'il trouva quelques Cavaliers morts : et avançant encore davantage, il vit comme un petit Champ de Bataille, tout couvert d'hommes et de chevaux morts ou mourants, et un Chariot renversé et rompu. Cét objet luy donna une esmotion si grande, que l'on n'en peut jamais avoir davantage : il cherche ; il regarde ; et trouve enfin un Persan parmy ces blessez qui le reconnoist : et qui se trouvant en estat de pouvoir parler, ne le vit pas plustost, que l'apellant ; Seigneur, luy dit il, le Roy d'Assirie a delivré la Princesse, et fait fuir ceux des ennemis qui n'ont pas esté taillez en pieces. Le Roy d'Assirie a delivré la Princesse ! dit Cyrus estrangement surpris, eh mon Amy sçais tu bien ce que tu me dis ? Ouy Seigneur, reprit il, et il l'emmene dans son Chariot : car celuy que vous voyez en est un autre qui s'est rompu : et l'on a mis les Femmes qui estoient dedans, dans celuy de la Princesse. Comme je n'ay esté blessé qu'apres que le combat a esté finy, et que s'a esté par un de mes compagnons, qui vouloit avoir un cheval 
<pb id="page_2090" n="V03-P726"/>que j'avois gagné, j'ay fort bien veû que le Roy d'Assirie a fait grand honneur à cette Princesse, lors qu'il a aproché de son Chariot : et c'est ce qui est cause qu'il n'a pas pris le Chef de ces gens de guerre : parce qu'il n'a pas plus tost eu ce Chariot en sa puissance, qu'il ne s'est plus soucié du reste. Cyrus aprenant cette nouvelle, eut en mesme temps la plus grande joye, dont un coeur puisse estre capable : et la plus grande douleur, qu'un veritable Amant puisse sentir. Il aprenoit que sa chere Mandane estoit delivrée : mais sçachant que c'estoit par son Rival, il en avoit une affliction extréme. De plus, il sçavoit que le Roy de Pont estoit échapé : ainsi il eust bien voulu aller apres pour le combatre : neantmoins il ne pouvoit pas sçavoir que Mandane fust en la puissance du Roy d'Assirie, sans y aller en diligence. Si bien qu'abandonnant le dessein de poursuivre un Rival infortuné, il prit celuy de suivre un Rival heureux. Il retourna donc encore une fois sur ses pas, apres avoir commandé que quelques uns des siens eussent soin de ces blessez, et de la sepulture de ces morts : et arrivant au bout de ce mesme Pont qu'il avoit desja passé et repassé, il n'hesita pas beaucoup : car il ne creût pas que le Roy d'Assirie eust quitté le costé de le Riviere qu'il avoit pris : de sorte qu'il alla tout droit vers le rendez-vous qu'ils s'estoient donnez en se separant : mais il y fut l'esprit si agité et si inquiet, qu'il n'estoit pas Maistre de ses propres pensées. La nuit venant 
<pb id="page_2091" n="V03-P727"/>tout d'un coup, augmenta encore son chagrin, parce qu'il ne pouvoit plus aller si viste : il fut mesme contraint de s'arrester ; à cause qu'ayant abandonné le fil de l'eau afin d'aller par un chemin plus court, ses Guides s'égarerent dans une forest de Cyprés vers le milieu de la nuit qui estoit fort obscure : de sorte que craignant de s'esloigner de Mandane au lieu de s'en aprocher, il se resolut d'attendre en ce lieu là, la premiere pointe du jour : aussi bien ses chevaux n'en pouvoient plus, ayant marché si longtemps sans repaistre. Il fit donc faire alte à ses gens ; et descendant de cheval il s'assit au pied d'un arbre, feignant de vouloir reposer : mais en effet c'estoit pour se persecuter luy mesme, par les cruelles agitations que son esprit luy donnoit. Il y avoit des instants, où la joye en estoit pourtant la Maistresse absoluë : car disoit il en son coeur, Mandane est delivrée : elle est en lieu où je la verray bien tost : et son Liberateur, poursuivoit il, ne joüira pas longtemps de cette glorieuse qualité, si mon courage ne trahit mon amour, et ne m'abandonne en cette derniere occasion. Mais, ô Dieux, reprenoit il, pourquoy faut il que mon Rival ait delivré ma Princesse : et pourquoy faut il que vous me mettiez dans la necessité de haïr son Liberateur, et de m'affliger de la liberté de Mandane, que je desirois si ardemment ? Cependant je ne sçaurois gouster la joye de sa delivrance toute pure : car enfin ce redoutable Rival luy a sans doute desja parlé de sa passion : elle l'a remercié 
<pb id="page_2092" n="V03-P728"/>de ce qu'il a fait pour elle : et peut-estre que ce dernier office qu'il luy a rendu (qui ne luy a pourtant aparemment pas cousté une goute de sang) sera plus puissant dans son coeur, que tant de Combats que j'ay faits ; que tant de Batailles que j'ay données et gagnées pour elle ; et que tant de blessures que j'ay reçeuës. Ha divine Princesse, s'écrioit il, soyez un peu plus equitable, et regardez plustost le service que le Roy d'Assirie vous a rendu, comme un simple effet de son bonheur, que comme une preuve fort extraordinaire de son affection. Mais apres tout, il l'a delivrée, reprenoit il ; et je voy, ce me semble, cette Princesse, luy donner mille marques de reconnoissance. Encore si j'estois assuré que cette admirable Personne eust souhaité dans son coeur que ç'eust esté moy qui luy eusse rendu ce bon office, j'en aurois quelque consolation : Mais la liberté est un si grand bien, qu'il est tres difficile de n'aimer pas la main qui nous la donne. O Fortune, rigoureuse Fortune, s'écrioit il, pourquoy n'as tu pas voulu que j'eusse la gloire de rompre les chaines de ma Princesse ? Il semble, adjoustoit il en luy mesme, que je sois le plus heureux Prince de la Terre : je gagne des Batailles ; je conqueste des Royaumes ; rien ne me resiste ; tout m'obeït : et le Roy d'Assirie luy mesme est renversé du Throsne, et contraint de ceder à la force de mon destin. Cependant ce Prince infortuné, est presentement mille et mille fois plus heureux que Cyrus, qui passe pour le 
<pb id="page_2093" n="V03-P729"/>plus favorisé des Dieux d'entre tous les hommes. Comment oseray-je, reprenoit il, paroistre devant ma Princesse ? et comment pourray-je avoir assez de respect pour elle, pour ne tesmoigner pas au Roy d'Assirie l'impatience que j'ay de me voir aux mains aveques luy ? Quand il estoit dans Babilone, il m'estoit moins redoutable, qu'il ne me l'est presentement : car enfin Mandane ne le pouvoit regarder en ce temps là, que comme son Ravisseur : mais aujourd'huy il a bien changé de termes dans son esprit : il est son Liberateur : et tout ce que j'ay fait pour elle, ne luy a jamais esté si avantageux, que ce qu'il a fait aujourd'huy. Toutesfois, adjoustoit il, je suis criminel, d'avoir de la douleur en un jour où ma Princesse a de la joye ; mais je serois insensé, reprenoit cét amoureux Prince un moment apres, si la gloire de mon Rival m'estoit indifferente. Peut-estre, adjoustoit il encore, que je m'abuse : et que l'adorable Mandane estant toute juste et toute equitable, se souviendra que si je ne la delivray pas en revenant des Massagettes, lors que je sauvay la vie à son Ravisseur ; ce fut parce que je ne la connoissois point. Que si depuis je ne l'ay pas encore delivrée en prenant Babilone : c'est parce que le Roy d'Assirie l'enleva une seconde fois : et que si je ne le fis pas non plus à Sinope, ce fut aussi parce que le Prince Mazare la trompa pour son malheur et pour le mien. Ainsi considerant que le Roy d'Assirie a esté son Ravisseur des années entieres, pendant lesquelles je 
<pb id="page_2094" n="V03-P730"/>n'ay jamais songé qu'à la delivrer : il pourra estre que cette derniere avanture ne fera pas un si grand effet sur son coeur. Non non, adjoustoit il à l'instant, ne nous flattons point : les services passez sont bien peu de chose, en comparaison des services que l'on reçoit presentement : et mille bonnes intentions inutiles ne sont rien, à l'égal d'un bon office effectif, quoy qu'il n'aye pas cousté beaucoup de peine à celuy qui l'a rendu. Ainsi malheureux que je suis, je dois craindre aveques raison, que le Roy d'Assirie n'ait plus gagné aujoud'huy dans le coeur de Mandane, que Cyrus n'a fait en toute sa vie. Apres, quand il venoit à considerer, qu'en tirant au sort pour sçavoir de quel costé de la Riviere il iroit, il avoit aussi tost pû aller du costé qu'il estoit alors que de l'autre, il en estoit desesperé : et toute sa sagesse, et toute sa pieté, ne pouvoient l'empescher de murmurer contre le Ciel. Qu'ay-je fait justes Dieux, disoit il, pour avoir merité cette infortune ? N'ay je pas conservé vos Temples et vos Autels, pendant les guerres que j'ay faites ? Ne vous ay-je pas offert des voeux et des Sacrifices ? Ay-je esté injuste, cruel, et sanguinaire ? j'ay aimé Mandane, il est vray : mais je l'ay aimée avec une pureté sans égale. Je l'ay aimée passionnément, je l'avouë : mais l'ayant faite si accomplie, et me l'ayant fait connoistre, suis-je criminel de l'avoir aimée de cette sorte, et la peut on aimer autrement ? Cependant vous me punissez du plus rigoureux suplice, dont le plus coupable de tous 
<pb id="page_2095" n="V03-P731"/>les hommes pourroit estre puny : je voudrois bien n'en murmurer pas, mais je ne puis m'en empescher. La fureur s'empare de mon esprit ; la jalousie que je ne connoissois presques point, trouble ma raison ; et je ne puis souffrir enfin, que mon plus redoutable Rival, et mon plus mortel ennemy, soit le Liberateur de Mandane. Apres cela, impatient qu'il estoit, de voir que le jour ne paroissoit pas encore : il se leva, et remontant à cheval, malgré tout ce qu'on luy pût dire, il voulut que l'on marchast : mais pour en monstrer l'exemple aux autres, il s'enfonça le premier dans l'espoisseur des tenebres : portant dans l'esprit un chagrin plus noir que ne l'estoit l'obscurité de cette sombre nuit qui regnoit alors : et qui estoit cause que l'on ne pouvoit discerner aucuns objets, dans cette grande Forest. 
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<div0 type="partie" n="IV" id="page_CYRUS04">
<div1 type="livre" n="premier" id="page_CYRUS0401">
<div2 id="page_CYRUS040101" type="sequence" n="Panthée">
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<pb id="page_2096" n="V04-P007"/>Apres avoir marché assez longtemps, peu à peu la Forest s'éclaircissant, et le jour commençant de paroistre ; Cyrus retrouva le bord de la Riviere : et ses Guides se reconnoissant, reprirent le chemin du lieu où ce Prince vouloit aller. Enfin il arriva en un endroit, d'où il desouvrit des Chariots et des Gens de guerre, qui alloient assez loing 
<pb id="page_2097" n="V04-P008"/>devant luy : cette veuë le troubla estrangement : et confondit de telle sorte dans son coeur, la joye, la douleur ; l'amour ; la jalousie ; l'esperance ; et la crainte : qu'il ne sçavoit luy mesme ce qu'il sentoit. Il prononça pourtant le nom de Mandane, en regardant Feraulas : et doublant le pas en luy monstrant ces Chariots, allons, luy dit-il, allons jouïr de la veuë de nostre Princesse, et troubler du moins la joye de nostre Rival. Commençant donc d'aller assez viste, il joignit quelques Cavaliers, qui estoient demeurez deux cents pas derriere les Chariots et les Troupes : et les reconnoissant d'abord pour estre Medes ; le Roy d'Assirie, leur dit-il, n'est il pas aupres de la Princesse Mandane ? Nous n'en sçavons rien, Seigneur, reprirent ils, car aussi tost apres le combat que nous fismes hier contre Abradate, comme il vit qu'au lieu de delivrer la Princesse ; il n'avoit fait que prendre la Reine de la Susiane, il parut tout furieux, et prit une autre route, avec une partie de ses gens. Quoy, s'escria Cyrus, Mandane n'est pas dans ces Chariots que je voy ? Non Seigneur, repliquerent ils, et l'on donna advis au Roy d'Assirie, qu'elle estoit de vostre costé : si bien que voulant vous aller joindre, et avoir part à sa delivrance, il prit un sentier destourné que ses Guides luy enseignerent : par lequel il devoit aller couper chemin au Roy de Pont, apres avoir passé la Riviere à un lieu dont nous avons oublié le nom ; esperant mesme retrouver peut-estre Abradate et vous rejoindre. Mais puis que vous estes icy sans luy, nous ne sçavons plus où il est, ny ou est la Princesse Mandane : y ayant aparence que vous n'en avez pas apris de nouvelles, puis que nous vous revoyons sans la revoir. Cyrus fut si surpris et si affligé, d'aprendre que Mandane n'étoit 
<pb id="page_2098" n="V04-P009"/>point delivrée ; de sçavoir que s'il eust tousjours suivy le chemin qu'il tenoit d'abord il l'auroit pû delivrer : et de ce que son Rival avoit peut-estre la gloire de combatre pour elle à l'heure mesme qu'il parloit : que sans tarder davantage en ce lieu là, et sans aller jusques aux Chariots où estoit Panthée, il retourna sur ses pas en diligence, envoyant seulement Araspe, qui se trouva aupres de luy pour avoir soing de cette Reine. Il retourna donc jusques au premier lieu où il pouvoit passer la Riviere : et marchant presque aussi viste que s'il eust esté seul, il sentoit des transports de colere contre luy mesme, qu'il n'avoit pas peu de peine à retenir. Il souhaitoit que le Roy d'Assirie eust trouvé Mandane : il desiroit qu'il ne l'eust pas encore rencontrée quand il le joindroit : et ne pouvant enfin demeurer d'accord avec luy mesme de ses propres desirs, il souffroit une peine incroyable ; principalement quand il pensoit, que selon les aparences, le Roy d'Assirie auroit desja delivré Mandane, quand il y arriveroit : où ce qui estoit encore le pire, que ny l'un ny l'autre ne la pourroient peut estre delivrer. Apres avoir marché tres long temps sans rien aprendre, il rencontra des Cavaliers que le Roy d'Assirie qui avoit sçeu qu'il avoit repassé la Riviere luy envoyoit : pour luy dire qu'il suivoit tousjours le Roy de Pont, avec esperance de le pouvoir bien-tost joindre : mais qu'il l'advertissoit qu'il venoit d'aprendre qu'il avoit laissé la Riviere à sa gauche : et qu'il avançoit tant qu'il pouvoit vers une autre qu'il faloit qu'il traversast, auparavant que d'estre en Cilicie, Cyrus à cét advis redoublant encore sa diligence, quoy que les chevaux des siens fussent tres las, fit tant qu'en fin il joignit le Roy d'Assirie : et par un bizarre sentiment d'amour et 
<pb id="page_2099" n="V04-P010"/>de jalousie tout ensemble, il n'eut gueres moins de joye que de douleur, de voir qu'il n'avoit pas delivré Mandane. Ces deux illustres Rivaux se rendirent conte de tout ce qu'ils avoient fait : et forcez par la necessité, ils donnerent un quart d'heure à leurs gens pour faire un leger repas, et pour faire repaistre leurs chevaux au Village où ils se rencontrerent : apres quoy ils furent ensemble avec plus de diligence qu'auparavant, suivant tousjours la route du Roy de Pont : qui estoit contraint d'aller lentement, à cause du Chariot où estoit Mandane. Enfin apres avoir marché jusques au Soleil couchant, ils découvrirent cette autre Riviere dont on leur avoit parlé. Mais ce qui les surprit extrémement, c'est qu'ils aperçeurent qu'un grand Pont de bois par où ils esperoient la passer, venoit d'estre rompu : et que jettant les yeux de l'autre costé de l'eau, ils virent dans une grande Prairie, à quatre on cinq cens pas du bord, environ cinquante chevaux seulement, et un Chariot, qu'ils creurent bien estre celuy où estoit la Princesse qu'ils cherchoient : car ce Pont presque entierement rompu le faisoit assez connoistre. Ils estoient pourtant un peu embarrassez à comprendre pourquoy il n'y avoit que cinquante chevaux, et ce qu'estoient devenus les autres : mais enfin ils ne doutoient point du tout, que ce ne fust la Princesse Mandane. Comme ce Fleuve est fort profond et fort rapide, et que de plus il estoit extrémement débordé, il n'y avoit point de possibilité de le passer : Cyrus et le Roy d'Assirie le voulurent toutesfois essayer, mais ce fut inutilement : et ils penserent estre noyez l'un et l'autre. Outre cela, il faloit faire prés d'une journée, auparavant que de trouver un autre Pont : et retourner d'autant 
<pb id="page_2100" n="V04-P011"/>en arriere, n'y en ayant plus depuis le lieu où ils estoient, jusques à la Mer, où ce Fleuve se jette. Ils ne pouvoient pas mesme passer dans des Bateaux, car il n'y en avoit point où ils estoient : et il n'y en avoit mesme gueres sur toute cette Riviere, qui n'est pas navigable, à cause de son impetuosité : et qui n'estant pas non plus poissonneuse, fait qu'il n'y a que fort peu de Barques de Pescheurs. Ainsi ne sçachant que faire, la veuë de ce Chariot, qui s'éloignoit tousjours, mettoit l'ame de ces deux Princes à la gehenne. Le Pont estoit si absolument rompu, qu'il n'y avoit pas moyen d'imaginer aucune voye de faire un faux Pont de planches, quand mesme ils en auroient eu : ainsi sans sçavoir, ny pouvoir que faire, ils regardoient ce Chariot, qui peu à peu s'éloignoit d'eux : si bien que le Soleil s'estant, couché et ce Chariot estant entré dans un Bois de Cedres, qui est sur une Montagne, au delà de la Prairie, ils le perdirent de veuë : et perdirent presques la vie, en perdant l'esperance de pouvoir delivrer Mandane. Car quand ils venoient à penser, qu'ils estoient si prés de cettte Princesse, sans pouvoir pourtant s'en aprocher davantage : et qu'au contraire elle s'éloignoit tousjours plus ; ils ne pouvoient supporter leur douleur, sans en donner des marques bien visibles. Mais quoy qu'ils souffrissent tous deux le mesme mal, ils n'avoient pourtant pas la consolation qu'ont les mal-heureux de se pleindre ensemble : au contraire la conformité de leur affliction, en redoubloit encore la violence : et s'ils n'eussent pas eu tous deux une generosité qui n'estoit pas moins grande que leur passion, il leur eust esté absolument impossible d'agir ensemble comme ils agissoient. 
<pb id="page_2101" n="V04-P012"/>Toutesfois Cyrus estoit encore plus affligé que le Roy d'Assirie : qui se fiant tousjours un peu au favorable Oracle qu'il avoit reçeu à Babylone, ne desesperoit jamais de rien : Mais pour Cyrus qui n'avoit pas ce secours dans ses mal-heurs, il craignoit tout, et n'esperoit presque aucune chose. Le Prince Tigrane, le Prince Phraarte, et toutes les autres Personnes de qualité, faisoient ce qu'ils pouvoient pour les consoler tous deux : principalement Cyrus, qui avoit l'amour de tout le monde, mais c'estoit inutilement. Comme ces Princes jugeoient que les Troupes que devoit avoir laissées le Roy de Pont au deça de la Riviere, ne pouvoient pas estre fort esloignées, ils se tinrent sur leurs gardes, et marcherent en bon ordre, en retournant sur leurs pas, pour aller vers cét autre Pont où l'on pouvoit passer ce Fleuve. Cependant l'Amour, qui ne fait faire que des actions heroïques, aux coeurs qui en sont possedez : fit que Cyrus et le Roy d'Assirie ne pouvant se resoudre à marcher si lentement avec tant de monde, prirent seulement cent Chevaux : Cyrus commandant absolument au reste de ses gens, d'attendre de ses nouvelles en ce lieu là, et de garder le Pont, de peur qu'Abradate ne s'en saisist, s'il aprenoit qu'ils fussent allez apres Mandane. Tous ces autres Princes le suivirent en cette occasion : et furent aussi bien que luy avec le plus de diligence qu'ils purent, vers l'endroit où l'on pouvoit passer la Riviere : ils furent pourtant contraints de laisser reposer une heure ou deux leurs chevaux : apres quoy, ils reprirent leur chemin, et le lendemain à la pointe du jour ils passerent ce Fleuve, et eurent au moins la consolation de penser que rien ne les separoit plus de Mandane. Cyrus crût à propos d'envoyer 
<pb id="page_2102" n="V04-P013"/>Feraulas à Tarse, vers le Prince de Cilicie, pour luy dire la chose : et pour le prier de faire deffendre par tous les Ports des son Païs, que l'on ne laissast embarquer nuls Estrangers : apres quoy il continua de s'informer de ce qu'il cherchoit, et de suivre la route qu'il s'imaginoit que le Roy de Pont auroit pû tenir. Mais comme la nuit les surprit, ils s'arresterent à la premiere Habitation : et dés la pointe du jour ils remonterent à cheval, et marcherent non seulement jusques au soir, sans rien aprendre de ce qu'ils vouloient sçavoir, mais jusques au lendemain à midy. Comme la Cilicie en cét endroit n'est pas extremement large, ils estoient desja assez prés de la Mer, lors qu'ils virent venir vers eux deux hommes à cheval, qu'ils ne pouvoient pas connoistre, estant encore fort esloignez : mais en aprochant davantage, Cyrus reconnut le cheval de Feraulas : si bien que sans en rien dire au Roy d'Assirie, qui le suivit pourtant un moment apres ; emporté par sa passion, il piqua droit vers Feraulas : et il demeura fort surpris, de voir que cét autre qui estoit aveques luy estoit Ortalque : ce mesme homme qui avoit eu ordre d'aller escorter Martesie, et qui avoit tant tardé à revenir. Une rencontre si inopinée le surprit extrémement : neantmoins comme il croyoit qu'Ortalque ne luy pouvoit dire de nouvelles que de Martesie ; et qu'il pensoit que c'estoit à Feraulas à luy en aprendre de Mandane : quelque estime qu'il eust pour cette sage Fille, il ne s'en informa point d'abord : et regardant Feraulas, comme pour deviner ce qu'il avoit à luy dire ; et bien, luy dit-il, Feraulas, sçaurons nous où est ma Princesse, et le Prince de Cilicie a t'il pû faire ce que j'ay souhaité de luy ? Seigneur, luy repliqua-t'il, 
<pb id="page_2103" n="V04-P014"/>je suis au desespoir d'estre obligé de vous dire, que quelque diligence que j'aye pû faire, je suis arrivé quatre heures trop tard, avec les ordres du Prince de Cilicie, au Port où le Roy de Pont et la Princesse Mandane se sont embarquez. Quoy Feraulas, reprit Cyrus, Mandane n'est plus en Cilicie ! Non Seigneur, luy répondit-il, et elle s'embarqua dés hier à midy. Ce qui a causé ce malheur, adjousta-t'il, c'est que le Prince de Cilicie estoit allé à la chasse quand j'arrivay à Tarse : ainsi il falut que je l'y allasse trouver, ce qui emporta beaucoup de temps, car il estoit assez loing. Comme je l'eus rencontré, et que je luy eus dit precisément l'endroit ou nous avions veu le Chariot de la Princesse, il jugea qu'infailliblement le Roy de Pont alloit s'embarquer à un Port où il m'envoya à l'heure mesme, avec son Capitaine des Gardes : et avec ordre aux Magistrats de la Ville de retenir tous les Estrangers qui voudroient se mettre en Mer : envoyant aussi plusieurs autres personnes en divers autres lieux, avec le mesme commandement. Enfin, Seigneur, que vous diray-je ? j'arrivay quatre heures plus tard qu'il ne faloit : mais par bonheur j'ay trouvé Ortalque, qui a eu ordre de la Princesse Mandane de vous venir trouver. De la Princesse Mandane ! reprit Cyrus, et comment est il possible qu'il en sçache quelque chose ? Seigneur, repliqua Ortalque, vous serez sans doute bien surpris, quand je vous diray qu'ayant eu l'honneur par vos commandemens d'escorter les Dames avec qui Martesie partit de Sinope, je les conduisis heureusement jusques au bord de la Riviere d'Halis, sur laquelle elles se mirent, afin de se délasser : envoyant leur Chariot en un lieu où elles le devoient rejoindre. Ainsi me faisant mettre 
<pb id="page_2104" n="V04-P015"/>dans leur Bateau, les deux cens Chevaux que je commandois, marcherent sous la conduite de mon Lieutenant le long du rivage. Nous n'eusmes pas fait une journée sur ce grand Fleuve, que la Parente de Martesie tomba malade : mais avec tant de violence, que l'on fut contraint de s'arrester à un Chasteau qui est basty sur le bord de cette Riviere. Estant donc abordez en ce lieu là, où il n'y a point de Village qui ne soit à plus de vingt stades du bord de l'eau ; je fus demander à parler à celuy qui y commandoit : mais comme il voyoit des gens de guerre, il fit grande difficulté de m'accorder ce que je voulois de luy. Il voulut sçavoir qui j'estois ; où j'allois ; et qui estoient ces Dames : mais comme nous estions en Paphlagonie, où je sçavois qu'il y avoit de la division entre les Peuples, je desguisay le Nom des Dames et le mien, et je dis seulement que j'estois leur Parent, et que je n'avois autre dessein que de les escorter. Il eut pourtant encore beaucoup de peine à se resoudre à ce que je souhaitois : Toutesfois à la fin luy disant qu'il n'entreroit que des Dames dans son Chasteau : et qu'il y auroit de l'inhumanité à n'assister pas une Personne malade, le pouvant faire sans danger : il consentit à la recevoir et à l'assister à la priere de sa femme qui l'en pressa fort, et qui me parut estre une Personne bien faite. Je fus donc retrouver Martesie : et faisant porter sa Parente dans une Chaize que le Capitaine de ce Chasteau nous envoya, je conduisis ces Dames jusques à la Porte : m'en allant apres donner ordre au logement de mes gens, au Village le plus proche de là. Ce Capitaine voulut toutesfois m'obliger le lendemain à loger aussi chez luy, mais je ne le voulus pas : et je me contentay d'avoir 
<pb id="page_2105" n="V04-P016"/>la permission d'y entrer, pour sçavoir des nouvelles de Martesie et de sa Parente, qui fut admirablement bien assistée, par un Medecin et par un Chirurgien qui estoient dans ce Chasteau, et qui n'en sortoient point depuis longtemps, à ce que quelques gens du lieu où je fus loger me dirent. Comme Martesie est infiniment aimable, elle fut bien tost aimée de la femme de ce Capitaine : de sorte que parlant un jour ensemble, elle luy dit qu'ils estoient heureux à trouver occasion d'assister les Dames malades : et comme Martesie sçavoit que sa chere Maistresse avoit passé sur ce mesme Fleuve, elle luy demanda si elle en avoit eu quelque autre occasion que celle que sa Parente luy en avoit donnée ? Elle luy respondit qu'il y avoit desja plus de trois mois que la plus belle Personne du monde estoit malade chez eux : mais que se trouvant beaucoup mieux presentement, elle en partiroit bien tost. Martesie devenuë encore plus curieuse par ce discours, s'informa de sa condition et de son Nom, et la pria de la luy faire voir : mais cette Dame luy dit qu'elle ne sçavoit ny son Nom ny sa condition : et que si son Mary descouvroit qu'elle luy eust dit qu'elle estoit dans ce Chasteau, il luy en voudroit sans doute mal. Elle luy aprit de plus, que la difficulté qu'il avoit faite de les laisser entrer, estoit parce que cette Dame estoit chez luy : que cependant elle estoit en un Apartement du Chasteau, assez esloigné de celuy où on les avoit mises : et où personne n'entroit, que les gens qui la servoient, et une Fille qu'elle avoit amenée avec elle, qui ne la quittoit jamais. Qu'il y avoit aussi un homme fort bien fait, et qui avoit pensé mourir de douleur, pendant la violence du mal de cette belle Personne. Apres cela, Martesie 
<pb id="page_2106" n="V04-P017"/>la pria de luy dépeindre la beauté de cette Dame, et la mine de cét homme dont elle parloit : et par la response que cette Femme luy fit, elle creût que la Princesse Mandane et le Roy de Pont estoient certainement dans ce Chasteau. Comme elle estoit appuyée sur une fenestre qui donnoit sur la Riviere, elle vit un grand Bateau si semblable à celuy dans lequel elle avoit esté avec la Princesse, qu'elle demanda à cette Femme si ce n'étoit point celuy qui avoit amené chez eux cette belle malade ? et l'autre luy ayant dit qu'ouy, Martesie ne douta presques plus du tout que ce qu'elle pensoit ne fust vray. Elle dissimula pourtant sa joye, jusques à ce qu'elle m'eust dit ses soupçons, ce qu'elle fit le mesme jour : nous resolusmes donc ensemble qu'elle tascheroit de gagner par des caresses et par des presens, cette Femme, qui luy avoit descouvert la chose, afin qu'elle luy fist voir la Personne dont elle luy avoit parlé : car comme elle estoit fort jeune, elle estoit fort propre à se laisser persuader de cette sorte. Enfin, Seigneur, Martesie le fit avec tant d'adresse, que le lendemain sans que le Mary s'en aperceust, cette Femme la mena par un Escalier dérobé, à une Chambre qui donnoit vis à vis de celle de cette belle Inconnue : et comme les fenestres en estoient ouvertes, elle n'y fut pas longtemps qu'elle ne vist la Princesse Mandane et Arianite, qui s'apuyant contre une des Croisées, parloient ensemble avec beaucoup de melancolie. Ha Ortalque, s'escria Cyrus en l'interrompant, comment n'avez-vous point delivré cette Princesse ? Vous le sçaurez, Seigneur, repliqua t'il, en vous donnant un peu de patience. Martesie ayant donc bien reconnu la Princesse Mandane, en fut 
<pb id="page_2107" n="V04-P018"/>si surprise, que sans raisonner sur ce qu'elle faisoit, elle s'avança à moitié hors de la fenestre : et fit un si grand cry, que la Princesse tournant la teste, et jettant les yeux de son costé, la reconnut d'abord, et ne fut gueres moins surprise de sa veuë, que Martesie l'estoit de la sienne. Cette rencontre fut si surprenante, qu'il leur fut absolument impossible de ne tesmoigner pas qu'elles se connoissoient : mais par bonheur le Roy de Pont n'estoit point alors dans la Chambre de la Princesse : et la seule femme du Capitaine du Chasteau, s'aperçeut de l'agreable surprise de ces deux Personnes. Bien est il vray qu'elle en fut elle mesme si estonnée, qu'elle ne pût se resoudre de laisser longtemps Martesie jouïr de ce plaisir là : joint qu'Arianite entendant ouvrir la Porte de la Chambre de la Princesse fit signe à Martesie qu'elle se retirast. Enfin, Seigneur, estant bien assurez que Mandane estoit dans ce Chasteau, je fis resoudre Martesie à me permettre d'entreprendre de le forcer. Elle voulut toutesfois essayer de parler à la Princesse, mais ce fut inutilement : car cette femme qu'elle avoit gagné, n'avoit point de credit sur ceux qui gardoient Mandane. Ainsi nous estant resolus à tout hazarder pour delivrer la Princesse, je trouvay moyen d'avoir des Eschelles : je fis tenir nostre Bateau tout prest à ramer : et par un endroit de la Muraille qui n'estoit pas hors d'escalade, je fis dessein de tenter la chose la nuit suivante. Mais par malheur le Roy de Pont qui depuis le temps que la Princesse estoit demeurée malade en ce lieu là, avoit envoyé vers Abradate, pour luy demander retraite dans sa Cour, et escorte pour y aller par les Matenes, que la Riviere d'Halis traverse : par 
<pb id="page_2108" n="V04-P019"/>malheur, dis-je, il advint que ce Prince vit arriver quatre cens Chevaux de la Susiane, qui venoient pour querir la Princesse. De sorte que le Roy de Pont ne les vit pas plustost, qu'il resolut de partie dés le lendemain : ce qu'ayant esté sçeu par Martesie, elle m'en advertit : et je me resolus aussi, quoy que la partie ne fust pas égale, à ne laisser pas d'attaquer le Roy de Pont dés qu'il marcheroit : ne pouvant plus entreprendre de forcer ce Chasteau, où il y avoit tant de monde. Cependant Martesie qui vouloit du moins suivre sa chere Maistresse, si elle ne la pouvoit pas delivrer ; fit si bien, que s'en allant hardiment par cét Escalier dérobé à la chambre qui estoit vis à vis de celle de la Princesse, elle apella Arianite de toute sa force, et luy dit que si leur Maistresse n'obtenoit pour elle la permission de luy parler, elle se desespereroit. Cette Fille luy fit signe qu'elle eust patience : et en effet nous sçeusmes depuis que justement dans le temps que Martesie luy parloit, la Princesse aprenoit au Roy de Pont qu'elle estoit retrouvée : et : qu'elle vouloit absolument l'avoir aupres d'elle ; ce que ce Prince luy accorda ; ne sçachant pas que je fusse à vous, et croyant que par quelques bizarres avantures elle seroit demeurée le long de ce Fleuve, comme Mandane elle mesme y estoit depuis demeurée malade. Enfin, Seigneur, Martesie et sa Parente, qui se portoit beaucoup mieux, aussi bien que ces autres Femmes, furent mises aupres de la Princesse, qui les receut avec une joye extréme. Cependant il falut qu'elle se resolust à partir, et à s'embarquer, pour aller jusques à la Mantiane, où des Chariots la devoient attendre. Mais Seigneur, pourquoy differer à vous dire que le lendemain j'attaquay les gens qui escortoient 
<pb id="page_2109" n="V04-P020"/>le Roy de Pont ? que comme le nombre n'estoit pas esgal, presque tous mes compagnons y perirent : et que l'y fus blessé en quatre endroits, sans pouvoir empescher que ce Prince (qui d'abord s'estoit jetté à terre l'Espée à la main, et qui fit des choses prodigieuses) n'emmenast la Princesse : qui eut du moins la consolation d'avoir Martesie avec elle. Mais pour sa Parente, comme c'estoit une personne qui estoit mariée, Martesie obtint du Roy de Pont la permission de la renvoyer chez elle : ce qu'il fit, priant ce Capitaine du Chasteau, de la faire conduire au lieu où son Chariot l'estoit allé attendre. Pour moy, Seigneur, quoy que je fusse tres blessé, je ne laissois pas encore d'aller apres quelques Cavaliers, et de les suivre l'Espée à la main : lors qu'il en vint deux, qui par les ordres de la Princesse empescherent qu'on ne me tuast : et me faisant prisonnier ils me remenerent tous ensemble à ce Chasteau, avec priere à ce Capitaine de me bien traiter, et de me faire penser aveques soing ; ce qu'il fit tres civilement. Pendant que je fus chez luy, j'apris qu'il estoit nay Sujet du Roy de Pont : et que par diverses avantures, il s'estoit marié en ce païs là : et y estoit devenu Gouverneur de ce Chasteau, qui est scitué en Paphlagonie : et où le Roy de Pont s'estoit veû contraint d'aborder, le lendemain que Martesie et Orsane furent laissez le long du rivage : parce que la Princesse s'en affligea si fort, qu'elle en tomba malade à l'extremité. Cependant, Seigneur, je n'ay pas plustost esté guery, que je suis allé à Suse : où ce Capitaine avec qui je fis assez grande amitié durant que je fus chez luy, m'assura que je trouverois la Princesse. J'y fus donc, et je la trouvay en effet : et comme le Roy 
<pb id="page_2110" n="V04-P021"/>de Pont ne pouvoit pas craindre un homme seul, et que la Princesse a un si grand Empire sur luy, que hors sa liberté il ne luy peut rien refuser ; j'eus la permission d'estre à elle, parce qu'il creût que j'y estois auparavant, et qu'il ne songea point que je fusse à vous. Quelques jours apres, je sçeus que Cresus Roy de Lydie, avoit envoyé vers Abradate, et qu'il se tramoit quelque grand dessein : cependant le Roy de Pont craignant que si vous apreniez en Armenie, ou il sçavoit bien que vous estiez, qu'il estoit : à Suse, vous ne tournassiez teste de ce costé-là, et qu'Abradate ne peust vous resister, il fit dessein d'en partir. Mais comme il y a asseurément quelque grande ligue entre plusieurs Princes, qui lie l'amitié de ces deux-là, Abradate ne voulut pas le laisser aller seul. La Reine Panthée aimant aussi fort Mandane, et ayant aussi bien dessein d'aller visiter un fameux Temple de Diane qui est dans le païs des Matenes, la voulut conduire jusques vers les frontieres de la Cilicie, esperant faire sa devotion à son retour. Mais comme ils arriverent au Fleuve aupres duquel elle a esté prise, afin de marcher plus commodement, et plus seurement aussi pour le Roy de Pont, ils se separerent : ce dernier conduisant Mandane du costé le plus esloigné de l'Armenie, et Abradate demeurant de l'autre, avec la Reine de la Susiane, qui se separa d'elle au passage de ce Fleuve : et qui continua encore de marcher du mesme costé où elle a esté prise par vos Troupes : parce que c'estoit le chemin du lieu où elle vouloit aller. Pour nous autres, nous marchasmes tousjours aveques tant de diligence, qu'il vous eust esté difficile de nous voir encore, comme vous nous vistes sans doute à travers de la 
<pb id="page_2111" n="V04-P022"/>Riviere : si ce n'eust esté qu'Abradate apres avoir esté deffait, vint nous rejoindre, quelque temps devant que nous y fussions, suivi seulement de quinze ou vingt des siens. Cette veuë affligea sensiblement le Roy de Pont : car il connut bien qu'Abradate avoit esté attaqué et vaincu : mais lors qu'il l'eut joint, et qu'il luy eut apris que Panthée estoit prisonniere, il en eut une douleur extresme. J'estois alors derriere ces Princes, de sorte que comme ils estoient tous deux fort affligez, ils ne prirent pas garde à moy, et j'entendis qu'Abradate dit au Roy de Pont, qu'il le conjuroit de luy redonner ses Troupes, afin d'aller apres les Ravisseurs de Panthée. Comme le Roy de Pont n'avoit que mille Chevaux ; qu'Abradate n'en avoit plus que quinze ou vingt des mille qu'il avoit eus ; et que le Roy de Pont avoit sçeu en marchant qu'il estoit suivi, il fit comprendre à Abradate, que ce seroit exposer Mandane, et s'exposer luy mesme inutilement, que d'aller peut-estre attaquer toute vostre Cavallerie avec si peu de gens. Au reste, luy dit il, ne craignez rien pour la Reine vostre Femme : car Cyrus est le plus genereux Prince du monde : et pour ce qui est de Ciaxare, tant que nous aurons la Princesse Mandane en nos mains, il ne mal-traitera pas Panthée. C'est pourquoy, luy dit il, laissez moy aller jusques au Pont, que je dois rompre apres l'avoir passé : et retournez vous en apres executer promptement et genereusement ce que vous avez promis à Cresus : et attendez la liberté de Panthée, par la mesme voye qui la donnera à toute l'Asie. Enfin, Seigneur, apres plusieurs autres discours, où l'on voyoit bien qu'il y avoit beaucoup d'incertitude en leurs esprits, et que je ne pouvois pourtant pas tous entendre : 
<pb id="page_2112" n="V04-P023"/>nous allasmes au Pont, où Abradate quitta ce Prince, et dit adieu à Mandane : qui ayant sçeu la prise de Panthée : l'asseura que si elle estoit en vos mains, elle y estoit seurement : le conjurant d'obliger le Roy de Pont à la rendre à Ciaxare, à condition de luy faire rendre Panthée. Abradate estoit si occupé de sa propre douleur, qu'il n'entendit pas bien cette proposition : de sorte que le Roy de Pont craignant que Mandane ne redist encore la mesme chose, et qu'Abradate n'y fist quelque reflexion, il commanda que le Chariot marchast, apres avoir pris cinquante chevaux seulement. Comme nous eusmes passé la Riviere, les gens d'Abradate de leur costé, et ceux du Roy avec qui j'estois du leur, rompirent ce Pont de bois, et chacun d'eux prit son chemin : c'est à dire Abradate celuy de Suse parle haut des Montagnes, et le Roy de Pont celuy de la mer de Cilicie. Mais lors que la Princesse Mandane, aupres du Chariot de laquelle je me trouvay, eut aperçeu toute vostre Cavalerie à travers de la Riviere, durant que nous estions dans la Prairie, je n'ay jamais veû une Personne plus affligée qu'elle me le parut. Elle vous regarda, Seigneur, autant qu'elle vous pût voir : car elle s'imagina bien que vous estiez en ce lieu là en Personne : et nous estions desja bien avant dans le Bois ou nous entrasmes, qu'elle regardoit encore, comme si elle eust pû vous aperçevoir. Enfin, Seigneur, nous arrivasmes trop heureusement au Port, où le Roy de Pont vouloit s'embarquer : il y trouva mesme un Vaisseau prest à faire voile pour Ephese, où il fut reçeu : et il s'embarqua le lendemain à midy, qui fut hier. Mais deux heures devant que de partir, Martesie me tira à part : et me dit que je m'échapasse, comme j'ay fait, et 
<pb id="page_2113" n="V04-P024"/>que je vous donnasse cette Lettre, que je venois vous aporter, lors que j'ay rencontré Feraulas, qui sortoit de la Ville aussi bien que moy. En disant cela Ortalque en presenta une de la Princesse Mandane à Cyrus, qui la prit avec autant de joye que le Roy d'Assirie en eut de douleur. Il eust bien voulu ne la lire pas devant luy : mais ne pouvant differer à voir ce que sa Princesse luy mandoit ; et trouvant mesme un moment apres quelque douceur à l'ouvrir devant son Rival ; il la décacheta, et y leut ces paroles.
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<q>LA PRINCESSE MANDANE, A Cyrus.</q>
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<q>Comme je ne sçay pas si le Roy mon Pere est encore à son Armée, et que je ne doute point que vous n'y soyez, c'est à Vous que je m'adresse : pour vous prier de faire en sorte que la Reine de la Susiane soit bien traittée. C'est par elle que j'ay sçeu qu'il est maintenant permis à l'Illustre Artamene d'estre Cyrus : et elle a pris tant de soin d'adoucir ma captivité, que je suis obligée de tascher de rendre la sienne la moins rigoureuse qu'il 
<pb id="page_2114" n="V04-P025"/>me sera, possible. Je ne vous dis point que je suis la plus malheureuse Personne du monde, car vous ne pouvez pas l'ignorer : mais pour reconnoistre autant que je le puis, la generosité que vous avez, d'exposer tous les jours vostre vie pour ma liberté, je n'ay qu'à vous dire que je ne souhaite avec gueres moins d'ardeur la continuation de vostre gloire et de vostre bon heur, que la fin des malheurs de</q>
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<q> MANDANE.</q>
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Cette Princesse avoit encore adjousté en Apostille,<q>Apres vous avoir mandé à faux, que j'allois en Armenie, je n'ose presque plus vous dire, que je crois que l'on me mene à Ephese.</q>Lors que Cyrus eut achevé de lire cette Lettre, il ne pût s'empescher de regarder le Roy d'Assirie, de qui il rencontra les yeux dans les siens : mais avec tant de chagrin et tant de marques de douleur, que la joye de Cyrus en augmenta encore de la moitié. Toutesfois pour demeurer dans les termes de leurs conditions, et pour n'avoir point de secret pour toutes les choses où la Princesse Mandane avoit interest : Cyrus leut tout haut la Lettre de la Princesse : ce qui ne fut pas un petit redoublement de douleur pour le Roy d'Assirie. Car quoy que cette lettre ne fust presques qu'une lettre de civilité ; neantmoins il y avoit certaines paroles si cruelles pour luy, 
<pb id="page_2115" n="V04-P026"/>principalement vers la fin, qu'il eut beaucoup de peine à n'esclatter pas : et à ne donner point de marques trop violentes de sa jalousie et de son desespoir. Il changea de couleur diverses fois : il fit mesme quelque action de la teste et de la main, qui faisoit voir son inquietude : et levant les yeux vers le Ciel, et les attachant apres fixement dans ceux de Cyrus ; allons trop heureux Prince, dit-il en soûpirant, allons à Artaxate, afin d'aller promptement en Lydie : pour voir ce que les Dieux ont resolu de nostre destin. Apres cela le Roy d'Assirie marcha le premier : et sans attendre que Cyrus luy respondist, il se mit à s'entretenir luy mesme si profondément, qu'il estoit aisé de connoistre qu'il souffroit beaucoup. Cependant Cyrus qui ne vouloit pas perdre de temps, ny aller à Tarse, y envoya un des siens remercier le Prince de Cilicie, qui s'estoit desja disposé à le recevoir : et reprenant le mesme chemin par où ils estoient venus, ils joignirent ceux de leurs gens qu'ils avoient laissez à ce Pont : et furent rejoindre Panthée dans un Chasteau, qui estoit sur les Frontieres d'Armenie, où Araspe l'avoit conduite. Comme elle avoit esté recommandée de bonne main à Cyrus, il ne vit pas plustost Araspe, qu'il luy ordonna de la faire servir avec tout le respect deû à sa condition : et quelque resolution qu'il eust prise de ne la voir point, par le chagrin qu'il avoit eû d'aprendre que Mandane n'estoit pas delivrée, et que c'estoit seulement elle qui estoit prisonniere : il changea de dessein et voulut la voir. Bien est il vray qu'il fit presque un secret de cette visite : parce qu'il souhaita que le Roy d'Assirie n'en fust pas : afin de pouvoir parler de sa chere Princesse avec plus de liberté. Ainsi 
<pb id="page_2116" n="V04-P027"/>dés qu'il fut dans ce Chasteau, il fut à l'Apartement d'Araspe : où feignant d'avoir à faire avecques luy, il demeura presques seul. Comme il estoit assez prés de celuy de la Reine de la Susiane, il y fut sans estre suivi que d'Araspe et de Feraulas, et sans estre veû : et c'est ce qui fit dire à tout le monde que Cyrus avoit esté si fidelle à Mandane, qu'il n'avoit pas mesme voulu regarder cette Reine, parce qu'on la disoit estre une des plus belles Personnes de la Terre. Cependant il est certain qu'il la vit, mais il la vit pour l'amour de Mandane : et comme il sçeut par Araspe, qu'elle estoit fort en peine d'Abradate, il luy fit dire ce qu'il en sçavoit, en luy envoyant demander la permission de la voir : de sorte que lors qu'il entra dans sa chambre, cette belle et sage Reine le reçeut avec beaucoup de civilité. Et sans donner aucune marque de foiblesse pour sa Prison, Seigneur, luy dit elle, la Princesse Mandane avoit raison de me dire, que vous estiez le Prince du monde qui sçavoit le mieux user de la victoire : puis que toute captive que je suis, vous me faites la grace de me voir : et de m'envoyer assurer de la vie et de la santé du Roy mon Seigneur. Je ne veux point, luy dit-il, Madame, que vous me soyez obligée d'une chose si peu considerable : mais je veux qu'en vous donnant la peine de lire cette Lettre (adjousta t'il en luy monstrant celle de Mandane) vous connoissiez que je ne dois point avoir de part à tous les services que j'ay dessein de vous rendre. Car apres ce que la Princesse de Medie m'a escrit, je ne suis plus Maistre de mes volontez ; et je ne puis que suivre les siennes. Je veux bien Seigneur (repliqua Panthée, apres avoir leû la Lettre de la Princesse Mandane, et la luy avoir renduë) partager cette obligation 
<pb id="page_2117" n="V04-P028"/>entre vous d'eux : estant bien certaine que vous le souffrirez l'un et l'autre sans en murmurer. En suite Cyrus s'informa soigneusement de la santé de sa chere Princesse : et apres luy avoir demandé pardon de la liberté qu'il alloit prendre : il la conjura de luy vouloir dire, comment le Roy de Pont vivoit avec elle : n'osant pas luy demander comment elle vivoit aveque luy. Seigneur, reprit Panthée, pour vous mettre l'esprit en repos, je vous diray que le Roy de Pont est tellement esclave des volontez de la Princesse Mandane, que c'est une chose inconcevable, de voir qu'il ait la force de la retenir comme il fait : car excepté sa liberté, il n'est rien qu'il ne soit capable de luy accorder. Ainsi je puis vous assurer qu'il ne luy donne aucun sujet de pleinte, que celuy de ne la vouloir point abandonner, et de ne la vouloir point rendre. Pour moy j'ay fait toutes choses possibles pour l'y obliger : mais il m'a tousjours respondu qu'il ne le peut : et que quand il n'auroit autre satisfaction en toute sa vie, que celle d'empescher qu'un Rival ne la possede : il fuiroit tousjours par toute la Terre, jusques à ce qu'il eust trouvé un Azile assuré pour sa retraite, et un Protecteur assez puissant pour le deffendre. Ha Madame, s'écria Cyrus, les Dieux n'en sçauroient donner au Ravisseur d'une Princesse si innocente et si accomplie : en effet, reprit Panthée, il paroist assez que nous sommes desja punis, de luy avoir donné protection. Cyrus luy fit alors beaucoup de civilité : et luy dit que s'il n'eust pas despendu de Ciaxare ; et s'il ne se fust pas agy de Mandane, il luy auroit redonné la liberté. Mais qu'ayant apris qu'il se formoit une Ligue, dont le Roy son Mary estoit, il faloit voir auparavant ce que 
<pb id="page_2118" n="V04-P029"/>ce pouvoit estre : et que cependant il l'assuroit, qu'elle seroit servie avec tout le respect qui luy estoit deû. Panthée le remercia fort civilement : et ils se separerent tres satisfaits l'un de l'autre. En effet il eust esté difficile, que deux Personnes si accomplies, n'eussent pas eu beaucoup d'estime l'un pour l'autre en se connoissant : car si Cyrus estoit admirable en toutes choses, Panthée estoit une Princesse tres parfaite. Sa beauté estoit une des plus esclatantes du monde : et de celles qui surprennent le plus les yeux, et qui inspirent le plus d'amour. Elle avoit une majesté si douce, et une modestie si charmante, qu'on ne la pouvoit voir sans s'interesser en ses malheurs. Cependant Cyrus ordonna à Araspe, de la conduire à Artaxate, luy laissant cinq cens Chevaux pour cela : apres quoy remontant à cheval avec le Roy d'Assirie, il fit une si grande diligence, qu'en trois jours il arriva aupres de Ciaxare, auquel il rendit conte de son voyage. De là il fut chez la Princesse Araminte, où le Prince Phraarte estoit desja : il luy demanda pardon d'estre party sans luy dire adieu : l'assurant qu'à sa consideration, il n'avoit eu dessein que de delivrer sa Princesse, et qu'il n'avoit point eu celuy de perdre le Roy son Frere. Elle luy aprit aussi les inquietudes qu'elle avoit euës, par la crainte de recevoir quelque funeste nouvelle de son entreprise. Comme il estoit chez cette Princesse, on le vint querir : parce qu'il estoit arrivé un Courrier d'Ecbatane, qui pressoit encore Ciaxare d'y aller. Il en vint aussi un autre ce mesme jour d'Ariobante : qui mandoit qu'il estoit adverty qu'il y avoit desja quelque temps que Cresus avoit envoyé consulter divers Oracles, sur une entreprise importante qu'il vouloit 
<pb id="page_2119" n="V04-P030"/>faire : et qu'il avoit fait partir en un mesme jour des gens d'esprit, et de probité, pour aller à Delphes ; à Dodone ; mesme au Temple d'Amphiaraus ; à l'Antre de Trophonius aux Branchides qui estoient sur la frontiere des Milesiens ; et en Affrique, au Temple de Jupiter Ammon : afin que par la réponse de tous ces Oracles, il peust estre confirmé ou dissuadé d'executer son dessein : que cependant il armoit puissamment, et solicitoit tous ses Alliez d'armer comme luy. Les choses estant donc en ces termes, il fut resolu, veu mesme la mauvaise santé de Ciaxare, qu'il s'en retourneroit à Ecbatane, pour appaiser les troubles qui s'y estoient élevez : et que Cyrus avec toute son Armée marcheroit vers la Lydie : tant pour songer à la liberté de Mandane que l'on menoit à Ephese, que Cresus avoit conquestée : que pour s'opposer aux desseins de ce Prince quels qu'ils pussent estre. Ainsi l'ambition et l'amour demandant une mesme chose de Cyrus : il s'y porta avec toute l'ardeur que deux passions si violentes peuvent inspirer à un coeur heroïque et amoureux comme estoit le sien. On resolut aussi, que pour tenir Abradate en devoir, il faloit retenir Panthée, et la conduire en Capadoce, vers les Frontieres de Lydie : car on avoit sçeu par un Prisonnier, que ce Prince avoit assurément fait Ligue avec Cresus : ce qui confirmoit puissamment ce qu'Ortalque en avoit dit. Comme la Princesse Araminte ne souhaitoit pas de demeurer en Armenie, à cause du Prince Phraarte ; et que de plus Cyrus esperoit quelque chose de sa negociation aupres du Roy son Frere : il fut bien aise qu'elle prist la resolution d'aller avec la Reine Panthée, qui arriva à Artaxate, comme toutes ces resolutions se prenoient : et qui y fut 
<pb id="page_2120" n="V04-P031"/>traittée selon l'intention de Mandane, c'est à dire avec tous les honneurs possibles. Pour cét effet Araspe eut encore un nouvel ordre de Cyrus, d'en avoir un soin tout particulier : ce Prince luy disant, avec un sous-ris qui n'effaçoit pourtant pas la melancolie de ses yeux, qu'il ne croyoit pas pouvoir plus seurement, confier la plus belle Reine du monde, qu'au plus insensible homme de la Terre. Enfin deux ou trois jours apres cette grande separation se fit : car dés ce jour là, Ciaxare avec dix mille hommes, entre lesquels estoit Megabise, se prepara à s'en retourner à Ecbatane : et Cyrus accompagné des Rois d'Assirie, de Phrigie, d'Hircanie, et de tous les autres Princes qui estoient dans cette Armée, commença de décamper, et de la faire marcher vers la Lydie : apres avoir assujetty de nouveau un Royaume à Ciaxare, et dompté en suite les Chaldées. Le Prince Tigrane par l'amitié qu'il avoit pour Cyrus, et par la reconnoissance de ce qu'il avoit si genereusement laissé la Couronne au Roy son Pere, le voulut suivre à cette guerre : et Phraarte par sa propre generosité, et plus encore par l'amour qu'il avoit pour Araminte, ne le voulut pas abandonner : de sorte que la prévoyance de cette Princesse se trouva inutile. Cependant pour faire conduire la Reine de la Susiane et la Princesse de Pont plus commodement, Araspe avec cinq cens Chevaux prit un chemin un peu détourné de celuy de l'Armée, et partit mesme un jour auparant : ce qui fut cause qu'un Envoyé d'Abradate ne trouva plus la Reine sa Femme à Artaxate, ou il estoit venu pour la redemander : mais on luy répondit, qu'un Prince Allié des Rois de Medie, qui donnoit protection au Ravisseur de la 
<pb id="page_2121" n="V04-P032"/>Princesse Mandane, ne devoit rien obtenir, à moins que de l'obliger à la rendre. Auparavant que de partir, Cyrus fut dire adieu à la Reine d'Armenie, et prendre part à la douleur que la Princesse Onesile avoit de l'esloignement de son cher Tigrane : en suite dequoy chargé des voeux du Roy d'Armenie, et des acclamations de tout le Peuple d'Artaxate, il en partit pour aller conduire Ciaxare, jusques à trente stades loing de la route qu'il devoit prendre. Cette separation fut tendre et touchante de part et d'autre : Ciaxare luy parla de la Princesse Mandane, en des termes qui luy faisoient connoistre, qu'il y avoit autant de part que luy : et. Il luy donna un pouvoir si absolu, par toute l'estenduë de son Empire, qu'il ne l'eust pû avoir plus grand, mesme apres sa mort. Le Roy d'Armenie paya volontairement le Tribut qu'il devoit, et en offrit encore quatre fois autant pour les frais de cette guerre, ce que Cyrus refusa : se contentant de ce qui estoit legitimement deû. Cependant le souvenir de Mandane, fut toute son occupation et toute celle du Roy d'Assirie durant cette marche : et lors qu'ils estoient contraints d'estre ensemble, et qu'ils se surprenoient tous deux en cette resverie dont ils s'imaginoient aisément le sujet, ils en avoient du chagrin : et ils eussent bien voulu chacun en particulier, estre seuls à penser à cette Princesse. Ils sçeurent en aprochant de Capadoce que le Prince Thrasibule, non plus qu'Harpage, ne s'y estoit point arresté : et qu'Ariobante luy ayant seulement donné les Troupes qu'il avoit, pour joindre à celles qu'on luy avoit desja données, il estoit party en diligence, pour aller vers la basse Asie, l'amour et l'ambition ne luy permettant pas d'attendre que l'on eust fait de nouvelles levées. 
<pb id="page_2122" n="V04-P033"/>Comme Cyrus n'avoit que Mandane dans le coeur, et qu'elle luy avoit écrit qu'elle s'en alloit à Ephese : pour en estre pleinement éclaircy, il resolut d'y envoyer Feraulas déguisé : sçachant bien qu'il ne pouvoit choisir personne qui peust agir avec plus d'adresse, plus d'esprit, et plus d'affection que luy. Joint que puis que Martesie estoit avecque Mandane, il y avoit un redoublement d'obligation pour luy, à travailler à la liberté de cette Princesse. Il accepta donc cette commission avecques joye : et pendant que Cyrus tarda en Capadoce, pour laisser un peu reposer ses Troupes, et pour s'informer un peu mieux des desseins de Cresus : il prit le chemin d'Ephese, apres s'estre travesti, sans estre accompagné que d'un Esclave seulement. Le Roy d'Assirie de son costé, y envoya aussi un homme tres fidelle et tres entendu en toutes choses : cependant Cyrus recevoit des advis de toutes parts, des grands preparatifs de guerre que l'on faisoit à Sardis : mais quoy qu'on luy dist, et quoy qu'on luy mandast, on ne parloit point de Mandane : et on ne disoit point mesme avec certitude, ce que Cresus vouloit faire. Durant qu'il estoit en cette peine, on luy vint dire que le Roy de Phrigie venoit le trouver en diligence : parce qu'il estoit arrivé le matin à sa Tente trois Estrangers que l'on ne connoissoit pas, qui luy avoient apris quelque grande nouvelle : du moins à ce que l'on en pouvoit juger, par l'émotion qu'il avoit euë en leur parlant. Un moment apres ce Prince entra, comme un homme qui avoit en effet de grandes choses dans l'esprit : Seigneur, dit-il à Cyrus, il est bien juste que je vous parle de vos interests, avant que de vous entretenir des miens : et que je vous die que je vous amene un 
<pb id="page_2123" n="V04-P034"/>homme qui a veû aborder la Princesse Mandane à Ephese : et qui vous peut du moins assurer qu'elle n'a pas fait n'aufrage. Cyrus tout transporté de joye d'entendre le Nom de Mandane, et de sçavoir du moins avec certitude ou elle estoit ; demanda avec empressement au Roy de Phrigie, où estoit celuy qui luy avoit aporté cette nouvelle ? de sorte que ce Prince le faisant aprocher (car il l'avoit amené aveques luy) le presenta à Cyrus : qui le reçeut avec une douceur qui n'estoit pas moins une marque de son amour pour Mandane, que de sa civilité naturelle. Cét homme qui estoit Grec, et qui se nommoit Sosicle, estant de fort bonne condition, et ayant beaucoup d'esprit, respondit à Cyrus avec beaucoup de respect : et luy aprit fort exactement tout ce qu'il vouloit sçavoir de luy. Il luy dit donc qu'estant à Ephese, il avoit veû aborder un Vaisseau Cilicien : et qu'il avoit sçeu apres au Port, que le Roy de Pont estoit dedans. Qu'en effet il l'en avoit veû descendre, et en suitte la Princesse Mandane, que le Gouverneur d'Ephese avoit logée magnifiquement. Il luy dit encore, que cette Princesse estant allée au Temple de Diane pour faire ses devotions, s'estoit mise parmi les Vierges voilées qui y demeurent. Que le Roy de Pont l'ayant sçeu, avoit voulu faire effort pour l'en retirer : mais que le Peuple s'estoit esmeû, et ne l'avoit pas voulu souffrir ; de sorte qu'il avoit falu qu'il se contentast que le Gouverneur d'Ephese fist faire une garde fort exacte aux Portes de la Ville, et à l'entour de ce Temple, jusques à ce que l'on eust eu ordre de Cresus, vers lequel il avoit aussi tost : envoyé, et que les choses estoient en cét estat, lors qu'il estoit parti d'Ephese. Cyrus fit encore 
<pb id="page_2124" n="V04-P035"/>cent questions à Sosicle ; apres quoy le remerciant de l'avoir tiré de la peine où il estoit, il se mit à parler au Roy de Phrigie en particulier : se réjouïssant de ce que Feraulas pourroit peut-estre luy donner quelque advis favorable, puis qu'il ne pouvoit manquer de trouver la Princesse. Comme elle estoit en un lieu maritime, Cyrus ne jugeoit pas qu'il falust tourner teste de ce costé là, se souvenant toujours de l'advanture de Sinope : et il pensoit qu'il valoit mieux attendre qu'elle fust à Sardis, y ayant beaucoup d'aparence qu'on l'y conduiroit. Neantmoins l'impatience qu'il avoit de s'aprocher tousjours davantage d'elle, pensa luy faire changer de dessein, et prendre celuy de partir à l'heure mesme : mais le Roy de Phrigie luy dit qu'il sçavoit encore quelque chose, qui l'en devoit empescher, et l'obliger d'avoir seulement trois ou quatre jours de patience. En effet s'estant mis à luy parler bas, il parut bien par le visage de Cyrus, que ce que ce Prince luy disoit, le surprenoit extrémement, et luy donnoit mesme de la joye et de l'esperance. Le Roy d'Assirie estant arrivé, Cyrus forcé par sa generosité et par sa parole, luy aprit ce qu'il sçavoit de Mandane, et luy dit fidellement l'estat des choses : le Roy d'Assirie en fut aussi agreablement surpris que luy : mais enfin ayant trouvé que le Roy de Phrigie avoit raison, et qu'il faloit attendre l'advis qu'il devoit recevoir, auparavant que de rien entreprendre : Cyrus dit en suitte à ce Prince, qu'il vouloit sçavoir plus au long la merveilleuse avanture dont il ne luy parloit qu'en passant, n'estant pas juste qu'il ne s'interessast pas autant aux choses qui le touchoient en particulier, qu'il faisoit à celles qui le regardoient. 
<pb id="page_2125" n="V04-P036"/>Le Roy de Phrigie luy dit que Sosicle le satisferoit là dessus, quand il l'auroit agreable : et luy feroit mieux comprendre la cause de l'entreprise dont il faloit attendre l'effet. Apres cela Araspe vint trouver Cyrus, pour l'advertir que la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte estoient arrivées le soir auparavant, à une petite Ville qui n'estoit qu'à quarante Stades du Camp : de sorte que Cyrus ne le sçeut pas plustost, qu'il leur envoya faire compliment : et le lendemain il y fut luy mesme, suivi seulement d'Hidaspe, et de quelques autres, ne voulant pas y mener le Prince Phraarte, de qui la passion affligeoit Araminte. Mais comme Panthée s'estoit trouvé mal la derniere nuit, il ne vit que la Princesse Araminte, à qui il rendit conte de l'estat des choses ; sçachant bien qu'elle auroit de la joye d'aprendre, que peut-estre sans combatre le Roy son Frere, pourroit on finir cette guerre. Mais comme elle ne pouvoit pas comprendre parfaitement tous les divers interests de ceux qui tramoient la chose, à moins que de sçavoir toute la vie de deux personnes fort illustres, qui en faisoient tout le fondement : elle tesmoigna avoir une si forte envie de l'aprendre, que Cyrus pour la satisfaire, luy promit qu'il ne la sçauroit luy mesme exactement qu'en sa presence. Et en effet, ayant envoyé prier le Roy de Phrigie de luy envoyer Sosicle, il le fit au mesme instant : de sorte que comme il y avoit encore assez de temps pour luy donner audience, parce que Cyrus estoit allé de fort bonne heure visiter cette Princesse : Sosicle ne fut pas plustost arrivé, que le faisant aprocher, et le presentant à Araminte ; Voila, luy dit-il, Madame, celuy qui doit contenter vostre curiosité et la mienne : et 
<pb id="page_2126" n="V04-P037"/>vous aprendre des choses qui ne sont pas sans doute ordinaires : du moins ce que j'en sçay desja me semble t'il fort merveilleux. Je pretens toutefois, adjousta Cyrus, que Sosicle vous parle comme si je ne sçavois rien du tout de ce qu'il vous doit dire : et qu'il n'oublie aucune circonstance de la vie d'une Princesse de qui le Nom est aussi celebre par sa beauté et par sa vertu, que celuy de son Amant l'est par son courage et par son esprit. Apres que la Princesse Araminte eut joint ses prieres à celles de Cyrus, Sosicle sçachant bien qu'il importoit extremement aux personnes à qui il prenoit interest, que ce Prince s'affectionnast : à elles et les protegeast, luy obeïr avec joye, et commença son discours de cette sorte, adressant la parole à la Princesse Araminte. 
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<div2 id="page_CYRUS040102" type="sequence" n="Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : enfances et début des amours">
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<pb id="page_2127" n="V04-P038"/>HISTOIRE DE LA PRINCESSE PALMIS,ET DE CLEANDRE.
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Vous serez peut-estre étonnée, Madame, de voir qu'un Grec sçache si precisément, tous les interests de la Cour du Roy de Lydie : mais quand je vous auray dit que j'y fus mené à l'âge de dix ans, et que j'ay eu l'honneur d'estre élevé dans la maison de Cresus, aupres des Princes ses Enfans, vostre étonnement cessera, et je vous seray mesme plus croyable. Cependant pour vous faire mieux comprendre toutes les choses que j'ay à vous dire, il faut que je vous aprenne que mon Pere est de l'Isle de Delos (si fameuse par le celebre Temple d'Apollon) quoy que ses predecesseurs fussent originaires de Sardis, et d'une des premieres Familles de cette Ville. Mais enfin diverses avantures qui ne font rien à mon sujet, ayant changé leur fortune, et leur ayant donné un establissement considerable à Delos, ils y ont tousjours demeuré depuis : et mon Pere y vivoit assez heureusement, lors que le desir de voir la Patrie de ses Peres, le fit aller à Sardis. 
<pb id="page_2128" n="V04-P039"/>Vous trouverez sans doute encore estrange, que je commence mon recit, par des choses qui vous semblent prerentement inutiles aux avantures d'une Grande Princesse : mais je vous diray toutesfois, que si mon Pere ne fust point allé à Sardis, rien de tout ce que j'ay à vous aprendre ne seroit arrivé : et que par consequent il faut que vous sçachiez et tout ce que je vous ay desja dit, et tout ce que j'ay encore à vous dire. Un matin donc, du temps qu'il estoit encore à Delos, se promenant le long de la Mer, sur une Terrasse qu'il avoit fait faire à un jardin qu'il avoit derriere sa maison : et prenant plaisir à regarder toutes ces Isles qui environnent celle de Delos ; et qui à cause de leur scituation, s'apellent en effet les Isles Cyclades : il vit une Barque qui flottoit lentement au gré des Vagues, où il ne paroissoit personne dedans qu'une Femme, qui taschoit de la conduire, et qui ne pouvoit pourtant en venir à bout : car mon Pere voyoit bien que cette Barque alloit d'un costé quoy qu'elle fut sous ses efforts pour la faire aller de l'autre. Estant donc poussé de quelque curiosité, et de quelque compassion, de voir cette femme si occupée inutilement : il obligea quelques Mariniers, qui estoient assez prés de là, d'aller dans un Esquif, voir ce que c'estoit : et en effet ils y furent, et trouverent qu'il n'y avoit dans cette Barque que cette mesme Femme que mon Pere voyoit : et à ses pieds sur un Quarreau de drap d'or, un Enfant de trois ans admirablement beau : et qui sans se soucier du pitoyable estat de sa fortune, se mit à sous-rire à ces Mariniers, dés qu'ils aprocherent de la Barque où il estoit. La prodigieuse beauté de cet Enfant, et son action agreable et : enjoüée ; firent que tous grossiers qu'ils 
<pb id="page_2129" n="V04-P040"/>estoient, ils se resolurent de conduire cette Barque où celle qui la guidoit la vouloit mener : c'est pourquoy regardant cette Femme qui en tenoit le Timon, ils luy demanderent d'ou venoit qu'elle estoit seule, et où elle vouloit aller ? Mais ils furent estrangement surpris, de voir que cette Femme estoit muëtte : et ne pouvoit faire autre chose, que de leur monstrer Delos de la main : comme leur voulant dire que c'estoit là qu'elle vouloit qu'ils la menassent. Neantmoins comme C'estoit mon Pere qui les avoit envoyez, au lieu de la mener droit au Port ; ils la firent aborder au pied de la Terrasse où il se promenoit : et où il y avoit un escalier, par où l'on pouvoit aller jusques à la Mer. Cette Femme qui estoit fort âgée, s'affligea d'abord, de voir qu'ils ne faisoient pas precisément ce qu'elle vouloit : mais enfin comme elle fut plus prés, voyant bien à la mine de mon Pere que ce n'estoit pas un homme à faire outrage à l'Enfant qu'elle conduisoit, elle se r'assura un peu : et par cent signes qu'il n'entendit pas, elle luy voulut dire beaucoup de choses. tantost elle monstroit cet Enfant : tantost elle levoit les mains et les yeux au Ciel : et sans se pouvoir mieux faire entendre, et sans entendre ce qu'on luy disoit, elle donnoit une compassion extréme. Elle monstra à mon Pere des Tablettes de Cedre garnies d'or, dans lesquelles il y avoit écrit en Grec, en assez mauvais caractere, et d'une ortographe peu exacte. <q>Cet Enfant est recommandé au Dieu que l'on adore à Delos.</q>Mon Pere voyant donc cet Enfant si beau ; si 
<pb id="page_2130" n="V04-P041"/>aimable ; et si jeune. et voyant cette Femme si affligée, et sans avoir autre dessein, à ce que l'on pouvoit juger par ses signes, que de se remettre à la Providence des Dieux, n'ayant pour tous biens qu'un petit Tableau, dont la bordure estoit d'or, et d'un travail admirable : mais qui ne pouvoit pas, quand mesme on l'eust venduë ce qu'elle valoit, suffire pour la subsistance de cét Enfant et d'elle durant un fort long temps ; il se resolut d'avoit pitié de l'un et de l'autre, et de prendre soin de tous les deux. La Peinture qui estoit dans cette riche Bordure et qui y est encore, represente une jeune Personne, mais belle admirablement : habillée comme on peint quelquesfois Venus couchée sur un lict de Roses ; avec cette difference pourtant, qu'il y a une Draperie merveilleuse qui la couvre presques toute : et qui ne luy laisse qu'une partie de la gorge descouverte. Aupres d'elle, l'Amour est representé sans bandeau, qui se jouë avec son Carquois et ses fleches : et au bas de ce Tableau, il y a deux Vers Grecs qui disent. <q>L'Arc et les Traits du Fils, que tout craint et revere,Blesseront moins de coeurs que les yeux de la Mere.</q>Cette Femme müette en monstrant ce Tableau à mon Pere, luy fit comprendre par ses signes, qu'il le faloit garder soigneusement : mais il n'eut pas plustost jetté les yeux dessus, qu'il remarqua que le Cupidon qu'on y voyoit representé, estoit le Portrait de ce jeune Enfant, que l'on avoit trouvé dans la Barque. Ainsi il ne douta point, apres avoir leû cette inscription, que le visage de cette Venus ne fust celuy de la Mere : et que ce Tableau n'eust esté fait de cette sorte par galanterie. 
<pb id="page_2131" n="V04-P042"/>Si bien que trouvant quelque chose de fort extraordinaire en cette avanture : et la compassion, comme je vous l'ay desja dit, attendrissant son coeur ; il fit entendre par des signes à cette Femme, que si elle vouloit demeurer dans sa maison, avec l'Enfant qu'elle conduisoit, il en prendroit soin, et en seroit bien aise. Comme elle ne pouvoit pas mieux faire, elle y consentit, et comme mon Pere estoit veuf, et qu'il n'avoit que moy d'Enfans, il ne fut mesme pas marri de me donnée cette nouvelle compagnie, proportionnée à mon âge, car je n'avois que cinq ans en ce temps là. Il fit donc entrer cette Femme et cét Enfant dans sa maison, et congedia ces Mariniers, qui eurent la Barque de la Müette pour leur peine. Cependant mon Pere durant quelques jours ne faisoit autre chose que de tascher de s'éclaircir de ce que c'estoit que cette avanture sans le pouvoir faire : car plus cette Femme luy faisoit de signes moins il en comprenoit le sens. Il serra soigneusement le petit Tableau et les Tablettes qu'elle luy confia : et il fit mesme mettre le Quarreau de Drap d'or, sur lequel estoit cét Enfant dans la Barque, en lieu où il peust estre conservé : il luy fit aussi donner d'autres habillemens, afin de pouvoir garder les tiens : dans la pensée qu'il eut que toutes ces choses pourroient peut estre quelque jour servir à sa reconnoissance. Il observa aveque soing le begayement de cét Enfant, qui prononçoit desja quelques paroles : mais il n'y pût rien discerner assez nettement, pour en pouvoir tirer la connoissance de sa Patrie : car il y en avoit quelques unes Greques, et quelques autres qui ne l'estoient pas. A quelques jours delà, cette femme müette mourut : recommandant de telle sorte cét Enfant à 
<pb id="page_2132" n="V04-P043"/>mon Pere par des signes et par des larmes, qu'il se resolut en effet d'avoir mesme soing de luy que de moy. Comme il s'imagina bien, que la Barque dans laquelle cét Enfant avoit esté trouvé, veû comme elle estoit faite, ne pouvoit estre venuë que de quelqu'une des Isles Cyclades, il eust bien voulu les visiter toutes, pour tascher de descouvrir à qui il apartenoit : Mais comme il y en a tant, il n'eust pas esté aisé d'en faire une recherche exacte. Il ne laissa pas toutesfois d'envoyer exprès à quelques unes : et de se faire informer à la plus grande partie des autres par des Marchands de Delos qui y avoient commerce, si l'on n'y sçavoit rien de cette avanture, mais ce fut inutilement. Cependant ne sçachant pas le veritable Nom de cét Enfant, il luy donna celuy de Cleandre qu'il aimoit, à cause d'un fils qu'il avoit eu qui l'avoit porté, et qui estoit mort depuis peu de temps. Je ne m'amuseray point à vous dire les soings que mon Pere eut du jeune Cleandre : pour qui il conçeut une amitié qui n'estoit gueres differente de celle qu'il avoit pour moy. Mais je vous diray seulement, que comme cét Enfant inconnu estoit recommandé au Dieu que l'on adore à Delos, qui est celuy de toutes les Sciences : mon Pere luy fit en effet apprendre tous les choses qu'Apollon luy-mesme eust pû enseigner. Ainsi on peut assurer sans mensonge, que cét Enfant fut un prodige : et que dés sa cinquiesme année il ne venoit point d'Estrangers à Delos, qui n'eussent la curiosité de voir le jeune Cleandre. Car outre qu'il avoit une beauté admirable, il avoit desja un esprit si merveilleux, et une memoire si extraordinaire, que cela le faisoit passer pour un miracle. Nous vivions ensemble durant ce temps là, comme si nous eussions 
<pb id="page_2133" n="V04-P044"/>esté freres : mon Pere, ainsi que je vous l'ay dit, ne faisant presques aucune difference de luy à moy ; disant à ceux : qui luy en parloient, et qui y trouvoient quelque chose d'estrange, que nous luy avions tous deux esté donnez par les Dieux : et qu'ainsi il ne devoit point faire de distinction entre nous. Cleandre pouvoit donc avoir huit ans et moy dix, lors que l'on trouva dans la terre une vieille Lame de Cuivre, où estoit gravée une ancienne Prediction, qui disoit en faisant parler Jupiter,<q>J'ébranleray Delos, immobile qu'elle est.</q>Or, Madame, vous sçavez sans doute que tout le monde croit que cette Isle a esté long-temps flottante : et que l'on croit aussi qu'elle n'est devenuë ferme, que depuis que Latone y accoucha d'Apollon et de Diane : de sorte que cette Prediction fit croire à tout le Peuple, que cette Isle redeviendroit flottante comme autrefois : si bien que l'épouvante prit d'une telle façon à tous ceux qui l'habitoient, qu'elle pensa devenir deserte. Mon Pere fit tout ce qu'il pût pour r'assurer les esprits (car il estoit des plus considerables de l'Isle) mais il ne luy fut pas possible : et il falut plus d'une année entiere, auparavant que cette frayeur fust dissipée. Cependant comme en ce temps là il vint à Delos un Ambassadeur de Cresus, qui venoit aporter des Offrandes au Temple d'Apollon ; et que par quelques gens de sa suitte, mon Pere qui se nomme Timocreon, reçeut des Lettres de quelques-uns de ses Parents qui demeurent à Sardis, il se resolut de s'y en aller avec cet Ambassadeur : tant pour future le violent desir qu'il 
<pb id="page_2134" n="V04-P045"/>avoit de voir l'ancienne Patrie de ses Peres, que pour laisser dissiper la frayeur que les habitans de Delos avoient dans l'ame, et qui les avoit presques tous dispersez dans toutes les Isles Cyclades. Mais comme mon Pere ne pouvoit se resoudre d'abandonner ny Cleandre ny moy, il nous mena avecques luy : et ayant demandé passage à cet Ambassadeur de Cresus, qui s'apelle Menecée, nous nous embarquasmes dans son Vaisseau. Pendant cette navigation, il se fit une amitié assez estroite, entre mon Pere et cet Ambassadeur : car s'il m'est permis de parler si advantageusement de celuy qui m'a donné la vie, il est certain que Timocreon n'est pas un homme ordinaire. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que Menecée trouva tant de charmes en la personne du jeune Cleandre, qu'il ne pouvoit durer sans le voir : et il fut tout le divertissement du voyage. D'abord Menecée creut que nous estions freres : mais mon Pere l'ayant détrompé, et luy ayant apris de quelle façon il avoit trouvé Cleandre, cela redoubla son admiration : ne pouvant assez s'étonner de la conduite des Dieux, en de certaines rencontres. Et comme naturellement l'esprit des hommes aime les choses extraordinaires et qui ont de la nouveauté ; Menecée aima encore plus Cleandre, qu'il ne faisoit auparant qu'il sçeust la maniere dont il estoit venu à Delos. Comme nous fusmes abordez à une Ville d'Ionie, où cét Ambassadeur avoit à faire, nous fusmes apres par terre à Sardis, où mon Pere fut reçeu de tous ceux à qui il avoit l'honneur d'apartenir, avec toute sorte de civilité, et de témoignages de joye. Cependant dés le lendemain qu'il fut arrivé, Menecée luy envoya dire que le Roy le vouloit voir : et qu'il vouloit 
<pb id="page_2135" n="V04-P046"/>mesme qu'il luy menast Cleandre, et qu'il m'y menast aussi. Mais, Madame, auparavant que de m'engager davantage dans mon recit, il faut que je vous die en quel estat estoit la Cour de Lydie en ce temps là : et que vous sçachiez que Cresus avoit deux freres, dont l'un se nommoit Antaleon, et l'autre Mexaris, qui estoit encore fort jeune. De plus ce Prince avoit deux fils et une fille : l'ainé de ses Enfans qui se nommoit Atys, pouvoit avoit alors onze ou douze ans : et le second qui est müet, et qui se nomme Myrsile, en avoit bien neuf ou dix. La Princesse Palmis sa fille, n'en avoit que cinq ou six : mais toutesfois dés ce temps là, elle estoit desja un miracle de beauté. Comme la Cour ne faisoit que de quitter le deüil de la Reine de Lydie, quand nous arrivasmes à Sardis, il y avoit desja longtemps que l'on n'y avoit eu de divertissemens publics : jusques à une course de Chevaux que l'on faisoit, le jour mesme que Menecée presenta mon Pere au Roy, et m'y mena aussi avec Cleandre. Puis que vous n'ignorez pas sans doute la prodigieuse richesse de Cresus ny sa magnificence, je ne vous representeray point la somptuosité de son Palais : mais je vous diray seulement, que Cleandre et. moy qui estions alors en un âge où tout ce qui brille aux yeux plaist à l'esprit ; fusmes charmez de la veuë de tant d'or et de tant de richesse que nous vismes dans toutes les Chambres où nous passasmes. D'abord Cresus fut ravy de la beauté de Cleandre ; de sa grace : et de sa hardiesse : mais plus encore de cent réponses agreables qu'il luy fit, lors qu'il se mit à luy parler. Car comme il luy demanda ce qu'il luy sembloit de son Palais ? ce hardy Enfant luy répondit ; qu'il le trouveroit assez beau pour un Temple, et qu'il le trouvoit trop beau pour un 
<pb id="page_2136" n="V04-P047"/>Palais : ne luy semblant pas juste qu'Apollon que son adoroit à Delos, n'eust pas tant d'or que luy qui n'estoit qu'un homme : si ce n'estoit, adjousta t'il, qu'il eust encore plus de vertus, et plus de pouvoir qu'Appollon. Cette réponse sur prenant Cresus, il le fit aprocher de luy, et le mena dans une Galerie d'où il devoit voir la Course de Chevaux que l'on devoit faire devant luy, dans une grande place qui est au dessous de cette Galerie dans laquelle estoit toute la Cour avec les jeunes Princes et la petite Princesse Palmis, que Cleandre regarda fort attentivement. Cependant Cresus qui se divertissoit aux choses que disoit Cleandre, luy fit encore cent questions : et entre les autres, luy demandant s'il ne prenoit pas plaisir à voir ces courses de Chevaux ? il luy répondit qu'il en prendroit bien davantage à les faire luy mesme qu'à les regarder. Mais, luy dit Cresus, que feriez-vous du Prix que l'on donne, si vous l'aviez remporté ? et que feriez-vous au contraire, si vous ne le remportiez pas ? Si je ne le remportois pas, dit-il tans hesiter, j'en mourrois de dépit : et si je le remportois, je viendrois l'offrir à la Princesse vostre Fille que je voy aupres de vous. Enfin Madame, que vous diray-je ? Cleandre satisfit si fort le Roy, qu'il voulut que luy et moy fussions mis aupres des Princes ses Enfans : et connoissant mesme la capacité de mon Pere, il voulut aussi qu'il s'attachait à leur service. Ainsi il falut qu'il donnast ordre de faire transporter de Delos à Sardis tout ce qui estoit de nature à l'estre : et qu'il se resolust à demeurer en Lydie. De m'amuser à vous dire, Madame, toutes les premieres années de la vie de Cleandre, ce seroit abuser de vostre patience, et perdre un temps que je pourray mieux employer à vous raconter les 
<pb id="page_2137" n="V04-P048"/>actions heroïques qu'il a faites, qu'à vous dépeindre l'agrément de son enfance. Je vous diray toutes fois en general, que jamais personne n'a mieux reüssi que luy, en tous les exercices du corps, ny plus parfaitement apris tout ce qu'on luy a enseigné pour luy former l'esprit et le jugement. Le Prince Atys, au service duquel il fut particulierement attaché, et qui estoit assurément un des plus beaux Princes du Monde, l'aima avec une tendresse qui n'eut jamais de semblable : et le Prince Myrsile, tout müet qu'il est, luy a tousjours tant donné de marques d'affection, qu'il n'en pouvoit pas souhaiter davantage. Car, Madame, ce Prince müet ne l'est pas comme les autres müets le sont : parce que l'impossibilité qu'il a de parler, ne luy vient pas de ce qu'il est sourd, mais de quelque empeschement qu'il a à la langue. Ainsi entendant tout ce que l'on dit, il comprend aussi bien les choses que s'il parloit : de sorte que tout müet qu'il est, il y a peu de gens au monde, qui ayent plus d'esprit qu'il en a : et cela estant de cette façon, il n'eust pas esté possible qu'il n'eust point aimé Cleandre. Mais quoy qu'Atys et Myrsile fussent admirablement bien faits, si faut-il pourtant advoüer, que Cleandre avoit encore quelque chose de plus Grand qu'eux dans l'air du visage : et que quoy qu'il parust bien au dessous d'eux par sa condition, il estoit beaucoup au dessus par sa mine. Il eut donc fort peu de temps, l'amour du Peuple ; l'admiration des honnestes gens ; l'inclination de toutes les Dames ; et la faveur des Princes, de la jeune Princesse, et du Roy. Mais ce qu'il y eut de plus admirable fut que l'on remarqua toujours en Cleandre, que quoy que la fortune fist pour luy, il paroissoit encore estre infiniment au dessus 
<pb id="page_2138" n="V04-P049"/>de ses plus grandes faveurs. Ce n'en pas qu'il les méprisast, mais c'est qu'il en usoit bien : et que sans les chercher par des voyes lasches et basses, il les possedoit sans orgueil et sans vanité : et en faisoit part à tous ceux qui le meritoient, avec autant de liberalité que s'il eust esté Roy, comme celuy dont il recevoit ces graces. Dans les commencemens de nostre illustre servitude, toutes les fois que Cleandre alloit de la part des Princes faire quelques compliments à la jeune Princesse leur Soeur, cette admirable petite Personne, luy demandoit tousjours cent choses : tantost s'il ne s'ennuyoit point à Sardis ; une autrefois si le Temple de Delos estoit plus magnifique que ceux qu'il voyoit en Lydie : et luy faisant cent autres semblables questions, on remarquoit aisément, que Cleandre plaisoit à cette jeune Princesse. Car lors que les Princes luy envoyoient quelques autres de ceux qui estoient nourris aupres d'eux, elle se contentoit de répondre à ce qu'ils luy disoient de la part de leurs Maistres, sans faire une plus longue conversation. Il est vray que cela n'arrivoit gueres souvent : car Cleandre estoit si soigneux de se monstrer aux Princes, quand il jugeoit qu'ils auroient quelque chose à mander à la Princesse leur Soeur, qu'il estoit presques le seul qui y alloit : et de cette sorte il n'y avoit presques point de jour qu'il ne luy parlast. La grande disproportion qu'il y avoit de Cleandre à la Princesse Palmis, fit que sa Gouvernante ne trouva point mauvais qu'elle parlast plus à luy qu'aux autres : ainsi tant que son enfance dura, il fut le plus heureux du monde à toutes choses, puis que rien ne s'opposoit à tout ce qui luy pouvoit plaire. Nous vécusmes donc de cette sorte, jusques à sa quinziesme année, que 
<pb id="page_2139" n="V04-P050"/>quelques Subjets de Cresus se rebellerent : si bien qu'il falut aller à la guerre contre eux, où Cleandre fit des choses si surprenantes, qu'elles paroistroient incroyables à tout autre qu'à l'illustre Cyrus : qui ne peut sans doute pas croire qu'il y a t de l'impossibilité à estre jeune et extraordinairement brave tout ensemble, apres les Grandes actions qu'il a faites. Aussi Cleandre le parut il de telle sorte aux yeux de toute l'Armée, que l'on commença à ne parler pas moins de son courage, que jusques alors on avoit parlé de sa beauté, de son esprit, et de son adresse. Il reçeut mesme une blessure favorable au bras gauche, en voulant s'opposer à un des ennemis, qui vouloit fraper le Prince, ce qui redoubla encore sa faveur aupres de Cresus : si bien que lors que nous retournasmes à Sardis, apres avoir sousmis ces Peuples rebelles, on commença de ne regarder plus Cleandre comme un agreable Enfant, mais comme un fort honneste homme. Car encore qu'il fust tres jeune, comme il avoit autant de sagesse, de jugement, et de discretion, que l'âge et la raison en peuvent donner à qui que ce soit : et que l'on ne voyoit en luy de la jeunesse que ce qui la rend aimable, sans en avoir pas un des deffauts : on ne vescut plus aussi aveques luy comme l'on a accoustumé de vivre avec les autres jeunes gens, durant les premieres années qu'ils voyent le monde, et qu'ils sont de la conversation. Au contraire, au retour de cette Campagne, on traita tout à fait le jeune Cleandre en homme tres raisonnable : la Princesse mesme, qui avoit alors treize ans, commença de parler à luy avec un peu moins de liberté, et à le traiter moins familierement, quoy que ce fust toujours avec les mesmes bontez. En ce temps-là le 
<pb id="page_2140" n="V04-P051"/>Prince Atys, qui avoit dix-neuf ans, devint amoureux d'une personne qui estoit à la Cour, qui se nomme Anaxilée : et comme Cleandre estoit son plus cher Favory, il le fit confident de sa passion, et luy descouvrit le fonds de son coeur. Cette Personne est assurément fort belle : mais elle estoit d'une condition si disproportionnée à la qualité du Prince de Lydie, qu'il jugeoit bien que Cresus n'approuveroit pas qu'il en fist l'amoureux ouvertement, et qu'il s'y attachast aux yeux de toute la Cour. C'est pourquoy il taschoit de déguiser ses sentimens, et de paroistre fort civil et fort galant aupres de toutes les Dames en general, afin de cacher sa veritable inclination au Roy son Pere. Cleandre ne fut donc pas peu occupé durant quelque temps : il est vray que ce n'estoit pas son plus grand tourment : car Madame, il faut que vous sçachiez, qu'au retour du Roy à Sardis, la Princesse de Lydie parut si admirablement belle à Cleandre, qu'elle eut pour luy toutes les graces de la nouveauté : estant certain que quand il ne l'eust jamais veuë, il n'en eust pas esté plus surpris. Et certes il avoit raison, puis que pendant les dix mois que la guerre avoit duré, elle estoit encore si prodigieusement embellie, que tout le monde estoit contraint d'advoüer que l'on n'avoit jamais rien veû de si beau : de sorte que comme elle n'avoit pas moins d'esprit que de beauté, il ne faut pas s'estonner si l'ame de Cleandre ne pût resister à une passion, dont la cause estoit si puissante. La sienne eut cela d'extraordinaire, qu'il commença d'aimer sans esperance : et l'Amour s'empara de son coeur malgré luy, sans qu'il luy fust possible de luy resister. Il y avoit alors à Sardis un Prince nommé Artesilas, qui devint aussi fort 
<pb id="page_2141" n="V04-P052"/>amoureux de la Princesse Palmis : mais qui dans sa passion, avoit aussi quelques sentimens ambitieux. Ainsi on eust dit que l'Amour avoit pris naissance à la guerre : car au retour de celle que nous avions faite, la Cour changea de face entierement : et ce ne furent plus que des Festes, et des Parties de galanterie, qui durant quelque temps rendirent le sejour de Sardis fort agreable. Mais vers la fin de l'Hyver, on reparla de guerre contre les Misiens : et en effet le Printemps ne fut pas plustost venu, que Cresus se remit en campagne : et l'Esté tout entier fut employé à faire deux Sieges, et à donner deux Batailles : où Cleandre se signala encore de telle sorte, qu'estant party de Sardis simple Volontaire, il y revint Lieutenant General, sous le Prince Atys, qui commanda l'Armée vers la fin de la Campagne en l'absence de Cresus, que quelque incommodité avoit obligé d'en partir. J'ay sçeu depuis par une Personne qui est à la Princesse, et qui est ma Parente, qu'elle eut une joye extresme de la bonne fortune de Cleandre : disant à tout le monde qu'elle avoit tousjours bien preveu que ce ne seroit pas un homme ordinaire. Apres avoir donc vaincu les Misiens, les Chalibes, et les Mariandins, qui s'estoient joints à eux, nous revinsmes encore à Sardis : où Cleandre commença d'estre consideré d'une autre sorte. Car bien qu'il fust le mesme qu'il estoit auparavant ; neantmoins suivant la foiblesse ordinaire presque de tous les hommes, qui font une grande difference entre la Vertu malheureuse, et la Vertu en prosperité : non seulement tout le Peuple, mais mesme tous les plus honnestes gens, vescurent avecques luy d'une autre maniere ; et il vescut luy mesme d'une autre sorte. Car comme il devenoit tous les jours plus 
<pb id="page_2142" n="V04-P053"/>amoureux, parce que la Princesse devenoit en effet tous les jours plus belle et plus aimable, il estoit aussi plus chagrin. Comme je m'aperçeus aisément de cette melancolie, et que je n'en voyois point de cause raisonnable, je le suppliay de vouloir m'en dire le sujet : et je pris cette liberté, parce que je changement de sa fortune n'en ayant point aporté dans son coeur, il m'aimoit encore autant, qu'il m'avoit jamais aimé. Toutesfois il ne m'acorda pas d'abord ce que je luy demandois : et il falut qu'il fust estrangement pressé par sa douleur, pour se resoudre à m'advoüer qu'il aimoit, et qu'il aimoit la Princesse Palmis. Il est certain que je le pleignis extrémement, d'avoir une passion dans l'esprit, qui ne luy pouvoit raisonnablement permettre d'esperer, veû l'ignorance où il estoit de ce qu'il estoit né. Je fis donc tout ce que je pûs, pour tascher de le guerir d'un mal qui luy plaisoit, quoy qu'il en fust fort tourmenté : et je luy representay cent fois, que pouvant estre fort heureux, c'estoit une estrange chose, que de se rendre soy mesme volontairement infortuné. Mais quoy qu'il advoüast que j'avois raison, il ne pouvoit pourtant faire autrement : au lieu de combattre son amour aveques violence, il l'entretenoit aveques soing. Car il voyoit la Princesse le plus souvent qu'il pouvoit : il luy parloit toutes les fois qu'il en trouvoit l'occasion : il luy rendoit tous les services dont il se pouvoit adviser : et s'enchaisnant luy mesme, s'il faut ainsi dire, il gemissoit sous la pesanteur de ses fers sans oser se plaindre ouvertement : et tout heureux qu'il estoit en apparence, il estoit pourtant fort malheureux en effet. Car quand il venoit à penser, qu'il ne sçavoit point ce qu'il estoit, et qu'il y avoit lieu de croire 
<pb id="page_2143" n="V04-P054"/>qu'il ne le sçauroit jamais : son chagrin devenoit insuportable, qu'il n'estoit pas maistre de son esprit : et il me disoit des choses si touchantes, que je n'estois gueres moins affligé que luy. Cependant le Prince Atys, de qui la condition n'estoit guere moins considerable à la belle Anaxilée que son merite et son affection, en fut si favorablement traité, qu'il lia une amitié assez estroite avec elle, quoy que fort innocente : et jusques au point, qu'il ne songeoit plus qu'à bien cacher cette secrette intelligence qui estoit entre eux, non seulement aux yeux de Cresus, mais à ceux de toute la Cour. Si bien que ce Prince qui croyoit aveque beaucoup d'aparence, avoir un pouvoir absolu sur l'esprit de Cleandre, pensa que le mieux qu'il pouvoit faire pour tromper tout le monde, estoit de l'obliger à feindre d'estre amoureux d'Anaxilée : de sorte que l'envoyant quérir un matin, et l'entretenant en particulier ; mon cher Cleandre, luy dit-il, je ne sçaurois estre heureux sans vous : et si vous ne m'aidez à couvrir ma veritable passion, en faisant semblant d'en avoir pour Anaxilée, je me pourray cacher mon bonheur, que vous sçavez bien qui sera destruit, dés qu'il sera descouvert. C'est pourquoy je vous conjure de vouloir agir avec elle, comme si vous l'aimiez esperdûment, afin que toute la Cour le croye ; car si vous le faites, luy dit-il en l'embrassant, je seray le plus heureux de tous les hommes ; puis que non seulement toute la Cour croira sans peine que je ne songe point à elle : mais que le Roy et la Princesse ma Soeur croiront encore que vous en serez aimé. Ainsi vous demandant un office qui vous donnera de la gloire, j'espere que vous ne me le refuserez pas. Si vous aimiez quelque chose, luy dit-il, je n'aurois 
<pb id="page_2144" n="V04-P055"/>garde de vous faire cette priere : mais n'ayant pas remarqué que vous ayez aucun attachement à la Cour, je ne mets pas mon bonheur en doute. Seigneur (luy repliqua Cleandre fort surpris et fort affligé de ce que le Prince luy disoit) je sçay si peu déguiser mes sentimens, que je craindrois de descouvrir les vostres en les voulant cacher. Et puis (adjousta-t'il, esperant de pouvoir tourner la chose en raillerie) comment croyez vous qu'un homme que vous dites vous mesme qui n'a jamais rien aimé, peust persuader aisément qu'il aimeroit ? Croyez moy Seigneur, dit-il en sous-riant, pour pouvoir faire croire que l'on est amoureux, il faut avoir tesmoigné l'estre en quelque autre rencontre : et je ne pense pas qu'il y ait un homme au monde si peu propre que moy, à l'employ que vous me voulez donner. Vous avez tant d'esprit et tant d'adresse, luy repliqua le Prince de Lydie, que vous vous en aquiterez admirablement : car enfin il ne faut que parler tres souvent à Anaxilée : et principalement quand il y aura bien du monde, et que la Princesse ma Soeur y sera. Comme sa conversation est agreable, et que vous luy parlerez de moy que vous ne haïssez pas, j'espere qu'il ne vous ennuyera point avec elle : mais mon cher Cleandre, je vous prie afin. que la chose face plus viste un grand esclat, et vienne plus promptement à la connoissance du Roy, que vous faciez en sorte que la Princesse ma Soeur s'aperçoive le plustost qu'il vous sera possible, des soings que vous rendrez à Anaxilée. Cleandre rougit au discours du Prince : et parlant plus serieusement qu'il n'avoit fait, Vous n'ignorez pas Seigneur, luy dit-il, que je mourrois avec joye pour vostre service, si 
<pb id="page_2145" n="V04-P056"/>l'occasion s'en presentoit : mais si je puis le dire sans crime et sans vous fascher, je ne pense pas que je puisse faire ce que vous souhaitez de moy. Quoy Cleandre, reprit le Prince un peu étonné, vous ne pouvez parler souvent à une des plus belles Personnes du monde pour l'amour de moy ! est-ce que vous craignez d'en devenir amoureux ? Nullement Seigneur, répondit-il, et je sçay trop le respect que je vous dois. Mais j'ay une aversion si sorte au déguisement, que je suis persuadé que je ferois fort mal ce que vous m'ordonnez si je l'entreprenois. Entreprenez-le du moins, reprit le Prince, si vous ne voulez me desobliger : ou dites moy ingenûment ce qui vous en empesche. Car estant persuadé comme je le suis que vous avez beaucoup d'affection pour moy ; et sçachant de certitude que vous n'avez pas l'esprit bizarre : il faut bien de necessité qu'il y ait quelque raison cachée, qui face vostre resistance. En verité Seigneur, repliqua Cleandre, je ne scaurois vous dire d'autre excuse, que celle que je vous ay desja dite : Ne seroit ce point, adjousta le Prince, que je me serois trompé, lors que j'ay creu que vous n'aimiez rien ? Et ne seroit-il point vray que vous aimeriez quelque belle Personne, à qui vous craindriez de donner de la jalousie ? Si cela est, poursuivit-il, advoüez le moy sincerement : parce que si vous estes assez bien avec elle pour luy confier un secret, je consentiray que vous luy disiez le mien : et de cette sorte vous cacherez vostre passion aussi bien que la mienne : car je ne doute pas si vous aimez, que ce ne soit une Personne fort raisonnable. Que si vous n'estes pas encore en ces termes là, aupres de celle qui vous a assujetty, dites encore la chose avec la mesme sincerité, et je 
<pb id="page_2146" n="V04-P057"/>vous laisseray en repos. Cleandre se trouva alors estrangement embarrassé ; et s'il ne fust arrivé du monde qui rompit cette fascheuse conversation ; je ne sçay comment il eust pu répondre à un discours si prenant, sans donner beaucoup de marques de l'agitation de son ame au Prince de Lydie. Mais Artesilas luy estant venu faire une visite, Cleandre eut le temps de songer avec un peu plus de loisir, aux choses qu'il avoit à dire, puis que de tout ce jour là Atys ne pût avoir la liberté de renouer cette conversation. De sorte que Cleandre me cherchant, et me menant promener dans les jardins du Palais, il me raconta ce qui luy estoit arrivé : mais avec des termes si expressifs, pour me dépeindre l'inquietude où il avoit esté, pendant le discours du Prince de Lydie, que j'en avois moy mesme l'ame à la gehenne. Car imaginez-vous bien, me disoit-il, la bizarrerie de cette avanture, qui fait que j'aime passionnément une personne à qui je n'en ose donner aucune marque, et qui fait en suite que l'on mordonne de donner cent mille preuves d'affection à une autre que je n'aimeray jamais. Et ce qui est le plus estrange, c'est que l'on veut que j'en use ainsi, principalement afin que la Personne que j'adore croye que je suis amoureux d'une Fille que je n'aime point, que je ne scaurois aimer ; et que mesme on ne voudroit pas que j'aimasse. Ha Fortune, s'écrioit-il, c'est bien assez que j'aye le malheur d'aimer une Princesse à qui je n'oserois le dire ; sans que j'aille encore moy mesme luy persuader que je suis amoureux d'une autre. Mais puis que vous ne luy oseriez dire vostre passion, repris-je, et que selon les apparences vous ne la luy direz jamais, je ne trouve pas qu'il vous doive beaucoup importer 
<pb id="page_2147" n="V04-P058"/>de ce qu'elle pensera de vous. Ha Socicle, s'écria t'il encore, vous ne sçavez sans doute point aimer, car si cela estoit, vous comprendriez que quand un Esclave chargé de fers, et le plus respectueux du monde, aimeroit une Reine ; il l'aimeroit pourtant avec cet innocent desir qu'elle peut deviner sa passion : et puis qu'il vous faut découvrir le fonds de mon coeur, me dit-il, voila mon cher Sosicle l'unique terme de tous mes desirs. Je sçay bien, adjousta l'affligé Cleandre, qu'à moins que de perdre absolument la raison, je ne dois jamais songer à entretenir Palmis de l'amour que j'ay pour elle : mais je sçay bien aussi, qu'à moins qu'elle cesse de me voir, il faudra dans la suite du temps, qu'elle devine une partie des sentimens que j'ay pour elle. Que si cela estoit, il me semble mon cher Sosicle, que je serois heureux : cependant on veut que je mette moy mesme un obstacle invincible à la seule felicité que je me suis proposée : car comment la Princesse pourroit-elle deviner que je suis amoureux d'elle, si elle me le croyoit d'Anaxilée ? Ha non non, je ne me sçaurois resoudre à obeïr au Prince : et quand je le luy promettrois, je ne luy pourrois pas tenir ma parole. Mais, luy dis-je, si vous l'irritez, ne songez-vous point qu'il est Frere de Palmis : et que sans luy dire le veritable sujet de pleinte qu'il aura contre vous, il luy parlera peut-estre à vostre desadvantage ? Que voulez-vous que j'y face ? me répondit-il : je voudrois du moins, luy dis-je, advoüer au Prince que je serois amoureux, sans luy nommer la personne qui m'auroit assujetty. Mais, repliqua-t'il, ne jugez-vous pas que je dois autant craindre qu'Atys découvre ma passion, que je dois desirer que la Princesse Palmis la devine ? Ne disant point 
<pb id="page_2148" n="V04-P059"/>le Nom de celle que vous aimez, luy dis-je, il me semble que vous ne hazardez rien : le hazarderois tout, repliqua-t'il, car de la façon dont j'adore cette admirable personne, je n'aurois pas plustost advoüé au Prince que j'aime, que la confusion que j'en aurois, luy découvriroit mon secret : et luy feroit voir malgré moy l'Image de l'adorable Palmis dans le fonds de mon coeur où je la cache. Ce n'est pas que je ne sçache bien à mon grand regret, qu'il y a si peu d'apparence à la chose, qu'elle n'est peut-estre pas si aisée à soupçonner que je me l'imagine : Mais puis que ce Prince sçait par sa propre experience, que l'on peut aimer une personne beaucoup au dessous de soy : il pourroit aussi aisément croire, que l'on en peut aimer une beaucoup au dessus. Et puis, ne s'offenceroit-il pas que je luy fisse un secret de la cause de mon amour, luy qui me découvre si confidemment la sienne ; En un mot, parce que je sçay la chose, il me semble qu'il la scauroit : et cette confidence que je ne ferois qu'a demy, me semble trop dangereuse. Je luy en ferois donc une fausse, luy dis-je encore, et je luy nommerois quelque autre personne de la Cour : mais Sosicle, me répondit-il, le moyen que le Prince croye que je suis amoureux de cette Personne, s'il voit que je ne luy parle pas souvent ? Et si je luy parle souvent, le moyen que la Princesse ne s'imagine pas que je l'aime ? Enfin apres avoir bien raisonné sur cette bizarre avanture, nous nous separasmes sans rien resoudre : et le lendemain au matin, Cleandre se trouva aussi embarrassé à répondre au Prince, que s'il n'eust point eu de temps à s'y preparer. De sorte qu'Atys ne pouvant penetrer dans le fonds du coeur de Cleandre, eut l'esprit un peu irrité, 
<pb id="page_2149" n="V04-P060"/>de voir qu'il ne pouvoit l'obliger à ce qu'il souhaitoit de luy. Ce n'est pas qu'en le luy refusant, Cleandre ne luy dist les choses du monde les plus tendres : mais comme il ne luy disoit point de raison, et qu'il estoit amoureux, il sentoit tres vivement le refus qu'il luy faisoit, et sentoit beaucoup moins les témoignages d'affection qu'il luy rendoit par ses paroles. Atys cessant donc de presser Cleandre, garda pourtant dans son coeur un petit ressentiment : qui fit que durant quelques jours il le traita avec plus de froideur qu'à l'ordinaire, si bien qu'il y en eut un assez grand bruit dans la Cour. Comme la Princesse Palmis estimoit fort Cleandre, elle demanda au Prince son Frere d'où venoit ce changement là ? mais il luy répondit si ambigûment, qu'elle n'y put rien comprendre. De sorte que Cleandre estant allé chez elle une heure apres, elle se mit à le presser si fort, de luy aprendre ce qu'il y avoit entre le Prince et luy : qu'il ne fut gueres moins embarrassé à répondre à la Princesse Palmis, qu'il l'avoit esté à répondre au Prince de Lydie. Il avoit beau luy dire qu'il ne sçavoit point la cause de sa disgrace ; et qu'il se contentoit de sçavoir qu'il n'avoit jamais manqué au respect qu'il devoit au Prince, elle n'en estoit pas satisfaite. La chose alla mesme si loing, que Cresus en entendit parler : et demanda au Prince son Fils par quelle raison il ne vivoit plus avecque Cleandre comme auparavant ? A quoy ne pouvant pas bien respondre, parce qu'il n'avoit garde de luy en oser dire la cause, Cresus luy fit une grande leçon, contre l'inconstance de ceux qui changent de sentimens sans sujet : luy commandant de n'agir plus de cette sorte. Cependant il arriva que le Prince Atys et Anaxilée eurent un démesle 
<pb id="page_2150" n="V04-P061"/>ensemble de si grande importance, que ce Prince qui estoit violent de son naturel, rompit avec elle assez brusquement : et prit la resolution de la quitter pour toujours. Or comme le secret en amour, n'est jamais bien exactement observé, que tant que la passion qui l'a fait naistre dure : le Prince Atys qui n'avoit rien plus aprehendé au monde pendant qu'il avoit aimé Anaxilée, sinon que la Princesse Palmis sçeust sa passion, n'eut pas plûtost rompu avec cette Fille, qu'il eut une envie extréme de raconter son avanture à la Princesse sa Soeur : et d'autant plus qu'il ne sçavoit pas trop bien à qui en parler ; parce qu'il n'avoit jamais ouvert son coeur qu'à Cleandre, à qui il ne parloit pas encore avecque sa franchise ordinaire. De sorte qu'estant un jour seul avec la Princesse Palmis, et venant insensiblement à reparler avec elle de son changement pour luy : ce Prince commença de luy raconter sa foiblesse pour Anaxilée, et la cause de sa froideur pour Cleandre. Et s'étonnant luy mesme de se trouver si changé en peu de temps ; imaginez-vous, luy disoit-il, que lors que Cleandre me refusa de feindre d'aimer Anaxilée, et qu'il m'en donna de si mauvaises excuses : j'en eus un si sensible dépit ; et je comprenois si peu me devoir jamais trouver en termes d'avoir la liberté de vous parler d'une chose, que je voulois vous cacher avec tant de soing en ce temps là : que je n'eusse jamais creû vous devoir un jour entretenir de mes folies. Cependant j'avoüe que vous me faites aujourd'huy grand plaisir de souffrir que je vous les raconte : car encore que je n'aye plus dans l'esprit la mesme aigreur que j'avois alors pour Cleandre : et qu'au contraire je sente bien que je l'aime encore cherement : 
<pb id="page_2151" n="V04-P062"/>neantmoins comme je ne voy pas bien précisément par quelle raison il m'a resisté avec une opiniastreté si grande : je vous advoüe que j'ay quelque peine à me resoudre de parler avecques luy de la mesme chose qui nous avoit mis mal ensemble : ainsi ma chere Soeur, je ne vous suis pas peu obligé, de ce que vous m'écoutez favorablement. Ce n'est pas (répondit la Princesse, sans soupçonner que Cleandre fust amoureux d'elle) pour me décharger de vostre confidence, que je vay vous dire que vous ne devez, à mon advis, point vouloir de mal à Cleandre, de ce qu'il vous a refusé : mais c'est parce qu'en effet je croy qu'il n'est pas si coupable que vous pensez : et qu'il ne vous resista, que parce qu'il est amoureux. Car enfin je sçay qu'il a une passion pour vostre service, la plus grande que l'on puisse avoir : ainsi il faut necessairement conclurre, qu'il ne s'est opposé aux volontez de son Maistre que pour ne nommer point sa Maistresse. Mais puis que je luy nommois la mienne, reprit le Prince, pourquoy me faire un secret de son affection ? C'est parce, repliqua-t'elle en riant, que peut-estre Cleandre est plus discret Amant que vous : et puis, à vous dire la verité, il est plus ordinaire et plus seur, que le Prince confie son secret à son Favory, qu'il ne l'est au Favory de confier le sien à son Maistre. Mais ma Soeur, luy répondit-il, si Cleandre estoit amoureux, le moyen que l'on ne s'en aperçeust pas ? Comme je sçay, adjousta la Princesse, qu'il a grande impatience de se revoir avecques vous aux mesmes termes où il estoit auparavant sa disgrace, il faut que je luy propose de faire sa Paix, à condition qu'il nous dira confidemment qui il aime : ou du moins qu'il nous advoüe precisément 
<pb id="page_2152" n="V04-P063"/>s'il est vray qu'il aime quelque chose. Comme la Princesse disoit cela ; et qu'en effet poussée par un sentiment dont elle ne sçavoit pas elle mesme la cause, elle souhaitoit passionnément de sçavoir si Cleandre aimoit, et qui il aimoit ; il entra dans sa Chambre : de sorte que voulant se divertir, contenter sa curiosité, et remettre Cleandre tout à fait bien avecque le Prince, elle l'appella. Et comme il se fut aproché, Cleandre, luy dit elle, j'ay trouvé le Prince mon Frere si disposé à vous redonner son amitié toute entiere, que j'ay esté bien aise de vous dire promptement une nouvelle que j'ay creu qui vous seroit agreable. Mais j'ay mis une condition à cet accommodement, que je m'imagine que vous ne ferez pas difficulté d'observer. Je n'appelleray jamais, Madame, repliqua-til, d'un Arrest que vous aurez prononcé : et je m'estime si criminel d'avoir despleu à un Prince pour qui je voudrois mourir, qu'il n'est point de punition que je ne souffre sans en murmurer. Ce que je veux de vous presentement, dit elle en rougissant malgré qu'elle en eust, est que vous advoüiez au Prince mon Frere et à moy, s'il n'est pas vray que ce qui vous obligea à luy refuser de feindre d'aimer Anaxilée, fut que vous craignistes de donner de la jalousie à quelque belle Personne que nous ne pouvons deviner. Quoy Madame, répondit Cleandre fort surpris, vous sçavez aujourd'huy ce que le Prince vouloit vous cacher avec tant de soing dans le temps que j'eus le malheur d'estre contraint de luy refuser ce qu'il souhaittoit de moy ! Ouy, interrompit Atys, elle le sçait : et c'est ce qui vous doit assurer que je ne reveleray vostre secret à personne : car puis que je le luy ay dit, c'est une marque que 
<pb id="page_2153" n="V04-P064"/>je n'aime plus Anaxilée : et cela estant vous devez estre assuré qu'il n'y a que la Princesse ma Soeur en toute la Terre, à qui je voulusse confier une chose de cette nature. Seigneur, repliqua Cleandre, apres s'estre un peu remis, je suis bien aise que le discours que je viens d'entendre de la bouche de la Princesse, me mette dans les termes de pouvoir respondre sincerement : et de pouvoir vous assurer, que je n'ay point eu de peur de donner de la jalousie à personne, en feignant d'aimer Anaxilée. Ce que vous dites, repartit la Princesse, est à mon advis plus modeste que sincere : c'est pourquoy dites nous du moins un peu plus precisément si vous aimez, si vous ne voulez pas nous dire qui vous aimez. Mais Madame, reprit Cleandre, ne suffit il pas pour me justifier dans l'esprit du Prince, que je luy proteste douant vous, que je ne luy ay desobeï, que parce qu'il m'estoit absolument impossible de luy obeïr ? Non, respondit elle, cela ne suffit pas : car si les choses en demeuroient là, il faudroit vous faire grace pour vous pardonner, et vous traitter en coupable : où au contraire si vous faites ce que je veux, on dira qu'on vous fait justice, et on vous traittera en innocent justifié. Mais Madame, repliqua t'il, quand je n'aimerois rien, le moyen d'oser advoüer d'estre insensible à Sardis, où tout ce qu'il y a de plus beau au monde se trouve ? et si j'aime quelque chose, le moyen aussi de se resoudre de dire à deux Personnes à la fois, ce que je n'ay peut-estre jamais dit à celle qui cause ma passion (supposé qu'il soit vray que j'en aye) et ce que je ne luy diray peut estre jamais ? Sil n'y a que le nombre de conscients qui vous empesche de parler, reprit le Prince en sous-riant, je consens que vous 
<pb id="page_2154" n="V04-P065"/>ne disiez vostre secret qu'à ma Soeur, Non non, interrompit la Princesse, je ne suis pas si indulgente que vous : et je pretens que Cleandre vous advouë aussi bien qu'à moy qu'il est amoureux : autrement je le declare criminel, et envers vous, et envers moy. Pleust aux Dieux Madame (répondit Cleandre avec beaucoup de confusion sur le visage, et la regardant pourtant malgré luy d'une maniere tres passionnée, quoy que tres respectueuse) que vous pussiez voir dans mon coeur, mes plus secrettes pensées : puis que si cela estoit, vous verriez bien que je ne dis que ce que je dois dire. En verité ma Soeur, interrompit le Prince de Lydie, Cleandre me fait pitié : et je vous prie de ne le presser pas davantage. Car quand je me souviens quel dépit estoit le mien, lors que je croyois que l'on soupçonnoit quelque chose de ce que je voulois cacher, je sens la peine qu'il souffre. Vous estes trop bon, repliqua Cleandre, et la Princesse n'est pas si indulgente que vous. Je l'advoüe, dit-elle en sous-riant, et ce qui fait ma severité en cette rencontre, est que je trouve quelque chose d'offençant, à voir que vous ne me croyez pas assez discrette, pour me dire un mediocre secret : Et en effet advoüer simplement que vous estes amoureux, n'est pas dire toute vostre advanture. Et bien Madame, interrompit Cleandre tout hors de luy mesme, s'il ne faut que cela pour vous satisfaire, je l'advouë : mais de grace ne me demandez plus rien : car je mourrois mille fois plustost, que d'en dire jamais davantage. Quand vous serez mal avecque vostre Maistresse, reprit la Princesse en riant, comme le Prince mon frere l'est avec Anaxilée ; nous sçaurons toute vostre galanterie, comme je sçay presentement 
<pb id="page_2155" n="V04-P066"/>la sienne. Je ne pense pas Madame, repondit froidement Cleandre, que j'y sois jamais assez bien, pour y pouvoir estre mal. Le temps nous en éclaircira, adjousta-t'elle, cependant je vous declare innocent : et je prie le Prince mon frere de vous recevoir comme tel. Je ne sçay ma Soeur, reprit Atys fort agreablement, si apres que vous nous aurez accommodez Cleandre et moy, ce ne sera point en suite à Cleandre à nous accorder à son tour : car vous venez de railler de ma foiblesse si cruellement, que je ne sçay pas comment je le pourray souffrir. vostre raison est aujourd'huy trop libre, répondit la Princesse, pour craindre que vous vous fâchiez sans sujet : mais pour Cleandre, puis qu'il est amoureux il faut bien songer comme on luy parle : car j'ay entendu dire que les Amans sont fort chagrins, et fort aisez à mettre en colere. C'est sans doute par cette remarque peu advantageuse, interrompit le Prince Atys, que vous avez connu la passion qu'Artesilas que je voy entrer, a pour vous : vous estes bien vindicatif, reprit la Princesse en se levant, de me dire une raillerie si fâcheuse, en réponse d'une si douce. Atys ne pût pas repartir à ce discours, parce qu'Artesilas estoit si prés, qu'il eust pû entendre ce qu'il eust dit : mais comme resprit et la conversation de ce Prince ne luy plaisoient pas, et que sa visite avoit esté assez longue, il s'en alla, et emmena Cleandre avecque luy ; qui estoit bien fâché de laisser son Rival aupres de la Princesse. Le reste du jour il fut tousjours aupres du Prince de Lydie : qui recommença de le traiter selon sa coustume, c'est à dire avec beaucoup de franchise. Mais le soir estant venu, et estant dans la liberté de s'entretenir avecques moy, de ce qui luy estoit arrivé, je 
<pb id="page_2156" n="V04-P067"/>commençay de connoistre qu'il avoit un mal dont il ne guerirait jamais que par la mort. Ne suis-je pas bien malheureux ? disoit-il, je ne refuse au Prince Atys de feindre d'aimer Anaxilée, que de peur que la Princesse que j'adore ne croye que j'en sois effectivement amoureux, et qu'ainsi elle ne puisse deviner que je l'aime : et je voy aujourd'huy que cette mesme resistance que j'ay faite au Prince, a persuadé à l'incomparable Palmis que je le suis, et m'a mis dans la necessité de le luy advoüer malgré moy, d'une maniere qui luy fait croire sans doute que j'aime quelque personne qu'elle s'amuse à chercher dans la Cour et dans la Ville, et qu'elle ne peut trouver qu'en elle mesme. Car si cela n'estoit point, elle n'auroit pas raillé comme elle a fait : estant certain que si elle avoit eu le moindre soupçon de la venté, j'aurois veû quelques marques de colere dans ses yeux. Mais, luy dis-je, de la façon dont je vous entends parler, il semble que vous vous tiendriez heureux de l'avoir irritée : Cleandre s'arresta alors un moment ; puis reprenant la parole, je pense en effet, me dit-il, que plustost que de mourir sans qu'elle sçeust l'amour que j'ay pour elle, je consentirois à la voir en colere. C'est là une espece de faveur, repliquay-je en sous riant, que vous pouvez tousjours obtenir facilement : ha cruel Amy, me dit-il, je vous trouve tousjours plus ignorant en amour. Mais puis qu'il faut que je vous en aprenne tous les secrets, sçachez que je souhaite presque en un mesme instant, des choses toutes contraires les unes aux autres : que je ne suis jamais d'accord avec moy mesme : et que je n'ay pas plustost eu dit que je voudrois la voir irritée, pourveu qu'elle sçeust mon 
<pb id="page_2157" n="V04-P068"/>amour, que je m'en repens : et que l'aime mieux mourir que de luy déplaire. Mais comment, repris-je, avez vous donc eu la force de pouvoit dire en sa presence que vous aimiez ? je n'en sçay rien, repliqua t'il, mais je sçay bien que je ne l'ay pas plustost eu advoüé, que j'eusse voulu ne l'avoir pas dit. Car je me luis imaginé, qu'elle alloit d'abord connoistre mes veritables sentimens, et que j'allois voir dans ses yeux beaucoup de marques d'indignation : toutesfois un moment apres, j'ay connu avec beaucoup de douleur, qu'elle me croyoit amoureux, mais qu'elle ne soupconnoit pas que ce fust d'elle : de sorte que j'ay souffert tout ce que l'on peut souffrir. Ne me demandez donc point, Sosicle, ce que j'ay voulu qu'elle creust, quand je luy ay advoüé que j'aymois, car je n'en sçay rien moy-mesme : mais je sçay bien qu'à moins que d'estre Roy, il y a de la folie à s'obstiner d'aymer l'incomparable Palmis. Cependant quoy que je ne sçache pas seulement si je suis fils d'un homme libre, je l'aime. et je l'aimeray eternellement : et je ne puis mesme souffrir que le Prince Artesilas en soit amoureux. Comme les choses estoient en cét estat, il arriva à Sardis une augmentation de belle et agreable Compagnie : car le Prince Abradate second fils du Roy de la Susiane qui regnoit alors, et fils d'une Soeur de Cresus, que ce Roy avoit épousée, y vint : et en mesme temps la belle Panthée, fille du Prince de Clasomene vassal de Cresus, vint aussi demeurer à la Cour de Lydie, avec le Prince son Pere : de sorte que l'on renouvella tous les divertissemens à leur arrivée. En ce mesme temps encore, on vit venir à Sardis un Frere du Roy de Phrigie nommé Adraste : qui disoit 
<pb id="page_2158" n="V04-P069"/>avoir tué sans y penser un autre Frere qu'il avoit eu : et qui demandoit à estre purgé de ce crime, selon les Loix du Pais : qui sont à peu prés égales entre les Lydiens et les Grecs. Comme ce Prince estoit admirablement bien fait ; de beaucoup d'esprit, et que la cause de son bannissement paroissoit plustost un malheur qu'un crime, Cresus le receut fort bien : et suivant l'usage de Lydie, on le purifia dans le Temple de Jupiter expiateur : et apres cela, il parut à la Cour comme un Prince Estranger à qui l'on faisoit beaucoup d'honneur : Cresus luy donnant dequoy subsister selon sa qualité, et luy promettant mesme de tascher de faire sa paix, avec le Roy de Phrigie son frere. Il faut dire à la louange de Cresus, qu'il a fait une chose que jamais Prince que luy n'a faite : qui est d'assembler plus de Thresors que personne n'en aura jamais, et d'estre pourtant le plus magnifique Prince de la Terre : estant en cela fort opposé au jeune Prince Mexaris son frere qui n'estoit gueres moins riche que luy, mais qui a tousjours esté aussi avare, qu'Antaleon son autre Frere a esté ambitieux, et que Cresus estoit liberal. La Cour estant donc aussi grosse que je vous la dépeins, Esope si connu par ces ingenieuses Fables, qui cachent une Morale si solide et si serieuse, sous des inventions naïves et enjoüées, y vint aussi : et malgré la laideur de son visage, et la difformité de sa taille, la beauté de son esprit et la grandeur de son ame parurent avec tant d'éclat à Sardis, qu'il y fut admirablement bien reçeu. Et afin qu'il y eust de toute sorte de gens à cette celebre Ville ; Solon, si fameux partes Loix, y vint encore : qui d'abord fut receu de Cresus avec tous les honneurs imaginables. Ainsi on peut dire, que jamais Sardis 
<pb id="page_2159" n="V04-P070"/>n'avoit esté si remply de personnes illustres qu'il l'estoit alors : puis qu'en ce mesme temps, tout ce qu'il y avoit d'hommes excellents pour les Arts en toute la Grece venoient souvent en Lydie, ou y envoyoient de leurs ouvrages : de sorte que quoy que l'on y vist, et quoy que l'on y entendist, il y avoit tousjours dequoy aprendre, et dequoy se divertir. Mais bien que cette Cour fust la plus belle chose du monde, Cleandre y estoit pourtant le plus malheureux Amant de toute la Terre : parce qu'encore qu'il fust adore de toute la Cour, comme la Princesse Palmis ne sçavoit point qu'il l'aimoit, et qu'il n'osoit mesme le luy dire ; il vivoit avec un chagrin extréme ; et durant que le Prince Atys, Antaleon, Mexaris, Abradate, Adraste, Artesilas, et tous les autres de mesme vollée se divertissoient, Cleandre seul soûpiroit en secret : ne pouvant toutesfois s'empescher de faire voir quelques marques de melancolie dans ses yeux. Le Prince Myrsile à cause du seul deffaut qu'il a, estoit aussi tousjours assez resveur, et mesme assez solitaire : cependant la conversation estoit fort agreable chez la Princesse : qui sans soupçonner rien de la passion que Cleandre avoit pour elle, avoit seulement une forte curiosité de pouvoir aprendre de qui il estoit amoureux. Mais une curiosité si extraordinaire (à ce que j'ay sçeu par ma Parente qui me l'a dit depuis) que sans en pouvoir dire la raison, elle ne craignoit gueres moins en effet de sçavoir qui aimoit Cleandre, qu'elle le souhaitoit en aparence. Car cette fille m'a dit, que luy parlant un jour de cette pretenduë passion, et luy donnant commission de s'en informer ; elle s'estoit mise à vouloir deviner qui pouvoit en estre la cause : 
<pb id="page_2160" n="V04-P071"/>et comme cette Personne luy nomma presque toutes les Belles de la Cour, elle n'en trouva pas une qu'elle eust aprouvé que Cleandre eust aimée : et la chose alla si loing, que cette Fille qui s'appelle Cylenise, et qui est fort bien avec la Princesse, se mettant à rire : mais Madame, luy dit elle, vous ne voulez donc pas que Cleandre soit amoureux : ou vous voulez qu'il le soit beaucoup au dessus ou beaucoup au dessous de luy : car je vous ay nommé toutes les personnes vers lesquelles raisonnablement en l'estat qu'est : sa fortune presentement il peut tourner les yeux. Vous avez raison, luy dit la Princesse Palmis en rougissant, mais c'est que je ne cherche pas une Maistresse de Cleandre proportionnée à sa condition, puis qu'il ne la sçait pas luy mesme : ny à sa fortune, qui n'est encore que mediocre : mais à sa vertu, qui est fort extraordinaire : et c'est ce qui fait sans doute que je ne devine point qui il aime, parce que je ne trouve rien digne de son affection, parmy toutes celles que vous m'avez nommées : et qu'ainsi je concluds qu'il faut qu'il aime au dessous de luy. Voila, Madame, quels estoient les sentimens de la Princesse de Lydie pour Cleandre : qui se trouva encore diverses fois fort embarrassé à luy répondre. Car se souvenant qu'elle luy avoit dit qu'il découvriroit de qui il estoit amoureux, lors qu'il seroit broüillé avec la personne qu'il aimoit : elle luy demandoit tousjours en riant, quand l'occasion s'en presenteroit, s'il n'estoit point encore mal avec sa Maistresse : et s'il ne seroit point bien tost en termes de reveler son secret ? Si je vous l'aurois revelé, luy dit-il un jour, j'y serois sans doute fort mal : mais tant que je ne vous le diray pas, je ne 
<pb id="page_2161" n="V04-P072"/>dois point redouter sa colere. Quoy Cleandre, prit la Princesse, si je sçavois vostre passion, vous seriez bien mal avec elle ! et ne pourriez-vous pas me la dire sans quelle le sçeust ? Non Madame, répondit-il ; et je ne vous aurois pas plustost advoüé ce que vous voulez sçavoir, que la Personne que j'aime sçauroit mon crime, par la confusion qu'elle verroit dans mes yeux, et qu'elle m'en puniroit cruellement. Attendons donc, luy dit-elle en riant, que vous ayez querelle ensemble : et que vous ne soyez plus dans la crainte de l'irriter. C'estoit de cette sorte que la Princesse sans y penser, donnoit lieu à Cleandre de luy découvrir sa passion s'il en eust eu la hardiesse : cependant il pensa estre disgracié de Cresus, par une raison assez estrange. Je vous ay desja dit, ce me semble, que Solon avoit esté bien reçeu de ce Prince à son arrivée à Sardis : mais comme c'est la coustume des magnifiques, d'aimer que l'on loue leur magnificence : Cresus ayant fait monstrer tous ses Thresors à Solon, et luy ayant fait voir toutes ces prodigieuses richesses dont son Palais est remply ; il luy demanda s'il avoit veu quelqu'un plus heureux que luy pendant ses voyages ? Et conme ce Grand homme ne fait pas consister la felicité en de pareilles choses, il parla admirablement en Sage, mais il ne parla pas en bon Courtisan, ny en flateur. Au contraire, il luy dit qu'il en avoit connu plusieurs, et entre les autres, il luy nomma Tellus, qui estoit mort pour sa Patrie, et en gagnant une Bataille : disant enfin, Que nul n'estoit heureux avant sa mort. Cresus sçeut mesme que Solon avoit dit, qu'il preferoit la vertu de Cleandre, avec qui il fit amitié, à toutes les richesses du Roy de Lydie : et que ce Prince possedoit en luy un Thresor 
<pb id="page_2162" n="V04-P073"/>caché, qu'il ne connoissoit pas parfaitement ; et qui valoit beaucoup mieux que celuy qu'il monstroit avec tant de soing. Comme il n'est rien qui irrite plus l'esprit de tous les hommes, mais principalement des Rois, que de mépriser ce qu'ils estiment : Cresus ne pût souffrir la sincerité peu flateuse de Solon, et l'humeur enjoüée et complaisante d'Esope, luy plût beaucoup davantage : de sorte que ce Grand homme partit assez mal satisfait de luy. Comme Cleandre a sans doute l'ame tres genereuse, il voulut reparer ce manquement autant qu'il pût ; et mesme par les ordres de la Princesse, il eut un soin tres particulier de ce fameux Legislateur d'Athenes : et il le conduisit jusques à trente stades de Sardis ; ce qui irrita fort Cresus, ne pouvant souffrir que Cleandre eust eu la hardiesse de redoubler ses bons offices pour un homme de qui il croyoit avoir esté méprisé : si bien que cette petite chose pensa apporter un grand changement en la fortune de Cleandre. Toutesfois le Prince Atys, et la Princesse de Lydie, agirent si puissamment aupres de Cresus, qu'ils rirent enfin sa paix. Cependant Adraste devint si éperdûment amoureux de la Princesse Palmis, qu'Artesilas et Cleandre ne l'étoient pas davantage : Atys renoua aussi amitié avec Anaxilée, malgré tout ce qu'il avoit resolu : mais de telle sorte que ce ne fut plus un secret : et quoy que Cresus ne l'aprouvast point :, il ne laissa pas de donner cent marques publiques de sa passion. le pense aussi que des ce temps là Abradate et Mexaris devinrent amoureux de Panthée : neantmoins comme cette avanture ne tient pas à celle de la Princesse Palmis, je ne m'éloigneray point de mon sujet ; et je vous diray seulement, 
<pb id="page_2163" n="V04-P074"/>que ce fut alors que Cleandre fut le plus malheureux. Il eut pourtant la consolation de remarquer, que la Princesse de Lydie avoit une forte aversion pour ce nouveau Rival : mais il sçeut aussi que le Prince Atys n'estoit pas marry qu'Adraste songeast à la Princesse sa Soeur. Car comme le Roy de Phrigie n'avoit point d'Enfans, et que l'on disoit qu'il ne se remarieroit jamais, il y avoit apparence qu'Adraste devoit estre Roy : de sorte que croyant que ce Mariage seroit avantageux à la Princesse, il faisoit tout ce qu'il pouvoit, pour servir ce Prince auprès d'elle, et pour le faire agréer à Cresus. Il la pressa mesme si instamment à diverses fois, de vouloir estre favorable au Prince Adraste ; que ne sçachant plus quelles raisons luy dire pour l'empescher de prendre part à la froideur qu'elle avoit pour luy : elle s'avisa d'employer le crédit qu'avoit Cleandre sur l'esprit du Prince son Frere, ignorant l'interest qu'il y avoit ; et n'ayant pas sçeu qu'il avoit desja fait avec adresse tout ce qu'il avoit pû pour cela. Elle envoya donc querir Cleandre ; et le faisant entrer dans son Cabinet, apres qu'elle luy eut fait : un compliment pour preparer son esprit à luy accorder ce qu'elle souhaitoit de luy ; et qu'il l'eut assurée qu'elle pouvoit mesme disposer de sa vie : Ce que je veux de vous, luy dit-elle, n'est peut-estre pas si aisé que vous vous l'imaginez ; puis que pour me rendre l'office que je desire, il faut que vous combatiez de toute vostre force, les volontez d'un Prince que vous aimez beaucoup, et qui vous aime aussi infiniment. Enfin, dit-elle, il faut persuader au Prince mon Frere, qu'il ne doit point s'obstiner à proteger Adraste aupres de moy ; et que c'est bien assez qu'il 
<pb id="page_2164" n="V04-P075"/>ait trouvé un Azile dans cette Cour, sans vouloir que j'en sois importunée. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne connoisse que l'aversion que j'ay pour luy, n'est pas absolument raisonnable ; puis que je n'ignore pas, qu'il est d'une naissance fort illustre : que selon les apparences il sera Roy : que sa personne est bien faite : qu'il a de l'esprit : qu'il témoigne avoir beaucoup d'affection pour moy : que le Roy ne desaprouve pas son dessein : que le Prince Atys l'authorise : et que mon ame n'est point engagée ailleurs. Mais cependant j'ay une si forte aversion pour luy, que ne pouvant pas esperer de la vaincre jamais, et ne voulant pas mesme l'essayer, je vous conjure par tout ce qui vous est cher, d'employer tout le pouvoir que je sçay que vous avez sur l'esprit du Prince mon Frere, pour l'obliger à ne me persecuter pas davantage. Comme je ne m'oppose point à la passion qu'il a pour Anaxilée, quoy qu'elle ne soit pas fort juste, faites aussi qu'il ne s'opose pas si fort à l'aversion que j'ay pour Adraste, quoy qu'elle ne soit pas bien fondée. le vous laisse à penser. Madame, quelle joye eut Cleandre d'entendre de la bouche de Palmis la haine qu'elle avoit pour un de ses Rivaux : mais comme il eust bien voulu luy entendre dire la mesme chose de l'autre : Madame, luy dit il avec beaucoup d'adresse, je trouve le Prince Adraste st malheureux d'estre haï de vous : que c'est estre en quelque sorte cruel, que de n'en avoir pas de pitié : neantmoins je m'interesse tellement à tout ce qui vous touche, que je vous dis sans exception, qu'il n'est rien que je ne face, pour vous delivrer de l'importunité que vous en recevez. Mais Madame, s'il m'est permis apres la bonté que vous 
<pb id="page_2165" n="V04-P076"/>avez de me commander quelque chose pour vostre service de vous parler sincerement : je vous diray que selon mon sens, une des choses qui porte le plus le Prince à proteger Adraste, est qu'il hait Artesilas : et qu'il ne croit pas luy pouvoir causer un plus sensible déplaisir, que celuy de faire en sorte que vous luy preferiez ce Prince Phrigien. C'est pourquoy, Madame (si ce n'est point perdre le respect : que je vous dois que de parler en ces termes) c'est à vous à regarder, si durant que j'agiray avec le Prince, vous pourrez aussi agir avec Artesilas de la façon qu'il faut, pour faire que ce ne me soit pas un obstacle à obtenir ce que vous souhaitez. Je vous ay desja dit, repliqua la Princesse, que mon ame n'a aucun engagement : si bien qu'encore que je n'aye pas une aussi forte aversion pour Artesilas que pour Adraste : comme j'ay du moins beaucoup d'indifference pour luy, il me sera fort aisé de contenter le Prince mon Frere en cette occasion : et pourveu qu'il me laisse la liberté de mal traiter Adraste, Artesilas n'aura pas grand sujet de se louer de moy. Cleandre entendant parler la Princesse de cette sorte, en fut si transporté de plaisir, que je m'étonne qu'elle ne connut son amour, par la joye qui parut dans ses yeux : il est vray qu'elle n'y fut pas longtemps ; car venant à penser que la Princesse ne soupçonnoit rien de sa passion : et que selon les aparences, il n'obtiendroit pas du Prince de Lydie ce qu'elle en souhaitoit : la melancolie succeda à cette joye. Neantmoins la certitude qu'il venoit d'avoir, que ses Rivaux n'estoient point aimez, estoit pour luy une cause si essentielle de satisfaction, que la joye l'emporta enfin sur la douleur : et : il partit 
<pb id="page_2166" n="V04-P077"/>d'aupres de la Princesse, assez content d'avoir pu penetrer dans le fonds de son ame. Il y avoit toutesfois des momens, où quand il venoit à songer, que toute cette joye n'estoit fondée, que sur ce que sa Princesse n'aimoit rien : ô Dieux ! s'écrioit-il, n'ay-je pas perdu la raison, de me réjouir de ce qui me devroit faire pleurer ! Car peut on jamais estre heureux et n'estre point aimé ? et peut-on estre aimé quand la Personne aimée ne sçait pas seulement que l'on aime ? Mais apres tout, reprenoit-il, je suis assuré que ce coeur dont je desire la possession n'est à personne : Ouy, adjoustoit-il, mais je suis aussi presques certain qu'il ne sera jamais à moy. Ainsi de quelque costé que je regarde la chose, je ne puis jamais esperer d'estre content : et la plus grande felicité que je puisse attendre, est de faire que mes Rivaux soient malheureux comme je le suis. Cependant il commença d'obeïr à la Princesse : et comme le Prince Atys luy devoit la vie, du temps qu'il estoit à la guerre des Misiens : et que de plus il sçavoit que son esprit luy plaisoit extrémement : il employa toute sa faveur et toute son adresse une seconde fois, pour luy faire abandonner la protection d'Adraste, mais il ne luy fut pas possible d'en venir à bout. Car outre qu'en effet le Prince avoit quelque aversion pour Artesilas : il y avoit encore une raison plus puissante que celle là qui le faisoit agir, et que Cleandre découvrit enfin : qui estoit qu'Adraste estoit celuy qui avoit remis Anaxilée bien avec Atys : de sorte que cette Fille voulant reconnoistre ce bon office, le protegeoit si puissamment aupres de luy, que toute l'adresse de Cleandre et tout son credit ne se trouverent point assez forts, pour luy faire changer 
<pb id="page_2167" n="V04-P078"/>de resolution. Il voulut mesme tascher de gagner Anaxilée, mais il luy fut impossible : à cause qu'elle avoit un secret dépit dans le coeur, de ce qu'il avoit refusé de feindre dé l'aimer : tant parce que par là il avoit déposé sa fortune, que parce qu'il luy sembloit qu'il y avoit eu quelque chose de méprisant pour elle dans ce refus. Cleandre se voyant donc desesperé de rien obtenir de l'un ny de l'autre, fut tenté cent et cent fois de quereller Adraste, et d'en deffaire la Princesse Palmis, par une voye plus violente que celle qu'elle souhaittoit : mais sçachant bien qu'elle n'approuveroit pas cette action, et qu'apres cela il faudroit la perdre pour tousjours : il retenoit sa jalousie et sa colere, et souffroit un mal incroyable. Ce qui le faisoit encore desesperer, estoit que durant qu'il agissoit pour cette affaire, la Princesse, suivant ce qu'ils avoient resolu ensemble, mal-traittoit si fort Artesilas, que Cleandre n'en auroit pas esté peu consolé, si le mauvais succés de sa negociation n'eust troublé toute sa joye. Cependant il falut qu'il allait luy en rendre conte : il y fut donc un matin, mais il y fut avec tant de marques de douleur dans les yeux, qu'elle connut dés qu'il entra dans sa chambre, la réponce qu'il avoit à luy faire. Je vous entens bien Cleandre (luy dit-elle, lors qu'il fut assez prés pour luy pouvoir parler sans estre entenduë de ses Femmes) le Prince mon Frere prefere Adraste à mon repos et à vos prieres, et ne veut point changer d'avis. Je suis au desespoir. Madame, repliqua-t'il, d'estre forcé de vous avoüer que j'ay agy inutilement : et alors il luy raconta exactement tout ce qu'il avoit fait et tout ce qu'il avoit dit, pour faire reüssir son dessein. Mais Madame, luy dit-il, Adraste a 
<pb id="page_2168" n="V04-P079"/>peut estre quelque ennemy caché dans cette Cour qui vous en defferoit aisément, s'il estoit assuré de ne vous déplaire pas. Ha non Cleandre, die la Princesse, je ne veux point que la vengeance d'autruy se mesle avecques la mienne : et on me desobligeroit extrémement, d'entreprendre aucune action violente contre ce Prince. Je trouveray peut-estre bien les voyes de le punir de son opiniastreté à m'importuner, sans avoir besoin du secours de personne : et si ce que vous m'avez dit est vray, que le Prince mon Frere haït si fort Artesilas, que cela est cause qu'il en protege plus puissamment Adraste : je me vangeray de tous les deux, en traittant si bien le Rival de l'un et l'ennemy de l'autre ; que peut estre partageront ils à leur tour l'inquietude qu'ils me donnent. Ha Madame (s'écria Cleandre estrangement surpris de ce discours) seroit-il bien possible que la plus sage Princesse du monde, voulust se vanger sur elle mesme, en se voulant vanger d'autruy ? Car Madame (adjousta-t'il, avec un redoublement de melancolie extréme) ne me fistes vous pas l'honneur de me dire l'autre jour, qu'Artesilas vous estoit fort indifferent ? Ouy, luy dit- elle ; mais entre l'indifference et la haine, il y a encore bien à choisir. Au nom des Dieux Madame, luy dit Cleandre, ne prenez point un dessein, qui, si je l'ose dire, vous feroit peut estre passer pour bizarre : car enfin vous venez de mal traitter Artesilas aux yeux de toute la Cour : que dira t'on de vous voir changer si promptement ? Il y a sans doute quelque raison à ce que vous dites, repliqua t'elle, mais j'aime encore mieux estre creuë un peu inégale, que d'estre persecutée impunément, et par le Prince mon Frere, et par Adraste. Enfin 
<pb id="page_2169" n="V04-P080"/>Cleandre, luy dit-elle encore, je sçay bien que cette vangeance est capricieuse : et que je ne me feray gueres moins de mal que j'en feray aux autres : mais je n'y sçaurois que faire. Madame, interrompit-il (ne pouvant consentir qu'elle prist la resolution de bien traitter Artesilas) donnez moy encore quelques jours, pour voir si je n'imagineray point quelque nouvelle voye de vous servir. Non non, luy dit-elle, vous ne me tromperez pas : je me suis aperçeuë il y a desja longtemps, poursuivit la Princesse en sous-riant, que vous n'aimez pas trop Artesilas non plus qu'Adraste : ainsi il peut-estre que pour vous vanger en vostre particulier, vous ne voulez pas que je me vange de la façon que je l'entends. Mais Cleandre, estant genereux comme vous estes, il ne faut pas que la chose aille de cette sorte : et il faut au contraire en cette rencontre, que mes interests l'emportent sur les vostres. Vos interests Madame, repliqua-t'il, me seront tousjours mille fois plus chefs que les miens : mais en cette occasion j'ose vous dire, que si vous sçaviez tout le mal que vous ferez, en favorisant Artesilas, peut-estre, dis-je, ne le feriez vous point. Cleandre prononça ces paroles avec tant d'émotion sur le visage, que la Princesse en fut surprise : et comme elle n'en comprenoit pas le sens ; je ne sçay point, luy dit-elle, deviner les Enigmes : et mesme je ne m'en veux pas donner la peine. C'est pourquoy parlez plus clairement, si vous voulez estre entendu : ou ne parlez point du tout, si vous jugez qu'il toit à propos que je ne vous entende pas. Je pense que c'est le dernier que je dois faire Madame, repliqua-t'il en soûpirant, et que sans vous expliquer ce que je vous 
<pb id="page_2170" n="V04-P081"/>ay dit malgré moy, je dois remercier les Dieux, de ce que vous ne m'avez pas entendu. La Princesse rougit à ce discours : et par le trouble qui parut dans ses yeux, elle luy fit connoistre qu'elle commençoit de l'entendre. Mais comme il craignit qu'elle ne le mal-traitast s'il luy donnoit loisir de faire reflexion sur ses paroles : enfin Madame, luy dit-il encore, que vous plaist-il que je face pour vostre satisfaction ? que vous ne me disiez plus rien que je n'entende, et que je ne doive entendre, repliqua-t'elle : et que cependant vous demeuriez simplement dans les termes que je vous ay prescrits, de me rendre office aupres du Prince mon Frere, quand l'occasion s'en presentera. Je le feray, Madame, répondit-il en la salüant avec un profond respect ; et alors il luy fit voir sur son visage des signes si certains de la passion qu'il avoit dans l'ame ; qu'à moins que de n'avoir point d'yeux, il n'estoit pas possible qu'elle ne s'en aperçeust. Aussi la vit-elle si clairement en cét instant, qu'elle ne pouvoit assez s'étonner de ne s'en estre pas aperçeuë plustost : car lors qu'elle se souvenoit de toutes les actions de Cleandre, elle s'accusoit de stupidité, de n'avoir pas soupçonné qu'il n'avoit refusé au Prince Atys de feindre d'aimer Anaxilée, que parce qu'il l'aimoit elle mesme. En suitte quand elle repassoit en sa memoire, avec quelle joye il avoit accepté la commission de nuire à Adraste : et avec quelle douleur il avoit entendu qu'elle vouloit mieux traiter Artesilas qu'elle n'avoit accoustumé ; elle estoit si fortement persuadée de la verité, que Cleandre n'eust gueres pû souhaiter qu'elle l'eust esté davantage. Apres, quand elle rapelloit en son souvenir, combien elle l'avoit pressé inutilement de luy vouloir 
<pb id="page_2171" n="V04-P082"/>dire s'il aimoit, et qui il aimoit : elle s'accusoit encore de simplicité, de n'avoir pas compris la cause du secret que faisoit Cleandre de sa passion. Neantmoins il y avoit des momens, où la grande disproportion qu'il y avoit de luy à elle, faisoit qu'elle en vouloit douter. Car (disoit-elle en elle mesme, à ce qu'elle raconta apres à Cylenise ma Parente, qui. me l'a redit depuis) si je le croy amoureux de moy, il faut que je m'en offence : et il faudra que je me prive de sa veuë et de sa conversation, qui me plaisent infiniment. Ne le croyons donc pas, adjoustoit elle : mais un instant apres cent mille choses luy revenant en la memoire, elle ne pouvoit pas ne le croire point : et elle se resoluoit d'aprendre de telle sorte à Cleandre le respect qu'il luy devoit, qu'il ne le pourroit plus jamais oublier. Toutesfois venant à penser qu'apres tout, Cleandre ne luy avoit rien dit qui deust effectivement fort l'irriter, elle creût que mesme par un sentiment de gloire, il ne faloit pas luy faire connoistre qu'elle soupçonnast rien de sa passion : si bien qu'elle prit le dessein de vivre avecques luy comme auparavant : et la chose fut ainsi pendant quelques jours ; durant lesquels elle avoit assez de douceur pour Artesilas, suivant ce qu'elle avoit resolu. Mais afin qu'elle ne peust plus douter de l'amour de Cleandre, Cylenise la fut trouver un soir dans son Cabinet, où elle s'estoit retirée pour mieux cacher la melancolie qu'elle avoit dans l'ame : et comme elle vit autant d'enjouement dans les yeux de cette Fille, qu'elle avoit de disposition au chagrin : qu'avez vous Cylenise, luy dit-elle, qui vous donne tant de joye ? Madame, luy dit cette Fille, c'est qu'il m'est arrivé une si bizarre avanture aujourd'huy, que si je ne craignois 
<pb id="page_2172" n="V04-P083"/>de vous fascher, je vous la raconterois. Mais est il possible, luy dit la Princesse, que cette avanture bizarre qui me pourroit fascher, vous puisse divertir ? Vous en jugerez Madame, luy dit-elle, quand vous la sçaurez. La Princesse qui estoit effectivement accoustumée d'avoir la bouté de souffrir quelquefois que Cylenise luy racontast une partie des nouvelles qu'elle avoit aprises, se resolut de l'écouter : plustost par coustume et par indulgence, que par curiosité. Parlez donc, dit-elle à cette Fille, car je voy que vous en avez tant d'envie, que par pitié je ne veux pas vous en empescher. Puis que vous m'en donnez la permission Madame, reprit elle, je vous diray qu'une de mes Compagnes se trouvant mal, et ayant aujourd'huy gardé la Chambre, j'ay passé une partie de l'apresdisnée aupres d'elle, où diverses personnes sont venuës, et entre les autres Esope. Lors qu'il est arrivé, vous estiez le sujet de nostre conversation : car comme vous ne l'ignorez pas, l'amour du Prince Adraste et celle d'Artesilas font un assez grand bruit dans le monde. Et comme ces deux Princes ont chacun leurs Partisans, il se fait cent mille contestations tous les jours pour cela : principalement depuis que l'on s'aperçoit que vous traittez Artesilas avec un peu moins de severité qu'à l'ordinaire. Si bien que comme la conversation n'a pas changé pour l'arrivée d'Esope : les uns ont dit que la protection du Prince Atys, l'emporteroit sur Artesilas : et les autres ont dit au contraire, que vostre choix seul, feroit le destin de ces deux Amants. Les uns ont adjousté que la qualité d'Estranger estoit ; un obstacle à Adraste : les autres que celle de Subjet de Cresus en estoit un plus puissant à 
<pb id="page_2173" n="V04-P084"/>Artesilas : enfin chacun soustenoit son opinion, et vouloit deviner quel sera le succez des desseins de ces deux Princes. Durant toute cette longue dispute, Esope qui s'estoit appuyé sur la Table aupres de laquelle j'estois aussi, ne parloit point ; et se contentoit découter ce que l'on disoit : ayant toutesfois un certain sous-rire malicieux sur le visage, qui m'a fait croire qu'il ne disoit pas tout ce qu'il pensoit. De sorte que me tournant vers luy ; et quoy, luy ai-je dit en riant, Esope qui fait si bien parler les bestes les plus sauvages, ne voudra point parler en cette rencontre : luy, dis-je, qui est le plus sociable et le plus agreable de tous les hommes ! Cette flatterie Cylenise, m'a-t'il répondu à demy bas, merite que je vous die à ma mode, une venté sur le sujet de la conversation d'aujourd'huy : car si je ne me trompe, tout ce que j'ay entendu dire, n'est pas ce qu'il faut penser en cette occasion. En disant cela, il a pris sur la Table ou il estoit appuyé, des Tablettes que je vous aporte, que le hazard y a fait trouver : et apres avoir resvé un moment, il y a écrit quelque chose, et m'a donné ce que vous pouvez lire vous mesme. La Princesse prenant alors ces Tablettes que Cylenise luy presentoit, y lent ces paroles. 
</p>
</div2>
<div2 id="page_CYRUS040103" type="sequence" n="Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : la fable d'Esope">
<pb id="page_2174" n="V04-P085"/>
<p><q>FABLE D'ESOPE DEUX</q>
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<q> Chasseurs furent advertis, qu'il y avoit une Biche blanche dans un Bois : ils furent pour la prendre avec des Toiles ; des Chiens ; des Cors ; des Espieux, et des Dards : mais faisant un trop grand bruit ils l'épouvanterent de loin, et la forcerent de fuir. Or en fuyant, elle rencontra sous ses pieds un jeune Berger endormy, qu'elle blessa sans y penser. Le Berger s'éveilla en surfaut, et la poursuivit comme le s autres avec sa Houlette, et mieux que les autres ; car ce fut par des sentiers plus couverts. Nous sçaurons quelque jour s'il l'aura, prise : mais pour moy Cylenise je le souhaite, et je j'espere.</q>
</p>
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Apres avoir achevé de lire, la Princesse rougit, et regardant Cylenise, et bien, luy dit-elle, qu'avez-vous enfin entendu par cette Fable, et que vous a fait entendre celuy qui l'a composée ? Madame, repliqua-t'elle, il n'a pas eu plustost achevé d'écrire, que toute la Compagnie a voulu voir ce que c'estoit : avec cét empressement que l'en a accoustumé d'avoir pour toutes les choses qui partent d'Esope : mais il a die que ce n'estoit : que pour moy seulement qu'il avoit écrit : de sorte que voyant qu'en effet il estoit absolument 
<pb id="page_2175" n="V04-P086"/>resolu à ne le monstrer pas, on nous a laissez en repos : et je me suis mise à lire ce que vous venez de voir. Apres l'avoir leû. , j'avouë, luy ay-je dit, que le commencement de cette Fable, est le plus joly du monde, et le plus facile à entendre : car enfin qui ne comprendroit pas, que cette Biche blanche est la Princesse ; que ces deux Chasseurs sont Adraste, et Artesilas ; que ces Toiles, ces Chiens, ces Cors, ces Espieux, ces Dards, et tout ce grand bruit, marquent en effet tout ce que font ces deux Princes, et par adresse, et par force, et par magnificence, pour obtenir ce qu'ils souhaitent, auroit sans doute beaucoup de stupidité. l'entends bien encore, ay-je adjousté, que la Biche qui suit, marque precisément qu'elle ne vent pas estre prise par ces deux Chasseurs qui la suivent : Mais pour ce jeune Berger endormy, qu'elle blesse sans y penser, et qui la poursuit comme les autres ; et à ce que vous dites, mieux que les autres ; j'advouë que je ne le connois pas. Vous le connoissez pourtant bien, m'a t'il dit en sous-riant. Comme nous en estions là, le Prince Myrsile est arrivé. Esope ne l'a pas plustost veu, qu'il m'a voulu oster les Tablettes que je tenois : mais pour moy qui m'estois resoluë de vous les monstrer, je m'en suis opiniastrement deffenduë. Joint que le respect qu'il doit au Prince Myrsile l'ayant empesché de s'obstiner davantage à vouloir que je luy rendisse ce qu'il m'avoit donne ; il a esté contraint de me le laisser. Le Prince Myrsile qui avoit remarqué l'action d'Esope, et qui s'est bien imaginé que c'estoit quelque nouvelle production de l'on esprit, s est aproché de moy : et se faisant entendre avec son adresse ordinaire, il m'a témoigné une si grande curiosité de voir ce que je tenois ; 
<pb id="page_2176" n="V04-P087"/>que malgré tout ce qu'Esope a pu dire, n'y entendant point de finesse, je l'ay donné au Prince, qui l'a leû en sous riant vers la fin : et témoignant par une certaine action de teste, que c'étoit ce qu'il en trouvoit le plus joly. Et quoy Seigneur, luy ay-je dit, il semble que vous entendiez aussi bien la fin de cette Fable, que j'en entends le commencement ? Si cela est, ay-je adjousté encore, je vous suplie d'aider à ma stupidité, et de me le vouloir expliquer. Je n'ay pas plustost eu dit cela, que le Prince Myrsile, qui comme vous sçavez porte tousjours un Crayon pour se faire entendre à ceux qui ne sont pas accoustumez au langage de ses yeux et de ses mains seulement : a pris ce qu'Etape avoit escrit : et justement à l'endroit où il y a, <q>Mais en fuyant elle rencontra sous ses pieds un jeune Berger endormy : il a écrit sous ces dernieres paroles, nommé Cleandre :</q> et aussi tost apres me l'avoir monstré, il l'a effacé, comme vous le pourrez encore remarquer, si vous voulez vous en donner la peine. J'advouë, Madame, que je suis demeurée fort surprise, de voir qu'Esope qui est Estranger, et qu'un Prince qui ne parle point, m'aprenoient les nouvelles de la Cour : car enfin, adjousta Cylenise en riant, si je ne suis trompée, cette Fable cache cette verité. A ce que je voy, luy dit la Princesse, vous n'estes pas difficile à persuader ; puis qu'un homme qui fait profession ne ne dire que des mensonges, et un autre qui ne peut pas estre fort bien instruit des nouvelles, vous ont en si peu de temps persuadé une chose que vous ne croyiez pas seulement vray-semblable il n'y a qu'un jour. La Princesse Palmis dit cela si froidement, que Cylenise connut quelle avoit quelque fascheuse 
<pb id="page_2177" n="V04-P088"/>pensée qui l'occupoit : et comme elle avoit toujours esté fort aimée de la Princesse ; Madame, luy dit-elle, je pense que j'ay fait une faute, de venir vous entretenir de folies et de bagatelles, dans un temps où vous avez peut-estre quelque chose de plus grande importance dans l'esprit : mais l'honneur que vous m'avez fait à diverses fois, de me confier vos plus secrettes pensées, m'avoit fait croire que vous n'aviez point de chagrin extraordinaire, puis que je ne le sçavois pas. La Princesse qui estoit si accablée d'inquietude, qu'elle ne pouvoit plus en effet la renfermer dans son coeur : se resolut d'avoir une confiance entiere en Cylenise : de sorte qu'elle luy aprit ce qu'elle croyoit de la passion de Cleandre. Cependant, dit-elle, comme je l'estime beaucoup, et que je croyois qu'il y alloit de ma gloire qu'il ne creust pas que je connoissois sa folie ; j'avois resolu de vivre avecques luy comme à l'ordinaire, et j'avois desja commencé : mais Cylenise, apres ce que vous venez de me dire, il n'y a plus moyen d'y songer. Car enfin, puis que les Estrangers et les Müets s'en aperçoivent, beaucoup d'autres s'en apercevroient bien tost : c'est pourquoy il faut commencer de bonne heure d'agir de façon, que l'on ne puisse pas me soupçonner d'avoir rien contribué à l'extravagance de Cleandre, si elle vient à estre sçeuë. Madame (luy dit Cylenise, apres y avoir un peu pensé) je m'estonne moins que je ne faisois, de ce que le Prince Myrsile et Esope voyent plus clair que les autres gens : car outre qu'ils ont tous deux plus d'esprit que tous les autres n'en ont, ils ont encore plus de loisir d'observer les actions d'autruy : l'un comme un Estranger qui n'a rien à faire au lieu où il est : et l'autre comme n'ayant qu'à écouter 
<pb id="page_2178" n="V04-P089"/>et qu'à regarder. Quoy qu'il en soit Cylenise, dit la Princesse, ils le sçavent, etils peuvent le faire sçavoir aux autres. Que sçay-je mesme, adjousta-t'elle, si Esope n'a point fait cette Fable parles ordres de Cleandre que je sçay qui luy a fait tant de presens ? Cela ne peut pas estre, Madame, repliqua Cylenise, car il ne pouvoit pas deviner, quand il est venu visiter ma Compagnie, que l'on parleroit des choses qui luy ont donné sujet de la faire. Et puis, poursuivit-elle, Madame, vous voyez bien que toute cette Fable n'est pas historique ; puis qu'il parle vers la fin comme s'il connoissoit parfaitement, que peut-estre un jour Cleandre pourroit toucher vostre coeur, au préjudice d'Adraste et d'Artesilas. C'est ce qui m'épouvente Cylenise, interrompit la Princesse, et ce qui m'offence tout ensemble : car enfin je trouve Esope bien hardy, d'oser penser cela d'un homme de qui la condition n'est point connue : mais je le trouve aussi, adjousta-t'elle en rougissant, encore plus incomprehensible, de voir qu'il ayt pu penetrer si avant dans le fonds de mon coeur, et jusques au point de connoistre qu'en effet si Cleandre estoit de la condition d'Adraste et d'Artesilas, il seroit peut-estre en estat de rendre sa Fable aussi juste à la fin qu'elle l'est au commencement. Mais comme cela n'est pas, il faut détromper Esope ; faire changer d'opinion au Prince Myrsile ; et guerir Cleandre s'il est possible. Cette derniere chose sera la plus difficile, reprit Cylenise. le ne le pense pas, dit la Princesse, puis qu'apres tout Cleandre a de la raison. Il ne seroit pas amoureux s'il en avoit encore, reprit Cylenise. Mais d'où vient, luy dit la Princesse, que vous estes si fort persuadée de 
<pb id="page_2179" n="V04-P090"/>la grandeur de sa passion, vous qui ne la soupçonniez pas il n'y a qu'un jour ? C'est Madame, répondit-elle, que je n'y avois aporté aucune aplication d'esprit : mais presentement que je me souviens de cent choses qu'il m'a dites, et de cent autres que je luy ay veu faire ? je connois bien que j'estois aveugle de n'en connoistre pas la cause. Je me souviens qu'un soir que nous avions obligé Esope mes compagnes Se moy, à nous raconter son amour pour cette belle esclave qui se nomme Rhodope, et qui servoit chez le Philosophe Xanthus, du temps qu'il y demeuroit aussi : Cleandre qui estoit present à cét agreable recit ; apres qu'il fut achevé, et que tout le monde le loüoit : pour moy, luy dit-il, je vous crois si heureux d'avoir porté mesmes chaisnes que la belle Rhodope, que je trouve lieu de vous en porter envie. Car enfin, poursuivit il, c'est assurément un grand malheur à ceux qui aiment, quand il faut qu'ils baissent ou qu'ils levent les yeux pour regarder ceux qu'ils adorent : et c'est sans doute une assez grande douceur, de les rencontrer justement dans les siens avec égalité : et d'estre en estat de faire valoir les soûmissions que l'on rend à la personne que l'on aime. J'avoüe que j'écoutay alors ce discours, sans y faire aucune reflexion : mais je connois bien presentement que je m'abusois, de n'y chercher point de sens caché. le me souviens encor du jour où la Princesse de Clasomene arriva à Sardis : d'un jour, dis-je, où vous estiez extraordinairement parée, et auquel toute la Cour vous trouva si admirablement bien : car Cleandre venant à s'entretenir avec mes compagnes et avecques moy qui parlions de vostre beauté, nous nous mesmes à luy 
<pb id="page_2180" n="V04-P091"/>dire que c'estoit un grand bonheur pour tous les gens de sa voilée, et pour toutes les Belles qui pretendoient à faire des conquestes, que vous ne fussiez pas d'une condition à les en empescher, en assujettissant tous leurs Amants, et en leur faisant rompre leurs fers pour prendre les vostres. Et quoy, me dit-il, Cylenise, vous croyez qu'il n'y ait que les Rois et les Princes qui ayent des yeux pour admirer ce qui est beau, et des coeurs pour l'aimer ? Ce n'est pas ce que je dis, luy repliquay-je, mais c'est que les Filles de Rois ne pouvant recevoir d'autres coeurs, personne ne s'advise de leur en offrir. La beauté, dit- il, se fait des Sujets de toutes conditions : et comme la belle Anaxilée s'est fait un esclave du Fils de son Souverain, les Reines peuvent se faire aussi des Adorateurs de leurs Sujets. l'advoüe que j'écoutay alors ce que disoit Cleandre, comme une chose qui fournissoit simplement à la conversation : mais aujourd'huy que je me remets en la memoire l'air dont il me parla ; je voy sa passion non seulement dans ses yeux mais dans son coeur. l'en suis bien faschée, dit la Princesse. Elle dit cela d'une façon qui fit en effet connoistre à Cylenise, que si elle eust esté seule qui s'en fust aperçeuë, et que Cleandre n'eust pas soupçonné qu'elle en eust eu connoissance, peut-estre n'auroit-elle pas esté irritée contre luy : mais parce que le Prince Myrsile, Esope, et Cylenise la sçavoient, elle ne la pouvoit plus souffrir : et elle prit la resolution de traiter Cleandre fort rigoureusement, quoy qu'elle l'estimast beaucoup : et qu'elle l'aimast sans doute desja un peu plus qu'elle ne le croyoit elle mesme. Cependant Cleandre qui ne sçavoit pas ce que la Princesse 
<pb id="page_2181" n="V04-P092"/>Palmis premeditoit contre luy, quoy que tres affligé, de voir qu'Artesilas n'estoit pas si mal reçeu qu'à l'acoustumée, avoit pourtant quelques instants de consolation, de voir qu'apres ce qu'il avoit eu la hardiesse de dire à la Princesse, il n'estoit pas en apparence plus mal avec elle qu'à l'ordinaire. Car encore qu'elle eust feint de n'entendre pas l'ambiguité de les paroles, elle ne l'avoit pas absolument desçeu : et il y avoit plusieurs heures au jour, où il croyoit avoir descouvert dans les yeux de la Princesse qu'elle l'avoit entendu. Mais il ne joüit pas long temps de cette consolation ; parce que depuis qu'elle sçeut ce que le Prince Myrsile et Esope en pensoient, elle changea de façon d'agir : et elle vescut avec Cleandre avec beaucoup plus de froideur et plus de retenue qu'auparavant. Elle ne pût toutesfois jamais obtenir d'elle, d'avoir pour luy toute cette rigueur qu'elle s'estoit proposée d'avoir : mais pour peu qu'elle en eust, Cleandre la sentit de telle sorte, qu'il pensa en mourir de douleur. Cependant Adraste estant tousjours protegé par le Prince Atys, et ayant mesme gagné Cresus, on parloit presque du Mariage de la Princesse et de luy comme d'une chose assurée. On ne le disoit pas ouvertement, mais chacun se le disoit à l'oreille : Enfin on peut quasi dire que c'estoit un de ces secrets publics, que l'on fait si souvent à la Cour ; dont tout le monde fait mistere, et que personne n'ignore : si bien que Cleandre et Artesilas n'estoient pas en une petite peine non plus que la Princesse, qui ne pouvoit absolument se resoudre à ce Mariage. Durant ce temps là, Cylenise demanda diverses fois à Esope, en raillant aveques luy, s'il croyoit tousjours que le Berger prendroit la Biche ? Je ne sçay pas encore 
<pb id="page_2182" n="V04-P093"/>bien s'il la prendra, respondoit il, mais je sçay bien que les Chasseurs ne la prendront pas. Comme les choses estoient en ces termes, et que Cresus mesme qui aimoit passionnément le Prince Atys ne s'opposoit plus si fort au dessein qu'il avoit d'espouser Anaxilée : il y eut plusieurs signes prodigieux, par lesquels il paroissoit que ce jeune Prince estoit menacé de mourir d'un coup de Dard. Cresus fit aussi un songe qui passa pour une aparition, parmi les gens qui se meslent de connoistre de pareilles choses : et qui luy fit voie le corps de son fils mort, et traversé d'une espece de Javeline : avec tant d'autres objets funestes à l'entour de luy, affreux, et surprenans, que ce Prince tout Grand et sage qu'il est, en fut estonné : de sorte que d'abord toute la Cour en fut en trouble. Le Prince Atys n'en eut pourtant pas l'ame ébranlée, et n'interrompit pas sa galanterie. Tout le monde estoit assez occupé à deviner par quelle voye ce malheur pouvoit arriver : car la paix estoit par tout le Royaume, et ce Prince n'estoit point haï. Ceux qui connoissoient l'humeur ambitieuse d'Antaleon Frere de Cresus, apprehendoient qu'il n'y eust quelque conjuration cachée : et durant quelques jours, on ne faisoit autre chose que parler de cette fâcheuse Prediction. Cresus fit oster de tous les lieux où il y avoit des Armes pendues dans son Palais, tous les Dards, et toutes les javelines : et selon l'ordinaire foiblesse des hommes, qui croyent pouvoir empescher par leur prudence ce que les Dieux ont determiné de faire : il n'oublia rien de tout ce qu'il creût propre à conserver le Prince son fils, qu'il regardoit comme l'unique successeur de ses Estats : ne contant presque pas le Prince Myrsile, à cause 
<pb id="page_2183" n="V04-P094"/>de son in commodité. Cpendant quelque temps s'estant passé sans qu'il arrivast aucun malheur an Prince Atys, les esprits commencerent de se r'assurer, à la reserve de celuy de Cresus : qui absolument preocupé de la crainte qu'il avoit, voulut songer à le marier promptement. Mais la difficulté estoit de luy choisir une femme : car il ne vouloit qu'Anaxilée, et Cresus eust bien voulu qu'il en eust choisi une autre. Le Prince Adraste toutefois commença d'ébranler un peu son esprit : mon Pere y servit aussi extrémement, à la priere de Cleandre : qui creût qu'il luy estoit tousjours advantageux, de donner un exemple d'une Alliance inégale ; de diminuer le prix des soings d'Adraste en les partageant avecques luy ; et de satisfaire le Prince Atys, qui neantmois parut estre plus obligé du contentement du Roy son Pere au Prince Adraste, qu'à Cleandre ny à Timocreon. Enfin, Madame, ce Mariage se fit avec beaucoup de magnificence : mais à la reserve des deux Amants et d'Adraste, ce ne fut pas avec beaucoup de joye. Cresus n'y avoit consenti qu'avecques peine : la Princesse Palmis n'estoit pas fort satisfaite de voir au dessus d'elle une Fille née si fort au dessous : Antaleon et Mexaris qui n'eussent pas esté trop aises que ce Prince se fust marié à une Reine, ne pouvoient pas l'estre qu'il espousast sa Sujette : Artesilas et Cleandre qui croyoient aussi que quoy qu'ils eussent pu faire, ce Mariage authorisoit encore Adraste, en estoient bien faschez, car Cleandre n'y avoit servi que par adresse, et que parce qu'il ne le pouvoit empescher : le Prince Myrsile avoit tousjours tant de melancolie pour son propre malheur, qu'une Alliance beaucoup plus illustre que celle là ne l'auroit guere resjouï : et le seul Abradate, et la 
<pb id="page_2184" n="V04-P095"/>Princesse de Clasomene, estoient absolument des interessez, et n'y prenoient de part qu'à cause de la Princesse Palmis, qu'ils aimoient beaucoup. Mais le plus fascheux estoit pour Cleandre, que l'on disoit tout haut que le Mariage d'Adraste se feroit bien tost. Cependant quatre ou cinq jours apres les nopces d'Anaxilée, les Misiens envoyerent advertir Cresus, que l'on voyoit en leur païs, aux environs du Mont Olimpe, un Sanglier d'une grandeur, extraordinaire et prodigieuse ; qui gastoit tous les bleds, et qui desoloit toute la campagne : supliant le Roy de vouloir envoyer quelques gens courageux avec tout son equipage de chasse, pour les delivrer de ce terrible Animal, qui passoit plustost pour un Monstre que pour un Sanglier. Cresus leur dit qu'il leur accordoit ce qu'ils souhaitoient : mais comme il parloit à ces Deputez, le Prince Atys qui sçavoit la chose, arriva suivi d'Adraste, d'Artesilas, d'Abradate, de Cleandre, et de beaucoup d'autres : qui dit au Roy son Pere qu'il vouloit estre de cette chasse. Cresus qui avoit toujours dans l'esprit la mesme crainte qu'il avoit euë, s'opposa à ce dessein avec beaucoup d'opiniastreté : Mais comme le Prince ne pouvoit souffrir de passer dans l'esprit de tous les Peuples pour un Prince qui ne s'exposoit jamais à aucun peril ; il s'obstina d'y vouloir aller. Neantmoins il ne l'auroit pas emporté, s'il ne se fust advisé de representer à Cresus, une chose qui le convainquit. Vous dites Seigneur, luy dit il, que je suis menacé d'un coup de Dard : mais je ne vay pas en lieu où l'on en doive lancer contre moy. Si l'on vous avoit prédit, adjoûta t'il, que je dois estre déchiré par une Beste sauvage, vous auriez raison de m'empescher 
<pb id="page_2185" n="V04-P096"/>d'aller à cette Chasse : mais cela n'estant pas, quel sujet d'aprehension avez vous ? Le Prince Adraste, dit il en riant, ne me tuëra pas : Artesilas, Abradate, . et Cleandre, ne le feront pas non plus que luy : ainsi n'ayant à combattre qu'une Beste, qui ne lance point de Dards, et qui n'a. point d'autres armes que celles que la Nature luy a données ; il me semble que vous devez ne me faire pas un commandement, où j'aurois beaucoup de peine à obeïr. Car, Seigneur, que diront vos Subjets, s'ils voyent que je n'ose seulement aller à la chasse ? et pourroient-ils croire que je pusse donner des Batailles et les gagner, si je n'osois pas mesme combattre un Animal assez ordinaire ? Enfin, Madame, Cresus luy permit ce qu'il vouloit : et tout le monde se prepara pour cette grande Chasse. Mais quand le Prince vint à partir, le Roy tira Adraste à part : et luy dit que comme le Prince son Fils estoit son protecteur, il vouloit qu'il fust aussi le sien en cette occasion. Seigneur (luy dit Adraste, avec une joye extréme, de la confiance que Cresus avoit en luy) si je ne vous ramené le Prince Atys victorieux du Monstre qu'il va combatre, refusez moy toutes les graces que je vous ay demandées, et que vous m'avez fait esperer. Apres cela, Madame, on partit pour cette Chasse, dont l'équipage fut la plus magnifique chose que l'on eust jamais veuë en Lydie, Cleandre fut prendre congé de la Princesse Palmis : mais ce fut avec tant de monde, que cét adieu n'eut rien de particulier ny de remarquable. Le Prince Myrsile et Mexaris, furent aussi de cette Chasse : et comme Esope les vit tous partir, Cylenise luy demanda encore, si le Berger estoit parmy ces Chasseurs ? Ouy, luy dit-il, mais ils 
<pb id="page_2186" n="V04-P097"/>ne le connoissent pas pour le Chasseur de la Biche, quoy qu'il le soit beaucoup meilleur qu'eux. Lors que cette Troupe de Princes et de Grands Seigneurs, qui deserta toute la Cour, fut arrivée aupres du Mont Olimpe, ils se mirent en queste du Sanglier : et quand ils eurent découvert sa Bauge, ils firent leur enceinte de tous costez : et chacun voulant avoir l'avantage d'avoir frappé le premier ce terrible Animal, qui par sa seule grandeur effrayoit tous ceux qui le regardoient ; ils s'en aprocherent, et luy lancerent tous leurs Dards. Celuy du Prince manqua la Beste, aussi bien que ceux d'Adraste, de Mexaris, d'Abradate, et des autres : mais celuy de Cleandre l'atteignit et la blessa, mortellement. Cependant durant qu'il s'avançoit l'Espée à la main contre ce fier Animal, Adraste envieux de la gloire de Cleandre, perdant le jugement en cette occasion, lança un second Dard, qui comme toute l'Asie l'a sçeu, alla traverser le coeur du Prince Atys, qui avoit changé déplace, depuis qu'Adraste ne l'avoit regardé. La chutte de ce Prince fit faire un grand cry à tous ceux qui la virent : de sorte que Cleandre qui venoit de joindre le Sanglier, et de luy donner un si grand coup dans le corps qu'il en estoit tombé ; tourna la teste, croyant que l'on ne crioit que pour se réjoüir de sa victoire. Mais discernant mieux le son lugubre de ces tristes voix, il quitta le fier ennemy qu'il venoit de vaincre, et qui se roulant dans son sang, se debatoit inutilement à terre : pour aller où tous les autres estoient. Mais il fut estrangement épouvanté, de voir le Prince Atys mort : et Adraste si furieux et si desesperé, que jamais on n'a entendu parler d'une telle douleur que la sienne. Cleandre emporté 
<pb id="page_2187" n="V04-P098"/>par le veritable déplaisir qu'il avoit de la mort de ce Prince, aprenant que c'estoit Adraste qui l'avoit tué, s'avança vers luy l'Espée haute : Mais enfin voyant que tous ces Princes qui estoient plus interessez que luy en cette perte, ne faisoient que se pleindre, il ne fit que le pleindre comme eux ; joint qu'à dire les choses comme elles font, Adraste estoit plus en estat de donner de la compassion que de la colere : car je n'ay jamais rien veû de si pitoyable. Il avoit sur le visage une douleur si furieuse, et il y avoit en toutes ses paroles tant de marques de desespoir ; que l'on ne peut s'imaginer La chose comme elle estoit. Enfin, Madame, il essaya diverses fois de se tuer : et on fut contraint de luy oster son Espée, et de le faire garder. L'on envoya advertir Cresus de cét accident : et nous suivismes tous le Chariot dans lequel on remporta le corps du Prince de Lydie. Jamais retour de chasse n'a esté si triste que celuy-là, et jamais accident n'a esté si funeste, ny si surprenant : aussi Cresus en fut si affligé, que l'on ne peut l'estre davantage. Il appella à son secours, Jupiter l'Expiateur : il l'invoqua comme estant le Dieu de l'Amitié, et de l'Hospitalité, qu'Adraste avoit violée. Comme au Dieu de l'Hospitalité, il se pleignit à luy d'avoir reçeu dans sa Cour le meurtrier du Prince son Fils, en pensant y recevoir un Hoste reconnoissant. Et comme au Dieu de l'Amitié, parce qu'il rencontroit son plus mortel ennemy en celuy à qui il avoit confié son Fils, et à qui il vouloit donner sa Fille. La Princesse Anaxilée et la Princesse Palmis estoient aussi dans une douleur extréme : cependant nous conduisismes le Corps du Prince de Lydie à Sardis : et lors que Cresus le vit arriver dans la Cour de son Palais, 
<pb id="page_2188" n="V04-P099"/>suivy de son meurtrier, qui ne le voulut jamais perdre de veuë ; il sentit ce que l'on ne sçauroit dire, et ce que l'on ne peut mesme imaginer. Cleandre et Adraste estoient alors en estat bien different : car le premier avoit tué le Sanglier qui estoit le sujet de la chasse, et qui desoloit toute une province : et Adraste avoit tué le successeur d'un Grand Roy ; le Fils de son Protecteur, et son Protecteur luy mesme : et ce qui estoit encore le plus estrange, le Frere de la Princesse qu'il aimoit, et qu'il croyoit devoir bientost épouser. Aussi avoit il dans les yeux tant de douleur, tant de rage, et tant de fureurs differentes, que jamais on n'a entendu parler de rien de semblable. L'on eut beau le vouloir empescher de voir Cresus, il s'échapa de ceux qui le vouloient retenir, et fut se presenter à ce Prince : mais avec des paroles si touchantes, qu'il en attendrit mesme le coeur de ses Rivaux. Il demandoit quel suplice on luy vouloit ordonner ? Il prioit qu'on le chastiast rigoureusement ; il conjuroit qu'on se hastast de le punir ; et il disoit enfin tout ce qu'un homme qui vouloit effectivement mourir pouvoit dire. Il mesloit le Nom de la Princesse à toutes ses pleintes : et sans avoir dessein de vivre, il disoit pourtant tout ce qu'il faloit pour obliger Cresus à luy pardonner un crime, qui n'estoit pas en effet un crime, mais un malheur tres funeste, et tres digne de pitié. Aussi Cresus luy mesme en fut-il émeû de compassion : et agissant en Grand Prince, il luy pardonna genereusement ; se contentant de le prier de le laisser pleindre son malheur en liberté. Adraste se retira donc, et se laissa conduire à son logis, ou on le garda : mais le lendemain ayant sçeu que l'on avoit porté le corps du Prince Atys 
<pb id="page_2189" n="V04-P100"/>dans le superbe Tombeau qu'Aliatte avoit fait bastir sur les bords d'un Estang, que l'on appelle l'Estang de Giges ; il se déroba de ses Gardes la nuit suivante, et fut comme un Furieux à cette magnifique Sepulture, où il ne tut pas plustost arrivé, qu'il monta jusques sur le haut du grand Tombeau. Mais à peine y fut il, qu'entre des Colomnes et : des Statues qui y sont, il se laissa tomber les bras ouverts, sur la pointe de son Espée qu'il avoit reprise, et se tüa à la veuë de ceux qui l'avoient suivy, et qui le joignirent au point du jour. Ainsi se punissant luy mesme, il merita par sa mort, des pleintes de ceux qui avoient le plus de sujet de l'accuser de leurs malheurs. Cresus considerant donc sa naissance Royale ; son repentir marqué par son sang ; et sa fortune toute extraordinaire, fit mettre son corps aupres de celuy du Prince Atys, dans le superbe Tombeau de ses Peres : avec une inscription qui contenoit toute cette estrange avanture. Depuis ce funeste accident, la faveur de Cleandre augmenta encore aupres de Cresus : et il le regarda comme le seul homme qui pouvoit affermir le Sceptre apres sa mort, entre ses mains du Prince Myrsile. Menecée qui le luy avoit autrefois presenté, l'entretenoit dans ces sentimens là, quoy qu'Antaleon s'y opposast : car cét ambitieux Prince pretendoit à la Couronne, au prejudice de son neveu. Cependant comme il n'est point de douleurs que le temps ne guerisse, ou du moins qu'il ne soulage, on commença de se consoler de la mort d'Atys : et Cleandre ne se trouvant plus qu'un Rival, en estoit un peu moins malheureux. Et d'autant plus, que la Princesse Palmis n'ayant plus à se vanger du Prince son Frere, ny à faire 
<pb id="page_2190" n="V04-P101"/>despit à Adraste ; recommença de traiter Artesilas comme auparavant, c'est à dire avec beaucoup de rigueur. Mais comme elle avoit aussi une extréme froideur pour Cleandre, il ne sçavoit qu'en penser : et ne pouvoit par où trouver les voyes de se remettre au point ou il avoit : esté. Il la voyoit aussi souvent qu'il le pouvoit : il avoit pour elle un respect que la seule condition des plus Grandes Reines du monde ne pourroit donner : et toute la severité de cette Princesse, ne pouvoit trouver rien à redire à toutes ses actions. Il y avoit bien quelques uns de les regards qu'elle eust voulu ne rencontrer pas, comme elle faisoit quelquesfois : mais elle voyoit si clairement, qu'il eust voulu luy mesme pouvoir la regarder sans qu'elle s'en fust aperceuë, qu'elle ne pouvoit l'accuser avecques justice. Aussi ay-je bien sçeu par Cylenise, qu'elle ne le condamnoit pas rigoureusement : et que parmi les souhaits qu'elle faisoit pour sa liberté, elle n'y m'estoit rien de desobligeant pour Cleandre. Cependant divers interests de Cresus luy faisant naistre divers sujets de guerre contre les Ephesiens, on refit une puissante Armée, dont Cleandre fut Lieutenant General : car comme Abradate ne pouvoit pas s'engager, ne sçachant quand le Roy son Pere le r'appelleroit ; Si que l'incommodité du Prince Myrsile ne souffroit pas qu'il le fust, l'illustre Cleandre eut cét honneur : le Roy pour diverses raisons cachées, n'en voulant gratifier ny Antaleon, ny Mexaris, ny Artesilas, qui en murmurerent estrangement. Mais quelque grand que fust cét honneur, Cleandre le sentoit bien imparfaitement, quand il venoit à songer que la Princesse ne sçavoit point qu'il estoit amoureux d'elle : ou que si elle en soupçonnoit 
<pb id="page_2191" n="V04-P102"/>quelque chose, elle ne l'aprouvoit pas, et mesme ne le pouvoit pas aprouver. Il ne sçavoit donc s'il devoit prendre la hardiesse de luy descouvrir un peu pins precisément ses sentimens : et il estoit estrangement irresolu, lors qu'Esope qui l'aimoit avec une passion extréme, fut le voir pour luy monstrer en particulier devant qu'il partist, toute l'histoire de la Cour, qu'il avoit faite en Fables, aussi bien qu'il a compote une Morale de cette espece : car encore que cette histoire soit un Chef-d'oeuvre, elle a esté veuë de peu de personnes : parce que comme elle contient tous les intrigues. et toute la galanterie de la Cour, il n'avoit pas jugé à propos d'en rendre la lecture publique. Esope estant donc allé faire voir à Cleandre cét agreable travail, comme estimant plus son approbation que celle de toute la Cour : apres avoir leû plusieurs de ces ingenieuses Fables, qui faisoient de si agreables Tableaux des avantures de tout le monde : Cleandre trouva celle qu'Esope avoit faite pour luy, dans les Tablettes de Cylenise : et comme il ne l'entendit, pas et qu'il luy en demanda l'explication ; Seigneur, luy dit Esope, je ne pensois pas qu'elle suit si mauvaise : car des Personnes qui n'ont pas tant d'esprit que vous, et qui n'ont pas tant de connoissance de la chose qu'elle represente, ont entendu parfaitement ce qu'elle vouloit dire. Cleandre devenu plus curieux par le discours d'Etape, le pressa de telle sorte de la luy vouloir expliquer, qu'enfin il l'obligea à luy dire la verité : mais il ne l'eut pas plûtost sçeuë, que ne pouvant d'abord déguiser ses sentimens ; ha Esope qu'avez vous fait ! s'escria Cleandre : j'ay fait Seigneur, luy repliqua t'il, ce que vous n'auriez peut-estre jamais osé faire. Je 
<pb id="page_2192" n="V04-P103"/>l'advouë (reprit Cleandre, qui voulut cacher ses sentimens, apres s'estre un peu remis) car je ne sçay pas déguiser la verité agréablement comme vous ; et c'est pourquoy je n'aurois pas voulu dire un mensonge. Cependant Esope, adjousta t'il, si Cylenise vous avoit creû, et qu'elle eust en suitte persuadé vostre erreur à la Princesse, en quel estat m'auriez vous reduit ? Mais Seigneur, reprit Esope, si par hasard aussi il estoit ; vray que vous fussiez amoureux de la Princesse Palmis ; que vous ne le luy eussiez jamais dit ? et que vous ne le luy dissiez jamais, ou en seriez vous ? et ne seriez vous pas bienheureux qu'Esope eust eu la hardiesse de luy descouvrir ce que vous ne luy auriez jamais descouvert ? Nullement, luy repliqua Cleandre : car un homme inconnu comme je suis, et qui tient tout son éclat des seules mains de la Fortune, doit tousjours presupposer que la Princesse Palmis croiroit qu'il ne la pourroit pas aimer, sans luy faire un sensible outrage. Croyez Seigneur, luy dit Esope, que l'on n'outrage jamais gueres une belle Personne en l'aimant, de quelque condition qu'elle soit, et de quelque qualité que puisse estre celuy qui l'adore, pourveû qu'il se contente d'aimer. Mais, luy respondit Cleandre, Esope de sa propre confession, n'a aimé qu'une esclave : mais, luy repliqua t'il, Cleandre en aimant une Princesse, aime une belle Princesse : et qui dit belle. Seigneur, adjousta t'il, dit assurément une Personne qui fait consister son plus grand plaisir à estre creuë telle, et respectée comme telle : Ouy, poursuivit il, je soûtiens qu'une belle Reine, preferera tousjours un esclave de sa beauté, à tous les Subjets que sa naissance luy aura donnez ; et qu'une conqueste de ses yeux 
<pb id="page_2193" n="V04-P104"/>luy fera plus chere mille et mille fois, que toutes celles qu'elle pourroit faire avec des Armées de cent mille hommes. C'est pourquoy Seigneur, adjoûta t'il, quand j'aurois fait croire à Cylenise que vous estes amoureux de la Princesse de Lydie, et qu'en suitte elle le luy auroit persuadé, vous n'en seriez pas plus mal avec elle le m'aperçoy pourtant, dit Cleandre, qu'environ depuis le temps que vous dites avoir compote cette Fable, la Princesse me traite beaucoup plus froidement qu'elle n'avoit jamais fait. C'est signe, respondit Esope, que vous estes beaucoup mieux dans son coeur que vous ne croyez : car si elle ne vous craignoit pas, et si elle ne se craignoit pas elle mesme, elle ne fuiroit pas un homme qu'elle estime extremement. Enfin Seigneur, dit-il en riant, croyez je vous prie, que m'estat donné la peine de connoistre avec tant de soing, jusques au naturel des Renards, des Tigres, des Ours, et des Lions, je ne suis pas absolument ignorant en la phisionomie des belles Personnes, qui sont plus agreables à regarder que toutes ces belles sauvages C'est pourquoy soyez assuré, que vous n'estes point haï : et que ma Fable sera quelque jour aussi juste à la fin qu'au commencement. Quoy que Cleandre sçeust bien qu'Esope estoit aussi sage que spirituel, neantmoins il n'eut jamais la force de luy advoüer qu'il aimoit la Princesse, il le pria donc seulement, de ne monstrer cette Fable à personne : et de ne dire plus rien de ses erreurs, de peur de les persuader aux autres. Comme ils en estoient là, j'arrivay : et apres qu'Esope fut parti, Cleandre me raconta leur conversation :et me dit qu'assurément il estoit la cause de la froideur que la Princesse avoit pour luy. Il eust 
<pb id="page_2194" n="V04-P105"/>pourtant bien voulu le sçavoir avec certitude : car encore que cette froideur luy fust insuportable ; s'il eust esté assuré que Palmis eust sçeu sa passion, il en eust esté consolé : parce qu'enfin il ne remarquoit pas qu'elle fust accompagnée d'incivilité ny de mépris. Ainsi apres avoir bien raisonné sur la chose, il se resolut d'aller prendre congé de la Princesse, lors qu'il y auroit peu de monde chez elle, et de tascher de s'esclaircir de la verité. Il fut donc si soigneux de s'informer de l'heure où il la pourroit voir en particulier, et il prit si bien son temps, qu'en effet il la trouva seule. Apres les premiers complimens, qui ne regardoient que son voyage ; et apres que la Princesse luy eut recommandé la Personne du Roy, et celle du Prince Myrsile : Madame, luy dit-il, vous me trouverez sans doute bien hardy, d'oser vous suplier tres humblement comme je fais, de me faire l'honneur de me dire si j'ay fait quelque faute contre le respect que je vous dois, qui vous ait portée à diminuer quelque chose de cette bonté sincere et obligeante, dont vous m'honnoriez, autrefois. Il paroist bien, repliqua t'elle, que je me confie extrémement en vous, puis que je vous recommande les deux Personnes du monde qui me sont les plus cheres. Je vous en suis sans doute bien redevable, répondit-il, mais Madame, comme je suis persuadé, que celuy qui perdroit un Thresor sans s'en aperçevoir et sans s'en pleindre, témoigneroit ne l'estimer pas assez : je pense que vous ne pourrez pas vous offencer avec raison si je me pleins un peu du changement que je remarque en mon bon-heur. Mais en m'en pleignant, je ne vous accuse toutesfois pas d'injustice : et je me contente de vous supplier tres humblement, 
<pb id="page_2195" n="V04-P106"/>de m'aprendre par quel crime j'ay merité ce malheur. Cleandre a tant d'esprit (repliqu'a t'elle en sous-riant à demy, quoy que ce ne peust estre sans rougir) que s'il avoit fait un crime, il l'auroit sans doute voulu faire : et par consequent il ne seroit pas aise qu'il s'en repentist ? ny mesme gueres necessaire de l'en accuser : puis qu'infailliblement il s'en accuseroit le premier. Mais, adjousta t'elle avec un visage plus serieux, je n'ay point sçeu que vous m'ayez rendu de mauvais offices : et si vous remarquez quelque changement en mon humeur, c'est que depuis la mort du Prince mon Frere, je ne me suis plus trouvée avec la mesme disposition à la joye, que j'avois auparavant. Madame répondit Cleandre, mon malheur a precedé celuy de cét infortuné Prince ; c'est donc peut-estre, répliqua t'elle, que j'ay un défaut plus que je ne pensois : et qu'à tant d'autres que j'ay, on peut encore joindre celuy d'estre d'humeur inégale. Me preservent les Dieux, interrompit-il, d'accuser la plus accomplie Princesse du monde, de la plus petite imperfection : non, Madame, vous ne m'entendez pas, ou vous ne voulez pas m'entendre. Car enfin je ne vous accuse point : mais si vous me croyez coupable, je vous conjure de m'accuser, afin que je me corrige, et que je vous demande pardon. En verité Cleandre, reprit-elle, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu personne que vous, qui ait voulu paroistre criminel, avec tant d'empressement : mais sçachez, je vous prie, une chose, pour vous obliger à me laisser en repos, et à vous y mettre : qui est, que ce que je ne dis point la premiere fois qu'on me le demande, on me le demande apres inutilement ; parce que je ne le dis jamais. De sorte 
<pb id="page_2196" n="V04-P107"/>Madame, répondit-il, que je ne sçauray donc jamais dequoy vous m'accusez ? Non pas mesme si je vous accuse, dit elle ; C'est pourquoy, Cleandre, cherchez dans vostre coeur vostre satisfaction, et non pas dans mes paroles. Si vous estes innocent, vivez en repos, car je ne fais jamais d'injustice : et si vous ne l'estes pas, repentez vous et vous corrigez. Mais quoy qu'il en toit n'en parlons plus : et soyez seulement assuré, qu'innocent ou coupable, je souhaite que vous me rameniez le Roy victorieux de ses ennemis, et que vostre gloire s'augmente de jour en jour. Comme je n'en auray jamais, repliqua-t'il, qui me toit si chere que celle de vous obeïr, commandez moy donc quelque chose pour vostre service : C'est assez que je vous aye prié, luy répondit-elle, de prendre soin du Roy mon Pere, et du Prince mon Frere : si ce n'est que je vous conjure encore, de n'exposer pas trop une personne qui leur est si chere que la vostre. La Princesse se leva apres ces paroles : et Cleandre fut contraint de la quitter, sans avoir eu la force de luy parler plus ouvertement de son amour. Neantmoins il avoit eu la consolation en cette derniere visite, d'avoir connu qu'elle sçavoit sa passion : et de l'avoir pourtant trouvée un peu moins froide qu'à l'ordinaire. Il partit donc avec un si violent desir de mériter par ses grandes Actions l'estime de cette Princesse : et de rendre sa vie aussi éclatante, que sa naissance estoit obscure ; qu'il ne faut pas s'estonner des belles choses qu'il fit à la guerre d'Ephese. Je ne vous diray point, Madame, tout ce qui s'y passa : car toute l'Asie a sçeu qu'il y eut plusieurs combats, dont Cleandre emporta toute la gloire : qu'en suitte il alla assieger Ephese : et qu'encore 
<pb id="page_2197" n="V04-P108"/>que les Habitans creussent se mettre en seureté, en attachant par une ceremonie superstitieuse, un Cordeau qui alloit de la vieille Ville au Temple de Diane, comme se remettant tout de nouveau sous sa protection, ils ne laisserent pas d'estre contraints de se rendre, malgré toute la resistance qu'un courageux Estranger qui se trouva dans la Ville, y apporta. Mais certes, à dire les choses comme elles font, la prise d'Ephese fut si particulierement deuë à Cleandre, que Cresus n'eut guere de part à l'honneur de cette conqueste : car estant tombé malade, ce fut Cleandre seul qui agit pendant ce Siege ; qui fut un des plus memorables dont on ait entendu parler. Artesilas n'eut pas mesme le bonheur d'y estre ; parce qu'ayant esté blessé à la premiere rencontre qu'ils avoient faite des Ennemis, Cleandre joüit tout seul de la gloire de cette conqueste : dont Cresus luy mesme envoya advertir la Princesse sa Fille, d'une façon tres advantageuse pour luy Mais comme la fin de la Campagne aprochoit, et qu'il esperoit de retourner bien tost à Sardis, pour chercher le plus doux fruit de sa Victoire dans les regards favorables de sa Princesse : les Misiens, les Doriens, et les Pamphiliens se joignirent, et l'on parla d'une Ligue contre Cresus, qui se resolut de les prevenir. Il envoya alors solliciter le Roy de Phrigie de luy donner du secours : mais comme il estoit engagé en ce temps là avecques le Roy de Pont, il le refusa : de sorte qu'il falut qu'il agist seulement avec ses propres forces. Mais, Madame, la valeur de Cleandre estoit devenuë si redoutable à tous ces Peuples ; qu'il termina cette guerre aussi heureusement que l'autre ; la faisant mesme malgré l'Hyver. Cependant 
<pb id="page_2198" n="V04-P109"/>comme Cresus vit que la Fortune luy estoit favorable, il ne voulut pas en demeurer là : et durant que le Roy de Phrigie estoit occupé avec le Roy de Pont ; il entra au commencement du Printemps dans les Estats de ce Prince, justement apres que ces deux Rois eurent perdu deux Batailles en un mesme jour. De sorte que le Roy de Phrigie avec le débris de ses Troupes, fut contraint de revenir pour deffendre son propre Royaume, et d'abandonner celuy de son Allié. Comme ce Prince est brave, Cresus trouva beaucoup plus de resistance, qu'il n'avoit fait jusques alors : et la valeur de Cleandre trouva sans doute dequoy s'occuper encore plus glorieusement. Comme la Phrigie n'est pas fort nombreuse en Villes, presques toute cette guerre se passa en Batailles et en rencontres : mais elles furent si frequentes, et si glorieuses pour Cleandre, que Cresus ne pouvoit se lasser d'admirer combien il estoit obligée à Menecée et à mon Pere, de luy avoir donné un homme d'un courage si heroïque. En diverses occasions, le Roy de Phrigie combatit en personne contre Cleandre, qui pensa le tuer une fois : mais comme il avoit desja le bras levé, un sentiment dont il ne pût estre le Maistre, le fit changer d'avis : et destournant le coup sur un autre qui touchoit le Roy de Phrigie, il le tua d'un revers, disant en luy mesme, peut estre que je suis nay Subjet de ce Prince. Enfin, Madame, apres avoir contraint le Roy de Phrigie de se retirer dans Apamée ; et la saison commençant d'estre fort fascheuse ; Cleandre apres avoir mis ses Troupes en leurs Quartiers d'Hyver, s'en retourna à Sardis : où il y avoit plus d'un an qu'il n'avoit esté. Bien est il vray que la Renommée avoit parlé si avantageusement 
<pb id="page_2199" n="V04-P110"/>de luy à la Princesse Palmis, qu'elle ne pouvoit pas l'avoir oublié : mais je ne sçay si encore qu'elle ne voulust pas souffrir la passion de Cleandre ; elle ne craignit pas toutesfois un peu, que l'absence n'eust changé son coeur. Cresus fut reçeu avec une magnificence extréme : et Cleandre fut effectivement regardé, comme le Vainqueur de plusieurs Nations : et en la posture où il revint à Sardis, il n'y avoit plus personne avec qui il ne peust aller du pair, et qui ne s'estimast heureux d'en estre regardé favorablement. Mais Madame, au milieu de tous ses Triomphes, l'Amour triomphoit tousjours de son coeur : et le jour qu'il devoit revoir la Princesse, il se trouva beaucoup plus émeu qu'il ne l'estoit sur le point de donner des Batailles. Aussi alloit-il aux combats, avec l'esperance de vaincre : et il n'alloit s'exposer aux regards de cette Princesse, qu'avec la certitude d'en estre tousjours vaincu, et avec l'incertitude d'en estre jamais bien traité. Cette premiere entre veuë se fit en presence du Roy : qui voulant favoriser Cleandre, dit à la Princesse sa Fille, qu'elle le regardast comme le seul Victorieux, et comme le plus ferme appuy de son Empire. Cleandre répondit à ce discours avec une modestie extréme : et la Princesse le continua, avec une civilité fort obligeante. Mais le lendemain, Cleandre la fut voir chez elle, où elle le reçeut de fort bonne grace : sans toutesfois qu'il retrouvast encore en elle son ancienne franchise ; mais aussi n'y remarqu'a-t'il pas sa derniere froideur. Comme elle estoit encore devenuë plus belle, il devint encore plus amoureux : et comme la victoire éleve l'esprit, et donne je ne sçay quel air hardy, qui sied bien à ceux qui conservent aussi quelque modestie ; 
<pb id="page_2200" n="V04-P111"/>Cleandre estoit encore incomparablement plus aimable, qu'il n'avoit jamais esté. Au contraire, Artesilas l'estoit beaucoup moins : car le chagrin qu'il avoit de la gloire de Cleandre, le rendoit de si mauvaise humeur, que tout le monde le fuyoit. De sorte qu'estant venu chez la Princesse, comme Cleandre l'entretenoit ; elle vit si parfaitement la difference qu'il y avoit de l'un à l'autre ; qu'elle ne pût s'empescher le soir, en parlant à Cylenise, de souhaiter que Cleandre fust de la naissance d'Artesilas, ou qu'Artesilas eust toutes les bonnes qualitez de Cleandre. Cependant quoy qu'il se vist tout couvert de gloire ; que Cresus l'estimast infiniment ; que le Prince Myrsile l'aimast avec une tendresse extréme ; et qu'il fust adoré de tout le monde ; il s'estimoit tousjours tres malheureux. Car toutes les fois qu'il venoit à penser, qu'il ne sçavoit qui il estoit : et que selon toutes les aparences, l'incertitude de sa naissance seroit tousjours un obstacle invincible à l'heureux succés de sa passion, il n'estoit pas consolable ; et tout ce que je luy pouvois dire, irritoit plustost sa douleur, que de la diminuer. Mais, Madame, sa grande faveur faisant ombre à Antaleon, ce Prince ambitieux qui vouloit s'emparer de la Couronne, traita en secret avec Artesilas : à qui il promit de faire espouser la Princesse Palmis sa Niece, s'il vouloit luy aider à se deffaire de Cresus et du Prince Myrsile. Cette conjuration fut si noire, que je ne puis me resoudre de vous en aprendre les particularitez : et quand je songe qu'un Frere vouloit faire perir son Frere et son Neveu et qu'un Amant vouloit tremper ses mains dans le sang du Pere de sa Maistresse pour la posseder : j'en conçoy tant d'horreur, qu'il 
<pb id="page_2201" n="V04-P112"/>faut que je passe sur cét endroit legerement : et que je vous die qu'Esope qui estoit encore à Sardis, ayant apris quelque chose de cette conspiration, en advertit Cleandre : qui agit avec tant de prudence, que non seulement il la découvrit, mais qu'il la détruisit : et qu'Antaleon fut contraint de s'enfuir, avec intention de se refugier chez le Roy de Phrigie. Il n'acheva pourtant pas son dessein, parce qu'en y allant il tomba dans un précipice, et se blessa de telle sorte, qu'il mourut quelques jours apres : les Dieux ne voulant pas differer plus long-temps la punition d'un crime si noir que le sien. Mais pour Artesilas, il fut impossible en ce temps là, de rien prouver contre luy : et quoy que nous ayons bien sçeu depuis, qu'il estoit de cette conjuration : il demeura dans la Cour, comme s'il eust esté innocent. Bien est-il vray, qu'il n'osoit pourtant plus agir ouvertement comme Amant de la Princesse : et si elle eust pû écouter sans colere une declaration d'amour, Cleandre eust esté presque heureux. Car Cresus luy estoit tellement obligé, du dernier service qu'il luy venoit de rendre ; qu'il ne croyoit pas que tous ses Thresors eussent pû l'en recompenser dignement. Le Prince Myrsile de son costé, luy devant la vie, croyoit luy devoir toutes choses : ainsi quoy qu'il connust bien qu'il estoit amoureux de la Princesse sa Soeur, il ne tesmoigna jamais s'en apercevoir. Cependant Cleandre ne pouvant plus vivre, sans avoir la liberté de parler ouvertement de son amour, à celle qui l'avoit fait naistre, menoit une vie tres melancolique : et la Princesse ne pouvant plus aussi s'empescher d'estimer un peu trop Cleandre, en avoit un chagrin extréme. Car (disoit elle un jour à 
<pb id="page_2202" n="V04-P113"/>Cylenise) quand cette estime ne me feroit jamais autre mal, que de m'empescher de pouvoir aimer celuy que le Roy voudra que j'épouse, ne seroit-il pas tousjours assez grand, et ne devrois je pas souhaiter de ne l'avoir jamais veu ? Il me semble, disoit Cylenise, que ce souhait seroit fort injuste : et que peut-estre Cleandre auroit il plus de raison que vous, de desirer de n'avoir jamais veu vostre beauté. Vous sçavez, Madame, que le Roy luy doit plusieurs victoires, et que vous luy devez la vie de deux Princes qui vous sont fort chers : mais pour luy, je ne voy pas qu'il vous ait beaucoup d'obligation. Car enfin vous le traitez avec une extréme froideur, parce que vous croyez qu'il vous ayme : et vous voudriez ne l'avoir jamais connu, parce qu'il est fort aimable. Je pense, luy dit la Princesse en sous-riant, que veu la façon dont vous parlez, Esope vous a subornée, afin de rendre sa Fable juste. Comme Cylenise alloit répondre, le Capitaine des Gardes de Cresus, qui avoit tousjours eu beaucoup d'amitié pour Antaleon, sans qu'on s'en fust aperçeu, et qui par consequent n'en pouvoit pas avoir beaucoup pour Cleandre ; vint la trouver pour luy dire une nouvelle dont il creut devoir estre bien recompensé, quoy qu'il ne la creust pas agreable. Madame, luy dit il, je vous demande pardon, d'estre obligé de vous aprendre une chose, qui sans doute vous affligera sensiblement : mais comme vous y pouvez remedier en la sçachant de bonne heure, je ne l'ay pas plustost aprise, que je suis venu vous en advertir. La Princesse croyant que c'estoit quelque nouvelle Conjuration, le remercia du zele qu'il témoignoit avoir pour son service : et le pressa de vouloir luy apprendre 
<pb id="page_2203" n="V04-P114"/>ce qu'il sçavoit. Madame, repliqua-t'il, c'est une chose si estrange, que je n'oserois presques vous la dire : car enfin je suis adverty par un des Officiers de la Maison du Roy qui l'a entendu, que ce Prince a dessein (à ce qu'il a dit aujourd'huy en fort grand secret à un de ses plus anciens serviteurs) de vous faire épouser Cleandre : afin, dit-il, d'aider au Prince Myrsile à soustenir la pesanteur du Sceptre qu'il doit porter apres sa mort. Il a témoigné, poursuivit ce Capitaine des Gardes, craindre extrémement que vous n'y veüilliez pas consentir, à cause que la naissance de Cleandre n'est pas connuë, et il a mesme adjoûté, que cela le faschoit fort ; et que de plus, il ne voudroit pas vous y forcer. C'est pourquoy. Madame, jugeant que vous pouvez empescher un si grand malheur, par une resistance courageuse : je suis venu en diligence, vous dire tout ce que je sçay de cét estrange dessein ; car connoissant vostre Grand coeur comme je le connoy, j'ay bien creu que vous ne voudriez pas consentir à une chose qui vous seroit si honteuse. La Princesse Palmis extrémement surprise du discours de cét homme, et ne sçachant ce qu'elle en devoit penser, le remercia de son zele, et luy dit qu'elle l'en recompenseroit : mais qu'elle le conjuroit toutesfois de deux choses : l'une de ne parler à qui que ce fust, de ce qu'il venoit de luy dire : et l'autre de n'accoustumer point ceux qui estoient sous sa Charge, à vouloir penetrer dans les secrets du Roy, et moins encore à les découvrir. Que cependant il pouvoit croire qu'elle agiroit en cette rencontre, comme la raison et la vertu vouloient qu'elle agist. Mais admirez, Madame, le caprice de l'amour, mesme dans l'esprit des plus sages personnes : 
<pb id="page_2204" n="V04-P115"/>la Princesse Palmis estimoit infiniment Cleandre, et l'aymoit peut-estre desja avec assez de tendresse cependant dés qu'elle eut apris que Cresus vouloit qu'elle l'épousast ; l'obscurité de sa naissance troubla si fort son esprit, qu'elle ne sçavoit quelle resolution prendre. Elle n'eust pas voulu que Cleandre ne l'eust point aimée : elle ne vouloit pas toutefois qu'il luy dist qu'il l'aimoit : et elle ne pouvoit non plus consentir à épouser un Inconnu. Mais sa vertu est si éclatante et si visible, disoit cette Princesse ; mais sa naissance est si obscure et si cachée, adjoustoit-elle un moment apres, que luy-mesme ne la sçait pas. Mais, Madame, luy disoit Cylenise, vous sçavez du moins qu'il est digne de toutes choses : qu'il a toutes les vertus que les plus grands Rois pourroient souhaitter d'avoir : que sa valeur l'a mis au dessus de tous les Princes qui font Subjets du Roy vostre Pere : et que si ses conquestes estoient aussi effectivement à luy, comme effectivement il en a toute la gloire ; il seroit desja un des plus puissans Princes d'Asie. Les premiers Rois, Madame, adjousta Cylenise, n'estoient peut-estre pas de si bonne maison que Cleandre : car enfin, comme je l'ay entendu dire, il fut trouvé sur un Carreau de drap d'or : et le Portraict de sa Mere et le sien, ont une bordure si magnifique, qu'il ne semble pas que sa naissance doive estre basse. Il pourroit estre nay de parens assez riches, reprit la Princesse, que ce ne seroit pas encore assez pour me satisfaire : ce n'est pas, Cylenise, que je ne sçache bien que la naissance et la mort sont égales entre les Rois et les Subjets : et qu'en quelque façon la vanité que l'on tire seulement de ses Predecesseurs n'est pas trop bien fondée : mais apres tout, cette illustre Chimere qui flatte si doucement 
<pb id="page_2205" n="V04-P116"/>le coeur de tous les hommes, est trop universellement establie par toute la Terre, pour ne s'y arrester pas. Il faut pourtant advoüer, Madame, dit Cylenise, que la naissance toute seule, n'est pas une chose fort considerable : en effet, adjousta-t'elle, si le Fils du plus Grand Roy du monde estoit amoureux de vous, et qu'il eut tous les deffauts imaginables, et pas une bonne qualité : n'est-il pas vray que vous ne l'aimeriez point ? et que toute la grandeur de ses illustres Ayeuls ; ny mesme toutes leurs vertus ne luy acquerroient jamais vostre estime ? Tant s'en faut, dit la Princesse, je le mépriserois plus qu'un autre qui auroit les mesmes imperfections, et le haïrois davantage : neantmoins je pourrois pourtant l'épouser sans honte, et par raison d'Estat seulement : mais au contraire, Cleandre estant aussi accomply qu'il est, merite sans doute toute mon estime : et cependant n'estant pas Prince, et ne sçachant pas seulement s'il est d'une Race Noble, je ne puis certainement, selon les maximes ordinaires du monde, que luy donner quelque place en mon amitié, sans songer jamais à l'épouser. Je sçay bien, adjousta Cylenise, que tout le monde pense ce que vous dites : mais vous, Madame, qui avez l'ame au dessus du vulgaire : qui voyez les choses comme elles sont, et non pas comme la multitude les voit, qu'en pensez-vous ? et croyez-vous que la vertu de Cleandre, et le commandement du Roy, n'empeschent pas que l'on ne vous puisse blasmer, quand vous luy obeïrez sans resistance ? Ha Cylenise, luy dit-elle, que me demandez vous ! et comment pensez-vous que je vous puisse répondre ? Mon coeur et ma raison sont si peu d'accord, adjousta-t'elle, qu'il me faut quelque temps pour sçavoir 
<pb id="page_2206" n="V04-P117"/>lequel des deux je dois satisfaire : c'est pourquoy je ne puis presentement vous dire ce que je veux, ny ce que je feray : car en verité, Cylenise, je ne le sçay pas moy mesme. Ce fut de cette sorte que cette conversation se passa : car bien que cette Fille de la Princesse qui est ma Parente, ne fust pas encore en confidence des interests de sa Maistresse avecques moy ; neantmoins comme nous avions assez d'amitié ensemble, elle ne laissoit pas d'avoir une affection particuliere pour Cleandre, à ma consideration : parce qu'elle sçavoit bien que ma fortune et celle de Timocreon estoient inseparablement attachées à la sienne, qu'il rendoit commune entre nous, par sa liberalité et par ses bons offices. Aussi Cleandre sans en rien sçavoir, avoit en elle un puissant appuy aupres de la Princesse Palmis cependant l'advis qu'elle avoit reçeu, fit un effet tres avantageux pour Cleandre ; puis qu'insensiblement elle diminua une partie de cette froideur qui redoubloit ses suplices. De sorte que flatté par cet heureux changement dont il ignoroit la cause, l'esperance commença de le consoler : et peu apres le rendant plus hardy, il rendit ses soins et ses soûmissions à la Princesse, avec un peu moins de circonspection, quoy que ce fust tousjours avec un égal respect. Mais enfin il la regardoit un peu plus souvent ; il la visitoit davantage ; et l'entretenoit avec un peu moins de crainte. Toutesfois je ne pense pas qu'il eust jamais eu la hardiesse de se declarer ouvertement, si l'illustre Cyrus, qui n'estoit en ce temps-là qu'Artamene, ne luy en eust fourny le sujet : et voicy comme la chose arriva.
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<div2 id="page_CYRUS040104" type="sequence" n="Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : le mystère de la naissance de Cleandre">
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Cresus avant sçeu tout ce qui s'estoit passé à la guerre de Pont et de Bithinie, et toutes les merveilleuses actions que le fameux 
<pb id="page_2207" n="V04-P118"/>Artamene y avoit faites : avoit eu soing de s'informer de quelle Nation estoit un homme d'une valeur si extraordinaire. De sorte que ceux à qui il avoit donné cette commission, luy aprirent que l'on ne le sçavoit pas : et luy dirent en suitte comment il avoit fait delivrer le Roy de Pont, et comment la Princesse Mandane avoit pensé estre enlevée par un autre Estranger nommé Philidaspe, que l'on ne connoissoit non plus qu'Artamene, et qui estoit aussi extrémement brave : adjoustant toutesfois à cela, que ce Philidaspe s'estoit dit estre Fils de la Reine d'Assirie, par une Lettre qu'il avoit écrite à un homme de son intelligence, et que l'on avoit interceptée. Cresus sans y penser raconta tout ce que je viens de dire à la Princesse Palmis, comme une nouvelle agreable : luy parlant avecque beaucoup d'admiration de toutes les Grandes choses qu'il avoit entendu dire de l'illustre Artamene. Aussi tost apres qu'il fut sorty de chez la Princesse, Cleandre y arriva : et comme elle n'avoit l'esprit remply que de ce que le Roy luy venoit de dire, elle en parla avecques luy : et luy demanda plusieurs particularitez qu'elle n'avoit pas demandées au Roy : jugeant bien qu'il avoit esté present lors que l'on avoit raconté cette merveilleuse advanture à Cresus. Pour moy, disoit-elle, j'aurois une extréme envie que ce Philidaspe tout Fils de Roy qu'il se dit estre, fust puny de la violence qu'il a voulu faire, et je voudrois aussi qu'Artamene tout inconnu qu'il est, fust recompensé de sa vertu. Il me semble, Madame, dit Cleandre, que je vous dois rendre grace pour luy : car outre que je suis amoureux de sa gloire ; estant inconnu comme il l'est, il me semble, dis-je, que cette conformité me 
<pb id="page_2208" n="V04-P119"/>doit interesser en ce qui le touche. Sa condition, dit la Princesse, n'est pourtant pas égale avec la vostre ; car il sçait bien ce qu'il est nay, à ce qu'il m'a paru par le recit que m'a fait le Roy : et vous ne sçavez pas ny d'où vous estes, ny qui vous estes. Cleandre soûpira à ce discours de la Princesse : qui craignant de l'avoir irrité, se hasta de reprendre la parole en ces termes. Non non, Cleandre, dit-elle, ne vous affligez pas tant de vostre malheur : car si vous ne sçavez pas de quelle condition vous estes, tout le monde sçait qu'il n'y en a point de si haute dont vous ne puissiez soustenir l'éclat : et pleust aux Dieux, adjousta t'elle, que pour la Grandeur de nostre maison, vous pussiez devenir mon Frere : puis que comme je connois le Prince Myrsile et qu'il vous connoist, je suis asseurée qu'il ne s'offenceroit pas du souhait que je fais. Il est bien glorieux et bien obligeant pour moy, Madame, reprit-il, mais apres tout (poursuivit Cleandre emporté par sa passion) je ne voudrois pas qu'il peust vous estre accordé : et j'ayme encore mieux estre ce que je suis, que d'étre Frere de l'adorable Palmis Songez vous bien à ce que vous dites, repliqua t'elle, et ne craignez vous point de m'offencer ? Ouy, Madame, je le crains : et je le crains d'autant plus, adjousta t'il, que je sçay que vous avez raison de le faire. Mais enfin comme je suis ingenu, il faut que je vous advoüe, que j'aime incomparablement mieux estre toute ma vie l'esclave de la divine Palmis, que d'estre son Frere, et que de devoir estre Roy. Ouy Madame (poursuivit il, sans luy donner loisir de parler) je trouve les chaines que je porte si douces et si glorieuses, toutes pesantes qu'elles sont : que je ne les voudrois pas changer avec les 
<pb id="page_2209" n="V04-P120"/>plus magnifiques Couronnes de l'univers. Cleandre, luy dit la Princesse, je pense que vous ne me connoissez pas mieux que vous vous connoissez vous mesme : car si vous sçaviez encore qui je suis, vous ne me parleriez pas comme vous faites. Pardonnez moy Madame, reprit-il, je sçay que vous estes Fille d'un Grand Roy ; que vous estes la plus belle Princesse du monde et la plus vertueuse : mais je sçay aussi que je suis le plus malheureux homme de la Terre, seulement parce que je suis le plus amoureux. Si je ne croyois pas, luy dit-elle, que vous avez perdu la raison, je vous traiterois bien d'une autre sorte : Non Madame, dit-il, ne vous y abusez point : l'amour que j'ay pour vous, m'a laissé la raison toute entiere : et je connois parfaitement que je ne dois rien esperer. Aussi ne vous demanday je rien qu'un peu de compassion : encore n'ay-je pas l'audace de vous demander de celle qui fait que l'on aporte quelque remede aux maux que l'on pleint : mais de celle qui les fait seulement pleindre sans les soulager. Le Roy mon Pere, luy dit la Princesse Palmis en l'interrompant, vous doit tant de choses, et je vous dois tant moy-mesme, que je suis resoluë de ne m'emporter pas contre vous, autant que raisonnablement je le devrois faire : c'est pourquoy je vous dis avec le moins de colere que je puis, que si ce que vous dites n'est pas vray, quoy que vostre hardiesse merite que je vous defende de me parler jamais, je ne laisseray pas d'oublier vostre crime et de vous le pardonner : mais si pour vostre malheur, il y a de la verité en vos paroles, vous ne serez pas traité si favorablement. Quoy, Madame, reprit-il, vous me puniriez moins rigoureusement de vous avoir dit un mensonge 
<pb id="page_2210" n="V04-P121"/>insolent, qu'une verité tres-respectueuse ! le se, rois bien davantage, respondit elle, car je me punirois moy-mesme de vostre crime, quoy que je n'y eusse rien contribué. Helas, Madame, repliqua t'il, si je suis coupable vous me l'avez rendu : mais au nom des Dieux ne me condamnez pas si legerement. Vous avez autrefois eu, luy dit il, une si forte envie de sçavoir si j'aimois, et qui j'aimois ; lors que le Prince Atys vous aprit que je n'avois pas voulu feindre d'aimer Anaxilée ; que je n'ay pas deû croire vous faire un si sensible outrage, de vous dire cette verité une seule fois en ma vie. Considerez, Madame, que je ne puis estre accusé avec justice, que de ce que je viens de vous descouvrir : puis que vouloir m'accuser de ce que je vous aime, ce seroit choquer l'equité directement. Car, Madame, peut on me soupçonner de ne m'estre pas opposé à cette passion ? et peut on me dire criminel, d'avoir esté vaincu par une personne capable de vaincre toute la Terre ? Il faloit du moins cacher vostre deffaite, reprit la Princesse ; je la cache aussi à tout le monde, repliqua t'il, sçachant bien que mon malheur est si grand qu'elle est mesme honteuse à mon illustre Vainqueur. Mais pour vous. Madame, j'advoüe que je n'ay pû me resoudre à ne vous la descouvrir jamais : et à me priver du. merite que j'auray à ne vous parler plus de ma passion. Car, Madame, si vous pouvez obtenir de vostre bonté de me pardonner ce premier crime, je vous promets de regler ma vie à l'advenir comme il vous plaira : et de renfermer dans mon coeur, toute la violence de mon amour. Faites le donc, luy dit elle, mais de telle sorte, que pas une de vos actions, de vos paroles 
<pb id="page_2211" n="V04-P122"/>ny mesme de vos regards ; ne puisse jamais rapeller dans mon souvenir la faute que vous avez faite aujourd'huy : et que je me resous d'oublier, si vous agissez comme je le veux, et comme je vous l'ordonne. Je feray tout ce que je pourray pour vous obeïr, Madame, repliqua-t'il : mais au nom des Dieux, ne me traitez jamais en innocent, et traitez-moy tousjours en criminel à qui vous faites grace. La Princesse ne pouvant souffrir que cette conversation durast plus long-temps, congedia Cleandre, n'estant gueres moins irritée contre elle mesme, que contre luy ; parce qu'elle ne trouvoit pas qu'elle luy eust parlé avec assez de fierté. Comme il ne sçait pas, disoit-elle, ce que le Roy a dessein de faire à son avantage, que pensera-t'il de moy, de l'avoir écouté avec si peu de marques de colere ? et ne dois-je point craindre d'avoir détruit par mon indulgence toute l'estime qu'il en peut avoir ? Toutesfois, reprenoit-elle, luy devant la vie du Roy mon Pere, et celle du Prince mon Frere, eust il esté juste d'agir avec toute la severité que sa hardiesse meritoit ? Mais enfin, disoit elle encore, Cleandre de qui le Pere est peut-estre de telle condition, qu'il me feroit rougir de confusion et de honte si je le sçavois, a eu la hardiesse de m'avoüer qu'il m'aimoit ; et je ne l'ay pas banny pour tousjours. Ha mon coeur, s'écrioit-elle, vous m'avez trahie, j'aime assurément Cleandre plus que je ne pense, et mesme plus que je ne dois. Mais si cela est, je dois comprendre par ma propre experience, que Cleandre n'est pas si criminel car puis que je ne le puis haïr quand je le veux, il est excusable de ne pouvoir pas cesser de m'aimer quand je le souhaite. Qu'il m'aime donc, adjoustoit-elle, pourveu qu'il 
<pb id="page_2212" n="V04-P123"/>m'aime en secret, et qu'il ne me le die plus jamais. Elle n'estoit pourtant pas tout à fait d'accord avec elle mesme sur cét article : et elle eut l'ingenuité de l'advoüer à Cylenise, lors qu'elle fut seule aupres d'elle, et qu'elle luy raconta tout ce qu'elle avoit pensé. Mais enfin, Madame, l'illustre Cleandre agit si judicieusement, et avec tant de respect et de discretion pour la Princesse durant tout l'Hyver, qu'elle fut à la fin contrainte d'abandonner son coeur à l'innocente passion qui s'en vouloit emparer. Elle ne la fit toutesfois paroistre à Cleandre, que sous les apparences d'une amitié solide et sincere, et luy disant tousjours qu'il faloit qu'il reglast la sienne de cette sorte : parce qu'il y avoit un obstacle invincible, qui s'opposoit à son bon-heur. Car (luy dit-elle un jour, apres qu'il eut obtenu d'elle la revocation de ce cruel arrest qui luy deffendoit de l'entretenir quelquesfois de son amour) si vous ne rencontriez de difficulté à vostre bon-heur, que parce que je ne vous estimerois pas ; que parce que j'en estimerois un autre plus que vous ; ou que parce que je serois insensible ; le temps pourroit changer toutes ces choses : mais je vous avouë ingenûment que je trouve en vostre personne et en vostre esprit, tout ce qui est necessaire pour acquerir mon estime : vous m'avez rendu cent mille services en la personne du Roy et en la mienne : je suis persuadée que vous m'aimez : mon inclination me porte à ne vous haïr pas : et toutes choses enfin, à la reserve d'une seule, contribuent à lier nostre amitié. Mais, Cleandre, apres toutes ces choses, toute l'Asie sçait que vous ne sçavez qui vous estes : et comme vous ne le sçaurez peut-estre jamais, et qu'il faudroit un miracle, pour faire que quand mesme 
<pb id="page_2213" n="V04-P124"/>vous le sçauriez, ce fust d'une maniere qui me pleust ; il faut ne s'engager pas davantage, et demeurer dans les simples termes de l'amitié. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je vous en estime moins, et que je ne croye mesme que vostre naissance doit estre illustre : mais je vous advouë ma foiblesse : comme tout le monde n'est pas persuadé de ce que je pense, je ne puis guerir mon esprit de la crainte d'estre blâmée : si l'on venoit à sçavoir que j'eusse donné une place si particuliere dans mon coeur à un Inconnu. Ainsi, Cleandre, pour ma propre gloire contentez vous de mon amitié : aimez moy dans le fond de vostre coeur de la maniere que vous voudrez, luy dit-elle en rougissant, mais n'attendez jamais de Palmis que des offices d'une veritable Amie. Je trouve tant de raison en vos paroles, luy repliqua-t'il, et pourtant si peu de satisfaction pour moy, que je n'y sçaurois répondre. Car pour ce qui est de ma naissance, Madame, adjousta-t'il, je n'en ay qu'un indice que je croy tres puissant, pour me persuader qu'elle n'est pas basse : c'est, Madame, que j'ay la hardiesse de vous aimer ; et de vous aimer mesme sans scrupule. Ouy, divine Princesse, je sens dans mon ame je ne sçay quel noble orgueil, qui me persuade que je puis vous adorer sans vous faire outrage : cependant comme cette preuve n'est convainquante que pour moy, je ne vous demande que ce qu'il vous plaist de m'accorder ; et tant que vous ne me deffendrez point de vous aimer, je ne me pleindray jamais. Car, Madame, l'estime que j'ay conçeuë de vostre merite est si grande ; que quand je serois Fils d'un Grand Roy, je ne croirois pas mesme qu'il me fust permis de vous demander vostre affection qu'à genoux ; et je penserois 
<pb id="page_2214" n="V04-P125"/>encore que vous me la pourriez refuser sans que j'eusse sujet de m'en pleindre. Les choses estant en ces termes, quoy que la Princesse agist envers Cleandre avec une retenuë extréme ; neantmoins luy parlant un peu plus souvent en particulier qu'à l'ordinaire : et l'amour estant d'une nature à ne pouvoir estre long temps cachée, principalement entre personnes inégales : Artesilas commença de s'aperçevoir qu'il y avoit quelque changement entre eux : et à quelques jours de là, il ne douta point que du moins Cleandre ne fust amoureux delà Princesse Palmis, Comme il estoit mal traitté, la jalousie agit dans son coeur d'une maniere plus violente ; elle n'éclatta pourtant pas d'abord, parce qu'il voulut auparavant s'éclaircir de ses soupçons. Mais apres avoir observé jusques aux regards de Cleandre : ne doutant plus du tout qu'il ne fust assurément son Rival, et craignant mesme qu'il ne fust la cause des mépris que la Princesse avoit pour luy : il commença de sentir une aversion pour Cleandre, la plus forte qu'il estoit possible d'avoir : et d'avoir mesme le dessein. Formé de luy faire un outrage, et de le quereller, à la premiere occasion qu'il en pourroit trouver. Et ce qui l'y obligeoit encore davantage, estoit qu'il sçavoit que Cleandre partiroit bien tost, pour aller commander l'Armée, et finir la guerre de Phrigie : mais quelque envie qu'il eust de le quereller, il fut pourtant quelques, jours sans le pouvoir faire : parce que Cleandre n'alloit gueres que chez le Roy ou chez la Princesse, si ce n'estoit quelquefois chez la Princesse de Clasomene. Aussi, fut-ce au sortir de chez elle, qu'Artesilas l'ayant rencontré, l'aborda : et luy adressant la parole assez froidement ; il y a desja quelques 
<pb id="page_2215" n="V04-P126"/>jours que je vous cherche, luy dit-il, mais il n'y a pas moyen de vous rencontrer, si ce n'est chez le Roy on chez la Princesse, où vous estes eternellement. Si j'avois sçeu vos intentions (repliqua Cleandre avec la mesme froideur, quoy qu'avec assez de civilité) j'aurois esté chez vous pour aprendre ce que vous aviez à me dire. peut-estre que si vous l'aviez préveu, répondit Artesilas, bien loin de venir chez moy, vous ne seriez pas venu, chez la Princesse de Clasomene. Comme je ne suis guere accoustumé de fuir mes Amis ny mes Ennemis, répondit Cleandre, je ne sçay pas pourquoy vous me parlez de cette sorte : je sçay encore moins, repliqua Artesilas, pourquoy vous agistez comme vous faites depuis quelque temps. Comme j'ay tousjours suivy la raison, répondit Cleandre, je n'ay pas agy de maniere differente, depuis que je la connois. Quand vous arrivastes à Sardis, reprit Artesilas, il n'eust : pourtant pas esté aisé de prévoir, que vos frequentes visites chez la Princesse, m'importuneroient un jour : et qu'un homme de vostre naissance, auroit la hardiesse de s'opposer à un homme de la mienne. Ma naissance, repliqua Cleandre fort irrité, m'est à la verité inconnuë : mais j'aime toutefois mieux estre receu chez la Princesse par ma propre vertu, que de n'y estre souffert que par ma condition seulement. Vous ferez pourtant bien de vous souvenir tousjours de la vostre, repliqua Artesilas : car si vous ne le faites, je chercheray les voyes de vous empescher de l'oublier. C'est pourquoy agissez de façon, que je ne vous trouve plus chez la Princesse ; que comme vous y estiez autrefois, du temps que le Prince Atys vous y envoyoit. Autrement. . . . . Ha Seigneur, s'écria Cleandre en l'interrompant ; 
<pb id="page_2216" n="V04-P127"/>ne me forcez pas à perdre le respect : que je dois peut-estre à. vostre seule qualité : et souvenez-vous que les gens de coeur, ne peuvent souffrir les menaces que des Dieux seulement. Vous souffrirez pourtant, repliqua Artesilas, celles d'un homme qui les fera peut estre suivre par des effets qui ne vous plairont pas, si vous ne vous corrigez. pourveu que nos Espées soient égales, repliqua fierement Cleandre, l'inégalité de nos conditions ne m'empeschera peut-estre point de vous en empescher. Mais, Seigneur ne prophanez point le Nom de là Princesse, en une occasion où il ne doit pas estre meslé, et si vous avez quelque haine secrette pour moy, vangez vous genereusement : et faites moy l'honneur de m'aprendre l'Espée à la main, si c'est la Nature ou la Fortune qui met de la difference entre nous. Vous le sçaurez dans un moment (repliqua Artesilas, en mettant effectivement l'Espée à la main, aussi bien qu'un Escuyer qui le suivoit) de sorte que Cleandre n'ayant aussi qu'un des siens avecques luy, ce combat se fit avec égalité pour le nombre, mais avec beaucoup d'inégalité pour le succés. Car Cleandre animé pour son amour ; par sa jalousie ; et par le ressentiment des choses fascheuses qu'Artesilas luy venoit de dire ; se batit avec tant d'ardeur, que ce Prince quoy que brave, se trouva estrangement embarrassé à luy resister. Comme Cleandre craignoit qu'il ne vinst du monde pour les separer, il ne se ménagea point ; et portant coup sur coup à son ennemy, sans s'amuser à parer ; il le pressa de telle sorte, qu'il en perdit le jugement, et qu'il ne sçavoit plus prendre son temps, ny pour se deffendre, ny pour attaquer. Ce n'est pas qu'Artesilas n'eust du coeur : mais la prodigieuse 
<pb id="page_2217" n="V04-P128"/>valeur de Cleandre le surprit et le mit en desordre. D'abord il fut blessé en deux endroits, sans avoir pû toucher Cleandre : qui apres luy avoir encore fait deux autres blessures, passa sur luy ; le jetta à terre ; luy osta son Espée ; et apres l'avoir desarmé : N'avoüerez-vous pas, luy dit-il, qu'il y a lieu de croire que ma naissance n'est pas inferieure à la vostre ? et ne direz-vous pas du moins, que s'il y a de la difference entre nous, ce n'est que la Fortune qui la fait ? Artesilas estoit si blessé, et si honteux de sa deffaite, qu'il n'eut pas la force de répondre, joint qu'en mesme temps des femmes de chez la Princesse de Clasomene qui estoient à des fenestres, et qui avoient crié dés le commencement de ce combat qu'elles avoient veu ; avoient enfin envoyé des gens pour les separer. Mais ils n'arriverent que comme c'estoit desja fait, l'Escuyer de Cleandre ayant aussi blessé celuy d'Artesilas, de qui l'Espée estoit rompuë. Abradate arriva encore, qui fit porter le Prince Artesilas chez luy, et qui mena Cleandre à son logis, ne voulant pas qu'il allast au sien, qu'il n'eust sçeu la cause de ce combat, et comment le Roy en recevroit la nouvelle. Comme Cresus aimoit fort Cleandre, et qu'il n'aimoit guere Artesilas, on n'eut point de peine à luy persuader que ce Prince avoit esté l'agresseur : de sorte qu'il témoigna estre fort irrité contre luy, de ce qu'il avoit voulu outrager une personne qui luy estoit si chere. Les Amis d'Artesilas adoucirent pourtant la chose : et dirent au Roy que les réponses que Cleandre luy avoit faites l'avoient aigri : et comme pas un de ces deux Rivaux ne nomma la Princesse, cette querelle passa pour n'avoir point en d'autre fondement, que quelques paroles piquantes 
<pb id="page_2218" n="V04-P129"/>qu'Artesilas avoit dites, sur la naissance de Cleandre. Cependant toute la Cour fut le visiter, à la reserve des parens de son ennemy : encore y en eut-il quelques-uns qui l'abandonnerent, et qui se furent offrir à Cleandre, que la Princesse envoya aussi visiter en secret, pour se réjouir de ce qu'il n'estoit point blessé : ne sçachant pas encore quelle estoit la cause de ce combat : tout le monde croyant que ce n'estoit, comme je l'ay dit, que parce qu'Artesilas l'avoit voulu traitter en inconnu. On ne parloit donc d'autre chose : et ceux qui avoient ouy raconter cent fois comment il avoit esté trouvé, se le firent redire, et le raconterent à leur tour. La Princesse mesme se fit encore reciter exactement par mon Pere, comment il avoit veu floter cette Barque, qu'une femme ne pouvoit conduire : comment il avoit envoyé des Mariniers pour la secourir : comment il avoit veu ce jeune Enfant sur un Carreau de Drap d'or : comment celle qui le conduisoit estoit müette : comment elle luy avoit remis entre les mains un petit Tableau, où cét Enfant estoit representé comme on peint l'Amour, et avec luy une belle Personne qui paroissoit estre sa Mere, par les Vers qui estoient écrits au bas : et enfin comment cette Femme estoit morte. La Princesse qui n'avoit jamais osé demander à voir cette Peinture, surmonta alors dans son coeur les sentimens, qui s'estoient opposez à sa curiosité : et pria Timocreon de la luy envoyer, ce qu'il fit, et ce fut moy qui la luy portay, sans que Cleandre en sçeust rien : car il estoit encore chez Abradate, jusques à ce que l'on sçeust si Artesilas échaperoit de ses blessures : y en ayant une assez dangereuse. Cette Princesse rougit en prenant cette 
<pb id="page_2219" n="V04-P130"/>Peinture, lors que je la luy presentay ; ne pouvant sans doute recevoir sans confusion le Portrait d'un homme qui l'aimoit, quoy que ce ne fust que celuy d'un Enfant ; et d'un Enfant encore representé comme un Dieu. Comme elle se connoist à toutes les belles choses, elle admira l'art du Peintre, qui en effet est merveilleux : et remarqua mesme que Cleandre conservoit encore une assez grande ressemblance de ce qu'il avoit esté. Mais elle fut charmée de la beauté de la Mere, qu'elle loüoit avec moins de scrupule que celle du fils : quoy qu'elle ne peust loüer l'une sans loüer l'autre, parce qu'ils se ressembloient parfaitement. Elle trouva l'invention de la Peinture et des Vers jolie : et je remarquay qu'elle regarda la bordure magnifique de ce petit Tableau avec plaisir ; parce que c'estoit une marque comme infaillible, que la naissance de Cleandre n'estoit pas fort basse. Enfin loüant tousjours extrémement le Peintre qui avoit fait cette Peinture, elle me demanda si Timocreon ne voudroit pas bien la luy confier pour quelques jours, pour la faire voir à quelques unes de ses Amies ? Vous pouvez juger, Madame, que je ne luy resistay pas : et que je ne fus pas long temps sans advertir Cleandre, que la Princesse avoit voulu garder son Portrait : mais il me répondit qu'il se croiroit bien plus heureux, si elle luy avoit donné le sien : puis que l'un n'estoit qu'un simple effet de sa curiosité, et que l'autre en seroit un de son affection. Comme les choses estoient en ces termes, l'on eut nouvelles que le Roy de Phrigie se preparoit à se mettre en campagne : de sorte que Cresus commanda à Cleandre de se preparer aussi à partir, ce qu'il : fit à l'heure mesme, envoyant aussi tost. son Train devant : le 
<pb id="page_2220" n="V04-P131"/>Roy les accommodant le lendemain Artesilas et luy, d'authorité absoluë. En ce mesme temps encore, un homme de qualité de Phrigie, qui en estoit exilé, vint à Sardis pour y traitter de la rançon d'un Prisonnier de guerre : et comme son Nom estoit connu, et que c'estoit un homme d'esprit, Cresus le reçeut fort bien : et l'assura. que s'il faisoit jamais la paix avec le Roy de Phrigie, il feroit la sienne particuliere avec ce Prince. Thimettes (car ce Phrigien se nomme ainsi) ne fut pas long-temps à Sardis sans rendre ses devoirs à la Princesse : si bien qu'allant chez elle un jour qu'elle estoit dans son Cabinet ; pendant qu'on la fut advertir qu'il demandoit à la voir, il vit sur la Table de sa Chambre, le Tableau de cette Venus et de cet Amour, dont je vous ay desja parlé. Mais à peine l'eut-il veu, que le prenant, il en parut fort surpris : il en leut les Vers ; il en regarda la bordure ; il l'observa soigneusement : et sans le pouvoir quitter, il demanda à Cylenise, qui estoit dans cette Chambre, qui avoit donné ce Tableau à la Princesse ? Cette Fille qui sçavoit bien que ce n'estoit pas une chose dont il falust faire un secret, luy en dit la verité en peu de mots, dont il parut fort émeu : neantmois Cylenise croyant seulement que sa surprise n'estoit causée que par la nouveauté de cette advanture, elle n'y fit pas grande reflexion : Thimettes se contentant aussi de luy dire, que cette Peinture meritoit bien d'estre conservée soigneusement Comme on le fut venu advertir qu'il pouvoit entrer, il fut en effet voir la Princesse, mais sa visite ne fut pas longue : et dés qu'il fut sorty de chez elle, il eut intention d'aller chez Cleandre : qui estoit retourné chez 
<pb id="page_2221" n="V04-P132"/>luy, depuis qu'Artesilas se portoit mieux, et qu'on les avoit accommodez. Il n'y pût toutefois pas aller si tost, à cause d'un homme qu'il rencontra, qui luy aprit de grandes choses, comme nous le sçeusmes en suitte. Mais enfin apres avoir entretenu cét homme assez long temps : il fut chez Cleandre ; qui s'imagina que Thimettes le venoit voir comme le Favory du Prince : et comme on luy eut dit qu'il demandoit à l'entretenir en particulier, il creut encore que ce n'estoit que pour luy parler de ses interests avec le Roy de Phrigie, sçachant qu'il devoit partir dans un jour pour s'en aller à l'Armée. Toutesfois luy ayant accordé ce qu'il souhaittoit de luy, il ne fut pas plustost seul, que Thimettes prenant la parole ; Seigneur, luy dit-il, j'ay une nouvelle si surprenante à vous dire, que je ne sçay si je seray creu d'abord, quand je vous assureray, que l'illustre Cleandre, tout inconnu qu'il est à tout le monde, et qu'il se l'est à luy mesme ; est pourtant Fils d'un grand Roy. Thimettes (luy dit Cleandre fort surpris, et n'osant croire ce qu'on luy disoit) si j'en croy mon coeur, je dois adjouster foy à vos paroles : mais si j'en croy aux apparences : je doy douter de ce que vous dites. Il est pourtant aussi certain, repliqua Thimettes, que vous estes Fils du Roy de Phrigie, qu'il est certain que je suis son Subjet. Quoy, s'écria Cleandre, je suis Fils du Roy de Phrigie que j'ay combatu, et que j'ay ordre d'aller encore combattre ! Ouy Seigneur, répondit-il, vous l'estes : et vous l'estes si certainement, que vous n'en douterez pas vous mesme, dés que vous vous serez donné la peine de m'écouter. Parlez donc Thimettes, repliqua Cleandre avec précipitation, car vous me dites tant de choses agreables et fascheuses 
<pb id="page_2222" n="V04-P133"/>tout à la fois, que je ne puis sçavoir trop tost cette verité, afin de me déterminer à la joye ou à la douleur. Seigneur, reprit Thimettes, je ne puis pas vous dire de si grandes choses en peu de paroles : et la Couronne que je vous aporte, merite bien que vous me donniez un quart d'heure de patience. Vous sçaurez donc, Seigneur, que le Roy vostre Pere qui regne aujourd'huy ; et qui du vivant du feu Roy se nommoit le Prince Artamas, estant devenu éperduëment amoureux d'une Fille nommée Elsimene, qui estoit d'un Sang assez noble, et qui n'estoit pourtant pas Princesse : il fit tout ce qu'il pût pour l'engager à son affection. Mais comme cette personne se trouva estre aussi vertueuse que belle, quoy qu'elle fust la plus belle Personne de la haute et basse Phrigie : elle resista avec beaucoup de fermeté à la passion du Prince ; luy disant tousjours que tant que son amour seroit criminelle, il la trouveroit rigoureuse. Je ne vous diray point, Seigneur, toutes les particularitez de cette amour : mais je vous diray seulement, que le Prince Tydée, Frere du Roy vostre Pere, et du Prince Adraste, qui a pery en cette Cour, et qui n'estoit qu'un Enfant en ce temps-là, fut son Rival ; et qu'ils se donnerent beaucoup de peine l'un à l'autre, cette Fille agissant toutesfois avec tant de prudence envers tous les deux, que sa conduite estoit admirée de tout le monde. J'avois alors l'honneur d'estre fort aimé du Prince Artamas, et d'estre confident de sa passion : et je me trouvay mesme un jour chez Elsimene, qui estoit d'Apamée, lors que ces deux illustres Rivaux y estoient : et lors que sans leur déguiser ses sentimens, elle leur dit que celuy qui seroit preferé, seroit sans doute celuy qui commenceroit 
<pb id="page_2223" n="V04-P134"/>de luy donner de veritables marques d'une passion vertueuse. Ce n'est pas que l'un et l'autre ne voulussent luy persuader, que celle qu'ils avoient pour elle l'estoit : mais c'est qu'ils luy disoient tous deux, qu'ils ne la pouvoient pas épouser du vivant du Roy leur Pere. Cependant comme elle aimoit mieux le Prince Artamas, que le Prince Tydée, elle fit voeu d'envoyer des Offrandes à Delos, s'il plaisoit au Dieu qu'on y adore, de luy inspirer le dessein de l'épouser. De sorte que soit par ce voeu qu'elle fit, ou soit que le Prince Artamas fast le plus amoureux, il prit enfin la resolution de l'épouser secrettement : et je fus témoin de la chose, avec quatre autres personnes de qualité qui vivent encore. Ce Mariage fut mesme fait dans le mesme Temple où l'on garde le Noeud Gordien : semblant à cét amoureux Prince, que cette union en seroit plus indissoluble. La chose fut pourtant si secrette, parce que le Sacrificateur estoit absolument gagné, qu'il ne s'en épandit aucun bruit d'abord ; Elsimene continuant de traitter le Prince son Mary devant le monde, comme s'il n'eust encore esté que son Amant. Mais pour se delivrer de la persecution du Prince Tydée, et pour pouvoir joüir avecques plus de liberté de la conversation du Prince Artamas, qui en devint encore plus amoureux apres l'avoir épousée, qu'il ne l'estoit auparavant : elle alla demeurer avec sa Mere à un Chasteau sur le bord de la Mer, où ce Prince alloit tres souvent sans qu'or le sçeust ; feignant divers petits voyages, ou diverses parties de chasse, où je l'accompagnois tousjours. Jamais passion ne fut si violente que la sienne, ny si bien fondée : estant certain qu'Elsimene estoit un prodige de beauté, d'esprit, et de 
<pb id="page_2224" n="V04-P135"/>vertu. Mais enfin, Seigneur, cette Princesse devint grosse, et elle vous donna la vie heureusement : le Prince Artamas ayant une si grande joye de se voir un Fils, que l'on n'en peut pas avoir davantage. Il s'épandit alors quelque bruit dans le monde de son Mariage, pendant ses couches : et le Prince Tydée eut deux ou trois démeslez avec le Prince son Frere pour ce sujet. Car il fit en sorte que le Roy en entendit parler : qui deffendit si absolument au Prince Artamas de voir Elsimene, qu'il ne le pouvoit plus qu'avec beaucoup de difficulté : parce qu'on l'observoit si soigneusement, qu'il n'estoit plus Maistre de ses actions. Cependant, Seigneur, vous viviez : et vous eustes l'avantage de ressembler si admirablement à la Princesse vostre Mere, que jamais on n'a veu une ressemblance si parfaite, entre deux personnes de Sexe different, et d'âge si éloigné. Comme le Prince Artamas ne pouvoit donc plus voir Elsimene que tres rarement, il m'ordonna de chercher les voyes de luy en faire avoir le portrait : de sorte que menant un excellent Peintre au lieu où elle estoit alors, elle voulut luy envoyer le Portrait de son Fils aussi bien que le sien : et comme elle eut dit son intention au Peintre, il imagina le dessein d'un petit Tableau, où il la peignit en Venus, et vous en Amour ; tel que je l'ay veu chez la Princesse de Lydie. La chose plût tellement à la Princesse, qu'elle en fit faire deux tous semblables, avec intention d'en garder un ; les envoyant toutesfois l'un et l'autre au Prince afin qu'il choisist. Mais comme il estoit tousjours Amant quoy qu'il fust Mary ; il fit écrire les Vers que vous avez veus, au dessous de tous les deux Tableaux : ce qui rendit celuy que je reportay, encore plus cher 
<pb id="page_2225" n="V04-P136"/>qu'auparavant, à la Princesse Elsimene, par cette nouvelle marque d'amour, qu'elle recevoit d'un Prince qu'elle aimoit si cherement. Il eut mesme cette complaisance pour elle, de vouloir que ces Vers fussent en Grec : parce que cette Princesse aprenoit alors cette Langue, qui est fort en usage parmy toutes les Dames de qualité d'Apamée, qui ont quelque reputation d'esprit. Cependant le Roy de Phrigie mourut : et le Prince Artamas comme estant aisné du Prince Tydée et du Prince Adraste, monta au Throsne, et se vit enfin en estat de couronner bien-tost Elsimene. Aussi dés que les Funerailles du feu Roy furent faites, il publia son Mariage : et. Fit faire des preparatifs magnifiques pour recevoir cette Princesse à Apamée ; pour la faire reconnoistre comme Reine de tous ses Peuples ; et pour vous declarer par consequent, pour son legitime et unique successeur. Cette grande Feste estoit si proche, que l'on avoit desja mené à la Reine le superbe Chariot dans lequel elle devoit faire son Entrée : et je luy avois mesme fait porter jusques à un Carreau de Drap d'or, sur lequel vous deviez estre assis, aux pieds de la Reine vostre Mere, le jour de cette grande ceremonie. Mais, Seigneur, elle fut bien troublée : car deux jours auparavant qu'elle se deust faire, comme toutes choses estoient prestes pour cette superbe Entrée : et que le Roy vostre Pere avoit une joye que l'on ne sçauroit exprimer : estant allé de sa part vers cette Princesse, pour luy tesmoigner tout de nouveau la satisfaction qu'il avoit, de luy pouvoir bien tost donner la derniere marque d'amour qu'il luy pouvoit rendre : et pour l'assurer que le jour suivant, il luy envoyeroit des Gardes : je 
<pb id="page_2226" n="V04-P137"/>rencontray en chemin des gens qui venoient advertir le Roy, que la nuit auparavant on avoit surpris le Chasteau ; enlevé la Reine vostre Mere et vous ; et tout ce qu'il y avoit de precieux en ce lieu là, qui n'estoit pas une chose peu considerable : car toutes les Pierreries de la Courony estoient ? Artamas les ayant envoyées à sa chere Elsimene, dés qu'il avoit esté Roy. Je vous laisse à penser, Seigneur, quelle surprise fut la mienne : comme je n'estois pas fort loing de ce Chasteau, je fus encore jusques là, et je sçeus par la Mere d'Elsimene, qui mourut de douleur peu de jours apres, que des gens armez que l'on ne connoissoit pas, l'avoient surpris : et avoient mis cette Princesse et vous, avec tout ce riche butin qu'ils avoient fait, dans un vaisseau : sans que l'on sceust quelle route ces ravisseurs avoient tenu, parce qu'il estoit nuit : ayant emporté si absolument tout ce qu'il y avoit dans ce Chasteu, qu'il n'y demeuroit presques plus rien. Ce qu'il y eut de plus cruel en cette avanture, fut que si ces ravisseurs eussent encore attendu un jour ; ils n'eussent pû executer leur detestable entreprise : parce que comme je l'ay desja dit, l'on devoit envoyer le lendemain des Gardes à la Reine : joint que de plus une bonne partie de la Cour se devoit aussi rendre aupres d'elle. Cependant il falut aller porter en diligence cette triste nouvelle au Roy : qui la reçeut avec un desespoir si grand, que je creus qu'il en perdroit la vie ou la raison. Il fit faire une recherche la plus exacte du monde, pour tascher de descouvrir qui pouvoit avoir executé la chose : mais ce fut inutilement. Il envoya divers vaisseaux à l'advanture, chercher ce qu'ils ne trouverent point. Il soupçonna fort 
<pb id="page_2227" n="V04-P138"/>le Prince Tydée, et comme son Rival, et comme un ambitieux, de luy avoir voulu oster en un mesme jour, un successeur et une personne qu'il aimoit aussi bien que luy : mais n'ayant aucunes preuves contre ce Prince qui n'avoit point party de la Cour, non pas mesme seulement aucunes conjectures effectives : il n'y eut pas moyen de trouver les voyes de l'accuser. Ce Prince feignit mesme d'estre fort touché de cette perte : et le Roy votre Pere fut enfin contraint de souffrir son malheur, sans avoir eu la consolation de sçavoir de qui il se devoit vanger, ny seulement de qui il se devoit pleindre. Depuis cela, il a continuellement fait rechercher, et continuellement regretté sa chere Elsimene, n'ayant jamais voulu écouter ceux qui luy ont proposé de prendre une seconde Femme : et n'ayant eu autre consolation, que celle de conserver soigneusement le Portrait de la chere personne qu'il avoit perdue. Cependant depuis ce temps là il ne pût toutesfois se resoudre d'avoir jamais aucune confiance au Prince Tydée : qui de luy mesme s'éloigna de la Cour, fit plusieurs voyages ; et fut enfin demeurer à l'extrémité de la basse Phrigie. Je ne vous diray point, Seigneur, que peu de temps apres son retour, le Prince Adraste son Frere, qui estoit devenu grand, l'estant allé visiter, eut le malheur en essayant des Arcs et des Fléches dans son Parc, de le tuër, sans en avoir le dessein ; car vous ne l'ignorez pas : la justice des Dieux qui voyoit son crime, que les hommes ne voyoient point, l'en ayant puny par une voye si extra ordinaire. Mais je vous diray qu'aussi tost apres sa mort, quelques ennemis que j'ay, m'ayant broüillé aupres du Roy avec beaucoup d'injustice, j'ay esté 
<pb id="page_2228" n="V04-P139"/>contraint de m'éloigner pour quelque temps : et je ne suis venu en cette Cour, qu'afin de tascher d'obtenir la liberté d'un neveu que j'ay : que vous fistes prisonnier à la derniere Bataille, et non pas pour porter les armes contre le Roy mon Maistre. Cependant, Seigneur, je ne vous vy pas plustost aupres du Roy de Lydie, que je remarquay quelque chose sur vostre visage, qui me remit si fort en l'imagination la Reine vostre Mere, que je ne sçay comment je ne vous reconnus point. Neantmoins la longueur du temps, et le peu d'apparence de la chose, furent cause que je n'y fis aucune reflexion : car j'avois bien oüy dire que vous estiez un homme que la Fortune avoit élevé : mais je n'avois pas sçeü particulierement que vous ne sçaviez pas vous mesme qui vous estiez. En suitte, Seigneur, estant allé chez la Princesse, j'y ay veu ce mesme Tableau que je fis faire, et que cette Femme müette donna à Timocreon : ce qui m'a si extraordinairement surpris, que je ne sçay pas trop bien ce que cette Princesse pensera de ma conversation ; tant il est vray que j'avois l'esprit distrait en l'entretenant. Au sortir de chez elle, comme si ce jour estoit un jour de prodiges, j'ay rencontré un Vieillard qui m'a reconnu, et que je ne le connoissois pas d'abord, qui m'a prié qu'il me peust parler en particulier, d'une affaire de consequence. Apres l'avoir regardé attentivement, il m'est souvenu de l'avoir veu autrefois aupres du Prince Tydée : de sorte qu'estant assez surpris de le voir à Sardis, je luy ay donné audience. Il m'a donc dit, Seigneur, qu'estant sur le bord de son Tombeau, et prest d'aller rendre conte aux Dieux de tous ses crimes ; il vouloit tascher d'en 
<pb id="page_2229" n="V04-P140"/>meriter le pardon, par une confession ingenuë qu'il men vouloit faire. Il m'a descouvert en suitte, que le feu Prince Tydée son Maistre, estoit celuy qui avoit fait enlever la Princesse Elsimene et vous, par un sentiment de jalousie, de rage, et d'ambition : trouvant quelque douceur à priver son Rival de la seule Personne qu'il aimoit : et en trouvant encore plus, à luy oster un successeur : et par ce moyen à s'assurer la Couronne, ou du moins à se rendre tousjours plus considerable dans le Royaume ; puis qu'il y seroit regardé, comme devant estre Roy : Car il croyoit bien que le Roy son Frere ne pourroit jamais oublier Elsimene, ny se resoudre à se remarier. Cét homme m'a donc dit qu'il fut le Chef de cette entreprise : que le Prince Tydée luy ordonna d'aller habiter à la moins peuplée des Isles Cyclades : et d'empescher Elsimene d'y parler à qui que ce soit : ne voulant point la faire mourir ny vous aussi, parce qu'il croyoit que si par hasard son crime estoit descouvert, il auroit tousjours une voye assurée de sauver sa vie, estant Maistre de la vostre, et de celle de la Reine vostre Mere. Cet homme, qui s'appelle Acrate, m'a donc dit, qu'obeïssant à son Maistre, il enleva la malheureuse Elsimene avecques vous ; et qu'il prit toutes les richesses de ce Chasteau. Mais qu'afin de ne pouvoir estre descouvert, il ne prit pas une des Femmes de la Reine pour la servir : et qu'il ne mit aupres d'elle qu'une esclave müette qu'il avoit chez luy ; qui par consequent ne pouvoit pas reveler son secret. Il adjouste que comme il fut arrivé à une des Isles Cyclades, avec cette deplorable Princesse, il vendit le vaisseau dans lequel il l'avoit amenée : et qu'il demeura possesseur de toutes les richesses 
<pb id="page_2230" n="V04-P141"/>qu'elle avoit, avec trois de ses complices. Il m'a protesté qu'il ne la traitta pourtant pas rigoureusement : mais que la douleur qu'elle eut la changea si fort, qu'elle n'estoit pas connoissable. Que cependant le Prince Tydée voyant qu'il n'estoit point accusé de son crime, et que selon les apparences le Roy son Frere ne le sçauroit pas, avoit changé d'avis : et avoit resolu de faire mourir et la Princesse Elsimene, et vous : de crainte que dans la suitte du temps, ce qu'il avoit pensé le devoir sauver ne le perdist. De sorte qu'il envoya ordre à Acrate, de vous faire perir tous deux ; luy donnant tous les Thresors qu'il avoit pour sa recompense, et à luy, et à trois complices de son crime : car pour les Soldats et les Mariniers dont il s'estoit servy à vous enlever l'un et l'autre, ils estoient tous Estrangers ; et n'avoient pas sçeu precisément à quoy on les employoit : les Soldats estant une espece de Bandits, et les Mariniers estant des Pirates : tous gens qui se portent facilement aux mauvaises actions, sans examiner si elles sont telles. Ainsi ces méchants qui avoient fait main basse sur tout ce qui avoit voulu resister dans ce Chasteau où ils vous prirent, apres vous avoir menez à cette Isle, se disperserent, avec la recompense qu'on leur avoit donnée avant que de commettre ce crime : et ne laisserent aupres d'Elsimene que l'esclave müette et ces quatre hommes. Acrate assure donc, qu'ayant reçeu cét ordre, il resista à ses Compagnons autant qu'il pût : mais qu'estant seul contre trois, il ne pût faire autre chose, que d'advertir secrettement Elsimene, qu'ils avoient commandement de la faire mourir elle et son Fils ; et que ces gens malgré sa resistance, l'executeroient sans doute bien tost. 
<pb id="page_2231" n="V04-P142"/>Il adjouste que cette malheureuse Reine estant malade, n'avoit pu songer à se sauver : de sorte qu'elle n'avoit pense qu'à vous conserver la vie. Qu'en effet, elle vous avoit pris entre ses bras, et qu'apres vous avoir baisé, le visage tout couvert de larmes ; elle vous avoit remis entre les mains de l'Esclave müette, luy faisant signe qu'elle allast à Delos si elle le pouvoit : car Elsimene estant logée au bord de la Mer, on voyoit cette Isle de ses fenestres. Que de plus, comme on luy avoit laissé sa Cassette, elle en avoit tiré le petit Tableau où vous estiez peints ensemble : et qu'escrivant quelques lignes dans des Tablettes avec precipitation ; elle les avoit encore baillées à cette esclave. Il dit que cette Müette trouvant ce mesme Carreau de Drap d'or, sur lequel vous deviez estre porté, le jour du Couronnement de la Reine vostre Mere, vous y mit dessus : et que sortant en diligence à l'entrée de la nuit, suivie de loing par Acrate, elle estoit allée trouver un vieux Pescheur : le conjurant par des signes de la passer à Delos : et luy presentant pour sa recompense, quelque Bague qu'elle avoit. Que cependant l'infortunée Elsimene avoit esté si touchée de son malheur, qu'il n'avoit point esté necessaire a ses Compagnons d'employer le fer ny le poison, pour luy faire perdre la vie ; estant tombée en une pasmoison, dont elle n'estoit point revenuë : et que les Funerailles de cette deplorable Princesse furent faites le lendemain, sans aucune ceremonie. Acrate dit de plus, que l'absence de cét Enfant les avoit fort inquietez : et que s'estant informez où il pouvoit estre, ils n'en avoient pû aprendre autre chose, sinon que cette esclave muette s'estoit mise dans une Barque, où il n'y avoit qu'un 
<pb id="page_2232" n="V04-P143"/>Vieux Pescheur pour la conduire : et qu'estant desja assez loing du Rivage (sur lequel la Femme de ce Pescheur estoit, qui avoit mesme persuadé à son Mary de mener cette Femme et cét Enfant) ce vieux Marinier voulant racommoder quelque chose au Gouvernail, estoit tombé dans la Mer, et s'estoit noyé, à cause qu'il estoit trop vieux et trop foible pour pouvoir nager. De sorte que cette Bar que s'en estoit allée au gré des vents et des vagues : qui repousserent le corps de ce pauvre Pescheur à terre. Acrate raconte encore, que lors que ses Compagnons revinrent à cette maison, et qu'ils n'y trouverent plus l'Enfant ny l'esclave, ils penserent le soupçonner d'avoir servi à cette fuitte : mais il dit qu'il se déguisa si bien, qu'ils changerent enfin d'avis. Joint que se flattant dans leur crime, ils creurent que cét Enfant auroit peri dans cette Barque sans conduite : de sorte qu'apres cela ils partagerent les Thresors qu'ils avoient : mandant au Prince Tydée, que la Mere et l'Enfant estoient morts : en fuite dequoy se separant, chacun prit une route differente. Pour Acrate, il vint à Sardis, où il dit qu'il a toujours mené une vie fort inquiete et fort solitaire malgré sa richesse : il adjouste encore, que depuis le combat d'Artesilas et de vous, ayant fort oüy parler de vostre obscure naissance ; et ayant entendu dire de quelle façon Timocreon vous avoit trouvé : il n'avoit point douté que vous ne fussiez Fils du Roy de Phrigie : mais il dit qu'il n'avoit pu se resoudre d'abord, à vous confesser son crime. Que toutefois m'ayant veû ; il ne luy avoit pas esté possible de s'empescher de me le descouvrir : afin de redonner un successeur au Roy de Phrigie, qui n'en a plus de sa maison. Si bien, 
<pb id="page_2233" n="V04-P144"/>Seigneur, reprit Thimettes, qu'il ne me reste plus qu'à vous prier, de me faire la grace de me faire voir les Tablettes dans lesquelles cette Princesse escrivit : car j'ay sçeu chez la Princesse de Lydie que Timocreon les a encore. Cleandre estoit si surpris, d'entendre tout ce que Thimettes luy racontoit, qu'il ne pût presques luy respondre : neantmoins à la fin ayant envoyé querir mon Pere, et luy ayant mandé qu'il apportast les Tablettes que l'esclave müette luy avoit autrefois données ; il vint à l'instant, et les donna à Cleandre, qui les bailla à Thimettes. Mais il ne les vit pas plustost, que s'escriant en frapant des mains ; Ha Seigneur, luy dit il, je n'ay que faire de les ouvrir, pour connoistre qu'elles ont esté à la Princesse Elsimene : car je connois assez les fermoirs que j'y voy. En disant cela il les ouvrit ; et y lisant ces paroles, cét Enfant est recommandé au Dieu que l'on adore à Delos, il s'écria une seconde fois, n'en doutez point, Seigneur, n'en doutez point, vous estes Fils du Roy de Phrigie : et ces caracteres font si veritablement de la main de la Princesse Elsimene, qu'il n'y a rien au monde de plus certain, puis que je connois non seulement son écriture, mais son orthographe : car je pense avoir porté cent Lettres de cette Princesse au Roy vostre Pere, qui avoit mesme la bonté de me les monstrer tres souvent, pour avoir le plaisir de me voir admirer l'esprit d'Elsimene, qui écrivoit si bien en une Langue estrangere. De plus, Seigneur, je vay peut estre vous faire voir une chose bien surprenante : vous sçaurez donc, que quelque temps auparavant que de l'espouser, comme il voulut luy en donner par escrit les premieres assurances ; il se servit pour luy escrire plus seurement 
<pb id="page_2234" n="V04-P145"/>d'une espece de Tablettes dont je luy donnay l'invention qui n'est pas commune. Car, Seigneur, apres que l'on a écrit ce que l'on veut, on couvre ces caracteres d'une certaine composition, qui remet les Tablettes comme s'il n'y avoit point d'écriture : cependant quand on le veut, on oste facilement ce qui la cache, et on la recouvre de mesme, l'ors que l'on en a la volonté. De sorte que si ma memoire ne s'abuse, ce fut dans ces mesmes Tablettes, que je portay à la malheureuse Elsimene, la premiere assurance que le Prince Artamas luy donnoit de l'épouser : comme c'estoit sa coustume de recouvrir toutes les Lettres que le Prince luy écrivoit, apres les avoir leuës, afin de les pouvoir garder plus seurement : il faut que je voye si je ne me trompe point. Et alors s'étant aproché du feu, il osta effectivement, ce qui cachoit une Lettre du Roy de Phrigie à cette aimable personne, et y leut tout haut ces paroles. 
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<pb id="page_2235" n="V04-P146"/>LE PRINCE ARTAMAS, A L'INCOMPARABLE ELSIMENE.</q>
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<q>Enfin mon amour a vaincu cette cruelle raison d'estat, qui s'opposoit à mon bon heur : et quand je serois assuré que pour vous avoir épousée, je perdrois la Couronne que je dois un jour posseder, je ne laisserois pas de m'y resoudre ; ne faisant point de comparaison entre vous et cette Couronne. Mais ii faut pourtant esperer, que les Dieux me la conserveront, pour vous la donner un jour : cependant Thimettes a ordre de demander à la personne qui vous a donné la vie, et qui dispose de vous, quand elle veut que je sois heureux. Le Sacrificateur du Temple d'Apollon, m'a promis d'estre secret et fidelle : et je vous assure, ma chere Elsimene, que ce Noeud si serré que l'on y conserve, est moins indissoluble que celuy qui attache mon coeur à vostre service.</q>
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<q>ARTAMAS.</q>
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<pb id="page_2236" n="V04-P147"/>Apres que Thimettes eut leu cette Lettre, voyez Seigneur, dit-il à Cleandre, s'il reste quelque chose à souhaiter à vostre reconnoissance : car enfin voila l'escriture du Roy vostre Pere, et celle de la Reine vostre Mere, qui oste tout sujet de douter. De plus (dit il encore en regardant ces Tablettes de plus prés) j'aperçoy quelques traits mal formez, de la mesme main de la Reine, qui se sont découverts en les approchant du feu, et qui ont sans doute esté cachez sans dessein, par cette composition subtile, qui par hazard aura coulé dessus, échauffée par la chaleur du Soleil, lors que l'esclave avoit ces Tablettes dans la Barque. Et en effet, ayant regardé cét endroit, où il y avoit, <q>Cét enfant est recommandé au Dieu que l'on adore à Delos :</q> ils virent qu'il y avoit encore en fuite, <q>Qui sans doute le rendra du, Roy de Phrigie son Pere.</q> Timocreon estoit si aise, Cleandre estoit si estonné ; et Thimettes s'estimoit si heureux, d'avoir pû découvrir une chose si importante ; qu'ils ne pouvoient tous trois s'exprimer. Mon Pere fit encore apporter le Carreau de Drap dor, sur lequel cét Enfant avoit esté trouvé dans la Barque avec ses habillemens, qu'il avoit tousjours conservez : mais Thimettes auparavant que de les voir, marqua precisément la façon du Drap d'or dont estoit le Carreau, et celle de l'habillement, qui estoit d'une couleur fort remarquable. Si bien que toutes ces choses se trouvant : telles qu'il les disoit, il ne demeuroit plus aucun scrupule à avoir, ny aucune objection à faire : et toutes les fois que Thimettes regardoit la ressemblance de Cleandre et d'Elsimene ; il ne pouvoit assez s'estonner de n'avoir pas creû. D'abord qu'il estoit effectivement Fils du Roy de Phrigie. Mais 
<pb id="page_2237" n="V04-P148"/>Seigneur, luy dit il, apres vous avoir apris quelle est vostre qualité, il faut que je vous die encore vostre premier Nom : et que je vous aprenne que le Roy vostre Père vous fit donner celuy qu'il portoit en ce temps là : et qu'ainsi il vous faudra un jour changer le fameux Nom de Cleandre, en celuy d'Artamas qui est le vostre. En fuite de cela, Cleandre voulut voir Acrate, et entendre de sa bouche le recit de son crime : assurant Thimettes, et l'assurant luy mesme, qu'il le luy pardonnoit. Cependant comme il y avoit guerre entre le Roy de Phrigie et Cresus, on ne jugea pas à propos de divulguer la chose : et Cleandre qui avoit des desseins secrets que Timocreon ne sçavoit pas ; apres l'avoir embrassé, et luy avoir dit qu'il ne luy devoit pas moins la vie qu'au Roy son Pere : apres, dis je, avoir donné cent marques de reconnoissance à Thimettes ; il les pria de le laisser dans la liberté de s'entretenir : ne voulant pas encore traiter le dernier en Subjet du Roy son Pere ; ny cesser de regarder Timocreon avecques le mesme respect. qu'il avoit toujours eu pour luy. Comme je ne sçavois pas ce qui se passoit, j'entray dans sa Chambre, lors que ces trois personnes en sortoient : et comme il m'avoit confié tous ses secrets, et descouvert tous ses malheurs, il voulut aussi me faire part de sa bonne fortune, et des inquietudes qu'elle luy donnoit. De sorte que m'ayant retenu aupres de luy, apres m'avoir raconté en peu de mots tout ce qu'il venoit d'aprendre : comme je voulus me resjoüir de le voir Fils d'un Grand Roy ; Ha Sosicle, me dit-il, que cette COUronne me semble desja pesante, quoy que je ne la porte pas encore ! Car enfin je voy beaucoup de choses fascheuses, parmy celles qui sont agreables, 
<pb id="page_2238" n="V04-P149"/>je trouve pourtant, luy repliquay-je, que puis que la Princesse Palmis ne pouvoit rien desirer en vous qu'une naissance illustre ; vous avez lieu d'estre satisfait, et d'esperer d'estre heureux. Vous ne songez donc pas Sosicle, me dit-il, que dés que le luy declareray que je suis Fils de Roy, il faudra que je luy die en mesme temps que je suis Fils d'un Prince ennemy du Roy son Pere. De plus, ne considerez vous point, que Cresus croit que je dois partir dans deux jours au plus tard, pour aller combattre le Roy de Phrigie ? Et comment voulez vous, Sosicle, que j'aille luy aprendre que je ne le puis ny ne le dois ? Apres cela, ne dois-je pas encore aprehender qu'il ne me regarde comme Neveu du meurtrier du Prince son Fils ? Et enfin, Sosicle, n'y a t'il pas plus de sujet de craindre que ce bonheur apparent, ne me cause un malheur effectif, que d'esperer que je sois à la fin de mes infortunes ? Si je vay aupres du Roy mon Pere que j'ay combatu ; que j'ay vaincu ; et que j'ay pensé tuer de ma propre main ; n'y a t'il pas lieu de croire, qu'il voudra du moins que cette mesme valeur qui luy a esté si fatale, luy redonne ce qu'elle luy a osté ? Cependant, puis-je seulement penser à combatre mon bien-faicteur ; et ce qui est encore plus, le Pere de la Princesse Palmis ? Mais aussi sçachant comme je fais, que je suis Fils du Roy de Phrigie, demeureray-je plus long temps dans le Party de Cresus ? et meriterois-je d'estre advoüé par le Roy mon Pere, et reconnu par luy pour son Fils, si je continuois de combattre non seulement pour ses ennemis, mais contre luy ? Toutesfois, Sosicle, je me voy en cette fascheuse extremité : eh veüillent les Dieux du moins, que ma Princesse qui ne m'a pas haï 
<pb id="page_2239" n="V04-P150"/>tout inconnu que j'estois, ne me haïsse point quand elle me connoistra. Mais Sosicle, adjousta t'il, je vous le declare : si cette Princesse ne peut trouver les voyes de concilier tant de choses contraires ; et qu'estre son Amant et Fils de son ennemy, soient deux qualitez incompatibles : je pense que je renonceray au Trosne ; et que sans prendre jamais le nom du Prince Artamas, je seray eternellement Cleandre. Mais Seigneur, luy dis-je, tant que vous serez Cleandre, il faudra aller combattre contre le Roy vostre Pere ? Ha Sosicle, s'écria t'il, j'ay tant d'horreur des combats que j'ay faits contre luy, que quand je le voudrois, ma main ne m'obeïroit sans doute pas. Ne vous avois-je pas bien dit, adjousta t'il, que je n'estois pas si heureux que vous me le croyez ? O Fortune cruelle. Fortune disoit il encore, ne pouvois tu me faire de presents, sans les empoisonner ? Car Sosicle, admirez mon malheur, adjoustoit-il, le Roy de Phrigie et celuy de Lydie n'ont jamais eu de guerres ensemble que depuis un an : de sorte que si en tout autre temps que celuy cy, ma naissance eust esté descouverte, j'estois absolument heureux. De plus, ne considerez vous point encore, que mon destin m'ayant fait naistre Fils de Roy, a justement voulu que ce fust du seul à qui Cresus a declare la guerre ? Apres cela ne faut il pas advoüer, qu'il y a quelque chose de bien bizarre à mon avanture ; et qu'il n'est pas aisé de prevoir quelle en doit estre la fin ? Mais quoy qu'il en arrive, j'aimeray toujours ma Princesse : et je ne feray jamais consister mon bonheur, qu'en la possession de son coeur. Comme Cleandre en estoit là, on luy vint. Dire que Cresus le demandoit : et qu'il venoit de recevoir 
<pb id="page_2240" n="V04-P151"/>nouvelles que le Roy de Phrigie estoit entré dans ses Estats. Je vous laisse à juger, Madame, quel redoublement d'inquietude il en eut : cependant il falut aller trouver ce Prince, et il y fut en effet : Mais il se trouva si embarrassé à luy respondre, que Cresus s'aperçeut qu'il avoit quelque chose en l'esprit, et luy demanda ce que c'estoit. Cleandre ne le luy aprit pourtant pas : car comme il n'avoit point veû sa Princesse, il ne sçavoit pas encore ce qu'elle voudroit qu'il fist. Il respondit donc avec des paroles obscures : toutesfois comme la guerre de Phrigie occupoit fort l'esprit de Cresus, il n'y prit pas garde : et il luy dit qu'il faloit qu'il partist dans un jour, pour aller achever de surmonter cét Ennemy, qui sembloit avoir dessein de vaincre son vainqueur. Mais Cleandre, luy dit-il, il faut se souvenir que ce ne font que les dernieres victoires, qui donnent le prix à toutes les autres : et qu'en vostre particulier, vous avez tant d'honneur et tant de gloire à conserver, que vous n'estes pas moins interessé que moy, au bon ou au mauvais succez de cette guerre. En suitte apres avoir parlé des moyens donc il estoit resolu de se servir, pour la subsistance de ses Troupes : il le congedia, et luy dit qu'il allast faire ses adieux. Cleandre bien aise d'estre delivré d'une conversation, où il avoit tant de peine à tenir sa place ; fut au sortir de là chez la Princesse : qui croyant en effet qu'il alloit luy dire adieu, ne le vit pas plustost entrer dans son Cabinet, où elle estoit seule avec Cylenise, que luy adressant la parole ; Quoy que je ne doute pas, luy dit elle, que vous n'alliez vaincre nos Ennemis, puis que vous allez les combatre : comme vous ne le pouvez faire sans exposer vostre vie, et sans me 
<pb id="page_2241" n="V04-P152"/>quitter, je ne puis sans doute vous voir partir sans douleur. Madame, luy respondit-il en soupirant, la victoire est une chose où je ne dois plus songer : et quand vous sçaurez ce que j'ay apris, depuis que je n'ay eu l'honneur de vous voir, je m'assure que vous serez de mon advis. Et quoy, luy dit elle, Cleandre, avez vous offert quelque Sacrifice qui n'ait pas esté bien reçeu ; et les Dieux vous ont ils adverty par quelques sinistres presages, de quelque funeste accident ? Les Dieux Madame, repliqua t'il, m'ont en apparence fait sçavoir la plus agreable nouvelle du monde : puis qu'enfin ils m'ont apris par une rencontre merveilleuse, de quelle qualité je suis : et qu'ils ont mesme fait que c'est par vostre moyen que je sçay ce que je dis. Mais au nom de ces mesmes Dieux, Madame, promettez moy que vous ne me haïrez pas, quand Vous sçaurez ma condition. La Princesse fort surprise du discours de Cleandre, ne sçavoit ce qu'elle y devoit respondre : neantmoins n'imaginant autre chose, sinon qu'il n'estoit pas d'une aussi haute naissance qu'il l'avoit desiré : elle luy respondit en ces termes, quoy qu'avec beaucoup d'inquietude et d'impatience. Comme vostre vertu sera tousjours également estimable, de quelque condition que vous soyez : je vous assure qu'elle sera aussi tousjours également estimée de moy : et que si la connoissance que j'auray de ce que vous estes, me fait changer ma forme de vivre avecques vous, elle ne changera du moins pas mon coeur. Apres cela Madame, luy dit-il, je ne craindray plus de vous dire, que je suis Fils du Roy. . . . . . . Ha Cleandre, luy dit elle en l'interrompant, quel plaisir avez vous pris à me mettre en peine ? et pourquoy avez vous voulu me faire 
<pb id="page_2242" n="V04-P153"/>acheter une si agreable nouvelle, par une grande inquietude ? Vous verrez bien. Madame, repliqua t'il, que la chose n'est pas comme vous la pensez : quand vous m'aurez donné loisir de vous aprendre, que ce Prince à qui je dois le jour, est ce mesme Roy de Phrigie, que vous m'ordonnez d'aller vaincre, et qu'il ne m'est plus permis de combattre. Et alors il luy raconta avec le moins de paroles qu'il put, comment Thimettes avoit veû ce petit Tableau de Venus sur la Table de sa Chambre : comment Cylenise luy avoit dit de quelle facon il avoit esté trouvé : et en suitte la rencontre que Thimettes avoit fait d'Acrate, et tout ce qu'il luy avoit apris : sans oublier pas une circonstance, de toutes celles qui pouvoient justifier sa condition à la Princesse : qui l'écouta avec une attention extréme, et une joye qui n'estoit pas mediocre, quoy qu'elle fust meslée. De beaucoup d'inquietude. Apres qu'il eut achevé de parler, quelque redoutable ennemy que vous soyez, luy dit-elle, je vous estime si fort, que je ne voudrois pas que vous fussiez encore l'inconnu Cleandre : et j'aime beaucoup mieux, que vous soyez le Prince Artamas. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne prevoye bien les fâcheuses suittes que peut avoir cette glorieuse qualité que vous devez porter, mais enfin le Roy de Phrigie et le Roy mon Pere peuvent faire la paix : et vous ne pourriez pas devenir Fils de Roy, si vous ne l'estiez pas nay. Mais, poursuivit-elle, qu'avez vous dessein de faire ? car je ne juge pas qu'il soit bien aisé, que les sentimens du Prince Artamas puissent s'accorder avec ceux de l'inconnu Cleandre. Ceux de Cleandre ne sont pourtant pas changez, luy dit-il, depuis qu'il sçait qu'il est le 
<pb id="page_2243" n="V04-P154"/>Prince Artamas : mais je ne sçay si ceux de la Princesse de Lydie ne changeront point. Ils changeront, sans doute, répondit-elle, car j'auray plus de civilité pour le Prince Artamas, que je n'en ay eu pour Cleandre. Ce n'est pas ce que je demande, luy dit-il, mais je veux seulement. Madame, que vous me conserviez toute la bonté que vous avez euë pour moy ; et que vous me conseilliez ce que je dois faire : puis qu'en verité j'en ay grand besoin. Il faudroit estre plus prudente et plus des-interessée que je ne suis, répondit-elle, pour vous pouvoir bien conseiller. Commandez moy donc absolument, luy dit-il, ce que vous voulez que je fasse : ne doutant pas que vous ne songiez a ma gloire en me commandant. C'est pourquoy, divine Princesse, je ne vous prescrits rien : et je m'abandonne à vostre conduitte. Parlez donc, Madame, je vous en conjure : que vous plaist il que je devienne ? et comment puis je n'obeïr point à Cresus qui veut que je parte ; que je combate ; et que je vainque le Roy de Phrigie ? et comment puis-je aussi le faire, puis que j'ay l'honneur d'estre Fils de ce Prince ? Me preservent les Dieux, repliqua-t'elle, de vous donner un semblable conseil. Je n'avois pas moins attendu de vostre vertu, luy dit-il, mais je ne laisse pas de vous rendre grace, de n'avoir pas mis la mienne à une si dangereuse épreuve : et de ne m'avoir pas forcé à vous desobeïr, ou à estre le plus criminel de tous les hommes. Aussi Madame, comme vous contentez que je ne combate pas contre le Roy mon Pere ; je ne me resoudray pas non plus à conbattre contre le vostre. Je vous en conjure, luy dit elle, par l'affection que vous m'avez promise : il n'est pas besoin d'une conjuration si forte, répondit-il, 
<pb id="page_2244" n="V04-P155"/>car je ne vous promets que ce que je ferois sans doute quand je ne vous l'aurois pas promis. Mais Madame, adjousta-t'il, je voy donc bien ce que je dois ne faire pas : mais je ne voy pas encore ce que je dois faire. Cependant il faut faire quelque chose, et se resoudre mesme promptement : car le Roy veut que je parte dans un jour ou deux ; tous mes gens sont desja sur la route de l'Armée ; les Troupes que je dois commander, font peut-estre desja aux mains avec le Roy de Phrigie ; et le moindre retardement me pourroit estre funeste. Parlez donc Madame, voulez vous que j'aille me découvrir au Roy vostre Pere ? voulez vous que j'aille me faire reconnoistre par le Roy de Phrigie ; et que je tasche de l'obliger à faire la paix, pendant que vous agirez aupres de Cresus ? Enfin prononcez mon arrest : mais quel qu'il puisse estre, ne me bannissez pas de vostre coeur, et ne m'exilez mesme pas pour long-temps. Il faut donc, luy dit elle en soûpirant, sçavoir faire des miracles : puis qu'à moins que de cela, il n'est pas possible de vous contenter. Car enfin, poursuivit elle, puis que la condition dont vous estes, me permet avec plus de bien-seance de vous ouvrir mon coeur : j'ay une chose à vous dire qui vous surprendra, et qui vous affligera tout ensemble : qui est, que si vous fussiez demeuré dans l'incertitude de vostre Naissance, au retour de cette Campagne ; le Roy mon Pere, qui veut que celuy que je dois épouser, aide au Prince Myrsile à regner apres sa mort, et soûtienne le Sceptre entre ses mains ; avoit resolu, si je le puis dire sans rougir, de vous choisir pour cela, et de vous y engager par son alliance. Ha Madame, interrompit Cleandre, je n'ay que faire d'estre Fils de Roy 
<pb id="page_2245" n="V04-P156"/>si cela est : puis que je n'ay souhaitté de l'estre, que pour obtenir cét honneur. Non, luy dit la Princesse, la chose n'est plus en ces termes : et quand on pourroit trouver les voyes de vous empescher d'aller combattre le Roy vostre Pere ; on ne pourroit pas trouver celles de cacher vostre illustre naissance : et Thimettes, Timocreon, Sosicle, et Acrate, ne voudroient pas garder un secret qui vous osteroit une Couronne : joint que je ne le voudrois pas moy mesme. Mais ce qui m'a obligée a vous dire cela, est pour vous faire voir que vous vous découvririez inutilement au Roy mon Pere : car j'ay sçeu ce matin par la mesme personne qui m'avoit donné ce premier advis : que divers Princes Estrangers ont fait pressentir de luy, s'il voudroit me marier : et qu'il a répondu qu'il estoit absolument resolu de ne me donner qu'à un homme qui comme je l'ay déja dit, aide un jour à regner au Prince mon Frere. Quoy Madame, s'écria Cleandre, la qualité de Fils de Roy que j'ay tant souhaittée ; principalement parce que je croyois qu'elle estoit absolument necessaire à obtenir un bon-heur que je n'osois esperer, fera donc un obstacle invincible à ma felicité ! Ha Madame, encore une fois, si cela est, je ne veux point de Couronne : et j'aime beaucoup mieux n'estre que Cleandre, que d'estre le Prince Artamas. Je ne vous dis pas si precisément, luy repliqua-t'elle, que cét obstacle soit invincible : mais je vous dis qu'il est grand. De plus, adjousta-t'elle, s'il m'est permis de vous découvrir ma foiblesse, il faut que je vous confesse encore, qu'il ne me seroit pas aisé de me resoudre à épouser un homme que toute l'Asie croiroit d'une naissance mediocre : c'est pourquoy agissons 
<pb id="page_2246" n="V04-P157"/>comme nous devons, et laissons le reste à la providence des Dieux. Cette resignation absoluë, reprit Cleandre en soûpirant ; marque assez. Madame, que toute mon affection ; tous mes soings ; et tous mes services ; n'ont tout au plus obtenu autre chose de vous ; sinon que vous souffrez que je vous aime sans me haïr. Car si vous aviez un peu plus de tendresse pour moy, vous trouveriez, Madame, qu'il n'est pas si aisé de faire ce que l'on doit, ny mesme de connoistre son devoir. Je pense pourtant, reprit-elle, que pourveû que vous ne combattiez point ny contre le Roy vôtre Pere, ny contre le mien, vous ne pourrez pas estre blâmé. Mais, Madame, répondit-il, je ne voy pas que je le puisse faire, qu'en me découvrant au Roy, et qu'en me contentant d'envoyer de son consentement vers le Roy de Phrigie. Il seroit difficile, repartit-elle, que le Roy vostre Pere vous reconnust pour son Fils sans vous voir, et vous sçachant tousjours dans le party de ses Ennemis. De plus adjousta-t'elle, pensez-vous que le Roy mon Pere peust se resoudre à perdre en un mesme jour le Conquerant et les conquestes ? et ne croyez-vous pas qu'il y a plus d'aparence qu'il écouteroit la Politique que la generosité en cette rencontre ? Non poursuivit-elle, je ne vous conseilleray pas de cette sorte : Que me conseillez vous donc, Madame ? reprit-il ; puis que Timocreon, repliqua la Princesse, sçait l'estat de vostre fortune, découvrez-luy encore vostre affection pour moy : je sçay qu'il est sage et genereux ; et qu'il ne voudroit pas vous conseiller rien, ny contre le service du Roy son Maistre, ny contre vous. Enfin apres plusieurs autres discours semblables, Cleandre envoya querir mon 
<pb id="page_2247" n="V04-P158"/>Pere : il fit mesmes voir secrettement Thimettes et Acrate à la Princesse : et luy monstra les Tablettes dans lesquelles estoit la Lettre du Roy de Phrigie, et le Billet de la Reine la femme. Apres avoir donc bien consulté sur ce qu'ils devoient faire : il fut resolu que Cleandre partiroit sans rien dire à Cresus : que mon Pere et moy l'accompagnerions : que Thimettes et Acrate seroient du voyage : qu'à une journée de Sardis, Cleandre envoyeroit un des siens à Menecée, avec une Lettre pour luy, et une autre pour le Roy, qu'il luy presenteroit, par laquelle il luy découvriroit sa naissance, et l'assureroit de ne faire jamais rien contre son service, et de n'oublier jamais ses bienfaits. Qu'il éçriroit aussi au Prince Myrsile ; à Mexaris ; et à Abradate, afin qu'ils le servissent aupres du Roy : que cependant il s'arresteroit sur les frontieres de Phrigie : et envoyeroit Timocreon vers le Roy son Pere, pour luy aprendre toutes choses : et pour luy demander la grace de s'en vouloir éclaircir avec Thimettes et avec Acrate, qui fut aussi genereux dans son repentir, qu'il avoit esté foible à commettre un crime, par le commandement de son Maistre. Que cependant Cleandre quand il seroit reconnu, tâcheroit d'obliger le Roy son Pere à la Paix : et que la Princesse aussi bien que Menecée, y porteroient de leur costé le Roy de Lydie autant qu'ils pourroient. Apres cette resolution prise, elle remit le petit Tableau qu'elle avoit, entre les mains de Timocreon : qui n'aimant pas moins Cleandre que s'il eust esté son Fils, voulut tousjours estre dépositaire de tout ce qui pouvoit servir à sa reconnoissance. Comme toutes ces entre-veuës ne pûrent estre faites sans que les espions que le 
<pb id="page_2248" n="V04-P159"/>Prince Artesilas avoit continuellement chez la Princesse s'en aperçeussent, il en fut bien tost adverty. De plus, comme Cleandre n'avoit pas encore dit le dernier adieu à la Princesse Palmis, il fit tant qu'il l'obligea à luy accorder encore une fois la permission de l'entretenir en particulier : et en effet le lendemain au retour du Temple, Cleandre fut chez elle, et luy parla près de deux heures : luy disant des choses si passionnées ; et elle luy en respondant de si genereuses et de si obligeantes tout ensemble ; que sans rien relascher de cette exacte vertu, dont elle faisoit profession ; Cleandre tout amoureux qu'il estoit, ne pût jamais avoir la hardiesse de se pleindre : ny trouver qu'il en eust sujet, quoy qu'elle ne fist rien pour luy, et qu'elle ne s'engageast absolument qu'à l'estimer toute sa vie. Cette separation fut si tendre et si touchante de part et d'autre, qu'il ne fut pas possible que Cleandre peust effacer de ses yeux en sortant de chez la Princesse, la profonde melancolie qu'il y avoit : de sorte que ceux qui l'observoient par les ordres d'Artesilas, luy aprirent ce qu'ils avoient veû. Si bien que sçachant toutes ces entre-veuës secrettes de Timocreon ; de Thimettes ; d'Acrate ; de Cleandre ; de la Princesse, et de moy ; il creût bien qu'il y avoit quelque chose de caché là dessous.
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<div2 id="page_CYRUS040105" type="sequence" n="Histoire de la princesse Palmis et de Cleandre : l'arrestation de Cleandre">
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Il employa donc toutes les inventions dont il se pût aviser, pour descouvrir ce que c'estoit : il fit suborner un des domestiques de mon Pere par de l'argent : et par luy il sçeut qu'il se preparoit à un voyage, et qu'il faisoit oster de chez luy ce qu'il y avoit de plus precieux. Il sçeut mesme que Cleandre avoit envoyé en diligence contre mander ses gens qui estoient partis pour l'Armée ; et il aprit encore, que 
<pb id="page_2249" n="V04-P160"/>l'on avoit envoyé des chevaux de relais pour cinq ou six personnes en un lieu qui n'estoit pas sur la route du Camp. Enfin il en sçeut tant, qu'il en sçeut assez, pour faire persuader au Roy par va de ses Amis, que Cleandre le vouloit trahir ; que mon Pere et moy faisions la mesme chose ; et que cette conjuration avoit esté tramée par Thimettes, qui faisoit semblant, disoit cét Amy d'Artesilas, d'estre mal avec le Roy de Phrigie, afin de n'estre point suspect dans cette Cour, et de n'y estre venu que pour y traiter de la rançon de fou neveu. Que de plus, Acrate Phrigien en estoit aussi : et qu'il paroissoit assez, qu'il y avoit quelque grand dessein caché : puis que Thimettes qui estoit venu à Sardis, à ce qu'il disoit, pour delivrer son Parent, s'en alloit auparavant que d'avoir fait la chose : et que Timocreon ne tenoit pas ses meubles en seureté chez luy pendant son absence. Neantmoins Artesilas ne fit rien dire contre la Princesse, et il ne fit advertir le Roy que de ce qui s'estoit passé chez mon Pere. Mais enfin, Madame, la chose fut conduitte avecques tant de finesse, que bastissant sur ces fondemens veritables, une conjuration tres apparente : le lendemain au matin, Cleandre estant prest d'aller prendre congé du Roy, et ayant desja dit adieu au Prince Myrsile ; à Mexaris ; à Abradate ; et mesme à Artesilas, comme il embrassoit Esope, qui estoit allé recevoir ses commandemens ; et que Timocreon, Acrate, et moy estions dans sa Chambre : ce mesme Capitaine des Gardes qui avoit autrefois adverty la Princesse du dessein que Cresus avoit, vint suivy de ses compagnons, non seulement arrester Cleandre de la part de Cresus ; mais encore Thimettes, Timocreon, Acrate, et moy. 
<pb id="page_2250" n="V04-P161"/>je vous laisse à juger de nostre surprise : Cleandre demanda à estre conduit au Roy, mais on le luy refusa : et on nous mena aveques luy dans la Citadelle de Sardis, nous logeant toutesfois en des Apartemens differens. Dans ce grand desordre mon Pere fut si prudent et si heureux, qu'il trouva lieu d'ordonner, sans que l'on s'en aperçeust, à celuy des siens qui devoit porter toutes les choses qui pouvoient servir à la reconnoissance de Cleandre, de les remettre secrettement entre les mains de la Princesse. Cependant la prison de Cleandre fut un remede merveilleux, pour la guerison d'Artesilas, qui commença de sortir peu de jours apres. Je ne m'arresteray point à vous exagerer la surprise de la Princesse, non plus que celle de Cleandre : je ne vous diray pas aussi celle de Cresus, d'estre obligé de croire qu'un homme si genereux, et qui luy avoit de l'obligation, l'eust trahi : car il vous est assez aisé de vous imaginer les divers sentimens qu'un semblable accident luy pouvoit donner. Mais je vous aprendray que Cleandre s'informant à ceux que l'on avoit mis aupres de luy, de quel crime on l'accusoit ; sçeut que le bruit estoit dans Sardis qu'il avoit voulu trahir Cresus, abandonner son Parti, et s'aller jetter dans celuy du Roy de Phrigie. Sçachant donc quel estoit le crime qu'on luy imputoit. et sçachant que son innocence ne pouvoit estre connuë qu'en avoüant la verité : puis qu'il ne pouvoit pas nier une grande partie des choses qu'on luy disoit pour le convaincre d'avoir eu un dessein caché ; il s'y resolut ; et fit dire au Roy par celuy qui commandoit dans la Citadelle, qu'il le conjuroit de luy envoyer une personne à laquelle il peust confier une chose fort importante. Cresus, 
<pb id="page_2251" n="V04-P162"/>qui creût en effet qu'il luy importoit beaucoup que Cleandre se repentant de son crime, voulust le luy confesser : luy envoya Menecée, s'imaginant qu'il luy diroit encore plus franchement qu'à un autre, toutes les particularitez de son dessein. Comme Menecée avoit tousjours fort aimé Cleandre, et que malgré toutes les apparences dont Artesilas et son Amy coloroient la chose, il ne croyoit point qu'il fust coupable, il luy fut aisé de luy persuader son innocence, et de luy faire croire la verité. Il la luy dit donc telle qu'elle estoit, en luy descouvrant sa veritable naissance : et luy aprenant toutes les marques qu'il en avoit, sans luy dire rien de la Princesse. Et comme Menecée luy demanda qui avoit ce petit Tableau, ces Tablettes, et toutes les autres choses qui pouvoient justifier ce qu'il disoit ; il luy a prit qu'il faloit le demander à Timocreon, qui en avoit tousjours eu le soing. Apres cela, Menecée fut retrouver Cresus, et luy dit tout ce que Cleandre luy avoit raconté : mais comme ce Prince avoit l'esprit preoccupé, il n'adjousta pas beaucoup de foy aux paroles de Cleandre. Neantmoins à la solicitation de Menecée il luy ordonna de voir Timocreon ; afin d'avoir principalement les Tablettes dont il luy parloit : parce qu'il avoit veû autrefois deux Lettres escrites de la main du Roy de Phrigie, et que de cette sorte s'il y avoit de ! a verité à ce qu'on luy disoit, il pourroit reconnoistre cette escriture. Menecée fut donc trouver Timocreon, qui fut alors contraint de luy confier que la Princesse sçavoit quelque chose du dessein de Cleandre : car croyant que celuy à. qui il avoit : commandé de porter à cette Princesse tout ce qu'il luy avoit donné en garde n'y auroit pas manqué : il fut forcé pour 
<pb id="page_2252" n="V04-P163"/>pouvoir justifier la naissance de Cleandre à Cresus, de prier Menecée d'aller trouver la Princesse Palmis, pour luy demander toutes ces choses : et de dire seulement à Cresus, que c'estoit un des domestiques de Timocreon qui les luy avoit données. En effet Menecée qui aimoit et qui aime encore mon Pere avec une tendresse extresme, luy tint sa parole, et fit exactement ce qu'il luy avoit dit : mais il fut estrangement surpris, d'apprendre que la Princesse qu'il fut trouver, n'avoit point veû ce Domestique de mon Pere : et que par consequent elle n'avoit point receû ce qu'il croyoit qu'elle deust avoir. Menecée fit chercher cét homme aveques soing, mais ce fut inutilement : et on ne sçeut point alors, ce qu'il estoit devenu. De sorte que ne pouvant faire rien voir à Cresus de tout ce qu'on luy avoit promis, il ne voulut plus souffrir qu'on luy parlast de Cleandre, comme estant Fils du Roy de Phrigie : et il traitta cela de fourbe et de mensonge : deffendant expressément à Menecée d'en parler à personne, si bien qu'il ne s'en espandit aucun bruit à la Cour. Je vous laisse donc à juger quel fut le desespoir de mon Pere, de voir qu'il avoit perdu non seulement ce qui pouvoit justifier Cleandre aupres de Cresus, mais encore ce qui pouvoit le faire reconnoistre au Roy de Phrigie. Lors que Cleandre le sçeut, il en fut tres affligé : et la Princesse en fut si touchée, qu'il ne luy fut pas possible de cacher sa melancolie. Cependant Artesilas estant entierement gueri de ses blessures, triomphoit du malheur de son Rival : le Prince Myrsile et Abradate croyoient bien que Cleandre n'estoit pas coupable. Mais il y avoit toutesfois tant d'obscurité en sa justification, qu'ils ne pouvoient pas persuader à Cresus 
<pb id="page_2253" n="V04-P164"/>qu'il fust innocent. Pour le Prince Mexaris, quoy qu'il ne le creust pas criminel non plus que les autres : l'on a neantmoins pensé qu'il ne fut pas trop marri de sa disgrace, par un sentiment d'ambition : qui luy fit croire que Cleandre n'estant plus en credit quand Cresus mourroit (car il y avoit une grande difference d'âge entre ces deux Freres) il pourroit plus aisément venir à bout d'exclurre le Prince Myrsile du Throsne, et de s'emparer de la Couronne. Il n'y avoit donc presques que Menecée, qui agist ouvertement pour Cleandre et pour nous : la Princesse ne l'osant faire qu'en secret, et par des voyes détournées. Il en faut toutesfois excepter Esope, qui parla tousjours avec une hardiesse digne de beaucoup de loüange : ainsi voila le malheureux Cleandre criminel en aparence, et en effet le plus innocent, et le plus infortuné d'entre les hommes. Mais quelque douleur qu'il eust de voir qu'il n'avoit presques plus d'esperance de se faire reconnoistre au Roy son Pere ; ny mesme de sortir de prison : l'absence de sa chere Princesse le tourmentoit beaucoup davantage : et quand il songeoit qu'il en estoit si proche, et qu'il y avoit neantmoins tant d'impossibilité à la voir, il ne pouvoit suporter son malheur aveque patience. Cependant Artesilas qui vouloit que la punition suivist la prison ; et qui estoit de l'humeur de ceux qui craignent encore les Lions enchainez ; faisoit tous les jours imposture sur imposture, pour faire perir Cleandre : et il en couroit de si fascheux bruits dans la Cour, que la Princesse en fut estrangement allarmée. Elle croyoit bien que si elle eust pû avoir la hardiesse de dire au Roy qu'elle avoit veû tout ce qui justifioit la naissance de Cleandre, cela auroit peut-estre servi de quelque 
<pb id="page_2254" n="V04-P165"/>chose : mais comme elle ne le pouvoit faire sans descouvrir en quelque sorte l'innocente intelligence qui estoit entre eux, elle ne s'y pouvoit resoudre. Neantmoins aprenant que ses ennemis n'estoient pas satisfaits de sa prison, et qu'ils en vouloient encore à sa vie : elle tascha de se vaincre, et celle se vainquit en effet. Mais la difficulté fut de pouvoir advertir Cleandre, de la resolution qu'elle prenoit de parler au Roy, en cas qu'elle aprist avec certitude qu'il vouloit porter les choses à la derniere extremité. Car elle craignoit que s'il n'estoit pas adverti, il ne contredist ce qu'elle diroit : et qu'il ne fist luy mesme obstacle à sa justification. De sorte que consultant avec Cylenise sur ce sujet, cette Fille qui voyoit sa Maistresse dans une inquietude assez bien fondée : apres y avoir un peu pensé, luy aprit ingenûment qu'il y avoit desja assez long-temps que le fils de celuy qui commandoit dans la Citadelle de Sardis, faisoit semblant de ne la haïr pas : et qu'ainsi elle croyoit que si elle luy demandoit quelque office, elle le trouveroit, disposé à le luy rendre, quelque dangereux qu'il peust estre. La Princesse fit d'abord quelque difficulté de se confier à un homme jeune et amoureux : mais enfin ne pouvant trouver d'autre expedient, elle consentit que Cylenise l'employast. Elle imagina pourtant une chose, qui la mettoit un peu à couvert : car comme Cylenise estoit ma Parente, elle fit que je fus le pretexte du service qu'elle devoit demander à son Amant. Comme je ne pouvois estre justifié, sans que Cleandre le fust, et que tout le monde sçavoit bien que ses interests estoient les miens, elle pensa que Tegée (car l'Amant de Cylenise se nomme ainsi) ne trouveroit pas estrange qu'elle 
<pb id="page_2255" n="V04-P166"/>demandast à luy parler : Enfin, Madame, cette Fille sçeut si bien mesnager l'esprit de Tegée, que quelque difficulté qu'il y eust a trouver les voyes de parler a Cleandre, il luy promit de les chercher : et en effet il luy tint sa parole : et. Il fut un matin luy dire que si elle vouloit, elle pourroit luy parler la nuit prochaine, la chose ne se pouvant pas à une autre heure. D'abord Cylenise ne s'y pouvoit resoudre : mais enfin Tegée luy fit comprendre que cela n'estoit pas si difficile qu'elle se l'imaginoit : parce que les jardins du Palais donnent presques jusques sur la contr'escarpe des fossez de la Citadelle, y en ayant mesme une Porte de derriere de ce costé là : et justement à l'endroit par où il faloit aller, pour pouvoir parler à Cleandre, par une fenestre grillée et fort basse qui y donnoit, et à la quelle il le feroit venir, à l'heure qu'ils concerteroient ensemble, faisant abaisser un petit Pont qui estoit sous cette fenestre, et d'où elle pourrroit l'entretenir assez commodement sans qu'on s'en apperçeust ; parce que ce seroit luy qui seroit en garde de ce costé là. Tegée luy ayant donc bien fait voir la possibilité de la chose, Cylenise demeura d'accord aveques luy, qu'elle s'iroit promener un soir fort tard dans les jardins, avec une de ses Compagnes ; ce qu'elle pouvoit faire d'autant plus aisément, qu'il y avoit un escalier dérobé assez prés de la Chambre des Filles, qui respondoit dans ces jardins. Que quand il seroit precisément l'heure dont ils convinrent, elles iroient jusques au bout de ce petit Pont : et que pour marquer que ce seroit elles, Cylenise descouvriroit deux ou trois fois une petite Lampe qu'il dit qu'il luy envoyeroit : qui estoit faite de facon, qu'on en pouvoit cacher la lumiere, en 
<pb id="page_2256" n="V04-P167"/>tournant un ressort qu'il y avoit. La chose estant donc ainsi resoluë, elle fut retrouver la Princesse, pour luy dire ce qu'elle avoit fait : mais voyant ce dessein si avancé, elle pensa s'en repentir. Toutesfois le peril ou elle voyoit Cleandre ; la pensée qu'elle eut que quand elle voudroit apres luy faire sçavoir ses intentions, elle ne le pourroit peut estre plus, puis que l'ordre de la garde que faisoit Tegée pouvoit changer, firent qu'elle se resolut enfin d'envoyer Cylenise aprendre à Cleandre ce qu'elle avoit dessein de faire pour luy, afin qu'il ne la contredist pas. Mais quand elle vint à considerer, que Cylenise ne pouvoit pas aller seule en ce lieu là, elle changea presques de sentiment ; parce qu'elle ne pouvoit se resoudre à se confier à pas une autre de ses Filles. Enfin apres avoir bien cherché ; Mais Madame, luy dit Cylenise, la crainte et la recompense font que l'on peut aisément trouver des gens fidelles : c'est pourquoy souffrez que je gagne une de mes Compagnes, et que je suborne aussi le Portier des jardins, du costé de la Citadelle ; afin qu'apres nous estre promenées assez tard elle et moy, nous allions avec cette Lampe que Tegée me doit envoyer, par cette grande Allée de Cyprès, qui donne jusques à la Porte qui est vis à vis du bout de ce Pont sur lequel je dois parler à Cleandre. Ha Cylenise, s'écria la Princesse, que vostre expedient est fascheux ? Il n'y en a pourtant point d'autre Madame, reprit - elle, si vous ne voulez escrire, et : confier vostre Lettre à Tegée : il me semble toutesfois qu'estant Parente de Sosicle, il y a moins de danger que je parle à Cleandre ; qu'il n'y en a que vous luy écriviez. La Princesse s'affligea alors extrémement et 
<pb id="page_2257" n="V04-P168"/>sans pouvoir se resoudre à ce que Cylenise luy proposoit, elle ne resoluoit rien. Mais Madame, luy dit elle, il y va de la vie de Cleandre : Mais Cylenise, adjousta la Princesse, il y va de mon honneur. Il n'y va pas du moins de vostre vertu, répondit cette Fille, et je ne sçay si la generosité veut que l'on s'empesche de faire une bonne action, par la seule crainte d'estre soupçonné d'en avoir fait une mauvaise. Et puis, Madame, cette action quand mesme elle seroit sçeuë, passeroit bien plustost pour une action de charité, que pour une de galanterie. Apres tout. Madame, puis que vous estes resoluë de parler au Roy ; que de plus, vous sçavez que ce Prince vous a voulu faire espouser Cleandre, et que vous pouvez mesme luy faire connoistre que vous le sçavez : je ne voy pas qu'il y ait tant à hasarder. La Princesse pensa toutefois se contenter d'escrire, et de faire donner la Lettre à Tegée, pour la rendre à Cleandre : mais quand elle venoit à penser au grand nombre de choses qu'il faloit dire : et que si par malheur cette Lettre estoit perduë, elle pourroit nuire également et à elle, et à Cleandre, elle changeoit encore de dessein : et elle ne vouloit plus ny que Cylenise allast à cette assignation, ny escrire : et elle demeuroit infiniment affligée. Mais Esope l'estant venu voir, et luy ayant dit que l'on parloit si mal de l'affaire de Cleandre, qu'il avoit creû à propos de prendre la liberté de la venir suplier de vouloir proteger un homme aussi illustre que celuy là : apres qu'il fut parti fort satisfait de la response de la Princesse, elle acheva de se resoudre : et elle dit enfin à Cylenise, qu'elle consentoit qu'elle allast parler à Cleandre : et qu'elle luy laissoit le soin de choisir celle de toutes ses Compagnes qu'elle croiroit 
<pb id="page_2258" n="V04-P169"/>la plus discrette. Mais pour abreger mon discours autant que je le pourray, puis qu'il n'est desja que trop long : je vous diray que Tegée envoya la Lampe qu'il avoit promise ; que Cylenise choisit : celle qui la devoit accompagner, et qu'apres avoir esté instruite exactement de ce qu'elle devoit dire, elles demeurerent seules dans les jardins, avec cette Lampe obscure qui n'esclairoit que quand on vouloit. Elles furent donc par l'Allée de Cyprés, jusques à la porte du jardin, qui donne vers le petit Pont dont Tegée avoit parlé à Cylenise : mais à ce qu'elle m'a dit depuis, elles y furent en tremblant, et penserent vingt et vingt fois s'en retourner. Neantmoins elle acheverent leur voyage, comme je l'ay desja dit, et estant arrivées au bout du Pont, apres que le Jardinier qui estoit gagné leur eut ouvert sa porte ; Cylenise ayant descouvert et caché deux ou trois fois la Lampe qu'elle portoit, comme elle en estoit convenuë avec Tegée (car elles avoient traversé le jardin et passe la porte à la seule clarté des Estoiles) un moment apres le Pont s'abaissa ; la fenestre grillée fut ouverte ; et Cleandre y parut, ou pour mieux dire s'y fit entendre : car aussi tost que Cylenise fut à l'endroit où elle devoit parler, elle tourna sa Lampe, et en fit de nouveau tourner le ressort, de peur d'estre descouverte. Comme la fenestre estoit fort basse, Cleandre prenant la parole sans hausser la voix : est-il possible, luy dit-il, que je puisse encore avoir la satisfaction de vous parler, et n'est-ce point un songe agreable que je fais ? parlez donc Cylenise, adjousta t'il, afin que je vous connoisse : et dites moy qui est la personne que j'entre-voy aveques vous. Seigneur, luy dit elle, vous pouvez juger que puis qu'elle est icy, 
<pb id="page_2259" n="V04-P170"/>c'est une personne fidelle : ainsi pour ne perdre pas des moments si precieux. Il faut que je me haste de vous dire, que la Princesse est resoluë, pour conserver vostre vie de dire au Roy ce qu'elle sçait de vostre naissance. Elle a voulu, Seigneur, vous en advertir, de peur que vous ne contre-disiez ce qu'elle dira : et alors Cylenise commença de luy faire sçavoir tout au long, toutes les choses que la Princesse luy avoit ordonnées : soit de ce qu'elle devoit dire au Roy son Pere, soit de ce que Cleandre devoit respondre. Quoy Cylenise (luy dit-il, apres l'avoir escoutée avec beaucoup d'attention) cette admirable personne prend soin de ma vie, et veut bien se resoudre pour la conserver, de faire une chose si fâcheuse pour elle, et si difficile ! ha Cylenise, je ne puis presques me l'imaginer. Mais si elle ne me la peut conserver, qu'en le faisant une si grande violence : dites luy, je vous en conjure, que j'aime mieux mourir que de luy causer cette peine. Mais Seigneur, dit-elle, croyez vous que vostre mort luy fust agreable ? Non, repliqua t'il, je la croy trop bonne pour cela : mais ma vie luy est : si inutile, et luy donne tant de déplaisirs, qu'il me semble en quelque sorte juste de ne la conserver pas par une voye où elle s'expose sans doute à entendre du moins beaucoup de choses fascheuses du Roy son Pere. Assurez la donc, luy dit il, qu'elle peut me laisser mourir, sans que j'en murmure : dites luy, Cylenise, que je ne sens mon malheur, que pour l'amour d'elle : que je ne trouve ma prison rude, que parce que je ne la voy plus : et que pourveû que je ne perde point son amitié, je me consoleray sans peine de la perte d'une Couronne, et mesme de celle de ma vie. Comme ils en estoient là, un Soldat 
<pb id="page_2260" n="V04-P171"/>qui avoit discerné la voix d'une Femme, et qui n'estoit pas de ceux qui estoient gagnez, en fut advertir le gouverneur ; qui se louant aussi tost, fit mettre tous ses gens en armes ; ut à la Chambre de Cleandre ; fit ouvrir la porte de ce Pont ; et fit sortir quelques uns de ses Soldats, pour s'éclaircir de ce qu'on luy avoit dit. Tegée s'y voulut opposer, mais il n'estoit pas le plus fort ; et son Pere le fit prendre luy mesme. Cependant Cylenise et sa Compagne oyant ce bruit, et entendant ouvrir la porte, voulurent fuir, et regagner celle du jardin, mais il leur fut impossible : et Cleandre voyant prendre une Fille de la Princesse devant luy, et pour l'amour de luy, sans la pouvoir secourir, disoit et faisoit des choses capables de descouvrir ce qu'il avoit si long temps caché. Comme Cylenise vit venir ces Soldats à elle, et qu'il n'y avoit point de moyen d'échaper, elle fit tourner le ressort de la Lampe, et se faisant connoistre à eux, ils en furent si surpris, qu'ils changerent leur violence en civilité : n'y ayant pas un de ces Soldats qui ne l'eust veuë cent fois aupres de la. Princesse, quand elle alloit se promener à la Citadelle. Cette Fille qui a sans doute beaucoup d'esprit, leur dit que le danger où j'estois pour l'amour de Cleandre, estant la cause de ce qu'elle faisoit, on ne devoit pas trouver estrange qu'elle voulust sauver la vie à un de ses Parents ; en concertant avec celuy qui l'avoit mis en peine, par quelle voye on pourroit faire connoistre son innocence. Ces Soldats l'escouterent paisiblement, et mesme ils ne la contredirent point : toutesfois ils la menerent avec sa compagne au gouverneur de la Citadelle, qu'elle voulut persuader de la rendre à la Princesse, sans faire sçavoir au 
<pb id="page_2261" n="V04-P172"/>Roy ce qui s'estoit passé ; mais elle n'en pût venir à bout. Au contraire, comme il estoit fort exact, apres avoir fait mettre ces deux Filles dans une chambre, avec beaucoup de civilité, et donné ordre que l'on gardast soigneusement les Prisonniers, et mesme son Fils ; il envoya advertir le Roy de ce qui s'estoit passé, et envoya aussi vers la Princesse, luy demander pardon, de ce qu'il retenoit deux Filles qui estoient à elle : presupposant, disoit il, qu'elle ne les voudroit plus advoüer, apres la hardie et criminelle action qu'elles avoient faite. Comme vous pouvez aisément vous imaginer les divers sentimens de toutes ces Personnes, je ne m'arresteray pas à vous les dire : car je m'assure que vous comprenez facilement quelle fut la surprise de la Princesse et son affliction ; le desespoir de Cleandre ; celuy du pauvre Tegée, qui craignoit que Cylenise qu'il aimoit, ne le punist de la violence de son Pere, ou ne le soupçonnast de l'avoir trahie ; l'embarras de cette Fille, aussi bien que de sa Compagne, et enfin l'estonnement de Cresus, d'aprendre l'action de Cylenise. Il fut si grand, que pour sçavoir precisément ce que c'estoit, il envoya ordre au gouverneur de la Citadelle, nommé Pactias, de la luy amener à l'heure mesme avec celle qui l'avoit accompagnée ; et en effet la chose fut executée comme il le vouloit. Quand Cylenise fut en sa presence, est il possible, luy dit il, que ma Fille puisse avoir nourri aupres d'elle, une personne capable de faire une action si esloignée de la modestie de son Sexe ? Seigneur, luy dit-elle, les aparences sont quelquesfois bien trompeuses : et cette hardiesse qui vous paroist si criminelle, vous paroistroit peut estre fort loüable, si vous estiez persuadé des veritez 
<pb id="page_2262" n="V04-P173"/>que je vay vous dire : Car enfin, Seigneur, je suis Parente de Sosicle. Il est vray, interrompit le Roy, mais c'estoit à Cleandre que vous parliez : je l'advoüe encore, repliqua t'elle, car puis que c'est par luy que Sosicle peut estre justifié, il a bien falu parler à celuy qui peut faire connoistre son innocence. Quoy qu'il en soit, Cylenise, dit-il, croyez vous que ma Fille trouve bon que vous sortiez de chez elle au milieu de la nuit ? et croyez vous que je me laisse persuader que vous ne parliez à Cleandre, que pour les interests de Sosicle ? Parlez Cylenise, parlez : et découvrez moy ingenument qui vous fait agir. Comme les choses en estoient là, Pactias s'aprocha de l'oreille du Roy, et luy dit tout bas, à ce que l'on a sçeu depuis, que le Soldat qui l'avoit adverti qu'il y avoit des gens sur le Pont de la Citadelle, l'avoit assuré avoir entendu le Nom de la Princesse, en la bouche de Cleandre, et en celle de Cylenise : mais qu'il n'osoit pas luy respondre que cela fust vray : et qu'il ne le luy disoit qu'afin qu'il interrogeast mieux cette Fille. Le Roy parut fort troublé de ce que Pactias luy avoit dit : car se souvenant tout d'un coup, de la douleur que la Princesse avoit témoigné avoir de la prison de Cleandre, et des soings qu'elle avoit pris à le vouloir justifier : il creût qu'il y avoit sans doute quelque chose de caché, que Cylenise ne disoit pas. De sorte que changeant sa façon d'agir avec elle, il luy parla avec plus de rudesse qu'il n'avoit fait ; neantmoins quoy qu'il peust dire, et quoy qu'il peust faire, il ne pût jamais l'obliger à dire rien contre la Princesse. Mais la Fille qui estoit avec elle, n'estant ny si adroite, ny si hardie, ny mesme si affectionnée qu'elle : et le Roy s'estant advisé de les faire 
<pb id="page_2263" n="V04-P174"/>separer ; il l'obligea par promesses et par menaces, à dire ce qu'elle sçavoit. Elle dit donc ingenûment, que la Princesse sçavoit la chose : mais croyant qu'elle la justifioit fort, elle protestoit qu'assurément ce n'estoit que par la compassion qu'elle avoit de ces prisonniers qu'elle avoit envoyé Cylenise leur parler. Le Roy voulut luy faire dire ce qu'elle avoit entendu, pendant cette conversation de nuit, mais elle ne pût luy obeïr : car elle luy avoüa qu'elle avoit eu tant de frayeur, de se voir seule avec Cylenise au lieu ou elles estoient, et à l'heure qu'il estoit : qu'elle n'avoit oüy leur conversation que fort confusément : advoüant toutesfois que le Nom de la Princesse y avoit esté fort meslé. Il n'en falut pas davantage, pour exciter un grand trouble dans l'ame du Roy, qui ne douta plus du tout qu'il n'y eust une intelligence secrette, entre Cleandre et la Princesse sa Fille. Il revit encore une fois Cylenise : mais il la vit avec tant de colere dans les yeux, et tant de marques de fureur dans ses paroles ; qu'elle eut besoin de toute sa constance, pour n'en estre pas ébranlée. Cependant on les remena à la Citadelle, et le Roy envoya chez la Princesse (car il estoit desja jour) pour luy ordonner de le venir trouver, ce qu'elle fit à l'heure mesme. Il ne la vit pas plustost, qu'il commanda qu'on le laissast seul avec elle : et on ne luy eut pas plustost obeï, que la regardant avec beaucoup de fierté, le n'eusse jamais creû, luy dit-il ; que vous eussiez eu le coeur si bas, que de vouloir lier une affection particuliere, avec un homme inconnu. Avec un homme, dis-je, qui est assurément d'une naissance fort mauvaise ; puis qu'il a la lascheté de faire une imposture pour sauver sa vie, en se disant Fils de Roy. Un homme enfin, 
<pb id="page_2264" n="V04-P175"/>qui apres tant de bien-faits qu'il a reçeus de moy, m'a trahy, et a voulu renverser mon estat. La Princesse entendant parler le Roy de cette sorte, creût que Cylenise luy avoit tout advoüé : si bien que ne voulant pas nier une verité fort innocente, et se rendre effectivement criminelle par un mensonge, elle se resolut de ne luy déguiser rien. Seigneur, luy dit elle, je voy bien que je vous parois fort coupable : mais graces aux Dieux j'ay la satisfaction de sçavoir, que je ne la suis pas autant que vous le croyez. Quoy, interrompit il, vous ne l'estes pas infiniment, d'avoir une intelligence secrette avec un criminel d'estat ! Si le moindre de mes Subjets, adjousta t'il, en avoit fait autant que vous, il perdroit la vie infailliblement : jugez donc si vostre crime n'est pas plus grand que ne seroit le sien ; vous qui estes ma Fille ; qui estes interessée en la gloire de mon regne, et au bien de mes Peuples, et qui ne devez enfin avoir autre interest que le mien. Seigneur, luy dit elle, si j'en avois eu d'autre, je me croirois sans doute fort coupable : Mais cela n'estant pas, je vous supplie tres humblement de me donner un quart d'heure d'audience pour me justifier. Le Roy faisant alors un grand effort sur luy mesme, se teût et la laissa parler : Cette sage Princesse commença son discours adroitement, par l'amitié que le Roy avoit euë pour Cleandre dans son enfance : par celle des Princes ses Freres : par l'estime qu'elle en avoit fait : repassant aussi en peu de mots, et avec beaucoup d'art, tous les services qu'il avoit rendus au Roy : Ses Victoires ; ses conquestes, et toutes les Grandes choses qu'il avoit faites : disant pourtant tout cela de façon, qu'il ne sembloit pas qu'elle l'affectast : et paroissant au contraire, qu'elle ne le disoit 
<pb id="page_2265" n="V04-P176"/>que parce que sa justification vouloit qu'elle le dist. Cependant Seigneur (luy dit elle, apres avoir rappellé malgré luy dans sa memoire tout ce qu'il devoit à Cleandre) cét homme si illustre en toutes choses ; à qui le Prince Atys devoit la vie ; et à qui je dois la vostre, n'auroit jamais obtenu aucune place particuliere dans mon coeur, sans deux considerations, tres puissantes. L'une, que j'ay sçeu que vous aviez dessein de me commander de l'espouser, au retour de cette campagne : l'autre, que j'ay apris qu'il est d'une naissance égale à la mienne : joint qu'outre ces deux raisons, je sçay de certitude qu'il ne vous a point voulu trahir : et qu'il n'a point de passion plus violente, que celle de pouvoir reconnoistre vos bienfaits. Le Roy surpris et en colere, de voir que la Princesse sa Fille sçavoit le dessein qu'il avoit eu touchant son Mariage : luy dit en l'interrompant, vous deviez du moins attendre que je vous eusse commandé d'espouser Cleandre, à luy donner des marques de vostre affection ; mais puis que vous estes si obeïssante à mes volontez, que vous l'eussiez espousé si je l'eusse voulu, haïssez-le aussi quand je le veux : et regardez la punition que je veux faire de son crime, sans y prendre autre interest que le mien. S'il estoit criminel je le ferois, luy repliqua t'elle, mais estant innocent et Fils d'un Grand Roy, je croy, Seigneur, que c'est vous servir, que de vous empescher d'attirer sur vous la colere des Dieux, en perdant un Prince qui ne vous a point offensé. Car enfin, Timocreon, Thimettes, et Acrate, ne disent point un mensonge, quand ils assurent que Cleandre est Fils du Roy de Phrigie. J'ay veû moy mesme toutes les choses qui justifient sa naissance : et je 
<pb id="page_2266" n="V04-P177"/>sçay de plus, qu'il n'alloit pas se jetter dans le Parti de vostre ennemi pour vous combattre. Vous en sçavez trop, luy dit Cresus en l'interrompant : et quand vous n'auriez point fait d'autre crime, que celuy d'estre informée si particulierement, à ce que vous dites, des pensées les plus secrettes d'un homme comme Cleandre, inconnu et criminel ; vous seriez assez coupable pour estre indigne de pardon. Mais Seigneur, luy dit-elle, puis que je ne puis me justifier envers vous, qu'en justifiant Cleandre, et qu'en vous faisant voir sa veritable condition : pourquoy ne voulez vous pas vous en donner à vous mesme la patience ? Quoy, luy dit-il, vous voulez que je croye à vos paroles, parce que vous avez peut estre creû à celles de Cleandre, avec beaucoup de legereté ! Encore ne sçay je, adjousta t'il, si vous n'estes point complice de cette imposture grossiere, qui fait qu'il se dit Fils de Roy, justement lors qu'il est accusé d'un crime qui met sa vie en danger. Enfin où. Font toutes ces marques convainquantes ? Vous dites les avoir veues, mais vous ne les pouvez faire voir : car pour ce Tableau que toute la Cour a veû, et que j'ay veû comme les autres, cela ne conclut rien, non plus que toutes ces autres choses, à la reserve de la Lettre du Roy de Phrigie. Pour celle là, j'advoüe que comme je connois son caractere, elle auroit esté de quelque consideration. mais on s'est contenté de vous la monstrer, à vous qui ne la pouviez connoistre ; et on ne me l'a pas monstrée à moy, parce que l'en aurois descouvert la fausseté. En un mot, Cleandre est un inconnu ; vous ne l'avez deû regarder que comme tel ; vous n'avez pas mesme deû croire que je vous deusse commander de 
<pb id="page_2267" n="V04-P178"/>l'espouser, que je ne vous l'eusse dit moy mesme, et je ne sçay encore si par quelque bizarre raison d'estat je vous l'avois commandé, si vous eussiez deû m'obeïr sans repugnance. De plus, quand Cleandre seroit fils de Roy, vous n'auriez pas deû encore avoir une intelligence secrette aveques luy : outre cela, se disant estre Fils de mon ennemy, estoit il juste de ne me le faire pas sçavoir à l'heure mesme ? et ne deviez vous pas presupposer, que cette seule qualité suffisoit pour m'empescher de souffrir jamais qu'il entrast dans mon alliance ? Concluons donc que de quelque façon que je considere ce que vous avez fait ; je vous voy si criminelle, que je ne vous scaurois plus voir. C'est pourquoy retirez vous à vostre Apartement, et attendez y mes ordres : sans vous mesler plus de la justification de Cleandre. Puis que la mienne est inseparablement attachée à celle de ce malheureux Prince, repliqua t'elle, il me semble, Seigneur, que c'est me faire un commandement fort injuste : Allez, luy dit-il, allez ; ne me répondez pas davantage : et sans songer à vostre prétenduë innocence, pensez seulement à prier les Dieux qu'ils vous pardonnent : car pour moy je ne vous sçaurois pardonner. La Princesse Palmis voulut encore luy repliquer quelque chose, mais il l'en empescha : et commanda au Lieutenant de ses Gardes, qui se trouva aupres de luy, de la remener à sa chambre, et de luy respondre de sa personne. Cette Princesse voyant donc qu'il n'y avoit pas moyen de fléchir le Roy son Pere, luy obeït les larmes aux yeux, et s'en retourna chez elle ; sans avoir mesme la consolation d'avoir sa chere Cylenise à se pleindre de ses malheurs. Sa Chambre estant devenuë sa prison, 
<pb id="page_2268" n="V04-P179"/>personne n'eut plus la liberté de la voir, non pas mesme le Prince Myrsile, parce qu'il avoit toûjours paru fort affectionné à Cleandre. La Princesse de Clasomene la demanda, mais ce fut inutilement : Abradate s'empressa aussi beaucoup pour luy rendre quelque service, et toutesfois il n'en pût venir à bout : le Prince Mexaris quoy que peut-estre bien aise de tous ces desordres, en parut neantmoins fasché : la Princesse Anaxilée veusve du Prince Atys se souvenant de l'obstacle que la Princesse avoit autrefois aporté à son Mariage, n'en usa pas trop genereusement : mais pour Esope, il agit tousjours également bien : et quoy qu'il sçeust la Cour admirablement, sa Philosophie enjoüée et divertissante, eut pourtant toute la solidité imaginable : car il parla tousjours au Roy avec beaucoup de hardiesse, et pour Palmis, et pour Cleandre. Menecée fut aussi tres genereux : et il parla si hautement, que le Roy s'en fascha, et ne l'employa plus dans ses conseils ; luy deffendant absolument de publier que Cleandre se disoit Fils de Roy. Pour Artesilas, tout Amant qu'il estoit de la Princesse Palmis, il ne s'affligea pas de sa prison avec excès ; parce qu'il espera que cette fâcheuse avanture l'obligeroit peut-estre à se repentir de l'affection qu'elle avoit pour pour Cleandre : et il espera mesme agir avec tant d'adresse, qu'aveques le temps il pourroit faire en sorte qu'elle croiroit luy devoir sa liberté. Cependant Cleandre ayant sçeu le lendemain par quelqu'un de ses Gardes, que la Princesse estoit prisonniere, sentit un redoublement de douleur si grand, que tontes celles qu'il avoit souffertes en toute sa vie, n'estoient rien en comparaison. Aussi voyoit il sa fortune en un pitoyable estat : il 
<pb id="page_2269" n="V04-P180"/>sçavoit de certitude qu'il estoit Fils de Roy, sans avoir plus en sa puissance ce qui le pouvoit justifier, et le faire sçavoir aux autres : il paroissoit ingrat et criminel envers Cresus, sans pouvoir luy donner de preuves convainquantes du contraire : il n'ignoroit pas qu'il estoit aimé de la Princesse qu'il armoit, mais il voyoit que selon les apparences, il ne la verroit plus jamais en estat de luy pouvoir donner de nouvelles marques d'affection : et il aprenoit qu'elle estoit prisonniere pour l'amour de luy. Cette derniere consideration estoit si forte dans son esprit, qu'il ne songeoit plus à toutes les autres choses qui le devoient affliger : jusques là, il avoit porté ses fers sans les vouloir rompre, mais dés qu'il sçeut que la Princesse estoit en prison, il ne songea plus qu'à sa liberté, afin de l'aller delivrer. Il prioit ses Gardes d'aller dire au Roy qu'on le fist mourir, pourveu qu'on delivrast la Princesse : et il donna enfin de si grandes marques d'amour, et d'une maniere si touchante : qu'un de ses Gardes en effet s'offrit à faire du moins tout ce qu'il pourroit pour sa consolation, s'il ne faisoit rien pour sa liberté. Cleandre acceptant son offre, le conjura d'aller au Palais, et de s'informer bien exactement quel ordre il y avoit à garder la Princesse ; afin de pouvoir apres juger, s'il y auroit impossibilité de luy faire tenir un Billet. Cét homme officieux fit ce que Cleandre luy dit, et fut effectivement au Palais : mais comme il n'estoit pas aussi adroit que bien intentionné, quelques uns de ces gens qui s'empressent ordinairement tant aupres des Rois, lors qu'il s'agit de rendre de mauvais offices, sçachant que ce Soldat estoit des Gardes de Cleandre, en advertit Cresus, qui le fit prendre aussi tost. Et 
<pb id="page_2270" n="V04-P181"/>comme il ne dit pas une bonne raison de ce qu'il estoit allé faire au Palais : et que quelques uns de ceux à qui il avoit parlé, dirent qu'il leur avoit demandé quel ordre on observoit à garder la Princesse : on le mit en prison, et le Roy creüt que l'on vouloit songer à la delivrer. Si bien que pour la mettre en un lieu qu'il croyoit inviolable, et pour l'esloigner de Cleandre, qu'il ne pouvoit se resoudre de faire mourir, quelque irrité qu'il fust contre luy : il fit conduire le lendemain cette Princesse à Ephese, dans le Temple de Diane : ordonnant à celle qui commande les cent Vierges voilées qui y font, de ne la laisser parler à qui que ce fust : faisant delivrer la Compagne de Cylenise, et faisant mettre aussi en liberté le Fils de Pactias, à cause de la fidelité de son Pere. Cette sage Princesse demanda à prendre congé du Roy, mais il luy refusa cette grace : en suitte elle pria que du moins on luy rendist Cylenise, et qu'on luy donnast mesme prison qu'à elle ; ce qu'on luy refusa encore : de sorte que le jour suivant, sans que personne eust la liberté de la voir, elle partit de Sardis, escortée par cinq cens chevaux, pour s'en aller à Ephese, qui n'en est qu'à trois journées seulement. Mais, Madame, comme pour y aller, il faloit de necessité passer par derriere les jardins du Palais, et devant la Citadelle ; justement vis à vis de la fenestre par où Cleandre avoit parlé à Cylenise : il arriva que ce malheureux Prince se promenant dans sa. Chambre, et s'entretenant tousjours de ses infortunes, vit passer cette Princesse, et la reconnut : et qu'elle aussi levant les yeux pour regarder cette mesme fenestre en passant, y vit Cleandre. De vous dire, Madame, ce que ces deux illustres Personnes 
<pb id="page_2271" n="V04-P182"/>sentirent en cét instant ; et de vous exagerer tout ce que cette veuë eut de douloureux et pour l'un et pour l'autre, il ne seroit pas aisé. Cleandre eust bien voulu pouvoir rompre ses Grilles ; la Princesse eust du moins souhaité pouvoir faire aller son Chariot un peu plus lentement : mais enfin marchant tousjours, ils se virent assez pour redoubler toutes leurs douleurs ; et ils ne se virent pas autant qu'il faloit, pour en pouvoir tirer quelque consolation. La Princesse luy fit toutesfois un signe de teste et de main, qui luy fit comprendre qu'elle le pleignoit dans ses infortunes : et il luy fit connoistre aussi par une action tumultueuse et violente, quoy que pleine de respect, quel estoit le trouble de son ame. Cependant le Chariot marchant tousjours, ils ne se virent bientost plus : mais la Princesse regarda pourtant encore long temps le lieu de la prison de Cleandre, à ce que m'a dit un de ceux qui l'accompagnerent. Depuis cela, Madame, la Cour de Lydie fut aussi melancolique qu'elle avoit esté agreable et divertissante : le Mariage d'Abradate et de la Princesse de Clasomene ne laissa pas toutesfois de se faire : cependant Artesilas ne vint pas à bout de tous ses desseins : car il ne pût obliger Cresus à faire mourir Cleandre, ny à rapeller la Princesse Palmis. Joint que Cresus, qui sçavoit que le Roy de Phrigie estoit entre dans les Estats, fut contraint d'aller en personne à l'Armée ; et ce fut une des raisons qui l'obligerent d'envoyer la Princesse sa fille à Ephese : ne voulant pas qu'elle demeurast au mesme lieu où Cleandre estoit prisonnier. Les affaires generales changerent pourtant de face ; car, comme vous le sçavez, le Roy d'Affine qui avoit en 
<pb id="page_2272" n="V04-P183"/>levé la Princesse Mandane, envoya solliciter ces deux Rois qui estoient ses Alliez, d'entrer dans son Parti : ce qu'ils firent l'un et l'autre par Politique, faisant une Tresve entre eux, pendant qu'ils iroient secourir le Roy d'Assirie, et s'opposer à la puissance des Medes qu'ils redoutoient, ou plustost à la valeur de l'illustre Cyrus sous le nom d'Artamene ; si redoutable par toute l'Asie. Le Roy de Phrigie demanda toutesfois malgré la Tresve, que ses Troupes ne fussent pas meslées aux Troupes Lydiennes : Enfin, Madame, vous sçavez trop bien tout ce qui s'est passé en Asie depuis ce temps là, pour vous en entretenir : joint que Cleandre n'y ayant aucune part, puis qu'il a tousjours esté en prison, je n'ay rien à vous en dire. Car apres la premiere deffaite du Roy d'Assirie, Cresus ayant eu quelque mescontentement de luy, se retira, et retourna à Sardis, sans changer rien ny à nostre prison, ny à celle de la Princesse. Cependant Artesilas n'estoit pas non plus trop heureux ; puis que ne pouvant faire absolument perir son Rival, ny voir sa Maistresse, on peut dire qu'il s'estoit puny luy mesme d'une partie de ses crimes. Pour Cleandre, comme il est soit aimable, il se fit aimer de ses Gardes : et jusques au point qu'ils luy laissoient la liberté d'escrire et de recevoir des Lettres, malgré les deffences de Pactias : de sorte qu'il escrivit à Esope, afin qu'il luy donnast moyen de pouvoir donner de ses nouvelles à la Princesse, ce qu'Esope luy accorda sans que j'aye pû descouvrir encore par quelle voye il le pût faire. Cependant Cleandre, Thimettes, Timocreon, Acrate, et moy, vivions dans une melancolie estrange ; et nous vescusmes tousjours ainsi, jusques à ce que Cresus estant en 
<pb id="page_2273" n="V04-P184"/>inquietude d'aprendre les prodigieuses victoires de l'illustre Cyrus, envoya par tous les celebres Oracles qui sont au monde, sans que j'aye pourtant sçeu ce qu'il leur a fait demander : car on. n'en estoit pas encore revenu, quand je suis party de Sardis. Mais pendant le voyage de tous ces ambassadeurs, qu'il a envoyez consulter les Dieux, il ne laissa pas de faire de grandes levées : il envoya diverses Personnes chez divers Princes : et il estoit enfin si occupé de quelque grand dessein qu'il avoit et qu'il a encore assurément dans l'esprit, qu'il songeoit beaucoup moins à Cleandre. Or Madame, pour accourcir mon recit, il faut que je me haste de vous dire, que Cresus estant allé faire la reveuë de ses Troupes, Tegée Fils de Pactias et Amant de Cylenise, trama avec Menecée, et trouva les voyes de nous delivrer : l'amour l'emportant dans son coeur, sur toute autre consideration. Il eust peut-estre bien voulu ne delivrer que Cylenise : mais Menecée dont il avoit besoin, ne voulant l'assister que pour delivrer Cleandre, Thimettes, Timocreon, Acrate, et moy, il falut qu'il s'y resolust. De sorte qu'une nuit, que je ne songeois pas seulement à la liberté, Tegée qui avoit suborné la plus grande partie des Gardes de Cleandre, et de la garnison de Pactias, entra dans la Citadelle (car il n'y avoit plus logé depuis l'avanture de Cylenise) et allant à la Chambre de Cleandre il luy dit qu'il estoit libre : et en suitte passant à celles où nous estions tous, nous nous trouvasmes en liberté, quand nous n'y pensions point du tout, et mesme le Garde qui avoit voulu servir Cleandre Ce qui facilita la chose, fut que Pactias estoit allé pour deux jours seulement hors de Sardis, et qu'Artesilas estoit avecques 
<pb id="page_2274" n="V04-P185"/>le Roy : de plus, Menecée qui avoit conduit l'entreprise, avoit cinquante chevaux tous prests pour nous faire escorte : si bien que sans combat et sans grand tumulte, nous sortismes de la Citadelle par cette mesme Porte par ou la pauvre Cylenise y estoit entrée. J'oubliois toutesfois de vous dire, que Tegée ne fut à la Chambre de Cleandre pour le delivrer, qu'apres avoir esté à celle de Cylenise : pour laquelle il y eut un Chariot tout prest au sortir de la Citadelle. Cependant comme Menecée a beaucoup d'Amis dans Ephese ; que de plus c'est un lieu, où il est plus facile de se cacher qu'en tout autre, à cause de ce grand abord d'Etrangers, que le fameux Temple de Diane y attire : et qu'outre cela, il est aussi plus aisé d'y fuir quand on le veut, parce que la Mer y donne : il fut resolu que ce seroit là qu'on se retireroit, et d'autant plus que Cleandre ne vouloit point aller ailleurs, à cause de la Princesse Palmis, et que personne ne le voulut abandonner. Joint aussi que le gouverneur d'Ephese estoit Amy si particulier de Menecée, que quand il l'auroit reconnu, il ne craignoit pas qu'il l'eust voulu perdre, ny ses Amis non plus que luy. Enfin, Madame, quand nous fusmes à une journée de Sardis, nous nous déguisasmes tous le mieux que nous peusmes : et Cylenise avec une Fille qu'on luy avoit donnée pour la servir, et qui ne la quitta point, firent aussi la mesme chose : de sorte que nous arrivasmes à Ephese comme des Estrangers, qui alloient visiter le Temple de Diane. Menecée fit mesme entrer par diverses Portes tous ces Cavaliers qui nous avoient escortez : resolu d'avoir tousjours de quoy se deffendre, en cas qu'il en fust besoin. La premiere chose 
<pb id="page_2275" n="V04-P186"/>que fit Cleandre, fut de passer devant le Temple de Diane : voulant du moins voir le lieu où demeuroit sa Princesse, puis qu'il ne la pouvoit pas voir elle mesme. Cependant, Madame, il arriva une chose assez extraordinaire pour la consolation de ces illustres Amants : qui fut que celle qui commande les Vierges voilées, et qui se nomme Agesistrate, se trouva estre Soeur d'une Dame d'Ephese, dont Menecée dans sa jeunesse avoit esté fort amoureux : et qu'il auroit espousée, si ses parents ne s'y fussent pas opposez. Si bien que cette Dame luy ayant cette obligation, il estoit tousjours demeuré une grande amitié entre eux, quoy qu'il y eust long-temps qu'ils ne se fussent veus : Menecée luy ayant mesme rendu des services considerables aupres de Cresus, en la personne du Mary qu'elle avoit espousé, et qui estoit mort depuis ce temps là. Enfin, Menecée se confiant à elle, luy representant l'injustice de Cresus : de ne vouloir pas souffrir que Cleandre se justifiast, et que la Princesse sa Fille fist voir son innocence : il fit si bien, qu'elle obtint de sa Soeur que Cylenise entreroit dans l'enclos du Temple, et seroit mise aupres de la Princesse : n'osant pas encore luy demander la permission de la faire parler à Cleandre, de peur d'estre refusé, et de luy nuire au lieu de le servir. Il vous est aisé de vous imaginer, quelle joye fut celle de la Princesse Palmis, de revoir sa chere Cylenise : et d'aprendre par elle que Cleandre estoit hors de prison, et qu'il estoit mesme à Ephese. Ce n'est pas qu'elle n'eust beaucoup d'inquietude, par la crainte qu'elle avoit qu'il ne fust reconnu, et qu'il ne fust repris : mais enfin Cylenise luy ayant dit qu'il sortoit peu, si ce n'estoit vers le soir, ou 
<pb id="page_2276" n="V04-P187"/>le matin pour aller au Temple, et que de plus il estoit fort bien desguisé ; elle se consola, et se r'assura mesme un peu. Il est vray que la liberté de Cleandre, resserra la prison de la Princesse (s'il est permis de nommer ainsi un lieu si sacré que celuy là) car dés que Cresus sçeut que Cleandre estoit delivré ; il vint de nouveaux ordres à Agesistrate, de prendre encore garde de plus prés à la Princesse Palmis : Mais comme l'Amie de Menecée estoit pour nous, le redoublement des Gardes ne servit de rien. Il arriva mesme un cas fortuit fort estrange : qui fut que Cleandre retrouva dans la maison où il estoit logé, tout ce qui pouvoit servir : à sa reconnoissance, et voicy comme la chose estoit arrivée. Nous sçeusmes donc, que ce domestique de mon Pere qui estoit chargé de toutes ces choses, et de beaucoup d'autres encore ; voyant son Maistre prisonnier, s'estoit resolu de dérober tout ce qu'il avoit à luy, et qu'il s'estoit allé embarquer à Ephese. Que connoissant un serviteur de cette maison, il luy avoit laissé beaucoup de choses à garder : et entre les autres, tout ce qui pouvoit servir à la reconnoissance de Cleandre : luy declarant que s'il mouroit, il luy donnoit tout ce qu'il luy laissoit entre les mains : et luy disant qu'il n'oseroit revenir que son Maistre ne fust hors de peine : Mais en effet il est à croire qu'il pensoit que Cresus feroit mourir mon Pere : et qu'apres il pourroit revenir à Ephese, et y joüir en repos de son larcin. Cependant comme il s'embarqua dans un vaisseau de la Ville, et qu'il n'alla qu'à l'Isle de Chio, son Amy avoit souvent de ses nouvelles : mais il aprit enfin qu'il estoit mort, lors que Cleandre estoit logé chez son Maistre ; qui estoit Amy particulier 
<pb id="page_2277" n="V04-P188"/>lier de Menecée : de sorte que voulant voir ce qu'on luy avoit donné, il visita toutes les choses que ce Domestique de mon Pere luy avoit laissées : et y trouva toutes celles dont je vous ay desja parlé. Si bien que ne pouvant cacher sa richesse, dans la joye qu'il avoit de la posseder, il fit voir ce petit Tableau à la Femme de son Maistre : qui trouvant quelque legere ressemblance de cét Amour que vous sçavez qui y est representé avec Cleandre, le luy fit voir, comme un cas fortuit tort extraordinaire. Si bien, Madame, que par là nous recouvrasmes tout ce qui avoit esté perdu ; en recompensant celuy à qui on l'avoit donné. Je vous laisse à juger de la joye de Cleandre, de voir qu'il retrouvoit une Couronne, lors qu'il n'avoit plus d'esperance de la posseder. Il fit donc sçavoir à la Princesse Palmis, cette prodigieuse rencontre : mais quoy que Menecée peust faire, il luy fut impossible d'obtenir pour Cleandre la permission de voir la Princesse : et tout ce que nous peusmes fut que par l'adresse de Cylenise, il eut la liberté de luy écrire, et qu'elle eut la bonté de luy répondre. Cependant nous ne sçavions pas trop bien que faire ; parce que Cleandre ne pouvoit se refondre de s'en aller se faire reconnoistre au Roy son Pere, et laisser la Princesse Palmis à Ephese. Il n'osoit aussi songer à l'enlever de là, quand mesme elle y auroit consenty ; ne sçachant pas s'il trouveroit un Azile assuré pour elle, et s'il seroit reconnu pour ce qu'il estoit. Il n'osoit non plus songer à faire sçavoir à Cresus qu'il avoit retrouvé tout ce qui pouvoit servir à la reconnoissance ; ayant sçeu par une Lettre de la Princesse, que la qualité de Fils du Roy de Phrigie ne luy seroit pas avantageuse dans l'esprit du 
<pb id="page_2278" n="V04-P189"/>Roy son Pere. Estant donc fort incertain de ce qu'il feroit, il sçeut deux choses en un mesme jour, qui luy firent prendre la resolution que je vous diray. La premiere fut que je luy dis que j'avois veu aborder un vaisseau Cilicien, dans lequel estoit le Roy de Pont, et la Princesse Mandane : et l'autre fut, qu'il estoit venu un ordre absolu de Cresus, de faire prendre l'habit des Vierges voilées à la Princesse sa Fille : et de la disposer à faire les derniers voeux quand il en seroit temps. Je vous laisse à juger combien cette rigueur de Cresus toucha Cleandre, et combien la Princesse Palmis en fut affligée : car outre qu'elle n'avoit point cette intention, Cleandre ne luy estoit pas assez indifferent, pour pouvoir obeïr au Roy son Pere sans beaucoup de peine. Agesistrate protesta mesme à la Princesse, qu'elle ne la recevroit pas quand elle le voudroit, parce que cette volonté seroit forcée : cela estant absolument opposé à leurs coustumes. Les choses estant en ces termes, la Princesse Mandane se déroba de ceux qui l'observoient, et se jetta dans le Temple de Diane, comme à un Azile : et en effet le Roy de Pont ne put l'en retirer, parce que le Peuple voulut se souslever contre luy, lors qu'il voulut l'entreprendre. Mais, Madame, elle n'y fut pas plustost, que Cleandre creut avoir trouvé un moyen infaillible d'obtenir un Azile inviolable pour sa Princesse, s'il pouvoit enlever Mandane, en enlevant la Princesse Palmis, afin de l'oster au Roy de Pont, et de la rendre à Ciaxare : ou en son absence, à l'illustre Cyrus. Car, disoit-il, si ce dessein reüssit, quand mesme le Roy mon Pere, qui est auprés de luy, ne me voudroit pas reconnoistre : le service que j'auray rendu à une Princesse si considerable 
<pb id="page_2279" n="V04-P190"/>et à un si Grand Prince, meritera du moins que j'obtienne de Cyrus qu'il protege la Princesse Palmis. Et il est mesme à croire, adjoûtoit-il, que le Ciel favorisera un dessein qui n'a rien que de juste ; puis que pour delivrer une Princesse innocente, j'en arracheray une autre des mains de son ravisseur, pour la redonner au Roy son Pere. Enfin cette pensée sembla si raisonnable, pourveu qu'on la peust executer, qu'elle ne fut point contestée, luy par Thimettes, ny par Menecée, ny par Tegée, ny par mon Pere, ny par moy. Nous cherchasmes donc promptement les voyes de faire ce que Cleandre avoit imaginé : nous avions bien quelques gens à nous, mais nous n'en avions pas assez pour avoir recours à la force ouverte. Il falut donc agir avec adresse : et Menecée employa si utilement le pouvoir qu'il avoit sur l'esprit de son ancienne Maistresse, qu'elle le fit parler à sa Soeur ; qui est une personne de beaucoup de vertu et de beaucoup d'esprit, et de qui l'ame est grande et hardie. Il la vit donc, et luy representa de telle sorte l'injustice de Cresus, et celle du Roy de Pont ; qui la forca d'avoüer que quiconque pourroit mettre en lieu seur la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, feroit une action agreable aux Dieux. Elle ne luy eut pas plustost dit cela, que la prenant par ses propres paroles, il luy dit que c'estoit donc à elle à faire une action si genereuse : il ne put toutesfois l'obliger de remettre ces deux princesses entre ses mains : Mais elle luy aprit qu'il y avoit une regle parmy elles, qui portoit qu'il n'estoit pas permis de refuser de laisser sortir une fois celles qui devoient prendre l'habit des Vierges voilées ; afin qu'il parust qu'elles le venoient demander sans contrainte. 
<pb id="page_2280" n="V04-P191"/>Que de cette sorte, si la Princesse Palmis vouloit, elle pouvoit demander cette grace : et faire sortir en mesme temps qu'elle la Princesse Mandane. Qu'elle donneroit ordre que la chose se fist un jour que le Roy de Pont ne le sçauroit point, et par une porte où l'on ne faisoit pas une garde fort exacte, parce que l'on ne l'ouvroit jamais : et qu'alors, si elles y consentoient, elles pourroient se confier à Cleandre. Apres cela, ayant obtenu la permission de parler à Cylenise, et Cylenise ayant ménagé l'esprit de la Princesse Palmis, et celuy de la Princesse Mandane, qui ont fait une grande amitié ensemble en peu de jours ; il a esté resolu que la Princesse Palmis feindra de vouloir obeïr au Roy son Pere : et qu'un jour, suivant la coustume, elle demandera à sortir, et sortira en effet, accompagnée de la Princesse Mandane, avec leurs femmes : et qu'à trois pas du Temple, il y aura un Chariot pour mettre ces princesses. Que Cleandre, Menecée, Timocreon, Tegée, et leurs gens, les escorteront jusques au bord de la Mer qui est fort proche : où une Barque les attendra pour les mener en Phrigie, et de là ils viendront par terre icy. De sorte que quand je suis party, la Barque estoit desja retenuë : et toutes choses estoient si bien disposées pour executer cette entreprise ; que selon les aparences, elle ne peut avoir manqué. Ce qui la facilite encore, est que le Roy de Pont s'est un peu blessé à une jambe, un cheval s'estant abatu sous luy, en allant de la vieille Ville à la Ville neusve, où est le Temple de Diane : et qu'ainsi quand la chose feroit quelque bruit, il n'y pourroit pas aller : car enfin il garde le lit avec assez de douleur, et sans qu'il puisse marcher. La Princesse Palmis a pourtant 
<pb id="page_2281" n="V04-P192"/>voulu que Cleandre luy promist par une Lettre, qu'il la laissera tousjours aupres de la Princesse Mandane, jusques à ce qu'il ait fait sa paix avec Cresus, et qu'il le soit fait reconnoistre par le Roy de Phrigie. Cependant pour agir plus seurement, Menecée fit resoudre Cleandre à envoyer Thimettes, Acrate, et moy, vers le Roy son Pere, avec toutes les choses qui pouvoient servir à la reconnoissance du Prince son Fils, afin de luy preparer l'esprit à le mieux recevoir : et afin aussi d'advertir t'illustre Cyrus de l'office que le genereux Cleandre luy veut rendre, pour meriter sa protection. J'oubliois de vous dire, que pendant que nous avons esté à Ephese, Thimettes a sçeu fortuitement que ses Amis avoient fait sa paix avec le Roy son Maistre : de sorte que s'estant presenté à luy sans rien craindre, ce Prince ne l'a pas plustost veû, qu'il luy a donné beaucoup de marques de tendresse. Mais quand apres cela il luy a eu apris tout ce que je viens de vous dire : qu'il luy a eu monstré ce petit Tableau, ces Tablettes, et toutes les autres choses dont il estoit chargé : que ce Prince a eu leû sa Lettre et le Billet de sa chere Elsimene ; dont il a reconnu d'abord l'escriture ; il en a eu tant de joye et tant de douleur tout ensemble ; qu'il n'a jamais pensé pouvoir se determiner à laquelle des deux il devoit abandonner son ame. Comme j'ay esté celuy qui ay eu l'honneur de luy raconter toute cette histoire, qu'il a escoutée avec une attention extréme, j'ay aussi esté le tesmoing de cette agreable irresolution. Mais enfin le plaisir d'avoir un Fils, et un Fils si illustre, l'ayant un peu consolé de la perte de sa chere Elsimene : il a voulu voir Acrate, qui par son repentir a obtenu son pardon facilement. 
<pb id="page_2282" n="V04-P193"/>Ce Prince a aussi voulu confronter ce Tableau avec celuy qu'il garde tousjours, et qui fut fait en mesme temps que l'autre ; et ne pouvant se laisser de regarder le Billet d'Elsimene, dont il reconnoissoit si bien l'escriture, que comme je l'ay dit, il ne pouvoit pas douter que ce n'en fust ; il a donné cent marques de gratitude et de reconnoissance, et à Thimettes, et à moy : et tout impatient d'apprendre cette agreable nouvelle à l'illustre Cyrus, il l'est allé trouver à l'heure mesme, et m'a commandé de le suivre : laissant Thimettes et Acrate dans la liberté de se reposer, car nous sommes venus avec une diligence extréme. Ainsi, Madame, j'espere que dans d'eux ou trois jours on aura nouvelle assurée que cette entreprise importante aura heureusement reüssi.
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<div2 id="page_CYRUS040106" type="sequence" n="Générosité de Cyrus">
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Sosicle ayant finy son recit, la Princesse Araminte le remercia de la peine qu'il avoit euë de parler si long temps : et le loüa fort d'avoir sçeu démesler si nettement une histoire, dont les evenemens estoient si extraordinaires et si embrouillez. Cyrus de son costé luy dit cent choses tres obligeantes : apres quoy Sosicle s'estant retiré : Seigneur, dit la Princesse Araminte à Cyrus, n'aurez vous pas la generosité de me promettre, que quand les Dieux vous auront rendu la Princesse Mandane, vous ne regarderez plus le Roy mon frere comme vostre Rival ? je vous promets bien plus que cela, luy repliqua t'il, puis que je vous promets de le servir malgré luy, comme son Amy que je veux estre ; et. De luy redonner la Couronne de Pont : car pour celle de Bithinie, luy dit il, en sous-riant, il la faut laisser entre les mains d'Arsamone : afin que le Prince Spitridate vous la puisse donner un jour. Comme ils en estoient-là, le Roy 
<pb id="page_2283" n="V04-P194"/>de Phrigie arriva : à qui la Princesse Araminte tesmoigna la joye qu'elle avoit d'avoir apris qu'il avoit un Fils si illustre : et repassant alors les plus considerables evenemens de sa vie ; ils ne pouvoient assez admirer la merveilleuse conduite des Dieux en toutes choses. Pour moy, disoit le Roy de Phrigie, toutes les fois que je me souviens de la sorte repugnance que j'avois à la guerre que je faisois contre Cresus, je ne puis pas douter que les Dieux ne m'advertissent que je ne la devois pas faire : cependant, adjoustoit-il, si je puis avoir la joye de voir que mon Fils rende la Princesse Mandane à l'illustre Cyrus, je ne demande plus rien aux Dieux. Ce bonheur est trop grand, interrompit ce Prince en souspirant, et quoy que je face, je ne le puis presque esperer. Vous le devez pourtant, repliqua la Princesse Araminte, puis que de la façon dont Sosicle a raconté la chose, elle paroist indubitable. Quand je fus à Sinope, reprit Cyrus, qui m'eust dit que je ne delivrerois pas Mandane, je ne l'eusse pas creu : et quand nous prismes Babilone, je n'aurois pas non plus pensé qu'elle en eust pu sortir. Enfin apres s'estre encore entretenus quelque temps de cette sorte, comme il estoit desja tard, Cyrus prit congé de la Princesse Araminte : et s'en retourna au Camp, suivi du Roy de Phrigie, l'esprit partagé de crainte et d'esperance, et absolument occupé par sa chere Princesse : ordonnant toutesfois auparavant à Araspe, de faire sçavoir à la Reine de la Susiane, qu'il estoit bien marri de son mal : et luy commandant tout de nouveau d'en avoir tout le soing imaginable. 
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<div1 type="livre" n="second" id="page_CYRUS0402">
<div2 id="page_CYRUS040201" type="sequence" n="Echec de la libération de Mandane">
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<pb id="page_2284" n="V04-P197"/>Jamais l'esperance n'a donné de plus doux moments aux malheureux qu'elle a flatez, et jamais la crainte n'a aussi donné de plus cruelles inquietudes à ceux qu'on luy a veu tourmenter, que ces deux sentimens contraires en donnerent, et à Cyrus, et au Roy d'Assirie. Mandane delivrée, ou bien Mandane captive, occupoit tousjours leur esprit : 
<pb id="page_2285" n="V04-P198"/>et selon que cette image se presentoit à eux, ils avoient de la douleur ou de la joye ; quoy qu'ils eussent pourtant tousjours l'un et l'autre quelque déplaisir parmy leur satisfaction, de penser que si Mandane estoit en liberté, elle n'y estoit pas par leur assistance. Neantmoins comme elle devoit recevoir cét office par un Prince qui n'estoit point leur Rival, ce sentiment ne diminuoit pas beaucoup leur plaisir, dans les moments où ils en avoient : et il y avoit des instants, où ne doutant point du tout qu'ils ne vissent bien-tost leur Princesse ; ils songeoient desja chacun en particulier, comment ils se pourroient vaincre l'un l'autre, au combat qu'ils devoient faire. Trois jours se passerent de cette sorte, pendant lesquels Cyrus parla encore plusieurs fois à Sosicle, parce qu'il avoit veu sa Princesse à Ephese : et pendant lesquels aussi, le Roy de Phrigie entretint encore Thimettes et Acrate, avec beaucoup de satisfaction : par l'esperance qu'ils luy donnoient, qu'il reverroit sur le visage de Cleandre une ressemblance si parfaite de sa chere Elsimene, qu'il ne pourroit douter qu'il ne fust son Fils. La Princesse Araminte avoit aussi de la joye et de l'esperance, croyant que si une fois le Roy son Frere n'avoit plus la Princesse Mandane en son pouvoir ; il se resoudroit à estre Amy d'un Prince qui luy offroit de le remettre sur le Throsne ; et qu'ainsi elle pourroit un jour se voir en un estat plus heureux que celuy où elle estoit, pourveu que Spitridate revinst. La Reine de la Susiane, quoy que captive et un peu malade, avoit toutesfois la consolation d'estre servie avec le mesme respect que si elle eust esté à Suse : car Araspe executoit les ordres de Cyrus avec beaucoup de joye et d'exactitude : 
<pb id="page_2286" n="V04-P199"/>et mesme avec tant d'assiduité auprès de cette belle et sage Reine, que Cyrus qui l'aimoit se pleignit obligeamment de ce qu'il ne le voyoit presque plus. Enfin apres avoir passé trois jours de cette façon, comme je l'ay desja dit, Timocreon arriva : et fut trouver Sosicle son Fils, pour apprendre de luy comment le Roy de Phrigie avoit receu les choses que Thimettes, Acrate, et luy, avoient racontées à ce Prince. Ayant donc apris la verité de ce qu'il vouloit sçavoir, il fut à la Tente du Roy de Phrigie, dans la quelle Cyrus entra un moment apres que Thimettes qui avoit joint Timocreon le luy eut presenté, de sorte que ce Prince qui n'avoit point de secret pour luy, principalement en une occasion où il avoit autant d'interest qu'il y en pouvoit avoir, ne le vit pas plustost, que luy adressant la parole. Seigneur, luy dit-il, voila ce mesme Timocreon qui m'a conservé mon Fils : et qui vient vous aporter des nouvelles de la chose que vous avez tant d'envie de sçavoir : Mais je ne sçay point encore si elles sont bonnes ou mauvaises, parce qu'il ne fait que d'arriver. Elles sont du moins mauvaises pour moy infailliblement, reprit Cyrus, et je ne suis pas assez heureux, pour aprendre aujourd'huy la liberté de la Princesse Mandane. Il est vray, Seigneur, qu'elle n'est pas libre, repartit Timocreon, mais il n'a pas tenu à l'illustre Cleandre qu'elle ne le soit ; puis qu'il a fait des choses tres difficiles pour cela : et sans un malheur que l'on ne pouvoit prévoir, la Princesse Mandane et la Princesse Palmis seroient sans doute en liberté. Racontez-nous du moins, reprit l'affligé Cyrus, de quels moyens la Fortune s'est servie pour m'empescher d'estre heureux. Seigneur, répondit 
<pb id="page_2287" n="V04-P200"/>Timocreon, comme j'ay apris pat Thimettes que vous sçavez toutes choses jusques à son départ d'Ephese, je ne vous rediray point ce que l'on vous a desja dit ; mais je vous assureray que jamais entreprise n'a esté mieux conduite que celle-là. Car dés qu'Agesistrate eut adverty Menecée du jour que la Princesse Palmis devoit sortir, qui devoit estre suivie de la Princesse Mandane ; de deux Filles qui la servent ; et d'une qui est à la Princesse de Lydie : Menecée fit tenir la Barque preste dont il s'estoit assuré : les cinquante hommes que nous avions dans la Ville, se tenant en embuscade sur toutes les advenuës par où l'on eust pû venir à la porte du Temple, par laquelle les princesses devoient sortir. Outre cela, plus de trente Amis de Menecée, se joignirent encore avec Cleandre, qui se mit à la teste de douze ou quinze seulement : car on s'estoit ainsi partagé par petites Troupes, afin que cela ne fist rien soupçonner à ceux qui passoient. Il se plaça mesme le plus prés qu'il pût de la porte du Temple, y ayant un Chariot à six pas de là, pour conduire les princesses jusques à la Mer, qui en est assez proche, et où la Barque les attendoit. Comme il n'y avoit que des Sentinelles en ce lieu là ; parce que c'est une porte par où l'on ne sort que rarement, cela ne pouvoit faire aucun obstacle à cette entreprise : et sans mesme les tuër, il estoit aisé de s'assurer d'eux, sans que le Corps de garde le plus proche s'en aperçeust. Enfin, Seigneur, toutes choses estant disposées pour executer nostre dessein ; la Barque, comme je l'ay desja dit, estant preste ; le Chariot estant venu ; et tous nos gens estant placez, sur toutes les avenuës du Temple : Cleandre ne faisoit plus qu'attendre que la porte s'ouvrist. Et la 
<pb id="page_2288" n="V04-P201"/>chose alla jusques au point, qu'en effet elle s'ouvrit : et je vy la Princesse Palmis qui vouloit faire passer devant elle une Personne d'une beauté admirable, que je crois estre la Princesse Mandane, et que je ne fis qu'entre-voir. Car comme ces Princesses alloient sortir ; que nous avancions déja pour les recevoir ; et que le Chariot recula un pas afin qu'elles marchassent moins pour y entrer ; il sortit d'une maison qui est seule en cét endroit-là, plus de deux cens hommes armez, à la teste desquels estoit le Prince Artesilas. Je vous laisse donc à penser, quelle surprise fut celle de Cleandre, qui n'avoit songé qu'à se précautionner contre les efforts que pourroient faire les gens du Roy de Pont : lors qu'il se vit en teste le Prince Artesilas, qu'il croyoit estre auprès de Cresus. Mais si la surprise de Cleandre fut grande, celle d'Artesilas ne fut pas petite ; de voir Cleandre l'épée à la main, qui se mit dés qu'il l'aperçeut entre luy et la porte du Temple. Cependant aussi-tost que la Princesse Palmis vit Artesilas, elle recula, et fit r'entrer la Princesse Mandane comme elle : la porte de ce Temple fut à l'instant refermée : de sorte que Cleandre ne pouvant plus delivrer sa Princesse, et Artesilas ne la pouvant plus enlever, comme il en avoit eu le dessein : ces deux Rivaux furent l'un contre l'autre avec une fureur aussi grande, que la passion qui les faisoit agir estoit violente. Ils se dirent quelque chose l'un à l'autre, mais à mon advis ils ne s'entendirent gueres : cependant tous nos gens dispersez par diverses Troupes, se rassemblant autour de Cleandre, nous nous trouvasmes en estat non seulement de resister à Artesilas, mais mesme de le vaincre : et en effet Cleandre combatit avec tant de 
<pb id="page_2289" n="V04-P202"/>courage, qu'il tua son Rival de sa propre main, et plusieurs autres encore. De sorte qu'apres la mort de ce Prince, ce qui restoit des siens se dispersa, et disparut en un moment : si bien que si à l'heure mesme on eust r'ouvert la porte du Temple, nous pouvions encore delivrer les princesses. Mais nous eusmes beau fraper à cette porte, car à mon advis la frayeur estoit si grande parmy ces Filles, qu'elles n'oserent ouvrir : joint qu'en mesme temps tous les gens du Roy de Pont, et tous ceux du gouverneur d'Ephese vinrent à nous : et nous nous trouvasmes si accablez par la multitude, que c'est un miracle de voir que nous en soyons échapez. Car Cleandre ne pouvant se resoudre de se sauver dans la Barque qui nous attendoit, vouloit tousjours estre auprés de la porte de ce Temple : mais enfin voyant qu'il estoit absolument impossible de resister à tous ceux que nous avions alors sur les bras : et sentant aussi qu'il estoit blessé à la main droite, il se resolut de se retirer en combatant comme nous fismes, jusques dans nostre Barque, où nous entrasmes, malgré ceux qui nous poursuivoient : et nous nous éloignasmes du bord en diligence. Ils nous tirerent encore plusieurs Traits, et nous lancerent plusieurs Javelines : cependant quand nous fusmes assez loing pour ne craindre plus leurs fléches, nous regardasmes si la blessure de Cleandre estoit considerable : et nous vismes qu'elle estoit plus incommode que dangereuse. En suitte nous voulusmes voir si nous avions tous nos gens : et à la reserve de dix ou douze des Soldats que nous avions amenez à Ephese, et de ceux qui estans d'Ephese mesme ne voulurent pas s'embarquer avecque nous ; nous trouvasmes que nous 
<pb id="page_2290" n="V04-P203"/>n'avions perdu personne. Mais en faisant cette recherche, je trouvay parmy nous un Escuyer d'Artesilas, qui dans ce tumulte avoit encore mieux aimé entrer dans nostre Barque, que de se laisser tuer, ou de tomber vivant entre les mains du gouverneur d'Ephese. A peine eut il veu que je le reconnoissois, et que je le monstrois à Cleandre, que se jettant à ses pieds ; Seigneur, luy dit-il, je vous demande pardon d'avoit eu la hardiesse de chercher un Azile auprés de vous. Mon Amy, luy dit Cleandre, la haine que j'avois pour ton Maistre est morte avecque luy, et ne s'estendra pas jusques à toy. Mais, luy dit-il, apprens nous du moins par quelle rencontre prodigieuse, nous nous sommes trouvez aujourd'huy. Seigneur, reprit cét Escuyer, personne ne vous peut mieux dire que moy, quel estoit le dessein du Prince que je servois : car je n'ay que trop eu de connoissance de ses secrets, depuis la fuitte du Prince Antaleon. Et alors comme s'il eust creu meriter beaucoup auprés de Cleandre en noircissant son Maistre : au lieu de répondre precisément à ce qu'on luy demandoit, il dit encore ce qu'on ne luy demandoit pas, et nous raconta comment le Prince Artesilas avoit esté de la conjuration criminelle du Prince Antaleon. Ce n'est pas que nous ne l'eussions desja sçeu en allant de Sadrdis à Ephese : mais il nous le dit plus exactement. En suitte, il nous apprit que ce Prince ayant sçeu l'ordre que Cresus avoit envoyé à Agesistrate, par lequel il vouloit que la Princesse sa Fille prist l'habit des Vierges voilées, il avoit esté si desesperé, de voir que par là il auroit fait tant de crimes inutilement, qu'il s'estoit enfin resolu d'en faire encore un qui luy fust utile ; 
<pb id="page_2291" n="V04-P204"/>De sorte qu'il avoit formé le dessein d'enlever la Princesse. Que pour cét effet, il avoit quitté le Roy sur quelque pretexte : qu'il s'estoit déguisé ; qu'il avoit fait entrer des Soldats dans Ephese, déguisez aussi en Païsans, et les avoit enfermez dans cette maison d'où nous les avions veu sortir, et dont le Maistre avoit autrefois esté à luy. Il nous dit de plus, qu'Artesilas avoit resolu d'attendre durant quelques jours que l'on ouvrist la Porte de ce Temple pour s'en saisir, et pour aller prendre la Princesse Palmis, et l'emmener dans un vaisseau, dont il estoit asseuré : avec intention, si cette Porte du Temple ne s'ouvroit point durant trois jours, de la forcer pendant une nuit, et d'executer son entreprise comme il avoit voulu faire, lors qu'il nous avoit rencontrez, et que nous l'en avions empesché. Si bien que nous a prismes par le discours de cét Escuyer, que du moins Cleandre avoit fait que la Princesse n'avoit point esté enlevée par Artesilas : et que les Dieux s'estoient voulu servir de sa main, pour le punir d'avoir eu part à une conjuration si noire, comme avoit esté celle du Prince Antaleon. Cependant la nuit estant venuë, nous fusmes moüiller à une petite Ville où nous fismes penser Cleandre, et trois ou quatre Soldats qui estoient plus blessez que luy, et que nous y laissasmes avec des gens pour en avoir soing. En suitte quittant la Mer, et prenant des chevaux qui nous attendoient à cette Ville, et que nous y avions envoyez, en cas que nostre entreprise manquast, et que nous voulussions nous sauver par terre ; nous sommes venus icy. Nous nous sommes pourtant arrestez deux jours en chemin, pour envoyer sçavoir des nouvelles de la Princesse : 
<pb id="page_2292" n="V04-P205"/>et nous avons sçeu par un homme que Menecée a envoyé à la Personne qui l'a si bien servy en cette occasion, que la garde est presentement si exacte à l'entour du Temple, qu'il n'y a plus moyen d'y rien entreprendre. Joint qu'Agesistrate mesme ne peut plus se resoudre à favoriser la sortie de ces princesses, luy semblant que ce funeste accident luy marque clairement, que les Dieux n'ont pas approuvé le consentement qu'elle y avoit donné. Mais en mesme temps nous avons sçeu que la Princesse Palmis est absolument resoluë de ne faire point ce que le Roy son Pere veut qu'elle face : et que ce sera Agesistrate qui mandera au Roy qu'elle ne la peut recevoir. Nous avons aussi apris que la Princesse Mandane et elle, se seront promis de ne se quitter point, que leur fortune ne soit plus heureuse. Enfin, Seigneur, apres avoir sçeu cela : Menecée et moy avons amené Cleandre, qui arrivera sans doute bien-tost ; et que j'ay voulu devancer de quelques heures seulement, pour advertir le Roy de ce qui s'estoit passé. Apres que Timocreon eut achevé de parler, Cyrus tout affligé qu'il estoit, ne laissa pas de témoigner au Roy de Phrigie qu'il estoit bien obligé au Prince son Fils, de ce qu'il avoit voulu faire pour Mandane : luy demandant pardon avec beaucoup de bonté, de ce que son ame n'estoit pas aussi sensible à la joye qu'il alloit avoir de voir le Prince son Fils, qu'elle l'auroit esté en un autre temps. Ce n'est pas, dit-il, que je ne m'interesse fort en ce qui vous regarde : mais c'est que tant que la Princesse Mandane sera captive, je ne sçaurois estre capable de plaisir. Comme il vouloit sortir, le Roy d'Assirie, arriva, qui venoit pour sçavoir quelles nouvelles avoit 
<pb id="page_2293" n="V04-P206"/>aportées Timocreon, car il avoit sçeu qu'il estoit arrivé : mais à peine Cyrus le vit-il, qu'ayant impatience qu'il fust aussi affligé que luy, vostre esperance, luy dit-il, est trompée aussi bien que la mienne : et nostre Princesse est plus captive qu'elle n'estoit, comme vous le pouvez sçavoir par Timocreon. Le Roy d'Assirie s'aprochant alors de luy, se fit redire tout ce qu'il avoit dit à Cyrus, qui s'en alla à sa Tente, se pleindre de ses infortunes, avec un peu plus de liberté. Il ordonna toutes-fois que l'on allast au devant de Cleandre l'asseurer de sa part, qu'il trouveroit un Azyle inviolable aupres de luy : et il voulut mesme qu'on le luy amenast, afin qu'il le presentast au Roy son Pere. En effet apres qu'il eut employé prés de deux heures à considerer l'opiniastreté de son malheur : et qu'il eut envoyé advertir la Princesse Araminte de ce fascheux succez ; elle qu'il sçavoit bien estre en peine de la chose pour plus d'une raison ; on luy vint dire que Cleandre, Menecée, et Tegée estoient arrivez. Faisant donc tresve avec sa douleur pour un moment ; ou pour mieux dire, en renfermant une partie dans son coeur pour carreffer un Prince, de qui la reputation estoit si grande, il commanda qu'on le fist entrer, et s'avança pour le recevoir. Cette premiere entreveüe se fit de fort bonne grace de part et d'autre : et comme Cleandre estoit affleurement un des hommes du monde le mieux fait, et de la meilleure mine, Cyrus en fut charmé d'abord : et l'on vit sur le visage de ces deux Princes, au premier instant qu'ils se virent, que quoy qu'ils eussent entendu dire l'un de l'autre, tout ce que l'on peut dire de deux personnes fort extraordinaires, ils ne laisserent pas d'estre surpris ; et : ils se regarderent 
<pb id="page_2294" n="V04-P207"/>avec tant de marques d'admiration dans les yeux, qu'il leur fut aisé de prevoir qu'ils s'aimeroient un jour avec beaucoup de tendresse. Je suis bien malheureux (luy dit Cleandre, qui avoit encore le bras en écharpe, de la blessure qu'il avoit reçeuë à Ephese) d'estre contraint de paroistre devant vous sans vous avoir rendu le service que j'avois eu dessein de vous rendre. C'est plustost à moy à me pleindre, repliqua Cyrus, de voir que peut-estre mon malheur a causé le vostre, en devenant contagieux pour vous. J'ay bien plus de sujet, répondit Cleandre, d'aprehender que ma mauvaise fortune ne m'ait suivy jusques dans vôtre Armée. Je ne sçay pas, reprit Cyrus, si vôtre mauvaise fortune vous y aura suivy : mais je sçay bien que la Renommée vous y a devancé : et qu'il y a desja long-temps que le Nom de l'illustre Cleandre m'est connu, et que sa gloire m'a donné de l'amour : mais de l'amour toute pure, adjousta-t'il, c'est à dire sans envie, et sans jalousie. Les Amans heureux, répliqua Cleandre en sous riant, ne sont jamais gueres jaloux : et ceux qui possedent la gloire, et qui meritent de la posseder, comme l'illustre Cyrus, souffrent alternent que les autres en soient seulement amoureux : Mais Seigneur, adjousta-t'il, je n'en veux presentement point d'autre, que celle que je trouveray à vous servir. Vous estes si couvert de gloire, répondit Cyrus, que vous avez raison de n'en souhaiter pas davantage que vous en avez : mais pour celle que vous semblez desirer, souffrez que je m'y oppose : et que puis que je vous suis desja assez obligé, je tasche du moins de rendre au Prince Artamas, une partie de ce que je dois à l'illustre Cleandre. Je merite si peu de porter ce 
<pb id="page_2295" n="V04-P208"/>premier Nom, repliqua-t'il, que je n'oseray presques le prendre, quand mesme le Roy mon Pere me l'ordonnera : il faut donc l'aller obliger de vous le commander d'authorité absoluë, reprit Cyrus, et en effet ce Prince se preparoit à mener Cleandre à la Tente du Roy son Pere, lors qu'il entra dans celle ou ils estoient. A peine y fut-il, que Cyrus le luy presentant, recevez aveque joye, luy dit-il, un Prince digne d'estre vostre Fils : et digne de plus de Couronnes, que la Fortune toute prodigue qu'elle est quelquesfois, n'en sçauroit donner. Le Roy de Phrigie eust bien voulu garder le respect qu'il avoit accoustumé de rendre à Cyrus ; mais ce Prince voulant qu'il embrassast Cleandre, et les sentimens de la Nature estant plus forts que toutes les regles de la civilité, il l'embrassa en effet avec une tendresse extréme, et un plaisir inconcevable. Car dés qu'il aperçeut Cleandre, il vit une ressemblance si grande de luy à sa chere Elsimene, qu'il en changea de couleur : de sorte que son coeur ne luy disant pas moins fortement que ses yeux et sa raison que Cleandre estoit veritablement son Fils : il le receut avec toutes les marques d'affection qu'un Pere genereux pouvoit donner. Seigneur, luy dit Cleandre, me pourrez-vous bien reconnoistre, apres ce que j'ay eu le malheur de faire contre vous ? Ouy, luy repliqua le Roy de Phrigie en sous-riant ; et il m'est mesme advantageux de vous advoüer pour mon Fils : puis que si cela n'estoit pas, il faudroit que je vous reconnusse pour mon Vainqueur. Si vous m'avez pardonné ce crime, respondit-il, ne m'en faites plus souvenir : C'est un crime si glorieux, interrompit Cyrus, que je doute si le Roy vôtre Pere voudroit que vous ne l'eussiez pas commis : 
<pb id="page_2296" n="V04-P209"/>joint, qu'à ce qu'il m'a dit luy-mesme, si vous luy devez la vie, vous la luy avez conservée durant cette guerre. Toutesfois si vous voulez desadvoüer Cleandre de ce qu'il a fait contre le Roy de Phrigie, je l'obligeray à ne se souvenir que de ce que fera le Prince Artamas pour luy à l'advenir. Je vous en conjure Seigneur, repliqua-t'il ; et je vous commande, interrompit le Roy de Phrigie (si toutefois il m'est permis de vous commander en la presence d'un Prince à qui j'obeïray tousjours) que vous regardiez preferablement à vos interests, ceux de l'illustre Cyrus. Ce commandement est si injuste, reprit l'invincible Prince de perse, que je ne veux pas donner loisir au Prince Artamas d'y répondre : et je veux luy declarer devant vous, que je ne desire de luy, que ce que je luy veux rendre le premier ; c'est à dire beaucoup d'amitié : afin que dans mes malheurs, j'aye du moins la consolation d'avoir aquis un illustre Amy, le mesme jour que les Dieux vous ont redonné un illustre Fils. Le Roy de Phrigie et le Prince Artamas, que nous ne nommerons plus Cleandre, répondirent à Cyrus avec toute la civilité possible : et apres que cette conversation eut encore duré quelque temps, le Roy de Phrigie impatient d'entretenir le Prince son Fils en particulier, se retira, et fut en effet suivy par luy. Il le mena toutesfois en passant chez le Roy d'Assirie, et chez le Roy d'Hircanie, qui le receurent fort civilement : le premier n'osant pas témoigner le mécontentement secret qu'il avoit toûjours contre le Roy de Phrigie. Cependant tout ce qu'il y avoit de Princes et de gens de qualité dans l'Armée furent visiter le Prince Artamas ; qui se fût sans doute estimé tres heureux, si l'amour qu'il avoit pour la 
<pb id="page_2297" n="V04-P210"/>Princesse Palmis, ne l'eust cruellement tourmente. Cyrus ne voyant donc plus d'espoir de delivrer Mandane que par la force, tint conseil de guerre le jour suivant : où le Prince Artamas tint sa place avec beaucoup d'honneur : parlant de toutes les choses que l'on y proposa, avec autant d'esprit et de jugement, que si une plus longue experience eust fortifié sa raison : et il parut bien enfin, que ceux qui aprennent à vaincre de bonne heure, sçavent les choses parfaitement, quand les autres les ignorent encore : et qu'il n'est pas impossible qu'un jeune Conquerant soit plus habile, qu'un vieux Capitaine qui n'aura pas tant veû que luy, quoy qu'il ait vécu davantage. La resolution de ce conseil fut, que comme la saison estoit fort avancée, et que Cresus n'avoit encore rien entrepris ; Il faloit luy envoyer demander la Princesse Mandane, auparavant que de luy declarer la guerre. Le Prince Artamas insista le plus à faire prendre cette resolution : ne pouvant oublier les obligations qu'il avoit à Cresus, malgré tous les mauvais traitemens qu'il en avoit reçeus depuis. De sorte qu'il n'oublia rien pour persuader à Cyrus de tenter toutes les voyes de la douceur, auparavant que d'avoir recours à la force. Cyrus eut pourtant bien de la peine à s'y resoudre : alleguant pour raison, qu'il s'estoit si mal trouvé d'avoir envoyé en Armenie, qu'il avoit sujet de s'en repentir. Mais on luy dit que la chose n'estoit pas égale : puis que le Roy de Lydie ne pouvoit pas nier que la Princesse Mandane ne fust dans ses Estats : et qu'ainsi il faudroit qu'il répondist precisément. De plus, on luy representa qu'il n'estoit pas possible d'assieger Ephese en la saison ou l'on estoit, quand mesme il auroit eu une Armée navale 
<pb id="page_2298" n="V04-P211"/>qu'il n'avoit pas ; de sorte qu'il sembloit plus raisonnable d'en user ainsi : parce que si Cresus vouloit proteger le ravisseur de Mandane, il y auroit un sujet de guerre plus apparent aux yeux des Peuples. Cyrus eust bien voulu du moins que Feraulas eust esté revenu, auparavant que d'envoyer vers Cresus : mais craignant qu'il ne tardast trop longtemps, il resolut qu'Hidaspe partiroit dans deux ou trois jours pour y aller. Que cependant toute l'Armée ne laisseroit pas tousjours d'avancer, et de traverser une partie de la Phrigie ; pour entrer apres en Lydie par cét endroit, si la réponse de Cresus n'estoit pas favorable. Durant ce temps là, il sçeut qu'Abradate estoit allé se jetter dans Sardis, et le fit sçavoir à la Reine sa Femme, qui témoigna en estre fâchée : il ne laissa pourtant pas de l'aller visiter, et de luy dire fort obligeamment, qu'il estoit marry que le Roy de la Susiane n'eust pas plustost voulu la delivrer en devenant son Amy, qu'en essayant peut estre inutilement de le faire, en se declarant son ennemy : que neantmoins il l'assuroit qu'elle seroit tousjours traittée avec un égal respect. Cette grande Reine le remercia avec une civilité digue de la generosité qu'il avoit pour elle : et se louant extrémement d'Araspe, elle donna sujet à Cyrus de luy témoigner au sortir de sa chambre qu'il estoit satisfait de luy, puis que Panthée en estoit satisfaite. De là il passa chez la Princesse Araminte, qui le conjura de faire en sorte qu'elle peust parler au Roy son Frere : si bien qu'il fut resolu qu'elle avanceroit vers les Frontieres de Lydie : et que la Reine de la Susiane qui se portoit mieux, seroit aussi de ce voyage : ces deux Princesses ayant lié une fort grande amitié 
<pb id="page_2299" n="V04-P212"/>ensemble : joint que peut-estre cette Reine, à ce qu'ils creurent, pourroit elle servir à quelque chose, puis que le Roy son Mary estoit dans le Party ennemy. Cette resolution estant prise, et approuvée par le Roy d'Assirie qui s'y trouva, Cyrus s'en retourna au Camp : où il ne fut pas si tost, que Feraulas y arriva, aussi bien que celuy que le Roy d'Assirie avoit envoyé à Ephese. Mais ils raporterent tous deux, qu'il leur avoit esté impossible d'imaginer les voyes de faire tenir une Lettre à la Princesse Mandane. Ils voulurent alors raconter tout ce qui s'y estoit passé, comme y estans arrivez le lendemain : mais aprenant qu'on sçavoit tout ce qu'ils vouloient dire, ils se contenterent d'aprendre à ceux qui les écoutoient, de quelle façon on gardoit presentement et le Temple, et la Ville. Ils dirent donc, que non seulement tout ce qu'il y avoit de gens de guerre estoient tousjours sous les armes ; mais qu'une partie des Bourgeois y estoient aussi. Que l'on avoit envoyé de nouveau à Cresus pour recevoir ses ordres : que le Roy de Pont se portoit mieux : qu'il couroit dans Ephese une Prediction de la Sibile Helespontique, qui y faisoit un grand bruit, et que personne ne pouvoit pourtant entendre ; parce qu'elle se pouvoit expliquer de deux façons. Que comme cette Femme estoit une personne admirable en ses propheties, et qui ne s'y trompoit jamais ; toute la Ville d'Ephese ne sçavoit si elle devoit se réjoüir ou s'affliger : à cause que cette Prediction luy promettoit un grand bonheur, ou la menaçoit d'une grande infortune. Feraulas et cét autre homme dirent qu'ils, avoient fait l'un et l'autre tout ce qu'ils avoient pû, pour avoir cette Prediction ; mais qu'estant Estrangers on n'avoit pas 
<pb id="page_2300" n="V04-P213"/>voulu la leur donner, voyant qu'ils la demandoient avec empressement. En fin leur voyage n'ayant servy qu'à augmenter l'inquietude de leurs Maistres, ils en estoient si fâchez, qu'ils n'osoient presques les regarder. Cyrus n'en traita pourtant pas moins bien Feraulas : mais pour le Roy d'Assirie, comme il estoit plus violent, il ne pouvoit croire qu'il n'y eust de la faute de celuy qu'il avoit envoyé ; de n'avoir pû trouver les voyes de luy aporter des nouvelles plus assurées de la Princesse Mandane. Cyrus voyant donc que le retour de Feraulas ne luy avoit rien apris de bon, estoit prest à faire partir Hidaspe, lors qu'il sçeut qu'enfin Cresus au retour de tous ces ambassadeurs qu'il avoit envoyé consulter tous ces Oracles, s'estoit declaré, et avoit fait le premier acte d'hostilité contre Ciaxare. Cette nouvelle fit rompre le voyage d'Hidaspe, et haster la marche de l'Armée, qui dés le lendemain commença de décamper. La Princesse Araminte qui craignoit que les premieres occasions de cette guerre ne fussent funestes au Roy son Frere, obligea la Reine de la Susiane à partir : afin de pouvoir estre sur la Frontiere pour parler au Roy de Pont ; auparavant qu'il fust venu aux mains avec Cyrus. De sorte qu'Araspe en ayant eu le commandement de ce Prince, les mena avec escorte par un chemin destourné, à une Ville de Phrigie tirant vers la Lydie ; et justement en un lieu que l'Armée de Cyrus devoit couvrir, et où par consequent elles seroient en seureté. Cyrus dépescha à Ciaxare, pour j'advertir de la chose : et reçeut des nouvelles de Thrasibule, qui l'assuroient seulement en general, qu'il esperoit estre heureux, et en guerre, et en amour. En suite dequoy marchant avec autant de diligence 
<pb id="page_2301" n="V04-P214"/>qu'une Armée de plus de cent mille hommes peut marcher, il avança à grandes journées vers ses Ennemis. Bien est il vray que comme la saison estoit desja tres fâcheuse, sa marche fut aussi fort longue : et lors qu'il arriva sur la Frontiere, il n'estoit plus temps de faire des Sieges, ny de donner des Batailles. Joint que Cresus qui n'avoit voulu qu'avoir la gloire d'avoir attaqué le premier, se posta si avantageusement apres cela, qu'il ne fut pas possible de l'attaquer d'abord, ny de l'empescher de mettre en fuite ses Troupes en leurs Quartiers d'Hiver. Si bien que tout ce que l'on pouvoit faire, estoit seulement de faire des courses dans le Païs ennemy, et d'aller à la petite guerre : ce qui affligeoit si sensiblement Cyrus, qu'il avoit besoin de toute sa constance, pour supporter une douleur si excessive. Il ne pouvoit assez s'estonner du procedé de Cresus, qui avoit commencé la guerre, quand on ne la pouvoit faire : et il croyoit enfin qu'un si grand Prince n'avoit esté forcé de suivre une Politique Militaire si opposée à la raison, que par son mauvais destin qui le vouloit perdre. Il y avoit des jours où il estoit tenté de se déguiser, et d'aller luy mesme à Ephese, voir s'il estoit aussi difficile de rien entreprendre pour delivrer sa Princesse comme on le luy disoit : tantost il vouloit malgré la saison, aller forcer les Lydiens dans leurs quartiers retranchez les uns apres les autres : mais lors qu'il venoit à penser que quand cela seroit fait, il n'auroit pas delivré Mandane, que le Roy de Pont pourroit encore enlever d'Ephese ; il se retenoit, et écoutoit la raison, et se resolvoit d'attendre que l'on pûst faire la guerre avec apparence d'un bon succés. Cependant ennvié de l'incertitude de sa fortune, 
<pb id="page_2302" n="V04-P215"/>quoy qu'il n'eust jamais eu d'envie de s'informer de l'advenir : tout d'un coup entendant parler de la Sibille Helespontique avec tant d'eloges ; il se determina d'y envoyer : et y envoya en effet Ortalque, avec ordre de luy demander quand il devoit esperer quelque repos : et de luy en raporter la réponse écrite de sa main. En ce mesme temps, la Princesse Araminte le somma de luy tenir sa parole : et luy mesme souhaittant extrémement ce qu'elle desiroit, il dépescha Adusius vers le Roy de Pont, qui estoit tousjours à Ephese : pour le supplier de vouloir obtenir de Cresus, la liberté de parler à la Princesse Araminte, qui vouloit l'entretenir de quelque chose qui luy importoit beaucoup. Ce Prince reçeut Adusius fort civilement : et le faisant attendre, il envoya à Sardis demander à Cresus la permission de parler à la Princesse sa Soeur, ce que le Roy de Lydie luy accorda. Ils convinrent donc ensemble le Roy de Pont et Adusius, que cette entre-veuë se feroit à un Temple qui est à une petite journée d'Ephese ; ayant seulement chacun cinq cens Chenaux pour Escorte. Adusius avoit eu ordre de s'informer de la santé de la Princesse Mandane : et par les intelligences de Menecée, il sçeut qu'elle se portoit bien : mais il ne put jamais luy parler, ny luy faire rien dire. Estant donc revenu au Camp, et le jour ayant esté pris, où l'entre veuë du Roy de Pont, et de la Princesse sa Soeur se devoit faire : le mesme Adusius qui l'avoit negociée ; escorta cette Princesse : Araspe s'en estant excusé, et Araminte n'ayant pas voulu que le Prince Phraarte l'accompagnast comme il le vouloit. Auparavant qu'elle partist, Cyrus et le Roy d'Assirie la visiterent : et luy dirent tout ce que l'interest qu'ils avoient en 
<pb id="page_2303" n="V04-P216"/>cette negociation importante devoit leur inspirer. Comme Cyrus y avoit esté le premier, il avoit eu loisir de dire à la Princesse Araminte, qu'il luy engageoit son honneur, qu'elle pouvoit assurer le Roy de Pont, qu'il se souvenoit encore de toutes les obligations qu'il luy avoit : et qu'il luy promettoit de luy redonner une Couronne, s'il vouloit rendre Mandane. De plus, ce Prince par certaines paroles adroites, fit si bien comprendre à cette Princesse qu'elle l'engageroit encore plus fortement à estre le protecteur de Spitridate, si elle agissoit bien en cette occasion ; que comme elle l'entendit d'abord, elle interrompit Cyrus : et l'arrestant par ce discours, Seigneur, luy dit-elle, ne confondez point s'il vous plaist mon interest avec le vostre : et laissez moy du moins la gloire de n'avoir regardé que celuy de l'illustre Cyrus, et celuy du Roy mon Frere en cette rencontre. Ce Prince alloit luy répondre, lors que le Roy d'Assirie entra dans la Chambre d'Araminte : et joignant ses prieres à celles de son Rival, il la conjura par d'autres raisons de faire la mesme chose. Ces deux Princes la furent conduire jusques à deux cens stades du Camp, apres qu'elle eut esté dire adieu à la Reine de la Susiane ; qui ne la vit pas partir sans douleur, quoy que cette absence ne deust pas estre longue. Le Roy de Pont qui estoit adverty du jour de cette entreveuë, partit aussi d'Ephese, et se rendit à ce Temple, suivant ce qui avoit esté arresté entre luy et Adusius : et il y arriva mesme deux heures devant la Princesse sa Soeur. Comme ils ne s'estoient point veus depuis la perte de ses Estats, cette entre-veue de part et d'autre, renouvella dans leur esprit, le souvenir de toutes leurs infortunes. Lors que la 
<pb id="page_2304" n="V04-P217"/>Princesse Araminte arriva, on la fit entrer dans une grande Sale voûtée, où l'on faisoit les festins des Sacrifices extraordinaires : et qui par la beauté de sa structure, et par la magnificence de ses meubles, estoit bien digne de servir à l'entre-veuë de deux personnes si illustres. Le Roy de Pont fut au devant de la Princesse sa Soeur, jusques à un grand et superbe Vestibule par où les Sacrificateurs qui l'avoient reçeuë la firent passer, pour aller à la Sale où ils se devoient entretenir. Apres que ce Prince l'eut salüée avec beaucoup de témoignages de tendresse, et qu'il l'eut fait assoir, tout le monde s'estant retiré : est-il possible Seigneur, luy dit-elle, qu'apres tant de disgraces, la Fortune ait pû consentir que j'eusse la consolation de vous revoir ? L'estat où vous me revoyez, luy répondit-il, est si malheureux, que je doute si cette veuë ne vous affligera pas plûtost qu'elle ne vous consolera : et si ce que vous prenez pour une indulgence de la Fortune, n'est point un artifice dont elle se sert, pour nous rendre encore plus miserables. En effet, ma chere Soeur, à quoy nous peut servir cette entre-veuë, sinon à faire que vous sentiez encore plus mes malheurs, quand je vous les auray apris, comme je sentiray tous les vostres, quand vous me les aurez contez ? Il vous est aisé de juger par ce que je dis, poursuivit-il, que je ne suis plus ce mesme Prince qui ne pouvoit excuser en vous cette innocente affection que vous avez euë, et que je croy que vous avez encore pour le Prince Spitridate : sa vertu et ma propre passion, m'ont apris à ne condamner pas l'amour si severement. En effet, luy dit-il encore, vous voyez bien que j'avois grand tort de blâmer en autruy, ce qui fait en moy des choses si extraordinaires : 
<pb id="page_2305" n="V04-P218"/>car enfin depuis que je ne vous ay veuë, j'ay perdu des batailles ; j'ay perdu la liberté ; j'ay perdu des Couronnes : et malgré tout cela, devant que de me pleindre de ma fortune, je me pleins de mon amour. Seigneur, luy dit-elle, c'est par là aussi que vous estes veritablement à pleindre : puis qu'il est vray que si vous pouviez vaincre en vous cette passion, vous pourriez encore estre heureux. Ha ma Soeur, s'écria-t'il, je ne sçaurois point aimer, si je pouvois imaginer seulement qu'il puisse y avoir d'autre bon-heur au monde, que celuy d'estre aimé de la Princesse Mandane. Mais cependant, adjousta-t'il, dites-moy je vous prie par quel sentiment vous avez desiré de me voir : est-ce seulement par bonté et par tendresse ? est-ce pour me pleindre ou pour vous pleindre vous-mesme ? est-ce pour l'interest de Spitridate, pour celuy de Cyrus, pour le vostre, ou pour le mien ? Enfin dites-moy je vous prie vostre veritable dessein ; afin que je sçache precisément de quelle façon je vous dois parler. Seigneur, luy dit-elle, quoy que toutes les choses que vous venez de me dire pûssent avoir part au dessein que j'ay fait de vous voir, il est pourtant certain qu'à parler sincerement, vostre seul interest est ce qui m'y a le plus puissamment portée. Car apres tout, Seigneur, j'ay creu que je devois vous dire, qu'il ne tiens qu'à vous d'estre heureux : et de faire une action la plus heroïque, que personne ait jamais faite. J'aime sans doute fort la gloire, reprit ce Prince, et pourveu qu'il ne faille point quitter la Princesse Mandane, je feray certainement tout ce que vous me proposerez pour en acquerir. Seigneur, luy dit la Princesse Araminte, Mandane ne vous aime pas, et ne vous aimera jamais : Il est 
<pb id="page_2306" n="V04-P219"/>vray, répondit- il, mais du moins tant qu'elle fera en mon pouvoir, son affection ne rendra pas mes Rivaux heureux. Et quoy. Seigneur, interrompit elle, ne songez-vous point qu'en faisant l'infortune de vos Rivaux, vous faites encore celle de la personne que vous aimez, et que vous augmentez la vostre ? Car enfin, je me suis chargée de vous dire, que si vous pouvez vous resoudre d'avoir l'équité de rendre à Cyrus, à qui vous devez la liberté, une Princesse de qui il possede l'affection toute entiere : il vous redonnera une Couronne, où selon les apparences, vous n'aurez jamais gueres de part sans luy : puis qu'il n'est pas ordinaire de trouver des Protecteurs qui conquestent des Royaumes, pour les rendre à ceux qu'ils ont protegez. Ma Soeur, luy dit ce Prince en soûpirant, je croy aisément que Cyrus feroit ce qu'il dit, car je connois sa generosité mieux que vous, et ; devant vous : Mais quoy que j'estime malgré-moy cét illustre Rival autant et plus que je ne l'ay jamais estimé : que je sois au desespoir de luy devoir la vie et la liberté comme je fais : que je sente encore malgré mon amour, les obligations que vous luy avez, de vous avoir si bien traitée, depuis que vous estes en sa puissance : apres tout, Cyrus n'est plus pour le Roy de Pont ce qu'estoit Artamene. Mais Seigneur, interrompit cette Princesse, cét Artamene que vous aimiez avec tant de tendresse, non seulement estoit dans le party de vos Ennemis, mais il vous arrachoit ta victoire d'entre les mains, et s'opposoit mesme à vostre amour en vous surmontant : cependant quoy qu'il vous disputast la gloire, et qu'il vous fist perdre des batailles, vous l'aimiez jusques à l'envoyer advertir des conjurations que l'on faisoit contre 
<pb id="page_2307" n="V04-P220"/>sa vie, et jusques à commander que l'on ne tirast point contre luy quand on le connoistroit. Depuis cela, Seigneur, il vous a redonné la liberté ; il vous a rendu ce qu'il avoit conquesté dans vos Estats, il vous a fait donner des Troupes pour vous opposer à ceux qui s'estoient sous levez contre vous ; et il vous offre un Royaume presentement, pourveû que vous luy rendiez la Princesse Mandane, dont vous ne serez jamais aimé, Tout ce que vous dites là ma Soeur, repliqua-t'il, paroist sans doute raisonnable : et il j'avois plus d'ambition que d'amour, ou pour mieux dire encore si mon amour n'estoit pas plus sorte que ma raison : il est certain que je devrois et par generosité, et par politique, et par ambition, écouter la proposition que vous me faites. Mais en l'estat où est : mon ame, il ne m'est pas possible d'y songer seulement : et je m'estonne comment la Princesse Araminte peut s'imaginer, que l'on puisse quitter si facilement ce que l'on aime : elle, dis-je, qui a eu l'équité d'aimer un Prince de qui le Pere estoit devenu ennemy declaré de sa maison. Seigneur, reprit elle en rougissant, Spitridate aimoit Araminte, et Mandane n'aime pas le Roy de Pont. Si j'aimois cette Princesse parce qu'elle m'aimeroit, repliqua-t'il, je devrois changer pour elle dés qu'elle ne m'aimeroit plus : mais l'aimant parce qu'elle est la plus aimable personne de la Terre, je l'aimeray eternellement, quand mesme elle ne m'aimera jamais. Si j'eusse sçeu, adjousta-t'il, lors que la Fortune fit que j'eus le bonheur de sauver la vie à cette Princesse, en la retirant des abismes de la Mer (s'il faut ainsi dire) qu'Artamene estoit Cyrus, et que Cyrus estoit mon Rival, peut-estre qu'en l'estat 
<pb id="page_2308" n="V04-P221"/>qu'estoit mon esprit, je me serois resolu à la luy rendre. J'estois encore si prés du Throsne d'où, l'on m'avoit renversé, que je ne croyois pas qu'un Roy peust vivre sans Couronne : mais aujourd'huy que les charmes de la Princesse Mandane ont achevé d'enchanter mon coeur, et que je me suis desacoustumé de la Royauté, l'amour a presque estoussé l'ambition dans mon ame : Et si je pouvois passer ma vie dans quelque Isle deserte avec cette incomparable personne, sans avoir ny Maistre ny Sujets, je m'estimerois tres heureux. Ne venez donc point accroistre mes malheurs, en réveillant une passion qu'une autre plus sorte qu'elle a surmontée : et qui ne l'est toutesfois pas de telle sorte, qu'elle ne pust encore augmenter mon suplice, par de semblables propositions. Mais enfin Seigneur, que pouvez vous esperer ? reprit la Princesse de Pont ; si je pouvois esperer quelque chose, respondit-il, je ne serois pas si malheureux que je le suis : et je vous declare que je n'espere rien, et que j'attens tous les jours infortunes sur infortunes. Cependant vous pouvez assurer Cyrus, pour répondre autant que je le puis à sa generosité : que lors que j'apris que j'estois son Rival, je n'eus guere moins de douleur, que j'en avois eu d'avoir perdu deux Couronnes. Mais comme il y auroit de l'injustice à desirer les choses impossibles, obligez le à ne m'accuser point d'ingratitude, si je ne luy rends pas la Princesse Mandane. Je l'ay aimée devant qu'il la connust : et je l'aimeray jusques à la mort. Si j'avois quelque chose en mon pouvoir,. Adjousta ce Prince en soûpirant, que je pusse luy offrir pour vostre rançon, je le ferois avecque joye : mais ma chere Soeur, la Fortune m'ayant tout osté, et n'ayant plus que Mandane en ma puissance, vous me pardonnerez 
<pb id="page_2309" n="V04-P222"/>donnerez s'il vous plaist, si je ne rachette pas vostre liberté par sa perte : joint que vous estes entre les mains d'un Vainqueur si genereux, que je ne dois pas craindre qu'il se vange sur vous de l'injustice que je luy fais. Vous n'avez, apres tout, pour excuser ce que je fais aujourd'huy, luy dit-il encore, qu'à considerer ce que l'amour fait faire à Spitridate, car pour vostre seul interest, il quitte son Pere ; il renonce à des Couronnes ; il erre inconnu par le monde ; et il fait plus encore pour vous, que je ne fais pour Mandane. C'est pourquoy, ma chere Soeur, pleignez-moy ; et n'entreprenez plus de me persuader, ce que je ne sçaurois faire. Mais, Seigneur, luy dit-elle, je ne haïssois pas Spitridate, comme Mandane vous haït : de plus, si je voyois qu'il y eust aparence que vous pussiez conserver cette Princesse, je vous pleindrois seulement pour les malheurs qu'elle vous causeroit, et je ne m'opposerois plus à vostre dessein : mais de la façon dont je voy les choses, je suis persuadée que toute la puissance de Cresus succombera, et que vous succomberez avec elle. Car enfin remettez-vous un peu dans la memoire, toutes les prodigieuses choses qu'a fait Artamene et qu'a fait Cyrus : le nombre de ses Victoires et de ses conquestes est si grand, que l'on ne s'en peut souvenir sans estonnement. Croyez-vous donc que les Dieux ne l'ayent élevé si haut, que pour le précipiter ? La Fortune l'aura-t'elle suivy si constamment contre sa coustume, pour apres l'abandonner ? luy qui devient tous les jours plus puissant, et qui semble tenir entre ses mains le destin de toute l'Asie. Ainsi prévoyant presques de certitude, que vous perdrez un jour la Princesse Mandane, ne vaudroit-il pas mieux la rendre genereusement, 
<pb id="page_2310" n="V04-P223"/>et gagner un Royaume en la perdant, que de vous perdre vous mesme, en pensant la conserver ? Ouy si je le pouvois, repliqua-t'il, mais ne le pouvant pas, il n'y faut absolument plus songer : c'est pourquoy, ma Soeur, n'en parlons plus s'il vous plaist : car si quelqu'un m'avoit pû persuader de rendre Mandane ç'auroit esté Mandane elle mesme : et puis que j'ay resisté à ses larmes et à ses prieres, je resisteray aisément à la proposition que vous me faites : et il me sera bien plus facile de refuser une Couronne, qu'il ne me l'a esté de refuser la liberté à une personne que j'adore. Cette admirable Princesse, poursuivit-il, m'a mesme offert quelque chose de plus précieux encore qu'une Couronne ; puis qu'elle m'a dit plus de cent fois, que si je luy donnois la liberté, elle me donneroit son amitié toute entiere. Jugez apres cela, si je puis écouter ce que vous me dites de la part de Cyrus : Mais ma. Soeur, adjousta-t'il, faites moy la grace de ne donner pas à mon Rival la joye de luy aprendre si précisement la constance de la Princesse Mandane. Je vous j'ay dit sans en avoir le dessein : mais ayez s'il vous plaist la bonté de ne luy en parler point : il en est sans doute persuadé, pour n'avoir pas besoin que je luy confirme moy-mesme une verité si advantageuse : et ne faites pas servir mes propres paroles à la felicité d'un Prince que je devrois haïr encore plus que je ne le hay. Car il est vray que j'estime de telle sorte celuy-là, qu'il y a des instants où je veux mal à la Fortune de m'avoir forcé d'estre son ennemy. Comme je luy dois la vie, vous pouvez l'assurer de ma part, que s'il n'y avoit à disputer entre nous qu'une Couronne, je la luy cederois ; et mesme la gloire, qui 
<pb id="page_2311" n="V04-P224"/>est quelque chose de plus precieux : mais que pour Mandane, cela ne se peut absolument. Au reste, luy dit-il, le party de Cresus n'est pas si foible que vous pensez : celuy du Roy d'Assirie, interrompit Araminte, estoit bien puissant : et il n'a pas laissé d'estre détruit. Celuy de Cresus est plus fort, reprit-il, car il est plus uny : et comme il s'agit d'empescher Cyrus d'estre Maistre de toute l'Asie, nos Soldats combattant pour la Patrie et pour la liberté, ne seront gueres moins animez que moy, qui combatray pour Mandane. La Princesse Araminte voyant qu'elle ne pouvoit rien gagner sur l'esprit du Roy son Frere ; ne pût s'empescher de répandre quelques larmes, et de joindre les prieres aux raisons : mais les unes et les autres furent inutiles ; et elle fut contrainte de se separer de ce Prince, sans en avoir pû rien obtenir. Elle voyoit bien qu'en effet il avoit quel que confusion, d'estre injuste et ingrat envers Cyrus, à qui il devoit tant de choses, et pour qui il avoit tant d'estime : l'amour toutesfois estoit plus sorte que la raison dans son ame, qui n'estoit plus sensible qu'à cette seule passion. Les Sacrificateurs de ce Temple presenterent une magnifique colation à la Princesse Araminte, car cette entre-veuë s'estoit faite apres disner : mais elle la vit et la loüa sans vouloir manger, tant elle estoit affligée : et elle repartit de là, pour aller coucher à un Chasteau qui n'en estoit qu'à cinquante stades. La separation du Roy de Pont et d'elle fut fort tendre : car cette Princesse s'imaginant qu'elle ne reverroit peut-estre jamais le Roy son frere, ou que si elle le revoyoit, elle le verroit peut-estre vaincu et prisonnier, ne pût retenir ses larmes. Hesionide qui entroit dans tous ses sentimens, pleuroit aussi bien qu'elle : et le 
<pb id="page_2312" n="V04-P225"/>Roy de Pont luy mesme en fut si attendry, qu'il détourna ses regards, aussi-tost qu'il l'eut remise dans son Chariot. Et se tournant vers Adusius, dites à vostre illustre Maistre, luy dit-il, qu'il n'a pas tenu à la Princesse Araminte que je ne l'aye satisfait, et je puis mesme dire, adjousta t'il, qu'il n'a pas tenu à ma propre raison : puis qu'elle m'a assez fait voir que je le devois. Ainsi, genereux Adusius, c'est seulement la Princesse Mandane qu'il faut accuser de mon, crime : asseurez le cependant, que je tâcheray de la disputer contre luy avec tant de courage, que si je suis vaincu, je le seray du moins sans honte ; afin que ma mort ou ma deffaite ne soit pas indigne de ma Princesse et de mon vainqueur. Adusius luy ayant asseuré qu'il luy obeïroit, le Chariot marcha : et le Roy de Pont montant à cheval un moment apres, la Princesse reprit le chemin du Camp, et le Roy son frere celuy d'Ephese : ayant l'un et l'autre l'esprit remply de pensées fort differentes, mais toutes tres melancoliques. Cyrus et le Roy d'Assirie durant l'absence d'Araminte, n'estoient pas sans inquietude : ce n'est pas qu'ils eussent fortement esperé que cette entre-veuë deust produire la liberté de Mandane : puis que quand le Roy de Pont l eust voulu, Cresus n'y auroit peut-estre pas consenty. Mais comme c'est l'ordinaire de l'amour, de donner de la crainte et de l'esperance à tous ceux qui en sont possedez ; ils craignirent et ils espererent successivement : et le jour qu'ils sçavoient que la Princesse Araminte devoit revenir, ils furent au devant d'elle, suivis de grand nombre de personnes de qualité, et de Phraarte entre les autres. Ces deux illustres Rivaux marchant seuls éloignez de quelques pas de tout le reste ; apres 
<pb id="page_2313" n="V04-P226"/>avoir esté quelque temps sans parler, se mirent enfin, emportez par leur passion, à s'entretenir presques malgré qu'ils en eussent. Croyez vous, dit le Roy d'Assirie à Cyrus, que nostre Rival ait seulement écouté la Princesse Araminte ? Comme je sçay qu'il est doux et civil, reprit Cyrus, je suis assuré qu'il luy aura donné audience : mais comme je suis assuré qu'il est amoureux, interrompit le Roy d'Assirie, je suis certain qu'il aura refusé la proposition que vous luy avez fait faire : du moins sçay je bien que quand on m'offriroit de me rendre Babilone et tous mes Estats, qui sont plus considerables que ceux du Roy de Pont : et que je serois assuré d'estre encore vaincu par vous au combat que nous devons faire, si nous delivrons nostre Princesse : j'aimerois encore mieux mourir en disputant Mandane, que de remonter au Throsne en vous la cedant. Ce sentiment là est si digne de vous, et de la Princesse que nous aimons, repliqua Cyrus, et marque si parfaitement une affection violente ; qu'il faut bien conclurre apres cela, que ceux qui disent que pour estre aimé il ne faut qu'aimer, se trompent : puis que si cela estoit, la Princesse Mandane devroit avoir le coeur bien partagé estant si fortement aimée du Roy d'Assirie, du Roy de Pont, et du malheureux Cyrus. Car Seigneur, adjousta-t'il en regardant son Rival, si vous estes capable de refuser une Couronne, plustost que de ceder Mandane : je le suis d'en perdre cent si je les possedois ; et de porter mesme autant de chaines que j'aurois quitté de Sceptres, plûtost que de changer de sentimens pour elle. Comme ils s'entretenoient de cette sorte, ils aperceurent de la cavalerie, et peu de temps apres le Chariot de la Princesse 
<pb id="page_2314" n="V04-P227"/>Araminte : si bien que doublant le pas, et s'avançant devant tous les autres, ils furent à sa rencontre : et le Chariot s'arrestant ; ils descendirent de cheval, et s'aprocherent d'elle avec un battement de coeur effrange. Mais à peine eut-elle levé son voile, qu'ils virent dans ses yeux que sa negotiation n'avoit pas reüssi, et connurent par les premieres paroles qu'elle leur dit, qu'ils avoient eu plus de raison de craindre que d'esperer. Ils la remercierent toutesfois tres civilement l'un et l'autre : principalement Cyrus, qui ne voulant pas luy donner l'incommodité de tarder davantage en ce lieu là, luy dit qu'ils sçauroient chez elle avec plus de loisir toute l'obligation qu'ils luy avoient. Elle eust bien voulu leur faire prendre place dans son Chariot : mais ayant plusieurs Femmes avec elle, la chose ne se pût pas : et ces Princes apres estre remontez à cheval, lors que le Chariot eut commencé de marcher, furent en effet jusques chez elle où la Reine de la Susiane vint aussi-tost, conduite par Araspe, qui ne l'abandonnoit presques point. Comme ils y furent, cette sage Princesse leur dit effectivement ce qu'elle ne leur pouvoit cacher ; qui estoit que le Roy son Frere ne pouvoit se resoudre à tendre la Princesse Mandane : mais elle le fit avec tant de prudence, et choisit si bien tous les termes avec lesquels elle leur aprit une chose si fâcheuse ; qu'elle diminua. plustost leur ressentiment contre le Roy de Pont qu'elle ne l'augmenta. Adusius avoit aussi apris a Cyrus lors qu'il estoit : descendu de cheval ce que ce Prince l'avoit chargé de luy dire : si bien que sans s'emporter contre luy, pat le respect qu'il vouloit rendre à la Princesse Araminte ; je suis au desespoir, luy dit-il, qu'il faille que je 
<pb id="page_2315" n="V04-P228"/>sois contraint d'estre ennemy d'un si grand Prince : je vous promets toutesfois, Madame, adjousta-t'il encore, si le sort des Armes m'est favorable, de ne me servir jamais contre luy du droit des Conquerans et des Vainqueurs, que pour le seul interest delà Princesse Mandane : je vous declare de plus aujourd'huy, qu'il ne portera jamais d'autres fers, que ceux que cette belle Personne luy a donnez : et que la mesme main qui luy a offert une Couronne, ne luy donnera point de chaisnes. Le Roy d'Assirie plus impatient de son naturel, eut bien de la peine à se retenir : et quelque respect qu'il eust pour Araminte, il ne pût s'empescher de laisser aller quelques paroles piquantes, qui tenoient beaucoup de la colere et des menaces. Apres cela Cyrus se retirant, ce Prince fit la mesme chose : et le seul Phraarte demeura lors que tout le monde fut party, pour faire sa visite à part. Cependant depuis le retour de cette Princesse, Cyrus agit d'une autre sorte : et quoy que l'hiver ne fust pas encore finy, il commença tout de bon de donner beaucoup de peine à ses ennemis. Il ne se passoit point de jour qu'il n'envoyast des parties à la guerre : et peu qu'il n'y allast luy mesme. Il recevoit advis sur advis de par tout, et il employoit tout son temps à s'informer de ce que faisoit Mandane ; quelles estoient les forces de Cresus ; quels pouvoient estre ses desseins : par ou il les pourroit traverser ; et par quels moyens il pourroit delivrer sa Princesse. Il donnoit ordre à toutes les Machines necessaires pour un grand Siege, ne sçachant pas s'il n'en faudroit point faire un : il dépescha vers Thrasibule, afin que par ses intelligences il pûst avoir des Vaisseaux de guerre, en cas qu'il falust assieger Ephese. 
<pb id="page_2316" n="V04-P229"/>Mais comme le commencement du Printemps aprochoit, il sçeut une nouvelle qui le réjoüit fort ; qui fut que Cresus ayant apris par la renommée, qu'Artamas qu'il ne connoissoit que sous le nom de Cleandre estoit dans l'Armée de Cyrus ; qu'il estoit effectivement Fils du Roy de Phrigie, et qu'il avoit esté reconnu de luy, avoit dessein de rapeller dans peu de temps la Princesse sa Fille à Sardis, comme l'y croyant plus seurement, et d'y faire aussi conduire la Princesse Mandane. Cette nouvelle donna beaucoup de joye à Cyrus, tant parce que Mandane ne seroit plus en un lieu maritime, que parce qu'il espera la pouvoir delivrer, pendant le chemin qu'elle auroit à faire. Comme le Prince Artamas connoissoit admirablement ce païs là, il luy dit que selon les aparences, il sçavoit une voye infaillible de dresser une embuscade dans un Bois par où il faloit de necessité passer, pour aller d'Ephese à Sardis, que leurs Ennemis ne pourroient éviter, et qui leur donneroit lieu de delivrer leurs princesses. De sorte que ne s'agissant plus que d'estre bien adverty du temps qu'elles partiroient d'Ephese, et du nombre des Troupes qu'on leur donneroit pour leur Escorte : Feraulas y fut renvoyé avec des Lettres de Menecée aux Amis qu'il y avoit. Timocreon envoya aussi à Sardis, et Tegée y envoya comme luy, afin qu'estant advertis de divers endroits, ils ne peussent estre trompez. Cette nouvelle esperance remit dans les yeux de Cyrus je ne sçay quelle legere impression de joye. qui fit qu'il n'avoit jamais paru plus aimable qu'il je paroissoit alors. Sa conversation estant moins melancolique, charmoit une partie des ennuis de la Reine de la Susiane, et de ceux de la Princesse Araminte, qui n'estoient pas mediocres : car pour 
<pb id="page_2317" n="V04-P230"/>la derniere, l'estat où estoit le Roy de Pont, l'éloignement de Spitridate, et l'amour du Prince Phraarte luy donnoient de fâcheuses heures. Panthée avoit aussi ses chagrins et ses douleurs : mais la civilité de Cyrus, son adresse, et son esprit les suspendoient quelquesfois : cherchant avec une bonté extréme à rendre leur captivité la moins rude qu'il luy estoit possible. Durant que les choses estoient en cét estat, c'est à dire durant que toute l'Asie estoit en armes, et ne faisoit plus qu'attendre que le Soleil eust seché le Champ de Bataille, S'il est permis de parler ainsi, et donné un nouveau vert aux Palmes qui devoient couronner les Vainqueurs : Cyrus estant dans une impatience qui n'avoit pourtant rien de chagrin, parce qu'il esperoit delivrer bien-tost Mandane, et aquerir une nouvelle gloire, vit arriver Artabane, que Ciaxare luy envoyoit : qui luy aprit que toute la Medie estoit paisible, que ce Prince estoit en santé, et qu'il luy renvoyoit Aglatidas, avec des nouvelles Troupes. Au nom d'Aglatidas, Cyrus embrassa encore Artabane, et le conjura instamment de luy dire s'il estoit heureux. Seigneur, luy dit-il, j'ay ordre de luy de vous aprendre la fuite de son histoire, qui n'est pas moins surprenante, que ce que vous en sçavez desja est extraordinaire. C'aura donc esté Megabise, repliqua Cyrus, qui aura troublé son bonheur : c'est en vain Seigneur, reprit-il, que vous voulez deviner ses avantures : car elles sont si bizarres, que cela n'est pas possible. Cependant comme Artabane paroissoit extremement las, Cyrus ne voulut pas le retenir plus longtemps : et l'envoyant reposer, il remit la chose au lendemain. En effet, il ménagea si bien son temps, qu'apres avoir donné tous, les ordres 
<pb id="page_2318" n="V04-P231"/>necessaires, il trouva celuy d'écouter Artabane. Comme il fut seul avec Cyrus, il rapella en la memoire de ce Prince, la fourbe d'Arbate ; la jalousie d'Aglatidas, apres avoir veû Megabise et Amestris dans un jardin en conversation particuliere ; son desespoir et son exil ; la feinte qu'il fit à son retour d'aimer Anatise ; la douleur qu'eut Amestris de cette feinte passion qu'elle croyoit veritable ; comment elle sçeut qu'Aglatidas estoit jaloux, sans sçavoir de qui il l'estoit ; la bizarre resolution qu'elle prit, de se justifier dans son esprit, en épousant Otane, dont elle sçavoit de certitude qu'il n'estoit pas jaloux, et qu'il ne le pouvoit pas estre ; son mariage ; son desespoir, et celuy de son Amant, lors qu'ils sçeurent leur innocence reciproque ; et enfin leur derniere separation. Apres avoir donc repassé succintement toutes ces choses, Cyrus se tournant vers Artabane, je m'en souviens assez, luy dit-il, et les malheurs de mes Amis ne s'effacent pas si aisément de ma memoire : contentez donc la curiosité que j'ay, de sçavoir tout ce qui regarde Aglatidas, et n'en oubliez rien je vous en conjure. Artabane obeïssant à l'ordre qu'il recevoit, apres avoir un peu songé à ce qu'il avoit à dire, commença son recit par ces paroles. 
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<div2 id="page_CYRUS040202" type="sequence" n="Suite de L'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Otane">
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<pb id="page_2319" n="V04-P232"/>SUITTE DE L'HISTOIRE D'AGLATIDAS ET D'AMESTRIS.
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Pour vous bien faire entendre tout ce qui est arrivé à Aglatidas depuis son retour en Medie, il faut, Seigneur, que je vous aprenne aussi tout ce qui est advenu à Amestris depuis son mariage avec Otane : et depuis cette cruelle separation d'Aglatidas et d'elle, qui se fit en la presence de Menaste ; où l'amour et la vertu parurent également : et regnerent toutes deux à la fois dans le coeur d'Amestris. Mais pour vous faire mieux voir ses souffrances, il est à propos que je vous dépeigne un peu plus particulierement la personne, l'humeur, et l'esprit d'Otane : car comme je sçay que ce fut Aglatidas qui vous en parla à Sinope, et que je n'ignore pas qu'il est le plus sage et le plus retenu de tous les hommes, il ne se sera pas sans doute arresté à vous exagerer ses deffauts. Il faut donc s'imaginer Otane d'une assez grande taille, mais peu agreable : d'une phisionomie sombre, fiere, et fine ; d'une action contrainte et déplaisante ; d'une humeur inégale et soupçonneuse ; d'une conversation pesante et 
<pb id="page_2320" n="V04-P233"/>incommode ; et parmy tout cela, il faut pourtant concevoir qu'on ne peut gueres avoir plus d'esprit ny plus de coeur que luy. De sorte que si l'on eust pû trouver l'art de separer les bonnes et les mauvaises qualitez d'Otane, il y auroit eu en sa personne dequoy faire un assez honneste homme, et un Monstre tout ensemble. Cependant comme ce qu'il avoit d'esprit estoit un esprit inquiet, il eust mieux valu et pour luy, et pour Amestris, qu'il eust esté fort stupide, comme vous l'allez sçavoir. Car enfin si cela eust esté ainsi, il ne se seroit pas tourmenté comme il a fait, et n'auroit pas tant persecuté Amestris. Vous vous souvenez bien, Seigneur, avec quelle précipitation il se trouva heureux, par le bizarre dessein de cette belle Personne : ce bon-heur fut pourtant si grand pour luy, que sans songer d'abord à autre chose, sinon qu'il alloit posseder ce qu'il aimoit, il abandonna son coeur à la joye : et de telle sorte, que je pense qu'il ne remarqua pas la melancolie qu'avoit Amestris le jour de ses nopces, et que ce ne fut que quelque temps apres, qu'il essaya de se souvenir si elle avoit esté gaye on chagrine. En effet, son bon-heur paroissoit estre alors le plus grand du monde : car il épousoit de son consentement la plus belle et la plus riche personne d'Ecbatane : qui toute belle et toute riche qu'elle estoit, le choisissoit preferablement à tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens à la Cour. Outre cela, les deux plus redoutables de ses Rivaux estoient éloignez, c'est à dire Aglatidas et Megabise : de sorte qu'à regarder sa felicité de ce costé là, on n'en pouvoit pas imaginer une plus grande. Aussi la sentit il durant quelques jours avec un tel excès, qu'il ne parloit d'autre chose : et pendant 
<pb id="page_2321" n="V04-P234"/>qu'Amestris pleuroit en secret avec sa chere Menaste, Otane publioit sa joye à tout le monde. Cette sage personne avoit mesme la prudence de cacher l'a melancolie à son Mary : mais comme elle ne pouvoit pas se resoudre d'estre en une perpetuelle contrainte, elle fuyoit les compagnies autant qu'elle pouvoit, et ne se contraignoit que pour Otane seulement. Elle preferoit donc la solitude à la conversation : Ainsi Otane se voyoit en aparence bien esloigné de devoir jamais estre jaloux. Mais enfin apres que les premiers transports de sa joye furent passez, et que son humeur ordinaire luy fut revenuë : venant un jour à penser dans ses resveries melancoliques et sombres, par quelle raison Amestris l'avoit si long temps et si rigoureusement mal-traitté, pour changer apres tout d'un coup pour luy, et pour le rendre heureux : il prit la resolution de luy demander la cause d'un changement si subit. Et en effet, il la pressa fort de luy bien démesler par quelles raisons elle l'avoit haï, et par quelles raisons elle l'avoit aimé : car, luy disoit-il, je ne suis pas changé depuis le temps que vous me connoissez, et il faut que ce soit vostre coeur qui le soit. Cette question où Amestris ne s'attendoit pas, la surprit si fort qu'elle en rougit, et n'y respondit pas trop bien : elle luy dit toutesfois, que tant que son Pere avoit vescu, elle n'avoit pas disposé d'elle mesme : et que depuis sa mort, elle avoit voulu esprouver son affection. Mais elle luy dit cela avec tant d'esmotion sur le visage, que celuy d'Otane en changea de couleur a son tour : et la laissant sans la presser plus long temps, il fut se promener seul, à ce qu'il a dit depuis à un de mes Amis qui estoit 
<pb id="page_2322" n="V04-P235"/>des siens, et qui m'a revelé tous ses secrets. Mais Dieux, que de bizarres pensées l'entretinrent durant cette promenade, et qu'il se punit rigoureusement luy mesme de son propre caprice : Il rapella alors dans son esprit toutes les rigueurs qu'Amestris avoit euës pour luy : il se souvint de toutes les marques de mespris qu'elle luy avoit données : de la difference qu'elle faisoit de luy à Aglatidas et à Megabise : et il n'oublia rien de tout ce que cette belle Personne avoit fait à son desavantage, ou à l'avantage de ses Rivaux. Cependant (disoit il apres s'estre bien souvenu de toutes ces choses) je suis possesseur d'Amestris : et tous ces Rivaux autrefois plus heureux que moy en apparence, sont malheureux en effet. Que veux je donc ? disoit il, et que peut il manquer à mon bonheur ? Il se promenoit alors avec un peu plus de tranquilité : et croyant avoir bien estably son repos : il vouloit détacher son esprit de toutes ces choses : et il pensoit estre en estat de prendre plaisir à la diversité des Fleurs dont le parterre du jardin où il se promenoit estoit peint en cette saison. Il quitta donc une sombre Allée qu'il avoit choisie d'abord, et fut en un lieu plus descouvert : mais malgré l'Esmail du Parterre, à peine eut il changé de place, que le comparant luy mesme à tous les Rivaux qu'il avoit eus, il ne pouvoit trouver la raison pourquoy Amestris l'avoit choisi : et bien que ce soit la coustume que tout le monde se flatte, et ne se face pas justice, quand il s'agit de juger de soy mesme : Otane en cette occasion se la rendit avec autant de severité, que qui que ce soit la luy eust pû rendre. Il conclut donc en luy mesme, qu'Amestris ne l'avoit pas deû choisir : 
<pb id="page_2323" n="V04-P236"/>n'estant preoccupée d'aucune affection pour luy, comme il sçavoit bien qu'elle ne l'avoit pas esté. Car, disoit-il, le jour qui preceda mon bon-heur, elle avoit eu une fierté insuportable pour moy : je ne l'avois jamais trouvée ny plus cruelle, ny mesme plus incivile : et le lendemain elle se refond à m'épouser, et elle m'épouse en effet, sans que je puisse concevoir par quelle raison ce bon-heur m'est arrivé. Mais qu'importe, reprenoit-il un moment apres, par quelle voye les biens nous arrivent, pourveû que nous les possedions ? Amestris est à moy, et tous mes Rivaux ne jouïssent seulement pas de sa veuë puis qu'ils sont absens : et il n'y a pas mesme aparence qu'ils ayent aucune part à son coeur, puis qu'elle ne les a pas choisis, comme elle le pouvoit faire, et qu'elle leur a prefere un homme qu'ils n'aimoient pas. Mais apres tout, disoit il, Amestris ne m'aimoit point, deux jours auparavant que je l'épousasse : je n'ay employé ny charmes ny enchantemens pour changer son coeur : je ne demandois mesme presques plus cette grace au Ciel, tant je trouvois peu d'aparence de l'obtenir : cependant tout d'un coup je suis heureux, et. . . . . . Il s'arresta alors un moment sans achever : puis se repentant de ce qu'il avoit dit, et de ce qu'il avoit pensé dire ; mais sçay-je bien que je suis heureux ? reprit il, et ne seroit il point vray que je n'aurois fait que changer d'infortune ? Enfin Otane (à ce qu'il dit depuis à un de mes Amis nommé Artemon, dont je vous ay desja parlé) apres avoir bien examiné la chose, et s'estre bien tourmenté, ne pût jamais déterminer en luy mesme s'il estoit heureux ou malheureux : et il s'en retourna chez luy assez resveur, et assez melancolique. Il eut pourtant 
<pb id="page_2324" n="V04-P237"/>dessein de tascher de vaincre dans son esprit, ce qui vouloit troubler sa bonne fortune : et en effet il fut quelques jours, durant lesquels il essayoit de se persuader qu'il devoit estre content. Pour Amestris, elle estoit dans des sentimens qui n'étoient pas douteux comme ceux d'Otane : et elle sçavoit bien qu'elle estoit la plus malheureuse persone de la Terre : principalement depuis qu'elle avoit connu l'innocence d'Aglatidas. Car auparavant, quoy qu'elle eust pour Otane une aversion extréme, neantmoins elle avoit quelque consolation à esperer qu'elle desabuseroit Aglatidas de l'opinion qu'il avoit euë d'elle : et que s'il estoit une fois desabusé, elle se vangeroit cruellement de luy. Mais en l'estat qu'estoient les choses, sçachant que si elle n'eust point espousé Otane, elle eust esté heureuse, et qu'Aglatidas eust esté content, elle souffroit une peine qui ne se peut concevoir. Elle ne pouvoit pas pour se consoler, en accuser celuy qui la luy faisoit souffrir : et elle ne pouvoit s'en prendre qu'à elle mesme. Cependant Aglatidas en partant, ayant envoyé une Lettre à Menaste, pour la donner à Amestris, cette personne s'aquita de sa commission et la luy rendit : ce ne fut pourtant pas sans peine qu'elle la fit resoudre à la reçevoir : car comme Amestris est aussi vertueuse que belle, elle trouvoit que c'estoit faire quelque chose contre la vertu, que de souffrir qu'Aglatidas luy donnast encore de nouvelles marques d'amour. Toutefois elle la leut, apres que Menaste luy eut promis que ce seroit la derniere dont elle se chargeroit : et comme elle n'estoit pas longue, je pense que voicy à peu prés ce qu'elle contenoit. 
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<pb id="page_2325" n="V04-P238"/>LE MALHEUREUX AGLATIDAS, A L'INFORTUNEE AMESTRIS.</q>
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<q>Je ne sçaurois consentir de m'éloigner de vous, sans vous demander pardon de la douleur que je vous cause. Je voudrais bien pouvoir soubaitter pour vostre repos, que vous m'oubliassiez, absolument : mais je vous advouë ma foiblesse ; je ne sçaurois estre assez genereux pour cela : et je desire au contraire, que je ne fois pas innocent des maux que vous souffrirez : et que le souvenir de ma constante passion, soit le plus rigoureux tourment de vostre vie. Pour la mienne, je vous promets quelle sera si malheureuse, qu'à moins que d'estre la plus inhumaine personne du monde, vous aurez la bonté de me faire sçavoir que vous me pleignez, afin que je ne meure pas desesperé.</q>
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<q>AGLATIDAS.</q>Apres qu'Amestris eut leû cette Lettre les larmes aux yeux ; quoy qu'elle l'eust voulu refuser, 
<pb id="page_2326" n="V04-P239"/>neantmoins elle la garda, et ne la rendit pas à Menaste. En suitte venant à repasser ensemble la bizarrerie de toutes ses advantures ; mais enfin, luy dit Menaste, les choses passées n'ayant point de retour, il faut faire effort sur vous mesme, afin de vous consoler. Ha Menaste, s'écria Amestris, que ce conseil est difficile à pratiquer, et qu'il est malaisé de trouver de la consolation, lors que l'on est contraint de voir à tous les momens ce que l'on hait, et de ne voir jamais ce que l'on aime. Tout à bon, luy disoit elle, depuis le moment qu'Aglatidas a esté justifié dans mon esprit, l'aversion que j'avois tousjours euë pour Otane s'est si fort augmentée, que je ne sçaurois dire si je souffre plus de ne voir point Aglatidas, que de voir eternellement Otane. Car encore quand je ne voy point Otane, je n'ay que la moitié de mes malheurs, parce que bien souvent je pense à Aglatidas, sans me souvenir d'Otane : mais pour Otane, j'advouë ma chere Menaste avec confusion, que je ne le sçaurois voir, sans penser à Aglatidas, et sans le regarder en mesme temps, comme le destructeur de ma felicité et de la sienne. Je fais tout ce que je puis pour n'en user pas ainsi ; mais je ne sçaurois m'en empescher : Otane ne fait pas une action, ny ne dit pas une parole qui ne me déplaise : et qui ne me fane souvenir qu'Aglatidas m'en a dit autrefois cent mille fort agreables. Cependant ne pouvant estre Maistresse des secrets mouvemens de mon coeur, je tasche toutesfois de l'estre de ceux de mon visage en sa presence : et sçachant enfin qu'il est mon Mary ; que les Dieux, la vertu, et la bien seance veulent que je luy obeïsse, et que j'aye de la complaisance pour luy, je le fais : mais c'est avec une repugnance 
<pb id="page_2327" n="V04-P240"/>si horrible, et en me faisant une violence si grande, que je m'estonne que je n'en pers la vie ou la raison. Mais, luy dit Menaste, le moyen de trouver quelque repos, seroit de tascher de vous divertir et de voir le monde, comme vous faisiez autrefois : car enfin pendant qu'il y aura grande compagnie chez vous ; que vous vous promenerez ; et que vous ferez en conversation avec des gens qui ne vous parleront que de choses divertissantes, vous ne verrez point Otane, et vous songerez mesme moins à Aglatidas puisqu'apres tout, le tumulte du monde occupe du moins l'esprit, s'il ne le divertit pas. La diversité des gens que l'on voit ; les nouvelles ; les promenades, la musique et la conversation, font qu'insensiblement on se desacoustume de s'entretenir soy mesme : et que peu a peu on vient à prendre plaisir à entretenir les autres. Ceux qui font ce que vous dites, repliqua Amestris, n'ont assurément que de mediocres douleurs : car pour ceux qui souffrent ce que je sens, sçachez Menaste que toutes les choses que vous me proposez comme un remede, l'ont un redoublement d'affliction. En effet, le moyen que je pusse prendre soing de me parer comme j'avois accoustumé, moy qui ne veux plaire à qui que ce soit, et à qui tout le monde déplaist ? Le moyen que je pusse souffrir d'estre eternellement en conversation de gens qui m'importuneroient, et qui m'affligeroient encore davantage, au lieu de me consoler ? Vous sçavez bien que tous ceux que je pourrois voir, sont ou Amis ou Ennemis d'Aglatidas : ainsi ce que vous pensez qui me le feroit oublier, m'en renouvelleroit encore le souvenir. Si j'allois au Bal, je ne pense pas que dans l'humeur où je suis, je pusse 
<pb id="page_2328" n="V04-P241"/>seulement dancer en cadence, bien loing de m'y divertir : la Musique mesme, ne feroit qu'entretenir la melancolie dans mon coeur, au lieu de l'enchasser : et pour les nouvelles, comme vous le sçavez, elles ne divertissent fort, que certaines gens qui s'interessent en toutes les affaires qui ne sont pas les leurs : et par consequent elles ne me divertiroient pas : moy, dis je, qui ne songe qu'à ce qui me touche, et qui ne me soucie gueres du reste. Concluons donc, Menaste, que la promenade solitaire est le seul divertissement que je puis prendre : car pour celle que vous entendez, qui fait que l'on ne va sur les bords de l'Oronte que pour voir, et pour estre veuë, elle n'est pas presentement à mon usage. Je n'y verrois sans doute rien qui me pleust : je ne suis pas en estat de plaire, et je n'en ay pas le dessein : et peut-estre mesme, adjousta t'elle encore, que pour augmenter mes malheurs (si toutefois cela est possible) Otane deviendroit il jaloux, si je vivois comme vous me le conseillez. Mais comment pretendez vous donc vivre ? luy demanda Menaste ; je pretens, luy repliqua t'elle vivre comme une personne qui veut bien tost mourir. Cette resolution est : trop funeste et trop violente, reprit Menaste, mais du moins ne me bannissez pas comme les autres : Vous m'estes trop chere, luy dit Amestris, pour en avoir la pensée : toutesfois comme vous ne pourriez me voir souvent qu'en vous banissant de tout le reste du monde, je dois mesme me priver de la seule consolation que je puis recevoir, qui est celle de vostre entretien. Menaste luy fit alors de nouvelles protestations d'amitié : et elles se separerent de cette sorte. Cependant Amestris ne manqua pas de faire ce qu'elle avoit dit : 
<pb id="page_2329" n="V04-P242"/>et quoy que ce soit la coustume que les nouvelles mariées soient plus magnifiques, et fartent plus de despence qu'en aucun autre temps de leur vie ; elle au contraire, ne pouvant cesser d'estre propre, cessa dû moins d'estre magnifique, et ne parut plus jamais qu'avec une negligence qui faisoit assez voir qu'elle n'avoit pas dessein de plaire, quoy qu'elle plust tousjours infiniment. Elle feignit mesme d'estre un peu malade, pour s'empescher d'aller à tous les lieux de divertissement où elle avoit accoustumé de se trouver : elle ne faisoit plus que les visites d'une obligation absoluë, et faisant tousjours dire chez elle qu'on ne la voyoit pas, ou qu'elle n'y droit point, insensiblement on vit la personne de toute la Cour la plus visitée devenir la plus solitaire. Elle alloit mesme si matin au Temple, que non seulement : toutes les Dames, mais tous les Galans d'Ecbatane dormoient encore quand elle en revenoit : de sorte que jamais Mary n'a deu estre plus en repos qu'Otane : et de la façon dont vivoit Amestris, elle eust sans doute guery le plus jaloux Amant du monde. Cependant, Seigneur, toutes ces choses qui domine je viens de vous le dire auroient deu chasser la jalousie du coeur d'Orade, si elle y eust esté, l'y firent naistre : mais avec tant de violence, que jamais on n'a entendu parler d'une pareille avanture. D'abord toutesfois il fut presques bien aise de ce qui le tourmenta tant apres : et il trouvoit enfin, qu'avoir une belle Femme que personne ne voyoit que luy, n'estoit pas un petit advantage. Mais comme la retraite d'Amestris faisoit grand bruit dans le monde, on ne parloit d'autre chose : et comme on n'avoit pas sçeu qu'elle et Aglatidas s'estoient veus, et s'estoient 
<pb id="page_2330" n="V04-P243"/>bien ensemble, on n'en comprenoit point du tout la veritable cause : et on croyoit qu'Amestris vivoit ainsi, parce qu'Otane estoit jaloux, et qu'il le luy avoit ordonné. Si bien que l'on faisoit cent imprecations contre luy, d'estre cause qu'une si belle Personne menast une si malheureuse vie : et comme il n'est rien si propre à faire inventer cent mille contes extravagants, qu'un Mary jaloux, on se mit à dire cent choses bizarres d'Otane : et en moins de huit jours, on faisoit de longues histoires de ses jalousies, que mille circonstances rendoient croyables. De sorte qu'Artemon, dont je vous ay desja parlé, qui estoit son Amy et un peu son Parent, se resolut enfin de l'advertir de ce que l'on disoit de luy, croyant par là rendre office, et à Otane, et à Amestris aussi. Il fut donc le trouver un jour ; ce ne fut toutefois pas sans repugnance : car outre qu'il sçavoit bien qu'Otane avoit l'esprit bizarre, la chose d'elle-mesme estoit assez difficile à dire. Neantmoins il s'y resolut. Apres avoir donc parlé quelque temps de choses indifferentes, il luy demanda des nouvelles d'Amestris : et comme il luy eut répondu qu'elle se portoit bien ; il luy dit que toutes ses Amies se pleignoient d'elle, de ce qu'on ne la voyoit plus ou pour vous parler plus sincerement, luy dit-il, elles se pleignent de vous : car elles s'imaginent qu'elle ne les abandone que par vos ordres. Et lors il luy dit en effet une partie des choses que l'on disoit de luy ; en adoucissant neantmoins les endroits les plus desavantageux et les plus rudes. Otane surpris du discours d'Artemon, luy protesta comme il estoit vray, qu'il n'avoit point témoigné à Amestris souhaiter qu'elle se retirast des compagnies, et que sa retraite estoit volontaire. Non 
<pb id="page_2331" n="V04-P244"/>non, luy dit Artemon, vous ne me persuaderez pas : et estant autant vostre Amy que je le suis, vous me devriez confesser vostre foiblesse ingenûment. Je diray apres ce qu'il vous plaira à tout le monde : mais de vouloir me faire croire qu'Amestris qui a passé toute sa vie dans la conversation de tous les honnestes gens, et dans tous les plaisirs, change tout d'un coup le lendemain de ses Nopces, sans que vous le veüilliez, ou du moins sans qu'elle ait connu qu'elle vous plairoit, si elle vivoit de cette sorte, c'est ce que je ne sçaurois faire. Je vous proteste, luy dit Otane, que je n'ay aucune part au changement d'Amestris ; et je vous proteste, repliqua Artemon, que je ne vous croiray pas. Cependant, luy dit-il, pour vous parler sincerement, croyez Otane, qu'Amestris est trop jeune, pour vouloir exiger d'elle une chose où elle est si peu accoustumée : et j'ay oüy dire à diverses personnes, qu'un Mary jaloux sans sujet, se met quelquefois en termes de l'estre un jour avecques raison. Je sçay bien, adjousta-t'il, que la vertu d'Amestris est si grande, que vous n'estes pas exposé à ce malheur : mais apres tout, il n'y a pas grand plaisir d'estre l'entretien de tout le monde : et plus une Femme est vertueuse, plus le Mary paroist bizarre, et plus on en fait de contes quand il est jaloux. C'est pourquoy si vous m'en croyez, vous ne le ferez plus : ou si vous ne pouvez vous en empescher, du moins vous le cacherez. Un Amant, adjousta-t'il, peut estre jaloux sans deshonneur : et il ne seroit presques pas dans la bien-seance d'estre long-temps amoureux, sans avoir un peu de jalousie : mais pour un Mary, il ne sçauroit témoigner d'en avoir, sans s'exposer à se faire mocquer de luy. Je sçay bien qu'il y a quelque 
<pb id="page_2332" n="V04-P245"/>injustice d'excuser l'un et condamner l'autre : mais puisque c'est le sentiment universel, vous ne le ferez pas changer : c'est pourquoy changez-vous vous mesme si vous pouvez. Otane voyant qu'il ne pouvoit persuader Artemon, et ayant l'esprit irrité d'aprendre que l'on faisoit des contes de luy, le mena malgré qu'il en eust à la Chambre d'Amestris : afin de luy demander devant luy s'il n'estoit pas vray que jamais il ne luy avoit dit qu'il souhaittoit qu'elle vist moins de monde qu'à l'ordinaire. Toutesfois Artemon croyant qu'enfin Amestris luy sçauroit gré de contribuer quelque chose à luy faire changer de vie, y fut, sans s'en faire presser davantage. Aussi-tost qu'ils furent entrez, voyant qu'elle estoit seule dans son Cabinet où ils la trouverent : n'est-il pas vray Madame, luy dit Otane, que je ne vous ay point priée de ne faire plus de visites ; de n'aller plus à la promenade ny au Bal ; de ne vous parer plus ; de ne recevoir plus compagnie chez vous ; et d'aller au Temple à la pointe du jour, comme on le dit dans Ecbatane ? Seigneur, répondit Amestris en rougissant, je ne pense pas qu'il y ait personne qui ait assez mauvaise opinion de vous et de moy, pour dire une semblable chose ; voila pourtant Artemon, repliqua-t'il, qui vous dira que parce que vous estes plus solitaire que vous n'estiez autrefois, on dit que je suis jaloux. J'aime encore mieux, répondit Amestris, que l'on die que vous avez de la jalousie, et que j'ay de l'obeïssance : que si on disoit que j'allasse au Bal et à la promenade contre vos ordres. Mais puis qu'il faut que je vous justifie, sçachez Artemon, dit-elle en se tournant vers luy, que le changement que l'on voit 
<pb id="page_2333" n="V04-P246"/>en mon humeur, n'est pas proprement un changement ; puis que ç'a tousjours esté mon inclination, que j'ay contrainte tant qu'Artambare et Hermaniste ont vescu : parce qu'ils n'avoient pas mesme indulgence pour moy qu'Otane qui me laissant Maistresse de ma volonté, m'a mise en estat de ne me contraindre plus. Il faut advoüer, reprit Artemon en sous-riant, que vous vous déguisiez admirablement, si vous forciez vostre inclination, lors que le monde vous voyoit : quoy qu'il en soit (dit-il encore, croyant qu'il obligeoit fort Amestris, pour qui il avoit beaucoup d'estime) puis que vous vous estes bien contrainte autrefois pour obeïr à un Pere qui vouloir que vous fussiez visible ; vous le ferez encore sans doute pour sauver l'honneur d'un Mary, que l'on accuse d'une fort grande injustice. Je ne pense pas, dit Amestris fort embarrassée, qu'Otane se laisse persuader une chose si mal fondée que celle là : car puis que je n'ay veu personne depuis que je suis mariée, de qui pourroit-il estre jaloux ? aussi c'est par cette raison que j'espere que malgré tout ce que vous luy direz, il me lassera dans la liberté de préferer le repos de mon Cabinet, au tumulte de la Cour, dont je suis lasse. Du moins (dit Artemon, qui croyoit tousjours qu'Amestris ne parloit ainsi que pour plaire à Otane, dites moy donc ce que vous voulez que je die que vous faites, à ceux qui me le demanderont : Vous leur direz, repliqua-t'elle, que je lis quelquesfois ; que je fais des Ouvrages d'or et d'argent, que je crayonne ; que je resve : et que pour aimer encore plus la solitude, et me souviens de toutes les folies que j'ay souvent entendu dire à des gens qui se croyoient fort sages, et qui ne l'estoient pas trop 
<pb id="page_2334" n="V04-P247"/>Cependant qu'Amestris parloit, Otane se promenoit sans rien dire : et remarquant en effet qu'elle avoit quelque colere de ce qu'Artemon luy disoit : Madame, luy dit-il, je pense que vous ne devez pas me refuser de me justifier dans l'esprit du monde : c'est pourquoy revoyez-le, je vous en conjure : car j'aurois quelque peine à souffrir que l'on m'accusast plus long temps de vous tenir captive. Seigneur, luy dit-elle, si vous faites consister vostre felicité en l'opinion d'autruy, je la tiens mal assurée : et je ne sçay si ces mesmes gens qui vous font injustice ne me la feroient point à moy si je les revoyois ; et si apres vous avoir fait passer pour jaloux, ils ne me feroient point aussi passer pour estre un peu trop galante : c'est pourquoy il vaut mieux ne m'exposer pas à ce malheur. Quelqu'un estant alors venu demander Otane, il ne put répondre au discours d'Amestris : et Artemon sortant avecques luy, elle demeura seule et fort surprise de cette avanture. Menaste arriva un moment apres : et la trouvant encore avec quelque agitation sur le visage ; qu'avez-vous luy dit-elle, depuis hier que je vous quittay ? j'ay une si grande colere, reprit Amestris, que j'auray quelque peine à vous en dire la cause sans m'emporter. Car enfin Menaste excepté vous, je n'avois plus qu'une seule consolation en ma vie, qui estoit la solitude, dont je pensois jouir paisiblement jusques à la mort, et cependant on veut que je m'en prive : et alors elle luy raconta tout ce qui luy venoit d'arriver. Mais Menaste, luy dit elle encore, est il vray que le monde dit qu'Otane est jaloux ? Il est certain, luy repliqua-t'elle, que c'est un bruit épandu par toute la Ville : et plus certain encore que je n'ay pas aporté soing à en desabuser 
<pb id="page_2335" n="V04-P248"/>ceux qui m'en ont parlé, parce que j'ay eu peur que si on croyoit que vous vécussiez comme vous faites de vostre propre mouvement ; on n'en cherchast la cause ; et qu'enfin on ne la trouvast. Et pourquoy, dit Amestris, ne m'avez vous point advertie de toutes ces choses ? c'est, répondit Menaste, que je vous ay tousjours veuë si triste, que j'ay fait beaucoup de scrupule de vous aller encore dire une nouvelle si peu agreable. Cependant, luy dit-elle, puis que vous sçavez ce que l'on dit, je souhaite que cela serve à vous redonner à vos Amies : on non, luy répondit Amestris, ne vous y trompez pas, je ne sçaurois faire ce que vous dites : et quand je n'aurois autre raison de fuir le monde, que celle d'avoir un Mary comme Otane, je ne le verrois assurément gueres. Mais Menaste, j'ay bien d'autres sujets de ne l'aimer pas : et quoy qu'on face, on ne m'obligera point à m'y remettre. Pour moy, dit Menaste, je ne croy pas qu'Otane vous en presse si fort que vous pensez : et il a parlé comme il a fait, parce qu'Artemon estoit present. Cependant, luy dit-elle, il faut que je vous die pour vous divertir, qu'Anatise ayant sçeu vostre mariage avec Otane à la campagne où elle estoit, en eut une joye inconcevable : et ne douta point que le sien ne se deust bien-tost faire avec Aglatidas, quand elle seroit revenuë à Ecbatane. Mais ayant apris en fuite qu'il a disparu : et qu'il a donné ordre à les affaires, comme un homme qui ne songe pas à revenir : elle en a une douleur aussi excessive, que sa joye avoit esté grande. Et comme vous sçavez que les Coquettes ne sont jamais gueres aimées, ny de celles qui le sont comme elles, ny des autres qui ne le sont pas : tout le monde dit cent 
<pb id="page_2336" n="V04-P249"/>choses desavantageuses d'Anatise : qui en effet cache si peu la passion qu'elle a euë pour Aglatidas, et la colere qu'elle a presentement contre luy, que je ne pense pas que cette personne face jamais de grandes conquestes : quoy que depuis son retour elle tâche pourtant de reparer la perte qu'elle croit avoir faire par quelque autre victoire. Amestris écouta Menaste avec quelque plaisir, parce que la colere d'Anatise luy estoit encore une preuve assurée de la fidelité d'Aglatidas. Car bien qu'elle eust resolu de ne le voir jamais, elle avoit pourtant fait dessein de l'aimer en secret dans le fond de son coeur tout le reste de sa vie. Cependant apres que ceux qui avoient demandé Otane furent partis, et qu'Artemon s'en fut aussi allé, il demeura seul à entretenir ses pensées : et rapellant dans son esprit toutes les choses qui l'avoient desja tourmenté, il se retrouva l'ame plus en inquietude qu'auparavant : et ce qui d'abord luy avoit donné quelque repos, fut ce qui l'embarrassa le plus. En effet, disoit il en luy mesme à ce qu'il a raconté depuis, d'où peut venu ce changement d'humeur d'Amestris ; et par quelle raison a t'elle cessé tout d'un coup de me haïr ; et par quelle raison a t'elle commencé de n'aimer plus le monde ? quelle bizarre avanture est celle là, et par quelles voyes puis-je en sçavoir la veritable cause ? Enfin apres avoir bien raisonné sans pouvoir trouver de repos, il se mit pourtant dans la fantaisie, principalement parce qu'il avoit remarqué qu'Amestris y avoit de l'aversion, de vouloir qu'elle vist plus le monde qu'elle ne le voyoit depuis son mariage. Il y avoit neantmoins des instants où il craignoit de se repentir de ce qu'il Vouloit qu'elle fist : mais toutesfois ce qu'Artemon 
<pb id="page_2337" n="V04-P250"/>luy avoit assuré que l'on disoit de luy estant le plus fort, il dit le soir à Amestris, qu'il la conjuroit de ne se negliger plus tant, et de faire quelques visites. Mais comme elle y resista, quoy que ce fust avec beaucoup de respect, son esprit s'aigrit estrangement : et il luy parla avec autant de rudesse pour l'obliger à se parer, à aller à la promenade et au Bal, qu'un Mary jaloux et fâcheux eust pû faire, pour empescher sa Femme d'aller où Otane vouloit que la sienne allast. De sorte que cessant de luy resister, elle luy dit qu'elle feroit ce qu'elle pourroit pour luy obeïr : et en effet dés le lendemain elle se coissa avec un peu plus de soing qu'à l'ordinaire, et elle fut au Temple à l'heure que les autres Dames y vont : mais ce fut avec une si grande melancolie dans les yeux, qu'elle n'inspira point de joye à ceux de ses Amis qui la virent, et par malheur deux ou trois personnes l'ayant veuë si triste, et ayant apres rencontré Otane, luy dirent qu'ils ne demandoient plus pourquoy on avoit esté si long temps sans voir Amestris : puis qu'il paroissoit assez à son visage qu'elle avoit esté malade. Si bien qu'Otane qui sçavoit qu'elle ne l'avoit point esté, concluoit qu'elle avoit quelque chose dans l'esprit qu'elle luy cachoit, et qu'il ne pouvoit découvrir. Amestris vécut donc durant trois ou quatre jours un peu moins solitaire : mais ce fut avec tant de contrainte, qu'elle ne la pût souffrir davantage. Car si elle voyoit des Amis d'Aglatidas, son ame estoit à la gehenne : si c'estoient des gens indifferents, ils luy donnoient quelque attaque de la pretenduë jalousie d'Otane qui ne luy plaisoit pas : ou s'ils estoient plus discrets, ils l'entretenoient du moins de choses si opposées à son humeur presente, 
<pb id="page_2338" n="V04-P251"/>qu'ils l'ennuyoient infiniment. Si on loüoit quelque honneste homme, l'image d'Aglatidas luy aparoissoit : si on blasmoit quelqu'un, le souvenir d'Otane luy faisoit baisser les yeux de confusion : et il n'estoit point de conversation ou elle ne trouvast quelque chose de fâcheux. Il luy sembloit mesme que tous ceux qui la regardoient, la blâmoient d'avoir épousé Otane : si bien que ayant vécu trois ou quatre jours de cette sorte, et ne pouvant se resoudre de continuer davantage, elle feignit de se trouver mal, afin de ne sortir plus, et de ne recevoir plus de visites. Mais comme elle ne pouvoit pas tromper Otane si aisément que le reste du monde qui ne la voyoit pas, ses inquietudes redoublerent encore ; et sans sçavoir ce qu'il avoit, il souffroit pourtant tous les suplices d'un jaloux, et plus mesme qu'un jaloux ordinaire ne peut souffrir. Car du moins ceux qui ont de la jalousie, sçavent sur quoy ils la fondent : au lieu qu'il ne pouvoit mesme seulement imaginer par quelle raison il estoit si tourmenté. Il se resolut pourtant à la fin de tâcher de s'en éclaircir, et ne pouvant mesme renfermer toute son inquietude dans son coeur, il découvrit toutes ses plus secrettes pensées à Artemon : qui apres avoir bien observé ses transports, et bien écouté ses pleintes et ses raisons, se trouvoit bien, empesché à determiner quel estoit le mal de son Parent. Car, luy disoit-il, on ne peut pas dire que vous soyez jaloux, puis que vostre inquietude n'a point de cause qui puisse la faire nommer ainsi. Amestris ne voit et ne veut voir personne, Amestris estant libre vous a choisi et vous a épousé, que voulez vous davantage ? je veux, luy dit-il, sçavoir precisément pourquoy tout d'un coup 
<pb id="page_2339" n="V04-P252"/>elle a bien voulu m'épouser : et pourquoy tout d'un coup elle n'a plus voulu voir le monde. J'advoüe, luy dit Artemon, que cette derniere chose m'embarrasse un peu, puis que vous m'assurez serieusement n'y avoir point de part : mais apres tout, c'est à nous qui la perdons à nous en pleindre, et non pas à vous ; puis que sa retraite fait que vous la pouvez voir plus souvent : et l'entretenir avec plus de liberté. Point du tout, reprit Otane, car elle est aussi adroite a me persuader qu'il faut que je vive comme j'avois accoustumé, qu'elle l'est à me faire aprouver son changement. Je sçay bien, disoit-il, qu'autresfois elle n'a pas haï Aglatidas : neantmoins ils ont elle si mal ensemble depuis ; que je ne sçaurois faire grand fondement là dessus. Mais, luy disoit Artemon, dequoy vous tourmentez vous, puisque vostre Femme ne voit non plus Aglatidas qu'un autre, et que mesme elle ne le peut plus voir puis qu'il est absent ? C'est peut-estre (reprit-il tout d'un coup, apres avoir un peu resvé) parce qu'il est absent qu'elle vit ainsi. Et pourquoy, luy repliqua Artemon, vous auroit elle épousé, si elle eust encore aimé Aglatidas ? C'est ce que je ne sçay pas, luy dit-il, et c'est ce que je voudrois bien sçavoir. Aglatidas, repliqua Artemon, est un fort honneste homme : mais il est si inconstant, que je ne pense pas qu'il ait plus aucune part dans l'esprit d'Amestris : et il ne faut qu'entendre toutes les pleintes qu'Anatise qui est revenue des champs fait de luy, pour estre instruit de son inconstance. Quoy, interrompit Otane, Aglatidas et Anatise ne sont plus bien ensemble ? au contraire, répondit-il, ils y sont fort mal. Ha Artemon, adjoûta Otane, ce que vous me dites là m'embarrasse 
<pb id="page_2340" n="V04-P253"/>encore bien davantage : je ne voy pas que vous en avez sujet, luy repliqua-t'il, car enfin qu'imaginez vous en cela, ou vous puissiez avoir interest ? Aglatidas, quand vous avez épousé Amestris, aimoit Anatise, à ce que tout le monde croyoit : depuis ce temps là il rompt avec elle et s'en va ; que vous importe, et que vous peuvent importer toutes ces choses ? je ne vous puis pas bien démesler tout ce que je pense ; répondit-il, mais je voudrois pourtant bien qu'Aglatidas fust encore amoureux d'Anatise. Elle le voir droit bien aussi, reprit Artemon en riant, car il estoit bien aise d'avoir un prétexte de le pouvoir faire, sans qu'Otane s'en pust offencer : et en effet l'embarras où il luy voyoit l'esprit, luy en donnoit une si sorte envie, qu'il ne pouvoit s'en empescher. De sorte que voulant du moins railler avecques luy en façon qu'il ne s'en fâchast pas ; Enfin, luy dit-il, Otane determinez vous un peu : estes vous jaloux ou bizarre ? je ne sçay pas bien ce que je suis, reprit-il, mais je sçay tousjours que je suis fort inquiet : et que je sens à peu prés tout ce que la jalousie peut faire sentir. C'est pourtant la premiere fois, répondit Artemon, qu'une Femme a donné de la jalousie à son Mary en se negligeant ; en ne sortant point ; en ne voyant personne, et en cachant sa beauté avec autant de soing que les autres monstrent la leur. C'est par ou je suis le plus à pleindre, repartit Otane, car je ne voy point de remede à mes maux. Si Amestris alloit au Bal, et que je ne le trouvasse pas bon, je n'aurois qu'à l'empescher d'y aller : mais de la façon qu'est la chose, je ne sçay pas trop bien quel remede y chercher. Si vous m'en croyez, luy dit Artemon, vous n'y en chercherez point : 
<pb id="page_2341" n="V04-P254"/>estant certain que les petits maux augmentent quelquesfois par les remedes. Celuy que je sens, reprit-il, n'est pas de ceux que l'on peut apeller petits : je ne voy pourtant pas, repliqua Artemon, par où vous le pouvez nommer grand. Peut on avoir un plus grand mal, reprit Otane, que de voir que ce qui devroit faire ma felicité fait mon infortune ? Mais pourquoy n'estes vous pas heureux ? interrompit Artemon, Amestris n'est elle pas une des plus belles Femmes du monde ? n'est elle pas encore une des plus riches personnes de sa condition ? n'a t'elle pas autant d'esprit que de richesses et de beauté, et plus encore de vertu que de beauté, d'esprit, et de richesses tout ensemble ? N'est elle pas douce et complaisante pour vous, que vous faut il davantage ? je voudrois voir, repliqua t'il, jusques dans le fond de son coeur : et si elle n'y a rien que ce qu'elle vous dit, répondit Artemon, que voulez vous qu'elle vous die ? le veux du moins (repartit il à demy en colere) qu'elle me die un mensonge vray semblable, plustost que de ne me dire rien. Artemon voyant qu'Otane se fâchoit, ne voulut pas l'irriter davantage, de crainte de s'oster les moyens de pouvoir servir Amestris : car encore qu'il fust son Parent, il n'estoit pourtant son Amy que par consideration et par generosité : et : entre Amestris et luy, il n'auroit pas balencé à prendre party : sçachant bien que celuy de la raison, ne pouvoit jamais estre celuy d'Otane. Cependant jugeant qu'il estoit à propos d'avoir quelque complaisance pour luy, il luy demanda s'il vouloit qu'il parlast à Amestris ; mais l'Eloge qu'il venoit de luy en faire, fit qu'il ne voulut pas luy en donner la commission : car Otane estoit d'humeur à 
<pb id="page_2342" n="V04-P255"/>ne pouvoir ouïr sans chagrin les loüanges de sa Femme : et je pense toutesfois qu'il n'auroit pu souffrir que l'on eust parlé à son desavantage. Artemon ne pouvant donc rien gagner sur son esprit, se retira, et le laissa entretenir son humeur sombre et chagrine : mais à peine fut-il party, qu'Otane changeant d'avis, suivant la coutume des gens inquiets et jaloux, luy écrivit un Billet, pour le prier de voir Amestris le lendemain : afin de tâcher de découvrir tes veritables sentimens. Ce Billet se contredisoit toutesfois en deux ou trois endroits, et il estoit aisé de remarquer que celuy qui l'avoit écrit n'avoit pas l'esprit en repos. Artemon ne manqua pas de faire ce qu'Otane devroit de luy : qui cependant avoit donné ordre que l'on le laissast entrer, quoy qu'Amestris eust dit qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle ne vouloit voir personne. Comme il fut donc aupres d'elle, il luy demanda pardon d'interrompre sa solitude : et voulant effectivement la servir de bonne grace, il ne luy fit point un secret de la conversation qu'il avoit euë avec Otane. Au contraire, il luy dit le véritable estat où estoit l'esprit de son Mary, afin qu'elle cherchast les voyes de le guerir de son chagrin, de peur que son inquiétude ne retombast sur elle. Puis qu'Otane veut bien, luy dit-il, que vous luy disiez un mensonge vray semblable, plustost que de ne luy rien dire, inventez en un je vous prie, qui le mette en repos et qui vous y laisse : s'il est vray qu'il y ait quelque verité dans vostre coeur que vous ne veüilliez pas qu'il sçache. Je vous suis bien obligée, repliqua Amestris, de la sincerité que vous avez pour moy : neantmoins genereux Artemon, je n'ay rien à dire que ce que j'ay dit : 
<pb id="page_2343" n="V04-P256"/>mon humeur a changé pour toutes choses, sans que j'en puisse dire la raison : mais puis qu'en changeant de sentimens, j'ay changé advantageusement pour Otane, dequoy se pleint-il ? Ne cherchons point de raison à ses pleintes, reprit Artemon, car nous n'y en trouverions point : ce n'est pas Madame, luy dit-il, que je ne sois contraint d'avoüer, que vostre retraite est surprenante : et qu'il n'est pas absolument estrange qu'Otane soit estonné de ce qui estonne toute la Cour, et toute une grande Ville. Cependant n'estant pas aussi curieux que luy, et ayant pour vous un respect extréme ; je veux croire que tout ce que vous faites est bien fait : et je ne veux point penetrer dans le secret de vostre coeur. Mais au nom des Dieux, Madame, si vous le pouvez, dites quelque chose à Otane qui le satisface, et s'il est possible, n'affectez point tant la solitude. Je ne puis faire que la moitié de ce que vous me demandez, luy dit-elle, qui est de voir un peu plus de monde que je n'en voy : car pour dire des mensonges à Otane, je ne le sçaurois faire : et je les inventerois si mal, qu'il ne les pourroit jamais croire. Mais Artemon, luy dit-elle encore, croyez qu'en suivant vostre conseil, je m'expose à bien des malheurs : estant à croire que puis qu'Otane est jaloux sans sçavoir de qui, et dans un temps où mon Cabinet est ma prison, et où je ne voy personne ; il sera bien difficile, si je voy compagnie, qu'il ne le soit d'une autre maniere. Toutesfois apres tout, puis qu'il a plu aux Dieux qu'il fust mon Mary, je dois suivre ses volontez, et contraindre toutes les miennes. Vous pouvez donc l'assurer, luy dit-elle, que je verray qui il luy plaira, pourveû qu'il me promette que dés qu'il se repentira 
<pb id="page_2344" n="V04-P257"/>repentira d'avoir souhaité que je revoye le monde, il me fera la grace de me le dire : car je ne doute pas que cela n'arrive bien-tost. Artemon apres avoir assuré Amestris qu'il la serviroit en toutes choses, fut porter cette nouvelle à Otane qui eut quelque satisfaction de la deference qu'elle avoit pour luy : il ne fut toutesfois pas entierement content, parce que cela ne luy aprenoit point ny pourquoy elle l'avoit épousé si brusquement ; ny pourquoy elle avoit tout d'un coup aimé la solitude. Mais enfin trouvant beaucoup d'obeïssance dans le coeur d'Amestris, il ne pouvoit pas avec toute sa bizarrerie, trouver un pretexte raisonnable de s'en pleindre.
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<div2 id="page_CYRUS040203" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Otane">
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Voila donc Amestris, quoy qu'avec une repugnance extréme, qui souffre de nouveau d'etre veuë : et en moins de quatre jours le bruit s'estant épandu qu'elle estoit visible, toute la Cour et toute la Ville fut chez elle : et quoy qu'elle fust beaucoup plus melancolique qu'elle n'estoit autresfois ; comme elle ne pouvoit pas faire qu'elle ne fust toujours tres belle et tres spirituelle ; et que de plus elle estoit tousjours douce et civile, il y eut une joye universelle dans Ecbatane, d'avoir retrouvé un thresor que l'on croyoit perdu. Il n'y avoit point d'honneste homme qui ne luy proposast quelque divertissement, et qui ne s'empressast à luy donner des marques d'estime et de complaisance. On eust dit que c'estoit une personne nouvellement venue : et qui par ce charme secret qui suit ordinairement la nouveauté, attiroit tout à elle : estant certain que toutes les autres maisons estoient desertes et solitaires ; en comparaison de la sienne. Ceux qui avoient dessein de luy plaire, n'arrivoient pourtant pas à leur fin : car elle se 
<pb id="page_2345" n="V04-P258"/>trouvoit si malheureuse, de vivre dans une si grande contrainte, qu'elle ne pouvoit s'empescher de s'en pleindre à sa chere Menaste. Anatise comme les autres fut aussi visiter Amestris avec d'autres Dames : et comme il y a tousjours dans le monde des gens indiscrets, et qui prennent autant de plaisir à dire des choses fâcheuses, que d'autres en ont à en dire d'agreables : il y eut un homme, qui voulant embarrasser ces deux personnes, commença de parler devant elles d'Aglatidas et de son absence : demandant tout haut si quelqu'un en sçavoit la cause. Amestris et Anatise rougirent toutes deux ; l'une de colere, et l'autre par modestie : et comme la parole de celuy qui avoit parlé si mal à propos, s'estoit plûtost adressée à Amestris, qu'aux autres, elle répondit qu'il y avoit desja si long temps qu'Aglatidas ne luy faisoit plus de visites quand il estoit party d'Ecbatane, qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'elle pûst estre bien informée de ses desseins : et il y en a beaucoup davantage (dit-elle en se tournant malicieusement vers Anatise) que cette belle Personne en sçache quelque chose. Je ne sçay mesme, adjousta-t'elle, si ce n'est point sa cruauté que l'on doit accuser, de la perte qu'Ecbatane a faite d'un si honneste homme : estant à croire qu'elle aura eu tant de rigueur pour luy, qu'il se sera banny luy mesme de desespoir. Anatise irritée de la malicieuse raillerie d'Amestris, luy répondit avec un ton de voix un peu aigre, et qui fit assez connoistre qu'elle sçavoit bien que sa cruauté n'estoit pas la cause de l'absence d'Aglatidas. Comme elle est fiere, et qu'elle n'ignoroit pas que tout le monde sçavoit qu'Aglatidas l'avoit quittée, lors qu'elle ne s'y attendoit point, 
<pb id="page_2346" n="V04-P259"/>elle n'en fit pas un secret : et regardant Amestris, quoy qu'il en soit, dit-elle, vous me devez avoir quelque obligation de vous avoir autrefois osté le coeur d'Aglatidas : car puis qu'il est si inconstant, vous devriez en effet, ce me semble, me sçavoir aujourd'huy autant de gré, que vous me voulustes de mal, lors qu'il eut l'injustice de quitter vos chaines pour prendre les miennes. Comme je ne vous hays point en ce temps là, repliqua Amestris, souffrez que je ne vous remercie pas en celuy cy : car aussi bien puis que ce n'est que l'intention qui donne le prix aux bons offices, je suis assurée que je ne dois pas vous faire beaucoup de complimens pour celuy-là. J'advoüe, dit Anatise, que je n'avois pas dessein de vous obliger : et advoüez aussi, repliqua Amestris, que vous n'aviez pas sujet de faire tant de vanité d'une conqueste que vous avez si peu gardée. Cependant, adjousta-t'elle, comme Aglatidas ne songe peut-estre gueres plus à vous qu'à moy, il me semble que c'est luy faire trop de grace de parler si longtemps de luy. Amestris dit cela d'une certaine maniere, qui surprit un peu Anatise : et il luy sembla qu'elle avoit trop peu d'aigreur pour Aglatidas, veû celle qu'elle sçavoit qu'elle avoit euë autrefois : car elle ne pouvoit croire qu'Otane pûst l'avoit consolée de cette perte ; si bien qu'elle s'en retourna chez elle l'esprit un peu inquiet. Amestris vescut donc quelque temps de cette sorte : mais enfin Otane voyant ce grand nombre de monde qui la visitoit, et remarquant qu'il y avoit mesme plusieurs personnes qui affectoient d'avoir plus de complaisance pour luy qu'à l'accoustumée ; il jugea par ces soings extraordinaires que l'on avoit de luy plaire et de le divertir, que c'estoit plûtost 
<pb id="page_2347" n="V04-P260"/>comme au Mary d'Amestris qu'on les luy rendoit, que pour l'amour de luy seulement : de sorte que son chagrin recommença d'estre plus fort qu'auparavant. Il n'avoit pourtant pas dessein de le témoigner ouvertement : mais quoy qu'il peust faire, on s'en aperçeut bien-tost. Il recevoit les civilitez qu'on luy faisoit, d'une façon si contraire, il les rendoit si froidement ; et il estoit si assidu chez luy contre sa coustume ; qu'en fort peu de jours sa jalousie fut connuë de tout le monde : et mesme plus connue que lors qu'Amestris ne voyoit personne : puis qu'en ce temps là on ne faisoit que le soupçonner d'estre jaloux, et qu'en celuy-cy on ne pouvoit pas en douter : ses regards, ses paroles, ses actions, et toutes ses inquietudes, estant des preuves convainquantes, des plus secrets mouvemens de son coeur. Et comme les domestiques sont pour l'ordinaire des espions qui revelent le secret de leurs Maistres à tout le monde : on sçeut par ceux d'Otane qu'il ne rentroit jamais chez luy, qu'il ne fist demander à son Portier qui estoit venu voir Amestris ; qui y estoit encore ; si quelqu'un qu'il faisoit nommer y avoit esté longtemps ; s'il y avoit esté seul ; s'il ne venoit que d'en sortir ? et cent autres choses semblables, qui firent que l'on reparla de sa jalousie plus que devant. Il commença mesme aussi de donner de nouvelles marques de son chagrin à Amestris, qui s'en pleignit à Artemon, qui luy témoignoit tousjours beaucoup d'amitié : je priant de vouloir sçavoir ce qu'Otane avoit dans le coeur : et l'assurant que si c'estoit qu'il eût change d'avis, et qu'il ne trouvast plus bon qu'elle vist le monde, elle luy obeïroit avec beaucoup plus de joye, qu'elle n'avoit fait en le revoyant. Artemon 
<pb id="page_2348" n="V04-P261"/>luy promit en effet de sçavoir ce qu'Otane avoit dans l'esprit : mais comme il ne pouvoit consentir de voir renfermer Amestris, il voulut prendre un autre chemin : et se souvenant qu'Otane, pour empescher qu'on ne dist qu'il estoit jaloux, s'estoit resolu de souffrir que sa Femme vist tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens à Ecbatane : il creut encore que luy aprenant de nouveau que sa façon d'agir l'exposoit au mesme malheur, il s'en corrigeroit peut estre une seconde fois. Mais il n'en alla pas ainsi : car dés qu'Artemon luy eut dit que son assiduité aupres de sa Femme ; ses soings extraordinaires de sçavoir ce qu'on luy disoit et qui la voyoit quand il n'y estoit pas ; luy redonnoient desja la mesme reputation qu'il avoit euë, lors qu'Amestris ne voyoit personne : puis que cela est, luy dit il l'esprit fort irrité, jaloux pour jaloux, il faut du moins que je le sois seurement : et puis que soit qu'Amestris voye le monde ou qu'elle ne le voye pas, je dois tousjours estre regardé comme ayant de la jalousie : j'aime encore mieux ne voir pas eternellement ma maison remplie d'oisifs et de faineants, qui passent toute leur vie à dire des bagatelles, et des choses inutiles. Artemon fut si surpris d'ouïr parler Otane de cette sorte, qu'il eut deux sentimens fort opposez presques en un mesme instant : car il ne put s'empescher d'avoir une envie de rire estrange, de voir la bizarrerie d'Otane : et un moment apres, d'avoir aussi une tres sensible douleur, de voir à quelle persecution Amestris estoit exposée. Il fit donc tout ce qu'il put, pour remettre la raison dans le coeur d'Otane, mais il luy fut impossible : et dés le soir mesme, sans attendre davantage ; Madame, dit-il à 
<pb id="page_2349" n="V04-P262"/>Amestris, je suis satisfait de la complaisance que vous avez euë pour moy, en quittant la solitude comme vous avez fait à ma priere : mais comme vous avez passé d'une extremité à l'autre, s'il est vray que vous vous contraigniez en voyant le monde, vous m'obligerez de suivre vostre inclination, et de ne le voir plus. Seigneur (luy dit-elle avec beaucoup de joye sur le visage) vous me faites un plaisir signalé, de me delivrer de la peine que j'avois à vous obeïr : mais afin que la chose se face avec plus de bien-seance, je crois que ce ne seroit pas mal fait de faire un voyage à la campagne ; afin qu'à mon retour je reprenne ma solitude, sur le pretexte de m'y estre accoustumée aux champs. Otane surpris de voir le peu de repugnance qu'avoit Amestris à se priver de la conversation de tant d'honnestes gens qui la voyoient : au lieu de luy en sçavoir gré, en devint plus resveur et plus inquiet : et il pensa encore changer d'avis. Neantmoins il la prit au mot : et sans differer davantage, il luy dit qu'il faloit partir dans deux jours, et en effet ils partirent : Amestris menant avec elle sa chere Menaste, pour la consoler dans ses déplaisirs. Artemon ayant sçeu le dessein d'Otane, le fut trouver pour l'en divertir ; mais il ne luy fut pas possible : et deux jours apres sans qu'Amestris allast dire adieu à personne, elle s'en alla aux champs : avec intention, si elle le pouvoit, de n'en revenir de tres longtemps : tant pour joüir en repos de la solitude, que pour cacher autant qu'elle pourroit la bizarrerie de son Mary. Elle partit donc avec quelque espece de joye : mais pour Otane, le changement de lieux ne changea point sa mauvaise humeur : car encore qu'il remarquast qu'Amestris avoit 
<pb id="page_2350" n="V04-P263"/>pour luy non seulement toute la complaisance qu'une Femme vertueuse est obligée d'avoir pour son Mary ; mais encore toute l'obeïssance d'une esclave : comme elle ne pouvoit pas avoir toute la tendresse qu'elle eust euë si elle l'eust estimé et aimé, puis qu'au contraire elle avoit une aversion extrême pour luy : il n'estoit pas satisfait d'elle : et le respect qu'elle luy rendoit, l'irritoit plustost que de l'appaiser. Ce voyage se fit donc avec beaucoup de melancolie : toutefois comme ils furent arrivez au lieu où ils vouloient aller, Amestris eut un peu plus de repos ; parce qu'Otane alloit ordinairement passer ses chagrins à se promener dans un grand Bois qui est derriere sa maison ; de sorte que durant cela, Amestris avoit la liberté de parler avec sa chere Menaste, et de s'entretenir quelquesfois d'Aglatidas. Elle en faisoit pourtant bien souvent quelque scrupule : et faisoit presques dessein de n'en parler de sa vie. Mais apres tout, venant à penser combien cette affection estoit innocente, et combien elle la seroit toûjours, puis qu'elle avoit resolu de ne le voir jamais : elle se resolvoit en fin, de garder dans son souvenir toutes les marques qu'elle avoit reçeuës, de la passion d'une personne qu'elle ne pouvoit oublier : se determinant neantmoins, malgré la tendresse qu'elle avoit encore pour Aglatidas, à brûler toutes les Lettres qu'elle avoit de luy. Estant donc un jour Menaste et elle à parler ensemble sur ce sujet, et Amestris voulant revoir pour la derniere fois toutes ces Lettres auparavant que de les jetter au feu, elle ouvrit sa Cassette pour les prendre : mais elle n'y trouva point un petit Coffre d'Orsevrerie dans lequel elles estoient : et elle fut si surprise de cét accident, qu'elle ne pouvoir le dire à Menaste. Cependant elle chercha dans cette Cassette, 
<pb id="page_2351" n="V04-P264"/>et chercha inutilement : elle demanda à une Fille qui la servoit, et qui luy estoit fidelle, si Otane ne l'avoit point ouverte ? et elle luy répondit que non. Elle luy demanda en fuite, si elle ne sçavoit point ce qu'estoit devenu un petit Coffre qu'elle croyoit y avoir mis le jour qu'elles estoient parties d'Ecbatane ? et elle luy répondit encore, qu'elle le vit bien sur la Table de son Cabinet, mais qu'elle ne sçavoit pas ce qu'elle en avoit fait. Enfin Amestris rapellant alors en sa memoire, tout ce qu'elle avoit fait devant que de partir, se ressouvint confusément qu'elle avoit eu dessein de le mettre dans sa Cassette : mais qu'Otane estant entré, elle l'avoit couvert d'un voile qui s'estoit trouvé sur la Table ; avec intention de le serrer quand il seroit sorty : et elle concluoit de là, qu'elle l'avoit oublié sous ce voile et sur cette Table, Neantmoins comme Otane estoit au mesme lieu où elle estoit, son inquietude diminua, apres y avoir bien pensé ; parce que ses Femmes avoient la Clef de son Cabinet : et ce qui estoit cause qu'elle ne s'estoit pas aperçeuë plustost de ce malheur, estoit qu'elle n'avoit encore osé ouvrir cette Cassette depuis qu'elle estoit arrivée. Otane n'ayant pas esté se promener assez loing pour ne craindre pas d'estre surprise. Cependant le soir estant venu, il dit à Amestris qu'il faloit qu'il allast faire un tour à Ecbatane, pour quelque affaire qui luy estoit survenuë. Elle rougit à ce discours, et regarda Menaste : le voy bien (luy dit ce fâcheux Mary, avec une raillerie contrainte et piquante) que vous me portez envie : pardonnez-moy Seigneur luy dit-elle, et j'aime beaucoup mieux demeurer icy, que d'aller à Ecbatane. Quoy qu'il en soit, luy répondit-il ; je m'aperçoy, ce me semble, que mon voyage 
<pb id="page_2352" n="V04-P265"/>ne vous est pas indifferent : mais vostre rongeur ne m'a pas bien expliqué si vous en avez de la douleur ou de la joye. C'est assurément (dit Menaste en riant, afin de rompre cét entretien) qu'Amestris s'est imaginée que vous voudriez qu'elle retournast avecques vous à la Ville : et qu'elle a eu peur de quitter si-tost un lieu où elle se plaist infiniment. Otane ne dit plus rien apres cela, que quelques paroles que l'on n'entendit pas, et se retira fort chagrin : car encore qu'il laissast sa Femme en une maison tres solitaire : neantmoins il ne laissoit pas d'estre inquiet ; et d'estre fort empesché à expliquer la rougeur d'Amestris et pour quel sujet elle avoit regardé Menaste, qui depuis ce jour là luy devint suspecte sans sçavoir pourquoy. Cependant Amestris n'estoit pas en une petite peine : de voir qu'Otane s'en alloit en un lieu où il y avoit une chose qu'elle craignoit tant qu'il ne vist. Elle ne sçavoit donc quelle resolution prendre : car comme tous les domestiques estoient tes espions, et qu'il enduroit cent impertinences d'eux, parce qu'il les employoit à observer ce qu'elle faisoit : elle n'osoit pas entreprendre d'en gagner un, pour luy donner la Clef de son Cabinet : et pour l'obliger à luy aporter ce petit Coffre, qui luy donnoit tant d'inquietude. Elle apprehendoit aussi estrangement qu'Otane ne s'allast adviser de faire ouvrir ce Cabinet : toutesfois ne trouvant pas grande aparence qu'il le deust faire, puis qu'il n'y en avoit point qu'elle deust y avoir rien laissé de pareille nature : elle se resolut de laisser aller la chose au hazard. Menaste luy proposa pourtant de dire à son Mary, qu'elle seroit bien aise d'aller pour deux ou trois jours à Ecbatane, et qu'elle le prioit de l'y remener : mais dés qu'elle en pensa 
<pb id="page_2353" n="V04-P266"/>ouvrir la bouche, Otane luy dit que l'affaire pour laquelle il alloit estoit pressée ; qu'il ne pouvoit pas aller en Chariot ; et qu'ainsi ce seroit pour une autre fois : de sorte qu'il falut le laisser partir, et qu'Amestris demeurast en une inquietude estrange. Et certes ce n'estoit pas sans sujet, car à peine Otane fut il arrivé chez luy, qu'il se mit dans la fantaisie de visiter tout l'Apartement d'Amestris fort exactement. Le Concierge le luy ouvrit : donc tout entier, à la reserve du Cabinet, dont il luy dit qu'il n'avoit pas la Clef : et quoy que cela ne fust pas fort extraordinaire, neantmoins sans tarder davantage, feignant d'avoir besoing de quelque chose qu'il disoit avoir donne à garder à Amestris, il en fit enfoncer la porte, et il y entra, y demeurant seul avec un Escuyer qu'il avoit, qui se nommoit Dinocrate, et qui avoit part à tous ses secrets. Il chercha d'abord dans les Tiroirs de deux grands Cabinets qui y estoient, et dont il fit rompre les Serrures : il ouvrit plusieurs Boittes qu'il y trouva : il regarda sur toutes les Tablettes : dans des vases qui estoient dessus : il leva mesme les Tableaux et la tapisserie : et il estoit tout prest de ressortir, bien satisfait de n'avoir rien trouvé de ce qu'il cherchoit ; lors que Dinocrate voyant un voile de Gaze sur la Table, où il paroissoit y avoir quelque chose dessous, le tira, et descouvrit ce petit Coffre d'Orsevrerie, où estoient les Lettres d'Aglatidas. Dinocrate fit alors un grand cry, comme s'il eust trouvé un grand thresor : et Otane se raprochant en diligence, avec un battement de coeur estrange ; le prit, et sans considerer que l'ouvrage en estoit admirable, il le rompit avec une violence extréme. Mais ô Dieux ! dés qu'il l'eut ouvert, et que tirant les 
<pb id="page_2354" n="V04-P267"/>Lettres qui estoient dedans, il y vit les Noms d'Amestris et d'Aglatidas : il entra en une telle fureur, qu'il fut plus d'une heure sans les pouvoir lire. Il les ouvroit pourtant, et mesme les regardoit toutes : mais il estoit si transporté, qu'il ne sçavoit ce qu'il lisoit. A l'instant mesme il envoya querir Artemon ; qui venant aussi tost, voyez, luy dit il, voyez si j'avois tort d'estre chagrin : et alors il luy raconta, comme si cela eust esté bien necessaire à sçavoir, comment il avoit fait ouvrir ce Cabinet ; comment il avoit cherché par tout ; et bref il luy dit jusques à la moindre circonstance des choses que je viens de vous dire : en suitte dequoy, il luy bailla une des Lettres qu'il avoit trouvées. Artemon la prenant, et connoissant par ce qu'elle contenoit qu'elle avoit esté escrite du temps qu'Artambare Pere d'Amestris vivoit, et que l'on croyoit qu'Aglatidas la devoit espouser ; luy dit qu'il ne voyoit pas qu'il y eust rien là de fort criminel. Quoy, repliqua Otane, vous croyez qu'Amestris soit innocente, de garder des Lettres de galanterie apres estre mariée : Non Artemon, luy dit-il, elle ne le sçauroit estre : et puis qu'Amestris conserve les Lettres d'Aglatidas, elle en conserve sans doute l'affection dans le fond de son coeur. Et alors repassant toutes ces Lettres, il vint enfin à trouver celle qu'Aglatidas avoit escrite en partant. Ha ç'en est fait, s'écria-t'il, je suis le plus malheureux homme du monde : et je ne voy que trop la cause de la retraite d'Amestris. Artemon prenant cette Lettre, et voyant en effet qu'elle avoit esté écrite depuis le Mariage d'Otane, et qu'il falloit de necessité qu'ils se fussent remis bien ensemble sans que l'on en eust rien sçeu, fut quelque temps sans parler ; pendant quoy Otane dit plus 
<pb id="page_2355" n="V04-P268"/>de choses qu'un homme qui ne seroit point jaloux n'en pourroit penser en un jour. Mais enfin Artemon arrestant ce torrent de paroles inutiles ; est-ce là, luy dit-il, tout le crime d'Amestris ? si cela est, adjousta Artemon, vous n'estes pas si malheureux que vous le dites : car ne voyez-vous pas par cette Lettre, que puis qu'Aglatidas se prepare à estre tousjours infortuné, il faut que ce soit qu'Amestris l'ait banny ? De plus, ne voyez-vous pas encore que personne ne sçait la cause de son depart ? ainsi je croy plustost que si vous sçaviez la chose comme elle est, vous trouveriez que la vertu d'Amestris merite beaucoup de loüange. Je ne trouveray jamais cela, repliqua-t'il, car enfin Amestris n'a point deu recevoir cette Lettre depuis qu'elle est ma Femme : et moins encore l'avoir conservée. Artemon eut beau vouloir excuser Amestris, il n'y eut pas moyen d'appaiser Otane : qui sans se soucier plus des affaires qui l'avoient amené à la Ville, s'en retourna aux champs dés le lendemain. Bien est-il vray qu'Artemon ne le voulut point abandonner : et fut malgré qu'il en eust aveques luy. Cependant Amestris vivoit dans une crainte extréme : mais dés qu'elle vit arriver son Mary sans qu'il pûst avoir eu le temps de faire les choses qui avoient causé son voyage, le coeur luy battit, et peu s'en falut qu'elle ne s'évanoüist. Aussi-tost qu'Otane fut descendu de chenal, quoy qu'Artemon l'en voulust empescher, il fut droit à la chambre d'Amestris : et s'approchant d'elle avec une fierté incivile ; Madame, luy dit-il, vous me devez avoir quelque obligation, de vous rapporter si promptement ce que vous avez sans doute oublié à Ecbatane : et en disant cela il luy jetta sur la Table, auprès de laquelle elle estoit, toutes les 
<pb id="page_2356" n="V04-P269"/>lettres d'Aglatidas. Je vous laisse à penser ce que cette veuë fit dans le coeur d'Amestris : neantmoins comme elle sçavoit bien qu'elle n'estoit pas aussi coupable qu'Otane la croyoit, elle rapella toute sa confiance : et sans s'émouvoir extremement, Seigneur, luy dit-elle, il me semble que vous avez si bien sçeu que feu mon Pere m'avoit commandé de regarder Aglatidas comme devant estre mon Mary, que vous ne devez pas trouver estrange que j'en aye receu des Lettres. Mais la derniere de toutes, reprit-il, ne souffre pas cette excuse : joint que si vous n'avez pas failly en recevant les premieres, vous avez du moins fait une faute irreparable en les conservant. J'advouë, dit-elle que l'ay failly contre la prudence, de ne les brûler pas dés que je me resolus à vous épouser : mais cette faute n'est pas si grande que vous le croyez. Et pour cette derniere Lettre que j'ay reçeuë, il ne m'a pas esté possible de ne la recevoir point : mais je puis vous asseurer que je n'y ay pas respondu : et que s'il eust esté en mon pouvoir, je l'eusse renvoyée à Aglatidas. Elle est pourtant conceuë en des termes, repliqua-t'il, où il ne paroist pas qu'il fust fort mal avecques vous. Seigneur, dit-elle, je n'ay que deux choses à vous dire, pour vous mettre l'esprit en repos : l'une que je ne verray jamais Aglatidas : l'autre que je ne recevray jamais de ses lettres, ny qu'il ne recevra jamais des miennes. Il me semble (dit Artemon qui estoit present à cette conversation fascheuse) qu'Amestris va au delà de la raison : car enfin connoissant sa vertu comme vous la devez connoistre, quand elle verroit un honme qui auroit esté amoureux d'elle, vous n'en devriez pas estre en peine. Mais qui m'asseurera (dit Otane à Amestris, sans 
<pb id="page_2357" n="V04-P270"/>écouter Artemon) de ce que vous dites ? Seigneur, luy repliqua-t'elle, vous pouvez me laisser icy, et faire que je n'aille jamais à Ecbatane, où peut-estre Aglatidas pourroit revenir quelque jour. La solitude reprit-il en branlant la teste, est fort propre pour des entreveuës secretes : remenez moy donc à la Ville, respondit-elle sans s'émouvoir, afin que toute la Terre soit tesmoin de mes actions : et afin que toute la terre sçache, repliqua-t'il tout en fureur, vostre crime et mon infortune. Mais apres tout, dit-il, qui vous a donné cette derniere Lettre ? une personne que je ne connois pas, (répondit-elle, ne voulant pas luy nommer Menaste) Et où est Aglatidas presentement ? luy demanda Otane ; je n'en sçay rien, repliqua-t'elle, et je n'ay pas assez d'intelligence avecques luy pour estre informée de ses desseins. Et pourquoy, luy dit il, m'avez-vous épousé, puis que vous aimiez Aglatidas ? je pensois, respondit Amestris, veû la façon dont vous aviez agy, vous avoir assez obligé en vous preferant à beaucoup d'autres, pour vous obliger aussi à ne me traiter pas comme vous faites. Et je pensois, dit-il, que quand vous ne m'eussiez pas aimé, vous auriez assez aimé la gloire, pour ne rien faire indigne de vous. Mais enfin, dit Artemon, pourquoy n'estes-vous pas content de ce qu'Amestris vous promet ? Elle vous dit qu'elle ne verra jamais Aglatidas ; qu'elle ne recevra point de ses Lettres, ny ne luy fera point recevoir des siennes, que voulez vous davantage ? Je voudrois qu'elle n'eust pas receu cette derniere, reprit-il, et qu'elle n'eust pas gardé toutes les autres : car enfin c'est une marque asseurée, adjousta-t'il, qu'elle ne hait pas Aglatidas ; qu'elle ne m'aime gueres, et que par consequent je dois tout craindre. 
<pb id="page_2358" n="V04-P271"/>Seigneur, reprit Amestris, sçachez s'il vous plaist une chose : qui est, que quand je vous haïrois effroyablement, et que j'aimerois Aglatidas plus que moy-mesme, je ne luy parlerois jamais : et que plus j'aurois de tendresse pour luy, plus j'apporterois de soin à éviter sa rencontre : ainsi mettez-vous l'esprit en repos de ce costé là ; et s'il est possible laissez y moy. Il n'est pas aisé, reprit-il, qu'un homme que vous allés rendre malheureux le reste de ses jours, puisse vous y laisser : Mais apres tout, interrompit Artemon, que voulez-vous ? je n'en sçay rien, repliqua-t'il brusquement, c'est pourquoy en attendant que j'aye bien resolu ce que je veux, j'entens tousjours que Menaste, qui est parente d'Aglatidas, et qui en est sans doute la confidente, s'en retourne à Ecbatane : et qu'Amestris ne la voye jamais. Seigneur, interrompit-elle, faites-moy s'il vous plaist la grace de ne faire pas une outrage à une personne de la condition et de la vertu de Menaste : augmentez vos reproches contre moy s'il est possible, mais ne perdez pas la civilité pour elle. Que si toutefois vous voulez que je ne la voye plus, je feray en sorte qu'elle s'en retournera dans quelques jours à Ecbatane sous quelqu'autre pretexte. Je vous entens bien, luy dit-il, vous voulez auparavant qu'elle parte, avoir loisir de concerter avec elle par quelle voye vous recevrez des nouvelles d'Aglatidas. Mais Seigneur, reprit-elle, si Aglatidas estoit en termes avecques moy de pouvoir me donner de ses nouvelles, et de recevoir des miennes, pourquoy seroit-il si éloigné d'icy ? Que voulez-vous que je vous die ? repliqua-t'il tout en colere, sinon que vous me ferez perdre la raison et la vie. Artemon voyant que tout ce qu'Amestris luy disoit, l'aigrissoit plutost 
<pb id="page_2359" n="V04-P272"/>que de l'appaiser, le fit sortir de sa chambre presque par force : cependant poussé par un sentiment jaloux qu'il ne pût retenir, il ne voulut pas laisser les Lettres d'Aglatidas à Amestris ; et il ne voulut pas non plus les brûler, s'imaginant qu'il la tiendroit mieux en son devoir, sçachant qu'il les auroit en ses mains. Il les reprit donc toutes avec autant de soin que si c'eust esté une chose qui luy eust esté fort chere : et regardant Amestris avec une fierté insupportable ; Vous souffrirez bien, Madame, luy dit il, que je les conserve à mon tour. Je souffriray tout avec patience, dit-elle, car il n'est point de mal-heur où je n'aye preparé mon esprit. Apres qu'il fut sorty, il voulut aller trouver Menaste à sa chambre, qui s'estoit trouvée un peu mal, et qui gardoit le lit ce jour là : mais Artemon l'en empescha, et luy dit tant de choses, qu'il le fit resoudre à souffrir que cette Personne ne s'en allast que dans quelques jours, ne pouvant jamais obtenir qu'il la laissast plus long-temps avec Amestris. Il voulut encore, quoy qu'Artemon luy pûst dire, changer toutes ses femmes, et tous ceux qui estoient destinez à la servir : si bien que tout ce qu'Artemon pût faire, fut d'empescher qu'Otane ne la maltraitast, et ne se portast à quelque estrange resolution. Cependant il se trouvoit bien embarrassé à choisir le lieu où il vouloit demeurer : car à la campagne, pourveû qu'il y fust, il luy sembloit en effet plus aisé de prendre garde aux actions d'Amestris : mais comme il n'y pouvoit pas tousjours estre, il croyoit aussi bien plus facile qu'Aglatidas la pûst voir, et la pûst mesme enlever ; estant de ceux qui ne se servent de la prevoyance, que pour le tourmenter inutilement, De plus, 
<pb id="page_2360" n="V04-P273"/>il estoit persuadé avecques raison, qu'Amestris estoit belle aux yeux de tous ceux qui la voyoient : ainsi il ne craignoit pas seulement Aglatidas ; et il en vint au point, que ses plus proches Parens et ses meilleurs Amis, luy donnerent de la jalousie. Artemon mesme ne fut pas privilegié : et s'il y eut quelque difference de luy aux autres, ce fut qu'Otane luy tesmoigna sa jalousie avecque moins d'aigreur : et qu'Artemon la souffrit avec plus de patience et moins de malice que beaucoup d'autres, qui estoient bien aises de le persecuter. Mais enfin, il falut que Menaste s'en retournast à Ecbatane, et qu'Artemon l'y remenast : la separation de ces deux Amies fut d'autant plus fascheuse, qu'elles ne pûrent se parler qu'un quart d'heure en particulier : encore falut-il qu'Artemon employast toute son adresse, pour leur faire avoir cette legere consolation. Ce genereux Amy fit promettre en partant à Otane, qu'il ne parleroit plus jamais d'Aglatidas à Amestris, et qu'il vivroit bien avec elle ; parce qu'autrement il se pleindroit de luy en son particulier. De plus, comme il jugeoit qu'Amestris seroit encore mieux à Ecbatane, quoy qu'elle n'y vist personne, que d'estre à la campagne, ou. Elle verroit eternellement son Mary : il luy fit un discours adroit, où justifiant toûjours Amestris, il luy donnoit pourtant lieu de craindre qu'Aglatidas n'entreprist plustost de la voir aux champs qu'à la ville. Ce n'est pas luy disoit-il, que je soupçonne Amestris d'estre capable d'y rien contribuer : Mais apres tout, vous sçavez bien qu'Aglatidas l'a aimée avec une passion extréme : et selon les apparences, il ne la hait pas encore. De sorte que desesperé qu'il est, que vous soyez plus heureux que luy, il pourroit sans doute 
<pb id="page_2361" n="V04-P274"/>du moins chercher les voyes de faire sçavoir sa souffrance à Amestris : c'est pourquoy, si vous m'en croyez, vous la ramenerez à Ecbatane. D'abord Otane trouva ce qu'Artemon luy disoit fort raisonnable : mais un moment apres il le desaprouva : et Artemon partit avec Menaste, sans sçavoir si Otane demeureroit tousjours aux champs, ou s'il retourneroit à la ville, et sans qu'Otane luy mesme sçeust ce qu'il vouloit faire. Cependant comme le prompt retour de Menaste fit quelque bruit, et que par les domestiques des maisons on sçait tout ce qui s'y passe, la jalousie d'Otane fit une nouvelle rumeur dans le monde. De plus, Anatise ayant une Fille auprès d'elle qui estoit Soeur de Dinocrate Escuyer d'Otane et son confident, elle sçeut par luy que l'on avoit trouvé des Lettres d'Aglatidas entre les mains d'Amestris : de sorte qu'Anatise entrant en une nouvelle fureur contre elle, dit cent choses malicieuses qui ne firent pourtant nul effet, et qui retournerent toutes contre elle mesme. Car il estoit si ais de voir qu'elle parloit avec animosité, que si elle eust pû dire vray, et parler mal d'Amestris, on ne l'eust non plus creuë que lors qu'elle disoit des mensonges. Pendant cela, Otane n'estoit pas peu occupé à garder les advenuës de sa maison : s'il voyoit de loing un Païsan un peu propre traverser un Bois qu'il avoit, il croyoit que c'estoit peut-estre Aglatidas déguisé. S'il voyoit parler les Femmes d'Amestris à quelques gens qu'il ne connoissoit point, il vouloit sçavoir ce qu'on leur disoit : et s'imaginoit qu'on leur avoit donné des Lettres d'Aglatidas pour leur Maistresse. Afin qu'elle ne pûst gagner par des presens celles qu'il mettoit auprès d'elle, il fit faire un rolle fort exact 
<pb id="page_2362" n="V04-P275"/>de toutes ses Pierreries, et le garda tousjours luy-mesme, les revoyant de temps en temps pour voir si tout y estoit. Il cherchoit soigneusement par tous les lieux où il pouvoit s'imaginer qu'elle pouvoit cacher des Lettres : et l'on peut dire que quelque persecution qu'il luy fist souffrir, il estoit encore plus malheureux qu'elle. Il la regardoit avec des yeux où l'on voyoit si clairement sa jalousie et son inquiétude, qu'elle ne pouvoit pas douter des sentimens qu'il avoit dans l'ame. Cependant ayant esté forcé de retourner à Ecbatane pour une affaire importante, il l'y remena, ne voulant pas la laisser seule en ce lieu là. Car conme il ne sçavoit point avec certitude ou estoit Aglatidas, il s'imaginoit tousjours qu'il estoit caché en quelque lieu proche, en attendant qu'il quittast Amestris pour la venir visiter. Mais en retournant à la Ville, il luy prescrivit les personnes qu'elle y devoit voir : et luy dit que principalement il ne vouloit pas qu'elle vist beaucoup de ces gens qui n'ayant rien à faire, sont les Galants de profession : et passent toute leur vie de rüelle en rüelle, et de conversation en conversation, à dire à peu prés les mesmes choses. Amestris qui s'estoit resoluë à une patience sans égale, fit ce qu'il voulut sans en murmurer : et ne vit mesme Menaste qu'en secret, par le moyen d'Artemon. Mais comme elle ne pouvoit pas faire que tout ce qu'il y avoit de gens raisonnables à Ecbatane ne prissent plaisir à la voir, on la cherchoit aux Temples, on la suivoit dans les rués ; et on alloit mesme la trouver chez trois ou quatre Personnes qu'il luy avoit permis de visiter. De plus, comme il y a tousjours des gens qui aiment à se divertir eux mesmes, sans songer s'ils nuisent à autruy : il y eut un 
<pb id="page_2363" n="V04-P276"/>homme entre les autres nommé Tharpis, qui pour punir Otane de sa jalousie, se resolut de l'augmenter autant qu'il pourroit : Si bien qu'Amestris ne sortoit jamais, qu'il n'y eust de ses gens à observer où elle alloit pour l'y suivre. Toutes les fois qu'Otane entroit ou sortoit, il voyoit tousjours quelque Officier de Tharpis en garde à quelque coing de ruë proche de chez luy : ainsi je puis assurer sans mensonge, qu'en fort peu de temps il ne fut gueres moins jaloux de Tharpis que d'Aglatidas : ou pour parler encore plus raisonnablement, il le fut presques esgalement de tout le monde. Quand Amestris estoit malade, elle l'estoit toûjours de telle sorte, et avec tant de violence, à ce que l'on disoit à la porte de son logis, que l'on ne la pouvoit voir : et quand Otane l'estoit, il faisoit dire aussi qu'il l'estoit si fort, qu'Amestris ne le pouvoit pas quitter : de façon qu'ils ne se trouvoient jamais mal ny l'un ny l'autre, que l'on n'agist chez eux comme s'ils eussent esté à l'extremité. Si quel qu'un parloit bas à Amestris, à qui il n'osast pas demander tout haut ce qu'il luy disoit, il le leur demandoit apres à tous deux separément : et se servoit pour cela de pretextes si bizarres, qu'il estoit impossible de n'en rire pas. Voila donc à peu prés de quelle façon vescut Amestris, jusques à la mort d'Astiage : qui comme vous l'avez sçeu, mourut en partie de douleur par la nouvelle qu'il reçeut, de l'enlevement de la Princesse Mandane. Mais quelques jours en fuite, sçachant que Ciaxare devoit venir à Ecbatane prendre possession de la Couronne de Medie, et que la Cour seroit fort grosse : Otane s'imaginant mesme qu'Aglatidas pourroit revenir de ses Voyages pour voir le nouveau Roy ; il remena 
<pb id="page_2364" n="V04-P277"/>Amestris aux champs : quoy que de la condition dont il estoit, il eust deu revenir des champs à la Ville s'il y eust esté. Mais comme ses resolutions estoient ordinairement contraires à la raison et à la bien-seance, il sortit d'Ecbatane quand tout le monde y revenoit. De sorte que quand vous y passastes avec Ciaxare elle n'y estoit pas. Mais quand vous en fustes partis, pour aller commencer la guerre d'Assirie, il revint avec elles : ce ne fut toutesfois pas pour la mieux traiter qu'à l'ordinaire : et elle vescut encore de la mesme façon que je vous ay dit, jusques à ce que l'on sçeut qu'Aglatidas avoit esté joindre l'Armée sur sa route, sans que l'on dist d'où il venoit : et que l'on aprit en suite qu'il estoit fort bien auprès de vous, et par consequent fort consideré de Ciaxare. Cette nouvelle luy donna deux sentimens fort contraires : car il fut bien aise de sçavoir de certitude qu'Aglatidas estoit loing d'Ecbatane : mais il ne fut pas si satisfait d'aprendre l'honneur que le Roy et vous luy faisiez. Si bien que comme toutes les nouvelles qui venoient de l'Armée, parloient advantageusement de sa valeur, Amestris n'osoit plus s'informer des affaires generales, ny de la guerre : parce qu'il s'imaginoit qu'elle ne demandoit toutes ces choses qu'afin qu'on luy parlast d'Aglatidas. Mais enfin, Seigneur, le gouverneur de la province des Arisantins estant mort, il eut une envie estrange d'employer ses Amis à demander ce Gouvernement là pour luy à Ciaxare ; à cause que tout le bien d'Amestris, qui est fort grand, est scitué dans cette province. Neantmoins comme il sçeut que l'on n'obtenoit plus rien du Roy que par vostre moyen, il ne voulut pas avoir recours à une personne qu'Aglatidas 
<pb id="page_2365" n="V04-P278"/>aimoit, et dont il estoit aimé. Joint qu'apres avoir manqué à ce que devoit un honme de sa condition, en ne voyant point Ciaxare, à son avenement à la Couronne : et apres que sa jalousie l'avoit en suitte empesché de le suivre à la guerre, comme sa naissance l'y obligeoit ; il ne voyoit nulle apparence de luy demander cette grace, et moins encore de l'obtenir, quand il la luy eust demandée. Ce qui l'affligeoit le plus en cette rencontre, estoit qu'il sçavoit que l'ennemy declaré de la Maison d'Amestris l'avoit envoyé demander, sans qu'il peust imaginer par où il pourroit traverser son dessein. Mais à quelque temps de là ; il reçeut un Paquet qui le surprit fort : car il trouva dedans les Expeditions de ce Gouvernement, que vous luy envoyastes au nom de Ciaxare. D'abord il eut une joye extréme de la chose : et quoy qu'il ne sçeust pas bien precisément d'où ce bon-heur luy venoit, neantmoins il ne devina point la verité : et il creut qu'elle s'estoit faite par le seul mouvement du Roy. De sorte qu'il la publia avec plaisir : exagerant comment il avoit eu ce Gouvernement sans qu'il s'en fust meslé, et sans qu'il eust employé personne pour luy. Toute la Ville fut donc luy faire compliment : et il souffrit mesme qu'Amestris reçeust visite de tous ceux qui luy en voulurent rendre. Mais trois jours apres qu'il eut reçeu cette premiere nouvelle il en aprit une seconde, qui luy fut aussi fâcheuse, que l'autre luy avoit esté agreable ; qui fut qu'un vieil Officier de la maison de Ciaxare qui estoit fort de sa connoissance, et qui ne sçavoit pas les sentimens d'Otane pour Amestris, parce que depuis son Mariage il n'avoit pas tardé en Medie : luy manda qu'il jugeoit à propos de l'advertir qu'il devoit 
<pb id="page_2366" n="V04-P279"/>remercier Aglatidas, du Gouvernement qu'on luy donnoit, puis que sans luy il ne l'auroit pas obtenu : luy exagerant en suitte, avec quelle ardeur vous aviez demandé la, chose, à la priere d'Aglatidas. Quand Otane reçeut cette Lettre, il estoit dans la Chambre d'Amestris, où il y avoit avez grande compagnie : et comme on sçeut qu'elle venoit de l'Armée, chacun le pressa de la lire, afin de sçavoir des nouvelles ; ce qu'il fit pour les contenter. Mais en lisant tout bas ce que je viens de vous dire, il changea vingt fois de couleur : et tout le monde creut ou que Ciaxare estoit mort, ou qu'on luy ostoit le Gouvernement qu'on luy avoit donné. On luy demanda donc avec beaucoup d'empressement, ce qu'on luy aprenoit ? quelques uns mesme luy demanderent quelle mauvaise nouvelle on luy avoit escrite ? jugeant de la Lettre qu'il avoit reçeuë par son visage. Mais il leur respondit qu'on luy rendoit conte d'une affaire particuliere qui ne luy plaisoit pas : et certes il estoit aisé de s'en aperçevoir ; car il parut un si grand chagrin dans ses yeux, qu'Amestris qui le connoissoit admirablement, ne douta pas que la jalousie n'eust sa part à son inquietude. Elle n'en devina pourtant pas la cause : et elle creut que peut-estre luy mandoit-on qu'Aglatidas devoit faire quelque voyage à Ecbatane. Cependant il tesmoigna si ouvertement à toute la compagnie qu'on l'importunoit, qu'elle se retira : il vint mesme des gens qui ne luy avoient point encore fait compliment sur le Gouvernement quon luy avoit donné : mais il les reçeut si mal, qu'ils creurent qu'il leur vouloit faire un outrage : et s'il n'eust pas esté connu pour jaloux, et par consequent pour bizarre ; ces gens là l'auroient querellé, veu l'extravagante 
<pb id="page_2367" n="V04-P280"/>maniere dont il les reçeut : mais s'estant contentez de faire leur visite courte, ils le laisserent dans la liberté de s'entretenir luy mesme. Par bon heur pourtant Artemon arriva, auparavant qu'il eust reveu Amestris, estant allé accompagner ceux qui sortoient : car sans cela peut-estre se seroit-il emporté à quelque extréme violence contre elle. D'abord qu'il le vit, voyez (luy dit-il, en luy donnant la Lettre qu'il venoit de recevoir) si j'avois tort de croire qu'Aglatidas et Amestris estoient tousjours bien ensemble. Artemon la prit donc et la leut : mais n'y trouvant pas un mot de ce qu'Otane disoit, et n'y voyant autre chose sinon qu'Aglatidas luy avoit fait donner le Gouvernement de la province des Arisantins, qu'il avoit tant souhaitté : comment est-il possible, luy dit-il, que vous raisonniez d'une façon si opposée à la mienne ? Et quoy, respondit Otane, ne paroit-il pas clairement qu'Amestris a escrit en secret à Aglatidas, que je desirois fort ce Gouvernement, et que ce seroit peut-estre une bonne voye pour nous remettre bien ensemble, et pour leur donner la liberté de se voir, s'il pouvoit me le faire obtenir ? Point du tout, interrompit Artemon, et je soustiens au contraire, qu'Amestris vous connoissant comme elle fait, n'aura jamais esté capable de croire qu'une Couronne, si Aglatidas vous la pouvoit donner, vous pûst obliger à souffrir qu'il la vist, ny qu'il vous visitast. Ainsi je conclus qu'Amestris n'a point de part à la chose et que si Aglatidas l'a faite, il l'a faite par generosité toute pure, et parce qu'il ne vous hait pas, comme vous le haïssez. Vous avez une si grande disposition à excuser tousjours Amestris, luy dit-il fort en colere, que je pense 
<pb id="page_2368" n="V04-P281"/>qu'il est peu de crimes dont vous ne la voulussiez absoudre sans punition, si elle les avoit commis. Il est vray, reprit Artemon, que je suis fort persuadé de sa vertu : et tres vray encore, que je crois que c'est entreprendre sur l'authorité des Dieux, que de vouloir punir des crimes qui se passent dans le fond du coeur, supposé mesme qu'ils y soient : et que par consequent eux seuls peuvent bien cognoistre. Quoy qu'il en soit, dit Otane, je ne veux point accepter une chose qu'un homme que je voudrois avoir poignardé m'a fait donner. Comment, interrompit Artemon extrémement surpris, apres avoir reçeu les complimens de toute une grande Ville, qui s'est venu réjoüir avecques vous, vous refuserez ce Gouvernement que vous avez accepté ? Ouy, dit-il ; je le refuseray : et je rens graces aux Dieux, de ce que je ne devois escrire que demain à Ciaxare, pour le remercier de ce beau present. Mais que direz vous à tous ceux qui vous sont venus voir, quand vous leur rendrez leur visite ? interrompit Artemon. Je ne leur en rendray point, dit-il ; et si quelqu'un me rencontre, et me presse de luy dire mes raisons, je luy aprendray que je ne puis pas souffrir qu'Amestris aime encore Aglatidas : et ait une intelligence avecques luy : que je suis trop genereux, pour recevoir un bien-fait de mon ennemy : et pour endurer qu'il triomphe du coeur d'Amestris, qui ne doit estre qu'à moy. Mais, luy dit Artemon, ne craignez vous point que Ciaxare et Cyrus ne s'offencent, de voir que vous refuserez une chose comme celle là ? je ne crains rien tant, luy respondit-il, que d'estre obligé par Aglatidas : mais que dis-je obligé ? reprit-il, disons plustost outragé. En effet quelle injure plus grande pouvoit il me faire que celle 
<pb id="page_2369" n="V04-P282"/>là ? S'il avoit encore escrit à Amestris ? qu'il luy eust donné des Pierreries ; et qu'elle de son costé luy eust respondu ; et luy eust envoyé son Portrait : du moins n'y auroit-il qu'un petit nombre de personnes qui sçauroient la chose. Mais en l'affaire dont il s'agit, tout un grand Royaume sçaura, qu'Aglatidas qui n'a point de Gouvernement, au lieu de demander celuy là pour luy, l'a demandé pour un homme qu'il hait il y a longtemps ; et qui a espousé une personne qu'il aimoit, et qu'il aime encore. Ne faut-il donc pas conclurre apres cela, qu'il a voulu faire dire à tout le monde, qu'il recompense le Mary, des faveurs qu'il reçoit de la Femme ? Mais je donneray bien ordre que l'on ne me puisse pas accuser de preferer l'ambition à l'honneur. Croyez moy, luy dit Artemon, que vous hazarderez bien plus vostre reputation, en refusant ce Gouvernement, qu'en l'acceptant : Quand cela seroit, reprit-il avec une fureur extréme, j'aimerois encore mieux perdre mon honneur, que de recevoir un bien-fait d'Aglatidas. Lors que les presens de nos ennemis, respondit Artemon, peuvent nous empoisonner, je croy qu'il est bon de ne les accepter pas, et qu'il est mesme genereux d'aimer plustost à obliger son ennemy que d'en estre obligé : Mais comme le bien-fait d'Aglatidas n'est pas de cette nature, et que vous ne pouvez le refuser de la main du Roy sans vous ruiner aupres de luy, et sans forcer tout le monde à se moquer de vous ; je pense, dis-je, qu'il ne faut pas escouter la passion qui vous possede, et qu'il la faut vaincre. Pardonnez moy Otane si je vous parle si franchement : mais je remarque un si grand déreglement en vostre raison, 
<pb id="page_2370" n="V04-P283"/>que je crois y estre obligé. Si ce n'estoit que je voy que vous n'estes pas jaloux d'Aglatidas (repliqua Otane avec un sous-rire forcé) je vous croirois amoureux d'Amestris : Quand vous le croiriez, reprit Artemon, je n'en serois pas si estonné que de ce que vous voulez faire : car je vous advouë, que je ne comprens pas vostre dessein. Je veux, luy dit-il, me mettre en estat de faire cognoistre à toute la Medie, que je ne contribuë rien à la folie d'Amestris : Ha Otane, s'écria Artemon, ne craignez pas que l'on vous soupçonne jamais d'une pareille chose : vous y avez donné si bon ordre, que ce malheur n'a garde de vous arriver. Je l'y donneray bien encore meilleur, reprit-il. Il ne sera pas aisé, repliqua Artemon ; Vous le sçaurez pourtant bien-tost, répondit Otane, et devant qu'il soit peu, vous advoüerez que l'honneur m'est plus cher que toutes choses. Artemon craignant qu'il n'eust quelque mauvais dessein caché contre Amestris ; luy parla moins fortement qu'il n'avoit fait : mais Otane ne voulut plus luy rien dire ; et il fut contraint de le quitter, parce qu'il estoit fort tard. A peine fut-il sorty, qu'Otane fut trouver Amestris, à qui il dit tout ce que la jalousie, la rage et la fureur peuvent faire dire, sans qu'elle luy respondist une seule parole avec aigreur, et sans qu'elle sçeust mesme la cause de sa colere. Car comme il estoit persuadé qu'elle sçavoit bien qu'Aglatidas luy avoit fait donner ce Gouvernement, il luy parloit en des termes si obscurs et si embroüillez, qu'elle ne comprenoit rien ny à ses injures, ny à ses reproches. Apres avoir employé tout le soir à persecuter Amestris, il sortit de son Apartement et passa au sien : où il ne voulut estre suivy par 
<pb id="page_2371" n="V04-P284"/>aucun de ses gens que par Dinocrate : de qui la lasche complaisance, l'avoit admirablement bien mis dans son esprit. Il n'y fut pas plustost, qu'il l'envoya donner ordre que l'on tinst ses chevaux prests à partir à la pointe du jour : et en effet apres avoir passe la nuict dans des agitations inconcevables, à ce qu'il a conté depuis, dés que le jour parut il monta à cheval sans revoir Amestris, et s'en alla à la campagne, pour esviter la rencontre du monde, n'estant pas encore bien resolu de ce qu'il vouloit dire : car pour ce qu'il vouloit faire, cela n'estoit pas douteux : et il auroit plustost choisi la mort, que d'accepter ce qu'Aglatidas avoit obtenu pour luy. Cependant l'absence d'Otane donnant un peu plus de liberté à Amestris, parce que tous ses espions ne luy estoient pas fidelles, elle vit Menaste pour se consoler : et elle vit aussi Artemon, qui luy apprit la cause de la fureur de son Mary. Mais lors qu'elle fut seule avec sa chere Menaste, elle luy advoüa que quoy que la colere d'Otane j'affligeast extrémement, et qu'elle fust au desespoir d'apprendre la bizarre resolution qu'il prenoit de refuser ce Gouvernement que tout le monde sçavoit qu'il avoit tant souhaité : neantmoins elle avoit quelque plaisir à penser, qu'Aglatidas l'aimoit encore assez pour avoir esté capable à sa consideration, de servir Otane qu'il avoit tousjours haï. Pour moy, disoit Menaste, je ne puis que je n'admire cette diversité d'evenemens, qu'une mesme passion cause : car enfin c'est parce qu'Aglatidas vous aime, qu'il oblige Otane qu'il n'aime pas : et c'est aussi parce qu'Otane vous aime, qu'il ne peut souffrir qu'Aglatidas le serve. Ha Menaste s'écria 
<pb id="page_2372" n="V04-P285"/>Amestris, les sentimens qu'Otane a pour moy, ne se peuvent nommer amour : et je suis persuadée que l'on s'abuse, lors que l'on dit que l'amour et la jalousie sont inseparables. Je croy qu'elles se suivent : mais je ne pense pas qu'elles puissent regner ensemble dans un coeur. Cependant, disoit-elle encore, n'admirez vous point mon malheur ? Aglatidas croit sans doute m'avoir sensiblement obligée : et s'imagine, à mon avis, qu'Otane estant satisfait, il en sera moins chagrin pour moy : et tout au contraire, il redouble ma persecution sans y penser. De plus, peut-on estre plus innocente que je le suis ? Vous sçavez Menaste, que depuis la Lettre que je receus par vous, et où je ne respondis point, l'en et y refusé plusieurs autres : et que si je me suis souvenuë d'Aglatidas, ç'a esté malgré moy, et seulement en parlant avecques vous, ou en m'entretenant moy mesme : toutefois on diroit que les Dieux me veulent punir de quelque grand crime. Vous n'estes pas aussi autant innocente que vous le croyez estre, reprit Menaste, car enfin pourquoy avez vous épousé Otane ? et estoit il juste que vous employassiez ce grand et merveilleux esprit que les Dieux vous ont donné, à inventer une si bizarre maniere de punir Aglatidas, et de vous justifier aupres de luy ? Ne parlons plus du passé, respondit elle en soûpirant, et songeons seulement au present et à l'advenir. J'y voy tant de choses fascheuses pour vous, reprit Menaste, que vous me devez pardonner si je vous parle plustost de ce qui n'est plus, que de ce qui est, ou de ce qui peut estre : car pour moy j'avouë que je ne conçoy point du tout, ny ce qu'Otane fera, ny ce que vous ferez. En mon particulier, 
<pb id="page_2373" n="V04-P286"/>dit Amestris, je ne sçay point d'autre resolution à prendre, que de me remettre absolument à la conduite des Dieux sans murmurer contre leur volonté : et de me preparer à une persecution eternelle : car de vouloir entreprendre de chasser la jalousie du coeur d'Otane, il y auroit de la folie d'y penser ; puisque tout ce que j'ay fait severe icy ne l'a pû faire. Voila donc, Seigneur, ce que disoit Amestris, durant que toute la Ville estoit en peine du prompt depart d'Otane, et en cherchoit la raison sans la pouvoir trouver. Mais peu de jours apres, la chose ne fut que trop divulguée : parce que comme la nouvelle qu'il estoit gouverneur de la province des Arisantins, estoit allée aussi promptement en ce Païs-là qu'elle estoit venue à Ecbatane ; il y vint des Deputez des principales Villes de son Gouvernement croyant l'y trouver : qui aprenant qu'il estoit aux champs, y furent pour s'aquiter de leur commission. Mais il ne les voulut pas recevoir ; leur faisant dire qu'il n'acceptoit pas ce qu'on luy avoit donné. Diverses personnes de qualité de cette mesme province luy escrivirent aussi, sans qu'il leur fist response : de sorte que ces Deputez estrangement surpris de ce procedé, repassant par Ecbatane, s'en pleignirent, et en demanderent la cause, sans que personne la leur pûst dire. Neantmoins on la sceut bien-tost : car Dinocrate l'ayant fait sçavoir à Anatise, Anatise apres l'apprit à toute la Ville : adjoustant malicieusement beaucoup de choses à la verité, afin de faire croire qu'Amestris n'estoit pas aussi innocente qu'on la disoit : neantmoins quoy qu'elle pûst dire on ne la creut pas. Cependant Otane qui jusques là n'avoit passé que pour un jaloux fort bizarre, commença d'estre regardé 
<pb id="page_2374" n="V04-P287"/>comme un homme qui avoit absolument perdu la raison : et s'il eust esté permis de voir Amestris, tout le monde eust esté s'affliger avec elle, ou luy conseiller d'abandonner Otane. Mais ceux à qui il avoit confié la porte de sa maison, n'y laissoient entrer qui que ce fust ; non seulement parce qu'il le vouloit ainsi, mais encore parce qu'Amestris le souhaitoit : se contentant d'avoir la liberté de voir Artemou et Menaste, cette derniere entrant par une porte du jardin, sans qu'on le sceust. Pour Otane, il estoit dans un chagrin inconcevable : car comme il avoit de l'esprit, il jugeoit bien, malgré toute sa jalousie et toute sa fureur, que ce qu'il faisoit paroistroit fort estrange à tout le monde : et qu'il ne pouvoit s'en justifier, qu'en disant des mensonges contre Amestris. Il ne pouvoit durer dans la solitude où il estoit, il ne pouvoit non plus se resoudre à retourner à Ecbatane ; ne sçachant pas trop bien ce qu'il pourroit dire à tous ceux qui s'estoient allé réjoüir avecques luy, et dont il avoit receu les complimens. Il estoit donc accablé de toutes parts : mais parmy tant de pensées differentes, l'image d'Aglatidas ne l'abandonnoit point : et quand il s'imaginoit qu'Amestris luy avoit sans doute de l'obligation de ce qu'il avoit fait pour luy, il en estoit enragé : du moins témoigna t'il avoir tous ces sentimens, en parlant à Artemon qui le fut voir, pour tascher de le ramener à la raison. Cependant Tharpis qui croyoit effectivement, qu'il y avoit quelque justice à tourmenter un homme qui tourmentoit injustement une des plus vertueuses et des plus belles Personnes de la Terre : et qui d'ailleurs, comme je l'ay desja dit, ne haïssoit pas à se divertir aux despens d'autruy ; fit semblant d'avoit 
<pb id="page_2375" n="V04-P288"/>receu une Lettre de l'Armée, par laquelle on luy mandoit que Ciaxare et vous, estiez si irritez de ce qu'Otane avoit refusé le Gouvernement qu'on luy avoit voulu donner, que l'on ne croyoit pas qu'il pûst faire sa paix aisément. Or comme les nouvelles fâcheuses à quelqu'un s'épandent toujours plus promptement que les autres, toute la Ville en vingt-quatre heures ne fut remplie que de celle-là : que l'on disoit avoir esté confirmée par quatre ou cinq Lettres, quoy qu'il n'en fust venu aucune. Si bien que par les espions qu'Otane avoit dans la Ville, il en fut bien-tost adverty : ce qui augmenta ses inquietudes à tel point, qu'il n'estoit pas maistre de luy mesme. Car comme on sçavoit alors à Ecbatane vostre veritable condition, la faveur d'Aglatidas aupres de vous, luy devint plus redoutable, et redoubla son chagrin. En ce mesme temps on sceut avec certitude que les affaires d'Armenie ne s'accommodoient pas : et qu'asseurément Ciaxare alloit porter la guerre en ce Païs là. De sorte que poussé par un sentiment de rage, de desespoir, de vangeance, et de jalousie tout ensemble ; il forma le dessein de s'aller jetter dans le Party du Roy d'Armenie, quoy qu'il vist assez que c'estoit asseurément perdre tout son bien : se flattant de l'esperance de pouvoir rencontrer Aglatidas en quelque occasion ; sçachant assez qu'il estoit aisé de le trouver à la guerre, pourveû qu'on le cherchast aux endroits les plus dangereux. Ce dessein estant pris, sans le communiquer à personne, il envoya querir Amestris : qui contre l'advis de Menaste luy obeït. Artemon qui estoit revenu à Ecbatane, sçachant la chose, ne voulut du moins pas la laisser aller seule, et l'accompagna malgré qu'elle en eust, 
<pb id="page_2376" n="V04-P289"/>Comme ils approcherent du lieu ou ils alloient, ils aperceurent Dinocrate, qui estoit arresté à cheval au pied d'un arbre : qui dés qu'il les eut veus s'en alla à toute bride vers le Chasteau où estoit son Maistre. Ce bizarre procedé surprit un peu Amestris et Artemon, qui ne pouvoient deviner ce que cela vouloit dire : Mais ils furent bien plus estonnez, lors qu'estant arrivez à ce Chasteau ; ils apprirent que Dinocrate n'avoit pas eu plutost adverty Otane, qu'Amestris alloit arriver ; qu'il estoit monté à chenal, suivy de trois ou quatre des siens : et qu'il estoit sorty par une porte opposée à celle par où Amestris devoit entrer ; laissant seulement une Lettre entre les mains du Capitaine de ce Chasteau, pour luy rendre. Il ne la luy eut pas plustost donnée, que l'ouvrant elle y leut ces paroles.
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<q>OTANE A L'INDIGNE AMESTRIS.</q>
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<q>Je parts pour aller cacher la honte dont vous m'avez couvert : et c'est pour cela que je vais parmy des gens qui ne me connoissent pas, et qui ne vous connoissent point. Mats je parts principalement pour aller tüer Aglatidas, si 
<pb id="page_2377" n="V04-P290"/>je le puis rencontrer comme je l'espere. Si j'aprens que vous ayez receu la nouvelle de sa mort sans larmes, je reviendray, et je vous pardonneray peut-estre, l'amour que vous aurez eu pour luy durant sa vie, pourveu que sa mort vous ait esté indifferente. Cependant demeurez dans ce Chasteau ; obeïssez à celuy qui y commande en mon absence et n'y voyez qui que ce soit : si vous ne voulez que je revienne pour vous punir en vostre propre personne, de tous les maux que vous m'avez faits, et de tous ceux que vous me faites.</q>
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<q>OTANE.</q>
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Je vous laisse à juger combien cette Lettre affligea Amestris : qui l'ayant fait lire à Artemon, le conjura d'aller apres Otane : et en effet quoy que ce Capitaine du Chasteau pûst dire, Artemon y fut à l'instant mesme. Mais soit qu'Otane, qui avoit prés d'une heure d'avantage, fust desja trop loing pour le pouvoir rejoindre, ou qu'il prist une route differente de la sienne, il ne le rencontra pas : et il revint aupres d'Amestris qu'il trouva toute en larmes. Elle ne sçavoit si effectivement Otane estoit party : elle ne sçavoit s'il estoit allé pour tüer Aglatidas, comme il je disoit dans sa Lettre ; ou s'il ne s'estoit point seulement, caché, pour voir comment elle agiroit en son absence. Mais apres, a noir receu cette Lettre, ils comprirent bien par le commencement, qu'il n'alloit pas à l'Armée de Ciaxare ; puis qu'il n'auroit pas esté en ce lieu-là parmy des personnes inconnuës. De sorte qu'apres y avoir bien resvé l'un et l'autre, ils trouverent la 
<pb id="page_2378" n="V04-P291"/>verité : et Artemon creut qu'Otane s'en alloit en Armenie, se jetter parmy les ennemis du Roy. Cependant Amestris luy dit, que pour commencer d'obeïr à son Mary, il faloit qu'il s'en retournast : il fit tout ce qu'il pût, pour l'obliger à souffrir qu'il la remenast à Ecbatane : mais outre que elle ne le voulut pas, il est encore vray qu'il ne l'eust pas pû faire : car celuy qu'Otane avoit mis dans ce Chasteau, estoit un homme opiniastre et absolu, qui ne l'eust pas enduré. Neantmoins la douceur d'Amestris obtint enfin de luy comme une grace singuliere, que Menaste la pourroit venir voir : ainsi voyla Amestris, apres qu'Artemon fut : party, dans une solitude affreuse ; principalement parce qu'elle n'avoit point de terme limité. Ses Parens luy firent offrir à diverses fois de l'enlever de là, malgré la resistance de celuy qui la gardoit, si elle y vouloit consentir, mais elle ne le voulut jamais : non pas tant à mon advis pour obeïr à Otane, à qui elle ne devoit pas sans doute une pareille obeïssance : que pour suivre son humeur, qui faisoit qu'elle ne pouvoit plus souffrir le monde, sans se contraindre extrémement. A quelque temps de là, elle fut fort consolée d'aprendre de certitude qu'Otane estoit en Armenie : car de cette façon elle craignit moins pour la vie d'Aglatidas : s'imaginant qu'il ne luy seroit pas si aisé qu'il pensoit, de trouver au milieu d'un combat celuy qu'il alloit chercher, dans une armée de cent mille hommes.
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<div2 id="page_CYRUS040204" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mort présumée d'Otane et retour d'Aglatidas">
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Voila donc, Seigneur, de quelle sorte vescut Amestris, pendant la guerre d'Armenie : et jusques à la nouvelle qui s'espandit en Medie qu'Otane estoit mort. Elle y fut mandée avec tant de circonstances, que personne n'eut peur de s'en resjoüir ouvertement : 
<pb id="page_2379" n="V04-P292"/>car en mon particulier, ayant escrit à plusieurs de mes Amis que je l'avois veû mort de mes propres yeux, tout le monde en tesmoigna de la joye pour l'amour d'Amestris. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que la Personne de toute la Terre qui devoit estre la plus aise de la mort d'Otane, fut celle qui l'aprit avec le plus de retenuë car on ne vit jamais sur le visage d'Amestris un mouvement que l'on pust croire estre une marque d'une grande joye interieure. Comme elle ne pouvoit pas estre fort affligée, elle ne le paroissoit pas aussi : mais sans estre ny fort gaye ny fort triste, elle faisoit voir par sa moderation, la sagesse de son esprit, et la generosité de son ame : et quand Menaste luy demandoit d'où venoit qu'elle ne sentoit pas avec plus de plaisir la liberté dont elle alloit joüir ? elle disoit que c'estoit parce qu'il luy demeuroit quelque scrupule en l'esprit : et qu'elle craignoit que les mauvais traitemens qu'Otane luy avoit faits, ne fussent la cause pour laquelle les Dieux avoient accourcy sa vie. A quelques jours de là, les gens d'Otane revinrent, à la reserve de Dinocrate, qu'ils dirent qui estoit demeuré malade en Armenie, et qui confirmerent la nouvelle de sa perte. Cependant le Capitaine du Chasteau où estoit Amestris, au lieu de luy commander comme il faisoit auparavant, luy obeït dés qu'il sçeut la mort d'Otane : et comme il n'avoit pas usé envers elle de beaucoup de severité, elle le traita aussi avec beaucoup de douceur. Peu de jours apres, tous ses Parens et toutes ses Amies furent la requerir, et la ramenèrent à Ecbatane : où elle vescut avec toute la retenuë qu'elle eust pû avoir, quand Otane n'eust pas esté bizarre et extravagant comme 
<pb id="page_2380" n="V04-P293"/>il l'avoit esté. Neantmoins comme le deüil n'est pas long en Medie, et qu'Amestris n'avoit jamais esté plus belle qu'elle estoit alors, et qu'elle est encore : il y eut plusieurs personnes de qui les sentimens passionnez se descouvrirent bientost pour elle, par les soings qu'ils luy rendirent : et Tharpis entre les autres, qui durant qu'Otane estoit jaloux, croyoit n'avoir aporté soing à voir Amestris, et à la suivre en tous lieux, que pour augmenter sa jalousie, se trouva estre effectivement amoureux d'elle. Artemon de son costé, qui avoit tousjours creû que la compassion qu'il avoit des malheurs d'Amestris, estoit la seule cause de l'empressement qu'il apportoit à la voir et à la servir ; s'aperçeut aussi qu'il l'aimoit d'une amitié un peu plus tendre qu'il ne croyoit : de sorte qu'Amestris en perdant un Mary, gagna plusieurs Amants. Et ce qu'il y eut de rare en cette advanture, fut qu'Anatise toute seule, fut sensiblement affligée de la mort d'Otane : mais si affligée que tout le monde s'en aperçeut. Comme on le dit à Amestris, et qu'elle en parloit avec sa chere Menaste, cette Fille, apres y avoir bien pensé, en imagina la veritable cause : qui estoit qu'elle craignoit que la mort d'Otane ne renoüast l'amitié d'Amestris et d'Aglatidas s'il revenoit à Ecbatane. Elle rougit à ce discours ; et cherchant, à mon advis, à faire que son Amie la contredist ; l'ambition et l'absence, reprit elle, auront sans doute si bien guery Aglatidas de la passion qu'il avoit pour moy, que l'inquiétude d'Anatise se trouvera fort mal fondée : joint que quand mesme cela ne seroit pas ; je trouve la liberté si douce, que j'aurois quelque peine à me resoudre de la perdre. Si vous parliez ainsi à quelque Amie d'Anatise, reprit 
<pb id="page_2381" n="V04-P294"/>Menaste en riant, je trouverois que ce seroit parler avec beaucoup de prudence : mais parlant à moy, me dire que l'absence et l'ambition auront guery Aglatidas : luy qui pouvant demander des Gouvernemens pour luy mesme, les a demandez pour les donner à celuy que vous aviez épousé : et luy enfin qui vous a aimée, lors qu'il vous devoit haït ; qu'il vous croyoit Infidelle, et qu'il estoit éloigné de vous : ha non, Amestris : je ne le sçaurois souffrir : et moins encore que vous adjoustiez que quand cela ne seroit pas, vous auriez peine à le preferer à la liberté. Parlez Amestris, parlez : pensez vous ce que vous dites, ou ne le pensez vous pas ? et dites moy ingenument si vous seriez bien aise qu'Aglatidas revenant icy, allast servir Anatise devant vos yeux. Ha ! pour Anatise ; reprit Amestris, j'advoüe que j'aurois beaucoup de peine à le souffrir : et de qui donc l'endureriez vous ? luy dit Menaste en sous-riant. mauvaise personne, luy repliqua Amestris, pour quoy me persecutez vous si cruellement ? et pour quoy me forcez vous à vous dire en rougissant, qu'il n'y a que la gloire que je puisse souffrir qu'Aglatidas aime plus que moy : encore ne scay-je, adjousta Menaste, si vous ne voulez pas qu'il l'aime en partie pour l'amour de vous. Cependant vous parlez avec autant d'indifference, que si Aglatidas estoit Otane. Ne parlons plus d'Otane, luy dit Amestris, et laissons le jouïr apres sa mort du repos qu'il n'a pu trouver durant sa vie. Et puis, adjousta t'elle en sous-riant à demy, ne songez vous point que non seulement la jalousie d'Otane a fait mon plus grand suplice, mais encore que celle d'Aglatidas m'a estrangement tourmentée ? et qu'ainsi il y auroit beaucoup de prudence, à ne s'exposer point une seconde fois, à un semblable 
<pb id="page_2382" n="V04-P295"/>malheur. Vous l'éviterez bien plus aisément, repliqua malicieusement Menaste, en ne souffrant plus que Megabise vous entretienne, s'il revient jamais icy : et en ne gardant plus dans vostre coeur, les sujets de pleinte que vous penserez avoir l'un contre l'autre. Car je vous aprens qu'en amour un despit caché, quelque petit qu'il puisse estre en son commencement, est capable de faire à la fin une grande querelle : c'est pourquoy preparez vous à croire mon conseil ; et sans aprehender la jalousie d'Aglatidas, songez seulement à recevoir son amour sans ingratitude : car je suis assurée que sa fidélité l'en a rendu digne. Voila donc, Seigneur, l'estat où estoient les choses : Tharpis et Artemon estoient amoureux d'Amestris, et Anatise en estoit jalouse : car effectivement depuis la nouvelle de la mort d'Otane, elle eut tousjours des espions, pour observer ce que faisoit Amestris, afin de descouvrir si elle avoit encore quelque intelligence avec Aglatidas. Mais y ayant eu alors quelque remuëment en Medie, dont mon Frere porta la nouvelle à Ciaxare, vous eustes la bonté, comme vous le sçavez, de choisir plustost Aglatidas qu'un autre pour y envoyer : et vous obtinstes la chose du Roy. De vous dépeindre. Seigneur, les impatiences d'Aglatidas pendant ce voyage, il ne me seroit pas aisé : je suis pourtant obligé de vous dire, que quoy qu'il allast revoir Amestris, et Amestris en liberté, il ne laissa pas de me tesmoigner cent et cent fois, qu'il partageoit avecques moy le desplaisir que j'avois de m'esloigner de vous : et le glorieux Nom de Cyrus enfin, et celuy d'Amestris, furent les seuls qu'il prononça, pendant tout le chemin que nous fismes. Par bon-heur pour 
<pb id="page_2383" n="V04-P296"/>luy, les choses s'estoient un peu calmées à Ecbatane, quelques jours devant que nous y arrivassions : de plus, comme il y estoit allé avec un pouvoir absolu : on ne sçeut pas plustost qu'il devoit arriver, que l'on vint au devant de luy, et que l'on se resolut d'obeïr : De sorte qu'il entra dans Ecbatane comme en Triomphe. Cependant Artemon, Tharpis, et Anatise, estoient bien fâchez de son retour : mais pour Amestris elle en fut si esmuë, qu'elle ne pût bien determiner quels estoient les mouvemens de son coeur. Dés qu'Aglatidas fut arrivé, ne pouvant pas se dégager de ceux qui l'environnoient, et qui l'entretenoient des affaires publiques ; il me pria d'aller chez Menaste, la suplier de prendre les ordres d'Amestris, et de sçavoir d'elle comment elle vouloit qu'il vescust : lors que l'embarras où, il estoit, luy permettroit d'avoir quelques momens dont il pust disposer. Mais Menaste qui connoissoit l'humeur modeste de son Amie, me dit qu'Aglatidas devoit luy faire sa premiere visite simplement comme à une personne de sa condition, sans s'en empresser : que si toutefois il vouloit l'advertir du jour qu'il iroit chez Amestris, elle feroit en sorte, pourveu qu'il y allast de bonne heure, que la chose seroit conduitte avec tant d'adresse, qu'il y auroit peu de monde quand il y arriveroit. Ce temps parut si long à Aglatidas, qu'il ne pût jamais s'empescher d'escrire ce jour là deux Billets à Menaste, malgré toutes ses affaires, et de l'aller voit le soir : car comme elle estoit sa Parente, il vivoit avec plus de liberté avec elle qu'avec une autre. Jamais il ne pensa la quitter, tant il prenoit de plaisir à l'entretenir de sa chere Amestris : mais enfin apres avoir donné deux jours tours entiers au service du 
<pb id="page_2384" n="V04-P297"/>Roy, ayant une impatience estrange de revoir cette belle Personne, il fut à un Temple, où il avoit sçeu par Menaste qu'elle alloit d'ordinaire ? toutesfois Amestris n'y fut point ce jour là, n'osant pas se fier assez à elle mesme, pour vouloir que la premiere entre-veuë d'Aglatidas et d'elle, se fist devant tant de monde : n'ignorant pas, que veû les choses passées, on l'observeroit estrangement. Si bien qu'Aglatidas estant trompé de l'esperance qu'il avoit euë, au lieu d'y voir Amestris y vit Anatise : qui y avoit esté exprés, afin de sçavoir si Amestris et Aglatidas se trouveroient en ce lieu là. Cette rencontre luy donna de la confusion : sçachant bien qu'en quelque sorte il avoit offencé cette personne : mais comme sa veuë luy avoit esté funeste la derniere fois, puis qu'elle avoit esté cause de la jalousie d'Amestris, et de la bizarre resolution qu'elle avoit prise en suitte ; il sortit de ce Temple, faisant semblant de ne l'avoir pas connuë, ce qui la pensa desesperer. Cependant l'heure où il devoit aller chez Amestris estant arrivée, il y fut : mais avec un battement de coeur estrange. Comme le deüil des Veusves n'est que de quarante jours a Ecbatane, Amestris ne le portoit desja plus quand nous y arrivasmes. neantmoins quoy qu'elle eust bien voulu n'estre pas negligée en renvoyant Aglatidas ; elle ne voulut toutesfois pas se parer en cette rencontre : et elle prit un milieu entre les deux, où sans dérober rien à sa beauté, elle estoit pourtant avec autant de modestie en son habillement, qu'elle en avoit dans l'humeur. Menaste estoit seule auprès d'elle, lors qu'Aglatidas et moy y fusmes : car elle avoit voulu que j'y fusse, de peur qu'Amestris ne la grondast, si elle aprenoit qu'elle luy eust conseillé d'y aller sans 
<pb id="page_2385" n="V04-P298"/>compagnie. Mais comme Amestris sçavoit bien que je n'ignorois pas tout ce qui s'estoit passé entre eux, ma presence n'eust rien changé à cette entre-veuë, s'il ne s'y fust trouvé que moy. Cependant, Seigneur, elle se fit d'une maniere si extraordinaire à mon gré ; que l'en fus surpris : car au lieu de ces grands tesmoignages de joye, que l'on voit sur le visage de ceux qui s'aiment, et qui apres de grands malheurs et une longue absence, ont le plaisir de se revoir : comme Amestris vouloit cacher une partie de sa satisfaction à Aglatidas, elle luy parut d'abord si serieuse, que toute la sienne disparut de ses yeux : et son coeur se troubla de telle façon, qu'il ne put qu'à peine luy dire quelques paroles de simple civilité. Ce qui l'embarrassoit le plus, estoit qu'en entrant chez elle, nous avions trouvé une Dame qui y venoit comme nous : si bien qu'Aglatidas ne sçavoit quel compliment faire à Amestris : et Amestris non plus ne sçavoit pas trop bien que luy respondre. De luy dire qu'il prenoit part à la perte qu'elle avoit faite, elle estoit si petite qu'il n'y avoit point d'aparence de l'en consoler, et la chose eust sans doute semblé ridicule : de luy dire aussi, qu'il s'en resjoüissoit, elle s'en seroit offencée : de ne luy rien dire du tout, cela eust esté hors de bien-seance : ainsi Aglatidas ne fut pas en une petite peine ; et je ne sçay pas trop bien comment il se tira de ce premier compliment : parce que durant qu'il le fit, je me mis à parler à Menaste, pour luy dire qu'elle n'avoit pas esté aussi adroite qu'elle nous l'avoit promis, puis que cette Dame estoit venuë nous importuner. En effet tant qu'elle y fut, la conversation fut estrangement contrainte : Aglatidas espera toutefois que quand elle seroit sortie, la froideur d'Amestris 
<pb id="page_2386" n="V04-P299"/>se dissiperoit : Mais apres que sa visite fut achevée, et que nous fusmes en liberté ; voyant qu'elle demeuroit encore dans les mesmes termes, et qu'il ne trouvoit point sur son visage je ne sçay quel air ouvert et obligeant, qu'il avoit esperé d'y rencontrer ; Madame (luy dit-il, lors qu'elle fut revenuë de conduire cette Personne qui venoit de sortir, et qu'il se fut assis auprés d'elle) est-il possible que vous ayez eu autrefois la bonté de me faire voir une douleur si obligeante dans vos yeux lors que je vous quittay, et que vous me refusiez presentement la consolation de m'y faire voir aussi quelques sentimens de joye pour mon retour ? Cette douleur que je vous monstray malgré moy, reprit Amestris en sous-riant, me parut si criminelle, lors que j'y pûs songer avec quelque tranquillité, que j'ay voulu reparer cette faute aujourd'huy. Dites plustost, Madame, interrompit-il, que vous avez voulu de dessein premedité, en faire une contre l'amitié que vous me devez : car enfin, puis que vous me fistes l'honneur de me commander de n'aimer jamais rien que vous, lors que je m'en separay ; je pense qu'il m'est permis de parler ainsi, puis que je vous ay obeï exactement. Ouy, Madame, je vous ay aimée, et je n'ay aimé que vous : et je vous ay si uniquement aimée, que je n'ay pas mesme aimé la gloire, qu'autant qu'il la faloit aimer pour mourir sans vous faire honte, si la fortune l'eust voulu : Car pour la vie, je vous proteste qu'elle m'a esté insuportable, tant que je n'ay pas esté auprés de vous. Cependant apres avoir souffert des maux infinis ; apres, dis-je, avoir senty toutes vos douleurs et toutes les miennes ; apres vous avoir conservé une amour violente sans espoir, et avoir enduré mille et mille 
<pb id="page_2387" n="V04-P300"/>suplices, seulement parce que je vous aime ; lors que vous me voyez revenir, vous me faites voir une indifference dans vos yeux, qui met mon ame à la gehenne ; et qui me donne lieu de craindre qu'elle ne soit dans vostre coeur. Ne croyez pas mes yeux Aglatidas, luy dit-elle, s'ils vous disent que vous me soyez indifferent ; purs qu'il est vray que j'ay tousjours pour vous toute l'estime que je suis obligée d'avoir. Si vous eussiez dit toute l'affection, reprit Aglatidas, au lieu de dire toute l'estime, vous m'auriez rendu plus heureux : mais cruelle personne, je pense que vous pretendez ne me tenir point conte de tous mes services, et de toutes mes souffrances : et que vous voulez que je regarde vostre coeur comme une nouvelle conqueste que je dois faire. Aprenez moy du moins si c'est ainsi que vous voulez que j'en use : car je vous advouë que je ne me suis point preparé à vous dire que je vous aime ; et que je n'ay songé qu'à vous demander si vous m'aimez encore ? Mais si je me suis abusé, je veux, Madame, tout ce que vous voulez : et pourveu que vous m'apreniez vostre volonté, vous serez obeïe avec beaucoup d'exactitude. Pendant qu'Aglatidas parloit, et qu'Amestris l'escoutoit attentivement, cette legere froideur qu'elle avoit affecté d'avoir par modestie, se dissipa sans qu'elle s'en aperçeust : de sorte que les veritables sentimens de son coeur se faisant voir dans ses yeux, Aglatidas eut la satisfaction d'y remarquer cette agreable joye qu'il y desiroit. Amestris mesme connoissant parfaitement qu'Aglatidas n'estoit point changé, recommença d'avoir pour luy cette obligeante confiance qui fait toute la douceur de l'amour. Ils se dirent donc toutes leurs douleurs et toutes leurs inquietudes, 
<pb id="page_2388" n="V04-P301"/>depuis qu'ils ne s'estoient veus : et cette conversation qui avoit commencé par une petite querelle, finit par un renouëment d'amitié tres sincere. Comme il arriva du monde, elle fut interrompuë : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que Tharpis estant venu chez Amestris, comme nous y estions encore ; il n'y eut pas esté un quart d'heure, qu'Aglatidas connut qu'il estoit amoureux d'elle, et en parla à Menaste : qui s'estonnant de ce prodige, luy dit en raillant qu'il prist bien garde de n'en estre pas jaloux comme il l'avoit esté de Megabise. Mauvaise Parente, luy respondit-il, pourquoy raillez-vous d'une chose qui a fait tout le suplice de ma vie ? c'est pour vous empescher d'y retomber, luy dit-elle. Cependant nostre visite n'estant desja que trop longue, je fis signe à Aglatidas. qu'il faloit sortir, et nous sortismes en effet : mais comme il en avoit une d'obligation à faire chez une de ses Tantes, il me laissa et fut s'acquiter de ce devoir. Pour son malheur, il y trouva Anatise : ce qui le fascha si fort, qu'il pensa sortir de la Chambre. Toutesfois ayant desja esté veu, et devant beaucoup de respect à la Personne. qu'il alloit visiter, et qui s'estoit desja levée pour le salüer ; il s'advança, et fit son compliment en des termes qui se sentoient un peu du desordre de son ame. Il salüa pourtant Anatise fort civilement : mais avec tant de marques de confusion sur le visage, qu'il n'osoit presques la regarder. Car outre qu'il se trouvoit un peu embarrassé, de se voir si prés d'une Personne qui pouvoit luy faire quelques reproches avecques raison : il estoit encore dans l'apprehension qu'Amestris, si elle sçavoit cette rencontre, n'allast s'imaginer qu'il eust cherché à voir Anatise. De sorte que se resolvant 
<pb id="page_2389" n="V04-P302"/>à faire sa visite fort courte, il dit d'abord à la personne chez qui il estoit, que cette visite ne se devoit pas conter : que ce n'estoit que pour venir simplement sçavoir de sa santé, qu'il venoit la voir ce jour là, et pour luy rendre ses premiers devoirs. Mais justement comme il achevoit ces paroles, quelqu'un estant venu demander à parler à sa Tante pour une affaire d'importance, mon neveu, luy dit elle, vous n'estes pas si pressé, que vous ne me faciez bien la grace d'entretenir un quart d'heure cette belle Personne, dit-elle en luy monstrant Anatise, durant que j'entreray dans mon Cabinet, pour y achever une affaire que je ne puis remettre à une autre fois. Anatise qui fut ravie de cette occasion, n'offrit point de s'en aller : au contraire, elle pria cette Dame de ne se haster pas, et d'achever à loisir toutes tes affaires. Aglatidas desesperé de cette fâcheuse avanture, et n'ayant toutesfois pas la force de faire une incivilité ouvertement ; voulut dire quelques mauvaises raisons, ou pour obliger Anatise à s'en aller, ou pour s'en aller luy mesme : mais la Maistresse du Logis sans y respondre, le laissa avec Anatise, sans autre compagnie que celle d'une Fille qui la servoit, et qui estoit à l'autre costé de la Chambre. Il vous est aisé de juger, Seigneur, combien Aglatidas se trouva alors embarrassé : aussi fut-il quelque temps sans parler non plus qu'Anatise ; qui voulut voir ce qu'il luy diroit, auparavant qu'elle luy parlast. Toutesfois Aglatidas ayant creu qu'il luy seroit avantageux de n'irriter pas davantage l'esprit de cette Fille par une incivilé trop grande ; il se resolut de luy faire quelques excuses : et de la preparer à ne trouver pas estrange s'il la fuyoit en tous lieux, et s'il ne l'entretenoit 
<pb id="page_2390" n="V04-P303"/>plus. Mais comme il fut un peu long à se determiner, Anatise enfin rompit le silence la premiere. Advoüez la verité, Aglatidas, luy dit-elle, vous ne sçaviez pas que je fusse icy, quand vous y estes entré. Il eut certain, luy respondit-il, que si je l'eusse sçeu, j'aurois eu ce respect pour vous de ne vous forcer pas à voir un homme que raisonnablement vous devez haïr : quoy qu'à parler avecques verité, il n'ait jamais eu dessein de vous outrager. Pour pouvoir bien juger de vostre crime, luy repartit-elle, il faudroit que vous eussiez la sincerité de me l'advoüer tel qu'il est, sans déguisement aucun : car il est certain que je n'ay pas encore bien pu déterminer dans mon esprit, quels doivent estre les sentimens que je dois avoir pour vous. Parlez donc, je vous en conjure, luy dit-elle, mais parlez sincerement : quand vous vous attachastes à me voir plus qu'aucune autre, et que par vos soins et par vostre assiduité vous me persuadastes que vous m'aimiez : m'aimiez-vous effectivement, ou n'estoit-ce qu'une feinte pour cacher l'amour que vous aviez tousjours pour Amestris ? car il pourroit estre que vous l'auriez quittée en ce temps là pour moy, et qu'en celuy-cy vous me quitteriez pour elle. Mais il pourroit estre aussi que vous auriez tousjours esté à Amestris ; bien que je ne comprenne pas, par quelle raison vous luy auriez laissé espouser Otane. Quoy qu'il en soit, aprenez-moy la verité toute pure : parce que selon cela, je regleray mes sentimens pour vous. Aglatidas se trouvant fort embarrassé à respondre, craignant qu'Anatise ne cachast quelque malice sous cette curiosité, fut un instant sans parler : mais cette artificieuse Fille le pressant tousjours davantage ; Non non, luy dit- elle, n'essayez point de déguiser la verité ; il 
<pb id="page_2391" n="V04-P304"/>faut que je sçache si vous estes un inconstant ou un fourbe : de peur que je ne vous fasse une injustice, en vous haïssant trop ou trop peu : car je fais une notable difference entre ces deux especes de crimes que vous pouvez avoir commis. Aglatidas tousjours plus embarrassé à luy obeïr, creut pourtant qu'il y avoit moins de danger pour luy, à luy dire la verité toute pure, pour ce qui regardoit simplement ses sentimens. Madame, luy dit-il donc, puis que vous voulez que je vous parle sincerement, je vous advoüeray que je ne fus jamais inconstant : et que j'ay tousjours aimé Amestris plus que moy mesme. De grace (adjousta-t'il, voyant qu'Anatise rougissoit de colere) faites que cette vérité ne vous irrite pas davantage contre moy : car je suis asseuré qu'elle n'a rien d'offençant pour vous ; et je m'assure mesme que vous l'advouerez, si vous voulez vous donner la peine de m'entendre. Je ne pense pas qu'il vous soit si aisé de faire ce que vous dites, repliqua-t'elle, puis qu'il est vray que si vous n'estiez qu'inconstant, je croirois avoir beaucoup moins de sujet de me pleindre de vous que je n'en ay. Je ne vous aurois pourtant pas donné, respondit-il, une si grande marque d'estime, que celle que vous avez receuë de moy : car enfin, Madame, aimant Amestris avec une passion demesurée ; et l'estimant plus que tout le reste de la Terre : croyant dis-je avoit sujet de me pleindre de sa rigueur ; et voulant me guerir, s'il estoit possible, d'une passion si mal reconnuë : je vous ay assez estimée, pour vous croire capable de pouvoir effacer de mon coeur l'image d'Amestris : et pour croire encore que tout le monde se pourroit persuader que je vous aimois. Jugez. Madame, si un homme amoureux ; 
<pb id="page_2392" n="V04-P305"/>un homme, dis-je, qui croit la personne qu'il aime la plus accomplie de toute la Terre ; peut donner une plus grande marque d'estime, que celle que je vous ay renduë en cette occasion. Et je doute, poursuivit-il, si je vous en aurois autant donné, en estant effectivement amoureux de vous, qu'en feignant seulement de l'estre : et en taschant comme j'ay fait de le devenir. Que si malgré tous mes efforts, je n'ay pû passer de l'estime à l'amour, ce n'est ny le deffaut de vostre beauté, ny celuy de vostre esprit qui en est cause : et c'est seulement que je ne me connoissois pas encore assez bien, et que je ne sçavois pas que rien ne pouvoit effacer de mon coeur les premiers sentimens qu'il avoit receus. Ainsi, Madame, à parler raisonnablement, j'outrageois plus Amestris que vous, lors que je m'attachois à vous servir ; puis que je taschois de disposer d'un coeur qui n'estoit plus en ma puissance, et qui estoit absolument en la sienne. Advoüez encore la verité, reprit Anatise, vous cherchiez moins à avoir de l'amour pour moy, qu'à donner de la jalousie à Amestris. Et vous croiriez apres cela, malgré toute la subtilité de vostre esprit, que je ne me tiendray pas plus outragée de vous, de sçavoir que vous ne m'avez jamais aimée, que s'il estoit vray que vous ne m'eussiez quittée que par inconstance ! Ha Aglatidas, que vous vous estes trompé si vous l'avez creu ! Il est des inconstants, adjousta-t'elle, dont le souvenir est cher, et à qui on seroit bien aise de pardonner : mais à un fourbe ; mais à un homme qui nous trompe ; il n'est point de vengeance si violente qui ne soit trop douce pour le punir. Si je vous avois protesté mille, et mille fois, interrompit Aglatidas, que je mourois d'amour pour vous, et que vous 
<pb id="page_2393" n="V04-P306"/>m'eussiez fait quelques faveurs considerables, je pense que vous auriez raison de dire ce que vous dites : Mais, Madame, je n'ay simplement fait que vous voir et vous entretenir plus qu'une autre : et je ne doute pas mesme que si j'eusse eusse eu la hardiesse de vous parler d'amour, vous ne m'eussiez mal traité. Ainsi n'estant point honteux à toutes les Belles d'estre aimées ; je ne voy pas que je vous aye fait un si grand outrage, d'avoir donné lieu de croire par quelques souspirs que j'ay poussez, que je vous aimois. Du moins m'en avez vous fait un bien sensible, repartit-elle, en donnant lieu de penser que vous ne m'avez jamais aimée. Quoy qu'il en soit, Aglatidas, je m'en vangeray : et je m'en vangeray sur Amestris, afin de m'en vanger mieux sur vous mesme. Et comme vous avez, à ce que vous dites, essayé de m aimer, je veux essayer de vous haïr : et si je ne me trompe, je reussiray mieux dans mon dessein, que vous n'avez fait dans le vostre : car j'y voy desja une grande disposition. Preparez-vous donc à estre puny de vostre crime, et mesme par Amestris ; qui ne vous donnera peut estre guere moins de jalousie qu'à Otane : car enfin Aglatidas, vous n'estes pas seul qui avez des yeux ; d'autres la trouvent belle aussi bien que vous : et apres le choix qu'elle avoit fait d'Otrane, je tiens peu d'Amans en seureté dans son coeur, quelques honnestes gens qu'ils puissent estre. Cependant puis que vous me parlez sincerement, je veux vous dire aussi avec la mesme sincerité, que sans attendre davantage, je vous haïs desja plus, que vous n'aimiez Amestris : et que je ne seray jamais satisfaite, que je ne vous voye tous deux malheureux. Je n'esclateray pourtant pas devant le monde, adjousta-t'elle, et je me vangeray 
<pb id="page_2394" n="V04-P307"/>d'une maniere plus adroite et plus fine. Vous en ferez comme il vous plaira, respondit froidement Aglatidas ; car comme j'ay beaucoup de respect pour toutes les Dames en general, et que j'ay eu beaucoup d'estime pour vous en particulier, je seray effectivement si respectueux que je n'expliqueray pas mesme vostre haine ny vostre colere à mon advantage : et si je respons aux injures que vous m'avez dites, ce sera par des complimens. Comme Anatise alloit encore luy repartir, la Tante d'Aglatidas revint : de sorte que faisant fort l'empressé, il prit congé d'elle, et laissa Anatise si irritée contre luy ; que l'on ne peut pas l'estre davantage. Mais ce qu'il y eut encore de fâcheux à cette visite, fut que Tharpis entra dans la chambre un moment auparavant que la Tante d'Aglatidas sortist de son Cabinet : si bien qu'il pût voir la conversation particuliere qu'il avoit avec Anatise : et il remarqua aisément l'émotion qui paroissoit sur le visage de cette Fille. De sorte qu'Aglatidas craignant que cette importune rencontre ne luy nuisist encore auprés d'Amestris ; fut attendre Menaste chez elle, afin de luy raconter ce qui luy estoit arrivé. Et en effet sa prevoyance ne luy fut pas inutile : car Tharpis fit si bien qu'il trouva moyen de faire dire le lendemain chez Amestris, qu'Aglatidas et Anatise avoient eu une grande conversation ensemble le jour auparavant chez la Tante d'Aglatidas, ce qui tesmoignoit encore plus que cette rencontre estoit concertée : mais comme Amestris la sçavoit desja, cét artifice ne reüssit pas à celuy qui s'en servit : et cette entre-veuë ne broüilla point Amestris et Aglatidas. Cependant Artemon et Tharpis n'étoient pas en une petite inquietude, de remarquer 
<pb id="page_2395" n="V04-P308"/>qu'ils n'estoient pas mal ensemble : et comme Artemon ne s'estoit point declaré, quoy qu'il fust aisé de s'aperçevoir qu'il estoit amoureux d'Amestris : il creut avoir trouvé une assez bonne voye de nuire à Aglatidas : de sorte que se resolvant de ne parler pas encore comme Amant, il forma le dessein de destruire son plus redoutable Rival, en n'agissant en aparence que comme Amy d'Amestris. Et en effet, si elle ne se fust pas desja aperçeuë à cent choses, qu'il estoit amoureux d'elle, son dessein eust pu reüssir : car il le conduisit fort adroitement, comme je m'en vay vous le dire. Quelque temps apres qu'Aglatidas fut arrivé, et qu'il eut fait plusieurs visites à Amestris, ou il estoit aisé de voir qu'il l'aimoit tousjours, et qu'il n'en : estoit pas haï ; Artemon envoya demander un matin audience à cette belle Personne, qui la luy accorda : car elle luy avoit beaucoup d'obligation, d'avoir tousjours porté ses interests contre Otane. Comme il fut auprés d'elle, et en liberté de l'entretenir en particulier ; Madame, luy dit-il, je ne sçay si mon zele sera bien reçeu : mais je sçay bien toûjours que si vous pouviez voir mon coeur, vous advoüeriez que je suis obligé de faire ce que je fais : puis qu'il est certain que je suis persuadé que je le dois. Artemon, luy respondit-elle, j'ay tant reçeu de marques de vostre amitié, et vous m'avez rendu tant de bons offices ; qu'il ne seroit pas aisé que je m'imaginasse que vous me deussiez dire quelque chose que je ne deusse pas bien reçevoir : c'est pourquoy parlez je vous en conjure. Madame (luy repliqua-t'il en changeant de couleur, car il m'a raconté de pus cette conversation fort exactement, comme je vous le diray dans la suite de mon discours) je sçay bien que la 
<pb id="page_2396" n="V04-P309"/>jalousie d'Otane, a tousjours esté mal fondée : et que vostre vertu est si grande, qu'elle ne peut estre bleflée par la calomnie. Mais ayant tousjours remarqué, que vous aimez la gloire avec une passion violente : et que non seulement vous voulez estre vertueuse, mais que vous la voulez paroistre aux yeux mesme de vos ennemis : j'ay creu que je devois vous supplier de faire quelque reflexion sur toutes les choses qu'Otane a dites dans le monde, de l'intelligence d'Aglatidas et de vous. Ce n'est pas, encore une fois, Madame, que je ne sçache bien que son injustice estoit assez connuë : toutesfois apres tout, il me semble qu'Aglatidas ayant effectivement fait donner ce Gouvernement qui a fourny de pretexte à la derniere fureur d'Otane contre vous : vous osteriez peut-estre un assez grand sujet de mefdire à celles qui portent envie à vostre beauté et à vostre merite, si vous voyiez un peu moins Aglatidas. Ce n'est pas Madame, adjousta-t'il, que nous ayons jamais rien eu à démesler ensemble : et vous sçaucz bien vous mesme, que vous m'avez oüy dire beaucoup de bien de luy en diverses occasions : c'est pourquoy je vous suplie tres-humblement de croire, que je ne parle comme je fais, que par la seule passion que j'ay pour vostre service. Je vous en suis bien obligée (luy respondit Amestris, qui comprit parfaitement par quel motif il parloit de cette sorte) et je vous assure Artemon, que je prens ce que vous me dites comme je le dois prendre. Je vous diray neantmoins avec la mesme liberté, que je vous ay toûjours parlé de mes malheurs, que je ne crois pas estre obligée de ressusciter la jalousie d'Otane apres sa mort. Car si cela n'estoit pas comme je le pense, il ne faudroit pas seulement me priver de la 
<pb id="page_2397" n="V04-P310"/>veuë et de la conversation d'Aglatidas, mais de celle de tout le monde en general, et de la vôtre en particulier ; puis que vous m'avez dit vous mesme, que vous aviez eu beaucoup de part aux chagrins et aux inquietudes d'Otane. Il est vray, dit Artemon, mais toute la Ville a fait plus de bruit d'Aglatidas, que de tous les autres qui luy ont donne de la jalousie ce n'est pas, luy dit-il, que je voulusse vous conseiller de ne le voir plus absolument : mais si seulement durant quelque temps vous le voyiez un peu moins, je pense que vous éviteriez beaucoup de discours peu agreables, qu'Anatise fera peut-estre contre vous. Au contraire, luy dit Amestris, cela paroistroit une mauvaise finesse, qui feroit penser beaucoup de choses à mon préjudice : c'est pourquoy j'aime mieux ne cacher point mes sentimens ; car comme graces aux Dieux je n'en ay point de criminels, il m'est avantageux que tout le monde les sçache. Du moins Madame, luy dit il, me ferez vous bien la grace de ne me vouloir pas de mal, de la liberté que j'ay prise : je vous le promets, luy respondit-elle ; mais Artemon, poursuivit Amestris en riant, vous me dites cela avec tant de chagrin, que j'ay peur que vous ne me veüilliez mal à moy mesme, de ce que je ne suy pas vostre conseil. Il est vray, Madame, que j'aurois esté bien aise que vous l'eussiez suivy, repliqua-t'il, et mesme par plus d'une raison : mais je voy bien que vous n'estes pas en estat de le suivre. Je l'advouë, luy dit-elle, car j'ay vescu si long temps en contrainte que je veux jouïr de la liberté, autant que la bien-seance me le permettra. Mais Madame, luy dit Artemon, vous souvient il du temps que vous me disiez que quand vous aviez veu le monde, vous l'aviez veu en contraignant 
<pb id="page_2398" n="V04-P311"/>vostre inclination ? disiez vous vray en ce temps là, Madame, ou bien est-ce que vous avez changé d'humeur ? Mais vous Artemon, luy dit-elle, qui disiez tant à Otane qu'une personne de mon âge et de ma condition devoit voir beaucoup de monde : disiez vous ce que vous pensiez alors, ou ne le dites vous point aujourd'huy ? vous qui me proposez de bannir de chez moy la premiere personne que j'ay connuë à Ecbatane. Madame (luy dit-il tout d'un coup, emporté par sa passion) pour vous parler sincerement, je n'ay voulu vous proposer de voir un peu moins Aglatidas, qu'afin de descouvrir quels estoient vos sentimens pour luy, et quels devoient estre les miens pour vous. Je ne voy pas (luy dit Amestris, en prenant un visage fort serieux) quel raport il peut y avoir entre toutes ces choses : Vous le verrez aisément, luy respondit-il, si vous voulez vous donner la peine de considerer, que l'on ne vous peut voir sans vous aimer un peu trop : et sans desirer pour soy mesme, un bien que l'en craint que vous ne donniez à autruy. Je confesse, luy dit Amestris, que vostre discours me surprend : et que je n'eusse jamais creu devoir avoir sujet de me pleindre de vous : ny que vous eussiez deu commencer de me donner quelques marques d'affection, par un sentiment de jalousie. Mais Artemon pour vous témoigner que je n'ay pas perdu le souvenir des obligations que je vous ay, je veux vous conseiller à mon tour ; et vous dire avec sincerité, que vous seriez le plus mal heureux de tous les hommes, si vous vous mettiez dans la fantaisie de me persuader que vous avez de l'amour pour moy. Contentez-vous je vous prie, que je croye que vous avez beaucoup d'amitié : et soyez assuré que si vous en demeurez 
<pb id="page_2399" n="V04-P312"/>dans ces termes là, j'en auray aussi beaucoup pour vous. Mais si au contraire apres la declaration ingenuë que je vous fais aujourd'huy, que vous m'aimeriez inutilement, si vous m'aimiez d'une autre sorte ; vous alliez vous obstiner à me persecuter, je vous persecuterois aussi : et je ne vous donnerois pas peu de peine. Mais Madame, luy dit-il, advoüez moy du moins qu'Aglatidas est sans doute ce qui fait l'impossibilité absoluë de pouvoir toucher vostre coeur, à ceux qui auroient la hardiesse de l'entreprendre. Quand vous ne serez plus que mon Amy, luy dit-elle en sous-riant, je vous promets de vous descouvrir le fond de mon coeur. Ha Madame, s'escria-t'il, c'est un honneur dont je ne jouïray donc jamais : car je ne croy pas possible de vous aimer d'une autre sorte que je vous aime. Mais quand Otane vivoit, luy dit-elle, vous n'estiez ny inquiet, ny jaloux ; j'estois la mesme personne que je suis ; et vous me voyiez comme vous faites : est-ce que vous ne m'aimiez point en ce temps là ? je vous aimois sans doute, luy dit-il, mais je ne pensois pas vous aimer : et j'apellois estime, amitié, et compassion, ce qui estoit pourtant déjà une passion tres violente. Pour moy, dit Amestris en sous-riant de nouveau, je ne voy pas qui vous aura pû faire descouvrir que vostre amitié n'estoit pas amitié, et que vostre estime estoit accompagnée d'amour. Le retour d'Aglatidas, reprit-il, est ce qui m'en a fait aperçevoir. Je vous entens bien Artemon, luy dit-elle, vous avez senty de la jalousie, devant que de sçavoir que vous fussiez amoureux : croyez que vous ne pouviez dire rien de plus propre à vous rendre redoutable à Amestris. Je sçay bien Madame, reprit-il, que c'est estre en effet digne Parent d'Otane, que de vous 
<pb id="page_2400" n="V04-P313"/>parler de cette sorte : mais c'est pour vous faire voir ma sincerité que je le fais : et pour vous mieux faire connoistre mon malheur. Vous seriez mieux, adjousta-t'elle, de me faire paroistre vostre sagesse, en redevenant de mes Amis, comme vous en avez esté : car par cette voye, vous conserveriez mon estime et mon amitié : et par l'autre, vous me forcerez à vous haïr, et à fuir vostre rencontre. Voila donc, Seigneur, comment le panure Artemon, qui estoit allé voir Amestris, croyant l'obliger finement à bannir Aglatidas, pensa estre banny luy mesme : il luy dit pourtant apres tant de choses obligeantes ; et luy protesta si solemnellement, qu'il ne luy diroit plus rien qui la peust fascher, qu'il ne le fut point : et qu'il eut permission de la voir encore chez elle, mais non pas jamais en particulier. Cependant Anatise qui vouloit se vanger d'Aglatidas, lia une amitié fort estroite avec Tharpis : et entra en une confidence si grande avecques luy, que je crois qu'ils se disoient leurs plus secretes pensées. Ils tinrent donc plusieurs conseils, pour adviser à ce qu'ils avoient à faite : et cette malicieuse Fille le força de ne parler point encore ouvertement de sa passion à Amestris : de peur qu'elle ne le mal-traitast et ne le bannist. Car comme il couroit bruit que Ciaxare devoit bien-tost arriver à Ecbatane, et que l'on disoit que Megabise y pourroit aussi revenir, elle croyoit que quand cela seroit, trois Rivaux embarrasseroient fort Aglatidas : et que pourveu qu'ils eussent tous la liberté de se trouver chez Amestris en ce temps là, il seroit difficile qu'il n'arrivast quelque broüillerie entr'eux, qui pourroit peut-estre encore l'exiler. Elle conseilla donc seulement à Tharpis, afin d'avoir va espion fidelle, 
<pb id="page_2401" n="V04-P314"/>d'estre eternellement chez Amestris, sans luy parler jamais de rien qui le pust faire mal-traiter, ny luy donner pretexte de le bannir de chez elle. Et pour colorer la chose auprés de Tharpis, elle luy disoit qu'on luy avoit escrit en secret de l'Armée, qu'aussi tost que Ciaxare seroit arrivé à Ecbatane, vous rapelleriez Aglatidas : si bien qu'elle luy faisoit voir qu'il luy seroit bien plus advantageux d'attendre à se declarer pendant son absence : luy disant en suitte que toute l'importance de la chose, estoit d'empescher autant qu'on le pourroit, qu'Amestris et Aglatidas n'eussent de longues conversations particulieres ensemble, durant le sejour qu'il seroit à Ecbatane : De sorte que Tharpis devint si assidu chez Amestris, qu'il estoit impossible d'y aller sans l'y voir. Aglatidas voulut à diverses fois chercher à le quereller, mais Amestris le luy deffendit absolument : car encore qu'il l'importunast fort, elle ne vouloit pourtant point qu'on le querellast, sans autre raison que celle de ses fâcheuses, visites. Elle n'osoit pas aussi luy faire dire qu'elle n'y estoit point, et laisser entrer d'autre monde : si bien que pour avoir le plaisir de voir Aglatidas, il faloit qu'elle eust l'incommodité de voir Tharpis. Ce n'est pas qu'il ne soit assez agreable : mais c'est qu'il nous contraignoit tellement, Amestris, Menaste, Aglatidas, et moy, que quand il arrivoit qu'il n'y avoit que luy avecques nous ; nous ne sçavions dequoy parler. Tout le monde se taisoit afin qu'il s'ennuyait, mais cela ne servoit à rien : car quoy que l'on pûst dire ou ne dire pas, il estoit tousjours là, et ne s'en alloit qu'avecques les autres, et mesme apres les autres. Ainsi ce n'estoit plus que quelques fois chez Menaste, qu'Aglatidas pouvoit 
<pb id="page_2402" n="V04-P315"/>parler un moment en particulier à Amestris : encore estoit-ce rarement qu'il se rencontroit qu'il n'y eust personne que nous. Aglatidas avoit pourtant une telle certitude d'estre aimé d'Amestris, quoy qu'elle ne luy en donnast que de simples assurances ; qu'il n'estoit malheureux que parce qu'elle ne vouloit pas encore l'espouser ; luy semblant qu'il y avoit trop peu de temps qu'Otane estoit mort, pour pouvoir avec bien-seance se remarier si tost. Les choses estoient donc en ces termes, lors que Ciaxare arriva à Ecbatane, où. Megabise, comme vous le sçavez, le suivit : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que cét homme qui avoit creu que le temps, l'absence, et la raison, l'avoient guery de la passion qu'il avoit pour Amestris ; avoit commencé d'en redevenir amoureux, dés qu'il avoit apris la nouvelle de la mort d'Otane : et qu'il avoit préveu que peut-estre Aglatidas pourroit-il estre heureux. Mais lors qu'il arriva à Ecbatane, et qu'il sçeut en effet qu'il ne s'estoit pas trompé en ses conjectures, et qu'Aglatidas n'estoit pas mal auprés d'Amestris : il y eut un trouble si grand en son coeur, à ce qu'il a dit à plusieurs de tes Amis, qu'il ne put discerner si la haine qu'il avoit pour son Rival, avoit réveillé l'amour qu'il avoit euë pour Amestris ; ou si l'amour qu'il avoit encore pour Amestris, avoit renouvellé la haine qu'il avoit euë pour son Rival. Quoy qu'il en soit, ces deux passions opposées, reprirent de nouvelles forces dans son coeur : de sorte qu'en un mesme jour, il aima et haït avec exces : et fut presques également tourmenté de toutes ces deux passions. Car s'il n'osoit tesmoigner à Amestris qu'il l'aimoit encore, parce qu'il luy avoit promis de ne luy parler jamais de son amour : il n'osoit 
<pb id="page_2403" n="V04-P316"/>non plus faire paroistre à Aglatidas qu'il le haïssoit plus qu'à l'ordinaire, à cause de Ciaxare et de vous. Ainsi il souffroit des maux incroyables : mais enfin l'amour estant la plus sorte dans son coeur, il creût, apres y avoir bien pensé, que quand on ne desobeïssoit à une personne que l'on aimoit, qu'en luy disant que l'on estoit tousjours amoureux d'elle, ce n'estoit pas un crime irremissible : si bien qu'il se resolut de le commettre ; et d'aller voir Amestris. Cette visite la surprit et l'affligea : car elle s'imagina bien, que puis que Megabise commençoit de manquer à la promesse qu'il luy avoit faite autrefois de ne la voir plus, il y manqueroit d'un bout à l'autre : et quoy qu'à parler raisonnablement, on pust dire qu'il n'avoit esté que la cause innocente de la jalousie d'Aglatidas ; neantmoins comme apres tout Amestris n'eust jamais espousé Otane, si Megabise ne luy eust pas parlé dans ce jardin où Aglatidas en devint jaloux, elle ne pouvoit s'empescher de luy en vouloir mal. De sorte que par cette raison, et par plusieurs autres, elle le reçeut assez froidement : n'osant pas toutesfois luy faire reproche ouvertement, de ce qu'il manquoit à sa parole à cause que Tharpis y estoit : qui depuis que Megabise fut à Ecbatane, ne rendit gueres moins de bons offices à Aglatidas qu'à Anatise ; par son assiduité, qui estoit un obstacle eternel à Megabise. Ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut qu'Amestris estant ravie qu'il y eust tousjours quelqu'un qui le pust empescher de luy parler en particulier, pria un jour Aglatidas en riant, de n'estre pas jaloux si elle traictoit un peu mieux le pauvre Tharpis, afin qu'il ne se lassast pas de cette assiduité aupres d'elle, tant que Megabise seroit à la 
<pb id="page_2404" n="V04-P317"/>Cour. Anatise qui est fine et malicieuse, eust bien voulu que ; Tharpis n'eust esté chez Amestris que lors qu'Aglatidas y estoit, et qu'il n'eust pas empesché Megabise et Artemon de luy parler : car elle ne se soucioit pas qui osteroit le coeur d'Amestris à Aglatidas, pourveû qu'il le perdist. De sorte qu'afin de luy nuire presques tousjours, il falut qu'elle endurast qu'il luy servist quelquesfois, n'osant pas dire ses veritables sentimens à Tharpis. Mais, Seigneur, Aglatidas fut si respectueux envers Amestris, que quoy que les visites de Megabise luy donnassent une douleur bien sensible, il se resolut de ne luy en parler jamais : neantmoins quoy qu'il pust faire, ses yeux trahirent le secret de son coeur, et luy descouvrirent une partie de l'inquiétude qu'il en avoit. Mais comme elle s'estoit resoluë de vivre avecques luy avec une confiance entiere, elle luy en fit un jour la guerre chez Menaste d'une maniere si obligeante ; qu'elle adoucit du moins le mal qu'il souffroit, si elle ne le guerit pas. Cependant Megabise aporta tant de soing à chercher les occasions de luy parler en particulier, qu'il en inventa une, dont je pense que personne ne s'est jamais advisé que luy : qui fut de suborner le Portier d'Amestris, par une liberalité fort considerable. Quand il luy eut donc promis de faire ce qu'il voudroit, il choisit un jour qu'il sçeut que Menaste ne pouvoit estre chez Amestris : et advertissant ce Portier, il l'obligea à dire ce jour là à tous ceux qui demanderoient sa Maistresse, qu'elle n'y estoit pas, excepté à luy. De sorte que cét homme luy obeïssant, et Megabise renvoyant ses gens, dés qu'il fut entré chez Amestris, de peur que ceux qui y viendroient ne connussent qu'elle estoit 
<pb id="page_2405" n="V04-P318"/>chez elle : il monta à sa Chambre, et la trouva sans autre compagnie que celle de ses Femmes. D'abord qu'elle le vit, elle en fut surprise : neantmoins s'imaginant qu'il viendroit bien tost du monde, et que du moins Tharpis ne luy manqueroit pas, et ne seroit pas long temps à la delivrer de la persecution de Megabise : elle se resolut, pour gagner ce peu de temps qu'elle croyoit devoir estre fort court, de parler presques tousjours ; afin d'oster à Megabise le moyen de luy rien dire qui l'importunast. Elle creût mesme qu'il faloit agir comme si elle eust perdu la memoire de toutes les choses passées : et qu'elle ne se fust point du tout souvenuë qu'il avoit esté amoureux d'elle. Si bien que dés qu'il fut assis, prenant la parole, et croyant ne pouvoir trouver un plus ample sujet pour faire une longue conversation, que de luy parler de vous : puis que nous sommes en liberté, luy dit elle, dites moy un peu, je vous prie, s'il est vray que Cyrus soit effectivement tel que la Renommée me l'a dépeint. Je ne vous demande pas, poursuivit elle, que vous me faciez le recit de toutes ses conquestes : mais je veux que vous me disiez sans déguisement, s'il est vray qu'il possede toutes les vertus, et qu'il n'ait pas un défaut : car comme je n'estois pas à Ecbatane lors qu'il y passa, je ne le vy point : et je voudrois bien sçavoir, si tous ceux à qui j'en entens parler ne le flatent pas. Ce Prince est si accomply en toutes choses, repliqua Megabise, qu'on ne le sçauroit flater, non plus que vostre beauté, quelques loüanges qu'on luy donne : Mais Madame, luy dit-il, si Aglatidas ne vous l'a pas dépeint tel qu'il est, il n'est pas assez reconnoissant des graces qu'on luy fait : et vous devez craindre, ce me 
<pb id="page_2406" n="V04-P319"/>semble, qu'il n'abuse tout de mesme de celles qu'il reçoit de vous. Aglatidas, reprit elle en rougissant, m'en a parlé avec des Eloges si excessifs, que c'est pour cela que je vous en demande des nouvelles : ne pouvant pas croire qu'il soit possible qu'il ne soit pas un peu preoccupé : et qu'un seul Prince ait toutes les vertus de tous les hommes ensemble. C'est pourquoy, poursuivit elle malicieusement, quand je serois de condition et d'humeur à faire des graces à Aglatidas, je ne devrois pas craindre par cette raison qu'il fust ingrat. Mais Megabise, adjousta t'elle, il y a si loing de la fortune de Cyrus à la mienne, que nous ne devons pas entrer en comparaison ensemble pour quoy que ce soit : de sorte que sans parler de moy, parlons seulement de luy je vous en conjure. J'en parle tousjours avec plaisir, luy dit il, mais pour aujourd'huy, Madame, vous m'en dispenserez s'il vous plaist : et vous souffrirez que j'employe les momens que j'ay à estre seul auprés de vous, à vous demander pardon si je ne puis demeurer dans les termes que vous m'avez autresfois prescrits. J'ay mesme creû, Madame, adjousta t'il, que puis que vous avez bien souffert que je vous visse, vous pourriez encore endurer que je vous parlasse : et quelque froideur que j'aye remarquée dans vos yeux, je n'ay pas laissé de former le dessein de vous assurer, que la flame qu'ils ont autrefois allumée dans mon coeur, y est plus vive qu'elle n'a jamais esté. Amestris voyant qu'elle ne pouvoit plus esviter de parler de ce qu'elle avoit tant apprehendé : et voyant que c'estoit en vain qu'elle tournoit la teste du costé de la porte de sa chambre, pour voir s'il ne venoit personne à son secours ; se resolut du moins de respondre precisément et 
<pb id="page_2407" n="V04-P320"/>promptement, de peur qu'il ne vinst quelqu'un auparavant qu'elle eust respondu : car elle ne pouvoit pas comprendre qu'il ne deust venir personne. De sorte qu'arrestant Megabise tout court ; je voy bien, luy dit-elle, que l'usage des vertus demande mesme de la prudence : et qu'il est quelquesfois à propos de ne faire pas paroistre toute sa bonté. Car en fin Megabise, celle que j'ay euë pour vous, de faire semblant d'avoir oublié que je vous avois prié de ne me voir plus, et que vous me l'aviez promis ; est cause aujourd'huy que vous me parlez comme vous faites. Aprenez toutesfois, que comme je ne vous avois deffendu de me voir, que pour vous empescher de m'entretenir d'une passion où je ne pouvois respondre ; j'avois creû que cette passion n'estant plus dans vostre ame, vous pouviez encore estre de mes Amis. Mais puis que vous voulez me persuader qu'elle y est tousjours ; demeurons donc s'il vous plaist, dans les termes dont nous estions convenus. J'advoüe, Madame, reprit-il en sous-riant, que je promis ce que vous dites à la belle Amestris Fille d'Artambare, qui avoit disposé de son coeur en faveur d'Aglatidas mais je n'ay rien promis, ny à la Femme, ny à la Veusve d'Otane, qui estant Maistresse absolue de ses volontez, doit aujourd'huy faire des loix plus equitables que celle-là, si elle veut qu'on leur puisse obeïr. Cette Amestris dont vous parlez, dit-elle, en changeant de condition, n'a point changé de sentimens pour vous : Plust aux Dieux du moins, repliqua-t'il, qu'elle en eust changé pour Aglatidas : et qu'il ne fust pas seul heureux, entre tant de miserables. Quoy qu'il en soit, repliqua-t'elle, je pretens estre obeïe : et puis que vous n'avez pû me voir 
<pb id="page_2408" n="V04-P321"/>sans me déplaire, vous ne me verrez plus jamais : ou si je ne puis absolument l'esviter, vous ne me verrez qu'en chagrin et qu'en colere. Mais Madame, luy dit-il, est il possible que vous ayez pû vous refondre à espouser Otane, et à quiter Aglatidas, pour lequel seul vous me bannissiez, et que vous ne veüilliez pas seulement escouter aujourd'huy les pleintes d'un malheureux, que vous eustes la bonté de flater de quelques douces paroles en le bannissant ? Vous luy dites qu'il pouvoit pretendre à vostre estime et à vostre amitié : et que si vous n'eussiez pas esté engagée par les commandemens d'un Pere, et par vostre inclination, à preferer Aglatidas à tout le reste du monde ; il n'auroit pas esté mesprisé. Depuis ce que je dis, Madame, Aglatidas a parû avoir rompu vos chaines ; il a porté celles d'Anatise devant tout le monde : et vous avez pû espouser Otane. Dites moy de grace apres cela, si je n'ay pas quelque droit de vous demander une place dans vostre esprit, qu'Otane a occupée indignement (s'il est vray qu'il l'ait occupée) et dont Aglatidas s'est assurément rendu indigne par son inconstance. De plus, Madame, quand mesme j'imaginerois qu'il n'auroit pas esté effectivement amoureux d'Anatise, et qu'il auroit eu ordre de vous de feindre de l'estre : je soûtiendrois encore, qu'il ne vous auroit pas assez aimée, puis qu'il l'auroit pû faire : du moins sçay-je bien que je ne pourrois pas vous obeïr, si vous me faisiez un semblable commandement. Obeïssez seulement, repliqua t'elle, à celuy que je vous fais, de ne me parler plus de vostre pretenduë passion, et de ne me visiter mesme plus : et je ne vous en feray pas de plus difficiles. Si je ne vous avois point veû changer de sentimens, reprit il, je vous 
<pb id="page_2409" n="V04-P322"/>obeïrois sans doute, comme je vous obeïs autrefois : Mais apres avoir veu qu'Otane a esté choisi par vous, au prejudice de tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en Medie ; il n'est pas possible, Madame, que je perde tout à fait l'esperance, quelque rigoureuse que vous me soyez, comme je la perdis, quand je vous obeïs si ponctuellement : Car enfin je puis dire sans vanité, qu'il n'y a pas si loing de moy à Aglatidas, que d'Aglatidas à Otane. Amestris entendant parler Megabise de cette sorte, et son discours luy remettant dans l'esprit le souvenir de tous tes malheurs, dont il avois esté cause ; elle souffroit une peine effrange : et ne pouvant assez s'estonner de ce qu'il ne venoit personne ; elle ne pouvoit toujours s'empescher de tourner la teste du costé de la Porte de sa Chambre, an moindre bruit que tes Femmes faisoient : mais elle eut beau regarder, elle regarda inutilement : de sorte que Megabise, quoy qu'elle pull : luy dire. Se quoy mesme qu'elle peust faire, passa la plus grande partie de l'apres-disnée auprès d'elle. Cependant pour respondre à la dernière chose qu'il luy avoit dite, elle luy dit en général, que ton Mariage avec Otane droit un secret que personne n'avoit jamais pu pénétrer, et qu'elle ne diroit jamais : ne pouvant luy en descouvrir autre chose, sinon qu'il y avoit beaucoup contribué. Moy Madame ! s'escria t'il fort estonné, oüy vous, luy repliqua-t'elle, c'est pourquoy vous regardant aujourd'huy comme la cause de tous les malheurs de ma vie, jugez si je puis escouter ce que vous me voulez dire. Je comprens si peu le crime dont vous m'accusez, luy dit-il, que je ne m'en sçaurois justifier : quoy qu'il en toit, respondit Amestris, vous ne changerez jamais mon coeur : c'est pourquoy 
<pb id="page_2410" n="V04-P323"/>s'il est possible changez le vostre : et soyez assuré que voicy la derniere fois de toute vostre vie, que vous me parlerez en particulier. Megabise voulut encore luy respondre, mais elle se leva ; ennuyée de voir que personne ne venoit à son secours : ordonnant que l'on preparast son Chariot, disant qu'elle vouloit aller chez Menaste. Vous voyez (luy dit-elle apres avoir fait ce commandement) combien il est dangereux de monstrer mauvais exemple ? car si vous n'aviez pas perdu le respect que vous me devez, je ne perdrois pas sans doute la civilité que je vous dois. Apres cela, sans écouter sa response, elle prit son voile ; et s'aprochant d'un Miroir pour le mettre, elle contraignit Megabise de sortir. Il falut toutesfois qu'elle souffrist qu'il la mist dans son Chariot : mais comme le Portier suborné l'entendit descendre ; il se cacha, afin d'avoir un pretexte à luy donner quand elle reviendroit, en cas qu'elle sçeust que plus de la moitié de la Ville estoit venuë ce jour là pour la voir : et il le fit avec intention de luy dire à son retour, si elle luy en parloir, qu'il avoit creu qu'elle estoit sortie à pied par la porte de son Jardin : et de luy dire aussi qu'une partie de ceux qui l'avoient demandée estoient venus depuis qu'elle estoit sortie pour aller chez Menaste. Cependant Aglatidas ne passa pas ce jour là sans inquietude : car vous sçaurez, Seigneur, que nous fusmes cette apres-disnée là de fort bonne heure chez Amestris : où le Portier suborné nous dit qu'elle n'y estoit pas. Et comme nous voyions son Chariot dans la Cour, nous luy demandasmes s'il ne sçavoit point si quelqu'une de ses Amies l'estoient venuë prendre, ou si elle estoit sortie à pied ? etil nous respondit qu'elle estoit sortie par la porte de son jardin. Nous 
<pb id="page_2411" n="V04-P324"/>cherchasmes alors à imaginer, chez qui elle pouvoit estre dans son voisinage, et nous y fusmes : mais ce fut inutilement. Apres avoir fait deux ou trois visites fort courtes, nous retournasmes encore chez Amestris, demander si elle n'estoit point revenuë : mais ce Portier nous dit que non. Or comme Aglatidas avoit à luy rendre conte d'un office qu'elle avoit desiré qu'il rendist à une de les Amies aupres de Ciaxare, il mouroit d'envie de la rencontrer ; afin de luy faire voir qu'il luy avoit obeï promptement : de sorte que nous fusmes la chercher par tous les lieux où nous croyions la pouvoir trouver. Nous ne nous contentasmes pas d'avoir esté nous mesmes en divers endroits, nous r'envoyasmes encore sçavoir seulement aux Portes des maisons où elle avoit accoustumé d'aller, si elle y estoit : et pour le pouvoir faire avec bien-seance, nous y envoyions au nom de Menaste, chez qui nous sçavions bien qu'elle n'estoit pas : car c'estoit une des premieres maisons où nous avions este. Durant que nous allions ainsi de quartier en quartier, de ruë en ruë, et de porte en porte, dans toutes ces sept Villes qui composent celle d'Ecbatane, nous trouvasmes Tharpis et Artemon separément diverses fois, qui la cherchoient aussi bien que nous : et nous fismes tant de tours, que nous rencontrasmes assurément une grande partie de tout ce qu'il y avoit alors de gens de qualité à la Cour, Mais parmy tout cela, nous ne vismes point Megabise : de sorte que raillant avec Aglatidas ; du moins, luy dis-je en riant, la Fortune en vous privant aujourd'huy de la veuë de vostre Maistresse, vous a delivré de celle de vôtre Rival : car nous ne l'avons point rencontré. Aglatidas rougit de ce que je luy disois : neantmoins 
<pb id="page_2412" n="V04-P325"/>riant aussi bien que moy, si une pareille chose, dit-il, me fust arrivée autrefois, j'en aurois esté bien en peine : et je n'aurois pas douté que Megabise n'eust esté avec Amestris. Mais enfin, Seigneur, apres avoir esté plus d'une fois par tous les Quartiers d'Ecbatane, nous resolusmes de repasser encore chez elle, et si elle n'y estoit pas, d'aller du moins nous pleindre de nostre malheur chez Menaste. Mais un moment apres que l'on nous eut dit tout de nouveau qu'Amestris n'estoit pas encore revenuë : nous estant arrestez à dix ou douze pas de là, pour envoyer à une maison que nous avions oubliée : nous vismes sortir Amestris de chez elle dans son Chariot, et un instant apres Megabise à pied sans pas un de ses gens aveques luy : qui traversant seulement la ruë, fut faire une visite à une maison qui estoit devant celle d'Amestris. Je vous laisse à penser ce que cette veüe fit dans le coeur d'Aglatidas : d'abord il me regarda, et puis retournant la teste avec precipitation, pour voir quel chemin prenoit Megabise, et quelle route prenoit Amestris ; il ne les vit plus ny l'un ny l'autre ; parce que le Chariot avoit tourné à une ruë qui estoit fort proche de là, et que Megabise estoit entré, comme je l'ay dit, dans la maison d'un de ses Amis. Et certes il fut advantageux qu'il ne le vist plus : car dans les sentimens où il estoit, je pense que sans s'éclaircir davantage de la chose, il l'auroit querellé à l'heure mesme : mais ne le voyant plus, il fut contraint de differer son ressentiment. Et bien, me dit-il en se tournant vers moy, que dites vous de ce que vous venez de voir ? Cela est sans doute fort embarrassant, luy dis-je, neantmoins apres ce qui vous est arrivé une autre fois, je ne vous conseille pas de juger sur 
<pb id="page_2413" n="V04-P326"/>des aparences. Quoy, me dit-il, vous voulez que le puisse douter de mon malheur, lors que je voy que l'on me refuse la porte chez Amestris, que l'on dit à tout le monde qu'elle n'y est pas ; et que pendant cela Megabise est seul avec elle ! Et comment, Artabane, voudriez-vous que je pusse expliquer la chose à mon avantage ? Mais quand vous vistes Megabise, luy repliquay je, sur le bord de la Fontaine de gazon avec Amestris ; que de vos propres yeux vous luy vistes baiser deux fois la main de cette belle Personne ; ne pensiez-vous pas avoir raison ? et cependant l'evenement vous a fait connoistre que vous aviez tort, et qu'Amestis estoit tres innocente et tres fidelle. Je l'advoüe, dit-il, mais ce que je viens de voir, est bien encore plus considerable, et plus incomprehensible. Car enfin, Artabane, qu'imaginez-vous ? je ne sçay pas trop bien qu'imaginer, luy respondis-je ; toutefois je vous conseille de voir Amestris, et de vous en éclaircir avec elle. D'abord Aglatidas ne s'y pouvoit resoudre, et tous ses sentimens alloient à se vanger de Megabise : mais je le pressay si fort, que jugeant qu'Amestris estoit allée chez Menaste, veu le chemin que son Chariot avoit pris, je le forçay d'y aller aussi, et nous y fusmes en effet : mais de mi vie je n'a y veu un si grand changement que celuy qui estoit alors sur le visage d'Aglatidas. En entrant dans la Chambre de Menaste, où il y avoit beaucoup de monde, il ne regarda presques point celle à qui il devoit le premier falut : et cherchant des yeux Amestris, il la vit si resveuse et si interdite, qu'il prit encore cela pour une marque de son crime. Madame, luy dit-il tout haut en s'approchant d'elle, il n'a pas tenu à moy, que le n'aye eu l'honneur de vous voir chez vous 
<pb id="page_2414" n="V04-P327"/>aujourd'huy, car j'y ay esté trois fois apres disner. Ce n'a pas aussi esté ma faute (poursuivit Tharpis qui estoit assis auprés d'elle) si je n'ay eu le mesme honneur : car j'y ay esté autant de fois qu'Aglatidas. Ce n'est pas pour vous accabler, adjousta Artemon, que je vous dis que j'y ay aussi esté deux fois : mais seulement pour vous aprendre que je ne manque pas à mon devoir. Pour moy, interrompit Menaste, je ne sçay pas ce qu'Amestris a fait aujourd'huy : car tous ceux qui me sont venus voir, m'ont dit qu'ils ont esté chez elle, et par toute la ville, sans la pouvoir trouver en nulle part. Plusieurs autres personnes qui estoient là, ayant encore dit la mesme chose, Amestris en estoit si estonnée, qu'elle ne respondoit point ; cherchant en elle mesme comment il pouvoit estre que n'ayant point sorty, tant de monde eust esté chez elle, et que personne ne l'eust veuë. Menaste s'ennuyant de son silence, et ne pouvant pas soupçonner qu'il y eust de mistere caché à cette avanture, pressant Amestris de respondre. Mais encore, luy dit-elle, apprenez nous ce que vous avez fait : si vous ne voulez, poursuivit-elle en abaissant la voix, que je croye que l'Ombre d'Otane vous a paru, pour vous ordonner de vivre un jour en retraite, afin d'appaiser ses Manes irritez. En verité, respondit tout haut Amestris, je suis si surprise de ce que j'entens, que je ne puis pas le comprendre : car enfin je n'ay point sorty d'aujourd'huy que pour venir icy : Et Megabise (poursuivit-elle en rougissant, sans s'en pouvoir empescher) a passé toute l'apres-disnée avecques moy. Aglatidas croyant qu'elle ne disoit la chose, que Parce qu'elle avoit peut-estre remarqué que nous l'avions veuë sortir, ne put jamais s'empescher de 
<pb id="page_2415" n="V04-P328"/>luy donner quelques marques d'inquietude par ses regards : mais Amestris voulant se justifier devant tout le monde, demanda à tous ceux qui disoient avoir esté chez elle ; à qui ils avoient parlé ? et comme elle vint à Aglatidas, et qu'il luy eut dit toute la perquisition que nous avions faite à son Portier ; j'advoüe, dit elle tout haut, qu'apres ce que je viens d'entendre, on pourroit, ce me semble, me soupçonner de galanterie avec Megabise : mais je puis pourtant assurer sans mensonge, que soit que je fusse de mauvaise humeur, ou qu'il en fust, nous ne nous sommes gueres bien divertis aujourd'huy. Sa visite a pourtant esté bien longue, reprit Aglatidas malgré luy ; je l'ay en effet trouvée telle, repliqua Amestris ; il me semble neantmoins, dit Artemon, que la conversation de ceux qui viennent d'un long voyage, a accoustumé d'estre assez divertissante. Ouy sans doute, reprit malicieusement Tharpis, mais c'est peut estre que Megabise n'aura pas creu qu'il deust entretenir Amestris des superbes Murailles de Babilone ; du cours de l'Euphrate ; de la grandeur d'Artaxate ; et de la largeur de l'Araxe et qu'ainsi il ne luy aura dit que ce qu'il luy auroit tousjours pû dire quand il n'eust point party d'Ecbatane. Quoy qu'il en soit, interrompit elle, il faut que je sçache à mon retour, comment cette disgrace m'est arrivée. Depuis cela Aglatidas ne parla plus : et comme Amestris ne pouvoit pas s'empescher de vouloir chercher dans ses yeux ce qu'il pensoit de cette rencontre, elle le regardoit souvent : mais plus elle luy faisoit cette grace, plus il la soupçonnoit d'infidelité. Comme il estoit desja tard, la compagnie fut contrainte de se retirer : et Tharpis mesme s'en alla, parce qu'Amestris 
<pb id="page_2416" n="V04-P329"/>fit connoistre qu'elle souperoit chez Menaste. Aglatidas voulut aussi sortir, sans qu'il se souvinst de rendre conte à Amestris de la priere qu'elle luy avoit faite : mais elle se servant de ce pretexte pour le retenir apres les autres ; Aglatidas, luy dit-elle, il me semble que vous devez avoir quelque chose à me dire, et cependant vous vous en allez comme sont tous ceux avec qui je n'ay point d'affaire. Madame, luy dit-il, je pensois que vous n'estiez pas fort pressée de le sçavoir : pure que vous me faisiez dire que voua n'estiez pas chez vous, le jour mesme que je vous en devois rendre conte. Vous croyez donc (luy dit-elle, voyant qu'il n'y avoit plus que Menaste et moy dans la Chambre) que c'est par mes ordres que vous n'estes pas entré ? Madame, dit-il, je pense qu'il y a lieu de croire que vous estes obeïe chez vous : et vous croyez sans doute en fuite, adjousta-t'elle, que Megabise a esté excepté par mon commandement. Respondez Aglatidas (luy dit-elle, voyant qu'il ne le faisoit point) qu'en croyez vous ? je n'oserois le dire Madame, repliqua-t'il en souspirant, tant je vous respecte encore. Vous le dites assez en ne me le disant pas, respondit Amestris, mais comme j'advouë que les apparences sont contre moy, je veux avoir la bonté de ne vous condamner pas legerement, et de me justifier à vous, en presence de Menaste et d'Artabane : mais apres cela Aglatidas, je veux estre obeïe en toutes choses sans exception. Comme il luy eut donc promis de le faire, Amestris nous raconta toute la conversation qu'elle avoit euë avec Megabise ; ses inquietudes et ses chagrins, de voir qu'il ne venoit personne chez elle ; et en fuite le soupçon qu'elle avoit qu'il n'y eust de la fourbe à ce qui luy estoit arrivé : De 
<pb id="page_2417" n="V04-P330"/>sorte que pour s'en esclaircir, elle envoya querir son Portier. Quand il fut venu, elle luy demanda pourquoy il avoit dit à tout le monde ce jour là qu'elle n'estoit point chez elle, puis qu'il sçavoit bien qu'elle y estoit ? Pardonnez moy Madame, luy dit-il, la faute que j'ay faite sans y penser, en croyant que vous estiez sortie par la porte du jardin. Mais si vous eussiez creû ce que vous dites, repliqua-t'elle, vous n'eussiez pas laisse entrer Megabise : Magabise ! Madame, repartit-il faisant l'estonné, je ne l'ay point laissé entrer : et il faut donc qu'il soit venu de fort bonne heure, durant que j'estois allé faire un tour à la Ville aussi tost apres disner, ne croyant pas qu'il deust encore venir personne : mais ayant tardé un peu plus que je ne pensois, j'ay demandé à mon retour à un garçon qui sortoit de chez vous, s'il ne sçavoit point si vous estiez sortie ; il m'a dit que vous ne faisiez que de paner par la porte de derriere : et il faut qu'il ait pris quelqu'une de vos Femmes pour vous. Cependant je puis vous assurer, que je n'ay point veû de gens de Megabise à la porte : car s'il y en eust eu, j'aurois bien connu qu'il y estoit : mais n'y en ayant pas, je ne pouvois pas deviner qu'il y fust, ne l'ayant jamais veû aller seul. Et d'où vient, luy dit Amestris, que vous n'estiez point encore à la Porte quand je suis partie ? c'est que j'estois allé à celle du jardin, reprit-il, pensant y avoir entendu fraper. Et puis Madame, adjousta t'il, s'il vous faut tout dire, comme j'avois compris par l'ordre que vous aviez donné de preparer vostre Chariot, que vous n'aviez point sorty, j'estois bien aise de ne vous voir pas si tost, apres la faute que j'avois faite : car pour faire que ceux qui sont venus pour vous voir n'eussent 
<pb id="page_2418" n="V04-P331"/>pas perdu leur peine, je vous eusse dit ce soir à vostre retour le nom des personnes qui vous ont demandée. Alors contre-faisant tousjours admirablement l'innocent et l'ingenu, il se mit à luy vouloir faire le dénombrement de ceux qui avoient esté chez elle ce jour là, commençant par Aglatidas et par moy, et voulant continuer par Tharpis et par Artemon. Mais Amestris l'interrompant toute en colere, de voir que les responces de cét homme ne la justifioient pas pleinement, le renvoya ; et luy fit connoistre par certaines paroles menaçantes, qu'il n'avoit qu'à se preparer à changer de Maistresse.
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<div2 id="page_CYRUS040205" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mariage et vengeance d'Anatise">
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Quand il fut party, Amestris regardant Aglatidas, connut bien dans ses yeux qu'il n'estoit pas satisfait ; et que quelque effort qu'il fist pour cacher son chagrin, on voyoit qu'il en avoit pourtant beaucoup. Je voy bien, luy dit-elle, que les responses de mon Portier ne m'ont gueres justifiée dans vostre esprit : il est vray Madame, repliqua t'il, que ce n'est pas de luy que je dois attendre le repos dont j'ay besoin. C'est pourtant luy qui vous a refusé la Porte, repliqua-t'elle, et qui a esté cause que Megabise est entré, quand mesme la chose se sera passée comme il le dit. Je l'advouë, reprit Aglatidas, toutesfois pourveû que Megabise n'ait point esté preferé par vos ordres, il m'importe beaucoup moins qu'il vous ait veuë : Mais pour sçavoir cela, Madame, il faut que ce soit de vostre bouche que je l'aprenne. Si vous voulez bien vous fier à ma parole, luy dit-elle, vous serez bien-tost en repos : car je vous proteste Aglatidas, que je n'ay donné nul ordre aujourd'huy, ny d'ouvrir ny de refuser la porte à qui que ce soit : et que si j'avois eu à faire exception de quelqu'un, ce n'auroit pas esté de Megabise. 
<pb id="page_2419" n="V04-P332"/>Madame, luy dit-il, ce que vous me dires est bien obligeant : Mais quand je songe que Megabise a esté tout le jour aupres de vous ; que je l'ay veu sortir seul, un moment apres que vous avez esté sortie ; je conclus. Madame, malgré moy. (si je le puis dire sans vous offencer) ou que vous n'estes pas sincere, on que vostre Portier vous trompe et vous trahit. Les gens de cette condition sont si grossiers, interrompit Menaste, qu'il n'y a nul fondement à faire sur les impertinences qu'ils font ou qu'ils disent. Celuy-là, repris-je ; ne me l'a pas assez paru, pour avoir fait une semblable faute sans dessein : quoy, Artabane, me dit Amestris, vous estes aussi contre moy ? Pardonnez-moy, luy dis-je, Madame, car il me semble que plus je soupçonne vostre Portier, plus je vous justifie. Mais encore, dit-elle, Aglatidas, dites un peu de grace ce que je dois faire, non seulement pour vous bien persuader que je n'ay pas donné volontairement cette audience particuliere à Megabise : mais encore pour le faire croire à toute la Ville. J'en sçay une voye infaillible, reprit Aglatidas en souspirant, mais, Madame, vous ne la. voudriez pas suivre. Elle est donc bien difficile, repliqua-t'elle, car je vous assure que j'ay un si grand chagrin de l'avanture qui m'est arrivée aujourd'huy : qu'il est peu de choses que je ne fisse pour desabuser pleinement tous ceux qui pourroient croire que j'ay veu de mon consentement Megabise trois ou quatre heures en particulier. Parlez donc, Aglatidas, que faut-il faire pour me justifier dans vostre esprit, et dans celuy de tous ceux qui me pourront accuser comme vous ? Il faut achever de me rendre heureux, Madame, luy dit-il, puis qu'aussi bien les peines que je souffre 
<pb id="page_2420" n="V04-P333"/>deviennent si insupportables, qu'il n'y va pas moins de ma vie que de la preuve de vostre innocence. C'est pourquoy, Madame, resolvez vous, s'il vous plaist, à ne chercher point d'autre voye de vous justifier. Mais, Aglatidas, dit elle, je voy bien que par ce que vous me dites, je me justifierois peut estre aupres de vous : mais dans l'esprit du monde, je ne voy pas que cela fust. Je suis pourtant asseuré, Madame, respondit-il, que vostre vertu est si generalement connuë ; que si l'on sçavoit que vous eussiez absolument resolu de me preferer à tous ceux qui ont de l'amour pour vous, on ne vous soupçonneroit pas d'avoir une galanterie particuliere avec Megabise. Aussi bien, Madame, faut-il que je vous advouë, que la passion que j'ay dans l'ame, ne sçauroit plus souffrir que je vous voye eternellement sans vous voir (s'il est permis de parler ainsi) estant certain que je n'apelle pas vous avoir veuë, quand j'ay passé une apresdinée chez vous, au milieu de mes ennemis : Car, Madame, poursuivit-il, c'est ainsi que les Amans qui sont sinceres apellent tousjours leurs Rivaux. Ne croyez donc pas, s'il vous plaist, que je die cela par une jalousie capricieuse : non, Madame, c'est par un pur sentiment d'amour : puis qu'encore que la presence de mes Rivaux m'importune beaucoup plus que celle des autres gens ; il est pourtant vray que quand on aime avec violence et avec tendresse, on ne trouve jamais avoir entierement joüy de la conversation de la Personne que l'on adore, lors qu'on la partage avec quelqu'un. Menaste mesme, luy dit-il, m'importune quelquesfois, quoy que je ne vous dise rien en particulier, que je. ne pusse vous dire en sa presence : mais c'est, Madame, que l'amour 
<pb id="page_2421" n="V04-P334"/>aime le secret : et que les sentimens qui passent d'un coeur à l'autre, sans estre communiquez à personne ; ont je ne sçay quoy de plus pur, de plus passionné, et de plus doux que les autres. Mettez moy donc, Madame, en cét estat bien heureux, où sans Menaste mesme je pourray vous dire que je vous aime, avec une passion sans égale : et que je vous adore avec un respect beaucoup plus grand, que vous ne pouvez vous l'imaginer. Vous m'avez permis, Madame, poursuivit-il, de l'esperer : et vous n'avez opposé à ma bonne fortune, qu'une bien-seance imaginaire. Il me semble pourtant, dit Amestris, que parce qu'Otane m'a mal-traitée, je dois faire plus que les autres ne font : et qu'encore que j'aye pane le terme où celles de ma condition qui veulent se remarier s'y resolvent sans choquer cette bien-seance : neantmoins je vous advouë que comme on m'observe plus qu'une autre, je trouve que je ne sçaurois agir avec trop de circonspection. Joint Aglatidas, poursuivit-elle, que s'agissant de vostre bon-heur et du mien, il faut auparavant que de s'engager, estre bien asseurez que nous nous trouverons heureux ensemble. Ha, Madame, s'écria-t'il, si vous pouvez douter de mon bon-heur, je ne sçaurois faire le vostre : quoy qu'il en soit, dit-elle ; je ne vous puis respondre precisément aujourd'huy : Vous ne voulez donc pas vous justifier ? respondit-il : je veux, repliqua-t'elle, que vous vous fiyez à ma parole. Durant cela, je parlois bas à Menaste, quoy que nous entendissions bien ce qu'ils disoient ; pour luy dire que je craignois qu'Aglatidas et Megabise ne se querellassent. De sorte qu'en cét endroit Menaste cessant de me parler, et se meslant dans leur conversation ; en 
<pb id="page_2422" n="V04-P335"/>verité, dit-elle à Amestris, je ne vous comprens pas : car enfin n'est-il pas vray que dans le fond de vostre coeur, vous avez dessein d'espouser Aglatidas ? Que voulez vous donc attendre ? voulez vous qu'il se batte encore deux ou trois fois pour vous ; qu'il tuë encore quelqu'un, qu'il s'en aille en exil ; qu'il revienne deguisé ; qu'il vous retrouve dans quelque jardin avec quelqu'un de vos Amants que vous voudrez bannir ; qu'il devienne jaloux ; qu'il feigne de nouveau d'aimer Anatise ; et qu'en fuite vous espousiez quelqu'autre Otane, pour vous justifier, et pour le punir ? Croyez-moy, Amestris, si vous faites encore tout cela deux ou trois fois, vous ne vous marierez pas trop tost avec Aglatidas : et vous passerez vostre vie fort agreablement. Menaste dit tout ce que je viens de vous dire, avec un emportement si agreable, qu'il fut impossible à Amestris de n'en soûrire pas, quelque surprise qu'elle en fust : et pour Aglatidas, il l'en remercia avec des termes qui luy firent assez voir combien il luy estoit obligé. Pour moy joignant mes prieres aux raisons de Menaste, nous pressasmes si fort Amestris, qu'elle ne pouvoit presques que nous respondre : car dés qu'elle vouloit s'opposer à ce que nous luy disions, et demander du temps ; Menaste luy disoit que cependant elle conseilloit à Aglatidas de croire, qu'elle avoit veu de son consentement, Megabise en particulier. Mais quoy que nous pussions faire, elle obtint pourtant deux jours à se resoudre, et à donner sa response precise : en fuite de quoy, Menaste luy ayant dit tout bas ce que je luy avois dit : Amestris commanda si absolument à Aglatidas de ne songer point à quereller Megabise, qu'il fut contraint de luy promettre ce qu'elle vouloit, pourveu que sa response 
<pb id="page_2423" n="V04-P336"/>luy fust favorable. Ainsi, Seigneur, cette audience particuliere que Megabise avoit eue si finement, pensant qu'elle luy deust servir ; fut ce qui avança la resolution favorable, qu'Amestris devoit prendre pour Aglatidas. Apres cela nous nous retirasmes : mais quoy qu'Amestris eust pû dire, il est pourtant certain qu'Aglatidas fut tres inquiet : et que ce qu'il avoit veu, luy tint tellement en l'esprit, que de tout le soir je ne pus l'obliger à parler d'autre chose. Cependant apres que nous fusmes partis, Menaste acheva de faire resoudre Amestris à se declarer ouvertement à tout le monde pour Aglatidas : sçachant bien que quand cela seroit, il n'y auroit personne assez hardy, en la posture ou il estoit aupres de Ciaxare, pour oser entreprendre de troubler ton bonheur. Mais comme elle eust esté bien aise de descouvrir si la chose estoit comme son Portier la luy avoit dite, ou s'il y avoit eu de la fourbe : quand elle fut retournée chez elle, et qu'elle fut dans sa Chambre ; elle apella une de ses Femmes qui estoit fine et adroite, pour luy donner la commission de s'informer bien precisément si cét homme n'avoit point eu quelque intelligence avec les gens de Megabise. Madame, luy respondit-elle, je ne sçay pas s'il en a avec ses gens : mais je sçay bien qu'il y a deux jours qu'en revenant du Temple assez matin, je vis Megabise à un coin de ruë destourné, qui parloit à luy : neantmoins comme je creus qu'il luy demandoit seulement si vous estiez desja au Temple, ou si vous iriez bientost, je ne m'arrestay pas davantage à les regarder : et je passay outre sans qu'ils y prissent garde. Cette Fille n'eut pas plustost dit cela à Amestris que sans tarder plus long temps, elle envoya une 
<pb id="page_2424" n="V04-P337"/>seconde fois querir ce Portier : pour luy demander ce que Megabise luy disoit, au jour, à l'heure, et à l'endroit qu'elle luy marqua. Cét homme fort surpris de cette nouvelle question, luy qui pensoit avoir admirablement respondu chez Menaste, s'esbranla, et respondit fort mal à propos : de sorte qu'Amestris, sans luy donner loisir de se r'asseurer, et de trouver un nouveau mensonge, le menaça si fort, s'il ne disoit la verité ; et luy promit si bien de luy pardonner s'il l'advouoit qu'apres plusieurs responses qui seroient trop longues a dire, il confessa enfin à Amestris, que Megabise l'avoit envoyé querir par un de ses gens ; luy avoit donné de l'argent pour le gagner ; et que le jour qu'on l'avoit veu parler à luy, il l'avoit instruit comment il faudroit qu'il fist, lors qu'il voudroit entrer seul. Si bien que ce matin là, il n'avoit fait que luy envoyer dire simplement, qu'il fist ce qu'il luy avoit ordonné. Amestris apres cela, voyant jusqu'où Megabise se portoit, commença de craindre effectivement qu'il n'arrivast quelque nouveau malheur : et prit en effet la resolution d'espouser Aglatidas. Cependant Tharpis et Artemon avoient leurs inquietudes aussi bien que les autres : le premier mesme n'avoit pas seulement la consolation de se pouvoir pleindre avec Anatise, de l'avanture qu'il avoit euë chez Amestris, car elle estoit allée à la campagne : Toutefois comme elle n'estoit qu'à cinquante stades d'Ecbatane, il la luy escrivit. Pour Artemon, comme il estoit plus sage, quelque amoureux qu'il fust d'Amestris, voyant de quelle façon elle luy avoit parlé d'Aglatidas, et de quelle sorte elle vivoit avecques luy, il n'osoit plus l'entretenir de son amour. Neantmoins comme l'esperance ne quitte les Amants qu'à 
<pb id="page_2425" n="V04-P338"/>l'extremité, il voulut auparavant que de faire un grand effort sur luy mesme pour arracher de son coeur l'image d'Amestris, s'esclaircir encore un peu plus precisément de l'estat où estoit Aglatidas avec cette belle Personne. Si bien que comme il estoit assez mon Amy, et'qu'il sçavoit que j'estois fort celuy d'Aglatidas, il me vint trouver le lendemain de cette avanture qui l'inquietoit comme les autres : pour me prier de luy dire seulement en general, si effectivement le coeur d'Amestris estoit assez engagé, pour oster toute esperance à ceux qui avoient de la passion pour elle. Je sçay bien, me dit-il, que vous ne me devez pas reveler un secret que l'on vous aura confié : mais je sçay bien aussi qu'estant vostre Amy comme je le suis, vous ne devez pas me refuser de me conseiller, en une chose d'ou dépend toute l'infortune, ou tout le repos de ma vie. Je vous declare donc que j'aime Amestris, avec beaucoup de passion : mais apres tout, si j'estois asseuré que son ame fust engagée ailleurs, je tascherois de dégager la mienne : c'est pourquoy dites moy de grace ce que je dois faire. Artemon me dit cela avec tant d'ingenuité, que je creus en effet estre obligé de le conseiller sincerement, et de servir trois personnes à la fois : Amestris en la delivrant de cette importunité, Aglatidas en luy ostant un Rival, et Artemon en le guerissant d'une passion qui ne pouvoit jamais estre reconnuë. Neantmoins comme il faut tousjours se défier de la sincerité d'un homme amoureux ; je ne luy dis rien de ce que je sçavois d'Aglatidas et d'Amestris : mais je luy conseillay si fortement d'essayer de se guerir du mal qu'il avoit, qu'il comprit sans doute bien que je sçavois qu'Amestris ne l'en voudroit 
<pb id="page_2426" n="V04-P339"/>pas soulager. Je pretextay pourtant mon conseil par d'autres raisons, je luy dis que Megabise et Aglatidas y songeant, il n'y devoit pas penser : que ces deux hommes là estoient trop aimez de Ciaxare : qu'ils avoient tous deux esté amoureux d'Amestris devant qu'elle eust espousé Otane : qu'il y avoit aparence que si elle se remarioit, un de ces deux là seroit choisi : qu'en tout cas, je luy conseillois d'attendre encore quelque temps à se determiner ; parce que si Amestris ne se declaroit point pour un de ces deux, vray-semblablement elle ne se declareroit pour personne. Artemon me remercia du conseil que je luy donnois, quoy qu'il s'en affligeast extrémement : Cependant Amestris qui avoit envoyé querir Menaste, pour luy aprendre la fourbe que Megabise luy avoit faite, resolut enfin avec elle, de ne differer pas davantage à se declarer ouvertement pour Aglatidas, à qui elle envoya dire ce qu'elle avoit descouvert. Amestris creut toutefois que comme Megabise avoit tousjours eu beaucoup de respect dans sa passion, il ne seroit pas hors de propos que Menaste cherchast quelque occasion de luy parler, afin de tascher d'esviter un malheur. Mais il n'en fut pourtant pas besoin : car dés qu'Aglatidas eut demandé à Ciaxare la permission d'espouser Amestris, ce Prince qui sçavoit bien les pretentions de Megabise ; luy commanda si absolument de ne s'opposer point au bonheur d'Aglatidas, qu'il n'osa en effet troubler sa satisfaction. De sorte que comme la chose fit assez de bruit, Artemon fut bien aise dans son malheur, d'avoir suivy mon conseil : etTharpis sçachant que Megabise mesme n'osoit se pleindre du bonheur de son Rival, à cause du respect qu'il devoit an Roy, fut contraint 
<pb id="page_2427" n="V04-P340"/>de suivre son exemple, et de cacher aussi sa douleur. Ainsi voila Aglatidas le plus heureux de tous les hommes : car Amestris luy avoit fait voir la fourbe de Megabise si clairement, qu'il ne demeuroit plus aucun soupçon dans son esprit. Tous les Parents d'Amestris approuvoient son choix : ceux d'Aglatidas loüoient le sien : tous ses Rivaux n'osoient plus paroistre : Megabise fuyoit également son Rival et sa Maistresse : Artemon ne se pleignoit qu'à moy seul, et soulageoit sa douleur à me raconter la vertu d'Amestris pendant la vie d'Orane, telle que je vous l'ay dépeinte ; et Tharpis estoit presques tousjours chez Anatise à la campagne, qui estoit dans une affliction qui tenoit bien plus de la rage, que de la tristesse ordinaire. Enfin rien ne s opposant plus au bonheur d'Aglatidas, il n'avoit plus d'autres tourments que ceux que l'impatience, qui ne quitte pas mesme les Amants qui sont assurez d'estre heureux, luy faisoit souffrir. Toute la Cour et toute la Ville estoient en joye de ce Mariage : pour la solemnité duquel, on preparoit mille divertissemens publics, Le jour qu'il se devoit faire fut mesme pris par le Roy, qui vouloit honnorer cette belle Feste de sa presence : toutes nos Dames ne songeoient qu'à trouver les inventions de quelque parure particuliere pour ce jour là : et Amestris et Aglatidas s'entretenant lors avec un peu plus de liberté que auparavant, connurent si parfaitement la veritable estime qu'ils faisoient l'un de l'autre, qu'ils s'en aimerent beaucoup davantage, et par consequent en furent beaucoup plus heureux : estant certain que la veritable mesure des felicitez des Amants, ne consiste pas moins en l'opinion reciproque qu'ils ont de la grandeur de leur merite, 
<pb id="page_2428" n="V04-P341"/>qu'en celle de leur passion. Les choses estant donc en ces termes, et n'y ayant plus que trois tours jusques à celuy de leur Mariage : il en arriva une, qui troubla estrangement la joye d'Aglatidas et d'Amestris. Mais Seigneur, pour ne vous tenir pas j'esprit en suspens ; comme je le pourrois faire : il faut que je vous face voir d'abord, ce qui causa tant d'inquietudes, à deux Personnes qui n'en avoient plus, et qui croyoient n'en avoir plus jamais. Je vous ay, ce me semble, desja fait connoistre qu'Anatise estoit à cinquante stades d'Ecbatane, et que Tharpis l'y alloit souvent visiter : corne ils estoient donc un jour ensemble à se promener dans une grande route qui aboutit au grand chemin qui conduit à Ecbatane, lors que l'on vient du costé des Montagnes des Aspires : estant, dis-je, fort occupez à chercher par quelle voye ils pourroient troubler la felicité d'Aglatidas et d'Amestris : ils virent venir un homme à cheval, qui au lieu de continuer de suivre le chemin d'Ecbatane, prenoit celuy de la route où ils estoient. Anatise qui n'estoit pas en humeur de reçevoir visite, eust bien voulu esviter celle là : neantmoins s'imaginant que c'estoit peut-estre quelqu'un qui venoit voir une Tante chez qui elle demeuroit, elle destourna sa promenade ; feignant de n'avoir pas pris garde à celuy qui venoit vers elle. Mais une Fille qui la suivoit, l'ayant reconnu pour estre son Frere, Escuyer d'Otane, elle fit un grand cry : et quittant sa Maistresse, elle fut vers luy les bras ouverts pour l'embrasser : car il estoit descendu de cheval au bout de la route, et l'avoit donné à tenir à un homme qui le suivoit. Anatise au cry de cette Fille, qui avoit creû son Frere mort, tourna la teste, et reconnut Dinocrate, qui luy 
<pb id="page_2429" n="V04-P342"/>avoit autrefois tant servy à entretenir la jalousie d'Otane, et à faire persecuter Amestris. De sorte qu'en consideration des offices qu'il luy avoit rendus, et qui luy avoient esté si agreables ; elle s'arresta, et souffrit qu'il luy vinst faire la reverence. Elle s'informa alors comment il avoit perdu son Maistre, et pourquoy il avoit tant tardé à revenir : et il luy raconta sans déguisement, de quelle sorte Otane avoit pery, au pied des Montagnes d'Artaxate, où le Roy d'Armenie s'estoit retiré. Comment il avoit en fuite veû son corps dans un torrent, et comment il avoit esté englouty dans un abisme : luy disant encore qu'il n'avoit pu revenir plustost, parce que s'estant arresté à une Ville en chemin, il y estoit tombé malade. Qu'apres cela s'estant donné à un autre Maistre, il s'y estoit attaché quelque temps : mais que ne s'y trouvant pas bien, il estoit enfin revenu, et n'avoit pas voulu passer si prés d'un lieu où il sçavoit qu'elle alloit souvent, sans demander du moins si elle y seroit. Mais, luy dit elle, Dinocrate (car nous avons sçeu depuis toute cette conversation, comme vous le sçaurez tantost) dites moy un peu si Otane lors qu'il mourut, haïssoit encore bien Aglatidas : il le haïssoit de telle sorte, respondit-il, que je crois que cela fut cause de sa mort : car il s'estoit si bien mis dans la fantaisie de chercher Aglatidas dans tous les combats où il se trouveroit, que je crois qu'il ne s'engagea trop avant parmy les Ennemis, que pour tascher de le tuër. Pour moy, adjousta-t'il, comme ce combat fut fait de nuit, je ne puis bien dire comment ce malheur arriva : mais quoy qu'il en soit, je l'ay veû mort de mes propres yeux, et beaucoup d'autres l'ont veû aussi bien que moy : et alors il me nomma. 
<pb id="page_2430" n="V04-P343"/>Pendant qu'il parloit ainsi, et que Tharpis se mesloit aussi à la conversation ; Anatise jettant fortuitement les yeux sur la Garde de l'Espée de Dinocrate, qui estoit beaucoup plus belle et plus riche qu'un homme de cette condition ne la devoit avoir ; n'eut pas plustost fait quelque legere reflexion là dessus, et attaché ses regards à la considerer ; qu'elle la reconnut, pour avoir esté à Aglatidas. Ceux qui n'ont pas bien sçeu la puissance de l'amour, se sont estonnez qu'Anatise ait pû reconnoistre si precisément cette Espée. mais pour moy, je ne l'ay pas trouvé si estrange ; car je suis persuadé, que tout ce qui regarde la personne aimée, ne s'efface jamais de la memoire. Joint aussi que cette Garde d'Espée estoit fort magnifique ; fort particuliere, et par consequent fort remarquable : et de plus, elle l'avoit veuë deux cens fois. Anatise ne l'eut donc pas plustost reconnuë, qu'elle demanda à Dinocrate qui luy avoit donné cette Espée ? et il luy dit que quelques jours apres la mort de son Maistre, comme il estoit à Artaxate, il l'avoit achetée d'un Soldat persan, qui n'en connoissoit pas la valeur, et qui disoit l'avoir tirée du corps d'un Armenien mort, au pied des Montagnes où ils avoient combatu. Apres cela, Anatise connut aisément qu'Aglatidas, comme il arrive quelquesfois, n'avoit sans doute pu retirer son Espée du corps de celuy qu'il avoit tué : et sans rien dire davantage, elle laissa Dinocrate entretenir sa Soeur, et continua de se promener avec Tharpis : mais si resveuse et si attachée à ses propres pensées, qu'il ne pût s'empescher de luy demander ce qui luy occupoit l'esprit encore plus qu'à l'ordinaire. Je resve, luy dit-elle, aux moyens de vous rendre heureux si je le puis : ou du moins à trouver les 
<pb id="page_2431" n="V04-P344"/>voyes de troubler la felicité de vostre Rival. Elle est trop bien establie, reprit Tharpis, pour le pouvoir esperer : elle ne l'est pourtant pas de telle sorte, respondit Anatise, que si Dinocrate veut m'estre fidelle comme il me l'a esté autrefois, je ne le puisse faire aisément. Tharpis impatient de sçavoit ce qu'elle vouloit dire, l'assura que s'il ne faloit que donner la moitié de son bien pour le suborner, il le seroit fort volontiers ; et enfin il la pressa de telle façon, qu'elle luy dit la fourbe qu'elle imaginoit, que Tharpis aprouva de telle sorte, qu'il pensa se mettre à genoux pour la remercier d'avoir trouvé une invention si merveilleuse. En suite sans differer davantage, Anatise appelle Dinocrate ; le flatte et luy promet de faire bientost sa fortune, Tharpis l'assurant qu'il ne veut pas mesme qu'il commence de faire la chose qu'ils souhaitent de luy, qu'il ne l'ait enrichy par quelque present magnifique. Et enfin apres que Dinocrate, qui n'estoit naturellement que trop disposé à faire des fourbes, leur eut promis de leur obeïr aveuglément : ils luy dirent ce qu'ils desiroient de luy. Apres, dis-je, avoir bien concerté la chose entr'eux : apres l'avoir examinée avecques soing, et avoir instruit Dinocrate de tour ce qu'il auroit à faire et à dire : ils trouverent qu'il ne faloit pas que l'on sçeust qu'il eust veû Anatise : de sorte qu'ils l'envoyerent loger à un Vilage proche de là, apres avoir expressément deffendu à sa Soeur de parler de son retour à personne. Le lendemain le revoyant encore au mesme lieu, Tharpis commença de luy tenir sa parole, en luy faisant un present d'importance : en suite dequoy, ils luy donnerent ses dernieres instructions et le congedierent ; luy ordonnant sur toutes 
<pb id="page_2432" n="V04-P345"/>choses, qu'il ne vist point Amestris, qu'il n'y eust compagnie chez elle. Une apres-disnée donc, et justement trois jours auparavant qu'Aglatidas se deust marier ; estant allé chez elle pendant qu'il estoit chez le Roy, j'y trouvay Menaste, et trois ou quatre Dames : et mesme deux Parentes d'Otane, qui aymant cherement Amestris, la visitoient fort souvent. Comme nous estions donc en une conversation qui n'avoit rien que d'agreable, et qui panchoit mesme plustost vers l'enjoüement que vers le serieux : Dinocrate qui avoit espié l'occasion, arriva ; et monta droit à la Chambre d'Amestris. D'abord qu'elle le vit entrer, elle changea de couleur : et sa veuë luy renouvella de telle sorte le souvenir de la persecution d'Otane, et celuy des mauvais offices qu'en son particulier il luy avoit rendus, qu'elle en fut un peu troublée. Neantmoins croyant qu'il estoit plus genereux et plus beau de dissimuler son ressentiment contre Dinocrate, et de le considerer seulement comme un homme que son Mary avoit fort aimé, elle se remit un moment apres : et luy parlant assez doucement, d'où. vient, luy dit-elle, Dinocrate, que vous avez esté si long-temps à revenir, apres la perte de vostre Maistre ? Madame, repliqua t'il en soûpirant, je fus si touché de cét accident, que j'en tombay malade d'affliction : et ce n'est que depuis quelques jours, que j'ay recouvré assez de santé pour pouvoir venir vous rendre conte du malheur de mon Maistre. Je vous vy, luy dis-je en l'interrompant, lors que vous en cherchiez le corps, et que vous le découvristes au milieu d'un torrent : il est vray, Seigneur, reprit-il, et vous fustes tesmoin d'une partie de la douleur que j'eus, de ne pouvoir l'en retirer. Estiez-vous au combat 
<pb id="page_2433" n="V04-P346"/>ou il fut tüé ? luy dit Amestris : Ouy Madame, repliqua-t'il, et je le touchois lors qu'Aglatidas, que je reconnus d'abord à la voix, luy passa son Espée au travers du corps, qu'il ne put jamais retirer. vostre Maistre (repris je fort estonné, et guere moins surpris qu'Amestris) a esté tüé par Aglatidas ? songez-vous bien Dinocrate à ce que vous dites ? car comment voudriez-vous l'avoir pû connoistre dans le tumulte d'un combat de nuit, qui se faisoit à la seule clarté des Estoiles ? je vous ay desja dit, Seigneur, respondit Dinocrate sans s'esmouvoir, que je le reconnus d'abord à la voix : car lors qu'il attaqua mon Maistre, qui estoit à la teste d'un gros qui faisoit ferme, il dit quelque chose à ceux qui le suivoient, pour les encourager à bien faire. De sorte que mon Maistre, qui connoissoit encore mieux la voix d'Aglatidas que je ne la connoissois ; ne l'eut pas plustost oüy, que se tournant vers moy, Ha Dinocrate me dit-il, voicy cét Aglatidas que je cherche ; ne m'abandonne pas. Je ne puis pas bien dire, adjousta-t'il, si Aglatidas connut mon Maistre à la voix, comme il en avoit esté connu : mais je sçay bien qu'ils se chargerent rudement : et qu'Aglatidas plus heureux qu'Otane, luy enfonça son Espée jusques aux Gardes à travers le corps : qui tombant du coup qu'il avoit reçeu, fit sans doute que l'Espée d'Aglatidas luy eschapa des mains, et qu'il ne la put retirer. En cét estat voyant tomber mon Maistre, je ne sçeus lequel je devois le plustost faire, ou d'attaquer son meurtrier, ou de tascher de le tirer de dessous les pieds de ceux qui combatoient : mais le tumulte du combat les ayant fait esloigner de quelques pas, je me jettay sur le corps de mon Maistre, pour voir s'il n'auroit plus de vie, j'arrachay 
<pb id="page_2434" n="V04-P347"/>l'Espée qui le traversoit de part en part et tentant bien qu'il ne respiroit plus ; j'advoüe qu'au lieu de demeurer aupres de luy, je songeay à me deffendre. Car ce mesme Aglatidas revenant au mesme endroit avec une autre Espée, et le reconnoissant encor mieux ; je fis tout ce que je pus pour vanger la mort de mon Maistre : mais nostre Party estant le plus foible, nous fusmes vaincus et dispersez, sans que je pusse retourner chercher le corps d'Otane, jusques à ce que l'on fit tresve : Et lors que j'en eus la liberté, je ne le trouvay plus au lieu ou je l'avois laissé : mais je le vy un moment apres au milieu du Torrent, comme Artabane l'a dit, sans que je sçache qui l'y avoit jetté. Pendant le discours de Dinocrate, Amestris souffroit des maux incroyables, qu'elle n'osoit faire voir : les Dames qui estoient là, et qui sçavoient en quel estat estoient les choses, estoient bien fâchées d'entendre ce qu'elles entendoient : et pour moy j'en estois si en colere, que je ne pouvois presques interrompre Dinocrate ; qui faisant semblant de ne sçavoir point qu'Amestris alloit espouser Aglatidas, continua de dire que ce qui luy avoit fait le mieux reconnoistre que c'estoit effectivement luy qui avoit tüé Otane, estoit que l'Espée qu'il avoit retirée du corps de son Maistre, estoit assurément à Aglatidas ; ne pouvant pas s'y tromper, estant aussi remarquable qu'elle estoit, et la luy ayant veuë si souvent. Ce n'est pas, dit-il, contrefaisant l'ingenu, que je veüille dire qu'Aglatidas soit coupable : car enfin poursuivit il, quand on est à la guerre, on ne doit espargner personne du Party ennemy. Mais ou est cette Espée ? repris-je : Seigneur (respondit il presques les larmes aux yeux) comme elle a osté la vie à mon Maistre, je n'oserois pas 
<pb id="page_2435" n="V04-P348"/>la faire voir en presence de Madame : car je ne sçay pas moy mesme comment je la puis regarder, ny par quelle raison je l'ay gardée. Comme il disoit cela, Aglatidas qui ne sçavoit pas que Dinocrate fust revenu, entra dans la Chambre d'Amestris, avec une joye dans les yeux, telle que la devoit avoir un homme qui croyoit ne devoir plus estre troublé dans son bon-heur. Mais à peine eut-il fait deux pas dans cette Chambre, que voyant une profonde tristesse dans ceux d'Amestris ; aperçevant Dinocrate ; et remarquant beaucoup d'estonnement sur mon visage, et sur celuy de ces Dames qui estoient là presentes, il s'arresta un instant : voulant deviner quel malheur estoit arrivé. Mais prenant la parole, Aglatidas, luy dis-je, venez vous mesme vous justifier : car Dinocrate que vous voyez là, dit que vous tuastes Otane, la nuit que nous combatismes au pied des Montagnes d'Artaxate. Moy ! (repliqua Aglatidas estrangement surpris) et comment cela pourroit-il estre, puis que l'illustre Cyrus me dit qu'il avoit oüy crier, <q>Otane est mort,</q> en un lieu où je n'estois pas ? joint que moy mesme l'entendis nommer Otane, assez loin de l'endroit où je combatois. Seigneur (reprit Dinocrate avec une impudence extréme) je suis bien fasché d'avoir dit sans y penser, et seulement pour dire la verité, une chose que je voy qui vous trouble si fort : toutesfois, comme je l'ay desja dit, on ne recherche personne, pour avoir tüé quelqu'un à la guerre. Mais Seigneur (dit une des Parentes d'Otane, qui croyoit pouvoir justifier Aglatidas par ce qu'elle luy alloit demander) perdistes-vous vostre Espée à ce combat là ? Oüy Madame, respondit-il, et je ne pus jamais la retirer du corps d'un Armenien : de sorte que je 
<pb id="page_2436" n="V04-P349"/>fus contraint de l'y laisser, et d'en arracher une des mains d'une autre des ennemis dont j'eus le bon-heur de me saisir un moment apres. Ha Aglatidas, dit Amestris, que m'aprenez-vous ! comme il ne sçavoit pas pourquoy Amestris parloit ainsi, ny pourquoy cette autre Dame luy avoit parlé de cette Espée qu'il avoit perduë, ny comment elle avoit sçeu qu'il l'avoit perduë : il se tourna vers moy, et je luy dis que Dinocrate assuroit qu'il avoit son Espée : et qu'il l'avoit retirée du corps de son Maistre. Elle est si connoissable, dit Aglatidas, que l'on ne s'y sçauroit tromper : car je pense qu'il n'y a pas un de mes Amis qui ne la connoisse. Mais ou est elle ? adjousta-t'il. Seigneur, repliqua Dinocrate, s'il vous plaist je vous l'envoyeray querir, et vous la feray voir dans cette Antichambre. Aglatidas l'en ayant pressé : il sortit : pendant quoy regardant Amestris qui n'osoit presques plus le regarder. Madame luy dit-il, je voy bien que si Dinocrate me fait voir mon Espée, et qu'il persiste à dire qu'il l'a tirée du corps de son Maistre, je ne pourray pas vous faire voir bien clairement que je n'ay pas tüé Otane ; puis que j'ay advoüé avec ingenuité, que j'avois laissé mon Espée dans le corps d'un homme qui estoit du mesme Party dont Otane estoit : et qu'ainsi il semble que cela soit fort. Mais apres tout, Madame, je ne laisse pas de croire que tout ce que Dinocrate dit est faux : il vous a tousjours esté contraire en toutes choses : il est Frere d'une Fille qui sert chez Anatise : et tout ce qui part de sa bouche doit estre suspect. Mais enfin Aglatidas, dit Amestris, par vostre propre confession, vous avez laissé vostre Espée dans le corps d'un homme mort ; Dinocrate dit que cét homme estoit Otane : et 
<pb id="page_2437" n="V04-P350"/>vous n'avez autre chose à luy opposer, s'il est vray qu'il vous monstre effectivement vostre Espée, sinon que vous ne croyez pas que celuy que vous avez tüé fust Otane. C'est trop peu Aglatidas, poursuivit-elle, c'est trop peu, contre une déposition si forte et si précité : c'est pourquoy souffrez que je vous conjure du moins, que jusques à ce que la chose toit plus esclaircie, je ne vous voye plus. Ha Madame, s'escria t'il, que me dites-vous ! Comme Amestris alloit respondre, on vint nous advertir que Dinocrate estoit dans l'Anti-chambre, qui aportoit cette Espée : Aglatidas y fut donc, et toutes ces Dames aussi, à la reserve de Menaste, qui demeura auprès d'Amestris. Mais à peine Aglatidas et moy eusmes nous veu cette Espée, que nous la reconnusmes effectivement pour estre à luy. Aglatidas regarda alors fixement Dinocrate : et ne sçachant que dire pour se justifier, il cherchoit à connoistre dans ses yeux s'il estoit innocent ou coupable : mais il se déguisoit si finement, qu'il estoit impossible de s'aperçevoir de sa malice. Il y eut alors des instants, où je vy tant de fureur sur le visage d'Aglatidas, que j'eus quelque crainte qu'il ne tuast Dinocrate : je pense mesme que s'il n'eust pas eu peur de se faire croire encore plus criminel par cette violence, il l'auroit du moins outragé. Mais enfin ne sçachant que dire, et ne pouvant effectivement assurer luy mesme avec sincerité qu'il n'avoit pas tüé Otane : il se preparoit pourtant à rentrer dans la Chambre d'Amestris pour s'aller jetter à ses pieds, sans sçavoir bien precisément ce qu'il luy vouloit dire ; lors que Menaste par l'ordre absolu d'Amestris, vint luy ordonner de ne rentrer pas : et d'avoir ce respect là pour elle de ne la voir point, que son innocence 
<pb id="page_2438" n="V04-P351"/>ne fust mieux connuë. Aglatidas ne pouvoit se resoudre à luy obeïr : mais Menaste luy dit tellement qu'il le faloit, qu'elle le força de le faire. Nous sortismes donc luy et moy, apres avoir encore demandé cent choses à Dinocrate, avec intention de le faire contre-dire en quelqu'une, mais il n'y eut pas moyen : et il redit tousjours ce qu'il avoit dit avec tant d'uniformité, jusques aux moindres circonstances ; que les juges les plus exacts auroient esté satisfaits de ses réponses, et auroient condamné Aglatidas. Apres que nous fusmes sortis, ces Dames furent encore quelque temps avec Amestris : en fuite dequoy elles s'en allerent, à la reserve de Menaste, qui demeura seul avec elle, comme j'estois seul avec Aglatidas : Dinocrate estant descendu en bas, pour raconter toute cette histoire aux Domestiques, afin que le bruit s'en espandist plustost. Mais il n'avoit que faire de s'en mettre en peine : car quatre heures apres qu'il eut parlé à Amestris, on ne parloit d'autre chose dans Ecbatane, que de cette estrange advanture. Cependant j'ay sçeu par Menaste, qu'elle ne fut pas plustost seule avec Amestris, que cette belle Personne la regardant avec des yeux où la melancolie faisoit voir le trouble de son ame : En verité, luy dit-elle, il faut advoüer que mon malheur est bien opiniastre : et que j'ay eu grand tort d'esperer de pouvoir joüir de quelque repos, apres de si cruelles et de si longues inquietudes. Du moins en suis-je arrivée aujourd'huy aux termes, que l'esperance n'aura plus de Part en mon coeur, et qu'ainsi elle n'augmentera Plus mes tourments : puis que je ne souffriray Plus de maux que je n'aye preveus, et que je n'attendray plus aucun bien. J'advoüe, luy dit 
<pb id="page_2439" n="V04-P352"/>Menaste, que cette rencontre est tout à faite estrange : mais, poursuivit-elle, puis qu'Aglatidas assure qu'il ne croit point avoir tüé Otane, et qu'il n'y a que le seul raport de Dinocrate qui toit contre luy, pourquoy voudriez vous vous rendre malheureuse toute vostre vie ? Parce, repliqua-t'elle, que je ne pourrois pas estre contente sans gloire : et que malheur pour malheur, il faut du moins choisir celuy où on ne pourra pas m'accuser d'avoir fait une chose contre la bien seance et contre la vertu. Comme elle disoit cela, Dinocrate rentra dans sa Chambre, qui feignant de venir d'aprendre qu'Aglatidas estoit prest à l'espouser, et croyant par là se mettre à couvert de la haine d'Amestris et de luy, sans destruire le dessein d'Anatise : Madame, luy dit il, je viens vous demander tres humblement pardon de la faute que j'ay faite sans y penser : car comme je suis venu droit icy sans parler à personne dans la Ville, je ne sçavois pas les termes où vous en estiez avec Aglatidas : de sorte que j'ay sans doute dit une verité que je n'eusse pas dite si je l'eusse sçeü. Car enfin les choses passées n'ayant point de retour, et croyant qu'en effet il peut estre qu'Aglatidas a tüé mon Maistre sans l'avoir connu, je me serois bien gardé de dire ce que j'ay dit, non seulement devant tant de monde, mais mesme à vous en particulier Cependant voyez s'il vous plaist, Madame, poursuivit il, si vous voulez que je me dédise : ou bien qu'Aglatidas assure qu'il s'est trompé, et que ce n'est point son Espée que je luy ay fait voir : car si vous le desirez, je ne la monstreray plus à personne, afin qu'elle ne soit pas connuë. Dinocrate dit cela avec une ingenuité si bien contrefaite, qu'encore qu'Amestris eust cent marques de sa 
<pb id="page_2440" n="V04-P353"/>malice, elle y fut trompée : et elle creut certainement qu'il parloit avec sincerité. Elle n'accepta pourtant pas son offre : au contraire, elle luy dit que quand elle seroit seule en toute la Terre qui sçauroit la chose, elle agiroit comme elle alloit faire. En fuite dequoy le congediant, elle l'assura mesme qu'elle feroit prier Aglatidas de ne se vanger point sur luy de son malheur. Vous pretendez donc de ne le voir plus ? luy dit Menaste, apres que Dinocrate fut party : il n'en faut pas douter, respondit elle, car enfin quelle bien-seance me peut permettre de voir un homme, que l'on assure qui a tué mon Mary ? Mais, luy dit Menaste, il n'en tombe pas d'accord : cela ne suffit pas, repliqua Amestris, puis que quand mesme je sçaurois d'une certitude infaillible, que la chose ne seroit point, je ne laisserois pas de faire ce que je fais ; seulement parce que le monde le croiroit, et que je pourrois estre soupçonnée de l'avoir sçeu. Ce n'est pas que je puisse accuser Aglatidas d'avoir connu Otane en le tuant, s'il est vray qu'il l'ait tué : mais apres tout, puis que l'on peut croire qu'il est mort de sa main, il n'en faut pas davantage pour m'obliger à ne le voir jamais, et pour me rendre la plus malheureuse personne du monde. Pendant qu'Amestris et Menaste parloient de cette sorte, je n'estois pas peu occupé à consoler Aglatidas : qui ne pouvoit assez s'estonner de voir par quelle voye la Fortune traversoit son bon heur. Car disoit il, comment puis-je me justifier, puis qu'il est certain que je ne puis moy-mesme assurer si ce que Dinocrate dit est vray ou faux ? le sçay bien sans doute que je n'ay point connu la voix d'Otane, et que je l'entendis nommer assez loing de moy : mais apres tout, je sçay que l'Espée que l'on me 
<pb id="page_2441" n="V04-P354"/>montre m'apartient ; que je ne la pus retirer du corps d'un des Ennemis qui tomba mort à mes pieds ; et qu'enfin ce pourroit avoir esté Otane, puis qu'il estoit de ce combat. Mais, luy dis-je, que ne desadvoüyez-vous vostre Espée ? car je croy que l'amour permet quelquesfois certains mensonges innocens qui ne sont mal à personne. Je me serois noircy au lieu de me justifier en la desavoüant, respondit Aglatidas, puis que tous les gens de qualité qui sont en la Cour connoissent cette Espée : et Megabise entre les autres, auroit bien pû dire que je mentois : car il l'a cent fois maniée du temps que nous n'estions pas mal ensemble. De sorte qu'Amestris m'auroit pû soupçonner d'avoir connu Otane en le tuant : joint aussi que je ne pense pas que la generosité permette de mentir pour se rendre heureux. Mais croyez-vous, luy dis-je, que quand Amestris ne vous soupçonnera point de l'avoir connu, vous en soyez gueres moins infortuné ? je croy, dit-il, que veu comme Amestris a pris la chose, et de la maniere dont je connois son esprit, qu'elle poussera mon malheur jusques au bout : et qu'elle me forcera à mourir desesperé. Car enfin, Artabane, je ne sçaurois souffrir cette infortune, comme j'ay souffert toutes les autres : et il paroist si clairement que les Dieux me veulent perdre, que ce sera assurément suivre leur volonté, que de me perdre moy-mesme. Je veux pourtant revoir Amestris, me dit- il, c'est pourquoy je vous conjure d'aller attendre Menaste chez elle, afin de la prier d'obtenir cette grace pour moy : car enfin il ne seroit pas juste que je fusse condamné sans avoir dit mes raisons. Je m'en allay donc effectivement pour luy rendre cét office : Mais Menaste quand elle revint de chez Amestris, me 
<pb id="page_2442" n="V04-P355"/>dit qu'elle croyoit qu'il ne seroit pas aisé d'obtenir d'elle qu'elle vist Aglatidas : que neantmoins elle y feroit ce qu'elle pourroit. Nous fusmes apres cela assez long temps à admirer cette bizarre rencontre : et à nous en affliger ; pour l'interest des personnes que nous aimions. Cependant Anatise qui vouloit jouir pleinement de sa fourbe, revint à Ecbatane : et y fit courir le bruit qu'Aglatidas avoit bien sçeu qu'il avoit tué Otane : adjoustant mesme qu'Amestris ne l'avoit pas ignoré. Cette derniere chose ne fut pourtant cruë de personne : mais comme Amestris aporta soin à s'informer de ce que l'on disoit par la Ville ; sçachant toutes ces impostures, elle se confirma si puissamment dans la resolution de n'espouser point Aglatidas, et de ne le voir jamais ; que Menaste ne pût mesme obtenir d'elle qu'il allast luy dire ses raisons : de sorte qu'il falut songer à la tromper, et à tascher de le luy faire voir sans qu'elle en eust le dessein. Ce n'est pas qu'elle ne l'aimast tousjours, avec une tendresse extréme : mais c'est que la gloire estoit la plus sorte dans son coeur. Cependant durant qu'Aglatidas et Amestris estoient si malheureux, Anatise et Tharpis se resjouissoient de leurs infortunes : Megabise et Artemon en estoient aussi bien aises ; et afin de porter la finesse aussi loing qu'elle pouvoit aller, Anatise fit dire à Amestris par une voye fort destournée, qu'on la loüoit infiniment de la resolution qu'elle sembloit prendre de n'espouser point Aglatidas, et mesme de ne le voir plus : de sorte que cette belle Personne parla si déterminément à Menaste, qu'elle n'espera plus du tout de la pouvoir jamais vaincre. Trois ou quatre jours se passerent de cette sorte ; mais enfin Menaste feignant de se trouver assez mal, pour obliger 
<pb id="page_2443" n="V04-P356"/>Amestris à l'aller voir, son artifice reüssit : et comme Aglatidas et moy sçeusmes qu'elle y estoit, nous y fusmes, renvoyant nos gens apres que nous fusmes entrez. Menaste avoit ordonné que l'on dist chez elle à tout autre qu'à nous qu'on ne la voyoit pas : car pour Amestris, estant Amies comme elles l'estoient, la chose ne tiroit pas à consequence. et personne ne pouvoit s'offencer de n'entrer pas, quoy que l'on vist son chariot à la porte. Lors que nous entrasmes dans la Chambre, Amestris estoit assise sur le Lict de Menaste ; de for te qu'Aglatidas fut à genoux devant elle, auparavant qu'elle eust pu voir qu'il estoit entré. Madame, luy dit-il en l'empeschant de se lever, souffrez que je vienne vous dire mes raisons : de peur que vous ne fussiez accusée d'une injustice effroyable, si vous m'aviez condamné sans m'entendre. Amestris sans respondre à Aglatidas, regarda Menaste, comme l'accusant de l'avoir trompée : et en effet elle seroit sortie, si son Amie prenant la parole, et la retenant par sa robe, ne l'en eust empeschée. Mais Menaste, luy dit-elle, que pensera-t'on de moy, si on sçait que j'aye veu Aglatidas ? Mais, Madame, repris-je, que pourrions-nous dire de vous, si vous ne vouliez pas seulement escouter les pleintes d'un homme que vous voulez rendre malheureux ? S'il se pouvoit justifier, repliqua-t'elle, je l'escouterois avec un plaisir extréme : mais cela n'estant pas, pourquoy voulez-vous que je m'expose à mettre une tache à ma reputation, que rien ne sçauroit effacer ? je ne sçay, Madame, si j'ay raison, interrompit Aglatidas, en croyant comme je fais qu'il suffit en certaines occasions de sçavoir que l'on n'est point coupable, sans se foncier si fort de ce que les autres en pensent. 
<pb id="page_2444" n="V04-P357"/>Car enfin, Madame, apres avoir surmonté tant d'obstacles ; vaincu tant de malheurs ; et apres que vous m'avez promis de me rendre heureux pour tousjours : quelle justice y a t'il, que le raport d'un homme qui a dit autrefois cent mensonges contre vous soit creu, lors qu'il parle contre moy ? je sçay bien que son discours est appuyé de conjectures assez sortes : Mais apres tout, Madame, je vous asseure avec toute la sincerité possible ; et je vous jure par tous les Dieux que nous adorons, que je ne crois point avoir tué Otane : et que je ne j'ay seulement pas remarqué pendant te combat. Je vous jure mesme encore, que quelque haine que j'eusse pû avoir pour luy, si je l'eusse reconnu parmy les ennemis j'eusse esvité sa rencontre pour l'amour de vous : sçachant assez jusques où va vostre vertu. Ainsi, Madame, quand il seroit vray que j'aurois tué Otane, ce que je ne crois point du tout, je l'aurois tué sans estre coupable ; puis que je ne l'aurois point connu. Cependant sur la simple déposition d'un de vos persecuteurs, qui m'accuse d'avoir tué à la guerre un Tyran qui vous a fait souffrir cent suplices, vous voulez me rendre le plus malheureux homme du monde. Vous voulez mesme avoir cette rigueur pour moy, de n'entendre pas mes pleintes : au nom des Dieux, Madame, ne me condamnez pas si legerement : ou du moins ne me condamnez pas si tost. Plûst aux Dieux que vous invoquez, interrompit Amestris, que je ne vous condamnasse jamais, et que vostre innocence ne fust pas douteuse : mais, Aglatidas, la chose n'est pas en ces termes là. Car enfin, à vous parler sincerement, quand je serois asseurée d'une certitude infaillible, que ce que Dinocrate dit seroit faux : ne pouvant pas empescher le Monde de 
<pb id="page_2445" n="V04-P358"/>croire ce qu'il croit, j'agirois tousjours comme j'agis, et je ne vous espouserois jamais. vostre amitié est sans doute un peu foible, reprit Aglatidas, puis qu'elle ne pourroit vaincre une consideration comme celle là : croyez, s'il vous plaist, Madame, que la veritable vertu n'est point fondée sur l'opinion d'autruy : et qu'ainsi quand on a le tesmoignage secret de sa conscience, on se doit mettre en repos ; et ne se rendre pas malheureux soy mesme, pour satisfaire les autres. Mais Madame, adjousta-t'il en souspirant, c'est sans doute que ma perte ne vous est pas sensible : Non Aglatidas, reprit Amestris, ne vous y trompez point : j'ay pour vous une estime, et si je l'ose dire, une affection que je ne sçaurois jamais perdre, parce que je ne vous puis jamais soupçonner d'aucun crime. Je croy tout ce que vous me dites ; et ainsi je ne doute point que si vous avez tué Otane, vous ne l'ayez fait sans le connoistre : mais apres tout, si je vous espousois on croiroit peut-estre que vous n'auriez fait que ce que je vous aurois ordonné de faire : de sorte que cette pensée me blesse si fort l'imagination, qu'il faut absolument que je fasse tout ce que je pourray pour ne laisser pas lieu de douter de mon innocence, à mes plus grands ennemis. C'est pourquoy, Aglatidas, non seulement je ne vous espouseray point, mais je veux encore ne vous voir jamais : et si j'ay quelque pouvoir sur vostre ame, vous trouverez mesme quelque pretexte pour partir d'Ecbatane. Cependant pour vous consoler, je vous asseure, parce que je crois le pouvoir faire sans crime, que je me fais une violence si grande en me separant de vous pour jamais ; que j'auray sans doute moins de peine à mourir, que je n'en ay à vous quitter. De grace, Madame 
<pb id="page_2446" n="V04-P359"/>(interrompit Aglatidas, avec une douleur extréme) soyez-moy toute rigoureuse ou toute favorable ; contentez-vous de l'innocence de mon coeur, et me laissez posseder le vostre : ou montrez-moy tant de marques d'indifference, d'inhumanité, ou de mespris, que je puisse mourir d'affliction à vos pieds. Car, Madame, quel plaisir prenez-vous à me dire des choses, qui en prolongeant ma vie augmentent mes suplices ? comment voulez-vous que je puisse avoir recours à la mort, tant que je croiray estre encore aimé de la divine Amestris ? et comment pensez-vous que je puisse souffrir la vie, avec la certitude qu'elle ne sera jamais à moy ? et si j'ose tout dire, avec la crainte qu'elle ne soit un jour à quelque autre. Ne craignez pas ce dernier malheur, interrompit Amestris, et croyez au contraire que le coeur que je vous avois donné, et que je retire malgré-moy d'entre vos mains, ne sera jamais en la puissance de qui que ce soit. Ce que vous me dites est bien obligeant, repliqua Aglatidas, mais Madame, le mal que je souffre est si grand, que je sens bien imparfaitement la joye que des paroles si avantageuses me devroient donner : Car enfin vous voulez que je n'espere jamais rien, ny du temps, ny de vostre affection, ny de ma fidelité. Qui m'eust dit, adjoustoit-il, quand Otane vivoit, que je serois un jour encore plus malheureux que je ne l'estois alors, je ne l'aurois sans doute pas creu : cependant il n'y a nulle comparaison de ce que je souffrois à ce que j'endure ; et Otane dans le Tombeau me persecute bien plus cruellement qu'il n'a fait durant sa vie. Ouy, Madame je vous avouë avec ingenuité, que sans avoir jamais eu la pensée d'avancer sa mort, depuis que je m'esloignay de vous : je pensois 
<pb id="page_2447" n="V04-P360"/>du moins quelquefois qu'il n'estoit pas impossible qu'il mourust devant moy : Mais la raison pour laquelle vous destruisez aujourd'huy tout mon bon-heur, est une raison qui subsistera tousjours, si les Dieux ne font un miracle pour rendre mon innocence visible à tout le monde ; de sorte que je ne voy point d'autre fin à mes maux que la mort. Ne vous opposez donc pas au seul secours que je puis recevoir, en me faisant entendre quelques paroles flateuses et inutiles : qui ne sont peut-estre que de simples marques de pitié, et qui ne le font pas d'une affection telle que vous me l'aviez promise. Car apres tout, Madame, j'en reviens toujours là : puis que mon coeur est de certitude innocent, et que le crime de ma main est si douteux dans mon esprit ; c'est faire une injustice effroyable, que de rompre les chaisnes qui nous doivent attacher eternellement. Pour moy, Madame, je sçay bien que je porteray tousjours les miennes ; et que je ne trouveray de liberté qu'en mourant. Pendant qu'Aglatidas parloit ainsi à Amestris, j'estois patté de l'autre costé du lict de Menaste, à qui je parlois quelquesfois bas, quoy que nous entendissions pourtant distinctement tout ce que disoient ces deux illustres Personnes ; sur le visage desquelles on voyoit une melancolie si profonde, que je n'ay jamais rien veu de si touchant. Amestris ne pouvoit presques parler, parce qu'il luy sembloit que tout ce qu'elle disoit d'obligeant estoit un crime : son silence estoit neantmoins si éloquent, et tellement significatif, qu'Aglatidas ne pouvoit pas douter qu'il ne fust tendrement aime de sa chere Amestris. Toutesfois faisant : à la fin quelque scrupule de la longueur de cette triste conversation, elle voulut s'en aller : mais 
<pb id="page_2448" n="V04-P361"/>Aglatidas la retenant, quoy, Madame, luy dit-il, vous voulez mesme ne me dire pas precisément, ce qu'il vous plaist que je fasse ! Je veux que vous viviez, repliqua-t'elle, mais que vous viviez esloigné de moy. Ha, Madame, interrompit-il, ne me commandez point des choses impossibles : ou du moins si difficiles à faire, que la mort mesme est beaucoup plus douce que l'execution de ce rigoureux commandement. Je veux pourtant encore davantage, reprit-elle, car je veux que vous ne me donniez point de vos nouvelles, et que vous n'esperiez jamais des miennes. C'est trop, Madame, c'est trop, interrompit Aglatidas, je ne sçaurois vous obeïr, si vous ne m'aprenez à vous oublier, et à ne vous aimer plus. Au contraire, dit-elle, je suis si fort persuadée de l'innocence de vos sentimens, que je ne fais pas de scrupule de desirer que vous m'aimiez jusques à la mort. Cependant Aglatidas, souffrez que je m'en aille : car quand je songe que toute la Ville croit que vous avez tué Otane, et que je vous voy à mes pieds, j'en rougis de confusion ; et j'apprehende si fort qu'on ne le sçache, que je n'ay jamais rien fait de si obligeant pour vous, que de vous y souffrir si long-temps. Mais, Madame, dit Aglatidas, ne songez vous point qu'en me bannissant, je laisse Megabise, Artemon, et Tharpis aupres de vous ? Il est vray, reprit elle malgré qu'elle en eust, mais puis que je ne vous puis chasser de mon coeur, vous ne leur devez pas porter envie. Quoy, Madame, dit Aglatidas, vous essayez donc de m'en bannir ? je le devrois du moins, dit-elle, et si je ne l'entreprens pas c'est sans doute parce que je connois bien que je l'entreprendrois inutilement. Apres ces favorables paroles, Amestris se leva, comme estant presques 
<pb id="page_2449" n="V04-P362"/>honteuse de les avoir prononcées : et Aglatidas voyant qu'en effet elle estoit absolument resoluë de s'en aller, ou qu'il s'en allast, se leva aussi ; et la regardant avec des yeux que son excessive douleur empeschoit d'estre mouillez de larmes : Madame, luy dit il en poussant encore un grand souspir, j'aime mieux vous quitter que si vous me quittiez ; puis qu'il pourra estre que Menaste ne laissera pas de vous parler encore un peu de moy, quand je seray party d'icy. Je vous le promets, dit cette charitable Parente ; Et je vous le deffends, interrompit Amestris, si vous ne voulez redoubler toutes mes inquietudes. Mais, Madame, dit Aglatidas, est il bien vray que ma perte vous touche ? Mais (reprenoit-il un moment apres, sans luy donner loisir de respondre) peut-il estre vray que je vous doive perdre pour tousjours, et que ce soit icy la derniere fois que je vous verray ? Non non, Madame, je ne puis pas m'imaginer cela, poursuivit-il, vous me reverrez sans doute et je vous reverray : car quand mesme je pourrois vouloir vous obeïr, je sens bien que je ne vous obeïrois pas. Je reviendray, Madame, asseurément, et malgré vous, et malgré moy, s'il faut ainsi dire : et quand je ne devrois mesme voir que le haut du Palais que vous habitez, je pense que je reviendrois errer sur ces Montagnes qui font au de là de l'Oronte, pour avoir au moins ce foible plaisir. Aglatidas dit toutes ces choses avec un si grand transport d'amour, qu'Amestris en fut sensiblement touchée : et de telle sorte, que ne pouvant plus retenir ses larmes, elle abaissa à demy son Voile : et luy faisant signe qu'il s'en allast sans luy pouvoir parler, il luy prit la main pour la baiser : mais elle la retira avec assez de precipitation ; luy semblant que 
<pb id="page_2450" n="V04-P363"/>celle d'Aglatidas estant accusée d'un meurtre, quoy qu'innocent, ne devoit pas toucher la sienne. Mon coeur est si pur, Madame, luy dit-il alors, que je ne pensois pas que ma main pust prophaner la vostre : cependant puis que vous ne le croyez pas ainsi, souffrez du moins que je vous baise la robe. En disant cela il se baissa et la luy prit en effet : mais Amestris y portant la main pour s'en deffendre, Aglatidas ne pût s'empescher la voyant si prés de sa bouche, de la baiser : sans qu'Amestris eust la force de s'en fascher, quoy qu'elle en eust quelque envie, à ce qu'il parut sur son visage. Apres qu'il se fut relevé, vous voulez donc que je parte ? luy dit-il ; je voudrois bien, luy respondit-elle, que vous pûssiez ne partir jamais d'Ecbatane : mais puis que la Fortune en a autrement disposé, je voudrois. . . . . . . . . . . . Amestris s'arresta à ces paroles : et sans pouvoir dire ce qu'elle vouloit, elle luy fit encore signe de la main qu'il sortist, et il sortit en effet : mais si affligé, que jamais on n'a veu de douleur esgale à la sienne. Amestris de son costé, n'estoit gueres moins triste que luy : et j'ay sceu par Menaste qu'à peine fusmes nous sortis, qu'elle fut se rassoir sur son lict, où elle respandit avec abondance toutes les larmes qu'elle avoit retenuës, tant que nous y avions esté. Apres plusieurs discours les plus obligeants du monde pour Aglatidas, Amestris pria Menaste de vouloir faire un petit voyage avec elle à la campagne : ne luy estant pas possible de pouvoir esperer d'avoir la force de cacher la douleur qu'elle avoit de la perte d'Aglatidas : de sorte que sans differer davantage, elles resolurent de partir dés le lendemain : Menaste se chargeant d'ordonner de la part à Aglatidas de n'aller pas en ce lieu-là, qui n'estoit 
<pb id="page_2451" n="V04-P364"/>qu'à une journée d'Ecbatane. En effet lors qu'Amestris fut partie, elle luy envoya un Billet, par lequel elle luy commandoit si absolument d'obeir à Amestris ; que si Aglatidas eust eu moins d'amour, et un peu plus de raison, il luy auroit sans doute obeï. Cependant voyant enfin qu'il ne feroit pas changer de resolution à la seule personne qui le pouvoit rendre heureux, et ne pouvant plus souffrir le monde, il resolut de venir du moins mourir pour vostre service : de sorte que sans tarder plus longtemps, il pressa si instamment Ciaxare de le renvoyer aupres de vous, qu'il obtint ce qu'il demandoit. Avant que de partir, il forma plusieurs desseins que j'eus bien de la peine à destruire : car il y avoit des instants où il vouloit mourir et se tuër luy mesme : il y en avoit d'autres, où il vouloit se battre contre Megabise, contre Artemon, et contre Tharpis : disant par ses raisons qu'il ne pouvoit manquer d'en tuër quelqu'un ou d'estre tué par eux : et qu'ainsi lequel que ce fust, il luy seroit plus advantageux, que de s'en aller seulement pour obeïr à Amestris. Mais enfin je m'opposay si fortement à toutes ses funestes resolutions, que je le contraignis à se contenter de partir, sans se porter à toutes ces violences : et j'employay tant de fois vostre Nom, qu'à la fin il prefera la gloire de venir mourir en vous servant à tout autre genre de mort. Mais, Seigneur, ce qu'il y eut de rare en cette occasion, fut qu'encore qu'Aglatidas sortist d'Ecbatane par une porte directement opposée à celle par où il faloit sortir pour aller où estoit Amestris, et qu'il eust en effet intention de luy obeïr, il ne pût toutesfois en venir à bout : et il n'eut pas fait cinquante stades, qu'envoyant tous ses gens l'attendre à 
<pb id="page_2452" n="V04-P365"/>deux journées d'Ecbatane, il fut avec un Escuyer seulement, au lieu où estoit Amestris. Cependant son départ donna une joye incroyable à Megabise, à Tharpis, et à Artemon : il en donna aussi à Anatise, mais non pas tant qu'aux autres : car elle avoit pretendu rompre seulement le Mariage d'Amestris, et non pas exiler Aglatidas. Neantmoins ayant eu le plaisir de détruire la felicité d'un homme qui troubloit la sienne, et celle d'une redoutable Rivale elle jouïssoit avec assez de tranquilité du fruit de sa fourbe : et Dinocrate possedoit aussi avec beaucoup de : satisfaction les presents que Tharpis luy avoit faits. Mais, Seigneur, pour en revenir à Aglatidas, il fut donc où estoit Amestris, pour luy dire le dernier adieu : elle en fut si surprise, et : d'abord sa en colere, que Menaste m'a assuré qu'il pensa remonter à cheval, sans luy avoir pû dire quatre paroles : mais qu'enfin il obtint par ses persuasions la liberté d'estre encore une heure aupres d'Amestris : pendant laquelle il ne pût pourtant jamais luy faire changer de resolution. Cette derniere separation fut encore plus tendre que l'autre : et Aglatidas partit si desesperé, et Amestris demeura si affligée, qu'on ne peut s'imaginer rien de plus pitoyable.
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<div2 id="page_CYRUS040206" type="sequence" n="Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : retour et mort d'Otane : mariage d'Amestris et d'Aglatidas">
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Quand Aglatidas fut party, Amestris qui ne pouvoit parler que de son affliction, se mit à repasser tous les malheurs de sa vie : et les comparant à celuy qui luy venoit d'arriver, elle trouvoit qu'il estoit infiniment plus grand que tous les autres. De sorte que s'abandonnant à la douleur, elle avoit le visage tout couvert de larmes : qui tomboient avec une telle abondance, que non seulement elles couloient de ses veux sur ses jouës, mais encore de ses jouës sur sa gorge. 
<pb id="page_2453" n="V04-P366"/>Estant donc à demy couchée sur des Carreaux, et Menaste estant assise aupres d'elle, sans oser luy dire qu'elle devoit moderer son affliction, tant elle la voyoit excessive : elles entendirent quelque bruit dans la Court ; en fuite dans l'escalier ; et un moment apres oyant ouvrir la porte de la Chambre avec assez d'impetuosité ; Amestris vit entrer Otane, avec cette mesme fierté qu'il avoit euë autresfois, quand il l'avoit tant persecutée. Otane ! interrompit Cyrus fort estonné, et. Comment seroit-il possible qu'Amestris eust pû voir entrer Otane, puis que vous l'avez veû mort au milieu d'un Torrent, et que vous le vistes en fuite engloutir dans un abisme ? Vous le sçaurez Seigneur, respondit Artabane, en vous donnant un peu de patience : cependant souffrez, s'il vous plaist, que je continuë mon discours, afin de vous tirer plustost d'inquietude. Otane estant donc entré de la maniere que je vous ay dit, poursuivit Artabane, cette veuë fit faire un grand cry à Menaste, qui pensa que c'estoit une aparition : et surprit si fort Amestris, qu'elle ne pouvoit ny parler, ny se lever. Bien est-il vray qu'elles ne furent pas long-temps, sans connoistre avec certitude qu'Otane estoit effectivement Otane, et que ce n'estoit pas son ombre : car regardant Amestris toute en larmes, avec des yeux estincelants de rage et de fureur : et prenant la parole, d'un ton à porter la frayeur dans l'ame de la personne du monde la plus innocente et la plus hardie : Vous avez raison, luy dit-il en la menaçant de la main, de vous troubler de ma veuë, et de mon retour : car je ne viens que pour vous punir de tous vos crimes à la fois. Amestris alors reconnoissant bien Otane, et s'estant un peu remise, se leva : et 
<pb id="page_2454" n="V04-P367"/>le salüant avec beaucoup de respect, Seigneur, luy dit-elle, vous m'avez autresfois si bien accoustumée à souffrir d'injustes reproches, que je n'en ay pas encore perdu l'habitude. Infame, luy dit-il, appelles tu d'injustes reproches, ceux que je te faits presentement ? d'avoir creû ma mort dés qu'on te l'a dite ; de ne l'avoir pas pleurée ; etde te trouver comme je fais le visage couvert de larmes, pour l'absence de ton Amant. Car sçaches qu'il y a desja six jours que je suis caché dans Ecbatane, en un lieu où j'ay sçeu ton pretendu Mariage, et toutes tes mauvaises actions. J'estois venu icy pour tuër Aglatidas devant tes yeux, me doutant bien qu'il y viendroit : mais estant arrivé trop tard, à ce que j'ay apris en entrant, je ne trouve plus que toy sur qui je me puisse vanger. Seigneur, reprit Amestris, puis que vous dites sçavoir tout ce que j'ay fait, vous sçavez donc bien que dés que Dinocrate m'a eu dit qu'Aglatidas sans y penser vous avoit tué à la guerre, j'ay rompu avecques luy. Ouy devant le monde, repliqua le furieux Otane, mais non pas en particulier : car si cela estoit autrement, tu ne l'aurois pas reveû icy. Je vous assure, dit Menaste, qu'Aglatidas s'en va avec un ordre exprés d'Amestris, de ne la revoir jamais : et je vous assure, respondit Otane, que je viens avecques le dessein d'empescher en effet qu'il ne la revoye pas, et qu'elle ne vous voye non plus que luy. De vous dire, Seigneur, tout ce que dit Otane, ce seroit abuser de vostre patience : mais je vous diray seulement, que tout ce que la jalousie, la rage, et le desespoir peuvent faire dire, il le dit en cette occasion ; et contre Amestris, et contre Aglatidas, et contre Menaste. En suite dequoy. Faisant atteler un Chariot, il la contraignit de s'en 
<pb id="page_2455" n="V04-P368"/>retourner à Ecbatane : et fit enfermer Amestris dans une Chambre, avec une Femme seulement pour la servir ; la menaçant de toutes les rigueurs imaginables. Ce qui estonna encore Amestris, fut qu'elle vit par ses fenestres, une heure apres qu'Otane fut arrivé, que Dinocrate estoit là : et que son Maistre l'entretenoit comme autresfois. Mais Seigneur, comme je ne doute pas que vous n'ayez envie de sçavoir comment Otane estoit ressuscité ; vous, dis-je, qui aviez entendu crier pendant le combat des Montagnes d'Artaxate qu'Otane estoit mort : il faut que je vous die ce que nous en avons apris depuis, tant par ce qu'il en a dit à diverses personnes, qui me l'ont redit apres, que par ce qu'un soldat qui est d'Ecbatane m'en a raporté. Vous sçaurez donc qu'en effet Otane fut à ce combat de nuit que nous fismes : et qu'en combatant proche d'un Armenien, avec qui il avoit fait amitié, il rencontra sous ses pieds un monceau de pierres qui le fit tomber. De sorte que cét Armenien qui le touchoit, croyant que sa chutte estoit causée par quelque coup d'Espée ou de javeline, cria comme je l'ay dit, qu'Otane estoit mort, quoy qu'il ne le fust pas. Bien est il vray qu'il ne pût se relever qu'avec beaucoup de peine ; parce que le combat fut fort opiniastré en cét endroit, et qu'on le fit retomber plusieurs fois. En fuite, comme vous le sçavez, tous les Armeniens furent vaincus : leur estant mesme impossible de pouvoir regagner leurs Montagnes. Vous sçavez de plus, Seigneur ; que Phraarte se retira dans un petit Vallon, où vous fustes le trouver ; de sorte qu'Otane s'y sauva comme les autres. Mais comme il ne craignoit rien tant que de tomber entre les mains de Ciaxare, non seulement 
<pb id="page_2456" n="V04-P369"/>comme traistre à sa Patrie qu'il estoit, mais principalement parce qu'Aglatidas estoit dans son Armée : au lieu de demeurer avec Phraarte, il se resolut de se dérober. Et en effet à la faveur de la nuit, il se mit derriere quelques roches eslevées, qui sont en quelques endroits au bord du Torrent : mais comme les armes qu'il avoit estoient fort belles, et par consequent fort remarquables ; il jugeoit bien qu'il ne luy seroit pas aisé de se cacher ny de traverser le Camp lors qu'il seroit jour sans estre arresté. Apres donc qu'il eut remarqué qu'il n'y avoit plus personne dans ce petit Vallon ou Phraarte s'estoit retiré, et d'où vous le menastes à vostre Tente : il fut chercher parmy les morts dequoy se travestir : et quittant les magnifiques armes qu'il avoit, il prit un simple habillement de Soldat : et il fut en effet si adroit et si heureux, qu'il traversa route nostre Aimée sans estre arresté, parce qu'il paroissoit estre de nostre Party : car l'habit qu'il avoit pris, estoit d'un des Soldats que vous aviez perdus à cette occasion : de sorte que cela facilita sa fuitte ; estant cependant contraint d'aller à pied, jusques à la premiere Ville où il tomba malade. Mais Seigneur, pour achever de vous esclaircir comment Dinocrate et moy avions pû voir les armes d'Otane sur le corps d'un homme mort, que nous prismes effectivement pour le sien au milieu de ce Torrent : il faut sçavoir qu'apres qu'Otane les eût quittées, un Soldat Cilicien allant chercher à deshabiller quelque mort, les trouva à la clarté de la Lune qui s'estoit levée : et tout ravy d'une si heureuse rencontre, il quitta les siennes, et mit celles là. Un moment apres, deux autres soldats qui estoient d'Ecbatane arriverent ; qui voyant la 
<pb id="page_2457" n="V04-P370"/>magnificence des Armes que ce Soldat avoit prises, les voulurent partager avecques luy. Mais il s'y opposa autant qu'il pût ; disant, à ce que l'on en peut conjecturer, qu'elles luy apartenoient, puis qu'il les avoit trouvées. Neantmoins comme ils n'entendoient pas son langage, et que luy aussi n'entendoit pas le leur, ils se querellerent et se battirent. De sorte que cette dispute se faisant aupres du Torrent, ce pauvre malheureux estant blessé, recula si mal à propos et pour luy et pour ses ennemis, qui n'avoient envie de vaincre qu'afin d'avoir les belles Armes qu'il portoit ; qu'il tomba dans ce Torrent, qui acheva de luy faire perdre la vie, en le roulant parmy ces rochers ; jusques à l'endroit où Dinocrate et moy le vismes le lendemain. Or Seigneur, comme la Fortune n'a jamais fait que des choses fort bizarres, en toutes les avantures d'Aglatidas ; un de ces deux Soldats qui se battirent contre celuy qui avoit les Armes d'Otane, se trouvant le lendemain au bord de ce Torrent, comme Dinocrate disoit que c'estoit le corps de son Maistre qu'il voyoit mort au milieu de cette eau tumultueuse, il n'osa dire ce qu'il en sçavoit : mais ce Soldat s'estant ennuyé de la guerre, et estant revenu à Ecbatane s'est mis à mon service. De sorte qu'apres que le retour d'Otane fut divulgué, m'entendant dire quelquesfois (car il me sert à la Chambre) que je ne comprenois point comment les Armes d'Otane avoient esté à cét homme que nous avions veû mort : il me confessa la verité, telle que je viens de vous la dire. Mais Seigneur, pour retourner à Otane, que je vous ay dit qui demeura malade à une Ville où il fut à pied : vous sçaurez qu'il le fut avec tant de violence, et si long temps, qu'il 
<pb id="page_2458" n="V04-P371"/>pensa vingt fois mourir. Toutesfois les Dieux n'estant pas encore las d'esprouver la constance d'Amestris, le guerirent : en fuite de quoy achetant un cheval (car il s'estoit trouvé deux Bagues de grand prix qu'il avoit fait vendre, pour avoir toutes les choses dont il avoit eu besoin) il partit dés qu'il le pût : ne sçachant pas que la nouvelle de sa mort avoit esté portée à Ecbatane avec tant de circonstances vray-semblables. Et croyant qu'il trouveroit encore Amestris au mesme Chasteau où il l'avoit laissée, il y fut ; n'osant pas encore aller à Ecbatane, si ce n'estoit déguisé, à eau se qu'il avoit porté les Armes contre Ciaxare. Mais il fut bien estonné d'y aprendre qu'on le croyoit mort ; et qu'Aglatidas estoit non seulement à Ecbatane, mais qu'il alloit espouser Amestris. Pour vous faire concevoir quels furent les sentimens d'Otane en cette occasion, je n'ay qu'à vous dire que tout criminel d'estat qu'il estoit, il prit la resolution d'aller déguisé à Ecbatane ; non seulement pour mettre par ce déguisement sa personne en seureté, mais pour pouvoir estre caché en quelque lieu où il pust sçavoir precisément ce que faisoient Amestris et Aglatidas, afin de pouvoir troubler leur felicité quand il le voudroit. Il y fut donc en habit de Marchand : et n'y arrivant mesme que de nuit, il fut loger chez un homme qui avoit autrefois esté son gouverneur ; luy deffendant expressément de descouvrir à personne qu'il n'estoit pas mort : il s'informa plus particulierement de l'estat des choses : et il aprit que sans qu'il s'en meslast, le bonheur d'Aglatidas estoit bien troublé par le retour de Dinocrate : car Otane arriva justement deux jours apres que cét Escuyer fut revenu. Cette nouvelle le surprit fort agreablement ; 
<pb id="page_2459" n="V04-P372"/>ne polluant toutefois comprendre pourquoy Dinocrate disoit tant de mensonges. Cependant voyant les choses en cette conjoncture, il se resolut d'attendre à se monstrer qu'il sçeust bien precisément ce que seroit Amestris : mais comme il avoit tousjours fort aimé Dinocrate, il donna ordre qu'on le fist venir dans cette maison où il estoit caché. Il voulut pourtant que ce fust sans luy dire qu'il y estoit : ainsi Dinocrate sans rien soupçonner de ce qu'on luy pouvoit vouloir : entra dans la chambre où estoit Otane, qui le reçeut avec mille carresses. Car encore qu'il ne comprist pas pourquoy il avoit menty : neantmoins puis que son mensonge avoit troublé la felicité d'Aglatidas et d'Amestris, en empeschant leur Mariage ; il luy en estoit fort obligé. Cependant Dinocrate estant revenu de son estonnement, et connoissant bien qu'il parloit effectivement à son Maistre : comme il avoit l'esprit prompt et artificieux, Seigneur, luy dit il, je loue les Dieux de m'avoir si bien inspiré : car sans moy, vous eussiez trouvé Amestris entre les bras d'Aglatidas. Alors Otane luy demandant pourquoy il avoit desguisé la verité comme il avoit fait ? Seigneur, repliqua-t'il hardiment, ayant apris en entrant dans Ecbatane, qu'Amestris devoit espouser dans trois jours un homme que je sçavois que vous aviez tant haï : j'eus une si grande horreur, de voir qu'elle estoit si peu sensible à sa propre gloire que d'espouser Aglatidas, dont vous aviez eu tant de sujets de jalousie : que me trouvant entre les mains une Espée que je sçavois bien qui avoit esté à luy : je m'advisay de dire à Amestris qu'Aglatidas vous avoit tué : sçachant bien qu'à moins que de n'avoir plus aucun sentiment 
<pb id="page_2460" n="V04-P373"/>d'honneur, elle ne pourroit plus l'espouser apres cela : ou que si elle l'espousoit, j'aurois la satisfaction de voir toutes ces jalousies, que l'on vous a reprochées avec tant d'injustice, estre pleinement justifiées je vous laisse à penser combien Otane caressa Dinocrate : et s'il ne luy promit pas de le recompenser d'une chose, dont il avoit desja esté si bien payé par Tharpis. Cependant il sceut encore par luy, qu'Amestris avoit veu Aglatidas chez Menaste : si bien qu'auparavant que de se monstrer à aucun des siens, Otane voulut encore observer durant quelques jours, si effectivement Amestris avoit rompu avec Aglatidas, ou si ce n'estoit qu'une feinte ; deffendant expressément à Dinocrate de dire à qui que ce soit qu'il fust vivant. Et en effet il luy obeït, et n'en parla pas mesme à Anatise ny à Tharpis ; ne voulant pas donner une si mauvaise nouvelle à ce dernier, qui l'avoit si bien recompensé d'un service qui luy devenoit inutile par le retour d'Otane. Mais enfin Dinocrate ayant esté apprendre à son Maistre qu'Amestris et Menaste s'en alloient aux champs, et qu'Aglatidas devoit aussi partir ; Otane creut que c'estoit une chose concertée, et qu'ils se marieroient peut-estre en secret : de sorte que se preparant aussi-tost à partir aussi bien qu'Aglatidas, il fut l'attendre à un Bois par où il croyoit qu'il devoit passer ; avec intention toutefois de ne l'attaquer pas en chemin, de le suivre de loing ; et de ne se monstrer que lors qu'il seroit arrivé aupres d'Amestris. Mais comme Aglatidas estoit sorty par une autre porte, et qu'il n'avoit pris le chemin du lieu où estoit Amestris, qu'estant desja assez nuancé dans un autre, Otane attendit inutilement : et mesme si long temps, qu'à la fin s'impatientant, 
<pb id="page_2461" n="V04-P374"/>et craignant avecques raison, qu'Aglatidas n'eust esté par un autre costé, il s'en alla droit où il croyoit infailliblement le trouver : mais comme il avoit beaucoup attendu, il n'y arriva qu'une heure apres qu'il en fut sorty. En entrant dans la basse Court, il s'informa de quelques gens qui ne le connurent pas, qui estoit avec Amestris ? et ils luy respondirent qu'il y avoit plus personne ; et qu'il y avoit une heure qu'Aglatidas estoit party. Si bien qu'entrant avec fureur, comme je l'ay desja dit, il fit enfermer Amestris ; il renvoya Menaste ; et de lus donna ordre à Dinocrate de luy trouver des Soldats, afin de se pouvoir deffendre si le Roy le vouloit faire arrester. Je ne me suis point amusé à vous dépeindre l'excessive douleur d'Amestris et de Menaste à leur separation ; mais je vous diray que quelque haine qu'eust Amestris pour Otane, et quelque persecution qu'elle en deust attendre ; elle nous a dit depuis, qu'elle eut quelque secrette consolation, de voir avec certitude qu'Aglatidas luy avoit dit la verité ; et qu'ainsi elle pouvoit sans scrupule luy conserver quelque place en son amitié. Cependant Menaste ne fut pas plustost arrivée à Ecbatane, qu'elle m'envoya querir, pour me dire qu'Otane estoit vivant, qu'Otane estoit revenu ; et qu'Amestris estoit prisonniere, et peut-estre en danger de sa vie. D'abord je ne voulois point la croire : mais à la fin je vis une si veritable douleur sur son visage, que je connus bien qu'il ne faloit pas douter de la verité de ses paroles. Je m'affligeay alors avec elle : et je desiray du moins, pour l'interest d'Amestris, qu'Aglatidas ne fust pas si bien justifié. Nous nous estonnasmes de l'artifice de Dinocrate, dont nous soupçonnâmes pourtant la cause : nous 
<pb id="page_2462" n="V04-P375"/>cherchasmes enfin à imaginer par quelle voye on pourroit delivrer Amestris, de la persecution qu'elle souffroit. Apres y avoir bien pensé, je m'avisay que conme Otane estoit criminel d'estat, il faloit advertir Ciaxare qu'il estoit vivant, et du lieu où il estoit ; afin qu'en le faisant mettre en prison, on rompist celle d'Amestris. Je n'eus pas plustost dit ce que je pensois, que Menaste l'approuvant, me dit qu'il faloit donc se haster d'executer la chose ; parce qu'elle craignoit qu'Otane ne tuast ou n'empoisonnast Amestris. Si bien que la quittant à l'heure mesme, je fus trouver le Roy, et connoissant sa bonté pour Aglatidas, je ne fis pas de difficulté de luy dire, apres luy avoir apris qu'Otane vivoit, et qu'il n'estoit qu'à une journée de luy ; qu'en punissant un criminel de leze Majesté, il sauveroit peut-estre la vie à la personne du monde qu'Aglatidas aimoit le plus, et qui meritoit aussi le plus d'estre estimée et protegée. Ciaxare n'eut pas plustost entendu l'advis que je luy donnois, et la priere que je luy faisois, qu'il commanda au Lieutenant de ses Gardes, d'aller avec la force à la main s'assurer de la personne d'Otane, et delivrer Amestris, en la faisant conduire à la Ville. Cependant Menaste ayant publié le retour d'Otane, et la nouvelle persecution d'Amestris, tout le monde en fut si estonné, qu'on ne la pouvoit presques croire. Anatise en eut de la joye ; Tharpis en fut desesperé ; Megabise parmy le desplaisir qu'il en eut comme les autres, eut pourtant quelque consolation, de voir que tous ses Rivaux ne pouvoient plus rien pretendre à la personne qu'il aimoit non plus que luy : et pour Artemon, tout irrité qu'il devoit estre d'avoir esté si mal receu d'Amestris ; il ne sçeut pas plustost le mauvais traitement qu'Otane luy faisoit, qu'il partit 
<pb id="page_2463" n="V04-P376"/>pour aller voir son persecuteur ; s'imaginant qu'il pourroit en quelque façon l'adoucir. Mais il se trompa bien : car comme Otane avoit sceu non seulement qu'Aglatidas avoit pensé espouser la Femme, mais encore que Megabise, Tharpis, et Artemon, en avoient esté amoureux ; il le reçeut si mal, que s'il n'eust esté accoustumé à souffrir beaucoup de choses fascheuses de luy, ils se seroient querellez. Bien est il vray qu'ils n'en eussent pas eu le loisir : car à peine Artemon fut il arrivé, que le Lieutenant des Gardes de Ciaxare arriva aussi avec cent de ses Compagnons : de sorte qu'Otane ne se trouva pas peu embarrassé, sçachant quel estoit son crime, et voyant qu'il estoit trop foible pour pouvoir resister à un si grand nombre d'ennemis. Dinocrate, qui estoit allé luy chercher des Soldats, n'estoit pas encore revenu. si bien que n'ayant que tres peu de gens en ce lieu là, et des gens encore qui ne luy estoient pas fort affectionnez, il ne sçavoit quelle resolution prendre. Il eust bien voulu s'enfuir, et peut estre mesme poignarder Amestris : mais aprenant que ce Lieutenant des Gardes s'estoit saisi de toutes les advenuës, il parut estre si furieux et si enragé, qu'Artemon creut, à ce qu'il m'a dit depuis, qu'il se tuëroit de sa propre main. Cependant celuy qui, demandoit à entrer, voyant qu'on ne luy respondoit pas precisément, fit enfoncer la porte et entra, suivy d'une partie des siens : Otane entendant ce bruit, fut droit à ce Lieutenant l'Espée à la main : et Artemon tirant aussi la sienne, et voyant qu'Otane n'estoit pas en estat de se deffendre ; se mit entre luy et ce Lieutenant des Gardes : luy disant qu'il pardonnast à un furieux. Mais Otane pour prouver qu'il ne mentoit pas, et qu'il l'estoit en effet ; voyant qu'il ne pouvoit 
<pb id="page_2464" n="V04-P377"/>joindre celuy qui le vouloit prendre, voulut frapper Artemon par derriere : et il l'eust frappé effectivement, si trois de ceux qui venoient pour s'asseurer de sa personne, ne se fussent jettez sur luy, et ne luy eussent saisi son Espée en le saisissant luy mesme. Otane se voyant desarmé et pris, fit des imprecations si horribles ; qu'on ne peut rien s'imaginer de semblable : cependant on le fit entrer dans une Chambre, jusques à ce que l'on eust donné ordre à faire partir Amestris. Artemon qui se trouva estre Amy de ce Lieutenant des Gardes, fut avecques luy à son Apartement, où elle estoit enfermée : et : le devançant de quelques pas, Madame, luy dit-il, puis que vous m'avez permis de vous donner quelques marques d'amitié, souffrez que j'ayde aujourd'huy à vous delivrer. Amestris estoit si surprise du grand bruit qu'elle avoit entendu, et de ce qu'Artemon luy disoit, qu'elle ne sçavoit que luy repondre : mais le Lieutenant des Gardes s'estant approché, et luy ayant dit qu'il avoit ordre du Roy de la conduire à Ecbatane : elle s'informa alors d'où venoit sa liberté ? Et quand elle sçeut que c'estoit par la prison de son Mary, cette admirable personne receut cette nouvelle sans aucun tesmoignage de joye. Cependant elle fut mise dans un Chariot avec ses Femmes, et escortée par Artemon, accompagné de douze cavaliers : et pour Otane, il fut mené à cheval, et conduit dans une Tour, où l'on met les criminels d'estat à Ecbatane. Jamais rien n'a tant fait de bruit, que le retour d'Amestris, et la prison de son Mary : je depeschay un de mes gens pour aller apres Aglatidas, sur la route de l'armée : et je fus en diligence chez Menaste, afin de la conduire chez Amestris. Nous resolusmes en y allant, de ne luy dire pas que 
<pb id="page_2465" n="V04-P378"/>nous l'avions delivrée ; car connoissant sa scrupuleuse vertu, nous craignismes qu'elle ne nous en querellast, au lieu de nous en remercier. Cependant Anatise qui faisoit tousjours du poison de toutes choses contre Amestris, sema dans le monde un bruit assez fascheux : car elle fit dire qu'Amestris avoit fait mettre son Mary prisonnier, qu'Aglatidas estoit caché en quelque lieu qu'elle sçavoit bien, d'où il avoit fait agir le Roy ; et plusieurs autres semblables choses. Cette imposture ne tarda pourtant pas long-temps à estre destruite, quoy qu'Amestris ne la sçeust pas, car voulant porter la generosité au de là mesme de ce qu'elle devoit aller, elle nous dit à Menaste et à moy dés qu'elle nous vit entrer dans sa Chambre, qu'elle vouloit solliciter pour la liberté de son Mary. Quand elle nous dit cela, nous fismes un grand cry, causé par l'excés de nostre estonnement, et nous voulusmes l'en empescher : mais ce fut en vain que nous la conseillasmes là dessus : car croyant que cette action seroit belle et glorieuse, rien ne l'en pût destourner. Elle assembla donc quelques Parents de son Mary, qui par interest de famille plus que par amitié, souhaitoient qu'il sortist de prison : et se mettant à leur teste, conduite par le principal d'entr'eux, elle fut se jetter aux pieds de Ciaxare, et luy demander grace pour Otane. Cette generosité parut en effet si grande, que le Roy en fut charmé : il luy dit pourtant d'abord, que pour reconnoistre sa vertu, il faloit la refuser : estant certain qu'Otane s'estoit rendu indigne d'estre son Mary, par les mauvais traitemens qu'il luy avoit faits. Elle parla en suite avec tant d'esprit et si pressamment, que Ciaxare luy dit qu'il luy promettoit la vie d'Otane : mais que pour sa liberté, il ne la luy accorderoit 
<pb id="page_2466" n="V04-P379"/>jamais, qu'il n'eust promis solemnellement de ne faire plus sortir d'Ecbatane, et de ne la maltraiter plus. Amestris remercia le Roy des soings qu'il avoit d'elle, et voulut toutefois encore l'obliger ; à delivrer Otane sans conditions, mais il ne le voulut pas. Cependant comme Otane estoit fort haï, si Amestris sollicitoit pour luy, beaucoup sollicitoient contre : et entre les autres, un ancien ennemy de sa Maison le faisoit si ouvertement devant tout le monde, qu'Otane mesme en fut adverty. Mais le Roy à quelques jours de là, fit venir Otane en sa presence : et après luy avoir reproché sa perfidie envers luy, et son injustice envers Amestris ; il luy aprit que malgré toutes ses cruautez pour elle, cette vertueuse personne n'avoit pas laissé de venir luy demander sa vie et sa liberté. Il luy dit en suite, qu'il avoit accordé la premiere à ses persuasions, et qu'il luy avoit refusé l'autre : si ce n'estoit qu'il promist solemnellement, de ne mener plus Amestris aux champs, et de ne la maltraiter jamais. Otane entendant parler Ciaxare de cette sorte ; au lieu de le remercier, et d'accepter promptement ce qu'il luy offroit ; eut l'insolence de luy demander, si toutes ces precautions estoient du consentement d'Amestris ? Le Roy surpris de ce prodigieux effet de jalousie, luy respondit avec une bonté extréme, qu'au contraire, Amestris s'y estoit opposée : mais quoy que ce Prince pust dire, Otane ne pût toutesfois se resoudre precisément, et il demanda trois jours pour cela : pendant lesquels il souffrit sans doute tout ce que l'on peut souffrir. Car il jugeoit bien qu'à moins que de vouloir se perdre, il faudroit qu'il tinst sa parole à Ciaxare : et il sentoit si bien en luy mesme qu'il ne le pourroit jamais, 
<pb id="page_2467" n="V04-P380"/>qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre. Neantmoins comme les maux presens sont tousjours ceux où l'on cherche les plus prompts remedes : Otane souffrant un tourment insuportable, de ne sçavoir pas ce que faisoit Amestris ; fit enfin dire au Roy qu'il promettroit tout ce qu'il voudroit, pourveu qu'il sortist de prison. On luy fit donc faire cette promesse, avec toutes les ceremonies qui la pouvoient rendre inviolable : et apres cela on le delivra, malgré les solicitations secrettes des Amants et des Amis d'Amestris : et malgré celles de l'ennemy declaré d'Otane, qui s'y opposa autant qu'il put. Mais admirez, Seigneur, la conduite des Dieux en cette rencontre : à peine Otane fut-il hors de prison, et à peine eut-il esté remercier Ciaxare ; que rencontrant cét ennemy qu'il sçavoit avoir solicité contre luy, il l'aborda, et luy parla si fierement ; que l'autre mettant l'Espée à la main, obligea Otane à l'y mettre aussi : qui tout vaillant qu'il estoit, fut contraint de succomber sous les coups de celuy qui l'avoit attaqué ; et qui estant desesperé d'avoir encore irrité la haine d'Otane inutilement, se resolut de s'en deffaire s'il pouvoit. De sorte que ne deffendant pas à un Escuyer qu'il avoit de l'attaquer aussi bien que luy ; Otane en ayant deux sur les bras (car ses gens estoient encore dans la basse Cour du Palais du Roy) il fut percé de plusieurs coups, et laissé mort sur la place, auparavant qu'on y peust estre pour les separer. Bien est-il vray que son ennemy ne fut pas en gueres meilleur estat que luy : car il mourut en prison trois jours apres des blessures qu'il avoit receuës : Amestris tousjours genereuse, l'ayant fait chercher et fait prendre, pour vanger la mort 
<pb id="page_2468" n="V04-P381"/>de son Mary, tout son persecuteur qu'il avoit esté. Comme Otane avoit esté creu mort sans l'estre, il y eut une curiosité si grande, de sçavoir s'il l'estoit effectivement, que tout le peuple le voulut voir : et à parler avec sincerité, tous les honnestes gens s'en resjouïrent. Il en faut toutesfois excepter Anatise, Tharpis, Megabise, et Artemon : car encore que ce soit une chose assez naturelle à un Amant, de ne s'affliger pas de la mort de celuy qui possede sa Maistresse : neantmoins comme ces trois Rivaux sçavoient de certitude, qu'Aglatidas seroit infailliblement choisi à leur préjudice, puis qu'il ne pouvoit plus y avoir d'obstacle à son bon-heur ; ils eussent encore mieux aimé qu'Amestris fust demeurée femme d'Otane, que de la devenir d'Aglatidas. Cependant Amestris agit en cette occasion, avec sa modestie et sa sagesse ordinaire : mais afin que Dinocrate fust puny de toutes ses fourbes à la fois,, il arriva qu'estant venu de nuit à Ecbatane, pour prendre tout ce qu'il y avoit, avec intention de changer de demeure (car il avoit sçeu la prison de son Maistre, lors qu'il estoit revenu avec les Soldats qu'il estoit allé lever secrettement) il rencontra le soir mesme dont Otane avoit esté tué le matin, un Escuyer d'Aglatidas, qu'il avoit laissé pour quelque affaire ; qui l'avant reconnu à la clarté d'un flambeau qui passa fortuitement, fut à luy et l'attaqua : mais avec tant de vigueur, que Dinocrate fuyant sans sçavoir ce qu'il faisoit, vint se sauver à mon Logis, où il tomba blessé de trois coups justement comme je ne faisois que d'y r'entrer : mais encore que je le reconnusse bien, je ne laissay pas de souffrir que ma maison luy 
<pb id="page_2469" n="V04-P382"/>servist d'Azile, et que mes gens eussent soin de luy. De sorte que j'arrestay moy mesme l'Escuyer d'Aglatidas qui le poursuivoit, et qui par le respect qu'il me voulut rendre, se retira sans s'obstiner davantage à vouloir achever de tüer Dinocrate. On ne put toutefois luy sauver la vie, et il mourut six jours apres : ce ne fut pas neantmoins sans m'avoir esclaircy de beaucoup de choses que j'eus la curiosité de sçavoir de sa bouche, et que je n'eusse pu vous raconter comme j'ay fait, s'il ne me les eust aprises : car sans luy nous n'eussions jamais sçeu la fourbe d'Anatise et de Tharpis. Cependant j'estois au desespoir de n'avoir point de nouvelles d'Aglatidas, dont je n'osois parler à Amestris, et dont je parlois tous les jours avec Menaste : Mais enfin je sçeus par le retour de celuy que je luy avois envoyé, et qui ne l'avoit pû trouver d'abord, parce qu'Aglatidas dans sa douleur n'avoit pas suivy le droit chemin : je sçeus, dis-je, qu'il estoit tombé malade d'affliction, à trois journées d'Ecbatane ; de sorte que sans differer davantage, je partis et fus le trouver. Or Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray que la nouvelle de la mort d'Otane, fut un si grand remede pour guerir Aglatidas, qu'en huit jours il fut en en estat de pouvoir monter à cheval. Il voulut pourtant auparavant que de rentrer dans Ecbatane, m'envoyer vers le Roy, pour luy demander la permission d'y revenir : mais avec autant d'instance, qu'il avoit demandé celle de s'en esloigner : m'ordonnant de dire à Ciaxare la veritable cause de son départ et de son retour, afin de l'obliger à l'excuser. Je fus donc trouver le Roy, qui voulut tout ce qui pouvoit estre advantageux 
<pb id="page_2470" n="V04-P383"/>à Aglatidas ; et qui m'assura qu'il feroit en sorte qu'Amestris ne s'arresteroit pas si exactement au deüil d'Otane, qu'elle avoit desja porté. Il ne fut toutesfois pas possible de gagner cela sur elle : et les prieres de Ciaxare, non plus que celles de Menaste, d'Aglatidas, et de moy, n'y servirent de rien : et il falut laisser passer son deüil, selon la coustume d'Ecbatane. Cependant le Roy voulant empescher quelque nouveau malheur, commanda si absolument aux Rivaux d'Aglatidas de ne songer jamais à Amestris, qu'ils furent contraints d'obeïr. Je ne vous dis point, Seigneur, apres cela, quelle fut la joye d'Aglatidas et d'Amestris en cette occasion ; la douleur des trois Amants mal-traitez ; et la fureur d'Anatise ; car je n'aurois pas allez de jour pour vous bien dépeindre toutes ces choses. Mais je vous diray que lors qu'Amestris eut quitté le deüil ; que le jour des Nopces fut pris ; et que toute la Ville fut en Feste ; tous ces Amants infortunez s'absenterent aussi bien qu'Anatise : et nous laisserent la liberté toute entiere de gouster la joye toute pure de nos bien-heureux Amants : qui sans se souvenir plus des malheurs passez, bannirent absolument de leur coeur l'inquietude ; la crainte ; et mesme l'esperance : qui apres tout, ne donne que des plaisirs imparfaits ; pour recevoir à sa place, toute la felicité que l'amour raisonnable peut donner. Enfin, Aglatidas espousa Amestris dans le plus fameux de nos Temples, en presence du Roy ; de toute la Cour ; et de toute la Ville. Apres cela, Seigneur, je n'ay plus rien à vous dire, si ce n'est qu'encore qu'Aglatidas aime beaucoup plus Amestris, qu'il ne faisoit auparavant qu'elle fust à luy : neantmoins l'amour de la gloire, et plus 
<pb id="page_2471" n="V04-P384"/>encore l'honneur de vous servir, a eu tant de force sur son coeur, qu'il a accepté sans murmurer, l'employ que Ciaxare luy a donne, de vous amener dix mille hommes. Ce n'est pas, Seigneur, qu'il ait pû quitter Amestris sans douleur ; puis que je vous assure que lors que nous fusmes conduire cette belle Personne à une journée d'Ecbatane (car elle a voulu aller passer tout le temps que doit durer l'absence d'Aglatidas, à la province des Arisantins) je les vy tous deux aussi affligez, que s'ils n'eussent point esté heureux. Ainsi, Seigneur, je puis vous assurer, que vous reverrez Aglatidas Amant et Mary tout ensemble : et par consequent à son ordinaire, encore un peu inquiet et resveur.
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<div2 id="page_CYRUS040207" type="sequence" n="Arrivée imminente d'Aglatidas avec dix mille hommes">
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Je rends graces aux Dieux (repliqua Cyrus, voyant qu'Artabane avoit cessé de parler) de ce qu'Aglatidas n'a plus d'autres tourments que ceux que la seule absence peut donner : et je souhaite, adjousta-t'il en souspirant, que tous ceux dont il est aimé et qu'il aime, se puissent un jour trouver en mesme estat que luy. Apres cela Cyrus remercia Artabane, de la peine qu'il avoit euë à luy raconter les advantures de son illustre Amy : desquelles il ne se pouvoit lasser d'admirer la bizarrerie et : la nouveauté. Il falut pourtant qu'il changeast bien-tost de conversation : parce qu'il fut adverty que les Rois de Phrigie et d'Hircanie avoient quelque chose à luy communiquer. De sorte qu'embrassant encore Artabane, il sortit du lieu où il l'avoit escouté ; et passa dans celuy où ces Princes l'attendoient, accompagnez de Tigrane, de Phraarte, d'Artamas, de Persode, et de beaucoup d'autres. Mais ce fut avec tant de majesté, qu'il n'eust pas esté 
<pb id="page_2472" n="V04-P385"/>aisé de s'imaginer ; que ce Prince qui avoit quelque chose de si Grand sur le visage, qu'il inspiroit le respect à tous ceux qui le voyoient, venoit d'avoir la bonté d'escouter une longue advanture amoureuse, où il n'avoit point d'autre interest que celuy d'un homme qu'il aimoit, et dont il estoit aimé. Si ce n'estoit celuy de comparer tous les suplices que souffroient tous les autres Amants, à ceux qu'il enduroit pour Mandane. 
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<div1 type="livre" n="troisiesme" id="page_CYRUS0403">
<div2 id="page_CYRUS040301" type="sequence" n="Interception du chariot">
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<pb id="page_2473" n="V04-P389"/>Apres que Cyrus eut joint ces Princes qui l'attendoient, le Roy de Phrigie luy dit qu'il avoit sçeu que les Lacedemoniens avoient accepté l'alliance de Cresus, qui la leur avoit offerte : et qu'il avoit creu à propos de l'en advertir. Le Roy d'Hircanie de son costé, luy aprit que les Thraces et les Egyptiens armoient pour le Roy de Lydie : quant aux Lacedemoniens, reprit Cyrus, je ne m'estonne pas de 
<pb id="page_2474" n="V04-P390"/>ce qu'ils font : puis qu'il ne seroit pas juste qu'ils refusassent de recourir un Prince qui leur donna si liberalement tout l'or dont ils avoient besoin, pour faire la merveilleuse Statue d'Apollon que j'ay veuë pendant mes voyages, auprés du Mont Thornax en Laconie : Mais pour le Roy d'Egipte, je ne voy pas quelle alliance il peut avoir avec Cresus, ny quel interest à démesler avec Ciaxare. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'il, plus nous aurons d'ennemis à combattre, plus nous aurons de gloire à vaincre. Cét amas de troupes Estrangeres, ne servira qu'à mettre la division parmy eux, et le desordre dans leur Armée : n'estant pas possible que des gens qui combatent de manieres si differentes, puissent en si peu de temps se soûmettre à une mesme discipline. En fuite Cyrus leur aprit le nouveau secours que Ciaxare luy envoyoit par Aglatidas : de sorte que leur eslevant le coeur, par la grandeur de son courage, il fit que ce mesme esprit qu'il leur inspira, passa de ces Rois aux Capitaines, et des Capitaines aux Soldats : si bien que le bruit qui s'épandit parmy eux, du nouveau secours qui se preparoit pour Cresus, ne les estonna point : et ne les empescha pas d'esperer la victoire, tant que l'illustre Cyrus les commanderoit. L'impatience qu'ils avoient de combattre faisoit, qu'encore que le Printemps approchast fort, ils le trouvoient pourtant trop long à venir : tous les persans prioient le Soleil qu'ils adoroient, d'advancer sa carriere en leur faveur : Les Medes n'estoient gueres moins pressants, aux prieres qu'ils faisoient à leurs Dieux : et chaque Nation en son particulier offroit des voeux au Ciel pour le mesme dessein de combatre, tant ils avoient d'envie de voir leur illustre Général à la fin de tous ses travaux, par la 
<pb id="page_2475" n="V04-P391"/>deffaite de Cresus, et par la liberté de Mandane. Pour Artamas, il avoit une impatience extréme, de voir la Princesse Palmis hors de captivité : il eust pourtant bien desiré, tout brave, qu'il estoit, que ce n'eust point esté par le gain d'une Bataille : ne pouvant se resoudre à souhaitter la deffaite de Cresus, quoy qu'il en eust esté mal-traité. Cependant le Prince Phraarte alloit tres souvent visiter la Princesse Araminte ; qui voyoit tousjours avec beaucoup de déplaisir qu'il s'opiniastroit à l'aimer, quoy qu'elle luy dist tout ce qu'une personne vertueuse et spirituelle peut dire en une pareille rencontre, pour l'obliger à ne le faire pas, A quelques tours de là Aglatidas arriva au Camp, avec les Troupes qu'il conduisoit : Cyrus le receut avec tant de marques d'amitié, qu'Aglatidas pour luy tesmoigner combien il les sentoit, le supplia fort obligeamment de ne l'en accabler pas davantage : de crainte que son coeur ne fust pas capable de supporter une si excessive joye. Mais Cyrus qui ne pouvoit craindre qu'un homme peust mourir de plaisir esloigné de ce qu'il aimoit, luy dit encore cent choses tres obligeantes : il l'assura qu'Amestris n'avoit pas eu plus de douleur de le voir partir, qu'il avoit de satisfaction à l'embrasser : en fuite dequoy voulant voir les Troupes qu'il avoit amenées, et qu'Aglatidas avoit laissées rangées en bataille, à douze stades du Camp : Cyrus suivy de grand nombre de gens de qualité fut où elles estoient : et les faisant filer devant luy, apres s'estre placé sur une petite eminence qui estoit dans la plaine, il les trouva tres belles et tres bien armées : de sorte qu'en estant tres satisfait, il leur assigna leurs Quartiers, et s'en retourna à sa Tente, entretenir Aglatidas : non seulement de Ciaxare, dont il luy 
<pb id="page_2476" n="V04-P392"/>avoit aporté des Lettres, mais encore de ses malheurs passez, et de ses malheurs presens. Deux jours apres qu'Aglatidas fut arrive, Artabase que Cyrus avoit envoyé en perse vers le Roy son Pere et vers la Reine sa Mere, revint auprés de luy : Madate s'estant arresté auprés de Ciaxare. Il le receut avec toute la joye dont son aine pouvoit estre capable en l'estat qu'estoit Mandane, voyant qu'il luy apportoit des Lettres de deux personnes pour qui il avoit un respect extresme. Il les leut avec d'autant plus de plaisir, qu'il y trouva le pardon qu'il leur avoit demande, conçeu en des termes si obligeants et si tendres, qu'il luy fut aisé de connoistre que la Renommée leur avoit parlé pour luy. Artabase luy dit encore beaucoup de choses de leur part, qui luy firent bien voir que ces deux illustres personnes avoient l'ame Grande et heroïque : il estoit mesme chargé de presens magnifiques pour Cyrus : et il l'assura de plus, que Cambise faisoit faire de nouvelles levées pour luy envoyer. Si bien que ce Prince faisant respandre ce bruit dans son Armée, tous les Soldats en prirent encore un nouveau coeur. Artabase apporta aussi à Chrisante une Lettre de la Reine de Perse, qui au lieu de le quereller, de luy avoir si long temps caché que le Prince son Fils vivoit ; luy rendoit grace de l'avoir si bien eslevé. Quelques jours apres, Timocreon et Tegée sçeurent par ceux qu'ils avoient envoyez à Sardis, qu'infailliblement on y conduiroit la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis. Que l'on preparoit dans la Citadelle un Apartement pour la Princesse de Lydie, et un autre dans le Palais du Roy pour la Princesse Mandane. Qu'à ce que l'on pouvoit juger, on les y meneroit dans quinze ou vingt jours : 
<pb id="page_2477" n="V04-P393"/>et que Cresus avoit ; dessein de les faire aller par un chemin qui mettroit presques tousjours la Riviere d'Hermès entre elles et l'Armée de Cyrus. Cette nouvelle fut confirmée le mesme jour, par le retour de Feraulas ; qui raporta que les Amis de Menecée luy avoient assuré, que dans quinze ou vingt jours le Roy de Pont meneroit ces deux princesses à Sardis ; quoy qu'il aportast soin à faire publier dans Ephese, qu'on ne les y conduiroit que lors que toute l'Armée de Cresus seroit assemblée, dont le rendez vous estoit aux bords du Pactole. Feraulas ayant esté plus heureux que l'autrefois, avoit enfin trouvé les moyens par l'adresse de l'Amie de Menecée Soeur d'Agesistrate ; de faire donner un Billet à Martesie, et d'en avoir la response, qu'il monstra à son cher Maistre : car comme il n'avoit escrit que pour luy, il y avoit presques plus de part que luy mesme. De sorte qu'apres luy avoir rendu conte de tout ce qu'il avoit à luy dire, il luy fit voie ce Billet, qui estoit conceu en ces termes.
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<pb id="page_2478" n="V04-P394"/>MARTESIE A FERAULAS.</q>
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<q>La Personne dont vous me parlez, estant tousjours ce quelle a accoustumé d'estre, c'est à dire la plus sage et la plus équitable du monde : vous pouvez assurer vostre illustre Maistre, que de ce costé là il n'a rien a craindre : et qu'il peut raisonnablement tout esperer : Eh plust aux Dieux due la Fortune ne mist point d'autre obstacle à, son bonheur. Pour ce qui est du vostre, comme je suis persuadée qu'il dépend du sien, c'est assez que je vous die que j'y contribuë autant qu'il est en mon pouvoir ; puis que je prie tous les jours les Dieux, qu'il Triomphe bien tost de ses ennemis.</q>
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<q>MARTESIE.</q>Cette lecture donna une joye si sensible à l'illustre Cyrus, qu'il ne la pouvoit exprimer : ce n'est pas qu'il ne murmurast un peu, de ce que sa Princesse n'avoit pas seulement escrit un mot 
<pb id="page_2479" n="V04-P395"/>de sa main dans ce Billet : mais apres tout, sçachant à quel point estoit sa retenuë, il s'en pleignit sans colere : et s'estima si heureux, d'aprendre ses sentimens par Martesie, que tout autre Amant que luy n'eust pas eu plus de joye de la possession de sa Maistresse, que l'amoureux Cyrus en avoit, de la simple assurance qu'on luy donnoit, qu'on ne luy feroit point d'injustice. Aussi est-ce la marque d'une veritable et grande passion, que d'estre tres sensible aux plus petites faveurs : de sorte que comme celle de Cyrus estoit la plus violente et la plus tendre qui sera jamais ; il sentoit avec transport les graces les moins considerables que Mandane luy pouvoit faire : et s'imaginant bien que Martesie n'avoit pas escrit ce Billet, sans que sa Princesse l'eust sçeu : il luy estoit presques aussi cher, que si elle l'eust escrit elle mesme. Cependant pour ne perdre pas le temps en exagerations inutiles, et pour songer à la liberté de sa Princesse : il assembla le Roy d'Assirie ; celuy de Phrigie, et celuy d'Hircanie ; le Prince Artamas, Tigrane, Phraarte ; et quelques autres, afin d'adviser avec eux, quelle voye il faloit tenir pour cela. Artamas, qui jusques alors avoit conservé un respect extréme pour Cresus, aprenant qu'il se preparoit à faire durer la prison de la Princesse Palmis, puis que c'estoit dans la Citadelle qu'on la devoit loger, et non pas dans le Palais du Roy son Pere : eut un si violent desir d'empescher qu'elle n'allast habiter la prison dont il estoit sorty : que prenant d'abord la parole, il dit à Cyrus qu'il luy demandoit pardon, s'il disoit le premier son advis : mais qu'estant persuadé que personne ne pouvoit rien proposer de si utile, que ce qu'il avoit à dire : il pensoit estre excusable, de la liberté qu'il prenoit. 
<pb id="page_2480" n="V04-P396"/>Cyrus et le Roy d'Assirie l'entendant parler de cette sorte, l'assurerent l'un et l'autre avec precipitation, qu'ils estoient prests de l'escouter avec plaisir : si bien que reprenant la parole, il leur dit que le Roy de Pont devant conduire ces princesses le long de la Riviere d'Hermes, il esperoit de pouvoir la passer sans combatre : parce que le Gouverneur d'un Chasteau qui estoit au bout d'un Pont qui la traversoit, et qui portoit le nom de cette Riviere ; estoit si absolument à luy, qu'il ne croyoit pas qu'il luy pust rien refuser. Et d'autant moins, qu'il sçavoit bien qu'il estoit mescontent du Roy de Lydie, qui avoit mesme eu dessein de luy oster son Gouvernement : de sorte, leur dit-il, que comme le Bois dont je vous ay desja parlé, n'est qu'à trente stades de là, il nous sera aisé d'y estre à temps, dés que nous serons advertis du passage des princesses. Cyrus trouvant qu'Artamas avoit raison, il fut resolu que sans tarder davantage, il envoyeroit s'assurer de ce gouverneur, et qu'apres cela, quand on auroit reçeu l'advis que les Amis de Menecée devoient donner, du jour prefix du depart des princesses, et de l'Escorte qu'elles auroient : ils partiroient à l'heure mesme, avec des Troupes esgales en nombre, ou plus sortes que celles du Roy de Pont, pour aller executer une si glorieuse entreprise : Car ils le pouvoient faire d'autant plus facilement, qu'ils estoient plus prés d'une journée de l'endroit où ils devoient passer la Riviere d'Hermes, que d'Ephese. La chose estant donc ainsi resoluë, on creut en effet que le Prince Artamas envoyeroit quelqu'un des siens vers ce gouverneur comme il l'avoit dit : mais l'amour qu'il avoit dans l'ame estoit trop sorte, pour se fier à un autre d'une negociation 
<pb id="page_2481" n="V04-P397"/>d'où dépendoit la liberté de la Princesse Palmis. De sorte que sans rien dire de son dessein qu'à Sosicle, il se desguisa la nuit suivante, et fut luy mesme faire ce qu'il avoit proposé : laissant un Billet pour le Roy son Pere, par lequel il le prioit de luy pardonner s'il ne luy avoit pas demandé permission de faire le voyage qu'il entreprenoit : mais que craignant qu'il ne la luy eust pas accordée, il n'avoit pas voulu s'exposer à luy desobeïr, ou à destruire un grand dessein, d'où le bonheur de Cyrus et le sien despendoient absolument. D'abord le Roy de Phrigie fut un peu irrité contre son Fils : mais Cyrus loüa tant cette action, que s'agissant en effet de son service, il n'osa pas s'en pleindre ouvertement. Cependant ceux qui commandoient aux Quartiers advancez vers la Lydie, faisoient tousjours quelques courses sur les Ennemis : et il n'y avoit point de jour qu'il ne se fist quelques petits Combats, qui entretenoient le desir de vaincre dans le coeur des gens de guerre, par le butin qu'ils faisoient : Cyrus ne reservant jamais pour luy que la gloire et les prisonniers, afin de les pouvoir delivrer : encore recompensoit il si magnifiquement ceux qui les avoient faits, si c'estoient des personnes de quelque consideration qu'ils eussent pris, qu'ils ne l'auroient pas esté si bien par ces prisonniers mesme, quelque rançon qu'ils eussent offerte. Chrisante qui commandoit à un des Quartiers les plus advancez, ayant sçeu par les espions qu'il avoit, que deux cents chevaux des ennemis escortoient un Chariot plein de Dames, qui tenoient le chemin qui conduisoit au Chasteau d'Hermes, afin d'aller passer la Riviere en cét endroit : il commanda quatre cens chevaux, pour aller faire 
<pb id="page_2482" n="V04-P398"/>cette prise sans qu'il luy en coustast rien : jugeant bien que la grande inégalité du nombre feroit reüssir la chose comme il la pensoit. En effet elle succeda ainsi : ce n'est pas que celuy qui commandoit ces deux cens Chenaux, ne se mist en devoir de se deffendre, et ne se deffendist tres genereusement de sa personne : mais estant abandonné des siens qui prirent l'espouvante, il fut contraint de ceder et de se rendre : demandant d'abord à Chrisante, lors qu'on le luy eut presenté, qu'on luy fist la faveur de luy permettre de faire sçavoir au Prince Artamas qu'il estoit prisonnier de Cyrus afin de pouvoir seulement obtenir de luy, que ces Dames qu'il conduisoit, fussent mites aupres de la Reine de la Susiane. Chrisante estoit trop honneste homme, pour traicter mal un ennemy aussi bien fait que l'estoit celuy qui luy demandoit cette grace, et qu'il avoit sçeu par les siens avoir tesmoigné tant de coeur à sa prise : il luy dit donc que suivant la coustume de la guerre, il faloit qu'il fust mené à Cyrus : mais qu'il luy promettoit de luy demander pour luy, ce qu'il desiroit obtenir. Cependant Chrisante fit loger pour ce soir là tres commodement toutes les Dames qui avoient esté prises : entre lesquelles il y en avoit une d'une beauté admirable. Le lendemain il conduisit luy mesme le Prisonnier et les Prisonnieres à Cyrus : mais comme en y allant, il faloit traverser la petite Ville où estoit la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte, ils passerent devant le Temple qui y estoit, justement comme ces princesses en sortoient. Chrisante par respect fit faire alte, et le Chariot où estoient les Dames Captives s'arresta : de sorte qu'une de ces Prisonnieres reconnoissant 
<pb id="page_2483" n="V04-P399"/>Panthée ; fit un si grand cry, que cette Princesse tournant la teste la vit et la reconnut. Et comme elle connoissoit bien Chrisante, elle l'envoya prier de trouver bon qu'elle parlast à ces Dames qu'il conduisoit, si bien que comme il n'ignoroit pas quel respect Cyrus voulait que l'on rendist à cette Reine, il fut luy mesme luy dire qu'il meneroit ces Dames chez elle, aussi tost qu'elle y seroit : et en effet, il commençoit desja de donner les ordres pour cela. , lors que l'on dit que Cyrus arrivoit, qui venoit voir Panthée et Araminte. Si bien que Chrisante voyant que ce n'estoit plus à luy à disposer de rien, puis que son maistre estoit present : il quitta cette Reine, qui estoit montée dans son Chariot, et fut dire a Cyrus ce qu'elle avoit souhaité. Ce Prince passant donc aupres de ces Dames prisonnieres, il les salüa avec la mesme civilité qu'il eust pû avoir si elles n'eussent pas esté captives : et allant droit à la Reine de la Susiane, aupres de qui estoit Araminte ; Madame, luy dit-il en la salüant, et en se baissant jusques sur l'arçon, vous serez plus commodement chez vous qu'icy : et plus commodement encore vous pourrez entretenir ces Dames qui font de vostre connoissance. Panthée commandant donc qu'on obeïst à Cyrus, s'en alla chez elle, et le Chariot des Dames captives suivit le sien : cependant Chrisante presentant son prisonnier à son maistre, Seigneur, luy dit-il, cét ennemy que vous voyez, est sans doute digne de vostre protection : puis qu'il m'a assuré que le Prince Artamas luy donne part à son amitié. Si cela est (dit Cyrus en l'embrassant, car ils estoient descendus de cheval dans la Court du Chasteau où logeoit alors la Reine de la 
<pb id="page_2484" n="V04-P400"/>Susiane) il est bien assuré d'avoir grande part à la mienne : puis que j'aime certainement tout ce que le Prince Artamas aime. Cet honneur, reprit ce prisonnier, seroit trop grand pour moy : et ce sera bien allez, adjousta-t'il, si à sa consideration, vous traitez favorablement les Dames que je conduisois. Celle de la Reine de la Susiane suffit, repliqua Cyrus, pour me les rendre tres considerables : et je pense mesme, adjousta-t'il encore, que vous n'aurez pas besoin de celle du Prince Artamas : et que vostre propre merite m'obligera assez à vous servir, sans que ce Prince s'en mesle. Car voyant sur vostre visage toutes les marques d'un homme de qualité et d'un homme d'esprit : et aprenant de plus par le raport de Chrisante, que vous avez autant de coeur qu'on en peut avoir : il n'en faut pas davantage, pour estre bien traitté de Cyrus. Et pour commencer de vous le faire voir, luy dit-il, en attendant que je sçache plus precisément qui vous estes, venez voir avecques moy ce que font vos Dames auprés de la Reine de la Susiane. En disant cela, Cyrus entra dans le Chasteau, et fut à la Chambre de Panthée, qu'il trouva fort agreablement occupée à donner cent marques d'amitié à une de ces Prisonnieres. Ma chere Cleonice, luy disoit-elle, est-il possible que je vous revoye ?. et faut-il que j'aye l'inhumanité de ne m'affliger point de vostre prison, parce qu'elle rendra la mienne plus douce ? Madame, luy repliqua Cleonice, la perte de ma liberté me seroit bien agreable, si elle pouvoit soulager vos desplaisirs : du moins (luy dit la Reine de la Susiane, en voyant entrer Cyrus dans sa Chambre) ne tient-il pas à vostre illustre Vainqueur, que ma captivité n'ait tout ce qui me la peut rendre 
<pb id="page_2485" n="V04-P401"/>douce. Cyrus respondit au discours de Panthée, avec sa generosité ordinaire : en suite dequoy cette Princesse luy a prit, que le Pere de cette belle prisonniere estoit nay sujet du sien, puis qu'il estoit de Clasomene, quoy qu'il eust esté demeurer à Ephese. Qu'ainsi il y avoit long-temps qu'elle connoissoit Cleonice, et qu'elle avoit beaucoup d'amitié pour elle : luy disant encore qu'elle estoit de tres bonne condition, et le conjurant de vouloir la laisser aupres d'elle, avec toutes les Dames de sa compagnie ; quoy quelle ne les connust pas. Cyrus luy accorda tout ce qu'elle voulut : luy disant mesme qu'il luy offriroit leur liberté, s'il ne croyoit que leur presence luy seroit agreable, et la pourroit divertir. En suite, Cyrus demanda à celle de ces Dames qui se nommoit Cleonice, si elle estoit des Amies du Prince Artamas ? jugeant impossible qu'elle ne l'eust pas connu sous le fameux nom de Cleandre. Seigneur, luy respondit elle en rougissant, je dois l'honneur que j'ay d'en estre connuë, au genereux Ligdamis que vous voyez (dit elle en luy monstrant de la main le prisonnier que Chrisante avoit fait) et je ne doute pas que dés qu'il sçaura que nous sommes dans vos chaines, il ne vous prie de nous les rendre les plus legeres que les Loix de la guerre le peuvent permettre. L'illustre Cyrus, interrompit Araminte, n'en fait point porter de pesantes : et il suit bien plus exactement les loix de la generosité, que celles de la guerre dont vous parlez. Pendant qu'Araminte parloit ainsi, Panthée regardoit Ligdamis, et sembloit chercher dans sa memoire à se resouvenir du nom qu'elle venoit d'entendre : puis tout d'un coup luy adressant la parole ; je vous prie de me dire, luy dit-elle en sous-riant, si vous estes d'Ephese ; 
<pb id="page_2486" n="V04-P402"/>si vostre Pere et Gouverneur du Chasteau d'Hermes ; et si vous estes ce mesme Ligdamis que j'ay oüy dire qui faisoit autrefois profession d'estre ennemy declaré de l'amour, et presques de tous ceux qui en avoient ? Madame, je suis sans doute celuy que vous dites, repliqua-t'il, quoy que je ne sois plus ce que j'estois. Cleonice rougit au discours de Ligdamis : mais pour le changer adroitement, elle dit sans qu'on le luy demandast, qu'estant demeurée malade à la campagne, chez une de ses parentes, elle n'avoit pû se rerirer plustost à Ephese où elle demeuroit : et qu'elle n'auroit mesme osé s'y hasarder, si Ligdamis ne luy eust offert de l'escorter en mesme temps qu'une Soeur qu'il a, qu'elle monstra à Panthée, et qui estoit une fort belle Personne. Cyrus aprenant par cette conversation le nom et la qualité de ce prisonnier, le traitta encore plus civilement qu'il n'avoit fait : s'imaginant que cela ne seroit pas inutile au dessein qu'avoit le Prince Artamas. De sorte qu'apres avoir fait sa visite de longueur raisonnable, il laissa ces belles Prisonnieres aupres de Panthée : ordonnant à Araspe de les traitter avec toute la douceur et toute la courtoisie possible. Mais pour Ligdamis, il le mena avecques luy : assurant ces Dames qu'il en auroit autant de soin, que Panthée en auroit d'elles. En effet en s'en retournant au Camp, il luy parla tousjours : et. luy dit que pour luy tesmoigner combien les Amis du Prince Artamas luy estoient chers, il le laisseroit sur sa foy : et qu'il n'auroit point d'autres Gardes que sa propre generosité. Ligdamis respondit à ce discours avec toute la soûmission, et toute la reconnoissance imaginable : et fit si bien paroistre la grandeur de son esprit par ses judicieuses responses ; que Cyrus dit 
<pb id="page_2487" n="V04-P403"/>alors à sa gloire, qu'il n'avoit jamais tant estimé personne en si peu de temps. Lors qu'il fut arrivé à sa Tente, il donna ordre à Feraulas d'avoir soing de ce Prisonnier, comme d'un homme de qui il vouloit gagner l'amitié : cependant comme il avoit remarqué certaines paroles que Ligdamis avoit dites, et que Cleonice avoit rougy deux fois en parlant de luy : il s'imagina qu'il en estoit amoureux, ou pour mieux dire il le connut. Toutesfois pour s'en esclaircir, il ordonna à Chrisante qui s'en retournoit à son Quartier, de dire à Araspe en passant, qu'il fist tout ce qu'il pourroit, pour sçavoir si Ligdamis n'estoit point amoureux de Cleonice ; parce qu'il luy importoit de toutes choses de le sçavoir precisément. Il luy ordonna mesme de luy dire encore ; que s'il ne pouvoit l'aprendre par une autre voye, il allast trouver la Reine de la Susiane de sa part, pour la supplier de vouloir luy dire ce qu'elle en sçavoit, et pour l'assurer qu'il pourroit arriver que pat cette connoissance, la guerre de Lydie finiroit sans combatre : et que ainsi elle auroit la satisfaction de ne voir point son cher Abradate en peril : mais qu'il la conjurast de luy pardonner ce manquement de respect : puis qu'il croyoit que c'estoit le seul qu'il avoit eu pour elle depuis sa prison. Chrisante obeïssant donc à Cyrus, fut en effet trouver Araspe, à qui il dit ce que leur maistre vouloit qu'il fist : mais quelque volonté qu'il eust de luy obeïr, il se trouva toutesfois un peu embarrassé à s'esclaircir de ce qu'il vouloit sçavoir : n'estant pas trop dans l'ordre d'aller demander une semblable chose à des Prisonnieres joint qu'il estoit à croire que quand il le demanderoit, elles ne le diroient pas. De sorte qu'il creût que le mieux estoit de tascher de sçavoir la chose, 
<pb id="page_2488" n="V04-P404"/>par la Reine de la Susiane. Il fut donc à sa Chambre dés qu'il fut permis d'y entrer, où il trouva desja Cleonice : mais quoy qu'il taschast de tourner la conversation du costé qu'il la vouloit, il ne pût rien descouvrir : si bien qu'il fut à la fin contraint de dire tout bas à Panthée, l'ordre qu'il avoit reçeu de Cyrus : luy faisant comprendre qu'il luy importoit extrémement de sçavoir quel interest Ligdamis prenoit à Cleonice ; et luy disant precisément tour ce que Cyrus avoit ordonné qu'on luy dist. La Reine de la Susiane l'entendant parler ainsi, luy dit qu'elle ne sçavoit autre chose de Ligdamis, sinon que devant qu'elle allast à Suse il estoit si ennemy de l'amour, qu'il n'estoit pas croyable qu'il fust devenu Amant. Que neantmoins comme elle jugeoit bien que cette curiosité que Cyrus avoit, ne pouvoit manquer d'avoir une juste cause, quoy qu'elle ne la comprist pas ; elle luy promettoit de s'en informer. Mais, luy dit elle, pour le pouvoir faire, il faut que je sois seule avec Cleonice : c'est pourquoy retirez vous, et donnez ordre que personne ne nous interrompe. Araspe obeïssant à Panthée sortit comme si elle l'eust envoyé en quelque lieu : en fuite dequoy cette Princesse, apres quelques autres discours, demanda à Cleonice si Ligdamis estoit tousjours de la mesme humeur qu'il estoit autrefois ? Il est sans doute tousjours de fort agreable conversation, repliqua Cleonice : Ce n'est pas ce que je vous demande, luy respondit Panthée, mais je veux sçavoir s'il est toûjours ennemy de l'amour et des Amants. Cleonice rougit à ce discours : et sous-riant à demy ; comme je n'estois pas la confidente de Ligdamis, reprit-elle, lors que j'avois l'honneur de vous voir, je ne sçay, Madame, pour quoy vous me demandez 
<pb id="page_2489" n="V04-P405"/>une pareille chose. Je vous la demande, luy respondit la Reine de la Susiane, parce qu'il me semble que si Ligdamis a deû aimer, ce ne peut avoir esté que vous. Vous avez mauvaise opinion de son jugement, repartit Cleonice ; au contraire je l'ay fort bonne, repliqua Panthée, et c'est pour cela que je parle comme je fais. Mais apres tout, Cleonice, je veux absolument sçavoir vostre vie, depuis que je ne vous ay veuë. Vous avez sans doute, repliqua t'elle, toute sorte de pouvoir sur moy : mais Madame, j'auray pourtant bien de la peine à vous obeïr : estant certain que je ne pense pas que je puisse me resoudre à vous dire tout ce qui m'est arrivé. Si vous avez avecques vous, reprit Panthée, quelqu'une de vos Amies qui le sçache bien, je contents de vous espargner cette peine ; vous m'obligeriez beaucoup davantage, répondit-elle, si vous voulez m'en dispenser absolument. La Reine de la Susiane voyant qu'elle luy resistoit, la pressa encore plus fort qu'auparavant : et Cleonice jugeant par le credit que cette sage Reine avoit aupres de Cyrus, qu'il seroit advantageux à Ligdamis qu'elle sçeust l'interest qu'elle prenoit en sa personne ; se resolut enfin de luy obeïr. Mais comme elle ne pouvoit obtenir de sa modestie assez de hardiesse pour raconter elle mesme son histoire : Madame, dit-elle à Panthée, je pourrois bien vous dire ce que j'ay pensé : mais je ne pourrois pas si bien vous aprendre tous les sentimens de Ligdamis : c'est pourquoy, si vous avez la bonté de le souffrir, une de ses Amies et des miennes vous dira tout ce que vous voulez sçavoir. Panthée connoissant en effet que la retenuë de Cleonice seroit cause qu'elle reciteroit fort mal ses advantures, quoy qu'elle eust pourtant beaucoup d'esprit ; 
<pb id="page_2490" n="V04-P406"/>elle consentit à ce qu'elle vouloit : si bien que Cleonice ayant fait venir cette Amie de Ligdamis qui estoit aussi la sienne, et qui se nommoit Ismenie : elle la conjura de satisfaire la curiosité de Panthée : apres quoy le retirant toute confuse, elle fut retrouver ses autres Amies : pendant qu'Ismenie commença son recit en ces termes.
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<div2 id="page_CYRUS040302" type="sequence" n="Histoire de Ligdamis et Cléonice : différences, ressemblances et amitiés">
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HISTOIRE DE LIGDAMIS ET DE CLEONICE.
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Comme je sçay que Cleonice a l'advantage d'estre connuë de vostre majesté, je n'ay rien à vous dire de sa condition. Mais, Madame, comme je sçay encore qu'elle partit de Clasomene extrémement jeune, pour venir demeurer à Ephese ; et que depuis cela elle n'a eu l'honneur de vous voir qu'à quelques petits voyages qu'elle a faits à Sardis, pendant que vous y estiez : je pense qu'il ne sera pas hors de propos que je vous die de quelle humeur elle nous parut estre lors qu'elle arriva dans nostre Ville. Vous vous souvenez sans doute bien, Madame, qu'en ce temps là Ephese estoit la plus agreable Ville d'Asie : car quand vous y vintes visiter le Temple de Diane, je sçay que vous en parlastes en ces termes-là, bien que vous n'y tardassiez que quatre ou cinq jours. 
<pb id="page_2491" n="V04-P407"/>En effet, conme celuy qui en est gouverneur est un fort honneste home, et que Polixenide sa Femme est une personne de beaucoup d'esprit, ils contribuoient extrémement aux divertissemens de tout le monde : et cette petite Cour, quoy que moins tumultueuse que celle de Sardis, n'estoit pourtant pas desagreable. Vous sçavez, Madame, que lors que le Pere de Cleonice quitta Clasomene pour venir demeurer à Ephese, elle n'avoit pas plus de quinze ans : et vous n'avez pas sans doute perdu le souvenir que Stenobée sa Mere estoit une Personne galante, qui avoit esté tres belle ; qui l'estoit encore assez ; et qui ne pouvoit se resoudre à ne l'estre plus. Si bien que lors qu'elle arriva à Ephese, elle chercha autant le monde, que le monde chercha Cleonice : qui en effet apparut comme un nouvel astre, qui éclipsa tous les autres. Vous pouvez donc bien juger, qu'estant admirablement belle comme elle est ; et ayant outre cela la grace de la nouveauté, elle plût infiniment : de sorte que comme Stenobée ne chassoit pas la compagnie de chez elle, on l'y vit bien tost fort grande, et plus grande qu'on nulle autre Maison d'Ephese. Son admirable Fille attiroit tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en ce lieu là : tout le monde voulant avoir la gloire d'estre de ses premiers Amis, et de luy avoir rendu les premiers services. Ce qui surprenoit d'autant plus tous ceux qui la voyoient, estoit de remarquer qu'elle connoissoit sa beauté sans avoir de l'orgueil ny de l'affetterie, et qu'encore qu'elle fust une des plus propres et des plus civiles personnes de la Terre, on ne laissoit pas de connoistre qu'elle estoit propre et civile par inclination, et non pas avec un dessein formé de plaire à ceux qui l'aprochoient. Elle prenoit les divertissemens, mais elle ne les cherchoit pas avec 
<pb id="page_2492" n="V04-P408"/>empressement : etquoy qu'elle ait, comme vous le sçavez, le plus charmant esprit du monde, pour ceux à qui elle en veut monstrer toutes les richesses ; elle affectoit plustost d'en cacher une partie, que de les faire toutes voir : et je ne connus jamais une personne qui sceust parler si agreablement, ny se taire avec moins de peine quand elle le veut. Voila donc, Madame, quelle fut Cleonice à son arrivée à Ephese : sa Mere y chercha tous les plaisirs, et tous les plaisirs y chercherent son incomparable Fille. Cependant il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit alors à Ephese une Fille nommée Artelinde, de fort bonne condition : et de qui la beauté estoit et est encore tres grande. Car à dire les choses conme elles sont, elle a tant de charmes en toute sa personne, et tant d'agrément en toutes ses actions, qu'il n'est pas aisé de se deffendre de l'aimer dés qu'on la voit : estant certain qu'il y a dans ses yeux je ne sçay quel enjouëment obligeant et passionné, qui esmeut le coeur de tous ceux qui la voyent : et qui le prend devant qu'on ait eu loisir de se reconnoistre, et de consulter sa raison : du moins ce grand nombre d'Amants qu'elle a eus, en ont ils parlé de cette sorte, quand ils ont voulu justifier leur passion. Mais Madame, pour achever de vous dépeindre Artelinde, qui a assez de part à cette histoire pour m'obliger à vous la bien faire connoistre : il faut que vous sçachiez qu'il n'a jamais esté une Personne plus Coquette que celle là. Car non seulement elle vouloit gagner des Amants par sa beauté et par son esprit, mais encore par ses soings, par sa complaisance, et par sa civilité : et quand ses particuliers Amis luy en faisoient la guerre, elle s'en moquoit : et leur disoit en riant, que comme les ambitieux soustenoient que l'on ne pouvoit jamais 
<pb id="page_2493" n="V04-P409"/>acheter une Couronne trop cher ; elle disoit aussi que l'on ne pouvoit jamais avoir trop de peine à gagner un coeur : et que comme les Conquerans contoient leurs victoires, et ne contoient pas leurs travaux ; elle de mesme ne contoit que les coeurs qu'elle avoit gagnez, et ne se souvenoit plus des soings qu'elle avoit employer pour cela. En effet on peut dire qu'Artelinde n'avoit point d'autres chagrins, que ceux qu'elle ressentoit quelquesfois, quand elle avoit passé un jour sans faire quelque nouvelle conqueste. Cependant vous sçaurez, Madame, que cette Personne avoit une Mere, appellée Anaxipe, la plus sage qui fut jamais ; une Mere, dis je, dont la vertu estoit un peu trop severe : qui condamnoit presques tous les divertissemens innocents : et qui avoit eslevé sa Fille dans une contrainte si grande, qu'on n'a jamais oüy parler d'une pareille chose. Enfin si Stenobée eust esté Mere d'Artelinde, et qu'Anaxipe l'eust esté de Cleonice, la chose eust esté bien plus commode pour ces quatre Personnes. Car l'humeur galante de Stenobée, donnoit de fascheuses heures à Cleonice : Stenobée de son costé, se pleignoit que l'humeur serieuse de sa Fille, luy reprochoit tacitement que la sienne estoit trop enjoüée : Anaxipe ne pouvoit souffrir la galanterie d'Artelinde : et Artelinde ne pouvoit endurer la severité d'Anaxipe. Celle-ci vouloit tousjours estre au Temple pour prier les Dieux : et l'autre n'y vouloit presque aller que pour voir et pour estre veuë. Cependant le hazard ayant fait qu'Artelinde se trouvast voisine de Cleonice, elles se virent d'abord : et cette contrarieté qui se rencontra en toutes choses entre ces deux personnes ; et qui selon les aparences devoit les empescher de se voir ; fut ce qui fut 
<pb id="page_2494" n="V04-P410"/>cause qu'elles se virent plus que les autres ne se voyoient. Car comme Artelinde voyoit bien plus de monde chez Stenobée que chez sa Mere, elle y alloit tres souvent : et comme Cleonice en trouvoit moins chez Anaxipe que chez elle, elle y alloit aussi autant qu'elle le pouvoit. De sorte que ces deux belles Personnes d'humeur si opposée, estoient pourtant eternellement ensemble : Stenobée estant bien aise que Cleonice vist Artelinde, esperant qu'elle luy osteroit une partie de son humeur serieuse : et Anaxipe estant encore plus satisfaite de la conversation que sa Fille avoit avec Cleonice : croyant que son exemple la corrigeroit, de l'inclination qu'elle avoit à la galanterie. Ainsi on voyoit Cleonice chercher la solitude chez Anaxipe : et Artelinde chercher ses Amants chez Stenobée. Ce n'est pas que la beauté de Cleonice ne fist ombre à Artelinde : mais si ses yeux luy faisoient craindre, son humeur la rassuroit : de sorte qu'en ce temps là, elle paroissoit estre sa meilleure Amie. Comme Cleonice est douce, et qu'en effet Artelinde est fort charmante, elle eut effectivement de l'amitié pour elle : et jusques au point, qu'elle prit la resolution de tascher de la guerir de la foiblesse qu'elle avoit, de ne faire consister sa felicité qu'à entasser victoire sur victoire : et qu'à conquerir des coeurs sans nombre et sans choix : et mesme sans autre dessein, s'il faut ainsi dire, que d'en eslever des Trophées à la fausse gloire dont elle se piquoit d'avoir donné de l'amour à tous ceux qui l'avoient veuë. Il en faloit pourtant excepter Ligdamis, qu'elle ne pût jamais assujettir, quelque soing qu'elle y peust prendre : il est vray qu'elle disoit pour sa consolation qu'il ne l'avoit jamais esté par personne : et en effet Ligdamis n'avoit 
<pb id="page_2495" n="V04-P411"/>jamais rien aimé, et mesme selon les aparences il ne devoit jamais rien aimer. Ce n'est pas qu'il ne fust tres honneste homme : mais il sembloit estre si déterminé à s'opposer à cette passion là, que non seulement il disoit qu'il ne pouvoit rien aimer ; mais il n'aimoit pas seulement ceux qui aimoient : et il avoit mesme rompu d'amitié avec un de ses Amis nommé Phocylide, parce qu'il estoit galant de la mesme maniere qu'Artelinde estoit galante : estant certain qu'il n'avoit pas moins porté de chaines differentes, qu'elle en avoit fait porter. Voila donc. Madame, quelles estoient les quatre personnes de qui on parloit le plus à Ephese : Ligdamis, comme le plus honneste homme, estoit estimé de tout le monde, quoy qu'il ne donnast son amitié à qui que ce fust : Phocylide aimoit tout ce qu'il y avoit de beau dans la ville, ou du moins en faisoit semblant : Artelinde estoit aimée de plusieurs, et vouloit l'estre de tous : et Cleonice sans avoir dessein de faire des conquestes, en faisoit pourtant beaucoup. En effet si cette belle Personne eust voulu retenir dans ses Fers tous ceux qui les prirent, l'Empire d'Artelinde eust bien-tost esté détruit : mais elle agit avec tant d'adresse, que sans estre ny rude, ny severe, ny sauvage, elle se delivra de l'importunité que donne la multitude des Amants, à celles qui ne font pas de l'humeur d'Artelinde, et elle fit si bien connoistre que son coeur estoit une conqueste tres difficile à faire, qu'il n'y eut presques plus personne qui osast avoir assez bonne opinion de foy pour l'entreprendre. Grand nombre d'Amans soûpirerent, mais ils soûpirerent en secret, il en faut toutefois excepter un qui s'appelloit Hermodore, qui quitta absolument les chaines d'Artelinde, et 
<pb id="page_2496" n="V04-P412"/>qui s'obstina à porter celles de Cleonice. Neantmoins conme elle n'avoit aucune inclination pour luy, et que (comme je vous l'ay dit) l'humeur galante de sa Mere luy avoit donné de l'aversion pour tout ce qui se pouvoit nommer galanterie ; elle ne respondit point du tout à cette passion : et elle vescut avec une indifference si grande à Ephese, qu'on ne luy pouvoit rien comparer que celle de Lygdamis, qui la voyoit quelques fois. Cependant comme il est bien difficile que l'amitié puisse durer long-temps entre deux personnes de sentimens tres contraires, Cleonice voulut comme je l'ay défia dit, tascher de changer Artelinde, luy faisant la guerre de sa façon d'agir : et voulant mesme luy persuader qu'elle faisoit tort à sa beauté, de souffrir que tant de gens esperassent de pouvoir posseder son coeur. Car enfin (luy disoit Cleonice, un jour qu'elles estoient seules) vous ne me ferez point croire que cette multitude d'Amants qui vous suivent, et qui vous obsedent eternellement, et aux Temples, et dans les ruës ; et aux promenades ; et aux maisons où vous allez ; vous suivent sans esperer : et vous ne me ferez pas croire non plus, qu'ils pussent tous esperer, si vous n'y contribuyez rien. Car à vous parler sincerement, je voy des gens si mal faits parmy vos adorateurs, que je ne pense pas qu'ils pussent jamais se flatter assez pour pouvoir concevoir de l'esperance, si vous ne les flattiez vous mesme, et si vous ne la faisiez naistre dans le fond de leur coeur. J'avoüe franchement, luy dit Artelinde en riant, que je fais tout ce que vous dites : et j'advoüe de plus, qu'un de mes plus grands plaisirs est de tromper l'esprit de ces gens là par des bagatelles, qui leur donnent lieu de croire qu'on ne les 
<pb id="page_2497" n="V04-P413"/>haït pas. Mais, reprit Cleonice, pouvez vous appeller bagatelles des choses qui font croire qu'ils ont grande part en vostre esprit ; qu'ils possederont un jour vostre coeur tout entier ; et peut-estre vostre personne ? Ha Cleonice, s'escria Artelinde, vous allez trop loing : et tout ce que je fais pour mes Amants les plus favorisez, ne sçauroit leur donner une si criminelle pensée. Croyez, luy repliqua Cleonice, que je me trompe moins que vous : car puis qu'il s'est trouvé des Amants qui ont esperé au milieu des rigueurs et des suplices qu'on leur faisoit endurer par une cruauté extréme : comment voulez-vous que des gens que vous accablez de faveurs, n'esperent pas tout ce qu'on peut esperer ? Non non, reprit Artelinde, ne vous y trompez point : je partage trop mes faveurs, pour en pouvoir accabler personne : et si je n'avois pas peur que vous me dérobassiez mon secret, et qu'il ne vous prist envie de vous en servir ; je vous descouvrirois le fond de mon coeur, afin de me justifier dans vostre esprit. Mais, ma chere Cleonice, adjousta-t'elle flatteusement, je crains que si je vous descouvre tout ce que je pense, je ne détruise moy-mesme mon Empire. Car enfin s'il vous prenoit envie de joindre un peu d'adresse aux charmes de vostre beauté, je serois absolument perduë : puis qu'infailliblement tous mes Amants seroient les vostres. Vous estes si accoustumée à les flatter, reprit Cleonice, que vous flattez mesme vos Amies sans y penser : mais, Artelinde, ce n'est pas là ce que je veux. Cependant pour vous mettre l'esprit en repos, je vous declare que je ne me serviray jamais de vostre secret : c'est pourquoy ne craignez pas de me dire vos raisons, si vous en avez qui puissent me faire voir qu'il y ait un fort grand plaisir à 
<pb id="page_2498" n="V04-P414"/>estre eternellement obsedée de cent personnes que vous n'estimez point et que vous n'aimez pas, Car il n'est pas croyable que vous puissiez aimer en mesme temps, des hommes blonds ; noirs ; grands ; petits ; serieux ; enjoüez ; incommodes ; agreables ; spirituels ; et stupides : n'estant pas mesme possible que tant de gens pussent estre ensemble dans vostre coeur. Vous avez raison, reprit Artelinde en fiant, aussi vous puis-je asseurer, qu'ils ne sont pas pressez en ce lieu là, car je ne les y laisse point entrer. Mais pourquoy donc, reprit Cleonice, si vous ne les aimez point, agissez vous comme vous faites ? pour avoir le plaisir d'estre aimée, repliqua-t'elle, car enfin, Cleonice, adjousta Artelinde, à quoy sert la beauté, si ce n'est à conquester des coeurs, et à s'establir un Empire, où sans Sceptre ; sans Throsne ; et sans Couronne ; on a pourtant des Subjets et des Esclaves ? Mais des Esclaves, interrompit Cleonice, qui ne servent que pour regner : et des Esclaves encore, dont vous prenez la peine de dorer les fers. Pour moy, dit-elle, si je me meslois d'en donner, mon plaisir seroit de les donner si pelants et si rudes, que je ne pusse douter de la fidelité de ceux qui les porteroient. Si je les voulois un jour recompenser, dit Artelinde, j'en userois comme vous dites : mais ne voulant que m'en divertir, il est juste que je ne les accable pas. Cependant Artelinde, reprit Cleonice, vous faites cent choses fort dangereuses : et que fais-je de si criminel ? repliqua-t'elle ? Vous recevez des Lettres et vous en escrivez, respondit Cleonice ; vous vous laissez tromper de dessein premedité ; vous voulez qu'on vous regarde, et vous regardez les autres ; vous donnez quelques assignations ; où vous ne manquez pas de vous 
<pb id="page_2499" n="V04-P415"/>trouver ; et quoy que je sçache bien que tout cela aboutit à dire trois ou quatre paroles en secret, et à faire un grand mistere de peu de chose : apres tout, c'est une assignation ; c'est un secret ; c'est un mistere ; et par consequent c'est un crime : puis qu'à parler raisonnablement, on ne se cache point pour une chose innocente. De plus, vous prenez de petits presents, et vous en faites : vous laissez dérober vostre Portrait, et vous le donnez ; et pour des Rubans, adjousta-t'elle, il n'y a point de Couleur dont vous n'en ayez donné, depuis le blanc jusques au noir. Vous dites de petits secrets à l'un ; vous raillez des autres avec quelqu'un d'eux ; et quoy que vous vous moquiez de tons, je trouve pourtant que vous avez lieu de craindre qu'à la fin tous ces gens là ne se moquent aussi de vous. Car enfin s'il prenoit un jour fantaisie à tous ces Amans favorisez, de s'entredire tout ce que vous avez fait pour eux, où en seriez vous ? je ne serois pas si mal que vous pensez, dit-elle ; pais qu'apres tout, il n'y a pas un homme au monde, qui puisse se vanter que je luy aye jamais accordé la plus legere faveur, de celles que raisonnablement on peut appeller criminelles. Car pour tout ce que vous venez de dire, je vous assure que je ne le nomme pas ainsi : et que je ne voy pas qu'il y ait plus de crime à cela qu'à me parer, et qu'à faire des boucles à mes cheveux : puis que l'on ne se pare que pour se faire aimer, et que je ne fais aussi tout ce que vous me reprochez, que pour retenir certains coeurs legers, que la seule beauté ne retiendroit pas. Mais qu'en voulez-vous faire ? luy dit Cleonice ; ce que j'en fais, reprit-elle ; je veux troubler toute la galanterie des autres ; faire des Femmes et des Maistresses jalouses ; estre aimée de tout ce qui me voit ; 
<pb id="page_2500" n="V04-P416"/>donner de la crainte et de l'esperance quand il me plaist ; avoir cent divertissemens à choisir ; estre cause que l'on fasse des Vers à ma loüange ; que l'on ne parle que de mes conquestes ; que l'on me suive en tous lieux ; que rien n'eschape de ma puissance : et apres tout cela, je veux n'engager jamais davantage mon coeur, que ce qu'il faut qu'il le soit pour trouver quelque douceur à entendre soûpirer auprés de moy : et pour tout dire enfin, je veux aimer la galanterie, et n'aimer pas un Galant. Cela est un peu dangereux, repliqua Cleonice, car le moyen qu'a la fin il ne s'en trouve pas quelqu'un qui malgré vous embarrasse un peu vostre esprit ? Vous autres froides et serieuses, reprit Artelinde en riant, estes beaucoup plus exposées à cette fâcheuse advanture que je ne le suis : moy, dis je, qui suis si accoustumée aux larmes et aux soûpirs, que mon coeur n'en est plus esmeu. Mais pour vous autres severes, quand vous vous estes deffenduës tres long-temps ; et que vous avez bien fait les fieres et les cruelles ; s'il se trouve quelque Amant hardy, qui s'attache opiniastrement à vous servir, et qui vous force enfin à l'escouter ; deux ou trois larmes amollissent vostre coeur : ou pour mieux dire encore, une estincelle l'embrase : et vous aimez enfin pour le moins autant qu'on vous aime, et mesme un peu plus. vostre temperament est si esloigné de celuy de ces fieres dont vous parlez, reprit Cleonice, qu'il est bien mal-aisé que vous puissiez sçavoir ce qu'elles sont capables de faire. Mais encore une fois, dit Artelinde, dites-moy un peu, Cleonice, ce que vous faites des plus beaux yeux du monde que les Dieux vous ont donnés ? j'en regarde avec estonnement (reprit elle, si toutesfois j'ose tomber d'accord 
<pb id="page_2501" n="V04-P417"/>qu'ils ne soient pas laids) toute la peine que vous prenez à conduire les vostres avec tant d'art, qu'ils puissent obliger tous ceux qui font à l'entour de vous : et donner quelquesfois de l'amour, sans donner de la jalousie. Mais apres tout, Artelinde, ce n'est jamais gueres parmy cent mille Amants de cette espece, que l'on peut trouver un Mary : c'est bien encore moins dans la solitude, repliqua-t'elle, joint que ce n'est pas trop ce que je cherche : car à parler sincerement, je crains si fort d'en rencontrer quelqu'un de l'humeur de ma Mere, que je suis presques resoluë de n'en avoir jamais. Ne songez vous point, adjousta Cleonice, que la jeunesse ne dure pas tousjours ? et que la vieillesse et la galanterie ont une anthipatie si grande, qu'il n'est rien de plus opposé ? Comment serez-vous donc un jour, quand tous vos Galants vous abandonneront ? Ne soyons pas si prévoyante, respondit-elle, car pour moy je me trouve si bien de ne songer pas à tant de choses ; que je ne veux pas croire vostre conseil : ny devenir trop prudente, de peur d'estre malheureuse. Il me suffit, quand je suis à la saison des roses, de regarder dans mon Miroir, si le peu de beauté que j'ay ne durera pas encore jusques aux premieres Viollettes : et quand je m'en suis assurée, je me mets l'esprit en repos. Si tous ceux qui ont esté à la guerre, poursuivit-elle, avoient tousjours raisonne si sagement, et voulut se mettre à couvert de tous les perils qu'on y peut courir, nous n'aurions jamais eu ny Vainqueurs ny Conquerants. Mais, reprit Cleonice, vos yeux n'ont part qu'à la premiere de ces deux qualitez : puis qu'enfin je trouve leurs conquestes si mal assurées, que je ne pense pas qu'on les doive nommer Conquerants. 
<pb id="page_2502" n="V04-P418"/>Qui dit conquerir, respondit-elle, ne dit pas conserver : et quand il seroit vray que je devrois perdre une partie des coeurs que l'ay assujettis, je n'en meriterois pas moins de gloire. Serieusement, interrompit Cleonice, ne vous changerez vous point ? Sincerement, reprit Artelinde, ne trouvez-vous point ma vie plus divertissante que la vostre ; et ne vous repentez-vous point d'avoir pris un air si severe ? Nullement repliqua-t'elle, et je ne voudrois pas estre de vostre humeur : ny moy de la vostre, reprit Artelinde, c'est pourquoy demeurons s'il vous plaist dans nos sentimens. Aussi bien nous en aimerons nous mieux, adjousta t'elle, car si vous estiez des miens, je vous haïrois peut-estre estrangement : et si j'estois des vostres, nous nous ennuyerons sans doute beaucoup ensemble, quoy que vous m'en puissiez dire. Cleonice voyant qu'elle ne pouvoit rien gagner sur l'esprit d'Artelinde, changea de discours, et peu apres elle la quitta : mais comme elle estoit preste à sortir, elle la r'appella, pour la prier en riant de luy renvoyer cét esclave fugitif qu'elle luy avoit desrobé, voulant parler d'Hermodore. Il ne tiendra pas à moy, repliqua Cleonice, qu'il ne vienne reprendre ses premieres chaines : ce n'est pas encore assez, adjousta-t'elle ; et il faut de plus que vous n'alliez pas toucher le coeur de l'insensible Ligdamis : car je vous advouë que je ne le sçaurois endurer. Vous estes si peu sage, luy dit Cleonice, que je ne vous veux plus respondre : et vous l'estes avec tant d'excés, repliqua Artelinde, que ma folie vaut mieux que vostre sagesse. Ce fut de cette sorte que ces deux belles personnes se separerent : Cleonice s'en retournant chez elle dans son Cabinet pour y 
<pb id="page_2503" n="V04-P419"/>resver, et Artelinde entrant dans le sien, pour escrire à quelqu'un de ses Galants : estant certain qu'elle n'avoit autre chose à faire en toute sa vie, qu'à songer à entretenir ses intrigues. Au reste, Madame, cette Personne a pourtant malgré toute sa galanterie, une modestie charmante sur le visage : et il y a tant d'art en toutes ses actions, que quiconque ne la connoistra pas, croira quelques fois qu'elle se trouve importunée, de cette multitude d'Amants qu'elle enchaine de sa propre main, et qu'elle conserve si soigneusement. Pour Cleonice, ses occupations estoient differentes : car elle aimoit beaucoup mieux resver dans son Cabinet, ou s'y entretenir avec un Livre, que d'estre accablée de tous les Amis de sa Mere ; ou de tous les Galants d'Artelinde ; ou des pleintes d'Hermodore. Ce n'est pas qu'elle n'aimast fort la conversation : mais elle la vouloit de gens choisis et raisonnables : et comme elle n'estoit pas Maistresse de ses actions, puis qu'elle despendoit d'une Mere de qui les inclinations estoient opposées aux siennes, il faloit qu'elle se contraignist : de sorte qu'elle vint insensiblement non seulement à haïr horriblement la galanterie et les Galants ; mais encore à condamner l'amour en general, comme la plus dangereuse de toutes les passions. Il faloit pourtant voir tousjours Artelinde, et voir aussi tousjours la Chambre de sa Mere toute pleine de cette espece de gens, qui font profession ouverte de n'aller jamais souvent en un lieu sans avoir quelque dessein caché : de ces gens, dis-je, qui sont tousjours empressez : et qui n'ont pourtant jamais d'autre affaire, que de donner sujet de croire qu'ils aiment ou qu'ils sont aimez : et qui aportent mesme bien plus de soing 
<pb id="page_2504" n="V04-P420"/>à persuader le dernier que l'autre. Cleonice vivois donc de cette sorte malgré qu'elle en eust : mais il est vray qu'elle n'y vivoit pas avec plaisir. Je commençay en ce temps là d'estre assez de ses Amies, mon humeur n'estant pas si esloignée de la sienne que celle d'Artelinde : et comme Ligdamis est mon Patent, et que je le connoissois fort ; apres que nous fusmes entrées en quelque sorte de confiance, je luy en parlois souvent : et luy disois que la conformité qui estoit entre eux estoit si grande, que je m'estonnois pourquoy ils ne se voyoient pas davantage. Quand je rencontrois aussi Ligdamis, je luy parlois de la mesme sorte : ainsi leur aprenant à chacun en particulier quelle estoit leur humeur, ils se connurent mieux par mon recit, qu'ils ne se connoissoient par eux mesmes. Car quand ils se voyoient quelquesfois en conversation, c'estoit une conversation si generale et si tumultueuse, à cause du grand monde qui visitoit Stenobée, qu'ils ne se parloient que rarement. Neantmoins apres ce que j'eus dit de Cleonice à Ligdamis, il s'accoustuma à la voir un peu plus qu'il ne faisoit : et comme j'y allois aussi presques tous les jours, nous nous y trouvasmes souvent ensemble, de sorte que nous nous divertissions un peu mieux que nous n'avions accoustumé. Car durant que Stenobée entretenoit une partie de la compagnie ; qu'Artelinde estoit occupée à conquerir de nouveaux Amants, ou à conserver les anciens ; et que Phocylide, qui comme je vous l'ay dit, estoit aussi fourbe qu'Artelinde estoit galante, faisoit le languissant pour plusieurs Dames à la fois et en mesme lieu : Ligdamis, Cleonice, et moy, nous divertissions à leurs despens : estant certain que je ne pense pas 
<pb id="page_2505" n="V04-P421"/>qu'il y ait rien de si plaisant, que de regarder sans interest cette espece de galanterie universelle, et que d'escouter ceux qui la font. Car enfin pour l'ordinaire, toutes leurs actions et toutes leurs paroles ont quelque chose de si opposé à la raison et à la sagesse, qu'il y a sans doute beaucoup de plaisir à les observer. Au commencement Cleonice faisoit grande difficulté d'avoir assez de confiance en Ligdamis, pour railler innocemment devant luy de tout ce que nous voyions : et un jour que nous estions seules dans sa Chambre, et que je luy disois qu'elle avoit tort de vouloir passer toute sa vie sans avoir jamais aucune societé particuliere avec personne : j'avouë Ismenie, me dit-elle, que je suis encore bien plus à pleindre que vous ne pensez : car il est certain que de l'humeur dont je suis, si j'estois Maistresse de mes actions, je ne ferois consister la douceur de la vie qu'en l'amitié et en la conversation d'un petit nombre de personnes choisies et raisonnables, qui connussent la veritable gloire et qui l'aimassent ; et qui sans estre capables d'illusions, vissent les choses comme il les faut voir, et ne fissent pas consister leur felicité en des badineries ridicules. Mais, Ismenie, où les prendra t'on, ces personnes raisonnables ? Premierement toutes les Femmes que je connois, excepté vous, sont de trois ou quatre especes : les unes sont coquettes ; les autres sont sages, mais stupides ; quelques-unes ont de la vertu et de l'esprit, mais un esprit mal tourné et peu agreable : quelques autres encore sont artificieuses et meschantes : les belles pour l'ordinaire, sont envieuses et jalouses, les spirituelles ont bien souvent de la suffisance et de l'orgueil : les sottes sont insuportables, et les trop galantes me sont 
<pb id="page_2506" n="V04-P422"/>en horreur : avec qui voulez-vous donc que je fasse societé ? Il est certain, repliquay-je, que les Femmes d'Ephese presentement, sont presques toutes comme vous venez de les despeindre : mais il y a des hommes fort bonnestes gens, dont on pourroit faire ses Amis. Ha Ismenie, me dit-elle, il n'est gueres plus aisé de trouver ce que je cherche parmy les hommes que parmy les Femmes : ce n'est pas que je ne sois contrainte d'avouër, que s'il estoit possible de rencontrer un fort honneste homme qui ne fust point, je ne dis pas seulement amoureux de cent personnes à la fois comme Phocylide, mais amoureux constant, et de ceux qu'on estime le plus, parmy les gens qui ne condamnent pas absolument cette passion comme je fais, il n'y eust beaucoup de douceur dans sa conversation, et mesme dans son amitié. Car enfin un fort honneste homme sçait pour l'ordinaire plus de choses qu'une fort honneste Femme : son esprit est plus remply ; son entretien eu plus divertissant ; il a plus de complaisance pour une Dame, que les Dames n'en ont les unes pour les autres : et pour tout dire en un mot, il y a je ne sçay quelle disposition dont j'ignore la cause ; qui fait que cette espece d'amitié a quelque chose de plus tendre, et de plus solide. Mais ma chere Ismenie, pour estre comme je le dis, il faut que cét homme ne soit point amoureux : car je vous confesse que je ne me confierois jamais à un homme qui le seroit. Comme nous en estions là, Ligdamis entra dans la Chambre, qui sçachant que Stenobée n'y estoit pas, avoit demandé à voir Cleonice : je ne le vy pas plustost entrer, que prenant la parole, venez, luy dis-je, Ligdamis, venez : car si vous ne me faites trouver ce que Cleonice cherche, 
<pb id="page_2507" n="V04-P423"/>je ne le trouveray jamais. En verité Ismenie, me dit-elle, je ne trouverois pas bon que vous allassiez dire à Ligdamis tout ce que nous avons dit aujourd'huy : vous le trouverez mauvais si vous voulez, luy dis-je en riant, mais je ne sçaurois m'empescher de luy aprendre la merveilleuse simpathie qui est entre vous : et alors je luy redis une partie de ce que nous avions dit. Apres cela, poursuivis-je, ne faut-il pas advouër, qu'il y a une estrange conformité entre vous et Cleonice ? car enfin vous avez rompu avec Phocylide, parce qu'il estoit trop galant : et elle veut presques rompre avec Artelinde, parce qu'elle a trop d'Amants. Quoy, interrompit Cleonice, Ligdamis a rompu avec Phocylide, parce qu'il estoit amoureux ! Ouy, Madame, repliqua-t'il, et j'ay mesme resolu, en rompant avecques luy, de ne me confier plus jamais à un homme possedé de cette passion : c'est à dire, poursuivit-il, de ne me fier jamais à personne : car ceux qui ne le font pas, le peuvent devenir : et c'est pourquoy je renferme tous mes secrets dans mon coeur. Mais, Madame, adjousta-t'il, Ismenie m'a forcé à vous dire là une chose qui me destruira peut-estre dans vostre esprit : puis qu'enfin estant aussi belle que vous estes, et ayant donné autant d'amour que vous en avez donné ; c'est estre peu judicieux, de vous dire que je hay ce que vous faites naistre si souvent. Ah Ligdamis, s'escria Cleonice, que j'ay de joye de voir un aussi honneste homme que vous de mon advis ! car il est vray que je ne pense pas qu'il y ait rien de si incommode au monde, que d'avoir un Amy amoureux. Pour moy, dit-il, je m'en suis si mal trouvé, que je n'ay garde de condamner ce que vous dites : de grace, dit Cleonice, faites moy la 
<pb id="page_2508" n="V04-P424"/>faveur de me dire tout le mal que l'amour vous a causé, afin que je me confirme tousjours de plus en plus dans la haine que j'ay pour cette passion. Graces aux Dieux, reprit-il, elle ne m'en a point fait en moy mesme, quoy qu'elle m'en ait beaucoup fait en la Personne de mes Amis. Mais, Madame, sans vous ennuyer par un long recit, je vous diray seulement, qu'estant allé eu Grece pour y voir tout ce qu'elle a d'excellent, j'y rencontray Phocylide, avec qui je fis une amitié tres particuliere : de sorte qu'estant trois mois ensemble à changer tous les jours de lieu, j'en vins au point avecques luy, de luy confier tout ce que j'avois dans le coeur en ce temps là : et mesme tout ce qu'il y avoit de plus particulier en ma vie. Mais à peine fusmes nous revenus à Ephese, qu'il partagea tous mes secrets entre toutes ses Mastresses : de sorte que comme la plus part d'entre elles ne se trouverent pas fort discrettes, ce que j'avois de plus caché dans l'esprit fut sçeu de toute la Ville. Artelinde en son particulier, fit un autre secret à quelqu'un de ses Galants, de celuy que Phocylide luy avoit confié, bien qu'il ne fust pas à luy : ainsi j'esprouvay fort cruellement en cette rencontre, le danger qu'il y a à faire confidence à un homme amoureux. Mais Ligdamis, luy dis-je, tous les hommes ne sont pas aussi indiscrets que Phocylide : je vous assure, interrompit Cleonice, qu'il ne faut plus en effet regarder un homme amoureux comme un autre : et qu'il y a une notable difference à faire. Car enfin, dit-elle, l'amour est une chose qui change absolument tous ceux qui en sont possedez : et je me souviens, adjousta-t'elle, qu'un peu devant que je partisse de Clasomene, il y avoit un homme nommé Cleanor, 
<pb id="page_2509" n="V04-P425"/>qui avoit une amitié la plus grande du monde pour moy : il estoit eternellement au Logis ; il ne pouvoit durer sans me voir et sans me parler ; il me contoit toutes les nouvelles ; il me disoit mesme tous ses secrets ; je ne le voyois jamais inquiet ny resveur ; il avoit un soing continuel de me plaire ; et tout cela sans estre amoureux. Mais je fus fort estonnée, lors que je le vy changer tout d'un coup : il parloit à contretemps, il resvoit presques continuellement, et je vous advouë que durant quelques jours, je craignis qu'il ne m'aimast un peu trop. Cependant je fus bien tost desabusée : car en fort peu de temps je connus ce qu'il avoit dans l'esprit. Ses plus longues visites ne duroient pas plus d'une demy heure : il ne sçavoit plus jamais aucune nouvelle : tout ce qui avoit accoustumé de le divertir chez nous l'ennuyoit : et il devint un homme si different de celuy qu'il estoit devant que d'estre amoureux, que je ne le connoissois plus. Et comme je luy en fis la guerre, il voulut pour s'excuser m'advouër la verité : mais apres cela, il eust voulu ne me parler plus jamais d'autre chose, que de la personne qu'il aimoit : de sorte qu'il me devint si insuportable, que je ne le pouvois plus souffrir. Or Madame, comme j'estois bien aise que Cleonice et Ligdamis se connussent parfaitement, je me mis, afin de leur donner sujet de parler, à prendre un tiers party : et pour cét effet prenant la parole : en verité Cleonice, luy dis-je, vous allez trop loing : car enfin il faut faire difference de la coquetterie à l'amour. Il faut, dis-je, condamner la premiere absolument, et faire quelque exception de l'autre. Point du tout, dit Cleonice : car je vous assure qu'un Amant opiniastre n'est gueres moins incommode 
<pb id="page_2510" n="V04-P426"/>à l'avoir pour Amy, qu'un de ces Amants universels, qui pour aimer en trop de lieux n'aiment rien : et je ne sçay mesme si ces derniers ne sont pas encore plus divertissants que l'autre. En effet, dit Ligdamis, la belle Cleonice a raison ; puis que du moins ceux cy n'ayant pas l'esprit trop engagé, ont tousjours la conversation enjoüée ; ils ne parlent que de musiques ; de bals ; de promenades ; de Festes ; et de plaisirs, où les autres peuvent prendre part : mais ces Amants effectifs, plus ils sont amoureux et fidelles, plus ils sont renfermez en eux mesmes, et plus ils sont propres à troubler la joye des autres gens. Mais tout à bon Ligdamis, dit Cleonice, ne vous desguisez vous point, et pensez vous effectivement ce que vous dites ? Mais vous mesme Madame, reprit-il, dites vous la verité ; et seroit-il bien possible qu'il se pust trouver une Fille admirablement belle, infiniment aimée ; et infiniment aimable ; qui eust assez de Grandeur d'ame, pour ne se laisser pas toucher à tant de petites choses, qui font pour l'ordinaire la felicité des belles personnes ? Ha Madame, si cela est, les hommes ne doivent sans doute pas avoir de l'amour pour vous, mais ils doivent vous adorer ; estant certain que je ne pense pas qu'il y ait rien de plus rare, que de voir une tres belle Personne ne se foncier pas que ses yeux embrasent ceux qu'ils esclairent. Car, Madame, tous les beaux yeux, pour l'ordinaire, sont des Astres mal-faisants, dont les influences ne font que du mal aux hommes : estant tres vray que les Belles, à parler en general, ne se contentent pas qu'on leur rende des hommages, et qu'on leur offre de l'Encens ; elles veulent des Sacrifices plus funestes : mille coeurs reduits en 
<pb id="page_2511" n="V04-P427"/>cendre, ne les appaisent pas encore : une prompte mort ne satisferoit pas leur cruauté : elles veulent causer de longs suplices, et de violentes douleurs : et elles font enfin consister tous leurs plaisirs, à faire des miserables. Apres cela, Madame, comment puis-je croire que vous qui avez plus de beauté que toutes celles que je connois, et qui avez esté eslevée comme elles, puissiez renoncer absolument à toutes les douceurs de cét Empire imaginaire, qu'elles pretendent avoir sur tous les coeurs ? vous, dis-je, qui pourriez l'establir bien plus solidement qu'elles. Je ne tombe pas d'accord, interrompit Cleonice, que j'aye assez de beauté pour conquerir ny pour regner : mais il est vray que quand l'en aurois autant qu'il en faudroit avoir pour cela, l'exemple des autres m'auroit bien guerie de cette foiblesse : estant certain que je ne trouve rien de si terrible, que de vouloir faire perdre la raison à ceux qui nous aprochent, et de nous mettre en hazard de la perdre nous mesmes : Car quoy que l'on m'en die, adjousta-t'elle en riant, je croy que l'amour est une maladie contagieuse. personne ne vous l'a pourtant encore pu donner, repris-je en la regardant, bien que j'aye veû souvent aupres de vous des gens qui en estoient bien malades. Vous ne considerez pas, repliqua t'elle, qu'il n'est pas de cette maladie là comme d'une autre : puis que comme vous sçavez, on ne peut prendre que les maux que l'on n'a point ; mais icy on ne prend gueres souvent que les maux que l'on a donnez : et comme c'est une chose qui ne m'est pas arrivée que de donner de l'amour, je ne me suis pas veuë en ce danger. Joint que quand par hasard ce malheur m'arriveroit, j'ay des preservatifs si admirables 
<pb id="page_2512" n="V04-P428"/>pour cela, que je ne craindrois pas de perdre la santé dont je jouïs. Mais Madame, reprit Ligdamis, en ne voulant point que l'on ait de l'amour pour vous, et ne pouvant jamais en avoir pour personne, vous ne vous faschez pas que l'on ait de l'amitié ; et vous ne deffendez pas d'esperer de pouvoir obtenir quelque place en la vostre ? car si vous en usiez autrement, apres vous avoir loüée je vous blasmerois. Le choix des Amis et des Amies, repliqua-t'elle, est si difficile à faire, que je ne sçay s'il n'y auroit point beaucoup de prudence à n'avoir que de la civilité ; de la bonté ; et de la generosité, pour les gens que l'on voit : mais pour de la confiance et de l'amitié, je pense qu'il faudroit n'en avoir du moins que mediocrement. Car enfin (comme je le disois à Ismenie quand vous estes arrivé) je ne veux point d'Amis amoureux : et je ne veux point d'Amie qui soit engagée dans un intrigue ; ny obsedée de mille Galants ; ny stupide ; ny orgueilleuse ; ny toute renfermée dans l'oeconomie de sa maison. En un mot, si je choisissois un Amy, je voudrois qu'il eust toutes les graces de l'esprit, et toutes les bonnes qualitez de l'ame : que je le pusse aimer avec la mesme tendresse que j'aimerois un Frere si je l'avois : sans qu'il pust jamais tourner son esprit du costé de la galanterie. Je voudrois luy pouvoir confier toutes mes pensées : qu'il me confiast aussi toutes les siennes : et que par consequent il n'en eust jamais que de raisonnables. Car vous pouvez bien juger, que je ne voudrois pas qu'en eschange de mes secrets qui n'auroient rien que de pur et d'innocent, il m'en vinst reveler qui ne le fussent pas : et je voudrois principalement, comme je l'ay desja dit plusieurs fois, 
<pb id="page_2513" n="V04-P429"/>qu'il ne fust point amoureux : et qu'il trouvast mesme quelque seureté à me donner, de ne le devenir jamais. Ligdamis et moy nous mismes à rire du discours de Cleonice, qui le faisoit pourtant selon ses veritables sentimens ; en fuite de quoy prenant la parole ; mais, luy dis-je, que ne choisissez vous Ligdamis, pour estre cét Amy particulier que vous cherchez ? je n'ay pas toutes les bonnes qualitez qu'elle y desire, repliqua-t'il ; et Cleonice aussi, adjousta t'il en riant, a trop de beauté, pour pouvoir m'assurer en son amitié : n'estant pas croyable que de cent mille Amants qu'elle aura, il ne soit bien difficile qu'il ne s'en trouve quelqu'un de qui le mal qu'elle luy aura causé ne soit plus fort que le preservatif qu'elle dit avoir. Je voy bien Ligdamis, luy dit Cleonice, que vous craignez que l'on ne vous engage trop : mais n'aprehendez pas cela : puis que de l'humeur dont je suis, je ne donne sans doute pas mon amitié si promptement. Vous avez raison, luy dit-il, car c'est une chose trop precieuse, pour ne la faire pas esperer long-temps : cependant Madame, adjousta-t'il, vous souffrirez, s'il vous plaist, que je vous donne toute mon estime : en attendant que vous ayez resolu si vous voudrez recevoir toute mon amitié. Comme Cleonice alloit respondre, Artelinde acompagnée de deux de ses Amants, et suivie un moment apres de plusieurs autres, arriva ; qui fit changer la conversation. Ligdamis demeura pourtant, et ne changea mesme pas de place, de sorte qu'il fut le reste du jour entre Cleonice et moy. Un peu apres qu'Artelinde fut arrivée, cinq ou six autres belles personnes vinrent encore : et un moment apres, Phocylide et Hermodore, qui ne pouvant estre 
<pb id="page_2514" n="V04-P430"/>placé aupres de Cleonice, en parut si melancolique et si inquiet qu'il m'en fit rire. Cependant lorsque la conversation generale eut duré quelque temps ; que l'on eut un peu parlé de nouvelles ; d'une course de chevaux qui s'estoit faite ; d'habillements ; et d'autres semblables choses : Artelinde, suivant sa coustume, pour ne mescontenter personne, se mit à parler bas les uns apres les autres à tous ses Amants : de sorte que pendant qu'elle en entretenoit un, c'estoit une si plaisante chose pour nous qui n'allions point d'affaire, de regarder les inquietudes des autres ; que je n'ay Jamais passé une apres disnée plus agreablement que je passay celle là. Quelquefois quand Cleonice demandoit malicieusement quelque chose à quelqu'un d'eux, il luy respondoit en deux mots, et presques sans la regarder : voulant tousjours voir Artelinde, afin de pouvoir deviner par les mouvements de son visage, ce qu'elle disoit à son Rival. Que s'il arrivoit qu'elle sous-rist, nous voyions froncer le sourcil à trois ou quatre à la fois : si bien qu'il estoit impossible de n'en rire pas. Un moment apres, Artelinde quittant celuy à qui elle avoit parlé, parloit à un autre pour l'appaiser ; et durant qu'elle l'entretenoit à son tour, elle vouloit quelquesfois regarder si les autres en estoient jaloux, et s'ils ne se consoloient point de leur malheur, à regarder Cleonice. D'autre costé Phocylide n'estoit pas moins occupé qu'Artelinde : car voulant faire croire à Cleonice et à trois ou quatre autres qu'il les aimoit ; ses regards, ton coeur, et son esprit, estoient si partagez, qu'il en paroissoit un peu fou. Car il n'avoit pas plûtost parlé à l'une, qu'il trouvoit lieu de loüer l'autre : il regardoit celle à qui il ne parloit point ; il 
<pb id="page_2515" n="V04-P431"/>parloit à celle qu'il ne regardoit pas ; il chantoit pour l'une ; il souspiroit pour l'autre ; et il estoit enfin si occupé qu'il nous en faisoit pitié. Cependant le pauvre Hermodore ne disoit pas un mot : et tout chagrin qu'il estoit, de ne pouvoir parler en particulier à Cleonice, ce n'estoit pas un des moins divertissans à observer. Car quand on le forçoit à parler, il avoit une si grande disposition à disputer sur toutes choses, que je pense qu'en l'humeur où je le vy, tout ce qu'il eust pû faire eust esté de ne contredire pas, si l'on eust loüé la beauté de Cleonice. Mais afin qu'il ne manquast rien à ce qui pouvoit augmenter l'aversion de Cleonice et de Ligdamis pour l'amour ; le hazard fit encore qu'un fort honneste homme de la Ville, et une des plus aimables personnes de la Terre qui s'aimoient depuis long-temps vinrent separément chez Cleonice. Et comme cette affection estoit sçeuë de tout le monde, on les observoit assez : de sorte que quand cét Amant entra, ce fut encore une rare chose à voir, que de remarquer avec quel soing il chercha à se mettre aupres de la personne qu'il aimoit. En entrant dans la Chambre, il regarda bien moins où estoit Cleonice pour la salüer, qu'où estoit sa Maistresse, pour se placer aupres d'elle s'il pouvoit. Il n'y fut pourtant pas d'abord, parce que Cleonice malicieusement luy fit donner un Siege en un autre lieu. Mais à la fin il fit toutefois si bien, qu'apres avoir feint d'avoir quelque nouvelle à dire à l'oreille à Phocylide, il se mit en fuite aupres de la personne qu'il aimoit. Au commencement ils parlerent haut, et cette Dame luy fit signe qu'il songeast à ne l'entretenir pas si tost en particulier : Mais insensiblement ces deux 
<pb id="page_2516" n="V04-P432"/>personnes, qui ont neantmoins assurément un tres grand esprit, se mirent à parler bas : et peu à peu oublierent tellement qu'ils estoient en une grande compagnie, qu'ils s'entretindrent comme s'ils eussent esté seuls : ne cachant plus les mouvemens de leur visage, et donnant si clairement à connoistre leur passion, que j'en avois honte pour eux. Et bien Ismenie, me dit Cleonice tout bas, trouvez vous qu'il faille faire exception de l'amour constante ; et n'est-il pas vray qu'il faut condamner tout ce qui s'appelle amour ou galanterie ? Ligdamis voulant estre de ce petit secret qu'il comprenoit aisément, s'aprocha : mais Cleonice le repoussant civilement, non, non, luy dit-elle, nous n'en sommes pas encore là : quoy Madame, luy dit-il, vous me traitez comme si j'estois un Galant, moy qui renonce à cette qualité pour toute ma vie ! Vous estes si propre à retire si vous vouliez, luy respondit Cleonice, que je ne voy pas qu'il y ait aparence de se fier legerement à vos paroles. Cependant le soir aprochant, la compagnie se separa : Artelinde embrassant mille fois Cleonice, et se pleignant de ne l'avoir point entretenuë, comme s'il eust bien tenu à elle. Apres que tout le monde fut party, Cleonice dit cent choses agreables, et fit une Satire si plaisante et si divertissante des Galants et de la galanterie, que de ma vie je ne l'avois veuë en si agreable humeur. Ligdamis me vint voir le lendemain, pour me parler de Cleonice, dont il estoit si charmé, qu'il ne pouvoit assez l'admirer : me conjurant de faire ce que je pourrois pour luy en faire avoir l'amitié, ce que je luy promis sans resistance : ne l'assurant pas toutesfois de luy faire obtenir ce qu'il souhaitoit. Il commença donc de 
<pb id="page_2517" n="V04-P433"/>chercher à voir Cleonice, plus qu'il n'avoit accoustumé : mais comme il y avoit tousjours trop de monde chez Stenobée, il l'alloit quelquesfois trouver chez Anaxipe où elle alloit souvent ; principalement quand Artelinde n'y estoit pas : preferant sans doute la conversation de sa Mere à la sienne, quoy que sa vertu fût un peu severe. Mais en tous les lieux où il la rencontroit il aportoit tousjours grand soing à luy faire connoistre combien il estoit ennemy de l'amour : disant sur cela tout ce qu'un homme d'esprit qui exprimoit ses fentimens pouvoit dire ; de sorte qu'il vint en effet à estre fort estimé de Cleonice. Les choses estoient donc en ces termes, lors que Ligdamis la trouvant un jour seule chez elle, parce qu'elle n'avoit pas voulu aller à une promenade où Stenobée estoit avec la moitié de la Ville, il se mit à la presser de nouveau de luy donner son amitié : et à luy protester, afin de l'obtenir plustost, qu'il n'estoit point amoureux. Je le croy, luy dit-elle, mais Ligdamis qui m'assurera que vous ne le deviendrez pas quelque jour ? Moy Madame, luy respondit-il, estant infaillible que puis que je ne le suis point de vous, je ne le seray jamais de personne. Car enfin. Madame, je vous trouve la plus belle chose que l'aye jamais veuë : je vous trouve plus d'esprit qu'à qui que ce soit que je connoisse ny parmy les Femmes ny parmy les hommes : vostre vertu me ravit ; vostre conversation me charme : et malgré tout cela, je ne trouve dans mon coeur que des sentimens de respect et de veneration pour vous. J'y sens encore une amitié fort tendre, je l'advouë ; mais elle est sans desirs et sans inquietude. Ainsi, Madame, puis que tant de beauté ; tant d'esprit ; tant de vertu ; tant d'estime ; et tant de disposition à vous 
<pb id="page_2518" n="V04-P434"/>aimer, n'ont pas fait naistre l'amour dans mon coeur, vous estes en seureté, et vous ne devez pas refuser mon amitié, ny me priver de la vostre. Aimez moy donc Madame, luy dit-il, de la mesme sorte que vous aimez Ismenie pourveu que ce soit un peu plus : car il me semble que me resolvant à n'aimer que vous seule en toute la Terre, vous ne me devez pas refuser de m'aimer un peu plus qu'un autre. Vous m'exprimez vostre amitié en des termes si forts, reprit Cleonice en rougissant, qu'elle doit, ce me semble, m'estre un peu suspecte : mais Ligdamis ne vous y abusez point, je veux que l'on soit sincere. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je ne sçache bien que vous n'estes point amoureux de moy : mais ce qui me fait vous parler ainsi, est que je crains que vous ne croyiez que je sois peut-estre de celles qui ne font que changer le nom de la chose, et qui souffrent effectivement un Amant, en l'appellant simplement un Amy. Prenez donc bien garde à ce que vous souhaitez de moy : et souvenez vous que l'amitié que je puis accepter, et celle que je puis donner, est une amitié effective, qui a de la tendresse et de la fermeté, mais qui n'a point de foiblesse ny de follie. Je veux, dit-elle, que vous m'aimiez si vous avez à m'aimer comme un honneste homme en peut aimer un autre : et je vous aimeray aussi de la mesme façon que j'aimerois une honneste Fille, si l'en connoissois une assez aimable, pour luy donner mon affection toute entiere. Je n'en demande pas davantage, respondit Ligdamis : je veux encore, adjousta-t'elle, que vous me promettiez avec ferment, que si par malheur vous sentez malgré vous que vous deveniez amoureux de quelque belle Personne, vous me le direz à l'heure mesme, afin que je vous 
<pb id="page_2519" n="V04-P435"/>assiste de mes conseils ; que je fortifie vostre raison ; et qu'en cas que vous ne puissiez demeurer libre, je me détache de vostre amitié : Car enfin je vous le declare, des que vous serez amoureux, je ne seray plus vostre Amie. S'il n'y a que cela qui ma mette mal avecques vous, reprit-il, vous la serez donc tousjours : estant certain, comme je vous l'ay desja dit, que puis que je n'ay que de la veneration pour la belle Cleonice, je n'auray jamais d'amour pour personne. Mais Madame, adjousta-t'il en riant, si je devenois amoureux de vous, comment faudroit-il que j'en usasse ; voudriez vous que je vous en advertisse comme d'une autre, dés que je m'en apercevrois ? Nullement, luy dit-elle, et je ne le trouverois pas bon : que faudroit-il donc que je fisse ? repliqua-t'il ; il faudroit, respondit-elle, combatre cette passion et la vaincre sans m'en rien dire ; et si vous ne le pouviez pas, me la cacher du moins si bien que je ne m'en aperçeusse jamais. Mais, respondit-il, tout le monde dit que l'amour ne se peut cacher : il faudroit donc vous cacher vous mesme, repliqua-t'elle, et ne me voir plus du tout. Cependant, adjousta-t'elle en riant, j'espere que cela n'arrivera pas : car enfin le Printemps ne semera plus de roses sur mon teint : j'ay assurément toute la beauté que je suis capable d'avoir : et puis qu'avec toutes mes forces je ne vous ay pas vaincu, vous estes assuré de ne l'estre pas, et qu'ainsi nostre amitié sera eternelle, j'arrivay comme ils en estoient là : et Ligdamis m'apellant à son secours, ils me dirent les termes où ils en estoient, et les conditions de leur amitié. Mais, adjousta Ligdamis, en vous promettant de n'estre point amoureux, et en vous assurant que si par malheur je le deviens, je vous en advertiray : ne dois-je 
<pb id="page_2520" n="V04-P436"/>point vous demander quelque assurance contre Hermodore, et contre tant d'autres qui vous aiment ? Car Madame, luy dit-il, l'amitié veut encore plus d'esgalité que l'amour. Pour moy, dis je en l'interrompant, je condamne Cleonice a vous promettre ce que vous luy promettez : je n'en fais point de difficulté, reprit-elle, estant si assurée de n'aimer jamais rien, que je ne m'engage pas à beaucoup de chose, en vous accordant ce que vous voulez que je vous accorde. Enfin, Madame, apres beaucoup d'autres semblables discours, l'amitié de Ligdamis et de Cleonice fut liée : et pour la confirmer absolument, ils dirent encore chacun cent mille choses contre l'amour et contre les Amants. Depuis ce jour là, Ligdamis s'estima si heureux, qu'il disoit qu'il n'avoit commencé à vivre, que depuis qu'il connoissoit Cleonice : et elle estoit aussi tellement satisfaite de Ligdamis, qu'elle me remercioit tous les jours, d'avoir contribué quelque chose à leur amitié. Ils vescurent donc avec une confiance entiere : Ligdamis ne formoit pas un dessein, qu'il ne communiquast à Cleonice : s'il faisoit un voyage à la Cour, c'estoit par ses conseils et par ses ordres : et elle gouvernoit sa vie si absolument, qu'elle regla mesme ses connoissances. Elle luy osta quelques Amis, et luy en donna quelques autres : mais tout cela sans Empire et sans tirannie. Ligdamis de son costé, avoit part à ses plus secrettes pensées : elle luy confioit mille petits déplaisirs domestiques, que l'humeur de Stenobée luy causoit : elle luy disoit sincerement ce qu'elle pensoit de toutes les personnes qu'elle voyoit, et de toutes les choses qui arrivoient : et elle luy monstroit les sentimens de son ame les plus cachez si ouvertement, qu'il ne la connoissoit 
<pb id="page_2521" n="V04-P437"/>gueres moins qu'il se connoissoit luy mesme. Comme Cleonice a non seulement l'esprit grand et fort esclairé, mais qu'elle la encore cultiué avec assez de soing, et- qu'elle sçait cent choses dont elle fait un secret par modestie : elle avoit cette bonté pour Ligdamis, qui sçait beaucoup plus que les hommes de sa qualité n'ont accoustumé de sçavoir, de luy monstrer quelquesfois toutes ses richesses. Quand il estoit à l'Armée avec le Prince Artamas, il luy escrivoit, et elle avoit aussi la bonté de luy escrire : mais si galamment et si bien, que ses Lettres ne le rendoient gueres moins heureux que sa presence. Au retour d'une de ces Campagnes, Stenobée fut à Sardis, et y mena sa Fille : mais comme Ligdamis creut qu'il l'y pourroit servit, il y fut à l'heure mesme pour luy rendre office : et en effet il luy en rendit de fort considerables pendant ce voyage : car comme il s'estoit extrémement signalé à la guerre, le Prince Artamas, qui comme vous le sçavez s'apelloit Cleandre en ce temps là, l'aimoit cherement : de sorte qu'il la servit à sa consideration. Aureste, si Ligdamis sçavoit quelque chose d'agreable, il n'avoit point de repos qu'il ne l'eust dit à Cleonice : qui de son costé avoit aussi la mesme complaisance pour luy. Enfin ils faisoient un eschange si juste de secrets et de confiance, qu'ils n'avoient rien à se reprocher. Il y eut pourtant une chose, qui pensa leur faire une petite querelle qui fut qu'Hermodore continuant d'aimer Cleonice malgré qu'elle en eust, l'importuna un jour de telle sorte, qu'elle se resolut de luy parler si fierement, et si sincerement tout ensemble, qu'il fust contraint de la laisser en repos. En effet elle luy dit des choses si rudes, que je m'estonne qu'il ne s'en rebuta. 
<pb id="page_2522" n="V04-P438"/>Car comme il la pressoit fort de luy dire pour quelle raison il ne devoit rien esperer : Puis que vous le voulez sçavoir, luy dit elle, c'est pour deux raisons invincibles. L'une, parce que je suis absolument determinée à n'aimer jamais rien et à ne soufrir pas d'estre aimée : et l'autre, que quand je voudrois aimer quelqu'un, ce ne seroit jamais Hermodore. Ainsi vous n'avez qu'à regler vostre vie sur mes paroles, qui partent effectivement de mon coeur sans aucun desguisement. Apres que Cleonice eut prononcé ce cruel arrest à ce malheureux Amant, elle nous le dit à Ligdamis et à moy, et nous l'en remerciasmes tous deux : parce qu'il troubloit fort souvent nostre conversation. Mais apres que Cleonice eut fait cette confidence à Ligdamis, nous sçeûmes qu'Artelinde qui s'estoit mis dans la fantaisie d'assujettir ce coeur qui paroissoit estre si rebelle à l'amour, avoit fait cent petites choses pour luy, qu'il ne nous avoit pas dites : ce qui irrita si fort Cleonice, que j'eus quelque peine à l'appaiser. Neantmoins en ayant adverty Ligdamis, il fut à l'heure mesme la trouver : et il luy fit si bien connoistre que ç'avoit esté par modestie qu'il avoit caché la folie d'Artelinde, que ce renoüement d'amitié devint encore plus estroit qu'il n'estoit auparavant : et je pense pouvoir dire, que cette affection avoit presques toute la delicatesse et toute la tendresse de l'amour, sans en avoir le déreglement ny l'inquietude : estant certain qu'ils avoient autant de plaisir à se voir et à s'entretenir, que si cette passion les eust possedez : quoy qu'ils n'eussent pas toutes les impatiences qui la suivent, ils en vinrent pourtant au point, qu'ils avoient de la jalousie, sans avoir de l'amour ; estant tres vray que Cleonice craignoit continuellement que Ligdamis 
<pb id="page_2523" n="V04-P439"/>ne devinst amoureux : et que Ligdamis aussi apprehendoit estrangement que quelque Amant ne luy ostast l'affection de Cleonice. Car ils estoient tous deux persuadez esgalement, (et peut-estre avecques raison) qu'il n'est pas possible qu'une grande amour et une grande amitié puissent estre ensemble dans un mesme coeur. Cette espece de jalousie n'avoit pourtant rien de fascheux, et ne produisoit rien de funeste : au contraire, elle ne faisoit que fournir à la conversation, et que la rendre plus obligeante et plus agreable. Ces deux personnes s'estimoient donc si heureuses, et Cleonice en son particulier estoit si contente, qu'elle en embellit encore. Cependant elle se destachoit autant qu'elle pouvoit d'Artelinde, de qui l'humeur luy devint à la fin insupportable, par la connoissance qu'elle eut que cette image de fausse gloire qu'elle s'estoit mis dans l'esprit, ne s'en effaceroit jamais. En effet, comme nous sçavions tout ce qu'elle faisoit par Phocylide, qui croyoit obliger fort Cleonice de le luy redire ; nous estions espouvantées de voir qu'une personne eslevée par une Mere si vertueuse et si sage, fust capable d'une si grande foiblesse. Car enfin son coeur ne se guerissoit point de l'envie de faire tousjours conquestes sur conquestes, sans distinction et sans choix. Or comme le Temple de Diane attire une quantité de monde effrange à Ephese, il ne venoit pas un homme de qualité en ce lieu-là, qu'elle ne voulust qu'il portast ses chaisnes ; ou du moins qu'il n'en fist semblant. Et certes elle en vint à bout : estant certain que tout le monde la suivoit. Et comme nous cherchions un jour, Cleonice, Ligdamis, et moy, la raison pourquoy une mesme Beauté pouvoit plaire à tant d'humeurs differentes, et à 
<pb id="page_2524" n="V04-P440"/>des gens de Nations si esloignées : nous conclusmes que l'esperance qui asseurément est tousjours avecques l'amour, non seulement naist avec elle, et la nourrit : mais que mesme elle la precede quelquesfois et la fait nature, estant mesme vray qu'il est assez difficile (à parler en general) de voir une belle et jeune personne, qui donne lieu de croire que sa conqueste n'est pas impossible, sans s'y attacher durant quelque temps : quand ce ne seroit que par curiosité. Joint aussi que l'on pouvoit presques dire, qu'un homme eust esté deshonnoré, s'il n'eust pas eu quelque petite faveur d'Artelinde : et il l'eust encore esté davantage, s'il s'y fust attaché long-temps. Mais si nous nous estonnions de voir comment Artelinde en pouvoit tant enchainer ; nous estions encore espouventez comment Phocylide en pouvoit tant tromper comme il en tronpoit. Nous sçavions toutesfois qu'il y avoit trois ou quatre personnes dans Ephese, qui croyoient toutes en estre passionnément aimées : et nous tombions d'accord apres cela, que nous avions beaucoup d'obligation aux Dieux, de nous avoir donné des sentimens plus raisonnables. Cependant les frequentes visites de Ligdamis à Cleonice, commencerent de faire quelque bruit, et de blesser l'esprit d'Artelinde : qui ne pouvoit croire, suivant la coustume des Dames galantes, qu'il pûst y avoir de societé entre un homme et une Femme sans galanterie. Et comme elle avoit un despit estrange d'avoir fait tant de choses inutilement, sans pouvoir gagner le coeur de Ligdamis ; elle vint à les haïr tous deux. Phocylide en mesme temps desesperé de n'avoir jamais pû persuader Cleonice ; et venant à soupçonner que c'estoit peut/estre parce que Ligdamis n'estoit pas mal avec elle, 
<pb id="page_2525" n="V04-P441"/>vint à les, haïr aussi : de sorte que chacun de leur costé songeant à leur nuire, ils prirent des chemins differens pour y parvenir. Car Artelinde entreprit de donner de la jalousie à Cleonice : et Phocylide d'en donner à Ligdamis ; se resolvant toutesfois de tascher auparavant de s'esclaircir un peu mieux de ses soupçons. Artelinde voyoit sans doute beaucoup moins Cleonice qu'à l'ordinaire, mais elles se voyoient pourtant encore quelquesfois : de sorte qu'un jour qu'elles estoient ensemble et seules ; Artelinde, suivant son dessein, fit venir à propos de parler de toutes les reprimandes qu'elle luy avoit faites de sa galanterie. Et comme c'est une des plus adroites personnes de la Terre, et la plus flateuse : apres luy avoir dit cent choses obligeantes et tendres ; n'est-il pas vray, luy dit-elle, ma chere Cleonice, que vous ne vous retirez insensiblement de mon amitié, que parce que vous avez creu que tout ce que je vous disois un jour que nous estions seules, estoit en effet mes veritables sentimens ? Il est vray, reprit Cleonice, qu'il y a un si grand raport de vos paroles à vos actions, que je n'ay pas creu en devoir douter : et à vous parler sincerement, je ne pense pas que j'aye eu tort de vous croire. Si cette croyance, respondit-elle, ne me coustoit pas vostre affection, je ne m'en soucierois pas beaucoup : car pour le monde en general, il y a desja long-temps que je me suis mis l'esprit : au dessus de tout ce qu'il peut dire et penser. Mais pour vous, ma chere Cleonice (adjousta-t'elle, avec une dissimulation estrange) il n'en est pas ainsi : puis que je ne puis souffrir que vous m'ostiez la place que vous m'aviez donnée dans vostre coeur : C'est pourquoy je vous prie d'avoir la sincerité de me dire si vous ne 
<pb id="page_2526" n="V04-P442"/>me pouvez aimer, telle que le vous parois estre. Cleonice qui creut qu'Artelinde luy parloit sincerement, veu la maniere dont elle s'exprimoit ; luy advoüa ingenument, qu'elle ne pouvoit donner son amitié sans son estime : et qu'il luy estoit absolument impossible d'estimer une personne qui avoit la foiblesse de sacrifier sa veritable gloire, pour une gloire imaginaire et chimerique, comme estoit celle d'avoir tousjours à l'entour de soy mille faux adorateurs comme ceux qui l'environnoient. Car enfin, adjoustoit-elle, ne vous y trompez point ; tous ces gens là ne vous aiment pas tant que vous le croyez : et pour en faire l'espreuve, ostez leur l'esperance pour un mois, et vous verrez combien il vous en demeurera. Ce n'est pas (poursuivit-elle, voyant qu'Artelinde vouloit l'interrompre) que je doute du pouvoir de vostre beauté : et que je ne sçache bien que vous avez cent belles qualitez, qui vous rendroient tres recommandable, si vous ne les destruisiez pas par vostre procedé : mais c'est que je connois un peu mieux que vous, ceux que vous abusez et qui vous abusent : et que je voy avec des yeux plus desinteressez, et avec un jugement plus libre, le précipice où vous vous exposez à tomber. Au reste, comment voulez-vous que je croye que vous pensez à moy, lors que vous avez l'esprit remply de cent personnes que vous voulez qui pensent à vous ? et comment me puis-je fier en l'affection d'une Fille, qui passe toute sa vie à tromper ceux qui l'approchent, et à desguiser ses sentimens ; et de qui le coeur est partagé entre mille gens que je n'estime pas ? Voyez apres cela si j'ay tort de ne vouloir pas vous aimer. Encore, adjousta-t'elle, si vous n'aviez qu'une violente passion, je vous pleindrois : et ne 
<pb id="page_2527" n="V04-P443"/>pouvant avoir de confiance en vostre amitié, j'aurois du moins de la pitié pour vous ; et je pourrois mesme esperer que si vous en guerissiez, je vous pourrois encore aimer quelque jour : Mais la maladie que vous avez, estant une maladie incurable, je pense que j'ay eu raison de me détacher de vous, autant que la bien-seance me l'a pû permettre. Ha ma chere Cleonice, luy dit-elle, que vous me connoissez mal ! mais c'est trop differer, adjousta cette artificieuse Fille, à me mettre en estat d'obtenir vostre compassion, si je ne puis obtenir vostre amitié. Advoüons donc, dit-elle, advoüons en rougissant, ce que nous avons si long-temps caché : et ne trompons pas du moins la personne de toute la Terre que nous aimons le plus apres. . . . . Artelinde s'arresta à ces paroles : et portant la main sur son visage, comme pour cacher sa confusion, elle fut un moment sans parler : puis feignant de s'estre un peu remise ; pardonnez-moy ma chere Cleonice, luy dit-elle, le desordre de mon discours et de mon esprit : mais estant sur le point de vous advoüer ce que je n'ay jamais dit à personne, je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme : et quoy que ma volonté me porte à vous descouvrir le fonds de mon coeur, je sens pourtant bien que ma bouche ne vous dira pas aujourd'huy le nom de celuy qui me fait vivre comme je fais. Cleonice ne sçachant ce qu'Artelinde luy vouloit dire, et ayant en effet quelque curiosité de le sçavoir : je vous entends si peu, luy dit-elle, que je ne vous sçaurois respondre : vous m'entendrez bien tost, repliqua Artelinde en soûpirant. Sçachez donc, ma chere Cleonice, adjousta-t'elle, que bien loin d'estre cette Personne indifferente, qui aime la galanterie universelle ; 
<pb id="page_2528" n="V04-P444"/>et qui n'attache son esprit à aucun objet particulier, je suis la plus malheureuse Fille de la Terre ; parce que je suis engagée dans un attachement le plus fort et le plus constant qui sera jamais. Quoy, interrompit Cleonice, Artelinde aimeroit quelque chose fortement et constamment ! ha si cela pouvoit estre, adjousta-t'elle en riant, je pense qu'encore que je condamne l'amour en toute autre, je luy pardonnerois presques d'en avoir. Pardonnez-le moy donc, dit-elle, car il est vray que tout ce que vous blasmez en ma conduite, vient de ce qu'il y a une personne au monde que j'aime mille fois plus que moy-mesme, et qui regle toute ma vie. Et cét Amant heureux, interrompit Cleonice, veut que vous en favorisiez mille autres ? Il le veut sans doute, repliqua-t'elle, afin de mieux cacher la veritable passion qu'il a dans le coeur et que j'ay dans l'ame : estant certain que si on sçavoit nostre affection, nostre hon-heur seroit détruit pour tousjours. Il est vray, adjousta-t'elle, que nostre artifice a si bien reüssi, qu'il n'y a personne à Ephese qui soupçonne rien de l'innocente intelligence que nous avons ensemble : c'est pourtant un homme de la premiere qualité, et un des plus estimez parmy les honnestes gens. Je le trouve du moins un peu bizarre, dit Cleonice, de vouloir vous faire passer dans la croyance de tout le monde pour ce que vous n'estes pas : mais quand on ne peut estre heureux par nulle autre voye, repliqua-t'elle, il faut bien enfin s'y resoudre. N'a-t'il jamais esté jaloux, de ceux mesmes qu'il a voulu que vous favorisassiez ? luy demanda Cleonice : tres souvent, repliqu'a-t'elle, et c'est ce qui est cause que quelquefois je rompts avec ceux qu'il semble que j'aime le mieux. Ainsi ma 
<pb id="page_2529" n="V04-P445"/>chere Cleonice, quand vous croyez que je suis si gaye et si contente, lors que mille adorateurs m'environnent, c'est lors que je suis le plus à pleindre. Car enfin je voy tousjours tout ce que je n'aime pas, et je ne voy pas trop souvent tout ce que j'aime. Jugez donc, ma chere Cleonice, si vous n'estes pas bien cruelle, de vouloir m'oster vostre amitié : et de vouloir m'accabler de toutes sortes de malheurs. Je vous demande pardon, adjousta-t'elle, de ne vous nommer pas aujourd'huy la Personne qui engage mon coeur : mais je n'en ay pas la force, et je voudrois, s'il estoit possible, que vous l'eussiez deviné. Je ne veux pas seulement l'essayer, repliqua Cleonice, n'estant pas d'humeur à vouloir sçavoir les secrets d'autruy ; principalement quand ils font de cette nature. Cependant, Artelinde, croyez que je vous pleins plus que je ne faisois, quoy que je ne vous blasme gueres moins. Mais apres tout, quel que puisse estre vostre Amant, je le condamne d'une estrange sorte de sacrifier vostre gloire à son caprice. Si je vous l'avois nommé, reprit-elle, vous cesseriez peut estre de le condamner : car il n'y a pas au monde un homme plus sage que luy. Voila, Madame, de quelle façon cette conversation se passa, qui embarrassa extrémement Cleonice : parce qu'elle ne voyoit gueres d'apparence à ce que luy disoit Artelinde : mais elle en voyoit encore moins que ce fust une fourbe : ainsi ne sçachant que penser là dessus, elle y pensoit pourtant avec assez d'attention. Neantmoins comme elle sçavoit bien que l'on n'est pas Maistre des secrets d'autruy, elle renferma celuy là dans son coeur : et n'en dit rien à Ligdamis ny à moy. Quelques jours se passerent de cette sorte ; en 
<pb id="page_2530" n="V04-P446"/>suite de quoy estant allé rendre la visite à Artelinde, cette artificieuse Fille, qui l'attendoit avec impatience, et qui s'estoit preparée à la recevoir en particulier, en faisant semblant de se trouver un peu mal, et en faisant dire qu'elle n'y estoit pas excepté à elle, ne sçeut pas plustost qu'elle la demandoit, qu'elle mit sur sa Table un Tiroir ouvert, où il y avoit diverses choses : et entre plusieurs Tablettes, il y avoit droit au dessus une Lettre où il y avoit à la subscription,<q>LIGDAMIS A LA BELLE ARTELINDE</q>.
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<div2 id="page_CYRUS040303" type="sequence" n="Histoire de Ligdamis et de Cléonice : méprise">
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Cependant cette malicieuse personne s'estoit retirée dans son Cabinet : s'imaginant avec beaucoup de vray-semblance, que Cleonice reconnoistroit cette escriture, et prendoit peut-estre cette Lettre. Et en effet, elle ne se trompa pas : Car Cleonice ne fut pas plustost dans la Chambre, que voyant ce Tiroir sur la Table, elle s'en aprocha : croyant y aller trouver beaucoup de choses qui la divertiroient. Mais elle n'eut pas plustost jetté les yeux dessus, qu'elle reconnut le caractere de Ligdamis elle ne l'eut pas plustost reconnu, qu'elle prit la Lettre : et elle ne l'eut pas plustost prise, qu'entendant venir Artelinde, qui l'avoit regardée faire par la porte de son Cabinet, elle la cacha : et fit semblant de brouiller tout ce qui estoit dans ce Tiroir, disant qu'elle cherchoit seulement des Vers, ne voulant pas voir ses Lettres. Artelinde ravie de remarquer ce petit desguisement de Cleonice, osta ce Tiroir d'entre ses mains avec beaucoup d'empressement : car enfin, luy dit-elle, insensible Cleonice, vous reçeustes si 
<pb id="page_2531" n="V04-P447"/>mal la confidence que je vous fis l'autre jour de ma foiblesse, que je suis resoluë à ne vous en dire jamais davantage que ce que je vous en ay dit : et je ne sçache presque rien que je ne fisse, plustost que vous descouvrir qui est la Personne que j'aime. Cleonice qui depuis un moment mourroit d'envie de sçavoir s'il estoit possible que Ligdamis fust amoureux d'Artelinde, se mit à la presser de luy dire qui c'estoit, mais ce fut inutilement : de sorte que n'en pouvant venir à bout, et l'impatience de lire la Lettre qu'elle avoit prise la pressant trop, elle fit sa visite fort courte, et s'en retourna chez elle. Elle n'y fut pas si tost, qu'allant droit à sa Chambre, sans entrer à celle de sa Mere où il y avoit beaucoup de monde ; elle ouvrit cette Lettre, et y leut ces paroles.
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<q>LIGDAMIS A LA BELLE ARTELINDE</q>
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<q>J'Advouë que vous estes la plus admirable Personne de la Terre : continuez de grace ces aimables tromperies, qui font tant d'heureux et de malheureux tous les jours : et ne craignez pas que cela vous puisse destruire dans 
<pb id="page_2532" n="V04-P448"/>mon esprit. Vous y estes en termes que rien ne sçauroit y apporter de changement : plus vous conquesterez de coeurs, plus vous me plairez, et plus vous aurez, de part à mon admiration. Je ne vous dis point celle que vous avez en mon ame : il suffit que vous vous souveniez de ce que je vous du le dernier jour que j'eus l'honneur de vous parler en particulier, car je n'oserois vous l'escrire. C'est bien assez que j'aye eu la hardiesse de vous le dire une fois : et que je vous proteste seulement icy, que les sentimens que je vous dis que j'avois pour vous ne changeront jamais : et qu'ainsi je seray jusques à la mort ce que j'estois il y a trois jours.</q>
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<q>LIGDAMIS.</q>
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Apres avoir leu cette Lettre, Cleonice demeura si surprise, qu'elle ne sçavoit que penser : car comme elle avoit desja sçeu quelques autres petites choses qui s'estoient passées entre Artelinde et Ligdamis, elle ne doutoit point qu'il n'y eust quelque espece d'intrigue entre ces deux personnes : et elle estoit si irritée, de voir que Ligdamis fust capable de cette foiblesse, qu'elle ne pouvoit s'imaginer qu'elle pust le voir, sans luy tesmoigner sa colere. Car, disoit-elle, s'il est amoureux d'Artelinde, je le mespriseray estrangement ; et s'il ne l'est pas, je rompray du moins avecques luy : ne pouvant non plus souffrir qu'il soit fourbe, que je puis endurer qu'il soit Amant. Cependant, adjoustoit-elle, il sçait tout le secret de mon coeur, j'ay raillé cent fois avecques luy d'Artelinde : je luy ay dit tout ce que je pensois : et selon les aparences, 
<pb id="page_2533" n="V04-P449"/>il en entretenoit cette Personne. Toutesfois, poursuivoit-elle, s'il luy avoit dit l'amitié que nous avons contractée ensemble, elle ne m'auroit pas parlé comme elle a fait. Mais comment puis-je raisonner juste là dessus, puis que ceux qui sont sinceres, ne devinent pas aisément ce que pensent ceux qui ne le sont point ? Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il faut rompre avec Ligdamis ; et ne nous exposer jamais plus à estre trompée. Il faut ne se fier à personne : il faut n'aimer qui que ce soit : et il faut vivre enfin avec autant de precaution parmy ceux qui se disent nos Amis, qu'avec ceux qui se declarent estre nos ennemis. Elle resolut pourtant de ne dire pas encore à Ligdamis ce qu'elle croyoit sçavoir de luy : ne sçachant pas mesme encore bien si elle luy feroit seulement la grace de l'accuser de son crime, et de le luy reprocher. Comme elle estoit donc en cet estat, Ligdamis entra dans sa Chambre, qui venoit de la part de Stenobée la querir pour aller à son Apartement. D'abord qu'elle le vit, elle prit en diligence la lettre qui causoit son inquietude, et la cacha avec beaucoup de precipitation : paroissant si interdite, que quand Ligdamis eust esté son Mary, et que cette Lettre eust esté d'un Galant, elle ne l'eust pas paru davantage. Cleonice ne put toutesfois serrer cette Lettre si promptement, qu'il ne l'eust entre-veue : et elle ne se deguisa pas si bien, qu'il ne connust qu'elle avoit quelque chose de facheux dans l'esprit, et que sa presence l'importunoit. De sorte que s'arrestant à deux pas d'elle, Madame, luy dit-il, j'avois pris avecques joye la commission que Stenobée m'a donnée de vous venir querir, parce que j'estois persuadé que je ne vous pouvois jamais contraindre : mais 
<pb id="page_2534" n="V04-P450"/>je voy bien, Madame, qu'il ne se faut pis assurer à sa bonne fortune. Car enfin vous cachez une Lettre que vous ne voulez sans doute pas que je voye : et vous me faites voir si clairement dans vos yeux, que je vous incommode, que je n'en sçaurois douter. Vous sçavez Ligdamis, luy dit-elle, que nous ne sommes pas Maistres des secrets d'autruy : c'est pourquoy comme je n'ay aucun interest à tout ce que contient cette Lettre, je ne vous la montre pas. Cependant, adjousta-t'elle, il faut obeïr à l'ordre que vous m'avez aporté : et en disant cela, elle se mit en effet en estat de sortir de sa Chambre, et d'aller à celle de Stenobée. Ligdamis voulut l'en empescher, et la conjurer de luy dire auparavant ce qu'elle avoit dans le coeur, mais elle ne luy respondit point, et le força d'aller avec elle dans la compagnie, où ils parurent tous deux fort resveurs : s'observant avec un si grand soin, qu'ils remarquerent et firent remarquer aisément leur chagrin. Pour Ligdamis, il ne sçavoit ce qu'il avoit car il n'osoit rien déterminer dans son coeur contre Cleonice. Mais pour elle, il n'en estoit pas ainsi : car plus elle voyoit d'inquietude dans les yeux de Ligdamis, plus elle l'accusoit : s'imaginant que la connoissance qu'il avoit de sa foiblesse, luy donnoit de la confusion, et estoit la veritable cause du desordre qui paroissoit dans son esprit. Durant cela, Phocylide qui vouloit sçavoir precisément si Ligdamis estoit amoureux, feignit de l'estre pendant quelques jours, suivant sa coustume, de la Soeur de Ligdamis, qui est icy avecque nous : et comme cette personne a beaucoup d'ingenuité, il ne luy fut pas difficile de sçavoir d'elle, ce qu'il en vouloit aprendre sans qu'elle crûst mesme luy rien dire d'important. 
<pb id="page_2535" n="V04-P451"/>Mais il estoit bien embarrassé, de sçavoir que Ligdamis n'estoit jamais fort inquiet ny fort empressé ; qu'il ne faisoit point un secret des Lettres de Cleonice ; et qu'au contraire, comme elles estoient admirablement belles, il prenoit plaisir à les monstrer : et qu'enfin il ne paroissoit amoureux, que par ses frequentes visites, et par les louanges qu'il donnoit continuellement à Cleonice, quand il le pouvoit faire à propos. Il trouvoit mesme, que cette derniere chose, n'estoit pas absolument une marque d'amour : et il ne sçavoit comment raisonner ny que croire. Comme il n'estoit pas d'humeur à aimer fortement, il n'estoit pas fort inquiet : car pour l'ordinaire, la jalousie des hommes de cette sorte, se peut plustost nommer curiosité que jalousie. Pour Artelinde, elle triomphoit en secret, d'avoir connu qu'elle avoit donné de l'inquietude à Cleonice : cette joye n'estoit pourtant pas tout à fait tranquille ; parce qu'elle avoit un sensible dépit, d'estre contrainte de ne douter point qu'il n'y eust quelque affection secrete entre Ligdamis et Cleonice. Car si cela n'estoit pas, disoit-elle, jamais elle ne se seroit advisée de prendre cette Lettre et de la cacher : et si elle ne prenoit pas un interest bien particulier en Ligdamis, dont elle a assurément reconnu l'escriture, elle n'auroit pas fait une visite si courte, et elle auroit eu moins d'impatience. Voila de quelle sorte raisonnoit Artelinde : de qui nous avons sçeu tous les sentimens depuis ce temps là, n'estant pas d'humeur à en faire jamais un grand secret. Cependant Ligdamis ne pouvant deviner de qui estoit cette Lettre, que Cleonice avoit cachée si promptement ; ny d'où pouvoit venir l'inquietude qu'il avoit 
<pb id="page_2536" n="V04-P452"/>remarquée dans son esprit, ne pouvoit penser à autre chose : et lors qu'il fut retourné chez luy, il ne luy fut pas possible de pouvoir souffrir la conversation de qui que ce fust. Il s'estonna toutefois de se sentir si inquiet : et il se fâcha contre luy mesme, de n'estre pas maistre de son esprit : luy semblant que l'amitié toute seule, ne devoit point estre capable de donner de si fâcheuses heures : et croyant en effet qu'il n'avoit point d'amour pour Cleonice, il ne pouvoit assez s'estonner, de sentir que la veuë de cette Lettre qu'elle avoit cachée, luy eust causé une si sensible douleur. Neantmoins, disoit-il, puisque l'amitié peut estre tendre, elle peut estre inquiete ; on peut craindre de perdre une Amie, aussi bien qu'une Maistresse ; et je ne suis pas raisonnable, de m'estonner d'avoir de l'inquietude de ce que je ne puis sçavoir d'où peut venir que Cleonice m'a traitté aujourd'huy d'une maniere si estrange Trouvant donc qu'il avoit raison d'estre en peine, il attendit le lendemain avec beaucoup d'impatience, afin de tascher de s'esclaircir de ses doutes : il ne put toutefois pas le faire si tost : parce qu'encore qu'il allast de fort bonne heure chez Cleonice, il trouva qu'elle estoit desja sortie. Mais, Madame, ce qui avoit causé sa diligence, estoit qu'elle s'estoit mis dans la fantaisie de faire dire a Artelinde, tout ce qui s'estoit passé entre Ligdamis et elle, afin de le pouvoir mieux convaincre d'estre amoureux. Ce n'est pas qu'elle ne crûst absolument qu'il l'estoit : car outre sa lettre, elle scavoit encore que le Pere de Ligdamis estoit resolu de ne souffrir jamais que son Fils se mariast, si ce n'estoit à une personne qu'il luy avoit proposé vingt fois pour estre sa Femme : de sorte qu'elle expliquoit tout ce qu'Artelinde 
<pb id="page_2537" n="V04-P453"/>luy avoit dit, de la façon que cette artificieuse Fille le vouloit : qui avoit basty toute sa fourbe sur cela, et sur la lettre de Ligdamis. Pour achever donc de s'esclaircir tout à tait, Cleonice fut trouver Artelinde dans sa Chambre : où. Elle ne fut pas plustost, qu'elle la conjura de vouloir luy descouvrir entierement son coeur : et de luy vouloir nommer cét Amant bizarre, qui vouloit qu'elle en eust cent mille. Cleonice, luy dit Artelinde, il faloit estre plus pitoyable que vous ne fustes l'autre jour, quand je vous racontay mon malheur : mais presentement vous ne le sçaurez jamais : car non seulement vous eustes trop de cruauté, mais j'ay encore à vous dire, pour vous oster l'envie de m'en presser davantage, que celuy dont vous voulez que je vous die le nom, ayant sçeu que nous avions eu une conversation particuliere ; il luy a pris une telle frayeur que je ne vous descouvrisse quelque chose de nostre intelligence, que depuis hier il m'a escrit trois fois, pour me dire qu'il rompra absolument avecque moy, s'il aprend que je vous fasse confidence de l'affection que nous avons liée ensemble : c'est pourquoy, Cleonice, je ne puis plus vous rien dire. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que ce procedé ne m'estonne ; parce que je ne cromprends point par quelle raison il craint si fort que vous ne sçachiez nostre secret ; n'ignorant pas qu'il vous estime beaucoup. Enfin, adjousta cette malicieuse Personne, je vous advouë que si vous estiez un peu moins severe que vous n'estes, j'aurois lieu de croire que cét homme là vous dit aussi bien qu'à moy qu'il vous aime : et qu'ainsi il nous trompe toutes deux. C'est pourquoy Cleonice (poursuivit-elle avec une finesse extréme) s'il y a par 
<pb id="page_2538" n="V04-P454"/>hazard quelqu'un qui malgré vostre fierté, vous die quelquesfois de ces agreables mensonges qui ne desplaisent pas mesme à celles qui ne les croyent point, advoüez-le je vous en conjure, et nommez moy la personne qui vous les dit : vous promettant que si vous nommez celuy que je n'ose nommer, je vous l'advoüeray à l'heure mesme. Car, adjousta-t'elle, j'ay depuis un moment l'esprit en tel estat, que j'ay plus d'envie de vous dire son nom, que vous n'en avez de le sçavoir : parlez donc Cleonice, parlez afin que joignant nos interests et nos ressentimens, nous haïssions ensemble celuy qui aura eu la hardiesse de vouloir partager son coeur entre nous deux. Pour moy (dit Cleonice assez interdite, de ce qu'elle trouvoit avoir sujet de se confirmer en l'opinion qu'elle avoit conçeuë de Ligdamis) comme personne ne me dit de galanteries, je ne puis satisfaire ny vostre curiosité ny la mienne : Ha Cleonice, dit Artelinde, vous dites cela trop generalement pour estre çreuë ! car comment voulez-vous que les hommes qui vous voyent, ne vous disent pas du moins qu'ils vous trouvent belle, puisque moy mesme, qui ne puis pas avoir de l'amour pour vous, ne m'en sçaurois empescher ? Cependant, adjousta-t'elle, vous devriez me parler avec plus de sincerité : puis que je me suis confiée en vous, de choses plus importantes. Je ne veux pas, Cleonice, vous obliger à me dire que vous aimez : mais advoüez-moy seulement qu'on vous aime, et qui vous aime. Je voy bien, poursuivit elle, que vous ne le voulez pas faire, puis que vous ne nommez pas seulement Hermodore : je ne le nomme pas en effet, reprit Cleonice, tant parce qu'il ne me parle plus gueres, que parce que je sçay bien que ce n'est pas celuy 
<pb id="page_2539" n="V04-P455"/>avec qui vous avez une intelligence secrette. Comme elles en estoient là, Ligdamis qui avoit enfin apris où estoit Cleonice, et qui l'y estoit venuë chercher, entra dans la Chambre : dés qu'il parut, Cleonice rougit, et Artelinde contrefaisant l'interdite, retira un peu son siege de Cleonice, comme si elle eust eu peur que Ligdamis eust remarqué qu'elle luy parloit bas. Cette conversation ne fut pas fort agreable, excepté pour Artelinde ; qui avoit quelque maligne joye, malgré son dépit, de remarquer l'inquietude de Cleonice ; qui ne pouvant plus souffrir d'estre seule avec une personne de l'humeur d'Artelinde, et avec un Amy peu sincere, tel qu'elle croyoit Ligdamis, se leva pour s'en aller. Mais luy se levant aussi, luy presenta la main pour luy aider à marcher quoy que sa visite fust si courte, que c'estoit presques faire une civilité à Artelinde que d'en user de cette sorte. Cependant Cleonice s'imaginant que ce n'estoit que pour mieux feindre, que Ligdamis vouloit sortir avec elle, ne vouloit pas qu'il la conduisist : si bien que pour l'en empescher, elle luy dit qu'elle n'alloit pas chez elle : adjoustant avec un sous-rire forcé, qu'elle ne vouloit pas se faire haïr de deux si honnestes personnes à la fois, en les separant si-tost. Artelinde repliqua à cela, avec sa finesse ordinaire : et Ligdamis y respondit, sans sçavoir pourquoy Cleonice parloit ainsi. Car elle avoit un serieux sur le visage, qui ne luy permettoit pas de croire que ce fust un Compliment fait sans dessein : si bien qu'il s'obstina à la vouloir du moins conduire jusques à son Chariot, et en effet il l'y conduisit. Il ne put mesme se resoudre à r'entrer chez Artelinde, quelque courte qu'eust esté sa visite : et il voulut voir si Cleonice avoit 
<pb id="page_2540" n="V04-P456"/>dit vray, lors qu'elle l'avoit assuré qu'elle n'alloit pas chez elle. De sorte qu'il la suivit de loing : Et comme Cleonice, qui avoit eu quelque curiosité de voir s'il r'entreroit chez Artelinde, vit qu'il la suivoit, elle creut que c'estoit pour la mieux tromper : si bien qu'elle ne se soucia pas, encore qu'elle luy eust dit qu'elle n'alloit pas chez elle, de s'y en aller. Aussi bien le despit qu'elle avoit dans l'ame, ne luy eust-il pas permis de faire des visites ; et de passer le reste du jour à parler de choses indifferentes, en ayant une qui luy tenoit tant au coeur. Ligdamis, apres l'avoir veuë r'entrer dans sa maison, ne douta plus qu'il ne fust fort mal avec elle : il creut mesme que ce malheur ne luy estoit arrivé, que parce que quelqu'un y estoit fort bien : et il s'imagina enfin, que la Lettre qu'il avoit veuë, aussi bien que tout ce que Cleonice luy avoit dit, estoit une preuve convainquante, d'un attachement particulier. Elle n'ose, disoit-il, m'advoüer sa foiblesse : et elle aime mieux avoir l'injustice de manquer à tout ce qu'elle m'a promis, que de confesser qu'elle n'a pû demeurer libre. Cependant, disoit-il encore, c'est estre peu équitable. toutesfois (adjoustoit-il, car il nous a depuis raconté tous ses sentimens) j'ay tort de trouver si mauvais, qu'elle n'ose dire ce que j'aurois bien de la peine à dire moy mesme, si un semblable malheur m'estoit arrivé, quoy que la bien-seance ne soit pas égale entre nous. Mais du moins a-t'elle tort, de ne rompre pas d'amitié avecque moy un peu plus civilement. Voila donc, Madame, de quelle sorte Ligdamis raisonnoit : qui voulant s'esclaircir absolument, fut à l'heure mesme chez Cleonice. Et comme il fut assez heureux pour trouver la porte 
<pb id="page_2541" n="V04-P457"/>ouverte, il entra sans estre aperçeu de ceux à qui Cleonice avoit ordonné, en rentrant chez elle, de dire qu'elle n'y estoit pas : Si bien que montant droit à sa Chambre, il la surprit extrémement. Madame (luy dit-il apres l'avoir salüée) je ne pensois pas que les petits mensonges fussent permis, entre des personnes qui se sont promis une amitié sincere : cependant, si j'osois vous accuser, je me pleindrois avecque raison, de ce que vous m'avez dit que vous ne veniez pas chez vous. Je n'avois pas dessein d'y venir, reprit-elle, quand je vous l'ay dit : et j'ay changé d'avis depuis cela. Ha Madame, s'escria Ligdamis, n'adjoustez pas crime sur crime ! et s'il est vray que vous ne me jugiez plus digne de vostre amitié, ou que vous ne la puissiez plus conserver pour moy, rompez du moins de bonne grace. Je ne demande pas mesme, qui est ce bien-heureux de qui les Lettres vous sont si cheres, et de qui vous conservez si bien les secrets. Ce bien-heureux dont vous parlez, reprit-elle aigrement, est plus de vostre connoissance que de la mienne : je ne connois pourtant point de gens, repliqua-t'il, qui puissent meriter les graces que vous luy faites. Je tombe d'accord avecque vous, reprit-elle, qu'il n'a jamais merité celles que je luy ay accordées ; pourquoy donc (luy dit il, sans entendre pourtant ce qu'elle luy disoit) en avez vous fait vostre Amy ou vostre Amant ? car je ne sçay laquelle de ces deux qualitez il possede. Pour cette derniere, repliqua-t'elle, laissons-la à Artelinde : et pour l'autre, j'espere qu'il ne la possedera pas long-temps. Artelinde a tant d'Amants (reprit Ligdamis tousjours plus embarrassé) qu'il n'est pas aisé que je devine de qui vous voulez parler : II est vray, dit-elle assez fierement 
<pb id="page_2542" n="V04-P458"/>mais Cleonice a si peu d'Amis, que vous l'amiez desja deviné si vous l'aviez voulu. Mais Ligdamis, une fausse honte vous ferme la bouche : à moy Madame ! reprit-il fort surpris, dites plustost qu'un veritable respect m'impose silence, et m'empesche de vous accuser. Vous porteriez la hardiesse trop loin, adjousta-t'elle, d'estre si coupable, et de vous vouloir pleindre. Je le fais toutesfois, reprit-il, mais je le fais avecque respect : C'est pourquoy sans me pleindre aigrement, je vous suplie seulement, Madame, d'avoir la generosité de me dire sincerement, s'il n'est pas à propos que je n'aye plus d'amitié pour vous ? Car bien que l'amitié, non plus que l'amour, ne soit pas une chose volontaire ; neantmoins je vous delivreray de la peine que ma presence vous donne : et je ne troubleray plus la joye de cét heureux Inconnu, dont les Lettres vous sont si cheres. Je vous assure, luy dit-elle, que celuy qui a escrit la Lettre qui vous tient tant au coeur, est une personne que je ne verray plus, dés que je vous auray perdu de veuë. Ligdamis fort espouventé de ce que Cleonice luy disoit, se mit à la presser de luy parler plus clairement : et alors s'estant determinée à rompre absolument ce jour là avecque luy, elle tira de sa poche la Lettre qu'elle avoit prise chez Artelinde : et la luy monstrant, voyez, luy dit-elle, voyez foible et dissimulé que vous estes, si celuy qui a escrit cette Lettre, est mon Amant ou mon Amy : ou plustost s'il n'est pas le plus fourbe de tous les hommes. Ha Madame, s'escria-t'il, que les aparences vous trompent, si vous croyez que cette Lettre soit une marque d'amour pour Artelinde ! Ha Ligdamis, s'escria-t'elle à son tour, que vous estes trompé vous mesme, si vous croyez 
<pb id="page_2543" n="V04-P459"/>qu'il ne faille que de la hardiesse à nier vostre crime pour vous justifier ! Non non (adjousta-t'elle, luy imposant silence de la main, et parlant tousjours) on ne m'abuse pas si aisément : et dés que je ne me confie plus, les plus fins ont bien de la peine à me tromper. Cependant Ligdamis estoit bien moins affligé, de voir qu'elle se pleignoit de luy, qu'il ne l'estoit lors qu'il pensoit avoir sujet de se pleindre d'elle : parce qu'il sçavoit bien qu'il n'estoit pas coupable. Mais dés qu'il vouloit parler pour dire ses raisons, elle l'en empeschoit : et luy disoit qu'elle vouloit dire toutes les siennes auparavant. Mais Madame, luy disoit-il malgré elle : vous n'en avez point de bonnes : Quoy, reprenoit-elle, vous ne trouvez pas que j'aye sujet de vous croire le plus fourbe de tous les hommes, de feindre comme vous faites, de condamner l'amour ; d'affecter d'en faire une Satire continuelle ; et de rompre en aparence avec tout le monde, par une sagesse extréme : pendant que vous avez la foiblesse d'aimer Artelinde, et que vous avez la folie de vouloir qu'elle soit environnée de Galants, pour cacher vostre galanterie ! Mais croyez moy Ligdamis, elle feint trop bien : et ce coeur que vous croyez peut-estre si absolument à vous n'y est gueres. Cependant j'ay à vous dire, que je ne veux plus de vostre amitié : et que ne vous ayant promis la mienne, qu'à condition que vous ne seriez point amoureux, je suis quitte envers vous de tout ce que je vous avois promis. Quoy Madame, reprit Ligdamis, vous pouvez croire que j'aime Artelinde ! Quoy Ligdamis, adjousta-t'elle, j'en pourrois douter, apres avoir leû la Lettre que je tiens, et apres ce qu'Artelinde m'a dit ! Artelinde, 
<pb id="page_2544" n="V04-P460"/>reprit-il, est une artificieuse, dont toutes les paroles doivent estre suspectes : mais Madame, pour la Lettre dont il s'agit, si vous en compreniez le veritable sens, vous verriez qu'elle est bien esloignée d'estre une marque d'amour. J'advouë Madame, adjousta-t'il, que j'ay fait une faute de vous faire un secret de l'extravagance d'Artelinde : mais apres tout, ce n'est pas un crime irremissible. Au contraire, vous devriez m'en avoir quelque obligation : car si j'ay caché sa foiblesse, ç'a esté par le respect que je porte à vostre Sexe, seulement pour l'amour de vous : ainsi vous seriez bien cruelle et bien injuste, si vous m'en vouliez punir. Je vous proteste luy dit-il, que je ne suis point amoureux d'Artelinde ; que je ne l'ay jamais esté ; et que je ne le seray jamais. Que si apres cela vous n'estes pas encore satisfaite, et que vous veüilliez que je vous die ce qui m'est arrivé avec cette personne ; il faut que je vous suplie auparavant, pour ma propre satisfaction, de ne tesmoigner jamais sçavoir rien de ce que je m'en vay vous découvrir : Car enfin Artelinde est si peu sage qu'elle m'en fait pitié : Ce n'est pas, adjousta-t'il, que cette personne soit capable de ces especes de crimes, dont la seule pensée vous feroit rougir : estant certain que jamais pas un de ses Amants les plus favorisez, n'a rien obtenu d'elle qui pust blesser directement la vertu. On peut dire toutesfois que cette vertu qui fait les autres plus retenuës, est ce qui la fait plus hardie : car parce qu'elle sçait bien que ceux qui la servent, ne peuvent accuser la sienne d'aucun deffaut, elle ne fait point de difficulté de dire ; d'escrire ; et de faire cent mille choses, fort esloignées de la bien seance. 
<pb id="page_2545" n="V04-P461"/>Voila bien de la precaution, interrompit Cleonice, pour excuser une personne que l'on n'aime pas : Ligdamis voyant donc par l'air dont Cleonice luy parloit, qu'il faloit en effet qu'il s'expliquast nettement, quelque repugnance qu'il y eust, il fut contraint de luy advoüer, que s'estant trouvé un jour aupres d'Artelinde, elle l'avoit engagé avec tant d'art, et tant de hardiesse tout ensemble, en une conversation de galanterie, qu'il ne s'estoit jamais trouvé plus embarrassé. Mais encore (luy dit Cleonice, qui avoit beaucoup d'envie de sçavoir comment cela c'estoit passé) que vous pouvoit elle dire ? car je ne comprends pas qu'il soit possible qu'une personne comme Artelinde, puisse parler la premiere d'une pareille chose : et j'ay bien assez de peine à concevoir, comment on peut seulement l'escouter. Comme elle sçait, repliqua Ligdamis, qu'elle n'aime pas, elle ne se soucie point de dire des choses flateuses : je voudrois pourtant bien, reprit Cleonice, que vous m'eussiez raconté tout ce qu'elle vous dit : car encore une fois, je ne comprends pas de quelle façon on peut dire des choses obligeantes, à ceux qui n'en disent point. Ligdamis voyant enfin qu'il ne pouvoit se justifier, qu'en obeïssant à Cleonice, se mit à luy raconter ce qu'elle desiroit d'aprendre : estant assez resveur aupres d'Artelinde, luy dit-il, elle me demanda la cause de ma resverie, que je ne luy dis point du tout : parce que je n'en avois point d'autre, que celle d'estre engagé en conversation particuliere, avec une personne d'humeur si opposée à la mienne. Je luy respondis donc, avec assez d'ambiguité : de sorte que comme elle est fort enjoüée ; elle me dit en soufriant, qu'elle 
<pb id="page_2546" n="V04-P462"/>avoit eu plus d'un Amant en sa vie, qui avoient agy comme j'agissois, lors qu'ils l'aimoient sans oser le luy dire. Je vous proteste, luy dis je en riant aussi, que ce n'est point : pour cette raison que je resve : car enfin si j'avois le malheur d'estre amoureux de vous, je ne vous en ferois pas un secret. Vous voulez dire, me respondit elle, que je ne fais pas tant de difficulté d'entendre de pareilles choses, que vous deussiez craindre de me descouvrir vostre passion, sçachant bien ce que tout le monde me reproche ; mais apres tout, si vous m'aimez quelque jour, vous ne me le direz pas si aisément que vous pensez : car vous vous estes si mal à propos engagé à vous declarer ennemy de cét te passion, que vous auriez honte de vous en desdire. Cependant, adjousta-t'elle en riant, peut estre m'aimez vous desja un peu : et ce qui me le fait presques croire, c'est que je remarque que vous me fuyez, et que je vous suis redoutable. Voila une marque d'amour bien extraordinaire, luy dis je ; toute extraordinaire qu'elle est, adjousta t'elle en raillant tousjours, il faut bien que cela soit ainsi : car enfin mon miroir me die que mon visage ne fait point de peur ; ma conversation n'est pas si chagrine, que l'on me doive fuïr ; et assez de gens la cherchent pour n'en douter pas. De sorte qu'il faut conclurre, que vous me fuyez parce que vous craignez que je ne vous surmonte : et que vous ayant vaincu je ne vous enchaine. La captivité est en effet un si grand malheur, luy dis je ;que quand je vous ferois par cette raison, je ne serois pas coupable ; mais Madame, adjoustay-je, comme je suis sincere, il faut que je vous die que ce n'est point pour cela que j'esvite vostre conversation : et que c'est seulement parce qu'en 
<pb id="page_2547" n="V04-P463"/>effet je ne sçay de quoy vous entretenir. Comme je n'ay que de l'admiration pour vostre beauté, je ne puis pas vous aller dire ce que je ne sens point : de vous conter des nouvelles de la guerre qui est presques par toute l'Asie, vous ne les aimez guere de cette espece : de parler contre la galanterie, ce seroit chercher à disputer contre vous : de loüez la liberté, à une personne qui fait tous les jours cent Esclaves, ce seroit estre peu judicieux : de dire tousjours que l'on n'aime rien, et que l'on ne vent rien aimer avecque passion, on passeroit pour rustique eu pour barbare aupres de vous ; de sorte que ne sçachant que vous dire, je vous suis autant que la bien-seance me le permet. Du moins, me dit-elle, puis que vous estes d'humeur à me parler si franchement aujourd'huy, dites moy un peu precisement quels sont les sentimens que vous avez pour moy : avez vous de l'indifference ; de l'aversion ; de la haine ; du mespris ; de l'estime ; de l'amitié ; ou de l'amour ? je vous proteste, luy dis-je en riant, qu'excepté ces deux derniers sentimens, j'ay un peu de tous les autres : car j'ay beaucoup d'indifference, pour les conquestes que vous faites : j'ay de l'aversion pour la multitude de gens que vous favorisez : j'ay de la haine et du mespris pour quelques uns de vos galants : et je fais beaucoup d'estime de la grandeur et de la vivacite de vostre esprit. Mais encore, dit elle, que resulte-t'il de tous ces divers sentimens que vous avez ? et à parler, en general, comment me regardez vous ? je regarde, luy dis-je, comme une des plus belles Personnes du monde ; Mais la moins aimable, parce qu'elle est trop aimée. Encore, me dit-elle, n'est-ce pas avoir fait peu de chose, de tirer une loüange de l'ennemy 
<pb id="page_2548" n="V04-P464"/>declaré de la galanterie. Car enfin, Ligdamis, vous en sçavez allez pour n'ignorer pas, que c'est la premiere marque d'amour que l'on donne. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'elle en raillant tousjours, si par hazard je vous blesse malgré que vous en ayez, comme je sçay que vous n'aimez pas la presse, je vous promets de rompre les chaines de plus de six de mes Esclaves pour l'amour de vous. Ils s'estiment si heureux, luy dis-je, de porter vos chaines, qu'il vaut mieux les laisser dans vos fers que de m'en accabler. Je ne vous verray pourtant jamais en particulier, me dit-elle, que je ne m'informe de vous, quel progrez j'auray fait dans vostre coeur. Voila donc Madame, poursuivit Ligdamis, quelle fut la conversation d'Artelinde et de moy : à trois jours de là, l'ayant rencontrée en un lieu où elle monstra des Vers de la fameuse Sapho, qu'on luy avoit envoyez de Mytilene ; je la priay de me les prester, mais elle ne le voulut pas ; me disant seulement qu'elle me les envoyeroit : et en effet elle me les envoya le soir, avec une Lettre, dont celle que vous tenez est la responce. Il faudroit ce me semble (dit Cleonice apres avoir paisiblement escouté Ligdamis) que je visse cette Lettre, pour pouvoir croire ce que vous dites : il ne sera pas difficile, adjousta-t'il, car je pense avoir dessigné quelque chose sur le costé qui n'est point escrit, pour la fortification d'Ephese, dont l'illustre Cleandre m'a chargé. Vous ne voulez pas dire, reprit Cleonice, que vous l'avez conservée par affection : je ne le veux pas en effet, dit il, car je me tiendrois deshonnoré, si j'avois la moindre tendresse pour Artelinde, bien loin d'avoir de l'amour. Cependant, Ligdamis sans perdre temps, 
<pb id="page_2549" n="V04-P465"/>envoya un des siens qui estoit fort intelligent, chercher ce qu'il vouloit avoir, et on le luy aporta en effet : mais quoy que cette Lettre fust rompue en quelques endroits, Cleonice y leût pourtant ces paroles : apres avoir toutesfois regardé derriere, si Ligdamis avoit dit la verité, et avoir connu qu'il ne mentoit pas.
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<q>ARTELINDE A LIGDAMIS.</q>
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<q>Pour sous tesmoigner combien j'ay profité de vostre derniere conversation, vous SÇAUREZ qu'il y a trois jours que je n'ay voulu enchainer personne, tant il est vray que j'ay dessein de vous plaire. Mandez moy de grace, quel progrez je suis faire dans vostre coeur par cette voye, afin que je ne m'y engage pas trop, s'il estoit vray que je n'y pûsse rien advancer : mais consultez et vous plus d'une fois, auparavant que de me respondre.</q>
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</div2>
<div2 id="page_CYRUS040304" type="sequence" n="Histoire de Ligdamis et de Cléonice : réconciliation">
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<q>ARTELINDE. 
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<pb id="page_2550" n="V04-P466"/>Apres que Cleonice eut leû cette Lettre, et qu'elle l'eût regardée attentivement, elle dit à Ligdamis qu'elle en avoit beaucoup d'Artelinde, et que ce n'estoit point là son escriture. Il en vray, luy dit il, mais c'est qu'elle en a plusieurs : et qu'elle n'escrit pas à ses Amis, du mesme carractere qu'elle escrit à ses Amants. Et en effet, luy dit-il, si vous voulez obliger Phocylide à vous en monstrer, vous verrez que ce que je dis est vray. Tant y a, Madame, que Ligdamis parla si bien, qu'il disposa Cleonice à le croire : il luy fit remarquer que la Lettre d'Artelinde estoit une prenne infaillible de la conversation qu'il disoit avoir eue avec elle : déferre que la confrontant avec la response qu'il y avoit faire, il ne pouvoit plus y avoir lieu de le soupçonner. Outre cela, Cleonice se souvenant qu'Artelinde luy avoit dit que ce pretendu Amant qu'elle disoit aimer, vouloit qu'elle vescust comme elle vivoit, il paroissoit clairement que c'estoit un mensonge, ou que du moins ce n'estoit pas Ligdamis ; puis qu'elle luy escrivoit que pour luy plaire, il y avoit trois jours qu'elle n'avoit en chainé personne. Comme Cleonice estoit donc fort occupée à examiner toutes ces choses, j'entray dans sa Chambre : et m'ayant dit leur brouillerie, j'achevay de les accommoder, et de justifier Ligdamis. Car je n'allois voir Cleonice ce jour là, que pour luy monstrer une Lettre qu'Artelinde avoit escrite à un de ses adorateurs qui estoit mon Parent : et comme elle se trouva estre du mesme carractere que celle que Ligdamis monstroit, Cleonice luy fit des excuses de ce qu'elle l'avoit accusé. En fuite dequoy, ils se firent de nouvel les protestations d'amitié, et recommencèrent de vivre comme auparavant : c'est, à dire avec beaucoup 
<pb id="page_2551" n="V04-P467"/>de douceur et de confiance, sans que les artifices d'Artelinde ny de Phocylide pussent les troubler. Il est vray que ces deux personnes ne s'attachoient pas absolument à leur nuire ; parce que elles avoient tant d'occupations differentes, qu'il n'estoit pas possible qu'elles pussent donner tout leur temps à une mesme chose. Pour Hermodore, comme il n'aimoit que Cleonice, il ne faisoit rien que l'observer ; mais quoy que les fréquentes visites de Ligdamis luy donnassent de fascheuses heures, il cachoit sa douleur autant qu'il pouvoit. Car comme Cleonice luy avoit deffendu de luy donner nulle marque d'amour, il n'osoit pas en donner de jalousie, et souffroit ses maux en secret. Pour nous, on peut dire que nous menions une vie fort douce : Cleonice ne sentoit presques plus les chagrins que l'humeur de Stenobée luy donnoit, dés qu'elle les avoit dits à Ligdamis ; qui de son costé sentoit diminuer tous ses desplaisirs, et redoubler toutes ses joyes, par la part que Cleonice y prenoit : et pour moy, celle que j'avois en l'estime de ces deux Personnes, faisoit que je me trouvois fort heureuse. J'estois celle qui leur aprenois les nouvelles de la Ville, et principalement celles d'Artelinde : Il me souvient mesme, qu'un jour ayant sçeu qu'un de ses Amants estant allé à un voyage, et ayant laissé un Frere qu'il avoit aupres d'elle pour estre son Agent, il en estoit devenu amoureux : et qu'elle n'avoit pas laissé de souffrir qu'il l'entretinst de son amour. Je leur racontay toute cette Histoire, qui avoit cent circonstances estranges. Pus apres en avoir bien parlé ; pour moy, dit Cleonice, je ne comprens pas trop bien, comment on peut devenir amoureux d'une personne, apres qu'il y a si longtemps qu'on la voit sans l'aimer : car enfin, 
<pb id="page_2552" n="V04-P468"/>de la maniere dont je m'imagine cette passion, il me semble qu'elle doit surprendre l'esprit tout d'un coup, et non pas venir peu à peu comme l'amitié. Au contraire, luy dis je, je trouve bien moins estrange, que l'on vienne à aimer une personne, en la connoissant plus parfaitement ; que devoir des gens qui aiment avec excés, dés le premier instant qu'ils voyent, ce qu'ils doivent aimer. S'il est vray, interrompit Ligdamis, que l'amour soit un effet d'une puissante simpathie, plustost que d'une connoissance parfaite : il est certain qu'il y a moins de sujet de s'estonner, de voir que l'on ai me dés le premier instant, ce que l'on est forcé d'aimer malgré soy ; que de remarquer qu'il y ait des gens qui n'aiment que long-temps apres avoir veû les personnes pour qui ils ont cette inclination secrette : quoy que j'aye oüy dire que cela est arrivé quelquesfois. Du moins, adjousta Cleonice, suis je persuadée, que l'on ne passe pas de l'amitié à l'amour : et qu'il seroit plus aisé d'aimer une personne pour qui l'on n'auroit que de l'indifference, qu'une pour qui on auroit une amitié fort tendre. Pour moy, luy dis-je, il ne me semble pas que vous ayez raison : car enfin, quoy que vous m'en puissiez dire, c'est estre dans une disposition plus grande à avoir de l'amour, lors que l'on estime ; que l'on aime ; que l'on cherche ; et que l'on se plaist en la conversation d'une personne, que lors qu'on ne la connoist point ; ou qu'en la connoissant, on n'a que des sentimens fort indifferents pour elle. Ainsi je pense ne me tromper pas, en disant qu'entre une violente amitié, et une amour mediocre, il y auroit bien autant de chaleur dans le coeur de ceux qui n'auroient que de l'amitié, que dans celuy de ceux qui auroient de l'amour, 
<pb id="page_2553" n="V04-P469"/>comme je viens de le dire. Ha Ismenie, s'écria Cleonice, vous me faites la plus grande frayeur du monde, de parler comme vous faites ! car si vous me persuadez, vous me ferez haïr Ligdamis. Vous seriez bien injuste, interrompit-il, ce n'est pas qu'assurément Ismenie n'ait raison en une chose, quoy qu'elle ait tort en tout le reste : estant certain que je croy avec elle, qu'une violente amitié a bien autant de chaleur, qu'une mediocre amour. Mais Madame, il y a mesme différence entre ces deux choses ; qu'entre la chaleur du Soleil, et celle du feu. Car enfin, le premier eschauffe sans brusler : et l'autre brusle infailliblement, pour peu que l'on en soit touché. Et c'est ce qui fait que l'on ne peut avoir d'amour sans douleur et sans inquietude : et qu'au contraire, on peut avoir une violente amitié, sans peine et sans impatience. Ce que vous dites, luy repliqua Cleonice, me r'assure un peu, contre l'opinion d'Ismenie : Vous en direz ce qu'il vous plaira (luy dis-je pour la faire disputer) mais apres tout, vous ne me ferez point croire, qu'une petite estincelle soit plus in commode, que tous les rayons du Soleil, à la saison qu'il jaunit les bleds, et qu'il grille toutes les herbes. Pour moy, me dit Cleonice en riant, vous me ferez à la fin soupçonner que vous avez quelque espece d'affection incommode, à qui vous ne donnez pas le nom qui luy convient : et vous me persuaderez, luy dis-je, que vous n'avez que de l'estime pour Ligdamis, et point du tout d'amitié. J'aimerois encore mieux qu'il crûst ce que vous dites, adjousta-t'elle, que s'il pouvoit penser que l'en eusse une pour luy qui peust devenir amour. Je n'auray jamais assez bonne opinion de moy, reprit-il, ny assez mauvaise de 
<pb id="page_2554" n="V04-P470"/>vous, pour m'imaginer une pareille chose : ce n'est pas, adjousta-t'il en riant, que si la belle Cleonice devoit estre capable de cette espece d'affection, je ne desirasse que ce fust à mon advantage. Ha Ligdamis, s'escria-t'elle, ce souhait-là m'offence estrangement : si je souhaitois simplement, que vous me fissiez l'honneur de m'aimer d'une autre maniere que vous ne faites, reprit-il, je serois sans doute criminel, et je violerois les promenés que je vous ay faites : mais disant seulement, que si de necessite vous douiez aimer quelqu'un d'amour, je voudrois plustost que ce fust moy qu'un autre ; je ne pense pas vous offencer. Mais si vous ne m'aimez que de la façon dont je veux l'estre, respondit elle, pourquoy souhaitez vous ce que vous dites ? car n'est il pas vray qu'il n'y a rien au monde de plus ridicule ny de plus extravagant, que de voir une personne de mon Sexe, aimer sans estre aimée ? Enfin Ligdamis, luy dit-elle, je n'aime point que l'on face pour moy des suppositions bizarres comme celle-là. Mais (luy dis je en l'interrompant, et prenant plaisir à sa colere) dites nous un peu si vous estes de l'humeur de Ligdamis : et si en cas qu'il eust à devenir amoureux, vous aimeriez mieux que ce suit de vous que d'une autre ? En verité, me dit Cleonice, je pense que vous avez tous deux perdu la raison : Ligdamis en faisant un souhait fort injurieux pour moy, et vous en me faisant une demande fort bizarre. respondez y seule ment, luy dis-je, et je vous pardonneray les injures que vous me dites, Il vous est aisé de penser, repliqua-t'elle en rougissant, qu'il n'y a personne au monde de qui je ne souffrisse plustost qu'il fust amoureux que de moy ; Il n'y a pourtant personne au monde, interrompit-il, qui pust 
<pb id="page_2555" n="V04-P471"/>rendre cette foiblesse plus excusable que vous. Mais encore dites un peu Cleonice, luy dis-je, pour quoy vous parlez de cette sorte ? je parle ainsi, dit elle, et pour son interest, et pour le mien ; car il est certain que qui que ce fust qu'il pust aimer, il luy seroit tousjours moins impossible d'en estre aimé que de moy, qui me suis déterminée à n'aimer la mais rien. Joint que Ligdamis en aimant une autre, ne me donneroit qu'une simple marque de foiblesse ; mais en m'aimant il me feroit une injure, puisque nous avons conclu ensemble, que l'on ne peut aimer sans esperer ; et qu'il ne pourroit esperer sans me faire outrage. Mais vous, dit-elle à Ligdamis, qui avez eu la hardiesse de dire, que vous aimeriez mieux estre l'objet de ma foiblesse qu'aucun autre ; quelle bonne raison avez vous à en donner ? Quand je n'en aurois point de plus sorte, respondit-il, que celle de sçavoir que je ne la publierois pas ; et que je cache rois mieux que qui que ce fust, l'affection que vous auriez pour moy, ne la seroit-elle pas assez ? Quoy qu'il en soit, dit-elle à demy en colere, n'en parlons plus ; car insensiblement je voy que nous parlons plus souvent de cette passion, que si nous n'en estions pas ennemis déclarez. Le chagrin de Cleonice me fit rire aussi bien que Ligdamis : de sorte que pour la persecuter, nous continuasmes de luy faire cent questions bizarres, ou quelques fois elle respondoit en raillant, et quelques fois aussi en se faschant ; mais à la fin de la conversation, nous nous trouvasmes tous d'un mesme sentiment ; ainsi nous nous separasmes en amitié. Cependant Artelinde pensa desesperer de s'apercevoir que sa fourbe n'avoit pas aussi bien reüssi qu'elle l'avoit creu : mais comme elle 
<pb id="page_2556" n="V04-P472"/>estoit d'humeur à ne s'affliger pas longtemps, elle trouva sa consolation dans la multitude de ses Amants. Phocylide ne sçachant aussi par quelle voye troubler Ligdamis et Cleonice, ne s'y obstina pas davantage, et continua de vivre selon sa coûtume aussi bien qu'Hermodore. A quelque temps de là, l'illustre Cleandre fit donner le Gouverne ment du Chasteau d'Hermes au Pere de Ligdamis, de sorte qu'il falut qu'il allast à la Cour le remercier. Il prit donc congé de Cleonice, qui avoit beaucoup de joye du bien qui arrivoit à sa Mai son : mais en se separant d'elle, quoy que ce fust pour peu de jours, il se sentit plus triste qu'il n'avoit accoustumé d'estre quand il la quitoit, quoy qu'il s'en fust separé en des occasions moins agreables : car quand il alloit à la guerre, ses voyages estoient plus longs, et la cause en estoit plus fascheuse. Il ne fit pourtant pas une grande reflexion là dessus à l'heure mesme : et il fut à Sardis croyant tousjours estre Amy de Cleonice, ne soupçonnant seulement pas qu'il deust jamais estre son Amant. Comme Cleandre l'aimoit, il le retint aupres de luy plus qu'il ne pensoit : mais quoy que la Cour fust alors la plus belle du monde, comme vous le sçavez mieux que moy, il s'y ennuya estrangement ; et il sentit une si sorte impatience de revenir a Ephese, qu'en effet il y revint plustost que Cleandre ne le vouloit : mais il y revint avec tant de marques de joye sur le visage, que Cleonice, quand il la fut visiter, creut qu'il luy estoit encore, arrivé quelque nouveau bonheur ; quoy qu'il n'en eût effectivement point d'autre, que celuy de la revoir. Cependant Ligdamis se trouva fort surpris, de sentir que peu à peu sa tranquilité estoit troublée sans en voir de cause aparente : sa fortune 
<pb id="page_2557" n="V04-P473"/>estoit en meilleur estat qu'elle n'avoit jamais esté ; sa santé n'estoit point mauvaise ; il ne pouvoit pas estre mieux avec Cleonice qu'il y estoit ; et il ne luy manquoit rien pour estre heureux, que de se le croire comme il faisoit quelque temps auparavant. Sa raison luy disoit encore quelques fois qu'il l'estoit, mais il ne se le trouvoit pourtant plus, sans pouvoir dire ce qui l'en empeschoit. Quand il ne voyoit point Cleonice, il ne pouvoit durée ; quand il la voyoit il n'estoit pas encore tout à fait content ; il la regardoit davantage, et luy parloit moins ; et il devint enfin si inquiet, qu'il commença de soupçonner que ses sentimens estoient changez, et qu'il estoit amoureux. La premiere pensée qu'il en eut, excita un si grand trouble en son ame, qu'il fut quelque temps sans pouvoir raisonner sur ce qu'il sentoit : mais à la fin examinant son coeur, et comparant l'estat où il le trouvoit, à celuy où il estoit autrefois, il s'aperçeut qu'il n'en estoit plus le maistre, et que l'Amour en estoit vainqueur. Pour le mieux connoistre encore, il se demandoit à luy mesme ce qu'il vouloit ; et ce qu'il souhaitoit ? du costé de la For tune, disoit-il, je suis satisfait, parce que mon ambition est reglée : de celuy de Cleonice, j'ay sujet de l'estre : mais il n'avoit pas plustost dit cela, qu'il sentoit qu'il ne l'estoit pas : et par je ne sçay quels desirs inquiets, qui n'avoient pourtant point d'objet déterminé, il sentoit un trouble si grand en son coeur, qu'il ne pouvoit plus douter qu'il n'aimast, et qu'il n'aimast avec que violence. Il se souvint alors, qu'il y avoit plus de quinze jours qu'il n'avoit pu parler à propos contre l'amour : et que toutes les fois qu'il l'avoit voulu faire, il avoit senty quelque legere repugnance qu'il n'avoit pas 
<pb id="page_2558" n="V04-P474"/>accoustumé d'avoir. Apres s'estre donc bien observe, il connut avec certitude qu'il estoit amoureux. Il ne creut pourtant pas que le mal qu'il avoit fust incurable ; et il pensa au contraire qu'il n'auroit presques qu'à ne vouloir plus estre amoureux pour ne l'estre plus. Mais lors qu'il voulut consulter sa volonté, il trouva qu'il n'estoit mesme plus en termes de vouloir guerir : il ne laissa pas toutesfois de se resoudre à tascher de combatre sa passion ; et en effet durant quelques jours il fit tout ce qu'il put pour trouver des raisons qui la pussent vaincre ; mais ce fut inutilement. Voyant donc qu'il ne la pouvoit surmonter, il prit du moins la resolution de la cacher : tant parce qu'il avoit encore quelque honte de sa foiblesse, que parce qu'il n'ignoroit pas que dés que Cleonice s'en apercevroit, elle le mal-traiteroit et luy osteroit son amitié. Il y avoit mesme des moments, où il se damandoit encore s'il estoit bien vray qu'il suit amoureux ? quoy, disoit-il en luy mesme, cét insensible Ligdamis qui blasmoit l'amour avecques tant d'ardeur, a pû s'en laisser vaincre ! Ha, non non, je ne le sçaurois penser. Cependant, adjoustoit-il, je sens que mon coeur n'est plus à moy ; que mon ame est inquiete ; que l'amitié de Cleonice ne me satisfait plus ; que ce qui me contentoit m'afflige ; que j'ay des resveries sans sujet ; et que je ne puis trouver de repos, ny en l'absence de Cleonice, ny en sa presence. Quand je ne la voy point, je meurs d'impatience de la voir ; et je croy que dés que je la verray je seray heureux. Cependant je ne suis pas plustost aupres d'elle, que je trouve que la joye que j'ay de la voir, n'est pas une joye tranquile. Je voudrois luy dire ce que je ne luy dis point, et ce que je ne luy diray jamais : car le 
<pb id="page_2559" n="V04-P475"/>moyen, apres avoir tant dit de choses contre l'amour ; apres avoir lié amitié avec elle, parce que j'estois ennemy de cette passion, de luy aller dire que je l'aime ? ha, non non, je ne le sçaurois faire : mais, reprenoit-il, pourray-je bien m'en empescher ; et sera-t'il bien possible que je puisse vivre avec tant d'inquietude sans m'en pleindre ? Cependant Cleonice m'a engagé, si j'avois le malheur de devenir amoureux d'elle, de tascher de vaincre ma passion ; si je ne le pouvois, d'essayer du moins de la cacher ; et si je ne le pouvois encore, de cesser de la voir en me bannissant moy mesme de chez elle, j'ay desja esprouvé, adjoustoit-il, que cette premiere chose m'est impossible : et il s'en faut peu, que je ne sente desja que je ne pourray pas la seconde. Que je suis malheureux, poursuivoit Ligdamis ; car enfin tous les autres Amants quand ils commencent d'aimer, peuvent raisonnablement esperer que leurs pleintes seront escoutées : on ne leur deffend de parler de leur passion que lors qu'ils en parlent ; de sorte que quand ils n'auroient dit qu'une seule parole, ils sont tousjours asseurez que l'on sçait leur amour. Mais mon destin est bien plus bizarre, car on m'a deffendu de parler d'amour, devant que je fusse amoureux. Les autres, dis-je, en descouvrant leur affection, ne sont du moins pas en hazard de rien perdre ; et ils peuvent avoir autant de droit d'esperer, que de craindre. Mais pour moy, je suis presques assuré qu'en descouvrant la mienne, Cleonice m'ostera son amitié. Aussi bien, disoit-il un moment apres, ne sçaurois je plus me contenter de cette sorte d'affection : mais, reprenoit-il encore, je ne suis pas en pouvoir de luy en donner une antre : Ligdamis n'est pas pour Cleonice, ce que Cleonice est pour Ligdamis : 
<pb id="page_2560" n="V04-P476"/>toutesfois puis que mon coeur a pû changer, pourquoy le sien ne changeroit-il pas ? Esperons, esperons, disoit-il ; puis un instant apres abandonnant son ame à la crainte, il perdoit l'esperance, et peu s'en faloit qu'il ne perdist la raison. Cependant comme il ne pouvoit faire autre chose, il fit dessein de tascher de desguiser ses sentimens ; ne pouvant se resoudre ny à dire qu'il aimoit, ny à se priver de la veuë de Cleonice, suivant ce qu'il luy avoit promis. Il la voyoit donc comme à l'ordinaire, mais il la voyoit presques sans plaisir, par la contrainte où il vivoit : il vouloir la regarder sans attachement comme il faisoit autresfois, mais il luy estoit impossible : et il sentoit si bien que malgré luy, ses yeux trahissoient le secret de son coeur, qu'il en avoit un sensible despit. Il eust pourtant bien voulu qu'elle eust deviné ce qu'il avoit dans l'ame : de sorte qu'il en vint aux ter mes, qu'il cachoit avec beaucoup de soin ce qu'il mouroit d'envie qu'elle sçeust, et ce qu'il n'osoit pourtant luy dire. Comme Cleonice ne soupçonnoit rien de la verité, elle ne prenoit pas garde au commencement au changement qui estoit arrivé en Ligdamis : neantmoins il devint si inquiet et si resveur, qu'à la fin elle s'en aperçeut, et luy demanda ce qu'il avoit, avec une ingenuité qui luy fit bien connoistre, qu'elle ne sçavoit pas quelle en estoit la cause. De sorte que n'ayant pas la hardiesse de luy dire une verité si surprenante pour elle, il luy respondit que sa resverie estoit causée par une legere indisposition ; et par une de ces melancolies sans sujet, qui viennent de temperament : si bien que Cleonice le croyant, fit ce qu'elle pût pour le divertir : et par cent soins obligeans qu'elle eut de luy, elle serra si estoitement 
<pb id="page_2561" n="V04-P477"/>sans y penser les liens qui l'attachoient à son service, qu'il connut bien qu'il ne les pourroit jamais desnoüer. Je me souviens qu'en ce temps là, Artelinde fit plusieurs choses qui nous donnerent un ample sujet de parler contre l'amour : car Madame, un de ses Amants s'en allant à un voyage, et laissant aupres d'elle un frere qu'il avoit pour donner ses Lettres à Artelinde, et pour prendre ses responces ; elle fit son Captif de celuy qui ne pensoit estre qu'Agent, et favorisa mesme bien plus le Confident, que celuy pour qui il agissoit. Phocylide de son costé, ne nous donna pas moins de sujet de conversation, en persuadant en mesme temps comme il fit à deux ennemies mortelles qu'il les aimoit, faisant croire à chacune separément, qu'il se mocquoit de celle qu'elle haïssoit. Ces deux nouvelles avantures nous ayant esté racontées en un mesme jour, Cleonice, Ligdamis, et moy estant ensemble ; Cleonice se mit suivant sa coustume à exagerer les bizarres effets de l'amour : Ligdamis apres avoir esté quelque temps sans parler, luy dit qu'elle confondoit les choses : puis qu'il estoit vray que ces especes d'extravagances, estoient plustost causées par la folie de ceux qui les faisoient que par l'amour, qui effectivement n'avoit point de place en leur ame : car enfin, dit-il, Artelinde et Phocylide n'aiment point. S'il n'y avoit pourtant point d'amour au monde, reprit Cleonice, ils ne feroient rien de ce qu'ils font : mais Ligdamis, luy dit-elle en riant, d'où vient que vous voulez oster à l'amour, toutes les folies d'Artelinde, et toutes celles de Phocylide ? C'est, repliqua-t'il froide ment, que j'ay tant d'autres choses à luy reprocher, que je n'ay pas voulu l'accuser avec injustice. 
<pb id="page_2562" n="V04-P478"/>Pour moy, reprit-elle, je ne suis pas si indulgente que vous : car si je pouvois je l'accuserois de tous les maux qui sont au monde. Vous voudriez donc bien, luy dit-il, sçavoir du moins tous ceux qu'il a faits, pour les luy reprocher ? il n'en faut pas douter, repliqua-t'elle : et s'il m'avoit fait perdre la raison, reprit-il, seriez-vous aussi bien aise de l'aprendre ? Nullement, dit-elle, car je vous aime encore plus, que je ne haïs l'amour : c'est pourquoy je puis vous asseurer que j'en aurois une douleur bien sensible : mais je suis si asseurée de vostre sagesse, que je ne crains pas que cette disgrace m'arrive. On dit pourtant, repris-je, qu'il faut aimer une fois en sa vie : je ne pense pas que cette regle soit generale, repliqua Cleonice : et je pense mesme estre en seureté, adjousta-t'elle en riant, car enfin Ligdamis connoist tout ce qu'il y a de beau à Ephese ; toutes nos beautez naissantes n'effaceront à mon advis jamais celles qui brillent aujourd'huy ; ainsi pourveu que les voyages qu'il fait à Sardis, ne l'expoterst point à ce danger, il possedera tousjours mon amitié, et par consequent il ne sera jamais amoureux. Je vous pro mets, luy dit-il, que les Belles de Sardis ne m'empescheront point d'estre aimé de vous : mais vous ne dites rien de celles d'Ephese, reprit-elle en riant encore ; Puis que vous ne les craignez pas, repliqua-t'il en rougissant, il n'est pas necessaire que je vous en parle. Cleonice ayant pris garde au changement de visage de Ligdamis, se mit à luy en faire la guerre ; et tout en raillant, elle se mit aussi à luy repasser toutes les conditions de leur amitié. Souvenez-vous, luy dit-elle, que je ne vous ay promis mon affection, que tant que vous ne serez point amoureux ; et que de vostre 
<pb id="page_2563" n="V04-P479"/>costé vous m'avez promis, que si vous le deveniez, vous m'en advertiriez à l'heure mesme. Je ne sçay, Madame (reprit-il avec un sous rire un peu forcé) si vous fistes cette regle generale ; et je ne me souviens pas bien, ce que vous me dites que je fisse, en cas que je le devinsse de vous. Quoy que cela ne soit pas fort necessaire à redire, repli qua t'elle, je ne veux pas laisser de vous faire souvenir, que je vous dis que je ne voudrois pas que vous me le dissiez ; que je voudrois que vous fissiez ce que vous pourriez pour vaincre cette passion ; que si vous ne le pouviez, il la faudroit ca cher : et que si vous ne le pouviez encore, il faudroit vous cacher vous mesme, et ne me voir jamais. Depuis cela, Madame, reprit-il, vous n'avez donc pas changé de sentimens ? nullement, repliqua-t'elle, mais Ligdamis vous ne serez sans doute pas en peine de m'obeïr de cette sorte : et pourveu que quelque autre ne vous enchaine pas, vous serez tousjours libre, et je seray tousjours vostre Amie. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que depuis quelques jours que je vous voy si resveur, et, si melancolique, vous ne me fassiez la plus grande frayeur du monde : car je m'imagine tousjours, dés que vous vous approchez de moy, que vous me venez descouvrir vostre foiblesse : et me dire que vous estes amoureux, ou d'Artelinde, ou de quel que autre. Ligdamis rougit à ce discours, et comme je luy en demanday la cause, il me dit que c'estoit la coustume de ceux que l'on soupçonnoit avec injustice, d'avoir de la confusion, Voila donc, Madame, comment cette conversation te passa, qui redoubla encore tous les maux de Ligdamis : et ils devinrent en effet si insuportables, qu'il ne les pouvoit plus souffrir. Il 
<pb id="page_2564" n="V04-P480"/>fut tenté cent et cent fois, de dire qu'il aimoit : et cent et cent fois aussi, le respect luy ferma la bouche. Il se resolut donc de descouvrir son amour à Cleonice en luy obeïssant, c'est à dire en cessant de la voir, s'imaginant qu'il ne pouvoit trouver une voye plus seure de luy faire connoistre sa passion sans l'irriter. Cette declaration d'amour estoit pourtant bien difficile à faire de cette sorte ; mais luy estant impossible de parler, il falut avoir recours au silence : encore s'estimoit-il bien heureux dans son malheur, de ce qu'il esperoit qu'il seroit entendu. Apres avoir donc fait une longue visite à Cleonice, sans avoir pu luy parler un moment en particulier, parce qu'il y avoit eu beaucoup de monde chez elle ce jour là : comme il vint à sortir avec la compagnie qui se separa presques en un mesme instant, ne vous verray-je point demain ? luy dit-t'elle : non Madame, repliqu'a-t'il : et pourquoy (luy demanda Cleonice sans y entendre de finesse) me priverez-vous de cét honneur ? C'est parce (respondit-il en sortant, et n'osant presques la regarder) que je suis resolu de vous obeïr. Cleonice r'appellant alors dans sa memoire tout ce qu'elle avoit dit ce jour là à Ligdamis ; ne se souvint point qu'elle luy eust donné aucune commission pour le lendemain : elle creut pourtant qu'il faloit que sa memoire la trompast : et elle ne soupçonna point du tout la verité. Le jour suivant elle me demanda si je n'avois point veu Ligdamis ? et le demanda encore à plusieurs personnes, qui luy dirent que non aussi bien que moy. Et en effet il n'avoit point sorty de chez luy, où il attendoit avec autant de crainte que d'impatience, que Cleonice luy donnast quelques marques de l'avoir entendu. Il m'a dit depuis que 
<pb id="page_2565" n="V04-P481"/>jamais il n'a tant souffert qu'il souffrit en cette occasion : car, disoit-il, si elle ne m'entend point, je me prive inutilement du plaisir de la voir ; et si elle m'entend, j'excite peut - estre la colere dans son coeur, je destruis l'estime qu'elle a pour moy ; et peut-estre encore que sans me faire mesme la grace de me vouloir donner quelques marques de son indignation, elle me laissera dans mon exil. Il n'estoit pourtant pas exposé à ce malheur : car il est certain que Cleonice ne soupçonnoit rien de sa passion. Le premier jour se passa donc de cét te sorte : le second elle s'estonna un peu davantage : et le troisiesme l'estant allée voir, mais, me dit-elle, qu'avons nous fait à Ligdamis ; et que peut-il faire, que nous ne le voyons point, et que mesme personne ne le voit ? je dirois qu'il seroit malade, repris-je, si ce n'estoit que j'ay veu ce matin sa Soeur au Temple, qui m'a dit qu'il ne l'est pas, mais qu'il est fort melancholique. Je ne puis donc pas deviner ce qu'il a, reprit-elle, et il faut attendre qu'il soit d'humeur à me le venir dire. Le lendemain, qui estoit un jour consacré à Diane, nous fusmes au Temple ensemble Cleonice et moy : en y entrant : je vy Ligdamis à un coing, que je monstray à Cleonice : mais à peine eut-il rencontré ses yeux, qu'apres l'avoir salüée, il sortit du Temple, ce qui nous surprit estrangement : car il avoit accoustumé, quand il y trouvoit Cleonice, de regler sa devotion sur la tienne, et de n'en sortit qu'avec elle. Le jour suivant, y estant encore allées ensemble, nous le trouvasmes qui en revenoit : mais comme Artelinde et trois ou quatre au tres nous joignirent, Cleonice ne put presques luy rien dire, lors qu'il fut contraint de passer aupres de nous. Neantmoins, comme il passa de son 
<pb id="page_2566" n="V04-P482"/>costé, elle se pancha un peu vers luy : et luy adressant la parole fort obligeamment ; de grace Ligdamis, luy dit elle, aprenez moy un peu ce que vous faites. Je vous obeïs Madame (luy repliqua t'il tout bas enrougissant) et sans tarder davantage il s'en alla : et laissa Cleonice si estonnée, qu'elle ne sçavoit que penser. Dés qu'elle fut retournée chez elle, elle prit la resolution de s'esclaircir de ce que Ligdamis vouloit dire : de sorte qu'elle luy escrivit en ces termes.
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<q>CLEONICE A LIGDAMIS</q>
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<q>Comme je n'ay jamais pû me souvenir que je vous aye fait aucune priere qui me deust priver du plaisir de vous voir, faites-moy la grace de m'escrire ce que j'en dois croire : afin que si cela est, je me reproche à moy mesme mon peu de memoire : et que je vous sçache gré de vostre obeïssance.</q>
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<q>CLEONICE.</q>Apres avoir escrit ce Billet, elle l'envoya à Ligdamis, par un je une esclave qu'elle aimoit beaucoup : 
<pb id="page_2567" n="V04-P483"/>et qui fut à l'heure mesme s'acquiter de sa commission. Je vous laisse à juger quel trouble fut celuy de Ligdamis, et quelle incertitude fut la sienne : il commença vingt fois de respondre à ce Billet, et vingt fois il effaça ce qu'il avoit escrit. tantost il trouvoit qu'il en disoit trop : un moment apres qu'il en disoit trop peu : mais enfin se déterminant par necessité, il y respondit de cette sorte, si ma memoire ne me trompe.
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<q>LIGDAMIS A CLEONICE.</q>
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<q>Plûst aux Dieux, Madame, qu'en vous faisant souvenir du commande ment que vous m'avez fait de ne vous voir plus, je pusse esperer que mon obeïssance me fera obtenir le pardon du crime qui l'a precedée. Mais comme cela n'est pas, je n'auray jamais la hardiesse de vous dire, ce que j'ay la temerité de penser : si vous avez la bonté de me le permettre, ou plustost de me l'ordonner encore une fois.</q>
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<div2 id="page_CYRUS040305" type="sequence" n="Histoire de Ligdamis et Cleonice : amour et bannissement">
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<q>LIGDAMIS.</q>
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Apres avoir escrit ce Billet, et l'avoir leu et releu, 
<pb id="page_2568" n="V04-P484"/>Ligdamis le donna à l'esclave qui luy avoir aporté celuy de Cleonice : luy ordonnant de le rendre en main propre à sa Maistresse, et de ne le laisser voir qu'à elle. En fuite de cela, il demeura dans une inquietude qu'il n'a jamais pu m'exprimer, qu'en me disant qu'il luy estoit impossible de me la despeindre. Cependant le hazard fit, qu'estant arrivé chez Cleonice, un moment apres qu'elle eut envoyé chez Ligdamis, je me trou nay auprés d'elle lors qu'elle receut la responce. Dés que l'esclave qui la luy aporta parut, elle s'avanca vers luy, pour prendre ce que Ligdamis luy escrivoit ; et s'en revenant vers moy, apres l'avoir renvoyé ; voyons un peu, me dit elle, s'il est vray que j'aye perdu la memoire : et s'il est possible que j'aye prié Ligdamis de ne me voir plus sans qu'il m'en souvienne. Apres cela elle se mit à lire ce Billet tout haut mais dés les premieres lignes je la vy rougir : la voix mesme luy changea : et elle en prononça les dernieres paroles si peu distinctement, que je ne les entendis pas. De sorte que prenant ce Billet à mon tour, et le lisant haut aussi bien que Cleonice ; vostre curiosité est-elle satisfaite ? (luy dis-je apres avoir achevé de lire) nullement, repliqua-t'elle, car je ne voy pas encore bien precisément si Ligdamis raille, ou si Ligdamis a perdu la raison. Je ne comprends que trop presentement, adjousta-t'elle, que ce commandement qu'il dit que je luy ay fait, est fondé sur ce qu'il me demanda un jour en vostre presence, ce qu'il faudroit qu'il fist, s'il devenoit amoureux de moy ? et je m'aperçoy enfin, qu'il me veut faire croire qu'il l'est devenu. J'advoüe, luy dis je, que cette declaration d'amour, est la plus respectueuse qui sera jamais faite, et la plus particuliere : 
<pb id="page_2569" n="V04-P485"/>me preservent les Dieux, dit-elle, de croire que Ligdamis soit amoureux de moy : non Ismenie, je ne le croy point du tout : et je me repens du simple soupçon que j'en ay eu. C'est sans doute, adjousta-t'elle, qu'il s'est trouvé d'humeur à se vouloir divertir : et qu'il se veut vanger de l'inquietude que je luy donnay, quand je l'accusay d'estre amoureux d'Artelinde. Tousjous faut-il advoüer, luy dis je, que quand il seroit amoureux effectivement, il ne pourroit pas agir avec plus de respect ny plus galamment : s'il l'estoit, repliqua t'elle, il n'agiroit sans doute pas ainsi : car je croy que les Amants perdent la raison, dés qu'ils commencent de l'estre. J'ay pourtant oüy dire, repris-je, qu'il y a des gens à qui l'amour donne de l'esprit : je pense en effet, dit elle, que comme il renverse toutes choses, il peut estre qu'il en donne quelques fois à ceux qui n'en ont point : mais je croy aussi par la mesme raison, qu'il le fait perdre à ceux qui en ont. C'est pourquoy je me confirme en l'opinion que j'ay, que Ligdamis s'est voulu divertir : n'estant pas croyable qu'il eust pu conserver tant de juge ment, en une occasion ou tout le monde n'en a point. Apres tout, luy dis-je, il a trouvé l'invention de vous faire lire une declaration d'amour sans colere : je l'advoüe, dit elle, mais c'est parce que je ne croy pas qu'il pense ce qu'il me veut faire penser. J'ay mesme tant de peur, adjousta t'elle en riant, qu'il n'aille s'imaginer que je prenne cela serieuse ment, et que je ne luy donne lieu de me railler toute sa vie ; que je m'en vay l'envoyer prier de venir icy toute à l'heure : afin que je luy fasse voir d'a bord par le bon accueil que je luy feray, que je ne me suis pas laissée tromper. Mais, luy dis je, si vous vous trompiez en effet, qu'en diriez vous ? je dirois, 
<pb id="page_2570" n="V04-P486"/>repliqua t'elle, que je serois la plus malheureuse personne de la terre. J'ay pourtant tort, poursuivit Cleonice, de m'amuser à vous respondre comme je fais : car enfin, Ismenie, ay-je d'autres yeux que je n'avois lors que Ligdamis devint de mes Amis ? suis-je plus charmante ; ay-je plus d'esprit ; et que m'est il arrivé, qui m'ait rendue plus redoutable pour luy : Non non, adjousta t'elle encore, l'esprit de Ligdamis est libre : et si libre que vous voyez bien qu'il a mieux inventé une declaration d'amour, que tous les Amants d'Artelinde n'ont jamais pû faire. Mais d'où vient, luy dis-je, que vous avez rougy en lisant son Billet, et que vous aviez ; la voix si foible et si basse, qu'à peine vous entendiez vous vous mesme ? C'est, repliqua t'elle, que tout ce qui porte le Caractere de galanterie m'effraye d'abord : mais un moment apres je me suis remise. Cependant, adjousta t'elle, vous me faites perdre un temps qui me doit estre fort cher : car il me semble que je voy Ligdamis qui a un plaisir extréme, de s'imaginer qu'il m'a pû mettre en colere. Apres cela, sans vouloir plus m'escouter, elle apella une de ses Femmes : à qui elle ordonna de faire venir ce je une esclave, qui avoit desja esté chez Ligdamis. Quand il fut venu, elle luy commanda d'y retourner ; de luy faire un compliment de sa part ; et de luy dire qu'elle le prioit de venir à l'heure mesme la trouver. Si par hazard, luy dit elle encore, il te demande avec qui je suis, tu luy nommeras Ismenie : et s'il s'informe aussi si je suis gaye ou melancolique, tu luy diras la verité, qui est que je ne suis. pas triste. Cleonice avoit toutes ces precautions, parce qu'elle sçavoit bien que Ligdamis estoit accoustumé à demander cent choses à ce jeune Esclave qui avoit assez d'esprit : et la raison pourquoy 
<pb id="page_2571" n="V04-P487"/>elle vouloit qu'il parlast de cette sorte, estoit afin que Ligdamis connust par là, que son Billet n'avoit pas esté receu comme une chose escrite serieusement : tant il est vray qu'elle avoit peur que Ligdamis ne la soupçonnast un moment, de croire qu'il estoit amoureux d'elle. La chose n'alla pourtant pas ainsi, comme je m'en vay vous le dire : Ce jeune esclave estant donc allé chez Ligdamis, il ne le vit pas plustost, qu'il creut qu'il luy aportoit son arrest de mort, signé de la main de Cleonice : et il se preparoit desja à lire des reproches et des injures, lors que voyant cét esclave de plus prés, il le vit avec un air enjoüé comme à son ordinaire, qui luy faisoit un Compliment tres civil, et qu'il luy ordonnoit d'aller trouver Cleonice. Ligdamis fort surpris de ce qu'il entendoit, demanda à cét esclave si elle avoit leu sa Lettre ? et il luy respondit qu'il croyoit qu'elle l'avoit leuë plus d'une fois : car, luy dit il, elle en a bien eu le loisir depuis que je l'ay laissée seule avec Ismenie : et quand on m'a rapellé, elle la tenoit encore. En suite Ligdamis ne manqua pas, feignant de s'informer de la santé de sa Maistresse, de luy demander si elle estoit gaye ou triste ? si bien que l'esclave respondant suivant l'intention de Cleonice, Ligdamis demeura si surpris, qu'il ne pouvoit que penser. Il dit donc à l'esclave qu'il viendroit bien tost nous trouver, mais il ne tint pas sa parole : estant certain qu'il fut plus d'une heure à raisonner sur le message qu'il venoit de recevoir, et sur la joye de Cleonice, auparavant que de pouvoir sortir de chez luy. Que dois je penser ? disoit il ; Cleonice m'a t'elle entendu, ou ne m'entend elle point ? seroit il possible que l'amour en blessant mon coeur eust touché 
<pb id="page_2572" n="V04-P488"/>le sien ; ou seroit il possible encore qu'elle ne comprist pas ce que je luy ay voulu dire ? Cependant il y a grande aparence qu'il faut que la chose soit ainsi : mais, reprenoit il, Cleonice a tant d'esprit ; et elle m'a tant de fois dit, qu'elle vouloit que je ne la visse plus, s'il arrivoit que je devinsse amoureux d'elle, et que je ne pusse ny vaincre ny desguiser ma passion ; qu'il n'est pas croyable qu'elle en ait perdu la memoire. Elle sçait donc ce que je veux qu'elle sçache : et elle le sçait sans en avoir de la colere, puis qu'elle m'ordonne de l'aller trouver. Allons y donc : mais allons y avec esperance. Toutesfois, adjoustoit il, je pense qu'il est plus raisonnable de craindre : car enfin le moyen de concevoir, que cette puissante adversion que Cleonice a tousjours euë pour l'amour, se soit changée en un moment ? Mais puis que je suis changé, reprenoit il, pourquoy ne peut elle pas changer aussi bien que moy ? La raison n'est pourtant pas esgale entre nous, adjoustoit il un moment apres ; et il est bien moins estrange, que la beauté, l'esprit, et le merite de Cleonice, m'ayent fait changer de resolution ; que si elle venoit à changer la tendresse de son amitié, en une affection un peu plus passionnée. Apres tout, disoit-il encore, s'il ne faut qu'ai mer pour estre aimé, j'ay tout ce qu'il faut pour l'estre de Cleonice : puis qu'il est vray que je l'ai me, plus que personne n'a jamais aimé. Esperons donc, esperons : et allons recevoir nostre arrest de grace, de la seule personne qui nous la peut faire. Apres cela, Ligdamis s'estant fortement déterminé, vint chez Cleonice : qui ne le vit pas plustost, qu'elle se mit à rire, afin de luy faire voir qu'il ne l'avoit pas trompée, et que sa 
<pb id="page_2573" n="V04-P489"/>fourbe avoit mal reüssi. Mais Madame, la joye de Cleonice ne fut pas contagieuse pour Ligdamis : au contraire, connoissant par l'air enjoüé de son visage, qu'elle ne l'avoit pas entendu comme il vouloit l'estre ; il nous parut si serieux et si interdit, qu'on ne peut pas l'estre davantage. Neantmoins Cleonice ne laissa pas de prendre la parole, suivant son premier dessein ; et de luy faire la guerre, de ne l'avoir pu tromper. Mais comme Ligdamis alloit respondre, et que j'allois me joindre à Cleonice pour le tourmenter, on me vint querir pour une affaire qui m'apelloit de necessité chez moy : de sorte que je les quittay tous deux, et les laissay fort embarrassez. J'ay pourtant sçeu bien exactement ce qu'ils se dirent, car ils me le raconterent separément dés le soir mesme : je ne fus donc pas plustost partie, que Cleonice continuant de railler, tout à bon Ligdamis, luy dit-elle, je trouve cela fort honteux pour vous, que vous ayez pû imaginer une declaration d'amour aussi galante comme est celle que vous avez inventée pour vous divertir : et je trouve mesme fort mauvais, que vous ayez pû croire que je pusse prendre la chose serieusement. Pour moy, adjousta-t'elle, je pense que vous avez eu quelque curiosité de voir ce que la colere fait en mon esprit : mais, Ligdamis, j'ay esté plus fine que vous, puisque j'ay fort bien connu que c'estoit une raillerie. Plust aux Dieux Madame, luy dit-il, que ce que vous dites fust vray : serieusement Ligdamis, interrompit Cleonice, je ne sçaurois souffrir que vous parliez comme vous faites : sincere ment Madame, luy dit-il, je ne puis parler autre ment, si je ne dis un mensonge. Cleonice regardant alors Ligdamis, et voyant en effet sur son 
<pb id="page_2574" n="V04-P490"/>visage un trouble qui luy faisoit voir qu'il ne men toit pas, en fut si surprise et si irritée, qu'elle fut un moment sans pouvoir parler. De sorte que Ligdamis prenant la parole, Madame, luy dit il, ne me condamnez pas s'il vous plaist sans m en tendre : Vous sçavez bien, luy dit elle, que cela n'est pas de nos conditions : et que je ne dois plus rien escouter, dés que vous vous serez rendu indigne de mon amitié, par une foiblesse dont je ne vous croyois pas capable, et dont je ne veux pas mesme encore vous accuser. Cependant comme je croy que vous avez perdu la raison par quelque autre accident, allez Ligdamis attendre chez vous qu'elle vous revienne : et ne me voyez point que cela ne soit. Au nom de nostre amitié, Madame, luy dit-il, ne me bannissez pas si cruellement : cette conjuration peut tout obtenir de moy, repliqua Cleonice, si vostre amitié subsiste encore ; mais si cela n'est pas, elle est inutile, et je vous dois tout refuser. Je vous proteste Madame, luy dit-il, que je n'ay aucun sentiment dans le coeur qui vous doive offencer : et s'il y a quelque changement dans mon ame, il n'est desavantageux que pour moy. Je suis plus inquiet et plus malheureux que je n'estois, je l'avouë : mais pour ce qui vous regarde, Madame, la difference que j'y voy, c'est que je vous respecte beaucoup plus que je ne faisois ; que je vous crains davantage, et que je vous aime avec plus d'ardeur. Enfin divine Cleonice, tout le changement qu'il y a, c'est que je vous aimois autre fois, et que je vous adore presentement. Durant que Ligdamis parloit ainsi, Cleonice le regardoit, avec une froideur capable de le mettre au desespoir : puis tout d'un coup prenant la parole 
<pb id="page_2575" n="V04-P491"/>cessez Ligdamis, luy dit-elle, de commettre crime sur crime : contentez vous de perdre mon amitié, et ne me forcez pas à vous haïr. Seroit-il juste Madame, luy dit-il, de me haïr seulement parce que je vous aime trop ? au reste ne pensez pas que je ne vous aye point resisté : je vous ay obeï ponctuellement ; j'ay combatu ma passion autant que je l'ay pû : apres, voyant que je ne la pouvois vaincre, j'ay voulu du moins la cacher : mais sentant bien que je ne le pourrois pas, j'ay voulu me bannir moy mesme. Que ne cherchiez vous un pretexte pour le faire, luy dit-elle, sans m'a prendre vostre folie ? Quoy Madame, luy dit-il, vous eussiez voulu m'avoir osté la liberté et la, raison ; avoir mis le trouble en mon ame ; changé toutes mes inclinations, et destruit tout le repos de ma vie ; et vous eussiez voulu, dis-je, ignorer tousjours le mal que vous m'avez causé, et me priver mesme de la consolation d'esperer que vous me sçaurez quelque gré de l'obeïssance que je vous rends ! Obeïssez moy donc, luy dit elle, en ne me voyant jamais. Ligdamis voulut encore luy dire quelque chose, mais elle ne le voulut pas escouter : et voyant qu'il ne pouvoit se resoudre à sortir de sa Chambre, elle en sortit la premiere, et le contraignit d'en sortir aussi. Je vous laisse à penser, Madame, quelle douleur fut la sienne : il est vray que celle de Cleonice ne fut guere moindre, bien que ce fust par des sentimens differends : car si Ligdamis estoit affligé, parce qu'il craignoit de ne pouvoir fléchir Cleonice par sa perseverance, Cleonice l'estoit, parce qu'elle estoit au desespoir, de croire qu'elle estoit obligée de rompre avec Ligdamis, et de se priver de l'amitié d'une personne qui luy estoit si chere. 
<pb id="page_2576" n="V04-P492"/>Ne pouvant donc renfermer toute sa douleur dans son ame, elle m'envoya prier que je la visse, et je fus en effet la trouver vers le soir : dés qu'elle me vit, ma chere Ismenie, me dit-elle, ne suis-je pas bien malheureuse, et ne faut-il pas advoüer que j'ay bien de la bonté de ne vous haïr pas, de m'avoir donné la connoissance de Ligdamis ? Quoy, luy dis-je, depuis que je vous ay laissez ensemble vous avez eu querelle ! ouy, me respondit Cleonice, et si grande que vous ne pourrez jamais nous accorder. Alors elle me raconta tout ce qu'ils s'estoient dit : mais avec des sentimens si differents et si contraires, qu'il estoit aisé de voir qu'elle souffroit beaucoup. Car je voyois clairement qu'elle avoit une amitié tres sorte pour Ligdamis : et je voyois pourtant que elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit, pour prendre la resolution de ne le voir jamais. Il me semble, luy dis-je l'entendant parler ainsi, que vous allez un peu bien viste : ne songez vous point, adjoustay je, que si vous rompez brusquement avecque luy, tout le monde en cherchera la cause ? Mais ne songez vous point vous mesme, in terrompit-elle, que si je n'y rompois pas, Ligda mis pourroit penser que sa pretenduë passion ne me desplairoit point ? Ce dernier mal, luy dis-je, n'a pas de si facheuses consequences que l'autre : je les trouve bien plus dangereuses, dit-elle ; mais, luy dis-je encore en riant, si Ligdamis s'est deffendu, et qu'il vous aime malgré luy, que voulez vous qu'il y face ? je veux qu'il ne me voye plus, me repliqua-t'elle, et je le veux si determinement, que quand je sentirois que mon coeur ne seroit pas d'accord avec ma volonté, je ne laisserois pas de le vouloir encore. Enfin Madame, je ne 
<pb id="page_2577" n="V04-P493"/>pus rien obtenir de Cleonice, et je m'en retour nay persuadée qu'il faudroit absolument que Ligdamis ne la vist jamais. En r'entrant dans ma Chambre, je trouvay ce malheureux Amant qui m'y attendoit, et qui venoit me demander assistance : je luy dis ingenument que Cleonice estoit fort irritée : neantmoins je ne voulus pas precisément luy dire tout ce que j'en croyois, parce que je le vy trop affligé. Mais, luy dis-je, Ligdamis, dequoy vous estes vous advisé d'aller devenir amoureux, et de Cleonice encore ? Et de qui donc, me dit-il brusquement, l'eussay-je pû estre, puis que j'avois à le devenir, si ce n'estoit de la personne du monde la plus accomplie ? Sçachant son humeur, repliquay-je, il me semble que vous n'y deviez pas songer : ha Ismenie, me dit-il, que je suis devenu sçavant en amour en peu de jours, et que vous y estes ignorante ! j'eusse sans doute parlé comme vous faites, il y a quelque temps : mais aujourd'huy je connois par mon experience, que l'amour est une chose plus sorte que la raison, et que rien ne le sçauroit vaincre. Ainsi puis que ce n'est pas un sentiment volontaire, il y a beaucoup d'injustice à vouloir condamner ceux qui en sont capables. Vous avez donc fait bien des injustices, luy dis-je en riant : je l'advoüe, me repliqua-t'il, mais aussi en suis-je rigoureusement puny. Cependant il ne laisse pas d'estre équitable de pleindre du moins les Amants malheureux, lors qu'on ne les veut pas soulager autrement : et c'est Ismenie toute la grace que je demande à Cleonice. Elle m'a fait autrefois l'honneur de me dire, que si je devenois amoureux, pourveu que ce ne suit point d'elle, qu'elle vouloit bien que je luy descouvrisse 
<pb id="page_2578" n="V04-P494"/>ma foiblesse, afin qu'elle m'assistast de ses conseils, et qu'elle fist ce qu'elle pourroit pour me guerir du mal qui me tourmenteroit : obtenez donc seulement de sa bonté, qu'elle ne face point cette exception : faites qu'elle souffre que je luy die une fois l'estat où elle a mis mon ame, comme si ce n'estoit point elle de qui je fusse amoureux : et je luy promettray de suivre ses advis, et d'essayer tous les remedes qu'elle me conseillera pour ma guerison. Si j'estois amoureux d'une autre, elle ne seroit pas si obligée qu'elle est à soulager mes maux : agissez donc Ismenie aupres de cette admirable personne, et disposez la à vouloir seulement estre la confidente de la passion que j'ay pour elle. Je n'aurois jamais fait. Madame, si je vous redisois tout ce que Ligdamis me dit : car je ne pense pas que l'amour ait jamais inspiré de sentimens plus delicats ny plus respectueux que ceux qu'il avoit. Aussi me fit il pitié ; et de telle sorte, que je luy promis que du moins je ferois ce que je pourrois pour obliger Cleonice à ne le haïr pas. Je trouvay pourtant beaucoup de dif ficulté à obtenir d'elle qu'il la revist : car durant plusieurs jours elle me dit determinément, qu'elle ne le vouloit plus voir. Mais comme à travers toute sa colere, je m'apercevois qu'elle ne pouvoit venir à bout de se deffaire de l'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis : je m'advisay de ne l'en presser plus, et de ne luy en parler mesme plus, pour voir comment elle agiroit, et ce que cette amitié toute seule seroit dans son ame. Pendant ce la Ligdamis ne voyoit personne : et feignant de se trouver mal, pour avoir un pretexte de ne sortir gueres, il menoit la plus malheureuse vie du monde. Car quand il se souvenoit combien 
<pb id="page_2579" n="V04-P495"/>il estoit heureux, lors qu'il n'avoit que de l'amitié pour Cleonice ; et combien il estoit infortuné, seulement parce qu'il avoit de l'amour pour elle ; il souffroit des maux incroyables : principalement voyant que je ne luy en oyois rien dire. Quatre ou cinq jours se passerent de cette sorte, durant lesquels j'apportay soin à ne le nommer pas seule ment devant Cleonice : et durant lesquels je la voyois fort melancolique. Toutes les fois que nous estions seules, je connoissois dans ses yeux qu'elle attendoit que je luy parlasse de Ligdamis : et il y eut mesme quelques instants, où il me sembla qu'elle le desiroit. Neantmoins je demeuray ferme dans ma resolution, et je ne luy en dis pas une parole : diverses personnes, en ma presence, luy demanderent si elle ne sçavoit point ce qui causoit la retraite de Ligdamis ? Artelinde mesme luy en parla ; Phocylide luy en dit aussi quelque chose, et il ne fut pas jusques à Hermodore, qui ne taschast de sçavoir d'elle, d'où venoit qu'il ne la voyoit plus. Quelques autres luy disoient qu'il estoit malade, d'autres encore qu'il estoit seule ment affligé ; et tous ensemble concluoient qu'il mourroit bien tost, si les maux de son corps ou de son esprit ne diminuoient. Apres que toute cette compagnie fut partie, qui avoit tant parlé de Ligdamis à Cleonice, elle se tourna vers moy : et me regardant avec un peu de chagrin sur le visage ; le destin de Ligdamis est bien bizarre, dit-elle, car tous les gens qui ne l'aiment point m'en parlent, et vous qui l'aimez tant ne m'en parlez pas. Il est vray, luy dis-je, mais c'est que je vous aime encore plus que je ne l'aime : et que la crainte de vous fascher m'impose silence. Je vous suis bien obligée de ce sentiment là, repliqua t'elle : 
<pb id="page_2580" n="V04-P496"/>mais je vous la serois encore infiniment, si vous pouviez remettre la raison dans l'ame de Ligdamis, pour qui j'ay eu assez d'estime et allez d'amitié, pour souhaiter de le voir aussi raisonnable qu'il l'estoit autrefois. C'est à vous, luy dis-je, à faire ce miracle : et alors je luy apris que Ligdamis m'avoit demande pour toute grace, qu'elle voulust agir avecque luy comme elle luy avoit promis de faire, s'il eust esté amoureux d'une autre. Au commencement Cleonice rejetta cette proposition : mais à la fin croyant peut estre qu'elle pourroit persuader par raison à Ligdamis de n'avoir plus d'amour pour elle, apres une longue resistance elle me promit qu'elle je verroit une fois en particulier ; pour adviser de quels remedes il se pourroit servir, pour guerir du mal qu'il avoit. Dés que je me fus separée de Cleonice, j'envoyay querir Ligdamis, qui receut avec une joye in croyable, la nouvelle que je luy donnay qu'il la verroit : mais, luy dis-je, ce ne sera que pour vous conseiller de n'avoir plus d'amour pour elle. N'importe, me dit-il, pourquoy que ce soit que je la voye : puis que je la verray il suffit : et je ne puis manquer d'en estre soulagé. Il se trouva mesme qu'il n'attendit pas longtemps ce plaisir là : parce que le lendemain Stenobée estant allé faire des visites où Cleonice n'alla pas, j'en advertis Ligdamis. Il me fut pourtant impossible de me trouver à cette entre-veuë, dont il me vint rendre conte le jour fumant. Dés qu'il fut auprés de Cleonice, auparavant qu'il pûst parler elle prit la parole : et le regardant avec un serieux sur le visage, capable de chasser l'esperance de son coeur, quand il en eust esté tout remply : Ligdamis, luy dit elle, ne pensez pas tirer advantage, 
<pb id="page_2581" n="V04-P497"/>de la bonté que j'ay pour vous : et n'allez pas vous flatter jusques au point que de croire que peut estre je ne suis pas aussi irritée que je vous l'ay paru. Je me suis resoluë à faire ce que je fais aujourd'huy, parce que j'ay creu que nostre amitié passée m'obligeoit à tascher de vous secourir si je le pouvois : et à essayer de faire un dernier effort, pour remettre la raison dans vostre ame. Par quelque motif que vous souffriez que j'aye l'honneur de vous revoir, respondit-il, je vous en suis tousjours tres obligé : et plus obligé que de toutes les bontez que vous avez eues pour moy, tant que nostre amitié a duré : estant certain que je n'ay jamais souhaité d'avoir cét honneur avec une passion si aredente, que depuis que je nie suis privé de vostre veuë. Je suis pourtant la mesme que j'estois, reprit froidement Cleonice ; il est vray, Madame, repliqua-t'il : mais je ne suis plus le mesme que j'ay esté. J'en suis bien fâchée, interrompit-elle, et il est peu de choies que je ne fisse, pour retrouver en vous cét Amy agreable et fidele, qui sans avoir toute la severité de l'extréme sagesse, en avoit pourtant toute la solidité. Cet Amy, dis-je, qui voyoit si clairement les choses comme elles devoient estre ; et de qui la conversation et l'amitié faisoient toute la douceur de ma vie. Mais, Ligdamis, adjousta t'elle, est il bien vray aussi, que vous ne soyez plus celuy dont je parle ; et que vous me veuilliez forcer à vous haïr, ou du moins à ne vous voir plus ? Bien loin d'avoir une volonté si déraisonnable, dit-il, si j'osois je vous dirois que je borne tous mes desirs à vous voir, et à estre aimé de vous : si vous n'aviez pretendu que ces deux choses, reprit-elle, vous n'auriez point changé de sentimens : car enfin on ne peut 
<pb id="page_2582" n="V04-P498"/>pas avoir une amitié plus tendre, que celle que je vous avois donnée : et vous ne pouviez pas me voir plus souvent que vous faisiez. Il est vray, Madame, luy dit-il, mais c'est que cette affection que vous aviez pour moy, et ces visites que je vous rendois, n'avoient pas je ne sçay quoy que je ne sçay pas seulement encore exprimer : et qui est pointant absolument necessaire, pour satisfaire un homme amoureux. Quoy Ligdamis, inter rompit Cleonice, il est bien vray que l'entends ce terrible mot de vostre bouche ! vous, dis-je, qui m'avez fait cent Satires agreables contre l'amour ; qui me l'avez dépeinte comme la plus dangereuse des passions, qui m'avez dit qu'elle ne surmontoit que les foibles et les oysifs ; qui m'avez promis mille fois de ne vous en laisser jamais vaincre ; qui m'avez raconté mille effets funestes qu'elle a causez qui m'avez appris cent extravagances qu'elle a fait faire ; et qui n'avez dit enfin qu'elle faisoit perdre la raison ; qu'elle faisoit souvent oublier la vertu ; et qu'elle rendoit du moins miserables, tous ceux qui en estoient possedez. Vous adjoustiez à cela, que cette dangereuse passion, faisoit des fourbes des Amis les plus fideles : et qu'un Amant devoit tousjours estre regardé, comme un homme incapable de respondre de luy mesme : et comme un homme en estat de commettre tous les crimes qui pourroient servir à son amour. Voulez vous apres cela, Ligdamis, que je vous considere comme estant amoureux ? et que selon vos propres maximes, je vous regarde avec mespris ; avec meffiance ; et avec hayne ? parlez Ligdamis, je vous en conjure : mais parlez comme je le veux. Et que voulez vous que je vous die ? repliqua-t'il ; je veux 
<pb id="page_2583" n="V04-P499"/>que vous m'asseuriez, reprit-elle, que vous estes tousjours de mes Amis, et que vous ne serez jamais mon Amant. Je ne sçaurois, Madame, respondit-il, et quand je forcerois mesme ma bouche à vous dire ce mensonge, mes yeux contre diroient mes paroles, et mon visage descouvriroit le secret de mon coeur. Quoy Ligdamis, adjousta-t'elle, vous pouvez vous resoudre à perdre mon amitié ! Quoy, Madame, respondit-il, je pour rois consentir à vous aimer moins que je ne fais ! Mais, Ligdamis, luy dit-elle, vous ne respondez, point à tout ce que je vous ay dit : parlez donc je vous en prie, et dites moy si tout ce que vous m'avez dit contre l'amour est hors de vostre me moire nullement, repliqua-t'il, mais il est hors de mon coeur : estant certain que je voy les choses d'une autre sorte que je ne les voyois. Pour moy, interrompit-elle, qui les vois tousjours comme je les ay veuës, je ne puis pas comprendre que cela soit ainsi : cela est pourtant si vray, repliqua-t'il, que je ne vous voy plus vous mesme comme je vous ay veuë, tant que je n'ay eu que de l'amitié pour vous. Je vous trouve cent fois plus belle que je ne faisois : vous avez, selon moy, sans comparaison plus d'esprit que vous n'aviez : vous estes infiniment plus charmante : vostre humeur me semble plus agreable : la moindre de vos paroles me donne plus d'admiration, que ne faisoient vos plus beaux discours : un seul de vos regards me fait battre le coeur : et vous me paroissez tellement au dessus de ce que vous me sembliez estre, que je me fais la plus grande confusion du monde, de n'avoir pas plustost veu tant de choses admirables que je descouvre en vostre personne depuis que j'en suis amoureux. 
<pb id="page_2584" n="V04-P500"/>Oüy, Madame, adjousta-t'il, le feu qui me brusle ne m'embrase pas seulement, il m'esclaire encore, et me fait apercevoir cent choies que je n'avois jamais veuës : et vous pouvez voir, luy dit-elle, que l'amour n'est point ce que vous disiez autrefois ? je le voy sans doute, reprit-il, et je le voy de telle sorte, que je ne puis comprendre comment il est possible que j'aye si mal raisonné. J'advouë toutesfois, Madame, qu'il est une espece de passion terrestre, grossiere, et brutale, qui usurpe le nom d'amour, et qui ne l'est pourtant pas, qui merite d'avoir l'aversion de toutes les personnes raisonnables : je dis encore qu'il y a une espece de galanterie universelle, indigne d'une personne d'esprit : mais je dis en mesme temps, qu'une amour confiante et espurée, telle que je la sens dans mon coeur, est la plus belle et la plus loüable chose un monde. C'est par cette sorte de passion, que l'ame s'esleve au dessus d'elle mesme, et qu'elle est capable de faire des actions heroïques : en effet Madame, commandez moy aujourd'huy les choses les plus difficiles et les plus dangereuses à executer, je les entre prendray sans hesiter un moment, Si vous eussiez peut-estre ordonné quelque chose de cette nature, à ce Ligdamis dont vous regrettez tant l'amitié, il vous auroit representé la grandeur du peril ; il eust examiné la difficulté qu'il y avoit à vous obeïr ; et selon les apparences il ne l'eust pas fait. Mais ce Ligdamis qui vous aime aujourd'huy, n'est plus en estat de deliberer sur vos commandemens : et il est prest de tout entreprendre pour vous obeïr. Cessez donc de m'aimer de la maniere que vous faites, interrompit Cleonice, s'il est vray que vostre obeïssance n'ait point de bornes. L'impossibilité, 
<pb id="page_2585" n="V04-P501"/>reprit-il, Madame, en donne à toutes choses : c'est pourquoy je ne puis pas faire ce que vous voulez : n'estant pas en ma puissance de ne vous aimer plus, et sçachant que j'ay essayé vainement de m'arracher de l'ame une passion que je sçavois bien qui vous desplairoit. Je n'ay pourtant consenty de vous voir, reprit elle, que pour tascher de trouver les moyens de vous guerir de cette folie : quoy que j'aye un mal, repliqua t'il, dont l'aime mieux mourir que d'en souhait ter seulement la guerison ; je ne laisse pas de vous demander, Madame, ce que vous jugez qui soit propre à faire ce que vous dites ? je voudrois, reprit-elle, que vous vous souvinssiez de tout ce que vous me disiez autrefois : je m'en souviens aussi, repliqua-t'il ; mais je le trouve si injuste, que vous n'avez garde de trouver le remede que vous cherchez pour moy par cette voye. Consultez donc mieux vostre raison que vous ne faites, reprit-elle, et je m'assure que vous changerez de sentimens. Elle est si troublée, repliqua-t'il, que bien loin de me conseiller, elle est soûmise à la passion qui me possede : ne me voyez donc plus, dit-elle, afin que l'absence vous guerisse. Depuis cinq ou six jours que je ne vous ay veuë, repliqua-t'il, mon amour a augmenté de la moitié : songez donc, adjousta-t'elle, qu'en m'aimant je vous haïray : et qu'en ne m'aimant point vous conserverez mon estime et mon amitié. Ha, Madame, quelle injustice est la vostre ! s'escria-t'il, de vouloir aimer qui ne vous aimeroit pas, et de vouloir haïr qui vous aime. Quoy qu'il en soit Ligdamis, reprit elle, comme mes sentimens ne sont pas changez comme les vostres, je voy tousjours l'amour comme je la 
<pb id="page_2586" n="V04-P502"/>voyois : et je vous voy vous mesme si desraisonnable, bien qu'il n'y ait pas longtemps que vostre coeur en soit touché, que je ne sçay comment je vous puis souffrir. vostre visage est changé ; vos actions le sont aussi ; je voy une inquietude continuelle dans vos yeux, vous parlez avec plus de precipitation que vous ne faisiez ; tout ce que vous dites est injuste ; vous vous taisez à contretemps ; vous respondés mal à propos ; et tout cela se fait en vous, sans que l'en voye la raison. Car enfin, vous vous estimiez heureux autrefois ; je vous offre encore la mesme chose ; c'est à dire ma conversation, mon estime, mon amitié, et ma confiance ; et vous n'estes pas content. Pour moy, Ligdamis, vous m'en direz ce qu'il vous plaira : mais je n'ay jamais trouvé l'amour si bizarre en qui que ce soit qu'en vous. C'est que cette passion, reprit-il, n'a jamais esté si violente en qui que ce soit. Mais tousjours, Madame, adjousta t'il, ne m'estimay-je pas tout à fait malheureux, puis que je m'aperçoy que mon amour ne vous est pas inconnue : ne vous y abusez point, repliqua t'elle, plus je verray déreglement en vostre ame, moins j'auray de disposition à vous aimer. Cela ne sçauroit estre, Ma dame, interrompit-il, et il n'est pas plus vray qu'il faut que le feu brusle ceux qu'il touche, et que le Soleil esclaire ceux qui le voyent, qu'il est vray qu'une sorte et constante passion, doit à la fin toucher je coeur de la personne que l'on aime. Vous esperez donc d'estre aimé de moy ? (reprit Cleonice avec une froideur qui pensa desesperer Ligdamis) je le souhaite du moins, repliqua-t'il, mais. Madame, je n'oserois dire que je l'espere. Vous faites bien, dit-elle, car vous ne me sçauriez faire un plus sensible outrage, que de me 
<pb id="page_2587" n="V04-P503"/>persuader que vous auriez dans l'esprit que je vous devrois aimer un jour, et faire pour vous ce que j'ay tant blasmé, et ce que je blasme tant encore aux autres. Quoy, Ligdamis, adjousta-t'elle, je pourrois m'imaginer que vous espereriez que je ferois pour vous routes les folies que nous avons tant condamnées ensemble ! que j'aurois quelque plaisir à vous sçavoir malheureux pour l'amour de moy ; à vous entendre soupirer, et à vous voir faire enfin toutes les grimaces que l'amour inspire à tous ceux qu'il possede ! ha, non non, Ligdamis, je ne le sçaurois souffrir et si je ne puis regler vostre affection, faites du moins en sorte que je borne vostre esperance. Pour cét effet, adjousta-t'elle, je vous assure dés aujourd'huy, que mille ans de langueurs, de soûpirs, de larmes, de transports, et de services, n'obtiendront jamais rien de moy. Du moins Madame, reprit il, si vous ne pouvez estre sensible, ne soyez pas injuste : et considerez le vous suplie, que c'est vous qui avez troublé le repos dont je joüissois : et qu'ainsi vous estes obligée d'avoir quelque compassion de moy. Soyez donc seulement, luy dit il, comme je l'ay desja dit à Ismenie, la Confidente de la passion que j'ay pour vous, aimez moy comme vous avez accoustumé, et souffrez seulement que je vous aime comme je fais. Car puis que vous estes si asseurée de ne m'ai mer jamais autrement, ne seriez vous pas injuste de me rendre tout à fait malheureux sans sujet ? je le seray bien assez de ne pouvoir toucher vostre coeur, sans que vous veuilliez encore tourmenter le mien si cruellement : je sçay bien, Madame, que par nos conditions, vous ne voulez point d'Amis qui soient amoureux : mais ce luy qui fait les loix les peut changer. Je me 
<pb id="page_2588" n="V04-P504"/>souviens mesme que vous disiez un jour, que la principale raison pourquoy vous ne vouliez point d'Amis qui fussent Amants, estoit parce que vous aviez eu un Amy qui dés qu'il fut amoureux, s'ennuya aupres de vous ; qui ne vous fit plus que de courtes visites, qui ne vous entretint que de la personne qu'il aimoit et que vous n'aimiez pas ; et qu'enfin il n'y avoit plus moyen de se confier à luy, parce qu'un homme amoureux n'a point de secret qu'il ne puisse reveler à sa Maistresse. Mais Madame, tous ces inconveniens ne vous sçauroient arriver en cette occasion : car premierement, je vous proteste que je n'auray jamais de joye qu'aupres de vous : que mes visites deviendront plus longues qu'elles n'ont jamais esté : et que je ne vous entretiendray jamais de personnes indifferentes, puis que si vous le voulez souffrir, je ne vous parleray que de vous. Au reste Madame, adjousta-t'il, vous jugez bien qu'en revelant les secrets que vous m'avez confiez à la personne que l'adore, ils n'en seront pas moins secrets pour cela : puis qu'ils ne seront encore sçeus que de vous et de moy. Pourquoy donc ne voulez vous pas souffrir, que j'aye l'honneur de vous voir ? Aimez moy, Madame, comme il vous plaira : mais souffrez aussi que je vous aime de la maniere que je le puis. Peut estre, adjousta-t'il, que vôtre insensibilité me guerira plus en vous voyant, que ne feroit l'absence si vous m'y condamniez : car Madame, si je ne vous voyois pas, je m'imaginerois tousjours que si je vous voyois je toucherois vostre coeur : de sorte qu'esperant toûjours de vous voir, j'espererois toûjours d'estre aimé. et par consequent je vous aimerois toûjours. Mais si vous souffrez que je vous voye, adjousta 
<pb id="page_2589" n="V04-P505"/>t'il peut estre que vous me ferez perdre l'esperance par vostre inhumanité, et peut-estre en fuite l'amour. Ce remede, repliqua Cleonice, est aussi nouveau et aussi bizarre, que la passion qui vous possede : c'est pourtant le seul, reprit-il, que raisonnablement vous pouvez m'ordonner. Nous essayerons pourtant l'absence auparavant, dit-elle, car pour celuy là, je pense qu'il est un peu dangereux. Je sçay bien Madame, repliqua t'il, que je vous ay oüy dire autrefois, que le mal qui me tourmente, estoit un mal contagieux : mais je me souviens aussi, qu'Ismenie vous respondit que personne ne vous l'avoit jamais pû donner. Et certes Madame, il m'en aisé de connoistre qu'il est bien difficile que vous le preniez : car il y a desja quelque temps que j'en suis fort malade aupres de vous, sans que je m'aperçoive que vostre coeur en soit atteint. Me preservent les Dieux d'un semblable malheur, interrompit- elle ; Cependant Ligdamis, puis que je ne voy pas qu'il soit possible de remettre presentement la raison dans vostre ame, tout ce que je puis faire pour vous, est de vous assurer que je suis au desespoir de la perte de vostre amitié : que vous me trouverez tousjours toute preste à vous redonner la mienne, dés que vous n'aurez plus d'amour : et qu'en attendant que vous soyez en termes de me la redemander, je pretends que vous alliez faire un voyage, pour voir si l'absence ne fera point plus que mes raisons. Si j'avois, respondit Ligdamis, une passion criminelle ; si mes pretensions estoient injustes, je trouverois que vous n'auriez pas tort de me bannir : mais je vous dis que je ne vous demande rien, sinon que vous enduriez que je vous aime, comme je vous puis aimer. Que 
<pb id="page_2590" n="V04-P506"/>vous importe donc, adjousta t'il, ce qui se passe dans mon coeur ? et depuis plus d'un mois que le me suis aperçeu que je vous aimois d'amour, cét te passion vous a t'elle fait beaucoup souffrir ? nullement, reprit Cleonice : mais c'est que je ne sçavois pas qu'elle fust dans vostre ame. Vous voyez donc bien, repliqua t'il, que ce que vous dites n'a point de fondement solide : et que cette passion n'est pas incommode pour vous en elle mesme, mais seulement par l'imagination que vous en avez. Car enfin, Madame, lors quelle ne vous incommodoit point ces tours passez, elle estoit dans mon ame comme elle y est : pour quoy donc n'agirez vous pas comme vous faisiez ? je vous proteste que je prendray plus de part à tous vos maux que je ne faisois : et que s'il se peut je seray encore plus secret et plus fidelle que je ne l'ay jamais esté. Quand tout ce que vous dites seroit vray, reprit Cleonice, il y a encore une autre chose a vous dire, ou vous ne pouvez respondre : qui est, que puisque vostre coeur est capable de cette passion, il la peut avoir pour une autre personne : et des que cela seroit, ma confiance seroit peu en seureté. Au contraire Madame, adjousta t'il, quand je n'aimois rien, vous deviez bien plus craindre ce que vous dites : parce que si j'avois à devenir amoureux, il n'estoit pas impossible que je le fusse d'une autre que de vous : mais aujourd'huy que je vous ai me, il y a une impossibilité si absoluë, que je puisse jamais aimer nulle autre personne, qu'il ne faut pas seulement mettre en doute, que vous ne soyez ma premiere et ma derniere passion. On peut quelques fois, adjousta t'il, passer de l'in difference, à l'amour d'une personne médiocrement 
<pb id="page_2591" n="V04-P507"/>accomplie : mais quiter la plus belle et la plus parfaite personne de la terre pour en aimer une autre, c'est ce qui n'est jamais arrivé, depuis que l'amour regne dans le coeur des hommes. Pour moy, dit Cleonice, je suis si espouvantée de vous entendre parler comme vous faites, que je ne sçay presques ce que je dois dire : si ce n'en : qu'il ne se faut fier à personne, et se deffier mesme de sa propre raison. C'est pourquoy Ligdamis, luy dit elle, il faut que je vous refuse ce que vous voulez : et que je vous prie de ne me voir plus, ou du moins de ne me voir de tres long temps. Vous voulez donc que je meure ? repliqua t'il ; nullement, dit elle, mais je voudrois que vous devinssiez sage. Donnez moy seulement encore huit jours à vous voir, interrompit il, je vous en conjure par l'amitié que vous m'avez promise : je le veux bien, dit elle quoy que vous vous soyez rendu indigne de toute grace : ce sera pourtant à condition, que vous ne me direz rien de vostre pretenduë amour. Ligdamis remercia alors Cleonice, comme si elle luy eust accordé son affection toute entiere, et il me vint trouver au sortir de chez elle, avec une joye qui me fit bien connoistre que son coeur estoit veritablement amoureux. Il me pria d'agir pour luy, avec des paroles si touchantes, qu'il me persuada en effet de luy rendre office : il ne me fut pourtant pas fort aisé : car je trouvay Cleonice dans un chagrin qui faisoit qu'elle ne pouvoit presques souffrir personne, qu'en se faisant une extréme violence. L'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis, n'estoit pas une des moindres causes de son suplice et l'adversion qu'elle avoit pour l'amour, estoit ce qui achevoit de la tourmenter. Cependant 
<pb id="page_2592" n="V04-P508"/>Ligdamis la vit durant les huit jours qu'elle luy avoit accordez : mais quelque violence qu'il se voulust faire, il luy estoit impossible de ne donner pas quelques marques de sa passion, ou par ses regards, ou par ses soûpirs, ou par ses resveries, ou mesme par quelques paroles qui luy eschapoient sans dessein. De plus, comme Cleonice avoit alors l'esprit disposé à expliquer toutes ses actions de cette sorte, elle songeoit à esviter la rencontre de ses yeux ; elle rougissoit dés qu'elle le voyoit aprocher d'elle ; elle aportoit soin à ne se trouver pas assise aupres de luy ; elle ne luy adressoit jamais la parole ; et ils vivoient enfin tous deux en une contrainte si grande, que je ne pouvois assez m'estonner de voir le changement qui estoit arrivé en ces deux personnes. Quand je demandois à Cleonice, pourquoy elle ne vouloit pas agir, comme si elle n'eust point sçeu la passion de Ligdamis ? elle me disoit qu'il luy estoit impossible : et qu'il faloit absolument qu'il s'en allast. Car, me disoit elle, le dernier jour qu'il la devoit voir, s'il ne s'en va pas, et qu'il s'obstine à m'aimer comme il fait, je le haïray infailliblement : Mais s'il vous obeït, luy dis-je, et que l'absence ne le guerisse point, que voudrez vous qu'il y face ? et trouverez vous fort juste, qu'il soit eternellement banny de son Pais, seulement parce qu'il vous aime un peu trop ? Si Ligdamis, adjoustay-je, estoit un homme que vous n'estimassiez point ; et que bien loin de l'estimer et de l'aimer comme vous faites, vous eussiez une aversion estrange pour sa personne ; et qu'en effet il la meritast ; que pourriez vous faire davantage ? je ferois beaucoup moins, me dit-elle le n'en comprends pourtant pas la raison : luy repliquay-je : toutesfois 
<pb id="page_2593" n="V04-P509"/>je ne laisse pas de vous croire : car ne voyons nous pas que vous laissez vivre Hermodore à Ephese, quoy qu'il y ait longtemps qu'il soit amoureux de vous ? Hermodore, reprit elle, n'est pas un homme à qui je voulusse faire la grace de commander quelque chose : cette grace que vous voulez faire à Ligdamis, repris je en sous-riant, pourroit ne se nommer pas ainsi sans injustice. Elle est pourtant grace, repliqua-t'elle, puis qu'il est vray que je suis resoluë de faire tout ce que je pourray pour luy conserver mon amitié. Comme elle disoit cela, Ligdamis entra ; qui venoit avec intention de prolonger le terme qu'elle luy avoit donné. Je ne le vy pas plustost, que prenant la parole malgré Cleonice ; venez, luy dis-je, Ligdamis, venez aprendre la favorable cause de vostre bannissement. Il est donc bien vray que je dois estre banny ! reprit-il ; ouy, respondit Cleonice, si j'ay quelque pouvoir sur vous. Vous l'y avez absolu, respondit-il en soûpirant, mais c'est à ceux qui regnent à ne faire pas tout ce qu'ils peuvent, et à ne faire que ce qu'ils doivent. Je dois aussi, respondit-elle, travailler autant que je pourray à restablir la raison dans vostre ame : afin de pouvoir conserver dans la mienne l'amitié que j'ay pour vous. Vous ne me haïssez donc pas encore ? interrompit Ligdamis ; je l'advoüe, dit-elle, mais je vous haïrois infailliblement, si vous ne m'obeissiez pas. Quand vous aurez esprouvé l'absence, poursuivit-elle, que j'ay tousjours oüy dire estre le seul remede contre l'amour ; et que je verray qu'en effet vous aurez fait toutes choses possibles pour redevenir sage ; j'auray peut-estre la bonté de ne vous oster pas mon amitié : et de souffrir que vous conserviez dans vostre ame une passion que 
<pb id="page_2594" n="V04-P510"/>vous n'en aurez pu chasser. Sans mentir Cleonice, interrompis-je en riant, vous estes admirable, de vouloir faire passer pour une grande faveur, que vous endurerez ce que vous ne sçauriez empescher. Et depuis quand veut-on obliger les gens aux choses impossibles ? Quand vous m'auriez persuadé que j'aurois tort, repliqua t'elle, je ne m'en repentirois pas : et vous ne m'en devriez pas blasmer, par la mesme raison que vous venez de dire : estant certain que s'il est impossible à Ligdamis de ne m'aimer plus, il ne me l'est pas moins de pouvoir me resoudre à souffrir qu'il me donne des marques d'amour. C'est pourquoy je vous conjure, luy dit elle, que sans vous arrester à ce que dit Ismenie, vous essayez deux choses : l'une l'absence, et l'autre l'ambition. Vous sçavez, luy dit elle encore, que Cleandre vous aime cherement : allez donc six mois à la Cour, et taschez de chasser une passion par une autre : Mais de grace ne me resistez plus, si vous ne voulez que je vous haïsse. Je sçay bien Madame, repliqua t'il, que quand je vous obeïray, cela sera inutile, puis qu'en quelque lieu que je sois, vous serez toûjours presente à mon esprit, et qu'enfin je suis incapable de toute autre ambition, que de celle d'estre aimé de vous. Apres cela Cleonice parla si fortement à Ligdamis, que je connus en effet qu'elle vouloit estre obeïe : de sorte que prenant la parole, je luy conseillay de la contenter. Car, luy dis-je, si l'absence vous guerit, vous aurez lieu de vous estimer heureux : et si elle ne vous guerit pas, vous aurez rendu à Cleonice la plus grande marque d'amour et d'obeïssance, que vous luy puissiez jamais rendre. Du moins, luy dit il, Madame, promettez moy donc que si je 
<pb id="page_2595" n="V04-P511"/>vous obeïs, vous m'en sçaurez quelque gré : et que vous ne me condamnerez plus jamais d'arracher de mon coeur une passion qui y sera sans doute tant que je vivray. Je vous le promets, luy dit elle : ce n'est pas encore assez, reprit il, pour empescher un Amant exile de mourir : c'est pour quoy, Madame, ayez encore la bonté de m'assurer, qu'en cas que je ne meure point de douleur, et que je revienne auprés de vous, vous voudrez bien estre ce que je vous ay desja suplié que vous fussiez, je veux dire la Confidente de ma passion. Non Ligdamis, luy dit elle, je ne vous promets point cela : mais je vous assure du moins de ne vous haïr point si vous m'obeïssez. Accordez moy donc la grace, reprit il, de me tenir conte de toutes les marques d'amitié que je vous donneray, comme de simples preuves d'amitié : je le veux encore, luy dit elle, pourveu que vous m'obeïssiez promptement. Enfin, Madame, sans abuser de vostre patience par un, long récit de choses peu importantes, je vous diray qu'il falust que Ligdamis obeïst : Il ne luy fut pas difficile de pretexter son voyage, estant certain qu'il y avoit plus de raison de s'estonner de ce qu'il n'alloit pas plus souvent à Sardis ; qu'il n'y en avoit de l'y voir aller. Je fis ce que je pus pour obliger Cleonice à souffrir qu'il prist congé d'elle, mais il n'y eut pas moyen d'obtenir cela. Il est vray que je remarquay malgré qu'elle en eust, que la cause de cette cruauté n'estoit pas desavantageuse à Ligdamis : estant certain qu'elle ne luy refusa cette grace, que parce qu'elle sentoit bien qu'il luy seroit impossible de luy dire adieu, sans donner de trop visibles marques de l'amitié qu'elle avoit pour luy. Il partit donc avec 
<pb id="page_2596" n="V04-P512"/>intention de s'en aller à Sardis : mais en y allant, il apprit que Cresus avoit fait arrester Cleandre : de sorte que ne pouvant se resoudre d'aller à la Cour apres cét accident, qui mettoit une consternation universelle par toute la Lydie ; il fut au Gouvernement de son Pere, passer le temps de son exil, et pleindre dans cette solitude ses propres malheurs, et ceux de l'illustre Cleandre : qui apres tant de victoires, et tant de services rendus à toute la Lydie, estoit prisonnier sans avoir commis aucun crime. Cette nouvelle ayant esté apportée à Ephese, tout le monde en eut une douleur extréme : parce qu'en effet c'estoit le plus grand malheur qui pust arriver à tout le Royaume : mais outre l'interest publie, qui affligeoit Cleonice comme les autres, l'interest particulier de Ligdamis, qui s'y trouvoit engagé, redoubla sans doute beaucoup la douleur qu'elle en eut. Elle fut visiter la Soeur de Ligdamis en cette occasion : mais elle ne voulue pas luy escrire, quoy que je luy voulusse persuader qu'elle le devoit. Pour luy, il m'escrivit plusieurs fois, sans que Cleonice le sceust : car j'avois oublié de vous dire, que cette cruelle personne luy avoit encore fait promettre qu'il ne luy donneroit point de ses nouvelles ; et que mesme s'il m'escrivoit, je ne luy en dirois rien : de sorte que je n'osois luy aprendre que je sçavois que l'absence ne guerissoit point Ligdamis. Cependant Cleonice devint si chagrine et si solitaire, qu'Artelinde et Phocylide la trouvant trop melancolique, ne la voyoient presques plus. Stenobée apres luy avoir fait cent reproches, de ce qu'elle n'estoit pas assez gaye, fut enfin contrainte de la laisser en repos : si bien que Cleonice gardant tres souvent la Chambre, 
<pb id="page_2597" n="V04-P513"/>je me trouvois aussi fort souvent seule avec elle. Au commencement, quand je luy voulois parler de Ligdamis, elle s'en faschoit : mais peu à peu elle vint à souffrir non seulement que je luy en parlasse, mais mesme elle m'en parloit quelquesfois la premiere. Un jour donc que nous estions seules ; du moins (me dit-elle apres plusieurs au tres discours) suis-je assurée qu'au lieu où est Ligdamis, il ne trouve personne à qui il puisse parler de moy : ainsi je puis esperer que sa folie, en passera plustost : car j'ay ce me semble oüy dire, que ce n'est pas estre tout à fait absent, quand on s'entre tient souvent de ce que l'on aime. Mais, luy dis je en la regardant fixement, est-il possible que vous souhaitiez autant que vous le dites, que Ligdamis n'ait que de l'indifference pour vous ? ce n'est pas ce que je dis, respondit elle : et que dites vous donc ? luy repliquay-je à demy en colere ; je dis, respondit-elle, que je souhaite que Ligdamis n'ait plus d'amour pour moy : car pour l'amitié, je vous advouë que je serois bien aise qu'il en eust : tousjours. Mais comment pensez vous que cela soit possible ? luy dis-je, et ne considerez vous point que si l'absence le guerit d'une violente amour, ce ne peut-estre qu'en faisant qu'il vous oublie, et qu'en se desaccoustumant de telle sorte de vous voir, que vous ne soyez plus necessaire à la douceur de sa vie ? De plus, luy dis-je encore, je pense que vous ne considerez pas, que Ligdamis n'a plus d'amitié pour vous ; que cette affection a changé de nature ; et qu'à parler raisonnablement, si le remede que vous luy avez ordonné, fait ce que vous avez pretendu qu'il fist, il n'aura plus ny amour ny amitié : Encore ne sçay-je s'il demeurera dans une simple indifference : 
<pb id="page_2598" n="V04-P514"/>car ce n'est guere la coustume de cette passion. Ismenie, me dit elle, que vous estes uns cruelle personne, de me faire examiner de si prés une chose qui ne me plaist pas mais apres tout, adjousta t'elle, pourquoy n est, il pas possible que l'amitié de Ligdamis qui est devenue amour, redevienne encore amitié ? je n'en sçay pas bien la raison, luy dis-je, mais du moins suis-je assurée que cela n'a guere d'exemple. Je serois pour tant bien faschée, reprit-elle, de perdre tout à fait Ligdamis. Vous vous y elles pourtant exposée, luy dis-je. Mais comme je la vy d'humeur un peu moins severe ; de grace, Cleonice, adjoustay-je, dites moy un peu lequel vous aimeriez le mieux ; ou que Ligdamis guerist de sa passion, en n'ayant plus que de l'indifference pour vous, ou qu'il devinst amoureux d'une autre personne ? Comme j'ay tousjours beaucoup d'amitié pour Ligdamis, me dit elle en rougissant, je ne puis pas desirer qu'il guerisse d'un mal par un autre mal : et j'aimerois mieux sans doute perdre son affection, et qu'il n'aimast jamais rien, que de le voir encore chargé de chaines. Mais s'il faloit, adjoustay-je, que de necessité il fust amoureux, ou de vous, ou d'une autre, lequel choisiriez vous ? Il y a longtemps que je vous ay dit ce que je pensois là dessus, repliqua t'elle ; il est vray, luy dis-je, mais je vous demande presente ment ce que vous en pensez : je ne veux pas me donner la peine d'y songer, dit elle. Cependant, poursuivit Cleonice, si par hazard Ligdamis pouvoit guerir de sa folie, j'aurois un plaisir estange, à luy faire voir le peu de solidité qu'il y a dans le coeur de ceux qui aiment de cette sorte : car je vous proteste, Ismenie, que je me souviens 
<pb id="page_2599" n="V04-P515"/>aussi souvent de Ligdamis, que lors qu'il estoit à Ephese. Pourquoy voulez-vous donc qu'il vous oublie ? luy dis-je en riant ; Cleonice ayant tardé un moment à respondre ; mais, repris-je, estes vous bien assurée que vous le voulez ? songez-y, Cleonice, et songez-y plus d'une fois : car ce seroit une rare chose, si Ligdamis vous oublioit, et que vous ne le pussiez oublier. Vous me dites tant de folies, reprit-elle, que je n'y veux plus respondre : Vous seriez mieux de m'advoüer, repliquay-je, que vous ne le pouvez faire sincerement sans vous contredire. Car n'est il pas vray, que vous n'avez pas plustost souhaité que Ligdamis ne se souvienne plus de vous, que vous sentez je ne sçay quoy dans vostre coeur qui vous resiste, et qui vous force à desirer qu'il s'en souvienne eternellement ? Vous estes si pressante, me dit-elle, que l'on n'a pas loisir de raisonner sur ce que vous demandez. Vous estes si peu sincere, luy respondis-je, que ce n'est pas estre judicieuse, que de vous demander quel que chose : puis que l'on est presques assuré que vous n'y respondrez pas precisément. Je pense, repliqua-t'elle en soûriant, que vous voulez me faire perdre une Amie, comme j'ay perdu un Amy, et que vous cherchez à me quereller : je ne sçay, luy respondis je en riant aussi, si je cherche à vous faire une querelle : mais je sçay bien que vous cherchez à ne me respondre pas. En verité, Ismenie, me dit-elle, je vous ay dit tout ce que je pense : et je vous assure de plus, que quoy que vous me puissiez demander, je vous y respondray sans mensonge. Advoüez moy donc, luy dis-je, que vous ne voulez pas que Ligdamis vous oublie : je l'advoüe, dit-elle en rougissant : 
<pb id="page_2600" n="V04-P516"/>que vous seriez bien faschée qu'il fust amoureux d'une autre, adjoustay-je, je l'advoüe encore, repliqua t'elle en baissant les yeux, quoy que ce ne fust que pour son interest, et que ce ne fust pas par jalousie. Que vous aimeriez mieux qu'il eust tousjours de l'amour pour vous que de la haine, luy dis-je ; Ha, Ismenie, interrompit- elle, vous me demandez là des choses si estranges, que je n'y sçaurois respondre : je pense pourtant, adjousta t'elle, que je serois esgalement faschée, de l'amour et de la haine de Ligdamis. Je ne le pense pas, luy dis-je, mais puis que vous ne voulez pas vous expliquer plus nettement, je ne vous demanderay plus rien : et je souhaiteray seule ment pour me vanger de vous, que Ligdamis vous oublie ; qu'à son retour il devienne amoureux d'une autre ; et que vous ne le puissiez oublier. Vous estes bien vindicative, me dit elle, mais ce qui me console est que je sçay bien que tout ce que vous dites ne sçauroit arriver : car si Ligdamis m'oublie, je l'oublieray de telle sorte moy mesme, qu'il ne m'inquietera point du tout. Vous luy avez donc fait un commandement, luy dis je, où vous ne voulez pas qu'il obeïsse ; puisque s'il vous obeït, vous le punirez. Cleonice voulut apres cela me dire qu'elle ne luy avoit or donné que de chasser l'amour de son coeur, mais je ne la voulus pas plus entendre : et je la quittay sans luy vouloir plus respondre : me semblant qu'à travers tout ce qu'elle m'avoit dit, l'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis, estoit devenuë un peu plus tendre, depuis qu'il estoit party. Et en effet je voyois clairement, qu'elle apprehendoit qu'il ne l'oubliast : je n'osois pourtant luy dire que j'avois quelques fois de ses Lettres : mais un jour 
<pb id="page_2601" n="V04-P517"/>que j'estois auprés d'elle, l'en laissay tomber une sans y penser, qu'elle releva aussi tost, sans s'imaginer toutesfois qu'elle fust de Ligdamis. A peine l'eut elle entre les mains, qu'elle en reconnut l'escriture : et elle ne l'eut pas plustost reconnue, qu'elle rougit d'une effrange sorte. Je vy mesme que son premier sentiment fut de la lire : mais une seconde pensée ayant destruit la premiere, elle me la voulut rendre sans la voir. Vous n'estes gueres curieuse (luy dis-je en ne la voulant pas prendre) il est vray, dit elle, que je ne la suis pas trop : principalement quand je crains d'aprendre quelque chose qui ne me plaise pas. Tout à bon, luy dis-je, Cleonice, que voulez vous qui soit dans cette Lettre ? si vous la pouviez rendre telle qu'il vous plairoit, repliqua t'elle, je vous dirais ce que je voudrois qui y fust : mais comme tous mes desirs ne la pourroient changer, j'aime mieux vous la rendre sans la voir. Alors la prenant de ses mains où elle estoit, et voulant luy faire une malice, pour descouvrir mieux ses veritables sentimens ; je luy dis que je voulois luy lire cette Lettre tout haut, puis qu'elle ne la vouloit pas lire. Cleonice prenant la parole, me dit qu'elle ne la vouloit point entendre : mais apres m'avoir dit cela, elle se teut : et pour mieux cacher les divers mouvemens de son esprit, elle se mit à travailler à un tissu d'or et de soye qui estoit sur sa table.
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<div2 id="page_CYRUS040306" type="sequence" n="Histoire de Ligdamis et de Cléonice : retour de Ligdamis">
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En fuite dequoy m'estant levée d'aupres d'elle, et m'estant mise vis à vis, de peur qu'elle ne leust ce qui estoit effectivement dans cette Lettre de Ligdamis ; je feignis d'y lire ces paroles.
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<q>Enfin, Ismenie, la solitude a fait ce que n'avoit 
<pb id="page_2602" n="V04-P518"/>pû faire la raison : et la belle Cleonice ne sera plus importunée de mon amour. L'absence toute seule n'a pourtant pas causé ma guerison : et j'ay eu besoin d'un remede plus puissant. J'ay donc trouvé dans nos Bois une personne moins belle, je l'adveuë, mais plus sensible, qui m'a rendu capable d'obeïr au commandement que l'on avoit fait.</q>
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Ha, Ismenie, (interrompit Cleonice en jettant son ouvrage sur la table, en se levant, et en voulant lire elle mesme) ce que vous dites là n'est point dans la Lettre de Ligdamis ! C'est asseurément, luy dis-je en la cachant, que vous ne voulez pas que cela y soit : Mais dites moy de grace ce que vous voulez que j'y lise. Je ne veux point que vous y lifiez rien, dit elle, car je la veux lire moy mesme, quoy qu'il y puisse avoir. Voyant alors la curiosité de Cleonice, apres luy avoir encore resisté quelque temps, afin de luy donner plus d'envie de voir cette Lettre, et luy avoir encore parlé comme si ce que j'avois feint d'y lire y eust effectivement esté ; je la luy donnay : de sorte que l'ouvrant à l'heure mesme, elle y leut ces paroles. 
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<pb id="page_2603" n="V04-P519"/>LIGDAMIS A ISMENIE.</q>
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<q>Si l'adorable Cleonice sçavoit que plus je suis sans la voir, plus j'ay d'amour pour elle, je ne doute nullement qu'elle ne me rapellast, quand ce ne seroit que pour empescher ma passion d'augmenter comme elle fait. C'est pourquoy je vous conjure, si vous le trouvez à propos, de luy faire sçavoir que je seray à la fin du terme quelle a prescrit a mon bannissement, sans comparaison plus amoureux d'elle, que le jour qu'il commença : ne faisant autre chose dans ma solitude, que me souvenir de sa beauté, et de son esprit, et que desirer de la revoir. Voila, Ismenie y quelles sont mes occupations : trop heureux encore dans mon malheur, si je pouvois esperer de n'estre ny haï ny oublié.</q>
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<q>LIGDAMIS.</q>
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Durant que Cleonice lisoit, je la regardois attentivement : et je remarquay, ce me semble, plus de confusion que de colere sur son visage. Je 
<pb id="page_2604" n="V04-P520"/>vy mesme qu'en lisant la fin de cette lettre, où Ligdamis disoit qu'il s'estimeroit heureux de n'estre ny haï, ny oublié, elle soûrit à demy : en fui te dequoy me la rendant, et n'osant presques me regarder ; vous donnez si bon ordre, me dit elle, que ce dernier malheur n'arrive à Ligdamis, qu'il a grand tort de le craindre : mais cruelle Personne (adjousta t'elle en prenant un visage plus serieux) quel plaisir prenez vous à me tourmenter ? le sçay bien que Ligdamis est vostre parent, et qu'ainsi j'aurois tort de vouloir qu'il ne vous donnast point de ses nouvelles : mais pourquoy faut-il que je sois le sujet de ses Lettres et des vostres ? Pour moy, luy dis-je, comme je n'ay jamais fait que respondre à Ligdamis, c'est luy que vous devez accuser de ce que nous parlons de vous : car en mon particulier, je ne pense pas que la civilité me permist lors qu'il me parle de Cleonice, de luy aller parler d'Artelinde ou de quel que autre : et de respondre à les Lettres, sans respondre à ce qu'il m'y dit. Mais que luy respondrez vous ? répliqua t'elle ; je respondray ce qu'il vous plaira à celle-ci, luy dis-je, car je ne dois escrire que demain. Du moins, me dit elle, ne luy mandez pas que j'ay veu sa Lettre : je ne vous de mande pas, luy repliquay-je, ce que je dois n'escrire point : mais ce que je dois escrire. Vous ne le feriez pas quand je vous le dirois, respondit : elle ; Cependant si vous me vouliez obliger, vous luy persuaderiez fortement de se deffaire d'une passion qui ne luy donnera que de la peine. Voila. Donc, Madame, quels estoient les sentimens de Cleonice, pendant l'exil de Ligdamis, qui ne man qua pas de revenir à Ephese, dés que le temps de son bannissement fut expiré, sans en demander une 
<pb id="page_2605" n="V04-P521"/>nouvelle permission à Cleonice. Ce qui l'obligea d'en user ainsi, fut qu'il craignit qu'il ne fust plus aisé à cette cruelle personne de luy faire sçavoir par moy qu'elle ne vouloit pas qu'il revinst, que de luy dire elle mesme qu'elle vouloit qu'il s'en retournast. Aussi tost qu'il fut arrivé, il me vint voir, pour m'assurer qu'il n'avoit point changé de sentimens, et pour me demander conseil de ce qu'il devoit faire. Pour moy, qui connoissois admirablement Cleonice, je fus d'advis qu'il ne luy fist rien dire auparavant que d'aller chez elle : et qu'il allast visiter Stenobée, comme il avoit accoustumé de faire au retour de ses voyages. De sorte qu'ayant creû ce que je luy disois, il y fut le mesme jour, et je m'y trouvay aussi : voulant avoir le plaisir de voir comment cette premiere visite se passeroit. Mais par malheur pour Ligdamis, il y avoit ce jour là tant de monde chez Stenobée, qu'il ne put parler à Cleonice un moment en particulier. Artelinde et Phocylide y vinrent aussi : et comme il y avoit longtemps que l'on n'avoit veû Ligdamis, il fut presques tousjours le sujet de la conversation. Les uns luy faisoient compliment, sur la douleur qu'il avoit euë de la prison de Cleandre ; les autres l'assuroient que son voyage leur avoit semblé bien long ; et Artelinde suivant son humeur, luy dit qu'elle ne pouvoit pas comprendre, comment il avoit pû vivre dans une aussi grande solitude, que celle où il avoit esté : se mettant apres cela, à faire une satire de la campagne, extrémement agreable : soustenant qu'il faloit estre stupide, chagrin, ou insensible, pour pouvoir y demeurer huit jours sans s'ennuyer : et concluant que puisque Ligdamis y avoit esté six mois, ayant autant d'esprit 
<pb id="page_2606" n="V04-P522"/>qu'il en avoit ; il falloit qu'il eust quelque grande melancolie dans le coeur, ou qu'il fust tousjours in sensible. Pendant qu'Artelinde parloit ainsi, Ligdamis estoit si embarrassé, qu'il ne pouvoit quasi que répondre : et Cleonice estoit si interdite, qu'elle eut peu de part à la conversation ce jour là. Il est vray que le lendemain, elle y en eut davantage : car Ligdamis la trouva chez moy, où elle estoit venuë, avec intention de me prier de la delivrer de cét Amant opiniastre, bien qu'elle ne le voulust pas perdre. Lors qu'elle le vit entrer, elle creut que je l'avois envoyé querir, quoy que cela ne fust pas vray : mais apres m'en avoir fait un petit reproche sans colere, elle ne laissa pas de demeurer : de sorte que comme nous n'estions que nous trois dans ma Chambre, dés que nous fusmes assis, Ligdamis se tournant vers Cleonice, et la regardant d'une façon à luy faire comprendre que son ame n'avoit pas changé de sentimens, enfin Madame, luy dit-il, me voicy à la fin de mon bannissement : mais c'est à vous à me dire si je suis à la fin de mes peines : et si vous souffrirez que cét homme qui ne peut plus avoir d'amitié pour vous, ny cesser d'avoir de l'amour, vous raconte toutes les inquietudes que l'absence luy a causées. J'aimerois mieux, luy dit-elle, que vous me dissiez de quels moyens vous vous estes servy, pour vaincre cette injuste passion : eh Madame, reprit-il, comment eussay-je pu esperer de la vaincre, puis qu'il ne m'a pas seulement esté possible d'obtenir de moy de la vouloir combattre ? je ne vous avois pourtant exilé que pour cela, reprit-elle : je le sçay bien Madame, respondit-il, mais quand j'ay seulement voulu en avoir la moindre pensée, mon coeur, mon esprit, et 
<pb id="page_2607" n="V04-P523"/>mesme ma raison, se sont revoltez contre moy : et je n'ay pu faire autre chose que me repentir promptement, d'avoir voulu essayer de vouloir m'opposer à une passion si bien fondée ; à une paf fion, dis-je, si noble ; si pure ; et si belle, que la plus austere vertu ne la sçauroit condamner. Quoy qu'il en soit Madame, adjousta-t'il, je vous aime, et je vous aimeray toute ma vie : de sorte que si mon amour vous est insuportable, il n'y a point d'autre voye de vous en delivrer, que de m'ordonner de mourir. Si vous le voulez, Madame, je m'y resoudray sans peine : car dés que je verray que la divine Cleonice sera capable de souffrir plustost ma mort que ma passion, le desespoir s'emparera si puissamment de mon ame, que je ne seray pas longtemps à luy obeïr. Parlez donc Madame, luy dit- il, voulez vous que Ligdamis vive ou qu'il meure ? vous estes Maistresse absoluë de son destin : et vous le pouvez rendre tel qu'il vous plaira. Si cela estoit, respondit Cleonice, je serois tousjours Amie de Ligdamis : et Ligdamis ne seroit jamais mon Amant. Mais Madame, luy dit-il, ne sçauriez vous vous accoustumer à souffrir que je vous aime un peu plus fort que je ne faisois autrefois, et à endurer que je vous raconte mes souffrances ? vous me le promistes, ou peu s'en falut, lors que je m'esloignay de vous : et vous me dites encore, que vous recouriez du moins tous les services que je vous rendrois, comme vous aviez reçeu des marques de mon amitié du temps que j'en avois pour vous. Cela estant. Madame, que ne me devez vous pas, puisque je viens de vous obeïr de la plus cruelle maniere du monde ? j'ay passé six mois à souffrir tous les jours mille suplices : et au lieu de m'en sçavoir gré, suivant 
<pb id="page_2608" n="V04-P524"/>vos promesses, vous m'en preparez encore de nouveaux. Il ne seroit pas juste, interrompis je, et si Cleonice m'en croit, elle ne le fera pas. Mais Ismenie, me dit elle, comment pouvez vous me parler comme vous faites ? et toute preoccupée que vous estes, par l'amitié que vous avez pour Ligdamis, pourriez vous me conseiller d'avoir une galanterie avecque luy ? Ce mot là, luy dis-je, est un peu terrible : mais je vous advoüe que je ne puis comprendre, que vous deviez traiter Ligdamis comme on est obligé de traitter ceux avec qui on n'a point eu d'amitié particuliere. Car enfin n'est il pas vray que nous sommes obligez de servir nos Amis, dans tous les malheurs qui leur arrivent ? je l'advouë, dit-elle, et ceux qui font autrement, sont de ces faux Amis de prosperité, qui ne meritent pas de porter ce glorieux nom d'Amy. N'est-il pas vray encore, luy dis-je, que si Ligdamis avoit perdu la raison par quelque maladie, ou par quelque accident estrange, et que vous sçeussiez de certitude qu'il n'en pourroit guerir, vous chercheriez du moins à rendre sa fo lie moins malheureuse ; et que vous auriez beau coup de compassion de son infortune ? ce que vous dites est encore vray, repliqua-t'elle ; que n'agissez vous donc ainsi ? luy dis-je en riant ; car ne voyez vous pas que Ligdamis n'est plus maistre de sa rai son ? Ne luy accordez pas toutesfois, adjoustay-je, autant d'affection que sa folie luy en fera souhaiter de vous : mais souffrez la sienne avec quel que douceur ; puis que ce ne seroit pas estre veritablement Amie, que de l'abandonner dans un aussi grand malheur comme est celuy d'aimer une personne insensible. Et pour moy si vous en usiez ainsi, vous me feriez croire que vous ne voulez 
<pb id="page_2609" n="V04-P525"/>des Amis qu'afin qu'ils vous servent et qu'ils vous divertissent : puis que vous ne pouvez endurer qu'ils vous importunent une fois en toute leur vie. Cleonice m'entendant parler ainsi, se mit à sous tire, et Ligdamis m'en remercia : en fuite dequoy, il joignit des paroles si persuasives aux miennes, qu'enfin apres plus de deux heures de conversation, j'obtins d'elle que Ligdamis demeureroit à Ephese, et qu'il la verroit : mais à condition qu'il ne luy parleroit point de son amour. La chose alla donc ainsi durant quelques jours : neantmoins comme il n'estoit pas possible à Ligdamis de renfermer si bien sa passion dans son coeur, qu'elle ne parust à quelqu'une de ses actions ou de ses paroles ; il n'y avoit point de jour que Cleonice et luy n'eussent deux ou trois querelles. Mais insensiblement, sans que je puisse dire comment cela se fit, Cleonice s'accoustuma à respondre à Ligdamis, et quoy que ce fust tous jours pour s'opposer à luy, neantmoins ce luy estoit une grande consolation que de pouvoir parler de ce qui occupoit toute son ame : et la chose alla effectivement de telle sorte, que Cleonice devint en effet la confidente de la passion que Ligdamis avoit pour elle : ne pouvant jamais souffrir qu'il luy en parlast autrement. Cependant quoy qu'elle luy conseillast tousjours de n'esperer jamais rien ; qu'elle continuast de luy parler contre l'amour ; et qu'elle luy commandast tres souvent, de cesser de l'aimer de cette maniere ; je pense qu'à la fin elle n'eust pas voulu estre obeïe : Il y avoit pourtant des jours où elle estoit si chagrine, que tout le monde luy en faisoit la guerre : d'abord cela me surprit un peu ; parce que je n'avois pas accoustumé de luy voir l'humeur 
<pb id="page_2610" n="V04-P526"/>inesgale. Mais apres avoir aporté soin à descouvrir la cause de cette bizarre melancolie, qui la prenoit et la qui toit si souvent ; je trouvay qu'elle ne manquoit jamais de luy prendre, lors que contre son dessein, elle avoit parlé un peu plus doucement à Ligdamis qu'elle ne vouloit : estant certain que lors que sa memoire luy reprochoit de luy avoir dit quelque chose qui ne luy sembloit pas assez rude, elle s'en vouloit mal à elle mesme, et en faisoit souffrir tous ceux qui l'aprochoient le reste du jour. Au contraire, quand elle avoit eu la force de mal-traiter Ligdamis, elle en paroissoit plus gaye : et elle estoit si satisfaite de sa fierté, que l'on en voyoit des marques de joye dans ses yeux, jusques à ce qu'elle luy eust dit quelque chose de favorable. Ainsi on ne les pouvoit jamais voir tous deux en leur belle humeur en mesme temps : car quand Ligdamis estoit ravy de joye, de quelque favorable parole que Cleonice luy avoit dite, elle en estoit fort melancolique : et quand Ligdamis estoit affligé de ce qu'elle luy avoit parlé rudement, elle en avoit un plaisir extréme : tant il est vray qu'elle eut de peine à se resoudre de luy donner quelques preuves de n'estre point insensible. Cependant il est certain, qu'elle ne le haïssoit pas : et quoy qu'elle n'aye jamais voulu appeller qu'amitié, l'affection qu'elle a euë pour Ligdamis, je pense pourtant qu'elle changea assez pour luy donner un autre nom. Car enfin Cleonice faisoit cent petites choses sans qu'elle y prist garde, qui tesmoignoient fortement ce que je dis : parce qu'elle ne les faisoit point du temps que Ligdamis n'avoit que de l'amitié pour elle, et qu'elle en avoit aussi pour luy. Je me souviens mesme, que pendant qu'il n'estoit que son Amy, 
<pb id="page_2611" n="V04-P527"/>elle ne se soucioit point en quel estat il la voyoit : et je l'ay veû dans sa Chambre en des jours où elle estoit si negligée, que toute autre beauté que la sienne, en eust beaucoup perdu de son esclat. Elle ne s'en mettoit pourtant point en peine : et je puis assurer sans mensonge, qu'elle n'avoit jamais consulté son miroir une seule fois pour luy plaire. Mais depuis son retour, elle n'en usa plus ainsi : estant certain que Ligdamis ne la pouvoit plus voit quand elle n'estoit pas habillée, et mesme quand elle n'estoit pas propre. Elle feignoit toutesfois que c'estoit pour luy oster peu à peu la familiarité qu'il avoit euë avec elle : mais en effet c'estoit qu'elle n'estoit pas trop fâchée, quelque façon qu'elle en fist, que Ligdamis la trouvast belle. Je vous demande pardon. Madame, de vous dire si exactement tant de petites choses : toutesfois puis que vous me l'avez ordonné, je pense que je ne puis faillir en vous obeïssant. Je vous diray donc, que comme l'amour ne se peut cacher longtemps, Hermodore, Artelinde, et Phocylide, connurent bien tost avec certitude que Ligdamis estoit amoureux, et amoureux de Cleonice :de sorte que la passion d'Hermodore en augmenta ; que celle de Phocylide s'en réveilla ; et que la haine d'Artelinde se renouvella et en devint plus sorte : car elle eut un si grand despit, de voir que le coeur de Ligdamis avoit resisté à ses charmes, et qu'il estoit devenu sensible pour ceux de Cleonice ; qu'elle donna cent marques du desplaisir qu'elle en avoit : De plus, comme c'est la coustume des Dames qui sont un peu trop galantes, de croire qu'elles se justifient en accusant les autres : elle publia en deux jours par toute la Ville ; que Ligdamis estoit Amant de 
<pb id="page_2612" n="V04-P528"/>Cleonice ! adjoustant à cela, avec une malice extréme, qu'elle n'estoit pas si fiere qu'elle avoit esté : disant avec une raillerie peu obligeante, que l'Amour avoit blessé deux coeurs d'un (eut coup de trait. Ce bruit fut si grand en peu de temps, que non seulement il vint jusques à moy, mais qu'il fut encore jusques à Cleonice : qui reçeut cette nouvelle avec une douleur que je ne vous sçaurois exprimer. Car parmy le desplaisir qu'elle avoit, j'y voyois des sentimens de colere qu'elle ne m'expliquoit point : et sans sçavoir si c'estoit contre Ligdamis, contre Artelinde, ou contre elle mesme, elle me disoit des choses qui m'embarrassoient tousjours plus. Ce fut pourrant alors que je connus avec certitude, que Ligdamis estoit mieux dans son coeur qu'il n'y croyoit estre : puis que quoy qu'elle dist ou contre luy, ou contre Artelinde, ou contre ses propres sentimens ; elle ne disoit pas bien fortement, qu'elle ne vouloit plus que Ligdamis la vist. Au contraire, se reprenant elle mesme, dés qu'elle l'avoit dit ; elle adjoustoit que ce seroit faire croire au monde qu'Artelinde auroit dit vray, si elle changeoit sa forme de vivre. En suite, elle disoit que pourveu qu'il n'y eust qu'elle qui le creust, elle voudroit pour luy faire despit, qu'elle ne pust jamais douter que Ligdamis ne fust amoureux d'elle : mais à la fin quand elle eut bien dit des choses contraires les unes aux autres, la douleur qu'elle avoit de sçavoir que toute sa severité passée ne pourroit empescher que l'on ne dist que Ligdamis l'aimoit estant la plus sorte, ne suis je pas bien malheureuse, dit elle, qu'il faille qu'apres avoir passé toute ma vie en repos et avec que gloire, je fois aujourd'huy exposée à souffrir la raillerie d'Artelinde ? mais, 
<pb id="page_2613" n="V04-P529"/>luy dis-je, ce n'est pas un si grand crime, que d'avoir donné de l'amour au plus honneste homme d'Ephese ; car enfin excepté Artelinde, personne ne s'advise de dire que vous aimiez Ligdamis. Si j'avois vescu comme les autres, me respondit-elle, vous auriez raison : mais apres avoir affecté une severité si grande, croyez Ismenie que ce m'est une sensible douleur, d'aprendre que l'on dit de moy une pareille chose. Cleonice me dit cela avec tant de marques d'un veritable desplaisir sur le visage, qu'elle me toucha : de sorte que voulant avoir quelque complaisance pour elle ; mais, luy dis-je, si cela vous inquiete et vous tourmente si fort, quelque amitié que j'aye pour Ligdamis je vous l'abandonne : et je vous per mets de le bannir une seconde fois. Ha ! Ismenie, s'escria telle en rougissant, si je le pouvois je l'aurois desja fait : mais pour mon malheur, Ligdamis est plus fort que moy dans mon ame. Ce n'est pourtant pas (dit elle en se reprenant, et ne voulant pas advoüer la verité) que ce que je sens pour luy se puisse nommer amour : mais il est vray que c'est une amitié si tendre et si sorte, que je ne puis me resoudre à me priver de la veuë et de la conversation de Ligdamis. Nous nommerons cette affection comme il vous plaira, luy dis je. Cependant puisque la chose est ainsi, je ne trouve pas qu'il y ait à balancer : et malheur pour malheur, il vaut mieux choisir celuy où vous aurez quelques heures de consolation, que de vous resoudre à en souffrir un ou vous n'en auriez point du tout. Je ne conseille rois jamais, poursuivis-je, de se porter à une action contre la bienseance pour se satisfaire : mais je ne conseillerois pas non plus d'aller regler 
<pb id="page_2614" n="V04-P530"/>toutes ses actions sur les opinions differentes de tous les gens d'une grande Ville. Il suffit de ne rien faire qui choque cét usage receu universellement par les honnestes personnes, ny qui puisse blesser la vertu : et apres cela, il faut se mettre l'esprit en repos ; et n'aller pas troubler toute la douceur de sa vie, par le caprice d'autruy. Mais, me dit Cleonice, je ne sçay pas trop bien si la maniere dont je vy avec Ligdamis, quoy que tres innocente, n'est point un peu contraire a cette exacte bien seance dont vous parlez : car enfin je sçay qu'il est amoureux, et je le voy tous les jours : et je sens mesme que j'ay assez d'amitié pour luy, pour ne l'en pouvoir plus haïr. Pour moy, luy dis-je, il ne me semble pas que cela soit fort criminel : principalement si vous considerez que vostre condition et celle de Ligdamis sont esgales, et qu'ainsi vous pourriez l'espouser : et cela estant, je ne voy pas que la vertu veüille que des gens qui se doivent marier ensemble se doivent haïr. Toutes les passions, poursuivis-je, ne sont assurément pas criminelles, quoy que vous en ayez dit autre fois : il est des amours permises et innocentes : c'est pourquoy il ne faut pas vous inquieter l'esprit si legerement. Vous sçavez bien, me dit-elle, que le Pere de Ligdamis est resolu qu'il ne se ma rie jamais, s'il n'espouse cette personne qu'il luy a tant de fois proposée : il est vray, luy repliquay-je, mais vous jugez bien aussi que puis que Ligdamis ne luy a pas obeï lors qu'il n'aimoit rien, il ne luy obeïra pas aujourd'huy. qu'il vous aime. Ainsi sans trouver si mauvais que l'on die que Ligdamis est amoureux de vous, et que vous ne le haïssez pas ; je vous conseille de vivre comme vous avez accoustumé. Ce bruit 
<pb id="page_2615" n="V04-P531"/>qui s'est espandu, s'esteindra bien tost : car comme vous le sçavez, Artelinde donne si souvent de nouvelles matieres de conversation, que je suis assurée que dans trois jours on ne parlera plus de l'amour de Ligdamis. Je vous conjure du moins, me dit-elle, de ne luy aller pas dire que je vous ay advoüé que je ne le pouvois bannir : Mais, luy dis-je en riant, puisque l'affection que vous avez pour luy n'est qu'amitié, pourquoy voulez vous luy en cacher la grandeur ? croyez moy Cleonice, ce que vous voulez faire est contre l'usage : et personne ne s'est jamais advisé de faire un secret de l'amitié. Au contraire, il se trouve bien plus de gens qui la disent plus grande qu'elle n'est dans leur coeur, qu'il ne s'en trouve qui la cachent. mauvaise personne, repliqua-t'elle, je vous entends bien : mais quand ce que vous pensez seroit vray, faudroit-il me forcer à vous dire une chose que je serois au desespoir de sentir dans mon ame ? ouy, luy dis-je, si vous aimiez la sincerité : mais puisque cela n'est pas, j'auray assez de complaisance pour nommer toutes choses comme il vous plaira ; et pour appeller mesme haine si vous voulez, l'amour que Ligdamis a pour vous. Depuis cela, Madame, il est certain que Cleonice eut l'esprit un peu plus tranquile, et que Ligdamis en fut plus heureux : le bruit mesme qui s'estoit espandu se dissipa bien tost, par la voye que je l'avois predit : estant certain qu'Artelinde donna tant de nouveaux sujets de parler d'elle ; qu'on ne parla plus d'autre chose. Car non seulement elle continua d'avoir cette multitude d'Amants qui l'environnoient ; mais il luy arriva encore une advanture rare : qui fut qu'escrivant un matin à trois ou quatre 
<pb id="page_2616" n="V04-P532"/>de ses Amants, à qui elle donnoit diverses assignations ; et escrivant en mesme temps à Cleonice, faisant semblant de se vouloir justifier de ce qu'elle avoit dit contre elle : apres que toutes ces Lettres furent escrites, comme il n'y avoit point de nom au dessus de pas une, celuy à qui elle les donna pour les porter, quoy que fort adroit et fort accoustumé à de semblables choses, se trompa ce jour là, en les distribuant toutes à ceux à qui elles ne s'adressoient pas. De sorte qu'un de ces Amants à qui elle donnoit assignation au Temple de Diane par une de ses Lettres ; en reçeut une autre qui n'estoit pas pour luy, qui luy ordonnoit d'aller ce jour là en visite chez une Femme qu'il ne voyoit jamais, et qui estoit sa plue mortelle ennemie. Celle qui donnoit assignation au Temple de Diane, fut portée à un homme de qualité Estranger, qui estoit à Ephese depuis longtemps : mais qui par la Religion de son païs, qui ne veut point que l'on adore les Dieux dans des Temples battis par les mains des hommes, n'y entroit jamais : de sorte que cette Lettre le surprit estrangement. Artelinde en avoit encore escrit une autre à un de ses Amants, qui devoit partir ce jour là à midy, afin qu'il se trouvast sur sa route lors qu'elle iroit au Temple, pour luy pouvoir dire adieu : mais au lieu de cette Lettre, il en reçeut une qui s'adressoit à un autre, qu'elle prioit de ne manquer pas de se trouver le soir à la promenade au bord de la mer : et celle qui apartenoit à celuy là, fut aportée à Cleonice : et celle aussi qui devoit estre pour Cleonice, par laquelle Artelinde la prioit de l'attendre chez elle l'apres-disnée, fut encore donnée à un autre : de sorte que ce renversement d'assignations, fit la plus plaisante chose du monde. 
<pb id="page_2617" n="V04-P533"/>Lors que l'on aporta à Cleonice la Lettre qui n'estoit pas destinée pour elle, nous estions ensemble : et je vy l'estonnement qu'elle eut de sçavoir qu'Artelinde avec qui elle n'estoit pas trop bien luy escrivoit. Elle ouvrit donc cette Lettre avec precipitation : mais dés qu'elle en regarda le carractere elle connut que c'estoit le mesme dont elle avoit accoustumé de se servit pour escrire à ses Amants : et qu'elle n'estoit point de celuy dont elle écrivoit à ses Amies. En suite Cleonice et moy nous mettant à lire, nous n'y vismes que ces paroles ; qui ne luy convenoient point du tout.
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<q>Si vous vous trouvez dans la Ruë qui conduit au Temple de Diane, à l'heure que j'ay accoustumé d'y aller, j'aprendray de vostre bouche quels sentimens vous avez en me quittant : et vous aprendrez aussi de la mienne, combien vostre absence me touche.</q>
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<div2 id="page_CYRUS040307" type="sequence" n="Histoire de Ligdamis et de Cléonice : exil politique de Ligdamis">
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Apres avoir leu ce Billet, nous connusmes bien que celuy qui l'avoit rendu s'estoit trompé : mais par malice je conseillay à celle qui l'avoit reçeu de ne luy en rien tesmoigner : de sorte qu'elle se contenta de dire à cét Agent d'Artelinde, qu'elle feroit ce que sa Maistresse luy escrivoit : et en effet nous ne fusmes pas moins soigneuses de nous rendre au lieu de l'assignation, que l'eust pu estre l'Amant pour qui elle estoit donnée. Cleonice donna donc ordre qu'on nous advertist quand Artelinde sortiroit de chez elle afin de la suivre : ce qui se pouvoit faire aisément, puis qu'elle estoit sa voisine. Nous ne sçeusmes donc pas plustost qu'elle estoit sortie, que nous fusmes par une porte de derriere, luy couper chemin, et la rencontrer 
<pb id="page_2618" n="V04-P534"/>dans la mesme ruë où elle avoit donné assignation à cét Amant qui devoit s'en aller, sçachant bien que nous la trouverions à pied, par ce que c'est la coustume d'Ephese de n'aller jamais au Temple de Diane en chariot. Dés que nous la découvrismes, nous commençasmes de marcher lentement, pour voir ce qu'elle feroit : et nous vismes que sans nous avoir aperçeues, elle regardoit du costé que nous n'estions pas, qui estoit celuy par où elle croyoit que cet Amant devoit venir : et nous remarquasmes que ne le voyant pas, elle marchoit doucement, esperant tousjours qu'il viendroit n'ayant avec elle qu'une Fille qui sçavoit tous ses secrets Mais enfin ayant tourné la teste de nostre costé, nous nous aprochasmes d'elle et la joignismes : de sorte que craignant que nous ne nous arrestassions longtemps à luy parler, et que pendant cela celuy qu'elle attendoit ne vinst ; elle ne vit pas plustost Cleonice, (qu'elle croyoit avoir reçeu la Lettre, par où elle la prioit de l'attendre l'apres-disnée chez elle pour y recevoir ses justifications) que prenant la parole, allez Cleonice, allez, luy dit-elle ; ce n'est pas icy ou je dois me justifier : estant bien juste, comme je vous l'ay escrit, que j'aille chez vous vous dire mes raisons. C'est pourquoy ce sera s'il vous plaist, apres disner que j'auray l'honneur de vous entretenir. En fuite de ce discours, elle nous voulut quitter : mais Cleonice la retenant malicieusement, et contrefaisant l'ingenuë ; vous avez donc changé d'advis, luy dit-elle, car vous m'avez écrit que je me trouvasse icy : et j'ay creu mesme que vous alliez en quelque voyage par certaines choses qui sont dans vostre Billet. Artelinde rougit à ce discours : et comprenant bien que celuy qui avoit porte ses 
<pb id="page_2619" n="V04-P535"/>Lettres se seroit trompé, et auroit donné une Lettre pour l'autre ; elle en eut un sensible despit. Neantmoins comme : elle est hardie et artificieuse, ce premier sentiment : estant passé, elle se mit à rire : et demandant à voir cette Lettre, afin de la pouvoir retirer des mains de Cleonice ; elle luy dit qu'elle l'escrivoit à un de ses parons qui s'en alloit aux champs, et qui n'estoit pas bien avec sa Mere : Mais Cleonice qui ne la luy vouloit pas rendre, luy dit qu'elle l'avoit laissée chez elle. Cependant comme Artelinde sçavoit qu'elle en avoit escrit plusieurs autres, où le mesme malheur pourroit estre arrivé, elle avoit l'esprit bien en peine : elle n'osa toutesfois retourner sur ses pas, et ne venir pas au Temple avec : que nous, de sorte que nous y fusmes ensemble : esperant aussi que peut-estre celuy à qui elle y avoit donné assignation, auroit reçeu la veritable Lettre qui estoit pour luy, et s'y trouveroit. Mais ne : l'y voyant pas, elle ne douta plus que le desordre de ses Lettres ne fust universel : si bien que l'impatience la prenant dés qu'elle y eut un peu esté ; elle nous quitta, et s'en retourna chez elle,, où elle trouva toutes les responses de ses Amants, qui la confirmerent dans l'opinion qu'elle avoit euë. Celuy qui devoit partir à midy, et qui avoit reçeu l'assignation du soir au bord de la mer,, se plaignoit de la cruelle raillerie qu'elle luy avoit faite : et sembloit partir d'Ephese l'esprit fort irrité contre elle. Celuy qui n'entroit jamais dans les Temples, et qui avoit reçeu la Lettre qui ordonnoit à celuy à qui elle estoit escrite effectivement de se trouver au Temple de Diane, luy disoit que c'estoit trop vouloir exiger de luy, que de vouloir qu'il l'aimast jusques à changer de Religion ; et que c'estoit 
<pb id="page_2620" n="V04-P536"/>bien assez qu'il adorast ses yeux ; sans le vouloir forcer à faire une prophanation qui les deshonnoreroit dans son païs si on l'y sçavoit. Celuy qui avoit reçeu la Lettre qui devoit estre pour Cleonice, par ou elle la prioit de l'attendre chez elle, afin qu'elle y allast se justifier ; luy escrivoit qu'il ne pouvoit pas comprendre qu'elle voulust luy faire la grace d'aller chez luy, et de le vouloir satisfaire de quelques pleintes qu'il luy avoit effectivement faites le jour auparavant : adjoustant toutesfois à cela, qu'il luy obeïroit : car vous sçaurez, Madame, que cette Lettre estoit escrite de façon, qu'elle convenoit aussi bien à un homme qu'à une femme. De plus, celuy qui avoit reçeu la Lettre qui luy donnoit assignation chez une Dame qu'il ne voyoit point, et qui estoit son ennemie declarée : croyant qu'Artelinde se moquoit de luy, y respondit fort en colere : de sorte qu'Artelinde ayant voulu favoriser quatre Amants, elle les desobligea tous : et donna une si ample matiere de vangeance à Cleonice, qu'on ne la pouvoit pas avoir plus grande. Elle ne voulut pourtant pas publier cette advanture la premiere, mais pour moy qui ne suis pas si bonne qu'elle, je la dis à un de mes Amis, qui la dit à tout le monde : si bien que tous ces Amants ayant oüy parler de ce qui estoit arrivé à Cleonice, quelques-uns de ceux à qui elle avoit donné ces assignations qui leur avoient semblé si bizarres, creurent que la mesme chose leur seroit aussi arrivée. Outre cela, Artelinde querella si fort celuy qui avoit si mal distribué ses Lettres, qu'il le dit à diverses personnes : et en peu de jours la chose fut si universellement sçeuë, que tous ces Amants, à la reserve de celuy qui estoit absent, se rendirent entre eux les 
<pb id="page_2621" n="V04-P537"/>Lettres qui leur apartenoient : et firent tant de railleries d'Artelinde, que Cleonice en fut pleinement vangée. Elle en tira mesme un autre bien, qui fut que l'on ne parla non plus apres cela de la passion que Ligdamis avoit pour elle, que s'il ne l'eust point aimée : si bien qu'ils jouïrent tous deux durant quelques jours, de toutes les douceurs qu'une amour innocente peut donner. Cleonice donnoit pourtant quelques fâcheuses heures à Ligdamis : parce qu'elle ne pouvoit encore croire que l'amour pust estre durable. Ainsi quand elle luy avoit accordé qu'elle ne doutoit point que son affection ne fust tres grande : elle luy disoit en suite, qu'elle craignoit qu'elle ne la fust pas long temps : de sorte que l'on peut dire qu'elle se faisoit elle mesme des sujets d'inquietude, dans le temps où la Fortune ne luy en donnoit point. Elle empescha mesme diverses fois Ligdamis, de tascher de faire persuader à son Pere, de changer le dessein qu'il avoit de le marier : et de luy permettre de faire ce qu'il pourroit pour obtenir Cleonice de Stenobée : disant tousjours qu'il ne faloit point precipiter les choses, que peut-estre ne l'aimeroit-il pas tousjours ; et qu'enfin elle vouloit une plus longue espreuve de sa passion. Si bien qu'encore que Ligdamis ne demeurast pas d'accord que cette espreuve fust necessaire, toutesfois il avoit un si grand respect pour elle, qu'il n'osoit la presser de la chose du monde qu'il souhaitoit le plus ; et d'autant moins qu'en ce temps là il n'avoit aucune des inquietudes de l'amour, que la seule impatience. Car encore qu'Hermodore fust tousjours amoureux de Cleonice, que Phocylide le parust aussi estre assez souvent ; et que beaucoup d'autres la trouvant digne de leur 
<pb id="page_2622" n="V04-P538"/>choix, songeassent à l'espouser s'ils pouvoient il n'avoit pourtant point de jalousie : et il estoit aussi heureux qu'un Amant qui ne possede point sa Maistresse peut l'estre, lors que la Fortune trouble ses plaisirs. Vous sçavez sans doute, Madame, que la Princesse de Lydie fut amenée à Ephese, aussi tost apres la prison de Cleandre : si bien que lors que Ligdamis y fut revenu, il chercha les moyens de luy rendre office autant qu'il put : et ce fut en effet par luy qu'Esope qui estoit à Sardis, fit tenir plusieurs Lettres de cét illustre Prisonnier à cette Princesse : et que cette Princesse aussi y fit responce. Quoy que la chose fust alors tres secrette, et qu'il n'y ait jamais eu qu'Esope qui l'ait bien sçeuë ; neantmoins comme on sçavoit que Cleandre avoit fort aimé Ligdamis, Hermodore ayant sçeu confusément long temps apres, qu'il avoit reçeu quelques Lettres de cét te Princesse, sans sçavoir pourtant à qui elles s'adressoient, fit secrettement advertir Cresus que Ligdamis tramoit quelque chose avec la Princesse sa Fille : si bien que Cresus n'osant le faire arrester, parce qu'il sçavoit que son Pere estoit à son Gouvernement, il voulut tascher de le luy oster auparavant que de le faire prendre. Pour cét effet, il manda ce gouverneur sur quelque pretexte, avec intention de le retenir, et de faire arrester son Fils à Ephese, le mesme jour qu'il arriveroit à Sardis : mais comme il avoit beau coup d'amis à la Cour, il fut adverty du dessein de Cresus, qui s'en estoit ouvert à quelqu'un qui ne luy garda pas fidelité : si bien que feignant d'estre malade, il fit faire ses excuses au Roy, et envoya en mesme temps querir Ligdamis, luy faisant dire la chose, et luy mandant mesme 
<pb id="page_2623" n="V04-P539"/>plus precisément qu'il ne le sçavoit, qu'on le devoit arrester à Ephese, s'il n'en partoit en diligence. Je vous laisse à juger combien cette nouvelle affligea deux personnes qui s'estimoient malheureuses, dés qu'elles avoient passe un jour sans se voir. Cependant il falut que Ligdamis partist, et il partit en effet : mais si affligé, qu'on ne peut l'estre davantage. Il offrit vingt fois à Cleonice, dans les transports de sa passion, de n'obeïr pas à son Pere : mais quand elle songeoit qu'elle seroit peut estre cause qu'on le mettroit en prison, elle hastoit elle mesme son départ : et le prioit de partir avec autant d'empressement, que si ce voyage luy eust deu causer un fort grand plaisir. Ce fut alors qu'elle recommença de blasmer l'amour ; et sans pouvoir pourtant souhaitter que Ligdamis n'en eust plus pour elle, elle ne laissoit pas de dire que cette passion ne faisoit que des malheureux. Mais comme si ce n'eust pas esté astez, d'estre affligée de l'absence et du malheur de Ligdamis, il falut encore qu'elle souffrist la persecution d'Hermodore : qui n'avoit cherché les voyes de faire exiler ou prendre son Rival, que pour profiter de sa disgrace : Et en effet il demanda Cleonice en mariage à Stenobée, qui la luy promit, s'il pouvoit obtenir le contentement de sa Fille. Phocylide de son costé, l'importuna encore plus qu'il n'avoit fait : et comme il luy fut impossible de cacher toute sa melancolie, Artelinde en expliqua la cause à tous ceux qui ne l'auroient peut-estre pas devinée sans elle : si bien que Cleonice se trouva accablée de toutes sortes de déplaisirs à la fois. La Soeur de Ligdamis, qui avoit espousé il y avoit fort peu de temps, un homme 
<pb id="page_2624" n="V04-P540"/>de qualité, qui a son bien au deça de la Riviere d'Hermes, y vint avecques son Mary : et il ne demeura personne à Ephese, avec qui elle pust parler de Ligdamis excepté moy. Cependant Cresus voyant que son dessein n'avoit pas reüssi, et ne jugeant pas à propos de commencer une guerre civile dans son estat, lors qu'il estoit prest d'en avoir une Estrangere : il dissimula son ressentiment, faisant semblant de se contenter de l'excuse du Pere de Ligdamis, sans tesmoigner en estre mescontent : mais il ne laissoit pas d'avoir dessein dés que Ligdamis ou son Pere sortiroient de cette Place, de s'assurer de leurs personnes : si bien qu'estant advertis de cette verité, par des gens qui la sçavoient avec certitude ; on peut dire qu'ils estoient prisonniers, par la seule crainte de l'estre : estant certain qu'ils ne sortoient point du Chasteau d'Hermes. Ligdamis obtint pourtant une fois de son Pere, la permission de venir desguisé à Ephese, sur le pretexte de descouvrir une chose qui paroissoit fort importante, dont il s'estoit fait donner luy mesme un faux advis, afin de pouvoir venir voir Cleonice. Je vous laisse donc à penser quelle surprise fut la mienne, de le voir arriver un soir dans ma Chambre, avec un habillement à la Phrigienne, qui pensa me le faire mesconnoistre : mais il n'eut pas plustost par lé, pour me prier de ne tesmoigner point que je le connoissois, si ce n'estoit devant une de mes Femmes qui me l'amena, qui estoit la seule qui l'avoit veu, et qu'il sçavoit bien m'estre fidelle ; que je le reconnus en effet. Si bien que sans songer que son voyage estoit causé par Cleonice : eh bons Dieux Ligdamis, luy dis-je, que vous est-il arrivé, et quel dessein vous peut amener icy ? Ha, 
<pb id="page_2625" n="V04-P541"/>Ismenie, s'escria-t'il, je suis assurément bien plus malheureux que je ne pensois l'estre : car puis que vous ne devinez pas d'abord, que je ne puis venir que pour voir Cleonice, c'est une marque qu'elle ne croit pas que ma passion soit aussi for te qu'elle est. Elle la croit bien sorte, repliquay-je, mais je ne pense pas qu'elle croye que vous soyez si mauvais mesnager d'une vie qui luy est chere comme la vostre, que de la hasarder comme vous faites : Car enfin si on vous prenoit en ha bit desguisé dans Ephese, vous fourniriez à vos ennemis un pretexte le plus grand du monde de vous nuire. N'importe, me dit-il, pourveu que je voye Cleonice : c'est pourquoy ne differez pas davantage, à me faire avoir ce plaisir. Entendant donc parler Ligdamis avec tant d'ardeur, et jugeant bien que plustost il verroit Cleonice, plustost il s'en retourneroit, et se mettroit en seureté ; j'envoyay prier Stenobée de luy permettre devenir me guerir d'un mal qui ne pouvoit estre soulage que par sa conversation : ne voulant pas faire dire un pretexte plus divertissant de peur que Stenobée qui cherchoit tous les plaisirs, n'en voulust estre. Mon artifice ne reussit pourtant pas, comme je l'avois esperé ; car Stenobée s'imaginant, comme elle faisoit souvent, que l'on ne desiroit que sa Fille ; creut encore qu'il devoit y avoir quelque musique ou quelque autre divertissement chez moy, qu'on ne luy disoit pas : si bien qu'ayant cette imagination, elle me manda qu'elle me l'ameneroit elle mesme : et en effet elle vint une heure apres. Je vous laisse à penser combien Ligdamis murmura de cette avanture, dans la croyance qu'il ont qu'il ne pourroit parler à sa chere Cleonice de tout ce soir là ; Cependant 
<pb id="page_2626" n="V04-P542"/>la chose n'ayant point de remede, je le fis entre ? dans mon Cabinet, et je me mis sur mon lict pour attendre Stenobée, qui vint bien tost apres avec l'esperance de trouver quelque divertisse ment considerable. Ce qu'il y eut encore de rare à cette avanture, fut que depuis le message qu'elle avoit reçeu de moy, elle avoit dit à tous ceux qui estoient chez elle, qu'il y avoit assemblée à mon logis : si bien qu'en moins de trois quarts d'heure, je vy la moitié de la Ville dans ma Chambre, ce qui m'estonna extrémement : et d'autant plus, que je voyois par le procédé de tous ceux qui estoient là, qu'ils avoient attendu quelque chose qu'ils n'y trouvoient pas. Cependant quoy que je sçeusse bien qu'il n'y avoit personne dans cette compagnie qui osast entrer dans mon Cabinet, je ne laissois pas d'estre en une inquietude estrange, de ne sçavoir comment je pourrois la faire sortir de ma Chambre : car pour Stenobée, comme elle ne cherchoit que le monde, et qu'il y en avoit beaucoup, elle ne se pleignoit point de ce qu'elle s'estoit trompée ; et ne pouvoit mesme souffrir que les autres s'en pleignissent. Mais à la fin perdant patience, je me pleignis tant, et je dis si clairement que je n'avois eu dessein de voir ce soir là que Cleonice toute seule, que cette aimable Fille croyant en effet que le bruit me faisoit mal, suplia sa Mere de s'en aller, afin de monstrer exemple aux autres : de sorte que Stenobée se levant la premiere, emmena tout le reste, et ne me laissa que Cleonice. Dés que toute cette multitude de gens fut partie, qui m'avoit tant importunée, et qui avoit tant affligé Ligdamis ; je me relevay de dessus mon lict, en riant de l'avanture qui me venoit d'arriver : si bien que Cleonico 
<pb id="page_2627" n="V04-P543"/>me regardant faire, et ne me voyant pas le visage d'une personne qui se seroit trouvée mal ; quoy, Ismenie, me dit-elle, il n'est pas vray que vous soyez effectivement un peu malade, et toutes vos pleintes n'ont esté que pour chasser cette compagnie ! du moins dites moy donc, adjousta-t'elle, que vous l'avez fait pour m'obliger, car il est vray qu'elle m'importunoit extrémement. Mon principal dessein, luy dis-je, n'a pas esté ce luy de vous plaire : et vous sçaurez bien-tost qu'en cette rencontre, j'ay encore plus regardé l'interest d'un autre que de vous. En disant cela, j'ouvris la porte de mon Cabinet : et l'y faisant entrer en la poussant doucement de la main, j'entray vistement apres elle, afin d'en refermer la porte. Mais à peine eut-elle fait un pas, que voyant ce pretendu Phrigien, elle s'arresta toute surprise : elle la fut pour tant encore plus, lorsque se jettant à ses pieds, et luy prenant la main ; enfin, Madame, luy dit-il, je ne pouvois plus vivre sans vous voir. Cleonice reconnoissant dés la premiere parole, la voix d'une personne qui luy estoit si chere, ne put s'empescher d'avoir un premier sentiment de joye, et de me pardonner la tromperie que je luy avois faite : de sorte que le relevant tres civilement, elle répondit au compliment qu'il luy avoit fait, d'une maniere aussi spirituelle qu'obligeante. Mais un moment apres, considerant que si on sçavoit que Ligdamis fust desguisé dans Ephese on l'arresteroit, et que peut-estre on feroit un crime d'estat, de ce qui n'estoit qu'un effet d'amour, une partie de sa joye diminua : et ce qui augmenta encore son inquietude, fut qu'elle creut que si cette entre-veuë estoit sçeuë, cela seroit tort à sa reputation : si bien que se repentant presques des paroles obligeantes 
<pb id="page_2628" n="V04-P544"/>qu'elle venoit de dire, et des marques de joye qu'elle avoit données ; en verité Ligdamis, (dit-elle apres que nous fusmes assis) ceux qui disent que les premiers sentimens des Femmes sont les meilleurs, ne disent pas tousjours vray : puis que je n'ay pu m'empescher d'avoir un plaisir extréme de vous revoir : et cependant je connois par une seconde pensée, que la premiere estoit injuste, et que je vous dois presques quereller. Car enfin, à parler raisonnablement, pourquoy exposer vostre liberté et vostre vie ? et pourquoy m'exposer moy mesme, à pouvoir estre soupçonnée d'avoir sçeu un voyage qui pourroit estre expliqué d'une maniere peu advantageuse pour moy ? je l'ay fait Madame, repliqua-t'il, parce que je ne pouvois faire autrement : ainsi j'ay plustost agy pour conserver ma vie que pour l'exposer comme vous dites : et pour vostre gloire, Madame, adjousta-t'il, je ne pense pas qu'on la puisse diminuer. Car outre que vostre vertu est au dessus de la calomnie, je suis si malheureux, que l'on n'a garde, ce me semble, de s'imaginer que j'aye assez de part en vostre coeur, pour avoir obtenu de vous la liberté de vous venir voir desguisé. laissez moy donc. Madame, jouir en repos du plaisir que j'ay à vous entretenir : et ayez s'il vous plaist, la bon té de me dire si ma disgrace et mon exil n'ont point aporté de changement en vostre ame ? et si Ligdamis haï de Cresus, est aussi bien avecque vous, que lors qu'il estoit consideré de tout le monde, parce qu'il avoit l'honneur d'estre aimé de l'illustre Cleandre ? Vous me faites tort, luy repliqua-t'elle, de me soupçonner d'une lascheté comme celle là : et si ce n'estoit que je veux vous prouver fortement que je n'en suis pas capable, 
<pb id="page_2629" n="V04-P545"/>j'aurois bien de la peine à ne vous donner pas des marques du ressentiment que j'ay de l'outrage que vous me faites. Mais comme vous pourriez peut-estre croire, que je ne chercherois qu'un pretexte à vous faire une querelle, j'aime mieux oublier cette injure : et vous assurer que vostre infortune m'a rendu l'amitié que j'ay pour vous beaucoup plus sensible qu'auparavant. Carie ne veux pas dire, adjousta-t'elle, que vostre mal heur l'ait augmentée : puis que ce seroit faire tort à vostre merite, et à l'affection que vous avez pour moy, si ces deux choses n'avoient pas fait naistre dans mon coeur, toute l'amitié dont il est capable. Comme ce discours estoit assez obligeant, Ligdamis en fut transporté de joye, et il y respondit avec des paroles si passionnées, qu'il estoit aisé de voir que son ame estoit remplie d'une amour tres violente. Cette conversation fut donc fort agreable et fort tendre de part et d'autre : Ligdamis raconta à Cleonice, toutes ses souffrances et toutes ses inquietudes, depuis qu'il estoit party : mais comme elle ne vouloit pas luy dire les sien nés, ce fut moy qui malgré elle luy en apris une partie : ce qui luy donna tant de joye, qu'il ne pensa jamais se lasser de me remercier, de luy avoir apris une chose qui luy estoit si glorieuse. Nous passasmes donc tout le soir ensemble : Cleonice luy faisant promettre qu'il partiroit le lendemain à la pointe du jour, ne voulant pas l'ex poser plus long temps au danger d'estre descouvert. Il luy resista pourtant autant qu'il pût, voulant qu'elle luy accordast la grace de la voir encore une fois, mais il ne pût rien gagner, si bien qu'il falut qu'il se contentast d'estre aussi tard avec que nous, que la bien-seance le pouvoit permettre. 
<pb id="page_2630" n="V04-P546"/>Je ne vous diray point, Madame, tout ce que se dirent ces d'eux personnes, ny pendant le reste de la conversation ; ny lors que Stenobée en noyant querir Cleonice, il falut se reparer : car je ne pourrois pas retrouver dans ma memoire, tout ce que l'amour leur inspira. Ce n'est pas que la chose fust esgale entre eux : au contraire Cleonice aporta autant de soin à cacher l'excés de sa douleur en cette separation, que Ligdamis en aporta à luy monstrer toute la sienne. Mais quoy qu'elle fist, elle parut dans ses yeux malgré elle : et ils me parurent si touchez l'un et l'autre, que j'eus grande part à leur affliction. Apres que Cleonice fut partie, Ligdamis fut encore assez long-temps avecque moy, à me parler tousjours d'elle, et à me prier de continuer à luy rendre office : mais en fin estant extraordinairement tard, il me quitta, avec intention d'aller passer le reste de la nuit chez un homme qui estoit à luy il y avoit environ un an : et d'en partir dés qu'il commenceroit de faire jour. Comme il croyoit que ce domestique estoit le plus fidelle serviteur du monde, et que depuis qu'il estoit à son service il n'avoit pas fait la moindre faute, et c'estoit à luy qu'il s'estoit confié de son voyage : mais, Madame, il faut que vous sçachiez que cét homme si fidelle en aparence, estoit un espion d'Hermodore : d'Hermore, dis je, qui sans en tesmoigner rien ouverte ment, ne laissoit pas de faire toutes choses possibles pour destruire Ligdamis, et pour espouser Cleonice. De sorte qu'ayant esté adverty par son Agent, que Ligdamis estoit à Ephese desguisé ; qu'il estoit dans sa maison ; et qu'il avoit esté chez moy avec Cleonice, Hermodore, apres avoir bien examiné ce qu'il avoit à faire, envoya six hommes 
<pb id="page_2631" n="V04-P547"/>qu'il gagna par de l'argent, pour se saisir de la personne de Ligdamis ; luy oster son espée ; et le garder dans la Chambre où ils le trouveroient : donnant ordre aux gens qu'il employa pour cela, de dire à Ligdamis qu'ils l'arrestoient par le commandement du gouverneur d'Ephese. La chose ayant donc esté resoluë ainsi, elle fut exécutée sans peine : parce que celuy chez qui Ligdamis estoit logé ouvrit luy mesme la porte, à ceux qui le devoient arrester comme un criminel d'estat : si bien que Ligdamis, qui ne faisoit que de s'en dormir, se trouva estre prisonnier en se resveillant, et hors de pouvoir de s'opposer à la violence qu'on luy faisoit. Cependant Hermodore bien aise de tenir son Rival en son pouvoir, attendit avec une impatience extréme, l'heure où il pourroit voir Cleonice : mais comme il n'avoit pas la liberté de la visiter le matin, il falut qu'il attendist jusques apres disner. Il est vray qu'il y fut de si bon ne heure, qu'il la trouva seule dans sa Chambre : apres luy avoir fait la reverence, qu'elle luy rendit avec assez de froideur ; Madame, luy dit-il, je suis bien fâché d'estre obligé d'augmenter la me lancolie que je voy sur vostre visage : mais j'ay pourtant creu que je devois vous advertir que Ligdamis est arresté. Ligdamis (reprit Cleonice infiniment estonnée) est arresté ! on aura donc surpris le Chasteau d'Hermes (adjousta-t'elle, ne voulant pas faire paroistre qu'elle sçavoit que Ligdamis estoit ou avoit esté à Ephese :) nullement, Madame, repliqua-t'il, mais il a luy mesme esté surpris desguisé dans la Ville par un homme de ma connoissance, qui esperant une grande recompense de Cresus, s'il remet entre ses mains un Criminel d'estat qu'il a tant d'envie 
<pb id="page_2632" n="V04-P548"/>d'y avoir ; s'en est assuré secretement, et m'est venu prier de luy prester une maison que j'ay sur le chemin de Sardis pour l'y faire coucher plus seurement lors qu'on l'y conduira. Mais, Madame, sçachant à quel poinct la vie de Ligdamis vous est chere, j'ay imaginé la voye de le delivrer si vous le voulez : je voy bien, Madame, adjousta-t'il, par les mouvemens de vostre visage, que vous doutez de la verité de mes paroles : mais pour vous persuader je n'ay qu'à vous dire que Ligdamis est venu à Ephese desguisé en Phrigien, et qu'il vous a veuë chez Ismenie. Cleonice ne pouvant plus douter apres cela, de ce que luy disoit Hermodore, changea de visage et de discours : et le regardant comme un homme qui pouvoit de livrer Ligdamis, Hermodore, luy dit-elle, je n'ay garde de nier que le malheur de celuy dont vous me parlez ne me touche sensiblement : car outre qu'il est Parent d'Ismenie que j'aime beaucoup, il est vray que je suis fort de ses Amies : et à tel point, qu'il est peu de choses que je ne fisse pour le delivrer : c'est pourquoy je vous conjure de le vouloir faire à ma consideration, s'il est vray que vous le puissiez. Je le puis sans doute, repliqua-t'il ; mais, Madame, je ne sçay si vous voudrez vous mesme ce qu'il est pourtant necessaire que vous veüilliez pour obtenir sa liberté. Il faudroit que ce fust une chose criminelle ou impossible, reprit-elle, si je ne la voulois pas : car pour les choses simplement difficiles, adjousta Cleonice, je me resoudrois aisément à les faire, pour sauver la vie à un malheureux que je ne connoistrois point : à plus sorte raison à un de mes Amis que j'estime infiniment. Resoluez vous donc, luy dit-il, Madame, à sauver non seulement celle 
<pb id="page_2633" n="V04-P549"/>de Ligdamis, mais aussi celle d'Hermodore : ouy, Madame, poursuivit-il, vous les pouvez sauver toutes deux, en prononçant quelques paroles : et vous n'aurez pas plustost dit que vous consentez que je fois heureux, que Ligdamis sera delivré. Cleonice estrangement surpris du discours d'Hermodore, le regardoit sans pouvoir presques luy respondre : et soupçonnant quelque chose de la verité ; mais, Hermodore, luy dit-elle, ne seriez vous point assez meschant, pour avoir arresté Ligdamis ? je suis assez amoureux pour tout entre prendre, luy dit-il ; mais enfin. Madame, sans vous informer plus precisément ny du lieu où il est, ny qui l'a pris, respondez seulement à ce que je vous ay dit. Aussi bien, adjousta-t'il, Ligdamis est un homme disgracié, qui ne se verroit jamais en estat de vous tesmoigner sa passion à Ephese. Ligdamis, reprit-elle fierement, est un homme illustre, que je prefere, tout disgracié qu'il est, à tous ceux qui ne le sont pas : au reste, Hermodore, vous m'en avez trop dit : et puisque vous estes en pouvoir de delivrer Ligdamis, il le faut faire, ou vous resoudre à estre haï de moy, jusques au point de n'avoir jamais de repos, que je ne me sois vangée de vous. Où au contraire, adjousta-t'elle fine ment, si vous avez la generosité de le delivrer sans conditions, je vous en seray si obligée, que je n'auray asseurément plus la force de vous traiter comme j'ay fait : mais de vouloir m'engager tiranniquement, à vous promettre devons espouser, c'est que je ne sçaurois souffrir que vous me demandiez, ny ce que je ne feray jamais, quand mesme ma vie seroit aussi exposée que l'est celle de Ligdamis. Mais vous, Madame, adjousta-t'il, voudriez vous que j'allasse delivrer mon Rival, afin 
<pb id="page_2634" n="V04-P550"/>qu'il vinst tout de nouveau troubler mon repos, et m'oster la vie apres que l'aurais conservé la sien ne ? songez-y, Madame, songez-y : et ne prononcez pas l'arrest de mort de Ligdamis legerement. Ha cruel (s'escria-t'elle, emportée par l'excés de la douleur qu'elle avoit dans l'ame) seriez vous capable d'une lascheté si horrible ? Madame, repliqua-t'il, vous sçavez bien que s'il tombe entre les mains de Cresus, il est fort exposé : cependant je n'empescheray sans doute pas sa perte, si vous n'empeschez la mienne. Vous n'avez donc plus, luy dit-elle, aucun sentiment de generosité ? la generosité, reprit-il, ne veut point que l'on se rende malheureux, pour delivrer son Rival : et c'est mesme bien assez aux plus généreux, de ne leur nuire point quand ils le peuvent. Mais, adjousta-t'elle, ce Rival que vous delivreriez, ne seroit pas plustost libre, qu'il faudroit qu'il s'enfuist, et qu'il s'esloignast d'Ephese : il est vray, repliqua-t'il, mais en s'enfuyant, il demeureroit dans vostre coeur : c'est pourquoy je vous le demande, auparavant que de rompre les chaines qui le retiennent. Mon coeur, reprit-elle, n'est pas si aisé à acquerir que vous pensez : vous ne voulez donc pas delivrer Ligdamis, repliqua-t'il ; vous ne voulez pas vous mesme meriter mon estime, respondit elle, puisque vous ne voulez pas faire à ma priere, une chose que vous, devriez faire pour vostre seul interest, si vous aimiez la gloire. La gloire, reprit brusquement Hermodore, est sans doute une belle chose : mais un Amant faisant confiner la sienne à posseder ce qu'il ai me, ne trouvez pas estrange si je ne mets point d'autre prix à la liberté de Ligdamis que Cleonice. Cependant, Madame, vous y songerez : et 
<pb id="page_2635" n="V04-P551"/>demain au matin je viendray recevoir vostre responce. Cleonice voyant qu'Hermodore se preparoit à la quitter, le retint encore : et se faisant une violence extréme, elle le flatta : apres elle le pria de luy vouloir dire precisément où. Estoit Ligdamis ? mais il n'en voulut rien faire : de sorte que passant tout d'un coup des prieres aux menaces, elle luy dit tout ce que la colere, et la douleur peuvent faire dire, à une personne qui aime. Puis un moment apres, craignant que cela ne hastast la perte de Ligdamis, elle passoit encore des injures aux supplications : mais comme elle ne pouvoit pas dire à Hermodore qu'elle l'espouseroit, il la quitta sans changer de sentimens : luy disant tousjours qu'il sçauroit sa response le lendemain : et qu'il luy donnoit ce temps là à se resoudre ; afin qu'elle ne se mist pas en estat de se repentir, si elle se resolvoit en tumulte : en fuite de quoy Hermodore sortit, et laissa Cleonice dans une douleur inconcevable. Elle m'envoya querir à l'heure mesme, pour me dire le pitoyable estat où elle se trouvoit : de sorte qu'estant allée chez elle au mesme instant, elle me raconta ce qui luy estoit avenu, en des termes propres à exciter la compassion dans l'ame la plus dure et la plus insensible. Apres avoir donc pris part à sa douleur, comme j'y estois obligée, et avoir assez long temps raisonné sur cette estrange advanture ; nous envoyasmes à la maison de ce domestique chez qui Ligdamis nous avoit dit qu'il devoit loger (et où il estoit encore) pour sçavoir si on ne descouvriroit point comment il avoit esté pris, Mais la Femme de ce meschant homme, instruite par son mary, dit qu'il estoit party à la pointe du jour, aussi-tost que les portes de la Ville 
<pb id="page_2636" n="V04-P552"/>avoient esté ouvertes, et qu'elle n'en sçavoit autre chose. Imaginez vous donc, Madame, de quelle façon Cleonice passa cette journée : pour moy je puis respondre de ses sentimens, car je ne la quittay point. Je n'estois pourtant pas trop en estat de la consoler : estant certain que le malheur de Ligdamis m'affligeoit sensiblement. Cependant nous ne pouvions qu'imaginer, pour empescher les funestes fuites de cette bizarre avanture : car de faire advertir le gouverneur d'Ephese, que des gens qui n'avoient aucune authorité de faire arrester Ligdamis le retenoient, et que selon les apparences, Hermodore estoit celuy qui avoit fait cette violence ; cela ne delivroit Ligdamis d'entre les mains d'Hermodore, que pour le remettre entre celles de Cresus : tout le monde sçachant bien que ce gouverneur avoit ordre de l'arrester s'il venoit à Ephese. Ainsi quand il l'eust retiré de la puissance de son Rival, ce n'eust esté que pour l'envoyer au Roy de Lydie : de sorte que nous ne voyions guere plus de seureté de ce costé là que de l'autre. Neantmoins, comme Cleonice n'imaginoit rien de si insuportable, ny mesme de si dangereux pour Ligdamis, que d'estre en la disposition de son Rival : il s'en faloit peu qu'elle ne fust resolue, si elle ne pouvoit rien gagner sur Hermodore quand il reviendroit, de faire advertir ce gouverneur de ce qui s'estoit passé. Du moins, disoit-elle, si je ne delivre Ligdamis, je puniray Hermodore : et ce ne sera pas de sa main que cét infortuné mourra. Il est vray, luy dis-je, mais sa moit vous sera-t'elle plus douce d'une autre que de la sienne ? et ne songez vous point que par la vous ferez que tout le monde sçaura que Ligdamis vous a veuë chez moy, et 
<pb id="page_2637" n="V04-P553"/>croira peut-estre que vous l'y avez fait venir ? n'estant pas croyable qu'Hermodore ne le die pour : vous nuire. Mais par quelle voye, repliqua-t'elle, puis-je cacher une chose qui paroist si criminelle : et que vous sçavez pourtant qui est si innocente ? espouseray-je Hermodore, pour delivrer Ligdamis ? ha Ismenie, il trouveroit sans doute luy mesme que sa liberté me cousteroit trop cher. Cependant je ne voy point d'autre moyen de le tirer des mains de son ennemy, qu'en m'y remettant moy mesme : mourons donc, disoit-elle, mourons ; car aussi bien quand je pourrois avoir la force de vaincre la puissante aversion que j'ay pour Hermodore, et que je pourrois me resoudre à je satisfaire ; peut estre ne delivreroit-il pas Ligdamis. De là, revenant encore aux choses que l'on diroit d'elle, lors qu'on sçauroit que Ligdamis l'avoit veuë en secret, et pendant un soir où tant de gens avoient pû remarquer que c'estoit elle qui avoit obligé Stenobée à s'en aller, et à emmener toute la compagnie ; elle ne sçavoit à quoy se resoudre. Ainsi craignant tantost la perte de la vie de Ligdamis, et tantost celle de la reputation ; elle estoit si affligée, qu'on ne pouvoit l'estre davantage. Mais à la fin, apres avoir imaginé cent choses differentes ; je m'advisay de luy proposer d'avertir un Parent de Ligdamis qui estoit à Ephese, de ce qui s'estoit passé : afin que lors qu'Hermodore seroit le lendemain chez elle, il y vinst la force à la main et qu'il se faillit de sa personne : luy disant qu'il avoit sçeu que Ligdamis estoit en sa puissance : et qu'enfin pour estre delivré, il faloit le delivrer. D'abord nous n'imaginasmes aucun obstacle à la chose, suivant la constume de ceux qui croyent tousjours beaucoup de facilité, 
<pb id="page_2638" n="V04-P554"/>à l'execution de ce qu'ils souhaitent ardemment : mais apres y avoir bien pense, nous trouvasmes que Stenobée estoit un empeschement considerable : parce qu'elle ne haïssoit pas Hermodore, et qu'ainsi elle ne souffriroit pas qu'on luy fist une violence chez elle. Toutesfois un moment apres, Cleonice se souvint que la Mere partoit le lendemain de grand matin, pour aller coucher à cent cinquante Stades d'Ephese, et qu'elle n'en reviendroit que le jour suivant : cét obstacle estant donc osté, nous trouvasmes cét expedient assez bon, et le seul que nous pouvions prendre. Je laissay donc Cleonice, afin d'aller chez moy, où je ne fus pas plustost, que j'envoyay querir ce Parent de Ligdamis, qui estoit un homme de coeur, et capable d'une resolution comme celle là : Dés qu'on l'eut trouvé et qu'il fut venu, je luy racontay la chose, et le fis resoudre à ce que je souhaitois : si bien que sans perdre temps, il fut s'assurer des gens qui luy estoient necessaires, pour executer ce que nous avions resolu. Je vous laisse donc à penser, avec quelle impatience Cleonice et moy attendions le lendemain : Ligdamis de son costé estoit bien en peine, de raisonner sur son advanture : car il se voyoit arresté au nom du Gouverneur d'Ephese, et il connoissoit pourtant bien que ceux qui l'arrestoient n'estoient pas de ses Soldats. De plus, il voyoit encore qu'on le laissoit dans la maison d'un homme qui estoit à luy, et qu'il ne voyoit pourtant pas paroistre : Car ce traistre n'avoit pas eu la hardiesse de se trouver dans la Chambre où il estoit, lors qu'on l'avoit arresté. Mais enfin sans pouvoir deviner la verité de son avanture, il nous a dit depuis qu'il songea bien plus à la douleur qu'auroit Cleonice de son 
<pb id="page_2639" n="V04-P555"/>infortune, qu'au peril où il estoit exposé. Pour Hermodore, je m'imagine qu'il estoit encore plus inquieté que Ligdamis, et que Cleonice : n'estant pas possible, à mon advis, de commettre une mauvaise action avec tranquilité. Cependant, Madame, le matin que nous attendions avec tant d'impatience estant arrivé, Stenobée estant partie, et m'estant rendue aupres de Cleonice, le Parent de Ligdamis estant dans sa maison ; avec ceux qui le devoient assister, attendant que je l'envoyasse advertir, dés qu'Hermodore serait entré ; nous ne laissasmes pas de nous trouver Cleonice et moy en un estat encore plus fâcheux, que celuy où nous estions auparavant que d'avoir rien resolu. Car encore que nous desirassions la liberté de Ligdamis passionnément, estant sur le point de l'execution de nostre dessein, nous y avions de la repugnance, et nous estions si peu accoustumées au tumulte et au bruit, que nous aprehendions par foiblesse, ce que nous souhaitions par raison et par affection tout ensemble. Cependant les moments nous sembloient des heures, et les heures nous sembloient des jours : nous fusmes pourtant ; jusques à prés de midy sans entendre parler d'Hermodore : qui soit qu'il eust sçeu que j'avois veu un Parent de Ligdamis, ou que par sa finesse toute seule il eust preveu l'accident qui luy pourroit arriver, se determina à ne venir pas chez Cleonice, et à luy escrire seulement. Comme nous commencions donc de perdre patience, nous vismes arriver un homme qui n'estoit pourtant pas à luy, et qui donna une Lettre de sa part à Cleonice : dont voicy à peu prés le sens. 
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<div2 id="page_CYRUS040308" type="sequence" n="Histoire de Ligdamis et de Cléonice : Hermodore démasqué">
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<pb id="page_2640" n="V04-P556"/>
<q>HERMODORE A CLEONICE.</q>
<q>Comme c'est de vostre resolution que dépend la mienne, j'envoye sçavoir si vous Pauez prise. Mais souvenez vous s'il vous plaist, que si elle n'est favorable à la personne du monde qui vous aime le plus, elle sera funeste à celle de toute la Terre que vous aimez le mieux. respondez donc, mais respondez precisément, de peur de vous repentir de ne l'avoir pas fait a temps.</q>
<q>HERMODORE.</q>Apres que Cleonice eut leu cette Lettre, elle me parut si desesperée, que je creus qu'elle expireroit de douleur : je demanday à celuy qui l'avoit aportée ou estoit Hermodore ? et il me dit qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon qu'il n'estoit pas chez luy : et que ç'avoit esté un de ses gens qui l'avoit chargé de cette Lettre, et à qui il en devoit rendre la responce. Cependant 
<pb id="page_2641" n="V04-P557"/>Cleonice ne sçavoit quelle resolution prendre : mais apres y avoir bien pensé, elle escrivit pour tant ces paroles. <q>CLEONICE A HERMODORE. </q>
<q>A resolution que j'ay prise, n'est pas de si peu d'importance, que je la puisse confier à un inconnu qui ma aporté vostre Lettre : c'est pour quoy si vous la voulez sçavoir, venez y vous mesme : car je ne la sçaurois escrire.</q>
<q>CLEONICE.</q>J'oubliois de vous dire que durant que Cleonice escrivoit, j'envoyay advertir le Parent de Ligdamis, afin qu'il fist future celuy qui portoit la responce de Cleonice : esperant par là venir à sçavoir où pouvoit estre Hermodore. Celuy qu'il y employa, ne fut pourtant pas assez adroit pour cela : et il le perdit de veuë dans la presse du port d'Ephese par où ils passerent ; de sorte que nous 
<pb id="page_2642" n="V04-P558"/>fusmes encore plus malheureuses que nous n'avions esté, parce que nous fusmes absolument sans esperance : estant certain que nous ne creusmes pas qu'Hermodore deust venir pour la Lettre de Cleonice : ainsi ne pouvant qu'imaginer ny que croire, nous estions en une inquietude horrible. Le Parent de Ligdamis s'informoit au tant qu'il pouvoit, en quel lieu estoit Hermodore, mais il n'en pouvoit rien aprendre avec certitude : on resolut pourtant qu'on mettroit des espions la nuit prochaine à l'entour de sa maison, pour voir s'il n'en sortiroit point, et s'il ne seroit pas possible de l'arrester. Cependant la Lettre de Cleonice embarrassant fort cét Amant opiniastre, qui pour venir à bout de ses desseins ne se soucioit pas de commettre toutes sortes de violences, il n'osoit croire que ce qu'elle luy vouloit dire luy fust favorable ; il ne pouvoit penser aussi qu'elle pust consentir à la perte de Ligdamis : neantmoins n'osant retourner chez elle en l'absence de Stenobée, parce qu'il avoit peut-estre sçeu, comme j'ay desja dit, que le Parent de Ligdamis estoit venu chez moy, il resolut d'attendre son retour, pour aller aprendre de la bouche de Cleonice, ce qu'elle avoit resolu : se de terminant toutesfois apres cela, si elle ne respondoit pas comme il vouloit, à remettre Ligdamis entre les mains de Cresus. Mais en attendant il demeuroit chez luy, faisant dire qu'il n'y estoit pas, à ceux qui le demandoient : toutesfois comme les Dieux sont trop justes pour laisser perir les innocens, et pour proteger les coupables, il arriva qu'Hermodore ne se tenant pas assez assuré de ceux qu'il avoit mis à la garde de Ligdamis, voulut aller luy mesme passer la nuit dans 
<pb id="page_2643" n="V04-P559"/>la maison où on le gardoit : si bien que sortant de chez luy avec deux de ses gens seulement, à l'heure que tout le monde se retire, il fut aperçeu par le Parent de Ligdamis et par ceux qu'il avoit mis en garde pour cela. Mais ne voulant pas l'attaquer si prés de sa maison, de peur qu'il ne fust secouru par les siens, ils le suivirent d'assez loin, pour n'estre pas descouverts par luy, devant qu'ils le voulussent estre : et d'assez prés aussi, pour le pouvoir joindre quand ils voudroient. Mais ils furent estrangement estonnez, apres l'avoir suivy quelque temps, de voir qu'il s'arrestoit à la porte d'un domestique de Ligdamis, et de celuy chez qui Cleonice et moy avions dit à son Parent qu'il avoit couché : de sorte que sans avoir loisir de raisonner sur cela, et ne voulant pas luy donner le temps d'entrer dans cette maison, il l'attaqua courageusement : mais taschant plûtost à le prendre qu'à le tuer, il luy saisit d'abord un bras, afin de l'esloigner de cette porte : et en effet il le tira si fortement, qu'il l'en esloigna de quatre pas. Neantmoins ne pouvant pas le retenir, il fut contraint de lascher prise, et de songer à se deffendre d'Hermodore et de ses gens, qui mirent l'espée à la main contre luy : toutes fois le Parent de Ligdamis estant beaucoup mieux accompagné, l'auroit aisément tué, s'il ne l'eust pas voulu prendre vivant : et l'auroit mesme facilement pris ; si Hermodore apellant ce domestique de Ligdamis par son nom, pour l'obliger de venir à son secours, n'eust effectivement esté secouru par luy, et par quatre des gardes de Ligdamis. Mais ce renfort estant venu a Hermodore, le combat fut plus sanglant et plus opiniastré : cependant les deux gardes 
<pb id="page_2644" n="V04-P560"/>qui estoient demeurez seuls aupres de Ligdamis, qui n'ignoroient pas qu'ils faisoient une chose fort injuste, et qui avoient lien de croire, veu le bruit qu'ils entendoient, que l'on viendroit bien tost à eux, et qu'il seroit aisé de les prendre ; trouverent plus de seureté à songer de se mettre à couvert de l'orage dont ils estoient menacez, en obligeant Ligdamis et en le delivrant : c'est pour quoy apres avoir tenu ce petit conseil entre eux, ils offrirent à Ligdamis, qu'ils sçavoient estre soit riche, et fort liberal, de le faire sauver : et luy advoüerent que c'estoit Hermodore qui l'avoit fait prendre. Mais pour n'oster point le merite de leur action, ils ne dirent pas que leurs compagnons fussent allez secourir Hermodore : au contraire, feignant que c'estoit une querelle de gens inconnus, ils luy dirent qu'ils se servoient de cét te occasion pour le delivrer : et le delivrant en effet, ils le firent sortir par la porte, sans y chercher d'autre fineste. Car comme ceux qui combatoient s'en estoient esloignez, et avoient mesme tourné un coin de ruë qui estoit fort proche, il leur fut aisé de le faire : mais comme on ne pouvoit pas sortir d'Ephese à l'heure qu'il estoit, Ligdamis creut ne pouvoir trouver d'azile plus seur que ma maison : si bien que venant fraper à ma porte, et ayant prié qu'on me vinst dire, afin qu'on la luy ouvrist, que c'estoit un Phrigien qui demandoit à me parler, mes gens firent ce qu'il souhaitoit. Je vous laisse à penser quelle surprise fut la mienne, lors qu'apres qu'on luy eut ouvert, je le vy entrer dans ma Chambre avec ses deux Gardes, et ses deux liberateurs tout en semble : comme j'estois revenuë de chez Cleonice extraordinairement tard, et que j'avois eu plusieurs 
<pb id="page_2645" n="V04-P561"/>plusieurs Lettres à escrire à mon retour je n'estois pas encore couchée, ce qui ne fut pas un petit bonheur : car si je l'eusse esté, peut-estre que Ligdamis n'eust pas esté sauvé, parce qu'on ne luy eust pas ouvert. Dés que je le vy, je luy fis cent questions à la fois : estant certain que j'eusse voulu qu'il m'eust pû faire entendre par une seule parole, comment on l'avoit pris, et comment on l'avoit delivré. Il falut pourtant avoir la patience d'aprendre ces deux dernieres choses par ordre : j'eusse bien voulu espargner à Cleonice la mauvaise nuit qu'elle alloit avoir : mais craignant de donner connoissance de ce qui estoit si necessaire qui fust caché, je creus qu'il valoit mieux attendre au lendemain au matin, à luy donner cette agreable nouvelle. Cependant comme il ne faut jamais se fier trop à des liberateurs qui ont fait une meschante action, je fis donner une Chambre à ces deux soldats : ordonnant à mes gens de ne se coucher point, et de prendre garde à eux. Nous leur fismes pourtant dire auparavant, tout ce qu'ils sçavoient d'Hermodore : pour moy je me garday bien de dire à Ligdamis que son Parent devoit passer la nuit à suivre Hermodore, et que je croyois que c'estoit luy qui l'avoit attaqué : car j'eus peur, connoissant l'on grand cou rage, qu'il n'eust voulu aller voir en quel estat estoit la chose, et se faire peut-estre reprendre. Je le fis mesme d'autant plustost, que je jugeois bien qu'il sortiroit inutilement, puis que ce combat devoit estre finy : mais lors que je luy racontay la proposition qu'Hermodore avoit faite à Cleonice ; le desespoir de cette aimable fille ; et les responses qu'elle luy avoit faites ; il tesmoigna tant de haine pour son Rival, et tant d'amour 
<pb id="page_2646" n="V04-P562"/>pour sa Maistresse, que je ne pense pas que l'on puisse jamais donner plus de marques de sentir fortement l'une et l'autre, que Ligdamis m'en donna par ses paroles. J'eusse bien voulu qu'il fust party des cette mesme nuit, mais il ne le voulut jamais : joint que je croyois qu'il estoit à propos de sçavoir auparavant, ce qui seroit arrivé d'Hermodore, et de ne laisser pas mesme aller Ligdamis tout seul, en la compagnie de ceux qui l'avoient delivré, et à qui il avoit promis un azile. Mais à vous dire la verité, il me fut impossible de pouvoir l'obliger à vouloir dormir : et il me fut impossible à moy mesme de pouvoir fermer les yeux : quoy que je le forçasse d'aller dans une Chambre qu'on luy avoit preparée, et quoy que je demeurasse en repos dans la mienne. Dés que le jour parut je fus chez Cleonice, que je trouvay desja en estat de m'escouter : car outre qu'elle n'avoit point dormy de toute la nuit, le Parent de Ligdamis venoit de la quitter, qui luy avoit apris ce qui s'estoit passé le soir entre Hermodore et luy. Mais comme il ne sçavoit pas ce qui estoit arrivé à Ligdamis, il presuposoit que ses Gardes qui estoient demeurez avecque luy n'auroient fait que le changer de lieu, et ne l'auroient pas delivré : si bien qu'elle estoit encore dans une douleur estrange, dont je la retiray bien-tost, en luy aprenant que Ligdamis estoit en lieu de seureté. La joye qu'elle en eut fut si excessive, qu'elle ne pensa jamais parler d'autre chose, ny se resoudre à me raconter ce qu'estoit devenu Hermodore ; mais apres l'en avoir pressée plus d'une fois, elle m'aprit que ce domestique de Ligdamis avoit esté tué avec trois de ses Gardes : qu'Hermodore y avoit esté fort blessé : que le Parent de Ligdamis y avoit 
<pb id="page_2647" n="V04-P563"/>perdu deux de ses gens : et qu'à la fin estant demeuré seul avec les siens dans la ruë, il estoit allé à cette maison, pour sçavoir s'il n'aprendroit point ce qu'Hermodore y alloit faire, et s'il ne sçauroit rien de Ligdamis. Que n'y ayant trouvé qu'une Femme, il l'avoit contrainte de parler, et de luy dire qu'il estoit vray que Ligdamis avoit esté pris chez elle, mais qu'il venoit d'en sortir avec deux de ses Gardes. Cleonice me dit encore que ce Parent de Ligdamis estoit allé se refugier chez un ennemy d'Hermodore, jusques à ce que l'on sçeust ce qui arriveroit de ses blessures. Cependant nous commençasmes de craindre, puis qu'il n'estoit pas mort, que Ligdamis ne suit pas en assurance chez moy : de sorte que nous jugeasmes à propos d'advertir promptement son Parent au lieu où il estoit, afin de donner ordre qu'il sortist d'Ephese dés le soir mesme : et en effet la chose fut resoluë et executée ainsi. Cleonice ne voulut pas mesme donner la consolation à ce mal heureux Amant de la voir encore une fois, de peur que la visite qu'elle m'eust rendue, n'eust fait descouvrir qu'il estoit dans ma maison. Car vous sçaurez, Madame, que comme la rage et le desespoir mirent Hermodore hors de luy mesme, il dit tant de choses à ceux qui le visiterent ce matin là, qu'encore qu'il ne les dist pas precisément. Comme elles estoient, on ne laissa pas de dire confusément par toute la Ville, que Ligdamis avoit esté desguisé à Ephese ; qu'il avoit veu Cleonice chez moy ; qu'Hermodore et luy s'estoient batus ; et cent autres choses inventées, sur ce premier fondement de verité. Tous ces bruits n'inquieterent pourtant pas d'abord extrémement Cleonice : parce qu'elle ne songeoit à autre 
<pb id="page_2648" n="V04-P564"/>chose, qu'à sçavoir si Ligdamis seroit en lien seur. Mais quand elle sçeut que son Parent et luy estoient sortis heureusement de la Ville, avec des gens pour leur faire Escorte, elle commença de s'affliger des choses que l'on disoit de cette advanture : qui fit en effet un si grand bruit, que le gouverneur d'Ephese en fit une perquisition assez exacte. Comme c'est un fort honneste homme, et que Polixinide sa Femme me fait l'honneur de m'estimer assez, elle me fit la grace de m'envoyer querir, pour me demander precisément ce que j'en sçavois. Lors que je reçeus cét ordre, j'estois chez Cleonice : si bien que devant que d'en partir, nous consultasmes ensemble sur ce que je dirois. Car d'un costé, n'advoüant pas que l'amour estoit la veritable cause du desguisement de Ligdamis, c'estoit donner lieu de le soupçonner d'un crime d'estat, et de quelque entreprise sur Ephese : mais aussi en advoüant que Ligdamis s'estoit si fort exposé pour un interest d'amour, il y avoit aparence de craindre que l'on ne creust pas tout à fait la chose comme elle estoit. Enfin s'agissant de justifier Ligdamis, ou de je justifier soy mesme, Cleonice estoit bien embarrassée : pour faire le premier, il ne faloit que dire la verité : et pour faire l'autre, il faloit dire un mensonge : estant certain que les apparences estoient contre nous, et qu'il n'estoit pas aisé de s'imaginer que Ligdamis fust venu desguisé à Ephese, sans le consentement de Cleonice. Apres avoir donc bien examiné la chose, l'amour l'emporta, et elle consentit plustost d'estre soupçonnée, que de donner lieu d'accuser Ligdamis. Elle me dit toutesfois qu'il faloit dire la verité : et en effet je la dis si ingenuëment à Polixenide qu'elle 
<pb id="page_2649" n="V04-P565"/>me creut, et desabusa son Mary de l'opinion qu'il avoit, que Ligdamis eust voulu tramer quel que chose contre le service du Roy : de sorte qu'il promit mesme à Polixenide qu'il en escriroit à Cresus en faveur de Ligdamis. Cela n'empescha pourtant pas, qu'Artelinde, Phocylide, et toute la Ville, ne dislent cent choses fascheu ses sur cette advanture : mais pour Hermodore, il n'en parla pas longtemps, car il mourut de ses blessures le septiesme jour : si bien que toutes les informations qu'il avoit fait faire ; comme pretendant avoir esté assassiné, demeurerent sans aucune suite : parce que ses Parents qui sont gens d'honneur, trouverent son action si lasche qu'ils ne voulurent pas songer à vanger sa mort, dont la cause estoit si juste. Cependant tous ces bruits donnoient un si grand chagrin à Cleonice, qu'elle ne les pouvoit endurer : si bien que sa Tante, que vous voyez icy avecque nous, qui a une tres belle Terre au deça de la Riviere d'Hermes, et assez prés d'une maison que j'ay en ce mesme quartier, estant presse à partir pour y aller, elle la pria de la demander à Stenobée, et de la mener avec elle : ce qu'elle fit, me faisant promettre que j'irois passer l'Automne dans son voisinage, n'ignorant pas que j'estois dans une condition, à pouvoir absolument disposer de mes actions. Cleonice qui ne quittoit Ephese qu'à cause de tant de choses fascheuses que l'on y disoit, ne voulut pas donner lieu de les augmenter ; de sorte qu'elle pria sa Tante de ne passer pas la Riviere au Chasteau d'Hermes, ou Ligdamis et son Parent soient arrivez heureusement : et d'aller chercher un passage beaucoup plus esloigné ; afin qu'on ne dist pas qu'elle eust voulu voir Ligdamis. Elle 
<pb id="page_2650" n="V04-P566"/>se trouva pourtant en lieu où il la voyoit quelquesfois : car encore qu'il ne sortist guere du Chasteau d'Hermes, neantmoins depuis que Cleonice fut aux Champs, comme elle estoit fort proche de sa Soeur, il prenoit ce pretexte pour la voir, tantost desguisé, et tantost avec une Escorte considerable. Cependant pour tenir ma parole à Cleonice, je fus a la Campagne : je ne fis toutefois pas comme elle, car je passay la Riviere au Chasteau d'Hermes où je vy Ligdamis, que je trouvay tousjours fort amoureux : mais qui me sembla pourtant assez melancolique, sans m'en vouloir dire la raison : me priant seulement de luy rendre office, et de prendre tousjours son party. Lors que je fus aupres de Cleonice, je luy rendis conte des changements qui estoient arrivez à Ephese depuis son depart : et je luy apris que Phocylide ne trouvant plus personne à nôtre Ville qu'il pust tromper, estoit allé demeurer à Sardis : et qu'Anaxipe ne pouvant plus souffrir la forme de vivre de sa Fille, l'avoit enfin forcée de se marier, à un homme qui dés le lendemain de ses nopces, l'avoit menée à la Campagne, où elle ne voyoit personne, et où elle faisoit une penitence fort rigoureuse de toutes ses galante ries passées. Cette nouvelle qui auroit autrefois fort resjouï Cleonice, ne la fit qu'un peu soûrire : encore fut-ce d'une maniere si contrainte, que je connus qu'elle avoit quelque chose en j'esprit. Si bien qu'apres avoir autant entretenu sa Tante que la civilité le vouloit, à la premiere occasion qui s'en presenta, je luy parlay en particulier ; et la menant dans une Allée qui est assez prés de la maison où nous estions ; qu'avez vous Cleonice ? luy dis-je ; et d'où vient cette 
<pb id="page_2651" n="V04-P567"/>profonde melancolie ? D'abord elle me dit que c'estoit un effet de la campagne et de la solitude : mais je la connoissois trop pour m'y tromper : de sorte que la prenant davantage, mais enfin, luy dis-je que pouvez vous avoir qui vous tourmente ? Tous les faux bruits qui vous ont affligée sont cessez : Ligdamis est aussi honneste homme qu'il estoit autrefois : et il vous aime autant qu'il a jamais fait. Ha Ismenie, s'escria-t'elle, ce que vous dites là n'est pas vray ! et quelles prennes en avez vous ? luy dis-je, cent, repliqua-t'elle, si bien que je vous puis assurer que vous vous trompiez, quand vous disiez un jour que l'amour ne pouvoit devenir amitié : estant certain que les sentimens que Ligdamis a pour moy presentement, ne sont tout au plus que ce que je dis. Sans mentir, luy dis je : Cleonice, vous estes une admirable personne, de parler comme vous faites : mais seroit-il bien possible, adjoustay-je, qu'apres avoir tant aprehendé autrefois que l'amitié de Ligdamis ne devinst amour, vous craignissiez aujourd'huy que son amour ne devinst amitié ? je ne le crains pas, dit-elle, mais je le croy : et sur quoy fondez vous cette opinion ? luy dis-je ; sur mille petites observations que j'ay faites, et que je ne vous puis dire, repliqua-t'elle ; et sur une certaine melancolie froide, que Ligdamis a depuis quelque temps. Cependant adjousta-t'elle en se desguisant, je n'en murmure point, et je ne luy en ay rien dit : mais il ne faut pourtant pas qu'il s'imagine, poursuivit-elle en rougissant, qu'encore que son Pere, à ce qu'on m'a dit, pust estre capable de changer d'advis, et de luy permettre de m'espouser, que j'y contente jamais. Ce n'est pas (dit-elle encore, sans oser toutesfois me 
<pb id="page_2652" n="V04-P568"/>regarder) que je ne fois bien aise que Ligdamis n'ait plus d'amour pour moy : mais de m'engager à passer ma vie avec un homme qui change de sentimens si souvent ; c'est ce que je ne feray pas. Car enfin j'aurois lieu de craindre, qu'apres avoir passé de l'indifference à l'amitié, de l'amitié à l'amour ; et de l'amour à l'amitié, il ne retournast encore de l'amitié à l'indifference ; et qu'il ne passast en fuite, de l'indifference à la haine et au mespris. Cleonice dit cela avec une certaine impetuosité qui me fit rire : et d'autant plus que je ne doutois nullement qu'elle n'eust tort, apres ce que Ligdamis m'avoit dit en passant. Mais (luy dis-je en la regardant attentivement) ne sçauray-je point quelqu'un des crimes de Ligdamis ? la tiedeur, reprit-elle, est un crime qui n'est sensible qu'à ceux pour qui on en a : mais il est pourtant si grand et si irremissible, qu'il n'y a pas moyen de le pardonner : je ne pense pourtant pas, luy dis-je, que Ligdamis en soit capable pour vous. Comme nous en estions là, on nous vint dire qu'il arrivoit : elle ne l'eut pas plustost sçeu, qu'elle se mit à me prier de ne luy rien dire de ce qu'elle m'avoit dit, et de ne luy en faire aucun reproche : mais comme il me sembla qu'elle vouloit bien que je ne luy accordasse pas ce qu'elle me demandoit ; aussi tost que la bien-seance me le permit, j'entretins Ligdamis en particulier ; et luy racontay tout ce que Cleonice m'avoit : dit, dont il demeura fort surpris. Il s'estoit bien aperçeu qu'elle estoit un peu plus serieuse qu'a l'ordinaire : mais comme elle luy avoit tousjours dit que cela venoit de quelques nouvelles qu'elle recevoit d'Ephese, qui ne luy plaisoient pas, il n'y avoit pas fait grande reflexion : sçachant bien qu'il ne luy avoit donné aucun sujet de se pleindre 
<pb id="page_2653" n="V04-P569"/>de luy. Joint aussi qu'il avoit luy mesme quel que chose dans le coeur qui l'affligeoit sensible ment, et qu'il ne luy avoit pas voulu dire, pour luy espargner quelques sentimens de tristesse. Je ne sçay pas (me dit il, apres avoir escouté tout ce que je luy racontois des pleintes que Cleonice faisoit de son changement) si elle aura appelle ma melancolie tiedeur : mais je sçay bien que je ne l'ay jamais aimée plus ardemment que je L'aime. Comme nous fismes cette conversation dans la mesme Allée où j'avois entretenu Cleonice, estant arrivez au bout, nous la vismes qui se pro menoit seule dans une autre : de sorte qu'allant droit à elle, injuste personne, luy dit-il, vous pouvez donc m'accuser de n'avoir plus que de l'amitié pour vous ? au contraire, interrompit-elle, je vous en louë : et c'est pour cela que j'en ay par lé à Ismenie. Mais encore, luy dit-il, qu'ay-je fait ; qu'ay je dit ; quay-je pensé ; pour vous obliger à le croire ? vous avez eu une melancolie estrange, reprit-elle ; qui à ce que je m'imagine, ne vient que de ce que vous vous estes engagé à me dire que vous avez de l'amour pour moy, et de ce que vous sentez que vous n'en avez plus. Je voyois bien, me dit-il, que ma melancolie estoit le fondement de mou crime : mais, Madame, puis qu'il faut vous en descouvrir la cause, que je ne vous avois cachée, que parce que je vous voulois empescher de partager ma douleur ; sçachez que nous sommes en termes d'estre peut-estre separez pour long temps : car enfin, selon la disposition des choses, il y a grande apparence que toute la Lydie va estre en desolation : et que nostre Monarchie sera renversée. Je sçay, Madame, que vostre ame est une ame heroïque, qui s'intereste dans le 
<pb id="page_2654" n="V04-P570"/>bien public, et qui a l'amour de la patrie fortement imprimé dans le coeur : c'est pourquoy je ne craindray point de luy dire, que je n'ay pû apprendre sans quelque diminution de la joye que me donne l'honneur que vous me faites de me souffrir, que nous sommes sur le point de voir toute la Lydie en armes, et toute la Lydie conquise par un Prince estranger. Car enfin, Madame, mon Pere et moy avons eu un advis certain de la Cour, que Cresus veut declarer la guerre à cét invincible Conquerant, à qui la moitié de l'Asie est desja sujette, et à qui rien n'a encore pu resister : et cela dans un temps où il retient en prison l'illustre Cleandre, qui seul pouvoit soustenir une semblable guerre. Pour moy, adjousta-t'il, je ne sçay quelle Politique est la sienne : mais je sçay bien que pour vaincre il faut avoir des Generaux qui sçachent esgalement combattre et commander : ainsi on diroit que quand il voudroit luy mesme faciliter la victoire de Cyrus, il ne pourroit faire que ce qu'il fait. Cependant il ne veut point entendre parler de la liberté de Cleandre : au contraire à mesure qu'il se confirme dans le dessein de forcer le plus puissant Prince du monde à luy faire la guerre, il augmente les Gardes, et resserre les chaines du seul homme qu'il luy pourroit opposer : et veuillent les Dieux que l'injustice de Cresus pour Cleandre, n'attire pas le courroux du Ciel sur toute la Monarchie. J'ay sçeu encore, adjousta-t'il, qu'il a envoyé consulter divers Oracles pour cela : et qu'il n'attend que leur response pour commencer la guerre. Il court mesme quelque bruit sourdement, qu'il doit donner retraite au Roy de Pont, qui a enlevé la Princesse de Medie : de sorte que Cyrus joignant dans son coeur un 
<pb id="page_2655" n="V04-P571"/>interest d'amour, au desir d'aquerir une nouvelle, gloire, renversera selon toutes les apparences, toute la Grandeur de Cresus ; principalement ne delivrant pas l'illustre Cleandre. Voila, Madame, luy dit-il, la cause de ma melancolie, et ce que vous appeliez tiedeur et deffaut d'amour. Mais pour esprouver ma passion, et ne vous fier pas a mes paroles, commandez-moy les choses du monde les plus difficiles : et si je ne vous obeïs, croyez que je n'ay plus que de l'amitié pour vous, et n'ayez plus que de la haine pour moy. Ligdamis prononça ces paroles, d'une maniere si esloignée de la tiedeur dont Cleonice l'avoit accusé, que je la condamnay à luy en demander par don, devant qu'elle eust loisir de parler : et en effet apres qu'elle eut encore un peu resisté, elle luy fit des excuses de la croyance qu'elle avoit eue de luy : en paroissant mesme si honteuse, qu'elle ne vouloit plus qu'il luy dist rien pour s'en justifier davantage. En fuite dequoy, nous partageasmes la melancolie de Ligdamis : et trouvasmes qu'il avoit grande raison de craindre ce qu'il craignoit. Depuis cela, Madame, ces deux personnes n'eurent plus de querelle ensemble : mais ils ne furent pourtant pas sans affliction : car Ligdamis tomba malade peu de jours apres, et si dangereusement, qu'on creut qu'il mourroit. Mais à la fin les Medecins respondant de sa vie, dirent qu'il seroit tres long temps à guerir : et en effet il a tousjours esté tres mal jusques à ce que l'on ait delivré Cleandre. Cleonice eut aussi une fiévre tres violente, qui fut cause qu'elle ne pût regagner Ephese, lors que les Troupes de Cyrus s'a procherent de la Lydie. Pour moy je ne la voulus pas quitter : et comme la maison de la soeur de 
<pb id="page_2656" n="V04-P572"/>Ligdamis estoit la plus sorte de toutes celles de ce païs là, nous nous y mismes toutes : en attendant que nous pussions trouver les voyes de retourner à Ephese, devant que l'on commençast la guerre. Si bien que la liberté de Cleandre, et la nouvelle qu'il estoit reconnu pour estre le Prince Artamas fils du Roy de Phrigie, ayant achevé de guerir Ligdamis, et la guerison de Ligdamis ayant avancé celle de Cleonice ; nous prismes la resolution de tascher de regagner Ephese, sçachant que l'on devoit bien-tost commencer de faire la guerre. De sorte que Ligdamis estant venu pour nous escorter avec deux cens Chenaux, nous nous mismes en chemin pour aller paner la Riviere au Chasteau d'Hermes : mais, Madame, le destin qui dispose de toutes choses, a fait, comme vous le sçavez, que nous avons rencontré des Troupes de Cyrus, et que nous sommes ses prisonnieres. Bien heureuses encore d'avoir trouvé une protection aussi puissante que la vostre : et un Vainqueur aussi genereux que Cyrus.
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<div2 id="page_CYRUS040309" type="sequence" n="Rencontre de Cyrus et d'Anaxaris">
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Ismenie ayant cessé de parler, laissa Panthée avec beaucoup de satisfaction de son esprit : cette sage Reine disant fort obligeamment (apres l'avoir remerciée de la peine qu'elle avoit euë, à luy aprendre ce qui estoit arrivé à Cleonice) qu'elle estoit aussi digne d'estre son Amie, que Ligdamis l'estoit d'estre son Amant. En fuite dequoy, Panthée ayant fait apeller Araspe, durant qu'Ismenie fut requerir Cleonice, elle luy donna ordre d'assurer Cyrus, que Lygdamis n'estoit guere moins amoureux de Cleonice, qu'il l'estoit de Mandane : de sorte que s'il ne faut que cela, pour trouver les moyens de terminer la guerre sans combattre, luy dit-elle, l'illustre Cyrus peut me 
<pb id="page_2657" n="V04-P573"/>donner bien-tost la satisfaction de voir la paix par toute l'Asie. Cependant, adjousta-t'elle, sans vouloir penetrer trop avant dans ses secrets, suppliez-le seulement de ma part, de considerer Ligdamis et Cleonice, comme deux personnes de qui les interests me sont fort chers. Araspe l'ayant assurée qu'il ne manqueroit pas à luy obeïr, la quitta apres l'avoir salüée avec ce profond respect qu'il avoit accoustumé de luy rendre, qui n'avoit pas moins son fondement dans l'estime extraordinaire qu'il faisoit des rares qualitez de cette Princesse, que dans sa condition. En fuite de quoy montant à chenal à l'heure mesme, il fut rendre conte à Cyrus de la commission que Chrisante luy avoit donnée : Panthée demeurant avec Cleonice qu'elle renvoya quérir, afin de pouvoir : parler avec elles, de toutes les choses qu'Ismenie luy avoit apprises, qui fut aussi de cette conversation. Mais pendant qu'elles s'entrenoient ainsi, Araspe obeïssant à Panthée, fut au Camp : et allant droit à la Tente de Cyrus, il n'y fut pas plustost entré, que ce Prince s'imaginant bien qu'il auroit executé ses commandemens, luy donna lieu de luy parler en particulier. Et bien, luy dit-il, en soûriant, insensible Araspe, quelle nouvelle m'aportez-vous de Ligdamis ? Seigneur, luy repliqua-t'il en changeant de couleur, celuy dont vous parlez est certainement amoureux de Cleonice, à ce que m'a assuré la Reine de la Susiane : Cyrus fut bien aise d'avoir appris cette nouvelle, esperant par là faire bien mieux reüssir le dessein du Prince Artamas : de sorte qu'apres apres avoir renvoyé Araspe, avec ordre de remercier tres civilement Panthée, il envoya chercher Ligdamis, qui estoit avec Feraulas dans la Tente de 
<pb id="page_2658" n="V04-P574"/>Timocreon, qui avoit esté ravy de le Voir. Il né fut pas plustost auprés de luy, que le tirant à part, il le conjura de luy vouloir dire une chose qu'il vouloit sçavoir de sa bouche, quoy qu'il la sçeust par une autre voye. Seigneur, luy dit-il, si elfe est de ma connoissance, vous la sçaurez infailliblement : je vous conjure donc, adjousta l'invincible Prince de Perse, de m'aprendre si vous n'estes pas plus captif de la belle Cleonice, que vous ne l'estes de Cyrus ? Seigneur (repliqua Ligdamis un peu surpris de cette demande) comme cette captivité m'est glorieuse, je ne feray point de difficulté de vous advoüer, que les chaines de Cleonice me chargent plus que les vostres : mais, Seigneur, par quelle raison, s'il m'est permis de vous le demander, avez vous voulu sçavoir cette verité de moy ? c'est afin, repliqua Cyrus que je sçache en fuite si le mal que vous a causé cette passion, ne vous aprendra point à avoir pitié de celuy des autres. Seigneur (respondit Ligdamis, tousjours plus embarrassé à deviner l'intention de Cyrus) ceux qui font en l'estat où je me trouve, ne pouvant avoir qu'une compassion inutile des maux d'autruy, sont sans doute bien malheureux de ne pouvoir servir leurs semblables : mais du moins s'ils ne peuvent rendre de service, ne doivent ils pas refuser leur pitié. Vous n'en estes pas en ces termes là, dit Cyrus, car vous pouvez rendre au Prince Artamas le plus signalé service que personne luy ait jamais rendu : ha, Seigneur, si cela est, repliqua Ligdamis, faites-moy l'honneur de me dire promptement ce que je puis faire. Vous scavez, luy dit-il, son amour pour la Princesse de Lydie : vous n'ignorez pas sa prison : et vous sçavez sans doute aussi, 
<pb id="page_2659" n="V04-P575"/>qu'on la doit mener du Temple de Diane dans la Citadelle de Sardis. Je sçay toutes ces choses, reprit Ligdamis, mais j'advouë que je ne sçay pas si bien par où je pourrois servir un Prince qui m'a tant obligé en diverses occasions. Vous le pouvez, respondit Cyrus, en luy donnant moyen de delivrer la Princesse qu'il aime : si je le puis, interrompit Ligdamis, sans trahir le Roy mon Maistre, et sans faire une lascheté, je le feray sans doute avecque joye. Puisque je vous ay dit que vous le pouvez, reprit Cyrus, vous devez estre assuré que je n'entends pas vous obliger à faire une mauvaise action. Apres cela Cyrus luy aprit que le Prince Artamas estoit allé au Chasteau d'Hermes, pour tascher de persuader à son Pere de luy donner passage pour aller delivrer la Princesse Mandane, et la Princesse de Lydie, lors qu'on les conduiroit à Sardis. D'a bord Ligdamis parut un peu surpris de ce discours ; mais Cyrus reprenant la parole, ne pensez pas, luy dit-il, genereux Ligdamis, que nous demandions passage pour toute nostre Armée, afin d'aller surprendre Cresus ; le vaincre ; et renverser son Empire : nous ne voulons seulement que de livrer nos princesses, et qu'obtenir la permission de faire passer autant de gens de guerre qu'il en faudra, pour combatre l'Escorte qu'on leur aura donnée. Ainsi vous ne contribuerez rien à la ruine de vostre Patrie : tant s'en faut vous l'empescherez ; puisque je vous engage ma parole, que si nous retirons par vostre moyen la Princesse Man dane et la Princesse Palmis de la puissance de ceux qui les persecutent ; j'obligeray Ciaxare à offrir des conditions de paix si avantageuses à Cresus, qu'il ne les pourra refuser : Où, au 
<pb id="page_2660" n="V04-P576"/>contraire, si nous ne les delivrons pas par cette voye ; toute la Lydie est infailliblement destruite. Au reste, ce n'est pas encore pour espargner nostre sang, et pour nous empescher de combatre en forçant un passage de la Riviere, que nous avons recours à vostre assistance : mais c'est que si nous le forcions, Cresus ne seroit pas conduite les princesses à Sardis, qu'il n'y fust avec toute son Armée. Ainsi elles demeureroient jusques alors à Ephese, d'où on pourroit nous les enlever par mer, et d'où nous ne les pourrions du moins retirer, qu'apres plusieurs Batailles et plusieurs Sieges. C'est pourquoy, genereux Ligdamis, s'il est vray que la belle Cleonice ait touché vostre coeur sensiblement, et vous ait rendu capable de vous imaginer quel supplice peut estre celuy devoir la personne que l'on aime malheureuse pour l'amour de soy ; agissez, je vous en conjure, en Amy du Prince Artamas, et en Amy qui connoist toutes les douleurs d'un Amant. Je ne vous dis point que la belle Cleonice est en ma puissance, car je vous declare dés icy, que quand vous me refuserez ce que je ne vous demande qu'au nom du Prince de Phrigie, elle n'en sera pas moins favorablement traittée. Ha, Seigneur, interrompit Ligdamis, c'en est trop ; et mon silence est criminel. Ouy, Seigneur, j'ay toit de vous avoir lassé parler si long temps : et j'ay deu croire sans doute, que tout ce que vous me proposiez estoit juste, sans l'examiner comme j'ay fait. Mais enfin. Seigneur, me voila resolu d'aider autant que je le pourray, à delivrer la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis : c'est pourquoy il faut que je vous die, qu'à mon advis, le Prince Artamas n'aura rien gagné auprés de mon 
<pb id="page_2661" n="V04-P577"/>Pere : de sorte que si vous pouvez vous fier à ma parole, il sera à propos que je parte à l'heure mesme, pour luy aller aprendre qu'une Soeur que j'ay avec Cleonice, est dans vos chaines aussi bien que moy : ne doutant pas que cette consideration ne serve beaucoup à l'obliger de faire ce que vous souhaitez. Mais, Seigneur, adjousta Ligdamis, souvenez-vous que vous me pro mettez de donner la paix à ma Patrie, si je vous rends la Princesse Mandane : je vous le promets si solemnellement, repliqua Cyrus, que vous ne devez pas craindre que j'y puisse jamais manquer : moy, dis-je, qui tiendrois ma parole à mon plus mortel ennemy, quand il y auroit cent Couronnes à perdre. Je pense Seigneur, luy dit Ligdamis, que vous laissant ma Maistresse et ma Soeur, vous pouvez vous fier à moy, sans craindre que je manque à revenir : si je ne m'y estois pas voulu fier, respondit-il, je ne vous aurois pas parlé comme j'ay fait. Apres cela, Ligdamis le supplia de luy vouloir donner quelqu'un des siens, de peur qu'il ne fust arresté dans les Quartiers où il passeroit : et afin aussi qu'il pust luy tesmoigner comme il agiroit auprés de son Pere si par hazard le Prince Artamas avoit esté refusé, et qu'il fust party du Chasteau d'Hermes, quand il y arriveroit. Cyrus ayant desja conçeu une grande estime pour Ligdamis, ne luy eust assurément donné personne pour faire ce Voyage que des gens pour le servir, s'il n'y eust eu que cette derniere raison : mais la premiere estant plus sorte, il luy donna Feraulas. Si bien que sans differer davantage, ils se preparerent à partir pour aller au Chasteau d'Hermes : Ligdamis escrivant toutesfois un Billet à sa chere Cleonice, avec la permission 
<pb id="page_2662" n="V04-P578"/>de Cyrus, afin qu'elle ne fust pas en peine de luy. Ce Prince voulut aussi, suivant ses promesses, faire sçavoir au Roy d'Assirie, ce que Ligdamis alloit faire, mais comme il ne pouvoit manquer d'aprouver tout ce qui pouvoit servira, delivrer la Princesse Mandane, Ligdamis receut cent carresses de luy aussi bien que de Cyrus : qui luy engagea encore une fois sa parole, qu'en delivrant les Princesses, il delivreroit sa Patrie. Cependant, quoy qu'il y eust apparence que par cette voye on pourroit esviter une longue guerre, Cyrus ne laissoit pas d'agir toûjours comme s'il eust esté assuré qu'elle devoit durer tres long temps. Il s'informoit par les Prisonniers, des passages des Rivieres ; des lieux propres à camper ; des postes avantageux ; de la fortification de leurs Places ; et de plusieurs au tres choses : et tout sçavant qu'il estoit en l'art de vaincre et de conquerir, il ne croyoit pas encore en sçavoir assez : de sorte qu'il consultoit sans orgueil les vieux Capitaines de son Armée, et ne rejettoit pas mesme quelquesfois les advis d'un simple Soldat : quoy qu'à parler raisonnablement, il instruisist bien plustost ceux à qui il demandoit conseil, qu'il n'estoit instruit par eux. Ces soins militaires ne l'empeschoient pourtant pas de donner quelques unes de ses pensées, à la civilité qu'il vouloit avoir pour les princesses captives, et pour tant de Rois et de Princes qui estoient dans son Armée : mais malgré tant de soins differents, et d'occupations diverses, Mandane estoit la Maistresse absoluë de son coeur, et l'objet de tous ses desirs. Il n'y avoit point d'heure où il ne se flatast de l'esperance de la voir bien-tost delivrée : et il n'y en avoit point 
<pb id="page_2663" n="V04-P579"/>aussi, où il ne craignist de ne la delivrer jamais, Si bien que passant continuellement de la crainte à l'esperance, et de l'esperance à la crainte ; son ame estoit dans une agitation continuelle, qui ne luy donnoit qu'autant de repos qu'il luy en faloit, pour recommencer de souffrir. Le Portrait qu'il avoit de Mandane, et la magnifique Escharpe qu'il avoit eue de Mazare mourant, estoient ses plus douces consolations : il conservoit ces deux choses avec un soin si particulier, qu'il estoit aisé de voir combien la personne qui les luy rendoit cheres, la luy estoit elle mesme. La veuë du Roy d'Assirie luy donnoit pour tant quelques fascheuses heures : ne pouvant pas tousjours estre si bien maistre de son esprit, qu'il n'eust quelque peine à cacher ses veritables sentimens : et à vivre tousjours avec une esgale civilité avec que luy, jusques à ce que par la liberté de Mandane, il se vist en estat de le vaincre ou d'en estre vaincu. Il avoit neantmoins la consolation de l'avoir renversé du Throsne ; de sçavoir qu'il n'estoit pas aimé, et qu'enfin il estoit encore plus malheureux que luy. Au contraire, le Roy d'Assirie, à parler raisonnablement, ne devoit pas avoir une pensée qui le deust consoler, si ce n'eust esté l'oracle qu'il avoit receu à Babilone. Car il voyoit son Rival couvert de gloire ; aimé de sa Princesse ; et sans autre malheur que ce luy d'en estre éloigné, et de la sçavoir captive. Mais pour luy, il se voyoit sans Couronne, et sans esperance de regner jamais ny dans l'Assirie, ny dans le coeur de Mandane ; du moins à juger par les aparences. Toutesfois il y avoit bien des heures ; où cét oracle favorable, le consoloit de tous ses desplaisirs, et dissipoit toutes ses craintes, 
<pb id="page_2664" n="V04-P580"/>en luy faisant croire, que par des moyens qu'il ne comprenoit pas, il seroit quelque jour plus heureux, qu'il n'estoit alors infortuné. Aussi n'estoit-il jamais sans l'avoir sur luy : ce n'est pas qu'il ne l'eust dans sa memoire, mais il luy sembloit, tant l'amour fait faire de petites choses inutiles aux plus Grands hommes du monde, que ce n'estoit pas encore assez : si bien qu'il le portoit tousjours escrit dans des Tablettes de Cedre. Voila donc comment raisonnoient ces deux Grands Princes et ces deux illustres Amants, pendant le voyage d'Artamas : qui trouva beaucoup plus de difficulté qu'il n'avoit pensé, à persuader le gouverneur du Chasteau d'Hermes : car il n'avoit pas preveu que Ligdamis n'y seroit point. Il le reçeut pourtant fort civilement, et comme celuy par la faveur duquel il commandoit dans la Place ou il estoit : mais s'agissant de donner paf sage à des Troupes Estrangeres, il avoit bien de la peine à s'y resoudre : quoy que le Prince Artamas luy dist que ce n'estoit que pour delivrer une Princesse, qui estoit la principale cause de la guerre : et pour delivrer aussi la Fille de son Roy, que l'on persecutoit avec beaucoup d'injustice. Bien est-il vray, qu'il avoit l'esprit si inquiet, de n'avoir point de nouvelles de son Fils, qu'il luy dit estre allé escorter une Soeur qu'il avoit et quelques autres Dames : qu'il luy advoüa qu'il ne luy estoit pas possible de luy respondre precisément, qu'il ne sçeust ce qu'il estoit devenu. Mais lors que par le retour de quelques cavaliers, il aprit une heure apres que Ligdamis estoit prisonnier, et que la Fille estoit aussi captive ; il en eut une douleur que l'on ne sçauroit exprimer. Le Prince Artamas ayant sçeu la chose, 
<pb id="page_2665" n="V04-P581"/>luy donna pourtant quelque consolation : car il luy assura si fortement qu'il seroit bien traitté de Cyrus, qu'il diminua une partie de son desplaisir. Il luy offrit mesme d'envoyer Sosicle en sçavoir des nouvelles : et en effet il l'envoya, jugeant bien que jusques à ce qu'il sçeust avec certitude où estoit son Fils, il ne concluroit rien avecque luy : Mais par bon-heur, Sosicle ayant rencontré Ligdamis et Feraulas, son voyage fut accourcy. Apres avoir embrassé Ligdamis, dont la rencontre le surprit agreablement, car ils s'estoient tousjours fort aimez, s'estant rendu conte de ce qu'ils alloient faire, ils s'en retournerent tous trois au Chasteau d'Hermes, où ils furent reçeus avec une joye extréme : estant mesme assez difficile de dire qui avoit plus de satisfaction de voir Ligdamis, ou de son Pere, ou du Prince Artamas. Depuis cela, l'affaire dont il s'agissoit n'eut plus de difficulté : parce que dés que Ligdamis eut raconté à son Pere, de quelle façon Cyrus l'avoit traitté, et de quelle maniere sa Soeur et les Dames qui estoient avec elle estoient servies, son coeur se trouva tout changé : principalement quand Ligdamis adjousta que Cyrus ne demandoit passage que pour autant de Troupes qu'il en faloit, pour delivrer les deux princesses captives : et qu'il luy avoit engagé sa parole, de donner la paix à la Lydie, s'il les delivroit par son moyen. Apres cela ce gouverneur n'ayant pas la force de s'opposer au Prince Artamas, à Ligdamis, et au bien de sa Patrie, il accorda ce qu'on souhaitoit de luy : de sorte que le Prince de Phrigie s'en retourna tres satisfait. Il voulut obliger Ligdamis à demeurer aupres de son Pere, afin de l'entretenir dans les sentimens où il l'avoit mis mais il 
<pb id="page_2666" n="V04-P582"/>ne le voulut pas ; disant qu'il seroit indigne du traitement qu'il avoit reçeu de Cyrus, s'il ne retournoit pas vers luy. Artamas voulut encore luy resister : toutesfois la generosité de Ligdamis estant fortifiée par un sentiment d'amour, il l'emporta, et fit ce qu'il avoit resolu. Ils retournerent donc vers Cyrus, qui les receut avec une extréme joye : aprenant d'eux l'heureux succés de leur negotiation. Artamas remercia ce Prince du favorable traitement que Ligdamis en avoit receu : et Ligdamis voulant recommencer de s'en louer tout de nouveau, força la modestie de Cyrus à luy imposer silence. Mais pour le faire de meilleure grace, il ne les empescha de parler de luy, qu'en parlant luy mesme des obligations qu'il leur avoit : d'avoir mis les choses en estat de pouvoir esperer de delivrer bien tost Mandane. Artamas qui n'estoit pas moins interessé que luy en cette rencontre, ne pouvoit souffrir qu'il luy rendist grace de ce qu'il avoit fait : et Ligdamis trou liant qu'il estoit luy mesme tres obligé, et à l'un et à l'autre de ces Princes, ne pouvoit non plus se resoudre à recevoir les remercimens qu'ils luy faisoient. Durant cette contestation de civilité, le Roy d'Assirie ayant sçeu leur retour, vint chez Cyrus, comme il estoit prest d'envoyer vers luy, pour luy aprendre comment leur negociation avoit reüssi : de sorte que partageant la joye de son illustre Rival, et esperant aussi bien que luy de voir Mandane delivrée ; il donna aussi mille marques de gratitude, aux negociateurs de cét te entreprise : n'ayant presques plus les uns et les autres d'autre inquietude, que l'impatience de recevoir les advis que les Amis de Menecée devoient donner du depart des princesses, et de 
<pb id="page_2667" n="V04-P583"/>l'Escorte qu'elles auroient. Artamas qui n'estoit pas moins amoureux qu'eux, n'avoit pas aussi moins de satisfaction : et il avoit mesme tant de joye, d'esperer de delivrer sa chere Palmis sans combattre le Roy son Pere : qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit dans le coeur l'esperance qu'il donnoit aux autres. Ligdamis de son costé, esperant plustost la possession de Cleonice si la paix se faisoit, que durant une longue guerre, partageoit le plaisir de ces Princes avec plus de sensibilité : cependant le Prince Artamas ayant demandé la permission d'aller rendre conte au Roy son Pere de ce qu'il avoit fait, et le Roy d'Assirie voulant jouïr hors de la presence de son Rival, de toute la douceur que l'esperance de voir bien tost Mandane en liberté luy donnoit, s'en alla aussi : de sorte que comme Ligdamis et Sosicle suivirent le Prince de Phrigie, Feraulas demeura seul avec Cyrus. Il est vray que c'estoit la plus agreable compagnie qu'il pust avoir : puis que c'estoit luy seul qui avoit tousjours eu le secret de sa passion. Car encore que Chrisante n'eust pas ignoré tout ce qui luy estoit advenu, ce n'avoit pourtant esté qu'à Feraulas à qui il avoit descouvert tous les sentimens de son ame : comme estant d'un âge et d'une humeur à excuser tous ses transports et toutes ses foiblesses. Aglatidas estant alors arrivé, ne changea pourtant pas la conversation : car il avoit toutes les qualitez que Cyrus vouloit à un confident de son amour. Il avoit de l'esprit ; son ame estoit tendre ; et il connoissoit cette passion par sa propre experience. Si bien que Cyrus s'entretenant avecque luy et avec Feraulas, de l'estat ou il voyoit les choses ; il y employa deux heures fort agreablement. 
<pb id="page_2668" n="V04-P584"/>Cette conversation auroit mesme duré plus long temps, si le Roy de Phrigie ne l'eust interrompuë ; par une visite qu'il voulut rendre à Cyrus, pour luy tesmoigner la joye qu'il avoit, de sçavoir que le voyage de son Fils avoit si bien reüssi Le reste du jour se passa donc de cette sorte : et le lendemain Cyrus resolut avec le Roy d'Assirie et le Prince Artamas, quelles seroient les Troupes qu'ils choisiroient pour cette expedition secret te, quand il en seroit temps. Apres quoy Cyrus qui estoit le plus obligeant Prince de la Terre, ayant fait apeller Ligdamis, qui s'estoit contenté d'escrire à Cleonice, et qui n'avoit osé demander si tost la permission de l'aller voir ; il luy dit tout bas en souriant, qu'il l'advertissoit qu'il n'estoit plus son prisonnier : de sorte, luy dit-il, que ce n'est pas estre bon esclave de Cleonice, que de ne l'aller pas visiter : Ligdamis respondit à cela, que ces deux captivitez n'estant pas incompatibles, il le supplioit de croire qu'il ne songeoit non plus à sortir de ses chaines, que de celles de cét te belle Personne : mais que puis qu'il luy en donnoit la permission il iroit la voir, et en effet il y fut. Le jour suivant, Cyrus accompagné de Phraarte, qui ne manquoit jamais guere une semblable occasion, fut aussi visiter la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte : il trouva la premiere un peu moins triste, par l'esperance qu'Araspe luy avoit donnée : mais il trouva Araminte dans une melancolie extraordinaire, dont elle ne pouvoit trouver d'autre cause, que la continuation des mesmes malheurs qu'elle supportoit : quelque fois plus constamment. Cyrus fit ce qu'il pût pour la consoler : mais il estoit fort difficile que n'ayant point de nouvelles de Spitridate, elle pust 
<pb id="page_2669" n="V04-P585"/>estre capable de satisfaction. La veuë mesme de Cyrus, toute agreable qu'elle luy devoit estre, par cette prodigieuse ressemblance qui estoit entre ce Prince et Spitridate, augmentoit plustost son chagrin en l'humeur où elle estoit ce jour là, qu'elle ne le diminuoit. Car quand elle venoit à penser, que ce Prince si admirablement bien fait, si honneste homme, et si genereux estoit mort, prisonnier, ou infidelle : elle estoit contrainte de faire un grand effort sur elle mesme, pour détacher son esprit d'une si fascheuse pensée ; de peur de donner des marques trop visibles de sa foiblesse. Elle aimoit toutesfois bien mieux que la presence de Cyrus remist dans son ame tant de tristes pensées, que de ne voir que Phraarte aupres d'elle : qui par la passion qu'il avoit dans le coeur, luy donnoit mille inquietudes par la seule pensée qu'elle avoit, que ses yeux auroient fait un ennemy à Spitridate, en assujettissant Phraarte : de for te que l'amour de ce Prince luy estoit encore plus insupportable, par la haine qu'elle prevoyoit qu'il auroit un jour pour son illustre Rival, que par elle mesme. Apres que Cyrus eut fait sa visite de longueur raisonnable, il quitta Araminte : et pour obliger Ligdamis, il fut à l'Apartement où l'on avoit logé les Prisonnieres d'Ephese, à qui il fit cent civilitez : mais principalement à la Soeur et à la Maistresse de Ligdamis. En sortant de là il apella Araspe, qu'il avoit remarqué estre fort triste : et comme il s'imagina que peut-estre cette melancolie venoit de ce que l'employ qu'il luy avoit donné ne luy plaisoit pas et l'ennuyoit : comme il l'aimoit fort, il eut la bonté de luy demander s'il estoit las d'estre prisonnier luy mesme en gardant des Prisonnieres ? parce que si cela estoit, 
<pb id="page_2670" n="V04-P586"/>il mettroit quelque autre à sa place. Araspe sur pris du discours de Cyrus, au lieu de luy en rendre grace, luy demanda avec empressement, si la Reine de la Susiane, ou la Princesse Araminte s'estoient pleintes de luy ; et s'il seroit assez malheureux pour leur avoir despleû en quelque chose ? Mais Cyrus luy ayant respondu que non ; et qu'au contraire elles s'en loüoient, il le suplia donc de luy laisser cét employ, et le remercia alors de la bonté qu'il avoit pour luy en cette rencontre. Ce fut toutesfois d'une maniere qui fit croire à Cyrus qu'Araspe avoit quelque desplaisir secret qu'il ne vouloit pas luy dire : si bien que sans y faire une plus grande reflexion, il monta à cheval, et s'en retourna au Camp. En y allant, il aperçeut dans un chemin de traverse, deux hommes à cheval qui venoient vers le lieu où il estoit : et comme ils marchoient beaucoup plus viste que luy, et qu'ils estoient assez proche, ils l'eurent bien-tost joint. Mais à peine un de ces deux Estrangers eut il jette les yeux sur Cyrus, que voyant l'honneur qu'on luy rendoit, il demanda à quelqu'un de ceux qui le suivoient, qui il estoit ? et comme on luy eut respondu que c'estoit Cyrus, cet Estranger surpris de ce qu'on luy disoit, s'arreste ; descend de cheval ; et se presente à Cyrus, comme ne doutant pas d'en devoir estre connu. De sorte que luy adressant la parole : Seigneur, luy dit-il, souffrez que je vous demande pardon, de ne vous avoir pas rendu l'honneur que je vous devois en une occasion où je vous rendis du moins tout le service que je vous pouvois rendre. Cyrus regardant cet Estranger, qu'il vit estre admirablement bien fait, fit ce qu'il pût pour rapeller dans sa me moire l'idée de son visage : mais bien loin de se 
<pb id="page_2671" n="V04-P587"/>souvenir de l'avoir veu, la physionomie de ce jeune cavalier fut si nouvelle à ses yeux, qu'il conclut en luy mesme avec certitude qu'il le trompoit. Si bien que luy respondant tres civilement, il luy dit qu'il ne se souvenoit point de l'avoir veu : et que par consequent il croyoit qu'il se méprenoit luy mesme : puis que ce n'estoit guere sa coustume, d'oublier des gens qui avoient sur le visage un carractere de Grandeur, comme il le voyoit sur le sien. En fuite dequoy, le faisant remonter à cheval, et le priant de luy dire quand, et en quel lieu il croyoit l'avoir veu ? cet agreable Estranger luy dit en mesme langage qu'il avoit desja passé, qui estoit Grec un peu corrompu ; qu'il avoit eu le bonheur de le rencontrer dans un Bois qui estoit en Paphlagonie : n'ayant qu'un Escuyer avecque luy, et estant attaqué par six hommes, de la violence desquels il avoit tasché de le deffendre. Je ne sçay, luy dit Cyrus, si je ne devrois point vous laisser en l'erreur où vous estes, de peur d'estre soupçonné de ne vouloir pas reconnoistre un bien fait : neantmoins pour vous détromper, et m'empescher en mesme temps d'estre accusé d'ingratitude, sçachez genereux Estranger, que je m'engage à vous recompenser autant que je le pourray, du service que vous avez rendu à celuy pour qui vous me prenez. Mais apres cela, je vous aprendray qu'il y a un Prince au monde à qui je ressemble de telle sorte, qu'en divers lieux de la Terre, nous avons esté pris l'un pour l'autre : c'est pour quoy, comme je ne doute pas que ce ne soit luy que vous avez secouru, et que je m'interesse extrémement en sa vie et en sa fortune ; faites moy la grace de me dire ce que vous en sçavez, 
<pb id="page_2672" n="V04-P588"/>et en quel lieu et en quel estat vous l'avez laissé.
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<div2 id="page_CYRUS040310" type="sequence" n="Rencontre de Mandane et de Cyrus">
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Pendant que Cyrus parloit ainsi, cet Estranger le regardant plus attentivement, remarqua en effet quelque difference de l'air de son visage, à ce luy de la personne à qui il avoit sauvé la vie : si bien que ne doutant point du tout de la verité des paroles de Cyrus, de qui la reputation luy estoit mesme trop connue, pour luy permettre de le soupçonner d'un mensonge si lasche ; Seigneur, luy dit-il, je vous demande pardon, d'avoir plustost creu mes yeux que ma raison, qui me disoit en secret que le vainqueur de la plus grande partie de l'Asie, ne pouvoit pas s'estre trouvé en estat de devoir la vie à un malheureux Estranger comme moy. Celuy à qui vous l'avez sauvée, reprit-il, est si brave, que je vous tiens plus glorieux de la luy avoir conservée, que si je vous la devois : puis qu'à parler sincerement, ce que j'ay au dessus de luy, est plustost un present de la Fortune, qu'un effet de ma valeur. Ce pendant, contentez de grace ma curiosité : et me dites precisément, tout ce que vous sçavez de luy. Mais pour me le dire plus agreablement (adjousta Cyrus d'une maniere tres obligeante) aprenez moy le nom et la qualité de son Liberateur, afin que je ne manque pas à luy rendre ce qui luy est deu. Seigneur, luy dit cét Inconnu, mon nom est Anaxaris : mais pour ma condition, je vous suplie de ne vouloir pas m'obligera vous la dire precisément. Je pourrois si je voulois vous la desguiser, en vous disant un mensonge avantageux ou desavantageux pour moy : mais comme je ne veux recevoir de vous que l'estime dont je me rendray digne par mes actions et par mes services, je ne veux ny m'abaisser ny m'eslever. 
<pb id="page_2673" n="V04-P589"/>en vous donnant une idée de ma qualité trop basse ou trop haute. C'est pourquoy sans vous parler davantage de ce que je suis, je vous diray que le bruit de vostre Nom m'ayant fait quiter ma Patrie, pour venir estre moy mesme le tesmoin de tant de miracles que la Renommée y a publiez de vous : en passant un soir dans un Bois qui est en Paphlagonie, je vy un homme assis au pied d'un arbre, qui parloit avec un autre, qui n'estoit qu'à deux pas de luy : et qui sembloit regarder si deux chevaux qui estoient à eux, ne se destachoient point du Tronc d'un Pin où ils estoient en effet attachez. Comme l'air du visage de celuy qui paroissoit estre le maistre de l'autre me sembla extrémement Grand, je le regarday si attentivement, que je creus estre obligé de le salüer, comme je fis : cet Estranger qui me parut estre fort triste, me rendant mon falut tres civilement, fit une si sorte impression dans mon esprit, que je me retournay trois fois pour le regarder encore. Mais à la derniere, je vis sortir six hommes de divers endroits du Bois, qui s'eslançant tout d'un coup sur luy, ne luy donnerent qu'à peine le loisir de se lever ; d'aller à son cheval ; et de mettre l'espée à la main : ce qu'il fit pourtant si promptement, et si courageusement, que vous ne devez pas vous estonner, Seigneur. si lors qu'on m'a dit que vous estiez Cyrus, je n'ay pas encore cessé de croire que c'estoit vous que j'avois eu le bon-heur de servir ; car il est vray que je n'ay jamais veu tant de coeur en personne qu'en cét illustre Inconnu. Je n'eus donc pas plustost veu qu'on l'attaquoit avec avantage, que je fus à luy, en luy criant que je mourrois pour sa deffence : et en effet je me resolus 
<pb id="page_2674" n="V04-P590"/>si determinément à seconder sa valeur, que je fis sans doute des choses que je n'aurois pas faites, si son exemple ne m'y eust porté. Tant y a, Seigneur, qu'apres un combat assez long, nous nous desgageasmes de ces assassins : il en demeura quatre fut la place, et deux s'enfuirent : il est vray que ce vaillant Inconnu que j'avois assisté, le trouva estre blessé en deux endroits, par deux coups qu'il avoit reçeus durant qu'il montoit à cheval : de sorte que voyant qu'il avoit besoin d'estre secouru, je luy demanday en quel lieu il vouloir estre conduit ? comme il est aussi civil que vaillant, il me remercia de l'assistance que je luy avois rendue, en des termes qui faisoient aisément remarquer la fermeté de son esprit. Il voulut mesme me dispenser de celle que je luy voulois encore rendre : me disant que sa vie dont je voulois prendre tant de soin, n'estoit pas assez heureuse, pour me donner tant de peine à la luy vouloir conserver. Je ne laissay pourtant pas de m'obstiner à ne le vouloir point abandonner : et en effet je le conduisis jusques à la premiere habitation, qui n'estoit qu'à quatre ou cinq stades du lieu ou nous estions. Par bon heur il y avoit un Vilage qui n'en estoit pas fort esloigné, ou son Escuyer fut querir un Chirurgien qu'il sçavoit qui y demeuroit : car je compris qu'il y avoit desja quelque temps que cet illustre blessé estoit en ce lieu là, sans en pouvoir descouvrir la raison : tant parce qu'il estoit trop melancolique, pour oser luy demander une chose qu'aparemment il n'auroit pas dite à un Inconnu, que parce que je ne fus aupres de luy que jusques à ce que ce Chirurgien qu'on estoit allé querir l'eust pensé. Je luy offris pourtant d'y demeurer plus longtemps, 
<pb id="page_2675" n="V04-P591"/>mais il ne le voulut pas : joint que voyant que les gens de cette maison en avoient beaucoup de soin, je me resolus avec moins de peine à luy obeïr. Il voulut sçavoir mon nom, et je luy dis comme à vous que je m'apellois Anaxaris : mais comme il estoit desja tard, je fus contraint de passer la nuit en ce lieu là : et je fus mis dans une Chambre qui touchoit la sienne. Le Chirurgien me dit que tes blessures n'estoient pas mortelles : mais qu'il voyoit une si profonde melancolie sur son visage, qu'il craignoit que la fiévre ne luy prist, et qu'une maladie se joignant à ses blessures, ne luy donnast beaucoup de peine à le guerir. Comme je couchay à une Chambre qui touchoit la sienne, ainsi que je l'ay desja dit, et que la separation n'en estoit que de planches, l'entendis qu'il passa la nuit sans dormir : il parla mesme diverses fois fort haut, sans que je pusse presque entendre rien, si non qu'il prononçoit fort souvent un certain nom d'Araminte. Je compris pourtant qu'il se pleignoit de quelque belle Personne qui s'apelle ainsi : car il s'escria plusieurs fois, Araminte, infidelle Araminte, pourquoy ne puis-je t'oublier ? ces pleintes m'ayant donné une nouvel le curiosité de sçavoir qui estoit celuy que j'avois servy, je m'en informay à son Escuyer devant que de partir : mais il me tesmoigna qu'il avoit un ordre si exprés de son maistre de ne le dire à personne, que je ne l'en pressay plus : et je partis enfin sans sçavoir autre chose de luy, que ce que je viens de vous en dire : m'estant cependant demeuré une si grande estime pour ce vaillant homme, que croyant l'avoir trouvé, lors que le vous ay abordé, j'en ay eu une joye extréme. 
<pb id="page_2676" n="V04-P592"/>Mais, Seigneur, adjousta cét agreable Estranger, j'ay pourtant en beaucoup de satisfaction de m'estre trompé : et l'aime encore mieux avoir eu l'honneur d'estre connu de vous, que d'avoir eu le plaisir de trouver celuy pour qui je vous ay pris. Le Prince Spitridate, repliqua Cyrus, est d'un merite si rare, que je ne me fascherois pas quand vous me le prefereriez : puisque vous ne se riez en cela, que ce que la raison voudroit. Ce pendant pour vous tenir ma parole, genereux Anaxaris, je vous declare que je vous suis aussi obligé, de la vie que vous avez conservée a Spitridate, que si vous aviez deffendu la mienne : c'est pourquoy je vous dis, en presence de tous ceux qui me peuvent entendre, que vous serez en droit de m'accuser d'ingratitude, si je ne vous rends pas tous les offices que l'on a lieu d'attendre d'un Prince que l'on a obligé. Anaxaris respondit à un discours si civil, avec une soûmission extréme, mais qui n'avoit pourtant rien de bas : au contraire, il parut par sa responce, quoy que tres respectueuse, qu'il estoit accoustumé à faire plustost des graces qu'à en recevoir. De sorte que Cyrus en conçevant une grande opinion, forma le dessein d'avoir un soin particulier de luy : et en effet il donna ordre qu'on le mit à une de ses Tentes, et qu'il fust traité comme un homme de haute condition tel qu'il paroissoit estre. Mais si Cyrus estoit bien satisfait d'Anaxaris, Phaarte ne l'estoit pas tant : car comme il estoit persuadé que si Spitridate eust esté mort, il auroit peut-estre trouvé Araminte plus favorable : tout brave qu'il estoit, il eut l'injustice d'avoir quelque secrette aversion pour Anaxaris, dés qu'il sçeut qu'il avoit sauvé la vie de son 
<pb id="page_2677" n="V04-P593"/>rival. Cyrus estant arrivé au Camp, eut envie d'envoyer dire à la Princesse Araminte, une partie de ce qu'il avoit sçeu de Spitridate : luy desguisant un peu l'autre, et le faisant encore moins blessé qu'il ne l'avoit esté en effet : Mais comme ce recit avoit esté fait devant plusieurs Personnes, il ne jugea pas qu'il fust aisé de le pouvoir. Neantmoins croyant qu'elle auroit encore plus de consolation de sçavoir que Spitridate estoit blessé, et qu'il l'aimoit tousjours, que de le croire mort ou infidelle, comme elle faisoit quelquesfois : il envoya enfin Feraulas pour luy aprendre qu'il y avoit environ un mois qu'un Estranger qui estoit arrivé au Camp, avoit rencontré Spitridate : car Anaxaris avoit dit qu'il y avoit justement ce temps là qu'il avoit secouru ce Prince, Feraulas obeïssant à son maistre fut aussi-tost trouver Araminte : qui d'abord eut une joye extréme, de sçavoir que l'on avoit veu Spitridate. Mais ne se contentant pas de ce que Feraulas luy disoit, et voulant elle mesme voir celuy qui l'avoit veu ; comme elle remarqua qu'il ne luy accordoit pas positivement ce qu'elle vouloit, elle s'imagina des choses si funestes de Spitridate, que Feraulas luy promit de suplier Cyrus de sa part, de luy faire voir celuy qui avoit aporté cette nouvelle : et en effet estant retourné au Camp, et s'estant aquité de sa commission, Cyrus pria Anaxaris le lendemain de vouloir faire une visite à l'illustre Princesse Araminte, de qui le Prince Spitridate se pleignoit avec tant d'injustice : le conjurant toutesfois, de vouloir le faire un peu moins blessé qu'il ne l'avoit esté effectivement. La precaution de Cyrus fut neantmoins inutile : car comme Phraarte estoit bien aise qu'elle creust 
<pb id="page_2678" n="V04-P594"/>Spitridate mort, il avoit desja fait dire chez elle, par une Femme d'Armenie qu'il avoit mite aupres de cette Princesse, du temps qu'elle estoit à Artaxate, et qui estoit absolument à luy ; que Spitridate avoit esté laissé comme mort, et hors de pouvoir d'eschaper : de sorte qu'Araminte ne pensa jamais croire Anaxaris, lors mesme qu'il luy dit la verité toute pure. Cyrus aprenant son desespoir, fut la consoler, et l'assurer qu'Anaxaris ne luy avoit parlé de Spitridate que comme il luy en parloit à elle : mais pour luy tesmoigner encore combien son repos luy estoit cher, apres s'estre bien fait marquer l'endroit où Anaxaris avoit laissé Spitridate ; il fit venir le Prince de Paphlagonie, et le pria de vouloir envoyer quelqu'un des siens, pour sçavoir precisément ce qu'estoit devenu cét illustre Prince. Araminte remercia Cyrus, avec toute la civilité que sa douleur luy pouvoit permettre : la Reine de la Susiane eut un soin tout particulier d'elle en cette occasion : Cleonice et toutes ses Amies ne l'abandonnerent pas non plus : et à la reserve de Phraarte, tout le monde partageoit son desplaisir. Il est vray que s'il n'en eut point de l'accident arrivé à Spitridate, il en eut assez de la civilité qu'Araminte eut tousjours pour Anaxaris, depuis qu'elle sçeut qu'il avoit elle le Liberateur de son Amant. Joint aussi qu'elle commença de le traiter encore plus mal qu'à l'ordinaire : s'imaginant que ce ne pouvoit estre que pour luy, que Spitridate l'avoit nommée infidelle. Ainsi la maligne joye que Phraarte avoit euë du malheur de son Rival, ne luy dura pas long-temps : et il souffrit alors tout ce que l'amour et la jalousie peuvent faire endurer. Cependant Cy rus, le Roy d'Assirie, et le Prince Artamas, 
<pb id="page_2679" n="V04-P595"/>commençant de s'impatienter, de ne recevoir point les advis que les Amis de Menecée, et ceux de Timocreon leur devoient donner d'Ephese et de Sardis, ne parloient plus d'autre chose : mais à la fin ceux qu'ils attendoient estant arrivez, ils sçeurent que le départ des princesses estoit assurément differé de huit jours : marquant precisément le jour et l'heure qu'elles devoient sortir d'Ephese ; nommant les Chefs des Troupes qui les devoient escorter ; et disant enfin toutes choses si particulièrement, que ces Princes eurent lieu de prendre leurs mesures si justes, qu'ils pouvoient croire que leur entreprise ne pouvoit manquer. Il y eut pourtant quelque dispute entre eux, pour l'execution de la chose : car le Prince Artamas, qui connoissoit tres bien le pais, disoit qu'il faudroit partager leurs Troupes : en mettre une partie dans le Bois par où les princesses devoient passer, et cacher le reste derriere un Tertre assez eslevé, qui estoit couvert d'arbres, et qui estoit à la gauche au milieu de la plaine que le grand chemin d'Ephese à Sardis traversoit : afin que lors que les Chariots des princesses seroient juste ment entre le Bois et ce Tertre, et presques vis à vis du Chasteau d'Hermes, où l'on auroit aussi laisse des gens ; ils pussent enveloper le Roy de Pont, en luy coupant chemin de toutes parts : et faire passer la Riviere à ces princesses, presques auparavant que leurs ennemis eussent eu le temps de se reconnoistre. Cyrus comprenant mieux l'assiette du lieu, que le Roy d'Assirie ne la comprenoit, tomba d'accord de ce que proposoit le Prince Artamas : mais pour luy, il dit que ce n'estoit point là son advis : qu'au contraire, en se separant, c'estoit le moyen d'estre vaincus 
<pb id="page_2680" n="V04-P596"/>les uns apres les autres : qu'ainsi il valoit bien mieux faire un grand effort tout d'un coup, que d'avoir recours à la ruse. Le Prince Artamas soûtint encore son opinion, et Cyrus l'appuya aussi de plu sieurs raisons, mais ce Prince violent ne se voulant pas rendre, il y eut une contestation assez forte entr'eux. Ligdamis fut mesme apellé à ce Conseil, et comme connoissant mieux le païs qu'aucun autre, et comme estant fort entendu à la guerre. Mais comme il s'agissoit d'une chose où il alloit du bonheur ou de l'infortune des trois plus Grands Princes du monde : il avoit quelque peine à se resoudre de donner un conseil qui pourroit n'estre pas heureux. De sorte que ne parlant pas precisément, quoy qu'il panchast du costé de Cyrus et d'Artamas, le Roy d'Assirie ne laissa pas d'en prendre de nouvelles forces, et de s'obstiner plus que devant : si bien qu'il sur resolu que l'on envoyeroit Chrisante au delà de la Riviere, luy qui connoinssoit admirablement tous les avantages ou les desavantages des postes qu'il faloit occuper, afin qu'il donnast encore son advis, apres les avoir reconnus. Mais à peine cette resolution fut-elle prise, que le Roy d'Assirie n'en estant pas encore satisfait, dit que pour luy il ne se fieroit qu'à ses propres yeux, d'une chose d'où dépendoit la liberté de Mandane : et qu'ainsi il iroit avec que Chrisante et Ligdamis, qui devoit estre son guide : afin de voir s'il avoit tort ou s'il avoit raison. Le Roy d'Assirie n'eut pas plustost dit cela, que le Grand coeur de Cyrus ne pouvant souffrir que son Rival luy pust reprocher qu'il se fust expose plus que luy, pour la liberté de Mandane ; fit qu'il ne contesta plus, quoy qu'il n'ignorast pas que ce qu'il alloit faire estoit contre les regles de la prudence, et 
<pb id="page_2681" n="V04-P597"/>estoit mesme inutile : estant certain que le Prince Artamas sçavoit assez bien la guerre, pour se confier à luy d'une semblable chose, et qu'il luy faisoit si bien comprendre. C'est pourquoy il dit au Roy d'Assirie, qu'il iroit aussi bien que luy : le Prince Artamas voulant aussi estre de la partie, afin de leur faire voir precisément comment il entendoit la chose. Il fut donc resolu qu'ils partiroient le soir mesme, avec des habillemens et des armes peu remarquables : qu'ils ne meneroient pas plus de deux cens chevaux, qu'ils laisseroient aupres du Chasteau d'Hermes : n'en faisant passer que cinquante seulement, pour aller reconnoistre les divers postes où le Prince Artamas avoit soûtenu qu'il falloit mettre leurs gens. Cette resolution estant prise, Cyrus fit appeller le Roy de Phrigie, pour luy laisser ordre de prendre soin de toutes choses : disant seulement à tous ses Capitaines qu'il estoit allé visiter les divers Quartiers de son Armée. Cependant la chose ne put se faire si secretement, que quelques-uns ne soupçonnassent qu'il y avoit quelque autre dessein que l'on ne disoit pas : de sorte que Tigrane et Phraarte, se rangeant auprés de Cyrus, et ne l'abandonnant point, il fut contraint de leur faire part de son secret : leur disant que si ç'eust esté pour combatre, il n'auroit pas voulu se passer de leur assistance : mais que ne s'agissant que d'aller seule ment reconnoistre le lieu du combat, il avoit voulu leur espargner une peine où il n'y avoit point de gloire à aquerir. Neantmoins ils ne purent se resoudre à faire ce qu'il voulait : et il falut qu'il consentist qu'ils fussent de la partie. Aglatidas, Adusius, Feraulas, Ligdamis, Chrisante, Sosicle, Tegée, et Artabase, en furent aussi : et il ne fut 
<pb id="page_2682" n="V04-P598"/>pas mesme jusques à l'Inconnu Anaxaris, qui sçachant que Cyrus partoit, ne luy demandast la permission de le suivre, qu'il ne put luy refuser, tant il la luy demanda de bonne grace. Cyrus, le Roy d'Assirie, et le Prince Artamas partirent donc, des que la nuit fut venuë : voulant sortir du Camp à cette heure là, afin que les espions que Cresus pouvoit avoir dans l'Armée, ne pussent pas l'advertir de quel costé Cyrus estoit allé. Ligdamis accompagné de Sosicle seulement prit le devant, pour aller preparer son Pere à donner passage aux cinquante chevaux qui devoient passer de l'autre costé de la Riviere : et en effet ces Princes reglerent si bien leur marche, qu'ils arriverent à quatre stades du Chaste au d'Hermes, le lendemain à deux heures de nuit : où ils firent al te, suivant ce qu'ils estoient convenus avec Ligdamis, qui les joignit un quart d'heure apres, et qui dit à Cyrus que les choses estoient disposées à le recevoir : mais que comme il faloit de necessité qu'il fust jour, pour pouvoir faire ce qu'il vouloit, il jugeoit à propos qu'il se reposast dans le Chasteau, jusques à ce que la nuit fust passée : et en effet le conseil de Ligdamis fut suivy. Cyrus et tous les Princes qui l'accompagnoient furent donc au Chasteau d'Hermes, où ils furent reçeus sans ceremonie, de peur de donner connoissance de la chose aux Soldats, à qui on disoit que c'estoient des gens de Cresus desguisez : qui ayant passé par un endroit de la Riviere, venoient de reconnoistre quelqu'un des Quartiers de Cyrus, et repasser ce Fleuve en ce lieu là. Ce n'est pas que les soldats ne fussent fort affectionnez à leur gouverneur, mais on ne vouloit pas bazarder la chose : de sorte que Cyrus passa, la nuit dans le 
<pb id="page_2683" n="V04-P599"/>Chasteau comme s'il eust esté un des Capitaines de Cresus. Cependant comme personne ne se coucha, dés que les premiers rayons du Soleil commencerent de blanchir les nuës du costé de l'Orient, Cyrus montant à cheval le premier, suivy du Roy d'Assirie, du Prince Artamas, de Tigrane, de Phraarte, d'Aglatidas, d'Anaxaris, de Feraulas, d'Artabase, de Ligdamis, de Chrisante, d'Adusius, de Sosicle, de Tegée, et des cinquante cavaliers qui luy faisoient Escorte, paf sa le Pont du Chasteau d'Hermes, pour aller voir le lieu où il esperoit devoir bien-tost delivrer sa chere Mandane. Le Prince Artamas pour faire voir au Roy d'Assirie qu'il avoit eu raison, mar chant entre Cyrus et luy, leur monstra de la main dés qu'ils furent au bout du Pont, le Tertre couvert d'Arbres, qui s'eslevoit dans la Plaine, au delà du grand chemin ; le Bois qui estoit à la droite ; et le chemin d'Ephese ; qui alloit en baissant vers la gauche : leur faisant voir alors si clairement que ce qu'il avoit proposé estoit bien imaginé, que si le Roy d'Assirie ne se rendit pas encore, ce fut plustost par opiniastreté, que par raison. Chrisante fort entendu en de semblables choses, dit pour fortifier l'advis d'Artamas, que l'entreprise ne se pouvoit executer autrement : parce que si les premieres Troupes qui conduiroient les princesses, apercevoient d'abord un gros si considerable comme seroit le leur, si tous leurs gens estoient joints ; elles ne manqueroient pas d'en advertir le Roy de Pont en un instant, en faisant passer la parole de rang en rang jusques à luy ; et qu'ainsi comme il ne s'agissoit pas de gagner une Bataille, mais de conserver la Princesse qu'il aimoit, il estoit à croire 
<pb id="page_2684" n="V04-P600"/>que ce Roy la feroit retourner sur ses pas, pendant qu'il feroit ferme avec toutes ses Troupes : si bien que hors de faire une embuscade de la maniere dont le Prince Artamas l'avoit proposé, il n'y avoit point lieu d'esperer un bon succés de cette entreprise. Neantmoins le Roy d'Assirie ne se voulant pas encore rendre, dit qu'il estoit persuadé que ceux qui viendroient du costé d'Ephese, pourroient descouvrir les gens de guerre qui seroient derriere le Tertre : et quoy qu'on luy fist remarquer que le chemin baissoit de ce costé là, et que ce Tertre faisant un demy rond il n'estoit pas possible qu'ils pussent estre aperçeus ; neantmoins il voulut y aller, et ils y furent tous aussi bien que luy. Apres qu'Artamas luy eut fait remarquer qu'il s'estoit trompé, ils furent encore reconnoistre le Tertre : et ils observerent mesme si la Plaine à l'endroit qu'il la faudroit traverser pour aller attaquer ceux qui seroient dans le chemin, n'avoit point quelque défilé capable d'empescher la cavalerie d'aller viste, comme il faudroit qu'elle fist pour surprendre les ennemis, et pour esviter les coups de trait le plustost qu'ils pourroient. En suite ils furent tous dans le Bois, et s'y enfoncerent mesme assez avant, pour en reconnoistre toutes les advenuës et toutes les sorties : Chutante leur disant qu'il ne faloit pas moins songer à ce qu'ils feroient s'ils estoient vaincus, qu'à ce qu'il faloit faire pour vaincre. Ils n'entrent pourtant pas tant tardé dans ce Bois, si ce n'eust esté que pour cette raison : mais le Prince Artamas ayant proposé qu'il faudroit que le Pere de Ligdamis fist tenir un Bateau en un endroit ou ce Bois s'estend jusques au Fleuve, afin que si par hazard les ennemis se rendoient maistres du Pont, 
<pb id="page_2685" n="V04-P601"/>cela ne les empeschast pas de pouvoir faire passer leurs princesses, pendant que pour les en chasser, ils seroient passer de nouvelles Troupes par le Chasteau d'Hermes, qui en cas que la chose allast ainsi, se declareroit, ne pouvant pas faire autrement : la proposition d'Artamas ayant semblé bonne, ils furent donc reconnoistre le lieu où il faudroit aller chercher ce Bateau, qui estoit assez loin, parce que la Riviere serpente en cét endroit. En y allant, le Roy d'Assirie dit que du moins il faudroit donc avoir plusieurs Bateaux : mais Ligdamis répliqua à cela, que depuis que Cresus s'estoit resolu à la guerre, on n'en avoit laissé aucun sur cette Riviere, excepté un à chacun des Gouverneurs qui en gardoient les passages. Mais pendant qu'ils raisonnoient sur une entreprise dont ils croyoient que l'execution estoit retardée de plusieurs jours, et que Cyrus s'entretenoit de l'agreable pensée d'estre bien-tost le Liberateur de Mandane, le gouverneur du Chasteau d'Hermes, qui pour la seureté de tant de personnes illustres, avoit fait mettre une Sentinelle sur la plus haute de ses Tours, fut adverty qu'il paroissoit un gros de cavalerie, qui venoit du costé d'Ephese. Il n'eut pas plustost sçeu la chose, qu'apres s'en estre esclaircy luy mesme, il dépescha un des siens, pour aller dans le Bois donner advis à ces Princes de ce qu'il voyoit : donnant ordre à celuy qu'il envoya, dedire à Ligdamis qu'il les menast dans le fort du Bois, du costé de la Riviere, où ils pourroient demeurer en seureté, jusques à ce que ces Troupes fussent passées : qui à ce qu'il croyoit, s'en alloient au bord du Pactole, où se faisoit l'assemblée generale de toutes celles de Cresus. Cét homme 
<pb id="page_2686" n="V04-P602"/>montant donc à cheval en diligence : et obeïssant à son maistre, fut dans ce Bois pour y chercher Cyrus : mais soit que la frayeur l'eust saisi, ou qu'il n'en sçeust pas bien les routes, au lieu d'aller où. Aparemment il le devoit trouver, il s'engagea dans un chemin qui l'en esloigna si soit, qu'en effet il ne le trouva point. Si bien que ce Prince suivy de tous ceux qui l'accompagnoient, sans sçavoir rien de ce qui se passoit, apres avoir resolu tout ce qu'il avoit à resoudre, et avoir fait consentir le Roy d'Assirie à ce que le Prince Artamas avoit proposé ; commença de reprendre le chemin qui le pouvoit conduire dans la Plaine, et de là au Chasteau d'Hermes. Mais il fut estrangement surpris, lors qu'apres avoir presque traversé tout le Bois, il commença d'entendre ce bruit sourd que font les pieds des chevaux d'un gros de cavalerie qui marche : de sorte que suivant le mouvement de son grand coeur, au lieu de s'arrester comme il eust peut-estre esté à propos, il s'advança devant les autres : et ne fut pas plustost au bord de la Plaine, qu'il vit un Escadron de cavalerie, à cinquante pas de luy : et en mesme temps il vit des gens de guerre vis à vis du Pont du Chasteau d'Hermes, et toute la Campagne couverte de divers corps de cavalerie et d'Infanterie. Cette ame intrepide ne pût toutesfois s'esbranler, à la veuë d'un objet si surprenant, et d'un peril si inesvitable : si bien qu'au lieu de se renfoncer dans le Bois en diligence, et de fuïr, la premiere action de Cyrus fut de s'arrester ; la seconde de tourner la teste, pour regarder s'il estoit suivy : et je ne sçay si la troisiesme n'eust pas esté de s'avancer pour aller chercher la mort en desesperé, si tout d'une voix le Prince Artamas, 
<pb id="page_2687" n="V04-P603"/>Tigrane, et Phraarte qui avoient aussi veu un instant apres luy ce qu'il avoit veu le premier, ne l'eussent forcé de prendre une route du Bois que Ligdamis leur enseigna. Ils ne purent pourtant pas s'y enfoncer trop avant : car comme ils avoient esté aperçeus par les troupes de Lydie, celuy qui estoit à leur teste, apres avoir fait faire alte au gros qu'il commandoit, fut luy mesme les reconnoistre avec cent chevaux : ne pouvant toutesfois s'imaginer que ce fussent des Troupes ennemies, à cause qu'il croyoit que Cyrus n'alloit point de passage sur la Riviere d'Hermes. Neantmoins pour ne rien negliger, il y fut, mais à peine eut-il fait vingt pas dans le Bois qui estoit fort clair en cét endroit, qu'il connut distinctement que ce n'estoient pas des Lydiens : et il remarqua de plus qu'ils n'estoient pas en grand nombre. De sorte qu'allant apres eux, et envoyant commander à ceux qu'il avoit laissez dans la Plaine qu'ils vinssent le joindre, afin de vaincre sans peine et sans peril : il en fut bien-tost assez proche pour lés attaquer : et d'autant plus que Cyrus marchant le dernier, comme ayant encore plus de repugnance à fuir que tous les autres, ne pût entendre si prés de luy des gens qui l'apelloient au combat, sans tourner teste, et sans mettre l'espée à la main : esperant mesme par cette action. De courage, faciliter la retraite de ses Amis et la sienne. Cyrus se tournant donc brusquement vers ce Capitaine Lydien, qui marchoit à la teste des siens ; il poussa son cheval vers luy, avec tant de vigueur, et l'attaqua le premier avec un action si menaçante et si fiere, qu'il le contraignit de parer en pliant, et de le reculer de quelques pas. Tous les siens mesme s'en arresterent un 
<pb id="page_2688" n="V04-P604"/>instant : mais Cyrus ayant redoublé un second coup que ce Capitaine ne put parer, et qui fit voir un ruisseau de son sang à tous ceux qui le suivoient comme ce Prince voulut aller apres ses Amis, et prendre le mesme chemin qu'eux, il se vit environné de toutes parts, et sans aucun espoir d'eschaper. Il en tua pourtant un d'abord : mais la multitude l'auroit assurément accablé, si Feraulas qui pair bon heur avoit tourné la teste et avoit entreveu Cyrus en ce peril, n'y fust allé en appellant Chrisante à son secours, qui y fut en diligence aussi bien que le Prince Tigrane, Phraarte, Anaxaris, Aglatidas, Ligdamis, et plusieurs autres : car pour le Roy d'Assirie qui marchoit assez loin devant, avec le Prince Artamas et le reste, ils furent attaquez par un autre gros d'ennemis que l'on avoit envoyé pour leur couper chemin. Jamais il ne s'est entendu parler d'une pareille chose, à celle qui qui se passa dans ce Bois : car Cyrus sçachant que la liberté de Mandane, estoit attachée à la sienne et à sa vie, deffendit l'une et l'autre avec une valeur qui n'eut jamais d'esgale. Ceux qui l'attaquerent perirent presques tous de sa main : et peu de ceux qu'il attaqua, purent estre assez diligents à fuir, ou assez adroits à parer, ou assez vaillants pour luy faire resistance : de sorte que de tous ceux qui l'environnerent d'abord, il y en eut tres peu qui ne sentissent la pesanteur de son bras. La valeur de Tigrane se signala aussi en cette occasion, aussi bien que celle de Phraarte : et l'inconnu Anaxaris fit des choses si admirables, qu'elles le firent connoistre à Cyrus pour un des plus vaillants hommes du monde. Aglatidas, Ligdamis, Chrisante, et Feraulas, donnerent aussi des marques 
<pb id="page_2689" n="V04-P605"/>de courage prodigieuses, pour sauver leur illustre maistre : qui de son costé ne combattoit pas moins pour leur deffence que pour la sienne. Plus le nombre des ennemis croissoit, plus sa valeur devenoit redoutable : il se demestoit d'entre les Arbres avec une adresse merveilleuse : et son cheval obeïssant à sa main, secondoit si bien ses intentions, que diverses fois, s'il eust pu se resoudre de laisser ses Amis engagez, il eust pû se sauver : Mais comme son grand coeur n'y pouvoit consentir il combatoit opiniastrement, quoy que ce fust sans espoir de vaincre. En moins d'un quart d'heure, il se fit un rampart de corps morts ; tous les Troncs des arbres furent ensenglantez ; toute l'herbe fut couverte de sang ; et toute la Terre en fut mouillée. Tous les cavaliers qui se trouverent aupres de luy, perirent en cette occasion : et il y auroit assurément pery luy mesme, si les Dieux ne l'eussent voulu sauver de puissance absoluë. Apres avoir donc combatu tres long temps, ne voyant plus aupres de luy que Tigrane, Phraarte, Aglatidas, Chrisante, Ligdamis, Anaxaris, et Feraulas ; et jugeant que les coups des ennemis n'en pourroient plus fraper aucun qu'ils ne le touchassent sensiblement ; sa valeur redoubla encore : et il fit sans doute ce que luy mesme ne croyoit pas estre capable de faire. Mais à la fin le nombre des ennemis croissant tousjours, et un d'entre eux s'estant advisé de tüer son cheval s'il pouvoit, et l'ayant en effet blessé mortellement d'un grand coup d'espée qu'il luy enfonça dans les flancs : ce fut en vain que l'illustre Prince qui le montoit voulut le retenir : car ce fier Animal se sentant blessé, et la Nature faisant en luy un dernier effort, il emporta son maistre malgré qu'il en 
<pb id="page_2690" n="V04-P606"/>eust, à travers l'espaisseur des arbres et la multitude des ennemis jusques à vingt pas de là : où tombant mort tout d'un coup, Cyrus n'eut pas peu de peine à se desgager de dessous luy. Il en vint pour tant enfin à bout : mais en se relouant, il trouva qu'il n'avoit plus à la main qu'un tronçon de son espée, qui avoit esté rompuë par un tronc d'arbre, lors que son cheval l'avoit emporté si impetueusement. De sorte que se voyant un instant apres environné, et de plusieurs qui l'avoient suivy, et de plus de cent autres qui arrivoient encore tous frais ; il ne pût empescher que le Vainqueur de tant de Nations, ne fust vaincu une fois. Il voulut pourtant encore se deffendre, mais ce fut inutile ment : car cinq ou six s'estant jettez sur luy en un mesme instant, le saisirent et le firent prisonnier, sans qu'il eust receu aucune blessure. Tigrane, Phraarte, Chrisante, Aglatidas, Anaxaris, et Feraulas, voyant que Cyrus estoit pris, et qu'il leur estoit absolument impossible de songer à le delivrer, commencerent de ne songer plus qu'à se sauver eux mesmes s'ils pouvoient : à la reserve de Feraulas qui se laissa prendre, afin d'estre compagnon de la disgrace de son maistre. Pour les autres, ne faisant plus que parer en reculant vers l'espaisseur du Bois, ils furent si heureux, quoy qu'une partie d'entre eux fussent blessez, que lors qu'ils y furent, ceux qui les suivoient ayant oüy un grand bruit qui se faisoit à l'endroit où le Roy d'Assirie et le Prince Artamas combatoient, firent alte de peur de tomber en quelque embuscade : pendant quoy s'enfonçant dans le plus espais du Bois, en tirant du costé de la Riviere, ils s'y cacherent et s'y tindrent jusques à la nuit, à la reserve d'Anaxaris, de qui le cheval broncha et le fit prendre. Cependant le 
<pb id="page_2691" n="V04-P607"/>Roy d'Assirie, et le Prince Artamas, Artabase, Adusius, Sosicle, Tegée, et ce qu'ils avoient de cavaliers avec eux, avoient aussi fait une resistance prodigieuse : et avoient tant tüé de Lydiens, que leur propre valeur leur fut nuisible : parce que ceux contre qui ils combatoient voyant à quelles gens ils avoient à faire, avoient envoyé demander du secours. Si bien que voyant de toutes parts ennemis sur ennemis, et que plus il en tuoient, plus ils en avoient à combatre ; ils agirent comme des gens qui vouloient vanger leur mort, devant qu'elle fust arrivée, principalement Artamas : car outre l'interest general qu'ils avoient tous, à ne se laisser pas prendre s'ils pouvoient : il en avoit un particulier, à ne tomber pas sous la puissance de Cresus. Sosicle et Tegée le devoient aussi aprehender : mais non pas tant que le Prince Artamas. Cependant il ne pût esviter cette fatale destinée : et apres avoir esté blessé au bras droit, et en trois autres lieux, il falut ceder à la force et se rendre. Le Roy d'Assirie estant privé d'un si puissant secours, se vit encore envelopé de tant de gens qu'il fut aussi fait prisonnier : en fuite de quoy Sosicle et Tegée le furent de mesme : Artabase et Adusius se sauverent presque seuls de cette dangereuse occasion. Ces deux combats estant donc finis, et tous les Lydiens qui avoient combatu s'estant joints, et ayant mis ensemble les prisonniers qu'ils avoient faits ; Cyrus, Anaxaris, et Feraulas furent bien surpris, lors qu'ils virent amener avec eux le Roy d'Assirie, Sosicle, Tegée, et quelques cavaliers : car pour le Prince Artamas, il estoit si blessé qu'on estoit contraint de le porter. Cependant ces deux illustres Rivaux voyant l'esgalité de leur fortune, 
<pb id="page_2692" n="V04-P608"/>en eurent de la joye et de la douleur : la premiere, parce qu'il est tousjours allez doux que son Rival ne soit pas plus heureux que soy : et la seconde parce qu'ils voyoient Mandane sans Protecteur : principalement le Prince Artamas estant pris et bleue. Ils furent mesme fort affligez, de voir qu'il fut reconnu par deux Capitaines Lydiens, que quoy qu'ils eussent bien voulu le sauver, n'oserent pourtant l'entreprendre : parce qu'en effet ils ne le pouvoient, veu l'estat où il estoit. Ils ordonnerent donc qu'on le gardast au pied d'un arbre, jusques à ce que l'on eust adverty celuy qui commandoit les Troupes : mais pour donner quelques marques de leur victoire, ils firent conduire avec eux les prisonniers qu'ils avoient faits : c'est à dire Cyrus, le Roy d'Assirie, Anaxaris, Tegée, Sosicle, Feraulas, et quelques cavaliers. Au sortir du Bois, Cyrus et le Roy d'Assirie virent que toutes les Troupes avoient fait alte dans la Plaine, en attendant l'evenement du combat qui s'estoit fait : et en allant, ces deux Rivaux remarquant bien par l'air dont on les traitoit, qu'on ne les connoissoit pas, se promirent une fidelité mutuelle, à ne se découvrir point l'un l'autre en cas qu'ils pussent trouver les voyes de se sauver et trouvant mesme lieu de faire entendre leur intention à Feraulas, comme il estoit fort adroit, il la fit sçavoir aux autres prisonniers : esperant qu'en n'estant pas connus on les garderoit moins exactement, et qu'ainsi ils pourroient peut-estre recourer leur liberté. Cyrus craignoit pourtant estrangement d'estre mené au Roy de Pont : et quand il se souvenoit combien de fois il l'avoit vaincu, et de quelle façon ce Prince avoit esté son prisonnier ; l'estat present de sa fortune luy estoit insuportable. 
<pb id="page_2693" n="V04-P609"/>Il ne faloit pas pourtant laisser de marcher tousjours, sans sçavoir ou on le conduisoit : le Roy d'Assirie s'advisa toutesfois à la fin de le demander à un soldat Lydien : qui luy respondit qu'on les menoit à Andramite, qui commandoit les Troupes en l'absence du Roy de Pont. Comme ce Prince alloit s'informer plus precisément des choses, un Officier rompit cette conversation : s'imaginant que le Roy d'Assirie ne parloit à ce soldat que pour le suborner, afin de luy aider à s'eschaper. Ils marcherent donc depuis cela sans parler, non pas mesme entre eux : chacun s'entretenant de sa propre infortune. Cyrus eut mesme la generosité de ne reprocher pas au Roy d'Assirie qu'il estoit la cause de leur malheur : puisque sans luy ils ne seroient pas venus au lieu ou ils avoient esté pris, qu'en un estat qui n'auroit pas permis qu'on les eust vaincus de cét te sorte. Cependant ils avancent tousjours : et arrivent enfin au lieu où estoit Andramite : qui ne les vit pas plustost, qu'il reconnut Tegée et Sosicle : de sorte que sans s'amuser beaucoup aux autres ; je suis bien malheureux (leur dit-il, car il estoit assez de leurs Amis) que vous soyez tombez en mes mains : mais comme vous sçavez à quoy l'honneur m'oblige, j'espere que vous ne trouverez pas estrange que je vous parle comme à des prisonniers de guerre que vous elles, et non pas comme à mes Amis : c'est pourquoy dites moy ce que vous faisiez dans ce Bois, quel nombre de gens il y avoit precisément ; et ce que vouloit faire le Prince Artamas, que j'ay sçeu estre blessé et prisonnier ? nous ne pouvons pas (respondit Sosicle fort prudemment) vous dire quel dessein avoit le Prince Artamas, que 
<pb id="page_2694" n="V04-P610"/>nous avons suivy sans nous en informer : mais nous pouvons tousjours bien vous asseurer qu'il ne pouvoit pas estre fort dangereux, puis qu'il n'avoit que cinquante chevaux : et selon mon opinion, c'estoit plustost un voyage fait pour moyenner la paix, que pour faire la guerre. Mais où avez vous passé la Riviere ? adjousta Andramite ; comme je serois tort au Prince que je sers presentement (repliqua Sosicle qui ne voulut pas s'engager mal à propos) si je vous descouvrois par quel lieu de la Riviere nous avons passé, vous me dispenserez de vous le dire, Mais où estoit Cyrus ? demanda encore Andramite ; je le vy au Camp le jour que nous en partismes (reprit Tegée, voyant que Sosicle ne respondoit pas assez viste) apres cela Andramite leur ayant encore fait un compliment les donna en garde à un Capitaine qui estoit d'Ephese : en suite dequoy, venant à jetter les yeux sur les autres prisonniers ; il vit quelque chose de si grand sur le visage de Cyrus, du Roy d'Assirie, et d'Anaxaris, quoy que leurs armes et leurs habillemens n'eussent rien de remarquable ; qu'il r'appella Tegée, pour luy demander de quelle condition estoient ces prisonniers : et comme il luy eut respondu qu'ils n'estoient que simples cavaliers : si tous ceux de vostre Armée, luy dit-il, sont de cette sorte, Cresus perdra infailliblement la premiere Bataille qu'il donnera : car j'advoüe que les siens ne sont pas faits ainsi. En fuite de cela, Andramite commanda qu'un Chirurgien qui suivoit ses Troupes, allast auprés du Prince Artamas, en attendant qu'il eust resolu où on le feroit porter : car comme il sçavoit que le gouverneur du Chasteau d'Hermes estoit suspect à Cresus 
<pb id="page_2695" n="V04-P611"/>à cause de luy, il n'osoit l'y faire aller de peur de se rendre suspect luy mesme. De sorte que prenant la resolution de le faire porter en un autre lieu plus prés de Sardis ; et se resolvant aussi à continuer sa marche, aprenant qu'il m'y avoit aucun, danger : il commanda en effet que les Troupes commençassent de marcher, ce qu'elles firent : Andramite attendant à donner les ordres necessaires pour faire porter Artamas, qu'il passast au lieu ou il estoit, et qu'il sçeust du Chirurgien qui auroit visité ses blessures, s'il seroit : en effet en estat d'estre transporté plus loing. Toutes les Troupes commençant donc d'avancer ces prisonniers estant encore là, parce qu'il falloit leur donner des chevaux, les leurs ayant esté ou tüez, ou pris par des soldats qui ne paroissoient plus : ils virent apres plusieurs Troupes qu'Andramite regardoit filer, paroistre plusieurs Chariots, où ils entre-virent de loin des Femmes. Cette veuë fit battre le coeur à Cyrus et au Roy d'Assirie ; si bien que s'advançant nous deux à la fois, jusques au bord du chemin où ces Chariots devoient passer ; ils virent que dés que le premier aprocha, Andramite fut au devant : et que marchant à la portiere, qui n'estoit pas du costé de Cyrus, il parloit avec beaucoup de respect à celles qui estoient de dans Mais lors que ce chariot, qui alloit fort lentement, fut vis à vis de Cyrus et du Roy d'Assirie, et qu'ils virent que Mandane y estoit, que ne sentirent-ils point ! leur ame en fut si troublée ; leur coeur en fut si esmeu, qu'ils penfetent se descouvrir pour ce qu'ils estoient : et si la honte de paroistre devant Mandane, en un (estat si indigne d'eux, ne les eust retenus, ils eussent 
<pb id="page_2696" n="V04-P612"/>assurément arresté ce Chariot, et fait quelque action aussi hardie, que leur amour estoit violente. Mais ce qui acheva de mettre leur raison tout à fait en desordre, fut que durant que la Princesse Palmis, aupres de qui estoit Mandane, parloit à Andramite de l'autre costé de la portiere, elle jetta les yeux sur ces prisonniers : de sorte que reconnoissant Cyrus et le Roy d'Assirie, il luy fut impossible de s'empescher de faire un grand cry : qui venant jusques aux oreilles de ces deux Rivaux, y produisit des effets differents, quoy que tres douloureux l'un et l'autre.
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<div2 id="page_CYRUS040311" type="sequence" n="Cyrus entre désespoir et courage">
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Jamais Amants absens ne se sont reveus d'une maniere si surprenante que celle là : car dans ce premier instant, ou les yeux de Mandane captive rencontrerent ceux de Cyrus prisonnier, leurs coeurs sentirent ce que l'on ne sçauroit exprimer qu'imparfaitement. Cependant la Princesse Palmis ayant tourné la teste au cry que Mandane avoit fait, et luy ayant demandé ce qu'elle avoit veu qui l'eust fait crier ? cette prudente Princesse, jugeant bien malgré le trouble de son ame, que Cyrus n'estoit pas connu, veu l'estat où elle le voyoit ; luy demanda pardon d'en avoir vie ainsi. Mais, luy dit-elle, il m'a esté impossible de voir parmy les prisonniers que je voy que l'on garde (poursuivit-elle en les monstrant de la main) un homme que j'ay veu si long temps au service du Roy mon Pere, en une saison plus heureuse pour moy que celle-ci, sans estre extraordinairement esmeuë de cette rencontre. Cependant Mandane voyant que leur Chariot s'esloignoit tousjours, pria la Princesse Palmis d'obliger Andramite à luy accorder la liberté de ce cavalier : n'osant pas dire la verité à cette Princesse de peur d'estre entenduë : 
<pb id="page_2697" n="V04-P613"/>et n'ayant pas mesme le temps de raisonner si elle la luy devoit confier. Palmis qui ne cherchoit qu'à obliger Mandane, ayant prié Andramite de faire arrester son Chariot, et ce Lieutenant General n'ayant pas manqué de luy obeïr : elle se mit à le conjurer de vouloir luy faire la grace, de luy donner un cavalier que Mandane venoit de voir parmy les prisonniers que l'on avoit faits : Madame, luy dit-il, vous sçavez bien que je ne le dois pas : je sçay, luy dit-elle, qu'à observer les ordres de la guerre exactement, vous estes obligé de me refuser, mais je sçay aussi qu'estant ce que je suis vous devez m'accorder tout ce qui ne peut pas nuire au Roy : et vous sçavez bien, Andramite, qu'un cavalier de plus ou de moins, ne fait pas gagner, ou perdre une Bataille. Quoy qu'il en soit, dit-elle, je vous le demande : et je m'engage à vous en faire recompenser par le Prince Myrsile, puis qu'en l'estat ou je suis presentement, je ne le sçaurois faire par moy mesme. Durant que cette Princesse parloit à Andramite, Mandane penchant languissamment la teste de l'autre costé, taschoit de voir encore l'illustre Cyrus : qui s'estant avancé de quelques pas, la voyoit et luy donnoit moyen de le voir. Le Roy d'Assirie avoit beau s'empresser, il ne pouvoit rencontrer les yeux de Mandane : de sorte que ne pouvant ny bien voir ce qu'il aimoit, ny s'en aprocher, il faisoit du moins ce qu'il pouvoit pour destourner son Rival : tantost en luy disant quelque chose ; et tantost en se mettant devant luy, faisant semblant de n'y songer pas. Cependant la Princesse Palmis, solicitée par Mandane, pressa si instamment Andramite de donner la liberté à ce cavalier, que 
<pb id="page_2698" n="V04-P614"/>commençant de ceder, et demandant du moins qu'on luy dist lequel c'estoit, Mandane le luy representant par les paroles, et le luy monstrent de la main, parla avec tant d'art et tant d'adresse, qu'enfin Andramite ne pouvant refuser à la bille de l'on Roy, une grace qui paroissoit de si peu d'importance, sembla s'y vouloir resoudre. Neantmoins se souvenant des choses prodigieuses que ses gens luy avoient racontées de la valeur de ce pretendu cavalier, il hesitoit encore : et disoit à la Princesse Palmis, pour s'en excuser, que de la façon dont on luy avoit parlé du courage de cét homme, Cyrus dont la Renommée disoit tant de miracles, ne pouvoit pas faire davantage. Mais à la fin pensant que cette Princesse, si Cresus mouroir, se pourroit vanger de luy, ayant autant de credit qu'elle en avoit sur le Prince Myrsile, il le resolut à la contenter ; de sorte que faisant aprocher Cyrus, sans qu'on luy dist pourquoy on le demandoit, il le fit passer du costé où estoit Mandane : et luy adressant la parole, vaillant homme, luy dit-il, rendez grace à cette Princesse, de la liberté qu'elle vous fait obtenir. Cyrus fut si surpris du discours d'Andramite, qu'il n'y pensa, lamais respondre : car se voyant si prés de Mandane, sans oser luy dire ses veritables sentimens, ny presque la regarder, il n'avoit pas l'esprit assez libre, pour agir comme il eust fait en un autre temps. Neantmoins faisant un grand effort sur luy mesme, il salüa la Princesse avec un profond respect : et la remerciant, selon le conseil qu'Andramite luy en avoit donné ; Madame, luy dit-il, je ne sçay pas de quels termes je dois user pour vous rendre grace : et si vous n'avez 
<pb id="page_2699" n="V04-P615"/>la bonté de ne juger pas de mon ressentiment par mes paroles, vous aurez lieu de me croire ingrat. Vous avez tousjours servy il fidellement le Roy mon Pere, reprit Mandane, que je dois cure plus en peine de ne pouvoir reconnoistre vos services en l'estat où je suis, que vous ne le devez estre de reconnoistre mes bien-faits. Cependant, (adjousta-t'elle, mourant d'envie qu'il s'en allast, de peur qu'il ne fust reconnu, et ne pouvant toutesfois se resoudre à le perdre de veuë si promptement) ne manquez pas aussitost que vous serez retourné au Camp, de faire sçavoir au Roy mon Pere, par le premier Courrier qui ira à Ecbatane, que je suis tousjours ce que je dois estre : et que je ne feray jamais rien indigne de l'honneur que j'ay d'estre sa Fille. Je n'y manqueray pas Madame, repliqua-t'il : mais il me semble (adjousta-t'il, en la regardant) que comme je ne puis vous obeïr que par le Courrier de Cyrus, si vous ne me dites rien pour luy, il aura lieu de ne me croire pas. Assurez-le de ma part, luy dit-elle, que je suis au desespoir d'estre cause qu'il s'expose aussi souvuent qu'il fait : et je pense, poursuivit-elle en rougissant qu'Andramite souffrira bien que je prie cét illustre Prince de ne le faire plus tant : puis qu'en l'obligeant d'espargner sa vie, il espargnera aussi celle de quelques subjets du Roy son maistre. Je voudrois bien Madame (interrompit Andramite en sous - riant) que ce cavalier pust persuader ce que vous dites à Cyrus : qui à mon advis aura bien de la peine à vous obeïr. Mais Madame, adjousta-t'il, il est temps de marcher, si vous ne voulez avoir l'incommodité d'aller de nuit ; cependant ce cavalier pourra 
<pb id="page_2700" n="V04-P616"/>aller passer la Riviere où il luy plaira : car je m'en vay ordonner qu'on luy donne un cheval et un Passe-port. La Princesse remerciant Andramite de sa civilité, se tourna encore vers Cyrus, de qui l'esprit estoit si troublé, qu'il ne sçavoit presques si ce qu'il voyoit estoit veritable : mais pendant qu'Andramite parloit à un des siens ; vous ne voulez donc plus me commander rien pour vostre service ? dit-il à Mandane : je veux, luy repliqua-t'elle, que vous conserviez la liberté que je vous donne : je le feray autant que je le pourray, respondit-il, mais pour ma vie, Madame, je n'en seray pas si bon mesnager : estant bien resolu de la perdre pour vostre service, si les Dieux ne vous delivrent bien-tost. Apres cela, Andramite se raprochant, et disant encore une fois aux princesses qu'il faloit marcher, elles marcherent en effet : Mandane regardant Cyrus autant qu'elle put, avec des yeux mouillez de larmes : et Cyrus regardant le Chariot où estoit Mandane, aussi long-temps qu'il le put voir. En suite dequoy, se raprochant du Roy d'Assirie, il le trouva dans une agitation d'esprit, qui n'eut jamais de semblable : car depuis que Cyrus s'estoit aproché du Chariot des Princesses, par les ordres d'Andramite, il avoit souffert des maux incroyables : vingt fois il avoit pensé nommer Cyrus ; et si un sentiment d'honneur, et mesme un sentiment d'amour, ne l'en eussent empesché, il l'auroit fait infailliblement. Il avoit aussi voulu s'avancer : mais ceux qui le gardoient l'avoient arresté, et Feraulas encore l'avoit retenu avec adresse. Mais lors que Cyrus se raprochant avec le cheval qu'Andramite luy avoit fait donner, et le Passe-port qu'on luy avoit baillé, 
<pb id="page_2701" n="V04-P617"/>luy aprit qu'il estoit libre : il sentit une douleur si excessive, qu'il en perdit la parole. C'est donc la Princesse Mandane (luy dit-il fort bas, apres qu'il fut revenu de son estonnement) qui a obtenu vostre liberté ? c'est du moins à sa priere que la Princesse Palmis a obligé Andramite à me la donner, repliqua Cyrus ; ô Dieux (s'escria le Roy d'Assirie en levant les yeux au Ciel) est-ce par l'esclavage que vous me devez tenir vos promesses et me rendre heureux ; Cyrus qui n'entendoit pas le sens de ces paroles, parce qu'il ne sçavoit point l'Oracle que ce Prince avoit reçeu à Babilone, se tourna vers Anaxaris, pour luy dire qu'il estoit bien marry que la premiere occasion où ils ? estoient trouvez ensemble, leur eust esté si malheureuse : mais qu'il l'assuroit de songer à le remettre en liberté, par toutes les voyes qu'il en pourroit imaginer. En fuite il dit quelque civilité à Sosicle et à Tegée : puis tirant Feraulas un moment à part, il le conjura de tascher du moins dans sa captivité, de se faire voir à Mandane : afin que sa veuë la pust faire souvenir de luy. Feraulas luy ayant promis de n'y manquer pas, et ceux qui devoient conduire ces prisonniers leur disant qu'il faloit partir ; Cyrus se raprochant encore du Roy d'Assirie, luy dit avec une generosité extréme, qu'il ne songeroit pas moins à sa liberté, que s'il estoit le plus cher de ses Amis : et qu'enfin il luy tiendroit sa parole exactement. Mais aussi, luy dit-il, ne manquez pas à la vostre : et comment voudriez vous, reprit-il, qu'un homme enchainé y pust manquer ? Apres tout, luy dit Cyrus, vous demeurez aupres de Mandane, et je ne sçay s'il ne vous est point plus avantageux d'estre Captif de cette sorte, qu'il ne me l'est 
<pb id="page_2702" n="V04-P618"/>d'estre libre en m'en esloignant. En disant cela ces deux illustres Rivaux se separerent : Cyrus prenant le chemin du Chasteau d Hermes avec son passe port, comme s'il en eust bien eu besoin : et ces prisonniers prenant celuy de Sardis, sur des chevaux qu'on leur donna. Le Roy d'Assirie, à la separation de Cyrus, sentit je ne sçay quelle joye, qui tint son esprit en une assiette assez tranquile durant quelques instants, car enfin quand il regardoit devant luy, il voyoit encore le Chariot où estoit Mandane : et quand il regardoit à sa droite, il voyoit son Rival qui s'esloignoit d'elle : et qui alloit repasser une Riviere, qui l'en separeroit du moins pour long-temps : de sorte que tout prisonnier qu'il estoit, il aimoit mieux suivre Mandane, que de s'en esloigner comme faisoit Cyrus. Il ne fut pourtant guere dans ce sentiment là : au contraire, passant en un moment d'une extremité à l'autre, il se considera comme le plus infortuné de tous les hommes, et regarda Cyrus comme le plus heureux. Qui vit jamais, disoit-il en luy mesme, une advanture si cruelle que la mienne ? je n'ay pas seulement le desplaisir d'estre prisonnier, j'ay encore celuy de voir delivrer mon Rival ; et delivrer mesme par une personne qui me rend sa liberté insuportable. Ne semble t'il pas, adjoustoit-il, que la Fortune ne l'a fait captif, que pour luy faire recevoir la plus grande preuve d'affection que Mandane luy ait encore renduë ? et que pour me faire recevoir aussi la plus horrible marque d'aversion qu'elle m'ait jamais donnée ? car enfin (disoit-il encore en luy mesme) j'ay connu qu'elle m'avoit veu aussi bien que Cyrus : mais je l'ay connu principalement par le soin qu'elle aportoit à ne 
<pb id="page_2703" n="V04-P619"/>me voir plus. Peut-on voir, adjoustoit-il, une inhumanité pareille à celle là ? elle me voit prisonnier comme luy, et pour son service : cependant au lieu de demander la liberté de tous les deux, elle delivre seulement mon Rival, et me laisse accablé de chaines. Quand elle n'auroit pas voulu me considerer pour l'amour de moy, elle le devoit faire pour l'amour d'elle mesme : puis qu'apres tout ma valeur n'eust pas esté inutile à Cyrus pour la delivrer. Mais l'inhumaine qu'elle est, a voulu par cette cruelle action, me forcer de croire que rien ne la sçauroit vaincre. Toutesfois, poursuivoit-il, les Dieux m'ont promis que je l'entendray soûpirer, et que je seray en repos : que faut-il donc faire pour en venir là, et par quels moyens y pourray-je arriver ? Pendant que ce Prince s'entretenoit ainsi, Anaxaris suportoit son malheur assez constamment : disant à Tegée, qu'apres avoir veu Mandane, il ne s'estonnoit plus que sa beauté fust la cause d'une si grande et si longue guerre. Feraulas quoy que tres fâché de n'avoir pu estre veu de Martesie, parce qu'elle n'estoit pas de son costé, songeoit desja par quelle voye il pourroit luy faire sçavoir des nouvelles de Cyrus et des siennes : Tegée qui avoit veu Cylenise, et qui en avoit aussi esté connu, pensoit plus à cét objet agreable, qu'au peril où il estoit ; mais pour Sosicle, il ne s'occupoit qu'à penser au Prince Artamas, dont il ne sçavoit pas la pitoyable advanture. Cependant Mandane n'avoit pas plûtost eu perdu de veuë le malheureux Cyrus, que se tournant vers la Princesse Palmis, oserois-je vous dire, luy dit-elle tout bas, que vous venez de redonner la liberté à l'illustre Prince qui fait 
<pb id="page_2704" n="V04-P620"/>tous les malheurs de ma vie, et qui seul en peut faire toute la felicité ? Quoy (interrompit Palmis, en parlant bas aussi bien qu'elle) j'aurois eu le bonheur de delivrer l'invincible Cyrus ? ce n'est pas, adjousta-t'elle, que j'aye peine à vous croire, car je vous puis assurer que je n'ay pas esté si credule qu'Andramite : ayant fort bien connu que ce prisonnier n'estoit pas un simple cavalier, tel que vous le disiez estre : Mais veuillent les Dieux que le Prince Artamas n'ait pas eu un pareil destin au sien. Comme elle achevoit de dire ces paroles, Andramite se raprocha de ces princesses, dont il s'estoit esloigné pour parler à un homme qui luy venoit dire que le Prince Artamas ne pouvoit estre porté que dans un Chariot : de sorte que ne pouvant où en prendre en ce lieu là ; et estant desja fort prés du Bois, à l'entrée du quel estoit le Prince Artamas ; il suplia ces princesses, de vouloir que leurs Femmes se pressassent un peu dans deux Chariots qui suivoient le leur, afin de pouvoir mettre dans un des deux un prisonnier de qualité, qui avoit esté blessé à cette occasion. Andramite n'eut pas plustost dit cela, que la Princesse Palmis changeant de couleur, luy demanda le nom de ce prisonnier : et comme il ne respondit pas precisément, et qu'il parut qu'en effet il ne vouloir pas luy dire qui il estoit ; elle s'imagina la chose d'elle mesme, et ne douta point que ce ne fust le Prince Artamas. Si bien qu'avancant la teste hors de la portiere, justement comme son Chariot entroit dans le Bois, elle vit ce qu'elle cherchoit, et ce qu'elle eust pourtant bien voulu ne rencontrer pas : c'est à dire le Prince Artamas couché au pied d'un Arbre ; la teste appuyée sur un Bouclier ; et son 
<pb id="page_2705" n="V04-P621"/>Escharpe sanglante en divers lieux, qui soûtenoit son bras droit : dont le Chirurgien qu'on luy avoit envoyé, avoit visité et pensé les blessures. Il avoit mesme le teint si passe, à cause de la perte du sang, que comme il avoit les yeux fermez, elle le creut mort. Ha Andramite (s'escria-t'elle, faisant signe de la main que l'on fist arrester son Chariot) comment osez vous me regarder, apres que vos gens ont tué le plus illustre Prince du Monde ? la Princesse Palmis dit cela si haut, que sa voix estant arrivée jusques au Prince Artamas qui la reconnut d'abord ; non seulement il ouvrit les yeux, mais il sousleva la teste : et s'apuyant sur le bras gauche, il fit mesme effort pour se lever tout à fait : cherchant des yeux avec empressement, la personne de qui il avoit entendu la voix. Si bien que comme le Chariot des princesses s'estoit effectivement arresté, et que Palmis en estoit sortie avec precipitation ; il la vit aupres de luy, un instant apres qu'il eut oüy sa voix, et qu'il eut ouvert les yeux. Mais helas, que cette entreveüe fut triste et touchante ! je vous demande pardon, Madame, (luy dit ce Prince blessé ; dés qu'il la vit assez prés de luy pour l'entendre) de ne pouvoir vous rendre ce que je vous dois : et d'avoir si mal deffendu une vie, qui pouvoit n'estre pas inutile à vostre liberté. Je vous demande pardon moy mesme, luy repliqua-t'elle, d'estre cause des malheurs qui vous arrivent, et des blessures que vous avez presentement : ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je n'aye prié les Dieux de vous conserver : mais c'est sans doute que ne trouvant pas lieu de me rendre assez malheureuse en ma propre personne, ils me veulent punir plus rigoureusement en la vostre. Ce que vous me dites, Madame, 
<pb id="page_2706" n="V04-P622"/>repliqua-t'il, me rend si heureux, que s'il est vray que vous preniez part à tous mes sentimens, vous ne devez plus avoir que de la joye : estant certain qu'après ce que je viens d'entendre, je mourray presques sans douleur. Il vaut mieux que vous songiez à vivre qu'à mourir, reprit-elle, quand ce ne seroit que pour l'amour de moy, qui ne pourrois vivre sans vous. Palmis profera ces favorables paroles, par un emportement d'affection qui la fit rougir, dés qu'elle les eut prononcées : et qui l'obligea de tourner la teste, pour voir si personne ne les auroit entenduës. De sorte que voyant derrière elle la Princesse Mandane, et toutes les Femmes qui les acconpagnoient, elle luy demanda pardon d'oublier la civilité qu'elle luy devoit. Artamas connoissant par là que ce devoit estre Mandane, luy fit un compliment qui fit bien connoistre à cette Princesse, qu'il sçavoit que la passion de Cyrus estoit tres violente : mais comme il ne sçavoit pas l'advanture de ce Prince, il en alloit parler comme le croyant prison nier, si Palmis ne luy eust fait signe qu'il se teust, et ne l'eust interrompu, pour luy demander comment il se trouvoit, et s'il pourroit bien souffrir l'agitation du Chariot ; Cependant Andramite s'ennuyant, et craignant mesme que l'indulgence qu'il avoit ne luy fust reprochée par Cresus, s'il venoit à la sçavoir, suplia la Princesse adroitement, pour ne l'irriter pas, de souffrir que l'on prist un de ses Chariots pour le Prince Artamas" qui avoit besoin d'estre en lieu où il se pûst reposer. Quoy que cette Princesse connust bien que ce qu'il disoit n'estoit pas la veritable raison qui le faisoit parler, elle ne laissa pas de faire ce qu'il vouloit ; c'est à dire de se separer d'Artamas. 
<pb id="page_2707" n="V04-P623"/>je prie les Dieux Madame (luy dit-il en prenant le bord de sa robe, qu'il baisa avec beaucoup de respect et de marque d'amour) que s'ils ont resolu ma mort, elle serve du moins à vous remettre en liberté : et je les prie (adjousta-t'elle en luy tendant la main) que je verse plustost toute ma vie des larmes pour mes propres malheurs, que d'en respandre pour vostre perte. vivez donc si vous voulez que je vive : et ne negligez rien de tout ce qui pourra servir à vostre conservation. Artamas prenant alors respestueusement la main qu'elle luy avoit presentée, la luy serra doucement : et la regardant d'une maniere qui sembloit demander à cette Princesse la permission de baiser cette belle et chere main, qu'elle luy avoit tenduë si obligeamment ; il vit qu'elle en rougissoit : et que la retirant, sans violence toutesfois, il devoit se contenter de la grace qu'elle luy avoit voulu faire. De sorte que la salüant de la teste, avec le plus de respect que ses blessures le luy purent permettre ; et la suivant des yeux, il la Vie partir le visage couvert de larmes : qu'elle ne put cacher qu'en abaissant ton voile. Elle ne voulut pourtant pas que son Chariot marchast, qu'elle n'eust sçeu que le Prince Artamas estoit dans celuy qui le devoit conduire jusques à une petite Ville qui n'estoit qu'à cinquante stades de là : Andramite ne voulant pas le faire mener au Chasteau. D'Hermes, à cause de l'amitié que Ligdamis avoit pour ce Prince. Apres cela, la Princefsc Mandane et la Princesse Palmis, se mirent à desplorer leur infortune : et à s'entretenir de leurs plus secrettes pensées. Cependant Ligdamis qui avoit mené Tigrane, Phraarte, et Chrisante, en un endroit du Bois où on ne les eust pas trouvez aisément, 
<pb id="page_2708" n="V04-P624"/>attendoit la nuit avec impatience : pour voir s'il ne trouveroit point les voyes de les conduire au Chasteau d'Hermes, afin d'adviser en diligence, ce qu'on pourroit faire pour l'illustre Cyrus, de qui la prison leur donnoit tant d'inquiétude. Durant qu'ils estoient en cét estat, ils entendirent quelque bruit, et ils creurent mesme qu'ils alloient estre descouverts : mais par bonheur il se trouva, que c'estoit Artabase et Adusius, qui cherchant à se cacher, les rencontrerent. La joye qu'ils curent de se revoir, fut pourtant bien traversée : lors que de part et d'autre ils se rendirent conte de ce qui estoit arrivé à l'endroit où ils avoient combatu. Car Ligdamis aprenant à Artabase, que Cyrus avoit esté pris, le desespera estrangement ; et Adusius aprenant en fuite à Tigrane, que le Roy d'Assirie l'estoit aussi, et à Ligdamis que le Prince Artamas estoit blessé et prisonnier tout ensemble ; ils n'eurent plus rien à faire, qu'à mesler toutes leurs douleurs. Mais enfin la nuit estant venuë, et Ligdamis, qui sçavoit tous les détours du Bois, estant allé descouvrir s'il estoit seur pour eux de s'en retourner : trouva en effet qu'il n'y avoit plus personne, et que toutes les Troupes estoient passées. Si bien que sans perdre temps, il fut querir ses Amies, et les remena heureusement au Chasteau d'Hermes : où ils eurent la consolation de trouver l'illustre Cyrus, qui s'y estoit arresté pour y passer la nuit : bien est-il vray qu'ils le trouverent si triste, qu'ils furent obligez de cacher une partie de la joye qu'ils avoient de l'avoir retrouvé. La veuë de Mandane captive, avoit de telle sorte esmeu son coeur, qu'il n'avoit pas senty le plaisir que la liberté donne, à tous ceux qui la recouvrent : au contraire, lors 
<pb id="page_2709" n="V04-P625"/>qu'il s'estoit separé de ton Rival, il y avoit eu de la repugnance ; parce qu'il ne le pouvoit, sans s'esloigner de Mandane. Mais dés qu'il fut arrivé au Chasteau d'Hermes, regardant son advanture plus exactement, il se trouva si malheureux, qu'il porta envie à son plus grand ennemy. Il y avoit pourtant des moments, où il ne tomboit pas d'accord avec luy mesme, de ses propres pensées ; il n'avoit pas plustost imaginé une chose, qu'il la destruisoit par une autre : mais à la fin il déterminoit pourtant tousjours, qu'il estoit le plus malheureux de tous les hommes : et plus malheureux mesme que son Rival, tout prisonnier qu'il estoit. Quoy, disoit-il, il est donc bien vray, que tant de Batailles gagnées ; tant de villes prises ; tant de provinces assujetties ; et tant de Rois vaincus ; ne m'auront donné qu'un peu de bruit dans le monde, et ne m'auront point fait delivrer Mandane, pour laquelle seule je fais la guerre ! le trouve la gloire que je ne cherche point, et je ne trouve point Mandane que je cherche : ou si je la trouve, c'est pour luy devoir ma liberté, et non pas pour luy redonner la sienne. Cyrus, malheureux Cyrus, s'escrioit-il, comment n'es tu point mort de confusion, de paroistre devant ta Princesse, en un si honteux estat, que celuy où elle t'a veu ? et n'as tu point lieu de craindre, qu'elle ne t'ait delivré, que pour oster de devant ses yeux un objet indigne de ses regards, et si digne de ton mespris ? comment t'a t'elle pû reconnoistre, et comment as tu pû souffrir qu'elle te delivrast, toy qui aspires à la gloire d'estre ton Liberateur ? Il faloit mourir, adjoustoit ce Prince, dés qu'elle t'a eu reconnu : et par va excés d'amour et de confusion tout ensemble, 
<pb id="page_2710" n="V04-P626"/>il faloit plustost recevoir la liberté de la mort, que de Mandane. Mais le moyen (adjoûtoit il en se reprenant) de pouvoir mourir, en revoyant une personne que l'on a tant desiré de voir ; et la revoyant encore admirablement belle, et infiniment genereuse ? Jusques icy, poursuivoit-il, je ne devois à l'illustre Mandane que quelques bonnes intentions, et quelques favorables paroles : mais en cette rencontre, elle m'a donné la chose du monde la plus precieuse, qui est la liberté : elle m'a chargé d'une obligation que mille services ne sçauroient payer, quand je hazarderois mille et mille fois ma vie pour les luy rendre : elle m'a empesché de tomber sous la puissance de mon Rival et de mon ennemy : et elle m'a mis en estat de pouvoir esperer de rompre ses chaines. Que veux-je davantage, et ne dois-je pas estre satisfait de cette journée ? il est vray que j'ay d'illustres Amis prisonniers, mais du moins pour ma consolation, mon plus redoutable Rival l'est aussi ; et je seray delivré de la veuë d'un Prince que je seray bien aise de ne voir plus, jusques au jour où apres avoir tiré Mandane de captivité je le verray l'espée à la main. Mais que dis-je ! reprenoit-il, la douleur me trouble sans doute la raison, de me resjouïr d'une chose dont je me devrois affliger : estant certain qu'il me seroit bien plus avantageux, que le Roy d'Assirie fust libre dans mon Armée, que d'estre prisonnier avec Mandane ; et qu'il me seroit bien moins insuportable de le voir tousjours, que de sçavoir qu'il la verra eternellement. Car enfin le Roy d'Assirie sera reconnu dés qu'il sera à Sardis : et dés qu'il le sera, Cresus le traittera comme un Prince de sa qualité doit l'estre, quoy qu'en puifle dire le 
<pb id="page_2711" n="V04-P627"/>Roy de Pont. Ainsi ce trop heureux Captif, verra l'illustre Mandane : et durant que je travailleray pour la liberté de tous les deux, tout chargé de chaines qu'il sera, il emportera peut-estre le coeur de ma Princesse, et m'ostera eternellement le fruit de toutes mes conquestes. Que me servira, si ce malheur m'arrive, d'avoir donné et gagné des Batailles ? et quand la fortune me fera vaincre Cresus et prendre Sardis, si je ne delivre que Mandane inconstante, seray-je heureux ? et si j'ay à combatre un Rival aimé, pourray-je avoir la force de vaincre, et pourray-je seulement desirer la victoire, avec la certitude de n'avoir plus de part à l'affection de Mandane ? Ouy, ouy, adjousta-t'il, je la desirerois encore, quand cette cruelle advanture m'arriveroit : et je ne croirois pas mourir tout à fait malheureux, si je mourois apres mon ennemy. Mais pourquoy, poursuivoit ce Prince affligé, veux-je me tourmenter de malheurs imaginaires, moy qui en ay tant d'effectifs dont je me puis pleindre avecque raison ? N'est-ce pas assez que j'aye perdu l'esperance de delivrer Mandane, aussi promptement que je l'avois pensé, sans m'aller persecuter moy mesme ? le voudrois pourtant bien sçavoir, adjoustoit-il, si Mandane qui a assurément reconnu le Roy d'Assirie, s'est empeschée de demander sa liberté pour l'amour de moy, ou pour l'amour de luy : et je voudrois encore estre bien assuré qu'elle ne m'a pas delivré pour m'esloigner d'elle. Il me semble pourtant, reprenoit-il, qu'elle m'a dit assez de choses obligeantes, pour ne douter point de ses sentimens : et que ses regards mesme m'ont esté assez favorables, pour m'obliger à croire que je suis encore dans son ame, comme j'y estois à 
<pb id="page_2712" n="V04-P628"/>Sinope, et à Themiscire. Toutesfois sa beauté est si peu changée, que j'ay grand sujet de craindre que son coeur ne soit changé pour moy. Car enfin s'il estoit vray qu'elle m'aimast un peu, seroit-il possible qu'elle n'eust pas un sensible desplaisir de sçavoir que je suis si malheureux ; et seroit-il possible qu'elle eust conservé tant de beauté, avec tant de sujets d'affliction, si elle n'avoit pas quelque consolation que je ne conprens point ? Alors la jalousie de Cyrus changeant d'objet, les rares qualitez du Roy de Pont luy donnoient de l'inquietude : puis un moment apres le Roy d'Assirie luy revenoit encore en l'imagination. Mais quoy que son esprit changeast de sentimens, sa douleur demeuroit tousjours confiante : et il ne pouvoit se consoler, qu'au lieu de delivrer Mandane, Mandane l'eust delivré. Cyrus passa donc tout le reste de la nuit, en de pareilles agitations : il estoit encore bien embarrassé à comprendre, d'où pouvoit venir que le Roy de Pont n'avoit pas luy mesme conduit ces princesses : et d'où pouvoit venir aussi que les Amis de Menecée et ceux de Timocreon, avoient donné de faux advis, touchant le despart de Palmis et de Mandane. Mais il sçeut par le gouverneur du Chasteau d'Hermes, qui l'avoit apris d'un Capitaine de ses Amis, que Cresus avoit fait publier que leur départ estoit differé, afin d'abuser ceux avec qui le Prince Artamas pouvoit avoir intelligence : et que ce qui avoit empesché le Roy de Pont de les escorter luy mesme, estoit que s'estant fait une entre-veüe de Cresus et de luy à cinquante stades de Sardis, afin de resoudre toutes choses entre eux, auparavant que Mandane partist d'Ephese, il estoit arrivé, que pour haster d'autant plus 
<pb id="page_2713" n="V04-P629"/>leur despart, Cresus avoit donné ordre à Andramite de les conduire jusques à la moitié du chemin d'Ephese à Sardis, où le Roy de Pont iroit les recevoir avec des Troupes que Cresus luy donneroit pour cela : s'imaginant mesme que ce Prince n'estant pas à Ephese, il seroit plus aisé de tromper ceux qui pourroient avoir formé quelque entreprise pour delivrer les princesses, pendant le trajet qu'elles devoient faire ; n'estant pas vray-semblable qu'il ne voulust pas les escorter luy mesme. Et comme le lieu où il les devoit joindre, estoit à plus de cinquante stades du Chasteau d'Hermes, il ne s'estoit pas trouvé au combat qui s'estoit fait. Cyrus aprenant donc toutes les circonstances de cette avanture, en fut encore plus affligé : car il voyoit que s'il eust esté bien adverty, Mandane eust assurément esté delivrée. Il recommença donc ses pleintes, avec plus de violence qu'auparavant : qui furent toutesfois interrompuës par Artabase, qui luy dit qu'un des cavaliers qui avoient passe la Riviere d'Hermes avec eux, et qui s'estoit sauvé à pied, venoit de luy donner des Tablettes, qu'il disoit avoir veu tomber de la poche du Roy d'Assirie, pendant qu'il combatoit : et les avoit ramassées depuis, en repassant au mesme lieu, apres le combat finy. Il adjousta qu'ayant veu quelque chose d'escrit dedans, en une langue qu'il n'entendoit point ; et que sçachant les interests qu'ils avoient à démesler ensemble, il avoit creu de son devoir de les retirer des mains de ce cavalier, et de les luy aporter : n'ignorant pas qu'il n'y avoit point de langue qu'il ne sçeust. Cyrus prenant ces Tablettes, et ne pouvant pas n avoir point de curiosité pour tout ce qui venoit de son Rival, vit qu'elles estoient de 
<pb id="page_2714" n="V04-P630"/>Cedre, et assez magnifiquement ornées : apres quoy les ouvrant en diligence, il y leut tout haut ces paroles en Assirien.
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<q>ORACLE RENDU AU TEMPLE DE JUPITER BELUS.</q>
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<q>Il t'est permis d'esperer,</q>
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<q>De la faire soûpirer, </q>
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<q>Malgré sa haine :</q>
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<q>Car un jour entre ses bras,</q>
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<q>Tu rencontreras</q>
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<q>La fin de ta peine.</q>
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Pendant que Cyrus lisoit cet Oracle, Chrisante estant encré, et en ayant entendu quelque chose, le reconnut aussi tost, pour estre le mesme qu'il avoit sçeu par Martesie avoir esté rendu au Roy d'Assirie à Babilone : de sorte que regardant Artabase, d'une façon à luy faire comprendre qu'il estoit en peine de sçavoir qui pouvoit avoir baillé ces Tablettes à Cyrus ; et Artabase luy faisant connoistre que ç'avoit esté luy ; Chrisante en murmura si fort, que Cyrus achevant de lire, entendit ce qu'il disoit : si bien que se tournant vers luy ; vous sçavez donc, luy dit-il, quel est cét Oracle, et quand il a este rendu ? Chrisante un peu surpris du discours de son illustre maistre, chercha à y respondre en biaisant, 
<pb id="page_2715" n="V04-P631"/>mais il n'y eut pas moyen ; et il falut qu'il advoüast la verité. Il luy dit donc de qui il avoit sçeu la chose : et comment Martesie, Feraulas, et luy, avoient resolu de ne luy en parler point : afin de luy espargner la douleur qu'il en avoit presentement. Durant que Chrisante s'excusoit envers Cyrus, ce Prince sans donner son esprit tout entier à escouter ce qu'il luy disoit, relisoit cet Oracle : puis estant arrivé à la fin ; mais sera t'il bien possible, justes Dieux, s'escria-t'il, qu'un Prince que depuis si longtemps vous avez accablé de tant de malheurs, soit assez favorisé de vous, pour faire que Mandane soûpire pour luy : et qu'il trouve la fin de toutes ses peines, entre les bras de ma Princesse ? pourquoy (si je puis vous le demander sans crime) l'avez vous fait haïr de Mandane, et m'en avez vous fait aimer ? s'il estoit digne de vostre protection, que ne l'empeschiez vous d'estre renversé du Throsne ? et si j'estois indigne d'estre favorisé de vous, que n'a t'il esté mon vainqueur, et que ne suis-je mort à la premiere Bataille que j'ay donnée ? Seigneur, interrompit Chrisante, comme ce n'est point aux hommes à regler les volontez des Dieux, ce n'est point aussi à eux à se mesler d'expliquer precisément leurs paroles. Je le sçay bien Chrisante, repliqua-t'il, mais cét Oracle est si. Clair, qu'il n'est pas necessaire d'attendre que les choses soyent arrivées pour l'entendre. Pour moy, adjousta Chrisante, je le trouve si clair, qu'il m'en paroist plus obscur : n'ayant jamais oüy dire que les Dieux ayent parlé de cette sorte des choses à venir. Aussi n'avez vous jamais oüy dire, repliqua-t'il, qu'il y ait eu un Prince si infortuné que Cyrus ; ne voyez vous pas que la 
<pb id="page_2716" n="V04-P632"/>Fortune ne m'a esté favorable, que pour m'estre plus inhumaine, puis qu'elle ne m'a eslevé, que pour me precipiter ? Où au contraire, nous verrons qu'elle n'a affligé mon Rival, que pour luy faire mieux sentir la joye : et qu'elle ne l'aura abaissé, que pour l'eslever plus haut. En effet, ne remarquez vous pas desja, que le malheur commence de luy estre avantageux, et de luy produire un bien ? et qu'au contraire, la bonne fortune me cause un mal tres sensible. Car enfin, la prison j'aproche de ce qu'il aime : et la liberté m'esloigne de ce que j'adore. Il y a desja si longtemps, reprit Chrisante, que cét Oracle a esté rendu sans qu'il soit arrivé de fort grand bonheur à ce Prince, qu'il ne me semble pas qu'il faille faire un si grand fondement là dessus : ha Chrisante ! s'escria Cyrus, c'est que vous ne connoissez pas la passion qui me possede : ou que peut-estre vous desguisez vos sentimens pour me consoler. Le moyen, adjousta-t'il, de ne se croire pas perdu, apres une opiniastreté de malheurs si espouvantable, et apres que les Dieux ont resolu ma perte ? hastez vous du moins, justes Dieux (dit-il en levant les yeux au Ciel) et ne me forcez pas malgré moy à perdre le respect que je vous ay tousjours rendu. Comme il en estoit là, on luy vint dire qu'Artabase arrivoit, qui venoit de la part du Roy de Phrigie. Helas, dit Cyrus en soûpirant, ce Prince ne sçait pas que mon malheur est contagieux pour luy, et que son illustre Fils est blessé et prisonnier ! Apres cela, ayant commandé qu'on fist entrer Artabase, et luy ayant demandé ce qu'il venoit faire ? il luy dit que le Roy de Phrigie l'avoit envoyé en diligence, pour luy dire que les Amis de 
<pb id="page_2717" n="V04-P633"/>Menecée, et ceux de Timocreon, qui estoient à Ephese et à Sardis, avoient mandé qu'on les avoit abusez : et que le départ' des princesses, bien loin d'estre differé comme ils l'avoient escrit, estoit avancé de plusieurs jours : de sorte, luy dit-il, que le Roy de Phrigie veut sçavoir de vous ce qu'il vous plaist qu'il face. Il n'y a plus rien à faire qu'à mourir, repliqua Cyrus. Il a creu aussi, adjousta Artabase, qu'il devoit vous aprendre qu'on luy mande de Sardis, que Cresus s'assure si fort sur l'Orale qu'on luy a rendu à Delphes, qu'il ne doute presque point de la victoire. A t'on envoyé cét Oracle a Timocreon ? demanda Cyrus ; ouy Seigneur, respondit Artabase, et le Roy de Phrigie vous l'envoye. En disant cela il le presenta en effet à ce Prince, qui apres l'avoir pris, vit qu'il estoit tel.
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<q>ORACLE</q>
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<q>Si tu fais cette guerre, où ton desir aspire,</q>
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<q>Tu destruiras un grand Empire.</q>
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Eh ! plust aux Dieux (s'escria Cyrus, apres avoir leu cét Oracle) que je ne deusse perdre que des Couronnes : car si cela estoit ainsi, j'en serois bien-tost consolé. Mais la chose n'est pas en ces termes : et ces mesmes Dieux dont je parle, promettant Mandane au Roy d'Assirie, et l'Empire à Cresus, que me peut-il rester ? je ne sçay mesme s'ils me laissront un Tombeau : et s'ils m'accorderont la grace, de mourir aussi glorieusement que j'ay vescu. Du moins ne suis-je pas resolu de ceder sans resistance : et si j'ay à perdre 
<pb id="page_2718" n="V04-P634"/>Mandane, et à estre vaincu, par ceux dont j'ay esté vainqueur, il faut que ce soit d'une maniere, qui fasse connoistre a toute la Terre, que je n'ay pas merité mon infortune. Mais (adjousta-t'il, apres avoir esté quelque temps sans parler) quand il seroit vray que je serois haï du Ciel, qu'à fait Ciaxare, luy qui tient l'Empire ? luy dis-je, qui jouit du fruit de mes victoires. Luy auray-je fait un present empoisonné, en luy donnant toutes mes conquestes ? et faudra-t'il qu'il perisse, parce que les Dieux me voudront perdre ? Du moins seroit-il juste de ne confondre pas les choses : cependant en promettant à Cresus qu'il destruira un grand Empire, c'est vouloir dire assurément, que celuy de Ciaxare sera destruit : il faudra pourtant, s'escria-t'il, que je meure bien-tost, ou que la victoire couste un peu cher à mes Rivaux et à mes ennemis. Jusques icy j'ay combatu en mesnageant quelquesfois ma vie, parce qu'il m'estoit permis d'esperer de la voie un jour heureuse : mais puis que je ne dois plus rien attendre que de l'infortune, il faut que j'agisse d'une autre sorte : et que je ne songe qu'à perdre le plus de mes ennemis que je pourray, en me perdant moy mesme : afin qu'il y ait moins de gens à se resjouir de ma mort. Mais, divine Mandane, adjoustoit-il, que deviendront tant de favorables paroles que vous m'avez dites, si celles des Dieux sont veritable ? Dois-je penser que vous ne disiez pas la verité, ou dois-je croire que vostre coeur changera ? Helas, adjoustoit il encore, je serois bien moins malheureux que je ne suis, si je pouvois deviner precisément mes malheurs. En disant cela, il tourna fortuitement les yeux sur Madate et sur Ortalque, qu'il n'avoit 
<pb id="page_2719" n="V04-P635"/>point aperçeus, et qui estoient venus avec Artabane : Mais voyant l'agitation de son esprit, ils n'avoient osé se presenter à luy. Il s'arresta vis à vis d'eux, aussi-tost qu'il les eut veus ; car il se promenoit dans la Chambre où il estoit, il y avoit desja quelque temps : et s'adressant à Madate, qu'il sçavoit estre demeuré à Ecbatane, et par consequent devoir luy aprendre des nouvelles de Ciaxare ; ne me direz-vous point du moins pour ma consolation, luy dit-il, que le Roy se porte bien ? je vous assureray sans doute de sa santé, repliqua Madate ; mais je l'ay laissé assez en peine, parce qu'il a eu advis que Thomiris arme puissamment : et qu'elle pretend à ce que disent ses Sujets, ne faire pas moins de progrés en Medie, que les veritables Scithes y en firent, sous le regne du premier Ciaxare. Aussi est-ce principalement pour vous communiquer cét advis, que le Roy m'envoye vers vous : Il seroit mieux (repliqua-t'il, avec une violence extréme) de me declarer la guerre, que de me demander conseil : car veu l'estat où je voy les choses, je pense que pour estre heureux, il ne faut qu'estre mon persecuteur. Mais vous Ortalque (luy dit-il en se tournant vers luy) qui venez de consulter pour moy cette Femme si celebre et si veritable (à ce que disent tous ceux qui l'ont veuë) donnez-moy promptement sa response : et dites-moy si vous vous estes bien souvenu de ce que je vous avois ordonné de luy demander de ma part. Ouy Seigneur, repliqua-t'il, et je luy ay demandé precisément, suivant vos intentions, en quel temps vous pouviez esperer quelque repos ? je n'ay pas mesme manqué de luy dire que vous souhaitiez d'avoir sa response escrite 
<pb id="page_2720" n="V04-P636"/>de sa main : de sorte que m'ayant donné ces Tablettes cachettées, de la façon que je vous les presente, dit-il en les luy donnant, je ne puis vous dire si je vous aporte de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Du moins me direz-vous bien, (respondit Cyrus pendant qu'il les ouvroit) si cette Femme est aussi celebre en son païs qu'aux autres : elle l'est de telle façon, repliqua Ortalque, que l'on ne fait nulle comparaison de la Sibille Helespontique, à toutes celles qui l'ont precedée : et l'on asseure enfin qu'elle n'a jamais dit un mensonge, à ceux qui l'ont esté consulter. Voyons donc (dit Cyrus en ouvrant ces Tablettes quelle verité elle m'annonce : et alors te mettant à lire ce que la Sibille y avoit escrit, il y vit ces paroles.
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<q>RESPONSE DE LA SIBILLE HELESPONTIQUE.</q>
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<q>Je la voy, je la voy, cette Amante ennemie,Resveiller sa haine endormie,Et plonger dans le sang la teste d'un Heros :Rien ne peut empescher sa mort infortunée,Voila quelle est sa destinée,Et par là seulement, tu dois estre en repos.</q>
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<pb id="page_2721" n="V04-P637"/>Apres que Cyrus eut achevé de lire, il fut quelque temps sans parler : en suite dequoy il fit signe de la main qu'il vouloit que tout le monde se retirast, à la reserve de Chrisante. Comme on luy eut obeï, il relent encore ce qu'il avoit desja leu, et le fit aussi lire à Chrisante : qui ne luy eut pas plustost rendu les Tablettes qui contenoient une si funeste response ; que le regardant : Et bien Chrisante, luy dit-il, comment expliquerez-vous à mon avantage, ce que vous venez de voir ? Seigneur, repliqua-t'il, je voy bien qu'il n'est pas aisé de luy donner un sens favorable : mais je ne voy pas aussi par quelle voye le malheur dont on vous menace vous doit arriver. Car enfin cette Amante ennemie, ne peut pas estre Mandane : et il faut assurément que ce soit Thomiris : de sorte qu'en l'estat où sont les choses, je ne voy pas, dis-je, que vous soyez en terme de mourir de sa main. Elle arme pourtant puissamment, repliqua Cyrus, et on diroit que Ciaxare ne m'a envoyé Madate, que pour m'expliquer la responce de la Sibille qu'Ortalque m'a aportée. Je ne comprends pourtant pas, adjousta Chrisante, que vous puissiez quitter la guerre de Lydie où est Mandane, pour aller en celle des Massagettes où est Thomiris : ny qu'apres avoir vaincu tant de vaillants Rois, vous puissiez estre surmonté par une Femme. Je ne le comprends pas aussi, reprit-il, mais je comprends bien que ma perte est inévitable. Car enfin Chrisante, et les Dieux des Grecs, et ceux des Assiriens, ne me presagent que, des avantures funestes : l'Oracle de Babilone, donne Mandane au Roy d'Assirie : celuy de Delphes promet l'Empire à Cresus ; s'il me fait la guerre : et la Sibille promet ma teste à la Reine 
<pb id="page_2722" n="V04-P638"/>des Massagettes. Cette derniere menace, n'est pourtant pas celle qui m'espouvante le plus : et : mon ame est bien plus troublée de la perte de Mandane, que de la perte de ma vie. J'ay vescu d'une maniere jusques icy, qui me peut raisonnablement faire esperer que je ne puis mourir sans gloire, ainsi je n'apprehende point la vangeance de Thomiris. Qu'elle me haïsse tant qu'il luy plaira ; qu'elle fasse armer contre moy toutes les deux Scithies si elle le peut ; je n'en auray pas l'ame esbranlée : mais que Mandane, l'illustre Mandane, cesse de m'aimer, apres m'avoir donné lieu d'esperer d'elle une fidelité inviolable ; c'est ce que je ne sçaurois souffrir : et toute ma confiance et toute ma raison, ne sçauroient m'empescher de donner des marques de foiblesse. Si j'estois assuré du coeur de Mandane, je ne me soucierois guere des malheurs dont je suis menacé : la perte de tant de Couronnes, qui selon les aparences devoient tomber sur ma teste, ne me donneroit qu'une mediocre douleur : et tout prest de mourir par les mains de l'implacable Thomiris, je sentirois encore de la joye, par la seule esperance d'estre pleuré des beaux yeux de ma Princesse. Mais helas, le moyen, apres tout ce qui m'est arrivé en un jour, de croire qu'il y ait jamais un moment de repos pour moy ? car enfin, il paroist si clairement, par la multitude des choses fâcheuses qui me sont advenuës en cette journée, que les Dieux me veulent accabler d'infortunes, qu'il y auroit de la folie à conserver un rayon d'esperance. Je viens par le caprice de mon Rival, reconnoistre l'endroit où je suis persuadé que dans peu de jours je delivreray l'illustre Mandane ; et au lieu de cela, je suis prisonnier moy mesme ; et le Prince Artamas de qui 
<pb id="page_2723" n="V04-P639"/>j'attendois un si puissant secours pendant cette guerre, est pris et blessé. En fuite, je voy la divine Mandane assez pour renouveller dans mon imagination toutes les merveilleuses beautez qu'elle possede : et trop peu pour ma consolation, puis qu'il ne m'a pas seulement esté permis de luy demander si elle m'aimoit tousjours : et de l'assurer que ma passion n'a jamais esté si violente qu'elle est. Apres, elle me delivre : mais elle retient mon Rival. Je ne suis pas plustost en lieu d'assurance, que l'Oracle de Babilone m'est aporté : par où j'aprends que les Dieux doivent rendre ce Rival heureux. A un instant de là, je reçoy celuy de Delphes : qui me precipite du faiste de la gloire, dans l'abisme du malheur. A peine ay-je respiré, que Madate m'aprend qu'il se forme un nouvel orage contre moy, et à peine encore ay-je entendu ce que Madate me dit, qu'Ortalque me donne mon arrest de mort, prononcé par la Sibille : jugez Chrisante apres cela, s'il est possible de conserver de l'esperance. Cependant il ne faut pourtant pas meriter nostre infortune : il faut combattre pour la liberté de Mandane, avec la mesme ardeur que si les Dieux ne l'avoient pas promise à mon Rival : il faut encore s'opposer à Cresus avec le mesme courage que si l'Oracle ne luy avoit pas promis l'Empire : et il faut enfin agir avec la mesme tranquillité, que si je ne devois pas estre la victime de Thomiris. Voila Chrisante, adjousta ce Prince affligé, ce que je dois faire, et ce que je veux faire : mais je ne sçay pas si je le pourray. Mon ame est sans doute au dessus de l'ambition, et mesme au dessus de la crainte de la mort : mais l'amour la possede si absolument, que je sçay de certitude que je ne pourray 
<pb id="page_2724" n="V04-P640"/>suporter la perte de Mandane si elle m'arrive. Ainsi, superbe Thomiris, à qui les Dieux promettent ma teste ; si Mandane devient infidelle, vous ne triompherez point de moy : car je suis si assuré de mourir de la douleur que me donnera ton inconstance, que je ne sçaurois craindre de perir pas vos mains. Apres cela, Cyrus voulant commencer de mettre en pratique la courageuse resolution qu'il avoit prise, commanda à Chrisante de ne dire point quelle avoit esté la responce qu'Ortalque avoit aportée ; de peur que les Soldats n'en fussent espouventez, et ne perdissent cette confiance, qui fait faire les Grandes choses à la guerre. En suite il fit venir Tigrane, Phraarte, et le gouverneur du Chasteau d'Hermes, avec qui il confera de quelque chose qui regardoit la guerre et le Prince Artamas ; et à l'heure mesme montant à cheval, suivy de ces deux Princes, de Chrisante, de Sosicle, de Tegée, d'Artabase, d'Adusius, de Madate, d'Artabase, d'Ortalque, et de Ligdamis, qui voulut aller avecque luy : il reprit les cent cinquante chevaux qu'il avoit laissez auprés du Chasteau d'Hermes, et s'en retourna an Camp ; l'ame si accablée de douleur, qu'il luy fut impossible tant que ce chemin dura, de destacher son esprit pour un instant seulement, de toutes les funestes pensées que la multitude de tant d'evenements fâcheux luy donnoient. De sorte que Mandane captive, Mandane infidelle, et le Roy d'Assirie heureux, furent les seuls entretiens de Cyrus, depuis le Chasteau d'Hermes, jusques à sa Tente. 
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<div0 type="partie" n="V" id="page_CYRUS05">
<div1 type="livre" n="premier" id="page_CYRUS0501">
<div2 id="page_CYRUS050101" type="sequence" n="Au camp">
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<pb id="page_2725" n="V05-P005"/>Cyrus ne fut pas plustost arrivé au Camp, qu'il songea à donner au Roy de Phrigie toute la consolation qu'il pouvoit luy faire recevoir, apres la prison du Prince Artamas : de sorte que sans tarder à sa Tente, il fut à celle de ce Pere affligé, pour luy aprendre les particularitez du mauvais succés de son entreprise, et pour l'assurer qu'il n'oublieroit rien de tout ce qui pourroit redonner la liberté à son illustre Fils. Seigneur (interrompit ce genereux Prince, lors que Cyrus luy tint ce discours) s'il l'avoit 
<pb id="page_2726" n="V05-P006"/>perduë en delivrant la Princesse Mandane, je ne me pleindrois pas de mon malheur : mais je vous advouë que j'ay besoin de consolation, devoir qu'il est inutile pour vostre service : et que bien loin de vous rendre une partie de ce qu'il vous doit, il est en estat de perir, si vous n'estes son Liberateur. je ne pense pas, repliqua Cyrus, que nos Armes soient si peu redoutables au Roy de Lydie, qu'il ose se porter à faire une violence à un Prince qui est engagé dans nostre Parti : et à un Prince encore à qui il doit tant de victoires : n'estant pas croyable qu'il ignore que les Rois sont obligez d'estre reconnoissans comme les autres hommes : et que l'ingratitude est d'autant plus noire en ceux qui s'en trouvent capables, que leur rang est eslevé au dessus de celuy de leurs Sujets : ainsi ne craignez rien pour le Prince Artamas du costé de Cresus. De plus, le Roy de la Susiane et le Roy de Pont, seront sans doute ses Protecteurs : car estant genereux comme ils sont, ils voudront assurément obliger Cresus à n'estre pas plus rigoureux envers les Prisonniers qu'il a faits, que je le suis à la Reine Panthée, et à la Princesse Araminte. Cependant comme il ne faut jamais se confier trop à la generosité de ses ennemis, j'envoyeray demain un des miens vers Cresus, afin de luy aprendre quel interest je prens en la personne du Prince vostre Fils ; j'obligeray mesme les deux Princesses que je viens de nommer, d'écrire en sa faveur : et je vous feray connoistre 
<pb id="page_2727" n="V05-P007"/>enfin par mes soins, combien j'estime sa personne, et combien vos interests me sont chers. Le Roy de Phrigie remercia Cyrus avec beaucoup d'affection, de la bonté qu'il avoit pour luy : et ce Prince souffrit l'accident qui luy estoit arrivé, avec beaucoup de constance. Cyrus ne voulut pas luy dire qu'il avoit remarqué que le Prince Artamas estoit fort blessé : tant parce qu'il ne voulut pas l accabler de tant de douleur à la fois, que parce qu'il espera en avoir peut-estre des nouvelles plus favorables. Il se retira donc à sa Tente, où il fut contraint par civilité, de donner une heure à tous les Chess de son Armée qui le vouloient voir : et en suitte encore une autre, aux ordres necessaires pour les choses de la guerre : apres quoy se retirant en particulier avec Chrisante seulement, il passa le reste du soir à considerer la grandeur de ses infortunes, et la multitude de ses malheurs. Cette consideration en l'affligeant sensiblement, ne luy abbatoit pas neantmoins le courage : au contraire, plus il se croyoit malheureux, plus son ame se confirmoit dans le dessein de s'opposer constamment à la mauvaise Fortune : et quoy qu'il eust le coeur fort sensible, il ne laissoit pourtant pas de l'avoir ferme et inébranlable. Il avoit mesme cét advantage, qu'il ne sentoit que les malheurs que l'amour luy faisoit endurer : car pour les autres, son esprit estoit tellement au dessus de tour ce qui luy pouvoit arriver, qu'il n'en pouvoit estre touché que foiblement. 
<pb id="page_2728" n="V05-P008"/>Il s'estoit veû prisonnier d'Estat, et tombé du faiste du bonheur, dans un abisme de misere : mais parce qu'il l'avoit esté sans crime, il n'avoit pas eu besoin de toute sa constance pour suporter une si fascheuse avanture. La mort mesme, toute effroyable qu'elle est, n'avoit jamais esbranlé son ame, quoy qu'il l'eust veuë cent et cent fois si prés de luy, qu'il avoit eu lieu de croire qu'il estoit prest de tomber sous sa puissance ; mais si son ame estoit assez ferme pour souffrir toutes les rigeurs de la Fortune, elle estoit aussi assez sensible, pour ne pouvoir endurer sans une douleur inconcevable, tous les suplices que l'amour luy faisoit souffrir. Ce Prince qui eust sans doute pû perdre des Couronnes sans changer de visage, ne pouvoit craindre de perdre Mandane : sans un trouble dans son coeur, dont sa raison ne pouvoit estre Maistresse. Il passa donc une partie de la nuit à s'entretenir avec Chrisante : mais à la fin songeant plustost à donner quelque repos à un homme qui luy estoit si considerable, qu'à en prendre pour luy mesme ; il le congedia, et demeura seul à se pleindre de ses malheurs, jusques à ce que la lassitude l'assoupist insensiblement malgré luy, et donnast quelque tréve à ses ennuis : bien est il vray que cette tréve ne fut pas fort longue, car il s'éveilla à la pointe du jour, aussi malheureux qu'il s'estoit endormy : Il n'oublia pourtant pas la promesse qu'il avoit faite au Roy de Phrigie : de sorte que jettant les yeux sur Aglatidas, pour 
<pb id="page_2729" n="V05-P009"/>l'envoyer vers Cresus, il le fit apeller ; et luy donnant un Heraut pour le conduire à Sardis, il luy ordonna de le suivre auparavant, au lieu où estoient la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte : afin de luy donner ses derniers ordres, lors qu'il auroit obtenu d'elles ce qu'il en desiroit. Il monta donc à cheval suivy de peu de monde, parce qu'il le voulut ainsi : et arrivant bien tost apres où il vouloit aller, il fut d'abord chez la Reine de la Susiane, qu'Araspe luy dit estre en estat d'estre veuë. En effet, cette Princesse estoit desja revenuë du Temple, où elle alloit tousjours assez matin, parce que ses ennuis ne luy permettoient pas de pouvoir dormir longtemps : et comme elle avoit sçeu ce qui estoit arrivé à Cyrus, elle l'en pleignit extrémement, et s'en pleignit elle mesme : car enfin Seigneur, luy dit elle, si les Dieux eussent permis que vous eussiez delivré la Princesse Mandane, vous eussiez assurément tenu vostre parole : et la guerre cessant, j'eusse pû esperer de revoir mon cher Abradate, et de le revoir mesme vostre Amy : puis que le connoissant genereux comme il est, je suis assurée qu'il ne sçaura pas plustost la maniere dont vous me traittez, qu'il en sera sensiblement touché. Vous pouvez du moins Madame, repliqua t'il, me rendre un bon office, en attendant qu'il plaise à la Fortune d'estre lasse de me persecuter : Helas Seigneur, interrompit Panthée, seroit il bien possible qu'en l'estat où je suis, 
<pb id="page_2730" n="V05-P010"/>je pusse faire quelque chose qui peust vous resmoigner le ressentiment que j'ay de toute vos bontez ? Vous le pouvez sans doute, respondit il, en vous donnant la peine d'escrire un mot au vaillant Abradate, afin de le prier d'obliger Cresus à ne maltraitter pas le Prince Artamas : et à bien traitter aussi cous les autres Prisonniers qui ont esté faits en cette funeste occasion, où la victoire luy a si peu cousté, et luy a esté si peu glorieuse : ne doutant nullement qu'il ne vous accorde ce que vous luy demanderez. je ne vous dis pas, Madame, que selon ce qu'il fera, vous serez plus ou moins bien traitée : au contraire, pour vous porter a escrire plus obligeamment, je vous declare que quand il vous refusera, je ne perdray jamais le respect que je dois à vostre condition, et à vostre vertu : et que de mon consentement, vous ne recevrez jamais aucun déplaisir. Ce que vous me dittes est si genereux, repliqua t'elle, que je serois indigne de vostre protection, si je ne faisois pas tout ce qui est en ma puissance pour vous satisfaire : principalement ne me demandant que des choses que l'equité toute seule devroit tousjours obtenir de moy. Apres quelques remercimens que Cyrus luy fit, il luy dit que pour luy laisser la liberté d'escrire, il alloit faire la mesme priere à la Princesse Araminte pour le Roy son Frere : et en effet il y fut. Il ne la trouva pas moins disposée que Panthée, à luy accorder une Lettre pour le Roy de Pont, comme l'autre luy en avoit accordé 
<pb id="page_2731" n="V05-P011"/>une pour celuy de la Susiane : au contraire, il parut qu'elle y avoit mesme quelque interest. En effet la personne d'Anaxaris luy estoit devenuë si chere, depuis qu'elle avoit sçeu qu'il avoit sauvé la vie à Spitridate, qu'elle assura Cyrus qu'il ne devoit point luy avoir d'obligation de la recommandation qu'elle alloit faire en faveur des Prisonniers dont il luy parloit, puis qu'il y en avoit un à qui elle estoit si redevable. Lors que Cyrus eut donc esté aussi long temps avec elle, qu'il creut qu'il y faloit estre, pour faire que Panthée eust achevé d'escrire, il quitta Araminte, pour luy donner loisir de faire la mesme chose : et retourna à l'Apartement de la Reine de la Susiane, qui voulut qu'il vist la Lettre qu'elle escrivoit au Roy son Mary. Il s'en deffendit quelque temps, voulant luy tesmoigner une confiance absoluë : mais elle voulant qu'il vist ce qu'elle escrivoit, se mit à la lire tout haut : et elle estoit telle.
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<q>PANTHEE A SON CHERABRADATE.</q>
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<q>Quand je vous diray que de tous les malheurs de la captivité, je n'en ay aucun que la privation de vostre veut ; je ne doute pas que vous ne soyez affligé d'estre ennemy d'un Prince qui sçait bien user de la victoire : 
<pb id="page_2732" n="V05-P012"/>et qui me fait rendre autant de respect dans son Camp, que j'en recevrois à Suse si j'y estois. Ne trouvez donc pas estrange si je vous suplie de vouloir proteger aupres de Cresus, tous les Prisonniers qu'il a faits, et tous ceux qu'il pourra faire à l'avenir : mais entre les autres le Prince Artamas, qui est infiniment cher à l'illustre Cyrus. je ne vous dis point qu'en la personne de la Princesse Mandane, vous pouvez, luy rendre mille agreables offices : car vous pouvez juger par ceux que je reçois de luy, combien il sentira ceux que vous luy rendrez. je dis ceux que vous luy rendrez, parce que je ne douté point que vous ne veüilliez m'aquiter de ce que je dois à ce genereux Vainqueur : cependant je puis vous assurer, que tous ses soins et toutes ses bontez, n'empeschent pas que je ne me tienne la plus malheureuse personne du monde, d'estre esloignée de mon cher Abradate.</q>
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<q>PANTHEE.</q>
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Cette Princesse n'eut pas plustost achevé de lire cette Lettre, que Cyrus luy en rendit mille graces : et comme il estoit prest de la quitter, la Princesse Araminte vint luy aporter la sienne, qui n'estoit pas moins obligeante que l'autre : aussi voulut elle qu'elle fust veuë de luy, auparavant qu'elle fust fermée : de sorte qu'apres en avoir demandé permission à la Reine de la Susiane, il y leût ces paroles. 
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<pb id="page_2733" n="V05-P013"/>LA PRINCESSE ARAMINTE AU ROY DE PONT.</q>
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<q>Sçachant quels sont vos sentimens pour l'invincible Cyrus, je pense que vous serez bien aise de sçavoir que vous pouvez, l'obliger sensiblement, en la personne du Prince Artamas, que je vous prie de proteger puissamment aupres du Roy de Lydie. Car je ne doute pas qu'en toutes les choses qui ne regarderont point vostre amour, vous ne fassiez, pour luy tout ce qu'il vous sera possible. j'ay creû que je devois vous donner cét advis : et vous conjurer en mon particulier, d'avoir soin d'un Prisonnier nommé Anaxaris, à qui je dois la vie du Prince Spitridate. Je pense mesme qu'il est à propos de vous dire, que depuis nostre entreveüe, où je ne pûs rien obtenir de vous, l'illustre Cyrus n'a rien changé en sa façon d'agir aveque moy : et que le mauvais succés de ma negociation, ne l'a pas rendu plus rigoureux. Soyez donc, s'il vous plaist le protecteur de tous les Prisonniers que l'on a faits, et particulierement de ceux que je vous ay nommez si vous me voulez témoigner que mes prieres vous sont cheres, et que vous avez encore quelque amitié pour la malheureuse</q>
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<q>ARAMINTE.</q>
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Pleust aux Dieux (s'écria Cyrus, apres la lecture de cette Lettre) qu'il me fust permis de 
<pb id="page_2734" n="V05-P014"/>vous redonner la liberté toute entiere, pour reconnoistre la bonté que vous avez l'une et l'autre pour moy (dit il en regardant Panthée et Araminte) mais il faut esperer que je ne mourray pas sans avoir du moins eu cette satisfaction. Cependant, adjousta t'il, comme il faut ne perdre pas de temps, vous souffrirez que j'aille dépescher Aglatidas : et en effet apres que ces Princesses eurent respondu à sa civilité, il sortit. Ce fut toutesfois sans prendre congé d'elles : parce qu'il fit dessein de disner en ce lieu là. Il donna donc tous les ordres necessaires à Aglatidas, tant pour parler en faveur des Prisonniers, que pour tascher de sçavoir des nouvelles de Mandane. Il luy recommanda aussi tendrement, d'avoir soin de Feraulas : et allant à la chambre d'Araspe, qui luy parut tousjours fort melancolique, il escrivit à Cresus en ces termes.
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<q>CYRUS AU ROY DE LYDIE.</q>
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<q>Quoy que je ne doute pas que vous ne soyez assez genereux, pour bien traiter ceux que le sort des Armes met entre vos mains : je ne laisse pas de vous escrire en faveur des Prisonniers qu'un de vos Lieutenans Generaux a faits, aupres de la Riviere d'Hermes : mais principalement pour le Prince Artamas. Souvenez vous, s'il vous 
<pb id="page_2735" n="V05-P015"/>plaist, qu'il ne doit plus estre traité en Prisonnier d'Estat, mais seulement en Prisonnier de Guerre : à qui vous devez faire selon les loix de la generosité, et mesme de la justice, un traitement fort doux et fort civil. Sa condition, sa vertu, et les services qu'il vous a rendu, vous y doivent obliger : que si cela ne suffit pas, j'adjousteray que jusques icy u n'ay pas esté si malheureux, que je n'aye lieu d'esperer que devant que cette guerre soit finie, je trouveray les moyens de vous rendre civilité pour civilité. Agissez donc plus justement four mes Amis, que vous n'agissez, equitablemem pour la Princesse Mandane : qui finira la guerre quand il vous plaira de la rendre au Roy son Pere : vous asseurant que si vous le faites, je seray aussi ardent à combatre pour vos interests, que je le suis presentement à combatre pour les siens.</q>
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<q>CYRUS.</q>
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Apres avoir escrit cette Lettre, Cyrus la donna à Aglatidas : il luy recommanda aussi de s'informer si le Roy d'Assirie avoit veû Mandane : et de ne manquer pas à parler en sa faveur, comme en celle des autres Prisonniers. Ce n'est pas, luy dit il, que ce ne soit une dure chose, que de servir son Rival : mais puis que ma parole m'y engage, et que la generosité le veut, il le faut faire. Il luy parla aussi de l'inconnu Anaxaris, de Sosicle, et de Tegée : et il estoit tout prest de le congedier, lors que Ligdamis qui avoit suivy Cyrus, afin de voir sa chere Cleonice, s'avança pour luy dire, qu'ayant sçeu qu'Aglatidas s'en alloit à Sardis, il avoit creû de son devoir de l'advertir 
<pb id="page_2736" n="V05-P016"/>qu'il pouvoit luy donner en ce lieu là quelques connoissances qui ne luy seroient pas inutiles. Cyrus le remerciant, l'embrassa : et luy dit qu'il n'apartenoit qu'à un homme parfaitement amoureux, d'avoir pitié d'un Amant : et alors le conjurant de faire ce qu'il disoit, afin qu'Aglatidas peust luy raporter quelques nouvelles un peu plus precises de Mandane ; Ligdamis luy obeïssant, donna un Billet à Aglatidas, pour rendre à un Amy qu'il avoit à la Cour de Cresus, de qui il pouvoit disposer absolument : principalement ne s'agissant que de rendre un office où il n'alloit point de l'interest du Roy de Lydie. Apres donc que Cyrus eut veû ce Billet ; qu'Aglatidas s'en fut chargé ; et qu'il luy eut encore une fois redit les choses les plus importantes qu'il avoit à faire ; il luy ordonna aussi de tascher de voir le Prince Artamas : en suitte dequoy il le congedia, et demeura encore quelque temps dans la chambre d'Araspe, sans autre compagnie que celle de Ligdamis, de qui la conversation luy plaisoit infiniment. Ce n'est pas qu'il n'y ait une notable difference, entre un Amant heureux, et un Amant infortuné : mais comme Ligdamis avoit l'ame tendre et complaisance, il sçavoit si admirablement entrer dans tous les sentimens de Cyrus, que son entretien luy estoit d'une assez grande consolation : aussi ce Prince avoit il principalement fait dessein de passer une partie de ce jour là dans le Chasteau où il estoit : parce qu'il n'estoit presques remply que de personnes qui 
<pb id="page_2737" n="V05-P017"/>estoient possedées de mesme passion que celle qui regnoit dans son coeur. Il sçavoit que Panthée aimoit Abradate ; qu'Araminte aimoit Spitridate ; et que Ligdamis et Cleonice s'aimoient tendrement : de sorte que trouvant quelque douceur à se pleindre avec des personnes qui n'ignoroient pas la rigueur du mal qu'il souffroit ; il resolut non seulement de disner en ce lieu là, mais d'y passer le reste du jour. Cependant pour ne perdre point de temps, il envoya Chrisante qui l'avoit suivy, porter divers ordres dans son Armée : et visiter les Machines qu'il faisoit faire, à un Quartier qui n'estoit qu'à cinquante stades de là. Aussi tost que Cyrus sçeut que les Princesses estoient en estat d'estre veuës, il fut les voir : car pour luy il avoit mangé en particulier, dans la chambre d'Araspe, sans autre compagnie que celle de Ligdamis qu'il mena seul à cette visite : de sorte que la conversation se trouva estre composée de la Reine de la Susiane ; de la Princesse Araminte ; de Cleonice ; d'Ismenie ; de Cyrus ; de Ligdamis ; et d'Araspe. A peine chacun eut il pris sa place, que Cyrus se tournant vers la Reine de la Susiane, la suplia de luy pardonner s'il venoit chercher aupres d'elle, quelque consolation à ses malheurs. Seigneur, luy respondit cette sage Princesse, s'il est vray que mes disgraces vous puissent donner quelque soulagement, je les souffriray encore avec plus de patience que je n'ay fait jusques icy : non Madame, interrompit il, 
<pb id="page_2738" n="V05-P018"/>ce n'est point par ce sentiment là que je cherche à vous voir : mais seulement parce que je vous crois bonne et pitoyable. La pluspart des gens que je voy, adjousta t'il, veulent que parce que je n'ay pas esté malheureux à la guerre, je ne le puis estre en nulle autre chose : et ils pensent enfin que l'amour est une passion imaginaire, qui ne regne qu'en aparence, et qui ne trouble pas la raison. Ils croyent que quoy que je die, la perte d'une Bataille, m'affligeroit plus que la perte de Mandane : cependant il est certain que la perte de cent Batailles, et celle de cent Couronnes, ne me toucheroit point à légal d'un simple estoignement de cette Princesse. Jugez Madame, quelle peine c'est de se voir eternellement environné de gens qui ne connoissent pas par où je suis sensible : et jugez en mesme temps quelle douceur je trouve à ne voir icy que des personnes pleines de compassion et de tendresse. Il en faut toutesfois, adjousta t'il, excepter Araspe, de qui l'ame m'a tousjours paru fort insensible : mais puis que Ligdamis a pu cesser de l'estre, je ne veux pas desesperer de luy : au contraire je suis persuadé, connoissant la tendresse de l'amitié qu'il a pour moy, qu'il n'est pas impossible qu'il ne puisse un jour avoir beaucoup d'amour pour quelque belle Personne. Araspe rougit à ce discours : neantmoins Cyrus ne faisant pas une grande reflection sur le changement de son visage, la conversation continua : et la Princesse Araminte prenant 
<pb id="page_2739" n="V05-P019"/>la parole ; pour moy, dit elle à Cyrus, je suis de vostre opinion : mais pour la Reine, si elle ne vous contredit point, c'est assurément par complaisance. Car enfin elle m'a desja dit plusieurs fois, qu'elle ne trouve pas grande consolation à se pleindre ny à estre pleinte : et en effet elle renferme si soigneusement toute sa douleur dans son coeur, qu'elle n'en parle jamais la premiere. Pour moy qui ne suis pas de son humeur, je luy ay raconte toutes mes infortunes : et il ne se passe point de jour, que je ne l'en entretienne. Il est vray, interrompit Panthée, que je n'aime pas trop à parler de ce qui me touche : je ne pense pas mesme aux choses passées : et l'avenir est ce qui occupe toute mon ame. Il me semble, adjousta t'elle. que j'ay si peu de part à tout ce qui m'est arrivé il y a trois ou quatre ans, que je fais beaucoup mieux de songer seulement à ce qui me peut arriver. L'advenir est si obscur, reprit la Princesse Araminte, que bien loin d'y songer, j'en destache ma pensée : de peur de me faire moy mesme des maux, dont peut estre la Fortune ne s'avisera point. je voudrois bien, repliqua Cyrus, pouvoir faire ce que vous dittes : mais il ne m'est pas possible. Pour moy, poursuivit Panthée, comme la crainte et l'esperance font deux sentimens qui partagent toute mon ame, et qu'aux choses passées je ne trouve plus rien ny à craindre ny à esperer, je n'y sçaurois arrester mon esprit. Encore est-ce beaucoup que d'avoir 
<pb id="page_2740" n="V05-P020"/>le coeur partagé entre l'esperance et : la crainte, reprit Cyrus, car j'en connois qui craignent presque tout, et qui n'esperent presques rien. Vostre vertu est si grande, repliqua Panthée, que comme les Dieux ne sont pas injustes, vous avez tort de desesperer de vostre bonheur. Puis que vous n'estes pas heureuse, respondit Cyrus, et que la Princesse Araminte est infortunée, j'aurois tort de m'assurer sur le peu de vertu que j'ay : et puis. Madame, il est aise de voir qu'il y a certaines choses qui paroissent justes devant les hommes, qui ne le sont point devant les Dieux : car enfin il faut advoüer que le Roy d'Assirie, le Roy de Pont, et le Prince Mazare, qui mourut aupres de Sinope, sont trois Princes en qui on n'a remarqué aucun crime, que celuy d'avoir trop aimé Mandane. Cependant on voit que cette Princesse, qui est la vertu mesme, a fait tout le malheur de leur vie et de la mienne. Mazare en a perdu le jour ; le Roy de Pont la liberté et le Throsne ; et le Roy d'Assirie la Couronne et la liberté aussi. Apres cela, Madame, que doit on penser de l'avenir ? et ne faut il pas conclurre, que qui pourroit n'y penser point, seroit assurément fort sage ? Toutefois j'avouë à ma confusion, que je ne fais autre chose, que d'avancer par ma prevoyance, les malheurs qui me doivent arriver : il vaudroit donc bien mieux, reprit la Princesse Araminte, se souvenir des choses passées : quand elles sont agreables, repliqua Panthée, 
<pb id="page_2741" n="V05-P021"/>le souvenir en afflige lors qu'on ne les possede plus : et quand elles sont fâcheuses, reprit Araminte, elles consolent, parce qu'on s'en voit delivré. Car pour moy quand je me souviens de l'estat où j'estois dans Capira, lors que le lasche Artane m'y retenoit, il me semble que puis que je suis sortie d'une si rude captivité, il ne me doit pas estre deffendu d'esperer de sortir d'une plus douce. Et pour moy, adjousta Panthée, quand je songe combien j'estois heureuse à Suse, apres avoir vaincu tous les obstacles qui s'estoient opposez à mon bonheur, je ne croy pas possible de me revoir jamais comme je me suis veuë : c'est pourquoy je fais ce que je puis pour ne me souvenir plus de ce qui m'affligeroit encore davantage. Vous m'avez du moins promis, repliqua Araminte, que je sçauray toutes les douceurs, et toutes les infortunes de vostre vie comme vous sçavez toutes celles de la mienne : il est vray que j'ay consenty, respondit elle, que Pherenice vous les aprenne : ainsi vostre curiosité sera satisfaite, sans remettre dans ma memoire, tant de choses que je voudrois en pouvoir effacer entierement. Pourquoy donc (interrompit Cyrus, regardant la Princesse Araminte) ne vous estes vous point fait tenir parole ? Seigneur, reliqua t'elle, je n'en ay pas encore eu le temps : car ce n'a esté que ce matin au retour du Temple, que la Reine m'a fait cette promesse. Il faut donc que je m'en aille, reprit il, de peur de differer l'effet d'une 
<pb id="page_2742" n="V05-P022"/>chose que vous desirez : car pour moy, adjousta Cyrus, je n'oserois demander la mesme grace. Ce n'est pas que de la façon dont j'ay oüy parler de la passion de l'illustre Abradate, je n'eusse une forte envie d'en sçavoir les particularitez, afin de la comparer à la mienne : mais je sçay trop bien le respect que je dois à une Grande Princesse, principalement estant un peu avare de ses secrets. Il est vray (reprit Panthée en souriant avec modestie) que je n'en suis pas fort liberale : mais Seigneur, cela n'empesche pas que je ne consente sans repugnance, que vous sçachiez toute ma vie. Aussi bien m'importe t'il en quelque sorte, que vous n'ignoriez pas l'innocente passion qui regne encore dans le coeur d'Abradate et dans le mien : ainsi quand vous aurez quelques heures de loisir, la mesme Personne qui a ordre de contenter la curiosité de la Princesse Araminte, satisfera la vostre. Il me semble Madame, reprit cette Princesse, que sans differer davantage, au lieu de faire une conversation de choses indifferentes, il vaudroit mieux employer le temps que l'illustre Cyrus doit estre icy à contenter sa curiosité et la mienne. Puis que je me suis resoluë à faire ce qu'il vous plaira, respondit Panthée, vous pouvez en user comme vous voudrez : à condition que je n'y seray pas. Alors la Princesse Araminte se levant, dit qu'elle meneroit Cyrus a son Apartement : qui sans aporter de difficulté à son dessein, luy donna la main pour la conduire. Panthée rougit 
<pb id="page_2743" n="V05-P023"/>en les salüant, comme s'ils eussent dû aprendre qu'elle auroit commis quelque crime : mais à la fin croyant en effect qu'il luy seroit avantageux que Cyrus connust un peu mieux la vertu d'Abradate, elle envoya avec la Princesse Araminte, celle de ses femmes qui devoit luy raconter sa vie : qui estoit une Personne de qualité et d'esprit, et qui avoit tousjours eu part à tous ses secrets. Cependant Cleonice et Ismenie demeurerent aupres de Panthée, où Araspe et Ligdamis revindrent aussi, apres avoir accompagné Cyrus jusques à l'Apartement d'Araminte : qui estant conduite par ce Prince, et suivie de Pherenice et d'Hesionide, ne fut pas plustost dans sa chambre, qu'apres avoir fait assoir Cyrus, et fait mettre Pherenice sur un siege vis à vis d'eux, elle la pria de commencer sa narration : et de ne leur dérober pas, s'il estoit possible, la moindre pensée de Panthée et d'Abradate : comme en effet, cette agreable Personne leur ayant fait un compliment, pour leur demander pardon du peu d'art qu'elle apporteroit au recit qu'elle leur alloit faire, le commença de cette sorte. 
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<div2 id="page_CYRUS050102" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d' Abradate : Panthée, Doralise, Perinthe et Mexaris">
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<pb id="page_2744" n="V05-P024"/>HISTOIRE D'ABRADATE ET DE PANTHEE.
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L'Honneur que j'ay eu d'estre eslevée aupres de la Reine de la Susiane, et le bonheur que j'ay d'en estre aimée, et de l'avoir toujours esté, font qu'il ne m'est pas difficile de vous faire sçavoir toutes les particularitez de sa vie, dont les commencement ont esté bien esloignez des fascheuses avantures qui se sont trouvées dans la suitte. je ne vous diray point, Madame, quelle est la Grandeur de sa naissance : car vous n'ignorez pas que le Prince de Clasomene son Pere, est d'un Sang si illustre, que celuy de Cresus ne l'est pas plus. La Princesse sa Mere estoit aussi d'une tres grande Maison : mais elle la perdit si jeune, qu'elle ne se souvient pas de l'avoir veuë. Il est vray que cette Princesse trouva aupres d'une Soeur du Prince son Pere, qui demeuroit chez luy, toute la conduite qu'elle eust pû esperer de la Princesse sa Mere. Basiline (car la Soeur du Prince de Clasomene se nommoit ainsi) estoit une personne de grand esprit et de grande vertu : qui apres avoir perdu son Mary fort jeune, ne s'estoit jamais voulu remarier. Elle avoit esté belle et galante : et quoy qu'elle eust toute la vertu 
<pb id="page_2745" n="V05-P025"/>dont une Femme de sa condition peut estre capable, ce n'estoit pas une vertu austere. Elle disoit qu'il faloit estre jeune une fois en sa vie : et qu'il valoit bien mieux avoir l'esprit jeune à quinze ans qu'à cinquante : de sorte que le Prince son Frere se remettant absolument à elle de la conduitte de sa Fille, elle l'esleva avec une honneste liberté, qui sans avoir rien de severe, luy forma l'esprit beaucoup plustost que celles de son âge que l'on nourrit d'une autre sorte n'ont accoustumé de l'avoir : si bien qu'à douze ans, la Princesse de Clasomene agissoit avec autant d'esprit et de jugement, que si elle en eust eu vingt, Pour sa beauté, je ne vous diray pas quelle elle estoit, puis que vous pouvez juger par ce qu'elle est, de ce qu'elle a tousjours esté. je vous diray toutesfois, qu'elle a eu cela de particulier, qu'elle a esclatté tout d'un coup : estant certain que cette Princesse a esté parfaitement belle dés le berçeau. Son humeur quoy que serieuse, n'a pas laissé d'estre tousjours fort agreable, parce qu'elle l'a tousjours euë fort complaisante et ; fort douce : de sorte que joignant beaucoup de bonté a un des plus beaux esprits de la Terre, et à la plus grande beauté de toute la Lydie, il est aisé de comprendre que la Princesse de Clasomene attira l'admiration de tout le monde. Il sembla mesme qu'une partie de sa beauté et de son esprit, se communiquast à toute la Ville : estant certain que lors qu'elle passa de l'enfance a un âge plus raisonnable, le 
<pb id="page_2746" n="V05-P026"/>soin de luy plaire rendit toutes les Femmes plus propres et plus aimables, et tous les hommes plus honnestes gens. Comme elle estoit bienfaisante et liberale, elle fut adorée de tous ceux qui l'approcherent, et mesme de ceux qui ne faisoient qu'entendre raconter les excellentes qualitez qu'elle possedoit : si bien que la reputation de cette Princesse s'estendit en fort peu de temps, dans toutes les Provinces qui touchent celle dont le Prince son Pere est Souverain. Cleonice que vous voyez icy, vous peut faire juger qu'elle n'estoit pas seule aimable à Clasomene : et certes à dire vray, il y avoit alors tant de personnes accomplies en ce lieu là, qu'il n'y avoit point d'Estranger, qui ne s'y arrestast avec plaisir : et qui n'avouast qu'il n'estoit pas aisé de trouver autant d'esprit et autant de politesse, en nulle autre ville d'Asie, qu'il y en avoit en celle là. Le sejour de Clasomene devint mesme encore plus agreable, quelque temps apres que Cleonice fut allée demeurer à Ephese : parce que plusieurs Estrangers de grande qualité y vinrent, et y furent assez long temps : parmy lesquels il s'en trouva, de fort honnestes gens, qui fournissoient à la conversation, et qui osterent de Clasomene le deffaut qui se trouve à toutes les Provinces, et mesme à toutes les petites Cours comme estoit celle là : qui est que l'on se connoist trop, et que l'on ne voit tous les jours que les mesmes personnes. Il y avoit encore une autre chose, qui faschoit quelquefois 
<pb id="page_2747" n="V05-P027"/>la Princesse Basiline, qui estoit qu'il n'y avoit pas un homme en toute la Principauté de son Frere, qui peust espouser la Princesse sa Niece : si bien que tous ceux qui la voyoient estoient des personnes qui n'osoient avoir que de l'admiration pour elle, ou du moins qui n'osoient tesmoigner avoir d'autres sentimens. Entre tant d'honnestes gens qui estoient à Clasomene, il y avoit un homme nommé Perinthe, ayant cinq ou six ans plus que la Princesse Panthée, qui s'attacha aupres du Prince, et qui aquit de telle sorte son amitié, qu'il le vouloit tousjours avoir aupres de luy. Son Pere avoit passé toute sa vie dans cette Maison, et estoit mesme mort pour le service de son Maistre, en une occasion de guerre qui s'estoit presentée durant le feu Prince de Clasomene. Il faut toutesfois avoüer, que Perinthe n'avoit pas besoin d'une recommandation estrangere pour estre aimé : car sa personne estoit si aimable, et son esprit si charmant, qu'il n'estoit pas possible de luy refuser son estime. Il avoit pourtant une chose fort surprenante, pour un fort honneste homme : c'est qu'il ne faisoit amitié particuliere avec personne. Il estoit bien avec tout le monde : mais il n'ouvroit son coeur à qui que ce soit : et il disoit quelquesfois, quand on luy faisoit la guerre de cette façon d'agir, que c'estoit par un sentiment de gloire qu'il cachoit ses plus secrettes pensées : et qu'il se déguisoit à ses Amis. Cependant il ne laissoit pas d'estre fort 
<pb id="page_2748" n="V05-P028"/>aimé : ceux qui le voyoient souvent, ne laissoient pas non plus de luy confier leurs affaires les plus importantes : tant parce qu'il estoit capable, tour je une qu'il estoit, de donner de bons conseils, que parce qu'il avoit une probité exacte, et une fidelité incorruptible : Ainsi sans descouvrir son coeur à qui que ce soit, il voyoit dans celuy de beaucoup de gens. Perinthe estoit bien fait, et de bonne mine ; d'une conversation agreable ; qui sans avoir rien de trop enjoüé ny de trop serieux, plaisoit également à toutes sortes d'humeurs, et à toutes sortes de personnes, de quelque condition qu'elles fussent. En effet, file Prince de Clasomene l'aimoit cherement, la Princesse Basiline ne l'aimoit pas moins : Panthée avoit aussi pour luy, toute l'estime qu'il en pouvoit desirer : toutes mes Compagnes l'aimoient avec tendresse : toutes les Dames de la ville n'en faisoient pas moins qu'elles : et Perinthe enfin eust esté le plus heureux homme de sa condition, s'il n eust pas eu dans le coeur un ennemy caché, qui troubloit quelquesfois tous ses plaisirs, et qui le rendoit aussi infortuné, qu'il paroissoit heureux à tous ceux qui le voyoient. Car Madame, il faut que vous sçachiez, afin de bien entendre toute la suitte de cette Histoire, que Perinthe commença d'avoir de l'amour pour la Princesse de Clasomene, dés que son coeur en pût estre capable : mais une amour si respectueuse, si sage, et si violente tout ensemble, que l'on n'a jamais entendu 
<pb id="page_2749" n="V05-P029"/>parler d'une semblable passion. Il m'a raconté depuis, lors que par la suitte des choses qui sont arrivées, il a esté forcé de m'avoüer la verité, que des qu'il sentit dans son ame une passion dont il ne pouvoit estre le maistre, et de laquelle il ne luy estoit pas permis d'esperer la moindre satisfaction ; il fit un dessein premedité, de ne faire amitié particuliere, ny avec pas un homme, ny avec pas une Dame : de peur que s'il en faisoit avec quelqu'un, il n'eust la foiblesse de luy descouvrir ce qu'il avoit dans le coeur, et ce qu'il vouloit tenir caché à tout le monde. Il m'a dit aussi, qu'il connut si parfaitement la folie qu'il y avoit à estre amoureux d'une personne d'une qualité si disproportionnée à la sienne, qu'il n'eut jamais l'audace de penser seulement qu'elle pourroit un jour sçavoir sa passion : car comme la vertu de Panthée a commencé de paroistre avec éclat, dés que ses yeux ont commencé de briller, il m'a iuré cent fois qu'en plusieurs années de service et d'amour, il n'a jamais eu un seul moment d'esperance. Cependant il combatit peu cette passion : et sans sçavoir ny pourquoy il ne s'y opposoit pas plus fortement, ny quelle fin il se proposoit ; il aima la Princesse : mais il l'aima avec un si grand secret, et d'une maniere si respectueuse, que non seulement tant que nous fusmes à Clasomene personne ne s'en aperçeut ; mais la Princesse mesme n'en subçonna jamais rien. Et certes, à dire vray, encore que Perinthe 
<pb id="page_2750" n="V05-P030"/>fust d'une Race fort noble, il y avoit si loin de luy à elle, qu'il ne faut pas s'estonner si on ne s'aperçent point d'une semblable chose. Il luy devoit tain de respect par sa naissance, qu'il estoit aisé qu'il cachast les veritables sentimens, en luy rendant tous les jours mille agreables services comme il faisoit. Cependant jugeant bien qu'il ne pouvoit jamais pretendre à son affection, ny seulement à luy faire sçavoir la sienne, il borna tous ses desirs, à aquerir son estime. De sorte que voulant se signaler à la guerre, il fut à celle que l'illustre Cleandre, qui est aujourd'huy le Prince Artamas, faisoit en Mysie : où il fit des choies si admirables, que s'il n'eust pas eu un attachement secret qui l'attiroit à Clasomene, il eust pû faire une grande fortune aupres de ce genereux Favory. Mais enfin il revint chargé d'honneur, aupres du Prince son Maistre, qui le carressa fort à son retour : les Princesses le reçevrent aussi fort bien : et Perinthe eut sans doute sujet d'estre consolé dans son malheur, d'estre au moins arrivé au point, où il avoit desiré d'estre. Voila donc, Madame, quel estoit Perinthe : c'est à dire le plus discret, et le plus malheureux Amant du monde : et voila quelle estoit sa passion, lors que le Prince de Clasomene prit la resolution d'aller demeurer à Sardis, et d'y mener la Princesse sa Fille : avec intention de n'en revenir point, qu'il ne l'eust mariée. Comme il est Vassal de Cresus, et qu'il y avoit un Traité, 
<pb id="page_2751" n="V05-P031"/>par lequel les Princes de Clasomene estoient obligez de demeurer la moitié de l'année à Sardis : apres avoir esté tres long temps sans y aller, sur divers pretextes dont il s'estoit servy pour s'en dispenser, il se resolut enfin de satisfaire à son devoir : et il le fit d'autant plustost, que voyant à quel point la valeur de Cleandre avoit porté l'authorité Royale, il eut peur que s'il'obeissoit de bonne grace, on n'entreprist de le faire obeïr de force : et qu'ainsi il n'attirast la guerre dans son Pais. Comme Sardis estoit alors en son plus beau lustre, tous ceux de la Maison du Prince et de la Princesse, eurent quelque joye d'y aller : à la reserve de Perinthe, qui s'en affligea en secret, par un sentiment que son amour luy donna. Jusques alors il avoit eu cet avantage, de ne voir personne entreprendre de servir Panthée : parce que comme je l'ay desja dit, il n'y avoit point d'homme en toute la Principauté de Clasomene, qui peust pretendre à l'espouser. Mais aprenant qu'elle alloit à Sardis, où tous les gens de sa condition demeuroient, il ne douta point qu'elle n'y fust aimée de plusieurs : de sorte que la seule crainte d'avoir des Rivaux, le rendit presques aussi miserable que le sont les autres qui en ont de plus favorivez qu'eux. Je me souviens mesme, que m'estant aperçeuë malgré son déguisement, qu'il n'avoit pas autant de joye d'aller à Sardis, que tous ceux qui devoient estre de ce voyage témoignoient en avoir, je luy en demanday sa cause : mais il 
<pb id="page_2752" n="V05-P032"/>me respondit avec autant de civilité que de finesse, que c'estoit parce qu'il voyoit qu'il ne jouïroit plus tant ny de la veuë, ny de la conversation de toutes les personnes qui luy estoient cheres. Car (adjousta t'il, pour déguiser encore davantage la chose) tout ce que le Prince mene d'honnestes gens aveque luy, deviendront amoureux à la Cour : et en suitte (poursuivit il, voulant que je prisse quelque part à son discours) je prevoy que ce qu'il y a de plus honnestes gens où nous allons, deviendront aussi amoureux de tout ce que la Princesse mene d'agreables Personnes avec elle. Mon Maistre mesme, sera si occupé à faire sa Cour, que je ne luy pourray plus faire la mienne : et pour la Princesse, je pense qu'elle ne manquera pas non plus d'occupation. Ainsi prevoyant que je seray sans Maistre ; sans Maistresse ; sans Amis ; et sans Amies ; il ne faut pas s'estonner, si je ne suis pas aussi gay que vous. Pour moy, luy dis-je en riant, il s'en faut peu, à entendre les dernieres choses que vous venez de dire, que je ne croye que nous allons dans les Deserts de Lybie, plustost que d'aller à Sardis : Perinthe sourit de m'entendre parler ainsi : et sans continuer ce discours nous nous separasmes, et chacun se prepara à partir. La Princesse Basiline ne pût estre du voyage, parce qu'elle eut de grandes affaires à démesler, avec les parens de feu son Mary : de sorte que Panthée ne fut à Sardis qu'avec le Prince son Pere. je ne vous diray point, Madame, 
<pb id="page_2753" n="V05-P033"/>comment elle y fut reçeuë de Cresus ; du Prince Atys ; du Prince Myrsille ; de la Princesse Palmis ; d'Antaleon ; de Mexaris ; d'Artesilas ; et de l'illustre Cleandre : car j'employerois trop de temps à vous dire des choses peu necessaires à mon recit. Il suffit donc que je vous die en general, qu'on rendit au Pere et à la Fille, tous les honneurs qu'on devoit à leur condition et à leur merite. La Princesse Palmis et la Princesse de Clasomene, lierent d'abord une fort grande amitié : et quoy qu'elles fussent toutes deux assez belles pour faire naistre l'envie dans leur coeur, elles n'en eurent point du tout : leur ame estant sans doute trop haute, pour estre capable d'un sentiment si bas. Elles s'aimerent donc avec sincerité ; quoy qu'à dire les choses comme elles sont, elles n'ayent jamais entré en nulle confiance l'une pour l'autre, de ce qui leur a tenu lieu de secret dans leur vie. Ce n'est pas qu'elles ne s'estimassent assez pour cela : mais apres tout je pense que comme Cilenise avoit toute la confidence de la Princesse Palmis, j'avois aussi le bonheur d'avoir toute celle de la Princesse Panthée. Il est vray qu'en ce temps là, ses secrets estoient de peu d'importance : je ne laissois pourtant pas de luy estre bien obligée, de voir qu'elle me disoit ses veritables sentimens de toutes choses ; ce qu'elle ne faisoit point du tout, devant toutes mes Compagnes. je ne doute pas. Madame, que vous n'ayez sçeu la diversité d'humeur qui estoit entre le Roy de 
<pb id="page_2754" n="V05-P034"/>Lydie, et les Princes ses Freres : c'est pourquoy je ne vous feray pas souvenir, que le Prince Antaleon estoit un ambitieux, qui vouloit tout destruire pour regner : et que Mexaris estoit aussi avare, que Cresus est liberal : quoy que Mexaris n'eust gueres moins de richesses que luy. Et certes à dire vray, je ne pense pas que ce vice là aye jamais paru plus estrange qu'en ce Prince, comme vous le verrez par la suitte de ce discours. Cependant il ne laissa pas de se trouver capable d'une passion, de qui un des plus nobles effets, est de produire la liberalité : il est vray que je suis persuadée, que Mexaris creût que pour estre amoureux, il suffisoit de donner son coeur : et qu'ainsi il ne s'opposa point à l'amour que la beauté de Panthée fit naistre dans son ame. Car je ne doute pas que s'il eust oüy dire que la veritable mesure de l'amour, se doit regler sur ce que l'on est capable de donner pour la personne aimée ; il n'eust combatu la sienne de toute sa force. Mais comme il songea seulement à aquerir l'affection de la Princesse, il ne s'alla pas adviser de s'opposer à cette passion naissante : et il l'aima enfin, autant, qu'il estoit capable d'aimer. Ce feu demeura pourtant quelque temps caché : pendant quoy la Princesse fut visitée de tout ce qu'il y avoit de Grand ou d'illustre à Sardis. Entre tant de personnes qui la virent, il y eut une Fille d'assez bonne qualité nommée Doralise, qui luy plût infiniment : et en effet on peut dire que ce n'est pas une personne. 
<pb id="page_2755" n="V05-P035"/>ordinaire. Car outre qu'elle a une beauté charmante, elle a un esprit admirablement divertissant : elle pense les choses d'une maniere si particuliere, mais pourtant si raisonnable, qu'elle amene tout le monde dans son sens : elle a une raillerie fine et adroite, dont il n'est pas aisé de se deffendre quand elle le veut : et ce qui est un peu rare, pour une personne qui a un semblable talent, c'est qu'elle ne laisse pas d'avoir de la bonté et de la douceur. Aussi ne s'en sert elle qu'en certaines occasions, où elle donne plus de plaisir à ceux qui l'escoutent, qu'elle ne fait de mal à ceux qu'elle attaque : elle ne laissoit pourtant pas de s'estre renduë redoutable à plusieurs personnes, quand nous arrivasmes à Sardis : mais pour moy l'avoüe que je l'aimay sans la craindre, et que je fis tout ce que je pûs pour confirmer la Princesse en l'opinion avantageuse qu'elle avoit d'elle. Et certes il me fut aisé de le faire : car son inclination pancha si fort de ce costé là, qu'elle l'aima tendrement. Doralise respondit aussi avec tant de respect, et tant de reconnoissance, aux boutez que la Princesse avoit pour elle ; qu'en fort peu de jours la Princesse de Clasomene vescut avec elle, comme si elle l'eust connuë toute sa vie. Elle sçeut par diverses personnes, et en suitte par elle mesme, que comme elle n'avoit ny Pere ny Mere, et qu'elle demeuroit chez une Tante qui ne la vouloit pas contraindre, elle avoit desja refusé vint fois de se marier, quoy qu'elle fust encore jeune : 
<pb id="page_2756" n="V05-P036"/>car Doralise n'avoit pas plus de dixhuit ans, quand nous fusmes à Sardis. Cependant ce n'estoit pas que sa vertu parust austere, ny sauvage : au contraire, elle avoit quelque chose de galant dans l'esprit. Elle aimoit la conversation et les plaisirs : et il n'y en avoit aucun dans la Cour dont elle ne fust. De sorte que ne paroissant pas qu'elle eust dessein de se mettre parmy les vierges voilées à Ephese, on la pressoit quelquesfois de dire la raison pourquoy elle avoit refusé tant d'honnestes gens, qui avoient songé à l'espouser ? mais elle respondoit tousjours en riant, que c'estoit parce qu'elle n'avoit pas encore trouve un certain homme qu'elle cherchoit : et qu'elle s'estoit imaginé estre seul capable de faire son bonheur. Ainsi tournant la chose en raillerie, sans que l'on pûst entendre ce qu'elle vouloit dire, on croyoit que Doralise avoit aversion à se marier : et qu'il n'y avoit point d'autre cause à sa façon d'agir. La Princesse ayant donc sçeu ce que je viens de dire, un jour qu'elle se trouvoit un peu mal, et qu'elle avoit envoyé querir Doralise pour la divertir ; elle se mit à luy dire qu'elle eust bien voulu sçavoir quel estoit cét homme qu'elle disoit chercher, et qu'elle ne trouvoit point. Apres qu'elle s'en fut deffenduë quelque temps, puis que vous le voulez Madame, luy dit elle en riant, il faut que vous sçachiez que je me suis mis dans la fantaisie, de n'espouser jamais qu'un homme qui m'aime et que je puisse aimer : la premiere de ces 
<pb id="page_2757" n="V05-P037"/>deux choses, interrompit la Princesse, est ce me semble assez aisée à trouver : elle ne l'est pas trop, reprit elle, mais à dire la verité, la seconde est encore un peu plus difficile : ou pour mieux dire elle est impossible. Il me semble, dit la Princesse, que vous faites grand tort à Sardis et à toute la Cour, de croire qu'il n'y ait pas un homme assez accomply pour vous obliger par ses services à recevoir son affection. Madame, luy dit elle, il y a cent honnestes gens : mais il n'y en a pas un qui n'ait aimé quelque chose, et c'est ce que je ne veux point du tout. Car enfin si je pouvois souffrir d'estre aimée, et me resoudre à aimer, je voudrois que la Nature toute seule, sans le secours de l'Amour, eust fait un fort honneste honme : et qu'en cét estat (adjousta t'elle en riant, quoy que ce fussent ses veritables sentimens) il me vinst offrir un coeur tout neuf, qu'il n'eust jamais reçeu que mon image, ny bruslé d'autres flames que de celles que mes yeux y auroient allumées. Mais Madame, où le trouvera t'on cét honneste homme que je recherche ? du moins sçay-je bien qu'entre cent mille que j'ay veûs, je ne l'ay pas encore rencontré. La Nature toute seule, adjousta t'elle, les fait quelquesfois beaux : mais ils ne sont pas mesme de fort bonne mine, s'ils n'ont aime quelque chose : et pour l'esprit, un homme ne peut jamais l'avoir agreable, s'il n'a eu une fois en sa vie, le soin de plaire à quelqu'un. La Princesse se mit à rire, du discours de Doralise : mais enfin, luy dit elle, l'amour ne donne 
<pb id="page_2758" n="V05-P038"/>point d'esprit à ceux qui n'en ont pas : je vous assure Madame, repliqua Doralise, que s'il n'en donne pas à ceux qui n'en ont point, il l'augmente et il le polit merveilleusement à ceux qui en ont. je croy bien, poursuivit elle, qu'un honneste homme tel que le definiroit un de ces sept Sages de Grece, dont on parle aujourd'huy tant pat le monde, se pourroit trouver sans qu'il eust rien aimé : car ces gens là n'y veulent autre chose, sinon qu'il sçache bien s'aquitter des affaires dont il se mesle : qu'il ait du sçavoir, de la probité, du courage, et de la venu : mais un honneste homme tel que je le veux, outre les choses absolument necessaires, doit encore avoir les agreables : et c'est ce qu'il est absolument impossible de trouver, en un homme qui n'a jamais rien aimé. En effet Madame, poursuivit Doralise, remettez vous un peu en la memoire, tous les jeunes gens que vous voyez entrer dans le monde : et cherchez un peu la raison pourquoy il y en a tant dont la conversation est pesante et incommode : et vous trouverez que c'est parce qu'il leur manque je ne sçay quelle hardiesse respectueuse, et je ne sçay quelle civilité spirituelle et galante, que l'amour seulement peut donner. Vous les voyez plus beaux que ceux qui sont plus avancez en âge qu'eux : ils ont mesme de l'esprit : ils n'ont encore rien oublié, de tout ce que leurs Maistres leur ont apris : cependant il manque je ne sçay quoy à leurs discours et à leurs actions, qui fait qu'ils 
<pb id="page_2759" n="V05-P039"/>ne plaisent point : et pour moy, adjousta t'elle en riant, j'aimerois beaucoup mieux la conversation d'un de ces vieillards qui ont esté galands en leur jeunesse, que celle d'un de ces jeunes indifferents, qui songent plus aux rubans qu'ils portent, qu'aux Dames à qui ils parlent. il est vray (dit la Princesse, en riant à son tour) que je suis contrainte d'advoüer, que j'en ay veû beaucoup de tels que vous me les representez : mais je n'attribuois pas cela à ce que vous dittes : et je croyois seulement, que le peu d'experience qu'ils avoient du monde, estoit la veritable cause, du peu d'agrément que je trouvois en leur entretien. Pour vous monstrer, adjousta Doralise, que cela n'est pas, il ne faut que regarder que ceux qui vieillissent sans rien aimer, et à qui l'experience du monde ne manque point, ont toujours quelque chose de sauvage et de rude dans l'esprit, qui n'est point du tout aimable. Vous trouverez, dis-je, que ce seront ou de ces hommes de fer et de sang, qui passent toute leur vie à la guerre : ou de ces Chasseurs determinez, qui sont tousjours dans des Forests : ou des solitaires sombres, qui sont tousjours dans leur Cabinet avec des Livres, ou dans des Grottes à la Campagne, à s'entretenir eux mesmes : de sorte qu'il faut confesser, que l'amour seul fait les veritables honnestes gens tels que je les cherche. Mais, luy dit la Princesse, si l'amour a le pouvoir que vous dittes, en souffrant d'estre aimée, ceux qui ne le sont point le deviendront. Ha Madame, 
<pb id="page_2760" n="V05-P040"/>s'escria t'elle, si je n'estime celuy que je dois espouser, dés le premier instant que je le verray, je ne l'aimeray jamais : c'est pourquoy il faudroit que je le trouvasse tout accomply dés que je le connoistrois. Choisissez en donc un, luy dit elle, de ceux qui se seront rendus honnestes gens en aimant quelque autre, et qui ne l'aimeront plus. je vous ay desja dit Madame, reprit Doralise, que je veux un coeur tout neuf, et des flames toutes pures et toutes vives : et non pas de ces coeurs tous noircis, tels que je me represente ceux qui ont bruslé des années entieres. Enfin, comme on n'offre à une Divinité, que des Offrandes qui n'ont point esté sur l'Autel d'une autre : je voudrois aussi une affection qui n'eust esté à personne qu'à moy. Si bien que ne pouvant aimer un homme qui aura desja aimé, et n'estant presques pas possible, d'en trouver un fort accomply qui n'ait aimé quelque chose, je me resous, et mesme sans peine, à n'aimer jamais rien. Cette regle n'est pourtant pas si generale que vous la croyez, reprit la Princesse, car enfin Perinthe que vous connoissez, est un fort honneste homme, et n'a jamais esté amoureux. Ha Madame, s'escria t'elle, cela n'est pas pas possible : Perinthe aime infailliblement, ou du moins a aimé : et l'on ne sçauroit estre comme il est, sans avoir eu de l'amour. La Princesse m'apellant alors, n'est il pas vray Pherenice, me dit elle, que Perinthe n'a point eu d'amour à Clasomene ? il est vray Madame, 
<pb id="page_2761" n="V05-P041"/>luy dis-je, que je n'ay point sçeu qu'il en ait eu : et que mesme on ne l'en a jamais soubçonné. C'est assurément qu'il est fin et adroit, repliqua Doralise, car encore une fois, on ne sçauroit estre ce qu'est Perinthe, sans avoir esté amoureux. Comme elle disoit cela, il entra : de sorte que la Princesse prenant la parole, et ne sçachant pas la passion qu'il avoit dans l'ame ; elle luy dit qu'elle estoit bien aise de le voir afin qu'il luy aidast à guerir Doralise d'une erreur où elle estoit. Mais (adjousta la Princesse, en regardant cette agreable fille) je veux que ce soit vous qui l'interrogiez, afin que vous ne croiyez pas qu'il n'osast me dire la verité. je vous advouë Madame, respondit Doralise, que la chose dont il s'agit me donne tant de curiosité, qu'encore que ce soit en quelque sorte manquer à la bien-seance, que de vous obeïr si promptement, je ne laisseray pas de le faire. C'est pourquoy Perinthe (luy dit elle en se tournant vers luy) je vous prie de me dire si vous n'avez laissé personne à Clasomene, que vous regrettiez à Sardis ? Perinthe fort surpris du discours de Doralise, en changea de couleur, et ne sçavoit comment y respondre : si bien que cette Fille se tournant vers la Princesse, tout à bon Madame, luy dit elle, je suis bien trompée si vous ne vous abusez : et si la rougeur de Perinthe, ne marque que je ne me trompe point. Mais, luy dit Panthée, vous ne donnez pas loisir à Perinthe de vous respondre : et vous voulez desja me condamner sans l'avoir entendu. Cependant, adjousta 
<pb id="page_2762" n="V05-P042"/>la Princesse, sçachez Perinthe qu'il s'agit de persuader à Doralise, que l'on peut estre aussi honneste homme que vous estes, sans estre amoureux, on sans l'avoir esté : et c'est pour cela qu'il faut que vous luy disiez, s'il y a quelque belle personne à Clasomene, que vous regrettiez à Sardis. Puis que je suis obligé de respondre precisément (repliqua Perinthe, apres s'estre un peu remis) je vous protesteray sans mensonge, que depuis que je suis à Sardis, je n'ay point songé à Clasomene. Mais c'est peut-estre (adjousta Doralise parlant à la Princesse) que Perinthe est amoureux de quelqu'une de vos Filles : et qu'ainsi sans dire un mensonge, il ne laisse pas d'aimer. Perinthe rougit une seconde fois du discours de Doralise : ce que voyant la Princesse, et croyant que le changement de son visage, n'estoit causé que parce qu'il avoit quelque confusion d'estre obligé d'avoüer qu'il n'aimoit rien ; en verité, luy dit elle, Perinthe, vous estes admirable : d'avoir honte de confesser une chose, dont vous devriez faire gloire. Car enfin, je tiens qu'il est tousjours beau, de n'avoir jamais esté vaincu : il est des Vainqueurs si illustres, reprit il froidement, que je pense que l'on pourroit advoüer sa deffaite sans des honneur. Mais enfin, dit Doralise, aimez vous, ou n'aimez vous pas ? car c'est cela qu'il m importe de sçavoir. Si j'aime, reprit il, il faut croire qu'il m'importe de ne le pas descouvrir, puis que personne ne le sçait : et si je n'aime point, il m'importe encore de ne vous l'avoüer 
<pb id="page_2763" n="V05-P043"/>pas : puis que croyant (à ce que je puis comprendre par le discours de la Princesse) que l'on ne peut estre en quelque sorte honneste homme sans estre amoureux, je ne dois pas vous preocuper à mon desavantage. Quoy qu'il en soit, dit Doralise, encore que vous ne veüilliez pas parler plus precisément, je ne laisseray pas de le sçavoir avec certitude devant qu'il soit peu : car si vous l'estes à Clasomene, vos inquietudes et vos chagrins me le tesmoigneront allez : et si vous l'estes à Sardis, je le sçauray encore plus infailliblement. Mais s'il ne l'est en nulle part, comme je le croy, dit la Princesse, il ne manqueroit donc rien à Perinthe, de tout ce que vous desirez : il luy manqueroit encore une chose aussi necessaire que toutes les autres, reprit elle, c'est qu'il m'aimast autant qu'il pourroit aimer. Mais de cela Madame, ne luy en demandez rien je vous en conjure, puis que je suis assuré qu'il ne m'aime pas : et si je l'estois aussi parfaitement qu'il n'aime rien, je le regarderois comme un miracle. Comme Perinthe alloit respondre, un officier de la Princesse Palmis interrompit la conversation : car il vint sçavoir de la santé de la Princesse, et luy demander si elle croyoit estre en estat de pouvoir se trouver le lendemain à une partie de Chasse, qu'elles avoient resoluë il y avoit desja quelques jours : ou si elle vouloit qu'on remist ce divertissement à une autrefois. La Princesse, qui n'avoir pas un mal considerable, et qui jugea bien qu'elle en seroit delivrée le 
<pb id="page_2764" n="V05-P044"/>jour suivant, luy manda que bien loin de vouloir differer un plaisir qu'elle devoit recevoir, elle chercheroit tousjours à luy en donner ; et qu'ainsi elle croyoit la pouvoir assurer, qu'elle auroit l'honneur de la suivre à la Chasse le lendemain. Un moment apres, le Prince Mexaris entra : de sorte que la conversation de Perinthe et de Doralise ne se renoüa point de ce jour là.
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<div2 id="page_CYRUS050103" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d' Abradate : partie de chasse et rencontre d'Abradate">
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Cependant le pauvre Perinthe souffrit des maux incroyables, d'avoir entendu de la bouche de la Princesse, qu'elle ne croyoit pas qu'il fust amoureux : car encore qu'il pensast bien qu'elle ne soubçonnoit rien de sa passion, il ne laissa pas de sentir une douleur extréme, d'oüir prononcer ces cruelles paroles, par la seule personne qu'il aimoit, et qu'il pouvoit aimer : et à laquelle il sçavoit bien qu'il n'oseroit jamais descouvrir son amour. Ce n'est pas qu'il n'eust borné tous ses desirs, à ce qu'il luy sembloit, à estre estimé de cette Princesse : mais il y avoit pourtant plusieurs instants au jour, où sa passion malgré qu'il en eust, luy faisoit faire des souhaits, que luy mesme condamnoit un moment apres. Cependant comme il estoit propre à toutes choses, la Princesse luy donna la commission de voir si les Escuyers du Prince son Pere, auroient bien preparé tout ce qui luy estoit necessaire pour la chasse : et si le cheval qui la devoit porter, estoit tel qu'il le luy faloit. Perinthe qui estoit ravi de rendre service à la Princesse, quoy que ce ne fust mesme qu'en de petites choses ; luy obeït si exactement, 
<pb id="page_2765" n="V05-P045"/>qu'en effet il se trouva que le lendemain la Princesse Palmis ne fut pas mieux que la Princesse de Clasomene. Et certes à dire vray, je ne pense pas que l'on puisse jamais rien voir de plus beau ny de plus galant que le fut cette Chasse. Toutes les Dames qui en devoient estre, estoient habillées comme on peint Diane : sinon qu'ayant un peu plus de soin de leur beauté, que cette Deesse qui mesprise la sienne, elles avoient sur la teste une espece de Capeline environnée de plumes de diverses couleurs, qui les garantissoit du Soleil : au dessous de laquelle pendoit un voile flottant au gré du vent, dont elles te pouvoient couvrir le visage quand elles vouloient. Leurs cheveux bouclez, quoy que negligeamment espars, et rattachez avec des rubans, leur tomboient jusques sur la gorge : elles avoient toutes une magnifique Escharpe, où pendoit un Arc et un Carquoys : d'une main elles tenoient la bride de leurs chevaux, dont la housse estoit toute couverte d'or, et tous les crins renoüez de cordons d'or et d'argent : et de l'autre elles tenoient une Javeline d'Ebene garnie d'orfevrerie. Les mors et les brides des chevaux, estoient aussi d'or ou d'argent : les habillemens des Dames estoient tous couvers de Pierreries : de sorte que l'on ne peut rien voir de plus magnifique ny de plus beau. Car comme tous ces habillemens estoient de couleurs differentes ; et que les housses de leurs chevaux l'estoient aussi ; cela faisoit parmy les bois et les grandes routes du Parc, le 
<pb id="page_2766" n="V05-P046"/>plus bel objet du monde. Chaque Dame avoit un Chasseur destiné pour la conduire, qui devoit marcher aupres d'elle : et deux Escuyers à pied, qui devoient aussi aller des deux costez. Chacune des Princesses devoit encore avoir deux Filles avec elles, habillées de mesme façon, qui les devoient tousjours suivre : de sorte que la Princesse pria Doralise d'en vouloir estre, et me fit la grace de me choisir entre toutes mes Compagnes. Elle voulut aussi que Perinthe fust le Chasseur de Doralise : car pour le sien, ce fut le Prince Mexaris. Le Prince Atys le fut d'une Fille nommée Anaxilée, dont il estoit amoureux : pour la Princesse Palmis, ce fut le Prince Artesilas : mais comme cela ne serviroit de rien à mon discours, de vous nommer tous ceux qui furent de cette Chasse : je vous diray seulement que tous les hommes n'estant pas moins galamment, ny moins magnifiquement habillez que les Dames, tout le monde se rendit dans des Chariots au bord de l'Estang de Gyges, où estoit l'equipage de Chasse, et où tous les chevaux attendoient. Doralise et moy estions dans le Chariot de la Princesse, parce que nous le devions suivre : et comme c'estoit au Prince Mexaris qui estoit son Chasseur, à venir luy aider à descendre de son Chariot, il n'y manqua pas. Mais à peine commença t'il de paroistre, que Doralise remarqua, qu'au lieu d'avoir un habillement fait exprès pour cette belle Feste, comme en avoient le Prince Atys, le Prince Myrsille, Artesilas, Cleandre, 
<pb id="page_2767" n="V05-P047"/>et tous les autres, jusques à Perinthe, il en avoit un, qui à ce qu'elle me dit luy avoit servy à une course de Chariots, il y avoit plus de deux ans. De sorte que ne pouvant s'empescher de rire ; tout à bon (me dit elle si haut que la Princesse l'entendit) je voy bien que ce que l'on m'a dit du Prince Mexaris n'est pas vray : et que vous en a t'on dit ? luy dis je ; on m'a assuré, repliqua t'elle, qu'il est amoureux de la Princesse : mais puis qu'il est encore avare, je ne croy point qu'il soit amoureux. Mexaris se trouva alors si proche du Chariot de la Princesse, qu'elle n'y moy, ne pusmes rien dire à Doralise : et certes ce fut bien tout ce que nous pusmes faire, que de nous empescher d'éclatter de rire. Ce n'est pas que Mexaris ne fust de fort bonne mine, et fort bien fait ; et que mesme son habillement et la housse de son cheval ne fussent assez magnifiques : mais comme l'or en estoit un peu terny, en comparaison de ce lustre éclatant qui paroist à tout ce qui est neuf, et que l'on voyoit en l habillement de tous les autres, il est vray qu'il n'estoit pas possible de n'avoir point envie de rire du discours de Doralise : joint qu'il est certains jours qui semblent estre consacrez à la joye : et où la moindre chose fait pancher l'esprit à la raillerie, et donne du divertissement. Cleandre qui estoit celuy qui donnoit le plaisir de la Chasse ce jour la, et qui ne pouvoit pas estre le Chasseur de la Princesse Palmis, quoy qu'il fust desja son Amant, comme nous l'avons sçeû depuis ; ne le voulut 
<pb id="page_2768" n="V05-P048"/>estre de Personne : pretextant la chose de ce qu'il vouloit donner ordre à tout : de sorte qu'il alloit tantost à l'une et tantost à l'autre. Cette Chasse se fit dans un grand Parc, que l'on peut presques nommer une petite Forest, tant il est vray qu'il est d'une vaste estendué ; que ses Arbres sont espais ; et que ses routes sont grandes et larges. Ce Parc est pourtant traverse par un chemin assez libre, parce qu'autrement ceux qui veulent aller à Sardis par ce costé là, feroient un fort grand détour : si bien qu'il y a deux portes aux deux bouts du Parc, destinées à donner passage à ceux qui vont et viennent. je ne m'amuseray point, Madame, à vous décrire cette Chasse, ny à vous dire si les Chiens chasserent bien ; si le Cerf rusa ; si le son des Cors estoit agreable ; si les Veneurs furent tousjours à veuë de la Chasse ; et mille autres semblables choses : car outre que je ne m'exprimerois pas en termes propres, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Joint qu'à dire la verité, les Dames qui vont à de semblables lieux, y vont à mon advis autant pour y paroistre belles, que pour courre le Cerf : aussi la Chasse estoit disposée de façon, qu'on ne leur donnoit pas un exercice si violent : et on se contentoit de les faire aller assez lentement, en des lieux où par l'adresse des Veneurs le Cerf devoit passer : de sorte que c'estoit une Chasse assez tranquile pour les Dames. Au commencement les Princesses et leurs Chasseurs, marcherent assez prés les uns des autres : mais insensiblement cette belle et 
<pb id="page_2769" n="V05-P049"/>magnifique Troupe se prepara par petites bandes : les uns prenant une grande route, et les autres une petite : si bien que sans y songer, la Princesse se trouva dans le plus espais du Bois, sans autre compagnie que celle du Prince Mexaris, Doralise, Perinthe, ses deux Escuyers, et moy. Mais à peine s'en fut elle aperçeuë, que nous entendismes par le son des Cors, et par celuy des voix, que la Chasse estoit proche : et en effet le Cerf passa si prés de nous, que ce fut l'instant où elle nous donna le plus de plaisir. Cependant comme il n'est rien de plus difficile à un homme qui a quelque passion pour la Chasse, que de ne la suivre pas quand il la voit passer : le Prince Mexaris, quelque amoureux qu'il fust de la Princesse, apres luy avoir demandé permission de se trouver à la mort du Cerf, et luy avoir dit qu'il la rejoindroit bientost : piqua à travers l'espaisseur du Bois, et donna une si forte envie de rire à Doralise, qu'elle se communiqua facilement à Perinthe et à moy, et alla mesme jusques à la Princesse. Tout à bon, me dit cette agreable Fille, il faut avoüer que si ce Prince n'est pas liberal, il est du moins bien judicieux aujourd'huy : d'avoir sçeu prendre une occasion si favorable, pour cacher en mesme temps la passion qu'il a pour la Princesse, et sa vieille broderie, en s'éloignant comme il a fait. Perinthe, qui par un sentiment jaloux, estoit ravy de la malice de Doralise, la continua avec adresse ; la Princesse faisant semblant de ne 
<pb id="page_2770" n="V05-P050"/>nous entendre point ; parce que comme elle est infiniment sage, elle ne vouloit pas railler du Prince Mexaris : mais comme nous voiyons qu'elle sourioit, nous ne nous taisions pas. Cependant comme elle n'avoit pas resolu d'attendre Mexaris en ce lieu là, elle demanda à Perinthe par où il jugeoit qu'elle peust aller rejoindre la Princesse Palmis ? mais comme il ne le pouvoit pas sçavoir precisément, il m'a dit depuis qu'il songea seulement à l'éloigner autant qu'il pourroit de Mexaris : et pour cét effet, il luy fit prendre une route toute opposée, à celle que la Chasse avoit prise. En commençant donc de marcher, et entendant tousjours moins la voix des Chiens, et le son des Cors, la Princesse se tourna vers Perinthe, et luy dit avec une bonté extréme, qu'elle estoit bien marrie de le priver du plaisir de la Chasse. Perinthe respondit à ce discours qui le surprit, d'une maniere qui fit si bien voir à la Princesse qu'il s'estimoit plus heureux d'estre où il estoit, que d'estre à la mort du Cerf ; qu'appellant Doralise, malicieuse fille, luy dit elle, qui connoissez que Mexaris n'est pas amoureux de moy, parce qu'il a mieux aimé suivre le Cerf, que de demeurer aveque nous ; n'advoüerez vous pas que puis que Perinthe est demeuré si volontiers aupres de vous, ce doit estre parce qu'il vous aime ? Ha point du tout Madame, respondit elle, et je m'en vay le luy faire advoüer tout à l'heure. En effet, elle avoit desja ouvert la 
<pb id="page_2771" n="V05-P051"/>bouche pour luy parler, lors qu'estant arrivez à ce grand chemin qui traverse tout le Parc, nous aperçeusmes à la gauche que nous prismes, cinq ou six hommes à cheval qui venoient vers nous. D'abord, comme ils estoient encore assez loin, nous creusmes que c'estoient des gens de la Chasse : mais aprochant plus prés, nous connusmes que nous ne les connoissions point. Celuy qui marchoit à la teste des autres, estoit un homme jeune ; admirablement beau ; et de bonne mine : et de qui l'habillement, quoy que de Campagne, estoit tres magnifique, et paroissoit mesme neuf. Doralise ne l'eut pas plustost veû, que continuant sa raillerie ; cét Estranger, dit elle à la Princesse, quel qu'il puisse estre, est sans doute plus liberal que Mexaris : car puis qu'il est si magnifique en voyageant, il le seroit assurément en une belle Feste comme celle cy. Il a si bonne mine, repliqua la Princesse, que je n'auray pas trop de peine à me laisser persuader qu'il possede une vertu aussi heroïque que celle là, et qui touche si fort mon inclination. Cependant comme la beauté de la Princesse n'estoit pas moins esclatante que la mine de cét Estranger estoit haute ; et que l'habit où elle estoit, contribuoit encore quelque chose à rendre son abord surprenant ; il en parut en effet fort surpris : et s'imagina que ce pouvoit estre la Princesse de Lydie. Neantmoins comme il ne pouvoit et s'en esclaircir entierement, il fut quelque 
<pb id="page_2772" n="V05-P052"/>temps irresolu sur ce qu'il devoit faire : mais à la fin craignant de faire une faute, en se faisant connoistre à une Personne qu'il ne connoissoit pas : et ne voulant pas aussi manquer de respect pour la Princesse, de qui la beauté, l'air, et l'habit, luy persuadoient qu'elle estoit de tres grande qualité ; il luy quitta le chemin : et s'arrestant pour la laisser passer, en la salüant avec un profond respect, il la suivir des yeux sans marcher tant qu'il la pût voir. La Princesse de son costé, tourna la teste pour le regarder : mais leurs yeux s'estant rencontrez, elle ne le regarda plus. Cependant cét Estranger l'ayant perduë de veuë, marcha encore quelques pas vers Sardis : puis tout d'un coup la curiosité qu'il avoit de sçavoir qui estoit l'admirable Personne qu'il venoit de rencontrer, augmentant encore, et ayant remarqué que nous avions quitté le grand chemin, et pris une route à droit, il en prit une par où il jugea qu'il pourroit peut-estre nous rencontrer de nouveau : et avoir du moins le plaisir de voir encore une fois la Princesse. Et en effet son dessein reüssit, et mesme mieux qu'il n'avoit pensé : car vous sçaurez, Madame, que la Princesse estant arrivée en un lieu du Bois où il y a une Fontaine, elle s'y arresta avec plaisir : parce qu'elle y trouva quelque fraischeur plus grande qu'ailleurs : et voulut mesme s'y reposer un moment. De sorte que s'estant fait descendre de cheval, et nous autres aussi, elle s'assit sur le gazon dont cette Fontaine 
<pb id="page_2773" n="V05-P053"/>estoit bordée : mais elle n'y fut pas plûtost, qu'elle s'aperçeut qu'elle avoit perdu un Portrait que la Princesse Palmis luy avoit donné d'elle, et qui estoit dans une Boiste de Diamans, la plus riche qu'il estoit possible de voir. Ce n'estoit pourtant pas ce qu'elle en regrettoit le plus : mais il luy sembloit que la Princesse Palmis pourroit luy reprocher qu'elle n'auroit pas eu assez de soin d'une chose qu'elle luy avoit donnée comme une marque tres sensible de son amitié. Si bien que s'affligeant extrémement de cette perte, elle commanda aux deux Escuyers qui la suivoient, d'attacher tous nos chevaux à des Arbres, et d'aller du moins aux derniers lieux où nous avions passé, pour voir si par bonheur ils n'y retrouveroient point cette Peinture. Ce n'est pas qu'apres tant de tours que nous avions fait dans le Bois, elle eust beaucoup d'espoir de la recouvrer : neantmoins comme il luy souvenoit confusément de l'avoir encore veüe, lors qu'elle avoit rencontré cét Estranger de bonne mine : et que de plus c'est la coustume de ceux qui perdent quelque chose, de le chercher mesme en des lieux où il ne peut estre, plustost que de ne le chercher point : elle envoya ces deux Escuyers, avec ordre d'aller jusques où elle avoit rencontré cét Estranger. Perinthe leur envia cette commission, et voulut y aller seul : luy semblant qu'il trouveroit bien mieux qu'un autre ce que la Princesse avoit perdu : mais elle voulut qu'il demeurast aupres 
<pb id="page_2774" n="V05-P054"/>d'elle. Cependant comme ces deux Escuyers n'avoient jamais esté dans ce Parc que je jour là, ils se tromperent : et prenant une route pour une autre, pensant estre à celle par où ils avoient passé, ils chercherent inutilement : et chercherent si long temps, que la Princesse estoit absolument hors d'esperance de recouvrer ce qu'elle avoit perdu, voyant qu'ils ne revenoient point ; lors que tout d'un coup cét aimable Estranger parut ; qui plus heureux qu'eux avoit trouvé ce Portrait. De sorte que ne cherchant qu'une occasion de parler à la Princesse, et ne doutant pas que cette Boiste ne fust à elle, puis qu'il l'avoit trouvée en un lieu où elle avoit passé ; il descendit de cheval dés qu'il l'aperçeut au bord de cette Fontaine : et s'aprochant d'elle de fort bonne grace, et avec beaucoup de respect ; Madame, luy dit il en Lydien, et en luy presentant la Boiste qu'elle regrettoit, je voudrois bien avoir le bonheur que vous eussiez perdu aujourd'huy ce que je remets entre vos mains : afin d'avoir l'avantage de vous avoir rendu une chose qui vous devroit sans doute estre chere. La Princesse qui s'estoit levée, dés qu'elle avoit veû cét Estranger s'aprocher d'elle, reconnut sa Boiste d'abord qu'elle la vit : si bien que la prenant aveque joye, genereux Inconnu, luy dit elle, si ce que vous me rendez ne m'avoit pas esté donné par la Princesse de Lydie, et que vous n'eussiez pas l'air qui paroist sur vostre visage, je devrois du moins vous offrir la Boiste et ne recevoir 
<pb id="page_2775" n="V05-P055"/>que la Peinture. Mais ne pouvant faire une liberalité, de celle d'une si Grande Princesse, principalement à un homme fait comme vous : recevez du moins ma reconnoissance, jusques à ce que j'aye trouvé les moyens de vous la tesmogner par quelque service aussi important, que celuy que vous me rendez m'est agreable. Madame, luy respondit il, c'est un si grand plaisir que celuy d'en causer à une personne faite comme vous, que je me tiens pleinement recompensé, de celuy que je viens de vous donner, en vous rendant une chose qui vous est chere. Pendant que la Princesse et cét Estranger parloient ainsi, Perinthe s'estant aproché d'un des siens, et luy ayant demandé qui il estoit ? il luy aprit que c'estoit le second Fils du Roy de la Susiane, nommé Abradate : et Fils d'une Soeur de Cresus, qui s'en alloit à Sardis. De sorte que Perinthe me l'ayant dit, j'en advertis la Princesse, à qui je le dis tout bas : pendant quoy celuy des gens d'Abradate à qui Perinthe avoit parlé, et qui avoit sçeu par luy qui estoit la Princesse, le dit a son Maistre durant que je luy disois à elle qui il estoit. Si bien que se connoissant tous deux, pour ce qu'ils estoient, il en parut beaucoup de joye dans leurs yeux. Abradate redoubla son respect, et la Princesse sa civilité : je m'estime bienheureux, luy dit il, d'avoit pû plaire un instant de ma vie, à une si belle Princesse : et je m'estime tres heureuse, repliqua t'elle, d'estre obligée le reste de la mienne à un si Grand Prince, 
<pb id="page_2776" n="V05-P056"/>et de qui la renommée m'a desja tant dit de choses. Comme ils en estoient là, on entendit un assez grand bruit de chevaux : et un instant apres la Princesse Palmis, Anaxilée, le Prince Atys, Artesilas, Mexaris, Myrsile, et Cleandre arriverent : qui sans songer d'abord à Abradate, se mirent apres estre descendus de cheval, à faire la guerre à la Princesse, d'avoir preferé la solitude à la Chasse : et de ne s'estre pas voulu trouver à la mort du Cerf. La Chasse que j'ay faite, leur repliqua t'elle en sousriant, a esté plus heureuse que la vostre : et je m'assure (adjousta t'elle en presentant Abradate au Prince Atys, et à la Princesse Palmis) que vous en tomberez d'accord, quand vous sçaurez que j'ay arresté icy le Prince de la Susiane, dont on vous a tant dit de choses avantageuses. Dans ce mesme temps, un Escuyer du Prince Atys, qui avoit esté à Suse, s'avança vers son Maistre, pour luy confirmer cette verité : si bien que recevant Abradate avec une joye extréme, tout le monde luy fit en suitte mille caresses, et mille civilitez. j'advoüe (dit la Princesse Palmis à Panthée) que vostre Chasse a esté plus heureuse que la nostre, et que vous en meritez tout l'honneur. l'en ay du moins eu tout l'avantage, reprit Abradate, puis que cela est cause que je vous ay esté presenté par une main si belle et si illustre. Vous n'aviez pas besoin d'un si puissant secours, repliqua la Princesse Palmis, pour vous rendre considerable : pour moy dit Panthée, j'avois bien besoin du sien : car sans 
<pb id="page_2777" n="V05-P057"/>luy j'eusse fait aujourd'huy une perte dont je ne me fusse jamais consolée : et alors elle raconta l'avanture du Portrait à la Princesse Palmis. Comme le lieu où elles estoient estoit fort agreable, elles y furent prés d'une heure : mais enfin Cleandre les faisant apercevoir qu'il estoit temps de s'aller reposer à un Chasteau qui est à l'extremité du Parc, au bord de l'Estang de Gyges, à l'opposite du Tombeau d'Alliatte : ces Princesses et ces Princes prirent tous ensemble le chemin de ce Chasteau, où une superbe Colation, et une excellente Musique les attendoit. En y allant, Mexaris marcha tousjours aupres de Panthée, mais il n'y fut pas en estat de l'entretenir avec liberté : parce que le Prince Abradate fut aussi tousjours aupres d'elle. Cependant le pauvre Perinthe alloit derriere eux, bien affligé de remarquer que la beauté de Panthée se faisoit des admirateurs de tous ceux qui la voyoient. Il avoit pourtant, à ce qu'il m'a dit, cette bizarre consolation, de penser que tres rarement les personnes de sa qualité sont elles mariées à des Princes qui les aiment : et de pouvoir esperer, que si quelqu'un la possedoit un jour, ce seroit peut-estre quelque Prince qu'elle espouseroit par raison d'Estat, et non pas par effection. Mais durant qu'il s'entretenoit ainsi, Doralise et moy remarquasmes qu'Abradate regarda tousjours Panthée, avec unes attention extraordinaire : non seulement pendant le chemin que nous fismes pour aller jusques à ce Chasteau, mais mesme 
<pb id="page_2778" n="V05-P058"/>durant la Colation et la Musique : On eust dit qu'elle estoit seule belle en cette Compagnie : ce n'est pas qu'il fust incivil, et qu'il ne rendist tout le respect qu'il devoit à la Princesse de Lydie : mais apres tout, il estoit aisé de discerner par ses regards, que la beauté de la Princesse de Clasomene touchoit plus son coeur que celle des autres. Mexaris s'en aperçeut aussi bien que nous, et Perinthe encore mieux : et je pense mesme que Panthée connut dés ce premier jour, une partie du prodigieux effet que sa beauté avoit causé dans le coeur d'Abradate. Car vous sçaviez, Madame, qu'il en devint si esperdûment amoureux, des cette premiere entreveuë, qu'il m'a juré cent fois depuis, que sa passion n'avoit point augmenté. Cependant apres avoir passé toute cette journée le plus agreablement du monde, toutes les Dames s'en retournerent à Sardis dans des Chariots : tous les Princes marchant à cheval, aupres de ceux où leur inclination les attiroit : c'est à dire Artesilas et Cleandre, aupres de celuy de la Princesse Palmis : le Prince Atys aupres de celuy d'Anaxilée : et Mexaris, Abradate, et mesme Perinthe, aupres de celuy de la Princesse de Clasomene. Comme nous fusmes à Sardis, tous les Princes menerent les Dames jusques à l'Apartement de la Princesse Palmis : en suitte dequoy, le Prince Atys mena Abradate à celuy de Cresus, à qui il le presenta : et qui le reçeut avec beaucoup de témoignages d'affection et de joye. Car ayant tousjours fort 
<pb id="page_2779" n="V05-P059"/>aimé la Reine de la Susiane sa Soeur, de qui il avoit reçeu une Lettre il y avoit desja quelque temps, qui l'advertissoit du voyage de ce Prince : il fut ravi de le voir dans sa Cour, et de le trouver de si bonne mine et si plein d'esprit. Comme la Reine sa Mere avoit eu soin de luy faire aprendre la langue Lydienne, il la parloit si juste, et avoit mesme si peu d'accent estranger, que tout le monde en estoit surpris : nous sçeusmes quelques jours apres, qu'Abradate devoit sejourner assez long temps en cette Cour, parce qu'il n'estoit pas bien avec le Roy son Pere, à cause qu'il avoit porté les interests de la Reine sa Mere avec trop d'ardeur, contre un Frere aisné qu'il avoit, qui n'avoit pas tant de vertu que luy, et qui devoit pourtant estre Roy. De sorte que je Roy de la Susiane l'ayant menacé, avec beaucoup d'injustice, de le faire mettre en prison ; la Reine sa Mere avoit demande un Azile au Roy de Lydie son Frere pour ce cher Fils, qui n'estoit mal avec le Roy son Pere que pour l'amour d'elle. La cause de l'exil d'Abradate luy estant donc si favorable aupres de Cresus, il en fut fort caressé, comme je l'ay desja dit : et à son exemple, toute la Cour fit la mesme chose. Et certes on peut dire que l'on ne faisoit que luy rendre justice : estant certain que l'on ne peut pas voir un Prince plus accomply qu'Abradate. Aussi apres que Panthée fut retournée chez elle le jour de la Chasse, elle en parla tout le soir : ce qui ne donna pas grand plaisir à Perinthe, qui se trouva 
<pb id="page_2780" n="V05-P060"/>present lors qu'elle raconta au Prince son Pere, l'agreable avanture qu'elle avoit euë. Le lendemain Abradate ne manqua pas de faire une visite de ceremonie à la Princesse Palmis, où la Princesse de Clasomene se trouva aussi bien que toute la Cour : et le mesme jour vers le soir, il vint aussi chez Panthée, des qu'il sçeut qu'elle estoit revenué du Palais du Roy. Quelques jours se passerent, sans que l'on s'aperçeust de l'amour d'Abradate, à la reserve de Mexaris, de Perinthe, de Doralise et de moy : mais apres cela : il fut bien facile de voir qu'en effet ce Prince en estoit amoureux : car il ne parloit que de sa beauté ; que de son esprit ; et il ne perdoit pas une seule occasion de la voir. Comme l'amour de Mexaris n'estoit pas encore fort publique, Abradate ne s'oposa point à cette passion naissante, et ne creût pas que ce Prince eust nul interest en la Princesse Panthée : si bien que s'abandonnant sans resistance aux charmes de cette admirable Personne, il ne fit point un secret de sa passion. Cependant Mexaris qui en avoit une aussi forte dans le coeur, qu'un avare en peut avoir pour tout ce qui n'est point Or ; commença de faire esclatter la sienne : il est vray que ce fut d'une maniere bien differente de celle de son Rival : aussi peut on dire que jamais deux Princes n'ont esté plus opposez en toutes choses que ces deux là l'estoient. Car Madame, en l'estat qu'estoit alors la fortune d'Abradate, il y avoit grande aparence qu'il seroit contraint de passer toute sa vie exilé, sans autre 
<pb id="page_2781" n="V05-P061"/>bien que sa propre vertu : n'ayant alors autre subsistance, que celle que la Reine sa Mere luy donnoit secrettement, ou celle que luy pouvoit donner Cresus. Pour Mexaris, il n'en estoit pas de mesme : car il avoit une richesse qui ne ce doit presques pas à celle du Roy son Frere : mais si leurs fortunes estoient differentes, leurs inclinations l'estoient encore plus : parce que l'avarice estoit celle qui regloit toutes les actions de Mexaris, et que la liberalité estoit la vertu dominante de l'ame d'Abradate. En effet, je ne pense pas que ce Prince soit plus brave qu'il est liberal, quoy qu'il le soit autant qu'on le peut estre : Mexaris au contraire estoit avare en toutes choses : s'il faisoit bastir, il y avoit tousjours quelque espargne peu judicieuse, qui gastoit tout le reste de la despence qu'il avoit faite : s'il donnoit, c'estoit tard ; c'estoit peu ; et c'estoit encore de mauvaise grace et avec chagrin. Son train estoit assez grand, mais mal entretenu : sa Table estoit petite et mauvaise, pour un si Grand Prince : et desguisant son avarice d'un foible pretexte, il n'avoit presques jamais que des habillemens tous simples : disant qu'il y avoit de la folie à se faire considerer par cette sorte de despense. S'il joüoit, il joüoit seulement pour gagner, et non pas pour son divertissement : et de la façon dont il s'affligeoit quand il avoit perdu, on voyoit que c'estoit plustost un conmerce qu'un jeu. Enfin il paroissoit en toutes ses actions, et mesme quelquefois en toutes ses paroles, qu'il y avoit si peu de 
<pb id="page_2782" n="V05-P062"/>magnificence dans son coeur, que ce qu'il avoit de bon d'ailleurs, estoit presques conté pour rien. Il avoit beau estre adroit, et avoir de l'esprit, cette basse inclination faisoit qu'on ne le pouvoit aimer : au contraire, Abradate dans son exil, paroissoit estre si liberal, que tout le monde l'adoroit, et luy souhaitoit les Thresors de l'autre. La maniere dont il faisoit des presens, quelques petits qu'ils pussent estre, les faisoit considerer comme grands : il donnoit non seulement tost, mais avec joye ; mais avec empressement : et l'on eust dit qu'on ne pouvoit l'obliger plus sensiblement, qu'en recevant ses bienfaits. Son Train estoit propre et magnifique : sa Table estoit ouverte et bonne : il estoit tousjours galamment, et mesme superbement habillé : s'il perdoit au jeu, c'estoit sans esmotion et sans chagrin : il cherchoit les occasions de donner, comme Mexaris les fuyoit : et il agissoit enfin de telle sorte, que non seulement il avoit sa gloire de tout le bien qu'il faisoit effectivement, mais encore de tout celuy qu'il ne faisoit pas et qu'il eust pû faire, s'il eust esté plus riche qu'il n'estoit : estant certain qu'il n'y avoit pas un honneste homme malheureux dans la Cour de Lydie, qui ne creust qu'il ne l'eust plus esté, si Abradate eust esté aussi riche que Mexaris. Apres cela, Madame, il vous est aisé de juger que l'amour produisit des effets biens differens, en l'ame de ces deux Princes : aussi leurs desseins eurent ils un succés fort inégal. Ils agirent 
<pb id="page_2783" n="V05-P063"/>pourtant esgalement en quelques rencontres : car comme Mexaris en toutes les choses où il n'y avoit point de despense à faire, n'estoit pas moins soigneux et moins complaisant qu'Abradate ; sçachant combien Panthée aimoit Doralise, et estimoit Perinthe, il tascha de s'en faire aimer aussi bien que luy. De sorte que cét Amant secret de la Princesse, eut une persecution, que personne que luy n'a peut estre jamais esprouvée : qui fut de recevoir cent mille civilitez de ses Rivaux, qu'il estoit obligé de leur rendre. Il avoit pourtant quelque consolation, de voir que selon les aparences, Panthée n'aimeroit jamais Mexaris, à cause de la bassesse de ses inclinations ; et qu'elle n'espouseroit aussi jamais Abradate, à cause de sa mauvaise fortune. De sorte que faisant un grand effort sur luy mesme, il rendoit à ces deux Princes, tout le respect qu'il leur devoit : et en parloit le moins qu'il luy estoit possible. Car comme il estoit trop sage, pour dire ouvertement le mal qu'il pensoit de Mexaris ; et trop amoureux aussi, pour prendre plaisir à loüer Abradate : il évitoit l'un et l'autre autant qu'il pouvoit : et estant tousjours tres bien avec la Princesse et avec ses Rivaux, il menoit une vie, ou s'il avoit quelques doux momens, il avoit aussi de fascheuses heures. Cependant ces deux Princes, quoy qu'amoureux de Panthée, n'avoient pas encore eu la hardiesse de luy descouvrir leur passion, lors qu'Adraste, Frere du Roy de Phrigie, vint en cette Cour, pour se faire purger 
<pb id="page_2784" n="V05-P064"/>d'un crime qu'il avoit commis innocemment. Cette ceremonie s'estant faite, dans le Temple de Jupiter l'expiateur, il arriva qu'Abradate s'estant trouvé mal ce matin là, n'y fut point : si bien qu'estant venu chez la Princesse l'apres-disnée, et l'ayant trouvée seule, elle luy demanda la cause pourquoy il ne s'estoit pas trouvé à cette ceremonie ? C'est parce Madame, luy repliqua t'il, que je n'avois pas besoin de m'instruire comment il la faut faire : puis qu'à parler veritablement, si j'ay commis quelque crime, ce n'est point à Jupiter à me le pardonner. C'est pourtant le plus Grand des Dieux, repliqua t'elle ; il est vray, dit il, mais comme il est juste, il laisse aux autres Divinitez dont il est le Maistre, le pouvoir de remettre les crimes que l'on commet contre elles. Pour moy, dit Panthée, je croy que vous n'en avez offencé aucune : et que vous n'estes pas venu en cette Cour, pour le mesme sujet qu'Adraste. Il est vray Madame, repliqua Abradate, que son destin et le mien sont bien differents : car il y est arrivé criminel, et je l'y suis devenu. Si cela est dit elle, on vous justifiera, comme on l'a justifié : faites le donc Madame, luy respondit il, en me pardonnant la hardiesse que j'ay de vous aimer, plus que tout le reste de la Terre. Panthée extrémement surprise du discours d'Abradate, quoy qu'elle n'ignorast pas la passion qu'il avoit pour elle, le regarda en rougissant : et prenant la parole avec assez de severité dans les yeux, je sçay bien, luy dit elle, que l'usage 
<pb id="page_2785" n="V05-P065"/>le plus ordinaire du monde, est de recevoir un semblable discours, comme une simple civilité : et de tascher de destourner la chose, comme une galanterie ditte sans dessein. Mais outre que je suis persuadée, que celles qui en usent ainsi, veulent peut-estre qu'on leur redie une seconde fois, ce qu'elles sont semblant de ne vouloir pas croire la premiere : je croy encore que vous ayant eu de l'obligation dés le premier instant de nostre connoissance, et vous estimant infiniment ; je dois avoir la sincerité de vous dire, que soit que vous disiez la verité, ou que vous ne la disiez pas, cette hardiesse me desplaist. C'est pourquoy plus il sera vray que je ne vous seray pas indifferente, plus il vous sera avantageux, de ne me parler jamais comme vous venez de faire : et de ne perdre jamais le respect que l'on doit à une personne, je ne dis pas de ma qualité, mais de la vertu dont je fais profession. De sorte Madame, repliqua t'il, que moins je vous parleray de ma passion, plus vous la croirez violente ? le ne dis pas cela (respondit elle en sous riant malgré quelle en eust :) mais je vous dis (adjousta t'elle en prenant un visage plus serieux) que si vous me disiez encore une fois, ce que vous m'avez dit aujourd'huy, je croirois toute ma vie que vous ne m'estimez point : et par consequent je ne vous aurois pas grande obligation Quoy Madame, s'écriat il, c'est vous donner une marque de peu d'estime, que de vous dire qu'on vous adore ? ha si cela est Madame, je ne vous le diray 
<pb id="page_2786" n="V05-P066"/>plus. Mais expliquez du moins mon silence, comme il doit l'estre en cette occasion : souvenez vous, toutes les fois que vous me verrez seul aupres de vous sans parler, que je pense dans mon coeur, que vous estes la plus belle Personne de la Terre ; que je vous revere avec un respect sans esgal ; et que je vous aimeray jusques à la mort. Comme Panthée alloit respondre, Mexaris et Doralise entrerent dans la Chambre de la Princesse et l'en empescherent : il est vray que quelques uns de ses regards, respondirent pour elle si cruellement au pauvre Abradate, que s'il eust pû se resoudre à laisser son Rival aupres de Panthée, il seroit sorty à l'heure mesme. Mais n'ayant pas cette force sur luy, il demeura : et fut de la conversation le reste du jour, qui fut assez divertissante, car il y vint beaucoup de monde un quart d'heure apres. D'abord elle ne fut que de la ceremonie qui s'estoit faite le matin, dont la Princesse Panthée ne parla point, parce que cela avoit donné sujet à Abradate de luy descouvrir son amour : de sorte que voulant la destourner, elle se mit à parler à Doralise, de choses fort esloignées. Mais insensiblement, passant d'un discours à un autre, quelqu'un se mit à faire la guerre à Doralise de l'injustice qu'elle avoit, de vouloir que la Nature fist un miracle en sa faveur, en faisant un homme fort accomply, sans le secours de l'amour. Quelques uns luy demanderent si elle n'avoit point changé d'humeur : et si c'estoit un si grand crime 
<pb id="page_2787" n="V05-P067"/>que d'avoir aimé devant mesme qu'on la connust ? Comme Mexaris avoit autrefois esté amoureux d'une autre que de la Princesse, il se mit à disputer contre Doralise, comme soutenant sa propre cause : et comme Abradate ne l'avoit jamais esté, il apuyoit ses raisons, lors qu'elle disoit qu'elle ne recevroit jamais de coeur qui eust bruslé d'autres flames que des siennes. Perinthe qui estoit meslé parmy la presse, escoutoit ce que disoient ses Rivaux, et taschoit de deviner ce que pensoit la Princesse : mais encore, disoit Mexaris à Doralise, quelle bonne raison avez vous à donner, d'avoir mesprisé tant d'honnestes gens, seulement parce qu'ils avoient aimé quelque autre devant vous ? j'en ay un si grand nombre, repliqua t'elle, que je ne sçay quel ordre y donner pour vous les dire : et c'est sans doute la seule difficulté que j'ay à vous respondre. je ne pense pourtant pas, reprit Mexaris, qu'il vous soit aisé, quelque esprit que vous ayez, de bien soutenir vostre erreur : car enfin que vous importe tout ce qui s'est passé quand on ne vous connoissoit point ? c'est par le passé, reprit elle, que je juge de l'advenir : car puis qu'on en quitte une autre pour moy, j'ay lieu de craindre qu'on ne me quitte apres pour une autre que cét Amant ne connoist pas encore, et qu'il connoistra peut- estre quelque jour. Mais estes vous plus assurée de la fidelité d'un homme qui n'aura jamais aimé que vous ? repliqua Mexaris : il n'aura du moins pas donné un si mauvais 
<pb id="page_2788" n="V05-P068"/>exemple, reprit Abradate ; et il y aura plus de lieu d'esperer que sa premiere passion sera constante, qu'il n'y en aura de croire qu'un autre qui en aura eu plusieurs deviendra constant. Il n'en faut pas douter, poursuivit Doralise, mais le mal est pour moy que je n'ay point encore trouvé d'homme de ma condition, qui fust tel que je le veux, sans avoir aimé, et qui m'aimast : car pour ces gens qui usent autant de chaines que d'habillemens, et qui font deux ou trois Sacrifices d'une mesme Victime, en offrant un mesme coeur à deux ou trois personnes l'une apres l'autre, je ne les sçaurois souffrir : et je les mal traitteray toute ma vie, je les trouve fort honnestes gens, adjousta t'elle, pour estre mes Amis : mais je n'en voudrois point pour estre mes Amants, quand mesme je serois d'humeur à en vouloir. Car en fin je ne sçaurois croire, qu'estant capable de passer de l'amour de la blonde à la brune ; et de celle de la brune à la blonde ; il puisse y avoir de fermeté dans un coeur. Mais, luy dit Mexaris, quand on rencontre une fierté que rien ne peut adoucir, il faut bien tascher de se guerir du mal que l'on souffre : et s'il arrive que l'on guerisse, et que l'on aime une autre personne, pourquoy est ce une raison de soubçonner d'inconstance un homme qui n'auroit point changé, si on l'eust traitté plus favorablement ? Si ce n'en est pas une, repliqua Doralise, de le soubçonner d'inconstance, ce n'en est pas aussi une de le favoriser : estant certain que je n'aimerois 
<pb id="page_2789" n="V05-P069"/>pas à estre moins rigoureuse qu'une autre, et à accepter ce que cette autre auroit refusé. Et si elle avoit este rigoureuse par caprice et par extravagance, reprit Mexaris, pourquoy faudroit il en traiter mal ce malheureux Amant ? parce, repliqua Doralise en riant, qu'un homme qui aura esté amoureux d'une capricieuse et d'une extravagante comme vous le dittes, ne me sera pas grand honneur de porter mes fers. Enfin (poursuivit elle, sans luy donner loisir de l'interrompre) soit qu'il ait aimé une personne rigoureuse ou douce ; qu'il ait esté bien ou mal reçeu ; qu'il ait trahi celle qu'il aimoit, ou qu'on l'ait abandonné : je trouve que de quelque façon que je regarde la chose, il ne faut point aimer celuy qui a desja aimé. S'il a esté mal-traitté, c'est un exemple qu'il faut suivre, et le mal-traitter aussi : s'il a esté favorisé, il faut croire que puis que les faveurs d'une autre ne l'ont pû retenir, les nostres ne le retiendroient pas. S'il a trahi sa Maistresse, il ne s'y faut pas fier : si c'est elle qui l'ait abandonné, il est à croire qu'il s'en est rendu digne par quelque crime secret que nous ne sçavons pas : ou que du moins il est à craindre qu'il ne se confiast jamais, et qu'il ne fust ou bizarre, ou jaloux. De plus, si celle qu'il a aimée est belle, il ne s'y faut pas assurer puis qu'il la quitte : et si elle ne l'est point, il faut croire qu'il a le goust si mauvais, que nous devions craindre qu'il ne nous quitte aussi pour une autre qui ne nous vaudra pas. C'est pourquoy 
<pb id="page_2790" n="V05-P070"/>je trouve que s'il faut souffrir d'estre aimée, il faut que ce soit d'un coeur, tout entier, et non pas de ces coeurs que mille flesches ont traversez : il faut, dis-je, que ce soit d'un coeur qui sente la moindre blessure qu'on luy face, et qui ne le soit pas endurcy aux rigueurs d'une autre. Enfin il faut que la grace de la nouveauté se trouve à l'amour, comme à toutes les autres choses : et que si quelqu'un doit pretendre estre bien reçeu de moy, il me persuade que je suis et seray tousjours sa premiere et sa derniere passion. J'advoüe, dit Abradate, que je trouve le sentiment de Doralise fort juste : il l'est d'autant plus, reprit Panthée, qu'en prenant cette resolution, on prend sans doute celle de n'aimer jamais rien : estant certain que c'est desirer une chose impossible, Il s'en faut bien que je ne fois de vostre opinion, repliqua Abradate ; je n'en suis pas aussi, reprit Doralise ; car enfin je ne tiens pas impossible que l'on puisse estre capable de n'avoir qu'une passion en sa vie : et la grande difficulté est de trouver tout ensemble un honneste homme qui n'ait rien aimé, et qui n'aime rien que moy. La Princesse (adjousta t'elle regardant Abrabate) m'avoit voulu persuader, que Perinthe n'avoit jamais esté amoureux : mais outre que je ne le croy pas trop, je ne voy pas que je face grand progrés dans son coeur : c'est pourquoy je ne songe plus à faire de conquestes. La mienne vous seroit si peu glorieuse (reprit Perinthe un peu interdit) que vous n'estes sans 
<pb id="page_2791" n="V05-P071"/>doute pas marrie de ne l'avoir point faite : en verité Perinthe, interrompit la Princesse, je vous trouve un peu trop sincere : et Doralise me persuadera à la fin que vous estes amoureux. Car si vous ne craigniez pas que celle que peut estre vous aimez, sçeust ce que vous auriez respondu à Doralise, vous luy auriez sans doute parlé un peu plus civilement. Vous en croirez ce qu'il vous plaira Madame, reprit il, mais je ne pensois pas que ce fust incivilité, que de dire ce que j'ay dit : et je pensois au contraire, que cela se devoit plustost apeller respect. Il est un certain respect si froid et si indifferent, repliqua Doralise, qu'il n'y a quelques fois pas lieu de s'en tenir obligé : mais quoy qu'il en soit Perinthe, adjousta t'elle, je suis plus indulgente que vous ne pensez : car je ne me pleins pas du vostre. Toutesfois pour chercher la cause de l'incivilité que la Princesse vous a reprochée, je continuëray de vous observer, comme j'ay fait depuis quelques jours : afin de m'esclaircir pleinement, s'il est bien vray que vous soyez aussi honneste homme que vous estes, sans avoir esté amoureux. mais comme je ne puis pas vous voir tousjours il faut que je prie tous vos Amis et toutes vos Amies, de vous observer comme moy : et de me rendre conte de vos visites ; de vos regards ; de vos paroles ; de vos resveries ; de vos chagrins ; et s'il est possible de vos fondes. Pour moy, dit la Princesse, je m'engage la premiere, à vous dire tout ce que je sçauray de Perinthe : 
<pb id="page_2792" n="V05-P072"/>vous en sçaures tousjours tout ce qu'il vous plaira d'en sçavoir Madame, reprit il ; non, non adjousta t'elle, ce n'est point par vos paroles, mais c'est par cent choses où vous ne songerez pas, que je veux sçavoir si je n'ay point eu raison d'assurer à Doralise que vous n'aimiez rien. je trouve Perinthe bien heureux Madame, interrompit Mexaris, que vous veüilliez luy faire l'honneur d'observer ses actions : car pour moy j'en connois qui borneroient presques leur ambition à une pareille chose. Ce que je fais pour Perinthe, repliqua t'elle, ne seroit pas avantageux à tout le monde : car enfin je veux chercher à lire dans son coeur, parce que je croy qu'il n'y a rien de secret ; ou du moins rien où je puisse avoit interest. Vous avez donc plus de curiosité pour ce qui ne vous touche point, reprit Abradate, que pour ce qui vous touche ? ouy en certaines rencontres, repliqua t'elle ; mais cependant afin de satisfaire Doralise (poursuivit cette Princesse, voulant destourner la conversation) je prie tout ce qu'il y a de monde icy, de luy aider à descouvrir la verité de ce qu'elle veut sçavoir et d'observer Perinthe soigneusement, quand l'occasion s'en presentera. Mais Madame, repliqua Perinthe, si je n'ay point de passion dans l'ame, vous donnez une peine bien inutile à tant d'illustres Personnes : et si j'y en ay une, vous exposez à, un rigoureux suplice, un homme qui vous à voüé un service eternel. Quoy qu'il en soit 
<pb id="page_2793" n="V05-P073"/>Perinthe, repliqua t'elle, il faut que la chose aille ainsi : et alors elle fit promette en particulier à tous ceux qui se trouverent là, de dire à Doralise tout ce qu'ils sçauroient de Perinthe : de sorte que Mexaris et Abradate le promirent comme les autres : et le pauvre Perinthe eut le malheur de voir ses Rivaux estre ses Espions. Ils n'avoient pourtant garde de trouver ce qu'ils cherchoient : car leur pensée ne se tournoit pas du costé où ce malheureux Amant tournoit toutes les siennes. Voila donc, Madame, comment se passa le premier jour où Abradate parla de sa passion à la Princesse Panthée : qui depuis cela, luy osta, autant qu'elle pût, les occasions de l'entretenir seule. Ce n'est pas qu'elle n'eust beaucoup d'estime pour luy, et mesme peut-estre beaucoup d'inclination : mais ne jugeant pas que sa fortune fust en estat qu'elle le deust espouser, elle ne vouloit rien contribuer à l'amour qu'elle voyoit bien qu'il avoit pour elle : c'est pourquoy elle affecta de vivre un peu plus froidement aveque luy qu'à l'ordinaire. Mais comme c'estoit tousjours avec beaucoup de civilité, cette froideur augmenta plus tost le feu qui brustoit le coeur de ce Prince, qu'elle ne le diminua : si bien que plus Panthée agissoit avec retenuë, plus Abradate tesmoignoit d'empressement à voir et à la suivre en tous lieux. Ses foins ne s'attachoient pas mesme seulement à sa Personne, mais à celle du Prince son Pere, mais encore 
<pb id="page_2794" n="V05-P074"/>à se faire aimer de Perinthe, de Doralise, de moy, et de tous les Domestiques jusques aux moindres. Et à dire vray, il y reüssit admirablement : car à la reserve de Perinthe, qui ne le pouvoit aimer, parce qu'il aimoit la Princesse, tout le monde estoit à luy. Il gagnoit les uns par des presens ; les autres par des caresses ; et tous ensemble par un certain air de visage ouvert et civil, qui faisoit qu'on ne luy pouvoit resister. De plus, comme tous les siens l'adoroient, ils faisoient continuellement des Eloges de leur Maistre, aux Officiers et aux Femmes de la Princesse : et au contraire, tous ceux de la Maison de Mexaris, faisoient des pleintes continuelles de son avarice, et du peu d'avantage qu'il y avoit à le servir : si bien que de par tout on n'entendoit chez Panthée que des loüanges d'Abradate, et des Satires de son Rival. Cependant comme Mexaris croyoit que l'ame des autres estoit comme la sienne, il creût que pour toucher le coeur de cette Princesse, et luy faire recevoir favorablement les premieres protestations de son amour, il estoit à propos de luy faire voir auparavant la magnificence de ses Thresors : qui comme je l'ay desja dit estoient presque ; aussi riches que ceux de Cresus. Il chercha donc à trouver invention de la faire aller chez luy, sur quelque pretexte qui ne luy fust pas de despence : et apres y avoir bien songé, il imagina de luy donner la Musique du Roy, qui ne luy cousteroit rien dans 
<pb id="page_2795" n="V05-P075"/>une grande Salle voûtée, extrémement propre pour les concerts d'Instrumens. De sorte qu'ayant fait proposer la chose, par la Princesse Palmis qu'il en pria, cette partie se fit, et s'acheva peu de jours apres. Quand Doralise et moy sçeusmes que le Prince Mexaris donnoit la Musique chez luy aux Princesses, nous creusmes qu'enfin son amour alloit esclatter tout de bon : et que nous verrions qu'il n'estoit point de mauvaise habitude, que cette passion ne pûst corriger. Nous attendismes donc cette journée, avec beaucoup plus d'impatience, que n'en avoient Abradate et Perinthe : car ce premier commença de s'apercevoir que son Oncle estoit son Rival : et pour l'autre, il s'en estoit aperçeu, dés le premier instant que la chose avoit esté, Cependant comme l'amour d'Abradate n'estoit plus en termes de pouvoir estre surmontée par la raison, il se prepara à souffrir tout ce qu'il luy en pouvoit arriver. Mexaris de son costé, ne douta point que la veuë de tant de richesses n'agist autant contre Abradate que pour luy, quand il les feroit voir à Panthée : si bien qu'il pressa autant qu'il pût, le jour et l'heure de l'Assemblée qui se devoit faire chez luy : donnant un tel ordre à toutes choses, qu'il n'y avoit pas un seul Apartement en tout son Palais, où il n'y eust des marques de la richesse et de la magnificence du dernier Roy de Lydie son Pere : qui aimant cherement Mexaris, luy avoit donné 
<pb id="page_2796" n="V05-P076"/>la moitié de ses Thresors. En effet je ne pense pas que l'on puisse jamais rien imaginer de plus superbe, que ce que l'on fit voir à la Princesse dans ce Palais : car outre que toutes les Salles et toutes les Chambres estoient meublées tres magnifiquement, il y avoit encore une Galerie et trois Cabinets, tous pleins de choses rares, riches, et precieuses. Ce n'estoit toutesfois pas seulement des Statuës, ou des Tableaux que l'on y voyoit : mais c'estoit une abondance prodigieuse de Tables, de Cabinets, et de Vases d'or et d'argent, garnis de Pierreries, d'un prix inestimable. Il y avoit aussi de grandes Figures d'or ; des Vases d'Agathe et d'Albastre Orientale, enrichis de Diamants : enfin je pense pouvoir dire que tous les Chef-doeuvres du Soleil, et de la Nature, se voyoient en ce lieu là : tant j'y vis de Perles ; d'Esmeraudes ; de Rubis ; et de toutes sortes de Pierreries. Apres avoir donc veû toutes ces choses, Mexaris en fit encore voir une plus merveilleuse à la Princesse Panthée : et qu'il luy monstra principalement à mon advis, parce qu'il vouloit que cela servist à luy donner sujet de luy dire quelque chose de sa passion. Je ne doute point, Madame, que vous n'ayez oüy parler de cette fameuse Bague de Gyges, qui comme vous le sçavez, usurpa la Couronne sur les Heraclides : et qui fut le premier Roy de Lydie, de la Race de Cresus. Vous n'ignorez pas, dis-je, que ce fut par le moyen de cette Bague qu'il monta au Throsne : 
<pb id="page_2797" n="V05-P077"/>puis que ce fut par sa vertu miraculeuse, qu'il se rendit invisible au Roy Candaule, à qui il osta la vie. Depuis cela, Madame, vous pouvez juger qu'elle a esté fort chere à ceux dans la Maison desquels elle avoit mis une Couronne : et en effet Alliate aimant mieux Mexaris que Cresus, la fit mettre dans la part qu'il luy donnoit à ses Thresors. De sorte qu'apres avoir veû toutes les richesses dont je vous ay parlé, ce Prince faisant aprocher Panthée d'une Table d'or marquetée de Lapis, sur laquelle il y avoit un petit Coffre d'Agathe, il en tira cette admirable Bague : et prenant la parole, Madame, luy dit il, apres vous avoir offert tout ce que vous venez de voir, en vous offrant le coeur de celuy qui le possede, je n'ay garde de remettre cette Bague entre vos mains ; de peur que pour me punir de la hardiesse que j'ay, vous ne me derrobassiez la veuë de la plus belle Personne du monde : c'est pourquoy il faut que vous en voiyez l'espreuve par le moyen d'une autre. Quoy que la Princesse eust allez entendu parler de la merveilleuse qualité de la Pierre qui causoit un effet si admirable, elle ne laissa pas d'en estre surprise, lors que Mexaris ayant fait aprocher un des siens qui sçavoit comment il faloit tenir cette Bague, pour en faire voir la vertu : elle remarqua que dés qu'il en eut tourné la Pierre vers luy, il disparut absolument aux yeux de toute la Compagnie comme aux siens : de sorte que sans respondre 
<pb id="page_2798" n="V05-P078"/>au Prince Mexaris, elle dit que cela n'estoit pas possible sans enchantement. Toutes les personnes qui ne l'avoient jamais veuë non plus qu'elle, n'en furent pas moins estonnées : et certes à dire vray, la chose est si surprenante, qu'encore qu'on l'ait veuë plus de cent fois, on en est tousjours surpris. Car tant que l'on tient cette Pierre, que l'ou appelle Heliotrope, et qui se trouve en Ethiope, on disparoist absolument.
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<div2 id="page_CYRUS050104" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d'Abradate : fête organisée par Mexaris">
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Mais est il bien possible, interrompit la Princesse Araminte, que la chose soit comme vous la dittes ? il n'en faut pas douter Madame, repliqua Pherenice : pour moy, adjousta Cyrus, il y a long temps que je me suis informé à diverses personnes, s'il y avoit de la verité à ce que j'entendois raconter de la vertu de l'Heliotrope : et je l'ose dire, sans faire une incivilité à Pherenice, je luy advoüeray, qu'encore que cent personnes m'ayent assuré que la chose est ainsi, je ne laisse pas d'avoir peine à croire que cela soit vray. Ce n'est pas, adjousta t'il, qu'apres avoir veû la merveilleuse qualité de l'Aimant, qui attire le fer avec tant de violence, qu'il semble prendre vie pour se remüer et pour le suivre, il ne faille tomber d'accord qu'on ne doit plus s'estonner de rien : joint que la veuë estant celuy de tous les sens le plus aisé à tromper, il n'est pas assurément impossible, qu'il ne puisse sortir de cette Pierre, je ne sçay quel esclat qui esbloüit, ou qui forme une espece de nuage, qui dérrobe 
<pb id="page_2799" n="V05-P079"/>la Personne qui la porte, aux yeux de ceux qui sont aupres d'elle. De plus, adjousta Cyrus, cette autre Pierre nommée Amianthos, que tout le monde connoist, et sur laquelle le feu ne fait aucune impression, n'est guere moins merveilleuse que l'Heliotrope, si on la considere bien : joint aussi que puis que le Basilic tuë par ses regards, l'esclat d'une Pierre peut bien oster la veuë, ou du moins en suspendre l'usage. Araminte estant demeurée d'accord de ce que Cyrus disoit, Pherenice reprit ainsi son discours. Lors que l'on eut donc bien admiré ce miracle de la Nature, de qui la cause est si cachée : la Princesse Panthée voulut prendre cette Bague, quelque resistance qu'y fist Mexaris : luy disant qu'il ne pouvoit pas souffrir qu'elle se rendist invisible, à l'homme du monde qui prenoit le plus de plaisir à la voir : mais il n'y eut pas moyen de l'en empescher, et il falut la contenter. Apres que cét Anneau eut fait son effet entre ses mains, Doralise le prit ; et apres qu'elle l'eut ; elles s'en servit pour aller dire à la Princesse qu'elle voudroit que Mexaris le portast toujours. Pour moy, luy respondit Panthée tout bas, je ne le voudrois pas pour l'amour de vous : car il pourroit souvent entendre tout le mai que vous dittes de luy. Cependant Mexaris qui imagina un instant de plaisir à oster la veuë de son Rival à Panthée, dit à Doralise que peut estre Abradate seroit bien aise de faire cette espreuve aussi bien qu'elle : et en effet ce Prince ayant pris 
<pb id="page_2800" n="V05-P080"/>cette Bague, et s'estant aproché de la Princesse, il luy dit si bas que personne ne l'entendit, que si Mexaris ne s'en estoit pas servi à luy aller dire souvent sans estre veû qu'il mouroit d'amour pour elle, il estoit aussi mal adroit qu'autre. Comme la Princesse ne pût s'empescher en soufrire de ce qu'Abradate luy disoit, Mexaris connut par là que cét Invisible se servoit de sa Bague autrement qu'il n'avoit pensé : de sorte qu'estant en colere que son dessein eust si mal reüssi, il ne put s'empescher d'en tesmoigner avoir quelque douleur. Mais comme Abradate prenoit plaisir au despit de son Rival, et que Panthée mesme s'en mit à rire, il luy dit encore plusieurs choses tout bas, où elle ne pouvoit respondre, tant elle rioit de bon coeur du chagrin de Mexaris. Elle pretextoit toutesfois la chose : et disoit qu'il luy estoit impossible de ne trouver pas fort plaisant, d'entendre qu'on luy parloit sans voir personne aupres d'elle. Mais à la fin craignant que cette raillerie n'eust quelque fâcheuse fuite, elle pria Abradate de luy rendre la Bague ; ce qu'il fit : apres quoy elle la donna à Perinthe, et Perinthe à un autre : si bien qu'il n'y eut personne dans la Compagnie qui ne voulust la regarder et s'en servir : mais enfin on la rendit à Mexaris, qui la serra soigneusement : apres quoy la Musique commença, qui fut suivre d'une Colation digne de l'avarice de celuy qui la donnoit, et bien indigne des personnes à qui elle estoit 
<pb id="page_2801" n="V05-P081"/>offerte. Elle fut pourtant servie en vingt-quatre Bassins les plus beaux du monde : mais avec tant d'Oeconomie par ses Officiers, que le moindre Baffin valoit plus tout seul, que n'eussent cousté trente colations comme celle là. Je vous laisse à penser si Abradate, Perinthe, et Doralise, s'en divertirent : pour moy, me disoit cette malicieuse Fille, il me semble que Mexaris ne devoit quitter sa Bague qu'apres la Colation, afin de cacher la honte qu'il doit avoir de la voir si mauvaise : et il me semble aussi, adjoustoit Perinthe, que pour faire encore mieux, il devoit rendre cette Colation invisible aussi bien que luy. La Princesse qui devinoit aisément ce que nous disions ; quand elle tournoit la teste de nostre costé, en estoit en quelque inquietude, parce qu'elle craignoit que Mexaris ne s'en aperçeust : de sorte que pour l'en empescher, elle fit un assez mauvais repas par complaisance : luy disant hardiment que cela estoit admirablement bien. On voyoit pourtant aisément qu'il ne le croyoit pas trop : mais aussi ne pensoit il pas que cela fust fort mal : ainsi payant de hardiesse qu'il ne luy coustoit rien, le reste du jour se passa de cette façon : Mexaris ne doutant point du tout, qu'apres la veuë de tant de belles choses, il ne deust trouver Panthée tres favorable, la premiere fois qu'il luy parleroit de sa passion. Cependant Abradate qui ne pouvoit 
<pb id="page_2802" n="V05-P082"/>souffrir sans luy porter envie, que son Rival eust eu l'avantage de donner un jour de divertissement à Panthée, imagina une voye de pouvoir obtenir le mesme bonheur. En effet, il se trouva, pour favoriser son dessein, qu'il y avoit alors à Sardis, grand nombre de Musiciens de Phrigie : et comme vous sçavez que la Musique Lydienne et la Phrigienne, passent pour les plus admirables de toute l'Asie, et mesme de toute la Terre : ceux qui avoient entendu les uns etles autres avoient des sentimens differens, selon la conformité qu'il y avoit de leurs inclinations à ces diverses harmonies. Ceux qui estoient melancoliques, ou qui avoient l'ame passionnée, donnoient le prix aux Lydiens : et ceux de qui le temperanment estoit plus guay, le donnoient aux Phrigiens : les uns et les autres tombant toutesfois d'accord, qu'ils meritoient tous beaucoup de loüange. Abradate se servant donc de cette contestation, pour faire reûssir son dessein, fit si bien que le lendemain que nous avions esté chez Mexaris, la conversation ne fut d'autre chose chez la Princesse de Clasomene : qui sans se declarer en faveur ny des uns ny des autres, dit seulement qu'elle croyoit que pour en parler si affirmativement, il faloit les avoir entendus en un mesme jour, et avec un dessein premedité de les observer : et qu'il faloit mesme que ceux qui se mesloient de juger d'une semblable chose, eussent quelque connoissance de la Musique, et fussent incapables de preocupation. Il faudroit 
<pb id="page_2803" n="V05-P083"/>encore, dit Abradate, que pour mettre les Musiciens également en bonne humeur on leur proposast un Prix : afin que l'émulation qu'ils auroient, leur fist faire leurs derniers efforts. En suitte de cela, on imagina en quel lieu il les faudroit entendre : et on nomma pour cét effet une Maison du Roy, qui n'est qu'à trente stades de la ville. Enfin quoy que toute la Compagnie creust ne faire qu'une proposition qui ne seroit point suivie, chacun se mesla de regler la chose, seulement pour faite durer la conversation. Cependant Abradate qui n'avoit pas conduit si adroitement son dessein pour le laisser imparfait, dit qu'il ne manquoit plus rien à trouver, que la personne qui devoit juger : il me semble (dit Mexaris qui se rencontra alors chez la Princesse) que cela n'est pas le plus difficile : et qu'il l'est encore plus de trouver celuy qui devroit donner le Prix, et faire les honneurs de la Feste. Quand la personne qui doit juger (reprit Abradate en sous-riant) sera nommée, il ne sera peut-estre pas si difficile de trouver l'autre : car il me semble beaucoup plus aisé de trouver de l'Or et des Pierreries, que de trouver quelqu'un qui ait toutes les qualitez necessaires pour prononcer equitablement sur deux choses aussi admirables, comme sont celles dont il s'agit. Toutesfois (adjousta t'il en regardant la Princesse) si Madame veut s'en donner la peine, je suis assuré qu'elle ne fera point d'injustice ; car outre qu'elle sçait la Musique et qu'elle l'aime, je suis encore 
<pb id="page_2804" n="V05-P084"/>persuadé, qu'en une pareille chose, elle sera fort equitable. Mexaris ne pouvant s'opposer à ce que disoit Abradate, l'approuva : et tout le monde tomba d'accord qu'il avoit raison. La Princesse s'en deffendit extrémement, et s'en seroit mesme tousjours deffenduë, si la Princesse Palmis ne fust arrivée : qui ayant sçeu la contestation, condamna sa modestie : et luy dit que pour elle, si elle eust sçeu la Musique comme elle la sçavoit, elle n'auroit fait aucune difficulté de faire ce qu'on desiroit d'elle : mais que ne s'y connoissant, que parce qu'elle l'aimoit passionnément, ce n'estoit pas à elle à juger d'une chose si difficile, à ceux mesme qui s'y connoissoient le mieux. Enfin Madame, apres plusieurs autres petites difficultez que la Princesse aporta, Abradate lia la partie : et il fut resolu que trois jours apres, on iroit à ce Chasteau dont je vous ay parlé : et que ce Prince qui avoit fait cette proposition, auroit soin d'y faire trouver les Musiciens, sans que l'on imaginast qu'il deust y avoir nulle autre chose. Cependant, Madame, cét Amant de qui l'ame estoit tres liberale, n'en usa pas ainsi : et l'on peut dire qu'il ne s'est jamais fait une Feste plus galante que celle là. Pour avoir un peu plus de temps à s'y preparer, Abradate obligea les Musiciens à demander huit jours pour se concerter mieux qu'ils n'estoient : de sorte que sans croire que c'estoit par les ordres de ce Prince, on attendit ces huit jours : 
<pb id="page_2805" n="V05-P085"/>apres quoy on fut au lieu ou l'on devoit entendre la Musique. Je ne vous diray point en particulier qui y estoit : car j'auray plustost fait de vous dire que toute la Cour s'y trouva. Je ne m'arresteray pas non plus, à vous dépeindre exactement la magnificence d'Abradate : car elle fut telle, que je ne le pourrois pas. Je diray donc seulement, qu'il donna une Colation admirable : et par la politesse avec laquelle elle fut ordonnée et servie, et par l'abondance de tout ce que la Saison avoit de plus rare et de plus delicieux. Il remit aussi grand nombre de Medailles d'or, entre les mains de la Princesse, où il avoit fait graver son Image, avec une Devise galante dont il ne me souvient pas : afin de les donner aux Musiciens qu'elle en jugeroit dignes. De plus, pour avoir un pretexte de faire quelques presens à toutes les Dames il y eut une quantité fort grande de diverses sortes de choses, belles, bonnes, et agreables : comme des Parfums, des Eaux, des Poudres : et tout cela mis dans de petites Vases de quelque matiere precieuse, avec des Billets pour pretexter sa liberalité : qui les adressoient ou à celles ; qui auroient gardé le silence durant la Musique ; ou à celles qui auroient le plus loüé les Musiciens ; et ainsi sur plusieurs autres pretextes, où il y avoit de la galanterie et de l'esprit, il n'y eut pas une Dame qui ne remportast dequoy se souvenir de cette Feste. La Princesse mesme fut contrainte 
<pb id="page_2806" n="V05-P086"/>comme les autres, d'avoir part à la liberalité d'Abradate. et les Musiciens en faveur desquels Panthée ne se declara point, ne laisserent pas non plus d'avoir des presens magnifiques. La Princesse ayant sçeu la chose, luy demanda quelle difference il y avoit donc des vaincus aux Vainqueurs ? mais il luy respondit que l'or qui portoit son Image et qui avoit passé par ses mains, estoit bien d'un autre prix que celuy qui n'avoit passé que par les siennes, et qui ne representoit pas sa beauté. Et puis Madame, adjousta t'il, c'est un si grand malheur que de n'avoir pas vostre aprobation, que j'ay creû qu'il faloit tascher de donner quelque legere consolation à ceux qui ne l ont pas obtenue. Cependant Mexaris estoit au desespoir, de voir la magnificence d'Abradate, et combien toutes les Dames luy donnoient de louanges : Perinthe dans le fonds de son coeur, n'en estoit pas moins affligé : car ayant borné tous ses desirs, à pouvoir faire en sorte que Panthée n'aimast jamais rien, il avoit une douleur extréme, de voir qu'Abradate estoit si aimable, et entreprenoit si hautement de se faire aimer. Si bien que quelque violence qu'il se pûst faire, il fut si melancolique tout ce jour là, que Doralise s'en aperçeut, et en fit mesme apercevoir la Princesse : qui luy en faisant la guerre, le mit dans la necessite de luy respondre. Il luy dit donc, pour pretexter son chagrin, que la Musique faisoit toujours cét effet la en luy, sans qu'il en peust dire la raison. pour moy, dit Doralise, 
<pb id="page_2807" n="V05-P087"/>il me semble que ce que vous dittes là est encore une marque assurée que vous n'estes pas ce que vous dittes estre car enfin les gens qui ont l'ame dure, ne sont point sensibles à la Musique : et il faut assurément que vous aimiez, ou que vous ayez aimé, pour estre capable d'attacher si fort vostre esprit à l'harmonie qu'elle vous en rende melancolique. Mais c'est peut-estre, adjousta la Princesse, que bien loin de l'aimer, Perinthe la hait, et s'ennuye de l'entendre si long-temps : ha Madame, s'escria t'il, j'aimerois encore mieux que Doralise creust que je ne suis pas cét homme qu'elle cherche, et qu'on me soubçonnast d'estre amoureux, que de croire que je pusse estre assez stupide pour n'aimer pas la Musique : et il me semble Madame, adjousta t'il, que l'aimant comme vous faites, c'est me donner une assez forte conjecture de la mauvaise opinion que vous avez de moy, que de croire que je la hais. Point du tout, reprit elle, car n'est il pas vray que l'on voit cent personnes raisonnables qui ne l'aiment pas, et qui ne peuvent mesme l'escouter ? il est certain, repliqua Perinthe, que l'on voit ce que vous dittes : mais il est vray que selon mon sens, ces gens là ont une surdité d'esprit (s'il m'est permis de parler ainsi) qui doit estre regardée comme un deffaut. Mais ( luy dit le Prince Atys, qui se trouva a cette conversation) trouvez vous que ce fort un plus grand deffaut d'avoir des oreilles sans aimer la Musique, que d'avoir des yeux 
<pb id="page_2808" n="V05-P088"/>comme vous en avez, sans aimer la beauté ? Perinthe rougit à ce discours, et auroit mesme esté fort embarassé à y respondre ; lors que par bonheur pour luy, Doralise prenant la parole, non non Seigneur, adjousta t'elle, ne vous y trompez pas ; je ne croy point que Perinthe soit insensible : et je ne vy de ma vie de gens faits comme luy qui le fussent. Il aime assurément, quoy qu'il die et quoy qu'il fasse : pour moy (dit Abradate afin de s'aquiter de la commission que la Princesse luy avoit donnée d'observer Perinthe) je commence d'estre de l'opinion de Doralise : car je l'ay veû tout aujourd'huy si resveur, que je ne pense pas qu'une autre passion que l'amour, ait pû changer si fort son humeur. Mexaris adjousta, qu'il luy avoit veû prononcer quelques paroles tout bas et tout seul : un autre qu'il ne luy avoit point respondu, une fois qu'il luy avoit parlé ; un autre encore qu'il avoit rencontré trois ou quatre fois ses y eux, sans qu'assurément il l'eust veû, quelques signes qu'il luy eust faits : enfin il n'y eut personne dans la Conpagnie, qui pour luy faire la guerre, soit qu'il fust vray ou faux, ne raportast quelque chose contre luy, qui donnoit lieu de croire qu'il estoit amoureux : si bien que Perinthe vit ses Rivaux employer tout leur esprit, pour le persuader à la Princesse qu'il aimoit. Il n'en estoit pourtant pas plus heureux : au contraire, cette conversation luy donna un si grand chagrin, qu'il m'a dit depuis qu'il s'est estonné cent et cent fois, comment il 
<pb id="page_2809" n="V05-P089"/>ne donna point quelques marques convainquantes de la passion qu'il avoit dans l'ame. Il se deffendit neantmoins à la fin avec assez d'adresse : et le reste du jour sa passa de cette sorte. Mais apres que nous fusmes retournez à Sardis, ces trois Amans de Panthée eurent des sentimens bien differens les uns des autres : car Abradate avoit quelque joye, de voir que la Princesse sembloit avoir pris quelque plaisir à tout ce qu'il avoit fait : Mexaris estoit au desespoir de la liberalité d'Abradate : et de voir malgré qu'il en eust, qu'il s'estoit mieux aquité que luy de ce qu'il avoit entrepris : mais pour le pauvre Perinthe, il estoit dans une douleur inconcevable, de voir qu'Abradate estoit aussi honneste homme qu'il le trouvoit. Il y avoit pourtant tousjours quelques instants, où il esperoit que l'estat de sa fortune empescheroit le Prince de Clasomene de luy donner la Princesse sa Fille. Mais que sçay- je, disoit il en luy mesme, si cela empeschera la Princesse de luy donner son coeur ? Toutesfois, reprenoit il ; puis qu'il ne peut jamais estre à moy ; que je n'ay pas mesme l'audace de le demander ; que m'importe qu'il soit à Abradate ? au contraire, ne dois-je pas souhaiter que Panthée soit heureuse en toutes choses ? et ne dois-je pas desirer, que si elle a à espouser quelqu'un, ce soit un Prince qui l'aime et qu'elle puisse aimer ? Ouy sans doute je le dois, si je me considere comme ayant l'honneur d'estre au Prince son 
<pb id="page_2810" n="V05-P090"/>Pere, et comme l'honnorant infiniment : mais si je me regarde comme ce malheureux Perinthe, qui l'a aimée dés le Berçeau, et qui l'aimera jusques à la mort, je ne puis m'empescher de souhaiter que du moins elle n'aime jamais rien. Opposons nous donc, disoit il, à tous les desseins d'Abradate : et favorisons ceux de Mexaris, que je sçay bien qu'elle n'aimera jamais. Employons tout le credit que nous avons aupres du Prince son Pere pour cela : et n'oublions rien de tout ce qui nous peut empescher d'avoir le desplaisir de voir un Rival dans le coeur de Panthée. Mais, reprenoit il, sçay-je bien que je veux ce que je dis ? non, adjoustoit il un moment apres, je ne le sçay pas encore : et je sens dans mon ame tant de mouvemens differens, que je ne sçay plus discerner ce que ma passion m'inspire, de ce que ma raison me conseille. Helas, poursuivoit il encore (car il m'a raconté jusques à ses moindres pensées) puis-je croire que j'ay de la raison ; moy, dis - ie, qui n'ay pû bannir de mon coeur la plus temeraire passion, que jamais personne ait euë ? et qui bien loin de m'opposer à elle, l'ay nourrie ; l'ay flattée ; et l'ay accreuë, autant qu'il m'a esté possible ? Cependant, j'ay fait toutes ces choses, sans avoir aucune esperance, et sans sçavoir precisément quelle fin je me proposois : j'ay tousjours bien sçeu que je ne serois pas aimé ; mais j'advoüe que j'ay aussi tousjours esperé que personne ne le seroit. Toutesfois je 
<pb id="page_2811" n="V05-P091"/>voy Abradate si aimable, que j'ay grand sujet de craindre qu'il ne soit enfin aimé : et que je ne meure de desespoir. Voila donc, Madame ce que pensoient ces trois Amans de Panthée : qui de son costé ne pût pas s'empescher de longer à Abradate. Car outre que je suis persuadée, qu'elle s'en souvenoit par elle mesme : il est encore vray que Doralise et moy fusmes plus de trois jours à ne luy parler d'autre chose, et à exagerer esgalement, l'avarice de Mexaris, et la liberalité d'Abradate. Pour moy (disoit Doralise, une apresdisnée qu'elle estoit chez la Princesse, où il n'y avoit encore personne) je sçay bien que si ce Prince n'estoit point amoureux, il seroit un peu moins liberal : mais, luy dis-je, quoy que vous donniez tout à l amour, il faut pourtant advoüer, que cette passion ne produit pas un si bon effet en Mexaris : ainsi il faut conclurre que l'amour ne donne pas aux hommes les vertus qu'ils n'ont point. Il est vray, dit Doralise, mais selon mon sens, l'Amour fait dans l'ame de tous ceux qu'il possede, ce que le Soleil fait en tous les lieux qu'il eschausse : car enfin le Soleil ne plante pas les Rosiers, mais il fait esclorre les Roses ; ainsi l'Amour ne donne pas ces premieres inclinations, mais il les fortifie et les fait paroistre : et je ne doute pas mesme que si Mexaris n'estoit point amoureux, il ne fust encore plus avare que nous ne le voyons. Il l'est à un si haut point, reprit la Princesse, que si je juge de sa passion par sa liralité, 
<pb id="page_2812" n="V05-P092"/>je ne la croiray pas fort grande. Si la peine que l'on a à faire les choses, en redouble le prix et l'obligation, reprit Doralise en sous-riant, vous devez encore plus à Mexaris qu'à Abradate : estant certain que je suis persuadée, que le peu qu'il a fait pour vous, luy a plus donné d'inquietude, que tout ce qu'a fait son Rival. Je n'en doute pas, repliqua la Princesse, mais ce n'est pas de cette sorte de peine que l'on doit sçavoir gré à ceux qui la prennent : puis qu'elle n'a point d'autre cause, que la bassesse de leur ame. Apres tout (dit Doralise, qui estoit ravie que la Princesse la contrariast, parce qu'elle estimoit fort Abradate) je pense qu'il ne seroit pas trop difficile de soustenir, que celuy qui donne peu contre son inclination, oblige plus que celuy qui donne beaucoup en suivant la sienne. Vous avez bien de l'esprit, reprit la Princesse, mais Doralise, il ne nous seroit pourtant pas si aisé que vous pensez, de soustenir le party d'un avare : et si nous avions un juge, je ne serois pas marrie de soustenir aussi contre vous, que l'avarice bien loin de donner un nouveau prix à quoy que ce soit, l'oste entierement à tout ce que fait celuy qui est possedé de cette lasche passion : estant certain que celuy qui donne peu, et de bonne grace, oblige plus que celuy qui donne beaucoup, et qui donne avec chagrin. Si vous voulez reconnoistre Perinthe pour nostre Juge (dit Doralise, en le voyant entrer dans 
<pb id="page_2813" n="V05-P093"/>la Chambre de la Princesse) j'auray la hardiesse pour vous obeïr, de disputer quelque chose une fois en ma vie contre vous. Je le veux bien, repliqua Panthée, mais à condition que Perinthe dira ce qu'il pensera, et n'aura aucune complaisance pour moy. Il sera un peu difficile (repliqua Perinthe, sans sçavoir pourtant ce que l'on desiroit de luy, parce qu'il n'avoit entendu que les dernieres paroles de la Princesse) mais apres que Doralise luy eut dit le sujet de la contestation, il jugea bien que la liberalité d'Abradate, et l'avarice de Mexaris, avoient causé cette dispute : de sorte qu'il fit tout ce qu'il pût, pour n'estre pas juge d'un different où il avoit un interest caché, qu'il craignoit de descouvrir. Mais quoy qu'il pûst dire, la Princesse voulut estre obeïe ; et il falut qu'il promist qu'il jugeroit sans complaisance aucune en cette occasion : et certes il ne tint pas mal sa parole, comme vous le sçaurez bien tost. Apres avoir donc arresté leurs conditions, la Princesse dit à Doralise que c'estoit à elle à dire toutes ses raisons : ce sera bien assez Madame, repliqua t'elle, que je die seulement une partie des plus fortes, que vous pourrez me disputer si bon vous semble, et mesme m'interrompre quand vous voudrez : car je pése que c'est une merveilleuse commodité que d'estre souvent interrompu, quand on ne parle pas facilement. Quoy que vous n'ayez pas besoin de ce secours, reprit Perinthe, vous l'allez desja recevoir ; car il me semble que je voy le Prince 
<pb id="page_2814" n="V05-P094"/>Mexaris, et si je ne me trompe, le Prince Abradate : et en effet ils entrerent l'un et l'autre. Mais quoy que la Princesse fist signe à Doralise qu'il faloit changer de conversation, cette malicieuse Fille fit semblant d'entendre au contraire, qu'il faloit qu'elle la continuast : de sorte qu'à peine Mexaris et Abradate furent ils entrez, que Doralise avec son enjouëment ordinaire, se plaignit de ce qu'ils l'avoient empeschée d'avoir la gloire de vaincre la Princesse Et pour moy, adjousta t'elle, je ne sçay pas comment Perinthe ne murmure pas comme je fais, de ce que vous le privez du plus grand honneur qu'il ait jamais eu en sa vie. J'en estois si peu digne, repliqua t'il, et je me serois si mal aquitté de la charge que j'avois prise, que je ne suis marry de ne l'avoir plus. Quelque inclination que j'aye à vous souhaiter toute sorte de gloire (reprit Abradate, à qui Doralise avoit adressé la parole) j'advouë toutesfois que je serois bien aise d'avoir empesché que vous n'eussiez pas vaincu la Princesse, qui ce me semble doit toujours vaincre : mais je vous advoüe en mesme temps, que je serois au desespoir d'avoir osté quelque avantage à Perinthe : c'est pourquoy je vous conjure de ne nous tenir pas davantage en inquietude, et de nous aprendre ce que vous voulez dire. En mon particulier, adjousta Mexaris, je joints mes prieres à celles d'Abradate : afin que sçachant le mal que j'ay causé, je tasche d'y remedier. Comme la Princesse jugea bien que Doralise pousseroit la 
<pb id="page_2815" n="V05-P095"/>chose jusques au bout, elle pensa qu'il valoit mieux n'en faire pas une finesse, qui pourroit plus nuire que servir : si bien que disant ingenûment le sujet de la dispute, sans dire comme vous pouvez penser ce qui l'avoit fait naistre ; ces deux Princes dirent qu'ils seroient au desespoir s'ils rompoient une si agreable conversation. Il est vray que Mexaris dit cela d'une façon plus contrainte qu'Abradate : ce n'est pourtant pas qu'il creust estre avare : mais je pense du moins qu'il sçavoit bien qu'il n'estoit pas prodigue. Cependant Perinthe, qui par tant de sentimens secrets qu'il avoit dans l'ame, estoit au desespoir d'estre en ce lieu là, fit encore tout ce qu'il pût, pour se deffendre de prononcer sur une matiere si delicate : mais Doralise, sans escouter plus ce qu'il disoit, voyant que la Princesse luy donnoit permission de parler ; n'est il pas vray Madame, luy dit elle, que quand nos Amis ne font pour nous que ce qu'ils feroient tousjours, quand mesme nous n'y aurions nul interest, nous ne douons pas conter cela pour le plus grand service qu'ils nous puissent rendre ? et qu'au contraire, quand nous les obligeons de faire des choses qui choquent toutes leurs inclinations, nous leur devons sçavoir plus de gré lors qu'ils s'y portent, que non pas à ceux qui ne font que des choses qui leur plaisent ? Cela estant ainsi, ne m'advoüerez vous pas, qu'un avare qui donne peu, comme je l'ay desja dit, oblige plus qu'un liberal qui donne beaucoup, puis qu'il a autant de peine 
<pb id="page_2816" n="V05-P096"/>à donner, que l'autre y trouve de plaisir ? En verité Doralise, dit la Princesse, puis que vous voulez bien estre interrompue, je ne sçaurois m'en empescher : car le moyen de souffrir que vous veüilliez que parce que celuy qui est mon Amy aura un vice effroyable, je luy sçache plus de gré du peu qu'il donne, que je n'en sçauray à celuy qui possede une vertu heroïque ? non non, Doralise, ne vous y trompez pas, cela ne seroit point equitable. Mais Madame, repliqua t'elle, que deviendra la recompence que vous devrez à ce pauvre avare, de toutes les peines qu'il endure, à faire ce peu qu'il fait ? Je ne soutiens pas, disoit elle, que celuy qui donne avec beaucoup de difficulté, soit plus loüable que l'autre, car je n'ay pas perdu la raison : mais je soutiens que celuy qui regrette ce qu'il donne ; qui ne le peut donner sans se déchirer le coeur, donne une plus grande preuve d'affection, que celuy qui par sa propre generosité seulement, est capable de faire mesme des presens à ses ennemis. Je vous advoüeray, dit la Princesse, qu'en certaines occasions, ce que vous dittes peut estre : et qu'il n'est pas impossible qu'il se trouve quelque avare qui en donnant peu, aimera mieux qu'un autre qui donnera beaucoup : mais quand mesme cela sera vray, je soutiens que celuy qui donne avec peine, oste tellement toute la grace de son present, qu'il n'est pas possible qu'on luy en soit obligé. Je sçay bien Madame, interrompit 
<pb id="page_2817" n="V05-P097"/>malicieusement Doralise, qu'en cas d'amour celuy, qui n'est pas capable de donner tout ce qu'il possede, n'aime qu'imparfaitement : mais pour les Amis ordinaires, il me semble que je n'ay pas tort de dire, qu'il est juste de tenir conte à un avare, de toute la peine qu'il à se resoudre de faire quelque despense pour nous. Non non, repartit La Princesse, ne separez point l'amour de l'amitié en cette rencontre : car celuy qui est un Amant avare, ne sera jamais un Amy liberal. Mais (interrompit Mexaris malgré qu'il en eust) s'il n'est pas beau à un Amant de n'aimer point à donner, est il beau à une Dame d'aimer qu'on luy donne ? nullement, reprit la Princesse, et je condamne esgallement tous les deux : et mesme encore beaucoup plus la Dame que l'Amant. Je suis du sentiment de la Princesse, reprit Doralise ; du moins, adjousta Abradate, faut il que celuy qui aime, soit capable de tout donner : mais si cela est, reprit Mexaris, où mettrez vous les bornes de la prodigalité ? Je les mettray, repliqua Abradate, à donner sans choix et sans jugement : ce qui ne sera pas, si je donne à une Personne que j'auray jugée digue de mon affection : car enfin qui donne son coeur, doit donner facilement tout le reste, qui n'est pas si precieux. Ce n'est pas là nostre dispute, dit Doralise, et je ne pretends autre chose, en faveur de ce pauvre avare que je deffends, sinon que tout ce qu'il souffre lors qu'il donne quelque chose, suplée à la petitesse 
<pb id="page_2818" n="V05-P098"/>de son present. Quand je vous accorderois ce que vous voulez, reprit la Princesse, et que j'advoüerois qu'il faudroit luy tenir conte de toutes les peines qu'il endure, je ne pourrois du moins pas empescher que dans le mesme temps que je me resoudrois à luy en sçavoir quelque gré, je n'eusse une estrange aversion pour luy. Mais le moyen Madame, repliqua Doralise, d'accorder la reconnoissance et l'aversion dans un mesme coeur ? Il n'est nullement impossible, respondit Panthée, car on peut reconnoistre le bien-fait, et mespriser le bien-faicteur. Ces deux choses son pourtant bien meslées ensmble, repliqua t'elle, et je ne comprends pas comment on les peur separer. Cependant il n'est pas juste, adjousta cette malicieuse Fille, que celuy qui aime ses Thresors plus que sa vie, les aille despenser pour une ingrate : il est vray, reprit la Princesse, mais ils ne le seroit pas non plus, que j'eusse beaucoup d'amitié, pour une personne qui me prefere dans son coeur tant de choses indignes d'estre aimées aveque passion. Et à parler raisonnablement, cettte peine et ces souffrances dont vous voulez que je tienne conte à cét avare, sont une raison tres forte, de ne considerer pas ce qu'il donne. Au contraire, il faut regarder ses presens comme un eschange qu'il veut faire ; et le considerer enfin comme un homme qui a un dessein caché, et qui ne donne que pour recevoir. De grace Madame, interrompit Doralise, n'allons pas si avant 
<pb id="page_2819" n="V05-P099"/>dans le coeur d'un avare, car nous n'y trouverions rien de beau : mais accordez moy seulement, que la peine qu'il a en donnant, est une preuve plus forte de l'amour ou de l'amitié qu'il a dans le coeur, puis qu'il se peut resoudre à donner ; que la facilité que celuy qui est liberal a à faire des presens ne le peut-estre. Je ne sçaurois vous accorder ce que vous dittes, repliqua la Princesse, parce qu'à parler raisonnablement, je suis persuadée qu'un avare n'aime rien que ses Thresors : et qu'ainsi je ne luy puis jamais estre obligée. Prononcez donc (dit Doralise parlant à Perinthe) car pour moy je suis si lasse de soustenir une mauvaise cause, que j'aime mieux la perdre que de dire plus long temps de mauvaises raisons. Puis que par ce que vous dittes, il paroist que vous estes de mesme sentiment que la Princesse, respondit Perinthe, il n'y a point d'Arrest à prononcer. Ne laissez pas de le faire, repliqua Panthée, car j'aimeray mieux devoir le gain de ma cause à l'equité de mon Juge, qu'à la foiblesse de ma Partie. Si vous me l'ordonnez (luy dit il pour favoriser Mexaris) je vous condamneray toutes deux ; Doralise, pour avoir mal deffendu une bonne cause : et vous, Madame, de ce que vous voulez qu'un homme qui fait tout ce qu'il peut, perde absolument le merite du peu qu'il donne, et qn'il luy couste plus que ce que donne le liberal. Je declare donc, que pour agir justement, on peut quelquefois juger favorablement de la 
<pb id="page_2820" n="V05-P100"/>grandeur de l'affection de celuy qui donne peu : et que tres souvent aussi, il n'est pas à propos de proportionner sa reconnoissance, à la richesse du present qu'on reçoit : puis que si celuy de qui nous le recevons, ne le fait que pour sa propre gloire, nous ne luy en devons pas sçavoir autant de gré, qu'à celuy qui ne donne assurément que pour l'amour de nous, et qui se combat luy mesme pour nous donner. l'advoüe Perinthe (dit la Princesse, apres qu'il eut cessé de parler) que je ne croyois pas que vous me deussiez condamner : si vous ne m'aviez pas commandé, repliqua t'il, de n'avoir point de complaisance, je n'en aurois pas usé ainsi ; et j'aurois parlé comme vous eussiez voulu. Dittes plus tost, repliqua t'elle, que vous avez creû qu'il y avoit plus d'esprit à soustenir un mauvais party qu'un bon : quoy qu'il en soit, comme je suis persuadée que vous ne croyez pas ce que vous dittes, je vous le pardonne. Mais Madame, interrompit Mexaris, avez vous autant de haine pour la prodigalité que pour l'avarice ? Je sçay bien respondit elle, que c'est un vice aussi bien, que l'avarice : mais je vous advoüe que je n'ay pas tant d'aversion pour un prodigue que pour un avare : et si ce n'est pas, adjousta t'elle, que j'aime que l'on me donne : car le mesme temperamment qui fait que l'on aime à donner, et que l'on estime ceux qui donnent, fait que l'on hait à recevoir. De sorte, dit Doralise, que par cette raison, il seroit 
<pb id="page_2821" n="V05-P101"/>fort commode à un Amant avare, d'avoir une Maistresse liberale : je sçay du moins, reprit Mexaris, qu'à parler en general, s'il vaut mieux estre Maistresse d'un homme prodigue que d'un avare, il vaut mieux aussi estre Femme d'un avare que d'un prodigue. Je suis pourtant persuadé, reprit froidement Abradate, qu'un prodigue mesme à la fin de sa prodigalité, n'est pas encore si pauvre qu'un avare, au milieu de toutes ses richesses : car que servent les Thresors où l'on n'ose toucher ? Ils servent, reprit Mexaris, à sçavoir qu'on les possede : ou plustost, reprit Doralise, à en estre possedé. De sorte (reprit Mexaris qui vouloit destourner la conversation) que si cét honneste homme que la belle Doralise cherche n'estoit pas liberal, encore quil n'eust rien aimé, il ne toucheroit jamais son coeur ? Il n'en faut pas douter, reprit elle, cependant cette vertu est assurément une de celles qui est la plus difficile à trouer, parmy ceux qui n'ont rien aimé : estant certain que l'amour inspire plus la liberalité en un quart d'heure, que l'estude de la Philosophie ne pourroit faire en dix ans. Je ne m'estonne pas, dit Abradate, que vous qui croyez que l'amour enseigne toutes choses, pensiez ce que vous dittes : mais je voudrois vous suplier de me dire, pourquoy il se trouve tant de Dames accomplies qui n'ont jamais aimé ; et pourquoy il est plus necessaire que les honmes aiment pour estre honnestes gens ? C'est Seigneur, repliqua t'elle, que le soin de plaire 
<pb id="page_2822" n="V05-P102"/>polit l'esprit à tous les hommes, et que ce mesme soin ne sied nullement bien aux Dames : qui doivent presuposer que la Nature les a faites assez aimables, sans qu'elles s'empressent pour cela. S'il ne faloit, reprit ce Prince, qu'avoir dessein de plaire à qu'elqu'un, pour estre parfaitement honneste homme, j'en connois un qui le seroit plus que personne ne l'a jamais esté : et cependant je sçay bien qu'il ne l'est pas à ce point là. Abradate en disant cela, regarda Panthée : qui rencontrant ses yeux dans ceux de ce Prince, ne pût s'empecher de rougir : et de luy faire connoistre par là, qu'elle faisoit l'aplication de ce qu'il venoit de dire, de la façon qu'il l'avoit desiré. Le changement de son visage ne fut pas seulement veû d'Abradate, il fut encore remarqué de Mexaris et de Perinthe : le premier en rougit de colere, et l'autre en paslit de douleur : et cette petite chose, quoy que de peu de consideration, occupa si fort l'esprit de ces quatre Personnes, que le reste de la conversation ne fut point du tout suivy, et ne fut plus que de choses destachées les unes des autres. Panthée avoit un sensible dépit d'avoir rougy, parce qu'elle avoit fort bien connu qu'Abradate y avoit pris garde : ce Prince de son costé cherchoit à expliquer cette rougeur favorablement pour luy : Mexaris au contraire, l'interpretoit à son desavantage : et Perinthe sans douter quel sens il devoit donner à la chose, croyoit si fortement que Panthée avoit quelque legere inclination 
<pb id="page_2823" n="V05-P103"/>pour Abradate, qu'il en devint plus malheureux qu'il n'estoit auparavant. Car encore que la rougeur soit quelquesfois aussi tost une marque de colere que d'amour, les yeux d'un Amant sont trop fins, pour ne faire pas cette difference et pour s'y pouvoir tromper. Aussi Perinthe avoit il fort bien remarqué, que celle de Panthée n'avoit fait que l'embellir : et n'avoit pas excité un certain trouble sur son visage, qui est inseparable de la colere : et qui fait qu'il y a une notable difference, de la rougeur qu'elle cause, à celle qui vient de modestie seulement, ou de je ne sçay qu'elle foiblesse que je n'ose nommer amour, puis que celles qui s'en trouvent capables ne l'appellent pas ainsi. Cependant la Compagnie se separa de cette sorte : chacun emportant dans son coeur, le mal qui le tourmentoit. Il en faut toutesfois excepter Doralise, de qui l'humeur enjoüée ne luy permettoit pas de se faire de grands malheurs de petites choses : et qui s'en alla aussi gaye chez elle, que Mexaris et Perinthe s'en allerent melancoliques. Ce n'est pas que Mexaris ne creust que s'il vouloit demander Panthée au Prince de Clasomene, il ne l'obtinst aisément : mais il croyoit que par raison d'Estat, Cresus ne souhaitoit pas ce Mariage : de peur que mettant la Principauté de Clasomene entre les mains du plus riche Prince de Lydie, il ne pûst un jour faire une guerre civile apres sa mort : de sorte qu'il aprehendoit estrangement, qu'il ne trouvast un obstacle 
<pb id="page_2824" n="V05-P104"/>invincible de ce costé là : et c'est pourquoy il ne vouloit pas en parler ouvertement, jusques à ce qu'il eust mis la chose en termes de pouvoir l'executer, quand mesme Cresus ne le voudroit pas. Mais pour le pouvoir faire, il faloit avoir gagné le coeur de Panthée, et s'estre absolument aquis le Prince son Pere : afin d'avoir une retraite à Clasomene, quand il en auroit besoin : c'est pourquoy il n'oublia rien pour cela. Abradate de son costé, qui sçavoit que Cresus n'approuveroit pas que Mexaris espousast Panthée, concevoit quelque esperance : quoy que d'ailleurs il craignit pourtant beaucoup, que le Prince de Clasomene ne luy fust contraire : toutesfois il aprehendoit encore bien davantage, que Panthée ne luy fust pas favorable. Il connoissoit bien par cent choses, qu'elle l'estimoit plus que Mexaris : mais il voyoit d'ailleurs une si grande retenuë en son humeur, et tant de severité en sa façon d'agir aveque luy, depuis le jour qu'il luy avoit parlé de sa passion ; qu'il souffroit beaucoup, quoy qu'il souffrist moins que Perinthe : qui de quelque costé qu'il regardast la chose, se voyoit tousjours infortuné. Aussi cette triste pensée s'empara t'elle si fort de son esprit, qu'il devint tres melancolique : et à tel point, que par cent choses, qui seroient trop longues à dire, Doralise connut qu'il estoit amoureux. Et comme elle estoit ravie de pouvoir encore soustenir, qu'elle n'avoir jamais connu d'honneste homme qui n'eust 
<pb id="page_2825" n="V05-P105"/>rien aimé ; elle le dit non seulement à la Princesse, mais à tout le monde : et en effet la chose alla de telle sorte, qu'il n'y eut personne qui ne creust connoistre par soy mesme, que Perinthe avoit de l'amour. La difficulté estoit de sçavoir pour qui : quant à la Princesse, elle creût que c'estoit de quelque belle Personne, qui estoit à, Clasomene : et que la melancolie que l'on voyoit dans son esprit, n'avoit point d'autre cause que l'absence. Mais pour Doralise, qui pour se divertir l'observoit plus soigneusement, elle soutint tousjours que ce n'estoit point à Clasomene qu'il aimoit : et en effet il fut aisé de le connoistre avec certitude : car le Prince de Clasomene ayant voulu l'y envoyer, pour une affaire tres importante, nous sçeusmes qu'il s'en estoit excusé avec empressement, et qu'enfin il n'y avoit point voulu aller : si bien qu'il fut aisé de juger apres cela, que si Perinthe aimoit, il faloit que ce fust à Sardis. Ce qui embarrassoit toutesfois la Princesse, estoit qu'il ne paroissoit avoir attachement aucun pour personne : il voyoit Doralise tres souvent : mais quoy qu'il eust beaucoup de respect : pour elle, nous n'y voiyons point de marques de passion : ainsi Perinthe cessa de passer pour insensible, sans que l'on soubçonnast pourtant rien de la veritable cause de son amour.
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<div2 id="page_CYRUS050105" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d' Abradate : fin des réjouissances">
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En ce temps là, le Prince Atys espousa Anaxilée, dont je pense vous avoir dit qu'il estoit amoureux : si bien que les Festes et les resjoüissances recommencerent 
<pb id="page_2826" n="V05-P106"/>dans la Cour. Neantmoins quoy que Mexaris eust entendu de la bouche de la Princesse qu'il aimoit, qu'elle avoit aversion pour les avares, il n'en fut guere plus magnifique : il fit pourtant quelque chose de plus qu'il n'avoit accoustumé : mais ce fut de si peu, qu'à peine s'en aperçeut on. Le Prince Atys, Artesilas, Adraste, Cleandre, et Abradate, firent aussi cent choses par emulation, où ils tascherent de se vaincre : mais pour Mexaris, il ne se soucia pas d'estre tousjours vaincu en magnificence, et de voir tousjours son Rival vainqueur. En effet, si Mexaris donnoit le Bal, on estoit assuré que la Salle estoit mal esclairée ; que la Colation estoit mediocre ; et que l'Harmonie mesme n'estoit pas trop bonne : car comme ceux qui la faisoient, n'estoient pas excitez par la liberalité de celuy qui les devoit payer, à peine pouvoit on dancer en cadence chez Mexaris. Au contraire, quand Abradate donnoit ce divertissement là à toute la Cour, ou pour mieux dire à la Princesse Panthée ; ces mesmes gens qui avoient fait si mal dancer pour Mexaris, joüoient avec une justesse admirable pour Abradate : et il y avoit je ne sçay quel son esclattant et harmonieux qui inspiroit la joye dans le coeur quand Abradate donnoit le bal, que l'on n'entendoit point du tout quand c'estoit Mexaris. Les Dames mesmes paroissoient plus belles : tant parce qu'elles estoient plus gayes, que parce que la Salle estoit tousjours admirablement esclairée. Enfin toutes choses y 
<pb id="page_2827" n="V05-P107"/>estoient assurément incomparablement mieux, non seulement que chez Mexaris, mais mesme que par tout ailleurs : estant certain qu'Abradate a un air si propre à faire les honneurs d'une Assemblée, que sa presence seulement inspire de la joye et donne du plaisir. Il vous est aisé de juger, que la Princesse ayant autant d'esprit quelle en avoit, ne pût pas refuser son estime à Abradate : et qu'en tant de lieux où il trouva la liberté de l'entretenir un moment, quoy qu'elle l'esvitast, il fut bien assez adroit, pour trouver les biais de luy donner des marques de son amour, sans perdre le respect qu'il luy devoit. Car outre la belle Chasse dont je vous ay parlé ; la Musique ; et le Bal, qu'il donna plus d'une fois à sa consideration : il y eut encore une course de Chariots, qui fut la plus magnifique chose du monde, et la plus divertissante à voir. Car enfin il faut s'imaginer de voir de front, cent petits Chars de Triomphe, aussi brillans qu'on nous peint celuy du Soleil : il faut, dis-je, se les imaginer, tirez par les plus beaux chevaux du monde : et se representer dans chacun, un homme magnifiquement habillé, qui tienne d'une mains les resnes de ses chevaux qui sont d'un tissu d'or : et de l'autre une longue Javeline ornée de Pierreries : et qui excitant ses chevaux de la voix, en mesme temps que mille Instruments de guerre font retentir l'air des sons esclatans ; part comme tous les autres du bord d'une grande Pelouse qui est destinée pour cela pour arriver au 
<pb id="page_2828" n="V05-P108"/>bout de la Carriere, où sont les Eschaffaux pour les Dames, sous des Tentes magnifiques : et où le prix de la victoire leur est donné, par celle que celuy qui fait la Feste a choisie pour cela. Voila, Madame, quelle est la course de Chariots à Sardis : mais il est vray que nous y eusmes un jour un plaisir particulier ; non seulement parce qu'Abradate et Cleandre emporterent le prix esgalement : mais encore parce que le Chariot du pauvre Mexaris, qui assurément n'avoit esté que repeint et redoré, rompit au milieu de la Carriere. Cét accident fut mesme cause, que le malheureux Perinthe en fut encore plus miserable : car comme il n'avoit pas esté de cette course de Chariots, il estoit sur l'Eschaffaut de la Princesse : et il remarqua si bien la joye qu'elle eut de la disgrace de Mexaris, et celle que luy causa la victoire d'Abradate ; qu'il ne douta plus que ce Prince n'eust desja quelque part en son coeur : ainsi au milieu de l'allegresse publique, Perinthe avoit une douleur tres sensible. Il est vray qu'il falut bien tost apres, passer de la joye à la tristesse, par la funeste mort du Prince Atys, qui affligea toute la Cour, mais principalement Abradate : car outre qu'il le regretta, comme un Prince qui avoit d'excellentes qualitez, et de qui il esperoit beaucoup de protection : il considera encore, que cette mort aprochant Mexaris du Throsne, pourroit peut-estre le reculer du coeur de Panthée, et faire un puissant obstacle au dessein qu'il avoit. Ce 
<pb id="page_2829" n="V05-P109"/>n'est pas que le Prince Antaleon ne vescust encore : mais enfin il luy sembloit que c'estoit tousjours un grand avantage à son Rival, que d'estre plus près du Throsne qu'il n'estoit auparavant : et en effet je pense que cette consideration servit beaucoup, à consoler Mexaris de la perte du Prince son Neveu. Quelque temps apres, il arriva un nouveau malheur à Abradate : qui fut que Cresus ayant resolu d'aller assieger Ephese, ne voulut point ny qu'Antaleon, ny que Mexaris, ny qu'Artesilas fussent ses Lieutenants Generaux : de sorte qu'il choisit Cleandre pour cela : disant à Abradate, qu'il n'auroit pas manqué de luy offrir cét employ, si la Reine de la Susiane ne luy eust pas mandé qu'elle commençoit d'esperer de pouvoir bien tost faire sa paix. Ainsi Abradate estant sans pretexte de faire le mescontent, au lieu que Mexaris en avoit un ; eut le desplaisir de voir qu'il allast à la guerre, en un temps où son Rival n'y alloit point, et demeuroit aupres de Panthée. Perinthe estoit aussi bien affligé, de s'esloigner de la seule personne qu'il aimoit : mais quoy qu'il laissast Mexaris aupres d'elle, puis qu'Abradate n'y demeuroit pas, il en avoit quelque consolation. Cependant Abradate ne pouvant se resoudre à partir, sans sçavoir un peu plus precisément, en quel estat il estoit dans le Coeur de Panthée, chercha les voyes de luy pouvoir parler en particulier : toutesfois comme elle les esvitoit avec foin, et que Perinthe 
<pb id="page_2830" n="V05-P110"/>pour son interest, y faisoit autant d'obstacle qu'il pouvoit, il ne luy estoit pas aisé de les trouver. Car Madame, vous sçaurez que cét Amant caché de la Princesse, avoit une adresse admirable, pour faire qu'elle ne fust presques jamais seule, aux heures où Abradate la pouvoit voir : et voicy par où il en venoit à bout. Premierement, il ne cessoit de dire en particulier, à trois ou quatre Dames de qualité que la Princesse estimoit effectivement, qu'elle les aimoit avec une tendresse extréme : et qu'ils luy faisoient un fort grand plaisir de la visiter souvent. En suite pour faire l'officieux, il se chargeoit de les advertir, quand ils ne l'incommoderoient point, et quand il n'y auroit pas tant de monde : et en effet il faisoit si bien qu'il y en avoit tousjours quelqu'une de si bonne heure, que le malheureux Abradate ne pouvoit trouver aucune occasion d'entretenir la Princesse. Il n'accusoit pourtant de ce malheur que sa mauvaise fortune : et ne sçavoit pas qu'il luy estoit causé par un Rival encore plus miserable que luy : mais à la fin ayant trouvé Panthée à la promenade, dans les Jardins du Palais du Roy, elle ne pût esviter sa conversation. Par bonheur pour luy, Mexaris ne s'y trouva pas ; et par malheur pour Perinthe, il s'y rencontra : car il menoit Doralise, qui avoit esté à cette promenade avec la Princesse. Neantmoins quoy qu'il y fust, il n'y avoit pas moyen de troubler la conversation de deux Personnes 
<pb id="page_2831" n="V05-P111"/>de cette qualité là : Doralise m'a dit depuis, que lors qu'Abradate donna la main à la Princesse, Perinthe laissa aller la sienne pour un instant : toutesfois s'estant un peu remis il la reprit : mais si hors de luy, qu'il ne sçavoit pas trop bien ce qu'il luy disoit, quand elle le forçoit de parler. Il y eut mesme des temps où selon les sentimens qui luy passoient dans l'esprit sur quelque action qu'il voyoit faire à Abradate, qui luy persuadoit qu'il parloit de son amour à Panthée ; il serroit si fort la main à doralise, de dépit et de rage de ne le pouvoir empescher, qu'il s'en faloit peu qu'il ne la blessast. Comme elle a beaucoup d'esprit, et qu'elle avoit toute sa vie veû Perinthe le plus sage homme du monde, et le plus regulierement civil, elle fut fort surprise de ce procedé : de sorte que le regardant pour chercher à s'esclairir dans ses yeux, il connut que sa passion estoit plus forte que luy, et qu'il en avoit donné quelques marques ; si bien que ne sçachant que faire, pour desguiser ses sentimens, il prit le premier pretexte que son esprit luy fournit. Ne suis-je pas bien malheureux, luy dit il, qu'Abradate soit venu troubler le plaisir que j'avois à cette promenade ? car comme je n'ay pû le voir, sans me souvenir que nous partons dans deux jours ; je me suis souvenu en mesme temps, d'un ordre que le Prince de Clasomene m'a donné, pour une affaire importante, et qui me force à vous quitter incivilement malgré moy. Il me semble, 
<pb id="page_2832" n="V05-P112"/>luy dit Doralise, qu'au lieu de vous pleindre d'Abradate, vous devriez estre bien aise qu'il soit venu, pour vous faire souvenir d'une chose que vous auriez oubliée sans luy : et il me semble (luy dit il en la quittant au premier bout d'Allée qu'il rencontra) que j'ay tousjours sujet de l'accuser : puis qu'il est cause que je vous laisse pour une chose peu agreable. Quoy que ce que Perinthe dit à Doralise, ne la satis fist pas trop, neantmoins il y avoit si peu de raison de croire que les mouvemens qu'elle avoit veûs dans son esprit fussent causez par une passion que la Princesse luy eust donnée, qu'elle ne le creût pas encore : elle prit pourtant la resolution, de tascher de descouvrir s'il estoit vray que Perinthe apres l'avoir quittée, eust esté effectivement occupé à quelque affaire importante. Cependant comme l'enjoüement de son humeur, ne l'empesche pas d'estre tres prudente, elle ne me dit rien de ce qui luy venoit d'arriver ; quoy que je la joignisse un instant apres que Perinthe se fut retiré. Durant que cela se passoit ainsi, Abradate pour ne perdre point des momens si precieux, n'avoit pas plustost esté aupres de la Princesse, que prenant la parole, Madame, luy dit il, j'ay une grace à vous demander, que je voudrois bien que vous ne me refusassiez pas : comme je ne doute point que ce que vous voulez de moy ne soit juste, reprit la Princesse, je pense que vous ne devez pas craindre d'estre refuse. Je ne laisse pourtant pas de l'aprehender, 
<pb id="page_2833" n="V05-P113"/>luy dit il, et je croy mesme que si j'examinois bien mes sentimens, je trouverois que je n'aprehendre gueres moins que vous m'accordiez ce que je desire, que je crains que vous me le refusiez. Il me semble, repliqua Panthée, qu'il est assez aisé de ne demander point ce que l'on aprehende d'obtenir : ce que je dis ne laisse pourtant pas d'estre veritable, repliqua t'il, car enfin Madame, estant sur le point de partir, j'ay une passion si forte de sçavoir precisément en quels termes je suis dans vostre esprit, que je ne puis me resoudre à prendre congé de vous, si vous ne me faites la faveur de me l'aprendre. Mais aussi connoissant le peu que je vaux, je crains avec tant de raison, que si vous m'accordez ce que je veux, vous ne me mettiez au desespoir, que je n'ose presques vous regarder, de peur de voir desja dans vos yeux les sentimens de vostre coeur. Cependant, Madame, poursuivit il, sans luy donner loisir de l'interrompre, j'ay à vous faire sçavoir auparavant que vous parliez, que quoy que vous me puissiez dire, je vous adoreray tousjours, avec une passion sans esgale : et que comme je vous ay aimée dés le premier instant que je vous ay veuë, je vous aimeray jusques à la mort. Ainsi ne pensez pas s'il vous plaist, qu'en m'estant rigoureuse, vous puissiez chasser de mon coeur une passion que les plus beaux yeux de la Terre y ont fait naistre : 
<pb id="page_2834" n="V05-P114"/>non Madame, la chose n'est plus en ces termes : et toute vostre puissance, ne s'estend pas jusques là. Vous pouvez sans doute me rendre le plus heureux ou le plus infortuné de tous les hommes : mais vous ne pouvez plus m'empescher d'estre eternellement à vous, et plus à vous qu'à moy mesme. Parlez donc Madame, luy dit il, comment suis-je dans vostre esprit ; et me peut il estre permis d'esperer de n'y estre pas plus mal que Mexaris ? Mexaris, reprit elle, est un Grand Prince, que je regarde aveque le respect que l'on doit à sa qualité : mais pour Abradate, adjousta t'elle, s'il ne s'estoit pas advisé de destruire luy mesme ce que son propre merite avoit estably dans mon coeur, je l'estimerois infiniment. Il est vray toutesfois que de l'humeur dont je suis, il a mis un grand obstacle à l'amitié que j'estois capable d'avoir pour luy, en me parlant comme il a fait : quoy Madame, interrompit Abradate, je pourrois croire que je ne serois pas mal dans vostre coeur, si je ne vous avois point donné de marques de mon amour ! ha si cela est, je suis le plus heureux homme de la Terre, et je n'ay plus rien à vous demander. Ne vous abusez pas Abradate, reprit la Princesse, et croyez s'il vous plaist que ce que je vous dis ne vous est pas aussi favorable que vous pensez : car enfin je suis persuadée, que puis que vous avez eu la hardiesse de me parler comme vous avez fait, vous ne m'estimez pas assez. je ne sçay si je ne vous ay point desja dit cela une 
<pb id="page_2835" n="V05-P115"/>autrefois : mais quand je vous l'aurois dit cent, ce ne seroit pas encore trop, pour vous persuader que bien que j'estime infiniment toutes les excellentes qualitez qui sont en vous ; puis que vous ne m'estimez pas autant que je veux l'estre, je ne vous sçaurois estre obligée de l'affection que vous dittes avoir pour moy. Mais Madame, reprit Abradate, quelle plus grande marque d estime peut on donner à une personne, que de luy donner son coeur tout entier ; que de la faire Maistresse absolué de son destin ; et que de ne vouloir vivre et mourir que pour elle ? Voila, Madame, l'estat où je parois devant vous : et apres cela vous pouvez dire que je ne vous estime pas avez. Si vous m'aviez donné quelques marques, par vos regards seulement, que vous auriez entendu les miens, j'aurois sans doute eu ce respect là pour vous, que de ne vous parler pas de mon amour : et je me serois accommodé à cette severité qui paroist en vostre humeur. Mais vous sçavez, Madame, que vos yeux ne m'ont jamais rien dit de favorable : que vouliez vous donc que je fisse, estant prest de m'éloigner, et laissant à Sardis un Prince tel que Mexaris ? Du moins Madame, poursuivit il, si vous ne voulez pas que je sçache comment je suis dans vostre esprit, aprenez moy donc seulement comment y est mon Rival : car pourveû qu'il y soit un peu plus mal que moy, je vous proteste que je partiray sans murmurer, et sans vous demander nulle autre 
<pb id="page_2836" n="V05-P116"/>grace. Vous n'avez donc, reprit la Princesse en sous-riant, qu'à me laisser en repos, et qu'à vous y mettre ; s'il ne faut que cette ingenuë declaration pour vous satisfaire. Cependant Abradate (poursuivit elle, en prenant un visage plus serieux (sçachez que comme les personnes de ma condition et de ma vertu, ne disposent jamais gueres d'elles mesmes, il faut qu'elles tiennent tousjours leur esprit en estat de pouvoir s'accommoder à leur fortune. C'est pourquoy quand il seroit vray que j'aurois pour vous une forte disposition à souffrir que vous m'aimassiez, je ne le ferois pourtant jamais, que je ne visse les choses en termes de me faire croire que je le pourrois innocemment et sans imprudence. Apres cela, je n'ay plus rien à vous dire : si ce n'est que je vous seray fort obligée, si vous ne me contraignez pas a fuir vostre conversation. Comme Abradate alloit respondre, la Princesse Palmis arriva, qui rompit cét entretien : mais comme nous estions alors dans une grande Allée de Cyprés, qui sont plantez si proche les uns des autres qu'ils font une Palissade assez espaisse, il arriva que sans y penser, je tournay les yeux en un endroit, où je vy remüer les branches ; et où j'aperçeus Perinthe, qui regardoit à travers. je ne l'eûs pas plustost veû, que je le montray à Doralise : qui fut à luy toute estonnée, pour luy faire la guerre de ce qu'il l'avoit quittée sans avoir rien à faire. Perinthe fort interdit, l'assura qu'il avoit rencontré en 
<pb id="page_2837" n="V05-P117"/>sortant du Jardin, celuy a qui il avoit à parler : et qu'en suitte il y estoit rentré (quoy qu'en effet il n'en eust point sorty) adjoustant à cela, que s'estant engagé sans y penser, de l'autre costé de l'Allée, il avoit voulu voir si personne n'avoit pris sa place aupres d'elle, devant que d'y rentrer. je vous entends bien Perinthe, luy dit elle, vous voulez m'imposer silence par une civilité : mais il faudra bien autre chose pour cela. Perinthe craignant effectivement que Doralise n'allast dire à la Princesse ou à quelque autre, le trouble qu'elle avoit remarqué dans son esprit, la pria qu'elle trouvast bon qu'il luy redonnast la main : et alors pliant les branches des Cyprés, et passant du costé où nous estions, il se mit à conjurer Doralise tout bas, de ne dire à qui que ce soit, le desordre qu'elle avoit remarqué dans son ame. je le veux bien, luy dit elle, pourveu que vous m'en apreniez la veritable cause, ou pour mieux dire que vous me l'advoüyez : car à vous parler avec sincerité (adjousta t'elle en le regardant fixement) je vous crois amoureux de la Princesse. Ha Doralise, s'escria t'il, je pense que vous avez perdu la raison ; ha Perinthe, repliqua t'elle, la vostre si je ne me trompe, est plus esgarée que la mienne. je voy bien, luy dit il finement, qu'apres cela il faut que je me confie à vostre discretion : mais au nom des Dieux Doralise, ne me descouvrez pas je vous en conjure. je vous le promets, luy dit elle, pourveu que vous soyez sincere ; sçachez donc, 
<pb id="page_2838" n="V05-P118"/>poursuivit Perinthe, que le Prince de Clasomene ayant sçeu comme toute la Cour, que le Prince Mexaris et Abradate estoient tous deux amoureux de Panthée, a eu beaucoup de joye du premier, et beaucoup de douleur du second : et c'est pour cela qu'il m'a commandé absolument, de descouvrir si je pouvois, les veritables sentimens de la Princesse sa Fille, et d'empescher, s'il estoit possible, qu'Abradate ne luy parlast en particulier devant son départ. Cependant, adjousta t'il, je puis vous jurer que je n'ay pas dit la moindre chose de la Princesse au Prince son Pere : car l'honnorant au point que je fais, je n'ay garde de vouloir estre son Espion. Mais il est vray que lors qu'Abradate est arrivé, je n'ay pû m'empescher d'en estre fasché : neantmoins comme je ne pouvois remedier à la chose, j'ay creû qu'il faloit que je me retirasse : de peur que si le Prince fust arrivé, il ne se fust imaginé que bien loin de l'en advertir, je l'eusse voulu cacher : si bien que je me suis osté des lieux où l'on se promene ordinairement, afin de ne le rencontrer pas. Mais, luy dit Doralise, si vous n'avez point dessein de nuire à la Princesse, que faisiez vous derriere ces Cyprés, à l'observer si soigneusement ? je taschois, repliqua t'il, à m'instruire en effet de la verité : afin de sçavoir comment je me dois conduire entre Abradate et Mexaris. Leur merite est si different, repliqua Doralise, que sans me donner la peine de regarder les actions de Panthée je 
<pb id="page_2839" n="V05-P119"/>devinerois bien ce qu'elle pense. Il est vray, repliqua Perinthe, mais leur fortune presente est si esloignée l'une de l'autre, que je trouve qu'il y a beaucoup à balancer. Et puis, adjousta t'il encore, il me semble que la belle Doralise doit souhaitter pour son interest, que la Princesse demeure à la Cour de Lydie, et non pas à celle de Suse. Cependant, poursuivit il, je vous conjure de ne me descouvrir pas : et de croire que je ne diray ny ne feray jamais rien, qui soit contre le respect que je dois à la Princesse. Doralise escouta tout ce que luy dit Perinthe, sans sçavoir si elle le devoit croire : car si elle se souvenoit du trouble qu'elle avoit remarqué dans son esprit, lors qu'Abradate estoit arrivé, elle ne doutoit point qu'il n'aimast Panthée : mais si elle consideroit le peu d'aparence qu'il y avoit, qu'un homme comme luy osast conserver dans son coeur une passion comme celle là, elle adjoustoit foy à ces paroles. Sa croyance n'estoit pourtant pas si affermie, qu'il n'y eust plusieurs instans, où elle changeoit d'opinion : elle resolut pourtant, quoy qu'il en pûst estre, de ne rien dire de tout ce qui luy estoit arrivé : car, disoit elle, si Perinthe aime Panthée, il est bien assez malheureux, sans que j'aille encore l'accabler, en disant inconsiderément à la Princesse, ce qu'il ne luy dira peut-estre jamais : et si la chose est comme il me l'a ditte, je ne veux point non plus en parler : puis que selon les aparences en ne disant pas une chose agreable à la Princesse, je ne 
<pb id="page_2840" n="V05-P120"/>laisserois pas de nuire à Abradate, que j'estime infiniment. Perinthe de son costé, estoit fort satisfait du mensonge qu'il avoit inventé : et en effet pour l'avoir trouvé avec tant de precipitation, il estoit assez adroit. Car si Doralise luy gardoit fidelité et n'en parloit pas, il estoit en repos : et si elle en disoit quelque chose à la Princesse, il esperoit que croyant que le Prince son Pere desaprouvoit l'amour d'Abradate, elle l'esloigneroit peut estre avec adresse. Ainsi le reste de la promenade se fit sans chagrin : car à parler sincerement, la Princesse dans le fonds de son coeur n'estoit pas marrie qu'Abradate l'aimast. Ce Prince de son costé, pensoit avoir obtenu une tres grande faveur, que d'entendre de la bouche de Panthée, que Mexaris n'estoit pas si bien dans son esprit que luy : Perinthe croyoit aussi estre eschapé d'un danger effroyable, d'avoir pû cacher son amour, qu'il avoit descouverte si imprudemment : de sorte qu'il n'y avoit que Doralise qui eust quelque legere inquietude, de ne pouvoir se determiner, sur ce qu'elle devoit croire de Perinthe. Depuis cela, Abradate ne pût plus parler en particulier à Panthée : et il falut qu'il se contentast de luy dire adieu devant tant de monde, qu'à peine osa t'il luy faire voir dans ses yeux une partie de la douleur qu'il avoit en la quittant. Pour Perinthe, comme il estoit de la Maison, il vit la Princesse avec toute la liberté qu'il eust pû desirer : mais c'estoit une liberté qui luy estoit inutile : puis qu' 
<pb id="page_2841" n="V05-P121"/>n'osoit s'en servir, à la luy témoigner la passion qu'il avoit dans l'ame : et qu'au contraire, il estoit forcé d'aporter tous ses foins à la cacher. Il ne pût toutesfois empescher que sa melancolie ne parust : mais comme l'amitié en peut causer aussi bien que l'amour, la Princesse luy sçavoit gré d'une chose dont elle se seroit estrangement offencée, si elle en eust sçeu la cause. Par bonheur pour luy, Doralise ne se trouva pas aupres d'elle, lors qu'il s'en separa : car comme elle avoit desja quelque soubçon de la verité, elle se seroit sans doute apperçeüe, que la douleur de Perinthe estoit causée par une affection plus tendre que l'amitié. Comme il estoit desja sorty de la Chambre de la Princesse, elle le rapella, afin de luy ordonner de luy escrire, aussi souvent qu'il le pourroit, pour luy mander les nouvelles de l'Armée : et en eschange, luy dit elle, j'obligeray Doralise à vous respondre quand je ne le feray pas : et à vous mander les nouvelles de Sardis. D'abord Perinthe fut ravi de ce commandement : mais quand il vint à songer que cette faveur ne luy estoit accordée, que parce qu'on ne croyoit pas qu'elle luy fust aussi chere qu'elle luy estoit, sa joye en diminua de la moitié. Neantmoins venant à penser, qu'il auroit un avantage qu'assurément ses Rivaux, tous Grands Princes qu'ils estoient, n'avoient jamais obtenu ; il en sentoit quelque consolation, et en partit moins affligé. De plus, comme le Rival qu'il craignoit davantage, s'esloignoit aussi bien que 
<pb id="page_2842" n="V05-P122"/>luy, il en estoit moins inquiet : aussi fut il dire adieu à Doralise avec l'esprit assez libre, pour un Amant qui estoit prest à partir. Il est vray qu'il aporta un soin extréme, à desguiser ses sentimens en cette occasion, où il eut en effet besoin de toute son adresse : car Doralise luy dit cent choses de dessein premedité, où un moins fin que luy auroit eu bien de la peine à respondre. Il s'en tira pourtant avec tant d'esprit, qu'elle ne trouva pas dequoy fortifier ses doutes : cependant je pense que la Reine de la Susiane ne trouveroit pas mauvais, quand mesme elle m'entendroit, que je disse que la Princesse de Clasomene fut un peu melancolique du départ d'Abradate ; mais en eschange, Mexaris en fut si aise, qu'on ne peut pas l'estre davantage. Il ne s'en trouva pourtant pas mieux aupres de Panthée : au contraire, luy semblant qu'elle pouvoit avec plus de bienseance vivre froidement aveque luy en l'absence d'Abradate, que lors qu'il y estoit ; elle le traitta avec une certaine indifference, qui pensa le faire desesperer ; et qui le porta enfin à faire cent choses, qui donnerent bien de l'inquietude à Panthée. Car voyant que plus il luy rendoit de services, moins il la trouvoit favorable : il prit la resolution d'agir secrettement avec le Prince son Pere : qui à cause de quelque incommodité n'avoit point esté à l'Armée. Il ne laissoit pas toutesfois de la voir, avec une assiduité sans esgale : ce n'est pas que Doralise ne dist tous les 
<pb id="page_2843" n="V05-P123"/>jours cent choses malicieuses devant luy par les ordres de la Princesse, qui devoient ne luy estre pas fort agreables : disant continuellement, que Sardis n'estoit plus qu'un Desert, depuis le commencement de la Campagne : et qu'il eust beaucoup mieux valu estre aux Champs, que d'y demeurer quand la Cour n'y estoit pas : mais quoy qu'elle pûst dire, il ne se rebutoit point, et il nous persecutoit tousjours. Il avoit pourtant de l'esprit : mais cette basse inclination qui regnoit dans son coeur, et qui faisoit qu'il ne donnoit jamais rien qu'avec chagrin, et qu'il croyoit perdre le peu qu'il donnoit, estoit cause que l'on ne le pouvoit estimer. De plus, l'amitié que l'on avoit pour Abradate, augmentoit encore l'aversion que l'on avoit pour Mexaris : si bien qu'il n'estoit pas fort estrange que la Princesse n'aimast point un Prince que personne n'aimoit : et au contraire, on eust eu raison de s'estonner, si elle eust hai ou oublié Abradate, dont tout le monde luy parloit avec estime, et qu'elle sçavoit bien avoir pour elle une passion extréme. Aussi vous puis-je assurer, qu'il ne fut ny haï ny oublié, pendant toute la guerre d'Ephese, et toute celle de Mysie et de Phrygie : il est vray que la Renommée luy parla si avantageusement de sa valeur durant cette absence, que l'on peut dire qu'il ne fut pas moins obligé de cette faveur à son propre courage, qu'à l'inclination que la Princesse avoit pour luy. Tant que cette guerre dura, Perinthe ne manqua 
<pb id="page_2844" n="V05-P124"/>pas d'escrire à la Princesse : bien est il vray que comme il estoit genereux, il se trouva un peu embarrassé à luy obeïr : car le moyen de luy parler de tout ce qui se passoit à l'Armée, sans luy rien dire de tant de belles actions qu'Abradate y faisoit, aussi bien que Cleandre qui s'y signala hautement ? et le moyen aussi de loüer luy mesme son Rival, et de luy aider à conquerir le coeur de Panthée ? La voye qu'il prit fut pour l'ordinaire, de dire les choses en general, sans particulariser les actions de personne : se contentant de dire que les Ennemis avoient esté battus, et de narrer seulement les avantages de l'Armée : comme presuposant que la Princesse ne vouloit sçavoir les nouvelles, que par l'interest qu'elle avoit au bien de l'Estat. De sorte qu'en tant de relations que la Princesse reçeut de Perinthe, le nom d'Abradate ne s'y trouva jamais qu'une seule fois : encore fut-ce malgré luy ; et voicy comment la chose arriva. Deux ou trois jours apres la prise d'Ephese, Perinthe achevant d'escrire à Panthée, vit entrer Abradate dans sa Chambre : et un moment apres, Cleandre y entra aussi : qui sçachant que c'estoit luy qui mandoit toutes les nouvelles de l'Armée à la Princesse, luy dit que celuy qui devoit porter ses paquets à Sardis, partiroit dans deux heures. Perinthe respondit à cela, qu'il n'avoit plus que deux mots à escrire : mais comme il estoit connu de tout le monde pour escrire fort agreablement, Abradate qui n'avoit jamais veû de 
<pb id="page_2845" n="V05-P125"/>Lettre de luy, et qui ne le soubçonnoit pas d'estre son Rival, luy dit que s'il n'y avoit rien dans celle qu'il escrivoit que le recit du Siege, il estoit ravy de la voir : ne doutant pas qu'il ne fust aussi beau dans sa relation, qu'il l'avoit esté effectivement. Cleandre prenant la parole pour Perinthe, qui tarda un moment à respondre, luy dit que l'on ne pouvoit jamais mieux escrire que Perinthe escrivoit : et qu'ainsi sa curiosité estoit juste. D'abord Perinthe s'en deffendit avec modestie : mais voyant que Cleandre s'obstinoit à vouloir qu'il leur monstrast ce qu'il venoit d'escrire, il craignit que s'il ne le faisoit pas, il ne creust qu'il n'avoit pas assez bien parlé de luy : de sorte que cedant aux prieres de Cleandre, Abradare prit la Lettre de Perinthe, qui n'estoit pas achevée, et y leût à peu prés ces paroles. <q>PERINTHE A LA PRINCESSE DE CLASOMENE.</q>
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<q>Quand vous commanderiez à la Victoire, vos souhaits ne pouvient pas estre plus heureusement accomplu : elle fuit les armes du Roy en tous lieux, et rien ne leur peut resister. La prise d'Ephese merite bien que la plus illustre Princesse du monde, rende graces aux Dieux d'une des plus illustres conquestes que l'on ait jamais 
<pb id="page_2846" n="V05-P126"/>faite : et que je ne croy pas moins un effet de ses voeux, que de la valeur de nos Troupes. Les ennemis ont autant resisté qu'il le faloit, pour couvrir leurs Vainqueurs de gloire : mais non pas autant qu'il eust falu, pour les empescher d'estre vaincus. La Fortune a mesme voulu, que les Lauriers dont la Victoire a couronne les Victorieux, ne fussent pas fort sanglants : n'estant mort personne de consideration en cette derniere attaque, je ne vous dis point. . . . .</q>
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J'allois adjouster (dit Perinthe, apres qu'Abradate eut achevé de lire) les actions paiticulieres de l'illustre Cleandre, et celles de beaucoup d'autres, lors que j'ay esté interrompu : vous aviez sans doute raison, repliqua Abradate ; et il ne sçauroit jamais estre loüé par une personne qui le sçache mieux faire que vous. Mais comme vostre modestie (luy dit il d'une maniere tres adroite, afin de l'obliger à parler dignement de luy) vous empescheroit sans doute de dire vos propres actions à la Princesse, et que je n'oserois luy escrire de mon chef, n'en ayant pas eu la permission comme vous ; souffrez que j'adjouste quelque chose à vostre Lettre. Et alors sans attendre la responce de Perinthe, qui s'y opposa autant qu'il le pût sans choquer la civilité ; il y escrivit ce que je m'en vay vous dire.
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<q>L'agreable relation de Perinthe seroit trop imparfaite, si vous n'y trouviez pas une partie des louanges qu'il mente, pour s'estre signalé comme il a fait, en toutes les occasions qui se sont presentées : c'est pourquoy je vous conjure pour vostre satisfaction pour sa gloire, et pour 
<pb id="page_2847" n="V05-P127"/>la mienne, de souffrir que je sois son Historien : et que je vous die qu'à la reserve de l'illustre Cleandre, il merite toute la gloire qu'il donne aux autres. Voila Madame, ce qu'a creû vous devoir dire un homme qui n'en pretend point d'autre, que celle d'estre creû le plus respectueux des Adorateurs de la plus belle Princesse de la Terre.</q>
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Apres qu'Abradate eut escrit ce que je viens de dire, et que Cleandre l'eut leû tout haut, Perinthe se trouva le coeur bien partage : car estre loüé si hautement par un Prince comme celuy là, estoit une chose qu'il croyoit luy devoir estre avantageuse aupres de la Princesse : mais aussi envoyer luy mesme une Lettre d'un aussi redoutable Rival à la Personne qu'il aimoit, luy estoit une chose insuportable. De sorte que prenant un brais adroit, pour s'en empescher s'il luy estoit possible, il dit qu'il ne pouvoit se resoudre à envoyer luy mesme son Eloge : que c'estoit le couvrir de confusion, au lieu de le couvrir de gloire : que de plus, il ne sçavoit pas si la Princesse ne trouveroit point estrange, qu'il eust la hardresse de luy faire recevoir un Billet d'un Prince comme Abradate : car (adjousta t'il finement) celle que j'ay de me donner l'honneur de luy escrire, ne tire pas à consequence. Ce n'est pas que ce soit mon interest qui me fasse parler, adjousta t'il, mais je serois au desespoir, dit il se tournant vers Abradate, si parce que vous me voulez mettre bien avec la Princesse, j'estois cause que vous y fussiez mal. Sçachant 
<pb id="page_2848" n="V05-P128"/>combien elle vous estime (repliqua ce Prince qui vouloit que son Billet allast entre les mains de Panthée) je ne dois pas craindre qu'elle s'offence que je luy die une venté qui vous est avantageuse. Non non, interrompit Cleandre, je vous respons que la Princesse ne s'offencera point de cette galanterie : car encore qu'elle fort un peu severe, elle est raisonnable, et sçait prendre les choses comme il faut. Mais pour bien faire, adjousta t'il, il faut que Perinthe acheve sa Lettre : et qu'il rende autant d'Encens qu'on luy en a donné. Abradate par civilité s'y voulut opposer : et Perinthe voulut aussi dire encore qu'il n'estoit pas capable de loüer en si peu de temps, deux personnes si illustres : mais enfin Cleandre apres luy avoir dit qu'il le dispensoit de la moitié de cette peine, et qu'il le conjuroit de ne parler point de luy ; le força d'achever sa Lettre, afin de favoriser Abradate, de qui il n'ignoroit pas l'amour. Si bien que Perinthe reprenant par force l'endroit où il l'avoit laissée, la finit de cette sorte, quoy que ce n'eust pas esté sa premiere intention.
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<q>Je ne vous du point, Madame, que le Prince Abradate s'est signalé par mille belles actions : car il me semble qu'apres ce qu'il a voulu dire de moy, les louanges que je luy donnerais seroient suspectes de flatterie. Aussi vous puis je assurer, que je suis au desespoir qu'il m'ait obligé par sa civilité, à changer la fin de ma Lettre : et à vous dire les choses d'une autre maniere que je ne m'estois proposé. Je ne vous dis pas non plus, que l'illustre 
<pb id="page_2849" n="V05-P129"/>Cleandre a fait des miracles ; car la Renommée vous l'aura apris, quand vous recevrez celle cy : mais je vous diray sans affecter de paroistre modeste, que de ma vie je n'ay rien fait avec tant de repugnance, que de vous envoyer moy mesme mon Eloge, quoy qu'il soit escrie de la main d'un grand Prince, et qu'il semble m'estre advantageux qu'il soit leû de la plus par faite Princesse du monde.</q>
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<div2 id="page_CYRUS050106" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d' Abradate : départ d'Abradate et de Perinthe à la guerre">
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<q>PERINTHE.</q>
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Lors que Perinthe eut achevé d'escrire, il espera que peut-estre Abradate et Cleandre s'en iroient : et qu'apres cela, il pourroit obliger celuy qui devoit porter cette Lettre à dire qu'il l'avoit perdue Mais à peine avoient ils achevé de la lire, et fait chacun un compliment pour s'opposer aux loüanges qu'il leur donnoit ; que cét Envoyé de Cleandre, vint le trouver chez Perinthe, pour recevoir ses derniers ordres : si bien qu'il falut que le panure Perinthe malgré qu'il en eust, fermast sa Lettre devant eux, qui le voulurent ainsi : et qu'il la donnast à celuy qui la devoit porter, et qui la porta en effet. Cependant Perinthe m'a dit depuis, qu'il eut une douleur si sensible de cette advanture, qu'il en pensa desesperer : ne suis-je pas bien malheureux, disoit il, qu'il faille que ce soit par mon moyen qu'Abradate escrive la premiere fois à la Princesse que l'aime ? que sçay-je encore, adjoustoit il, si elle ne s'imaginera point que je luy ay rendu cét office volontairement : et que je suis le confident de la passion d'Abradate ? Au nom 
<pb id="page_2850" n="V05-P130"/>des Dieux adorable Panthée (s'escrioit il, comme si elle l'eust pû entendre) ne me faites pas cette injustice, de croire que je serve jamais ce Prince aupres de vous : c'est bien assez que vous ne croiyez pas que je vous ayme, sans croire encore que je veux que vous en aimiez un autre. Mais Perinthe, reprenoit il tout d'un coup, n'as tu pas resolu de te contenter de l'estime de ta Princesse ? n'as tu pas fait dessein de ne luy descouvrir jamais ton amour ? et ne sçais tu pas bien que tu ne peux jamais avoir de pan à son affection ? pourquoy donc n'es tu pas satisfait des loüanges qu'Abradate te donne, puis que du moins elles peuvent servir à augmenter l'estime qu'elle fait de toy ? si les louanges des Ennemis sont glorieuses et cheres ; pourquoy celles d'un Grand Prince ne te le seroient elles pas ? Mais helas ? ce grand Prince, reprenoit il, est mon Rival : et un Rival encore, qui selon les apparences, sera aimé de ma Princesse. Ne nous estonnons donc plus, de la colere que nous avons, d'avoir esté contraints de le loüer, et de recevoir ses loüanges. Apres, quand il venoit à penser, que la Princesse respondroit dans sa Lettre, à ce qu'Abradate luy avoit escrit ; et qu'il seroit contraint de donner cette joye a son Rival, de luy faire voir les civilitez de Panthée, il ne s'y pouvoit resoudre : et il prenoit la resolution, si cette Lettre estoit trop obligeante pour Abradate, de la suprimer. Il attendit donc cette responce, avec autant d'impatience, que s'il eust envoyé 
<pb id="page_2851" n="V05-P131"/>une declaration d'amour à Panthée : quoy que tout ce qui faisoit sa curiosité, ne fust que de voir ce que la Princesse luy diroit d'Abradate : qui de son costé attendoit aussi cette responce avec une esgale impatience, quoy que ce ne fust pas avec une esgale inquietude. Comme il n'y a que trois journées ordinaires d'Ephese à Sardis, la Lettre de Perinthe y arriva en deux jours, parce que celuy qui aportoit la nouvelle de la prise d'Ephese, fit beaucoup de diligence. Doralise qui ne quittoit gueres Panthée, se trouva aupres d'elle aussi bien que moy, lors qu'elle reçeut cette Lettre, qu'elle se mit d'abord à lire tout haut : car comme elle sçavoit que Perinthe ne luy mandoit jamais que des nouvelles, elle ne creût pas y devoir trouver autre chose. Mais lors qu'elle vint à l'endroit qu'Abradate avoit escrit, et qu'elle entrevit son Nom, devant mesme que d'avoir commencé de lire ce qu'elle voyoit estre d'une autre escriture que de celle de Perinthe ; elle baissa la voix, et en changea de couleur : et achevant de lire bas, Doralise et moy creusmes deux choses bien differentes. Car Doralise, dans les soupçons qu'elle avoit quelquesfois, de la passion de Perinthe, s'imagina qu'il avoit peut-estre eu la hardiesse de luy en escrire quelque chose ; et pour moy qui n'en soupçonnois rien, je creûs que c'estoit quelque affaire qu'elle ne vouloit pas que nous sçeussions. Mais apres que la Princesse eut achevé de lire, et que l'esmotion que le Nom d'Abradate avoit excitée 
<pb id="page_2852" n="V05-P132"/>dans son ame fut apaisée, elle donna cette Lettre à lire à Doralise et à moy : et voulant pretexter la tendresse de son coeur en cette occasion, elle nous dit que lors qu'elle avoit veû ce changement d'escriture et le Nom d'Abradate, elle avoit eu peur qu'il ne se fust servy de cette occasion, pour luy dire des choses qui luy eussent donné lieu de se pleindre en mesme temps de Perinthe et de luy. Cependant (adjousta t'elle, apres que Doralise eut achevé de lire) vous voyez bien que Perinthe sans estre amoureux, ne laisse pas d'estre vaillant : et qu'il suffit du moins pour estre brave, d'estre amoureux de la gloire. Car encore que j'aye fait semblant de croire conme les autres, que Perinthe aimoit, je vous assure que je ne le crois point du tout : et je vous assure Madame, reprit Doralise, que je ne puis estre de vostre advis. On peut sans doute, adjousta t'elle, estre vaillant sans estre amoureux : mais je soustiens qu'un Brave qui n'aura jamais eu d'amour, sera du moins brave et brutal tout ensemble : et conme Perinthe ne l'est point du tout, il faut conclurre qu'il aime, ou qu'il a aimé. Quoy qu'il en soit, dit la Princesse, quelque amitié que j'aye pour Perinthe, et quelque joye que j'aye de voir ses loüanges escrites de la main d'un Prince si illustre, je ne laisse pas d'estre presque en colere contre luy : car enfin il faut respondre quelque chose à Abradate. Mais Madame, luy dit Doralise, il ne me semble pas qu'il y ait grande difficulté à respondre à ce qu'il vous dit par son Billet : il est vray, dit elle en rougissant, aussi ne fais-je 
<pb id="page_2853" n="V05-P133"/>pas consister la difficulté de luy respondre sur ce qu'il m'escrit, mais sur ce qu'il me dit en partant : et alors elle eut la bonté de nous raconter la conversation qu'elle avoit eüe aveques luy. Toutesfois apres avoir bien raisonné là dessus, elle se détermina à la fin, d'escrire de la façon que je vous le diray bien tost. Cependant Abradate et Perinthe qui attendoient impatiemment la responce de la Princesse, surent si soigneux et si exacts à s'informer du jour que celuy qui devoit l'aporter arriveroit à Ephese, qu'ils le sçeurent precisément, et firent si bien qu'ils le virent, dés qu'il eut rendu conte de son voyage à Cleandre : mais le mal fut pour Perinthe, que Cleandre qui aimoit Abradate, et qui n'ignoroit pas sa passion pour la Princesse de Clasomeme, ayant impatience de sçavoir ce qu'elle respondoit, fut à l'instant mesme chercher Abradate, qu'on luy dit estre dans le Jardin du Palais où il estoit logé : et en effet il l'y trouva, et Perinthe aveque luy : qui en sa presence venoit de recevoir la responce de la Princesse. je vous laisse à penser quels estoient les sentimans de Perinthe en ouvrant la Lettre de Panthée, dans la crainte qu'il avoit de la trouver trop obligeante pour Abradate : et conme ce Prince s'aperçent de quelque changement au visage de Perinthe, il s'imagina qu'il craignoit simplement que la Princesse n'eust trouvé mauvais qu'il lui eust envoyé son Billet : de sorte qu'il lui en fit un conpliment, où Perinthe respondit avec le plus de paroles qu'il pût : luy semblant quasi qu'il y avoit quelque advantage pour luy, à n'ouvrir pas si 
<pb id="page_2854" n="V05-P134"/>tost cette Lettre. Mais à la fin Abradate et Cleandre l'en ayant pressé, il fut contraint de l'ouvrir, et d'y lire tout haut ces paroles.
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<q>PANTHEE A PERINTHE.</q>
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<q>Il paroist assez par ce que vous me dittes du Prince Abradate, et de l'illustre Cleandre, et par ce que la Renommée m'en aprend, que la victoire est bien plus un effet de leur courage que de mes voeux : je ne laisseray pourtant pas d'en faire pour l'augmentation de leur gloire, qui n'ira jamais si loin que je le desire. Pour la vostre, Perinthe, je la trouvue à un si haut point, qu'il ne me semble pas possible de vous en souhaiter davantage : car enfin estre loüé par un Prince qui merite tant de loüanges luy mesme, est un honneur si grand, que je croy que toute vostre ambition en doit estre satisfaite. Cependant comme vostre modestie vous auroit empesché de me dire de vous mesme, ce qu'Abradate m'en a dit, je luy suis bien obligée de me l'avoir apris : quoy que d'ailleurs je sois bien marrie de la peine qu'il en a euë. Assurez le que comme il a augmenté l'estime que je faisois de vous, vous avez du moins confirmé puissamment celle que je faisois desja de luy. Apres cela, n'attendez pas que je vous rende nouvelles pour nouvelles : si ce n'est que je vous aprenne que Doralise vous accuse tousjours, et veut absolument que les belles choses que vous faites, soient plustost attribuées à la passion secrette qu'elle croit que 
<pb id="page_2855" n="V05-P135"/>vous avez dans le coeur, qu'à vostre propre courage. Pour moy qui suis plus equitable, je soustiens vostre party autant que je puis : Adieu, assurez Abradate et Cleandre, que la victoire les suivra par tout, si la Fortune fuit mes intentions.</q>
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<q>PANTHEE.</q>
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Perinthe leût si mal toute cette Lettre, mais principalement la fin, qu'Abradate la luy demandant civilement, fut contraint de la relire pour l'entendre : luy disant en riant qu'il n'auroit jamais pensé qu'un homme qui escrivoit si bien, eust pû lire de cette sorte. Mais Dieux, que ne souffrit point le pauvre Perinthe, en voyant la joye qu'avoit Abradate en relisant cette Lettre ! car encore que ce qu'il y voyoit pour luy, ne fust qu'une simple civilité, il ne laissoit pas d'en avoir une satisfaction extréme. Le plaisir de voir seulement son Nom escrit de la main de Panthée, luy donnoit un transport de joye estrange : aussi apres l'avoir leuë haut, il la relisoit bas d'un bout à l'autre : en suitte il en revoyoit seulement quelques endroits : mais quoy qu'il pûst faire, il ne la rendoit point à Perinthe, de qui le chagrin estoit encore plus excessif, que la joye d'Abradate n'estoit grande. Non seulement il estoit au desespoir, que la Princesse eust respondu si civilement pour ce qui regardoit Abradate : mais il craignoit encore que Doralise ne fust retonbée dans les soubçons qu'elle avoit eûs de son amour, et qu'a la fin elle n'en descouvrist 
<pb id="page_2856" n="V05-P136"/>quelque chose. Il jugeoit pourtant bien qu'elle n'en avoit encore rien dit à Panthée : estant assez fortement persuadé, que si elle eust sçeu son amour, elle ne luy en auroit pas escrit. Ainsi ayant l'esprit remply de cent pensées differentes, sans qu'il y en eust une seule d'agreable, il paroieeoit sans doute assez inquiet. Tout ce que la Princesse luy disoit d'obligeant dans sa Lettre, ne le satisfaisoit point du tout : parce que les loüanges qu'elle donnoit à Abradate, luy ostoient toute la douceur qu'il eust trouvée à la civilite qu'elle avoit pour luy. Cependant comme Cleandre vouloit obliger Abradate, et qu'il n'avoit garde de soubçonner que Perinthe fust amoureux de Panthée, il luy dit qu'il faloit pour sa satisfaction, qu'il luy laissast la Lettre de la Princesse : en effet, luy dit il, Perinthe, il est aisé de voir qu'ele est autant pour Abradate que pour vous. Eh de grace (adjousta ce Prince amoureux en embrassant Perinthe) accordez moy ce que Cleandre vous demande en ma faveur, et ce que je n'osois vous demander : Seigneur (repliqua Perinthe fort surpris et fort embarrassé) puis que vous dittes vous mesme que vous n'osiez me demander ce que vous desirez, il est à croire que vous connoissez bien que je ne dois pas vous l'accorder. En effet, poursuivit il, que diroit la Princesse, si je faisois ce que vous voulez ? car Seigneur, plus vous estes digne d'avoir cette Lettre entre vos mains, plus le dois craindre d'offencer Panthée en l'y remettant : 
<pb id="page_2857" n="V05-P137"/>si elle avoit eu intention que vous eussiez une Lettre d'elle, elle vous auroit escrit separément : mais cela n'estant pas, vous ne trouverez point mauvais que je vous suplie de souffrir que je vous refuse, et que je ne me mette pas mal aupres d'elle. Mais, luy dit Cleandre, la Princesse ne le sçaura pas, et par consequent cela ne vous nuira point : puis que je le sçaurois, reprit il, je serois tousjours assez tourmenté, d'avoir fait une chose contre mon devoir. Mais Perinthe, luy dit Abradate, vous en faites une contre l'amitié, de me refuser cette Lettre : du moins souffrez que je la garde quelques jours, avec promesse de vous la rendre. Tout à bon, dit Cleandre en regardant Perinthe, vous estes un peu trop exact, pour ne pas dire trop rigoureux : car enfin, adjousta t'il, quelque respect que vous ayes pour la Princesse, je ne voy pas que vous luy fissiez un grand tort, de laisser sa Lettre entre les mains d'un Prince, qui la conserveroit avec un soin bien different sans doute de celuy que vous en aurez. Quoy qu'il en soit, dit Perinthe tout esmeu, je seray tres aise de faire ce que je dois : du moins, dit Abradate, suis-je fortement resolu de ne vous la rendre point, que je n'en aye une copie : ha Perinthe (s'escria Cleandre, sans luy donner loisir de parler) il ne faut pas seulement mettre la chose en doute, à moins que de vouloir de dessein premedité desobliger tout à la fois le Prince Abradate et moy. je suis bien malheureux, reprit 
<pb id="page_2858" n="V05-P138"/>il, de me trouver en une si fâcheuse conjoncture : enfin, dit Cleandre, il faut obeïr à vos Amis : et pour vous mettre l'esprit en repos, je me charge de dire à la Princesse, si elle vient à sçavoir la chose, que vous vous y estes opposé avec autant d'ardeur, que si vous aviez esté amoureux, et qu'un de vos Rivaux vous eust demandé copie d'une Lettre de vostre Maistresse. Apres cela, Cleandre sans attendre la responce de Perinthe, commanda à un des siens d'aller querir tout ce qui estoit necessaire pour escrire : Perinthe se deffendit encore tres longtemps : mais à la fin craignant que la veritable cause de son opiniastreté ne fust devinée par Abradate ou par Cleandre, il consentit à laisser prendre une copie de cette Lettre à Abradate : de sorte qu'entrant dans un Cabinet de verdure au milieu duquel il y avoit une Table de Jaspe, Abradate se mit à escrire : pendant quoy Cleandre se mit à entretenir Perinthe, et à luy vouloir persuader de servir Abradate aupres du Prince de Clasomene, et aupres de la Princesse sa fille. Mais il estoit si inquiet et si chagrin : qu'à peine respondoit il à propos : et : il eut de si violents transports pendant cette conversation, qu'il fut tenté cent et cent fois, d'arracher la Lettre de la Princesse des mains d'Abradate, et de luy faire mettre l'espée à la main. Toutesfois la presence de Cleandre et de beaucoup d'autres, qui se promenoient dans le Jardin où ils estoient, ayant 
<pb id="page_2859" n="V05-P139"/>retenu ces premiers mouvements, la raison reprit sa place dans son ame : et il se déguisa le mieux qu'il pût. Il pensa, pour calmer le trouble de son esprit, qu'apres tout, cette Lettre n'estoit qu'une Lettre de civilité, et qu'ainsi il ne devoit pas s'en affliger avec tant d'excés : de sorte que respondant aux prieres que luy faisoit Cleandre de servir Abradate, il luy dit qu'il estoit vray qu'il avoit l'honneur d'estre bien avec le Prince de Clasomene, et de n'estre pas mal avec la Princesse : mais que sa maxime estoit de ne parler jamais à ses Maistres, des affaires dont ils ne luy parloient pas. Et puis Seigneur, luy dit il, Abradate a tant de merite, qu'il n'est pas necessaire que personne le serve, ny aupres de l'un ny aupres de l'autre : ils dirent encore plusieurs autres choses, à la fin desquelles Abradate ayant achevé d'escrire, les rejoignit : mais auparavant que de rendre la Lettre de Panthée, il fit encore quelque effort pour obliger Perinthe à se contenter de la copie, à luy laisser l'original. Il n'y eut toutesfois pas moyen d'en venir à bout, et il falut que la chose allast autrement : de sorte que tous les deux n'estoient pas contents. Car Abradate estoit bien affligé, de n'avoir pas la Lettre effective de Panthée : et Perinthe estoit au desespoir, que ce Prince en eust seulement la copie. Il eut pourtant encore une plus aigre douleur quelques jours apres : car il sçeut qu'Abradate estant devenu plus hardy, par la civilité de la Princesse, avoit escrit 
<pb id="page_2860" n="V05-P140"/>cent choses à Doralise pour luy dire : et qu'en suitte partant d'Ephese, pour aller à la guerre de Phrigie, qui suivit celle qu'on venoit d'achever, il luy avoit escrit à elle mesme. Il sçeut bien que toutes ces Lettres n'avoient pas esté des Lettres écrites en secret : mais comme apres tout il n'ignoroit pas que celuy qui les escrivoit estoit amoureux, il en avoit une douleur extréme : et souhaitoit bien souvent que Mexaris profitast de l'absence d'Abradate : et obligeast le Prince de Clasomene à luy donner sa Fille. Mais durant qu'Abradate et Perinthe estoient à la guerre, Mexaris persecutoit estrangement la Princesse : car non seulement il l'obsedoit eternellement ; mais ayant sçeu qu'Abradate luy avoit escrit, et qu'elle luy avoit respondu, il en entra en une colere si furieuse, qu'il perdit un jour une partie du respect qu'il avoit accoustumé d'avoir pour elle : et voicy comment cela arriva. Doralise, qui sçavoir bien que la Princesse avoit aversion pour ce Prince, prenoit le plus grand plaisir du monde à dire cent choses devant luy, qui ne luy plaisoient pas trop : de sorte qu'elle ne le voyoit jamais guerre, qu'elle ne loüast en general la liberté, et souvent aussi Abradate. Un jour donc qu'il estoit chez la Princesse, et qu'elle connut qu'il l'importunoit estrangement, elle tourna la conversation avec tant d'adresse, qu'insensiblement Mexaris luy mesme vint parler de prodigalité : et peu à peu elle poussa la chose si loin, qu'il soutint que ce vice là estoit le 
<pb id="page_2861" n="V05-P141"/>plus grand de tous les vices. Pour moy, luy dit elle, je ne suis pas de vostre opinion : ne m'estant pas possible de croire qu'un vice qui ressemble à la vertu la plus heroïque de toutes, ne soit pas moindre que l'avarice. Quoy, interrompit Mexaris, vous mettriez la liberalité dans l'ame d'un Prince, devant la valeur et la prudence ! et vous voudriez qu'il fust plustost liberal, que sage et courageux ! je ne sçay pas, luy dit elle, si je voudrois qu'il fust plustost liberal que vaillant et prudent : mais je sçay bien que je ne voudrois pas qu'il fust Prince s'il estoit avare. Il y a des gens, dit alors Mexaris, qui n'aiment la liberalité en autruy, que parce qu'ils ont l'ame mercenaire : il est vray, interrompit la Princesse, que cela se rencontre quelque fois : mais il est certain aussi, que cela n'arrive pas tousjours ; et que cela n'est pas en Doralise, qui assurément est née fort genereuse. La liberalité, et la generosité, reprit il, ne sont pas une mesme chose : j'en tombe d'accord, dit Doralise, car je n'ignore pas qu'il y a des gens qui ont de la liberalité, qui ne sont pas esgalement genereux en toutes les autres actions de leur vie : mais je soutiens du moins, que qui n'est point liberal n'est point genereux. je dis bien encore d'avantage (adjousta t'elle l'esprit un peu aigry, de ce que Mexaris avoit dit) car je soustiens qu'un Prince qui ne possede point cette vertu, n'en peut presques posseder pas une : en effet, adjousta t'elle, est- ce avoir de la bonté, que de voir cent honnestes gens maltraitez 
<pb id="page_2862" n="V05-P142"/>de la Fortune sans les assister ? est-ce estre prudent, que de se faire haïr, au lieu de s'aquerir mille serviteurs par des bienfaits ; est-ce estre grand Politique, que de ne s'aquerir pas des creatures, mesmes chez ses Ennemis ? est-ce aimer la gloire, que d'aimer demesurément ce que tant de Sages ont trouvé glorieux de mespriser ? est-ce estre bon Amy, que d'estre toujours en estat de refuser tout ce qu'on demande ? est-ce estre bon Maistre, que de ne recompencer pas ceux qui servent ? est-ce estre galant, que de n'estre pas toujours prest à tout donner ? et est-ce enfin estre veritablement Prince, que d'estre avare ? eux, dis je, a qui il ne reste que cette seule vertu, ne qui l'usage les puisse mettre au dessus des autres hommes. Car enfin (adjousta t'elle, sans donner loisit à Mexaris de l'interrompre) je ne voy que cette venu toute seule, par où les Grands puissent raisonablement s'eslever au dessus des autres : la valeur est quelquefois aussi heroique dans l'ame d'un simple Soldat, que dans celle d'un Roy : la bonté peut estre le partage de tous les hommes, et mesme plus des Sujets que des Souverains : la prudence ne leur est pas non plus particuliere : on peut avoir de la sagesse, et la mettre en pratique aussi bien qu'eux : mais pour la liberalité, c'est aux Grands seulement que la gloire en est toute reservée. C'est en vain, poursuivit elle, que ceux qui n'ont rien à donner la possedent, puis qu'ils ne peuvent la faire paroistre avec esclat : mais aussi 
<pb id="page_2863" n="V05-P143"/>c'est en vain que les Grands ont la puissance de donner, s'il n'en ont pas la volonté. j'ay pourtant peine à croire, reprit Mexaris, que ce soit l'intention des Dieux, que les hommes à qui ils font la grace de donner de grands biens au dessus des autres, les mesprisent en les jettant comme vous le voulez : il paroist pourtant assez clairement, repliqua Doralise, que les Dieux veulent que ce qu'ils donnent serve à la societé publique, et non pas simplement à l'avarice d'un particulier. En effet, adjousta la Princesse, nous en avons un exemple en mille belles choses de l'Univers : le Soleil donne tous ses rayons, et toute sa lumiere au mon de : la Mer donne toutes ses eaux aux Fontaines : et les Rois mesmes, à qui les Dieux ont donné tant d'authorité, sont obligez de donner tous leurs foins à la conduitte de leurs Estats, et à la deffence de leurs sujets. Ha ! pour des foins, interrompit Doralise en riant, j'en connois qui n'en sont pas avares : quoy que d'ailleurs ils ne soient pas liberaux : il me semble, dit Mexaris, que pour aimer tant la liberalité en autruy, nous n'avons jamais guere entendu parler des liberalitez de Doralise : je vous ay desja dit Seigneur, reprit elle, qu'il n'appartient qu'aux Princes de pratiquer cette vertu : joint que peut-estre ay je plus donné que vous ne pensez. Pour des foins (dit il voulant parler des offices qu'elle rendoit à Abradate) je sçay bien que vous n'en estes pas avare : car vous en avez beaucoup, de 
<pb id="page_2864" n="V05-P144"/>servir vos Amis absens. Quoy Seigneur (luy dit la Princesse, qui vouloit destourner la conversation) vous reprochez cela à Doraliser comme si c'estoit un crime ! et je trouve que c'est une fort bonne qualité, que de n'oublier pas ses Amis. je voy bien Madame (reprit il, emporté de colere et d'amour tout ensemble) que Doralise vous a inspire toutes ses inclinations : et qu'elle vous aura fait si liberale, que non seulement vous donnerez jusques à vostre coeur, mais que vous refuserez mesme celuy des autres : excepté. . . . Mexaris s'arresta à ces paroles : peut-estre bien fâché d'en avoir plus dit qu'il ne vouloit : mais il n'estoit plus temps, car de l'air dont il avoit prononcé ces derniers mots, la Princesse s'en offença de telle sorte, qu'elle ne pût s'empeschor de luy en donner des marques. Il est vray (repliqua Panthée, à l'insolent discours de Mexaris) qu'il y a peu de coeurs que je voulusse accepter quand on me les offriroit : et plus vray encore que si je donne jamais le mien, ce sera à une Personne si illustre, que cette liberalité ne me fera pas passer pour prodigue. Quoy Madame (reprit Mexaris, qui vouloit racommoder la chose) je pourrois esperer que vostre coeur ne seroit pas encore donné ? Ce mot d'esperer, luy dit elle, n'est pas en son lieu : car soit que mon coeur soit donné, ou qu'il ne le soit pas, ceux qui m'outragent n'y doivent point pretendre de part. je ne sçay pas qui sont ceux qui selon vous, vous outragent, reprit il ; mais je sçay bien que selon 
<pb id="page_2865" n="V05-P145"/>moy, ce sont ceux qui vous aiment sans en estre dignes. j'en tombe d'accord, luy dit elle, et c'est comme cela que je l'entends. Nous ne nous entendons pourtant point, reprit il, car vous voulez parler de Mexaris, et je veux parler d'Abradate : qui tout exilé qu'il est, ose lever les yeux vers vous. Abradate a l'honneur de vous estre si proche, repliqua t'elle, que vous ne pouvez l'offencer, sans vous offencer vous mesme, c'est pourquoy je ne le deffends pas : cependant, Seigneur, je vous suplie de ne trouver pas mauvais si je vous dis franchement, que si je puis disposer de moy, je ne recevray plus de visites de vous. je le veux bien, luy dit il en se levant, mais en eschange j'en rendray au Prince vostre Pere, qui me seront peut-estre plus avantageuses. Apres cela, Mexaris sortit de chez la Princesse : qui demeura avec une colere contre luy, que je ne vous sçaurois exprimer. je pense mesme qu'il rendit un bon office à Abradate : car il me sembla que depuis ce jour là, il parut encore plus d'estime pour luy dans tous les discours de Panthée. Cependant Mexaris pour ne perdre point de temps, fut un jour trouver le Prince de Clasomene : et apres plusieurs discours indifferens, il luy dit qu'il avoit un advis à luy donner, dont il le prioit de faire son profit. En suitte dequoy, il adjousta que l'honnorant comme il faisoit, il croyoit à propos de luy dire, qu'il estoit de sa prudence de donner ordre qu'au retour de la Cour, le Prince Abradate fust prié par 
<pb id="page_2866" n="V05-P146"/>la Princesse sa Fille, de n'agir plus comme son Amant : qu'il sçavoit que c'estoit une alliance que Cresus n'aprouveroit pas : que de plus il ne seroit point avantageux à Panthée, d'espouser un Prince exilé, et qui n'auroit pour toutes choses, que les bien faits du Roy, dés que la Reine sa Mere seroit morte. Joint (luy dit il encore apres cela) que de la façon dont elle agira en cette occasion, despend la resolution d'un Prince, qui peut la mettre en un rang plus considerable qu'Abradate. Le Prince de Clasomene remercia Mexaris, de l'advis qu'il luy donnoit : et comme il n'ignoroit pas l'amour qu'il avoit pour sa Fille, et que depuis la mort du Prince Atys, il souhaitoit plustost qu'elle l'espousast qu'Abradate ; il luy promit d'agir selon ses conscils, avec tant de defference, que Mexaris voulant pousser la chose plus loin, luy descouvrit la passion qu'il avoit pour sa Fille : et voulut mesme l'obliger à luy faire espouser devant le retour du Roy. Toutesfois quelques favorables paroles que luy donnast le Pere de la Princesse, il ne pût se resoudre à faire ce qu'il vouloit, et à donner un si grand sujet de pleinte à Cresus, et qui peut estre mesme pourroit causer une guerre civile. De sorte que se contentant de l'assurer qu'il esloigneroit Abradate de ses pretentions autant qu'il pourroit, et qu'il approuvoit et authorisoit les siennes ; il luy refusa de luy faire espouser sa Fille, sans la permission du Roy : ou du moins sans qu'il l'eust refusée. Mexaris creût pourtant avoir beaucoup 
<pb id="page_2867" n="V05-P174"/>obtenu, que d'estre assuré que son Rival n'obtiendroit rien à son prejudice : et en effet dés le soir mesme, le Prince de Clasomene par la à Panthée : et luy tesmoigna qu'elle luy desplairoit, si au retour d'Abradate, elle ne l'obligeoit à ne songer plus à elle : et si au contraire, elle ne recevoit avec beaucoup de civilité, les visites de Mexaris. La Princesse fort surprise et fort affligée d'un semblable discours, ne laissa pourtant pas d'y respondre, avec beaucoup de sagesse, et de generosité tout ensemble : car apres avoir assuré le Prince son Pere qu'elle luy obeïroit toute sa vie, elle le suplia de ne l'obliger pourtant pas à faire une chose indigne d'elle et de luy. Pour Abradate, luy dit elle, quoy que je l'honnore extrémement, il me sera neantmoins fort aisé de faire ce que vous voulez que je face : mais pour Mexaris qui m'a outragé sensiblement, et pour qui j'ay une aversion invincible ; je vous conjure de ne me commander pas absolument de vivre aveque luy comme si je l'estimois, et comme si je luy avois de l'obligation : car outre qu'il ne seroit pas juste, je craindrois encore que je ne pusse pas vous obeïr de bonne grace. Le Prince de Clasomene voulut alors sçavoir dequoy elle se plaignoit : mais bien qu'elle exagerast la chose en la luy racontant, il ne prit pas cela comme elle vouloit qu'il le prist : au contraire il luy dit que tout ce qu'elle luy racontoit, n'estoit qu'un effet de la passion que ce Prince avoit pour elle : et qu'enfin il vouloit estre obeï. jusques 
<pb id="page_2868" n="V05-P148"/>à ce jour là, Madame, il est certain que Panthée avoit creû n'avoir qu'une simple estime pour Abradate : et elle l'avoit si bien creû, qu'elle pensa mesme encore qu'il luy seroit fort aise de le traitter plus froidement à son retour, qu'elle n'avoit accoustumé. Ce n'est pas qu'elle prist la resolution de mieux vivre avec Mexaris, en vivant plus mal avec Abradate : mais elle croyoit qu'accordant au Prince son Pere la moitié de ce qu'il souhaitoit d'elle, elle seroit plus en droit de luy refuser le reste : de sorte qu'afin de maltraitter Mexaris, elle se resolvoit à ne traitter pas trop bien Abradate. Mais Madame, à la fin de la Campagne, l'illustre Cleandre le ramenant à Sardis, et y rentrant comme en Triomphe, apres tant de victoires obtenuës : la Princesse commença de s'apercevoir, qu'il luy seroit plus difficile de faire ce qu'elle avoit resolu, qu'elle ne se l'estoit imaginé. Car comme tous ceux qui arriverent les premiers, ne parloient que de la valeur d'Abradate, son coeur en eut une joye si sensible, qu'elle connut bien qu'elle n'estoit pas Maistresse absoluë de tous ses mouvemens. Cependant comme elle n'avoit pas eu la force de resister opiniastrément au Prince son Pere, Mexaris apres luy avoir demandé pardon la revoyoit : et quoy qu'elle vescust aueque luy avec une froideur extréme, il ne laissoit pas de la suivre en tous lieux, Le jour de ce petit Triomphe estant donc venu, toutes les Dames se tinrent aux fenestres, dans toutes les Ruës 
<pb id="page_2869" n="V05-P149"/>où il devoit passer : de sorte que la Princesse y estant comme les autres, Mexaris qui avoit esté salüer le Roy à une journée de Sardis, et qui par plus d'une raison, n'avoit pas voulu y r'entrer aveque luy ; vint où la Princesse estoit, et plusieurs autres Dames avec elle. D'abord qu'elle le vit, elle en eut un dépit extréme : et si grand, qu'elle ne pût s'empescher de dire à Doralise ce qu'elle en pensoit. Du moins Madame, luy respondit elle, ne souffrez pas que le Prince Abradate qui revient tout couvert de Lauriers, ait la douleur de voir son Rival aupres de vous quand il passera : et qu'il ait sujet de craindre que ce Rival ne l'ait vaincu dans vostre coeur. je voudrois bien esloigner Mexaris pour l'amour de moy mesme, reprit la Princesse, sans considerer Abradate : mais je ne voy pas que je le puisse. Il faut, luy dit Doralise, que je le face tousjours disputer sur quelque chose : ainsi il pourra estre que lors qu'Abradate passera, il ne regardera point à la fenestre. La Princesse sourit de l'invention de Doralise, qui ne reüssit pourtant pas : car comme Mexaris s'estoit resolu de voir de quelle façon la Princesse ragarderoit Abradate, quand il passeroit devant elle ; et de donner mesme un sentiment de douleur à son Rival, de le voir aupres de Panthée ; il ne la quitta point du tout. Quoy qu'elle nait pas l'action inquiette, comme tant d'autres personnes l'ont, elle changea pourtant vingt fois de place, et vingt fois il en changea aussi bien qu'elle : tantost elle se mettoit à une fenestre, et faisoit mettre 
<pb id="page_2870" n="V05-P150"/>Doralise aupres d'elle : mais un instant apres, il partageoit incivilement la mesme fenestre où estoit Doralise, afin qu'Abradate le vist tousjours aupres de Panthée : ainsi quoy qu'elle pûst faire, il estoit tousjours aupres d'elle. je ne vous diray point. Madame, combien ce petit Triomphe fut beau et magnifique, car ce seroit perdre le temps inutilement : mais je vous diray qu'apres avoir veû passer les Prisonniers, les Drapeaux, et tout le butin fait sur les Ennemis ; nous vismes enfin paroistre (apres avoir veû auparavant plus de dix mille hommes à Cheval) le Roy, et aupres de luy, Abradate et Cleandre : comme ceux qui avoient en effet merité toute la gloire du Triomphe. Pour moy qui observois soigneusement tout ce qui se passoit, je m'aperçeus que dés qu'Abradate parut, il connut la Princesse, et vit Mexaris aupres d'elle : car depuis que je le vy, il eut tousjours les yeux levez vers la fenestre où elle estoit. Ce Prince avoit ce jour la si bonne mine, et estoit si magnifiquement habillé, que je ne l'avois jamais veû mieux : Mexaris ne l'eut pas plustost aperçeu, qu'il regarda si la Princesse le voyoit : et il fut en effet si heureux, ou pour mieux dire si malheureux, qu'il fut tesmoin du premier sentiment que la veuë d'Abradate luy donna. Car encore qu'elle se fust preparée autant qu'elle avoit pû à cette premiere veuë, elle rougit dés qu'elle aperçeut Abradate : et rougit mesme d'une certaine façon qui fit que Mexaris remarqua de la joye dans ses yeux. Quelque 
<pb id="page_2871" n="V05-P151"/>douleur qu'il en eust, il demeura pourtant constamment à sa place : mais quoy qu'il pûst dire à la Princesse, avec intention de la forcer à luy parler quand Abradate passeroit devant leurs fenestres, il ne pût l'obliger à luy respondre. De sorte que Doralise s'en apercevant, Seigneur (luy dit elle afin de l'occuper) ne vous estonnez pas du silence de la Princesse : car l'ay remarqué il y a long temps, que j'ay cette conformité avec elle, de ne pouvoir regarder, escouter, et parler en mesme temps. Aussi ne voudrois je pas qu'elle le fist, reprit il, car je voudrois qu'elle ne regardast point Abradate ; qu'elle m'escoutast ; et qu'en suitte elle me respondist. Cependant comme le Roy avançoit tousjours, et par consequent Abradate ; Mexaris eut la douleur de voir que ce Prince la salüa avec un respect si profond, et d'une maniere si galante, que toutes les Dames qui estoient aupres de Panthée, le loüerent extrémement. Mais pour achever son malheur, la Princesse, quoy qu'elle eust resolu de ne le salüer qu'avec une civilité un peu froide, ne le fit point du tout : au contraire, elle se pancha obligeamment hors de la fenestre : et par je ne sçay quel air ouvert et agreable qui parut sur son visage, elle fit si bien connoistre qu'elle estoit ravie de le voir, qu'Abradate en fut à moitié consolé de la douleur qu'il avoit de voir son Rival aupres d'elle. En eschange, Mexaris en eut un dépit si sensible, que ne pouvant plus durer à la fenestre qu'il avoit gardée si opiniastrément, il s'en 
<pb id="page_2872" n="V05-P152"/>retira : et se mit à se promener à grands pas dans la Chambre, durât que la Princesse regardoit encore Abradate, qui tourna diverses fois la teste de son costé : jusques à ce qu'ayant pris dans une Ruë à gauche, il ne la pût plus voir. Le pauvre Perinthe qui par la passion qu'il avoit dans l'ame, avoit aussi eu quelque curiosité de voir cette premiere entre-veuë de Panthée et d'Abradate, avoit suivi ce Prince d'assez prés : et avoit aussi fort bi ? remarqué, que la Princesse l'avoit salüée fort obligeamment. Il estoit mesme demeuré derriere, feignant d'attendre quelqu'un, afin de pouvoir rencontrer les yeux de la Princesse, pour avoir du moins la consolation d'en estre veû : mais comme Panthée avoit l'esprit distrait, il la salua plus d'une fois sans qu'elle s'en aperçeust, quoy qu'elle eust les yeux tournez de son costé : et je pense mesme qu'il eust encore bi ? fait des reverences inutiles, si Mexaris quittât sa promenade, et revenant à la fenestre, ne l'eust aperçeû, et n'en eust fait apercevoir la Princesse. Madame, luy dit il, je pense que l'on pourroit dire sans mensonge, que vous voyez encore ce que vous ne voyez plus, et que vous ne voyez pas ce que vous regardez : car il me semble que Perinthe est un assez honneste homme pour croire que si vous sçaviez qu'il vous saluë, vous luy rendriez son falut. La Princesse fort surprise du discours de Mexaris, où elle ne voulut pas respondre, vit en effet Perinthe sous ses fenestres, à qui elle fit cent signes obligeans, conme luy faisant excuse de ne l'avoir point veû plus tost. Elle apella 
<pb id="page_2873" n="V05-P153"/>mesme Doralise, à qui elle le monstra : ainsi Mexaris sans le sçavoir, fit recevoir cent caresses à un de ses Rivaux. Il est vray que Perinthe n'en estoit guere plus heureux ; par la cruelle pensée qu'il avoit, qu'il n'estoit bi ? avec la Princesse, que parce qu'elle ne sçavoit pas la passion qu'il avoit pour elle. Cependant conme il faloit que Mexaris s'en allast au Palais du Roy, et que la Princesse luy dit qu'elle passeroit le reste du jour dans la Maison où elle estoit, dont la Maistresse estoit de ses Amies, il fut contraint de la quitter. Un quart d'heure apres qu'il fut party, Perinthe arriva : à qui la Princesse donna cent tesmoignages d'amitié. Doralise suivant sa coustume, luy fit tousjours la guerre de la passion secrette dont elle l'accusoit : cherchant aveque soin à s'éclaircir de ses soubçons, conme si elle eust eu un interest particulier en Perinthe. Ce n'est pas qu'en effet elle y en prist, car cette Personne estoit trop glorieuse, et avoit l'ame trop bien faite, pour aimer sans estre aimée : mais je pense pourtant pouvoir dire que Doralise n'eust pas esté marrie que Perinthe eust eu l'ame assez libre, pour estre capable d'engager à l'aimer. Ainsi sans avoir un dessein formé de l'assujettir, elle faisoit du moins tout ce qu'elle pouvoit, pour descouvrir s'il estoit vray qu'il fust desja assujetty, conme elle en avoit souvent des soubçons : c'est pourquoy elle ne le voyoit sans luy dire cent choses qui l' ?batrassoient estrangement. Apres plusieurs discours de l'heureux succés de cette guerre, conme il n'est pas aisé de s'empescher de parler de ce 
<pb id="page_2874" n="V05-P154"/>qui nous tient au coeur, la Princesse demanda à Perinthé s'il n'avoit pas fait grande amitié avec le Prince Abradate durant ce voyage ? car, poursuivit elle, je vous trouve tous propre à estre fort de ses Amis. L'amitié Madame, repliqua t'il, n'est pas comme l'amour, qui peut estre fort souvent entre personnes inesgales : puis qu'au contraire, il faut pour faire que l'amitié soit parfaite, qu'elle se fasse entre deux personnes dont l'age, l'humeur, et la condition, ayent assez d'égalité. Ainsi comme je suis tres esloignée du Prince Abradate presques en toutes choses, je n'ay pas la temerité de pretendre à la gloire d'estre son Amy. Pour moy, dit la Princesse, si ce n'estoit que je croy que vous parlez ainsi par modestie, je m'estonnerois de voir dans vostre esprit une opinion si opposée à la mienne : car enfin je suis persuadée, que pour l'amour elle doit absolument estre entre personnes esgales : mais pour l'amitié, cela n'est nullement necessaire : et je trouverois le destin des Princes bien malheureux, s'ils ne pouvoient jamais avoir d'autres Amis que ceux de leur condition qui ne se trouvent pas tousjours fort honnestes gens, et qui sont du moins en petit nombre. Comme vostre raison est beaucoup plus esclairée que la mienne, reprit Perinthe, il peut estre que je me trompe : mais il est vray que j'avois toujours crû que les Princes ne pouvoient avoir que des Creatures et des Serviteurs, et peu souvent des Amis : et que j'avois pensé au contraire, 
<pb id="page_2875" n="V05-P155"/>que la puissance de l'amour n'estoit pas renfermé dans des bornes si estroites, que celles que vous luy prescrivez. Ha ? pour cette derniere chose, dit la Princesse, je la tiens d'une absoluë necessite : je ne tiens pas, adjousta t'elle, qu'il soit impossible qu'un homme de qualité s'abaisse jusques à aimer au dessous de luy : mais je dis que la disproportion en amour, est la plus extravagante chose du monde. Mais Madame (dit Doralise en riant, et voulant faire parler Perinthe) vous ne songez pas que cette passion est dans le coeur des hommes, devant que la force eust mis de la difference entre eux, et eust fait des Princes et des Souverains : ainsi selon l'intention des Dieux, l'esgalité necessaire à faire que l'amour soit raisonnable, est l'esgalité du merite et de la personne, et non pas de la condition, qui est une chose estrangere : et qui ne sert quelquesfois, qu'à rendre ceux qui la possedent la plus haute, plus mesprisables et plus mesprisez, quand ils ne s'en trouvent pas dignes. Il me semble Madame, reprit Perinthe, que Doralise parle avec beaucoup de raison : il me semble du moins, repliqua la Princesse, qu'elle parle avec beaucoup d'esprit : mais je ne laisse pas de soutenir, qu'il y a une certaine bienseance universelle, que l'usage a establie, qui doit tenir lieu de raison et de loy : et qui veut sans doute que la qualité des personnes qui ont à s'aimer de cette sorte, ne soit pas disproportionnée. Si l'amour, dit Perinthe, estoit une 
<pb id="page_2876" n="V05-P156"/>chose volontaire, je pense que ce que vous dittes seroit equitablement dit : mais cela n'estant pas, je suis persuadé qu'il est fort injuste. De sorte, interrompit Doralise en riant, que selon ce que dit Perinthe, de qui je ne combats pourtant pas les sentimens, on peut conclurre que s'il aime, il aime au dessus, ou au dessous de luy : et dés là, adjousta t'elle, je n'ay que faire de me flatter de la pensée que peut- estre j'ay assujetty son coeur : puis qu'estans tous deux à peu prés de mesme qualité, je n'ay rien à y pretendre. Perinthe, interrompit la Princesse, ne parle de cela qu'en general, et ne s'en fait pas l'aplication particuliere : et certes à dire vray, adjousta t'elle, j'aime assez Perinthe pour ne le vouloir pas soubçonner d'une pareille chose : car il me semble assez sage pour n'aller pas entreprendre un dessein impossible : et assez glorieux aussi, pour n'aimer pas une personne de basse condition. Perinthe se trouva alors estrangement embarrassé : car d'advoüer à la Princesse qu'elle avoit raison, son amour n'y pouvoit consentir : de luy dire qu'elle se trompoit, c'estoit s'exposer ou à descouvrir son secret, ou à estre soubçonné d'une passion indigne de luy : de sorte que biaisant sa responce adroitement, il fit si bien que la Princesse ny Doralise, ne trouverent rien à ce qu'il dit, sur quoy elles pussent faire un fondement raisonnable. Cependant, dit la Princesse, mous faisons le plus grand tort du 
<pb id="page_2877" n="V05-P157"/>monde à tant d'illustres Guerriers qui n'ont prodigué leur sang, et hazardé leurs vies, qu'afin que l'on parle d'eux : car enfin au lieu de parler des grandes actions qu'ils ont faites à la guerre, nous nous amusons à parler d'amour : et d'une amour encore, adjousta t'elle, pleine d'extravagance et de folie. Apres cela, comme il estoit desja tard, elle se leva, et se retira chez elle : où Abradate estoit desja allé visiter le Prince son Pere, qui le reçeut assez froidement. Mais comme il vit par un Balcon aupres duquel il estoit aveques luy, que la Princesse estoit arrivée, il le quitta bien-tost apres : et fut où sa passion et son devoir l'apelloient.
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<div2 id="page_CYRUS050107" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d' Abradate : retour de guerre et complots">
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Panthée le reçeut avec beaucoup de civilité, mais avec un peu moins de franchise, qu'il n'en avoit veû dans ses yeux lors qu'il l'avoit salûée en passant : toutesfois il estoit si aise de se voir aupres d'elle, qu'il ne fit pas d'abord une grande reflection la dessus : et d'autant moins, qu'estant seul à l'entretenir, il s'imagina qu'elle en usoit seulement ainsi, pour luy oster la hardiesse de luy parler de son amour. Il ne perdit pourtant pas une occasion si favorable : car à peine les premiers complimens surent ils faits, qu'il se mit à luy exagerer la douleur qu'il avoit euë d'estre esloigné d'elle ; la joye qu'il avoit de la voir, et de la voir plus belle qu'elle n'avoit jamais esté : si bien, luy dit il, Madame, que s'il plaisoit aux mesmes Dieux qui vous ont encore 
<pb id="page_2878" n="V05-P158"/>embellie, de vous avoir renduë un peu plus douce, je serois le plus heureux homme de la Terre ; j'oublierois toutes les peines que j'ay souffertes ; et je ne songerois plus qu'à vous adorer avec tant de plaifir que de respct. La Princesse entendant parler Abradate de cette sorte, et connoissant bien par l'air dont il luy parloit, qu'il avoit en effet dans le coeur la mesme passion qu'il exprimoit par ses paroles, se trouva l'esprit bien partagé : d'un costé, elle n'estoit pas marrie qu'Abradate l'aimast : et de l'autre sçachant ce que le Prince son Pere luy avoit dit, elle croyoit qu'il ne luy estoit pas permis de souffrir la passion de ce Prince. Cependant sans se pouvoir determiner, elle prit un milieu : et sans estre ny douce, ny inhumaine, elle mesnagea si bien cette conversation, qu'Abradate ne pût trouver en tout ce qu'elle luy dit, ny dequoy se desesperer, ny dequoy s'assurer aussi. Il remarqua bien sans doute, qu'elle n'avoit pas l'esprit aussi libre, qu'elle avoit accoustumé de l'avoir : mais il n'en pût penetrer la cause. Au sortir de chez elle, il fut chez Doralise qu'il estimoit fort : et que de plus, il regardoit comme estant fort aimée de la Princesse : afin de s'informer avec adresse, si Mexaris n'avoit point profité de son absence. Et en effet, Doralise n'eut pas plustost descouvert ce qu'il vouloit sçavoir, que comme elle estoit bien aise de le favoriser, elle luy fit entendre (avec la mesme adresse qu'il luy demandoit la chose) que Mexaris estoit encore 
<pb id="page_2879" n="V05-P159"/>plus mal dans l'esprit de Panthéc qu'il n'avoit jamais esté. De plus, luy dit elle, je pense aussi que ce Prince n'est pas plus amoureux qu'il estoit quand vous partistes, car il n'est pas plus liberal. Aussi ay-je fait tout ce que j'ay pû, pour persuader à la Princesse, qu'il demeuroit plustost icy pour garder ses thresors que pour l'amour d'elle, ou par raison d'Estat, comme il l'a voulu faire croire. Ha Doralise, s'escria Abradate, vous me dittes si precisément ce que j'ay souhaitté que vous me dussiez, que je crains que vous ne parliez ainsi que pour me faire plaisir : et que tout ce que vous me dittes ne soit inventé. Du moins m'advoüerez vous, reprit Doralise en riant, qu'il n'y a rien de plus vray semblable, que de dire que le Prince Abradate est plus estimé que Mexaris : je ne sçay s'il est vray-semblable ou non, reprit il, mais je voudrois tousjours bien qu'il fust vray. S'il ne manque que cela pour vous rendre heureux, repliqua t'elle, vous devez vous le trouver : puis que je ne pense pas qu'il y ait personne à la Cour, qui ne vous estime plus que Mexaris, sans l'en excepter luy mesme : car enfin vous luy estes si redoutable, que je ne puis croire qu'il ne connoisse bien par quelle raison il vous doit craindre. Vous me respondez si favorablement aujourd'huy, luy dit il, que j'ay presques dessein de vous demander encore beaucoup de choses, que je meurs n'envie de sçavoir. Comme je ne les sçauray peut estre pas si bien, repliqua t'elle, que celles que je vous 
<pb id="page_2880" n="V05-P160"/>ay dittes, il pourra estre aussi que mes responces ne vous seront pas si agreables, ou ne seront pas si assurées. Ha Doralise, s'écria t'il, vous sçavez bien precisément en quels termes je suis dans l'esprit de la Princesse que j'adore ! Ne vous ay-je pas desja dit, reprit elle, qu'elle vous estime plus que Mexaris ? Ouy, repliqua t'il, mais apres avoir examiné ce discours, qui m'a d'abord donné tant de joye, je trouve qu'estre un peu plus estimé d'elle qu'un Prince qu'elle n'estime gueres, n'est pas une grande faneur. C'est pourquoy Doralise, puis que je me suis engagé à vous en tant dire, et que la violence de mon amour m'a forcé à vous parler de ce qui occupe toutes mes pensées, ayez de grace la generosité de me dire, si je dois mourir desesperé, ou s'il m'est permis de vivre avec quelque esperance ? Seigneur, luy dit elle, vous m'en demandez plus que je n'en sçay : et par consequent, plus que je ne vous en puis dire. Si je juge de la chose par vostre merite, et par l'esprit de la Princesse, qui est tres capable de faire un juste discernement des honnestes gens, je trouve que vous avez lieu de croire que vous serez choisi par elle : mais si j'en juge par le caprice de la Fortune, qui fait que ceux qui meritent le plus d'estre heureux sont les plus miserables, je trouve aussi que vous avez sujet de craindre que plusieurs choses ne s'oposent à vos intentions. La Fortune, reprit il, peut faire sans doute que je ne possede pas Panthée : mais cette Fortune 
<pb id="page_2881" n="V05-P161"/>ne doit rien changer dans son coeur et dans ses sentimens, qui est ce que je veux sçavoir. Comme je ne luy ay pas demandé precisément ce qu'elle pensoit de vous, repliqua Doralise, je ne pourrois pas vous dire rien avec certitude : et tout ce que je puis, est de vous assurer que connoissant Panthée aussi judicieuse qu'elle est, j'ay sujet de croire que si vous ne reüssissez pas dans vostre dessein, ce sera plustost par le caprice d'autruy, que par aversion qu'elle ait pour vous. Abradate connut bien que Doralise ne vouloit pas s'ouvrir davantage : mais il ne laissa pas de juger qu'elle sçavoit qu'il seroit traversé dans son amour. Cependant cette Fille ne manqua pas le lendemain au matin de venir chez la Princesse, pour luy dire tout ce que ce Prince luy avoit dit, et pour sçavoir d'elle ce qu'elle vouloit qu'elle luy dist : car elle prevoyoit bien, qu'apres cette conversation, elle en auroit d'autres aveque luy sur ce mesme sujet. Vous luy direz tousjours, reprit la Princesse, que vous ne sçavez point mes sentimens : et vous ne : vous chargerez d'aucune chose pour me dire de sa part. Mais Madame, reprit Doralise, je puis dire ce que vous voulez que je die d'un air si different, que je serois bien aise que vous me fissiez l'honneur de m'expliquer un peu mieux vos intentions. Ha pour le son de vostre voix, repliqua Panthée en sous-riant ; je pense qu'il n'est pas necessaire que je le regle : puis que je ne croy pas qu'il y ait une personne au 
<pb id="page_2882" n="V05-P162"/>monde qui possede plus parfaitement que vous, l'art de dire des choses fâcheuses, sans dire de paroles rudes : ny qui s'exprime aussi plus flatteusement, sans dire mesme de grandes flatteries. Vous ne voulez pas du moins Madame, reprit Doralise qu'en disant au Prince Abradate que je ne sçay point vos sentimens, je luy die cela comme si en effet je sçavois que vous eussiez de l'aversion pour luy : et quil vous fist un outrage irreparable, d'avoir pour vous une passion tres respectueuse ? Nullement, repliqua la Princesse, mais je ne veux pas aussi que vous luy parliez d'un air à luy faire comprendre que si vous ne luy dittes pas ce que je pense de luy, ce soit parce que mes sentimens luy sont trop avantageux. Que voulez vous donc bien precisément que je luy fasse entendre ? interrompit Doralise, je voudrois, respondit, Panthée que sans qu'Abradate pûst soubçonner qu'il y eust de finesse en vos paroles, il creust en effet que vous n'avez osé me parler de luy ; que vous ne sçavez point du tout le secret de mon coeur pour ce qui le regarde ; et que sans luy persuader que j'aye de l'adversion pour sa personne, vous luy fissiez entendre que ce qu'il entreprend est fort difficile : afin que sans me haïr ; sans m'accuser de son malheur : et sans me soubçonnner de foiblesse ; je pusse conserver son estime et demeurer pourtant en repos. Ha Madame, s'escria Doralise en riant, si le son de ma voix seulement doit expliquer tout ce que 
<pb id="page_2883" n="V05-P163"/>vous venez de dire, il faut sans doute assembler tous ces Musiciens de Phrigie et de Lydie, qui estoient chez le Prince Abradate, pour les obliger de m'aprendre à la conduire en parlant, comme ils aprennent à chanter, et à exprimer toutes les passions, mesme sans paroles. Serieusement Madame, adjousta Doralise, je ne sçaurois faire ce que vous voulez et je sçay bien que je donneray infailliblement de l'esperance ou de la crainte à Abradate. Choisissez donc la derniere, reprit la Princesse en souspirant ; Doralise qui jusques alors avoit raillé avec elle, suivant la liberté qu'elle luy en donnoit s'apercevant qu'elle avoit soupiré, prit un visage plus serieux : de sorte que Panthée luy ayant apris ce que le Prince son Pere luy avoit dit, elle connut qu'en effet il faloit aporter beaucoup de circonspection à parler à Abradate. Car elle jugeoit bien qu'il n'estoit pas à propos, de luy faire connoistre que Mexaris estoit celuy qui traversoit son dessein secrettement : de peur des fâcheuses suittes que la chose pourroit avoir ? et elle connoissoit aussi, que la Princesse n'eust pas voulu que ce Prince eust creû qu'elle l'eust méprisé : si bien que Doralise se chargeant de la conduitte de cette petite negociation, s'en aquita avec une adresse admirable : estant certain que durant quelques jours elle suspendit de telle sorte l'esprit d'Abradate, qu'il ne sçavoit que penser. Cependant Perinthe qui avoit oüy de la bouche de la Princesse, qu'elle ne 
<pb id="page_2884" n="V05-P164"/>trouvoit rien de plus extravagant que l'amour, entre personnes mesgales, en eut une douleur si forte, qu'il falut plusieurs jours pour dissiper la melancolie que ces paroles, dittes sans dessein avoient mise dans son ame. En effet son chagrin fut si excessif, que tout le monde s'aperçeut du changement de son humeur : La Princesse mesme y prit garde : et comme il estoit un matin chez elle, et que Doralise y estoit aussi, Panthée luy demanda si dans l'opinion qu'elle avoit que l'Amour seul faisoit les honnestes gens, elle croyoit encore que quand lis cessoient d'aimer, ils perdissent quelque chose de ce qu'ils avoient d'aimable ? car si cela est, dit la Princesse, il faut conclurre que depuis quelques jours Perinthe n'aime plus : puis qu'il est vray que sa conversation n'est plus ce qu'elle a accoustumé d'estre. Non non Madame, dit Doralise, la chose n'est pas comme vous pensez : estant certain qu'un honneste homme que l'Amour a fait, le demeure toute sa vie. Il est vray pourtant que cette mesme passion, qui luy aura donné cent bonnes qualitez, qu'il n'auroit jamais eues s'il n'eust jamais esté amoureux, pourra bien quelquesfois, si elle devient un peu trop forte, faire qu'il y ait des jours où sa conversation ne sera pas agreable, et où il ne paroistra point du tout ce qu'il est : ainsi Madame, adjousta t'elle, bien loin de croire comme vous, que Perinthe n'est moins sociable que parce qu'il cesse d'aimer, je suis persuadée au 
<pb id="page_2885" n="V05-P165"/>contraire, que c'est parce qu'il aime encore plus qu'il ne faisoit, ou que peut-estre on l'aime moins : car pour l'ordinaire c'est plus par les sentimens d'autruy que par les siens propres que l'on est malheureux, lors que l'on est possedé de cette passion. Mais en fin Doralise, adjousta la Princesse, vous n'avez pas encore descouvert ce que vous vous estiez vantée de descouvrir si promptement : il est vray Madame, repliqua t'elle, que je ne suis pas encore assurée si quelques soubçons que j'ay eus sont bien ou mal fondez. je vous prie du moins, dit la Princesse, de me dire ce que vous avez soubçonné : Ha Doralisé (s'écria Perinthe, qui craignit qu'elle n'allast dire à Panthée ce qu'elle luy avoit autrefois dit à luy mesme devant que d'aller au Siege d'Ephese) vous avez trop d'esprit pour ignorer qu'il est certaines choses dont il n'est jamais permis de railler : et trop de bonté aussi pour vouloir me desobliger si cruellement, en me donnant part à une chose, que vous avez imaginée sans aucune aparence. Le soin que vous aportez à m'empescher de parler, dit Doralise, pourroit pourtant estre une marque que je ne me trompe pas : mais quoy qu'il en soit, adjousta t'elle, je m'imposeray silence. La Princesse se mit alors à presser Doralise de luy dire ce qu'elle avoit soubçonné ; neantmoins elle eut beau la tourmenter, elle n'en pût venir à bout. Elle donna pourtant mille aprehensions à Perinthe : toutesfois il aprehendoit sans sujet, 
<pb id="page_2886" n="V05-P166"/>car la raison principale qui empescha Doralise de dire à la Princesse ce qu'elle avoit pensé, fut qu'elle craignit qu'elle ne trouvast pas bon qu'elle eust pû soubçonner qu'un homme comme Perinthe, eust osé lever les yeux vers elle. Cette conversation se passa donc de cette sorte : pendant laquelle Doralise vit tant d'agitation dans les yeux de Perinthe, que quelqu'un estant venu parler à la Princesse, elle s'aprocha de luy, pour continuer de luy dire qu'il avoit fortifié tous ses soubçons. Quoy Doralise, luy dit il, vous eussiez voulu que je vous eusse laissé dire une chose comme celle là à la Princesse du monde la plus severe, et qui eust peut-estre pû s'imaginer que je vous aurois donné sujet de penser ce que vous me dittes sans doute sans le croire ! En verité (adjousta t'il avec beaucoup de finesse) vous m'avez causé un battement de coeur aussi fort, que si vous eussiez esté preste de me mettre mal avec la personne que vous dittes que j'aime : Perinthe qui avoit eu loisir de se remettre, dit cela avec un esprit si libre en aparence, qu'il en embarrassa Doralise : et luy persuada en effet qu'elle s'abusoit. Voila donc, Madame, le point où en estoient les choses en ce temps là : Abradate craignoit plus qu'il n'esperoit : Mexaris au contraire, esperoit tout, et ne craignoit presques rien : et Perinthe sans avoir ny crainte ny esperance, s'estimoit le plus infortuné de tous les hommes, par la certitude infaillible où il estoit, d'estre toujours malheureux, 
<pb id="page_2887" n="V05-P167"/>quoy qu'il pûst arriver. Pour la Princesse, elle avoit une aussi forte aversion pour Mexaris, qu'elle avoit une puissante inclination pour Abradate : et n'avoit guere moins d'amitié pour Perinthe, que pour Doralise et pour moy. Mais durant que Mexaris songeoit par quelle voye il pourroit obtenir du Roy, la permission d'espouser Panthée ; et qu'Abradate pensoit à s'apuyer de l'amitié de Cleandre ; la conjuration d'Antaleon fut d'escouverte : qui a fait assez de bruit, pour croire que vous ne l'ignorez pas : de sorte que sans m'y arrester, je vous diray que toute la Cour estant broüillée pour cela, on fut contraint de ne parler d'autre chose durant quelque temps. Mais Madame, pour vous faire connoistre la difference qu'il y avoit, de l'ame de Mexaris à celle d'Abradate, je vous diray que ce premier fit tout ce qu'il pût secrettement, pour trouver les voyes de faire croire à Cresus que ce Prince avoit sçeu quelque chose de la conjuration : mais quoy qu'il pust faire, le Roy n'en eut pas seulement le moindre soubçon. Pour Abradate, il en usa d'une autre sorte : car s'estant trouvé deux hommes qui avoient esté au service de Mexaris, et qui n'avoient reçeu aucune recompence de luy ; ils resolurent, sçachant la libéralité d'Abradate, et n'ignorant pas qu'il estoit Rival de leur Maistre, de luy aller dire que s'il vouloir ils l'accuseroient, et le contraindroient par consequent de s'esloigner de la Cour. Et en effet, ces deux 
<pb id="page_2888" n="V05-P168"/>hommes de qui l'ame estoit aussi meschante, que celle de Mexaris estoit avare, surent luy faire cette proposition : Abradate l'escouta avec horreur, et la rejetta hautement : mais apres cela, comme je croy, leur dit il, que vous ne vous estes portez à vouloir une si lasche action que parce que l'avarice de vostre Maistre est cause que vous estes pauvres : je veux vous mettre en estat d'avoir loisir d'en chercher un meilleur que luy sans estre contraints de faire des crimes pour subsister : et alors, il fit donner plus qu'ils n'eussent osé pretendre, quand il les eust voulu obliger à faire ce qu'ils luy avoient proposé. Aussi surent ils si surpris de cette generosité, et si confus de leur perfidie, qu'ils ne penserent jamais se resoudre à accepter ce qu'Abradate leur donnoit : ils le firent toutesfois à la fin : mais quelque belle que fust cette action, on ne l'auroit pourtant jamais sçeüe, n'eust esté que ces deux hommes s'estant querellez au sortir de chez Abradate, sur le partage de ce qu'il leur avoit donné, il y en eut un qui tua l'autre : de sorte qu'estant pris, et mis entre les mains de la Justice ; pressé par le remors de sa conscience, il advoüa la veritable cause de son crime : et par ce moyen cette action heroïque d'Abradate fut sçeuë de tout le monde, et de Mexaris mesme : qui ne luy en fit toutesfois qu'un compliment assez froid. Pour la Princesse, elle en eut une joye extréme : et si grande, qu'elle ne pût s'empescher de la 
<pb id="page_2889" n="V05-P169"/>tesmoigner mesme à Abradate, en le loüant de sa generosité. Mais Madame, luy dit il, je ne voy pas qu'il y ait lieu de me loüer tant : car selon moy, ce n'est pas estre excessivement vertueux, que de ne vouloir pas faire une mauvaise action. Il est vray pourtant, luy dit il encore, que si vous regardez la chose d'un autre biais, vous trouverez en effet, que s'agissant d'esloigner un Rival, il a falu quelque fermeté, à ne s'y resoudre pas : et je ne sçay si j'aurois eu assez de vertu pour cela, et si l'Amour auroit respecté la Nature, si ce n'eust esté que je sçay des voyes plus nobles de me deffaire de mes ennemis quand ils m'y forceront. Ha Abradate, luy dit elle, ne m'obligez pas à vous faire des leçons, au lieu de vous donner des loüanges : assurez moy du moins, repliqua t'il, que la joye que vous avez de ce que j'ay fait, n'est pas causée de ce qu'en agissant comme l'ay agy, je n'ay pas esloigné le Prince Mexaris : je vous en assure, respondit elle, et sans pretendre mesme que vous m'en ayez de l'obligation. Mais aussi faites moy la grace de me promettre, que vous esviterez autant qu'il vous sera possible, d'avoir rien à demesler avec ce Prince : pour le pouvoir faire Madame, repliqua t'il, il faudroit que je fusse assuré que la Princesse de Clasomene me fust favorable ; car sans cela j'auouë que je ne puis pas respondre que le desespoir ne me porte à me vanger sur mon Rival, de toutes les rigueurs de ma Maistresse. Ce seroit 
<pb id="page_2890" n="V05-P170"/>estre fort injuste, repliqua t'elle de punir celuy qui n'auroit point failly : c'est pourquoy il vaudroit mieux, adjousta t'elle en rougissant, abandonner cette severe Personne. Ouy si je le pouvois sans perdre la vie, interrompit Abradate, mais Madame, je ne vous aime pas si peu, que je puisse seulement desirer de vous aimer moins : au contraire, quoy que je vous aime autant que je le puis, il me semble que je ne vous aime pas encore assez. je vous serois pourtant bien obligée, reprit elle, si vous me voiyez avec un peu plus d'indifference : croyez Madame, repliqua t'il, que vous ne me remercierez jamais de vous avoir donné cette satisfaction : mais inhumaine Personne que vous estes, adjousta ce Prince affligé, est il possible que la plus pure et la plus respectueuse passion qui sera jamais vous puisse offencer ? si elle ne m'offence pas, repliqua t'elle, il faut du moins advoüer qu'elle m'inquiette : et qu'ainsi je serois bien aise que vous n'eussiez que de l'estime pour moy. Vous devriez encore adjouster, respondit il, que vous souhaitteriez que j'eusse perdu la veuë et la raison : car sans cela Madame, vous desirez une chose impossible : puis que tant que j'auray des yeux, je vous trouveray la plus belle Personne du monde : et que tant que j'auray l'esprit libre, je vous admireray, comme la plus merveilleuse Princesse de la Terre. je pense mesme, adjousta cét amoureux Prince, que sans yeux et sans raison, je ne laisserois pas 
<pb id="page_2891" n="V05-P171"/>encore de vous adorer : ouy Madame, mon coeur est si absolument à vous, et si accoustumé à n'aimer rien que vous, que je pense que si mes larmes m'aveugloient, et que ma douleur me fist perdre l'esprit, mes pas me meneroient encore vers vous, et ma folie mesme ne m'entretien droit que de vous. Iuges apres cela, Madame, si voyant presentement dans vos yeux, plus de charmes que personne n'en a jamais eu ; et si descouvrant dans vostre esprit, autant de beautez que vostre visage m'en montre, je pourrois n'avoir que de l'estime. Non non, Madame, la chose n'est plus en ces termes là : et je ne sçay mesme si dés le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir dans le Bois, et au bord de la Fontaine, j'eusse seulement pû obtenir de moy assez de force, pour m'opposer à la puissance de vos charmes. Songez donc, je vous en conjure, à ne trouver point mauvais que je continuë de vous aimer jusques à la fin de ma vie : et que s'il est vray que vous aprehendiez quelques effets violents, de la violente passion que j'ay pour vous, il vous sera aisé de vous mettre l'esprit en repos de ce costé là si vous le voulez : car enfin si vous pouvez vous resoudre à me donner quelques marques d'une affection particuliere : je vous promets de vous ouvrir mon coeur ; de n'avoir aucuns desseins que ceux que vous m'inspirerez ; et de n'agir avec le Prince Mexaris que comme il vous plaira. Mais si au contraire, vous continuez de me traitter avec 
<pb id="page_2892" n="V05-P172"/>la mesme severité que vous avez euë jusques icy, il sera difficile, quelque respect que je doive au Frere de Cresus, et de la Reine de la Susiane, que pour m'empescher d'estre encore plus malheureux que je ne suis, je ne cherche les voyes de me vanger de celuy que je croiray estre en partie cause de mes disgraces, Il semble, dit alors la Princesse, que vous assurant comme je fais, que Mexaris n'est pas fort bien aveque moy, c'est vous oster tout sujet de vous attaquer à luy : et il me semble Madame, repliqua t'il, que puis que c'est à sa consideration que le Prince vostre Pere me traitte plus froidement qu'il ne faisoit autrefois, il n'est pas besoin d'une autre raison pour me porter à luy nuire. Si j'ay pourtant quelque pouvoir sur vous, adjousta Panthée, vous n'entre prendrez jamais rien contre luy : du moins Madame, adjousta t'il en me commandant de respecter mon Rival pour l'amour de vous, dittes quelque chose d'obligeant pour l'amour de moy : je diray, respondit Panthée en sous-riant, que je vous pardonne tout ce que vous m'avez dit aujourd'huy, pourveû que vous m'obeissiez exactement. je vous obeïray Madame, respondit il, mais ce sera s'il vous plaist à condition que vous souffrirez que je prenne souvent de nouveaux ordres de vostre bouche : car autrement je craindrois de manquer à ma parole. Comme Panthée alloit respondre, Cleandre arriva, et fit changer de discours à la Princesse : qui depuis ce jour là, s'accoustuma 
<pb id="page_2893" n="V05-P173"/>peu à peu : à souffrir que le Prince Abradate se pleignist des maux qu'elle luy causoit. Elle voulut mesme bien que Doralise et moy prissions quelque soin de le consoler de tant de petits chagtins que le Prince Mexaris luy donnoit : car quoy que la Princesse luy eust enfin advoüé qu'elle avoit plus d'estime pour luy que pour tout le reste du monde ; elle luy avoit pourtant tousjours constamment dit, qu'elle ne pourroit jamais se resoudre à desobeir à son Pere : et qu'ainsi tout ce qu'elle pouvoit faire pour luy, estoit de luy promettre de luy resister autant que la bien seance le permettroit. Il ne laissoit pourtant pas d'avoir quelque esperance que Mexaris ne reüssiroit pas dans son dessein : parce que Cleandre l'assuroit que Cresus par raison d'Estat, devoit sans doute s'oposer à cette alliance : et que pour l'amour de luy, il le confirmeroit si puissamment dans ce dessein, que Mexaris n'en pourroit jamais venir à bout : de sorte qu'il ne craignoit pas tant qu'il avoit fait autrefois. Côme il sçavoit que Perinthe estoit fort bi ? aupres du Prince de Clasomene, il luy faisoit cent caresses : la Princesse de son costé, qui eust esté fort aise que Perinthe eust aime Abradate, luy disoit souvent qu'il parloit avantageusement de luy, afin de l'y obliger : mais plus elle luy donnoit de marques de l'estime de ce Prince, plus il sentoit dans son coeur de desirs violents de luy nuire : parce qu'il croyoit que la Princesse ne luy disoit toutes ces choses, que pour avoir le plaisir de parler de luy. 
<pb id="page_2894" n="V05-P174"/>Ce n'est pas que comme il estoit genereux, il n'eust quelquesfois honte de sa propre foiblesse, et de l'injustice de ses sentimens : mais l'amour estant pourtant tousjours la plus forte, il ne pouvoit s'empescher d'estre plus affligé de la passion qu'Abradate avoit pour la Princesse, que de celle de Mexaris. Cependant depuis que Panthée et Abradate surent assez bien ensemble pour pouvoir parler de leurs interests, elle voulut qu'il fust un peu moins assidu chez elle, afin qu'elle peust persuader au Prince son Pere, qu'elle luy avoit obeï, pour ce qui regardoit Abradate : et qu'elle eust plus de raison de luy resister, en cas qu'il voulust la presser de consentir au Mariage de Mexaris et d'elle. Il ne laissoit pourtant pas de la voir tous les jours : car si ce n'estoit chez elle, c'estoit chez la Princesse de Lydie, et mesme quelquesfois chez Doralise. Les choses surent donc ainsi, jusques à ce que le Prince Abradate perdit un grand apuy, en la personne de Cleandre : qui comme vous ne l'ignorez pas, fut arresté prisonnier. Cét accident aporta un desordre si grand dans la Cour, que je ne vous le sçaurois extrimer : car à la reserve de Mexaris, qui le regardant comme le protecteur de son Rival, fut bien aise de sa disgrace ; il n'y eut assurément personne qui n'en jettast des larmes : et qui n'accusast Cresus de beaucoup de precipitation et d'injustice, de s'estre laissé porter à soubçonner si legerement un homme à qui il devoit tant de victoires. Mais à peine nos larmes 
<pb id="page_2895" n="V05-P175"/>mes estoient elles essuyées pour Cleandre, qu'il en falut verser d'autres pour la Princesse Palmis que l'on arresta aussi, et que l'on mena à Ephese parmy les Vierges voilées. Depuis cela, Mexaris parla avec plus d'authorité qu'il n'avoit accoustumé : et Cresus connut bien tost que Cleandre qu'il ne vouloit pas rcconnoistre pour estre le Prince Artamas, n'estoit pas inutile pour le faire obeïr aveuglément et respectueusement, par tous les Grands de son Estat. En effet, Mexaris commença de parler de son mariage avec Panthée, comme d'une chose presques resoluë : et comme on ne pouvoit croire qu'il parlast ainsi, sans avoir quelque assurance de Cresus, ceux qui advertirent Abradate de la chose, la luy dirent comme n'en doutant pas : de sorte que tout desesperé, il fut chez Doralise qui se trouvoit mal, et que la Princesse estoit allée voir. De vous dire Madame, tout ce qu'Abradate dit ce jour là à la Princesse, il ne me seroit pas possible : car il luy dit tant de choses, qu'à peine pouvoit elle luy respondre. Tantost il se pleignoit de l'indifference qu'elle avoit pour luy : tantost il la conjuroit de l'assister : un moment apres, il ne luy demandoit pour toute grace, que de luy abandonner Mexaris : ainsi passant d'un discours à l'autre, sans changer pourtant de sujet, toute l'apres-disnée se fust passée sans rien resoudre, si Doralise n'eust enfin pris la parole. Mais Madame, dit elle a Panthée, pourquoy n'employez vous pas Perinthe, aupres 
<pb id="page_2896" n="V05-P176"/>du Prince vostre Pere ? vous sçavez qu'il y est tout puissant ; il est vray, dit Panthée, mais c'est que je ne puis me resoudre qu'à l'extremité, à descouvrir mon coeur à tant de gens. je promets pourtant, dit elle, si la chose est aussi avancée que le Prince Abradate la croit, de faire cet effort sur moy mesme : et de parler à Perinthe, afin qu'il parle au Prince mon Pere contre Mexaris. Et vous ne luy parlerez point, interrompit ce Prince, pour l'obliger à parler pour Abradate ? je ne le pourrois pas, luy repliqua t'elle, et je vous tromperois, si je vous le promettois. Cependant Perinthe aprenant comme les autres, que Mexaris parloit comme devant bien tost espouser Panthée : et sçachant de plus, par le Prince de Clasomene, qu'en effet Mexaris l'assuroit qu'il n'estoit plus en termes de craindre que Cresus ne voulust choquer, comme il eust fait du Prince Atys, ou devant la prison de Cleandre ; il se trouva l'ame en une assiette mal affermie. Tant qu'il ne s'estoit agy que d'esloigner un Amant aimé, il luy avoit semblé qu'il luy estoit tres avantageux, que Mexaris fust preferé à Abradate : mais il ne regarda pas plustost Mexaris comme devant bien tost espouser Panthée, qu'il eut autant d'envie de destruire son dessein, qu'il en avoit eu de l'avancer. Apres, venant à considerer, quel malheur seroit celuy de la Princesse, d'espouser un Prince pour qui il sçavoit qu'elle avoit une aversion invincible ; il se repentoit de tout ce 
<pb id="page_2897" n="V05-P177"/>qu'il avoit fait. Il sentoit pourtant bien que s'il eust encore eu à recommencer, afin de traverser Abradate dans ses intentions, il auroit encore fait la mesme chose, c'est à dire qu'il auroit entretenu comme il avoit fait dépuis son retour de l'Armée, le Prince de Clasomene dans le dessein de faire espouser sa fille à Mexaris. Mais alors croyant que la chose estoit preste de reüssir, il en entra en un desespoir étrange : et il m'a dit qu'il fut tenté cent et cent fois, d'aller confesser tous ses crimes à la Princesse, et de se tüer à ses pieds. En effet, disoit il, que me reste t'il à faire qu'à mourir, puis que je ne puis jamais estre heureux, et que je ne puis mesme vivre miserable, sans traverser le bonheur de la seule Personne que j'ayme ? Mais, disoit il quelquesfois, pourquoy donc ne sçaurois-je consentir qu'elle espouse Mexaris ; car puis que je sçay de certitude, que je n'y puis jamais rien pretendre, je ne sçaurois trouver une meilleure voye de l'oster pour tousjours à Abradate, que de la donner pour tousjours à Mexaris. Mais reprenoit il un moment apres, ce Mexaris n'est il pas mon Rival aussi bien que l'autre ? et peut-on imaginer que l'on puisse avoir de l'amour, et souffrir que quelqu'un possede la personne que l'on aime ; Ha non non, disoit il, je me suis trompé : et je n'ay jamais eu dessein que Panthée fust Femme de Mexaris. je l'ay vouluë oster à Abradate, et je ne l'ay jamais vouluë donner à son Rival et au 
<pb id="page_2898" n="V05-P178"/>mien. Et puis, adjoustoit il encore, seroit-il juste que pour diminuer quelque chose de mon malheur je rendisse la Princesse que j'adore, la plus infortunée personne de la Terre ? elle, dis-je, qui m'adonné cent marques d'estime et d'amitié ; à qui je n'ay jamais descouvert ma passion : et à qui je ne l'oserois descouvrir. Elle, dis-je encore, de qui je ne pourrois mesme me pleindre, quand elle me banniroit pour tousjours, si j'avois eu l'audace de luy dire que je l'aime : et elle enfin qui me pourroit haïr sans injustice, si elle sçavoit ce que j'ay fait contre elle. Cependant je ne puis me resondre à la voir Femme d'Abradate : et il me semble que puis que je me resous à ne posseder jamais ce que j'aime, il y a quelque justice que celle qui a mis dans mon coeur une si cruelle passion, esprouve une partie de mon malheur, en n'espousant pas Abradate. Apres avoir donc bien raisonné sur son amour, et sur l'estat present des choses, il imagina une voye par laquelle il creut pouvoir esgalement empescher Mexaris et Abradate d'espouser Panthée, et voicy comment il fit son projet. Depuis la prison de Cleandre, Andramite, qui est le mesme qui vient de conduire la Princesse Mandane et la Princesse Palmis, d'Ephese à Sardis ; s'estoit mis assez bien aupres de Cresus, et estoit Amy particulier de Perinthe qu'il voyoit tous les jours : tant parce qu'ils se rencontroient souvent chez Cresus, que parcé qu'Andramite estant fort amoureux 
<pb id="page_2899" n="V05-P179"/>de Doralise la suivoit en tous lieux, et estoit par consequent tres souvent chez la Princesse de Clasomene, où Perinthe estoit tousjours. Cét Amant caché imagina donc, de continuer de nuire à Abradate dans l'esprit du Pere de la Princesse, et de nuire aussi à Mexaris, par l'entremise d'Andramite, qu'il fit dessein de faire parler à Cresus. En effet, sans differer davantage, à executer ce qu'il avoit resolu, il fut trouver son Amy : et pour pretexter la chose, il luy fit une fausse confidence, de laquelle il pretendoit qu'il luy deust estre fort obligé. Il luy dit que la Princesse Panthée ayant une aversion invincible pour le Prince Mexaris, elle l'avoit chargé de chercher les voyes de rendre inutiles les desseins qu'il avoit pour elle : et qu'ainsi il faloit qu'il eust recours à luy : n'ignorant pas qu'il luy seroit aisé de faire que Cresus ne se relaschast point de la resolution qu'il avoit tesmoigné avoir, de n'aprouver jamais ce mariage. Andramite qui aimoit Perinthe ; qui de plus, en attendoit office aupres de Doralise et de la Princesse ? et qui outre cela, sçavoit qu'en effet Cresus avoit raison de ne vouloir pas que Mexaris espousast Panthée ; luy promit d'agir si puissamment, que sans que Mexaris peust soubçonner d'où la chose viendroit, il l'empescheroit absolument d'espouser la Princesse du consentement de Cresus : sçachant assez le peu d'inclination que ce Prince avoit pour cette alliance. Perinthe le remercia avec joye : et n'attendit 
<pb id="page_2900" n="V05-P180"/>pas long temps ce qu'il luy avoit fait esperer ? car deux jours apres, Cresus deffendit à Mexaris de songer à espouser Panthée, luy proposant mesme un autre mariage. Comme Mexaris s'estoit resolu à agir plus hautement qu'il n'avoit accoustumé, il reçeut ce discours assez fierement : mais Cresus emporté de colere, d'ouïr une responce si peu respectueuse, luy parla avec tant d'authorité, qu'il fut contraint de ceder ; de se taire ; et de se retirer : et je ne sçay mesme s'il ne seroit point sorty de Sardis, si l'amour qu'il avoit pour Panthée ne l'en eust empesché. Cependant comme il craignit que la chose esclattant comme elle alloit faire infailliblement, le Prince de Clasomene ne se refroidist, il fut la luy dire luy mesme : l'assurant qu'il vaincroit l'obslination du Roy, et le conjurant de ne changer pas de dessein. Et en effet, le Prince de Clasomene croyoit voir Mexaris si prés du Thrône, qu'il luy promit tout ce qu'il voulut. je vous laisse à penser, Madame, quelle joye fut celle de Panthée, quand elle sçeut ce qui s'estoit passé entre Cresus et Mexaris : et quel transport fut celuy d'Abradate, d'aprendre le malheur de son Rival. Comme ils ne sçavoient pas d'où leur venoit ce bonheur, ils l'attribuoient seulement à Cresus, qui par raison d'Estat s'opposoit à ce mariage : si bien qu'à la premiere conversation particuliere qu'Abradate eut avec Doralise et aveque moy, nous fusmes plus de deux heures à ne parler d'autre chose, 
<pb id="page_2901" n="V05-P181"/>et à nous en resjouïr. Cependant Perinthe ne laissoit pas dans le mesme temps qu'Andramite agissoit contre Mexaris, d'agir en secret pour luy aupres du Prince de Clasomene, afin d'agir contre Abradate : ainsi voyant quelque lieu d'esperer d'empescher ces deux Princes de posseder la Personne qu'il aimoit, il en parut plus gay, et redevint plus sociable qu'il n'estoit quelques jours auparavant. Mexaris de son costé, apres avoir eu loisir de raisonner sur ce qu'il avoit à faire, fit tant qu'il se racommoda avec le Roy : luy faisant esperer qu'il se defferoit avec le temps, de la passion qu'il avoit dans l'ame : quoy qu'il eust pourtant tousjours le dessein d'espouser Panthée, et qu'il en assurast le Prince son Pere en secret. Mais durant que les choses se passoient ainsi, Andramite qui estoit fort amoureux de Doralise, et qui l'avoit mesme esté, devant que d'estre marié à une belle Personne qui estoit morte il y avoit plus d'un an, pria Perinthe à son tour, de luy rendre office aupres de Doralise, ce qu'il luy promit : luy disant que si ses soins ne luy estoient pas utiles, il prieroit mesme la Princesse de favoriser son dessein. Voila donc en effet Perinthe fort resolu à tascher de servir Andramite, à qui il avoit tant d'obligation ? de sorte que non seulement il se mit à parler avantageusement de luy à Doralise, mais il me pria aussi de luy en dire quelque chose ; ce que je fis à la premiere occasion que j'en trouvay : bien est il vray que 
<pb id="page_2902" n="V05-P182"/>je luy dis que c'estoit à la priere de Perinthe. je pense, Madame, vous avoir dit que Doralise estimoit Perinthe ; et que si elle eust peut-estre esté en pouvoir d'inspirer dans son coeur tous les sentimens qu'elle eust voulu, il en auroit eu d'assez tendres pour elle. Vous pouvez donc aisément juger apres cela, que le voyant si empressé à parler pour Andramite, bien loin de le servir comme il le souhaitoit, il luy nuisit plustost. Elle ne luy respondit pourtant pas incivilement : mais ce fut toutesfois d'une maniere, qui luy fit voir qu'il ne rendroit pas grand office a son Amy. Or Madame, pour achever d'embarrasser Perinthe, il arriva que la Princesse qui commençoit d'esperer que peut-estre espouseroit elle un jour le Prince Abradate, et qui prevoyoit qu'elle quitteroit Sardis, se mit dans la fantaisie, pour ne perdre point Doralise, de luy faire espouser Perinthe. Comme elle sçavoit bien que cette Fille l'estimoit beaucoup, elle ne douta pas que s'il pouvoit se resoudre à luy tesmoigner quelque affection, elle ne se resolust à la recevoir favorablement ; joint qu'elle ne croyoit point du tout que Perinthe fust amoureux, comme Doralise l'assuroit en raillant : de sorte que justement au sortir de chez Doralise, d'où si venoit de luy parler d'Andramite, il reçeut ordre d'aller parler à la Princesse. Il ne fut pas plus tost aupres d'elle, qu'elle luy dit qu'elle vouloit luy donner une marque de son amitié : l'en ay desja tant reçeu, 
<pb id="page_2903" n="V05-P183"/>luy dit il, Madame, que je ne dois pas estre surpris de vous voir agir avec tant de bonté : mais je dois sans doute aprehender de mourir ingrat. Vous vous aquiterez bien tost de tout ce que vous croyez me devoir, repliqua t'elle, si vous le voulez : dittes moy donc s'il vous plaist, Madame, luy dit il avec precipitation, ce qu'il faut que je face pour cela. Il faut, luy dit elle, que vous vous attachiez un peu plus aupres de Doralise que vous ne faites : ce n'est pas que je ne voye que vous estes souvent avec elle : mais Perinthe, si vous voulez m'obliger, vous y serez comme avec une personne que je vous prie d'espouser, afin que je ne la perde point : et que vous attachant tous deux à mon service, nous soyons toute nostre vie inseparables. je sçay (adjousta t'elle, sans luy donner loisir de parler) que quoy que Doralise en die, elle ne vous croit point amoureux non plus que moy : c'est pourquoy sçachant combien vous l'estimez, et quel est le merite et le bien de cette Personne je ne pense pas vous faire une proposition injuste, ny que vous me douiez refuser. Panthée ayant cessé de parler, et Perinthe estant revenu de l'estonnement où le discours de la Princesse l'avoit mis, luy respondit à la fin avec autant de finesse que de civilité, quoy que ce fust avec une douleur fort sensible. je suis bien malheureux, luy dit il, Madame, que vous souhaittez de moy une chose injuste et 
<pb id="page_2904" n="V05-P184"/>impossible : et une chose encore que vous croyez fort equitable et fort aisée : et qui n'est pourtant ny l'un ny l'autre. Quoy, interrompit Panthée, il n'y a pas quelque justice qu'un des hommes du monde le plus accomply, et de qui l'ame n'est point engagée, espouse une des plus aimables Filles la Terre ; et qui voulant un coeur qui n'ait jamais rien aimé, le trouvera en vous ! Mais Madame, reprit il, quand je serois ce que vous dittes que je suis, ce ne seroit pas encore assez : car Doralise veut estre aimée ; et je ne la sçaurois aimer que comme ma Soeur. Faites en du moins semblant, repliqua t'elle, et croyez que je vous en seray tres obligée : puis qu'encore que vous ne l'aimiez que comme vostre Soeur, il pourra estre qu'avec le temps vous viendrez l'aimer comme vostre Femme. je ne suis plus en termes de cela, reprit il, car Madame ne pouvant pas deviner le dessein que vous aviez, je viens presentement de luy parler avec une ardeur estrange en faveur d'Andramite, qui meurt d'amour pour cette Personne : et qui est non seulement plus honneste homme que moy, mais de qui la fortune est aussi plus considerable que la mienne. Ainsi, Madame, quand je pourrois me resoudre à feindre, je feindrois inutilement, apres ce que je luy ay dit. De plus, que pourroit penser Andramite de mon procedé : et qu'en penseriez vous vous mesme, quand vous y auriez songé ? Ha Perinthe, interrompit la Princesse, si vous ne pouvez m'obeïr, 
<pb id="page_2905" n="V05-P185"/>du moins ne servez pas Andramite : car je ne veux point s'il est possible que Doralise soit mariée à Sardis. Mais, luy dit Perinthe, si le Prince Mexaris vous espouse, vous ne la perdriez pas quand elle se marieroit à Andramite : vous avez raison, dit elle, mais c'est que graces aux Dieux je n'espouseray jamais Mexaris : et qu'ainsi j'ay lieu de croire que je quitteray bien tost Sardis, pour m'en retourner à Clasomene. Si le Prince Abradate (adjousta t'il, pour descouvrir ses sentimens) estoit plus heureux que Mexaris, il ne vous mencroit pas à Suse, car ses affaires n'y sont pas en termes de cela : et je ne sçay si Cresus souffriroit qu'il allast demeurer à Clasomene. Quoy qu'il en soit, dit la Princesse en rougissant, je ne veux point qu'Andramite espouse Doralise, et je voudrois que Perinthe la voulust espouser : je ne la sçaurois trahir Madame, luy dit il en souspirant. Pour moy, reprit la Princesse, je ne puis pas comprendre qu'estimant Doralise comme vous faites ; l'aimant mesme, dittes vous, comme vostre Soeur ; vous ne pussiez si vous vouliez m'obeïr facilement : car pour Andramite, adjousta t'elle, je me chargerois de le satisfaire. Comme elle disoit cela, Doralise entra, qui trouvant Perinthe seul aupres d'elle, et s'imaginant qu'il l'estoit allée prier de parler pour Andramite ; au nom des Dieux Madame, dit elle à Panthée, faites moy la grace de me dire si je n'ay point de part à vostre conversation ? vous y en 
<pb id="page_2906" n="V05-P186"/>avez tellement, repliqua la Princesse, que nous n'avons parlé que de vous : je m'imagine, reprit Doralise, que Perinthe pour vous prouver aussi bien qu'à moy, que je n'ay pas une trop grande part à son coeur, vous prie peut- estre de me commander de considerer plus Andramite que je n'ay fait jusques icy : mais Madame si cela est, je vous suplie de le refuser : car je ne sçache pas un homme au monde, que je n'espousasse plustost qu'Andramite. c'est pourtant un fort honneste homme, reprit Perinthe ; il est vray dit elle, mais comme il l'estoit sans doute devenu aimant la Personne qu'il avoit espousée, qui en effet estoit très belle et tres aimable, il ne m'est nullement propre ; puis que j'en veux un qui n'ait jamais rien aimé que moy. Comme elle achevoit de prononcer ce dernier mot, Andramite arriva : qui s'aperçeut aisément que les soins de Perinthe ne luy estoient pas favorables : car Doralise qui avoit l'esprit irrité, sans pouvoir bien precisément dire pourquoy, le railla cruellement ce jour là ; et d'autant plus, qu'elle vit que la Princesse y prenoit plaisir.
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<div2 id="page_CYRUS050108" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d' Abradate : duel et maladie de Basiline">
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Quelque temps apres estant arrivé du monde, et Andramite l'entretenant tout bas, elle le reduisit aux termes de luy protester qu'il n'avoit jamais aimé qu'elle, non pas mesme la Femme qu'il avoit espousée. Ha Andramite s'escria t'elle, comment me pourriez vous donc aimer, moy, dis-je, qui ne suis ny si belle ny si aimable qu'elle estoit ? il voulut alors luy 
<pb id="page_2907" n="V05-P187"/>dire que c'estoit parce qu'il l'avoit aimée dés ce temps là, et qu'il ne s'estoit marie que par le commandement de son Pere ; mais cela ne servit à rien : car trouvant quelque chose de plaisant, de l'avoir obligé à luy dire qu'il n'avoit jamais aimé la Personne qu'il avoit espousée ; des qu'il n'y eut plus que Perinthe et Andramite chez la Princesse, elle se mit à luy dire en riant tout ce que ce malheureux Amant luy venoit de dire : et comme en effet c'estoit d'abord une assez bizarre chose à imaginer, que de vouloir persuader à une Personne que l'on veut espouser que l'on n'a jamais aimé sa Femme, la Princesse ne pût s'empescher d'en rire. Andramite avoit beau dire que c'estoit parce qu'il l'avoit tousjours aimée, il parloit inutilement : Perinthe aussi, qui malgré ce que la Princesse luy avoit dit, vouloit du moins tesmoigner à son Amy, qu'il faisoit pour luy tout ce qu'il pouvoit, soutenoit que Doralise luy devoit sçavoir gré de ce qu'il n'avoit pas aimé sa femme, puis que ç'avoit esté pour l'amour d'elle : mais quoy qu'ils pussent dire tous deux, Doralise ne s'adoucit point. Perinthe se trouvoit pourtant fort embarrassé : car il n'osoit parler aussi fortement pour Andramite qu'il eust fait, si la Princesse ne luy eust pas parlé comme elle venoit de luy parler. Il n'osoit pas non plus ne dire rien en sa faneur de peur de l'irriter, apres l'obligation qu'il luy avoit : de sorte qu'il estoit dans une contrainte estrange, et 
<pb id="page_2908" n="V05-P188"/>qui ne finit que vers le soir. Depuis cela, la Princesse par la encore plusieurs fois à Perinthe, pour l'obliger à changer de dessein : mais elle le trouva toujours dans une obstination invincible. Elle ne disoit pourtant pas à Doralise l'intention qu'elle avoit ; et j'estois la seule qui la sçavois, et à qui elle en parloir ; car esperant tousjours qu'il changeroit enfin d'humeur, elle ne vouloit pas aprendre à Doralise, la resistance qu'elle avoit trouvée dans son esprit. Cependant Perinthe n'osoit presques plus regarder la Princesse, ny Doralise : et il redevint tres melancolique. Pour Abradate, comme sa liberalité luy avoit aquis tous les Domestiques du Prince de Clasomene, il fut adverty par quelqu'un deux, qui avoit entendu parler Perinthe à son Maistre, qu'il servoit le Prince Mexaris autant qu'il pouvoit : de sorte que s'en allant tout a l'heure chez Doralise, pour luy demander conseil s'il devoit le dire à la Princesse, ou en parler à Perinthe ; il la trouva qui venoit de sçavoir par Andramite : que ç'avoit esté Perinthe qui l'avoit porté à parler à Cresus, afin d'empescher le mariage de Mexaris. Car encore que Doralise l'eust fort mal traité, il y avoit pourtant des jours où elle luy faisoit dire tout ce qu'elle vouloit : de sorce que, dés qu'Abradate luy eut dit ce qu'il venoit d'aprendre, elle luy dit en suitte ce qu'elle venoit de sçavoir : et comme ces deux choses estoient contraires, et paroissoient pourtant toutes deux 
<pb id="page_2909" n="V05-P189"/>certaines, cela les embarrana esrangement. Ils resolurent donc de ne rien croire, et de ne rien determiner, qu'apres avoir sçeu de la Princesse ce qu'elle en pensoit : Doralise vint donc à l'heure mesme la trouver : et luy dire ce que le Prince Abradate avoit sçeu, et de qui il l'avoit sçeu : en suitte dequoy, elle luy dit qu'Andramite croyant sans doute rendre office à Perinthe, et s'en rendre à luy mesme, luy avoit dit en confidence que c'estoit par son moyen que Mexaris avoit esté mal reçeu de Cresus. De sorte (reprit la Princesse, apres avoir escouté Doralise) que si Andramite dit vray, je suis fort obligée à Perinthe : et que si ce que l'on a die au Prince Abradate est veritable, j'ay sujet de me pleindre estrangement de luy ; puis qu'enfin il n'ignore pas, que j'ay de l'aversion pour Mexaris. Ce qui m'embarrasse le plus, adjousta la Princesse, est que celuy qui a raporté à Abradate que Perinthe favorise Mexaris, n'est pas un homme à dire un mensonge : ainsi, je croirois que ce seroit plustost Andramite qui ne diroit pas la verité. Ha Madame, s'escria Doralise, je vous responds qu'Andramite n'a point inventé ce qu'il m'a dit : il faut donc, repliqua la Princesse, que je m'en esclaircisse avec Perinthe mesme : car je l'ay tousjours connu si sincere et si homme d honneur, que je suis persuadée qu'il m'advoüera la verité, de quelque façon que soit la chose. Ainsi sans differer davancage, la Princesse envoya querir Perinthe : et Doralise estant 
<pb id="page_2910" n="V05-P190"/>venuë dans ma Chambre, laissa Panthée dans la liberté de faire dire à Perinthe ce qu'elle vouloit sçavoir de luy. Il ne fut donc pas plus tost aupres d'elle, que le regardant avec assez d'attention, dittes moy je vous prie Perinthe, luy dit la Princesse, vous dois-je faire des reproches ou des remercimens ? je pense Madame, repliqua t'il, que vous ne me devez faire ny remercimens ny reproches : puis que je ne me souviens pas de vous avoir rendu aucun service considerable ; et que je sçay de certitude, que je n'ay jamais eu dessein de vous desplaire. Cependant, dit la Princesse, je suis advertie par une personne que vous m'avez rendu un grand service : et par une autre que vous m'avez fait une grande infidélité. Parlez donc Perinthe, m'avez vous servie, ou m'avez vous desobligée ? Si j'en croy mon coeur, luy dit elle, je croiray je premier : et je le sens desja tout disposé, à reconnoistre importamment le service que vous m'avez rendu : mais si l'en crois la personne qui a déposé contre vous, je seray obligée de m'en pleindre. je vous promets pourtant de vous pardonner, si vous m'advoüez vostre crime : dittes donc Perinthe, que faut il que je pense de vous ? Madame, luy dit il, quand je sçauray dequoy on m'accuse, je verray si je me pourray justifier : pour vous montrer, luy dit elle, que je cherche plustost à me loüer de vous qu'à vous accuser, dittes moy s'il est vray que ce soit à vous que j'aye l'obligation d'avoir esté cause que Cresus 
<pb id="page_2911" n="V05-P191"/>a parlé si fortement à Mexaris ? Il est vray Madame, reprit il, que ne croyant pas que ce Prince là fust digne de vous, et ayant assez remarqué que vous aviez beaucoup d'aversion pour luy, j'obligeay Andramite à parler à Cresus, pour destourner un mariage qui ne vous plaisoit pas. jusques là, interrompit Panthée, je vous ay beaucoup d'obligation : mais pourquoy donc en parlant au Prince mon Pere, n'agissez vous pas dans les mesmes sentimens ? et pourquoy estes vous aupres de luy le protecteur de Mexaris ? Perinthe changea de couleur, entendant parler la Princesse de cette sorte : qui voyant l'altération qui paroissoit dans ses yeux, connut qu'en effet il y avoit quelque vérité à ce qu'on luy avoit dit. Toutesfois comme l'amour fait trouver des excuses à tous les crimes qu'il fait commettre, Perinthe n'en manqua pas : si bien qu'apres avoir surmonté la premiere honte qu'il eut de sa foiblesse, il se remit assez pour luy respondre. J'advoüe Madame, luy dit il, que vos Espions sont assez fidelles : et qu'en certaines occasions, où le Prince vostre Pere m'a tesmoigné estre fortement resolu de vous faire espouser le Prince Mexaris, je ne me suis pas opposé directement à ses intentions : et je l'ay fait d'autant plustost que je sçavois bien qu'il ne les pourroit pas executer. je me suis donc contenté, de luy persuader autant que je l'ay pû, qu'il ne devoit pas songer à souffrir que ce Prince vous espousast, sans le consentement de 
<pb id="page_2912" n="V05-P192"/>Cresus, que je sçay qui ne le donnera jamais : ainsi sans rien hazarder, je suis quelquesfois tombé d'accord en luy parlant, que Mexaris est un Grand Prince, qui selon les aparences, pourra un jour estre Maistre de toute la Lydie : de sorte Madame, que sans prejudicier à vos interests, j'ay seulement voulu un peu mesnager les bonnes graces de mon Maistre : et ne m'oster pas les moyens de vous rendre service aupres de luy, si l'occasion s'en presentoit. Ce que vous me dittes, repliqua la Princesse, est plein d'esprit, et paroist mesme vray-semblable : puis qu'il est certain que je ne voy aparence aucune que vous ayez pû vouloir deux choses contraires tout à la fois. Mais comme enfin il y a pourtant je ne sçay quoy en vostre procedé, qui n'est pas de la maniere dont vous avez accoustumé d'agir, il faut reparer ce manquement là, par une sincerité tres exacte, que je demande de vous : c'est pourquoy, si vous voulez me persuader que vos intentions ont esté telles que vous le dittes, vous me rendrez un conte tres fidelle, de tout ce que le Prince mon Pere vous dira de moy : car comme je ne veux rien entreprendre contre son service, que je ne cherche qu'à n'estre pas malheureuse, je ne pense pas vous demander rien d'injuste. je vous promets Madame, luy dit il malicieusement, de vous dire tout ce qu'il me dira du Prince Mexaris : ne changez point mes paroles, reprit la Princesse, et engagez vous à me dire tout 
<pb id="page_2913" n="V05-P193"/>ce qu'il vous dira de moy. Perinthe qui connut bien que la Princesse ne luy parloit ainsi, que parce qu'elle vouloir aussi sçavoir ce que le Prince son Pere luy diroit d'Abradate, en fut si, interdit, qu'il fut quelque temps sans luy respondre : mais à la fin comme elle l'en pressa : je crains si fort, luy dit il, d'estre obligé de vous dire quelquesfois des choses peu agreables, que je ne m'engage qu'avec peine à faire ce que vous desirez. La Princesse eust bien voulu pouvoir obtenir d'elle, assez de hardiesse pour luy faire sçavoir qu'elle ne luy seroit pas moins obligée de parler pour Abradate, que de parler contre Mexaris, mais il n'y eut pas moyen : aussi croisie que si elle luy eust fait cette priere, il en seroit mort de douleur : ou luy auroit du moins donné de si visibles marques de sa passion, qu'elle s'en seroit à la fin aperçeuë. Cette conversation s'estant donc passée ainsi, Panthée creut effectivement que Perinthe n'avoit eu autre intention que de mesnager sa fortune en la servant, et le fit croire au Prince Abradate : mais pour Doralise, elle ne se laissa pas persuader si facilement : au contraire, tous ses soubçons qu'elle avoit eus autrefois, de la passion de Perinthe, se renouvellerent dans son esprit. Neantmoins comme elle l'estimoit effectivement, elle n'en dit rien à la Princesse, de peur de luy nuire : mais elle ne pût s'empescher de m'en dire quelque chose, apres m'avoir fait promettre de n'en parler point. D'abord je creus 
<pb id="page_2914" n="V05-P194"/>qu'elle ne parloit pas serieusement : mais un moment apres, mes soubçons surent plus forts que les siens : car non seulement je pensay tout ce qu'elle pensoit, mais encore cent autres choses dont je me souvins, et sur lesquelles je n'avois pas arresté mon esprit, lors qu'elles estoient arrivées. je tombay pourtant dans le sens de Doralise : et je me resolus aussi bien qu'elle, à n'aller pas nuire à un aussi honneste homme que Perinthe, sur un soubçon, qui apres tout, pouvoit estre mal fondé : puis qu'il ne l'estoit que sur des conjectures, qui sont bien souvent trompeuses. C'est pourquoy je fis une resolution constante, de ne rien dire à la Princesse : toutesfois comme cela pouvoit avoir de fâcheuses suittes, nous nous resolusmes de l'observer soigneusement : et de nous dire l'une à l'autre, tout ce que nous descouvririons. j'advoüe Madame, que je fis une legereté en cette occasion ; qui fut de dire à Doralise, la proposition que la Princesse avoit faite à Perinthe touchant son mariage : mais il me sembloit que cela estoit une preuve si forte de la passion dont nous le soubçonnions, que je ne pûs m'en empescher. je ne l'eus pourtant pas plustost dit, que j'eusse voulu ne l'avoir pas fait : mais il n'estoit plus temps. Ce n'est pas que je ne disse la chose de façon que Doralise ne pouvoit pas avoir un juste sujet de se pleindre : mais apres tout, je m'aperçeus bien que ce que je luy dis la toucha, car elle en rougit de dépit. 
<pb id="page_2915" n="V05-P195"/>Je vous laisse à penser, luy dis-je alors pour l'adoucir, si Perinthe vous estimant autant qu'il vous estime, et tesmoignant avoir tant d'amitié pour vostre Personne : n'auroit par reçeu aveque joye, la proposition que la Princesse luy a faite, quand mesme il n'auroit point eu du tout d'amour pour vous : ainsi il faut conclurre qu'il en a pour quelque autre : et que cette autre est assurément Panthée. S'il aime Panthée, reprit Doralise, je luy pardonne de bon coeur : et je luy pardonne d'autant plustost, qu'il sera assez puny de cette folle passion, par la mesme passion qui le possede. Mais si c'est quelque autre, je me vangeray sur luy, et de son refus, et de l'injure que la Princesse m'a faite, de m'aller offrir sans m'en rien dire. Doralise malgré sa colere, connoissoit pourtant bien que le sentiment de la Princesse avoit esté obligeant pour elle : mais c'est qu'elle ne vouloit pas se pleindre autant de Perinthe que de Panthée. Depuis cela, cet Amant caché ne se pût presques plus cacher à nous : il ne faisoit pas une action, ny ne disoit pas une parole, où nous ne creussions voir des marques de son amour : aussi l'observions nous si soigneusement qu'il s'en aperçeut, et nous en demanda mesme la cause. Comme il, craignoit que la Princesse n'eust dit a Doralise quelque chose de ce qui c'estoit passé entre eux, et qu'il craignoit aussi qu'elle ne luy en voulust mal, il redoubla sa civilité pour elle ; n'osant plus luy parler d'Andramite, 
<pb id="page_2916" n="V05-P196"/>que Doralise à la priere de la Princesse, traita un peu moins severement, depuis qu'elle eut sçeu que ç'avoit esté par son moyen, que Mexaris avoit esté traversé dans son dessein. Cependant ce Prince s'assurant tousjours sur la parole du Pere de la Princesse, attendoit quelque occasion favorable, ou de faire changer d'avis à Cresus, ou d'espouser Panthée malgré luy, s'il ne le pouvoit autrement. De sorte qu'il vivoit sans beaucoup d'inquietude : dans la certitude où il pensoit estre de l'heureux succés de son dessein. Abradate estoit pourtant plus heureux que luy : car estant assuré du coeur de Panthée, il avoit d'assez douces heures, malgré tant d'obstacles qui s'oposoient à son bonheur. Mais pour le malheureux Perinthe, il n'estoit jamais sans affliction : il trouvoit pourtant quelque espece de repos, à penser que Panthée n'espousant ny Mexaris ny Abradate, ne se marieroit peut-estre point. Il m'a dit depuis, que lors qu'il trouvoit lieu de croire que cela pourroit arriver ; il avoit presque autant de joye, qu'en peut avoir un Amant, qui est à la veille de posseder sa Maistresse. Les choses surent donc quelque temps de cette sorte : pendant quoy l'amour d'Andramite pour Doralise, estoit ce qui servoit à rendre la conversation plus agreable : estant certain que l'on ne peut rien imaginer de plus bizarre ny de plus galant, que tout ce que cette Fille luy disoit. Car comme il vouloit tousjours soutenir qu'il n'avoit jamais aimé qu'elle, 
<pb id="page_2917" n="V05-P197"/>elle aussi luy disoit aussi tousjours, que s'il avoit aimé la Femme qu'il avoit perduë, il ne luy estoit point propre : et : que s'il ne l'avoit point aimée, il avoit esté fort injuste puis qu'elle avoit esté fort aimable : et que par consequent elle n'espouseroit jamais un homme qui auroit esté mauvais Mary. Un jour donc que Mexaris et Abradate se trouverent chez la Princesse, quoy que ce dernier y allast un peu moins souvent par les ordres de Panthée ; Doralise se trouvant en un de ces jours où elle estoit la plus redoutable, se mit à leur demander, comme ils luy parloient d'Andramite, si elle n'avoit pas raison de resister aux persuasions d'un homme, qui n'avoit point pleuré la mort de sa Femme ? mais, luy die Abradate, s'il l'a veuë mourir sans douleur, seulement parce qu'il la regardoit comme un obstacle au dessein qu'il avoit d'estre aimé de vous, bien loin de l'accuser d'insensibilité, vous le devriez loüer de constance et l'en recompenser. Il est vray, dit Doralise, qu'a regarder la chose de ce costé là, je luy ay quelque obligation : mais pourquoy l'espousoit il s'il m'aimoit ? et s'il ne m'aimoit pas, pourquoy ne l'a t'il point regrettée, et pourquoy ne la regrette t'il point encore ? Mais s'il la regrettoit, dit la Princesse, il ne vous aimeroit pas : j'en tombe d'accord, repliqua t'elle, mais aussi en seroit il plus heureux. Son bonheur seroit mediocre, reprit Mexaris, de pleindre eternellement 
<pb id="page_2918" n="V05-P198"/>la mort d'une personne qu'il auroit aimée, je vous assure, respondit Doralise en sous-riant, qu'une Maïstresse vivante un peu capricieuse, est bien aussi incommode qu'une femme morte, quand elle auroit elle la meilleure du monde. Il semble par ce que vos dittes, reprit Mexaris, que vous vous acculiez vous mesme : il est certains caprices, adjousta Abradate, dont les Belles sont vanité, et qui ne laissent pas de donner beaucoup de peine à ceux qui les aiment. Il en est aussi, répliqua froidement Mexaris, qui sont fort avantageux à quelques uns : et qui les font quelquesfois preferer sans raison à d'autres qu'ils ne valent pas. Ce que vous dittes peut sans doute arriver, reprit Abradate, mais pour moy qui ay beaucoup de respect pour les Dames, et qui n'ay pas moins bonne opinion de leur jugement que de leur esprit, je suis persuadé que pour l'ordinaire, les Amants heureux méritent de l'estre. Vous avez sans doute raison, dit Doralise ; et tous ces Amants pleintifs, qui ne parlent jamais qu'en accusant la personne qu'ils aiment, de caprice ou de peu de jugement, sont assurément et capricieux, et peu judicieux tout ensemble. Ce sont, dis-je, de ces gens, qui s'offencent de peu de choie : et qui s'estimant beaucoup plus qu'ils ne méritent de l'estre, croyent qu'on leur fait une injustice extrême de ne les choisir pas, et de ne les estimer pas autant qu'ils s'estiment eux mesmes. Il est vray (dit 
<pb id="page_2919" n="V05-P199"/>la Princesse sans s'en pouvoir empescher) que j'en connois qui font ce que vous dittes : j'en connois aussi, reprit malicieusement Doralise, et peutestre sont-ce les mesmes dont vous entendez parler. Mais quoy qu'il en toit, adjousta t'elle, comme l'Amour est aveugle aussi bien que la Justice, il faut qu'il agisse dans le coeur des Dames, comme elle doit agir dans le coeur des luges : c'est a dire que sans se soucier de la Grandeur ; delà qualité ; des menaces : et des pleintes des pretendans ; il faut juger equitablement, du mérite et du service de ceux qui se donnent à nous. Que ne jugez vous donc en faveur d'Andramite ? reprit Abradate ; je ne trouve pas que je le puisse, repliqua t'elle, et toute la grâce que je luy puis faire, est de ne le juger encore. Mais puis que vous croyez, dit Mexaris, que l'amour fait tous les honnettes gens qui font au monde, comment pouvez vous ne trouver pas Andramite fore accomply, puis qu'il assure qu'il vous aime infiniment ? Je n'ay jamais dit, repliqua t'elle, que tous ceux qui aiment fussent honnestes gens, mais bien que l'on ne peur estre parfaitement honneste homme sans avoir aime : joint que ce n'est pas par par cette raison que je refuse Andramite, de qui le merite est grand : mais seulement parce que s'il a aimé sa femme, je ne le sçaurois souffrir, puis que je veux un coeur qui n'ait rien aimé : et que s'il ne l'a point aimée, je ne dois pas non plus le choisir, puis que 
<pb id="page_2920" n="V05-P200"/>selon mon sens il la devoit aimer. Cette regle generale reprit Abradate, qui dit que pour estre aimé il faut aimer, ne se trouve donc pas bien fondée, puis qu'Andramite ne peut toucher vostre coeur : elle n'est sans doute pas generale comme vous le dittes, repliqua t'elle, et je serois mesme bien marrie qu'elle le fust. Mais ce qui fait que ce discours qui est sçeu de toutes les Nations, est quelquesfois troué faux, c'est assurément que l'on n'entre pas dans le veritable sens de ceux qui l'ont dit la premiere fois, et qui en ont fait une regle universelle. Car enfin ils n'ont jamais entendu, que pour aimer on deust infailliblement estre aimé : mais c'est qu'ils croyoient sans doute aussi bien que moy, qu'à force d'aimer on devient aimable : de sorte qu'en disant à un homme si tu veux estre aime, aime, c'est luy donner le plus court moyen de faire paroistre ce qu'il a de bon dans le coeur. Et quelquesfois aussi ce ce qu'il a de plus mauvais, adjousta la Princesse : en effet combien y a t'il de gens, qui n'auroient jamais commis de grands crimes, s'ils n'avoient point eu de passion violente ? Il n'en faut pourtant pas accuser l'Amour, reprit Doralise : qui ne donne assurément jamais de mauvaises inclinations : et comme on ne se pleint pas du Soleil, que je compare tousjours avec l'Amour, de ce qu'il fait naistre mille Bestes venimeuses, dans le mesme temps qu'il blanchit des Lis, où qu'il colore des Roses : de mesme il ne faut pas accuser 
<pb id="page_2921" n="V05-P201"/>l'Amour des bassesses de quelques lasches Amans qui sont au monde : puis qu'il inspire cent actions heroïques, et qu'il fait pratiquer toutes les vertus à mille autres, qui ne seroient peut-estre que des hommes ordinaires sans cette passion. La Princesse se mit à rire de la pensée de Doralise, aussi bien qu'Abradate : mais pour Mexaris il demeura assez interdit : et d'autant plus, que Doralise continuant de parler, dit encore cent choses où il pouvoit prendre part. Il remarqua mesme une fois, que les regards d'Abradate et ceux de Doralise s estant rencontrez, ils avoient sous-ry d'intelligence : et qu'Abradate par une action de teste avoit semblé la remercier de toutes les choses piquantes qu'elle luy avoit dittes : si bien qu'ayant l'esprit fort aigry, il ne parla plus le reste du jour qu'à mots interrompus : et dit mesmes plusieurs choses assez dures à Abradate, qui y respondit avec autant de fermeté, que le respect qu'il vouloit rendre à la Princesse et à la qualité de son Rival le luy permettoit. Comme elle s'aperçeut aisément du chagrin de Mexaris, elle fit ce qu'elle pût pour destourner la conversation : et en effet, la colere de ce Prince se calmant un peu en aparence, elle creut que la chose n'auroit point de fàcheuse suitte. Ils sortirent donc de chez elle en mesme temps : car lors que Mexaris vit qu'Abradate s'en alloit, il prit aussi congé de la Princesse, quoy qu'elle le voulust retenir. Comme ils surent au pied de l'Escalier Mexaris 
<pb id="page_2922" n="V05-P202"/>parla bas à un des siens : en suitte dequoy il demanda à Abradate, s'il ne voudroit pas bien s'aller promener dans les Jardins du Palais qui estoient fort proche ? et comme il luy eut respondu qu'il luy suivroit, ils y surent : Mexaris estant accompagné de huit ou dix des siens, et Abradate d'un pareil nombre. Aussi tost qu'ils surent dans ces Jardins, Mexaris mena Abradate dans une grande Allée, où il n'y avoit personne : et apres avoir fait signe qu'il ne vouloit pas estre suivy, il s'arresta : et regardant Abradate d'un air assez imperieux ? il y a long temps, luy dit il, que j'ay eu dessein de vous parler : mais l'esperance que j'avois, que de vous mesme vous vous porteriez à faire ce que mille raisons veulent que vous fassiez, m'a obligé de differer jusques à cette heure à vous advertir, que vous n'agissez nullement comme estant fils de la Reine de la Susiane ma Soeur. Car encore que mon âge ne soit pas fort different du vostre, je ne laisse pas d'estre en droit d'exiger de vous quelque espece de defference : et comme estant mon Neveu, et comme estant refugié dans une Cour, où je dois estre plus consideré que vous. Seigneur (répliqua Abradate, avec une civilité hardie) je ne sçache pas avoir manqué au respect que je vous dois, ny comme estant Fils de la Reine de la Susiane, ny comme estant refugié en un lieu où vous estes en effet tres considerable ; c'est pourquoy je pense pouvoir dire, que la pleinte que vous faites de moy est injuste : et que 
<pb id="page_2923" n="V05-P203"/>la maniere dont vous vous en pleignez est un peu outrageante. Ce que vous faites tous les jours, reprit Mexaris, m'est bien plus injurieux : car enfin vous n'avez pas ignoré que l'estois amoureux de la Princesse de Clasomene : et cependant vous n'avez pas laisse de vous engager à la servir, et vous ne laissez pas encore de vous y obstiner. Quoy que la maniere dont vous me parlez, reprit Abradate, deust peut-estre me dispenser de vous rendre raison de mes actions et de mes desseins : le respect que je vous dois, comme estant frere de la Reine ma Mere, et d'un Roy qui m'a donné Azile dans sa Cour, m'oblige à vous dire ; qu'ayant aimé la Princesse de Clasomene dés le premier instant que je l'ay veuë, je n'ay sçeu la passion que vous aviez pour elle, que lors que je n'estois plus en estat d'estre maistre de la mienne. Joint qu'ayant tousjours sçeu que Cresus n'aprouveroit jamais que vous songeassiez à l'espouser, j'ay pensé que je ne vous ferois pas un grand outrage, si je faisois ce que je pourrois pour aquerir un bien que vous ne pourriez jamais posseder. Mais croyez vous, interrompit Mexaris, que cette mesme raison d'Estat, qui ne veut pas que le Roy consente que j'espouse une fille qui me rendroit trop puissant dans son Royaume, veüille que vous qui estes Estranger l'espousiez ? Ha non non Abradate, deffaites vous de cette imagination : et soyez persuadé, que Cresus ne voudra pas que vous pensiez a cette Alliance. Croyez encore, si vous estes sage, 
<pb id="page_2924" n="V05-P204"/>que le Prince de Clasomene ne donnera point sa Fille a un Prince exilé : et ne pensez jamais, s'il vous reste quelque raison, à faire une seule action qui me puisse persuader que vous y songez encore. Jusques icy, reprit Abradate, je vous ay parlé comme Fils de la Reine de la Susiane ; comme Prince refugié en Lydie ; et comme Neveu du Prince Mexaris : mais apres ce que je viens d'entendre, il faut que je parle en Amant de Panthée : c'est à dire en homme qui ne la sçauroit ceder à personne, et qui l'aimera et la servira, jusques à la fin de sa vie. Veritablement, adjousta t'il, si la Princesse de Clasomene vous choisit, je n'ay rien à faire qu'à mourir : et j'ay assez de respect pour elle, quand je n'en aurois pas pour vous, pour mourir mesme sans me pleinde : mais si cela n'est pas, sçachez s'il vous plaist que je ne changeray point ma façon d'agir. Quand vous seriez à Suse, repliqua Mexaris, et que j'y serois refugié, comme vous l'estes en Lydie, vous ne parleriez pas avec plus de hardiesse que vous parlez ; je parlerois mesme aveque plus de retenuë, reprit Abradate, parce que je sçay bien qu'il n'est pas beau d'insulter sur les malheureux. Il ne l'est guere davantage, respondit Mexaris, de perdre le respect que l'on doit à ses protecteurs : aussi ne perdray-je jamais celuy que je dois au Roy de Lydie, repliqua Abradate ; et je suis mesme au desespoir que l'amour me force à faire ce que je fais, contre un Prince qui luy est si 
<pb id="page_2925" n="V05-P205"/>proche. Vous ferez encore plus, reprit fierement Mexaris, car si vous ne renoncez absolument à Panthée, il faut que je vous voye l'Espée à la main. je feray tousjours tout ce que je pourray, repliqua Abradate, pour ne faire ny l'un ny l'autre : il faut pourtant vous déterminer, luy respondit Mexaris, et resoudre promptement ce que vous voulez faire, et lequel vous voulez choisir. Puis que vous me forcez à vous le dire, reprit Abradate, je veux conserver Panthée ; deffendre ma vie ; et n'attaquer la vostre qu'à l'extremité. Voila Seigneur tout ce que l'amour et le respect peuvent exiger de moy : je voudrois vous pouvoir ceder la Princesse, mais apres tout je ne vous la cederay point : et quoy que je sois resolu de ne faire rien contre le respect que je vous dois, je ne feray pourtant rien contre mon amour. Comme Abradate disoit cela, il vit que Mexaris s'avança vers une palissade sorte espaisse, vis à vis d'une Fontaine jalissante qui estoit au milieu de l'Allée : et qu'il y prit deux Espées, dont il luy en presenta une : luy disant que puis qu'il ne pouvoit luy ceder Panthée, il la luy disputast jusques à la mort. D'abord Abradate ne la prit, que pour parer simplement les coups de Mexaris, sur le visage duquel il voyoit une fureur qui luy pouvoit faire croire qu'il estoit capable de tout entreprendre : mais comme il vit que plus il luy parloit civilement, et que plus il reculoit, plus il l'attaquoit avec fureur, et plus sa colere augmentoit ; l'amour 
<pb id="page_2926" n="V05-P206"/>et la jalousie estant à la fin plus fortes que le respect qu'il devoit à Mexaris, il fit ferme, et se batit alors comme un homme qui vouloit vaincre, Cependant comme je ne doute pas que vous ne soyez en peine de sçavoir comment Mexaris pût trouver ces deux Espées dans cette Pallissade ; vous vous souviendrez s'il vous plaist, que je vous ay dit qu'au sortir de chez la Princesse, ce Prince avoit parlé bas à un des siens : apres quoy je vous diray, qu'il luy avoit commandé absolument d'aller porter ces deux Espées au lieu qu'il luy avoit prescrit, et qui estoit fort remarquable, à cause de la Fontaine qui y est. Mais apres luy avoir fait ce commandement, il luy en avoit encore fait un autre, afin de l'esloigner de ce lieu là : et luy avoit ordonné de luy aller querir un homme de qualité, qui demeuroit à l'autre bout de Sardis : luy deffendant de parler à qui que ce soit de ces deux Espées. De sorte que dés que ces Princes avoient esté dans le Jardin, et que Mexaris eut deffendu qu'on les suivist, il avoit esté executer son ordre, avec une diligence extréme : mais comme il fut sorty du Jardin, pour aller chercher cét homme dont Mexaris n'avoit pas besoin, il rencontra un Officier de la Princesse devant sa porte, qui estoit son Amy particulier, à qui il fit confidence de ce qu'il venoit de faire : luy demandant mesme conseil : car la pensée de cét Officier de Mexaris estoit, que son Maistre se vouloit battre contre celuy 
<pb id="page_2927" n="V05-P207"/>qu'il luy envoyoit querir. Mais comme cét Officier de la Princesse avoit plus d'esprit que l'autre sçachant que Mexaris et Abradate estoient ensemble, il crëignit qu'il n'arrivast quelque malheur : et apres luy avoir conseillé de retourner plustost au Jardin que d'achever son voyage ; et de dire à son Maistre qu'il avoit sçeu que celuy qu'il luy envoyoit chercher n'estoit pas chez luy, il entra en diligence chez la Princesse, qu'il trouva en conversation avec Perinthe : devant qui il ne laissa pas de luy dire ce qu'il venoit d'aprendre. A peine eut il dit cela, que la Princesse fit un grand cry, et changea si fort de couleur, que Perinthe ne pût pas douter qu'elle ne prist un interest bien particulier en la vie d'Abradate : car il sçavoit bien qu'elle n'en pouvoit avoir d'autre en celle de Mexaris, que celuy que la pitié toute seule luy pouvoit faire prendre. je vous laisse donc à juger en quel estat il se trouva, lors regardant la Princesse, il vit quelques larmes tomber de ses yeux, par la seule crainte de la mort d'Abradate : cependant comme elle sçavoit qu'en ces occasions, les momens sont precieux, elle s'aprocha de Perinthe : et le priant avec une tendresse extréme ; mon cher Perinthe, luy dit elle, faites que je vous aye l'obligation d'avoir empesché qu'il n'arrive quelque malheur de cette querelle : et sçachez, pour vous obliger à estre plus diligent, que vous ne pouvez jamais me rendre un service plus considerable, que celuy que je vous 
<pb id="page_2928" n="V05-P208"/>demande. Allez donc, je vous en prie : car je seray bien aise de ne devoir cét office la qu'à vous seul. Il vous est aisé de juger, Madame, combien Perinthe estoit surpris et affligé, de la commission que la Princesse luy donnoit : il voulut deux ou trois fois luy dire quelque chose ; mais la Princesse sans l'escouter, luy disoit tousjours qu'il allast promptement : de sorte que le pauvre Perinthe malgré luy, fut pour separer deux hommes qu'il eust voulu combatre tous deux s'il eust osé. Il est vray qu'il n'y fut pas des premieres : car le bruit des Espées ayant esté entendu par ceux qui estoient dans les autres Allées de ce Jardin, ils y surent en diligence : mais ils y surent pourtant trop tard ; car le combat de ces Princes estoit desja finy, quand ils arriverent aupres d'eux. je ne vous diray point. Madame, comment il se passa : et ce sera assez que je vous aprenne, que Mexaris fut blessé et desarmé, et qu'Abradate vainquit sans avoir reçeu aucune blessure : Mexaris disant luy mesme, que ce Prince avoit une valeur incomparable. Mais de grace, Madame, imaginez vous un peu, quels sentimens estoient ceux de Perinthe : lors que dans l'incertitude de l'evenement de ce combat, il alloit chercher ces deux Princes. Il m'a advoüé depuis, qu'il ne pût jamais demeurer d'accord avec luy mesme de ses propres souhaits : tantost il eust voulu que tons les deux se fussent tuez : quelquefois il desiroit au moins qu'Abradate fust vaincu : et quelques fois 
<pb id="page_2929" n="V05-P209"/>aussi, trouvant beaucoup d'injustice et mesme de lascheté à ses souhaits, il se souhaittoit la mort à luy mesme : principalement lors qu'il faisoit reflexion sur la douleur que Panthée avoit tesmoigné avoir, par la seule crainte qu'elle avoit euë qu'il n'arrivast quelque malheur à Abradate. De plus, il eut encore le desplaisir de rencontrer cét illustre Vainqueur de Mexaris, que quelques uns de ses Amis que le hazard avoit amenez dans ce Jardin conduisoient chez luy : et pour l'accabler davantage, il ne le vit pas plustost, qu'Abradate l'abordant, sans attendre ce qu'il luy diroit ; si je puis sans incivilité, luy dit il, vous conjurer de dire à la Princesse de Clasomene, que c'est par elle seule que la valeur du Prince Mexaris ne m'a pas vaincu, je vous prieray de le faire ; et de l'assurer que l'attribuë à la passion que j'ay pour elle, l'heureux succés de mon combat. Perinthe estoit si interdit, qu'il escouta ce discours sans y respondre, que par une profonde reverence : mais Abradate prenant son silence pour un consentement à ce qu'il desiroit de luy, le quitta, et fut attendre avec assez d'inquietude, ce que Cresus penseroit de son action. Cependant tous ses Amis agirent puissamment envers ce Prince : et entre les autres Andramite, qui pensant bien servir Perinthe, qu'il sçavoit l'avoir prié d'empescher que Cresus ne consentist au Mariage de Mexaris et de Panthée, si tout ce qu'il pût pour apaiser le Roy : qui en effet estant informé de la chose, donna tout le tort au 
<pb id="page_2930" n="V05-P210"/>Prince son Frere, de qui les blessures n'estoient pas dangereuses : et excusa Abradate autant qu'il pût. Il voulut mesme qu'ils s'embrassassent, dés que Mexaris fut guery : mais ce qu'il y eut de de cruel pour Abradate, fut que Perinthe sçachant que Cresus n'avoit guere plus d'envie que Panthée l'espousast que Mexaris, persuada à Andramite, qu'il devoit obliger le Roy, pour oster absolument tout sujet de querelle à deux si grands Princes, de leur deffendre esgalement de songer au mariage de cette Princesse. Et en effet, Andramite agissant à la priere de Perinthe, qui luy disoit pour colorer la chose, que c'estoit que la Princesse de Clasomene estoit en une aprehension estrange, d'estre cause de la mort de quelqu'un de ces Princes ; il fit que Cresus les accommodant, leur dit à tous deux qu'il ne vouloit point qu'ils pensassent à Panthée. Bien est il vray, qu'il parla d'une maniere diffetente à ces deux Rivaux : car il commanda absolument la chose à Mexaris, et se contenta d'en prier Abradate : traitant l'un comme son sujet, et l'autre comme Prince estranger. Ils ne purent toutesfois se resoudre à luy promettre ce qu'il vouloit : disant tousjours que l'amour estoit une passion que l'on ne surmontoit pas facilement, et de laquelle ils ne croyoient pas se pouvoir deffaire. Ils disoient pourtant cela avec tant de respect pour Cresus, de peur de l'irriter, et de peur qu'ils ne les esloignast de Sardis, que leur resistance ne l'offença point : et il creût mesme 
<pb id="page_2931" n="V05-P211"/>qu'ils ne laisseroient pas de luy obeir, quoy qu'ils luy protestassent qu'ils ne pensoient pas le pouvoir faire. Ainsi il se trouva que le Vainqueur, ne fut plus pas heureux que le vaincu : et que ce fut effectivement Perinthe, qui recueillit tout le sruitde la victoire d'Abradate ; par la joye qu'il eut de pouvoir esperer que la Princesse ne l'espouseroit non plus que Mexaris. Mais, Madame, j'oubliois de vous dire, que ce fut une rare chose, que de voir revenir Perinthe rendre conte à la Princesse, du combat de Mexaris et d'Abradate : car encore qu'elle l'eust desja sçeu par d'autres, neantmoins comme l'on est bien aise d'ouïr dire plus d'une fois une chose qui plaist, et où l'on s'interesse : Perinthe ne fut pas plustost aupres d'elle, où il n'y avoit alors que Doralise et moy ; que luy adressant la parole, et bien Perinthe (luy dit elle avec beaucoup de joye dans les yeux) graces aux Dieux le Prince Abradate et le Prince Mexaris ne sont point morts : non Madame, repliqua t'il, mais le dernier est blessé. Il est vray, dit elle, mais comme on m'a dit que ses blessures sont legeres, cela n'empesche pas que je ne sois ravie que ce combat n'ait pas esté plus funeste. je m'imagine Madame, reprit il, que qui trouveroit le juste sens de vus paroles ; trouveroit Abradate plus glorieux de ce que vous dittes, que d'avoir desarmé Mexaris : quoy qu'il en soit, dit la Princesse en rougissant : aprenez moy precisément toutes les particularitez 
<pb id="page_2932" n="V05-P212"/>de ce combat. Perinthe se trouvant alors bien embarrassé, et ne pouvant se resoudre à exagerer luy mesme la gloire d'un Rival qu'il voyoit estre si bien dans le coeur de Panthée, luy dit qu'il ne les avoit pas sçeües. Que les Amis de Mexaris les disoient d'une façon, et ceux d'Abradate d'une autre : et qu'enfin il luy sembloit que c'estoit le principal, qu'elle sçeust qu'Abrate n'estoit point blessé, et que Mexaris avoit esté desarmé. Sans mentir, (luy dit Doralise en riant, qui connut aussi bien que moy la veritable cause qui empeschoit Perinthe de satisfaire la curiosité de la Princesse) il faut advoüer que pour un Brave, vous estes mal informé de ce combat : et qu'il n'est pas tousjours vray de dire, que chacun parle bien de son mestier. Pour moy (adjousta t'elle malicieusement, pour descouvrir toujours plus ses sentimens) si j'avois esté à un Bal, et que la Princesse me demandast precisément ce qui s'y seroit passé, je luy dirois sans doute toutes choses. jusques aux moindres circonstances. Elle sçauroit si la Salle auroit esté bien ou mal esclairée, qui auroit le plus dancé ; quelles des Dames auroient esté les plus parées où les plus belles ; qui des hommes auroit paru le plus galant : je luy dirois encore, celle cy a esté la mieux habillée : celuy là a parlé long temps à une telle ; et un tel à une autre : et luy démeslant tous les petits intrigues de l'Assemblée, je ferois qu'elle sçauroit si exactement tout ce qui s'y seroit passé, qu'elle n'ignoreroit 
<pb id="page_2933" n="V05-P213"/>pas mesme qui auroient esté celles que l'abondance des lumieres auroit fait rougir avec tant d'excés : qu'elles en auroient perdu une partie de leur beauté. Cependant vous qui estes Brave, venez raconter un combat, comme je le raconterois : et au lieu d'en dire toutes les circonstances exactement, vous dittes seulement à la Princesse qui les veut sçavoir, Mexaris est blessé, et Abradate est Vainqueur. Il est vray (dit Panthée en riant de ce que Doralise disoit) que je trouve que vous avez raison, et que Perinthe a tort : je pensois Madame, repliqua t'il, qu'il ne fust pas trop judicieux, de narrer un combat à des Dames, de la mesme façon qu'on le raconte à des hommes : il ne seroit sans doute pas beau, reprit Doralise, que vous vinssiez tousjours parler de Guerre, et de Batailles, ou conter vos propres victoires : mais pour un combat singulier, et un combat encore où vous n'avez point eu de part, et qui s'est fait entre deux Personnes si remarquables, il faloit le dire fort exactement. je m'en informeray donc mieux une autre fois, reprit il, et je profiteray de vos enseignemens : une autre fois ! interrompit la Princesse, ha veüillent les Dieux que vous n'en soyez pas en la peine. Panthée dit cela d'un air, qui fit si bien voir à Perinthe ce qu'elle pensoit, qu'il en perdit la parole durant un quart d'heure : pendant lequel Doralise continuant de luy parler comme elle avoit commencé pensa le faire desesperer. Mais pour en 
<pb id="page_2934" n="V05-P214"/>revenir où l'en estois, je vous diray, Madame, qu'Abradate fut si affligé, de voir qu'en vainquant Mexaris, il avoit vaincu inutilement, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage. Ce n'est pas qu'il n'eust quelque consolation, de voir qu'il estoit du moins en seureté de son Rival : mais cela n'empeschoit pas qu'il ne s'estimast tres malheureux. Quand la Princesse sçeut la chose, elle en fut aussi fort touchée ; quoy qu'elle aportast soin à ne le tesmoigner pas : si bien que la premiere fois qu'Abradate rencontra la Princesse chez Doralise, il se fit une conversation entre eux, qui acheva de lier leur amitié : la Princesse demeurant pourtant tousjours dans les termes qu'elle s'estoit prescrits, de n'espouser jamais Abradate, sans le consentement du Prince son Pere : mais de n'espouser jamais aussi Mexaris, quelque violence qu'on luy voulust faire pour cela. Ainsi ce qui s'opposoit en aparence à leur affection, la rendit plus forte, et Perinthe sans y penser, servit plus Abradate en luy voulant nuire, qu'il n'eust fait en le voulant servir. Cét Amant secret ne laissoit pas de se croire plus heureux, qu'il n'estoit auparavant le combat de ses Rivaux : car encore qu'il connust bien que le coeur de Panthée estoit engagé, il ne laissoit pas d'esperer, que voyant qu'elle ne pouvoit espouser Abradate, elle feroit effort pour le chasser de son ame : de sorte que nous le voiyons plus gay qu'il n'avoit accoustumé de l'estre. 
<pb id="page_2935" n="V05-P215"/>Pour Mexaris, il estoit si melancolique, qu'on ne pouvoit pas l'estre plus qu'il l'estoit. ce n'est pas qu'il n'eust tousjours de bonnes paroles du Prince de Clasomene : mais comme elles n'estoient pas décisives, et que Perinthe l'empeschoit de se resoudre à luy donner sa Fille sans le consentement du Roy, il n'en estoit guere moins inquiet. Cependant Abradate et luy, vivoient ensemble avec une civilité froide, qui sembloit toujours estre une disposition à une nouvelle querelle : comme le Roy ne leur avoit pas deffendu de voir Panthée, mais seulement de songer a l'espouser, ils la voyoient l'un et l'autre quelquesfois chez elle ; mais beaucoup plus souvent ailleurs, de peur d'irriter Cresus : ainsi ils menoient une vie fort contrainte et peu agreable. Abradate estoit pourtant beaucoup moins malheureux que son Rival : puis que non seulement il sçavoit qu'il n'estoit pas haï ; mais qu'il avoit encore l'avantage, que la Princesse n'alloit en aucun lieu, qu'il n'en fust adverty à l'heure mesme. Car comme il estoit liberal, ses Espions estoient tres exacts et tres fidelles : et je pense pouvoir dire, qu'il n'y avoit pas un homme, de quelque condition qu'il fust, ny chez le Prince de Clasomene, ny chez la Princesse sa Fille, qui ne fust absolument à luy, à la reserve de Perinthe. Au contraire, l'avarice de Mexaris, faisoit qu'il estoit mesme mal servy et mal adverty pis ses propres gens ; et 
<pb id="page_2936" n="V05-P216"/>qu'ainsi il ne sçavoit jamais que ce que personne n'ignoroit. Apres avoir donc vescu quelque temps de cette sorte, il prit enfin une resolution fort injuste et fort violente : qui fut d'enlever Panthée, s'il ne pouvoit obliger lé Prince de Clasomene, à luy faire secrettement espouser sa Fille d'authorité absoluë. Comme il estoit dans ces sentimens, il arriva nouvelle que la Princesse Basiline Tante de Panthée, estoit attaquée d'une maladie mortelle : si bien que cette Princesse qui l'aimoit tendrement, suplia son Pere de luy permettre d'aller rendre les derniers devoirs, à une personne qui luy estoit si chere. Comme cette priere estoit juste, Panthée obtint facilement ce qu'elle demandoit, et le Prince de Clasomene luy mesme eust fait ce voyage, s'il n'eust pas esté adverty qu'il en demanderoit inutilement la permission à Cresus. Il fut donc resolu que Panthée iroit seule, et que Perinthe la conduiroit : qui comme vous pouvez penser, reçeut cette commission agreablement. Il fut pourtant fàché de laisser Mexaris aupres du Prince son Maistre sans qu'il y fust : neantmoins la satisfaction qu'il avoit de voir qu'il alloit estre quelque temps aupres de la Princesse sans y voir ses Rivaux, l'emporta sur toute autre consideration. Cependant Panthée jugeant bien qu'elle auroit besoin de consolation durant ce voyage, dont la cause estoit si fâcheuse, pria la Tante de Doralise, chez qui elle demeuroit, de luy donner sa Niece ; ce 
<pb id="page_2937" n="V05-P217"/>qu'elle luy accorda d'autant plustost, que Doralise tesmoigna le souhaiter ardamment : de sorte que dés le lendemain nous partismes, pour aller à Clasomene. Abradate sentit cette separation, avec une douleur estrange : et ce qui la luy rendit encore plus rude, fut que comme ce voyage fut fort precipité, il ne pût dire adieu en particulier à la Princesse : si bien que ce ne fut que moy qu'il sçeut qu'elle vouloit qu'il la pleignist dans son affliction, et qu'il se souvinst d'elle durant son absence. je ne vous diray point, Madame, avec quelle melancolie la Princesse fit ce voyage, ny quelle douleur fut la sienne, lors qu'arrivant à Clasomene, nous trouvasmes que la Princesse Basiline estoit si mal, qu'il n'y avoit plus nulle esperance de guerison pour elle ; car cela seroit et trop long et trop ennuyeux. Mais je vous diray que quatre jours apres nostre arrivée, nous eusmes le desplaisir de voir mourir cette excellente Princesse dont Panthée sentit la mort avec tant d'amertume, qu'elle en tomba malade elle mesme ; de sorte qu'elle ne pût pas retourner si tost à Sardis. Car encore que son mal ne fust pas violent, il estoit tousjours assez grand, pour l'empescher de se pouvoir mettre en chemin : et par ce moyen, Perinthe eut plus longtemps qu'il n'avoit pensé, le plaisir de ne voir point ses Rivaux, et de voir tousjours la Princesse. En effet il luy devint si agreable, et quasi si necessaire, pendant le sejour qu'elle fit à Clasomene, 
<pb id="page_2938" n="V05-P218"/>qu'elle ne pouvoit souffrir que sa conversation ; celle de Doralise ; et si je l'ose dire la mienne : si bien que l'on peut assurer que comme les Roses naissent parmy les espines, les plaisirs de Perinthe naissoient parmy les douleurs. Il est vray qu'ils ne surent pas mesme durables non plus qu'elles : car outre que l'amour est une passion ennemie du calme et du repos, il reçeut une lettre d'Andramite qui redoubla son inquietude : parce qu'elle luy aprit que Mexaris estoit eternellement avec le Prince de Clasomene. Neantmoins comme il sçavoit bien que tant que la Princesse ne seroit pas aupres d'eux, ils ne pourroient executer les resolutions qu'ils pouvoient prendre : il esperoit que des qu'il verroit le Prince de Clasomene, il le feroit changer de dessein, s'il en avoit un contraire à ses intentions, Ainsi ce desplaisir ne fut pas le plus grand de ceux qui troublerent la satisfaction qu'il avoit d'estre esloigné de ses Rivaux, et d'estre aupres de la Princesse : car vous sçaurez Madame, que le Prince Abradate ne pouvant vivre sans avoir des nouvelles de Panthée, escrivit regulierement deux fois toutes les semaines à Doralise ou à moy, tant que nous fusmes esloignées : ou pour mieux dire à la Princesse, estant certain que tout ce qu'il nous disoit, n'estoit que des choses qui la regardoient. D'abord il tesmoigna souhaiter ardamment d'obtenir la liberté de luy escrire à elle mesme : mais elle ne le voulut pas, de peur qu'il n'y 
<pb id="page_2939" n="V05-P219"/>eust quelques Lettres perdues : car pour celles que nous recevions Doralise et moy, elles estoient escrites d'une certaine façon, qu'elles pouvoient recevoir plusieurs explications. Ainsi la Princesse entendoit parler d'Abradate presques sans danger : et Abradate aprenoit aussi par nous, tout ce qu'il vouloit sçavoir. Mais afin de mieux embroüiller les choses que nous escrivions, nous avions une fois mandé à Abradate par une voye tres seure, que nous luy voudrions dire quelque chose de la Princesse, ce seroit sous le nom de Perinthe : ainsi vous pouvez juger que le nom de Perinthe estoit dans toutes nos Lettres. Il arriva donc une fois par malheur, que Perinthe fut dans la Chambre de Doralise, comme elle escrivoit à Abradate : et quoy qu'elle eust accoustumé quand elle luy faisoit responce, d'ordonner à une fille qui la servoit, de ne laisser entrer personne sans l'en advertir, elle ne luy obeït pas fort exactement ce jour là : au contraire ayant eu besoin d'aller querir quelque chose dans une autre Chambre, elle sortit de celle de sa Maistresse, sans qu'elle s'en aperçeust : et laissant la porte entr'ouverte, elle fut où elle avoit à faire : esperant estre revenuë devant qu'il pust venir personne. Mais ayant trouvé quelqu'une des Femmes de la Princesse, avec qui elle s'arresta à parler, Perinthe arriva : qui n'entendant aucun bruit dans le Chambre de Doralise, creut ou qu'elle n'y estoit pas, ou 
<pb id="page_2940" n="V05-P220"/>qu'elle estoit malade : si bien que pour s'en esclaircir, il porta les yeux à l'ouverture de la porte, par laquelle il vit qu'elle escrivoit sur une petite Table, vis à vis d'un grand Miroir, et qu'elle avoit le dos tourné vers luy. Comme Doralise songeoit attentivement à ce qu'elle vouloit dire, on eust peu mesme faire assez de bruit, qu'elle ne l'auroit pas entendu : c'est pourquoy il n'est pas estrange, si elle n'ouït point entrer Perinthe : qui ayant quelque curiosité devoir ce qu'elle escrivoit, afin d'avoir lieu de luy fai- la guerre de quelque chose, comme elle la luy faisoit tousjours ; se mit à ouvrir la porte tout doucement ; et marchant comme on marche quand on a peur d'esveiller quelqu'un, il fut enfin se mettre derriere Doralise : où il ne fut pas si tost, que panchant la teste par dessus son espaule, il se mit à lire ce qu'elle escrivoit à Abradate. Il ne pût toutesfois pas connoistre à qui cette Lettre s'adressoit : mais il fut bien surpris de voir que le premier mot qu'il y leût estoit son Nom. Sa curiosité redoublant donc encore, il leût tout ce qu'il y avoit d'escrit : qui, si je ne me trompe, estoit à peu prés conçeu en ces termes.
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<q>Perinthe me parla hier de vous, d'une maniere si obligeante, que je voudrois que vous pussiez avoir entendu tout ce que nous dismes a vostre avantage. Vostre derniere Lettre luy a semblé la plus jolie du monde : et si jolie enfin, que je lu luy ay veû lire trois fois. Vous 
<pb id="page_2941" n="V05-P221"/>sçavez que cette Personne s'y connoist assez, pour n'oser apres cela vous donner des louanges : aussi bien ay-je beaucoup d'autres choses à vous dire, qui vous sont plus. . . . . .</q>
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<div2 id="page_CYRUS050109" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d' Abradate : retour de Panthée">
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Comme Doralise escrivoit ce dernier mot, et que Perinthe le lisoit, avec une impatience extréme d'en voir la suite, afin d'en entendre le commencement, où il ne comprenoit rien, sçachant bien que Doralise ne luy avoit point monstré de Lettre ; elle leva les yeux ; et regardant dans le Miroir qui estoit sur la Table, elle y vit Perinthe qui lisoit sa Lettre par dessus son espaule. Elle ne l'eut pas plustost veû, qu'elle fit un grand cry : et depuis quand, Perinthe (s'escria t'elle en se levant et en cachant sa Lettre) avez vous oublié le respect que l'on doit aux Personnes de mon sexe ? Et depuis quand, luy dit il en sous-riant, belle Doralise, avez vous apris à me faire dire des choses où je n'ay jamais pensé ? Du moins, adjousta t'il, faites moy voir cette Lettre que vous dittes que je troune si jolie : et si jolie, que je l'ay leuë jusques à trois sois. Doralise voyant alors, qu'il avoit leû tout ce qu'elle avoit escrit, creut qu'il valoit mieux en railler aveque luy, que de parler plus long temps serieusement : croyant que plus elle s'en fâcheroit, plus il y croiroit de mistere. Joint que comme les Personnes enjouées ne peuvent prendre la liberté qu'elles prennent, sans en donner un peu aux autres ; elle jugea bien qu'elle ne devoit 
<pb id="page_2942" n="V05-P222"/>pas se fâcher legerement contre Perinthe, à qui elle avoit fait cent malices innocentes en sa vie. De sorte que changeant de visage, et se mettant à rire, elle se mit alors à relire sa Lettre, afin d'avoir le temps d'y chercher une explication : pendant quoy Perinthe la relisant aussi bien qu'elle, qui ne s'en deffendit point, il la repassa parole pour parole. Mais encore, luy dit il, pourquoy dittes vous ce mensonge, et à qui le dittes vous ? car vous sçavez bien que tout hier je ne vous parlay point : et je venois aujourd'huy pour me recompenser de ce malheur. Cependant vous dittes à la personne à qui vous escrivez, que je vous ay parlé d'elle d'une maniere fort obligeante. Vous adjoustez que sa derniere Lettre m'a semblé fort jolie : et vous dittes enfin tous ces mensonges avec une si grande hardiesse, que j'en suis espouventé. Quoy qu'il en soit, dit Doralise, il me semble que je ne vous rends pas un mauvais office : car en disant tout ce que je dis, je ne dis rien à vostre desavantage : au contraire je dis que vous vous connoissez bien en jolies Lettres, et que je n'ose donner de loüanges, à ce que vous avez loüé. Mais de grace, luy dit il, Doralise, monstrez moy ce que vous dittes que je loüe, autrement vous me mettrez au desespoir : en verité, luy respondit elle, si j'estois mauvaise Amie je vous le monstrerois : et pour vous faire voir que je suis bonne, sçachez (adjousta t'elle, pour luy faire une fausse confidence) qu'une Dame de Sardis, que pour son 
<pb id="page_2943" n="V05-P223"/>honneur je ne vous veux point nommer, m'a escrit une Lettre où elle se pique si fort de bel esprit, qu'elle est toute composée de grands mots, et de paroles choisies, qui ne veulent pourtant rien dire : de sorte que connoissant bien par son stile qu'elle veut qu'on la louë, je l'ay sans doute loüée le plus que je la pouvois loüer : puis que je luy ay dit qu'elle avoit eu beaucoup de part à vos loüanges. je vous croiray, repliqua t'il, si vous me monstrez cette Lettre : comme vous en connoistriez peut-estre l'escriture, respondit elle, je ne vous la monstreray pas : cependant Perinthe, adjousta Doralise, le vous prie de me laisser la liberté d'achever la mienne. En effet, dit il, je pense que c'est une affaire pressée : car l'endroit où vous l'avez quittée, monstre que vous avez d'autres choses à dire que des complimens. Il est vray, repliqua Doralise en riant, et c'est pour cela que je vous prie de me quitter. je ne le sçaurois, luy dit il, car à vous parler franchement, je ne croy rien de ce que vous venez de me dire. Et que croyez vous donc ? luy dit elle ; je ne sçay encore ce que j'en dois croire, reprit il, mais je suis pourtant le plus trompé de tous les hommes si cette Lettre ne cache quelque secret. Si vous le croyez ainsi, interrompit Doralise, vous n'estes pas ce me semble raisonnable, de me presser de vous le descouvrir : puis que vous sçavez bien que c'est une chose que nos Amis nous doivent dire d'eux mesmes, et : que nous ne devons 
<pb id="page_2944" n="V05-P214"/>jamais leur demander. Si je ne voyois pas mon nom dans vostre Lettre, reprit il, je serois sans doute plus discret : mais apres avoir dit trois ou quatre mensonges de moy, je pense estre en droit devons demander la verité que je veux sçavoir de vous. Et que voulez vous precisément que je vous die ? repliqua Doralise : je veux, dit il, que vous m'apreniez à qui s'adresse cette Lettre, le vous ay desja dit, reprit elle, que je ne vous le diray point : et tout ce que je puis pour vostre satisfaction, est de vous protester que vous ne devez prendre nul interest à tout ce que j'ay dit, et tout ce que je dois dire, à la personne qui j'escris. Au nom des Dieux, s'escria Perinthe, ne me traittez point de cette sorte : car si vous me refusez, je diray ce qui me vient d'arriver, non seulement à tout le monde qui est icy, mais encore à toute la Cour, quand nous serons retournez à Sardis. Perinthe est si discret, reprit Doralise, que je n'ay garde de craindre qu'il me veüille fâcher : Doralise est quelquefois si malicieuse, repliqua t'il, que Perinthe ne sera pas fort coupable, de s'en vanger une fois en sa vie. Mais quand vous direz reprit elle, tout ce que vous pretendez dire, que m'en arrivera t'il ? il arrivera sans doute, respondit Perinthe, que l'on sçaura que vous avez une intelligence cachée avec quelqu'un : on sçait assez, reprit elle en sous-riant, que je ne trouve point cét honneste homme que je cherche : qui sans avoir rien aimé, soit en estat de se faire aimer : 
<pb id="page_2945" n="V05-P225"/>c'est pourquoy ma reputation ne sera point blessée, quoy que vous puissiez dire contre moy. Peut-estre (dit alors Perinthe, en la regardant fixement) agissez vous pour quelque autre : et peut-estre encore que vous allez moins d'interest que moy au secret de cette Lettre. je n'eusse jamais creû reprit Doralise, qu'un homme qui ne veut dire son secret à personne, eust esté si puissant à vouloir sçavoir celuy des autres : quoy qu'il en soit, dit il, j'ay une telle envie que vous me disiez precisément ce que je demande, ou que vous me l'advoüyez si je le devine, qu'il n'est rien que je ne fisse pour vous y obliger. Dittes moy seulement, dit elle, ce que vous en pensez, et puis apres je verray ce que j'auray à vous respondre. Comme ils en estoient là j'arrivay, sans sçavoir la contestation qui estoit entre eux : et comme la Princesse craignoit tousjours que Doralise n'escrivist trop obligeamment à Abradate, je venois luy dire qu'elle ne fermast pas la Lettre qu'elle escrivoit sans la luy monstrer. Pour m'aquiter donc de ma commission, je luy dis tout bas l'ordre que j'avois : mais quoy que je creusse qu'à peine m'avoit elle oüye, Perinthe m'entendit aussi bien qu'elle : de sorte que joignant ce que je disois, à la Lettre qu'il avoit leue, il creut bien que scelle que la Princesse vouloit voir, estoit la mesme, où son nom estoit meslé malgré luy : et il ne douta plus du tout, que cette Lettre misterieuse ne regardast la Princesse et Abradate. Doralise 
<pb id="page_2946" n="V05-P226"/>voulut alors me raconter leur démeslé, mais il n'entendit plus raillerie : et se levant pour s'en aller, je ne vous demande plus, luy dit il, ce que je vous demandois il n'y a qu'un moment : car je le sçay presentement sans que vous vous donniez la peine de me le dire. Doralise voyant un si grand changement en son visage, craignit qu'il n'allast dire quelque chose qui pust nuire à la Princesse, c'est pourquoy elle le retint : et me contant en trois mots le sujet de leur querelle, afin de me faire comprendre ce que je devois luy dire, et afin aussi de luy persuader qu'il n'y avoit point de mistere en cette Lettre ; je fis en effet ce que je pûs, pour luy faire croire que tout cela n'estoit qu'un de ces agreables jeux d'esprit de Doralise, qui estoient quelquesfois si divertissans. Mais je connus bien qu'il ne me croyoit pas : et il nous quitta certainement sans nous croire. A peine fut il sorty de la Chambre, que Doralise et moy le rapellasmes : apres avoir consulté ensemble un moment, et conclu qu'il valoit beaucoup mieux que Perinthe seul soubçonnast quelque chose, que s'il alloit dire ce qui luy venoit d'arriver, à des gens qui le feroient sçavoir à mille autres, qui en tireroient de fâcheuses consequences. Perinthe estant donc rentré dans la Chambre de Doralise, nous le priasmes serieusement de ne dire rien de ce qui c'estoit passé entre luy et elle : luy disant, afin qu'il ne nous refusast pas, et afin de le tromper, que nous luy dirions une autrefois, la verité 
<pb id="page_2947" n="V05-P227"/>de cette petite avanture. Non non (repliqua Perinthe, avec une civilité un peu froide) je ne reveleray pas le secret qui vous est si cher : et je respecte trop la Personne qui y a le principal interest, pour en avoir la pensée. Nous voulus mes encore luy dire quelque chose Doralise et moy : mais il s'en alla sans nous respondre. Cependant nous resolusmes qu'il ne faloit point parler à la Princesse de ce qui nous estoit arrivé, de peur de luy donner de l'inquietude : mais qu'il faloit flatter Perinthe, et tascher mesme de luy faire dire precisément tout ce qu'il pensoit. Nous ne peusmes pourtant pas en trouver l'occasion bien promptement, car personne de chez la Princesse ne vit Perinthe de tout ce jour là : ce n'est pas qu'il fust allé s'enfermer seul pour cacher seulement son chagrin : mais c'est qu'il estoit allé chercher les voyes de descouvrir s'il n'y avoit point quelqu'un des gens d'Abradate à Clasomene : et en effet sa perquisition ne fut pas inutile : car il sçeut par un hazard estrange, qu'il y avoit un homme logé chez le Capitaine du Chasteau qui ne vouloit pas estre veû : si bien qu'estant allé pour s'informer luy mesme de ce que c'estoit, il aprit par un domestique de ce Capitaine qui est mon Parent, que cét Estranger partiroit le lendemain au matin ; qu'il n'estoit arrivé que le jour auparavant ; qu'il estoit venu du costé de Sardis ; et que je luy avois parlé dans une Allée du Jardin. je vous laisse à penser Madame, apres cela, si un homme 
<pb id="page_2948" n="V05-P228"/>aussi amoureux que Perinthe et aussi plein d'esprit, pouvoit douter qu'il n'y eust pas une intelligence secrette entre Panthée et Abradate : il imagina donc la verité telle qu'elle estoit ; et il comprit fort bien que son nom qu'il avoit veû dans la Lettre de Doralise, ne servoit qu'à cacher celuy de Panthée. De vous dire Madame, quel fut le desespoir de Perinthe, ce seroit une chose impossible : quoy, disoit il, ce n'est pas assez que je ne puisse jamais oser seulement dire que l'aime, à la Personne que j'adore, il faut encore pour me persecuter, qu'il y ait cent circonstances fâcheuses, qui donnent une nouvelle amertume à toutes mes douleurs : et il faut que mon nom serve à cacher les faveurs que la Princesse que j'adore fait à mon Rival ! Ha non non, je ne le sçaurois endurer. En effet cette petite chose, quoy que peu importante à la bien considerer, le choquoit d'une telle maniere, qu'il ne la pouvoit souffrir : et il luy sembloit, tant l'amour inspire de foiblesse et de folie dans l'esprit des plus honnestes gens, qu'il n'eust pas esté si affligé, quand la Princesse auroit fait dire les mesmes choses à Abradate sous un autre nom que sous le sien. Cette bizarre pensée luy tint de telle sorte au coeur, qu'il fit dessein de me prier serieusement, d'obliger Doralise à n'employer plus son nom dans ses Lettres : et pour cét effet, il vint le lendemain chez la Princesse : mais il y vint si melancolique et si changé, que Panthée croyant qu'il se trouvast mal, s'informa 
<pb id="page_2949" n="V05-P229"/>de sa santé avec une bonté extréme : luy disant qu'elle ne trouveroit nullement bon, que dans le temps qu'elle recouvroit la sienne, il allast tomber malade ; et qu'elle pretendoit que comme il l'avoit amenée de Sardis à Clasomene, il la remenast aussi de Clasomene à Sardis. Perinthe reçeut toutes ces marques d'amitié de la Princesse fort respectieusement : mais avec tant de tristesse sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit quelque desplaisir secret dans l'ame. Cependant comme nous nous cherchions tous deux ce jour là, nous nous trouvasmes bien tost l'un aupres de l'autre : il arriva mesme que la Princesse estant entrée dans son Cabinet avec Doralise et quelques Dames de Clasomene, nous demeurasmes seuls Perinthe et moy, apuyez sur des fenestres qui donnoient sur une Terrasse balustrée, qui estoit à plein pied de cét Apartement : mais nous y demeurasmes quelque temps sans parler, cherchant tous deux ce que nous avions à nous dire. A la fin voyant Perinthe si occupé de ses propres pensées, qu'à peine voyoit il ce qu'il regardoit, je luy parlay la premiere : et je luy demanday s'il n'avoit pas envie que je luy tinsse ma parole, et que je luy disse ce qu'il avoit tant eu de curiosité de sçavoir ? Non Pherenice, me dit il en souspirant, car je ne le sçay que trop : mais l'ay une grace à vous demander, que je vous prie de ne me refuser pas. Si ce que vous voulez est juste et possible, luy dis-je, vous estes assuré de l'obtenir : 
<pb id="page_2950" n="V05-P230"/>faites donc je vous en conjure, reprit il, que Doralise ne se serve plus de mon nom en escrivant à la Personne à qui elle escrivoit, quand je la surpris si mal à propos et pour elle et pour moy : puis qu'a mon advis il n'est pas meilleur qu'un autre, à cacher celuy qu'elle ne veut pas que l'on sçache, et que cela me peut plus nuire qu'elle ne pense. je l'en aurois priée elle mesme, adjousta t'il, mais de l'humeur qu'est Doralise, elle ne m'auroit escouté, qu'en raillant : c'est pourquoy je me suis adressé à vous, qui ayant l'esprit moins enjoüé, avez sans doute l'ame plus tendre, et plus capable de vous laisser toucher aux prieres de vos Amis. Perinthe me tint ce discours d'une maniere qui me fit si bien voir qu'il avoit un desplaisir tres sensible dans le coeur, que le mien en fut esmeu de quelque compassion : de sorte que luy respondant fort doucement, afin de l'obliger à prendre quelque confiance en moy ; Perinthe luy dis-je, il ne me sera pas difficile d'obtenir de Doralise qu'elle fasse ce que vous desirez : et porveu que vous ne luy deffendiez pas de dire de vous tout le bien qu'elle en pense, quand l'occasion s'en presentera, je vous assure qu'elle n'aura point de peine à ne se servir plus de vostre nom, lors qu'elle escrira à son Amie, et qu'elle voudra luy donner des loüanges : car je sçay qu'elle vous estime infiniment, et qu'elle ne voudroit pour rien vous facher. Mais encore, adjoustay-je, pourquoy estes vous si 
<pb id="page_2951" n="V05-P231"/>irrité de ce qu'elle a pris vostre nom, en une occasion où elle n'en pouvoit prendre un autre qui y convinst mieux ? Pherenice, me dit il, si vous me voulez promettre fidelité, je vous diray une partie de ce que je pense : je vous la promets, luy dis-je, pourveu que vous ne me cachiez rien. Comme vous ne me direz jamais tout, repliqua t'il, je ne dois pas non plus vous descouvrir tout ce que je sçay : c'est pourquoy il suffit que vous me juriez que vous ne direz rien de ce que je vous diray. je creus apres cela que Perinthe m'alloit advoüer qu'il aimoit la Princesse : et comme il y avoit long temps que j'eusse voulu luy pouvoir parler de sa passion, afin de tascher de l'en guerir, je luy promis tout ce qu'il voulut. Apres quoy me regardant fixement ; n'est il pas vray Pherenice (me dit il avec une douleur dans les yeux, à donner de la compassion à l'ame la plus dure et la plus insensible) que La Lettre qu'escrivoit Doralise estoit pour Abradate : et que le nom du malheureux Perinthe estoit employé, pour cacher celuy de l'adorable Panthée ? Mais, luy dis-je en l'interrompant, vous ne demeurez pas dans les termes de nos conditions : car je vous ay promis de ne reveler point le secret que vous m'aurez confié : et cependant je voy parle commencement de vostre discours, que bien loin de vous confier en moy, vous voudriez que je me confiasse en vous presuposé que ce que vous voulez sçavoir fust vray, et que je vous l'avoüasse. Songez 
<pb id="page_2952" n="V05-P232"/>bien Perinthe à ce que vous dittes : et ne commencez pas vostre discours par des questions, si vous voulez que je vous responde. Joint qu'à vous dire la verité, je ne comprends pas trop bien, quand tout ce que vous pensez seroit vray, ce qui n'est pas, quel mal vous seroit vostre nom, quand il seroit mis à la place de celuy de Panthée. Si le Prince de Clasomene, repliqua t'il froidement, trouvoit quelqu'une de ces Lettres, ne pourroit il pas croire que je serois de l'intelligence, que je le trahirois ? moy dis-je, adjousta t'il, à qui il a dit plus de cent fois, qu'il ne veut pas que la Princesse espouse jamais Abradate. Ha Perinthe, m'escriay-je, vous n'estes pas assez interessé, pour songer de si loin à conserver vostre fortune ! et vous tesmoignez assez estre attaché au service de la Princesse, pour servir Abradate, si vous croyez qu'elle le regardast favorablement : si ce n'estoit quelque autre raison que je comprends avec assez de facilité, et que je voudrois pour vostre repos qui ne fust pas vraye. Ouy Perinthe, adjoustay-je, vous aimez Panthée : un sentiment jaloux vous a fait imaginer qu'elle aimoit Abradate : et vous a fait trouver si mauvais, que vostre nom fust employé dans une Lettre que vous avez creû estre pour ce Prince. Il y a long temps Perinthe, poursuivis-je, que je m'aperçois de la passion que vous avez pour elle : cependant je ne trouve pas que vous ayez raison de ne vous confier à personne, et de cacher un feu qui vous consume. 
<pb id="page_2953" n="V05-P233"/>Une petite estincelle s'estaint en la couvrant : mais un feu bien vif se conserve et ne meurt poïnt quand on le couvre : c'est pourquoy si vous m'en croyez, vous m'advoüerez ingenûment ce que je sçay : ou si vous ne le faites pas, je seray obligée de dire à la Princesse toutes les choses dont je me suis aperçeuë. Si vous vous confiez en moy, adjoustay-je, je vous promets une fidelité inviolable : et si vous ne vous y confiez pas, je vous proteste que le jour ne se pasera point, que je ne die à la Princesse que je croy que vous l'aimiez : et que je ne luy en donne tant de marques, qu'elle vous deffendra peut-estre de la voir jamais. Perinthe m'entendant parler, ainsi, me regardoit attentivement sans rien dire : et cherchoit lequel luy estoit le plus avantageux, de m'advoüer qu'il aimoit, ou de ne me l'advoüer pas ; me voyant si determinée à faire ce que je luy disois. Si je l'advoüe, disoit il, peut- estre qu'elle le dira, et si elle le dit je suis perdu : mais si je ne luy advouë point, reprenoit il un moment apres, elle le dira encore plustost, et ma perte sera encore plus indubitable. Que seray-je done ? poursuivoit ce malheureux Amant en luy mesme : puis tout d'un coup s'imaginât que je ne voudrois pas le presser si fort de sçavoir une chose que je condamnerois absolument, il se flatta de je ne sçay quelle esperance mal fondée, et me respondit en biaisant. Conme je vy son ame esbranlée, je le pressay encore davantage : et luy dis si fortement que je ferois sçavoir à 
<pb id="page_2954" n="V05-P234"/>la Princesse qu'il estoit amoureux d'elle, s'il ne me l'advoüoit ; qu'à la fin apres m'avoir fait jurer solemnellement que je ne dirois jamais rien de ce qu'il me diroit, ny à Doralise ; ny à la Princesse ; ny à qui que ce soit, il me promit qu'il me descouvriroit la verité de toutes choses. je luy declaray toutesfois auparavant, que je ne m'engageois qu'à luy estre fidelle et qu'à le consoler, et non pas à le servir dans sa passion. Peut-estre Madame, me demanderez vous pourquoy je voulois obliger Perinthe à m'advoüer son amour ? mais je vous respondray à cela, que je creus rendre un grand service à la Princesse si je pouvois avoir quelque credit sur l'esprit d'un homme, qui pouvoit tout sur celuy du Prince son Pere : et d'estre en estat de l'empescher de nuire à Abradate, que je connoissois bien qu'il n'aimoit pas. Joint que j'esperay mesme que mes conseils pourroient peut-estre le guerir du mal qui le tourmentoit : ainsi ce fut plustost pour le service de la Princesse, et pour le repos de Perinthe que par curiosité, que je voulus sçavoir le secret de son coeur. Pour luy, il ne m'a jamais bien pü dire, pourquoy il me l'advoüa : n'ayant jamais pû bien determiner si ç'avoit esté afin que je le disse à la Princesse, ou afin de m'obliger à ne luy dire pas. Quoy qu'il en soit, Perinthe m'advoüa sa passion ; me raconta tous ses transports ; et me dit tous les sentimens qu'il avoit eus, tels que je vous les ay dits en divers endroits de mon recit. 
<pb id="page_2955" n="V05-P235"/>De sorte qu'apres m'avoir exageré la grandeur de son amour ; sa pureté ; et sa constance ; jugez Pherenice, me dit il, si je n'ay pas eu raison de vous prier, que mon nom ne serve point à rendre Abradate heureux ? Perinthe (luy dis-je avec beaucoup de douceur, afin d'aquerir quelque credit sur son esprit) je vous suis bien obligée de m'avoir advoüé une chose que j'avois envie de sçavoir de vostre bouche : aussi vous puis-je assurer, que je cacheray aussi soigneusement que vous, le secret que vous m'avez confié. Ha Pherenice, s'escria t'il, vous le chacherez peut-estre trop bien ! et je ne sçay, si dans le temps que je vous ay priée de ne le reveler pas, je n'ay point desiré que vous le dissiez à la. . . . . A ce mot Perinthe s'arresta, ne pouvant achever de dire la Princesse : puis tout d'un coup se reprenant ; non non Pherenice, me dit il, n'escoutez pas mes transports. et escoutez tousjours la raison : qui veut que je meure pour l'adorable Panthée, sans qu'elle sçache mesme que je meurs pour elle. C'est pourquoy soyez moy aussi fidelle que vous me l'avez promis : et souffrez seulement que j'aye la consolation de pouvoir dire quelquesfois à une personne qu'elle aime, les tourmens que ma passion me fait endurer. Cependant, dit il, comme je ne veux pas vous prier de me rendre office aupres de Panthée, ne me priez jamais aussi de servir Abradate : la chose, repris-je, n'est pas esgalle entre nous : car si j'entre prenois de vous servir 
<pb id="page_2956" n="V05-P236"/>aupres de Panthée, je vous y détruirois absolument, et ainsi vous me demanderiez une chose impossible : mais si je vous priois de servir Abradate aupres du Prince de Clasomene je vous demanderois une chose que vous pouvez faire facilement. Facilement. (réprit Perinthe avec precipitation) ha Pherenice vous ne connoissez pas combien il est difficile de rendre office à un Rival : et à un Rival aimé, mesme dans les choses qui ne regardent point sa passion. Mais Perinthe, repris-je à mon tour, voulez vous que la Princesse espouse un homme qu'elle haisse ? je voudrois qu'elle fust contente, repliqua t'il, mais pour estre soulagé dans mes maux, je voudrois qu'elle n'espousast personne. Comme nous en estions là, la Princesse sortit de son Cabinet, pour aller prendre l'air dans le Jardin, où je la suivis : et où Perinthe ne la suivit pas : car il se retira si plein de confusion, que l'on eust dit qu'il craignoit que la Princesse ne devinast en le regardant, tout ce qu'il venoit de me dire. Doralise qui avoit bien remarqué la conversation que nous avions euë ensemble, me demanda ce que nous avions tant dit ? mais quoy que nous nous fussions promis elle et moy de nous rendre côte de tout ce que nous descouvririons de Perinthe, je ne creus pas estre obligée de luy dire ce qu'il m'avoit fait promettre de ne dire pas : et je ne luy apris enfin, que ce que j'avois sçeu devant qu'il m'eust rien advoüé. Depuis cela, Perinthe me parla plus souvent qu'il n'avoit 
<pb id="page_2957" n="V05-P237"/>accoustumé, quoy qu'il eust tousjours esté fort de mes Amis : c'est a dire autant que le pouvoit estre un homme qui ne monstroit son coeur à qui que ce soit. Mais quelque soin qu'il aportast à vouloir sçavoir de moy en quels termes Abradate estoit avec Panthée, je ne luy dis pas une parole : et comme il m'en pressoit un jour ; cessez Perinthe, luy dis-je, de me demander une chose que je ne vous dirois pas quand je la sçaurois : et soyez persuadé, que comme je ne vous trahiray point, je ne trahiray pas non plus la Princesse, à qui je dois encore une plus grande fidelité qu'à vous : et en effet depuis ce temps là, il n'osa plus m'en parler. Quelques jours apres il reçeut une Lettre d'Andramite, qui luy aprit que Mexaris avoit eu quelque petit démeslé avec le Prince de Clasomene : et qu'il estoit allé à une Maison qu'il avoit à deux journées de Sardis : de sorte que Perinthe ne sçavoit s'il s'en devoit affliger ou s'en resjouïr. Car lors qu'il regardoit Mexaris, comme devant posseder Panthée, il estoit bien aise qu'il fust mal avec le Prince de Clasomene : mais aussi quand il le consideroit comme un obstacle aux desseins d'Abradate, il estoit fâché qu'il n'y fust plus bien Toutesfois l'esperance qu'il avoit que Cresus ne consentiroit jamais au mariage de Panthée, ny avec l'un ny avec l'autre de ces Princes, luy donnoit quelque consolation : on peut pourtant dire qu'il n'avoit gueres de bonnes heures : onn 
<pb id="page_2958" n="V05-P238"/>seulement parce qu'il avoit plusieurs maux effectifs, mais parce encore qu'il faisoit du poison de toutes choses. En effet, lors que la Princesse vint à se mieux porter, au lieu de s'en resjouïr il s'en affligea : prevoyant bien que le retour de sa santé la feroit bien tost retourner à Sardis. Pherenice (me disoit il un jour qu'elle avoit beaucoup meilleur visage qu'elle ne l'avoit eu depuis qu'elle estoit tombée malade) ne suis-je pas bien malheureux, de voir que le mal qu'a eu la Princesse n'a fait que l'embellir ? peut estre, disoit il, que si elle eust esté un peu changée, Abradate auroit eu moins d'amour pour elle : et que si elle s'en fust aperçeue, elle auroit eu aussi moins de bien-veillance pour luy. Mais je suis trop infortuné pour cela : et je commence de voir qu'elle arrivera à Sardis, plus belle encore qu'elle n'estoit quand nous en partismes. Il vous est aisé de juger, Madame, par ce que je dis, de ce que souffroit un homme qui s'affligeoit de la santé et de la beaute de la Personne qu'il aimoit : cependant quelques jours apres il falut partir, et nous partismes effectivement : mais à vous dire la verité, Perinthe parut si melancolique, que si je n'eusse pas sçeu le secret de son coeur, j'aurois creu qu'il laissoit à Sardis l'objet de toutes ses affections. Aussi Doralise luy en fit elle une guerre estrange, le premier jour que nous marchasmes : et ce la servit sans doute à nous le faire passer plus agreablement : car toutes les fois que Perinthe qui estoit à cheval aprochoit du Chariot 
<pb id="page_2959" n="V05-P239"/>de la Princesse, dont il ne s'esloignoit guere ; elle luy disoit cent agreables choses, où il respondit avec un chagrin plein de dépit le plus plaisant du monde. Le premier jour de nostre voyage s'estant donc passé de cette sorte, nous le continuasimes le lendemain : mais helas ! nous ne le passasmes pas si agreablement. Car vous sçaurez, Madame, qu'estant arrivez dans une Forest fort obscure, en un endroit où il y a un grand Estang, que l'on laisse à la main droite : et qui s'épanchant parmy l'ombre qui regne dans l'espaisseur du Bois, fait un obiet qui a quelque chose de beau et d'affreux tout ensemble : vous sçaurez, dis-je, qu'estans arrivez en ce lieu là, nous vismes sortir à nostre gauche, par diverses routes de la Forest, quarante ou cinquante hommes à cheval l'Espée à la main : un desquels je reconnus aussi tost, malgré la frayeur que j'eus, pour estre le Prince Mexaris : qui commanda à celuy qui conduisoit le Chariot de la Princesse de s'arrester, ce qu'il fit : ne jugeant pas qu'il peust faire autre chose. Car Madame, il faut que vous sçachiez, que la Princesse n'avoit en ce voyage qu'un Chariot de suitte plein de Femmes ; quinze hommes de cheval, et quelques gens à pied, mais en petit nombre. Bien est il vray qu'il ne faut pas conter Perinthe pour un homme seul, veû les choses prodigieuses qu'il fit ce jour la. A peine eut il veû venir Mexaris l'Espée à la mains suivy de tous les siens, qui en sortant du Bois s'estoient rangez aupres de luy, qu'il se mit en estat 
<pb id="page_2960" n="V05-P240"/>de nous deffendre : et appellant tous les gens de la Princesse, il se mit entre le Chariot où elle estoit, et le Prince Mexaris, qui n'eut pas plustost commandé que ce Charoit s'arrestast, que Perinthe s'avançant vers luy l'Espée haute, Mexaris recula d'un pas ; et voulant tascher d'enlever la Princesse sans respandre de sang, ou peut estre sans s'exposer ; Perinthe, luy dit il, ne me forcez pas à vous perdre : et ne faites pas une resistance inutile, à un homme qui est en estat de vous faire obeir par force. Non non Seigneur, repliqua Perinthe, je n'ay point de vie à mesnager : et vous n'enleverez jamais la Princesse, tant que Perinthe sera vivant. Pendant que Mexaris amusoit Perinthe à parler, il vit que quatre des siens s'avançoient vers le Chariot : de sorte que sans s'arrester davantage, il attaqua Mexaris : apres luy avoir crié, qu'il luy seroit peut-estre plus aisé de le vaincre, qu'il ne luy seroit facile à luy d'enlever Panthée tant qu'il vivroit. En effet, il l'attaqua avec tant de fierté, que Mexaris eut besoin d'estre secouru parlessiens, comme nous l'avons sçeu depuis, par les gens de la Princesse : car pour nous, Madame, nous estions tellement espouventées, que nous ne sçavions ce que nous voiyons. Pour moy, je sçay seulement que j'entendois un grand bruit : et que je voyois une confusion estrange, parmy tous ces gens qui se battoient à quinze ou vint pas du Chariot de Panthée. Ce qu'il y eut d'avantageux pour nous fut que ceux à qui Mexaris avoit 
<pb id="page_2961" n="V05-P241"/>commandé de se saisir de la Princesse, durant qu'il combattoit, voyant leur Maistre si engagé dans un combat dont ils ne sçavoient pas l'evenement, quelque inesgal qu'il fust par le nombre, ne le firent point : et se resolurent d'attendre que la victoire leur fust un peu plus assurée ; se contentant d'empescher que les Chariots ne marchassent. Mais plus ils attendoient, plus ils voyoient leur party s'affoiblir : car Perinthe combatoit avec une valeur si extraordinaire, que j'ay oüy assurer qu'il tüa de sa main plus de six des gens de Mexaris : l'ayant blessé luy mesme en plus d'un endroit. Ceux qui le secondoient, firent aussi fort bien en cette occasion : neantmoins comme des quinze hommes qu'il avoit, il y en avoit trois de lüez, et quatre hors de combat, il n'avoit presques plus d'autre espoir. que celuy d'avoir la gloire de mourir en deffendant la Princesse : si bien que combatant en desesperé, il fit des choses que l'on ne sçauroit vous representer. Comme le pauvre Perinthe en estoit donc là, il vit paroistre des Cavaliers qui venoient à toute bride, vers l'endroit où il combatoit : et comme il ne douta point que ce ne fussent encore des gens de Mexaris, il se creût absolument perdu. Toutesfois voulant vendre sa vie cherement, et tascher de tüer ce Prince, auparavant que d'estre tüé luy mesme ; il s'eslança vers luy, malgré quelques uns des siens qui le couvroient : et s'engagea d'une telle sorte parmy ces ravisseurs, que si Abradate qui estoit 
<pb id="page_2962" n="V05-P242"/>à la teste de ces Cavaliers, que Perinthe avoit crû estre des gens de Mexaris, ne fust venu, et ne les eust écartez, le panure Perinthe estoit mort. Mais à peine ce Prince fut il arrivé avec vint chevaux, que les choses changerent bien de face : car dés qu'il aprocha, voyant Perinthe au danger où il estoit, il fut tout droit à luy, et le degagea entierement. De vous representer, Madame, l'estonnement de Mexaris, de Perinthe, et de nous, de voir arriver Abradate en ce lieu là, c'est ce que je ne sçaurois faire : Mexaris creût alors que les Dieux le vouloient perdre ; Panthée espera qu'ils la vouloient conserver ; et Perinthe m'a dit depuis, que lors qu'il vit Abradate luy sauver la vie, il eut une douleur si sensible, qu'il fut tenté de le combattre aussi bien que Mexaris : qui depuis l'arrivée du Prince de la Susiane, ne songea plus qu'à se retirer : car outre qu'il estoit desja assez blessé dés qu'il le joignit, il luy donna encore un coup au bras droit, qui l'ayant mis hors de combat, fit qu'il ne pensa plus qu'à se mettre en seureté : n'estant plus en estat ny d'enlever sa Maistresse, ny de combatre son Rival. Il fut pourtant poursuivy ardemment : toutesfois comme le principal dessein d'Abradate et de Perinthe n'estoit que de sauver la Princesse, ils n'oserent s'enfoncer dans l'espaisseur de la Forest : de sorte que revenant vers elle, apres avoir tué on fait fuir tout ce qui restoit de gens à Mexaris, elle ne les vit pas plustost, que les apellant ses Liberateurs, elle leur rendit mille grâces, du service 
<pb id="page_2963" n="V05-P234"/>qu'ils luy avoient rendu. Or comme elle avoit fort bien remarqué, qu'Abradate par son arrivée, avoit sauvé la, vie à Perinthe ; elle ne le remercia pas moins de la luy avoir conservée, que de ce qu'il estoit cause qu'elle n'estoit pas tombée sous le pouvoir de Mexaris. Et comme elle sentoit avec beaucoup de tendresse, tout ce que Perinthe venoit de faire pour elle, elle luy exagera la chose, avec une reconnoissance extréme. D'autre part, Perinthe regardant Abradate, comme celuy qui venoit recueillir le fruit de ses travaux, il se repentoit presques de ce qu'il avoit fait : et il eust peut-estre mieux aimé que Mexaris eust enlevé la Princesse, que de voir qu'Abradate partageoit aveque luy la gloire de l'avoir deffenduë : et de ce qu'en son particulier, il luy devoit la vie. Comme ce n'estoit pas un lieu fort agreable pour nous à demeurer que celuy là, où nous ne voiyons que des morts ou des mourants ; apres tous ces complimens faits en tumulte ; apres que la Princesse eut demande à Abradate comment il s'estoit trouvé là si à propos ? et apres qu'il luy eut apris que c'estoit parce qu'il avoit esté adverty du dessein de Mexaris, par un de ses Domestiqucs ; et qu'au mesme instant il estoit monté à cheval, pour s'opposer à sa violence, les Chariots marcherent : Abradate laissant quelques uns des siens pour avoir soin de ceux qui n'estoient pas encore morts, tant Amis qu'ennemis : afin de secourir les uns, et de s'assurer des autres. Mais comme en marchant, 
<pb id="page_2964" n="V05-P244"/>la Princesse s'aperçeut que Perinthe estoit blessé à la main gauche, et qu'il perdoit assez de sang pour l'affoiblir, elle fit arrester son Chariot : et l'y faisant mettre malgré la resistance qu'il y fit, je luy donnay un voile que je tenois, pour luy bander la main. Ain si le premier Liberateur de Panthée, estoit dans le Chariot : et celuy de Perinthe et de Panthée tout ensemble marchoit aupres, et ne pouvoit se lasser de rendre grace à cét Amant cache, d'avoir si bien deffendu sa Princesse. Mais helas, que le pauvre Perinthe respondoit froidement à toutes les civilitez d'Abradate ! la seule consolation qu'il avoit, estoit de me regarder quelquesfois : et de me faire voir dans ses yeux, une partie des sentimens de son coeur. Au premier lieu habité où nous passasmes, la Princesse fit arrester, pour faire penser la main de Perinthe, de qui le sang ne s'estanchoit pas tout à fait : en suitte dequoy, nous continuasmes nostre voyage. j'avois oublié de vous dire, Madame, qu'apres le combat finy, on avoit trouvé un des gens de Mexaris démonté, dont on s'estoit saisi : et qu'Abradate fit conduire à Sardis, afin que Cresus peust estre mieux instruit de ce qui c'estoit passé. je ne vous diray point, Madame, combien ce Prince fut irrité contre Mexalis, quand il sçeut qu'il avoit voulu enlever Panthée : ny combien le Prince de Clasomene en fut surpris, affligé, et en colere ; mais je vous diray que ce qu'il y eut d'admirable, fut que Perinthe 
<pb id="page_2965" n="V05-P245"/>qui avoit fait tout ce qu'il avoit pû pour tuer Mexaris, fit apres toutes choses possibles, par le moyen d'Andramite, pour apaiser Cresus : sans autre motif que celuy de faire obstacle à Abradate en servant son Rival. Ainsi le malheureux Perinthe, tout genereux qu'il estoit, se voyoit forcé par sa passion de servir celuy à qui il avoit voulu oster la vie : et de nuire à un Prince, à qui il devoit la sienne. Il ne pût toutesfois faire ny l'un ny l'autre : car outre que Cresus estoit effectivement fort irrité contre Mexaris, qui contre sa volonté avoit voulu non seulement espouser Panthée, mais l'enlever ; il arriva encore, que la Princesse craignant que Mexaris ne fist sa paix, et ne revinst à Sardis ; pria si instamment Doralise de traitter un peu mieux Andramite, et de le prier d'entretenir le Roy dans les sentimens de colere où il estoit contre Mexaris ; qu'en effet Andramite fut un matin dire à Perinthe, qu'il ne pouvoit plus faire ce qu'il avoit souhaité de luy : parce que Doralise luy demandoit une chose toute opposée : luy disant qu'entre sa Maistresse et son Amy, il pensoit n'estre pas fort injuste de donner la preference à Doralise. je vous laisse à juger. Madame, combien Perinthe fut affligé de cette nouvelle : car il comprit bien que Doralise n'eust pas fait cette priere à Andramite : sans le consentement de la Princesse. Voyant donc qu'il ne pouvoit obliger son Amy à ce qu'il desiroit, il obtint du moins de luy, qu'il entretiendroit tousjours 
<pb id="page_2966" n="V05-P246"/>Cresus dans le dessein de ne consentir pas qu'Abradate espousast Panthée ; et en effet Andramite luy promit la chose, pourveû que Doralise ne luy fist pas une priere opposée à la sienne. Ce n'est pas que Perinthe n'eust une repugnance horrible, à nuire à un Prince à qui il estoit obligé : mais quand il songeoit qu'il s'agissoit de l'empescher de posseder la Princesse, il passoit par dessus toute consideration Il ne me disoit pourtant pas alors ce qu'il faisoit, mais seulement les maux qu'il enduroit : et ce ne fut que quelque temps depuis, qu'il m'advoüa tout ce que je viens de dire. Cependant le dangereux poison qu'il avoit dans l'ame, envenima si fort sa blessure, qu'il n'en pouvoit guerir : et son corps vint à n'estre guere plus sain que son esprit. Il estoit foible ; pasle ; et languissant ; ayant une fiévre lente, qui ne l'abandonnoit pas un moment. Mais durant qu'il souffroit tant de maux secrets, Abradate estoit beaucoup plus heureux qu'il n'avoit esté : car le Prince de Clasomene, sçachant ce qu'il avoit fait pour la Princesse sa Fille, le traitoit incomparablement mieux qu'à l'ordinaire : et ne pouvoit pas avec bien-seance, luy deffendre d'aller visiter Panthée : aupres de laquelle ne trouvant plus Mexaris, il avoit de plus douces heures. On sçeut mesme que ce Prince, qui s'estoit retiré dans une Ville dont le Gouverneur estoit à sa disposition, estoit assez dangereusement blessé : si bien que sans avoir seulement la crainte de le voir revenir, 
<pb id="page_2967" n="V05-P247"/>il jouïssoit d'autant de plaisirs, que Perinthe avoit d'infortunes. Il avoit pourtant tousjours l'inquietude de sçavoir que Cresus n'estoit pas plus disposé qu'à l'ordinaire à consentir qu'il espousast Panthée : ainsi au milieu de ses plus heureux jours, il avoit de fâcheuses heures. Apres avoir vescu quelque temps de cette sorte, il sçeut que Cresus ayant conferé avec le Prince de Clasomene, avoit enfin resolu qu'il s'en retournast, et qu'il menast la Princesse si fille aveque luy : afin que l'absence guerist Abradate, de la passion qu'il avoit dans l'ame. Perinthe comme vous pouvez penser : ne s'opposa pas à ce dessein : au contraire, il l'appuya si fortement aupres de son Maistre, et le fit apuyer si puissamment par Andramite aupres de Cresus, que lors que l'on commença de parler de ce voyage, on en parla comme d'une chose resoluë et indubitable : si bien que lors qu'Abradate se croyoit le plus heureux, il se trouva le plus infortuné. La Princesse fut aussi sensiblement touchée de cette resolution : et si fort, qu'elle prit enfin le dessein de souffrir que Doralise qui l'en pressoit extrémement, priast encore Andramite de tascher de rompre ce voyage. En mon particulier, sans en rien dire à la Princesse ny à Doralise, j'en parlay aussi à Perinthe, que je ne trouvay pas disposé à m'accorder ce que je souhaittois de luy. Il me dit d'abord, que sçachant que Cresus ny le Prince de Clasomene par diverses raisons, ne souffriroient jamais que Panthée 
<pb id="page_2968" n="V05-P248"/>espousast Abradate ; il croyoit que c'estoit le servir que d'esloigner cette Princesse de luy : et que c'estoit aussi servir la Princesse, que d'empescher qu'une plus longue conversation avec ce Prince, n'engageast un peu trop son coeur. Que de plus, le Prince son Maistre n'avoit garde de perdre une occasion si favorable de retourner dans son Estat, et de sortir d'un lieu d'où il n'auroit pas la liberté de se retirer sans cette raison. Enfin il me dit tant de choses, que tout autre que moy auroit creû que l'amour n'avoit point de part à tout ce que faisoit Perinthe : mais à la fin n'ayant pas voulu recevoir tout ce qu'il me disoit, il m'advoüa ingenument, que le seul dessein de separer Abradate et Panthée, estoit ce qui l'avoit obligé à faire tout ce qu'il avoit fait. Mais il me dit cela avec des transports d'amour si grands, que quelque en colere que je fusse contre luy, je ne pûs le quereller, comme j'avois creû le pouvoir faire. Cependant Doralise ayant agy aupres d'Andramite, et ayant employé tout le pouvoir qu'elle avoit sur luy, pour le porter à dire tout ce qu'elle voudroit : et à faire rompre le voyage de Clasomene ; luy disant que c'estoit pour son interest seulement, et parce qu'elle ne pouvoit se resoudre à perdre la Princesse : Andramite luy dit que la chose n'estoit plus en termes de cela : je que ce voyage estoit si absolumemt resolu, qu'il estoit impossible de le rompre. Voila donc Abradate dans une douleur estrange : Panthée ne fut pas aussi sans affliction : 
<pb id="page_2969" n="V05-P249"/>car elle voyoit bien que le dessein de ceux qui l'esloignoient de ce Prince, estoit qu'il ne la revist jamais : neantmoins comme elle a l'ame grande et ferme, elle cacha de telle sorte la douleur qu'elle avoit, que celle d'Abradate en augmenta encore de la moitié : luy semblant que l'amour qu'il avoit tesmoigné avoir pour la Princesse ; meritoit bien que du moins elle luy fist voir quelque melancolie sur son visage, et peut-estre mesme quelques larmes dans ses yeux. Il se pleignit donc de son insensibilité, avec tant d'emportement, que la Princesse fut obligée de souffrir pour l'apaiser qu'il la vist chez Doralise : de crainte qu'il ne prist quelque resolution trop violente : car comme la Princesse devoit partir dans deux jours, il n'y avoit point de temps à perdre. Il la vit donc chez Doralise : et il l'y vit si triste ce jour là, qu'il eut lieu d'estre aussi satisfait de la tendresse de son affection, qu'il l'estoit peu de sa mauvaise fortune. Toute cette conversation fut la plus douloureuse du monde : aussi cette separation avoit elle tout ce qui la pouvoit rendre insuportable : puis que non seulement Abradate estoit cause que Panthée quittoit Sardis : mais ce qui estoit le plus fâcheux, estoit que cette absence n'avoit point de bornes : et que la Princesse ne pouvant jamais rien vouloir contre son devoir, disoit toujours à Abradate, qu'elle ne vouloit pas qu'il l'allast voir desguisé comme il l'en pressoit. Enfin Madame, apres s'estre dit toutes 
<pb id="page_2970" n="V05-P250"/>les choses que se peuvent dire deux personnes qui ont resolu de s'aimer tousjours, et qui craignent de ne se revoir jamais, ils se separerent : car encore qu'Abradate deust faire une visite de ceremonie à la Princesse, pour luy aller dire adieu, il contoit cela pour rien : puis qu'il sçavoit bien qu'il ne luy pourroit rien dire de particulier. De sorte que lors qu'elle le laissa chez Doralise, il la regarda presques comme ne la devant plus voir : et sentit autant de douleur que l'on en peut sentir. Aussi tost qu'elle fut partie, les gens d'Abradate luy surent dire que Cresus le faisoit chercher par tout : mais comme il avoit l'esprit irrité contre ce Prince, il leur dit qu'ils dissent à ceux qui le cherchoient, qu'ils ne l'avoient pas trouvé : et en effet, il fut encore plus de deux heures avec Doralise, à parler de la Princesse, et du malheureux estat où il se trouvoit. Apres quoy, il s'en alla trouver Cresus : qui l'ayant fait entrer dans son Cabinet, avec une civilité extraordinaire ; luy aprit que sa fortune avoit changé de face : et qu'il venoit de recevoir une Lettre de la Reine de la Susiane, qui luy aprenoit que le Prince son Frere et le Roy son Pere estoient tous deux morts : et qu'ainsi il estoit Roy. Cette nouvelle surprit extrémement Abradate, et luy donna mesme beaucoup de douleur : car encore que ces deux Princes l'eussent fort injustement et soit rigoureusement exilé, la Nature ne laissa pas de faire en luy ce qu'elle fait tousjours en toutes les personnes genereuses ; ainsi il aprit avec déplaisir 
<pb id="page_2971" n="V05-P251"/>qu'il estoit Roy de la Susiane. Il est vray que ce ne fut pas un déplaisir inconsolable : et sa douleur, quoy que grande, ne fut pas plus forte que sa raison. Cresus luy dit que celuy qui luy avoit aporté cette nouvelle, avoit une Lettre pour luy de la Reine sa Mere : qui luy mandoit à luy en particulier, qu'elle trouvoit qu'il estoit à propos qu'il tardast encore à Sardis : jusques à ce que quatre des plus grands Seigneurs de son Royaume, qui devoient partir dans trois jours, fussent venus le prier au nom de tous ses Peuples, d'aller prendre le Sceptre que le Roy son Pere luy avoit laissé : et qui dans les derniers momens de sa vie, avoit tesmoigné se repentir de l'avoir exilé : et l'avoit declaré son legitime Successeur : estant mort trois jours apres son Fils aisné, qui seul avoit causé leur mauvaise intelligence. Apres avoir donc sçeu toutes ces choses, Abradate se retira chez luy, l'esprit remply de tant de pensées differentes, qu'il ne pouvoit dire luy mesme ce qu'il pensoit. Comme il estoit fort tard, cette nouvelle ne fut sçeue que de peu de monde ce soir là : mais le lendemain au matin, il n'y eut personne qui ne sçeust qu'Abradate estoit Roy de la Susiane, et qui ne s'en resjouïst. Perinthe mesme en fut bien aise : parce qu'il s'imagina, pour se flatter, qu'Abradate seroit contraint de partir tout à l'heure : et que peut estre l'absence et l'ambition le gueriroient elles de l'amour qu'il avoit pour la Princesse. Ainsi je pense pouvoir dire, qu'elle eut moins de joye que 
<pb id="page_2972" n="V05-P252"/>Perinthe du bonheur d'Abradate, parce qu'elle craignit que le changement de la condition de ce Prince, n'en aportast en son coeur. Cependant, quoy que tout le monde se resjouïst de sçavoir qu'il estoit Roy, il ne falut pas laisser de luy aller faire une visite de deüil ; et de s'affliger aveque luy de la mesme chose, dont on se resjouïssoit hors de sa presence. Le Prince de Clasomene y fut, et Perinthe aussi : esperant tousjours qu'Abradate en montant au Throsne, s'esloigneroit de Panthée. La Princesse de son costé, l'envoya visiter par un des siens, et luy tesmoigner la part qu'elle prenoit à tout ce qui luy estoit arrivé : en attendant qu'elle y allast elle mesme avec la Princesse de Lydie. Mais comme ce compliment estoit une chose que la seule ceremonie avoit exigée d'elle, Abradate n'en fut pas pleinement satisfait : et il creut qu'elle eust pû le luy envoyer faire par une personne qui luy eust esté plus confidente, et qui luy eust dit quelque chose de plus particulier. Cependant comme la Princesse devoit partir dans un jour, il avoit l'ame à la gehenne : car outre que la bien-seance ne souffroit pas qu'il allast si, tost chez elle, n'y chez Doralise ; il trouvoit encore que d'aller parler de Mariage, devant mesme que les Deputez de la Susiane fussent venus, et si tost apres avoir sçeu la mort de deux Princes qui luy estoient si proches, estoit une chose hors de raison. Cependant l'amour qu'il avoit pour Panthée estoit si forte, qu'il 
<pb id="page_2973" n="V05-P253"/>n'avoit pas deliberé un moment, sur ce qu'il avoit à faire : et dés qu'il s'estoit veû Roy, il avoit resolu de la faire Reine : et de n'accepter la Couronne, que pour la luy mettre sur la teste. D'autre part, Perinthe pressoit autant qu'il pouvoit le Prince de Clasomene de partir de Sardis : mais par bonheur ce Prince s'estant trouvé mal, ce voyage fut differé : ce qui donna beaucoup de joye à Abradate, qui vit que par là les choses se feraient avec moins de precipitation. Mais Madame, comme c'est la coustume du monde de juger legerement d'autruy, deux jours apres qu'il eut reçeu cette nouvelle, on disoit desja que ce Prince ne songeroit plus à Panthée : et ce bruit flatta si doucement Perinthe, qu'il en eut effectivement de la joye. Durant que cette esperance l'entretenoit, les Deputez de Suse arriverent : qui apres avoir assuré Abradate de la fidelité de tous ses sujets, remercierent Cresus de la part de la Reine, de l'Asyle qu'il luy avoit donné pendant son exil : et l'assurerent qu'elle conserveroit tousjours le souvenir d'une obligation si sensible. Apres cela, Abradate qui n'avoit rien voulu mander à Panthée, ny à Doralise, ny à moy, jusques à ce qu'il eust amené la chose au point où il la vouloit ; fut trouver Cresus un matin, pour luy dire que croyant qu'il ne s'estoit opposé au mariage de Panthée et de luy, que parce qu'il ne vouloit pas qu'un Prince Estranger s'establist dans ses Estats : il venoit luy declarer, qu'il estoit 
<pb id="page_2974" n="V05-P254"/>prest de renoncer à tous les droits que cette Princesse avoit à la Principauté de Clasomene si elle y vouloit consentir, pourveu qu'il agreast son mariage avec elle. Cresus entendant une proposition si avantageuse pour luy, l'escouta avec plaisir, et promit de la faire au Prince de Clasomene : apres quoy Abradate l'ayant remercié, en le conjurant de luy tenir bien tost ce qu'il luy promettoit : ce Prince fut dés le jour mesme chez le Prince de Clasomene, luy demander Panthée en mariage pour le Roy de la Susiane. Car encore qu'il n'eust pas le consentement de la Reine sa Mere, il ne laissoit pas de croire qu'elle approuveroit un choix authorisé par Cresus : qui ne demandoit mesme cette Princesse, qu'a condition que cette Reine donneroit son consentement, dont Abradate ne doutoit point du tout. Joint que les Deputez de Suse, à qui il avoit dit son dessein, l'assurerent si fortement qu'il ne trouveroit point d'obstacle dans l'esprit de la Reine sa Mere, qu'il ne craignit pas de l'irriter : et d'autant moins, qu'ils luy dirent que tous ses Subjets ne trouvant point de Princesse, ny dans son Royaume, ny dans les Estats voisins qu'il pûst espouser ; auroient beaucoup de satisfaction qu'il leur donnast une Reine si illustre en toutes choses. Cela estant ainsi, Cresus fut donc chez le Prince de Clasomene, pour luy faire cette proposition : qui luy sembla si avantageuse, qu'il l'accepta sans peine : de sorte que sans perdre temps, Cresus envoya querir 
<pb id="page_2975" n="V05-P255"/>Abradate, afin que toutes choses estant arrestées entre eux, on dépeschast en diligence vers la Reine de la Susiane. Comme cela ne se pût pas faire, sans qu'il s'en espandist quelque bruit, un Officier de la Princesse me vint dire avec beaucoup d'empressement, qu'elle alloit estre Reine de la Susiane. Quoy que je l'eusse esperé j'advoûe que je ne laissay pas d'en estre surprise :de sorte que dans le premier transport de ma joye, apres m'estre fait dire comment il sçavoit la chose ; j'escrivis promptement un Billet à Doralise, qui estoit chez elle avec Perinthe, afin de la luy raire sçavoir : et comme il estoit fort court, je pense que je m'en souviendray bien : et qu'il estoit à peu pres en ces termes.
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<q>PHERENICE A DORALISE</q>
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<q>S'il est vray, comme vous le dittes souvent, que celuy qui donne beaucoup, aime beaucoup ; il faut conclure que le Roy de la Susiane aime plus la Princesse, que personne ne l'a jamais aimée : puis qu'en luy donnant la Couronne qu'il vient de recevoir, il luy donne plus que personne ne luy a jamais donne. Si vous estes raisonnable, vous viendrez aider à ce Prince à la luy mettre sur la teste : et partager la joye de </q>
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<q>PHERENICE.</q>
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<div2 id="page_CYRUS050110" type="sequence" n="Histoire de Panthée et d' Abradate : mélancolie de Perinthe et mariage des amants">
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<pb id="page_2976" n="V05-P256"/>A peine Doralise eut elle leû ce Billet, que sans songer à l'opinion qu'elle avoit que Perinthe fust amoureux de Panthée, elle le luy donna à lire : voyez, luy dit elle, Perinthe, ce que Pherenice me mande, et venez en diligence aveque moy : car je serois au desespoir, si quelqu'un m'avoit devancée à me rejouir avec la Princesse, Perinthe se mit donc à lire ce Billet : mais il le leût avec un trouble si grand dans l'esprit, et tant d'émotion sur le visage, que Doralise revenant dans ses premiers sentimens ; qu'avez vous Perinthe, luy dit elle, qui vous trouble si fort ; et seroit il possible que la joye fist en vous, les mesmes effets de la douleur et de la colere ? car enfin, adjousta Doralise, je voy que vous avez tout à la fois du chagrin, du dépit, et du desespoir, mais je n'en voy point la cause : si ce n'est que mes soubçons soient veritables, et qu'il y ait autant d'amour dans vostre coeur, qu'il paroist de melancolie dans vos yeux. Ha Doralise, s'escria t'il, que ne suis je mort en combatant contre Mexaris, plustost que de me trouver au malheureux estat où je me voy ! je voudrois, poursuivit il, vous pouvoir cacher ma folie, comme je l'ay cachée jusques icy ; toutesfois puis que je n'ay pû m'empescher de vous donner des marques de ma passion, en m'affligeant du bonheur de la Princesse Panthée, j'aime mieux vous advoüer mon crime, et avoir recours à vostre discretion, que de vous nier une verité qui ne vous est que trop connue, l'advoüe donc, Doralise, que j'aime la Princesse, et 
<pb id="page_2977" n="V05-P257"/>que je l'ay aimée dés que j'ay esté capable d'aimer : mais aimée avec tant de violence, que je m'estonne que je n'en suis mort mille et mille fois : mais aimée aussi avec tant de pureté, que je n'ay jamais rien esperé, ny presque rien souhaité, si ce n'est qu'elle n'espousast point Abradate. Cependant c'est Abradate qui la va espouser ? c'est luy qui la va faire Reine ; et' c'est luy enfin qui me va pousser au Tombeau : bienheureux encore, adjousta t'il, si j'y puis entrer devant le funeste jour destiné à cette grande Feste. Perinthe prononça toutes ces paroles avec tant de vehemence, et d'une maniere si touchante, que Doralise qui l'estimoit infiniment, en eut le coeur attendry, et voulut tascher de le consoler : je m'estois tousjours bien imaginée, luy dit elle, que vous aviez de la passion pour la Princesse : mais je vous avoüe que je ne pensois pas que ce fust une passion si forte. Eh Dieux, interrompit Perinthe, comment avez vous pû penser que l'on pûst aimer la Princesse avec mediocrité ? et comment avez vous pû sçavoir, comme je sçay que vous l'avez sçeu, que je ne respondois pas à la proposition qu'elle me faisoit d'entreprendre de vous servir, sans croire que je devois avoir une passion bien violente : et que Panthée seulement pouvoit empescher Perinthe d'aimer Doralise ? en effet, adjousta t'il, je ne doute nullement qu'ayant pour vous toute l'estime dont je suis capable, je n'eusse eu aussi beaucoup d'amour, si mon coeur n'eust pas esté engagé : 
<pb id="page_2978" n="V05-P258"/>c'est pourquoy sans m'accuser d'insensibilité pour vous, pleignez moy je vous en conjure : et m'aidez à cacher pour quelques jours qui me restent à vivre, ce que l'ay caché avec tant de soin toute ma vie. Mais est il possible, interrompit Doralise, que vous ne puissiez sousmettre vostre esprit à vostre fortune, et vouloir enfin ce que vous ne sçauriez empescher ? n'avez vous pas tousjours sçeu, adjousta t'elle, que vous ne polluiez jamais rien pretendre à la Princesse : non pas mesme de l'obliger à souffrir vostre passion ? Ouy, repliqua l'affligé Perinthe en soupirant ; pourquoy donc, reprit elle, estes vous si desesperé ? c'est parce, respondit il, que le seul homme que je ne voulois pas qui fust heureux le va estre. Ce que vous dittes, reprit Doralise, paroist plustost une marque de haine pour Abradate, qu'une prenne d'amour pour Panthée : Ha Doralise, s'écria t'il, que vous este peu sçavante aux effets de l'amour, si vous croyez ce que vous dittes ? car enfin si je n'aimois point Panthée, j'aimerois sans doute Abradate : ouy Doralise, tout preocupé que je suis de ma passion, je ne laisse pas de connoistre qu'il a cent bonnes qualitez : mais plus je connois qu'il en a, plus j'envie sa bonne fortune, et plus il me rend infortuné. Le temps, repliqua t'elle, vous guerira malgré vous : ouy si je vivois assez pour attendre son secours, respondit il, mais ce n'est pas mon opinion, ny mesme mon dessein. Cependant comme je ne veux pas que mon desespoit 
<pb id="page_2979" n="V05-P259"/>esclatte, et que je sens qu'il m'est absolument impossible de cacher ma douleur, et que je ne pourrois pas mesme aller chez la Princesse sans y donner des marques de mon amour, il faut que le me retire. Comme il y a longs temps que ma santé est mauvaise, il me sera peut estre aisé de faire croire que les maux du corps causent ceux de l'esprit : et de cacher le sujet de ma melancolie, au peu de gens que je verray. Doralise entendant parler Perinthe de cette sorte, fit ce qu'elle püt pour l'obliger à faire un grand effort sur luy mesme, et pour l'empescher de s'aller enfermer chez luy : mais il n'y eut pas moyen de le divertir du dessein qu'il avoit fait, et il falut qu'elle le laissast aller. Il ne la pria point en la quittant, de ne dire rien de sa passion à la Princesse : et je ne sçay mesme s'il ne desira point qu'elle luy en dist quelque chose. Elle n'eut pourtant garde de luy en parler : sçachant bien qu'elle n'eust pu aprendre l'amour que Perinthe avoit pour elle, et le pitoyable estat où il estoit reduit, sans en avoir de la colere ou de la douleur, ou peut-estre l'une et l'autre ensemble. De sorte que ne voulant pas troubler sa joye, elle ne luy en dit rien, mais elle m'en parla en particulier : si bien que comme je vy qu'elle en sçavoit autant que moy, je luy racontay tout ce que j'en sçavois : et nous eusmes toutes deux tant de compassion de voir un aussi honneste homme que Perinthe estre aussi malheureux qu'il l'estoit, que nous en sentismes avec un peu moins de satisfaction 
<pb id="page_2980" n="V05-P260"/>le bonheur de la Princesse. Toutefois comme nous esperasmes que le temps le consoleroit, ce desplaisir ne nous empescha pas de paroistre fort gayes : en effet Doralise dit cent jolies choses à la Princesse, en se souvenant de l'avarice du Prince Mexaris, et en considerant la generosité d'Abradate. Mais apres luy avoir dit qu'elle estoit bien plus heureuse qu'elle, d'avoir trouvé en si peu de jours ce qu'elle cherchoit inutilement depuis si longtemps, c'est à dire un homme accomply, et qui n'eust jamais aimé qu'elle seulement : elle la pria de ne luy commander plus de favoriser Andramite, puis qu'elle n'avoit plus besoin de luy aupres de Cresus. Comme Andramite, repliqua la Princesse, est Amy de Perinthe, j'auray bien de la peine à l'abandonner. Doralise alloit luy respondre, lors que la Princesse l'en empescha : et se mit à luy demander si elle ne sçavoit point où il estoit ? ne polluant comprendre qu'il ne fust pas des premiers à luy faire un compliment. Doralise ne voulut pas dire à la Princesse qu'elle venoit de le quitter : de sorte que disant un petit mensonge, elle die qu'elle ne sçavoit ou il pouvoit estre : et comme un moment apres, le Prince de Clasomene envoya querir Panthée, pour luy dire ce qu'il avoit resolu, le reste du jour se passa, sans qu'elle songeast plus à Perinthe. Mais le lendemain, apres que le Prince Abradate eut esté faire une visite à la Princesse, comme à une personne qu'il duvoit espouser : et qu'elle se souvint le 
<pb id="page_2981" n="V05-P261"/>soir, qu'elle n'avoit point veû Perinthe, ny entendu parler de luy, elle commença de s'en estonner : et de me demander si je ne sçavois point ce qu'il estoit devenu ? Comme je luy eus dit que non, elle envoya un des siens chez luy, pour luy dire qu'elle ne touvoit nullement bon qu'il ne vinst point prendre part à sa joye : et qu'à moins que d'aprendre qu'il fust à l'extremité, elle auroit bien de la peine à luy pardonner cette negligence. Apres que celuy que la Princesse envoyoit à Perinthe luy eut fait ce message ; vous direz à la Princesse, repliqua t'il, que puis que je puis obtenir mon pardon en mourant, je puis esperer de mourir bien tost en ses bonnes graces : estant certain que je ne croy pas vivre longtemps, Perinthe adjousta à cela, quelques paroles d'un compliment ordinaire : mais avec une voix si tremblante (à ce que raporta à la Princesse celuy qui luy avoit parle,) qu'elle creut en effet qu'il estoit tres malade : et le creut si bien, que ne doutant pas que les Medecins du Prince son Pere, qui avoient accoustumé de le traitter, ne l'eussent veû, elle en envoya querir un, pour luy demander ce qu'avoit Perinthe, pour qui elle avoit beaucoup d'amitié. Mais elle fut bien surprise, lors qu'il luy dit qu'il ne l'avoit point veû depuis quelques jours : Doralise qui se trouva presente à ce que ce Medecin disoit à Panthée luy dit pour desguiser la chose, que peut-estre Perinthe s'estant ennuyé de voir qu'il ne guerissoit point parfaitement, auroit il apellé quelque autre Medecin : mais 
<pb id="page_2982" n="V05-P262"/>comme celuy qui estoit là, creut que Doralise l'attaquoit en son honneur, il assura fort la Princesse que cela ne pouvoit estre : de sorte que pour s'éclaircir mieux de l'estat où estoit Perinthe, elle luy ordonna de l'aller voir de sa part, le lendemain au matin, et de luy en rendre conte. Cependant Abradate estoit si satifait, de pouvoir esperer raisonnablement, que rien ne troubleroit plus ses plaisirs, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage : il luy sembla pourtant que son bonheur n'estoit pas accomply ; parce qu'il n'avoit point rencontré Perinthe pour luy en parler : et il fit en effet dessein de l'entretenir de sa joye le jour suivant. Mais helas, ce malheureux Amant ne songeoit guere à recevoir sa visite, non plus que celle du Medecin que la Princesse luy envoya ! qui voulant s'aquiter exactement de sa commission, fut le voir si matin, qu'à peine le Soleil estoit il levé. Il ne le trouva pourtant pas endormy, car ses ennuis ne luy permettoient pas de reposer un moment : et des qu'il entra dans sa Chambre, il luy vit le visage si changé, qu'il ne douta pas qu'il ne fust plus malade qu'à l'ordinaire. Il luy dit donc, qu'il s'estonnoit qu'il ne l'eust pas envoyé querir : et luy aprit en suitte, l'ordre qu'il avoit reçeu de la Princesse, de luy rendre conte de sa santé. Au nom de la Princesse, Perinthe tressaillit, car il n'avoit pas preveû que cet homme luy deust rien dire de sa part : puis s'estant remis un moment apres, il dit à ce Medecin, qu'il estoit infiniment 
<pb id="page_2983" n="V05-P263"/>obligé à la Princesse, des soins qu'elle prenoit de luy : et qu'il luy estoit aussi tres redevable, de ceux qu'il vouloir prendre de le guerir : mais qu'il le suplioit de ne s'en donner pas la peine. Qu'il luy advoüoit, qu'il estoit las de faire des remedes inutilement : et qu'il estoit resolu d'essayer si la Nature toute seule ne le gueriroit pas plustost, que tout l'Art de la Medecine. Pendant que Perinthe parloit ainsi, cét homme luy porta la main sur le bras, quoy qu'il s'en voulust deffendre : et trouva que son pouls estoit tantost foible et inegal ; et tantost viste et eslevé : de sorte que ne pouvant croire qu'il n'eust pas besoin de remedes, il s'obstina longtemps à luy vouloir persuader d'en faire : et si longtemps que Perinthe s'en fust fâché, si ce Médecin accoustumé à avoir quelque indulgence pour les malades qu'il traittoit, n'eust fait semblant de ceder à sa volonté : avec intention toutesfois d'advertir la Princesse, de l'estat où estoit Perinthe, et du besoin qu'il avoit que l'on songeast à luy. Il le quitta donc, apres que Perinthe l'eut chargé de remercier la Princesse, du soin qu'elle avoit de luy : le conjurant de luy dire, qu'il s'estimoit le plus malheureux homme du monde, de ne pouvoir prendre part à la joye qu'elle avoit : et d'estre contraint de se pleindre, quand tour le monde ne jettoit que des cris d'allegresse pour son mariage. Cét homme estant venu au louer de la Princesse, elle ne le vit pas plustost, que luy adressant la parole ; et bien, 
<pb id="page_2984" n="V05-P264"/>luy dit elle, en quel estat est Perinthe ? car je vous advoüe que comme il a tousjours esté malade depuis la blessure qu'il reçeut en combattant pour moy, j'ay beaucoup d'impatience de le sçavoir. Madame, reprit il, la santé de Perinthe est assez mauvaise : et ce qu'il y a de pire, est qu'il ne veut ny dire ce qu'il souffre, ny faire de remedes pour guerir. Et que veut il donc faire ? repliqua la Princesse : il dit qu'il veut que la Nature le guerisse sans le secours de nostre Art, respondit ce Medecin ; mais pour moy, adjousta t'il, je dis peut estre plus raisonnablement que luy, que tous les deux ensemble auront bien assez de peine à en venir à bout. La Princesse fort surprise d'entendre ce qu'on luy disoit, se fit redire fort exactement par cét homme, tout ce qu'il avoit remarqué du mal de Perinthe : qui en effet au sortir de chez Doralise, avoit esté contraint de se mettre au lict : tant l'agitation de son esprit, avoit augmente la fiévre lente qu'il avoit depuis sa blessure ; avoit troublé toutes ses humeurs ; et alteré son temperamment. Comme la Princesse estoit donc fort occupée à s'informer de la santé de Perinthe, Abradate envoya sçavoir des nouvelles de la sienne : de sorte qu'apres avoir fait un compliment pour respondre à celuy de ce Prince, elle luy manda qu'elle se porteroit bien si ce n'estoit l'affliction qu'elle avoit, de venir d aprendre que Perinthe estoit malade, et ne vouloit point guerir. Et suitte dequoy, elle acheva de s'habiller, et fut au Temple comme à 
<pb id="page_2985" n="V05-P265"/>l'ordinaire : où Abradate se trouva pour luy donner la main, lors qu'elle descendit de son Chariot. Conme la Princesse aimoit Perinthe, elle parla de son mal à Abradate au sortir du Temple : et conme il luy dit qu'il avoit desja fait dessein de l'aller voir, elle luy tesmoigna qu'elle luy en seroit obligée : et le pria de tascher de luy persuader de faire quelques remedes, et de descouvrir la raison pourquoy il sembloit estre resolu de n'en faire pas : luy disant que le respect qu'il avoit pour luy le porteroit peut-estre à faire ce qu'il ne feroit pas pour un autre. Abradate qui ne cherchoit qu'à plaire à la Princesse, et qui d'ailleurs regardoit Perinthe conme un honme qui avoit empesché Panthée d'estre enlevée par Mexaris, ne fut pas plus tost hors d'aveque nous, qu'il fut chez cét Amant infortuné, qui ne passoit que pour malade. Vous pouvez juger combien la veue de ce Prince luy donna d'émotion, et combien il eut de peine à déguiser ses sentimens : aussi tost qu'Abradate fut assis au chevet de son lict, et que le premier conplimont fut fait, est il possible, luy dit il fort obligeanment, que lors que la Fortune cesse de me presecuter, et que je suis sur le point d'estre heureux, Perinthe veüille troubler ma joye, en me donnant la douleur d'aprendre qu'il refuse de faire des remedes, qui le mettroient bi ? tost en estat de la partager aveque moy ? Seigneur, reprit tristement Perinthe, je voy bi ? que la bonté qu'à la Princesse de s'interresser en la vie du plus fidelle de ses serviteurs, vous oblige à parler conme vous faites, et vous preocupe 
<pb id="page_2986" n="V05-P266"/>à mon avantage : estant certain qu'à considerer ce que je suis veritablement, je suis fore indigne de l'honneur que je reçois de vous : et si indigne enfin, que si j'osois je vous suplierois de ne m'en faire plus tant, Vous estes trop modeste, repliqua Abradate, car quand vous ne seriez pas aussi honneste homme que vous le paroissez estre, à ceux qui se connoissent le mieux en honnestes gens ; et que vous ne seriez que le Liberateur de Panthée, vostre vie me devroit tousjours estre tres chere. Mais estant tout ensemble un homme tres accomply ; le Liberateur de ma Princesse ; et fort de mes Amis ; je dois sans doute vous forcer à faire tout ce qu'il faut pour vivre, et pour vivre heureux. A ces mots, Perinthe fit un grand souspir, et levant les yeux au Ciel, il tourna la teste à demy de l'autre costé, pour cacher le changement de son visage, Abradate remarquant l'action de Perinthe, commença de soubçonner que son esprit pouvoit estre aussi malade que son corps : neantmoins n'en imaginant pas la veritable cause, il creut que peutestre n'avoit il point d'autre desplaisir que celuy de voir que le Prince de Clasomene n'avoit encore rien fait pour luy : et que la Princesse s'esloignant il perdroit le plus grand suport qu'il eust. De sorte que voulant descouvrir si ses soubçons estoient bien ou mal sondez ; apres quelques autres discours, où Perinthe respondit peu, il luy dit que c'estoit une estrange chose, de voir qu'il voulust renoncer à la vie, dans un temps où elle 
<pb id="page_2987" n="V05-P267"/>alloit commencer d'estre plus douce pour luy, qu'elle n'avoit jamais esté. Ha Seigneur, s'écria t'il, vous jugez cette fois là d'autruy par vous mesme ! mais il ya une notable difference de vous à moy : et si grande, que je suis assuré, que ce qui fait bien souvent vos plaisirs, fait aussi bien souvent mes douleurs : tant il est vray que vostre sort et le mien sont opposez l'un a l'autre. Quoy qu'il en soit Perinthe, reprit Abradate, je suis assuré que si vous vivez, comme je le souhaite, vous serez plus heureux que vous n'avez jamais esté : car soit que vous veüilliez venir à Suse, ou demeurer à Clasomene, ou à Sardis, je vous engage ma parole, de mettre vostre fortune en estat, que du costé de l'ambition, vous n'aurez rien à desirer. Si j'estois raisonnable, reprit Perinthe, je devrois vous rendre mille graces, de la generosité que vous avez de parler comme vous faites, à un homme qui vous doit desja la vie : mais Seigneur, il y a presentement en moy une si noire melancolie espanduë ; qui trouble si fort ma raison ; et qui me rend si dissemblable à moy mesme ; que je ne puis avoir un plus sensible déplaisir, que d'ouïr parler de choses agreables. Tout ce qui n'est point funeste, m'irrite et me met en colere : c'est pourquoy je vous conjure de me laisser ou guerir, ou mourir en repos. Mais comment guerirez vous, repliqua Abradate, sans vouloir guerir ? si je ne gueris pas je mourray (respondit il brusquement malgré qu'il en eust :) mais si vous mouriez, 
<pb id="page_2988" n="V05-P268"/>reprit Abradate, la Princesse Panthée et moy, en serions inconsolables : c'est pourquoy vous ne devez pas trouver estrange si je veux vous persuader de vivre. C'est de la part de cette Princesse, adjousta t'il, que je vous ordonne de vouloir souffrir qu'on prenne soin de vous : et de ne vous obstiner pas à ne vouloir point estre secouru. La Princesse (respondit Perinthe, en calmant un peu l'agitation de son esprit) me fait trop de grace de songer à moy, en un temps où je croyois qu'elle ne s'en devoit pas souvenir : mais Seigneur, on n'est pas tousjours en pouvoir de vivre quand on le voudroit : et on n'est pas mesme tousjours en puissance de le vouloir. j'advoüe que ceux qui ont de grandes afflictions, reprit Abradate, ne sont quelquesfois pas Maistres de leurs propres desirs : mais pour vous Perinthe, qu'avez vous qui vous puisse porter dans le desespoir ? tout le monde fait cas de vostre vertu, le Prince de Clasomene vous aime ; la Princesse sa Fille vous estime autant qu'il est possible ; et je vous promets ma protection toute entiere. Apres cela, je croiray, si vostre douleur continue, que Doralise a eu raison de penser que vous estiez amoureux : mais quand cela seroit Perinthe, encore ne faudroit il pas se desesperer. Car enfin, peut on estre plus malheureux que je le me suis veû, ny plus esloigné de la possession de Panthée ? Cependant vous voyez l'heureux changement qui est arrivé eu ma fortune. je voy en effet, interrompit 
<pb id="page_2989" n="V05-P269"/>Perinthe en soupirant, mais je ne voy pas par où je pourrois estre moins malheureux que je ne le suis. Quoy qu'il en soit Seigneur (poursuivit il avec un chagrin estrange) jouïssez en repos de vostre felicité, et laissez moy s'il vous plaist souffrir les maux qui m'accablent, sans y chercher de remede : car je sens bien que vous y en chercheriez inutilement. Abradate voyant que plus il parloit à Perinthe, plus il l'irritoit, se leva pour s'en aller, luy disant qu'il estoit bien marry d'estre contraint d'aller porter une si fâcheuse nouvelle à la Princesse. Perinthe jugeant donc par le discours de ce Prince, que des qu'il seroit hors d'aupres de luy, il iroit aupres de Panthée, changea de dessein tout d'un coup : car apres avoir fait tout ce qu'il avoit pû pour l'obliger à s'en aller, il fit alors tout ce qu'il pût pour le retenir encore quelque temps : luy semblant que c'estoit un grand avantage pour luy, que de differer de quelques instants, le plaisir que devoit avoir Abradate de voir Panthée. Il est vray que ce qu'il dit à ce Prince fut si mal lié, et fut quelquesfois si peu à propos, qu'il commença de soubçonner quelque chose de la veritable cause du desespoir de Perinthe : de sorte qu'apres avoir encore respondu deux ou trois fois aux questions que luy fit ce malheureux Amant pour le retenir davantage aupres de luy, il le quitta, et vint chez la Princesse, qu'il ne trouva pas : mais m'ayant demandée, et ayant sçeu que je ne l'avois 
<pb id="page_2990" n="V05-P270"/>pas suivie, il ne laissa pas d'entrer, en attendant qu'elle revinst. Comme le soubçon qu'il avoit de l'amour de Perinthe, le mettoit en inquietude, il me parut assez resveur : si bien que prenant la liberté de luy demander d'oùr pouvoit venir cette resverie, dans un temps si heureux pour luy ? il me dit que le mal de Perinthe l'affligeoit : en suitte dequoy m'ayant representé toutes les inquietudes qu'il avoit remarquées dans son esprit, il vit bien que je sçavois peut-estre quelchose de ce qui les causoit. Ce n'est pas que je luy disse rien qui deust le luy faire juger : mais c'est que j'ay ce malheur, de ne pouvoir pas empescher mes yeux de descouvrir souvent le secret de mon coeur. Abradate ne pouvoit toutesfois se resoudre à me dire ce qu'il pensoit : et nous parlasmes durant quelque temps d'une maniere assez rare : car nous ne disions pas ce que nous pensions, et nous nous entendions pourtant parfaitement. Mais apres que cela eut duré quelque temps, tout d'un coup Abradate se mit à me prier de ne parler point à la Princesse de ce qu'il m'alloit dire : me jurant qu'il ne me diroit rien que je fusse obligée de luy reveler. En suitte dequoy, il me demanda si je ne croyois pas que Perinthe fust amoureux de Panthée : et si je ne pensois pas aussi bien que luy, que son mariage estoit la cause de son mal ? je ne sçay pas Seigneur, luy dis-je, si ce que vous dittes est vray : mais je sçay bien tousjours que si cela est, la Princesse ne le sçait pas. Non non me dit il, Pherenice, je ne 
<pb id="page_2991" n="V05-P271"/>vous dis pas cela par un sentiment de jalousie, mais par un sentiment de pitié : l'estime que j'ay conçeuë de la vertu de Panthée, est si solidement establie, que mille Amans à ses pieds, ne m'obligeroient pas aujourd'huy à craindre qu'elle fust capable de la moindre foiblesse : c'est pourquoy je vous conjure de me dire jegenûment si vous ne trouvez pas que j'aye raison de croire ce que je croy ? car si vous me confirmez dans mon sentiment, je chercheray apres les voyes de soulager du moins le pauvre Perinthe, puis qu'il a un mal dont il ne sçauroit guerir. Mais Seigneur, luy dis-je, il n'est point besoin de croire que Perinthe soit amoureux de Panthée, pour vous obliger à luy ordonner de faire ce qu'il pourra pour guerir, puis que vous l'estimez assez pour cela. je voy bien Pherenice, me dit il, que vous n'estes pas sincere : cependant je vous advertis que Perinthe mourra, si on n'y prend garde : et je vous advoüe que luy douant le salut de Panthée, je seray sensiblement touché de sa perte si elle arrive. Mais quand tout ce que vous dittes seroit vray, luy dis-je, quel remede y auroit il ? celuy de faire que la Princesse luy commandast absolument de ne se desperer point, repliqua Abradate. Comme il disoit cela, Panthée entra dans sa Chambre, car Abradate m'y avoit trouvée : mais à peine le vit elle, qu'elle luy demanda ce que Perinthe luy avoit dit, et ce qu'il luy sembloit de son mal ? Madame, luy dit il, Perinthe m'a tant dit de choses, et avec si peu de suitte, 
<pb id="page_2992" n="V05-P272"/>que je crois que son esprit n'est pas moins malade que son corps : et pour moy je pense qu'il a plus besoin de consolation que de remedes. Il me semble pourtant, dit elle, qu'il ne luy est arrivé aucun malheur : il est certain, dit il, qu'il ne paroist pas : mais il est peut- estre arrivé quelque bonheur à quelqu'un dont il est affligé. Perinthe, reprit la Princesse, n'est point envieux, et n'a mesme point d'Ennemis, si ce n'est Mexaris, de qui le bonheur n'est pas assez grand pour estre envié : quoy qu'il en soit Madame, adjousta t'il, je crains que Perinthe ne meure, si vous ne prenez soin de sa vie. Abradate dit cela d'une façon, qui fit connoistre à la Princesse, qu'il y avoit un sens caché à ses paroles : de sorte que ne sçachant qu'en penser, elle changea de discours. Le reste du jour elle songea continuellement à ce qu'Abradate luy avoit dit : neantmoins n'osant ny nous dire ce qu'elle pensoit apres qu'il sut party, ny abandonner le soin qu'elle avoit commencé d'avoïr de Perinthe, à qui elle devoit tant ; elle pria Doralise de luy vouloir faire une visite, et m'ordonna de l'y accompagner, esperant d'estre mieux instruite à nostre retour, qu'elle ne l'avoit este à celuy d'Abradate. Doralise et moy fusmes bien aises de la commission que la Princesse nous donnoit, c'est pourquoy nous nous en aquitasmes en diligence, et mesme aveque joye : croyant effectivement que nous aurions assez de pouvoir sur l'esprit de Perinthe, pour l'obliger à se consoler, et pour 
<pb id="page_2993" n="V05-P273"/>le faire resoudre à faire ce qu'il pourroit pour vivre Mais Madame, nous nous trouvasmes estrangement deçeuës, car la visite qu'Abradate luy avoit faite, avoit de telle sorte irrité sa douleur, et redoublé son mal, que nous ne pusmes le voir sans une compassion extréme. Il eut pourtant quelque satisfaction, de nous pouvoir entretenir : en effet, il commanda à ses gens de sortir de sa Chambre, afin de le faire aveque plus de liberté : mais dés que nous voulusmes luy parler, pour luy faire reproche de ce qu'il ne vouloit pas guerir : non non, nous dit il, je ne dois plus songer à la vie : et pourveu que je puisse mourir devant que le Roy de la Susiane ait espousé la Princesse, je ne m'estimeray pas tout à fait malheureux. Il elt vray que depuis une heure, j'ay beaucoup d'aprehension que je ne puisse esviter ce malheur : il y a si loin de Sardis, rerepliquay-je, que j'espere que vous serez entierement guery, et des maux de l'esprit, et de ceux du corps, auparavant que l'on en soit revenu. Vous ne sçavez donc pas encore, reprit il, que depuis une heure il est arrivé un Envoyé de la Reine de la Susiane : qui ayant sçeu l'amour que le Prince son Fils a pour la Princesse de Clasomene, luy vient dire de sa part que s'il continuë de l'aimer, aujourd'huy qu'il est Roy, elle consent qu'il l'espouse : de sorte qu'Abradate n'ayant plus d'obstacle à son dessein, sera infailliblement bien tost en estat de me faire mourir desesperé, si la mort se haste 
<pb id="page_2994" n="V05-P274"/>de venir me delivrer. Doralise et moy fusmes estonnées, de voir que Perinthe en l'estat où il estoit, sçeust pins de nouvelles que nous : mais comme nous nous estions arrestées en chemin, nous jugeasmes bien qu'il n'estoit pas impossible que ce que Perinthe disoit fuit vray : et d'autant, plus que nous sçeusmes qu'il sçavoit la chose par Andramite, qui estoit assez bien informé, pour ne douter pas de ce qu'il disoit. Apres cela, nous dit il, je m'assure que vous n'aurez pas l'inhumanité de vouloir que je vive davantage : mais si la Princesse vous le commandoit, luy dismes nous, ne luy obeiriez vous pas ? si la Princesse, dit il, sçavoit ma passion, et qu'apres cela elle eust la bonté ou la cruauté (car je ne sçay lequel de ces deux mots convient le mieux à ce que je dis) de vouloir que je fisse ce que je pourrois pour vivre, peut-estre aurois-je la force de luy obeïr, et de faire quelques efforts inutiles pour ne mourir point. Mais vous sçavez bien qu'elle ne sçait pas que je l'aime : je n'ose mesme desirer qu'elle le sçache : toutefois, adjousta t'il, si vous croyez que quand je seray mort, elle le puisse aprendre sans haïr ma memoire, je vous conjure de le luy dire : et de luy demander pardon, de ce que je n'auray pû me resjouïr de son bonheur. Mais comme j'avois borné toutes mes esperances à tascher de faire en sorte qu'elle n'aimast jamais rien. et que je les voy toutes renversées : ne trouvez pas estrange si je vous dis, que je ne sçaurois souffrir la vie. je dis 
<pb id="page_2995" n="V05-P275"/>mesme plus, adjousta t'il, car je pense qu'il n'est guere moins necessaire que je meure, pour le repos de Panthée que pour le mien. Que sçay-je si je serois tousjours Maistre de mes transports et de ma passion ? je l'ay sans doute esté jusques icy ? mais je ne voyois pas Abradate heureux, et je ne voyois pas la Princesse en sa possession. Il vaut donc bien mieux que je meure, que de troubler la felicité d'une personne qui seulement en n'aimant rien, eust pû faire toute la mienne. Qui vit jamais, nous disoit il, un plus pitoyable destin ? je ne voulois autre chose pour estre content, sinon que pas un de mes Rivaux ne le fust : et cependant je n'ay pû obtenir cét avantage de la Fortune. je m'estois resolu à cacher toute ma vie ma passion. j'avois obtenu de moy, de ne desirer mesme pas d'estre aimé, et de me satisfaire de la seule estime de Panthée : mais quoy que je me fusse renfermé dans des bornes si estroites, que jamais nul autre Amant n'a esté capable de faire une pareille chose, il se trouve pourtant que j'ay encore trop desiré : et qu'Abradate enfin va estre aussi heureux que je suis miserable. Du moins, luy dis-je, avez vous cette consolation, de voir que vous ne pouvez vous pleindre ny de vostre Rival, ny de la personne que vous aimez : ha Pherenice, s'escria t'il, ce que vous croyez qui me doit consoler, est ce qui fait mon plus grand desespoir ! estant certain que je serois bien moins à pleindre, si je me pleignois avec justice, de quelque autre que de moy. Mais puis 
<pb id="page_2996" n="V05-P276"/>que vous connoissez encore la raison, reprit Doralise, pour-quoy ne la suivez vous pas ? c'est parce, repliqua t'il, que je suis Esclave sans estre aveugle. Je voy sans doute bien le chemin qu'il faudroit prendre, pour recouvrer ma liberté : mais les chaines qui m'attachent sont trop fortes pour les pouvoir rompre : il n'y a que la mort seulement qui le puisse faire : c'est pourquoy si vous estes autant de mes Amies que je vous le croy, vous ne m'accuserez plus, et ne me parlerez plus de vivre. j'ay pourtant une grace à vous demander (mous dit il, d'une maniere à attendrir le coeur le plus dur) que le vous conjure de ne me refuser pas : c'est de trouver, s'il est possible, quelque pretexte pour faire en sorte que l'adorable Panthée n'espouse du moins Abradate, que le lendemain de ma mort Le terme, adjousta t'il, ne sera pas bien long : car si je ne me trompe, je ne vivray pas encore quatre jours. l'eusse aussi fort souhaité, poursuivit il, pouvoir encore une fois jouïr de la veuë de nostre Princesse : mais ce seroit en demander trop pour un malheureux. je vous advoüe, Madame, qu'entendant parler Perinthe de cette sorte, Doralise et moy en fusmes si touchées, qu'il nous fut impossible de retenir nos larmes : nous plurasmes donc aveque luy, voyant que nous n'y pouvions rien gagner : et nous le quitasmes, avec promesse de le revenir voir. Nous fismes pourtant tout ce que nous pusmes pour le consoler, auparavant que de partir, mais ce fut inutilement. 
<pb id="page_2997" n="V05-P277"/>Nous allasmes donc retrouver la Princesse, avec une melancolie estrange : en nous en retournant, nous songeasmes à ce que nous avions à dire, sans pouvoir toutesfois resoudre si nous apprendrions à Panthée qu'elle estoit cause de la mort de Perinthe, ou si nous ne le luy dirions pas. Il est vray que nous n'avions que faire de nous en mettre en peine : estant certain que depuis ce qu'Abradate luy avoit dit, elle se l'estoit dit à elle mesme : si bien que comme nous fusmes auprss d'elle, et que nous luy eusmes raporté le pitoyable estat où estoit Perinthe je connus qu'elle nous entendoit mieux que nous n'avions creû qu'elle nous devoit entendre : car comme je luy dis que je croyois qu'elle devoit assez à Perinthe, pour se donner elle mesme la peine de luy commander de vivre : je sçay bien, me dit elle en rougissant, que je luy dois assez, pour prendre soin de sa vie : mais je sçay bien aussi que si Perinthe a quelque sensible douleur dans l'ame, il ne m'obeïra pas. Il n'obeïra donc à personne, repliqua Doralise ; mais du moins Madame, poursuivis-je, ne vous reprocherez vous pas à vous mesme, la mort de Perinthe si elle arrive quand vous aurez fait tout ce que vous aurez pû pour l'empescher : Apres cela, Panthée fit qu'il luy fut possible pour s'excuser de voit Perinthe, sans en dire la veritable raison : sa modestie ne luy permettant pas de nous dire ce qu'elle pensoit. Mais à la fin Doralise se servant de la liberté qu'elle 
<pb id="page_2998" n="V05-P278"/>avoit accoustumé d'avoir avec la Princesse, luy dit la chose telle que nous la sçavions : et la dit avec tant d'art, et si obligeamment pour Perinthe, que la Princesse n'eut assurément guere moins de douleur que de colere, d'aprendre la passion qu'il avoit pour elle. Panthée voulut pourtant d'abord nous cacher la moitié de ses sentimens : mais à la fin elle nous advoüa que la mort de Perinthe l'affligeoit : et luy sembloit estre de si mauvais augure pour le reste de sa vie, qu'elle n'osoit plus esperer de le passer heureusement. Elle nous fit alors cent reproches ? de n'avoir pas guery Perinthe de son amour : luy semblant qu'il n'y avoit qu'à dire des raisons, pour guerir d'une pareille maladie. En suitte comme nous voulusmes la suplier de vouloir faire une visite à ce malheureux, elle rejetta fort loin la proposition que nous luy en fismes : mais Madame, luy dis-je, il ne sçaura pas que nous vous ayons descouvert son secret : et vous ne ferez que ce que vous eussiez sans doute fait, si vous n'eussiez rien soubçonné de son amour. Il suffit que je le sçache, dit elle, pour m'empescher de voir Perinthe : ce n'est pas que je ne sois au desespoir de la mort d'un homme à qui j'ay une obligation si considerable, comme est celle de m'avoir empeschée de tomber en la puissance de Mexaris : toutesfois je ne puis me resoudre à ce que vous desirez de moy. Joint aussi que s'il m'aime, ma veuë avanceroit plustost sa mort, qu'elle ne la reculeroit : estant certain qu'il ne 
<pb id="page_2999" n="V05-P279"/>me pourroit voir sans douleur. Puis quil le desire, luy dis-je, il me semble qu'il y a de l'inhumauité, à luy refuser cette grace ; ne songez vous point, reprit elle, à ce que diroit Abradate, s'il venoit à sçavoir que Perinthe eust eu de l'amour pour moy, et que je l'eusse esté voir ? s'il ne tient, repliquay-je, qu'à vous en faire prier par ce Prince, il me sera bien aisé, car je voy qu'il entre à propos pour cela. . Et en effet Doralise suivant ma pensée, ne vit pas plus tost Abradate aupres de la Princesse, que luy adressant la parole ; n'est il pas vray Seigneur, luy dit elle, que la Princesse est obligée de faire une visite au paure Perinthe ? il n'en faut pas douter, repliqua t'il, et s'il ne faut que joindre mes prieres aux vostres pour l'y obliger, je le feray volontiers : car je suis persuadé que s'il ne se resout à vivre à sa consideration, il mourra dans peu de jours. Comme la Princesse ne vouloit pas dire douant Abradate la veritable raison qui l'en empeschoit, elle en disoit de si foibles, qu'il luy estoit aisé de les destruire : de sorte qu'il la pressoit estrangement. Mais à la fin nous parlasmes tant que nous nous entendismes tous esgallement bien : ce ne fut toutesfois pas sans que la Princesse en rougist : elle se remit pourtant un moment apres, voyant comment Abradate prenoit la chose : estant certain que l'on ne peut pas agir plus genereusement, qu'il agit en cette occasion. Car comme il estoit bien assuré du coeur de Panthée et de sa vertu, il fit tout ce qu'il pût pour luy 
<pb id="page_3000" n="V05-P280"/>persuader de sauver la vie à Perinthe, en luy rendant une visite. Il ne put pourtant l'y obliger qu'a une condition, qui auroit avance la mort du pauvre Perinthe s'il l'eust sçeuë : qui fut que s'il eschapoit, elle ne le verroit jamais. Apres cela, elle vouloit encore qu'Abradate fust present à cette entre-veüe, mais il ne voulut point : de sorte qu'il fut resolu pour la contenter, que du moins toutes ses Femmes iroient avec elle aussi bien que nous. De vous representer, Madame, comment cette visite se passa, il me seroit impossible : et il suffit que je vous die que Perinthe pensa mourir vint fois durant qu'elle y fut. Tantost on luy voyoit une douleur excessive : un moment apres, quelques mouvemens de joye paroissoient dans ses yeux tous mourans qu'ils estoient : un instant en suitte, le desespoir s'emparoit de son esprit, de sorte qu'il n'entendoit presques plus ce qu'on luy disoit : mais apres tout, il demeura pourtant tousjours dans un profond respect. Il remercia la Princesse, de l'honneur qu'elle luy faisoit : luy disant qu'il n'avoit plus rien à faire qu'à mourir, puis qu'il avoit eu l'honneur de la voir. Et comme elle luy commanda absolument de souffrir qu'on luy fist quelques remedes, il fut quelque temps sans parler : puis tout d'un coup levant foiblement les yeux vers elle, Madame, luy dit il, si vous sçaviez ce que vous souhaitez pour moy, quand vous desirez que je vive, vous ne le desireriez pas. Car enfin Madame (adjousta t'il avec 
<pb id="page_3001" n="V05-P281"/>une voix languissante) quand Doralise a crû que j'estois amoureux, elle ne se trompoit point : j'aimois, Madame, et je ne meurs assurément que parce que j'ay aimé. C'est pourquoy comme vous ne scavez pas tous mes malheurs, vous estes excusable de souhaitter que je vive, parce que vous croyez que je puis encore vivre heureux. Voila Madame, tout ce que le respect que j'ay pour vous, me permet de vous dire de mes infortunes. Perinthe prononça ces dernieres paroles si foiblement, que l'on eut peur qu'il n'expirast : car la douleur le suffoqua de telle sorte, qu'il en perdit la parole durant un demy quart d'heure : mais conme il ne perdit ny la veuë, ny le jugement, il eut la consolation de voir tomber quelques larmes des beaux yeux de la Princesse. Elle les cacha pourtant autant qu'elle pût : cependant ne pouvant pas demeurer plus longtemps en ce lieu là elle en sortit : apres avoir ordonné que l'on fist venir non seulement les Medecins ordinaires de Perinthe. mais encore ceux de Cresus : qui tous ensemble, dirent qu'il estoit impossible de le sauver, et qu'il mourroit infailliblement bientost. En effet, sa vie ne fut plus guere longue : je pense mesme que la veüe de la Princesse, que nous luy avions procurée conme un remede, acheva de le tüer : car il mourut la nuit suivante, si universellement regretté de tout le monde, que jamais personne ne le fut plus. La Princesse en fut si touchée, qu'elle n'eut pas peu de peine à cacher une partie de sa douleur : dans la crainte qu'elle 
<pb id="page_3002" n="V05-P282"/>eut qu'Abradate ne s'imaginast qu'elle eust sçeu quelque chose de la passion de Perinthe, plustost qu'elle ne le luy avoit dit. Mais ce Prince la connoissoit trop bien, pour avoir une si injuste pensée : c'est pourquoy il n'avoit garde de trouver estrange qu'elle regardast un homme, à qui elle avoit une obligation si sensible, et qu'il regrettoit luy mesme. Ainsi le pauvre Perinthe eut l'avantage, d'estre pleuré de sa Maistresse, et d'estre pleint de son Rival, aussi bien que de son Maistre, qui le portant mieux l'avoit esté visiter durant son mal, et en avoit eu tous les soins imaginables. Sa mort mesme differa de quelque temps le mariage d'Abradate : car comme elle avoit sensiblement touché Panthée, elle se trouva assez mal huits jour durant, pendant lesquels on sçeut que le Prince Mexaris estoit mort de ses blessures et de ses chagrins : de sorte que nous prismes le deüil, aussi bien que toute la Cour, quoy que nous n'y deussions plus guere tarder, et quoy que cette mort ne nous affligeast guere. Neantmoins tant de choses funestes arrivées en si peu de temps, ne laisserent pas d'inquieter la Princesse : toutesfois comme les sujets de joye qu'elle avoit, estoient assez grand pour la pouvoir consoler : à quinze jour de là le mariage d'Abradate et d'elle fut accomply sans ceremonie, à cause de la mort de Mexaris : la magnificence en estant remise à Suse, où nous nous acheminasmes quelque temps apres, avec un équipage proportionné à la condition, et à la 
<pb id="page_3003" n="V05-P283"/>liberalité d'Abradate. La Princesse eut mesme la consolation de pouvoir mener Doralise avec elle, malgré la resistance qu'y fit Andramite, et celle qu'y aporta le Prince Myrsile, sans que nous ayons sçeu pourquoy : de sorte que depuis cela cette agreable Fille ne l'a point abandonnée : n'ayant non plus trouvé à Suse qu'à Sardis, cét homme accompli qu'elle cherche depuis long temps. je ne vous diray point, Madame, comment la Princesse fut reçeüe par la Reine sa belle Mere, ny comment Abradate a vescu avec elle depuis qu'il l'a espousée, jusques au jour que la Fortune les a separez, et que le sort des armes l'a mise sous la puissance de l'illustre Cyrus, car je ne serois peut-estre pas creuë : du moins pour ce qui regarde la passion du Roy de la Susiane, qui assurément n'a jamais esté plus violente qu'elle est. C'est pourquoy il vaut mieux que je me taise : apres vous avoir tres humblement supliée de me pardonner, si je vous ay raconté avec des paroles si conmunes, les avantures de deux Personnes, de qui la vertu est si extraordinaire.
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<div2 id="page_CYRUS050111" type="sequence" n="Générosité de Cyrus à l'égard de Panthée">
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Il est aisé, repliqua Araminte à Pherenice, de vous accorder le pardon que vous demandez : et plus juste encore, adjousta Cyrus, de luy refuser, puis qu'elle n'en a pas besoin. Pherenice respondit au compliment de Cyrus, avec beaucoup de civilité : en suitte de quoy, Araminte et luy se mirent à parler de la vertu de Panthée ; de la liberaté d'Abradate ; du malheur de Perinthe ; et de l'agreable humeur de Doralise. Mais conme il estoit 
<pb id="page_3004" n="V05-P284"/>desja tard, Cyrus prit congé de cette Princesse : et fut à l'Apartement de Panthée, pour luy dire aussi adieu : et pour la remercier de ce qu'elle avoit bien voulu qu'il eust sçeu toutes ses avantures. Il l'assura que Pherenice les avoit racontées avec beaucoup de grace : et il luy demanda pardon d'estre forcé par les loix de la guerre ; par la fidelité qu'il devoit à Ciaxare ; et par l'interest de Mandane, à ne la rendre pas encore au Roy son Mary : la supliant de croire que c'estoit avec une douleur extréme, qu'il separoit pour si longtemps deux Personnes si illustres. En suitte dequoy, passant aupres de Doralise, à qui Araspe parloit, il luy fit aussi un compliment : luy disant qu'il eust souhaité pour la gloire d'Araspe, qu'il eust pû estre cét honneste homme qu'elle cherchoit. Du moins, adjousta t'il, vous puis-je assurer qu'il n'a rien aimé : je vous assure Seigneur, luy dit elle en riant, que si vous croyez ce que vous dittes, vous ne le connoissez pas si bien que moy : car je ne voyois pas tant de marques d'amour en Perinthe, au commencement que je le connus, que j'en remarque dans le procedé d'Araspe depuis quelques jours. Araspe rougit du discours de Doralise : et s'en deffendit assez mal : mais comme Cyrus avoit bien d'autres choses dans l'esprit, il ne s'y arresta pas : et s'en alla, suivy de Ligdamis, et de tous ceux qui l'avoient accompagné à cette visite : Chrisante l'estant mesme venu rejoindre, et luy rendre conte des Machines de guerre que 
<pb id="page_3005" n="V05-P285"/>l'on faisoit par ses ordres. Et comme il l'assura que l'on travailloit diligemment, il eut quelque satisfaction d'aprendre que toutes choses s'avançoient : et qu'il se verroit bien tost en estat ou de vaincre ses Ennemis, ou de mourir pour Mandane. 
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<div1 type="livre" n="second" id="page_CYRUS0502">
<div2 id="page_CYRUS050201" type="sequence" n="La renommée de Telephane">
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<pb id="page_3006" n="V05-P286"/>Cyrus ne fut pas plustost au Camp, qu'il envoya dire au Roy de Phrigie, que la Reine de la Susiane, et la Princesse de Pont, avoient escrit si avantageusement pour le Prince Artamas. qu'il esperoit que le voyage d'Aglatidas seroit heureux. Le jour suivant, il dépescha vers Ciaxare, pour luy donner advis de tout ce qui s'estoit passé : et pour le suplier de ne luy envoyer plus de troupes : afin que si Thomiris entreprenoit quelque chose, il fust en estat de luy resister, jusques à ce qu'il eust finy la guerre où il estoit engagé, et delivré la Princesse Mandane. 
<pb id="page_3007" n="V05-P287"/>Apres quoy, il ne songea plus qu'à commencer la Campagne : et qu'à reparer par quelque exploit memorable, le malheur qui luy estoit arrivé. Pour cét effet, il ne s'occupa durant quelques jours, qu'à aller voir luy mesme les Machines qu'il faisoit faire ; qu'a aller de Quartier en Quartier, faire une reveuë de toutes ses Troupes en particulier, jusques à ce qu'il en fist une generale : attendant impatiemment le jour bien heureux, où il conmenceroit d'entrer plus avant dans le Pais ennemy. Comme il avoit promis à Ligdamis de ne l'engager à rien qui choquast la generosité, il ne voulut point luy proposer d'obliger son Pere à luy donner passage par le Chasteau d'Hermes : il ne voulut pas mesme songer, à sa consideration, à s'en rendre Maistre par la force : et il resolut d'aller passer la Riviere plus prés de Sardis, en un lieu où il y avoit un Pont, et une petite Ville assez bien fortifiée, qu'il faloit prendre auparavant que d'estre assuré du passage de la Riviere. Cependant il recevoit tous les jours nouvelles que l'Armée de de Cresus grossissoit : il sçeut que les Egiptiens qu'Amasis luy avoit promis. et luy avoit envoyez par Mer, estoient arrivez : que les Thraces l'estoient aussi : et que cette Armée enfin estoit si nombreuse, qu'à peine le plus abondant Pais de toute l'Asie, pouvoit il suffire pour sa subsistance. Il aprit encore par ses Espions que dans peu de jours cette Armée qui s'estoit assemblée aux bords du Pactole, devoit s'avancer jusques à 
<pb id="page_3008" n="V05-P288"/>un lieu nommé Thybarra, ou tous les sujets de Cresus avoient ordre de conduire des vivres pour la commodité du Camp : chaque Ville et chaque Village estant taxé à une quantité precisé, des choses qu'ils pouvoient fournir. Cyrus aprenant donc que ses Ennemis viendroient bien tost à luy, s'il n'alloit promptement à eux, ne songea plus rien qu'à les prevenir : pour cét effet, apres avoir fait une reveüe generale de son Armée, qui se trouva alors estre composée de plus de cent quarante mille hommes : il tint Conseil de guerre, afin de resoudre comment se feroit l'attaque de la Ville de Nysomolis, par où il devoit s'assurer du passage de la Riviere. Le Roy de Phrigie ; celuy d'Hircanie ; le Prince Tigrane ; Phraarte ; Persode ; Gobrias, Gadate ; Hidaspe ; Adusius ; Chrisante ; Artabase ; et plusieurs autres, surent de ce conseil : où il sur resolu que l'on ne s'amuseroit pas à faire un Siege regulier, pour s'emparer de Nysomolis, et qu'il valoit bien mieux perdre quelques Soldats en le prenant par assaüt, que de donner loisir aux Ennemis de le venir secourir avec toute leur Armée. La chose ne fut pas plustost resoluë, que Cyrus songea à l'executer : de sorte que dés le jour suivant, ses Troupes commencerent de filer. Il fit pourtant faire une fausse marche durant un jour, afin d'abuser les Ennemis : et en effet ils y surent si bien trompez ; que ne doutant nullement que Cyrus n'eust dessein de passer la Riviere au Chasteau d'Hermes, ce fut là 
<pb id="page_3009" n="V05-P289"/>qu'ils envoyerent le plus de Troupes : se contentant de tenir seulement la garnison de Nysomolis extrémement forte. Comme Cyrus ne manquoit jamais à rien de ce qu'il devoit, il fut prendre congé de la Reine de la Susiane, et de la Princesse Araminthe : la plus part des Princes qui l'accompagnoient firent la mesme chose : et entre les autres, Phraarte, de qui la passion augmentoit de jour en jour, quoy que la froideur d'Araminte la deust plus tost diminuer. La conversation de Cyrus avec ces deux Princesses, eut quelque chose de fort touchant : ce Prince les consola pourtant autant qu'il pût : les assurant tousjours qu'il ne vouloit que delivrer Mandane : et que si le sort des armes luy estoit favorable, il se souviendroit à leur consideration, des personnes qui leur estoient cheres parmy les Ennernis, et ne les traiteroit pas comme estant les siens : apres quoy montant à cheval, il poursuivit son voyage. Cependant bien que le souvenir de tant d'Oracles fâcheux, et de predictions funestes, deust abatre le coeur a Cyrus, il cacha si bien sa douleur, que tous ses Soldats qui ne les sçavoient point, ne laisserent pas de marcher conme ils avoient accoustumé de faire, lors qu'ils alloient à une victoire assurée. On ne laissoit pas non plus de voir sur le visage de Cyrus, cette noble fierté, qui paroissoit dans ses yeux, dés qu'il avoit pris les armes, et qu'il estoit à cheval. En effet, ce Prince estoit si dissemblable à luy mesme, dés qu'il s'agissoit de combatre, 
<pb id="page_3010" n="V05-P290"/>ou de donner seulement des ordres miliaires ; qu'il n'arrivoit pas un plus grand changement au visage de la Pithie, lors qu'elle rendoit des Oracles, que celuy que l'on voyoit en Cyrus, dés qu'il avoit les armes à la main. On eust dit qu'un nouvel esprit l'animoit, et qu'il devenoit luy mesme le Dieu de la guerre : son taint en devenoit plus vif ; ses yeux plus brillants ; sa mine plus haute et plus fiere ; son action plus libre ; sa voix plus esclatante : et toute sa Personne plus majestueuse : de sorte qu'au moindre commandement qu'il faisoit, il portoit la terreur dans l'ame de tous ceux qui l'environnoient. Il paroissoit pourtant toujours de la tranquilité dans son ame, malgré cette agitation heroique, qui faisoit qu'il changeoit continuellement de lieu, afin d'estre par tout, et de donner ordre à tout : et certes il le faisoit avec tant de prudence, que jamais on n'a pû luy reprocher qu'il eust fait un commandement mal à propos. Aussi estoit il obeï avec une diligence extréme, et une obeissance aveugle : dés qu'il parloit, on commençoit de se disposer à faire ce qu'il vouloit qu'on fist ; et sa presence enfin avoit quelque chose de si divin, et de si terrible tout ensemble : que l'on peut dire que quand il estoit à la teste de son Armée, seulement avec le Baston de General à la main, il ne faisoit pas moins trembler ses Amis que ses Ennemis. Il est vray que ce sentiment faisoit des effets bien differents, dans le coeur des uns et des autres : car les derniers, par la crainte 
<pb id="page_3011" n="V05-P291"/>qu'ils avoient de luy, en prenoient bien sousouvent la suitte : et les premiers, par celle qu'ils avoient de luy desplaire, en estoient incomparablement plus vaillants : estant certain que le feu divin qui eschauffoit son coeur, et qui brilloit dans ses yeux, se communiquoit à toute son Armée : et luy donnoit effectivement une ardeur de combattre, qui n'estoit pas une des moindres causes de ces victoires. Voila donc quel estoit Cyrus, lors qu'il avoit les armes à la main : et voila quel il parut à la teste de son Armée, lors qu'il fut attaquer la Ville de Nysomolis. Comme il luy importoit extrémement de l'emporter en peu de temps, quelque resistance que les Rois de Phrigie et d'Hircanie y fissent, il voulut estre en personne à la premiere attaque qu'on y fit : et beaucoup mesme ont assuré, qu'il posa la premiere Eschelle : et qu'il fut aussi le premier qui parut sur le Rampart ennemy. Ce qu'il y a de constamment vray, est que sans luy cette petite Ville eust pû tenir plus de huit jours : toutefois par son incomparable valeur, il la prit en vintquatre heures, sans y avoir mesme perdu que tres peu de gens : plus de la moitie de la garnison ayant esté taillée en pieces, et le reste ayant pris party dans l'Armée de Cyrus. Ainsi le Roy de Lydie perdit en mesme temps, un passage tres considerable sur la Riviere d'Hermes, et trois mille de ses meilleurs Soldats. Ce premier succés donna tant de joye à toute l'Armée de Cyrus, et porta tant de terreur dans tout le Pais qui 
<pb id="page_3012" n="V05-P292"/>est le long de la Riviere d'Hermes, que l'on eust dit que ce Conquerant estoit desja Vainqueur de toute la Lydie. Cependant apres avoir reparé quelque desordre qui s'estoit fait en prenant cette Ville, et y avoir mis garnison, Cyrus fit passer toutes ses Troupes sur le Pont de Nysomolis : de sorte qu'en un jour et demy, toute cette grande Armée inonda, s'il faut ainsi dire, toute la Campagne voisine : portant avec elle une terreur si espouventable, que depuis les bords de la Riviere d'Hermes, jusques à ceux du Pactole, il n'y eut personne qui n'en tremblast, et que la peur ne saisist. L'Armée mesme de Cresus en fut estonnee : neantmoins comme elle estoit beaucoup plus nombreuse que celle de Cyrus, elle se rassura bien tost : mais comme il y avoit encore quelques Troupes qui n'estoient pas arrivées, Cresus ne voulut pas si tost descamper : joint qu'il creut qu'il estoit à propos de laisser un peu allentir la surie de ce Torrent, qui faisoit un si grand bruit : croyant en effet que l'Armée de Cyrus se dissiperoit durant que la sienne se grossiroit encore. Il envoya pourtant vint mille hommes, sous la conduite d'Andramite, pour arrester un peu les Coureurs de l'Armée de Cyrus, en attendant qu'il marchast : se fiant d'ailleurs tellement à l'Oracle qu'il avoit reçeu à Delphes, que quand son Armée eust esté aussi foible qu'elle estoit forte, il n'eust pas laissé d'esperer la victoire, et de croire qu'il devoit destruire l'Empire qui sembloit devoir 
<pb id="page_3013" n="V05-P293"/>estre un jour à Cyrus. Cependant comme ce Prince vouloit s'assurer de tous les passages ; se rendre Maistre de la Campagne ; et ne laisser point de Villes derriere luy, qui pussent l'incommoder, il prit toutes celles qui se rencontrerent sur sa route : Il est vray que cela ne l'arresta pas longtemps : car l'espouvante estoit si grande par tout, que la plus part se rendirent, dés que les Troupes aprocherent. Ce qui les y obligea encore davantage, sut que Cyrus traitta avec beaucoup de douceur toutes celles qui ne luy resisterent point, ne souffrant pas que ses Soldats y fissent le moindre desordre : mais en eschange, celles qui surent assez hardies pour s'opposer au dessein qu'il avoit d'aller diligemment à Sardis, pour y delivrer sa chere Mandane, sentirent sans doute la pesanteur de son bras : et s'aperçeurent trop tard qu'il y a beaucoup d'imprudence d'entreprendre plus qu'on ne peut, et par consequent plus qu'on ne doit. Apres s'estre donc assuré de tout ce qui luy pouvoit nuire, il se posta avantageusement, à une journée et demie de Sardis : tant pour donner quelque repos à ses Troupes, Si rafraichir son Armée, que pour aprendre des nouvelles dés Ennemis, et attendre le retour d'Aglatidas. Il ne se passoit pourtant point de jour, qu'il n'y eust quelque combat : car comme les vint mille hommes que commandoit Andramite pour Cresus s'estoient postez au bord d'un petit Ruisseau, qui n'estoit qu'à trois cens stades de là, où l'un ne pouvoit aller 
<pb id="page_3014" n="V05-P294"/>que par un défilé assez long, ils estoient tous les jours en de continuelles escarmouches, dont le succés n'estoit pas tousjours esgal. Car quelques fois ceux de Cresus avoient quelque avantage : mais pour l'ordinaire, ils estoient pourtant batus : de sorte qu'il n'y avoit point de jour que l'on n'amenast des Prisonniers à Cyrus, qui vouloit tousjours les interroger luy mesme : non seulement pour s'instruire de tout ce qui luy pouvoit estre avantageux, mais encore pour demander s'ils ne sçavoient rien de la Princesse Mandane : car comme il y avoit quelquesfois des Officiers, il avoit tousjours la consolation d'aprendre diverses choses qu'il avoit envie de sçavoir. Il ne s'informoit pas seulement de Mandane, mais encore de ses Rivaux : il sçeut aussi par la mesme voye, qu'il y avoit un Estranger admirablement bien fait, qui s'estoit jetté depuis quelque temps dans le Party de Cresus : et qui estant alors avec Andramite, s'estoit signalé dans les petits combats qui s'estoient faits. Ces Prisonniers ne purent toutesfois luy dire sa condition : luy disant seulement qu'il se faisoit nommer Telephane. En effet, toutes les Parties qui surent à la guerre durant quelques jours, s'aperçeurent bien qu'il y avoit un homme d'une valeur extraordinaire parmy les Lydiens, par la resistance qu'ils trouverent à remporter l'avantage : de sorte que le nom de Telephane, se rendit bientost celebre aux Amis et aux Ennemis. Quoy que Cyrus fust absolument incapable 
<pb id="page_3015" n="V05-P295"/>d'un sentiment envieux, la gloire de ce Telephane, luy donna une si forte envie de le rencontrer, qu'il fut luy mesme à cette petite guerre plus d'une fois, mais il ne le rencontra pourtant pas : si bien que se reprochant ce sentiment là, comme une foiblesse et comme une injustice, luy semblant qu'il ne devoit devoit alors desirer de combattre que ses Rivaux : il ne ongea plus à ce Telephane, dont on luy avoit tant parlé : et ne pensa plus qu'à haster sa victoire ou sa deffaite ; ne pouvant pas apres tant de fâcheuses Predictions, ne mettre point la chose en doute. Cependant il sçeut le jour suivant, que le Roy de Pont estoit arrivé au Camp ennemy, et que ce seroit luy qui commanderoit l'Avant garde : Cyrus ne sçeut pas plustost que ce Ravisseur de sa Princesse estoit si proche de luy, qu'il eut une nouvelle ardeur de combatre : ce qui l'obligea à vouloir tenter quelque chose, auparavant que d'en venir à une Bataille generale, comme il jugeoit bien qu'il la faudroit donner : n'ignorant pas que tous ces petits avantages qu'il remportoit tous les jours, n'estoient pas decisifs : et qu'à moins que deffaire entierement cette grande Armée, il ne delivreroit pas Mandane. Il croyoit pourtant que s'il pouvoit ou tüer ou prendre le Roy de Pont, ce seroit un grand acheminement à sa victoire, et à la libetté de cette Princesse : de sorte que pour pouvoit faire l'un ou l'autre, il entreprit le jour suivant de forcer les Ennemis, et de leur faire quitter le Poste 
<pb id="page_3016" n="V05-P296"/>où ils estoient retranchez. Mais il estoit si avantageux, que quand ils n'eussent eu que dix mille hommes, il auroit esté tres difficile de les en chasser ; il n'auroit pourtant pas esté impossible à Cyrus, à la valeur duquel rien ne pouvoit resister : si la nuit n'eust fait cesser le combat, deux heures plustost qu'il ne faloit pour les vaincre. Il est vray que ses ennemis perdirent tant de monde à cette attaque, qu'il eut lieu d'estre consolé, de ce qu'il n'avoit pu rencontrer pendant ce combat, ny le Roy de Pont, ny Telephane, qu'on luy avoit dit porter une Mort peinte à son Escu, avec cette Devise je la merite. Cyrus fut pourtant inconsolable, de ce qu'il n'avoit pas rencontré son Rival : et il songeoit desja par quelles voyes il pourroit forcer le lendemain les Retranchemens des Ennemis : lors qu'il vit revenir Aglatidas. A peine fut il entré dans sa Tente (où il estoit presques seul, tout le monde s'estant retiré pour le laisser reposer une heure ou deux) qu'il fut à luy les bras ouverts : et bien mon cher Aglatidas, luy dit il, sçavez vous comment se porte la Princesse, et comment on la traite à Sardis ? Seigneur, repliqua t'il, on la garde si soigneusement, qu'il ne m'a pas esté possible de sçavoir particulierement de ses nouvelles : je sçay toutesfois qu'elle est en santé, et qu'on la sert avec beaucoup de respect : mais comme elle est dans la Citadelle, aussi bien que la Princesse Palmis, que l'on ne garde pas moins exactement que la Princesse Mandane, il 
<pb id="page_3017" n="V05-P297"/>n'a pas mesme esté au pouvoir de Feraulas, tout adroit qu'il est, de trouver les moyens de faire rien dire à Martesie. Ce n'est pas que je n'aye. veû la Princesse : quoy, interrompit Cyrus, vous avez veû Mandane ! et comment l'avez vous pû voir sans luy parler ? je l'ay veuë Seigneur, reprit il, sur le haut d'une des Tours de la Citadelle, où elle va tous les soirs se promener, avec la Princesse de Lydie : mais les tossez sont si larges, et cette Tour est si haute, que je l'ay presque veuë sans la voir : puis que je n'ay pû luy parler, ny peut-estre en estre veû. Il me semble pourtant, adjousta t'il, qu'une des Femmes qui la suivoient me fit quelque signe, mais je n'en voudrois pas respondre : quoy qu'il en soit, dit il : Feraulas la voit tous les jours de cette sorte : car le lieu où l'on a logé les Prisonniers de Guerre, est vis à vis de cette Tour. Si bien que le Roy d'Assirie, reprit Cyrus avec precipitation, voit ma Princesse comme les autres ? et plus que les autres, dit Aglatidas, car il est continuellement à une fenestre de sa Chambre, qui donne de ce costé là. Ha Aglatidas, s'écria Cyrus, que me dittes vous ! Seigneur, reprit il, ne soyez pas en peine de ce que je vous dis : estant certain que ce Prince n'en est guere plus heureux : car par les ordres du Roy de Pont, qui a grand credit aupres de Cresus, il est gardé si exactement, qu'il ne peut pas avoir la liberté de donner de ses nouvelles, à la Princesse Mandane. Cyrus ayant calmé l'agitation de son esprit, en aprenant une 
<pb id="page_3018" n="V05-P298"/>chose qui luy estoit si agreable, commanda alors à Aglatidas qu'il luy rendist conte de son voyage regulierement : s'informant toutesfois encore auparavant, de la santé du Prince Artamas, comme de celle de tous les autres Prisonniers, et de Feraulas en particulier. Apres qu'Aglatidas luy eut donc apris, que le Prince Artamas estoit hors de danger, et que l'inconnu Anaxaris, Feraulas, Sosicle, et Tegée, se portoient bien : il luy dit qu'il avoit trouvé Cresus à Sardis, dont il avoit esté traité fort civilement. Qu'apres avoir leû sa Lettre, il luy avoit dit que sa recommandation luy seroit tousjours fort chere, excepté pour le Prince Artamas : l'assurant qu'il luy donneroit sa responce le lendemain. Qu'en suitte, luy ayant demandé permission de donner une Lettre au Roy de Pont, de la part de la Princesse sa Soeur, et une de la Reine de la Susiane au Roy son Mary, il la luy avoit accordée : l'ayant fait conduire vers ces deux Princes, par les Gardes qu'on luy avoit donnez pour l'observer, tant qu'il seroit à Sardis. Mais, luy dit Cyrus, le Roy de Pont et Abradate n'estoient il pas au Camp ? non pas alors, reprit Aglatidas, car comme il est fort proche de la Ville, ils y estoient venus pour tenir conseil de guerre : et en effet le Roy de Pont est pany de là pour venir commander l'Avantgarde. De vous dire Seigneur, adjousta t'il, comment Abradate m'a reçeu, il ne me seroit pas possible : mais ce que je vous puis assurer, est que ce Prince aime certainement 
<pb id="page_3019" n="V05-P299"/>la Reine Panthée avec une passion estrange. En effet, il n'eut pas plustost leu sa Lettre, qu'il m'assura qu'il seroit le protecteur de tous les Prisonniers que l'on feroit durant cette guerre, aussi bien que de ceux qui estoient desja à Sardis : me disant cent choses genereuses et obligeantes. En suitte dequoy, voulant executer à l'heure mesme les ordres de Panthée, il fut trouver Cresus, comme je vous le diray, apres que je vous auray fait sçavoir comment le Roy de Pont me traita. je m'assure, reprit Cyrus, que j'auray le desplaisir d'aprendre qu'il n'a pas cessé d'estre genereux : il est certain, repliqua Aglatidas, que j'ay esté surpris de voir de quelle façon ce Prince a agy. Car Seigneur, vous n'avez rien fait pour luy, dont il ne se toit souvenu : il vous apella son Protecteur, et son Liberateur : il protesta qu'il estoit au desespoir d'estre ingrat : et me jura que c'estoit bien moins à la consideration de la Princesse sa Soeur, qu'à la vostre, qu'il vouloir proteger le Prince Artamas, et tous les autres prisonniers. En suitte dequoy, m'ayant ramené chez Cresus, je fus tesmoin de tout ce que le Roy de la Susiane et luy dirent en faveur d'Artamas et des autres : Cresus demeurant tousjours ferme, à dire que le Prince de Phrigie ne devoit point estre traité en prisonnier de guerre, mais en criminel d'Estat : et les deux autres soutenant au contraire avec ardeur, qu'il n'avoit aucun droit sur ce Prince, que celuy que la guerre luy donnait. Cependant la chose ne pût estre resoluë ce 
<pb id="page_3020" n="V05-P300"/>jour là, ny mesme le lendemain, quoy que Cresus m'eust promis de me dépescher : durant cela je visitay, avec la permission du Roy, tous les Prisonniers, sans pouvoir leur rien dire en particulier : je sçeu toutesfois par Feraulas, que le Roy d'Assirie avoit esté reconnu, douant mesme que d'arriver à Sardis : et que depuis sa prison, il avoit toujours eu une melancolie estrange : ne pouvant se consoler de ce qu'il n'auroit pas la gloire de vous aider à delivrer la Princesse Mandane : et de ce qu'au contraire, il faudroit encore qu'il vous deust sa liberté. En effet, ce Prince me chargea de vous tesmoigner, le déplaisir qu'il avoit de ne partager pas les perils que vous aurez à courre durant cette guerre : m'ordonnant de vous faire souvenir de vos promesses, Pour le Prince Artamas, Seigneur, il m'a dit cent choses obligeantes pour vous dire, aussi bien qu'Anaxaris, Sosicle, et Tegée : mais durant que j'estois avec ces Prisonniers, qui comme je vous l'ay dit, sont logez à un Palais qui est vis à vis de la Citadelle ; dans laquelle on ne les a point mis, parce que Cresus ne veut point que le Prince Artamas soit en mesme lieu que la Princesse de Lydie : et que le Roy de Pont n'a pas aussi voulu que le Roy d'Assirie fust avec la Princesse Mandane. Durant, dis-je, que j'estois avec ces illustres Captifs, Abradate et le Roy de Pont voyant que Cresus ne se rendoit point, luy representerent qu'ils avoient deux Personnes si proches et si cheres en vostre puissance, qu'ils avoient 
<pb id="page_3021" n="V05-P301"/>lieu de craindre pour elles, s'il ne traittoit pas Artamas en prisonnier de guerre : mais il respondit à cela, que tant que Mandane seroit en la sienne, ils n'auroient pas lieu de rien aprehender pour la Reine de la Susiane, ny pour la Princesse Araminthe. Comme Abradate est plus violent que le Roy de Pont, il parla plus ferme à Cresus : luy disant qu'il voyoit bien qu'il s'estoit abuse, ayant creû que s'il luy de mandoit le Prince Artamas, afin de vous proposer d'en faire un eschange avec la Reine sa Femme, il ne luy refuseroit point : et que bien loin de cela, il ne vouloit pas seulement demeurer dans les loix ordinaires de la guerre. Adjoustant encore beaucoup d'autres choses, ausquelles Cresus respondit si durement, que je suis le plus trompé de tous les hommes, si Abradate n'a quelque aigreur dans le coeur contre luy. Car lors que je fus prendre sa responce, je luy entendis raconter la chose, parlant à de my bas à un de ses Amis, d'une maniere qui me le fit assez connoistre. Cependant le Roy de Pont et luy, firent pourtant à la fin resoudre Cresus à ce qu'ils souhaitoient : de sorte que j'eus ma responce, telle que je la pouvois desirer. En prenant congé d'Abradate, il me chargea d'une Lettre pour la Reine sa Femme : et m'ordonna de vous dire, que s'il eust este Maistre absolu de la chose, il n'auroit pas seulement protegé Artamas, mais qu'il l'auroit delivré : adjoustant à cela une chaine d'or avec une Medaille, où est le Portrait de Panthée, qu'il me pria de 
<pb id="page_3022" n="V05-P302"/>prendre : afin, disoit il, de me pouvoir souvenir de vous dire qu'il y avoit un homme parmy vos ennemis, qui mouroit d'envie de pouvoir avec honneur estre vostre Amy. Seigneur, luy dis-je alors, vous me dispenserez s'il vous plaist de recevoir un present si magnifique, qu'il pourroit me rendre suspect au Prince que je sers : comme son merite, reprit il, a des chaines plus fortes à vous attacher à luy, que celle que je vous donne n'est precieuse, il ne soubçonnera sans doute pas un homme comme vous, de s'estre laissé suborner. Enfin il falut ceder à la liberalité d'Abradate en l'acceptant : en suitte je fus chez le Roy de Pont, qui me donna sa responce pour la Princesse sa Soeur : et qui me chergea tout de nouveau, de vous assurer que vous pouviez tousjours attendre de luy, tout ce qui ne prejudiceroit point à son amour. Apres cela, Aglatidas ayant remis la Lettre du Roy de Lydie entre les mains de Cyrus, il y leût ces paroles.
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<q>CRESUS A CYRUS.</q>
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<q>Quelque sujet que j'aye de traitter le Prince Artamas en criminel d'Estat, je ne laisse pas de vous assurer qu'à vostre consideration, et à la priere de deux Princes qui ont secondé la vostre, je le traitteray en Prisonnier de guerre : et mesme avec beaucoup de douceur. 
<pb id="page_3023" n="V05-P303"/>Je souhaite que je sois souvent en estat de vous rendre de pareils offices : et que je ne me trouve jamais dans la necessité d'en recevoir de semblables de vous.</q>
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<q>CRESVS.</q>
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<div2 id="page_CYRUS050202" type="sequence" n="Rencontre des ennemis">
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La Fortune m'abandonnera donc bien tost (dit Cyrus, en respondant à sa pensée, et à la Lettre du Roy de Lydie) apres quoy embrassant Aglatidas, il luy demanda s'il n'avoit point oüy parler à Sardis d'un Estranger de grande reputation, nomme Telephane ? ha Seigneur, s'escria Aglatidas, j'avois bien oublié de vous dire, que l'on n'y parle d'autre chose que de sa bonne mine et de sa valdur : personne ne sçait pourtant qui il est. Cependant, adjousta t'il encore, si on en croit les Lydiens, leur Armée est si grande et si forte : que la victoire leur est assurée : il faudra du moins la leur disputer, repliqua Cyrus, en suitte dequoy ayant envoyé Aglatidas chez le Roy de Phrigie, pour luy dire le succés de son voyage, il passa le peu de temps qu'il avoit destiné pour se reposer, à s'entretenir de l'estat present de sa fortune : et à songer par quels moyens il pourroit avancer la liberté de sa Princesse. Il avoit sans doute quelque consolation, de sçavoir que le Roy de Pont estoit à l'Armée, et d'aprendre que le Roy d'Assirie ne voyoit pas la Princesse Mandane : du moins, disoit il, ne sont ils pas tout à fait heureux, puis qu'ils ne la voyent point : et je ne suis pas aussi tout à fait infortuné, puis que ma Princesse est en lieu où elle 
<pb id="page_3024" n="V05-P304"/>peut songer à moy avec liberté. Mais que sçay-je, adjoustoit il, si elle s'en sourient favorablement ? en effet n'ay-je pas sujet de craindre qu'elle ne me regarde comme la cause de tous ses malheurs, et qu'elle ne s'en souvienne avec horreur, au lieu de s'en souvenir avec tendresse ? Que sçay je encore si ces mesmes Dieux qui ont promis au Roy d'Assirie qu'il verroit la fin de ses malheurs, et qu'il auroit la gloire d'entendre soupirer ma Princesse, ne l'ont point fait prisonnier pour haster sa bonne fortune ? peut-estre que sçachant sa prison, elle le pleint durant qu'elle m'accuse : et qu'à l'heure que je parle, il a plus de part que moy à ses pensées et à son affection. Mais injuste que je suis, reprenoit il, j'accuse d'inconstance la plus parfaite Personne de la Terre : et une Personne encore, qui m'a donné cent marques obligeantes d'une fermeté inesbranlable : Elle a veû ce mesme Roy d'Assirie à ses pieds, possesseur d'un grand Royaume, et en estat de commander une Armée de deux cens mille hommes, sans se laisser toucher à ses larmes : pourquoy donc croiray-je qu'aujourd'huy qu'il est sans Royaume et chargé de fers ; et que mesme il ne luy parle point, il puisse la faire changer de sentimens ? Toutesfois, disoit il, la pitié est une chose bien puissante : elle amollit les coeurs les plus durs : elle fléchit les ames les plus fieres ; principalement quand ceux pour qui on en est capable, ne souffrent que pour l'amour de nous. Mais apres tout, adjoustoit il, 
<pb id="page_3025" n="V05-P305"/>ma Princesse me delivra : mais apres tout, reprenoit il, elle retint le Roy d'Assirie. En suitte venant à penser, que les Dieux avoient promis la victoire à Cresus : et considerant toutesfois, que depuis qu'il estoit entré en Lydie, il n'avoit eu que d'heureux succés, il ne sçavoit que penser. Tantost il croyoit que les Dieux ne l'eslevoient que pour le precipiter : un moment apres, il pensoit que peut-estre ne les entendoit il pas : de sorte qu'un rayon d'esperance ranimant son coeur, il ne songeoit plus qu'à combatre, et qu'à vaincre ses Rivaux. Apres avoir donc trouvé quelque douceur dans cette derniere pensée, il dormit quelque temps avec plus de tranquilité qu'il n'avoit accoustumé d'en avoir : son sommeil ne fut toutesfois pas long, puis qu'il se resveilla à la pointe du jour. Il ne le fut pas plustost, que le Roy de Phrigie vint luy rendre grace, et luy tesmoigner la joye qu'il avoit, de sçavoir que le Prince son Fils n'estoit plus exposé à la fureur de Cresus : en suitte ce Prince à qui Aglatidas avoit apris quelle estoit la passion d'Abradate pour la Reine sa Femme, luy conseilla de la faire aprocher de l'Armée : luy disant que telle occasion se pourroit il presenter, que sa presence et celle de la Princesse Araminte pourroient beaucoup servir à une negociation, si la chose en venoit là. D'abord Cyrus n'apuya pas extrémement sur ce que luy disoit le Roy de Phrigie : luy semblant qu'il ne faloit employer que son courage, pour la liberté de Mandane : 
<pb id="page_3026" n="V05-P306"/>joint que se souvenant du peu d'effet qu'avoit eu l'entreveuë de la Princesse Araminte avec le Roy son Frere, il ne croyoit que cela peust beaucoup servir. Neantmoins voyant que le Roy de Phrigie, Chrisante, Aglatidas, et Ligdamis, qui se trouverent alors aupres de luy, n'estoient pas de son advis, il leur ceda sans resister davantage. Il dépescha donc à l'heure mesme Aglatidas vers ces deux Princesses, pou leur porter les Lettres qu'il avoit pour elles : et pour les suplier de venir à une des Villes qu'il avoit prises, qui estoit tout contre le lieu où il estoit campé. Mais pour faire la chose avec plus de civilité, il leur escrivit à l'une et à l'autre : il voulut aussi, pour obliger Ligdamis qu'il allast avec Aglatidas, afin d'escorter les Princesses aupres desquelles estoit sa chere Cleonice : donnant un ordre à Aglatidas pour Araspe, afin qu'il prist des Troupes à Nysomolis, et à un autre lieu encore, jusques à ce qu'il eust trouvé celles qu'il envoyeroit au devant de ces Princesses : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant Cyrus qui n'estoit pas accoustumé à ne vaincre point tout ce qui s'opposoit à luy, se determina absolument à forcer les Ennemis, et à les chasser du Poste qu'ils occupoient, auparavant que toute leur Armée fust jointe : si bien que prenant cette resolution, il fit dessein de les faire attaquer par tant d'endroits tout à la fois, qu'estant contraints de diviser leurs forces, il luy fut facile de les vaincre. Ce ne pût neantmoins estre le 
<pb id="page_3027" n="V05-P307"/>lendemain, à cause qu'il jugea à propos de faire commencer l'attaque devant le jour, pour espargner ses Troupes, et les garantir des coups de Trait que ceux qui gardoient les Retranchemens auroient pû tirer plus juste, s'il n'eust pas esté nuit. D'autre part, le Roy de Pont ne voulant rien hazarder, ne vouloir pas combattre que toute l'Armée de Cresus ne fust arrivée : et vouloit mesme que la Bataille se donnast plus prés de Sardis, afin que si Cresus la perdoit, il peust plus promptement se jetter dans cette Ville, pour y deffendre sa Princesse : de sorte qu'il se resolut à décamper la nuit suivante. Pour cét effet, le jour ne fut pas plustost finy, que faisant allumer grand nombre de feux comme à l'ordinaire, il fit marcher promptement toutes ses Troupes vers la grande Plaine de Sardis : en laissant seulement quelques unes aux bords du ruisseau, jusques à ce que tout le reste eust desja marché quelque temps : celles cy suivant les autres apres avec beaucoup de precipitation, aussi tost que l'heure qu'on leur avoit prescrite fut arrivée. Cyrus fut donc estrangement surpris, lors qu'estant allé pour attaquer les Ennemis il ne les trouva plus : il destacha un gros de Cavalerie pour les suivre : et se mettant à la teste, il les poursuivit tres long temps : mais ils avoient fait une telle diligence qu'il ne les pût joindre : si bien que ne jugeant pas à propos de s'engager plus avant, il retourna sur ses pas : et occupa des le mesme jour le Poste que les Lydiens avoient 
<pb id="page_3028" n="V05-P308"/>quitté. Il eut pourtant une douleur tres sensible, de sçavoir par les blessez et parles malades, que les Ennemis avoient laissez dans leur Camp, que le Roy de Pont s'estoit allé poster au delà de la Riviere d'Helle, qui coule le long de la Plaine de Sardis, à l'opposite du Pactole, qui la borne de l'autre costé. Car jugeant par là, que les Ennemis cherchoient à faire durer la guerre, il en entra en un desespoir si grand, qu'on ne peut se l'imaginer tel qu'il estoit : de sorte que sans en rien communiquer a personne, qu'à celuy qu'il envoya, il dépescha Artabase vers le Roy de Pont, pour luy dire que n'estant pas juste que la Princesse Mandane fust si longtemps captive, il le conjuroit d'obtenir de Cresus la permission de faire un Combat singulier entre eux, qui terminast les differents qu'ils avoient ensemble touchant la Princesse : offrant mesme, s'il estoit vainqueur, de ne laisser pas de rendre la Reine de la Susiane, et Pla rincesse Araminte, pourveu qu'on rendist la Princesse Mandane à Ciaxare : adjoustant à cela, que si Cresus vouloit continuer la guerre, il ne laisseroit pas de le faire. Cependant comme Cresus et Abradate avoient avancé dans le mesme temps que le Roy de Pont s'estoit retiré, ces Princes s'estoient joints à la Riviere d'Helle : si bien que lors qu'Artabase arriva au Camp ennemy, on le mena droit à Cresus, en presence duquel il falut qu'il s'aquittast de sa commission. D'abord le Roy de Pont en parut surpris : ce n'est pas que ce Prince 
<pb id="page_3029" n="V05-P309"/>ne fust un des plus vaillants hommes du monde ; mais quand il se souvenoit qu'il devoit la liberté et la vie à Cyrus, et qu'apres cela il luy retenoit injustement la Princesse Mandane, il avoit une confusion estrange : et toute son amour et toute sa valeur, ne pouvoient luy faire accepter ce Combat, sans une repugnance extréme. Il est vray qu'il n'en fut pas à la peine : car Artabase n'eut pas plustost achevé de parler, que Cresus luy dit qu'il ne souffriroit point que le Roy de Pont se batist contre Cyrus, pour la liberté de Mandane ; et que pour luy en oster la pensée, il n'avoit qu'à dire à son Maistre, qu'auparavant que de delivrer cette Princesse, il faloit l'avoir vaincu en Bataille rangée ; avoir pris Sardis ; l'avoir renversé du Throsne : et avoir destruit son Empire. Le Roy de Pont ravy de voir qu'il n'avoit point de responce à faire à Artabase, voyant avec quelle fermeté Cresus avoit parlé, touchant cette proposition ; le suplia du moins de luy accorder la permission de voir à Cyrus. Car Seigneur, luy dit il, tout mon Rival qu'il est, je souhaitte encore son estime : et je serois au desespoir, s'il croyoit que ce fust par manque de coeur, que je ne me bats point contre luy. je seray mesme bien aise, adjousta t'il, de luy demander pardon, de ce que je suis forcé d'estre ingrat : et de luy dire moy mesme, une partie de mes sentimens. D'abord Cresus fit difficulté de le permettre : mais Abradate luy ayant representé que cela ne 
<pb id="page_3030" n="V05-P310"/>luy pouvoit nuire, Artabase fut renvoyé avec un Heraut du Roy de Lydie : afin de sçavoir de Cyrus, s'il consentoit à cette entreveuë. Comme ce Prince attendoit impatiemment Artabase, parce qu'il esperoit obtenir ce qu'il avoit demandé, il est aisé de juger que son retour luy donna une aigre douleur, voyant que la liberté de sa Princesse, estoit encore si esloignée. Il contenue toutefois à voir le Roy de Pont : esperant peutestre le persuader, ou à luy rendre Mandane, ou à le combatre. Le jour de cette entreveuë estant donc pris, il fut resolu de part et d'autre que Cyrus iroit à la teste de mille chevaux, à un lieu où il y a un petit Ruisseau assez profond, mais qui n'a que trois pas de large : et que le Roy de Pont, avec pareil nonbre de gens, se trouveroit à l'autre bord de cette petite Riviere. Que ces deux Princes s'engageroient par serment solemnel, de ne s'attaquer point : et de se contenter de se parler seulement. La chose ayant donc esté ainsi resoluë ; le jour estant pris ; et l'heure estant arrivée ; chacun de son costé se prepara à se trouver au lieu de l'assignation. Mais ce qu'il y eut d'estrange, fut que l'envie de connoistre Cyrus fut si grande dans le coeur de tous les Chess de l'Armée ennemie, qu'ils supplierent instamment Cresus, de leur permettre d'accompagner le Roy de Pont : si bien qu'au lieu d'avoir de simples Cavaliers aveque luy, on fut contraint de souffrir de peur d'une esmotion, que ce fussent des Volontaires, je des Capitaines. Vous pouvez 
<pb id="page_3031" n="V05-P311"/>juger apres cela, que si Cyrus eust eu l'esprit soubçonneux, et aisé à espouventer, il eust sans doute esté surpris : de voir quels estoient les mille hommes qui accompagnoient le Roy de Pont : et il eust eu lieu de croire, qu'on luy vouloit manquer de foy. Car pour ce Prince, à la reserve de trente ou quarante hommes de qualité, il n'avoit que de simples Cavaliers aveque luy, parce qu'il l'avoit voulu ainsi : mais pour le Roy de Pont, il n'en estoit pas de mesme, puis que mesme Abradate y voulut estre ; ayant demandé permission à Cresus de remercier Cyrus de la generosité qu'il avoit, de traiter si bien la Reine sa Femme. Cependant Cyrus souhaittoit, sans sçavoir pourquoy il avoit cette curiosité, que ce Telephane dont on luy avoit parlé s'y pust trouver : ces deux gros de Cavalerie paroissant donc en une esgale distance de cette petite Riviere, s'avancerent lentement, jusques à huit ou dix pas de ses bords, où ils firent alte : pendant quoy Cyrus et le Roy de Pont se destachant en mesme temps de leur Troupe, vinrent aussi prés l'un de l'autre, que le Ruisseau le pût permettre : et sans descendre de cheval, ils se salüerent avec une esgale civilité : ayant toutesfois tant d'esmotion sur le visage, et tant de differens sentimens dans le coeur, qu'ils surent un instant arrestez sans se pouvoir rien dire. En effet, Cyrus ne pouvoit pas voir le Roy de Pont, sans se souvenir qu'autrefois il avoit eu soin de sa conservation, lors qu'il l'avoit envoyé advertir 
<pb id="page_3032" n="V05-P312"/>de la conjuration que l'on faisoit contre luy ; et sans se souvenir encore qu'il avoit saillie la vie à sa Princesse. Mais il ne pouvoit pas non plus ne se souvenir point en mesme temps, que c'estoit le Ravisseur de Mandane, et le destructeur de toute sa felicité. Le Roy de Pont ne pouvoit pas non plus voir Cyrus, sans se souvenir qu'il luy devoit la vie et la liberté, et qu'il luy avoit mesme offert de le faire remonter au Thrône : de sorte que s'estimant infiniment tous deux, et se devant aussi beaucoup, ils agirent d'une façon qui faisoit assez connoistre la grandeur de leur ame ; puis que malgré leur amour et leur haine, ils eurent de la civilité l'un pour l'autre. Apres donc que tant de sentimens tumultueux, se surent un peu apaisez dans leur coeur, et que leur raison eut fait un grand effort pour les y renfermer : je suis au desespoir, dit le Roy de Pont à Cyrus : que la Fortune ait voulu que je vous sois si obligé : et que l'Amour n'ait pû consentir, que je ne fusse pas ingrat. Ce n'est point pour les obligations que vous dittes que vous m'avez, reprit Cyrus, que je vous accuse, mais seulement parce que vous faites une injustice effroyable, de retenir une Princesse à laquelle ny la Nature, ny la Fortune, ny l'Amour, ne vous ont donné aucun droit. Car pour ce qui me regarde en particulier, je vous suis le premier obligé : et tout ce que j'ay fait pour vous, ny mesme tout ce que j'ay voulu faire, ne doit estre consideré que comme un effet de ma reconnoissance. 
<pb id="page_3033" n="V05-P313"/>Mais de vouloir obtenir par la force, ce qu'on doit aquerir par service et par soumission, est une chose effroyable : encore si la captivité de la Princesse Mandane avoit des bornes, l'esperance de la liberté pourroit rendre sa prison plus douce : mais de vouloir qu'elle ne soit delivrée qu'apres que j'auray deffait une puissante Armée, conduitte par trois Grands Princes, et conquesté un Grand Empire, est un injustice estrange, et dont je ne vous croyois pas capable. Au contraire je pensois que vous aimeriez mieux devoir ma deffaite à vostre propre valeur, qu'à celle de ces deux cens mille hommes, qui sont dans l'Armée de Cresus : c'est pourquoy j'avois esperé, que sous accepteriez je combat que je vous avois envoyé offrir. Qu'importe mesme au Roy de Lydie, que nous terminions nos differens, devant que la guerre soit terminée ? puis qu'encore que j'eusse le bonheur de vous vaincre, je ne demande la Princesse Mandane, qu'en rendant la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte. Au nom des Dieux, adjousta Cyrus, remettez la raison dans l'ame de ce Prince : et aidez moy à delivrer la Princesse que nous adorons, quoy que ce soit vous qui la teniez captive. Plust à ces mesmes Dieux au nom desquels vous me conjurez, reprit le Roy de Pont, que je fusse en estat de faire tout ce que la raison voudroit que je fisse : car si cela estoit, je combatrois ma passion et la vaincrois ; je remettrois la Princesse Mandane en liberté ; et acceptât tant d'offres 
<pb id="page_3034" n="V05-P314"/>genereuses que vous m'avez faites, je ferois succeder l'ambition à l'amour, et ne songerois plus qu'à remonter au Throsne par vostre valeur. Que si je ne pouvois vaincre ma passion, du moins ferois-je ce que je pourrois, pour surmonter la repugnance que j'ay à combatre mon Liberateur : afin que me battant contre vous, je pusse trouver la fin de mes malheurs par une victoire glorieuse, ou par une mort honnorable. Mais à vous parler sincerement, je ne suis pas en termes de cela : puis qu'à vous dire la verité, je ne suis plus Maistre ny de ma personne, ny de celle de Mandane. Quand je suis venu me jetter dans le party de Cresus, apres avoir perdu mes Royaumes, je ne luy ay point amené de troupes : et tout l'avantage que j'ay pû offrir à ce Prince, en l'obligeant à me proteger, a esté de remettre la Princesse Mandane en sa puissance : de sorte que n'estant plus en la mienne, je ne suis mesme pas en droit de la luy redemander. C'est un ostage si precieux, que l'on peut dire que cette Princesse met presque son Empire et sa Personne en seureté : jugez donc apres cela ce que je puis : quand mesme je pourrois oublier ce que je luy dois, et ce que je me dois à moy mesme. Vous avez esté mon Liberateur, je l'advoüe, et comme tel je vous dois toutes choses : mais aussi ne puis-je pas nier que Cresus ne soit mon Protecteur : et que par cette qualité, je ne luy doive aussi beaucoup. Ne considerez point, dit Cyrus, ce que vous devez 
<pb id="page_3035" n="V05-P315"/>au Roy de Lydie, ny ce que vous me devez : mais seulement ce que vous devez à la Princesse Mandane. Est il juste que les Dieux l'ayant destinée à porter les premieres Couronnes de l'Asie, vous la fassiez mourir en prison ? vostre amour y peut elle consentir ? et croyez vous que ce soit veritablement aimer Mandane, que de la rendre la plus malheureuse Princesse de son Siecle ? Revenez à vous, genereux Rival : escoutez la raison qui vous parle : et faites ce que vous pourrez, ou pour vous vaincre vous mesme, ou pour me vaincre. je vous donne le choix des deux : si vous faites le premier, et qu'en suitte vous obligiez Cresus à faire la paix, pour vous montrer que je ne la cherche pas, afin de m'épargner la peine de faire la guerre, je vous engage ma parole de la faire encore pour vous remettre dans de Thrône de vos Peres : et de la faire mesme pour Cresus, s'il a besoin de mon assistance. Mais si vous choisissez le dernier, persuadez luy du moins qu'il luy sera peut estre avantageux, que vous m'ayez ou vaincu ou lassé, devant que de donner la Bataille : car enfin je ne puis plus souffrir que la Princesse Mandane soit captive : et je ne sçay comment vous le pouvez endurer. je ne le sçay pas moy mesme, reprit le Roy de Pont ; et je suis si peu d'accord de mes propres sentimens, qu'il n'y a point de jour que je ne vous aime et ne vous haïsse : et où je ne sois aussi mon plus grand Ennemy. Mais comme il n'y a point d'instant en ma vie, où je 
<pb id="page_3036" n="V05-P316"/>n'aime esperdûment la Princesse Mandane, je ne puis prendre nulle resolution raisonnable : et je demeure tousjours injuste, et malheureux tout ensemble. Non non, s'escria Cyrus, ce que vous dittes n'est point vray-semblable ; et si vous voiyez tousjours Mandane irritée, ou Mandane les larmes aux yeux, vostre coeur s'attendriroit, ou se desespereroit : c'est pourquoy il y a grande aparence, que je suis plus infortuné que je ne le croyois estre : et que vous ne l'estes pas tant que je le pensois. Du moins, adjousta t'il, ayes la sincerité de me dire si je me trompe : je vous en conjure par tout ce que j'ay fait pour vous ; partout ce que je ferois encore, si vous n'estiez plus mon Rival, et mesme par Mandane. De grace ne me refusez pas toutes choses : et puis que vous ne voulez ny delivrer vostre Maistresse, ny combattre vostre Rival, parlez du moins ingenûment, à un Prince qui seroit encore vostre Amy si vous le vouliez. Ha Seigneur, s'escria le Roy de Pont, vostre rigueur est trop grande ! de vouloir que je vous aprenne moy mesme, que vous estes aussi bien avec la Princesse Mandane que j'y suis mal. Contentez vous que je vous asseure seulement, que si je ne la rends point, ce n'est pas que j'aye l'esperance d'en estre aimé. Et qu'esperez vous donc ? luy dit Cyrus ; mourir devant que vous la possediez, repliqua le Roy de Pont. Ce n'est pas le moyen de m'empescher de la posseder, reprit Cyrus, que de ne me vouloir pas combatre : je ne le 
<pb id="page_3037" n="V05-P317"/>veux aussi que trop quelquefois, repliqua le Roy de Pont ; et il y a des instants, où quand je vous regarde comme mon Rival, et comme un Rival aimé, je ne me souviens plus de ce que je vous dois. Oubliez le pour tousjours, reprit Cyrus, puis qu'en vous en souvenant, vous ne rendez pas la Princesse que j'adore. Du moins, adjousta encore ce Prince, faites que Cresus ne tire pas la guerre en longueur : et qu'il se resolue promptement à donner une Bataille decisive, qui fasse pancher la victoire d'un Party ou d'autre. Je vous le promets, luy repliqua le Roy de Pont, bien fasché de ne pouvoir accorder davantage, non seulement à mon Liberateur, mais encore au Protecteur de la Princesse Araminte. Ne prenez point de part, repliqua Cyrus, au respect que je rends à cette illustre Personne, puis que je le fais, et pour l'amour d'elle, et pour l'amour de moy seulement. Apres cela, ces deux Princes se dirent encore plusieurs choses, où il y avoit tantost de la generosité, et tantost de la colere : mais où il paroissoit tousjours de l'amour. En fuitte dequoy estant prests de se separer, Abradate s'avança, et le Roy de Pont le nommant à Cyrus, ce Prince le salüa avec un respect, qui luy fit alternent connoistre celuy qu'il rendoit à Panthée. Ce premier compliment estant passé, où Abradate luy rendit grace de la generosité qu'il avoit de traiter si bien la Reine sa femme : Cyrus prenant la parole, et regardant le Roy de Pont ; n'avez vous point 
<pb id="page_3038" n="V05-P318"/>pitié du Roy de la Susiane, luy dit il, et ne voulez vous pas me mettre en estat de luy rendre la seule Personne qui le peut faire heureux ? Eh de grace, donnez moy la joye de pouvoir rompre les chaines de deux Grandes Princesses, en rompant celles de Mandane. Quelque interessé que je fois, repliqua Abradate, je n'ay pas la force de joindre mes prieres aux vostres : parce que je connois trop bien quelle peine il y a à se priver de ce que l'on aime. C'est pourquoy Seigneur, sans insulter sur un Grand Prince malheureux, je souffre mes infortunes sans l'en accuser : bien heureux encore, d'avoir trouvé un Ennemy aussi genereux que vous. Durant qu'Abradate parloit ainsi, le nom de Telephane estant revenu dans l'esprit de Cyrus malgré luy, il se mit à chercher des yeux parmy ce gros de Cavalerie Lydienne qui estoit fort proche, s'il ne le pourroit point connoistre à l'Escu qu'on luy avoit assuré qu'il pourroit toujours ; car encore que l'on sçeust bien qu'il ne s'agissoit pas de combatre ce jour là, tous ces Cavaliers ne laissoient pas d'estre armez. Cyrus regardant donc soigneusement parmy eux, durant qu'Abradate parloit, il vit au premier rang un homme de belle taille et bien monté, qui ayant alors la teste tournée pour parler à un autre qui estoit au second rang, ne luy permit pas d'abord de luy voir le visage : mais qui par cette action détournée, luy monstroit aussi beaucoup mieux son Escu, qu'il vit estre le mesme qu'on luy avoit 
<pb id="page_3039" n="V05-P319"/>assuré que Telephane portoit tousjours. De sorte qu'impatient qu'il estoit qu'il détournast la teste, il escouta Abradate sans le regarder : et par un sentiment dont il ignoroit la cause, il sentit dans son ame une esmotion extraordinaire. Elle augmenta bien encore davantage, lors que ce pretendu Telephane se retournant, il vit que c'estoit le Prince Mazare ou son Phantôme : car comme il avoit veû ce Prince plusieurs fois à Babilone, devant que de l'avoir veû mourant aupres de Sinope ; et que l'idee d'un Rival ne s'efface jamais de la memoire, il le reconnut d'abord. Neantmoins comme il avoit creû avec certitude qu'il ne vivoit plus, cette veuë le surprit d'une telle sorte, qu'il ne pût s'empescher d'interrompre Abradate : et de grace (luy dit il en montrant celuy dont il vouloit parler) depuis quand ce Cavalier est il parmy vous ; et pourquoy se fait il nommer Telephane ? le Roy de Pont prenant la parole, bien aise d'esperer de pouvoir sçavoir qui estoit un homme qui avoit desja fait de si belles actions, depuis qu'il estoit en Lydie ; luy dit qu'il estoit arrivé à Sardis, quelque temps auparavant que la Princesse Mandane y fust : mais que pour le nom qu'il portoit, il ne sçavoit pas si c'estoit le sien. Non non, luy dit Cyrus, si mes yeux ne me trompent, Telephane n'est pas Telephane : mais ouy bien le Prince Mazare, un des Ravisseurs de ma Princesse, que les Dieux auront sans doute ressuscité, pour me tourmenter davantage. Mazare s'entendant 
<pb id="page_3040" n="V05-P320"/>nommer par Cyrus (car c'estoit effectivement luy) s'avança jusques au bord du Ruisseau : et le regardant avec plus de melancolie que de fierté ; puis que vous avez descouvert mon veritable nom, luy dit il, je ne le veux pas cacher davantage. j'advoüe donc que je suis Mazare, le plus criminel, et le plus malheureux homme du monde : mais Seigneur, comme je ne suis ressuscité que pour mourir une seconde fois, ne vous repentez pas de m'avoir laissé la vie. je vous la laissay (reprit Cyrus, avec un ton de voix où il paroissoit clairement qu'il y avoit beaucoup d'agitation dans son esprit) parce que je ne pouvois alors vous l'oster aveque gloire : mais aujourd'huy que je vous voy en estat d'en faire aquerir à celuy qui entreprendra de vous la faire perdre, je ne suis pas resolu de faire la mesme chose. Nous nous rencontrerons peut-estre devant que la guerre finisse, reprit froidement Mazare ; du moins vous chercheray-je aveque foin, repliqua Cyrus ; et si je ne sçavois que le droit des gens est inviolable, nous terminerions nos differens à l'heure mesme. Abradate craignant que Mazare ne repliquast quelque chose, qui portast Cyrus à n'estre pas Maistre de son ressentiment, rompit cette conversation : leur disant à tous deux qu'il ne leur estoit pas permis de se parler, puis que Cyrus n'avoit accordé cette permission qu'au Roy de Pont et à luy. Mazare ne laissa pourtant pas de respondre d'une façon qui fit esgallement paroistre son courage 
<pb id="page_3041" n="V05-P321"/>et sa sagesse : cependant le Roy de Pont, qui tant qu'il l'avoit regardé comme Telephane, l'avoit fort aime, ne sçavoit alors comment il le devoit considerer. Neantmoins venant à penser que si Mazare n'eust point enlevé Mandane, elle ne seroit pas en Lydie, il n'avoit pas pour luy les mesmes sentimens que Cyrus avoit : au contraire, venant encore à considerer, que sans luy Mandane eust este en la puissance du Roy d'Assirie, ou en celle de Cyrus, il ne trouvoit pas qu'il pûst avoir pour luy toute la haine que l'on a ordinairement pour un Rival. Il estoit pourtant si occupé à determiner ce qu'il devoit penser de Mazare, et comment il devoit agir aveque luy, qu'il ne se mesla point dans cette conversation, qui finit par la prudence d'Abradate : chacun se retirant de son costé, avec des sentimens bien differents. Cyrus partit pourtant le dernier : tant il avoit de peine à s'esloigner de deux hommes qu'il eust voulu combattre tous deux ensemble, plustost que de ne les combatre point. Il estoit au desespoir, de ne sçavoir pas un peu mieux comment il pouvoit estre que Mazare ne fust point mort ; que Mazare fust dans le party du Roy de Pont qui estoit son Rival ; et qu'il eust voulu cacher son nom. Cependant il falut s'en retourner au Camp sans le sçavoir : mais il s'y en rétourna avec tant de pensées furieuses dans l'esprit, qu'il ne 
<pb id="page_3042" n="V05-P322"/>s'estoit jamais senty si pres de n'estre point Maistre de luy mesme que cette fois là. Comme il y fut arrivé, et qu'il eut donné les ordres necessaires, il eut impatience d'estre seul avec Chrirante, afin de pouvoir raisonner avec liberté, sur une si estrange rencontre : Apres avoir donc congedié tout le monde ; et bien, luy dit il, cher Tesmoin de toutes mes disgraces, que dittes vous de ce que vous venez de voir ? car Chrisante avoit accompagné Cyrus à cette entreveuë. je dis Seigneur, repliqua t'il, que comme la Fortune fait des prodiges pour vous tourmenter, elle fera en suitte des miracles pour vous mettre en repos. Pour moy, reprit Cyrus, je ne suis pas de vostre opinion : au contraire, il me semble qu'apres ce qui me vient d'arriver, je dois encore craindre qu'Astiage ne ressuscite aussi bien que Mazare pour me persecuter ; que tant de millions d'hommes qui ont perdu la vie dans les Armées de mes Ennemis, en tant de Batailles que l'ay gagnées, ne ressuscitent aussi pour venir fortifier celle de Cresus ; et qu'en fin ceux que j'ay vaincus tant de fois, ne soient mes vainqueurs. En effet, le moyen de ne croire pas toutes choses possibles, apres ce que je voy ? ne vis-je pas Mazare mourant dans la Cabane d'un Pescheur, ou plustost ne le vis-je pas mort de mes propres yeux ? A peine entendis-je les tristes paroles qu'il me dit, lors qu'il me donna l'Escharpe de ma Princesse, qui luy estoit demeurée entre les mains en faisant n'aufrage avec elle, tant 
<pb id="page_3043" n="V05-P323"/>il avoit la voix foible et basse. Il ne pût mesme parler davantage : il perdit la parole, devant que je le quittasse : et on m'assura le lendemain qu'il estoit mort. Toutesfois Mazare est vivant ; Mazare est en mesme lieu que Mandane ; et combat pour un de ses Rivaux. Qui vit jamais une pareille avanture ? encore si le Roy d'Assirie qu'il a trahi, sçavoit qu'il est à Sardis, il pourroit peut- estre trouver les voyes de sçavoir ce qu'il y fait, et de me l'aprendre un jour : mais les Dieux ont sans doute resolu de m'accabler de toutes sortes de malheurs. J'avois du moins creû qu'il ne m'en pouvoit plus arriver, dont ils ne m'eussent adverty : et que j'aurois l'avantage de n'estre point surpris. En effet, n'avois-je pas lieu de le croire ainsi ? Par l'Oracle du Roy d'Assirie, ils luy ont assurément fait esperer la possession de Mandane : par celuy de Cresus, ils luy ont affirmativement promis la ruine de l'Empire, que selon les aparences je dois un jour posseder : et par la responce de la Sibille, ils m'ont annoncé la fin de ma vie. Cependant ils m'ont encore caché une partie de mes malheurs : puis qu'ils ne m'ont pas adverty que Mazare n'estoit point mort. Mais Seigneur, luy dit Chrisante, ce n'est presentement point Mazare qui tient Mandane captive ; ce n'est mesme pas trop le Roy de Pont : et Cresus est assurément celuy qui la tient prisonniere. Il est vray, interrompit Cyrus, mais ce sont mes Rivaux qui l'ont mise en sa puissance : le Roy d'Assirie 
<pb id="page_3044" n="V05-P324"/>à commencé mes infortune, en l'enlevant de Themiscire ; Mazare les a augmentées, en la faisant partir de Sinope, que j'estois prest de prendre, et en la faisant sortir de Babilone, dont j'allois estre le Maistre : mais le Roy de Pont les a achevées, en ne la sauvant d'un n'aufrage, que pour la precipiter dans un abysme de misere. Il est vray que sans m'en prendre à autruy, je dois m'en accuser le premier : car enfin si Artamene eust connu Philidaspe, lors qu'il le rencontra dans ce Bois où il luy sauva la vie, Mandane seroit en liberté ; le Roy de Pont seroit encore sur le Throsne ; Mazare ne seroit point criminel ; et je serois le plus heureux de tous les hommes. Quoy qu'il en soit, adjousta t'il, comme le passé ne se peut revoquer, il faut ne songer qu'au present et à l'avenir : et tascher d'avoir du moins la satisfaction d'immoler quelqu'un de mes Rivaux, à ma fureur et à ma vangeance, auparavant que tous les malheurs dont je suis menacé me soient arrivez. Ce Prince ne pût toutesfois si tost executer son dessein : parce que les Ennemis estant au de là d'une assez grande Riviere, il ne pouvoit pas aller à eux facilement : joint que faisant faire encore quelques Chariots de guerre, qui n'estoient par achevez, il falut attendre quelque temps, devant que de rien entreprendre de considerable. Il ne se passoit pourtant point de jour, qu'il n'y eust quelques rencontres, qui de part et d'autre entretenoient les Soldats dans un violent desir 
<pb id="page_3045" n="V05-P325"/>de vaincre : car comme Cresus gardoit un Pont qui traversoit la Riviere d'Helle, il envoyoit continuellement des parties à la guerre. Cependant comme Aglatidas et Ligdamis s'estoient aquitez exactement des ordres de Cyrus, la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte, arriverent à la Ville où ce Prince vouloit qu'elles demeurassent, jusques apres la Bataille qu'il esperoit bien tost donner : mais elles n'y furent pas plustost, que Panthée envoya suplier Cyrus par Ligdamis, qu'elle peust avoir la liberté de le venir trouver, pour luy parler d'une chose qui luy importoit extrémement. Cyrus demanda donc alors à Lygdamis, s'il ne sçavoit point ce que ce pouvoit estre ? il luy respondit que non : mais qu'il avoit trouvé Panthée si triste et si changée, qu'il estoit persuadé qu'il faloit qu'elle eust un sensible déplaisir. Ce Prince qui naturellement estoit porté à soulager tous les malheureux, sans differer davantage, et sans vouloir donner la peine à Panthée de le venir trouver, fut aussi tost apres disner au lieu où elle estoit, qui n'estoit qu'à trente stades de son quartier. Comme il arriva dans le Chasteau où on l'avoit logée, il demanda tres particulierement à Araspe, qu'il vit fort melancolique, comment s'estoit portée la Reine de la Susiane, depuis qu'il ne l'avoit veuë : et s'il ne sçavoit point qu'il luy fust arrivé quelque nouveau desplaisir ? Araspe rougit au discours de Cyrus, et respondit d'une maniere, qui fit croire à ce Prince 
<pb id="page_3046" n="V05-P326"/>ce qu'il avoit promis fidelité à Panthée, et qu'il ne luy vouloit pas advoüer ce qu'il en sçavoit : de sorte que loüant sa discretion au lieu de le blasmer, il entra dans la Chambre de la Reine de la Susiane. Araspe y voulut entrer aussi, comme il avoit accoustumé quand Cyrus y alloit, mais ce Prince l'en empescha : apres quoy estant entré, il aperçeut Panthée qui n'avoit que Cleonice aupres d'elle : mais il la vit si triste qu'il en fut surpris. Seigneur, luy dit elle, je vous demande pardon de la peine que je vous donne : c'est plustost à moy à vous le demander, repliqua t'il, de la melancolie que vous avez, quoy que je n'en sçache pas la cause : car Madame, il me semble que je suis responsable de tous les maux qui vous arriveront, tant que je seray assez malheureux pour estre obligé à ne vous delivrer pas. Seigneur, luy respondit elle, je ne suis pas assez injuste pour vous charger des fautes d'autruy : j'ay mesme assez de respect pour vous, pour ne vouloir pas exagerer le crime d'une Personne que vous honnorez de vostre affection : c'est pourquoy sans vous dire precisément dequoy je me pleins, je vous suplieray seulement. . . . . Non non Madame, interrompit Cyrus, il ne faut point cacher ny le crime, ny le criminel, quel qu'il puisse estre : vous protestant, que s'il y a quelqu'un qui vous ait donné le moindre sujet de pleinte, de le punir avec une severité si grande, que vous connoistrez aisément que je suis plus sensible aux injures, que 
<pb id="page_3047" n="V05-P327"/>l'on fait aux personnes que j'honnore, qu'à celles qu'on me pourroit faire à moy mesme. j'ay bien creû Seigneur, reliqua Panthée, que vous seriez assez genereux, pour en user comme vous faites : c'est pourquoy encore que ce ne soit pas la coustume que des Captives choisissent leurs Gardes, je ne feray point de difficulté de vous suplier tres humblement, de deffendre à Araspe de me voir jamais : et de mettre apres cela qui il vous plaira des vostres à sa place. Vous serez obeïe exactement Madame, reprit Cyrus ; mais si Araspe a eu l'audace de vous desplaire en quelque chose, ce n'est pas assez que de le bannir de vostre presence, il faut encore le bannir de la societé des hommes, ou comme un Barbare, ou comme un meschant : c'est pourquoy je vous conjure de me dire un peu plus precisément, quel est le crime qu'il a commis. Il suffit Seigneur, luy dit elle en rougissant, que je vous die qu'Araspe est plus propre à mettre à la teste d'une Armée le jour d'une Bataille, qu'à garder une personne de ma condition et de ma vertu. Apres cela Seigneur, ne m'en demandez pas davantage : car c'est tout ce que la modestie me permet de vous dire. C'en est assez Madame, c'en est assez, reprit Cyrus ; et sans vous donner la peine de me raconter un crime qui ne peut estre petit puis qu'il s'adresse à vous, je le feray bien confesser au criminel : afin que je puisse proportionner le chastiment à la faute qu'il a faite. Cependant Madame, adjousta Cyrus, pour vous 
<pb id="page_3048" n="V05-P328"/>tesmoigner que ce n'est pas mon intention, de vous exposer à recevoir aucun desplaisir par ceux qui sont aupres de vous, choisissez qui vous voudrez pour vous servir, et non pas pour vous garder : ne voulant à l'advenir autre seureté que vostre parole, et vous donnant l'authorité toute entiere de chasser qui il vous plaira de ceux qui sont destinez à vostre service. Ha Seigneur, s'ecria t'elle, vostre generosité va trop loin ! Non non Madame, repliqua t'il, ne me resistez pas s'il vous plaist : et souffrez que par l'impatience que j'ay de punir celuy qui vous a offencée, le vous quitte plustost que je n'en avois eu le dessein. Panthée rauie de la magnanimité de Cyrus, luy rendit mille graces de la bonté qu'il avoit pour elle : et luy demanda mesme pardon de luy causer un nouveau desplaisir : mais, Seigneur, adjousta t'elle, comme il est des crimes que la vertu ne permet pas de tolerer, j'espere que vous m'excuserez. Cyrus respondit encore à ce discours, avec une generosité sans esgalle : apres quoy il se retira : mais ayant rencontré Doralise avec Pherenice dans l'Antichambre, il s'arresta un moment avec elles, afin de tascher de sçavoir precisément quel estoit le crime d'Araspe : n'ignorant pas qu'elles sçavoient toutes deux tous les secrets de Panthée. Ce n'est pas qu'il n'eust bien compris à peu prés par le discours de cette Princesse, quelle pouvoit estre la faute d'Araspe : toutefois pour en pouvoir dire plus assuré, il ne vit pas plustost ces 
<pb id="page_3049" n="V05-P329"/>deux Filles, que les tirant à part, ne me direz vous point, leur demanda t'il, ce qu'a fait Araspe, qui ait donné sujet à la Reine de se pleindre de luy, apres s'en estre tant loüée ? car je voudrois bien auparavant que de le punir, sçavoir un peu mieux que je ne le sçay, en quoy il a failly. Seigneur, respondit Doralise en sous-riant, je ne sçay s'il vous souvient que je vous dis un jour qu'Araspe n'estoit pas si insensible que vous le croiyez : et que du moins vous pouvois-je assurer, que Perinthe l'avoit autrefois paru plus que luy dans un temps où il ne l'estoit pourtant pas. je m'en souviens fort bien, reprit il ; mais seroit il possible qu'Araspe eust esté assez temeraire, pour lever les yeux jusques à Panthée : et assez insolent, pour luy donner quelques marques de sa passion ? Il a sans doute esté assez hardy pour l'aimer, reprit Pherenice ; et assez malheureux, pour faire que la Reine s'en soit aperçeuë. Voila Seigneur, quel est le crime d'Araspe : qui est sans doute assez grand, pour vous obliger à donner la satisfaction à la Reine de l'esloigner d'elle. je pense neantmoins estre obligée de vous dire, qu'une vertu moins scrupuleuse que la sienne, auroit pû dissimuler quelque temps la faute d'Araspe : qui apres tout l'a servie avec un respect sans esgal. Il est pourtant certain que depuis quelques jours, il eust falu avoir perdu la raison, pour ne s'apercevoir pas qu'il estoit amoureux d'elle : mais ce qu'il y a de constamment vray, est que 
<pb id="page_3050" n="V05-P330"/>l'on voyoit aisément qu'il ne monstroit pas sa passion avec dessein qu'on la connust. Cependant malgré toute sa discretion, la Reine est de telle sorte indignée contre luy, qu'elle ne peut souffrir sa presence : elle n'en sera jamais importunée, reprit Cyrus, et je la satisferay si pleinement, qu'elle aura autant de sujet de se loüer de moy, qu'elle en a de se pleindre d'Araspe. Apres cela Cyrus sortit de cette Antichambre, et fut faire une petite visite à la Princesse Araminte, durant que l'on cherchoit Araspe, que l'on ne trouvoit en aucun lieu de ce Chasteau. Car comme il avoit sçeu que Panthée avoit fait demander à Cyrus la permission de l'aller trouver, il avoit bien creû que cette Princesse se pleindroit de luy : sçachant mieux le crime qu'il avoit commis, que Doralise et Pherenice ne le sçavoient : parce que par grandeur d'ame et par modestie, Panthée le leur avoit caché. Araspe estoit donc en une peine extréme : toutesfois ne jugeant pas qu'il pûst long temps esviter la veuë de ce Prince, il se determina, et se resolut de luy advoüer sa faute, et d'avoir recours à sa bonté. Il se presenta donc à luy, mais avec tant de confusion sur le visage, qu'il n'estoit presque pas connoissable : Cyrus estoit alors dans une grande Gallerie, qui respondoit à la Chambre d'Araminthe, d'où il venoit de sortir : mais Araspe n'y fut pas plustost entré, que Cyrus faisant signe qu'il vouloit estre seul aveque luy, chacun se retira, et luy laissa la liberté toute entiere de l'accuser. 
<pb id="page_3051" n="V05-P331"/>Comme ce Prince aimoit Araspe ; qu'il avoit beaucoup de disposition à excuser les fautes que l'amour fait commettre ; et que de plus Doralise et Pherenice luy avoient parle d'une façon qui ne l'aigrissoit pas contre luy, il ne luy parla pas d'abord avec beaucoup de colere : de sorte qu'Araspe qui ne doutoit nullement que Cyrus ne sçeust precisément quel estoit son crime, prit quelque assurance, et se resolut de luy advoüer tout ce qu'il luy demanderoit. N'est-ce pas assez Araspe, luy dit il, que je sois persecuté par mes Ennemis, sans qu'il faille encore que mes Amis m'accablent ; et que vous que j'ay toujours si cherement aimé, contribuyez quelque chose a mes desplaisirs ? ne deviez vous pas juger, par le respect que je rendois à la Reine de la Susiane, quel devoit estre celuy que je voulois que vous luy rendissiez ? je vous avois choisi comme un homme sage, et comme un insensible, que vous faisiez vanité d'estre : et cependant vous avez eu l'inconsideration d'aller donner des marques d'amour à une Grande Reine, qui est encore plus illustre par sa vertu que par sa condition. Il est vray Seigneur que je suis coupable, reprit Araspe, si c'est estre coupable que d'avoir fait ce que je n'ay pû m'empescher de faire. Du moins, luy dit Cyrus, avoüez moy la chose comme elle est : et dittes moy un peu comment vous ne vous estes point esloigné de Panthée, dés que vous vous estes senty amoureux d'elle ? Vous sçavez que vous ayant veû une fois assez triste, 
<pb id="page_3052" n="V05-P332"/>et croyant que l'employ que je vous avois donné ne vous plaisoit pas, je vous offris de le donner à un autre, et de vous r'apeller aupres de moy : pourquoy donc n'acceptiez vous pas cette offre, si vous vous sentiez quelque disposition à une passion si peu raisonnable ? Il est vray Seigneur, reprit il, que je devois faire ce que vous dites : mais il est encore plus vray, que je n'ay jamais pû obtenir de cette imperieuse passion assez de pouvoir sur moy mesme, pour me resoudre à m'esloigner de Panthée : et j'esperois seulement que je l'aimerois sans qu'elle s'en aperçeust. Que n'en avez vous du moins usé ainsi ? reprit Cyrus : car tant qu'elle auroit ignoré vostre amour, je ne l'aurois jamais sçeuë : ou si je m'en estois aperçeu, je vous aurois pleint au lieu de vous accuser. Ha Seigneur, s'escria Araspe, le hazard seul a fait mon crime ! estant certain que je m'estois repenty du dessein que j'avois eu de luy descouvrir ma passion : et que la Lettre qu'elle a veuë, elle l'a veuë malgré moy, Cyrus jugeant alors qu'il faloit qu'il y eust quelque chose que la Reine de la Susiane ne luy avoit point dit, et que Doralise et Pherenice ne sçavoient pas, ou avoient fait semblant d'ignorer ; il le pressa de luy dire tout ce qui c'estoit passé entre elle etluy. Il luy aprit donc, qu'il l'avoit aimée, dés qu'il l'avoit veüe : qu'il avoit combatu sa passion autant qu'il avoit pû : qu'en suitte ne la pouvant vaincre, il l'avoit cachée avec beaucoup de foin : mais qu'apres tout, depuis quelques jours il luy 
<pb id="page_3053" n="V05-P333"/>avoit este impossible de ne la descouvrir pas, par cent actions qu'il avoit faites malgré luy. Qu'il luy confessoit encore, qu'il avoit eu intention d'en dire ou d'en escrire quelque chose à Panthée : mais que dans le choix des deux, il avoit mieux aimé escrire que parler. Quoy Araspe, interrompit Cyrus, vous avez escrit une Lettre d'amour à Panthée ; ouy Seigneur, repliqua t'il, mais m'en estant repenty, je fis dessein de ne la luy pas faire voir. Neantmoins comme il me sembloit qu'elle expliquoit assez bien mes sentimens, je la gardois sans sçavoir pourquoy : et je portois les Tablettes dans lesquelles je l'avois escrite : la relisant tres souvent, comme si j'eusse trouvé quelque soulagement à me dire à moy mesme, ce que je n'osois dire à Panthée. Cela estant ainsi, il y a quelques jours que cette belle Reine ayant la curiosité de voir l'Oracle que Cresus a reçeu à Delphes, et qu'elle avoit sçeu que j'avois, elle me l'envoya demander par un Esclave, un soir qu'elle estoit desja retirée : de sorte qu'impatient de luy obeïr, et croyant bien connoistre les Tablettes dans lesquelles je l'avois escrit, je me trompay malheureusement : et au lieu de celles là, j'envoyay celles dans quoy estoit la Lettre que je m'estois repenty d'avoir escrite, et que je m'estois resolu de ne faire point voir à Panthée. A peine celuy à qui je la donnay fut il sorty, que je m'aperçeus de mon erreur : d'abord j'en fus au desespoir, et je commanday à mes gens de le rapeller s'ils 
<pb id="page_3054" n="V05-P334"/>pouvoient : mais un instant en suitte, l'Amour seduisant ma raison, je leur fis un commandement contraire : ainsi leur disant jusques à quatre fois qu'ils rapellassent cét Esclave, et puis qu'ils ne le rapellassent point ; à la fin quand j'eus determiné de le faire rapeller tout de bon, il n'estoit plus temps : car il estoit dé-ja dans la Chambre de la Reine. De vous representer, Seigneur, comment je passay ce fou là et toute la nuit, il me seroit impossible : estant certain qu'on ne peut pas avoir plus d'inquietude que j'en eus. Mais encore quelle estoit cette Lettre ? reprit Cyrus : il ne me sera pas difficile de vous la reciter, repliqua Araspe, car je pense l'avoir leüe plus de cent fois : de sorte que je puis vous assurer qu'elle estoit elle que je vous la vay dire.
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<q>LE MALHEUREUX ARASPE A LA PLUS BELLE REINE DU MONDE.</q>
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<q>Ce n'est ny pour vous demander pardon de la hardiesse que l'ay de vous aimer, ny four vous en demander recompense, que je vous aprens que l'Amour m'a plus rendu vostre captif, que la guerre ne vous a renduë captive : mais seulement parce que je trouve juste, que vous n'ignoriez pas que mesme dans les fers et dans l'esclavage, vous regnez absolument sur mon coeur. Si je ne vous demande point pardon de ma temerité, c'est plus parce que je suis sincere, que parce que je suis presomptueux : 
<pb id="page_3055" n="V05-P335"/>estant certain que je ne puis me repentir de vous aimer ; et si je vous demande point recompense, c'est que je sçay bien que je merite plustost chastiment. Ainsi Madame, ne pretendant autre chose, dans ma respectueuse passion, que de mourir en portant vos chaines : ayez s'il vous plaist seulement la bonté de ne m'en accabler pas, en me les donnant si pesantes, que je ne les puisse porter. Voila Madame, ce qu'il y a longtemps qu'avoit envie de vous dire, un homme qui se tiendra assez favorisé, malgré la violente passion qu'il a pour vous, si vous pouvez aprendre sans le haïr, qu'il vous aime plus que personne n'a jamais aimé</q>
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<q>ARASPE.</q>
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<div2 id="page_CYRUS050203" type="sequence" n="Les négociations d'Abradate">
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Cette Lettre (reprit Cyrus apres l'avoir escoutée) eust esté raisonnable, si elle eust esté escrite à Doralise où à Pherenice : mais parler ainsi à une Reine ; et à une Reine malheureuse, est une hardiesse si peu excusable, et si offençante pour moy, que je ne vous puis exprimer combien vous m'avez sensiblement desobligé. J'en fus bien cruellement puny le lendemain, repliqua Araspe ; car lors que je voulus aller dans la Chambre de Panthée suivant ma coustume, afin de la conduire au Temple, elle me fit dire qu'elle n'y vouloit pas aller ce jour là. Mais ce qu'il y eut de plus cruel pour moy, fut que vers le soir elle m'envoya querir : et me faisant entrer dans son Cabinet, Araspe (me dit elle, avec une majesté qui me fit trembler) comme il y va de ma gloire, de ne publier pas moy mesme qu'il y ait 
<pb id="page_3056" n="V05-P336"/>un homme au monde qui ait pû perdre le respect qu'on me doit, jusques au point que vous l'avez perdu, je ne feray point esclater mon ressentiment contre vous, jusques à ce que l'illustre Cyrus soit en lieu où je le puisse suplier de vous oster d'aupres de moy. Cependant comme je ne puis souffrir que vous me voiyez, apres la hardiesse que vous avez euë, n'entrez plus dans ma Chambre, si vous ne voulez me porter à quelque extréme resolution. je voulus alors luy protester, que j'estois au desespoir de ce que j'avois fait : et je voulus mesme luy dire que je m'estois repenty de luy avoir escrit, et qu'elle avoit reçeu ma Lettre contre mon intention, mais elle ne voulut jamais m'escouter : et elle me fit voir tant de colere et tant d'aversion sur son visage, que je me retiray avec une douleur qui n'eut jamais de semblable. Depuis cela, je n'ay pas eu ma raison bien libre : en estet je vous ay veû arriver sans vous prevenir, tant je me suis trouvé incapable de songer à ce que je devois faire. Voila Seigneur, quel est mon crime : c'est à vous à faire de moy ce qu'il vous plaira : il me semble toutefois, adjousta t'il, qu'un Prince qui connoist si parfaitement la puissance de l'Amour, doit avoir quelque indulgence pour un homme qui n'est coupable, que parce qu'il est amoureux. j'en ay aussi beaucoup pour vous, reprit Cyrus, car je vous pleins infiniment : et il est peu de choses que je ne fisse, pour revoquer le passé s'il estoit possible, et pour faire que 
<pb id="page_3057" n="V05-P337"/>vous n'eussiez pas offencé Panthée. Mais puis que cela est, Araspe, il la faut satisfaire : il y va de mon honneur, aussi bien que de sa gloire : c'est pourquoy il faut, quelque amitié que j'aye pour vous, que je vous esloigne mon seulement d'elle, mais encore de moy. Quoy Seigneur, interrompit Araspe, ce ne fera pas assez pour me punir, que de me separer pour tousjours d'une Personne que j'adore, et vous voudrez encore me priver d'avoir la satisfaction de mourir pour vous, à la teste de vostre Armée le jour de la Bataille ! songez Seigneur, que Panthée sera bien mieux vangée par ma mort que par mon exil : il n'en est pas de mesme de moy, reprit Cyrus, car j'aime mieux vostre exil que vostre mort. Mais enfin Araspe, ne me resistez plus : retirez vous sans parler davantage, ou en Medie, ou en Capadoce, ou en quelque autre lieu qu'il vous plaira : jusques à ce que la Reine de la Susiane ne soit plus en ma puissance. Araspe voulut encore dire quelque chose, mais Cyrus se fâchant de sa resistance, luy parla d'une maniere à luy faire connoistre qu'il vouloit estre obeï : et en effet Araspe partit à l'heure mesme aussi bien que Cyrus, qui ne se fit pas une petite violence de se priver de la presence d'un homme qui luy estoit si agreable. Il envoya alors dire à Panthée, qu'il avoit exilé Araspe : et que si elle le trouvoit bon, Artabase la serviroit au lieu de luy. Panthée ravie de la generosité de Cyrus, l'envoya remercier ; et non contente de cela, 
<pb id="page_3058" n="V05-P338"/>elle depescha un Esclave qu'elle avoit (qui estoit venu de Suse avec elle, et qui luy estoit fort affectionné) vers son cher Abradate : le chargeant d'une Lettre pour luy, qui luy aprenoit l'obligation qu'elle avoit à Cyrus : et ordonnant à cét Esclave de tascher de se rendre au Camp des Lydiens, et de la rendre au Roy son Mary. Pour Araspe, devant que de s'esloigner davantage de Cyrus, il luy escrivit un Billet, qui luy fut rendu par un Soldat ; mais ce Prince ne le monstra point alors, et ce ne fut que quelque temps apres que l'on sçeut ce qu'il luy avoit escrit. La disgrace d'Araspe fit un grand bruit dans l'Armée : la cause mesme en fut bien tost sçeuë : et il n'y eut personne qui ne loüast Cyrus, et qui ne pleignist pourtant Araspe. Cependant cét illustre Conquerant qui estoit persuadé que ceux qui cherchent leurs Ennemis, sont plus forts que ceux qui se contentent de les attendre, quoy qu'ils soient esgaux, ou mesme inferieurs en nombre ; quitta le Poste où il estoit, et fut en prendre un si prés de l'Armée de Cresus, que si la Riviere d'Helle ne les eust separez, il eust sans doute forcé ce Prince à donner Bataille. Il n'y avoit point de jour que Cyrus ne sçeust par ses Espions, ce que faisoient les Ennemis : mais ce qui l'affigeoit, estoit qu'il ne comprenoit pas parfaitement ce qu'ils pretendoient faire. Il sçeut mesme qu'à cause de ce grand nombre d'Egiptiens qui estoient dans leur Camp, ils devoient changer l'ordre qu'ils avoient accoustumé de garder 
<pb id="page_3059" n="V05-P339"/>à ranger leurs Troupes en Bataille : de sorte qu'il eut une envie extréme de pouvoir sçavoir precisément quel il devoit estre : mais il ne jugeoit pas qu'il fust possible. I ! envoyoit pourtant tous les jours de nouveaux Espions, et faisoit aussi tous les jours de nouveaux prisonniers : il sçeut par eux que Cresus s'estoit trouvé un peu mal, et estoit retourné à Sardis, dont ils n'estoient pas fort esloignez ? et qu'il n'y avoit point de jour que le Roy de Pont n y allast. Comme if s'imagina que c'estoit bien plus pour voir Mandane, que pour voir Cresus, il en eut une douleur extréme : se resolut plustost à perdre beaucoup d'hommes à forcer le passage de la Riviere d'Helle, que d'attendre plus longtemps. Neantmoins les Rois de Phrigie et d'Hircanie, aussi bien que Gobrias, Gadate, le Prince Tigrane, et Phraarte luy ayant fortement representé qu'il valoit mieux attendre quelques jours la victoire, que de la bazarder, le firent resoudre à avoir encore un peu de patience. Il estoit pourtant tout le jour à cheval, tantost à empescher qu'il ne passast des vivres aux Ennemis ; tantost à les aller reconnoistre ; et tantost à combatre les Parties qu'ils envoyoient à la guerre. Mais quoy qu'il fist, et où qu'il fust, il pensoit tousjours à Mandane où à ses Rivaux : principalement à Mazare, de qui l'avanture luy sembloit tousjours plus surprenante. Quelques jours s'estant passez de cette sorte, il aprit que Cresus se portoit bien, et qu'enfin il estoit resolu à donner 
<pb id="page_3060" n="V05-P340"/>Bataille : mais que ce qui la pourroit encore retarder, estoit qu'il craignoit qu'il n'attaquast ses Troupes à demy passées. Ce Prince sçachant cela, et bruslant d'impatience d'accourcir cette guerre, et de se voir aux mains avec ses Ennemis, prit la resolution d'envoyer dire à Cresus par un Heraut, que s'il vouloit il se retireroit de la Riviere autant qu'il faloit pour luy donner un, juste espace, afin de faire passer son Armée, et la ranger en Bataille : pourveu qu'il se resolust à ne reculer plus de combatre, comme il avoit fait jusques alors. Cyrus n'eut pas plustost fait ce dessein, qu'il fut executé : et Cresus n'eut pas aussi plustost oüy cette proposition qu'il l'accepta : et renvoya le Heraut que Cyrus luy avoit envoyé, avec promesse que dans quatre jours il seroit aux mains avec le Prince son Maistre. Depuis cela, Cyrus reprit une nouvelle vigueur : et il espera mesme de vaincre, malgré tous les funestes Oracles qu'il avoit reçeus. Cette esperance passa en suitte, de son coeur, dans celuy de tous ses Soldats qui agissoient en ces occasions, comme agissent tous les Matelots qui sont conduits par un fameux Pilote, qui ne s'estonnent de la fureur des vagues, que lors qu'ils le voyent estonné. De mesme les Troupes de Cyrus sans s'informer de rien, ne consultoient que le visage de ce Prince, pour bien augurer de la victoire : de sorte qu'y voyant tousjours de la tranquilité, mesme au milieu des plus grands perils, ils combatoient comme des Soldats qui croyoient 
<pb id="page_3061" n="V05-P341"/>que leur General ne pouvoit ny faire de faute, ny estre vaincu. Mais durant que ce Grand Prince se preparoit à combatre, et ne songeoit qu'à cela, il arriva beaucoup de choses, qui reculerent de quelque temps la gloire qu'il en attendoit, et qui embarrasserent estrangement Cresus. Lors que ce Prince avoit donné responce au Heraut que Cyrus luy avoit envoyé, il estoit à Sardis, et le Roy de Pont et Abradate estoient au Camp : de sorte que ces deux Princes ayant sçeu la chose, trouverent un peu estrange que le Roy de Lydie eust si absolument determiné le jour de la Bataille sans leur en parler : puis que c'estoit principalement eux qui devoient respondre du bon ou du mauvais succés de cette journée : le Prince Myrsile ne pouvant â cause de son incommodité, servir que de sa personne : et le Prince Mazare quoy que connu pour ce qu'il estoit, n'ayant pas non plus assez d'authorité, pour faite autre chose que servir par son courage. Ces deux Princes estant donc assez irritez, se pleignirent hautement de Cresus : mais principalement Abradate, qui en ce mesme temps reçeut la Lettre que Panthée luy avoit escrite, par l'Esclave qu'elle luy avoit envoyé : et par la quelle cette Princesse se l'oüoit si fort de Cyrus, sans luy particulariser toutesfois la derniere obligation qu'elle luy avoit, que cela le disposa encore davantage à se pleindre du Roy de Lydie. Joint que venant à considerer, qu'il luy seroit bien plus 
<pb id="page_3062" n="V05-P342"/>difficile de retirer Panthée des mains de Cyrus apres la Bataille, quel qu'en peust estre le succés, que non pas auparavant ; il se resolut de prier Cresus de vouloir proposer un eschange du Prince Artamas, afin de delivrer Panthée s'il estoit possible. Mais pour faire mieux reûssir ce qu'il souhaitoit, il le communiqua à Andramite, qu'il sçavoit estre tousjours amoureux de Doralise, qui estoit avec la Reine de la Susiane : de sorte que l'interressant dans son dessein, il luy promit de se trouver aupres de Cresus lois qu'il luy en parleroit. Quant au Roy de Pont, il ne s'y opposa point : car comme Abradate ne demandoit pas qu'on rendist la Princesse Mandane pour delivrer Panthée, mais seulement le Prince Artamas, il n'eust pas osé tesmoigner qu'il n'aprouvoit pas trop la chose. Abradate fut donc un matin au lever de Cresus : où apres luy avoir fait connoistre qu'il avoit quelque mescontentement de ce qu'il avoit resolu le jour de la Bataille sans qu'il le sçeust, il le suplia de vouloir auparavant que de la donner, tascher de faire un eschange du Prince Artamas avec la Reine sa Femme. Si nous gagnons la Bataille, reprit Cresus, nous la delivrerons bien plus glorieusement, que par une negociation : vous la pourriez gagner, repliqua t'il, que je ne laisserois pas de perdre Panthée : estant certain que plus un Party est foible, plus les Prisonniers y son soigneusement gardez. Enfin Seigneur, adjousta t'il, comme je ne fais pas la 
<pb id="page_3063" n="V05-P343"/>guerre pour conquerir des Provinces, mais principalement pour delivrer Panthée, et pour m'opposer à la trop grande puissance de Cyrus : je ne voy pas que je doive me mettre en estat de perdre pour tousjours une Personne qui m'est si chere, à faute de faire une proposition raisonnable : c'est pourquoy je vous conjure de ne trouver point mauvais, si je vous suplie instamment de vouloir faire faire cette proposition à Cyrus. Les negociations de cette nature, repliqua ce Prince, ne se font pas en aussi peu de temps qu'il nous en reste : j'espere tant de la generosité de Cyrus, respondit Abradate, que je croy qu'il ne refusera pas de faire une tresve de quelques jours, si vous la luy demandez. je n'ay pas seulement accoustumé de l'accorder à mes Ennemis, respondit brusquement Cresus, c'est pourquoy je ne sçay pas comment je la demanderois : joint, adjousta t'il, que je ne voy pas que cét eschange soit fort juste ny fort à propos, sur le point de donner une Bataille. Car enfin vous voulez mettre une Princesse dans Sardis : et dans le mesme temps, envoyer dans le Camp Ennemy, un des plus vaillants hommes de la Terre. Non non Abradate, poursuivit Cresus, je ne m'y sçaurois resoudre. Qui peut craindre un homme, respondit le Roy de la Susiane, estant à la teste d'une Armée de deux cens mille, ne se fie guere à la valeur de ses Troupes : quoy qu'il en soit, dit fierement Cresus, comme Artamas, quoy que prisonnier de guerre, 
<pb id="page_3064" n="V05-P344"/>est pourtant criminel d'Estat, il ne sera pas eschangé contre la Reine vostre Femme : vous combatrez donc sans moy, reprit Abradate. Seigneur (interrompit Andramite parlant à Cresus) ne refusez point ce qu'on vous demande : je refuse toujours ce qui n'est point juste, respondit il, c'est pourquoy ne me pressez pas davantage. Andramite adjousta encore beaucoup de choses pour le persuader, mais il n'y eut pas moyen : et Abradate se retira tres mal satisfait de Cresus, et absolument resolu à ne combatre point, qu'auparavant on n'eust proposé à Cyrus de faire cét eschange. Andramite hors de sa presence, parla encore au Roy de Lydie, qui s'en offença estrangement : le Roy de Pont qui craignoit que ce desordre ne mist de la division parmy les Soldats, fit en mesme temps tout ce qu'il pût pour persuader Cresus à accorder au Roy de la Susiane ce qu'il demandoit : et pour obliger aussi Abradate à ne s'obstiner point à vouloir la chose, si Cresus ne s'y resolvoit pas : maiz quoy qu'il pûst faire, il n'avança rien ny envers l'un ny envers l'autre. Dans ce mesme temps le Pere de Panthée vint de Clasomene à Sardis où il estoit allé lever quelques Troupes : de sorte que trouvant les choses en ces termes, il se joignit à Abradate et à Andramite, et pressa Cresus aussi bien qu'eux, et mesme plus qu'eux : car comme il avoit une grande Province en sa puissance, ses prieres embarrasserent plus Cresus, que n'avoient fait celles des autres : pas 
<pb id="page_3065" n="V05-P345"/>la crainte qu'il eut d'aller causer une guerre civile dans son Estat, au mesme temps qu'il en avoit une estrangere, de si grande consideration. D'autre part, le Prince Myrsile, sans que l'on en sçeust la veritable cause, protegeoit Abradate autant qu'il pouvoit, tesmoignant qu'il souhaitoit ardamment que l'on taschast de delivrer la Reine de la Susiane par un Traité : si bien qu'il faisoit connoistre à toutes ses Creatures, qu'ils ne pouvoient l'obliger plus sensiblement, qu'en faisant que le Roy son Pere y consentist. Les choses se broüillerent donc de telle sorte, et à Sardis, et au Camp, que quand Cresus eust voulu donner la Bataille, le jour qu'il s'y estoit engagé, il n'eust pas esté en son pouvoir. Cependant il ne pouvoit se resoudre a delivrer le Prince Artamas : c'est pourquoy se voyant pressé fortement, il proposa de delivrer le Roy d'Assirie, pour retirer Panthée des mains de Cyrus : mais Abradate repliqua, qu'il ne consentiroit jamais que cette proposition fust faite, parce que ce seroit plustost irriter Cyrus que le porter à ce qu'il desiroit : puis qu'apres tour, il luy sembleroit fort estrange, qu'on luy allast proposer de delivrer son Rival et son Ennemy. De plus, le Roy de Pont aimoit encore mieux que ce fust le Prince Artamas que le Roy d'Assirie : ainsi cette contestation estant fort grande, et craignant quelque revolte considerable dans une Armée, composée de tant de Nations differentes, Cresus se resolut à faire 
<pb id="page_3066" n="V05-P346"/>demander Treve pour quelques jours, afin de traitter de la liberté de quelques Prisonniers : ne faisant pas dire precisément qu'els ils estoient, parce qu'en effet il n'avoit pas encore bien determiné ce qu'il devoit faire. Il dépescha donc vers Cyrus, qui fut fort surpris de cette demande : et qui l'auroit infailliblement refusée, si ayant mis la chose en deliberation, elle n'eust esté resoluë autrement : et d'autant plustost, que l'on ne pouvoit pas, sans perdre beaucoup de monde, forcer les ennemis à combatre. Cyrus accorda donc la Tréve pour huit jours, à condition que ceux des siens qui voudroient aller dans Sardis, le pourroient avec autant de seureté, que ses Ennemis pourroient venir dans son Camp : ce Prince ayant voulu que cette circonstance fust specifiée ; parce que tout l'avantage qu'il esperoit de cette Tréve, estoit de sçavoir des nouvelles de Mandane, de ses Rivaux, et de ses Amis prisonniers. Joint que sçachant la division qui estoit entre tous ces Princes, il espera encore l'augmenter : de sorte que cette Tréve ayant esté resoluë, on la publia dés le lendemain dans toutes les deux Armées et dans Sardis : si bien qu'apres cela, il se fit une grande confusion d'Amis et d'Ennemis en tous ces trois lieux, que l'on ne pouvoit plus faire de distinction de Party, en regardant les gens que l'on y voyoit. Toutes les Ruës de Sardis, aussi bien que le Camp de Cresus, estoient pleines de Persans, de Medes, d'Armeniens, d'Assiriens, 
<pb id="page_3067" n="V05-P347"/>et d'Hircaniens : et le Camp de Cyrus estoit aussi tout remply de Lydiens, de Mysiens, de Grecs, de Thraces, et d'Egiptiens. Cependant la Tréve ne fut pas plustost publiée, que Cyrus envoya Ortalque à Sardis, afin de luy raporter au vray, s'il n'y auroit point moyen qu'il pûst voir sa chere Mandane : Lygdamis mesme se déguisa pour cela, ne voulant pas se monstrer publiquement dans cette Ville, parce qu'il y estoit trop connu : mais par tous les deux, il sçeut qu'il estoit absolument impossible : et que depuis la Tréve, la Princesse Mandane n'alloit mesme plus se promener sur le haut de la Tour, comme elle avoit accoustumé : de sorte que quand il fust allé à Sardis, comme il en avoit envie, il n'auroit pu voir que les Murailles dans lesquelles elle estoit enfermée. Ce Prince eut pourtant beaucoup de peine à s'en empescher : et je ne sçay s'il l'auroit pû, si ses Amis qui aprehendoient qu'il n'y allast, ne fussent devenus ses Gardes en l'observant si soigneusement, qu'il ne fut pas Maistre de ses actions pendant tout ce temps là. Ce n est pas qu'ils craignissent que Cresus voulust violer la foy publique : mais ils aprehenderent la rencontre de Mazare et celle du Roy de Pont, et qu'il ne se fist un combat particulier entre eux, qui pourroit causer un desordre general. Cependant Abradate, en attendant que Cresus eust bien resolu ce qu'il vouloit proposer, envoya demander à Cyrus la permission de voir Panthée, en presence 
<pb id="page_3068" n="V05-P348"/>de qui il luy plairoit : afin qu'il ne pûst pas croire que ce fust pour luy parler des affaires de la Guerre, et sçavoir par elle les nouvelles de son Camp. Cyrus, qui sçavoit par son experience, combien il est doux de voir ce que l'on aime, et qui espera mesme d'abord, que peut-estre Abradate luy pourroit il faire recevoir la satisfaction de voir Mandane, luy accorda de bonne grace ce qu'il demandoit : si bien que donnant ordre à cette entreveüe, qui se fit le mesme jour, Abradate fat conduit à Cyrus, qui le reçeut avec une civilité extréme : en suitte dequoy il le conduisit luy mesme à la petite Ville où estoit Panthée, qu'il voulut surprendre agreablement. Il le mena donc dans la Chambre de cette Princesse, avec laquelle Cleonise, Doralise, et Pherenice estoient alors : mais il n'y fut pas plustost, que prenant la parole : Madame, dit il à Panthée, je pense que vous me pardonnerez aisément tous les maux que vous avez endurez, durant l'absence de l'illustre Abradate, puis que c'est par mon moyen, que vous le revoyez adjourd'huy. Mais afin que durant vostre conversation, adjousta t'il, la veuë d'un Prince qui a le malheur d'estre obligé de vous tenir captive ne la trouble pas, je m'en vay vous laisser en liberte de raconter toutes vos douleurs, à celuy qui les a causées. Panthée demeura si surprise de la veuë de son cher Abradate, qu'elle n'entendit pas la moitié de ce que Cyrus luy dit : elle ne laissa pourtant pas (apres qu'elle 
<pb id="page_3069" n="V05-P349"/>eut salüé son illustre Mary, avec autant d'affection que de respect) de suplier ce Prince d'estre le tesmoin de leur entretien : mais quoy qu'elle pûst dire, il les laissa, pour aller faire une visite à la Princesse Araminte, à laquelle il aprit qu'il venoit de laisser le Roy de la Susiane avec Panthée. Cette Princesse ne le sçeut pas plustost, qu'elle eut une extréme envie de le connoistre : elle ne voulut pourtant pas interrompre si promptement un entretien si doux ; de sorte qu'elle reçeut la visite de Cyrus : qui pour la consoler voulut luy persuader qu'elle auroit un jour la joye de revoir Spitridate, comme Panthée revoyoit le Roy de la Susiane. Mais durant qu'ils s'entretenoient ainsi, ces deux autres illustres Personnes, faisoient un eschange de toutes leurs douleurs passées, et de tous leurs plaisirs presens : toutesfois comme ils sçavoient qu'ils ne seroient pas longs, ils en estoient moins sensibles. Cependant cette Grande Princesse, qui vouloit en quelque sorte reconnoistre la generosité de Cyrus en la publiant ; apres qu'ils se furent dits Abradate et elle tout ce qu'une véritable affection peut faire dire à deux Personnes d'esprit, et d'esprit passionné : elle se mit à luy exagerer les bontez de Cyrus : apellant à tesmoin. de ce qu'elle disoit, Cleonice, Doralise, et Pherenice qui estoient dans sa Chambre : s'affligeant aveque luy de ce qu'il estoit engagé dans un Party si injuste comme estoit celuy de Cresus : et au service d'un Prince si peu reconnoissant ; qu'il luy 
<pb id="page_3070" n="V05-P350"/>refusoit un Prisonnier pour luy faire obtenir sa liberté. Enfin Panthée parla avec tant d'eloquence, qu'elle porta Abradate à desirer ardamment que Cresus achevast de le desobliger, et de luy donner un juste pretexte de changer de Party. Elle luy exagera encore l'obligation qu'elle luy avoit, d'avoir exité Araspe : à ce nom d'Araspe, Abradate l'arresta : luy aprenant que celuy qu'elle nommoit, s'estoit presenté au Roy de Lydie, comme se pleignant de Cyrus, et comme voulant le servir : et qu'en effet il en avoit esté bien reçeu. Cela estant, dit Panthée, j'oste un vaillant homme à Cyrus, et le donne à son Ennemy : c'est pourquoy je vous conjure, si vous en trouvez l'occasion, de vouloir persuadcr au Prince mon Pere de porter Cresus à la Paix, ou du moins de ne se mesler plus de cette guerre. Abradate aimoit trop Panthée, pour luy pouvoir rien refuser : il luy dit toutesfois que si l'eschange du Prince Artamas et d'elle se faisoit, il ne pourroit pas abandonner Cresus : mais que s'il ne se faisoit pas par quelque obstacle que ce Prince y aportast, il luy engageoit sa parole, qu'il seroit bientost aupres d'elle. Comme ils en estoient là, Cyrus amena la Princesse Araminte chez Panthée, afin de voir Abradate : qui luy rendit grace de l'honneur qu'elle luy faisoit, d'une maniere qui luy fit aisément connoistre, que Panthée l'avoit aimé sans preocupation, et qu'il n'avoit pas moins d'esprit que de courage. La conversation que 
<pb id="page_3071" n="V05-P351"/>ces quatre illustres Personnes eurent ensemble, augmenta encore l'estime qu'elles faisoient l'un de l'autre, principalement entre Cyrus et Abradate : car encore qu'ils ne se fussent jamais veus que ce jour là, il n'y eut pourtant entre eux, ny complimens, ny ceremonie incommode : et ils se parlerent avec une civilité pleine de franchise, qui faisoit assez voir que la Renommée leur avoit apris ce qu'ils estoient. Mais pendant qu'Araminte tesmoignoit à Panthée la joye qu'elle avoit de la sienne, Cyrus demanda à Abradate, s'il ne pourroit point obtenir de Cresus, la grace de voir Mandane durant la Tréve ? Je ne desespererois pas, luy dit il, de vous faire recevoir cette satisfaction, si ce n'estoit le Roy de Pont, et peut- estre le Prince Mazare qui s'y opposeront : du moins vous puis- je promettre, que je feray tout ce qui sera en mon pouvoir, pour les persuader tous à souffrir que vous la voryez. S'ils craignent que je ne luy die quelque chose qui leur nuise, adjousta Cyrus, je consens de la voir sans luy parler : cependant, poursuivit il, je vous suplie de croire que si Mandane n'estoit pas la cause de la Guerre, vous ne vous en retourneriez pas seul à Sardis : estant certain. que je donnerois la liberté toute entiere à la Reine de la Susiane. Mais puis que c'est pour elle que je suis en Lydie, vous ne devez pas trouver mauvais que je mesnage jusques aux moindres avantages : et que par consequent j'en conserve un si considerable. je vous proteste toutesfois, 
<pb id="page_3072" n="V05-P352"/>que je le faits avec un regret extréme ; et que je voy avec une douleur bien sensible, le desplaisir que je vous cause. je ne vous fais point souvenir, adjousta t'il, que vous vous l'estes attiré en donnant retraite au Ravisseur de Mandane, et en vous engageant dans le Party de Cresus : car outre que je ne veux pas faire de reproches à un si genereux Ennemy, je dois encore croire que les Dieux l'ont ainsi voulu pour me faire acheter la victoire bien cher : estant certain que si vous eussiez elle dans nostre Party, celuy de Cresus ne m'auroit pas resisté long temps. Mais puis que le Destin en a autrement disposé, je vous conjure de ne me refuser pas la grace que je vous demande : puis qu'elle ne contrevient point à ce que vous devez au Roy de Lydie. je vous le promets, luy dit Abradate ; bien fâché de ne pouvoir vous assurer du succés de ma priere. Et suitte de cela, ils se dirent encore beaucoup de choses : et la conversation ayant recommencé entre ces Princes et ces Princesses, ils furent près d'une heure ensemble, à parler de leurs malheurs passez, et de leurs maux presens. Mais à la fin il falut se separer : Cyrus en remenant Abradate jusques à la Garde avancée de son Camp, luy fit voir une partie de ses Troupes rangées en Bataille : et comme elles estoient les plus belles du monde, Abradate luy dit qu'il estoit aisé de voir que sous un tel Capitaine, il ne pouvoit y avoir que de bons Soldats. En effet, luy dit il, vostre presence inspire ce me 
<pb id="page_3073" n="V05-P353"/>semble je ne sçay quoy d'heroique : et je ne doute nullement que je ne m'en retourne plus vaillant à Sardis que je n'estois quand je suis arrivé aupres de vous. Il n'en est pas de mesme de moy, reprit Cyrus en sous-riant : puis que tout vaillant que vous estes, vous m'avez donné de la repuguance à vous combatre, depuis que je vous connois. Abradate respondit à un discours si obligeant, avec autant de civilité que d'esprit : apres quoy ces deux Grands Princes se separerent extrémement satisfaits l'un de l'autre. Cependant Abradate pour ne manquer pas à sa parole, suplia le Roy de Lydie d'accorder à Cyrus la liberté de voir Mandane, comme Cyrus luy avoit accordé celle de voir Panthée : d'abord ce Prince n'en fit pas grande difficulté : il y mit toutesfois une condition, qui rendit la chose impossible : qui fut qu'il souffriroit cette entreveuë, pourveu que le Roy de Pont y consentist. Abradate fut donc à l'heure mesme le trouver, pour tascher de luy persuader de ne refuser pas cette grace à un Prince à qui il confessoit estre si redevable. Car enfin, luy dit il, quel mal vous peut il arriver de le satisfaire ? vous sçavez qu'il n'ignore pas qu'il est aussi bien avec Mandane qu'il peut desirer d'y estre : et qu'ainsi quand cette Princesse luy diroit quelque chose d'obligeant, cela ne luy aprendroit rien de nouveau. Du moins, adjoustoit Abradate ; sçaura t'il par elle que vous ne perdez pas le respect que vous luy devez : de sorte que le 
<pb id="page_3074" n="V05-P354"/>reste de la guerre se fera avec moins d'animosité. Si je ne jugeois, reprit le Roy de Pont, que vous ne parlez comme vous faites, que parce que vous voulez obliger un Prince qui peut : obliger une Personne que vous aimez, je dirois que vous estes le plus injuste de tous les Hommes, de souhaiter de moy une pareille chose : car enfin, puis qu'il faut vous descouvrir le fonds de mon coeur, sçachez que mon malheur est arrivé aux termes, que je ne fais plus la guerre pour la possession de Mandane. j'ay pleuré et soupiré mille fois à ses pieds, mais ç'a esté inutilement : je l'ay amenée au point de m'advoüer qu'elle croyoit que je l'aimois autant que je pouvois aimer : et elle m'a mesme dit quelquefois, que si je n'estois pas son Amant, elle ne me refuseroit pas son estime. Mais apres tout cela, elle m'a si fortement et si constamment dit qu'elle ne m'aimeroit jamais ; et m'a si bien fait entendre sans me le dire, qu'elle aimeroit tousjours Cyrus ; que je ne doute nullement que Mandane ne soit toujours inexorable pour moy, et tousjours fidelle pour mon Rival. C'est pourquoy je ne songe plus à aquerir son coeur, ny à la posseder : mais je veux, s'il est possible, la voir eternellement, la dérober à la veuë de tous mes Rivaux : et les voir perir si je puis, les uns apres les autres, dans une longue Guerre, ou y perir moy mesme, plustost que de rendre cette Princesse. je sçay bien que je suis injuste ; que ce que je fais choque esgalement la generosité 
<pb id="page_3075" n="V05-P355"/>et la raison, et je ne suis pas si preocupé de mon amour, que je ne connoisse que je dois estre blasmé de tout le monde. Mais apres tout, je ne sçaurois me vaincre moy mesme : il faut que je cede à ma malheureuse destinée : et que je ne songe pas seulement à luy resister. Cessez donc, je vous en conjure, de me mettre dans la cruelle necessité, de refuser quelque chose à un Prince qui m'a accordé si genereusement azile dans sa Cour : et pensez que je n'ay point d'autre douceur en la vie, que celle de sçavoir que mes Rivaux ne voyent point ma Princesse. Encore pour le Roy d'Assirie, et pour le Prince Mazare, adjousta t'il, comme ils ne la pourroient voir qu'irritée, je ne m'en soucierois pas tant : mais pour Cyrus, qui ne verroit dans ses yeux que marques de tendresse et d'affection, c'est ce que je ne sçaurois souffrir. Abradate entendant parler le Roy de Pont de cette sorte, creût bien qu'il n'obtiendroit pas ce qu'il souhaitoit, neantmoins l'obligation qu'il avoit à Cyrus, fit qu'il n'en demeura pas là, et qu'il le pressa beaucoup davantage. je voy bien, luy dit il, que je vous demande une chose un peu difficile à faire : mais si vous considerez que j'ay perdu pour l'amour de vous l'objet de toutes mes affections, que Panthée n'est captive, que parce que je vous ay reçeu dans ma Cour : et que si vous me refusez, Cyrus sera en droit de se vanger sur elle par la rigueur que vous luy tiendrez : je pense que vous trouverez que j'ay un juste 
<pb id="page_3076" n="V05-P356"/>sujet de vous conjurer de m'accorder ce que je vous demande. Cyrus est si genereux, reprit le Roy de Pont, que vous ne devez rien craindre pour Panthée ; que ne vous determinez vous à estre encore plus genereux que luy s'il est possible ? reprit Abradate : il suffit que je songe à le surpasser en amour et non pas en generosité, repliqua le Roy de Pont ; puis que le n'en puis avoir qui ne soit contraire à ma passion. je n'ignore pas qu'estant cause de la captivité de Panthée, je vous dois tout accorder : mais Dieux, il s'en faut bien que je ne sois en estat de faire ce que je dois : c'est pourquoy pleignez moy, et ne m'accusez pas d'ingratitude, quoy que je vous refuse tout : puis que je ne fais pas ce que je veux, mais seulement ce que veut la passion qui me possede. Abradate voyant qu'il ne pouvoit persuader le Roy de Pont, le quitta avec assez de froideur : luy semblant que puis qu'il avoit perdu Panthée pour l'amour de luy seulement, il eust deû ne luy refuser pas une chose qui n'ostoit point Mandane de sa puissance. Il escrivit donc à Cyrus, pour luy faire excuse de ce qu'il ne pouvoit obtenir ce qu'il desiroit : mais auparavant que d'envoyer sa Lettre, il fut sommer Cresus de sa parole : et le suplier d'envoyer du moins proposer à Cyrus d'eschanger le Prince Artamas, pour la Reine de la Susiane. D'abord Cresus luy dit qu'il y envoyeroit Andramite : mais qu'il vouloit que ce Prince ne fust delivré, qu'à condition qu'il promettroit devant que de 
<pb id="page_3077" n="V05-P357"/>sortir de Sardis qu'il ne songeroit jamais à la Princesse sa Fille. Cette proposition sembla si estrange à Abradate, qu'il ne douta pas que Cresus ne la fist pour acrocher la chose et pour la rompre : car quelle aparence y avoit il, que le Prince Artamas pour recouvrer la liberté, allast s'engager de ne penser plus à une Princesse qu'il aimoit depuis un si longtemps : qu'il estoit resolu daimer toute sa vie ; et dont il estoit aimé ? c'est pourquoy prenant la parole assez fierement, en presence du Prince Myrsile et d'Andramite, qui estoient dans ses interests ; Seigneur, luy dit'il, lors que vous m'avez promis de faire proposer un eschange, ç'a esté suivant les loix ordinaires de la Guerre : et non pas en cherchant des biais de rendre cette proposition inutile. Quand vous delivrerez le Prince Artamas ce sera comme vostre Ennemy, et non pas comme Amant de la Princesse Palmis : l'amour n'a point de part à cette negociation : et je ne consentiray pas que l'on propose une pareille chose à Cyrus. Que vous importe, reprit Cresus, qui on delivre, et comment on le delivre, pourveû que Panthée soit libre ? Il ne m'importe pas sans doute, reprit Abradate : mais ce qui est de considerable pour moy, est que l'on ne face pas une proposition qui ne serve qu'à irriter celuy à qui on la doit faire : c'est pourquoy sçachant que le Prince Artamas est tres considerable à Cyrus, je trouve plus seur que ce soit luy qu'un autre que l'on propose d'eschanger. Car pour le 
<pb id="page_3078" n="V05-P358"/>Roy d'Assirie, vous jugez bien que quelque genereux que soit Cyrus, il ne peut pas autant souhaiter sa liberté que celle du Prince Artamas : et pour les autres Prisonniers, ils ne sont pas d'un rang à estre eschangez contre Panthée. Anaxaris est inconnu ; Sosicle et Tegée sont vos Sujets : et Feraulas est Domestique de Cyrus. Apres cela Seigneur, que me reste t'il à proposer pour delivrer Panthée, si ce n'est de delivrer le Prince Artamas ? la Tréve n'a esté demandée, que pour cela : et cependant il me semble que vous deliberiez encore. je delibere en effet, reprit il, et mesme avec raison : car enfin excepté Cyrus, il n'y a pas un homme en toute son Armée, qui me soit si important d'avoir en ma puissance que le Prince Artamas : et vous voulez que je le rende, pour vos interests seulement. Quoy qu'il en soit (dit Abradate, avec une froideur qui marquoit assez qu'il estoit mal satisfait de Cresus) je vous suplie de me dire precisément ce que vous avez resolu : et pourquoy vous avez fait la Tréve, si vous ne vouliez pas m'accorder ce que je vous ay demandé, le l'ay faite, reprit il, pour tascher de delivrer Panthée en rendant le Roy d'Assirie, ou tous les autres Prisonniers : ou en rendant le Prince Artamas, de la façon que je l'ay dit. Apres cela Abradate se retira, aussi bien que le Prince Myrsile et Andramite : mais au lieu de s'en aller chez luy, il fut droit à son Quartier : Andramite fit la mesme chose : et le Prince de Clasomene fut aussi avec Abradate. De sorte que 
<pb id="page_3079" n="V05-P359"/>Cresus craignant que ces trois Personnes ne fissent quelque soulevement dans l'Armée, se resolut enfin à faire faire la proposition d'eschanger le Prince Artamas : si bien qu'il envoya en diligence vers Abradate, pour l'advertir de ses intentions : qui cependant avoit desja envoyé sa Lettre à Cyrus, pour s'excuser de ce qu'il n'avoit pû obtenir se qu'il demandoit. Il le fit mesme avec des termes si expressifs, que Cyrus creût qu'il y avoit agy sincerement : et ainsi il se pleignit de son malheur, sans se pleindre d'Abradate. Cependant Cresus ne manqua pas d'envoyer vers Cyrus : il voulut mesme que ce fust Andramite qui y allast : mais quoy qu'il pûst mander à Abradate, pour l'obliger d'aller à Sardis durant cette negociation, il ne le voulut jamais faire : et il demeura tousjours au Camp, où en effet il estoit plus redoutable à Cresus, qu'il n'eust esté à Sardis : non pas tant parce qu'il avoit un Corps de quatre mille hommes les meilleurs de toute l'Armée, duquel il estoit Maistre absolu : que parce qu'il estoit fort consideré de tous les gens de guerre en general. Andramite agissant en cette occasion comme Amant de Doralise, et par consequent comme estant fort interessé en la liberté de Panthée avec qui ellé estoit, n'oublia rien de tout ce qui pouvoit rendre sa negociation heureuse : car non seulement il parla à Cyrus avec beaucoup d'eloquence et beaucoup d'adresse, mais il prit mesme si bien son temps, que le Roy de Phrigie estoit avec ce Prince, lors qu'il luy 
<pb id="page_3080" n="V05-P360"/>proposa de la part du Roy son Maistre de delivrer la Reine de la Susiane, en luy rendant le Prince Artamas. De sorte qu'encore que Cyrus eust eu quelque pretexte de vouloir retenir cette Princesse, jusques à ce que Mandane fust delivrée, il n'auroit osé s'en servir de peur de desobliger un Grand Roy, et de faire une action peu genereuse, en pensant en faire une fort prudente. Joint que la Reine de la Susiane n'interessant pas de ses Rivaux, Cyrus creût qu'en effet il luy estoit bien plus avantageux de rendre Panthée à Abradate, qui ne laisseroit pas de s'en tenir obligé : et de delivrer le Prince Artamas, qui estant un des plus vaillans hommes du monde, ne pouvoit pas manquer de luy estre tres utile durant la suitte de cette guerre. Il ne pût toutesfois se resoudre à faire cét eschange, sans tascher d'en tirer quelque satisfaction pour son amour : de sorte qu'il dit à Andramite en presence du Roy de Phrigie, qu'encore qu'il luy eust esté tres avantageux pour beaucoup de raisons, d'avoir la Reine de la Susiane en sa puissance, jusques à la fin de la Guerre ; que neantmoins il honnoroit si fort le Roy de Phrigie ; il aimoit tant le Prince Artamas ; il estmoit de telle sorte Abradate ; et respectoit Panthée d'une maniere si peu commune, qu'il consentoit à ce que Cresus souhaitoit de luy : avec une condition seulement, qui estoit que durant la Tréve on luy permist de voir Mandane. Andramite l'entendant parler 
<pb id="page_3081" n="V05-P361"/>ainsi, le suplia de ne vouloir pas insister sur cela : parce que le Roy de Pont avoit si fortement refusé Abradate, lors qu'il luy avoit demandé cette permission, qu'il ne croyoit pas possible de l'y faire consentir. Comme Cresus est Maistre dans ces Estats, reprit Cyrus, il doit s'y faire obeïr : c'est pourquoy il ne juge pas que le consentement du Roy de Pont soit absolument necessaire à ce que je le veux. Il ne l'est pas sans doute, repliqua Andramite ; mais je suis pourtant persuade par plus d'une raison, qu'il ne voudra pas agir d'authorité absoluë en cette rencontre : et qu'il rompra plustost le Traité. je consens qu'il le rompe, interrompit genereusement le Roy de Phrigie, plustost que de souffrir que l'on refuse cette satisfaction à un Prince à qui je suis si redevable : non non, reprit Cyrus, il ne faut pas croire que le Roy de Lydie soit si mauvais mesnager de ses interrests, qu'il ne conçoive bien qu'il luy est plus dangereux de desobliger Abradate que le Roy de Pont : puis que l'un a des Troupes, et un Royaume d'où il en peut encore tirer : et que l'autre n'a pas une de ces deux choses : c'est pourquoy Andramite, dittes s'il vous plaist au Roy vostre Maistre ce que je vous ay dit, et me faites sçavoir sa resolution. Cependant (adjousta Cyrus, qui estoit bien aise que les flames d'Andramite se ralumassent pour Doralise, afin qu'il agist encore plus fortement aupres de Cresus) il ne tiendra qu'à vous que vous ne 
<pb id="page_3082" n="V05-P362"/>portiez des nouvelles de Panthée à l'illustre Abradate : car si vous le voulez, je vous feray conduire vers cette Princesse. Andramite entendant parler Cyrus de cette sorte, ne pût refuser de voir une Personne qu'il aimoit, depuis qu'il avoit esté capable d'aimer : si bien qu'acceptant l'offre qu'on luy faisoit, il se laissa conduire par Lygdamis, estant ravy de joye de pouvoir aller dire à Doralise qu'il travailloit pour sa liberté, aussi bien que pour celle de Panthée aupres de qui elle estoit. Andramite fut reçeu de cette Princesse, avec beaucoup de civilité, et mesme avec beaucoup de satisfaction : car comme elle ne sçavoit point que Cresus ne cherchoit qu'un pretexte pour faire que ce Traité ne s'achevast pas, elle ne douta point du tout qu'elle ne fust bientost en estat de revoir son cher Abradate. Doralise de son costé, ne fut pas incivile pour Andramite : il la retrouva pourtant telle qu'il l'avoit veuë autre fois : c'est à dire fort belle, infiniment aimable, et un peu malicieuse. En effet, au lieu de le remercier des foins qu'il prenoit pour la liberté d'une Princesse qui devoit causer la sienne, elle luy dit en riant, qu'elle ne trouvoit pas que ce qu'il proposoit fust une chose qui valust la peine de sortir de prison, pour y devoir si tost rentrer : car enfin (luy dit elle, pendant que Panthée escrivoit à Abradate) à vous dire la verité, je trouve que nous sommes bien plus seurement dans le Camp de Cyrus, que nous ne serions dans Sardis ; puis qu'il 
<pb id="page_3083" n="V05-P363"/>sera selon toutes les aparences, bien tost pris par ce Prince : qui ayant la Justice de son costé et la Fortune, sera infailliblement victorieux de tous ses Ennemis : Mais que deviendroit l'Oracle que Cresus a reçeu à Delphes, repliqua t'il, si ce que vous dittes arrivoit ? En verité Andramite, luy dit elle, il y a bien de la temerité à croire que l'on entend le langage des Dieux, puis que bien souvent on n'entend pas seulement celuy des Hommes. l'advouë, luy dit il, que quelques fois vous ne l'avez pas entendu : mais je pense, à vous dire la verite, que c'est parce que vous ne l'avez pas voulu entendre : et je ne sçay, adjousta t'il, si vous m'entendrez encore aujourd'huy, quand je vous assureray que je n'ay jamais rien aimé que vous, et que je n'aimeray jamais autre chose. je l'entendray encore bien moins qu'autrefois, reprit elle ; car Andramite, il faut que vous sçachiez, que comme je n'entends tous les jour parler que des Persans, des Hircaniens, des Assiriens, des Armeniens, et des Medes, je ne sçay presques plus la langue Lydienne : c'est pourquoy auparavant que vous me parliez de rien qui vous importe, il est à propos que j'aprenne à parler, et que j'aye pour le moins esté un an ou deux en Lydie. Conme Andramite alloit repartir à Doralise, et la conjurer de luy vouloir respondre un peu plus serieusement, Panthée, qui avoit achevé son Billet, le luy donna : si bien que comme il estoit temps de partir pour s'en retourner, il ne pût tirer 
<pb id="page_3084" n="V05-P364"/>autre satisfaction de Doralise, que celle de l'avoir veuë aussi aimable qu'elle avoit jamais esté. Son amour ne laissa pourtant pas d'en augmenter encore : et il s'en retourna fortement resolu de faire toutes choses possibles, pour obliger le Roy de Lydie à faire en sorte que Cyrus vist Mandane. Pour cét effet, repassant au Camp, devant que d'aller à Sardis, il conseilla au Prince de Clasomene et à Abradate, de n'en partir point, quoy que Cresus pust leur mander, jusques à ce que le Traité fust achevé : et de le laisser agir avec le Prince Myrsile, qu'il sçavoit souhaiter fort que ce Traité s'achevast. Il croyoit toutesfois que ce Prince n'avoit autre interest en la chose, que celuy de satisfaire Abradate : et de delivrer le Prince Artamas qu'il avoit tousjours souhaité que la Princesse sa Soeur espousast. Ces deux Princes croyant donc le conseil d'Andramite, le laisserent aller seul à Sardis : où il ne fut pas si tost, qu'il fut rendre conte de son voyage à Cresus. Mais dés qu'il eut cessé de parler, ce Prince luy dit que Cyrus luy demandoit une chose qui ne dépendoit pas de sa volonté : parce qu'il ne se resoudroit jamais à violenter celle du Roy de Pont. Il sera donc impossible de conclure ce Traité, reprit Andramite ; car Cyrus est si absolument resolu d'obtenir ce qu'il demande, et le Roy de Phrigie est aussi si determiné, à souhaiter que ce Prince soit satisfait, que je pense mesme que quand Cyrus voudroit se relascher, il s'opposeroit à son dessein. 
<pb id="page_3085" n="V05-P365"/>Quand ce Traité sera rompu, reprit Cresus, je m'en consoleray facilement : il est pourtant assez dangereux, repliqua Andramite, d'irriter le Roy de la Susiane, et le Prince de Clasomene. Cresus prenant le discours d'Andramite, qu'il sçavoit estre leur Amy, pour une menace, s'en offença : et sans luy respondre precisément, il luy dit qu'il envoyeroit sa responce à Cyrus devant qu'il fust peu. Andramite s'estant donc retiré de cette sorte, le Roy de Pont arriva : qui suplia si instamment Cresus de n'accorder pas la veuë de Mandane à son Rival, qu'il le confirma puissamment dans le dessein qu'il en avoit : et dans celuy de se servir de ce pretexte pour rendre la negociation d'Andramite inutile. Le Roy de Pont estoit pourtant bien fâché de desobliger Abradate, à qui il estoit : tres redevable : mais cette passion tirannique et dominante qui regnoit dans son coeur, faisoit qu'il ne pouvoir pas estre Maistre de ses propres sentimens. Cependant Abradate et le Prince de Clasomene, sçachant la resistance de Cresus et du Roy de Pont, parloient comme des Princes qui n'estoient pas resolus de souffrir qu'on les tratast de cette sorte : Andramite et le Prince Myrsile cabaloient aussi dans Sardis ; et publioient que l'on vouloit porter les choses à la derniere extremité : estant à croire qu'apres ce qu'on refusoit à Cyrus, il seroit en droit s'il estoit vainqueur, d'estre aussi rigoureux aux vaincus, qu'on estoit injuste envers luy : Si bien 
<pb id="page_3086" n="V05-P366"/>que dans Camp et dans la Ville, tout estoit en une esmotion estrange : car comme il est tousjours assez aisé de faire croire Peuples les choses les plus esloignée de vray-semblancé ; sur ce fondement veritable, diverses Personnes affectionnées au Prince Artamas, qui pour ses grandes vertu et par son extréme valeur, s'estoit acquis mille serviteurs secrets qui agissoient sourdement pour luy, firent que l'on disoit fort haut, que Cresus ne vouloit point la paix, et qu'il ne se soucioit pas de la desolation de tous ses Peuples, pourveu que son ambition fust satisfaite. Le souvenir de toutes les victoires d'Artamas revenant alors dans la memoire des habitans de Sardis, ils murmuroient hautement : et se disoient les uns aux autres, que s'il n'eust jamais esté prisonnier, ils ne se fussent pas souciez d'avoir une guerre estrangere : mais que de voir une Armée de plus de cent mille hommes à leurs portes ; et n'avoir point le Prince Artamas pour les deffendre, estoit ce qu'ils ne pouvoient souffrir sans murmurer. En fin la chose alla si avant, qu'ils creurent qu'il leur seroit encore plus avantageux, que le Prince Artamas fust dans le Party de Cyrus, que d'estre toujours en prison : car outre qu'ils sçavoient bien qu'estant amoureux de leur Princesse : il ne voudroit pas destruire Cresus : et qu'il porteroit toujours les choses à la douceur ; ils pensoient encore que l'injustice que l'on avoit euë pour luy, en l'arrestant la premiere fois, ne pouvoit estre reparée qu'en le delivrant 
<pb id="page_3087" n="V05-P367"/>la seconde : de sorte que tout estoit en division, et dans le Camp, et dans Sardis. Cyrus sçachant donc ce qui se passoit en avoit une extréme joye ; car, disoit il, s'ils font ce que je veux, je verray ma chere Princesse, et ses regards favorables m'inspireront une nouvelle ardeur dans l'ame, et me donneront peut-estre la force de vaincre tout ce qui pourroit m'empescher de la delivrer : malgré tant de funestes predictions. Que si au contraire ; ils ne le veulent point, j'auray du moins la satisfaction, d'avoir mis le desordre dans leurs Troupes : et de me trouver en estat de remporter la victoire avec moins de peine. Il estoit pourtant un peu estonné, de n'entendre point dire que Mazare se mesla de cette affaire : et tous ceux qui revenoient de Sardis, disoient seulement que ce Prince, à ce que l'on assuroit, gardoit la Chambre, pour quelque legere incommodité. Mais il aprenoit de moment en moment que le desordre et la division augmentoit, et entre les Princes, et entre les Peuples, et entre les Soldats : cependant comme la Tréve avoit un jour limité, et que Cyrus n'estoit pas capable de manquer à sa parole, il estoit au desespoir de ne pouvoir profiter de ce desordre : et il attendoit avec une impatience estrange, la derniere responce de Cresus. Il alloit pourtant quelques fois visiter Panthée : et comme c'est la coustume, mesme des plus sages, mais principalement de ceux qui ont de l'amour, d'aimer à prevoir par leurs raisonnemens, tout ce qui leur 
<pb id="page_3088" n="V05-P368"/>doit arriver : Cyrus ne parloit d'autre chose, que de l'affaire dont il s'agissoit, ny à Panthée, ny à la Princesse Araminte. Tantost il demandoit à la premiere, si elle croyoit qu'Abradate soufrist l'injustice de Cresus ? une autrefois il prioit Araminte de luy dire, si elle pensoit que le Roy son Frere s'obstinast jusques à la fin, à ne soufrir pas qu'il vist Mandane ? mais quoy qu'il leur pust dire, il leur parloit tousjours de ce qui luy tenoit au coeur. Il assura toutesfois à la Reine de la Susiane, que si Cresus ne vouloit pas luy accorder ce qu'il souhaitoit, il ne laisseroit pas de la delivrer : la conjurant de luy pardonner, s'il differoit de conclure de Traitté jusques à la derniere heure de la Tréve, afin de tascher d'obtenir ce qu'il demandoit. Mais il luy dit cela avec des termes si obligeants, que Panthée le pria elle mesme, de reculer sa liberté autant qu'il pourroit. Comme il estoit donc avec ces deux Princesses, Ortalque luy fut dire qu'Orsane venoit d'arriver au Camp, qui disoit avoir une chose si importante à luy aprendre, qu'il le luy avoit amené à l'heure mesme. Le nom d'Orsane fit changer de couleur à Cyrus : ne luy estant pas possible de l'oüir nommer, sans songer aussi tost à Mazare : et sans croire qu'il luy estoit peut-estre envoyé par luy, quoy qu'il en conprist pas trop bien comment Orsane qui estoit party de Sinope, pour s'en retourner en son Pais, se pouvoit trouver en Lydie. L'esmotion du visage de Cyrus ayant donné beaucoup de curiosité 
<pb id="page_3089" n="V05-P369"/>à ces deux Princesses, elles luy en demanderent la cause : il ne voulut pourtant pas alors la leur dire, ne sçachant pas ce qu'Orsane luy vouloit : de sorte que ne leur respondant pas precisément, il les quita, pour aller parler à luy : souhaitant ardamment dans son coeur, qu'il luy dist que Mazare le vouloit voir l'Espée à la main. Comme il avoit beaucoup d'obligation à Orsane, pour les services qu'il avoit autrefois rendus à Mandane et à Martesie, il ne confondit pas l'innocent avec le coupable : et malgré l'obligation de son esprit, et la haine qu'il avoit pour Mazare, il reçeut Orsane avec civilité. En suitte dequoy, luy adressant la parole ; apres vous avoir reçeu comme Amy de Martesie, luy dit il, il faut en suitte que je vous escoute comme Envoyé d'un de mes plus mortels Ennemis. Seigneur, reprit Orsane, auparavant que de determiner quel nom vous devez donner au Prince mon Maistre, il faut que vous me faciez la grace de m'accorder une heure d'audiance : et que vous me la donniez mesme le plustost que vous le pourrez : car si je vous aprenois d'abord ce que je vous diray à la fin de mon recit, vous en seriez peut-estre si surpris, que vous auriez peine à me croire : c'est pourquoy il importe extrémement que je dispose vostre esprit peu à peu, à se laisser persuader plusieurs choses fort surprenantes. Cyrus entendant parler Orsane de cette sorte, chercha à deviner ce qu'il luy vouloit dire : mais ne sçachant 
<pb id="page_3090" n="V05-P370"/>qu'imaginer, il se resolut de luy donner audiance : si bien que luy commandant de le suivre, il passa d'un grand Vestibule où il estoit, dans une grande Sale, afin de l'escouter en ce lieu la. Mais comme la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte avoient esté adverties que celuy qui avoit demandé à parler à Cyrus estoit au Prince Mazare, elles eurent peur que ce ne fust pour engager ce Prince en quelque combat particulier, et craignirent mesme que le Roy de Pont et Abradate n'en fussent : de sorte qu'elles se resolurent d'envoyer suplier Cyrus de vouloir bien qu'elles luy pussent dire un mot. Comme ce Prince les respectoit extrémement, quelque impatience qu'il eust de sçavoir ce qu'Orsane luy vouloit dire, il fut trouver ces Princesses : qui luy tesmoignerent si obligeamment linquietude où elles estoient, d'avoir apris qu'Orsane estoit à Mazare, qu'elles le forcerent pour les rassurer, de leur offrir de n'aprendre qu'en leur presence ce qu'Orsane avoit à luy dire : ayant bien jugé, veû comme il luy avoit parlé, qu'il ne venoit pas luy proposer un combat. Ces Princesses acceptant donc ce qu'il leur offroit, il envoya querir Orsane : à qui il dit qu'il pouvoit parler avec autant de liberté devant ces deux Princesses, que s'il eust esté seul. En suitte dequoy, Cyrus ayant pris place aupres d'elles, et n'estant demeuré personne dans la Chambre, Orsane commença son discours en ces termes. 
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<div2 id="page_CYRUS050204" type="sequence" n="Histoire de Mazare : les remords de Mazare">
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<pb id="page_3091" n="V05-P371"/>HISTOIRE DE MAZARE.
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Si je n'avois à parler de mon Maistre qu'à j'illustre Cyrus, mon recit seroit sans doute beaucoup plus court qu'il ne sera : mais devant en entretenir deux Grandes Princesses, de qui il n'a pas l honneur d'estre connu, que comme les Personnes de cette condition se connoissent ordinairement, c'est à dire sans se voir ; je pense que je seray obligé de leur aprendre en peu de mots, le commencement de sa vie : afin qu'elles en puissent mieux entendre la suitte. Il n'est nullement necessaire, interrompit la Princesse Araminte, que vous preniez la peine de nous dire tout ce qui est advenu au Prince Mazare, depuis qu'il arriva à Babilone, jusques à ce qu'il fut laissé pour mort aupres de Sinope, dans la Cabane d'un Pescheur : car nous sçavons qu'il ne pût devenir amoureux de la Princesse Istrine, quoyque le Prince d'Assirie l'en priast : et qu'il le devint malgré luy de la Princesse Mandane, le jour qu'elle entra en Triomphe dans cette grande Ville. Nous n'ignorons pas nô plus, qu'il la servit importamment tant qu'elle y fut : nous sçavons que par un sentiment d'amour, plus fort que sa raison et que sa generosité, ce fut luy qui voyant qu'elle alloit estre delivrée par la prise de Babilone, trouva l'invention 
<pb id="page_3092" n="V05-P372"/>de la faire sortir sur la neige, avec un habillement blanc : et qu'en suitte estant à Sinope, cette mesme passion fit que tout genereux qu'il estoit, il la trompa pour l'enlever esgalement, et au Roy d'Assirie, et à Cyrus : et que pour le punir de cette action, les Dieux permirent qu'il fist naufrage. Quand vous sçaurez ce que j'ay à vous dire, reprit Orsane, je ne sçay Madame si l'intention des Dieux vous sera aussi bien connuë que vous le croyez presentement : puis que dans l'instant qu'ils le mirent en estat de perir, c'estoit lors que par les sentimens qu'il avoit dans le coeur, ils le devoient plustost sauver : Mais auparavant que de vous expliquer cét Enigme, il faut que je vous die que le plus grand et le plus merveilleux effet de la beauté de la Princesse Mandane, est sans doute d'avoir si fort troublé la raison de ce Prince, qu'il ait pû estre capable de faire quelques actions injustes : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'homme de sa condition, de qui la naissance ait esté plus heureuse, ny de qui l'education ait esté meilleure. Au reste, les inclinations qu'il a pû tirer de ses Parens, n'ont pu aussi estre que tres bonnes : puis qu'il est vray qu'on ne peut pas trouver un Prince plus vertueux que le Roy des Saces, ny une Princesse plus Heroïque que la Reine Tarine, Mere de mon Maistre. Mais comme sa reputation est espanduë par toute l'Asie, je ne m'arresteray pas à en parler davantage : 
<pb id="page_3093" n="V05-P373"/>et je diray seulement, que le Prince Mazare estant leur Fils, il n'est pas estrange qu'il ait autant de vertus qu'il en a. Pour reprendre donc les choses au point que vous les sçavez, et vous en dire pourtant que vous ne pouvez sçavoir ; il faut que je vous aprenne, que la nuit qui preceda le naufrage que fit la Princesse Mandane, et pendant la quelle le Prince Mazare ne la vit point, n'ayant pas par respect voulu entrer dans la Chambre où elle estoit ; il sentit tout ce qu'un coeur genereux et passionné peut sentir. En effet, je pense pouvoir dire à l'illustre Cyrus qui m'escoute, que s'il avoit entendu exagerer à mon Maistre, la douleur qu'il souffrit en cette occasion, il le pleindroit sans doute dans son malheur, et ne l'accuseroit pas : cent fois il se repentit de son crime, sans pouvoir se repentir de sa passion : et cent fois aussi il se determina de l'achever. Mais la pointe du jour estant venuë, et la Princesse Mandane ayant recommencé ses pleintes et ses prieres, il m'a dit que dés qu'il la vit, et qu'il remarqua le changement que la douleur avoit fait en son visage en si peu de temps, le remords saisit son coeur de telle sorte, et il se determina si absolument à reparer le mal qu'il luy avoit fait, que sans luy parler il fut en diligence vers le Pilote, de crainte qu'il avoit de changer d'avis : et luy commanda de reprendre la route de Sinope, afin de remettre la Princesse, ou entre les mains de Ciaxare, ou en celles de l'illustre Artamene. 
<pb id="page_3094" n="V05-P374"/>Mais Dieux, que ce commandement, tout equitable qu'il estoit, pensa estre funeste à celuy qui le fit, et à celle en faveur de qui il estoit fait ! car à peine le Pilote l'eut il reçeu, que voulant obeïr au Prince Mazare, et remener Mandane à Sinope (dont l'invincible Artamene par son incomparable valeur s'estoit rendu Maistre) il voulut tourner la Proüe ; mais la Galere tourna toute entiere, et nous mit en estat de perir. Apres cela, il ne me semble pas qu'il soit permis de juger de l'intention des Dieux, lors qu'ils font du bien ou du mal aux hommes ; et qu'il vaut beaucoup mieux admirer leur conduitte, sans la vouloir penetrer. En effet, qui ne croiroit, à parler raisonnablement, qu'un Prince amoureux qui tient la personne qu'il aime en sa puissance, et qui a pourtant assez de vertu pour se repentir de l'avoir enlevée, et pour se resoudre à la remettre en liberté, ne deust pas estre plustost recompensé que puny ? Cependant le Prince Mazare fit naufrage ; il creût avoir causé la mort de la Princesse qu'il adoroit ; et il souffrit enfin plus que personne n'a jamais souffert. Aussi pensa t'il bien plustost mourir, par la violence de son desespoir, que par le naufrage qu'il avoit fait : et il n'est nullement douteux, qu'il seroit mort effectivement, si les Dieux par une rencontre prodigieuse, ne luy eussent envoyé du secours Vous sçaurez donc, Madame, que le Maistre de la Cabane où l'illustre Artamene vit Mazare mourant, et où il reçeut de sa main une magnifique 
<pb id="page_3095" n="V05-P375"/>Escharpe qui estoit à la Princesse Mandane, estant allé pescher un peu auparavant que la tempeste se fust levée, en avoit esté accueilly si inopinément qu'il n'avoit pû regagner le bord : de sorte qu'il avoit esté contraint de laisser presques aller sa Barque au gré du vent, qui enfin l'avoit poussée au pied d'un Rocher qui s'esleve dans la mer, et où un grand Vaisseau se seroit brisé : mais où sa Barque qui estoit legere, aborda heureusement. Si bien que se jettant sur ce Rocher, et arrestant sa Barque avec un chable, il se resolut de laisser passer l'orage en ce lieu là : et en effet il y demeura jusques à ce que la Tempeste commençant de calmer, il vit un Vieillard qui tenoit une Planche, et qui s'en servant pour se soutenir sur l'eau, taschoit de gagner ce Rocher : mais il paroissoit si foible, et il en estoit encore si loin, qu'il y avoit aparence qu'il periroit, s'il n'alloit le secourir. La pitié agissant donc dans l'ame de ce Pescheur, et le portant à l'assister, il se remit dans sa Barque, et fut au devant de cét homme, apellé Tiburte. Grec de Nation, et qui estoit aupres du Prince Mazare, pour luy aprendre les sciences proportionnées à sa qualité. A peine fut il aupres de luy, que luy tendant la main il le fit monter dans sa Barque : où il ne fut pas plus tost, qu'il pensa s'esvanouïr, tant il le trouva foible. Toutesfois estant revenu, il luy aprit comment il avoit fait naufrage, sans luy dire que ç'eust esté en enlevant la Princesse Mandane : 
<pb id="page_3096" n="V05-P376"/>de peur de luy oster une partie de l'ardeur qu'il avoit à le servir. De sorte que ce Pescheur le consolant à sa mode, luy offrit sa Cabane pour retraite, ce que Tiburte accepta : afin de tascher d'aprendre le long du rivage, s'il ne seroit eschapé que luy, de tant de personnes qui estoient dans la Galere où il avoit fait naufrage, et si son Maistre avoit pery comme les autres. Ce Pescheur reprenant donc sa route, quand la mer fut tout à fait apaisée, il commença de ramer : mais comme il avoit perdu uné de ses rames, il fut longtemps à regagner le bord : et si longtemps enfin, qu'il n'arriva à sa Cabane, qu'une heure apres que l'illustre Artamene en fut sorty. je vous laisse à penser Madame, quelle surprise fut celle de Tiburte, de voir le Prince Mazare comme il le vit : car il n'estoit pas encore revenu de l'esvanouïssement où l'illustre Artamene l'avoit laissé. D'abord qu'il l'aperçeut, il en eut de la joye : mais ayant consideré le pitoyable estat où il le voyoit, il s'en afligea extrémement. Cependant comme cét homme est universellement sçavant en toutes choses, et que la Medecine mesme ne luy est pas entierement inconnuë, il commença de tascher de s'esclaircir si ce Prince estoit encore vivant, et s'il n'y avoit nul moyen de le secourir : de sorte qu'apres l'avoir observé soigneusement, il connut que son coeur palpitoit encore : si bien que sans perdre temps, il luy fit tous les remedes que la pauvreté du lieu où il 
<pb id="page_3097" n="V05-P377"/>estoit, luy pouvoit permettre de faire : et il les fit si utilement, que Mazare revint de sa foiblesse. Mais il en revint l'esprit si peu à luy, que voyant Tiburte au chevet du lict sur lequel on l'avoit mis, il luy demanda où estoit Mandane ? en suitte il prononça quatre ou cinq fois le nom d'Artamene : et confondant ainsi toutes choses durant plus d'une heure, on voyoit clairement que la douleur troubloit si fort sa raison, qu'il ne sçavoit si Artamene estoit son Rival ; si Mandane estoit vivante ou morte ; et s'il estoit vivant luy mesme. Mais à la fin Tiburte luy ayant parlé pour tascher de remettre peu à peu son esprit en son assiette ordinaire, il commença de voir les choses comme elles estoient : et par consequent de rentrer dans son premier desespoir. Il avoit pourtant quelque consolation, de voir Tiburte aupres de luy : qu'il avoit tousjours fort aimé : et qui s'estoit embarqué, sans sçavoir precisément le dessein du Prince Mazare, qui n'avoit osé le luy dire. Il espera mesme en le voyant, que peut - estre Mandane auroit elle pû se sauver du naufrage aussi bi ? que luy : mais il espera si foiblement, que l'on peut dire qu'il n'espera qu'autant qu'il faloit pour l'obliger à souffrir que l'on eust soin de luy, et pour le forcer à prendre quelque chose. Cependant Tiburte ne jugeant pas qu'il fust seurement si près de Sinope, et en un lieu encore où l'illustre Artamene estoit venu, et ou il pourroit l'envoyer querir, il tira le Maistre de cette Cabane à 
<pb id="page_3098" n="V05-P378"/>part, et le conjura, apres luy avoir sauvé la vie, de luy vouloir encore rendre un autre office, sans lequel le premier qu'il luy avoit rendu demeureroit inutile. Mais afin que sa priere ne la fust pas, il luy donna une grande Medaille d'or, pendue à une chaine de mesme metal, que la Reine Nitocris luy avoit autrefois donnée à Babilone, quand il y accompagna le Prince son Maistre. La veuë d'un present qui parut si riche aux yeux d'un pauvre Pescheur, fit que cét homme luy promit absolument de faire tout ce qu'il voudroit, quand mesme il faudroit hazarder sa vie pour le servir : de sorte que Tiburte sans perdre temps, fit porter la nuit prochaine le Prince Mazare dans la Barque qu'il fit couvrir, de peur qu'en l'estat où il estoit le grand air ne luy fist mal. Le Prince Mazare fit d'abord quelque difficulté de consentir à ce que Tiburte souhaitoit : ne voulant point, disoit il, abandonner le Rivage où la Princesse Mandane avoit pery, et aimant mieux mourir en ce lieu là qu'en un autre : mais Tiburte luy ayant promis qu'il ne l'en esloigneroit pas beaucoup ; que ce ne seroit mesme que jusques à ce que l'on eust sçeu si l'on n'avoit point eu de nouvelles de la Princesse qu'il regrettoit ; et qu'il ne l'obligeoit à en partir, que parce qu'il seroit tres facheux qu'il tombast entre les mains de Ciaxare ; il commença de ceder à sa volonté. Ce ne fut toutesfois pas tout d'un coup ; car Tiburte, luy disoit il, puis que je ne cherche 
<pb id="page_3099" n="V05-P379"/>qu'à mourir, que m'importe que le Roy des Medes ou Artamene me donnent la mort ? s'il n'importe pas pour vous, luy dit Tiburte, il m'importe du moins pour le Roy vostre Pere, et pour la Reine vostre Mere : et il importe mesme à, tous les Peuples sur lesquels vous estes destiné à regner. C'est pourquoy ne me resistez pas s'il vous plaist : et laissez vous persuader à la raison, qui vous parle par ma bouche. Ha Tiburte, s'escria t'il, un homme qui ne veut plus vivre, n'a garde de songer à regner : du moins, repliqua Tiburte, si vous ne pretendez plus rien à la vie, ne donnez pas ce desplaisir à tous ceux qui s'interressent en ce qui vous touche, de vous voir entre les mains d'un Prince qui vous traiteroit en criminel, je le suis de telle sorte, reprit il, que l'on ne me sçauroit faire injustice, quelque rigoureux qu'on me pûst estre : mais Tuburte, ne laissez pas de faire de moy ce qu'il vous plaira. Apres cela Mazare fut mis dans la Barque : et tous ceux de la Cabane eurent ordre de dire, si on venoit demander ce Prince, qu'il estoit mort aussi tost apres que l'illustre Artamene l'avoit eu quitté. Cependant le pitoyable estat ou estoit le Prince Mazare, fit que Tiburte ne pût pas songer à le mener fort loin : joint que les provisions qu'il avoit dans la Barque estoient si petites, que leur voyage ne pouvoit tout au plus durer que deux ou trois jours. Comme ce sage Vieillard n'estoit pas de ce Pais là, et qu'il n'y avoit pas mesme demeuré 
<pb id="page_3100" n="V05-P380"/>longtemps, il n'y avoit nulle habitude, et ne sçavoit pas trop bien qu'elle resolution prendre : et comme il estoit extrémement esloigné du sien (car vous sçavez qu'il y a un grand chemin à faire, de Sinope au Païs des Saces, qui touchent la Scithie Asiatique) il ne pouvoit trouver de secours fort proche. Il avoit mesme peu de chose pour subsister : ne luy estant demeuré du naufrage, que la chaine d'or qu'il avoit donnée au Pescheur, et une Bague d'un prix assez considerable. Il est vray que le Prince Mazare se trouva fortuitement avoir des Tablettes extrémement magnifiques : de sorte qu'avec ces deux choses il creût bien pouvoir trouver les voyes de subsfister quelque temps : mais la difficulté estoit d'aborder en un lieu seur. Ne scachant donc quel conseil prendre, ils s'esloignerent de Sinope, sans sçavoir precisément quelle route ils devoient tenir : à la fin neantmoins ce Pescheur voyant l'inquietude de Tiburte, luy dit que s'il vouloit se fier à luy, il le meneroit en un lieu où on ne le trouveroit point. Et en effet, luy ayant apris qu'il n'estoit pas nay où il demeuroit presentement, et qu'il estoit d'une petite Isle qui n'estoit habitée que par des Pescheurs, parmy lesquels il avoit plusieur Parens, il consentit qu'il les y menast : ce Pescheur promettant à mon Maistre de luy aller dire en ce lieu là, si on auroit eu quelques nouvelles de la Princesse Mandane, ou si on auroit retrouvé son corps. Ne pouvant donc 
<pb id="page_3101" n="V05-P381"/>faire autre chose, ils furent aborder à cette petite Isle, qui n'est presque qu'un grand Rocher, et qui n'est qu'à une journée et demie de Sinope : celuy qui les conduisoit les logea chez une Soeur qu'il avoit, dont le mary estoit Pescheur comme luy, et qui les reçeut fort humainement, dés que son beau- Frere luy eut apris de quelle façon Tiburte l'avoit recompensé. Cependant comme les Dieux avoient sans doute resolu de conserver le Prince Mazare malgré luy, il vescut quoy qu'il n'en eust point d'envie, et quoy qu'il creust la Princesse Mandane morte : il est vray que ce fut d'une maniere si pitoyable, que la mort luy eust sans doute esté plus douce, que la vie qu'il menoit ne luy estoit agreable. Le peu d'esperance qu'il avoit euë que peut-estre la Princesse seroit elle eschapée, ne luy dura mesme plus guere : car le Pescheur, suivant sa promesse, fut huit jours apres qu'il fut à cette Isle, luy dire que l'on n'avoit eu aucune nouvelle d'elle, et que l'on n'avoit pas mesme trouve son corps. Neantmoins cette derniere chose luy laissant encore quelque loger espoir, qui faisoit qu'il ne vouloit point songer à partir de ce lieu sauvage, Tiburte pria le mesme Pescheur, de luy venir dire une autrefois que le corps de Mandane avoit esté trouvé : car comme Tiburte croyoit bien que cette Princesse estoit morte, et que quand mesme elle eust esté vivante, il eust tousjours esté bon de tascher d'en oster la memoire au Prince Mazare, il creût 
<pb id="page_3102" n="V05-P382"/>qu'il estoit à propos de ne le laisser pas plus long temps dans une esperance incertaine, qui ne faisoit qu'aigrir ses douleurs, et augmenter ses inquietudes. De sorte que le Pescheur qu'il avoit prié de luy dire ce mensonge, n'y ayant pas manqué, le Prince Mazare en eut une affliction si sensible, qu'il fut aisé de voir la difference qu'il y a d'un mal indubitable, à un autre où il reste encore un peu d'incertitude. Quand les premiers transports de son desespoir furent apaisez, il dit à Tiburte qu'il vouloir aller mourir sur le Tombeau de Mandane, et cette pensée luy tint en l'esprit pendant plusieurs jours : mais à la fin les prieres de Tiburte l'en empescherent, et le firent changer d'advis. Il ne pût pas faire la mesme chose, lors qu'il luy voulut persuader de retourner vers. je Roy son Pere : non non, Tiburte, luy dit il, vous n'obtiendrez pas de moy ce que vous desirez : je ne me resoudray jamais à vivre conme vous je souhaitez. C est bi ? assez que je vous accorde de ne me tüer point ; de ne me precipiter pas ; et de ne prendre point de poison ; sans vouloir que j'aille montrer mon crime et mon malheur à toute l'Asie, le veux vivre Tiburte, puis que vous ne voulez pas que je meure : mais je veux vivre pour souffrir et pour pleurer eternellement, la Princesse à qui j'ay fait perdre la vie. O malheureux Prince, s'escrioit il, si tu avois à trahir quelqu'un, que ne trahissois tu le Roy d'Assirie en faveur de ta Princesse ; et que ne la delivrois tu effectivement ? que ne la remettois 
<pb id="page_3103" n="V05-P383"/>tu entre les mains de l'invincible Artamene, qui seul estoit digne d'elle ? du moins elle t'auroit conservé son estime et son amitié : et quand mesme tu eusses deû estre toute ta vie le plus infortuné de tous les hommes, il le valoit beaucoup mieux, que d'estre son Ravisseur. Insensé que j'estois, adjoustoit il, comment pouvois-je esperer d'estre aimé, en faisant une chose si propre à me faire hair ? il faloit bien sans doute que j'eusse perdu la raison, pour pouvoir croire qu'en enlevant Mandane j'en serois aimé. N'avois-je pas un exemple illustre en la personne du plus Grand Roy de toute l'Asie ? qui l'avoit enlevée inutilement : et qui n'avoit tiré autre avantage de cette violence, que celuy d'avoir aquis la haine de cette Princesse. Cependant je n'ay pas laissé de l'enlever : mais aussi les Dieux m'en ont ils assez rigoureusement puny. Si ma mort, adjoustoit il, eust pû satisfaire leur justice, j'aurois assurément pery au lieu d'elle : mais comme ils ont bien connu que la sienne me puniroit beaucoup plus severement, ils ont voulu me faire esprouver le plus rigoureux suplice de la Terre. Voila donc, Madame, comment raisonnoit le Prince Mazare : c'estoit en vain que Tiburte luy representoit qu'il faloit sousmettre son esprit aux volontez des Dieux : car il luy demandoit une chose qu'il ne pouvoit pas faire, tant sa douleur estoit forte. C'estoit aussi inutilement, qu'il taschoit de le faire souvenir du temps qu'il avoit tant aimé la 
<pb id="page_3104" n="V05-P384"/>gloire, et de ce qu'il se devoit à luy mesme : l'ambition estoit morte dans son coeur : et il ne trouvoit pas qu'il pûst faire rien de plus glorieux, apres ce qui luy estoit arrivé, que de pleurer eternellement la mort de Mandane. Tiburte ne se rebutoit pourtant pas : et quoy que le Prince Mazare luy pûst dire, il luy parloit continuellement de retourner vers le Roy son Pere, Enfin il luy en parla tant, que ce malheureux Prince jugeant bien qu'il ne pourroit jamais persuader Tiburte, ny l'obliger à le laisser passer sa vie inconnu, se resolut de se derober de luy : et de s'en aller seul pleindre ses malheurs. Pour cét effet, il gagna : n jeune Pescheur, et l'obligea de le passer une nuit dans sa Barque, jusques au bord du rivage opposé, qui n'estoit qu'à cinquante stades de l'Isse : luy laissant une Lettre pour Tiburte, qui estoit à peu près en ces termes.
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<q>L'INFORTUNE MAZARE AU SAGE TIBURTE.</q>
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<q>Comme cest en vain que vostre prudence veut remettre lu raison dans mon ame, qui ne connoist plus rien que la douleur qui la possede, j'ay creû que je devois me separer de vous, de crainte que mon malheur ne vous devinst contagieux : mais afin que vous puissiez vous justifier envers le Roy, et aupres de la Reine, vous leur ferez voir par cette Lettre que ne me jugeant plus digne d'estre leur Fils, ny mesme de leur escrire, je renonce 
<pb id="page_3105" n="V05-P385"/>à la societé civile pour tousjours. Assurez, les toutesfois, que l'amour seulement m'a rendu criminel : et que si je n'eusse jamais aimé la divine et malheureuse Mandane, je n'aurois rien fait indigne d'eux ny de vous, qui m'avez donne cent bons conseils, que celle passion seulement m'a empesché de suivre.</q>
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<q>MAZARE.</q>
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<div2 id="page_CYRUS050205" type="sequence" n="Histoire de Mazare : la grotte de Mazare et de Belesis">
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Ce Prince ayant donc donné cette Lettre au jeune Pescheur qui le mena au Rivage prochain, et qui luy avoit acheté un cheval, et fait faire un habillement fort simple, à une petite Ville où il alloit vendre son Poisson ; il prit le premier chemin qu'il trouva : sa douleur ne luy permettant pas de songer seulement où il vouloit aller. Cependant le je une Pescheur estant retourné à l'Isle, donna à Tiburte la Lettre que ce Prince infortuné luy escrivoit ; et se mit dans un desespoir si grand, que jamais on n'a entendu parler d'une douleur plus excessive. Ce fut en vain qu'il voulut se pleindre à luy de ce qu'il l'avoit mené où il avoit voulu aller : car outre que ce Pescheur n'en avoit point eu de deffence, c'estoit encore se pleindre inutilement : de sorte que pour ne perdre point de temps, et pour tascher de retrouver son cher Maistre il quitta cette Isle, et fut à la ville la plus proche, acheter un cheval, et prendre le chemin que le jeune Pescheur luy avoit dit qu'il avoit pris. Mais comme il y avoit eu un temps assez considerable, de puis l'heure où ce Prince estoit party, jusques 
<pb id="page_3106" n="V05-P386"/>à celle où Tiburte commença de le suivre, il ne le pût joindre : il marcha pourtant un jour et demy, pendant quoy il eut la consolation de sçavoir deux ou trois fois, qu'il marchoit par les mesmes lieux où il avoit passé. Mais ce qui l'affligeoit estrangement, estoit de voir par le raport de ceux qui luy disoient l'avoir veû, aux signes qu'il leur en donnoit, qu'il ne tenoit point de routte assurée, et qu'il quittoit tous les grands chemins. Comme Tiburte estoit fort vieux, il ne pût pas voyager longtemps avec tant d'affliction sans tomber malade : de sorte qu'il fut contraint de s'arrester, douze ou quinze jours apres que le Prince Mazare se fut separé de luy. Par bonheur, il trouva un Petit Temple dedié à Cerés, basti au milieu d'une Campagne, sans autre habitation que c'elle du Sacrificateur qui demeure tout contre : si bien que se sentant fort mal, il s'arresta en ce lieu là, et demanda du secours. En effet la Sacrificateur qu'il y trouva, en eut un soin fort particulier : car comme Tiburte estoit un homme de beaucoup d'esprit, il fit bientost connoistre à cét hoste charitable, qu'il meritoit d'estre secouru. Aussi le fut il admirablement : il ne pût toutesfois recouvrer la santé : et tout ce qu'il pût faire, fut seulement de faire durer ses maux, et de prolonger sa vie, jusques à ce que le hazard, qui fait quelquesfois des prodiges, m'eust conduit au mesme lieu où il estoit, comme je vay vous le dire. Vous sçaurez, Seigneur, dit Orsane à Cyrus, que lors que vous 
<pb id="page_3107" n="V05-P387"/>partistes de Sinope, pour aller en Armenie, je vous demanday la permission de retourner vers le Roy mon Maistre, quoy que j'eusse une assez grande douleur d'estre contraint de le revoir sans luy remener le Prince Mazare : de sorte qu'estant party d'aupres de vous chargé de presens ; ravy d'admiration : et charmé de vostre vertu ; je pris le chemin qui me pouvoit conduire le plus seurement où je voulois aller. Mais le troisiesme jour de mon voyage m'estant esgaré, je me trouvay dans une grande Plaine, au milieu de la quelle je vy un petit Temple et une assez agreable Maison : comme il estoit desja assez tard, je fis dessein non seulement d'aller demander le chemin en ce lieu là, mais encore la grace d'y estre reçeu pour y passer la nuit : et en effet, j'y fus sans deliberer davantage : et j'y fus reçeu avec autant d humanité que je l'avois attendu, et que je le pouvois desirer. Le Sacrificateur me fit toutesfois quelque excuse de ce que je ne serois pas aussi commodement chez luy, que j'y eusse pû estre en autre temps : me disant que le peu de gens qu'il avoit, estoient si occupez aupres d'un Estranger qui estoit demeuré malade dan sa Maison, et qui estoit à l'extremité, qu'il craignoit qu'ils ne pussent pas me servit aussi bien qu'il l'eust souhaité. Comme il me parloit ainsi, on vint l'advertir que cét Estranger estoit plus mal, et qu'il demandoit â parler à luy, pour luy reveler un secret qui luy importoit extrémement : apres avoir entendu cela, je le supliay de 
<pb id="page_3108" n="V05-P388"/>satisfaire celuy qui l'envoyoit querir : neantmoins, sans sçavoir bien precisément pourquoy, je le voulus mener jusques à la porte de la Chambre de ce malade : mais Dieux, que je fus estrangement surpris, lors qu'estant prest d'y laisser entrer ce Sacrificateur, je vy que celuy qu'il alloit visiter estoit Tiburte, que je croyois avoir esté noyé avec le Prince nostre Maistre ! j'en fus si estonné, que je fus quelque temps sans pouvoir mesme tesmoigner mon estonnement : mais apres m'estre un peu remis : j'entray dans la Chambre : et m'aprochant du lict de Tiburte, ma veuë ne le surprit guere moins, que la sienne m'avoit surpris. je pense mesme que le Sacrificateur voyant par nostre action, que nous nous connoissions extrémement, et que nous avions beaucoup de joye de nous revoir, en demeura aussi avez estonné : Tiburte me tendant la main, me dit qu'il rendoit graces aux Dieux, de ce qu'il me pouvoit embrasser auparavant que de mourir : je taschay alors de luy persuader qu'il n'estoit pas aussi mal qu'il croyoit estre, mais je vy bien qu'il connoissoit mieux la grandeur de sa maladie que je ne la connoissois. Car prenant la parole en m'interrompant, non non Orsane, me dit il, ne nous flattons pas : les Dieux ne font pas tous les jours des miracles : et nous nous en rendons si peu souvent dignes, que nous ne devons pas mesme murmurer lors qu'ils n'en font point. je sens bien que les remedes me sont inutiles, et que la fin de mes 
<pb id="page_3109" n="V05-P389"/>jours est proche : c'est pourquoy j'avois envoyé suplier ce sage et charitable Sacrificateur, de vouloir bien estre depositaire d'un secret qu'il est important qui ne soit pas ensevely dans mon Tombeau. Mais puis que les Dieux vous ont amené si à propos icy, je veux le décharger d'une chose qui ne luy importe pas de sçavoir, et vous la dire en peu de mots. Le Sacrificateur entendant parler Tiburte de cette sorte, se retira afin de le laisser en liberté de me dire ce qu'il voudroit : Tiburte l'assurant auparavant, que s'il changeoit le dessein de luy reveler ce qu'il avoit dans le coeur, ce n'estoit pas qu'il ne l'estimast autant qu'il pouvoit l'estimer : mais seulement parce qu'il s'agissoit d'une personne que je connoissois, et qu'il ne connoissoit point. Apres donc que ce Sacrificateur se fut retiré, je voulus commencer de me pleindre aveque luy la mort de nostre Maistre : mais Tiburte m'arrestant tout court, m'aprit tout ce que je viens de vous dire. Apres cela, poursuivit il, vous devez bien connoistre que les Dieux en vous amenant au lieu où vous estes, ont eu dessein que je vous aprisse que le Prince Mazare n'est point mort : afin que faisant ce que j'avois resolu de faire, vous l'alliez chercher toute vostre vie, jusques à ce que vous l'ayez trouvé. Voila Orsane quel estoit mon dessein : et voila quel doit estre le vostre, s'il est vray que vous ayez tousjours pour ce Prince l'affection que vous avez euë autrefois. Si vous ne fussiez pas arrivé, j'eusse engagé par serment 
<pb id="page_3110" n="V05-P390"/>le Sacrificateur que j'avois envoyé querir, à me promettre de faire advertir le Roy des Saces que le Prince son Fils n'est pas mort : mais puis que vous estes icy, je ne juge pas à propos de faire sçavoir qu'il est vivant, à un Sujet du Roy des Medes. Car enfin en enlevant la Princesse Mandane, il s'est fait de si redoutables Ennemis en la personne de Ciaxare, du Roy d'Assirie, et de l'invincible Artamene, qu'il est bon presentement que la chose ne soit sçeuë que de vous. Tiburte ayant cessé de parler, et luy ayant promis si les Dieux disposoient de luy, de chercher nostre illustre Maistre par toute l'Asie, il parut estre un peu mieux : de sorte que nous fusmes prés de deux heures à parler du Prince Mazare. Comme il avoit sçeu depuis qu'il estoit en ce lieu là ; que la Princesse Mandane n'estoit point morte ; et qu'elle estoit en la puissance du Roy de Pont, que l'on croyoit l'avoir menée en Armenie : il me conseilla apres avoir encore erré quelque temps en Capadoce, de m'y en aller aussi : estant à croire que ce Prince, où qu'il fust, entendroit parler d'une chose qui estoit sçeuë de toute la Terre : et qu'il se resoudroit peut-estre à prendre party, ou du moins à se raprocher de la Princesse qu'il aimoit. Mais Madame, pourquoy m'amuser davantage à vous parler de Tiburte ; qui sembla n'avoir languy si longtemps, que pour attendre que je l'eusse veû ? car le jour suivant il luy empira considerablement, et il mourut le lendemain. 
<pb id="page_3111" n="V05-P391"/>Je sentis sans doute cette perte avec beaucoup de desplaisir : de sorte que je ne jouïs pas avec tranquilité, de la joye que j'avois de sçavoir que le Prince mon Maistre n'estoit pas mort comme je l'avois creû. Cependant apres avoir rendu les derniers devoirs à Tiburte, et avoir remercié le mieux qu'il me fut possible celuy qui l'avoit assisté, sans l'avoit pû obliger à accepter nulle marque de ma reconnoissance ; je partis pour m'en aller errant sans sçavoir precisément où j'allois. je creûs pourtant que le mieux que je pouvois faire, estoit de m'aprocher de Mandane : estant à croire qu'un Prince qui estoit esperdûment amoureux d'elle, et qui l'avoit creuë morte, voudroit chercher les occasions de la voir ressuscitée. Enfin concluant que s'il n'avoit plus d'amour, il s'en retourneroit aupres du Roy son Pere, et que s'il en avoit encore il suivroit cette Princesse, je me resolus à faire deux choses : l'une d'envoyer un Esclave qui me servoit, et qui estoit fidelle et plein d'esprit, vers la Reine des Saces, afin de la tirer de l'inquietude où elle estoit ; luy mandant toutesfois que je pensois qu'il estoit à propos de ne publier pas que le Prince Mazare fust vivant, jusques à ce qu'on l'eust retrouvé : et l'autre, apres avoir erré encore quelques jours à l'entour de Sinope, où je craignois qu'il ne fust demeuré malade, de m'en aller en Armenie, où l'on disoit alors qu'estoit la Princesse Mandane. En effet, je fis ce que j'avois resolu : j'envoyay 
<pb id="page_3112" n="V05-P392"/>l'Esclave, et je cherchay avec un soin tres exact, à tascher d'aprendre quelque chose de Mazare, sans en pouvoir rien sçavoit en Capadoce : apres quoy je fus à Artaxate, pendant que l'Armée de Ciaxare croyoit que Mandane estoit enfermée dans un Chasteau au bord de l'Araxe. Et comme je le croyois aussi bien que les autres, et que je m'imaginois que si le Prince Mazare vivoit, il estoit à Artaxate aussi bien que moy, je passois les journées entieres à aller de Temple en Temple, et par toutes les Places publiques, pour voir si je ne le trouverois point. Apres, quand on faisoit quelques reveuës de Troupes, j'allois encore regarder Soldat à Soldat, pour voir si je ne le trouverois point : car je croyois l'amour de ce Prince capable de luy faire toutes choses. Il me vint en suitte dans la fantaisie, voyant que je ne le rencontrois en nulle part, que peut-estre auroit il esté assez adroit, pour trouver les voyes d'entrer dans ce Chasteau où l'on croyoit qu'estoit la Princesse Mandane, et où estoit alors la Princesse de Pont devant qui je parle : de sorte que je me resolus d'attendre en ce lieu là, qu'el seroit l'evenement de cette guerre : n'y ayant pas aparence que je pusse trouver ailleurs le Prince que je cherchois. En effet, Seigneur, (dit Orsane, adressant la parole à Cyrus) j'y fus jusques à ce que par vostre incomparable valeur, vous eustes pris ce Chasteau avec fort peu de Troupes, à la veuë d'une des plus grandes Villes du monde, et d'une 
<pb id="page_3113" n="V05-P393"/>multitude innombrable de gens armez. De vous dire la douleur que j'eus, de sçavoir que la Princesse Mandane n'estoit point dans ce Chasteau, il ne me seroit pas aisé : estant certain que je pense vous pouvoir assurer sans mensonge, avec tout le respect que je vous dois, que vous ne fustes gueres plus affligé de n'avoir pas delivré la Princesse Mandane, que je le fus de n'avoir pas trouvé mon Maistre, et de ce que je ne pouvois plus où le chercher, ne sçachant pas en quel lieu estoit cette Princesse, que je cherchois seulement afin de trouver plustost le Prince Mazare. Cependant il falut prendre patience, et tascher de se consoler, d'avoir perdu tant de temps inutilement. Comme je n'ignorois pas que vous aportiez tous les foins imaginables à descouvrir ce qu'estoit devenuë la Princesse Mandane, je me resolus de suivre tousjours la route que vous prendriez : mais comme je ne voulois pas estre connu de vous, encore que j'en eusse esté si favorablement traité à Sinope, parce que je ne voulois ny vous aprendre la veritable cause qui me retenoit en Armenie, ny aussi vous la déguiser ; j'esvitay vostre rencontre avec tant de foin, qu'en effet je ne fus point veû de vous. je demeuray donc caché à Artaxate, jusques à ce que sçachant que vous croiyez que la Princesse Mandane estoit à Suse, et qu'elle devoit aller traverser le Païs des Matenes, qui touche l'Armenie et la Cilicie, je pris le dessein de 
<pb id="page_3114" n="V05-P394"/>prendre cette route là : et en effet ayant trouvé un Guide qui sçavoit admirablement les chemins, il me conduisit par un si court que je joignis Abradate et le Roy de Pont qui conduisoient cette Princesse, devant qu'ils se fussent separez : et par consequent devant que vous eussiez combatu le Roy de la Susiane. Il est vray que je ne jugeay pas à propos de me monstrer à la Princesse Mandane : et je me contentay de regarder passer toutes les Troupes qui l'escortoient, et tout le train qui la suivoit. Mais n'y ayant pas trouvé ce que je cherchois, je pensay que peut-estre le Prince Mazare se contentoit il de tenir la mesme route, sans la suivre de si prés : c'est pourquoy ayant sçeu que cette Princesse alloit s'embarquer à un Port de Cilicie qu'on me nomma, pour faire voile à Ephese, je gagnay le devant, et fus en ce lieu là, m'informant à toutes les Maisons où les Estrangers logeoient, si celuy que je cherchois n'y seroit point. Je fus aussi à tous les Vaisseaux qui devoient bientost faire voile, afin de sçavoir s'il n'y avoit point quelques Passagers qui deussent s'embarquer : mais quoy que je pusse faire, ny devant que la Princesse Mandane fust arrivée en ce lieu là, ny apres qu'elle y fut, ny depuis qu'elle en fut partie, je n'apris nulles nouvelles de ce que je cherchois : de sorte que je demeuray sur le Rivage, avec une douleur si grande, apres avoir veû embarquer la Princesse Mandane, que l'on peut dire que le Prince Mazare mourut encore une fois 
<pb id="page_3115" n="V05-P395"/>pour moy ce jour là. En effet, je ne doutay point du tout qu'il ne se fust porté à quelque extréme resolution, ou que du moins il ne fust mort de melancolie, en quelque lieu où il ne se seroit pas mesme fait connoistre en mourant : car comme je sçavois par diverses Personnes que j'avois veuës à l'Armée d'Armenie, que le Prince Mazare n'estoit point retourné aupres du Roy son Pere, et que je ne le trouvois point aupres de la Princesse qu'il adoroit, je ne pouvois m'imaginer autre chose, sinon qu'il estoit mort. Estant donc dans un desplaisir si grand, et ne pouvant plus conserver nulle esperance, je me resolus de m'en retourner en mon Pais : car encore que j'eusse promis à Triburte d'errer toute ma vie, jusques à ce que l'eusse trouvé mon cher Maistre ; je ne creûs pas qu'il falust executer si scrupuleusement cette promesse : et je pensay que n'esperant plus du tout de trouver le Prince Mazare, il y auroit de la folie à continuer de le chercher. Me voila donc resolu de m'en retourner : et pour cét effet, je me fis enseigner le chemin le plus seur et le plus aisé à tenir. je sçeus donc que le plus court et le meilleur, estoit d'aller le long de la Riviere de Cydne : et de laisser cette grande Montagne de Cilicie, que l'on apelle le Mont Noir, à main gauche, peu de gens osant se hasarder de la traverser. Qu'en suitte il faloit aller passer en Armenie, et gagner le fleuve d'Araxe, où je n'aurois plus besoin de Guide : sçachant fort bien le chemin, depuis là 
<pb id="page_3116" n="V05-P396"/>jusques en mon Pais. Mais comme les Dieux se plaisent quelquesfois à faire que la tempeste pousse des Vaisseaux au Port au lieu de les briser, ils firent que je m'esgaray heureusement : et qu'au lieu de prendre le chemin qui me pouvoit conduire à la Riviere de Cydne, l'en pris un autre qui m'engagea si avant dans les détours de cette grande et prodigieuse Montagne dont je vous ay parlé, que je ne pus jamais trouver les moyens de m'en retirer. Neantmoins comme il faisoit encore alors assez chaud : et que tout le reste de la Cilicie est un Païs extrémement descouvert, je ne fus pas d'abord trop marry d'avoir pris un chemin où par l'excessive hauteur des pointes de Rochers qui s'slevent les unes sur les autres, je pouvois marcher à l'ombre. Mais à la fin voyant que je ne rencontrois personne dans cette affreuse solitude, et que je n'y voyois rien de vivant, qu'une quantité fort grande d'une espece de petites Bestes sauvages, que les habitans du Païs apellent Squilaques, et qui sont si naturellement portées au farcin, qu'elles suivent tous ceux qui passent de nuit en ce lieu là, pour leur dérober quelque chose ; j'advoüe que je me repentis de m'estre engagé si avant : principalement dans la crainte que j'avois de m'esgarer de telle sorte dans les divers détours de cette affreuse Montagne, que je ne pusse en sortir devant que la nuit fust venuë. Si bien que jugeant plus aisé de retourner sur mes pas, et de repasser par des endroits que je creûs devoir 
<pb id="page_3117" n="V05-P397"/>bien reconnoistre, que de poursuivre une route qui m'estoit inconnuë, et où aparemment je ne rencontrerois personne ; je rebroussay chemin, et je marchay en effet quelque temps par les mesmes endroits où j'avois passé. Mais estant armé en un lieu où il y a plusieurs sentiers peu battus, je me trompay : et pris point du tout celay par où j'estois venu. je marchay donc fort longtemps en tournoyant, croyant toujours que j'allois fort bien : il me sembla pourtant quelquesfois que je voyois des choses que je n'avois pas veuës : et d'autressois aussi je creûs que je reconnoissois l'endroit où j'estois. Ainsi croyant tantost que j'allois comme il faloit aller, et tantost craignant d'aller mal, j'avançois tousjours chemin : ayant beaucoup d'impatience d'estre hors d'encre ces Rochers. Car bien souvent j'avois une haute Montagne et ma droite, et un precipice effroyable à ma gauche : et le meilleur chemin que j'eusse, estoit du moins fort inégal et fort raboteux. je vous demande pardon, Seigneur, si je m'arresté si longtemps à vous descrire toutes ces choses ; mais j'advoüe qu'elles firent une si forte impression dans mon esprit, que je ne puis m'empescher de les representer telles que je les ay veuës. Apres avoir donc marché de cette sorte, et avoir elle en descendant durant une demy-heure, sans voir alors aucune trace de chemin, je fus contraint de m'arrester : parce que la nuit venant tout d'un coup, je me fusse exposé à tomber dans quelque precipice, 
<pb id="page_3118" n="V05-P398"/>si je me fusse obstiné à marcher plus longtemps. je descendis donc de mon cheval : et apres en avoir passé la bride à mon bras (car je ne pouvois où l'attacher, n'y ayant point d'Arbre en cét endroit) je m'assis sur une Roche : et m'apuyay contre une autre, me resolvant à passer la nuit en cét estat, et à faire tout ce que je pourrois, pour m'empescher de dormir : de peur que mon cheval ne s'eschapast, ou que quelque beste sauvage ne vinst à moy. Et en effet, je la passay presque tout entiere sans pouvoir fermer les yeux, et sans mesme en avoir envie : tant parce que l'obscurité en un lieu desert comme celuy là, porte avec elle je ne sçay quelle terreur, qui est incompatible avec le sommeil ; que parce que l'entendis continuellement passer et repasser à l'entour de moy, une multitude estrange de ces Animaux larrons dont je vous ay dit que toute la Montagne est remplie. Mais à la fin m'estant accoustumé au bruit qu'ils faisoient, la lassitude où j'estois d'avoir tant erré parmy ces Rochers sans avoir mangé, fit qu'un peu devant le jour je m'assoupis malgré moy, et ne me resveillay qu'au Soleil levant : encore crois-je que j'aurois dormy plus longtemps, si une de ces Bestes malicieuses, suivant son inclination naturelle, ne m'eust resveillé en sur-saut, en me tirant de ma poche des Tablettes dans lesquelles j'avois escrit la route que je devois tenir : De sorte qu'encore que l'on die que pour l'ordinaire ces Squilaques sont aussi adroits au larcin, que le 
<pb id="page_3119" n="V05-P399"/>le sont les Lacedemoniens : celuy qui me prit mes Tablettes m'esveilla. je n'eus pas plustost les yeux ouvers, que voyant cét Animal qui s'enfuyoit avec mes Tablettes à sa gueule, je montay à cheval et courus apres, criant de toute ma force, afin qu'en l'espouventant, je l'obligeasse à les laisser tomber : et en effet, apres m'avoir fait longtemps courir par des lieux où de propos deliberé je n'aurois jamais osé passer, il tourna tout court à droit, derriere une grande Roche qui me le fit perdre de veuë : si bien que doublant le pas je tournay comme luy, et vy qu'il avoit laissé tomber ce qu'il m'avoit dérobé, et qu'il s'enfuyoit de toute sa force. Mais Seigneur, je fus estrangement surpris, apres avoir tourné à droit comme je l'ay dit, de voir que la fuitte de cét Animal, m'avoit conduit dans une petite Plaine qui a environ quinze ou vint stades de long, et dix ou douze de large : et de voir quelle estoit bornée par le plus agreable Bois qui soit en tout le reste de l'Univers : le long duquel s'esleve une grande et sterile Montagne, qui semble toucher les nuës tant elle est haute : et qui estant escarpée depuis la cime jusques au pied, fait le plus affreux et le plus bel objet du monde tout ensemble : n'estant pas possible de concevoir, à moins que de l'avoir veû, combien la verdure de cét agreable Bois, opposée à la secheresse de cette Montagne, fait un effet admirable à la veuë de ceux qui se connoissent un peu aux beautez universelles, et qui sont capables de 
<pb id="page_3120" n="V05-P400"/>s'en laisser toucher. D'abord que je vy ce que je viens de descrire, je m'arrestay : ne sçachant si je devois aller m'enfoncer dans ce bois, dont je ne connoissois point les routés : neantmoins comme je ne sçavois pas plus seurement un autre chemin que celuy là, je creûs qu'il valoit encore mieux s'égarer sous un si bel ombrage, que de faire la mesme chose parmy des Rochers où l'on ne voyoit pas seulement pousser une herbe. je traversay donc cette petite Plaine, par où il faloit aller dans ceBois : au milieu duquel je voyois une grande route en forme de Berçeau, que les rayons du Soleil ne pouvoient traverser, tant il estoit espais et touffu : ce Bois a mesme cela de particulier, que la verdure y est eternelle : estant tout composé de Cedres, de Pins, de Mirthes, de Therebinthes, et d'autres Arbres semblables, qui passent les Hivers sans perdre leurs feüilles, quoy que le Printemps leur en donne pourtant tousjours de nouvelles. Ce qu'il y a encore de merveilleux, est que tous ces Arbres y sortent d'entre les Rochers : et que tous ces Rochers y sont couverts d'une mousse si belle, et si differente en ses couleurs, qu'il n'est point de Marbre ny de Jaspe plus beau. Enfin soit par son ombrage ; par sa fraischeur ; par la diversité de ses Arbres ; ou par sa verdure eternelle, ce Bois est incomparable. je marchay donc dans cette grande et sombre route, que mille oyseaux faisoient retentir agreablement de leurs chants : tesmoignant assez par le peu de frayeur qu'ils 
<pb id="page_3121" n="V05-P401"/>avoient de moy, que ce lieu là estoit peu frequenté. Apres avoir fait cinq ou six cens pas, je vis à ma droite une fort belle Fontaine : qui sortant à gros boüillons d'entre des cailloux, couverts d'une petite mousse de couleur d'Esmeraude, faisoit un petit ruisseau, qui traversant la route où j'estois, s'alloit perdre en serpentant dans le costé du Bois opposé à celuy le long duquel s'eslevoit cette espouventable Roche dont je vous ay parlé. Estant donc au bord de cette Fontaine, je pris garde qu'il y avoit un petit sentier, qui partant de la grande route, alloit en montant entre l'espaisseur des Arbres : de sorte que trouvant plus d'aparence de le suivre que l'autre, quoy qu'il ne fust guere plus battu ; apres m'estre un peu reposé au bord de cette belle source, je le pris sans hesiter : et marchant tousjours en montant, par ce petit chemin qui va tantost un peu à droit, et tantost un peu à gauche, à cause que la montée seroit trop droite et trop aspre : je fus enfin jusques au milieu de la grande Roche, le Bois allant jusques là en cét endroit. Mais Dieux, que devin-je, lors qu'estant arrivé en un lieu où les Arbres s'esclaircissent, je descouvris l'ouverture d'une grande Grotte qui s'enfonce dans le Rocher, et que je vy devant cét Antre sauvage, le Prince Mazare assis sur une Pierre ! qui au bruit que j'avois fait, ayant tourné la teste de mon costé me reconnut, et me donna moyen de le reconnoistre. je fus si surpris et si espouventé de cette 
<pb id="page_3122" n="V05-P402"/>veuë que je fus un temps sans descendre de cheval, tant je sçavois peu ce que je faisois, et tant mes yeux et mon esprit estoient occupez à s'esclaircir si ce que je voyois estoit veritable : mais à la fin mon cher Maistre ayant fait un grand cry en se levant, et m'ayant nommé, je revins de mon estonnement de sorte que descendant de mon cheval, et l'attachant diligemment au premier Arbre que je trouvay, je fus me jetter à ses pieds. Mais il me releva à l'heure mesme : et m'embrassant avec une tendresse extréme ; mon cher Orsane, me dit il, est il possible que je vous voye, et que vous me forciez malgré que j'en aye, à recevoir un moment de consolation en toute ma vie ? Seigneur (luy dis-je les larmes aux yeux, de voir la melancolie qui paroissoit sur son visage, et d'imaginer comment il avoit vescu tristement depuis que je ne l'avois veû) je ne pretends pas seulement vous donner quelques instans de consolation, mais encore vous consoler pour tousjours. Vostre veuë m'est sans doute bien chere, reprit il, mais Orsane apres avoir causé la mort de la divine Mandane, ce que vous me dittes ne sçauroit estre. Mais Seigneur, repris-je avec precipitation, si je vous dis que cette Princesse est vivante, ne vous consoleray-je point ? nullement Orsane, repliqua t'il, parce que je ne le croiray pas : et que je penseray que vous ne me le dittes que pour tascher de me retirer de la Solitude où je vy, et où je suis resolu 
<pb id="page_3123" n="V05-P403"/>de mourir. Il est pourtant certain, repliquay-je, qu'il n'est pas plus vray que je parle, qu'il est veritable que la Princesse que vous croyez morte est vivante, et que je l'ay veuë de mes propres yeux. Ha Orsane, s'escria t'il, que ne vous puis je croire, et mourir un instant apres ! afin de n'estre pas desabusé d'un si agreable mensonge : et d'estre delivré pour tousjours, de toutes les peines que je souffre. Mais Seigneur, repris-je, est il possible que ce Desert soit si peu frequenté, et l'Antre que vous habitez si inconnu à tous les hommes, qu'il n'en soit pas seulement venu un icy, pour vous aprendre que toute l'Asie est en armes pour la Princesse Mandane, que l'illustre Anamene n'est plus Artamene, et est maintenant reconnu pour estre Cyrus, fils de Cambise Roy de Perse ; que Ciaxare apres l'avoir tenu en prison l'a delivré, et l'a remis à la teste de son Armée ; que le Roy de Pont apres avoir perdu ses Royaumes, s'enfuyant dans un Vaisseau sauva la vie à la Princesse Mandane, un instant apres que la fureur des vagues vous eut separé d'elle ; que l'invincible Cyrus croyant que ce Prince l'avoit menée en Armenie, y a porté la guerre, et s'en est rendu Maistre, qu'au lieu de delivrer la Princesse Mandane, il n'a delivré que la Soeur de son Rival, c'est à dire la Princesse de Pont ; qu'en suitte ayant apris que le Roy son Frere estoit à Suse, avec la Princesse Mandane, et qu'elle en devoit partir, pour venir s'embarquer en Cilicie, conduite par le Roy de la Susiane, et 
<pb id="page_3124" n="V05-P404"/>par la Reine Panthée, jusques au bord d'une Riviere, Cyrus a suivy Abradate ; l'a deffait ; et pris la Reine sa Femme, en pensant encore prendre Mandane ; et qu'enfin le Roy de Pont, suivant son dessein, s'est embarqué avec la. Princesse des Modes, et a pris la route d'Ephese ? Pendant que je parlois ainsi, le Prince Mazare m'escoutoit, avec une attention estrange : et par des regards vifs et perçants sembloit chercher dans mes yeux à penetrer jusques au fonds de mon coeur, pour connoistre si je parlois sincerement. De sorte que voyant bien qu'il vouloit et n'osoit me croire, Non non Seigneur, luy dis-je, ne me soubçonnez point de mensonge : estant certain que la verité que je vous dis, est si universellement sçeuë, qu'il n'y a pas mesme un Berger en toute l'Asie, qui ignore que la Princesse Mandane est vivante, et qu'il y a deux cens mille hommes en armes pour la delivrer. Cette Princesse, adjoustay-je, a mesme passé si prés de vous, qu'elle a sans doute veû le haut des Cedres de vostre Desert : et en effet je ne m'entois pas : car je sçavois bien qu'elle ne pouvoit avoir passé pour s'aller embarquer, qu'elle n'eust veû de loin la Montagne où il estoit. Quoy Orsane, s'escria t'il, je pourrois croire que Mandane ne seroit point morte ! et je pourrois penser que vos yeux qui se rencontrent presentement dans les miens, auroient veû ma chere Princesse, et que cette admirable Personne, auroit seulement regardé la cime de cette Montagne ! 
<pb id="page_3125" n="V05-P405"/>ha si cela est Orsane, je ne suis plus si malheureux que je le croyois estre. Comme ce Prince alloit continuer de parler, je vy sortir de cette Grotte un homme merveilleusement bien fait, et d'une phisionomie agreable, quoy qu'il parust fort melancolique : de sorte qu'estant aussi surpris de trouer le Prince Mazare en conversation aveque moy, que je le fus de voir que mon Maistre avoit compagnie dans sa Solitude, nous nous regardasmes avec un esgal estonnement. Mais le Prince Mazare l'ayant apellé, venez Belesis, luy dit il, venez m'aider à connoistre si Orsane dont je vous ay tant parlé, et que je contois entre les pertes que je croyois avoir faites, dit effectivement la verité. Alors celuy que mon Maistre avoit apellé Belesis entendant mon nom s'avança : et me salüant avec une civilité qui me fit connoistre que tout ce que le Prince Mazare aimoit luy estoit cher, je luy rendis son falut avec beaucoup de respect : apres quoy mon Maistre me fit redire à Belesis tout ce que je luy avois desja dit : m'obligeant encore plus d'une fois, à luy assurer que je parlois avec sincerité. En suitte m'ayant demandé comment j'estois eschapé du naufrage ; comment j'estois venu en Cilicie ; comment j'avois pû trouver son Desert ; et si je n'avois point sçeu ce qu'estoit devenu Tiburte ; je satisfis pleinement sa curiosité : et luy apris mesme la mort de ce sage Vieillard, jugeant qu'il la sentiroit moins aigrement dans le mesme temps qu'il aprenoit que Mandane n'estoit point morte, que si je differois 
<pb id="page_3126" n="V05-P406"/>davantage à la luy dire. Il ne laissa pourtant pas d'en estre touché, et de le regretter extrémement : et comme Belesis et luy n'avoient fait autre chose depuis qu'ils estoient ensemble, que se raconter toute leur vie, et que parler continuellement de leurs malheurs, il pleignit aussi le pauvre Tiburte, comme s'il l'eust fort pratiqué, quoy qu'il ne le connust que sur le raport du Prince Mazare. Cependant comme j'avois une curiosité extreme de sçavoir comment mon Maistre estoit venu en ce lieu là, et d'aprendre qui estoit cét Estranger, et quand ils s'estoient rencontrez, je pris la liberté de le luy demander ; le supliant de me pardonner si je la prenois, et le conjurant de croire, qu'elle n'estoit causée que par l'affection que j'avois pour luy. Il est juste, me dit il, Orsane, qu'un Prince de qui vous avez tant eu de foin, et que vous avez cherché si longtemps, vous rende conte de sa vie : mais pour le pouvoir faire plus commodément, suivez nous Belesis et moy, me dit il, et venez voir le Palais que nous habitons. Helas Seigneur, luy dis-je en le suivant, je pense que ce Palais est plus beau par dehors que par dedans : et qu'il y a une notable difference de vostre Grotte au bois qui la borde. Vous en jugerez bientost, me respondit Belesis ; et en effet estant entré apres eux, je fus estrangement espouventé de voir ce que je vis : car Seigneur, l'Art ny la Nature joints ensemble, n'ont jamais rien fait de si beau en nul lieu du monde, que ce 
<pb id="page_3127" n="V05-P407"/>que la Nature toute seule a fait en celuy là. je vy donc que cette Grotte estoit extrémement profonde sans estre obscure, parce que divers soupiraux qui percent la Montagne en biaisant, l'esclairent assez pour faire que l'on en puisse remarquer toutes les beautez, qui ne sont pas ordinaires. Mille congelations admirables, sont les ornemens de cette Grotte, où l'on voit des Colomnes ; des Pilastres ; des Festons ; des Feüillages ; des Arabesques ; des Animaux ; des Urnes ; des Tombeaux, et mille autres belles choses, toutes d'une matiere si transparente, que le Cristal ne l'est pas davantage. Aux deux costez de cette merveilleuse Grotte, je vy encore deux Fontaines, qui sans se déborder et sans tarir, demeurent tousjours en mesme estat : leurs eaux s'escoulant sans doute imperceptiblement, par quelques fentes du Rocher, à mesure qu'elles en reçoivent par d'autres. Voyant donc une chose si surprenante et si belle, je ne pûs m'empescher d'admirer la providence des Dieux, qui avoient du moins amené le Prince Mazare en un si aimable Desert. Et bien Orsane (me dit Belesis, voyant l'admiration où j'estois) trouvez vous que le Prince Mazare ait eu tort d'apeller cette Grotte un Palais ? Non Seigneur, luy dis-je, mais j'advouë que je ne conçois pas encore trop bien, dequoy vous y pouvez vivre. Vous le sçaurez bientost me dit il, et alors estant allé à l'entrée de la Grotte il apella un Esclave qu'il avoit ; qui sortit d'une autre plus petite 
<pb id="page_3128" n="V05-P408"/>et moins belle, qui touchoit celle là : et luy ordonna de me donner quelque chose à manger, et de me faire voir le Jardin qui les nourrissoit, et d'avoir soin de mon cheval, que l'on mit dans un petit Antre plus esloigné, toute cette Montagne estant creuse. En effet cét Esclave de Belesis, nommé Arcas, apres m'avoir fait manger, me fit voir à cinquante pas de là, au pied de la Roche, un petit Jardin si plein d'herbes, de racines, et de legumes, que je compris aisément que des gens qui ne s'estoient separez du monde que pour mourir plustost que les autres hommes, pouvoient trouver dequoy subsister en ce lieu là, principalement Arcas m'ayant dit qu'il alloit aussi quelquefois à la Chasse. je sçeus par luy que son Maistre par divers chagrins qui l'avoient obligé à renoncer à la societé civile, ayant descouvert autrefois cét admirable endroit du Mont Noir, avoit pris la resolution de le venir habiter tout le reste de sa vie : de sorte que dans ce commencement là, il l'avoit pourveu des choses absolument necessaires, malgré que son Maistre en eust. En suitte il me conta que quelque temps apres qu'il y avoit esté, le Prince Mazare estoit arrivé fortuitement en cette Solitude ; et que depuis cela, Belesis et luy avoient lié une amitié si estroite, qu'ils s'estoient promis de ne se quitter jamais, et de mourir en ce Desert. Mais, luy dis-je, à quoy employent ils tous les jours ? à se pleindre, et à se promener quelquesfois seuls, et quelquesfois ensemble, 
<pb id="page_3129" n="V05-P409"/>repliqua t'il ; ils ont aussi quelques Livres : car je vous ay desja dit qu'au commencement que mon Maistre choisit cette Grotte pour sa demeure, j'y aportay tout ce que je creus la luy pouvoir rendre la moins incommode ; et en effet ces deux illustres Solitaires sont si bien accoustumez à la vie qu'ils menent, que je croy qu'ils auront assez de difficulté à se resoudre de la changer. Cependant il est certain que je ne pense pas qu'ils y puissent vivre longtemps : et je m'estonne, adjousta t'il, qu'ils ne sont desja morts, veû l'extréme melancolie qui les possede. Arcas ayant achevé de parler, et de me monstrer tout son Jardinage, me laissa reprendre le chemin du lieu où l'avois laissé le Prince Mazare avec Belesis : et s'en alla prendre soin de mon cheval, qu'il mit avec celuy que mon Maistre avoit amené à ce Desert. l'estois encore un peu embarrassé, à comprendre comment ils faisoient quand il estoit nuit ; mais j'en fus bientost esclaircy ; car je vy lors que le soir fut venu qu'en divers endroits à l'entour de la Grotte, il y avoit plusieurs morceaux de cette Roche transparente, qui se jettant hors d'oeuvre, estoient creusez par dedans : et remplis d'une espece d'huile qu'Arcas tiroit des Therebinthes, dont il y avoit abondance dans ce Bois ; qui ayant aussi quelques Cotonniers, faisoit que ce fidelle Esclave de Belesis avoit tout ce qu'il faloit pour esclairer cette admirable Grotte : qui me sembla encore incomparablement plus belle, lors que 
<pb id="page_3130" n="V05-P410"/>ces Lampes rustiques furent allumées, qu'elle n'avoit fait au jour. Les lias de ces deux malheureux exilez estoient mesmes assez propres et assez commodez, quoy qu'ils ne fussent faits que de Jones, de Mousse, et de Roseaux : et quoy qu'ils ne se fussent guere souciez de chercher les choses qui leur estoient agreables. Le Prince Mazare estoit mesme si accoustumé à la melancolie, qu'il ne pouvoit presques se resjouïr : et Belesis tout affligé qu'il estoit, prenoit plus de part à la satisfaction qu'il devoit avoir, d'aprendre que Mandane n'estoit pas morte, qu'il n'y en prenoit luy mesme : tant son ame avoit fait une forte habitude avec la douleur. En effet, trouvant encore quelque satisfaction à s'entretenir de choses tristes, il me raconta quels estoient ses sentimens, lors qu'il se déroba de Tiburte : il m'aprit qu'ayant fait dessein d'aller chercher quelque lieu où il ne pûst estre connû, il avoit pris la resolution de s'aller embarquer en Cilicie, pour passer en l'Arrabie deserte, et y finir ses jours. Que neantmoins ayant consulté un Oracle auparavant, le Dieu luy avoit respondu qu'il ne le fist pas : et qu'il allast habiter le Mont Noir en Cilicie, où il trouveroit de la consolation. j'y vins donc, me dit il, et je creus d'abord que la consolation que le Ciel m'avoit promise estoit la mort : car ayant passé un jour et demy dans ces montagnes sans trouver personne, je ne doutay point du tout que je n'y deusse bientost mourir. Mais enfin les Dieux 
<pb id="page_3131" n="V05-P411"/>qui me guidoient, m'ayant fait venir icy, et rencontrer Belesis, qui se promenoit dans la grande route du Bois, je luy parlay : et nous connusmes si bien l'un et l'autre, dés que nous nous vismes, que nous estions tous deux malheureux. que nous entrasmes en confidence dés le mesme jour : et liasmes une amitié si forte, que nous nous promismes de ne nous se parer jamais. je suis pourtant prest, interrompit Belesis, de vous dégager de vostre parole : n'estant pas juste qu'aujourd'huy que la Princesse Mandane est vivante, vous demeuriez d'avantage attaché à la fortune d'un malheureux, qui ne peut jamais devenir meilleure qu'elle est. l'auray mesme cét advantage, poursuivit il, que la fin de vos malheurs accourcira les miens : ne doutant point du tout que je ne meure bientost, dés que je seray privé de la douceur de vostre entretien. Ha Belesis, s'escria le Prince Mazare, vous ne connoissez pas encore toute la malignité de ma destinée, si vous croyez que je puisse estre heureux ? j'advoüe que ce m'est une consolation extréme, de sçavoir que la Princesse Mandane n'est point morte, et qu'apres avoir esté son Ravisseur, je n'ay pas este son Bourreau : mais apres tout, ne pouvant cesser de l'aimer, et sçachant qu'il est absolument impossible que je puisse jamais me retrouver seulement avec elle au point où je m'y suis veû, on peut dire que je n'ay fait que changer d'infortune. En effet, de quelque façon que je regarde la chose, je me trouve tousjours le 
<pb id="page_3132" n="V05-P412"/>plus malheureux Prince du monde : car enfin comme c'est moy qui suis cause que cette Princesse est entre les mains du Roy de Pont ; qu'elle erre de Royaume en Royaume ; et que toute l'Asie est en guerre ; je suis presque assuré qu'il n'y a pas un moment au jour, où elle ne deteste ma memoire : et où elle ne trouve du moins quelque consolation, à penser que les Dieux m'ont puny en me noyant. je dois mesme estre assuré, que si elle aprenoit que je ne suis point mort, elle en auroit autant de douleur, que j'ay de joye de sçavoir qu'elle est vivante : de plus, adjousta t'il, j'ay encore le malheur, de n'avoir point de Rivaux, que je puisse raisonnablement haïr, ny de qui je me doive pleindre. Le Roy d'Assirie a esté cruellement trahy par moy, et je luy ay enlevé la seule Personne qu'il aimoit, et pour laquelle il venoit d'estre renversé du Throsné, et de perdre le plus grand Royaume d'Asie. Pour le Roy de Pont, poursuivit il, que pourrois-je luy dire pour m'en pleindre ? je fais perir Mandane, il la fauve : l'accuserois-je apres cela, sans m'accuser moy mesme ? et pourrois-je avoir l'injustice d'attaquer un Prince qui seul a empesché Mandane d'entrer au Tombeau, que je luy avois ouvert ! Que dirois-je encore à l'illustre Cyrus ? reprenoit il, et de quel crime l'accuserois-je ; ou pour mieux dire dequoy ne m'accuseroit il pas ? l'employay le nom d'Artamene qu'il portoit alors, pour tromper l'adorable Mandane ; ce fut par cét illustre 
<pb id="page_3133" n="V05-P413"/>Nom que je la seduisis, et que je me mis en estat de perdre son estime et son amitié, que je possedois si absolument. Vous souvient il Orsane, me dit il, du temps que cette illustre Princesse estoit à Babilone ; qu'elle m'apelloit son Protecteur ; et que je l'estois en effet ? helas que je suis loin de ce glorieux estat : j'ay mesme lieu de croire, que de tous ceux qui l'ont persecutée par leur passion, je suis celuy qu'elle hait le plus : le Roy d'Assirie, tout violent qu'il est, ne l'a pas tant outragée que moy : le Roy de Pont non plus, n'ayant fait que garder ce que la Fortune luy a donné, n'est pas encore si criminel ; mais pour moy, je ne suis pas seulement un Amant injuste, temeraire, et insolent ; je suis encore pour cette Princesse, un Amy infidelle ; je suis un fourbe et un meschant, qui ne dois plus songer seulement à luy faire sçavoir que je vy, de peur de resveiller dans son coeur, une haine qui ne s'attache presentement qu'à ma memoire, et qui s'attacheroit à ma Personne. Ne soyons pas mesme en peine de sa liberté, disoit il, car si l'illustre Cyrus ne la luy fait recouvrer, personne ne le fera jamais. Le Prince Mazare adjousta encore beaucoup de choses de mesme force que celles là, où je ne creus pas qu'il falust respondre en s'y opposant directement : de peur de le confirmer dans les sentimés où il estoit, en y resistant trop. Si bi ? que luy conce dant une partie de ce qu'il disoit, et luy disputant l'autre, la conversation se passa de cette sorte : jusques à ce que le fidelle 
<pb id="page_3134" n="V05-P414"/>Arcas vint servir le souper, qui fut plus propre que magnifique comme vous pouvez vous l'imaginer. Apres cela, mon cher Maistre passa le reste du soir à me demander encore comment j'avois veû Mandane, si Martesie et Arianite estoient avec elle ? (car je luy avois raconté qu'elles n'avoient pas pery non plus que la Princesse) et comme en luy redisant toutes ces choses, je vins à reparler d'Abradate comme estant aujourd'huy Roy de la Susiane, Belesis m'arresta, et me demanda comment il estoit possible qu'Abradate fust Roy, veû que quand il estoit entré dans sa Solitude, le Roy son Pere et le Prince son Frere aisné vivoient, et que luy estoit exilé à Sardis ? C'est, luy repliquay-je, que ces deux Princes sont morts : et que par consequent Abradate est Roy. Les Dieux en soient loüez, reprit Belesis, car il est plus digne de porter la Couronne que ne l'estoit le Prince son Frere, qui m'a tant persecuté,Quoy Orsane, interrompit Panthée, ce Belesis dont vous parlez, seroit le mesme dont j'entendis tant parler à Suse lors que j'y arrivay, et qui est un des hommes de toute la Terre le plus accomply, et à qui l'amour a fait souffrir le plus de suplices ! je ne sçay pas si c'est celuy dont vous voulez parler, reprit Orsane, mais je sçay seulement que Belesis est de la Mantiane ; qu'il a long temps demeuré à Suse ; que l'amour a fait toute l'infortune de sa vie ; et que le Prince de Suse, Frere aisné de l'illustre Abradate, luy 
<pb id="page_3135" n="V05-P415"/>beaucoup de sujets de se pleindre de sa violence. Il n'en faut pas douter, dit Panthée, c'est le mesme dont j'entens parler : de sorte que je puis vous assurer, que le Prince Mazare estoit en la compagnie d'un des hommes de toute l'Asie le plus aimable, à ce que m'ont dit tous ceux qui l'ont connu : et mesme les personnes du monde qu'il a le plus aimées, et qui l'ont depuis le plus haï. Mais Seigneur, dit elle à Cyrus, je vous demande pardon d'avoir interrompu le recit d'Orsane, qui le continuera s'il luy plaist. Cyrus ayant fait un compliment à Panthée, sur ce qu'elle venoit de luy dire, et fait signe à Orsane qu'il reprist son discours, il le fit de cette sorte.
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<div2 id="page_CYRUS050206" type="sequence" n="Histoire de Mazare : Mazare et Belesis quittent la grotte">
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Voila donc, Seigneur, comment se passa le premier soir que je fus à ce Desert : le fidelle Arcas me donnant son lict pour me reposer, et s'en faisant un autre le mieux qu'il pût. Il est vray que je me couchay si tard, que les oyseaux à l'aproche du jour, m'esveillerent trois heures apres que je fus retiré. je ne fus pourtant pas encore si tost resveillé que mon Maistre : car bien qu'il eust une joye inconcevable d'aprendre que la Princesse Mandane estoit vivante, c'estoit pourtant une joye inquiette : et qui estoit meslée de tant de fâcheuses pensées, qu'il ne pût dormir cette nuit la Aussi le trouvay-je desja hors de la Grotte quand je sortis de celle où j'avois couché : si bien qu'ayant trouvé Belesis seul, je le supliay de vouloir m'aider à persuader au Prince Mazare de 
<pb id="page_3136" n="V05-P416"/>quitter la vie qu'il menoit. Mais Seigneur, luy dis-je, pour le pouvoir mieux faire, il faudroit la quitter vous mesme : et le persuader plustost par vostre exemple que par vos raisons. Ha Orsane, s'escria Belesis, le destin du Prince Mazare et le mien, sont aujourd'huy bien differents, et ce qui est bon pour luy ne l'est pas pour moy ! Seigneur, repliquay-je, comme je ne sçay pas vos infortunes, et que je n'ay pas mesme la hardiesse de vous demander de quelle nature elles sont, je ne puis pas vous convaincre si fortement que je ferois peut-estre, si je les sçavois : mais ce qu'il a de vray, est qu'à parler en general, il n'est point de malheurs dont un homme de vostre esprit ne se doive consoler. Non pas de ceux que la Fortune cause, reprit il ; mais pour ceux dont l'amour nous accable, il faut ne s'en consoler jamais : principalement quand ils sont aussi particuliers que les miens. Cependant je vous promets de faire tout ce qui sera en mon pouvoir, pour obliger le Prince Mazare à partir d'icy dés demain : je dirois dés auojurd'huy, reprit il en soupirant, si l'amitié que j'ay pour luy, ne meritoit pas en quelque sorte, que vous m'accordiez cette journée, à me preparer à une si dure separation. Pendant que je parlois à Belesis, le Prince Mazare erroit dans le Bois, plustost qu'il ne s'y promenoit : le desordre de son esprit estant si grand, qu'il sa communiquoit à ses pas : et faisoit qu'au lieu de s'aller promener loin de la Grotte, il y revenoit sans en avoir le 
<pb id="page_3137" n="V05-P417"/>dessein. Il nous trouva donc Belesis et moy, comme nous en sortions pour l'aller chercher ; nous ne l'eusmes pas plustost joint, que Belesis pour me tenir sa parole, commença de luy dire qu'il le suplioit de vouloir encore luy donner le reste du jour : voulant presuposer qu'il ne mettoit point en doute qu'il n'eust dessein de le quitter. Mais à peine eut il dit cela, que mon Maistre le regardant ; non non Belesis, luy dit il, le changement qui est arrivé en ma fortune, n'en doit guere aporter à ma forme de vivre : et c'est bien un assez grand malheur pour moy, de ne pouvoir seulement jamais rien pretendre à l'estime de la Princesse Mandane, sans qu'il soit besoin qu'elle soit morte, pour m'obliger à renoncer à la societé des hommes. Il est pourtant vray, dit Belesis, que le desespoir de sa mort, fut ce qui vous porta à prendre la resolution de vous esloigner de la veuë du monde : il est certain, repliqua Mazare ; mais pourquoy voulez vous aujourd'huy que je n'ay plus que quelques pas à faire pour mourir, et que je me suis accoustumé en quelque sorte avec la douleur, que j'aille commencer une autre vie, où j'en trouveray une plus aigre ? Songez bien Belesis à ce que vous me conseillez : et dittes moy precisément ce que vous jugez que je doive faire. Seigneur, reprit il, je pense qu'un homme sans amour, vous conseilleroit de tascher d'oublier la Princesse Mandane, et de vous en retourner, pour donner la joye au Roy vostre Pere et à la Reyne 
<pb id="page_3138" n="V05-P418"/>vostre Mere de vous revoir : mais comme je ne suis pas ignorant de la puissance de la passion qui vous possede, je vous dis ingenûment, qu'encore que je trouve que vous deviez quitter mon Desert, je ne voy pas ce que je voudrois que vous fissiez : c'est pourquoy c'est à vous à vous conseiller vous mesme, et à suivre vostre inclination. j'ay passé toute la nuit, repliqua le Prince mon Maistre, à resver sur ma fortune presente, sans pouvoir imaginer ce que je veux faire, ny seulement ce que je dois faire. j'advoüe toutesfois que je sens dans mon coeur, malgré que j'en aye, un si violent desir de voir la Princesse Mandane, que je ne sçay si l'y pourray resister ; mais je sens en mesme temps, une si grande confusion de mon crime, que je ne pense pas que je puisse me resoudre à en estre veû : si bien que craignant en un mesme moment, la mesme chose que je desire avec ardeur, je ne sçay quelle resolution prendre. De plus, quand je me seray determiné à la voir, comment feray-je pour en venir à bout ? si je vay en Lydie où elle est allée, et que je me presente à Cresus. qui est Chef de la Ligue qu'Orsane dit que l'on fait contre Cyrus, il se trouvera que je combatray pour le Roy de Pont, et contre un Prince qui veut delivrer la Princesse. Si je vay à l'Armée de Cyrus afin d'avoir la gloire de combatre pour Mandane, il faudra au lieu de cela, combatre peut-estre, et Cyrus, et le Roy d'Assirie, et mourir sans avoir reparé 
<pb id="page_3139" n="V05-P419"/>mon crime, par quelque service considerable. Que feray-je donc ? disoit il, je ne puis me resoudre à combatre ny pour le Roy de Pont ; ny pour le Roy d'Assirie ; ny pour Cyrus : cependant je ne puis prendre de party dans cette guerre, sans servir quelqu'un de mes Rivaux, tant mon destin est bizarre : et il est absolument impossible, que j'imagine rien qui me puisse jamais estre avantageux. Au reste, adjousta t'il, puis que la Princesse Mandane aimoit Cyrus, quand il n'estoit qu'Artamene, et que pour luy estre fidelle elle mesprisoit le plus Grand Roy de toute l'Asie, qu'elle aparence y a t'il, qu'aujourd'huy que cét Artamene est devenu Cyrus, c'est à dire fils du Roy de Perse, et que depuis cela il a conquis plusieurs Royaumes, elle change de sentimens pour luy ? Non, non adjousta t'il, elle n'en changera jamais : et je suis mesme contraint d'avoüer, qu'elle a raison de n'en changer point. Aussi ne songez-je plus à pretendre rien à la possession de cette Princesse : et je borne toute mon ambition, à n'en estre plus haï. Ouy Mandane, poursuivit il, je pouvois vous faire voir mon veritable repentir, et vous rendre quelque service si considerable que vous fussiez forcée par vostre generosité de me pardonner, et de me redonner vostre amitié, je serois ce me semble assez satisfait dans mon malheur. Du moins suis-je persuadé, que si je n'estois pas content, je serois tousjours en estat de souffrir patiemment, et sans m'en pleindre 
<pb id="page_3140" n="V05-P420"/>jamais, tous les maux que l'amour me feroit endurer : mais le moyen, disoit il, de parvenir à ce que je veux ? Seigneur (luy dis-je, afin de le faire resoudre à quitter fou Desert) vous pourriez ce que vous dittes, si vous imaginiez les voyes de delivrer la Princesse des Medes, et de la remettre entre les mains du Roy son Pere : mais pour cela, il faut renoncer à la Solitude ; il faut aller où est Mandane ; et chercher les moyens de faire ce que je dis. Ha Orsane, s'escria t'il, vous ne parlez comme vous faites, que pour me faire abandonner cette Grotte : car enfin vous jugez bien que ce que vous dittes n'est pas aisé à faire. Si nous estions sur les lieux, repris-je, j'en parlerois plus affirmativement : mais ce qu'il y a de vray est que tant que vous serez dans ces Bois, vous ne rendrez jamais aucun service à la Princesse que vous aimez ? qui haïra tousjours vostre memoire, et qui ne sçaura jamais que vous vous estes repenty de l'avoir enlevée : c'est pourquoy je ne voy pas ce qui vous y peut retenir. Au reste, si vous ne pouvez faire ce que je dis, adjoustay-je, et que vous soyez absolument resolu de renoncer au monde, et d'entrer au Tombeau tout vivant, vous trouverez tousjours vostre Grotte preste à vous recevoir : et il y trouvera mesme tousjours Belesis (reprit cét illustre Solitaire qui nous escoutoit) si ce n'est que la mort ait finy ses peines, auparavant qu'il y revienne. Non non Belesis, repliqua le Prince Mazare, nous ne nous separerons jamais : et si 
<pb id="page_3141" n="V05-P421"/>Orsane me persuade de quitter nostre Desert, vous le quitterez aussi, ou je ne le quitteray pas. Belesis entendant parler mon Maistre de cette sorte, luy respondit comme un homme qui auroit une peine estrange à le voir partir, et qui en auroit aussi beaucoup à abandonner ses Rochers : il se fit donc alors entre eux, une contestation la, plus genereuse du monde de part et d'autre : Belesis voulant que le prince Mazare partist, et le laissast dans sa Solitude : et le Prince mon Maistre ne l'y voulant point laisser, en cas qu'il se resolust à en partir. Enfin la chose alla de telle sorte, que tout ce jour là se passa sans pouvoir rien resoudre : le lendemain mon Maistre se determina à abandonner cette sauvage demeure, pourveu que Belesis le voulust suivre : etle jour d'apres, mes prieres et mes larmes gagnerent Belesis, et l'obligerent à se resoudre d'accompagner mon Maistre, jusques à ce qu'il fust en un estat plus heureux. Les voyant donc à la fin tous deux resolus, je les pressay de partir, de peur qu'ils ne changeassent de dessein : il falut pourtant quelque temps pour cela, ne voulant ny l'un ny l'autre paroistre avec les habillemens qu'ils avoient. Comme j'avois assez de ce que vous m'aviez donné pour nous mettre en equipage ; et que de plus Belesis avoit quantité de Pierreries que son Esclaveavoit conservées soigneusement, nous l'envoyasmes avec mon cheval ; à la Ville la plus proche, en acheter encore un : et faire faire des habillemens pour mon Maistre et pour Belesis. 
<pb id="page_3142" n="V05-P422"/>De sorte que trois jours apres qu'il fut party, il revint avec une partie de tout ce qui estoit necessaire pour nôtre voyage, que nous commençasmes d'une estrange sorte. Car je remarquay que le Prince Mazare et Belesis, ne quitterent leur Desert, que comme des gens qui avoient dessein d'y revenir : je ne fis pourtant pas semblant de m'en apercevoir : esperant que le temps et le monde leur feroient changer d'avis. Cependant il falut qu'Arcas fust nostre Guide, pour sortir de la Montagne, dont il avoit fort bien retenu les détours : et en effet il nous en fit sortir heureusement. Pour moy, quoy que ce lieu là soit le plus beau du monde, j'eus bien de la joye de le quitter : et je ne tournay pas tant de fois la teste pour le regarder comme fit Belesis, qui tant qu'il pût voir cette Montagne, la regarda tousjours en souspirant. Mais comme il nous manquoit encore plusieurs choses pour nôtre voyage, nous fusmes à la premiere Ville que nous rencontrasmes, où mon Maistre fit faire l'Escu qu'il a tousjours porté depuis : et qui vous à pû faire voir Seigneur (fi vous l'avez remarque) combien il se juge rigoureusement luy mesme : puis qu'il se juge digne de mort pour avoir enlevé Mandane. Belesis fit aussi faire des Armes telles qu'il les vouloit : et durant que l'on travailloit pour cela, je fis ce que je pûs pour persuader au Prince Mazare d'aller plustost vers le Roy son Pere que vers Mandane, à laquelle il advoüoit luy mesme ne pretendre plus rien. Mais il me dit 
<pb id="page_3143" n="V05-P423"/>qu'il ne quittoit son Desert que pour la delivrer s'il pouvoit : et qu'avec intention d'y rentrer, S'il ne pouvoit executer son dessein. Voyant alors avec quelle fermeté il me disoit cela, je creûs qu'il valoir mieux ceder que de luy resister davantage ; de sorte que je consentis à ce qu'il voulut. Nous nous informasmes donc en quel estat estoient les choses : et nous sçeusmes que vostre Armée avoit quitté l'Armenie, et avoit tourné teste vers la Capadoce : pour aller de là sur les frontieres de Phrigie, qui touchent la Lydie ; et que l'on disoit qu'Abradate partiroit bientost de Suse, pour s'aller jetter dans le Party de Cresus. Nous songeasmes alors si nous irions à Ephese, ou par mer, ou par terre : mais le Prince Mazare ne voulut point se mettre au hazard de n'arriver pas où il vouloit aller, en se confiant à l'inconstance des vents : joint que venant à songer qu'il y avoit plus loin par eau qu'autrement, et que le Roy de Pont n'avoit mené Mandane par cette voye, que parce qu'il aprehendoit d'estre suivy par l'illustre Cyrus, il fut resolu que nous n'irioins point par mer : adjoustant encore à toutes ces raisons, que dans un Vaisseau nous ne sçaurions point de nouvelles de la Princesse Mandane, que nous ne fussions arrivez à Ephese : où au contraire par terre nous en entendrions parler par tout : n'y ayant point de lieu en toute l'Asie, où l'on n'en parlast alors. je ne vous diray point, Seigneur, quelle fut nostre route, car ce seroit perdre le temps inutilement : mais je vous diray que nous 
<pb id="page_3144" n="V05-P424"/>fusmes contraints pour marcher seurement, de prendre un assez long détour, et de nous arrester à un endroit de Paphlagonie, qui touche la Capadoce. Car soit par le changement d'air, ou par le changement de nourriture, Belesis tomba malade : et si malade, que le Prince Mazare creût qu'il mourroit, et en eut une affliction la plus grande du monde. Belesis le pria cent et cent fois, de le laisser mourir en ce lieu là, et de poursuivre son voyage, mais il ne le voulut pas : au contraire, il luy protesta, qu'il ne l'abandonneroit jamais. Cependant il se trouva que la maladie de Belesis ne fut pas seulement dangereuse, mais qu'elle fut encore tres longue : ce qui consola pourtant un peu le Prince Mazare, fut qu'il apprit que la Princesse Mandane estoit dans le Temple de Diane à Ephese ; qu'en la saison où l'on estoit, vous ne pouviez faire la guerre : et que quand il eust esté à Ephese, il n'eust pû ny voir Mandane, ny songer à l'oster d'un lieu si sacré que celuy là. Il ne laissoit pourtant pas de souffrir avec beaucoup d'impatience, la longueur du mal de Belesis : qui enfin commença de se mieux porter, et de faire croire qu'il eschaperoit : et en effet il eschapa. Comme il fut donc absolument hors de danger, et qu'il commença de quitter le lict, son Medecin luy dit que pour recouvrer plus promptement ses forces, il faloit qu'il allast prendre l'air peu à peu, et qu'il se promenast : Belesis qui mouroit d'envie d'estre bientost en estat de n'arrester plus le Prince Mazare, 
<pb id="page_3145" n="V05-P425"/>creût le conseil qu'on luy donnoit : de sorte qu'apres s'estre promené quelques jours à pied, il se trouva avoir assez de force pour monter à cheval : si bien que pour essayer s'il en pourroit avoir assez pour se mettre en chemin, mon Maistre et luy firent dessein de s'aller promener jusques à quarante ou cinquante stades de là, où il y avoit un Bois extrémement grand, et effectivement ils y furent, et je les y suivis. Mais Seigneur, à peine eusmes nous fait cent pas dans ce Bois, que mon Maistre qui marchoit seul, vingt pas devant Belesis et moy qui parlions ensemble, vint à nous avec beaucoup d'esmotion sur le visage : et m'adressant la parole ; venez Orsane, me dit il, venez me dire si mes yeux m'abusent : car comme je n'ay jamais veû Cyrus qu'une seule fois, et que je n'estois pas trop en estat de remarquer son visage, je n'ose assurer que ce soit luy qui vient de me salüer, et de me demander si je n'avois point rencontré un homme qu'il m'a dépeint. Il est pourtant vray, que si mon imagination a bien conservé l'idée de ce Prince, celuy que je viens de voir est Cyrus : mais Seigneur, luy dis-je, n'aprenons nous pas par tous les lieux où nous passons, que Cyrus est à la teste de son Armée ? je suis pourtant le plus trompé de tous les hommes, reprit il, si je ne le voy encore au pied d'un Arbre : en disant cela, il me monstra en effet l'Arbre contre lequel Vous estiez apuyé. Ha Orsane, reprit Cyrus, il faut que j'interrompe 
<pb id="page_3146" n="V05-P426"/>rompe vostre recit, afin de vous desabuser ! et que je vous assure que je n'estois point en Paphlagonie, lors que vous y avez passé. je vous respecte de telle sorte, respondit Orsane, que j'aime mieux croire à vos paroles qu'à mes propres yeux : vos yeux, repliqua la Princesse Araminte en rougissant, ne sont pas si mauvais que vous pensez : puis que selon les apparences, c'est le Prince Spitridate que vous avez rencontré : qui ressemble si fort à l'illustre Cyrus, qu'il ne faut pas trouver estrange que vous vous y soyez trompé. Mais de grace, j'adjousta telle, dittes moy precisément le temps où vous vistes celuy dont je parle. Orsane obeïssant à la Princesse Araminte, luy apprit ce qu'elle vouloit sçavoir : de sorte que par la supputation que Cyrus et elle en firent, ils trouverent qu'Orsane avoit rencontré Spitridate, trois semaines depuis que l'inconnu Anaxaris l'avoit laissé blessé en Paphlagonie : et assez près d'un bois, tel que le representoit Orsane. Si bien que par là cette Princesse eut la consolation de sçavoir avec certitude, que Spitridate n'estoit pas mort des blessures qu'il avoit reçeuës : mais en eschange elle eutla douleur de ne pouvoir comprendre, pourquoy ce Prince ne luy donnoit point de ses nouvelles. Apres avoir donc eu tout l'esclaircissement qu'elle pouvoit tirer d'Orsane, il continua son discours en ces termes. Le Prince Mazare ne m'eut pas plus tost monstré celuy que je creûs estre l'illustre Cyrus, que 
<pb id="page_3147" n="V05-P427"/>voyant qu'il n'osoit tout à fait se fier à ce qu'il en pensoit, et qu'il s'en raportoit à moy ; je luy dis par prudence, de peur de quelque fascheux accident, que celuy qu'il venoit devoir, n'estoit assurément point celuy qu'il croyoit, quoy qu'il luy ressemblast assez. Mazare eut pourtant beaucoup de peine à me croire : et je pense qu'il auroit esté luy mesme s'en esclaircir, et demander à ce pretendu Cyrus s'il estoit effectivement, ou s'il ne l'estoit pas, n'eust esté que pendant que nous contestions, et que Belesis disoit au Prince Mazare que je devois vous mieux connoistre que luy, et qu'il devoit par consequent s'en fier à moy : celuy qui estoit le sujet de la contestation s'enfonça dans le Bois, et le déroba à nos yeux. Belesis dit mesme qu'il avoit veû un Escuyer qui l'estoit venu joindre : ainsi le Prince Mazare fut contraint de continuer sa promenade. je ne vous dis point. Seigneur, quels furent les sentimens qu'il eut en cette occasion : car il n'a jamais pû nous les dire luy mesme, tant ils furent tumultueux, et mesme peu distincts dans son esprit. Tantost il estoit bien aise que ce n'eust pas esté vous qu'il eust trouvé : et tantost il en estoit bien fasché, sans sçavoir pourtant ny pourquoy il avoit de la joye, ny pourquoy il avoit de la douleur. Mais comme il sçavoit tousjours bien qu'il ne pretendoit plus rien sinon que de delivrer Mandane, et d'obtenir son pardon ; nous ne rencontrions personne, à qui il ne s'informast d'elle et de vous aussi. Ce qui m'espouventoit, dans la 
<pb id="page_3148" n="V05-P428"/>croyance où j'estois de vous avoir veû, estoit que toux ceux à qui nous parlions, nous parloient tousjours de vous comme estant vers les Frontieres de Lydie : et cette pensée m'occupa d'une telle sorte, que ne pouvant la cacher, deux jours apres que nous eusmes rencontré celuy qui vous ressemble si fort, et que nous nous fusmes remis en chemin, je ne pûs m'empescher de dire à mon Maistre, que je luy avois déguisé la verité : et que je croyois effectivement vous avoir veû dans le bois où nous avions passé. Si bien que nous mettant à chercher le sujet pourquoy vous y estiez, nous fusmes un jour tout entier à raisonner inutilement sur cela : et à ne pouvoir concilier deux choses si opposées, comme estoit celle d'entendre dire que vous estiez à l'Armée, et celle de croire vous avoir veû en Paphlagonie. Neantmoins ne pouvant démentir mes propres yeux, je ceûs que vous aviez fait quelque voyage secret, pour faire ligue avec quelque Prince voisin : et qu'encore que le bruit fust espandu par tout que vous estiez à vostre Armée, il n'estoit pas impossible que vous en eussiez esté quelques jours absent. Ainsi croyant tousjours vous avoir veû, et que vous n'aviez pas connu mon Maistre, nous arrivasmes enfin à Ephese : le Prince Mazare changeant alors son nom, en celuy de Telephane : Belesis ne se souciant pas de déguiser le lien, qu'il sçavoit bien n'estre pas connu en Lydie. je ne vous diray point, Seigneur, quelle 
<pb id="page_3149" n="V05-P429"/>esmotion fut celle du Prince Mazare (que j'apelleray Telephane jusques à ce que je sois arrivé à l'endroit où vous le rencontrastes) en voyant le Temple où estoit la Princesse Mandane : car je voudrois bien s'il estoit possible, vous cacher sa passion, de peur qu'elle ne vous aigrisse l'esprit contre luy. Neantmoins comme la grandeur de son amour, est ce qui fait voir la grandeur de sa vertu : il faut que j'aye assez bonne opinion de la vostre, pour croire qu'à la fin de mon recit, vous vous trouverez capable d'avoir quelque admiration, et peut-estre quelque amitié pour un Rival tel que luy, quoy que je vous represente sa passion extrémement forte pour Mandane. En effet, on ne peut pas en avoir une plus violente : mais ce qu'il y a eu d'admirable, est que depuis qu'il a esté sorty de son Desert, il n'a jamais eu d'autre pensée, que celle de reparer sa faute, et d'en obtenir le pardon. Et certes je pense pouvoir dire, que jamais criminel ne s'est repenty comme luy, et n'a eu de si cruels remors. Toutes les fois qu'il pensoit que c'estoit par la tromperie qu'il avoit faite à Mandane, qu'elle estoit enfermée dans le Temple où elle estoit, il en avoit une douleur si sensible, que je suis estonné qu'il n'en est mort : et je pense que si ce n'eust esté que lors que nous arrivasmes à Ephese, le Roy de Pont gardoit le lict, à cause qu'il estoit si blessé à une jambe, qu'il n'avoit pas mesme esté en estat de s'oposer à ceux qui avoient voulu enlever du Temple la Princesse Mandane, 
<pb id="page_3150" n="V05-P430"/>et la Princesse Palmis : je pense ; die-je, qu'il auroit eu de la peine, quoy que ce Prince eust sauvé la vie à la Princesse, à ne l'attaquer pas dans les premiers transports de la douleur qu'il eut en arrivant en ce lieu là. Mais à la fin venant à songer que la mort du Roy de Pont ne delivreroit pas Mandane, puis qu'en l'estat où estoient les choses, Cresus ne la rendroit pas : il pensa qu'il valoit mieux tascher de chercher les voyes de rompre ses chaines par adresse. De sorte que considerant qu'il luy seroit impossible au lieu où elle estoit rien entreprendre pour sa liberté ; il jugea qu'il valoit mieux aller à Sardis, où on la devoit conduire aussi tost que Cresus et le Roy de Pont seroient tombez d'accord de toutes leurs conditions, qui n'estoient pas encore reglées, quoy que cette negociation eust tousjours duré, depuis que le Roy de Pont estoit arrivé à Ephese. Car il n'y avoit pas plustost esté, qu'il avoit envoyé demander Asile et protection à Cresus : à condition que quelque Traitté qu'il pûst faire avec Ciaxare ou aveque vous, il ne se parleroit jamais de rendre Mandane. Comme cette proposition sembloit un peu dure, parce qu'en accordant au Roy de Pont ce qu'il demandoit, c'estoit vouloir commencer une guerre, qui ne devoit point estre suivie de Paix, que par la ruine entiere d'un des deux Partis, n'y ayant pas aparence que Ciaxare la voulust jamais, si on ne luy rendoit la Princesse sa Fille, la chose tira fort en longueur ; jusques 
<pb id="page_3151" n="V05-P431"/>à ce que Cresus ayant reçeu la responce de l'Oracle qui luy paroist estre si favorable, se determina à accorder precisément au Roy de Pont ce qu'il vouloit. Neantmoins, pour trouver un expedient qui ne choquast pas directement la justice ; il s'engagea à ne parler jamais dans aucun Traitté, de rendre la Princesse Mandane, sans que le Roy de Pont y consentist : ainsi apres avoir envoyé plusieurs fois l'un vers l'autre, la chose estoit presques achevée de conclurre entre eux, quand nous fusmes à Ephese. Si bien qu'apres avoir pris la resolution d'aller à Sardis, et nous estre mis en quelque équipage, nous partismes pour aller à cette magnifique Ville, où le Prince mon Maistre ne craignit pas d'estre connu : car encore que Cresus eust autrefois esté dans le Party du Roy d'Assirie aussi bien que luy, ils ne s'estoient pourtant point veûs : tant parce que Cresus n'avoit point esté à Babilone, que parce qu'il avoit en quelque façon tousjours esté en un corps separé. Ainsi il fut hardiment se presenter à luy, pour luy offrir son service : l'amour luy persuadant que ce n'estoit pas directement choquer la generosité, que de cacher le dessein qu'il avoit delivrer Mandane, par des assurances de fidelité, où il ne vouloit manquer que pour elle seulement. Enfin il creût que comme on peut surprendre des Villes, et faire des ruses de guerre innocemment, il pouvoit entreprendre sans lascheté, de delivrer Mandane par adresse, puis qu'il ne le pouvoit pas par la force. 
<pb id="page_3152" n="V05-P432"/>Pour s'aquerir donc quelque credit aupres de Cresus, il aporta soin à se faire connoistre pour ce qu'il est, c'est à dire pour avoir beaucoup d'esprit, et mesme de capacité pour les choses de la guerre : de sorte que son dessein reüssissant, ce Prince le reçeut fort bien : et nous traitta aussi Belesis et moy, avec beaucoup de civilité : car pour nous déguiser mieux, il ne paroissoit point qu'il y eust de difference de condition entre nous. L'inclination de Cresus ne laissa pourtant pas de faire ce que nous ne faisions point : puis qu'encore que Belesis soit tres bien fait, et aye infiniment de l'esprit, ce Prince aima mieux le pretendu Telephane que luy. Il est vray que comme il ne surmontoit sa douleur, que par l'amitié qu'il avoit pour ce Prince, et que ce Prince surmontoit la sienne, pour tascher de delivrer sa Maistresse, ils agissoient differemment : l'un s'empressant beaucoup plus que l'autre. Quoy qu'il en soit, en fort peu de jours Telephane fut connu de toute le Cour et de toute l'Armée : Cresus luy offrit mesme employ, mais il ne voulut toutesfois pas en prendre : de peur que cela ne luy ostast la liberté de profiter de l'occasion s'il s'en presentoit quelqu'une : et il songea seulement à n'estre point suspect, et à s'intriguer avec diverses personnes. Comme il sçavoit que ce seroit dans la Citadelle que l'on logeroit la Princesse Mandane, quand elle arriveroit à Sardis : il fit dessein de faire amitié avec celuy qui en estoit Gouverneur ; et il reüssit si bien, 
<pb id="page_3153" n="V05-P433"/>qu'en effet il acquit grand pouvoir sur son esprit. Cependant la negociation de Cresus et du Roy de Pont, ne se pouvant tout à fait achever sans une entreveuë, il fut resolu qu'ils se verroient assez proche de Sardis : de sorte qu'apres estre tombez d'accord de toutes leurs conditions, comme ils craignoient qu'en amenant la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, on n'entreprist quelque chose pour les delivrer ; afin de mieux cacher leur départ, Cresus voulut d'authorité absoluë, qu'elles partissent d'Ephese durant que le Roy de Pont n'y estoit pas : afin de tromper les Espions que vous ou le prince Artamas pouviez y avoir. Le Roy de Pont s'y opposa pourtant extrémement : disant que puis que la Riviere d'Hermes estoit entre vostre Camp et le chemin que ces Princesses devoient tenir, il ne devoit rien aprehender : mais Cresus luy ayant dit que le Prince Artamas avoit tant de Creatures dans son Estat, qu'il devoit tout craindre de ses propres Sujets, aussi bien que de ses Ennemïs, il falut qu'il ce dast par force : et qu'il consentist que l'on envoyast ordre à Andramite d'escorter ces Princesses, et de les conduire avec les Troupes qu'il avoit, jusques à un lieu où le Roy de Pont les devoit aller rencontrer avec d'autres : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant comme Cresus avoit voulu que mon Maistre le suivist, lors qu'il estoit allé au lieu où le Roy de Pont et luy se virent, il se trouva en un embarras estrange ; 
<pb id="page_3154" n="V05-P434"/>quand ce Prince pour luy faire honneur, le presenta à son Rival, comme un homme qui venoit embrasser son Party, et de qui il attendoit de grands services. Si bien que le Roy de Pont, jugeant par le procedé de Cresus, que ce Telephane estoit fort consideré de luy : et sa bonne mine luy persuadant aisément que c'estoit avec raison qu'il l'estimoit, il le reçeut avec une civilité extréme : où mon Maistre respondit avec tant d'esmotion sur le visage, que je me suis estonné cent fois, que Cresus et le Roy de Pont ne s'en aperçeurent. Il est vray que s'estant remis un moment apres, il se tira en suitte de cette conversation, avec toute l'adresse que peut avoit un homme amoureux, qui veut tromper son Rival, pour delivrer sa Maistresse. Le Roy de Pont fut donc aussi satisfait de Telephane, qua Telephane l'eust esté de luy, s'il n'eust pas eu une raison cachée qui ostoit toute la force aux civilitez que ce Prince avoit pour mon Maistre, et qui l'empeschoit de s'en tenir oblige. Il y avoit pourtant quelques instans, où le considerant comme ayant sauvé la vie à la Princesse Mandane, il ne pouvoit pas qu'il n'en sentist quelque reconnoissance dans son coeur, cependant quelque envie que Telephane eust de voir la Princesse qu'il adoroit, il n'ose aller aveque le Roy de Pont ; qui comme je l'ay desja dit, devoit aller rencontrer Andramite qui l'escortoit. Car comme il n'estoit pas si aisé de déguiser son visage que son nom, 
<pb id="page_3155" n="V05-P435"/>il ne doutoit pas que si elle le voyoit, elle ne le connust : et que si elle le connoissoit, auparavant que de sçavoir le veritable repentir qu'il avoit de l'avoir enlevée, et d'estre cause de toutes ses disgraces, elle ne le fist connoistre aussi tost, par l'aversion qu'elle tesmoigneroit avoir pour luy : et qu'ainsi le dessein qu'il avoit de tascher de luy redonner la liberté qu'il luy avoit ostée, ne fust entierement détruit. De sorte que se faisant une extréme violence, il trouva quelque pretexte pour n'accompagner point le Roy de Pont qui l'en pria : et il retourna à Sardis avec une inquietude, que je ne vous puis representer, parce qu'il ne pouvoit seulement regler ses souhaits. Car lors que le repentir de sa faute, et sa generosité, estoient les plus forts dans son coeur, il desiroit que le Prince Artamas pûst entreprendre quelque chose pour la liberté de ces Princesses ; et qu'au lieu de les conduire à Sardis, on les menast dans vostre Camp. Mais aussi quand l'amour qui le possedoit estoit la Maistresse, il ne pouvoit s'empescher de desirer de voir Mandane : et de souhaiter avec ardeur, que ce fust luy qui la delivrast, et mesme qui vous la rendist, plustost que de laisser à un autre, la gloire de l'avoir mise en liberté. Il ne pût toutesfois se resoudre à ignorer ce qui se passeroit à l'entreveuë du Roy de Pont, et de la Princesse Mandane : si bien que pour en estre informé, il pria Belesis de vouloir accompagner ce Prince : n'osant m'y envoyer ; 
<pb id="page_3156" n="V05-P436"/>parce qu'elle me connoissoit trop. Mais comme il ne pouvoit se passer de la veuë de cette Princesse, puis qu'elle alloit entrer dans une Ville où il estoit, il fit dessein de la voir d'une fenestre, lors qu'elle traverseroit Sardis, pour aller dans la Citadelle : de sorte qu'il attendit avec quelque espece de satisfaction, le retour du Roy de Pont, et l'arrivée des Princesses, qu'il devoit amener. Deux jours apres la nouvelle vint que le Prince Artamas ayant voulu entreprendre quelque chose, pour la liberté des Princesses, avoit esté pris et blesse en divers endroits : et que tous ceux qui l'avoient accompagné, avoient esté deffaits où faits prisonniers. A deux heures de là, un autre Courrier d'Andramite arriva, qui vint aprendre à Cresus que le Roy d'Assirie se trouvoit estre parmy ces Prisonniers : ayant esté reconnu par un Capitaine qui avoit esté à la guerre de Babilone. Cette nouvelle qui resjouït extrémement Cresus, affligea mon Maistre : car encore que le Roy d'Assirie fust son Rival, il ne pût aprendre sans douleur, qu'un si Grand Prince fuit en un si pitoyable estat : principalement considerant que ce dernier accident ne luy seroit point arrivé, s'il ne luy eust jamais enlevé la Princesse Mandane. Joint aussi que ne craignant pas moins d'estre reconnu par ce Prince que par la Princesse, de peur que tous ses desseins ne fussent traversez ; il se vit encore contraint de se cacher plus soigneusement, le jour que la Princesse, et les prisonniers 
<pb id="page_3157" n="V05-P437"/>entrerent dans Sardis. Et en effet, je le confirmay si puissamment dans la resolution où il estoit, d'aporter beaucoup de soin à s'empescher d'estre connu ; que le jour de l'arrivée de ces Princesses estant venu, il demeura au lieu où il logeoit : car par bonheur, la Ruë où nous demeurions, se trouva estre de celles par où Mandane devoit passer, et où elle passa en effet. De vous dire, Seigneur, ce que la veuë de cette Princesse fit dans le coeur de mon Maistre, c'est ce que je ne sçaurois faire : ce qu'il y a de vray, est qu'elle n'augmenta pas tant son amour que son repentir : car lors que passant devant nous, il la vit si belle et si triste tout ensemble ; et qu'il s'imagina qu'il estoit la cause de cette tristesse ; il eut une douleur que je ne vous puis representer, qu'en vous disant qu'il est impossible de vous la dépeindre. A peine avoit il perdu de veuë le Chariot où estoit la Princesse Mandane, avec la Princesse Palmis, que comme il estoit prest de se retirer de la fenestre, il vit paroistre le Roy d'Assirie, environné de Soldats, qui le conduisoient avec les autres Prisonniers : à la reserve du Prince Artamas, qui ne fut amené à Sardis que quelques jours apres, à cause de ses blessures. Mon Maistre voyant donc en mesme temps, le Prince qu'il avoit offencé, et la Princesse qu'il avoit enlevée : il sentit une douleur si excessive, qu'il fut fort longtemps sans pouvoir seulement respondre à ce que je luy disois pour le consoler : et je croy mesme qu'il n'auroit pas 
<pb id="page_3158" n="V05-P438"/>encore si tost cessé d'entretenir ses propres pensées, si Belesis ne fust entré. Il n'eut pourtant plus cette sorte curiosité, de sçavoir comment c'estoit passé l'entreveuë du Roy de Pont et de Mandane : et il escouta presques Belesis sans l'entendre, tant la veuë de cette Princesse avoit aporté de trouble dans son esprit. Mais Seigneur, luy dis-je, j'avois persé que comme la croyance de la mort de la Princesse Mandane avoit causé vostre plus grand desespoir, la certitude de sa vie, telle que vous la venez d'avoir par sa veuë, feroit aussi vostre plus sensible consolation : et cependant je vous voy plus affligé que vous n'estiez ces jours passez. Quoy Orsane, me dit il, vous croyez que je puisse voir Mandane triste et captive, sans en avoir une douleur extréme ? et triste et captive encore par moy seulement. Ha non Orsane, je ne sçaurois estre sensible à la joye, jusques à ce que j'aye reparé tous les crimes. Il m'a semblé, nous dit il, que dans le mesme temps que je la regardois, elle a souspiré : et que je voyois dans son coeur, que la juste mesure de la haine qu'elle a pour moy, estoit celle de sa douleur, l'ay donc veû dans son ame, adjousta t'il, tant d'horreur pour la memoire de Mazare, que je me suis persuadé, qu'elle s'en souvient tousjours malgré qu'elle en ait : et que cette haine renaist tous les jours dans son ame, à mesure qu'il luy arrive de nouvelles disgraces. jugez apres cela, si j'ay pû voir cette divine Princesse avec une joye tranquile ; je ne voudrois 
<pb id="page_3159" n="V05-P439"/>pourtant pas, poursuivit il, ne l'avoir point veuë, et ne l'avoir point veuë affligée : car enfin ma vertu estoit encore un peu foible et chancelante : et je ne sçay, si j'eusse trouvé les voyes de delivrer Mandane, si je ne l'eusse pas encore voulu delivrer pour moy. Mais aujourd'huy que j'ay veû ses beaux yeux tous prests à respandre des larmes, tant ils estoient melancoliques ; je suis Maistre de mon amour ; et je ne veux plus delivrer Mandane que pour elle mesme. Non imperieuse passion, s'escrioit il, qui as fait tous les crimes de ma vie ; tu ne m'en feras plus commettre : ma vertu est presentement plus forte que toy, et tu ne la pourras plus vaincre. Mais que dis-je ? reprenoit il un moment apres, ne donnons point à la Vertu, ce qui n'apartient qu'à l'Amour : et disons, pour parler plus veritablement, que c'est parce que je suis parfaitement amoureux, que j'agiray comme je veux agir. Jusques icy, nous dit il, j'avois aimé Mandane pour l'amour de moy : mais je veux commencer de l'aimer pour l'amour d'elle seule. je ne sçay pas poursuivit il, si je la pourray aimer sans desirs : mais je sçay du moins que je l'aimeray sans esperance, et par consequent sans l'offencer. Travaillons donc mon cher Belesis, luy dit ce genereux Prince, à delivrer ma Princesse : et pour y travailler avec plus de courage ne songeons jamais que nous la delivrerons pour un Prince plus heureux que nous : car encore qu'il merite son bonheur, j'aurois 
<pb id="page_3160" n="V05-P440"/>peut-estre quelque peine à n'en murmurer pas, quoy que je sois resolu de ne le troubler jamais. Voila Seigneur, quels furent les sentimens de l'illustre Mazare, qui passa le reste du jour, et toute la nuit suivante, dans une douleur extréme. Cependant pour ne s'amuser pas à souspirer inutilement, il songea à observer avec beaucoup de foin, quelle garde on faisoit à la Citadelle à entretenir l'amitié qu'il avoit avec celuy qui en est Gouverneur : afin de voir ce qu'il y auroit moyen de faire, pour la liberté de Mandane. Pour se faire donc des Amis et des Creatures, il rendoit office jusques aux moindres Soldats, ou aupres de Cresus, ou aupres du Roy de Pont, ou aupres d'Abradate, de qui il a aussi esté fort aimé. Il chercha encore à faire amitié avec Andramite, qu'il obligea bientost après qu'il eut amené les Princefles d'Ephese à Sardis ; car le bruit s'estant enfin espandu, toit par les prisonniers, ou par quelque autre voye qui m'est inconnue, que vous aviez esté pris aussi bien que le Roy d'Assirie et le Prince Artamas, et qu'Andramite à la priere de la Princesse Palmis, vous avoit redonné à la Princesse Mandane, et vous avoit delivré ; Cresus en entra en une colere si grande que les Princesses en furent resserrées pour quelques jours : et qu'Andramite en fut disgracié, quoy qu'il eust mis le Roy d'Assirie et le Prince Artamas entre les mains de ce Prince. Mais comme il paroistoit clairement qu'Andramite avoit fait la chose sans 
<pb id="page_3161" n="V05-P441"/>penser la faire, tout le monde le pleignoit : de sorte que mon Maistre, qui dans le dessein qu'il avoit, ne cherchoit qu'à faire amitié avec des gens de qualité, puissans et mescontens tout ensemble, servit Andramite autant qu'il pû»t en cette occasion, et le servit mesme utilement : estant certain que Cresus deffera plus aux raisons et aux prieres de mon Maistre, qu'il n'avoit fait à celles de beaucoup d'autres, qui luy avoient parlé pour Andramite : ce qui l'obligea si sensiblement, qu'il luy promit une amitié eternelle. Mais quoy que Cresus revist Andramite comme auparavant, il demeura toujours dans son coeur un secret despit d'avoir pû estre soubçonné par un Prince à qui il avoit tant donné de marques d'une grande fidelité : pour le Roy de Pont, il eut une douleur la plus grande du monde, que vous n'eussiez pas esté pris : luy semblant que si cela eust esté, la guerre eust pû se terminer heureusement pour luy, en vous rendant la liberté, pour satisfaire à ce qu'il vous doit : et en ne la rendant jamais à la. Princesse Mandane, pour satisfaire sa passion. Comme les choses estoient en cét estat, nous sçeusmes aussi que Tegée fils du Gouverneur de la Citadelle, estoit parmy les prisonniers de guerre que l'on avoit faits : et comme nous aprismes en mesme temps, qu'il estoit amoureux d'une Fille apellée Cylenise, qui estoit dans la Citadelle avec la Princesse Palmis ; le Prince mon Maistre pria Belesis qui a l'esprit 
<pb id="page_3162" n="V05-P442"/>fort adroit, de chercher les voyes de le voir : et de sçavoir de luy s'il n'avoit plus nulle intelligence dans la Citadelle afin que l'on pust delivrer sa Maistresse, et peut- estre le delivrer luy mesme. Belesis se chargea donc de cette commission, à cause que mon Maistre ne pouvoit pas me la donner ; parce que Feraulas qui estoit prisonnier avec Tegée m'auroit reconnu : et qu'il ne vouloit pas non plus aller au lieu où estoient les prisonniers de guerre, de peur que le Roy d'Assirie ne le vist : si bien qu'il falut que Belesis eust cét employ ; et certes il eust esté difficile de mieux choisir : car il s'en aquita admirablement, comme vous le sçaurez par la suitte de mon discours. En mon particulier, je taschois aussi de gagner quelques Soldats de la Citadelle, sans leur dire pourtant a quoy je les voulois employer : ainsi travaillant tous chacun de nostre costé, quoy que nous ne vissions pas encore grande apparence d'heureux succés à nostre entreprise, nous vivions pourtant avec un peu moins d'inquietude. Cependant comme le Roy de Pont estimoit infiniment le pretendu Telephane, il fit tout ce qu'il pût pour acquerir son amitié, bien qu'il n'y respondist pas trop : toutesfois comme il n'osoit pas sortir des termes de la civilité qu'il devoit à un homme de cette condition, le Roy de Pont ne s'en apercevoit pas, et l'aimoit extrémement : et jusques au point, que l'ayant trouvé un jour dans les Allées des Jardins du Roy, apres estre sorty du 
<pb id="page_3163" n="V05-P443"/>Conseil de guerre, qui c'estoit tenu ce jour là dans le Cabinet de Cresus ; il se mit à luy parler de ses malheurs et de son amour. Mais entre tant d'infortunes qui luy sont arrivées, il n'en exagera aucune avec tant d'ardeur, que celle d'avoir un Rival qu'il avoit tant aimé, et à qui il avoit tant d'obligation. En effet, (luy dit il, car mon Maistre nous raconta toute cette conversation à Belesis et à moy) n'est - ce pas une cruelle chose, qu'il faille estre injuste et ingrat, au plus Grand Prince du monde ? à qui je dois la vie et la liberté ; et à qui je devrois le Sceptre qui m'apartient et que j'ay perdu, si j'avois pû me resoudre à le recevoir de luy. Toutesfois je ne puis faire autrement : et l'amour que j'ay pour Mandane est si violente, que je ne suis plus Maistre de ma raison. Telephane entendant parler le Roy de Pont de cette sorte, creût que fortifiant un peu sa generosité, il pourroit peut - estre le porter à delivrer Mandane : si bien que poussé par un sentiment d'amour, qui ne luy permit pas d'hesiter un moment, sur ce qu'il avoit à dire ; il se mit à luy representer tout ce qu'il s'estoit tant dit de fois à luy mesme, depuis qu'il s'estoit repenty d'avoir enlevé la Princesse Mandane. Ne songez vous point (luy dit il apres plusieurs autres choses qu'il luy avoit dittes auparavant) que chaque moment que vous retenez la Princesse que vous aimes, elle vous haït davantage ? Ouy je le sçay bien, repliqua le Roy de Pont ; mais 
<pb id="page_3164" n="V05-P444"/>Telephane, adjoustoit il, imaginez vous, si vous avez aimé quelque chose, quelle difficulté il y a, à se resoudre de rendre une Princesse, qui dés qu'elle sera en liberté, sera en la possession d'un autre. Ha Telephane, pour me conseiller comme vous me conseillez, il faut n'avoir rien aimé ! Plust aux Dieux Seigneur (reprit il en soupirant, et ayant tant d'agitation dans l'esprit qu'il estoit aisé de voir qu'il ne mentoit pas) que ce que vous dittes fust vray. Non Seigneur, je connois l'amour : et c'est parce que je connois toute la puissance de cette passion, que je vous parle comme je fais. Car enfin quand on aime, n'est-ce pas pour estre aime ? Ouy sans doute, reprit le Roy de Pont : pourquoy donc, repliqua Telephane, faites vous tout ce qu'il faut faire pour estre haï ? C'est parce que je ne puis faire autrement, reprit il, car par quelle voye pourrois-je ne l'estre pas ? En redonnant la liberté à Princesse que vous aimez, respondit il ; n'estant pas possible qu'elle ne vous estimast pas infiniment, si vostre vertu avoit surmonté vostre passion. Apres cela Seigneur, vostre gloire s'épandroit par toute l'Asie : tous vos Sujets se rebelleroient contre celuy qui a usurpé vostre Royaume : tous les Princes s'armeroient pour vous faire reconquerir vostre Estat : et Cyrus mesme vous remettroit sur le Throsne. Enfin Seigneur (adjousta t'il, emporté par l'impetuosité de la passion qui le faisoit parler) je voudrois avoir fait une action semblable à celle que je vous conseille, et estre 
<pb id="page_3165" n="V05-P445"/>mesme assuré de mourir le lendemain, tant je la trouve glorieuse. Ha Telephane, s'escria le Roy de Pont, vous ne sçavez pas quelle est la passion que j'ay dans l'ame, quoy que vous ayez aimé ! L'Amour, adjousta ce Prince, est grande ou petite, selon la beauté qui la fait naistre, ou selon la sensibilité du coeur de celuy qui en est touché : c'est pourquoy tout le monde n'aime pas esgalement. Mais Telephane, je suis le plus sensible de tous les hommes, et Mandane est la plus belle et la plus parfaite Personne de la Terre : venez Telephane (luy dit il en le prenant par le bras, et luy voulant faire prendre le chemin de la Citadelle) venez voir ma justification ou mon excuse, dans les beaux yeux de la Princesse que j'adore : car encore que je ne les voye jamais qu'irritez, ou du moins melancoliques, vous ne laisserez pas de connoistre qu'il est impossible de m'en priver, sans mourir. Telephane fort surpris de la proposition que le Roy de Pont luy faisoit, en fut si interdit, que si ce Prince eust eu l'esprit libre, il s'en seroit apperçeu. Ce qui causoit son chagrin, estoit que quelque passion que mon Maistre eust de voir Mandane, il ne la vouloit pas voir avec le Roy de Pont : de sorte que pour s'en excuser, Seigneur, luy dit il, s'il ne faloit qu'avoir veû la beauté de la Princesse que vous aimez pour vous justifier, vous le seriez desja dans mon esprit : car je la vy le jour qu'elle arriva à Sardis : Joint que plus je la verrois triste, et plus je vous accuserois. 
<pb id="page_3166" n="V05-P446"/>Le Roy de Pont ne se rebuta pourtant pas : et il pressa encore plusieurs fois mon Maistre de l'accompagner chez cette Princesse.
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<div2 id="page_CYRUS050207" type="sequence" n="Histoire de Mazare : Telephane confident du roi de Pont">
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Pardonnez moy Orsane, dit Cyrus, si j'interromps vostre recit, pour vous demander si ce Prince la voit tous les jours ? Ouy tant qu'il est à Sardis, repliqua t'il, nulle autre Personne n'en ayant eu la liberté depuis qu'elle y est. Il est vray toutesfois qu'il n'en a guere esté plus heureux : car à ce que j'ay oüy dire à un des siens, qui est fort avant dans ses secrets, et qui n'est pourtant pas trop secret ? il ne luy rend pas une visite, qui n'augmente tout à la fois, son amour et son desespoir : la trouvant tousjours plus belle et plus rigoureuse. Cyrus ayant alors demandé pardon aux deux Princesses avec qui il estoit, Orsane reprit son discours de cette sorte. Le Roy de Pont ayant donc fort pressé mon Maistre d'aller chez Mandane, et pressé jusques au point que le pauvre Telephane ne luy disoit que de mauvaises raisons pour s'en excuser ; il fut contraint de le laisser, et d'entrer sans luy dans la Citadelle : où il fut par une grande Allée de Cyprès, qui le conduisit jusques à une porte du Jardin qui donne vers les Fossez de cette Place. Apres qu'il l'eut quitté, il se promena plus de deux heures dans cette Allée où il estoit, afin de s'entretenir de l'avanture qui luy venoit d'arriver : par hazard Belesis et moy l'ayant trouvé, il nous dit ce qui luy estoit advenu : en suitte dequoy s'arrestant vis à vis de nous et 
<pb id="page_3167" n="V05-P447"/>nous regardant fixement, ne faut il pas advoüer, nous dit il, que la Fortune est bien ingenieuse à me tourmenter, et à vouloir que je sois tousjours criminel, et tousjours malheureux ? puis qu'enfin, nous dit il, je voy bien que pour faire une bonne action, comme est celle de delivrer la Princesse que j'ay enlevée, il faudra que j'en face cent mauvaises : il faudra, dis-je, que je me déguise ; que je trompe ceux qui se fient en moy ; que je parle tousjours contre la verité ; que je sois d'un Party, en faisant semblant d'estre d'un autre ; et tout cela pour mettre la Personne que j'adore en la puissance d'un Rival aimé. Car mes chers Amis (nous dit il presques les larmes aux yeux) mettre Mandane en la sienne propre, c'est la mettre assurément bien tost en celle de Cyrus : cependant je me le suis promis à moy mesme : et il faut ou l'executer, ou mourir. Seigneur, reprit Belesis, je ne desespere pas de vous donner les voyes de faire le premier : car, luy dit il, j'ay trouvé les moyens en subornant quelques uns des Gardes de Tegée de parler à luy plusieurs fois : et de le disposer à faire tout ce qu'il pourra pour tascher de surprendre la Citadelle. Il m'a mesme donné un Billet pour un vieil Officier qui y demeure, qu'il m'a dit estre fort avare, et que j'ay en effet trouve tout prest à recevoir des presens : etpar consequent aussi tout prest à faire tout ce que l'on voudra pourveû qu'on luy donne. Il m'a dit de plus, que lors que l'on aura trouvé les voyes de delivrer les Princesses et sa 
<pb id="page_3168" n="V05-P448"/>chere Cylenise, il sçaura bien trouver celles de s'eschaper, sans que personne s'en mesle. Parce que celuy qui commande tous ceux qui gardent les Prisonniers de Guerre, est tellement à luy, que s'il l'avoit entrepris, il les feroit tous sauver, à la reserve du Prince Artamas, qui a ses Gardes à part. Mais, interrompit mon Maistre, pourquoy Tegée est il encore Prisonnier, s'il est en pouvoir de recouvrer la liberté ? c'est parce, repliqua Belesis, qu'en cét estat là il n'est point suspect : et qu'il a voulu tascher de trouver les moyens de delivrer les Princesses, pour obliger deux Grands Princes, et de delivrer Cylenise pour se satisfaire luy mesme. De sorte, adjousta Belesis, que j'ay presques trouvé l'affaire toute faite : ne luy manquant plus que deux choses, c'est à dire quelques gens d'execution que je luy ay promis : et de pouvoir faire sçavoir aux Princesses que l'on songe à leur liberté, afin qu'elles se preparent à suivre leurs Liberateurs. Aussi est-ce pour cela qu'il m'a donné un Billet pour ce vieil Officier dont je vous ay parlé : avec intention qu'il tasche de faire sçavoir aux Princesses que l'on pense à les delivrer : mais il m'a dit qu'il luy sera fort difficile : et qu'il luy sera bien plus aisé de nous livrer une porte pour les enlever tout de bon, que de leur parler. Mais Belesis, reprit Telephane, pourquoy ne m'avez vous rien dit de vostre negociation ? C'est parce que j'ay voulu que la chose fust un peu plus avancée, repliqua t'il ; et je pense mesme que si 
<pb id="page_3169" n="V05-P449"/>ce n'eust esté pour vous consoler, je ne vous en eusse pas encore parlé, à cause que l'entreprise ne se peut pas executer si tost ; d'autant qu'un Capitaine qui est celuy qui ale plus de pouvoir dans la Citadelle apres le Gouverneur, et qui est amy particulier de Tegée, n'y est pas presentement, et n'y sera de quinze jours : estant allé hors de Sardis pour quelque affaire particuliere qu'il a. Telephane voyant donc que Tegée estoit Maistre de ses Gardes ; qu'il avoit une puissante intelligence dans la Citadelle ; que j'y avois gagné plusieurs Soldats ; et qu'il ne s'agissoit plus que d'avoir une escorte, et d'avertir les Princesses, ne songea plus à rien qu'à vaincre ces deux obstacles. Quelques jours apres ; la nouvelle estant venuë de la prise de Nysomolis, et de la terreur que vos Armes portoient par toute la Lydie, il falut malgré qu'en eust Telephane, pour ne se rendre pas suspect, etpour satisfaire à l'opinion avantageuse que l'on avoit conçeuë de luy, qu'il allast montrer qu'il la meritoit, et qu'il allast à la guerre : il fut donc avec Andramite ; où en diverses petites rencontres, il se signala hautement. Il voulut pourtant que Belesis et moy de meurassions à Sardis, pour tenir Tegée et tous ceux qui estoient de son intelligence, dans la volonté d'executer l'entreprise, quand l'heure en seroit venuë : avec ordre de l'en advertir promptement, afin qu'il trouvast : un pretexte pour revenir à Sardis. Voila donc, Seigneur, où en estoient les choses pendant 
<pb id="page_3170" n="V05-P450"/>que vous preniez des Villes, et que vous faisiez quitter les Postes qu'occupoient les Troupes Lydiennes : mais pour accourcir mon discours autant que je le pourray, voila encore Seigneur, les termes où en estoit l'entreprise de delivrer Mandane : lors qu'apres que vous eustes demandé à combatre le Roy de Pont, il se fit une entreveuë de vous et de ce Prince, où vous reconnustes le Prince Mazare parmy ceux qui l'accompagnoient. je ne doute pas, Seigneur, que vous n'ayez quelque curiosité de sçavoir pourquoy mon Maistre fut à ce lieu là, car je l'ay euë comme vous : mais il ne m'en a pû dire autre chose, sinon que croyant assurément vous avoir rencontré et parlé à vous en Paphlagonie, sans que vous l'eussiez connu : il crût au avec certitude, que vous ne le connoistriez pas non plus en Lydie : et qu'ainsi il pouvoit hardiment sans s'exposer à estre descouvert, accompagner le Roy de Pont qui l'en pressa extrémement : et satisfaire l'envie qu'il avoit d'estre present à une entreveuë où il avoit un interest caché, que personne ne sçavoit que luy. Car enfin il m'a dit qu'en allant au lieu où vous et le Roy de Pont vous deviez voir, il y eut des momens où il craignit que vous ne persuadassiez à ce Prince de rendre Mandane, et que ce ne fust pas luy qui eust la gloire de la delivrer : et il y en eut d'autres aussi où se deffiant de l'heureux succés de son entre prise, il desira que le Roy de Pont se laissast toucher à vos raisons. Quoy 
<pb id="page_3171" n="V05-P451"/>qu'il en soit, le Prince Mazare (que je ne nommeray plus Telephane, puis que je suis arrivé à l'endroit où il fut reconnu) fut avec le Roy de Pont, pour des causes si differentes et si opposées, qu'il n'a mesme jamais pû me les bien démesler. Cependant, Seigneur, faites moy s'il vous plaist la grace de m'avoüer, qu'il ne faut jamais juger sur des aparences : car enfin j'ay sçeu que quand vous vistes cét Escu où le Prince mon Maistre a fait representer la Mort, et fait mettre des paroles qui témoignent qu'il s'en juge digne : que vous eustes, dis-je, veû celuy qui le portoit, et reconnu que c'estoit le Prince Mazare ; vous eustes de la haine et de la colere pour luy : et que vous en donnastes des marques si visibles, et par vos paroles, et par vostre action, que personne ne pût douter de vos sentimens. Toutesfois, Seigneur, cét homme que vous haissiez, ne songeoit alors à rien, qu'à vous rendre la Princesse Mandane, et qu'à s'en priver pour toujours : et en effet j'ay sçeu qu'il vous respondit, avec toute la moderation, dont un homme courageux peut estre capable. je ne vous diray point, Seigneur, quels furent ses sentimens en cette occasion ; car vous pouvez facilement vous les imaginer : mais je vous diray qu'apres que par la prudence d'Abradate cette dangereuse conversation eut finy, et que chacun entrepris le chemin de son Quartier, le Roy de Pont ne sçavoit plus comment agir avec le Prince Mazare : qui de son costé ne sçavoit 
<pb id="page_3172" n="V05-P452"/>aussi pas trop bien ce qu'il devoit dire au Roy de Pont. Car dans l'inquietude qu'il avoit, de craindre qu'estant découvert pour ce qu'il estoit, il n'eust beaucoup plus de difficulté à executer son entreprise, il n'avoit pas l'esprit bien libre : et si le Roy de la Susiane n'eust fait le tiers en cette conversation, il en seroit peut-estre arrivé quelque malheur. Apres avoir donc marché quarante ou cinquante pas sans rien dire, Abradate s'aprocha de mon Maistre avec beaucoup de civilité : et luy adressant la parole, genereux Prince, luy dit il, je suis bien fâché d'estre obligé de vous rendre plus de respect que je ne vous en ay rendu jusques icy : car puis que vous ne vouliez pas estre connu, je pense que vous aimeriez mieux estre encore Telephane, que d'estre le Prince Mazare : quoy que vous ayez rendu ce Nom si celebre, que vous ne puissiez je quitter sans vous faire tort. Seigneur, reprit il (car j'ay sçeu exactement tout ce que ces Grands Princes se dirent en cette occasion) j'ay tousjours esté si malheureux, tant que j'ay porté le Nom de Mazare, qu'il n'est pas fort estrange que j'aye eu le dessein. de le quitter durant quelque temps : mais à ce que je voy, celuy de Telephane ne m'est guere plus heureux. Pendant cela, le Roy de Pont ne parloit point, et rapelloit dans sa memoire, de quelle façon Mazare avoit vescu à Sardis : il se souvenoit qu'il n'avoit point voulu aller voir Mandane, quand il l'en avoit pressé et en comprenoit alors la raison. Il pensoit qu'il avoit fait amitié 
<pb id="page_3173" n="V05-P453"/>avec le Gouverneur de la Citadelle, et avec tous les gens de qualité de la Cour : et il voyoit enfin qu'il faloit que Mazare eust un dessein. Mais ne le pouvant comprendre, et voulant en estre esclaircy sans differer davantage, il s'approcha du Roy de la Susiane et du Prince Mazare, et regardant mon Maistre ; de grace, luy dit il, tout mon Rival que vous estes, ne me refusez pas une faveur que je vous demande, comme si vous estiez encore Telephane, de qui j'estois Amy, et Amy passionné, il n'y a pas un quart d'heure. Bien que je sois vostre Rival, reprit le Prince des Saces, et que par consequent Telephane n'ait jamais pû estre fort de vos Amis, non plus que Mazare, je ne laisse pas de vous dire, qu'il n'y a qu'un tres petit nombre de choses que vous ne puissiez pas obtenir de moy : car enfin apres avoir sauvé la vie à la Princesse Mandane, que j'avois fait perir malheureusement, vos prieres me doivent estre fort considerables, et me le seront en effet tousjours. Cela estant, repliqua le Roy de Pont, dittes moy un peu ce que je dois penser de vous : car je vous avoüe que je n'en sçay rien. Quand je me souviens, poursuivit il, de tout ce que je vous ay veû faire, je ne sçay plus où j'en suis : et je doute encore si vous estes Telephane, ou si vous estes le Prince Mazare. je suis sans doute le dernier, reprit il : mais puis que cela est, adjousta le Roy de Pont, comment vous elles vous venu jetter dans le Party de Cresus ; pourquoy avez vous caché vostre 
<pb id="page_3174" n="V05-P454"/>Nom ; et par quel motif avez vous agi comme vous avez fait ? est ce pour vous ou pour moy que vous avez combatu ? Ce n'est n'y pour vous ny pour moy (interrompit mon Maistre, avec autant de finesse que d'esprit, pour déguiser la verité de ses sentimens) mais ç'a esté contre Cyrus. Il ne me semble pourtant pas, reprit ce Prince, que vous luy ayez parlé avec autant de marques de haine qu'il en faut avoir, pour combatre en faveur d'un de ses Rivaux, afin de nuire à un autre : parlez donc je vous en conjure, que dois-je penser de ce que vous faites, et comment vous dois- je considerer ? Comme un homme, repliqua t'il en souspirant, qui ne pretend plus rien à la possession de Mandane : et plust aux Dieux, adjousta ce genereux Prince, que je pusse vous inspirer le repentir que j'ay de l'avoir enlevée : et d'estre cause de la plus grande partie des malheurs qu'elle a eus. Quoy Mazare, interrompit le Roy de Pont, vous ne pretendez plus rien à Mandane, et vous venez pourtant déguisé dans le lieu où elle est ; vous servez un de vos Rivaux ; vous combatez contre les Troupes de l'autre ; vous aportez soin à acquerir des Amis ; vous tesmoignez mesme estre des miens ; et tout cela sans avoir aucune pretention ! non non, cela n'est pas possible, et vous ne me le persuaderez jamais. Il n'est toutesfois pas bien aisé, dit le Roy de la Susiane, de concevoir quelle peut estre l'intention du Prince Mazare : il en a pourtant une, repliqua le 
<pb id="page_3175" n="V05-P455"/>Roy de Pont, de quelque nature qu'elle soit. Ce qui m'espouvante (poursuivit il en parlant à Abradate) c'est qu'il n'est rien que ce Prince n'ait fait, pour me persuader de rendre la Princesse Mandane à Cyrus : car enfin (adjousta t'il en parlant à mon Maistre) comment est il possible, si vous aimez encore cette Princesse, que vous m'ayez pû conseiller de la remettre entre les mains d'un Prince qui l'adore, et pour qui elle méprise tous ceux qui ont de l'amour pour elle ? Pour vous tesmoigner, dit Mazare, que je n'ay point d'interest caché : c'est qu'aujourd'huy que vous me connoissez pour ce que je suis, je vous dis encore la mesme chose : et je vous conjure de tout mon coeur, de redonner la liberté à la Princesse Mandane. je vous engage mesme ma parole, qu'en reconnoissance de ce que vous luy avez conservé la vie, et de ce que vous l'aurez delivrée, de partager un jour aveque vous le Royaume que je dois posseder, si nous ne pouvons conquerir les vostres. Non non, interrompit le Roy de Pont, vous ne voulez pas ce que vous dittes : ou si vous le voulez, vous n'estes plus mon Rival, et je puis vous regarder comme mon Amy. je ne sçay pas precisement, repliqua t'il, si je suis vostre Amy ou vostre Rival, tant ma raison est troublée : mais je sçay toutesfois que j'aime Mandane plus parfaitement que vous : puis que ne pouvant en estre aimé, je sçay borner mes esperances, et ne chercher plus que son repos. Si vous sçaviez, adjousta t'il, aussi bien aimer 
<pb id="page_3176" n="V05-P456"/>que je le sçay, vous sentiriez plus que vous ne faites, les souffrances de la personne aimée : pour moy qui ay creû l'avoir veuë noyer, je serois plus sensible à ses larmes que vous n'estes : et je ne serois pas capable d'estre si longtemps criminel. Au nom des Dieux, luy dit il encore, repentez vous comme je me suis repenty : et ne souffrez pas qu'un de vos Rivaux, ait cét avantage là sur vous. Au reste, ne pensez pas que je die que je ne pretens plus rien à la Princesse Mandane, pour m'empescher d'avoir un Ennemy aussi vaillant que vous l'estes : car l'ay si peu d'attachement à la vie, que si je ne considerois que moy, je devrois chercher une pareille occasion, afin de mourir plustost, et plus glorieusement. Mais c'est qu'effectivement je dis la chose comme je la pense ; et qu'il n'est pas plus vray que vous estes amoureux de la Princesse Mandane, qu'il est vray que je n'y pretens plus rien : et qu'il est vray que je souhaite avec ardeur que vous la remettiez en liberté, et mesme entre les mains de Cyrus, plustost que de la sçavoir malheureuse. Si ce que vous dittes est veritable, reprit le Roy de Pont, vous estes le plus vertueux de tous les hommes, ou le moins amoureux : et je m'estonne estrangement, si c'est le dernier, qu'une passion aussi mediocre que doit estre la vostre, vous ait obligé autrefois à enlever la Princesse Mandane, et à oublier tout ce que vous deviez au Roy d'Assirie. Comme les grands crimes, reprit mon Maistre, sont ceux qui donnent les grands 
<pb id="page_3177" n="V05-P457"/>repentirs, il n'est pas fort estrange qu'ayant fait une double injustice, j'en aye une confusion espouventable. Il est vray, repliqua le Roy de Pont, mais il l'est toujours beaucoup d'aimer, et de vouloir que l'on rende sa Maistresse à un Rival aimé. Cependant, dit le Roy de la Susiane, le Prince Mazare parle d'un air, qui me fait voir que sa bouche exprime les veritables sentimens de son coeur : c'est pourquoy je vous conjure tous deux de ne vous desunir point, quels que puissent estre vos desseins à l'un et à lautre. Pour moy, respondit le Roy de Pont, si le Prince Mazare m'engage sa parole, qu'il ne pretend plus rien à la Princesse Mandane, et qu'il n'a aucun dessein caché de l'enlever esgalement et à Cyrus, et à moy, je vivray aveque luy comme s'il n'estoit point mon Rival. Abradate prenant alors la parole, demanda à Mazare s'il ne vouloit pas bien s'engager à ce que desiroit le Roy de Pont ? puis que de luy mesme il avoit advoüé ne pretendre plus à la possession de la Princesse Mandane. Pendant que ce Prince luy disoit cela, il agitoitia chose dans son esprit : et trouvant en effet qu'en promettant ce qu'on vouloit qu'il promist, il ne s'engageroit à rien qui fust contraire à son dessein, puis qu'il ne vouloit pas enlever Mandane pour luy ; il le fit, quoy qu'avec beaucoup de repugnance : et s'il n'eust pas sçeu avec certitude que la mort du Roy de Pont ne delivreroit point Mandane, je pense qu'au lieu de promettre ce qu'il promit, il auroit 
<pb id="page_3178" n="V05-P458"/>mis l'Espée à la main, et auroit combatu ce Prince. Voila donc, Seigneur, comment cette conversation se passa : en suitte dequoy Abradate ayant apris à Cresus quand il fut à Sardis, la condition de mon Maistre, et luy ayant dit la chose avec beaucoup d'adresse, et fort obligeamment pour luy, il n'eut pas tant de soubçons dans l'ame que le Roy de Pont : qui depuis cela fit observer si soigneusement tout ce que nous faisions, que ce ne fut pas sans peine que nous entretinsmes les intelligences que nous avions sans qu'on s'en aperçeust. Cependant le Prince Mazare avoit une repugnance horrible à se déguiser comme il faloit : et si Belesis et moy ne luy eussions persuadé que la gloire d'une entre prise de cette nature, consistoit seulement à la faire reussir, et non pas aux moyens par lesquels on la cachoit : et qu'enfin les Conjurateurs qui soutenoient un mensonge le plus hardiment, quand la cause de la Conjuration estoit juste, meritoient le plus de loüange ; je pense que plustost que de faire ce qu'il faloit qu'il fist pour cacher son dessein, il se seroit porté à prendre quelque resolution fort violente. Depuis cela Seigneur, vous sçavez comment les choses se sont broûillées entre tous ces Princes, pour la liberté du Prince Artamas, et de la Reine devant qui je parle : et comment Andramite, et le Prince Myrsille ont pris le Party du Roy de la Susiane. Mais vous ne sçavez pas sans doute, que mon Maistre profitant de toutes ces divisions, 
<pb id="page_3179" n="V05-P459"/>vit secrettement plusieurs fois le genereux Abradate et Andramite : et leur disposa de telle sorte l'esprit, qu'ils luy promirent si les choses s'aigrissoient davantage, de ne rien entreprendre sans luy : mon Maistre ne s'ouvrant toutesfois pas à eux. Apres cela, je vous diray que la Tréve estant publiée, et le Capitaine Amy de Tegée qui estoit absent estant revenu à la Citadelle : mon Maistre fit semblant de se trouver un peu mal, afin d'avoir plus de temps à songer tout de bon à tascher de parler à la Princesse Mandane, ou du moins à Martesie : et nous fusmes si heureux, que par le moyen de cét Amy de Tegée, qui avoit la garde particuliere de l'Apartement des Princesses, il nous promit de me faire entrer de nuit dans la Citadelle, et de me faire parler à Martesie. Comme je sçavois que cette agreable Fille avoit tousjours eu assez d'amitié pour moy, depuis que j'avois esté son Guide, et que je l'avois remenée à Sinope, je creûs que je m'aquitterois fort bien de cét employ : mais quoy que le pusse faire, je ne pûs jamais empescher mon Maistre d'y vouloir venir : luy semblant que je n'exagererois pas assez bien son repentir. De sorte que ne pouvant pas luy resister davantage, je ceday à sa volonté : et je mis les choses en estat, que justement à neuf heures du soir, l'Amy de Tegée nous fit entrer mon Maistre et moy, sans que personne nous pust connoistre : et nous menant par un Escalier dérobé, il nous mit dans sa Chambre, et fut à celle de 
<pb id="page_3180" n="V05-P460"/>Mandane : où trouvant Martesie, qui avoit pour luy toute la complaisance qu'une personne judicieuse doit toujours avoir pour ceux qui la tiennent prisonniere ; il la suplia de luy vouloir donner une heure d'audiance : si bien que Martesie passant de la Chambre de sa Maistresse à la sienne qui estoit tout proche, ce Capitaine nous vint querir : et suivant ce que nous avions concerté mon Maistre et moy, je fus seule parler à Maitefie, afin de la tromper comme je m'en vay vous le dire. Car nous sçavions bien que la Princesse Mandane ne sçavoit pas que mon Maistre ne fust point mort, et qu'il estoit à Sardis : parce qu'il y avoit un ordre si exprès de Cresus et du Roy de Pont, de ne dire nulle nouvelle aux Princesses, que nous ne douions pas craindre qu'on eust dit celle là à la Princesse Mandane. Estant donc dans cette opinion, je fus conduit par ce Capitaine qui me laissa dans la Chambre de Martesie : qui ne me vit pas plustost qu'elle me donna cent marques de joye et de tendresse. Ha Orsane, me dit elle, ne pourriez vous point encore une fois en vostre vie me remener à Sinope, et m'y remener avec la Princesse ? Ouy aimable Martesie, luy dis-je, et c'est pour vous en faire la proposition que je suis icy. Ce que vous dittes a si peu d'aparence, repliqua t'elle que j'ay bien plus de sujet de croire que l'on vous met prisonnier aveque nous, que je n'en ay de penser que vous nous puissiez mettre en liberté : c'est pourquoy sans vous amuser à me dire un si agreable 
<pb id="page_3181" n="V05-P461"/>mensonge, dittes moy un peu en quel estat sont les affairez generales ; car nous ne sçauons rien icy, que ce qu'il plaist au Roy de Pont, qui ne veut pas que l'on sçache autre chose, sinon qu'il est amoureux. Aprenez moy donc, je vous en conjure, ce que fait l'illustre Cyrus, et en quel lieu est son Armée : dittes moy encore si le Prince Artamas est guery de ses blessures, car la Princesse de Lydie en est en une peine estrange : et si ce n'est pas vous demander trop de choses à la fois, vous me ferez aussi plaisir de m'aprendre ce qu'est devenu le pauvre Feraulas. Martesie m'ayant parlé de cette sorte, je satisfis sa curiosité : apres quoy reprenant le discours que j'avois conmencé, je l'assuray si fortement que je sçavois une voye infaillible de delivrer les Princesses, et de remettre Mandane entre les mains de Cyrus, qu'enfin elle creut qu'il y avoit de la verité en mes paroles. Mais en mesme temps elle me dit que quant à la Princesse Palmis, elle ne croyoit pas qu'elle voulust sortir de prison, que par la main du Roy son Pere : principalement puis que le Prince Artamas estoit prisonnier de guerre : mais que cela n'empescheroit pas que la Princesse Mandane ne sortist : c'est pourquoy, me dit elle, aprenez moy promptement ce qu'il faut faire. Il faut premierement, luy dis-je, que j'aye l'honneur de voir la Princesse : et que de plus, celuy qui est Chef de cette entreprise, et qui est presentement dans la Chambre du Capitaine qui m'a conduit icy, ait aussi la satisfaction de recevoir ses ordres 
<pb id="page_3182" n="V05-P462"/>de sa bouche. Tout ce que vous dittes, repliqua Martesie, n'est pas bien difficile à faire, pourveu que vous ayez patience : car je croy que la Princesse de Lydie se retirera bientost. Mais en attendant, adjousta t'elle, dittes moy quel est ce genereux Liberateur ; comment il pourra faire pour nous tirer d'icy ; et quand ce sera ? car je voudrois que ce fust à l'heure mesme s'il estoit possible. Vous sçaurez à loisir ces deux premieres choses que vous demandez, repliquay-je, mais pour ce qui est de vous tirer d'icy, ce sera dans trois jours si la Princesse le veut. Si elle le veut ! reprit elle, ha Orsane je vous assure qu'elle le voudra : puis qu'encore que le Roy de Pont soit aussi respectueux pour elle qu'il est injuste, je suis assurée qu'il n'est rien qu'elle ne fist pour sortir de sa puissance. Cependant, dit elle, afin de sçavoir plus promptement quand la Princesse de Lydie se retirera, et que nous puissions plus tost voir nostre Liberateur, suivez moy s'il vous plaist : en disant cela elle me mena par un petit Cabinet qui respondoit dans la Chambre de la Princesse, où l'on avoit fait un retranchement pour pouvoir avoir une Garderobe : car comme vous sçavez, les Places de guerre ne sont pas basties comme les Palais. Estant donc en ce lieu là, d'où nous pouvions entendre tout ce que ces Princesses disoient, nous nous mismes à escouter, afin de juger si la conversation finiroit bien tost : de sorte qu'apres nous estre teûs, j'entendis qu'une personne de qui la voix 
<pb id="page_3183" n="V05-P463"/>m'estoit inconnuë, et que Martesie me dit estre la Princesse Palmis, se pleignoit de l'opiniastreté de sa mauvaise fortune. Pour moy, luy repliqua la Princesse Mandane ; je n'ose presques plus me pleindre de la mienne : car puis que la conformité de nos malheurs m'a fait acquerir vostre affection, et a en quelque façon causé l'amitié du Prince Artamas, et de l'illustre Cyrus, il me semble que je les dois souffrir plus patiemment. Ha Madame, interrompit la Princesse Palmis, ne donnez pas une cause si fâcheuse à l'affection que j'ay pour vous : et ne cherchez pas en la conformité de nos disgraces, ce que vous ne pouvez trouver qu'en vostre rare merite. Joint qu'à regarder les choses de fort prés, il y a tousjours eu une notable difference, entre les malheurs de Cyrus et ceux d'Artamas : et entre les vostres et les miens. Il y a pourtant beaucoup de choses qui se ressemblent, repliqua Mandane : car enfin si le malheureux Cyrus a esté exposé, Artamas l'a esté aussi : que si l'un a changé son Nom en celuy d'Artamene, l'autre a porté celuy de Cleandre qui n'estoit pas le sien. Ils ont tous deux esté braves ; ils ont tous deux esté Conquerans ; ils ont tous deux esté amoureux : et s'il y a quelque difference, c'est que le Prince Artamas a aimé par raison, et que Cyrus a aimé par inclination seulement. Vous n'avez, interrompit la Princesse Palmis, qu'à transposer le Nom d'Artamas, et à le mettre à la place de celuy de Cyrus, et vostre discours sera 
<pb id="page_3184" n="V05-P464"/>juste : de grace, laissez moy achever, poursuivit Mandane : et voyons si je n'ay pas raison d'attribuer à la conformité de nos infortunes, la pitié que vous avez des miennes. En effet outre ce que j'ay desja dit, ces deux Princes ont esté aimez des Rois qu'ils ont servis, et ont tous deux esté mis en prison, par ceux pour qui ils avoient hasardé mille fois leur vie. Si Cresus vous a voulu mal, parce que vous ne haissiez pas l'illustre Cleandre, Ciaxare durant longtemps m'a presques haie, parce que j'estimois trop Artarmene. Enfin que vous diray-je encore de plus ? Cyrus et Artamas ne furent ils pas prisonniers de guerre, quand Andramite nous amena icy ? n'avez vous pas eu plusieurs persecuteurs aussi bien que moy. ' et si Adraste et Artesilas sont morts pour vous, le malheureux Mazare ne perit il pas à ma consideration ? Ne sommes nous pas à l'heure que je parle en mesme prison ? et ne faut il pas tomber d'accord, qu'il semble que le Ciel ait eu dessein de faire que ne me pouvant aimer par la ressemblance de tant d'admirables qualitez qui sont en vous, et qui ne sont pas en moy, vous m'aimassiez seulement parce que je suis malheureuse comme vous, et de mesme maniere que vous ? Pour vous montrer, repliqua la Princesse Palmis, que l'amitié que je vous porte ne vient que de vostre merite seulement, et point du tout de la ressemblance de nos avantures ; il faut que je vous fasse voir qu'il ne peut y avoir rien de plus esloigné : estant certain 
<pb id="page_3185" n="V05-P465"/>que les evenemens qui en aparence ont le plus de rapport, ont des circonstances qui les rendent si differents, qu'à parler raisonnablement, on ne peut pas dire qu'ils se ressemblent : et par consequent vous ne devez pas croire que l'affection que j'ay pour vous, ait une semblable cause. j'advoüe toutesfois que quant à la naissance, il y a de l'égalité : mais comme vous ne parlez que des malheurs, je ne la mets pas en conte. je sçay bien aussi, qu'encore que la maniere dont Cyrus et Artamas ont esté exposez, soit absolument differente, c'est pourtant quelque espece de raport : cela est toutesfois une circonstance de leur vie si generale, qu'ils ont cela de commun aussi bien avec Semiramis et beaucoup d'autres de l'Antiquité qu'entre eux. Mais depuis cela, Madame, tout est different en leurs advantures : car enfin quand Cyrus n'estoit qu'Artamene, il sçavoit pourtant qu'il estoit Cyrus, et n'ignoroit nullement sa condition : où au contraire, le malheureux Cleandre ne sçavoit luy mesme qui il estoit : et se trouvoit si esloigné de ce que je suis, qu'il ne condamnoit guere moins son amour, que je l'eusse condamnée si je l'eusse sçeuë alors, et que je la condamnay quand je la sçeus. Artamene n'avoit qu'à dire qu'il estoit Cyrus, pour faire connoistre qu'il estoit d'une naissance égalle à la vostre ; mais au lieu de cela Cleandre durant tres long temps, n'osoit presques souhaiter de sçavoir qui il estoit : de 
<pb id="page_3186" n="V05-P466"/>peur qu'il ne luy fust plus desavantageux d'estre connu que de ne l'estre pas. Les faux noms qu'ils ont portez l'un et l'autre, leur ont mesme esté donnez bien differemment : car Cyrus prit celuy d'Artamene pour se déguiser, et Artamas sans sçavoir seulement son veritable Nom, reçeut celuy de Cleandre, de Thimettes qui le luy donna, ne croyant pas qu'il le deust jamais quitter. Il est vray qu'ils ont esté tous deux braves, et tous deux Conquerans, mais avec une notable difference : puis qu'enfin la Fortune a presques renfermé les victoires d'Artamas dans le Royaume de mon Pere : pendant qu'elle a estendu les conquestes de Cyrus par toute l'Asie. La naissance de leur passion, est mesme aussi differente, que le merite des deux Personnes qui leur en ont donné est esloigné l'un de l'autre : et quant à la prison où ils ont esté tous deux, ç'a esté encore par des causes bien dissemblables. La jalousie et la meschanceté d'Artesilas, firent la prison de Cleandre : et la preocupation de Ciaxare celle d'Artamene : quoy que je sois contrainte d'advoüer, qu'il y a eu une égalle injustice en l'une et en l'autre : De plus, la haine que Ciaxare a portée à Cyrus, n'a esté que parce qu'il avoit mal entendu les menaces des Dieux : mais pour le Roy mon Pere, il n'a haï Artamas, que parce qu'il a creû que je l'aimois : et par consequent la cause de sa haine ne sçauroit cesser, conme celle de la haine de Ciaxare a cessé. Au reste, il ne me semble pas que vous ayez raison 
<pb id="page_3187" n="V05-P467"/>de trouver qu'il y ait de l'égalité en leur derniere prison : puis que celle de Cyrus ne dura qu'une heure au plus ; que celle d'Artamas dure encore, et qu'outre cela il fut dangereusement blessé. Renfermez donc de grace, poursuivit elle toutes ces ressemblances que vous trouvez en nos advantures, en une seule, qui est que nous sommes en prison : encore est-ce bien differemment : car vous sçavez qu'il y a deux cens mille hommes en armes pour vostre liberté, que le plus vaillant Prince de la Terre, et le plus Grand Capitaine tout ensemble, commande cette grande Armée, et qu'il ne combat que pour vous. De plus, vous pouvez luy souhaiter la victoire, et faire des voeux pour l'obtenir : mais pour moy, je ne suis pas seulement privée de toute esperance de secours, mais encore de toute consolation : si ce n'est de celle de vostre amitié, qui en est veritablement une fort grande. Car enfin, il ne m'est pas permis de desirer pour recouvrer ma liberté, que le Roy mon Pere soit vaincu ; qu'il perde la Couronne ; et qu'il devienne Esclave. Cependant si Cyrus est vainqueur, la chose sera ainsi : et s'il ne l'est pas, le Prince Artamas perira en prison, et je mourray en celle où je suis. De sorte que sans pouvoir seulement faire un desir innocent qui me soit avantageux, il faut que je souffre les maux qui m'accablent, sans en souhaiter mesme la fin. jugez apres cela, si je puis tomber d'accord que je dois vostre affection à mes infortunes : et 
<pb id="page_3188" n="V05-P468"/>si je ne dois pas vous soutenir, que cela n'est point du tout, afin d'avoir du moins la consolation de m'en pleindre : ce que je ne pourrois faire, si je croyois leur devoir vostre amitié. Ce que vous me dittes, repliqua Mandane, est aussi spirituel qu'obligeant : mais apres tout, je ne laisse pas d'estre persuadée que les Dieux ont eu dessein que le Prince Artamas aimast et servist Cyrus, et que Cyrus aussi protegeast et consolast Artamas : et qu'ils n'ayent du moins eu intention que la pitié qui attache si facilement les malheureux les uns aux autres, fist que nous trouvassions quelque soulagement à nous entretenir de la difference de nos malheurs, et à nous rendre tous les offices que des Personnes prisonnieres se peuvent rendre. Apres cela, ces deux Princesses dirent encore beaucoup de choses que je n'entendis pas bien, parce que Martesie m'en empeschoit. j'avois mesme eu asses de peine à l'obliger de me permettre d'escouter ce que je viens de vous dire : car elle me faisoit tousjours quelque question, où je respondois en deux mots, et mesme quelquefois de la teste seulement : parce qu'ayant oüy que la Princesse Mandane avoit nommé une fois le Prince mon Maistre, je voulois tousjours sçavoir si elle n'en parleroit point davantage. C'est pourquoy malgré Martesie, qui s'estoit ennuyée d'escouter, et qui me vouloit entretenir, l'entendis ce que je viens de dire : que j'ay esté bien aisé d'apprendre à l'illustre Cyrus, afin de luy faire juger qu'estant 
<pb id="page_3189" n="V05-P469"/>aussi fidelle à mon Maistre que je le suis, je ne luy apprendrois pas les sentimens avantageux que la Princesse Mandane a pour luy, si je ne sçavois avec certitude que le Prince Mazare n'y pretend plus rien. Mais pour revenir à mon discours, vous sçaurez, Madame, qu'enfin la Princesse de Lydie quitta Mandane, et passa de sa Chambre dans la sienne, qui n'en estoit separée que par une petite Antichambre, qui estoit commune à toutes les deux.
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<div2 id="page_CYRUS050208" type="sequence" n="Histoire de Mazare : rencontre de Telephane et de Cyrus">
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Elle ne fut pas plustost sortie, que sçachant qu'il n'y avoit plus qu'Arianite avec elle, je fus prendre mon Maistre au lieu où je l'avois laissé, pour l'amener dans la Chambre de Mandane : le Capitaine qui nous avoit fait entrer dans la Citadelle, nous menant encore jusques à la porte et nous y laissant, afin d'aller prendre garde que l'on ne nous peust descouvrir. Comme Martesie estoit allée preparer la Princesse à recevoir un homme qui la vouloit delivrer ; et qu'elle luy avoit dit que c'estoit moy qui le luy conduisois, elle chercha à s'imaginer quel pouvoit estre ce Liberateur : et j'ay sçeu depuis par Martesie, qu'elle avoit creû que ce ne pouvoit estre que l'illustre Cyrus. De sorte qu'ayant une extréme frayeur de penser qu'il se fust mis en un si grand danger à sa consideration, elle n'avoit pas toute la joye qu'elle devoit avoir, de la liberté qu'on luy faisoit esperer. Apres cela, Madame, il vous est ce me semble aisé de vous representer quel fut l'estonnement de cette Princesse : lors qu'au lieu de voir entrer 
<pb id="page_3190" n="V05-P470"/>l'invincible Cyrus, dont elle avoit l'imagination toute remplie, elle vit à ses pieds le Prince Mazare qu'elle croyoit mort. Elle se tourna alors avec precipitation vers Martesie, comme pour luy demander si ce qu'elle voyoit estoit vray ? et pourquoy s'il l'estoit, elle l'avoit trompée ? Martesie de son costé, qui n'estoit pas moins surprise que la Princesse, me regardoit avec un estonnement si grand, qu'elle ne pouvoit me demander pourquoy je luy avois déguisé la verité ? Cependant mon Maistre ne fut pas plustost à genoux aupres de Mandane, qui n'avoit pas la force de se lever, que luy adressant la parole ; Madame, luy dit il, vous voyez à vos pieds un homme ressuscité : mais ressuscité aussi innocent qu'il estoit criminel, un quart d'heure devant que de faire naufrage avecque vous. C'est pourquoy je vous conjure de ne me traitter plus comme je meritois de l'estre, lors que j'eus l'injustice de vous enlever : puis que je ne suis plus maintenant, le mesme que j'estois alors. je ne vous demande plus, divine Princesse, que vous souffriez que je vous adore, puis que c'est une chose que je suis resolu de faire en secret dans mon coeur, tout le reste de ma vie : mais je vous suplie seulement, de me vouloir pardonner un crime, que je suis prest de reparer, en vous redonnant la liberté que je vous ay ostée. Ha Mazare, interrompit la Princesse, on ne m'abuse pas à Sardis, comme on me trompa à Sinope ! et je n'ay plus presentement pour vous, les 
<pb id="page_3191" n="V05-P471"/>sentimens que j'avois en ce temps là. je suis pourtant, repliqua t'il en soupirant, moins indigne de vostre amitié, que je ne le fus jamais : car enfin, Madame, lors que vous me l'aviez accordée à Babilone, je ne faisois que combatre contre la passion que vous aviez fait naistre dans mon coeur : et l'on peut dire qu'encore que je creusse combattre de toute ma force, je me deffendois pourtant foiblement : En effet, je suis vaincu par cette imperieuse passion : ma vertu luy ceda absolument : elle chassa de mon ame la generosité et la raison : et me força enfin a Sinope à faire la plus violente et la plus injuste action, dont on puisse estre capable. je vous enlevay donc, Madame, et je vous enlevay en vous trompant, et en vous persuadant que je voulois vous remettre entre les mains de qui il vous plairoit : mais divine Princesse, je ne fus pas longtemps criminel : puis que je me repentis aussi tost de ce que j'avois fait, et que le commandement que je fis au Pilote, de tourner la Proüe de la Galere vers Sinope, fut ce qui vous mit en estat de perir. Non non, interrompit Mandane, vous ne me persuaderez pas ce que vous dittes : je fus trop cruellement trompée de vous, pour m'y pouvoir jamais confier : car Mazare, pour vous faire voir combien vostre crime me doit paroistre grand, il faut que je vous advoüe, qu'excepté Cyrus, je ne croyois pas qu'il y eust un homme au monde, de qui la vertu égalast la vostre. je vous estimois autant que j'estois capable 
<pb id="page_3192" n="V05-P472"/>d'estimer quelqu'un ; je croyois vous avoir de l'obligation, et je vous en avois en effet : et pour dire quelque chose de plus, je vous aimois comme si vous eussiez esté mon Frere. jugez apres cela, comment j'ay deû passer d'une extremité à l'autre, apres la violence que vous m'avez faite ; apres m'avoir trompée avec tant d'adresse ; et m'avoir causé tous les malheurs qui me sont arrivez. En verité Mazare, adjousta t'elle, je ne sçay comment les Dieux vous ont conservé la vie : puis que non seulement vous estes cause de toutes mes infortunes, mais de celles de toute l'Asie, qui n'est en guerre que parce que vous m'avez enlevée. Cessez Madame, reprit ce Prince affligé, cessez de me reprocher mon crime, puis que je le voy aussi grand qu'il est : car sans considerer les malheurs des autres, je n'ay qu'à penser à ceux que je vous ay causez, et que je vous cause encore : et je n'ay enfin qu'à me souvenir que j'ay perdu le respect que le vous devois : Mais Madame, le repentir que j'en ay eu, et que j'en auray jusques à la mort, est un chastiment si rude, que si vous en connoissiez la grandeur, vous auriez peut-estre pitié de ce que je souffre. Ne le trouvant pourtant pas proportionné à ma faute, je m'en suis encore imposé un plus rude : c'est Madame, de vous remettre moy mesme entre les mains de Cyrus : de cét heureux Rival, dis-je, à qui les Dieux ont reservé de si favorables avantures, que ses Rivaux mesmes travaillent à delivrer pour luy seulement, la Princesse 
<pb id="page_3193" n="V05-P473"/>qu'il adore, et qu'ils adorent aussi bien que luy. C'est pour cela, Madame, adjousta t'il, que j'ay quitté un Desert où je m'estois confiné : que je suis venu en Lydie, sous un autre Nom que le mien : et que je me suis déterminé à vous tirer de prison. Les Dieux ont sans doute favorisé mon entreprise : et j'ay amené la chose au point, que si vous le voulez, dans trois jours vous serez hors d'icy, et dans le Camp de Cyrus. En achevant ces paroles, le Prince Mazare souspira malgré qu'il en eust, d'une maniere si touchante, qu'il estoit ce me semble aisé de voir qu'il se repentoit veritablement : neantmoins la Princesse Mandane ne se le pût jamais imaginer. Il y avoit pourtant quelques instants, où toutes les choses que luy disoit ce Prince affligé l'esbranloient : mais un moment apres, la défiance reprenoit sa place dans son coeur : et faisoit qu'elle ne pouvoit croire que le Prince Mazare eust effectivement dessein de la remettre en liberté. Elle voyoit bien qu'il faloit qu'il eust une grande et puissante intelligence dans la Citadelle : et elle pensoit aussi que puis qu'il avoit eu assez d'adresse pour trouver les moyens d'y entrer, il pourroit encore avoir celle de l'en pouvoir faire sortir. Mais en mesme temps elle croyoit que ce seroit pour l'enlever une seconde fois, et non pas pour la delivrer veritablement : de sorte que quoy qu'il luy peust dire, elle ne le croyoit point : et luy disoit tousjours constamment, qu'elle aimoit mieux demeurer prisonniere que de le suivre conme 
<pb id="page_3194" n="V05-P474"/>il le luy proposoit. Quoy Madame, luy disoit il, vous ne voulez point me croire, lors que je vous assure que je me repens, et que pour reparer mon crime, je veux vous remettre en liberté ! je n'ay pas la force, adjoustoit il, de vous dire que je n'ay plus d'amour pour vous : car Madame, je ne veux pas mesler le mensonge avec la verité : mais je vous proteste en presence des Dieux qui m'escoutent, que cette passion est sans esperance, et sans aucune pretention. je ne veux autre chose, qu'obtenir mon pardon, et vous remettre en liberté : apres cela, je mourray sans murmurer. Il est mesme juste, adjousta t'il, que pour me punir plus rigoureusement, cette passion demeure dans mon ame : regardez la donc comme un suplice, qui me punit de ma faute, et vous la souffrirez sans doute : principalement quand vous verrez que je ne vous en demanderay aucune reconnoissance. Cependant ne me donnez pas le desplaisir, de voir que quand je vous ay dit un mensonge, qui vous estoit desavantageux, vous m'avez creû : et que lors que je vous dis une verité qui peut rompre vos chaines, vous ne me croyez pas. Non non, interrompit la Princesse, vous ne me tromperez pas une seconde fois ; je me fiay en vous, parce que je vous croyois incapable de me tromper : mais apres m'avoir trompée, je ne m'y sçaurois plus fier. Ne considerez vous point Madame, reprit il, que mesme il est impossible que je puisse avoir un mauvais dessein ; car comment ferois-je pour 
<pb id="page_3195" n="V05-P475"/>l'executer ? je puis sans doute vous tirer de prison, parce que le Camp de Cyrus est un lieu de retraitte tres proche et tres assuré : mais si je voulois vous enlever au Roy de Pont seulement, et vous enlever pour moy mesme, comment en viendrois-je à bout ? Sardis ne seroit pas un lieu seur à vous cacher : et toute la Campagne est couverte des Troupes de Cyrus. je ne sçay, dit elle, ny où est Cyrus, ny comment vous pourriez faire : mais je sçay bien que je ne vous croiray pas. Quoy Madame, luy dit il, vous refuseriez la liberté, parce qu'elle vous est offerte par un Prince que vous n'aimez point ! La raison qui fait que je ne l'aime pas, repliqua t'elle, est que je croy qu'il n'a pas dessein de me delivrer, et qu'il ne cherche qu'à me faire changer de chaines : mais prison pour prison, j'aime mieux estre avec la Princesse de Lydie qu'aveque vous. Pour vous tesmoigner Madame, interrompit il, que je ne veux pas vous delivrer pour moy, je n'ay qu'a vous dire que je ne veux pas vous delivrer seule, puis que je pretends aussi donner la liberté à la Princesse Palmis : et que c'est par un Amant d'une fille qu'elle a aupres d'elle, qui s'apelle Cylenise, que j'ay intelligence dans la Citadelle où vous estes prisonniere. Apres cela, Madame, douterez vous de la sincerité de mes intentions ? je douteray de tout, repliqua t'elle : car j'aime mieux douter de vos paroles, que si vos paroles me trompoient une seconde fois. Mais Orsane (me dit elle en se tournant vers moy) conment est il possible 
<pb id="page_3196" n="V05-P476"/>que vous ayez servy vostre Maistre en une pareille occasion ? pour moy, adjousta t'elle, j'ay tousjours connu tant de vertu en vostre ame, que j'aime mieux croire qu'il vous trompe, que de penser que vous me trompiez comme luy. Madame, repliquay-je, je puis vous assurer que le Prince Mazare n'a autre intention que celle qu'il vous dit : Ha Orsane, s'escria t'elle, vous estes moins sage que moy, si vous croyez ce que vous dittes ! En verité (dit Manesie parlant à la Princesse) il me semble puis qu'Orsane parle comme il fait, qu'il faudroit adjouster foy à ses paroles : car enfin il n'est pas amoureux, et par consequent il est plus croyable que le Prince Mazare. Pour vous tesmoigner (interrompit mon Maistre, parlant à Mandane) que je ne veux que vous delivrer, je m'offre à demeurer dans vostre prison, lors que vous en sortirez : Orsane et un illustre Amy que j'ay acquis dans ma Solitude, vous conduiront au trop heureux Cyrus : et je demeureray icy, à souffrir constamment la mort que Cresus me fera donner. je vous promets mesme de la recevoir aveque joye, pourveu que vous me promettiez que ma memoire ne vous sera point en horreur : je feray encore plus (adjousta t'il, emporté par la violence de son amour, et par le desespoir où il estoit de voir que cette Princesse ne le croyoit pas) car si vous le voulez, je me tuëray devant que vous sortiez de la prison que je vous auray ouverte. Si je croyois ce que vous dittes, repliqua 
<pb id="page_3197" n="V05-P477"/>qua la Princesse, je vous dirois que si vostre mort arrivoit de cette sorte, elle me toucheroit trop : mais enfin je ne sçaurois me resoudre à vous croire. Advoüez moy du moins, reprit il, en attendant que j'aye trouvé les moyens de vous persuader, que si vous me croiyez vous diminuëriez une partie de la haine que vous avez pour moy. je dis mesme plus, adjousta t'elle, car si je vous croyois, je serois capable d'oublier le passé ; de vous pardonner ; et de vous redonner mon amitié, tant je trouverois la liberté douce, et vostre action genereuse. Mais le mal est que je ne vous crois pas, et que je ne vous sçaurois croire : et qu'ainsi vous regardant comme un Prince qui me veut tromper une seconde fois, je vous regarde avec colere et avec haine. Qui vit jamais, s'écria t'il alors, un malheur égal au mien ! vous me dittes que vous me pardonneriez, et que vous me redonneriez vostre amitié, si ce que je dis estoit vray : et cependant vous avez l'injustice de me regarder avec colere et avec haine : quoy qu'il n'y ait rien de plus certain que je vous veux delivrer. Dittes moy du moins ce qu'il faut faire, pour vous persuader que je ne ments pas, et pour vous monstrer mon coeur à descouvert : je n'en sçay rien, reprit elle, mais je sçay que je ne me fieray pas à ce que vous dittes : c'est pourquoy obligez ceux qui vous ont fait entrer, à vous faire sortir promptement : et contentez vous que j'aye la generosité de ne vouloir pas vous perdre : et de ne faire pas advertir les Gardes, 
<pb id="page_3198" n="V05-P478"/>que vous ne pouvez pas avoir tous gagnez, que vous estes icy. Ne pensez pas, adjousta t'elle, que ce soit parce que je doute si ce que vous dittes est vray ou faux, que j'agisse comme je fais : mais c'est que je ne suis pas cruelle : et que de plus les premiers services que vous m'avez rendus, ont esté assez considerables, pour m'obliger à ne vouloir pas estre cause de vostre mort. Au nom des Dieux Madame, luy dit il, ne me desesperez pas, et croyez moy : au nom des Dieux, repliqua t'elle ne me persecutez pas davantage, et me laissez en repos. De grace Martesie, adjoustoit ce Prince, persuadez vostre illustre Maistresse, de se fier en mes paroles : Seigneur, luy repliquoit cette sage Fille, j'advoüe que je vous croy : mais j'advoüe en mesme temps, que je n'oserois pourtant conseiller à la Princesse de vous croire : c'est pourquoy ce n'est pas à moy à la persuader. Que faut il donc que je face ? reprit il, et que puis je faire autre chose que mourir ? car comme je n'avois quitté ma Solitude que pour vous delivrer, dit il à Mandane, et pour obtenir mon pardon : ne pouvant faire ny l'un ny l'autre, je n'ay plus rien à chercher que la mort. Aussi la chercheray-je en des lieux et en des occasions où apparamment je la trouveray : en effet Madame, poursuivit il, puis que je ne puis estre souffert de vous, ny comme vostre Amant, ny comme vostre Amy ; et que vous ne pouvez croire que je sois capable de repentir : il faut 
<pb id="page_3199" n="V05-P479"/>bien que je cherche les voyes de me jetter en un peril si grand, qu'il y ait certitude de vous delivrer pour toujours, de la veuë d'un Prince que vous haïssez jusques au point, de ne vouloir pas recevoir la liberté de sa main. La Princesse entendant parler mon Maistre avec tant de violence, creût par ce qu'il luy disoit, et par ce peril qu'il vouloit chercher, qu'il entendoit de se battre avec l'illustre Cyrus : de sorte, Madame, que prenant la parole, elle luy dit certains mors qui firent connoistre au Prince Mazare, la crainte qu'elle avoit qu'il ne voulust entreprendre quelque chose contre ce Prince. Mais à peine eut il compris ce qu'elle vouloit dire, que sans luy donner loisir d'achever d'expliquer la pensée ; je vous entens, Madame, je vous entens, luy dit il ; vous ne voulez pas que Cyrus ait l'avantage de me vaincre, puis que vous ne voulez pas que je le combatte : mais ne craignez pas Madame, que dans les sentimens où je suis, j'entreprenne rien contre luy. j'ay trop de respect pour ce que vous aimez pour y songer : et je suis moy mesme assez obligé à ce Prince, pour ne pouvoir m'y porter avec honneur. Ainsi Madame, si je meurs par la main de l'illustre Cyrus. il faudra qu'il me cherche, et qu'il me tuë mesme sans que je me deffende ; ce qu'il n'est pas capable de faire. Voila Madame, jusques où va le respect que j'ay pour vous : et quels sont les sentimens de cét homme que vous dittes qui vous veut tronper une seconde fois. Croyez donc 
<pb id="page_3200" n="V05-P480"/>que si je rencontre Cyrus, je luy demanderay la mort comme une recompense des services que je vous ay voulu rendre : et comme le seul remede aux maux que je souffre. Apres cela, Madame ma memoire vous sera t'elle encore en horreur, et haïrez vous Mazare et vivant, et mort ? Pendant que ce Prince parloit ainsi, la Princesse le regardoit attentivement : et il y eut des instants, où j'esperay qu'elle se laisseroit persuader : mais il n'y eut pourtant pas moyen. Elle luy parla toutesfois avec plus de douceur, depuis ce qu'il luy eut dit de l'illustre Cyrus : et je ne sçay si cette conversation eust duré un peu plus long temps, si à la fin cette vertueuse Princesse n'eust pas connu la verité. Mais ce Capitaine qui nous avoit fait entrer, nous estant venu advertir qu'il estoit temps de sortir de l'Apartement de la Princesse, et de retourner au sien, jusques à ce qu'il nous pust faire sortir de la Citadelle, il falut en effet nous retirer, sans avoir pû persuader la Princesse Mandane : et avec le déplaisir d'avoir amené inutilement une si grande et si hardie entreprise, si prés d'estre executée. Aussi vous puis-je assurer, que mon Maistre en eut une douleur extréme : et quand je me souviens quel transport fut le sien, lors qu'apres que nous fusmes sortis de la Citadelle il raconta à Belesis ce qui luy venoit d'arriver ; je ne puis que je n'admire encore la grandeur de sa passion, par la grandeur de son desespoir. Car enfin il vouloit mourir absolument : et ne pouvoit pas 
<pb id="page_3201" n="V05-P481"/>comprendre, ny qu'il pûst vivre ny qu'il le deust : de sorte que Belesis et moy n'eusmes pas peu de peine, à moderer la fureur qu'il avoit contre luy mesme. Ce que j'admiray le plus. fut que la veuë de Mandane ne fit qu'augmenter son repentir, et que le confirmer dans le genereux dessein qu'il avoit : les Gardes de cette Princesse ; son logement ; et mille autres choses qu'il avoit remarquées ou en entrant, ou en sortant de la Citadelle, quoy qu'il fist fort obscur, redoubloient encore ses desplaisirs. C'est moy, disoit il, c'est moy qui suis cause qu'elle est prisonniere, qu'elle voit tous les jours mille fascheux objets : et qu'elle n'a pas un moment de repos : aussi a t'elle bien proportionné la haine qu'elle me porte, aux maux que je luy fais souffrir : car je ne pense pas que l'on puisse plus haïr personne qu'elle me hait En effet, adjoustoit il, si cela n'estoit pas, elle n'agiroit pas comme elle agit, et elle n'aimeroit pas mieux estre dans une forte Citadelle, et au pouvoir d'un Prince qui a une puissante protection, et une grande Armée pour s'opposer à Cyrus, que de s'exposer au malheur qu'elle craint. Il faut bien sans doute qu'elle me haïsse plus que le Roy de Pont : puis que quand il seroit vray, ce qui n'est pas, que je la voudrois enlever une seconde fois, il serort bien plus aisé à Cyrus de la tirer de mes mains, que de celles de deux Princes, qui ont la moitié de l'Asie engagée dans leurs interests. Mais c'est sans doute que les Dieux non seulement 
<pb id="page_3202" n="V05-P482"/>ne veulent pas que je sois le plus aimé : mais c'est qu'ils veulent mesme que je sois le plus haï. Cependant j'ay entendu, ou j'ay creû entendre (car je ne me fie pas à mes propres sens, tant ma raison est troublée) que si Mandane croyoit que j'eusse un veritable repentir, elle auroit encore une veritable amitié pour moy : et malgré cela, j'ay beau avoir dans l'ame des sentimens equitables et genereux, elle n'en croit rien et n'en veut rien croire. Car je suis assuré qu'elle combat sa propre raison, qui luy dit sans doute qu'elle doit adjouster foy à mes paroles : et qu'à quelque prix que ce soit, elle veut que je sois coupable. Au nom des Dieux Orsane, adjousta t'il, voyez encore une fois Martesie, et taschez, de faire ce que je n'ay pas fait, Dittes luy qu'elle die a son incomparable Maistresse, qu'el- ne refuse point la liberté : et qu'elle cherche dans son esprit, par quelle voye je la puis assurer que je n'ay point d'autre dessein que de la delivrer. La chose presse extrémement : et si nous n'achevons nostre entreprise durant la Tréve, nous ne la pourrons jamais faire reüssir : puis que dés qu'elle sera rompuë, il faudra que j'aille à l'Armée, et par consequent je ne pourray plus demeurer icy sans estre suspect. L'incommodité que je feins d'avoir presentement afin d'estre en liberté d'agir, commence de donner quelque inquietude au Roy de Pont : c'est pourquoy encore une fois songez à moy, et faites vos derniers efforts : et s'il est. possible, ne les faites pas 
<pb id="page_3203" n="V05-P483"/>inutilement. je vous laisse à juger si je pouvois refuser quelque chose, à un Prince qui pouvoit tout sur moy, et qui ne me demandoit rien d'injuste : mais afin de mieux agir, Belesis fut prendre un Billet de Tegée pour Cylenise, que je portay avec intention d'obliger Martesie à le rendre à cette Fille : de sorte qu'ayant parlé à ce Capitaine qui estoit de nostre intelligence, il me fit entrer le soir suivant dans la Citadelle, et me donna encore moyen de parler à Martesie, à qui je dis tout ce qu'on peut dire, pour luy faire connoistre que la Princesse avoit tort de ne vouloir pas qu'on la delivrast. Et en effet je parlay si fortement, que je suis persuadé qu'elle me creût : mais elle m'assura que quant à la Princesse, elle ne me croiroit pas. En suitte, comme je luy eus dit que j'avois un Billet pour Cylenise, elle me repliqua que cela ne serviroit de rien, comme elle me l'avoit desja dit : parce que la Princesse Palmis ne vouloit assurément point sortir de Prison, si ce n'estoit de la main du Roy son Pere : et que Cylenise ne voudroit pas quitter sa Maistresse, le ne laissay pourtant pas de la prier de l'envoyer querir, afin que je luy donnasse le Billet de Tegée : et en effet Martesie le fit. Mais lors qu'elle fut venuë, elle me dit les larmes aux y eux, qu'elle estoit bien redevable à Tegée : mais qu'elle ne pouvoit ny persuader sa Maistresse, ny la quitter. Que la Princesse Mandane ayant dit à la Princesse Palmis ce qu'il luy estoit arrivé, elle avoit oüy leur conversation : et 
<pb id="page_3204" n="V05-P484"/>avoit connu que cette Princesse croyoit absolument que Mazare trompoit Tegée et moy aussi, et avoit un mauvais dessein : et qu'en suitte la Princesse Palmis luy avoit fait connoistre, que quant à elle, il luy estoit impossible de le pouvoir plus resoudre à faire ce qu'elle avoit voulu faire à Ephese : luy semblant que la bien seance ne pouvoit souffrir qu'elle voulust sortir aveque violence d'une prison où le Roy son Pere l'avoit mise. Voyant donc que l'assistance de ces deux Filles m'estoit inutile, je pressay tant Martesie de me faire encore une fois parler à la Princesse Mandane, qu'enfin elle s'y resolut : j'entray donc avec elle dans la Chambre, apres qu'elle eut esté luy en demander la permission, et qu'elle l'eut assurée que le Prince Mazare n'y estoit pas. Mais quoyque je pusse luy dire, il me fut impossible de luy faire croire ce que je voulois qu'elle creust : et tout ce que je pus obtenir d'elle, fut que je l'amenay au point d'en douter ; ce qu'elle ne faisoit pas auparavant que je l'eusse veuë cette derniere fois. Cela ne changea pourtant rien à sa resolution, ne voulant pas bazarder de sortirs sur une chose douteuse. Mais Madame, luy dis-je alors, presuposé que ce que je dis soit veritable, n'y a t'il pas de l'injustice de ne vouloir pas du moins donner à mon Maistre les moyens de vous faire connoistre qu'il est effectivement dans le dessein de reparer la faute qu'il a faite ? Pour moy Madame, adjoustay-je, il ne me semble pas que vous agissiez selon toute l'estenduë 
<pb id="page_3205" n="V05-P485"/>de vostre bonté : car que voulez vous que mon Maistre devienne ? Comme je sçay tous ses sentimens, je puis vous assurer qu'il n'est venu se jetter dans le Party de Cresus, qu'avec l'intention de vous delivrer : et qu'il n'a combatu pour luy, que pour pouvoir trouver les moyens de vous mettre en liberté. Mais aujourd'huy que vous ne voulez pas qu'il vous y mette, il ne demeurera pas dans un Party qui n'est point le vostre : il ne peut pas non plus aller dans l'Armée de Cyrus, à moins que de vous y remener : que voulez vous donc qu'il face ? De grace Madame, adjoustay-je, ne souffrez pas qu'un si Grand Prince perisse pour l'amour de vous : comme il fera sans doute, si du moins vous ne luy donnez les moyens d'esperer d'estre justifié dans vostre esprit, et de vous faire voir que sa vertu est aussi grande que son amour : et que son repentir est encore plus grand que son crime. Enfin Madame, si je le puis dire sans perdre le respect que je vous dois, je ne partiray point d'icy, que je n'aye obtenu par mes tres humbles prieres, ce que je vous demande pour mon Maistre. Orsane, me dit elle, ce que vous me dittes m'espouvante et m'afflige tout ensemble : car le moyen de croire que vous ne parliez pas sincerement ? le moyen encore de penser que l'on vous puisse tromper ? et le moyen aussi de s'imaginer qu'un Prince qui a esté assez injuste pour m'enlever, soit en suitte assez genereux pour vouloir reparer sa faute ? Cependant à vous parler avec sincerité, je conmence 
<pb id="page_3206" n="V05-P486"/>de croire qu'il n'est pas impossible que cela soit : mais ce qui fait mon affliction, est que je ne puis le croire assez fortement, pour me fier au Prince Mazare. Ainsi j'entre-voy, ce me semble, un chemin de pouvoir sortir de ma prison, mais je ne le sçaurois suivre, quoy que l'on m'en puisse dire. En effet, l'action de Mazare, et celle du Roy de Pont, font que tout m'est suspect, et que je ne me puis fier a rien : c'est pourquoy ne vous obstinez pas davantage à me presser d'une chose que je ne puis faire. Mais, adjoustay je, que deviendra mon Maistre, si vous ne luy donnez du moins les moyens de vous faire connoistre qu'il a effectivement voulu vous delivrer ? Eh de grace Madame, songez bien à ce que je dis : et ne vous mettez pas en estat de vous reprocher un jour à vous mesme, la mort d'un des plus vertueux Princes du monde. Pour vous monstrer Orsane, me dit la Princesse, que je ne veux pas vous refuser toutes choses, et que je veux bien que le Prince Mazare, s'il est tel que vous le dittes, ait les moyens de me donner des marques convainquantes de son veritable repentir, et une voye infaillible de recouvrer mon estime, etmesme mon amitié : dittes luy qu'il aille combatre pour ma liberté en combattant pour Cyrus : et que s'il le fait, je croiray effectivement qu'il m'a voulu delivrer. Mais Madame, luy dis-je, Cyrus ne recevra peut estre pas trop bien le Prince mon Maistre : il le recevra sans doute comme son Amy, repliqua Mandane, 
<pb id="page_3207" n="V05-P487"/>s'il est persuadé qu'il a voulu estre mon Liberateur. Mais afin de n'exposer pas la vie d'un Prince, qui me sera chere, s'il est redevenu aussi vertueux que je l'ay connu autrefois, je m'en vay vous donner un Billet pour Cyrus, que Mazare luy rendra : et en effet ayant accepté ce qu'elle m'offroit, non seulement parce que je mourois d'envie de voir mon Maistre hors de Sardis, de peur que ce que nous avions tramé ne fust descouvert par Cresus ou par le Roy de Pont ; mais encore parce que j'en avois infiniment davantage de le voir Amy de l'illustre Cyrus :Enfin Madame, cette Grande Princesse escrivit : et me dit si fortement, que si Mazare agissoit ainsi, elle croiroit qu'il l'avoit vouluë delivrer, et luy redonneroit son estime et son amitié, que je la quittay, en l'assurant qu'elle n'avoit qu'à se preparer à luy rendre cette justice. Je taschay encore auparavant à l'obliger de faire plus, mais il n'y eut pas moyen, quoy que Martesie luy pust dire. Apres cela, je fus retrouver mon Maistre, qui m'attendoit avec une impatience extréme, quoy qu'il n'esperast rien du tout de mon voyage : et certes à dire vray, il luy fut avantageux de n'avoir rien esperé, parce que cela luy fit recevoir plus favorablement la proposition que la Princesse Mandane m'avoit faite. Car enfin Madame, comme en faisant ce qu'elle vouloir, je l'assurois qu'elle luy seroit aussi obligée, que s'il l'avoit remise en liberté : puis qu'elle connoistroit par là, qu'il auroit eu dessein 
<pb id="page_3208" n="V05-P488"/>de le faire : et qu'elle luy prometroit de luy pardonner, et de luy redonner son amitié, il ne pût s'empescher d'en avoir quelque joye. Il eut pourtant beaucoup de douleur de voir qu'il ne pouvoit obeïr à la Princesse, sans changer de Party legerement : son amour faisant aussi un dernier effort contre sa vertu, fit encore qu'il fut une peine estrange à se resoudre de rendre à l'illustre Cyrus le Billet de la Princesse Mandane : mais apres un combat de deux heures, qui se passa dans son coeur, la Vertu vainquit l'Amour : de sorte qu'apres avoir esté ce temps là à s'entretenir seul, il revint à Belesis et à moy, avec beaucoup de melancolie sur le visage, mais pourtant avec plus de tranquilité dans les yeux, que nous ne luy en avions veû il y avoit plusieurs jours. Enfin, nous dit il, ma passion a cedé : j'ay achevé de la vaincre : et je suis resolu à faire tout ce que la Princesse veut, puis que je ne la puis delivrer. Mais comme je suis criminel envers le Roy d'Assirie, aussi bien qu'envers la Princesse ; et que le voudrois avoir reparé ce crime là, comme j'ay voulu reparer l'autre : je voudrois bien encore que par le moyen de Tegée, et de nos autres Amis, nous pussions le delivrer. Comme il disoit cela, Andramire le vint voir, pour luy dire que les choses estoient en une confusion estrange : que Cresus et Abradate estoient broüillez : qu'Abradare et le Roy de Pont l'estoient aussi : que chacun prenoit Party entre tous ces Princes, et mesme le Peuple : 
<pb id="page_3209" n="V05-P489"/>qu'un homme apellé Araspe, qui avoit quitté le Party de l'invincible Cyrus depuis quelque temps, et s'estoit jetté dans celuy du Roy de Lydie, fomentoit toutes ces divisions adroitement : que cependant il venoit, suivant sa promesse, l'advertir que le Roy de la Susiane sçachant que Cresus ne cherchoit qu'un pretexte de le quereller, afin de rompre absolument le Traitté de l'eschange du Prince Artamas et de vous, Madame, estoit resolu de quitter son Party : et d'autant plus, qu'il sçavoit encore que l'on devoit s'assurer du Prince vostre Pere : qui pour eviter ce malheur venoit de s'en aller déguisé, pour se jetter dans Clasomene. De plus, dit encore Andramite, j'ay sçeu en mon particulier que l'on me veut arrester : de sorte que je suis au desespoir de ce que sans doute vous ne pourrez faire ce que nous avons resolu : qui est de nous aller jetter dans le Party de Cyrus. je ne pense pourtant pas que vous nous blasmiez : car je croy que pour mettre sa personne en seureté, et pour delivrer sa Maistresse, il est permis de passer dans le Party ennemy. Le Prince Mazare entendant parler Andramite de cette sorte, en fut bien aise, parce qu'il vit qu'il avoit une voye d'enveloper son changement dans celuy des autres : et qu'il luy seroit bien plus aisé de passer du Camp de Cresus à celuy du Party contraire, que s'il eust esté seul : parce que le Roy de Pont le faisoit tousjours observer avec grand soin, tant qu'il estoit à Sardis. Apres avoir donc oüy tout 
<pb id="page_3210" n="V05-P490"/>ce qu'Andramite avoit à luy dire, qui luy exagera l'injustice de Cresus, avec toute la chaleur d'un homme qui mouroit d'envie d'estre aupres de la belle Doralise : il luy dit que ses interests seroient tousjours les siens : et qu'il feroit tout ce qu'il luy plairoit qu'il fist. Car encore, luy dit il, que vous ayez lieu de croire que je ne dois pas aller trouver Cyrus, apres ce qui s'est passé, j'ay d'autres raisons que vous ne sçavez pas, qui feront que je ne laisseray pas de le faire : mais il me semble que si nous pouvions trouver les moyens de delivrer les prisonniers qui sont icy, nous serions mieux reçeus de ce Prince. j'en ay sans doute une voye assez seure : toutesfois elle la sera encore davantage, si vous vous joignez à moy. Enfin Madame, que vous diray-je ? Andramite consentit à ce que mon Maistre voulut ; et Belesis et moy agismes si bien avec Tegée, que nous mismes la chose en estat d'estre executée la nuit suivante. Mais quoy que nous pussions faire, nous ne pusmes imaginer les voyes de delivrer le Prince Artamas : par ce qu'il avoit ses Gardes en particulier, avec lesquels ny Tegée, ny nous, n'avions nulle habitude. Et ce qui faisoit qu'on le gardoit plus exactement que les autres, estoit qu'il avoit cent mille Amis en Lydie : et qu'ainsi ce qui le devoit rendre plus heureux, estoit ce qui le rendoit plus miserable. De sorte qu'il falut se contenter de songer à la liberté du Roy d'Assirie, et à celle de Sosicle, de Tegée, de Feraulas, et d'un Estranger apellé Anaxaris, Comme 
<pb id="page_3211" n="V05-P491"/>celuy qui commandoit les Soldats qui les gardoient, estoit Amy particulier de Tegée, quoy que Cresus ne le sçeust pas, il nous fut aisé d'executer la chose : ainsi des la nuit prochaine, environ deux heures devant le jour, le Prince Mazare, Andramite, Belesis, quelques autres de leurs Amis, et moy, fusmes trouver ce Capitaine qui nous attendoit : et suivant ce que nous estions convenus ensemble, il nous mena droit à la Chambre du Roy d'Assirie, qui s'estant esveillé au bruit que l'on avoit fait en y entrant, fut estrangement surpris, de voir à la faveur d'une Lampe magnifique qui estoit penduë au milieu de sa Chambre, que c'estoit le Prince Mazare qu'il croyoit mort, qui s'aprochoit de luy. Comme ce Prince est d'un naturel violent, quoy qu'il ne sçeust pas trop bien s'il estoit esveillé ou endormy ; si ce qu'il voyoit estoit un Phantosme ou un Homme : il s'assit sur son lict : et troussant de la main droite un grand Pavillon de Pourpre de Tir qui le couvroit, que voy-je, luy dit il d'un ton de voix fier et eslevé, sortez vous d'entre les Ombres des Morts, pour m'annoncer la fin de ma vie ; ou estes vous encore entre les vivants, pour me donner lieu de vous punir de vostre trahison ? Seigneur (repliqua le Prince mon Maistre sans s'émouvoir) vous sçaurez tout à loisir d'ou je sorts, quand vous serez sorty de la prison où vous estes, et d'où je viens vous tirer : afin de reparer si je puis, la faute que je commis contre vous. Quoy Mazare, reprit 
<pb id="page_3212" n="V05-P492"/>il, les Dieux voudroient encore que je vous deusse ma liberte ! ils le veulent sans doute, repliqua mon Maistre ; mais pour faire que cela soit, hastes vous s'il vous plaist de vous mettre en estat de nous suivre. Ha non non, repliqua ce Prince violent, je ne veux rien devoir à celuy qui m'a ravy la Princesse Mandane : quand je vous auray delivré, reprit Mazare, je ne pretens pas que vous me soyez redevable : puis qu'en vous rendant la liberté, je vous auray encore moins rendu, que je ne vous auray osté. Cependant, adjousta t'il, si vous voulez aider à Cyrus à delivrer cette Princesse, il faut accepter la liberté que je vous offre, et l'accepter mesme promptement, car les moments nous sont precieux. Ha Mazare, s'escria le Roy d'Assirie, vous avez trouvé la voye de faire que je reçoive la liberté que vous m'offrez ? je ne puis encore toutesfois vous promettre d'oublier le passé : car il faudroit que je pusse oublier Mandane, et que je me pusse oublier moy mesme : et tout ce que je puis, est de vous dire que comme je fais tousjours tout ce qui est en ma puissance, pour faire que mes Amis, mes Rivaux, et mes Ennemis, ne me surpassent pas en generosité, il est à croire que je ne seray pas moins genereux que vous : et que je seray Maistre d'une partie de mes seutimens. Quoy qu'il en soit, reprit le Prince Mazare, hastons nous : alors les Gardes du Roy d'Assirie, qui estoient tous de nostre intelligence, luy aiderent à se lever : en suitte dequoy, 
<pb id="page_3213" n="V05-P493"/>le Prince Mazare luy donnant une Espée avec le mesme respect qu'il avoit accoustumé d'avoir pour luy, quand il estoit à Babilone : tenez Seigneur, luy dit il, tenez, voicy dequoy punir Mazare, quand vous aurez delivré Mandane, si vous n'estes pas satisfait. Eh veüillent les Dieux (repliqua le Roy d'Assirie, en prenant cette Espée assez civilement) que nous la pussions delivrer, cette admirable Princesse qui nous a rendus vous et moy si criminels et si malheureux. Apres cela faisant un grand effort sur luy mesme, il surmonta une partie de sa colere et de sa fierté : et apres avoir remercié Andramite qu'il reconnut fort bien, pour estre celuy qui avoit escorté les Princesses, et qui l'avoi amené à Sardis, il se laissa conduire à Mazare et à luy : ou pour mieux dire, nous nous laissasmes mener à Tegée et au Capitainé qui avoit gardé ces Prisonniers : qui par un Escalier dérobé, nous fit sortir si secrettement, que les Soldats qui n'estoient pas gagnez, ne s'en aperçeurent point. Cela estant fait, nous ne trouvasmes plus de difficulté à rien : parce qu'Andramite qui estoit un des Lieutenans Generaux de l'Armée de Cresus, avoit fait en sorte qu'un Capitaine qui estoit sa Creature, estoit en garde à une Porte de la Ville, qui regardoit vers le Quartier d'Abradate où nous voulions aller, et où nous gusmes en effet, sans rencontrer aucun obstacle. Nous n'y fusmes pas si tost, qu'allant droit à la Tente d'Abradate, nous avisasmes ce que nous avions à faire, 
<pb id="page_3214" n="V05-P494"/>et il fut resolu Seigneur (poursuivit Orsane, adressant la parole à Cyrus) que pour ne rien hazarder, ces Princes n'entreprendroient pas encore de se venir jetter dans vostre Camp, parce que le jour commençoit de paroistre : et qu'un Frere d'Andramite qui commande les gens de guerre qui tiennent le passage de la Riviere d'Helle, n'aurait pas le temps de disposer les choses à nous laisser passer si promptement. Joint que comme Abradate à son Quartier à un Poste fort avantageux, il ne craignit pas que Cresus entreprist de le forcer en ce lieu là : de plus, il creût bien encore qu'il ne reviendroit pas si tost de l'estonnement où le départ du Prince de Clasomene, et la fuitte du Roy d'Assirie l'avoient mis. Cependant ne voulant pas vous surprendre ; et estant mesme à propos que vous donniez quelques ordres, afin que les Troupes d'Abradate puissent passer sans difficulté : j'ay bien fait que j'ay obtenu que ce seroit moy qui viendrois vous aprendre que vostre Party va estre fortifié de trois des plus vaillants Princes du monde ; de beaucoup d'autres gens de qualité ; et. de quatre mille des meilleurs Soldats de l'Armée de Cresus. Feraulas a fait ce qu'il a pû pour m'oster cét avantage : mais comme il n'eust pu vous instruire de tant de chose qu'il estoit necessaire que vous sçeussiez, je me suis opposé à son dessein. Il ne sera pourtant pas privé pour long temps de l'honneur de vous voir : car le Roy de la Susiane a resolu de décamper 
<pb id="page_3215" n="V05-P495"/>camper ce soir, dés que la nuit sera venuë : afin de passer la Riviere d'Helle devant le jour, et : d'estre aupres de vous au Soleil levant. Voila Seigneur, ce que j'avois à vous dire : vous supliant tres humblement de croire que je n'aporte autre changement aux sentimens de mon Maistre, si ce n'est qu'ils sont encore plus genereux que je ne vous les depeints : c'est pourquoy je vous conjure de vouloir le regarder comme vostre Amy, et de ne le regarder plus comme vostre Rival. Mais comme mes prieres sont trop peu considerables pour obtenir ce que je vous demande ; je suplie tres humblement ces deux Grandes Princesses qui m'escoutent, de vouloir vous en prier : ne doutant nullement qu'elles ne puissent tout obtenir de vous.
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<div2 id="page_CYRUS050209" type="sequence" n="Dilemme de Cyrus">
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Orsane ayant cessé de parler, Panthée et Araminte voulurent luy accorder ce qu'il souhaitoit d'elles, et suplier Cyrus d'oublier les choses qui s'estoient passées, et de ne douter point du repentir de Mazare : mais ce Prince les empeschant de continuer ; de grace, leur dit il, ne m'ostez pas la gloire de m'estre vaincu tout seul si j'ay à me vaincre : et faites s'il vous plaist que Mazare ne doive pas à vostre generosité, ce qu'il devoit attendre de la mienne. Ce n'est pas, adjousta t'il, que ce ne soit une assez difficile chose à faire, que de faire son Amy d'un Rival, et d'un Rival encore qui a enlevé la Princesse Mandane ; et qu'ainsi je ne deusse estre bien aise que ma vertu fust soutenuë par la 
<pb id="page_3216" n="V05-P496"/>vostre : mais apres tout, comme le Prince Mazare n'est pas plus mon Rival que je suis le sien, s'il peut estre mon Amy. je ne dois pas trouver impossible de le recevoir comme tel : c'est pourquoy je ne desespere pas de profiter de son exemple, et d'estre peut-estre aussi genereux en oubliant l'outrage qu'il a fait à Mandane, qu'il l'a esté en se repentant de son crime. Mais Madame (adjousta Cyrus en parlant à Panthée) c'est sans doute a vous que je dois le puissant secours que j'attens du vaillant Abradate : puis que sans l'amour qu'il a dans le coeur, il n'auroit pas senty si aigrement l'injustice de Cresus. je voudrois bien Seigneur, repliqua t'elle, que ce que vous dittes fust vray : car je serois bien aise de vous pouvoir rendre une partie de ce que je vous dois. Plust aux Dieux interrompit la Princesse Araminte que je pusse avoir le mesme avantage que vous : et que le Roy mon Frere pûst se laisser toucher à l'illustre exemple que le Prince Mazare luy donne par son repentir. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus à cette Princesse, ne vous affligez pas s'il vous plaist, de voir le Parti de Cress s'affoiblir, et le mien se fortifier : puis que je vous engage ma parole, que plustost je vaincray, et plustust les malheurs de vostre Maison finiront. Cependant comme il y a quelques ordres à donner, afin qu'on reçoive la nuit prochaine ceux qui viennent nous aider à vaincre, vous me permettrez s'il vous plaist de vous quitter. Apres cela Cyrus se retira, 
<pb id="page_3217" n="V05-P497"/>laissant Panthée avec beaucoup de joye, et emmenant Orsane aveque luy, à qui il fit encore cent questions, en s'en retournant à son Quartier : où il ne fut pas si tost, qu'il choisit les Troupes qu'il vouloit envoyer recevoir celles d'Abradate, avec lesquelles Orsane retourna vers son Maistre, pour l'assurer de la protection de Cyrus. En suitte ce Prince disposa toutes choses comme il vouloit qu'elles allassent, jusques au logement du Roy de la Susiane, de Mazare, d'Andramite, des autes personnes de qualité qui les suivoient, et des Troupes qu'ils amenoient. Ce n'est pas qu'il eust l'esprit fort libre : mais c'est qu'il avoit l'ame si Grande, qu'il estoit incapable de manquer jamais à rien de ce qu'il estoit obligé de faire. En s'en retournant à sa Tente, il rencontra Aglatidas et Ligdamis qu'il apella, et qu'il mena aveque luy : afin de leur aprendre, comme à des gens qui avoient l'ame tendre et passionnée, ce qui luy venoit d'arriver. N'admirez vous point (leur dit il, apres leur avoir raconté en peu de mots les choses les plus essentielles du recit d'Orsane) l'opiniastreté de la Fortune à vouloir tousjours que toutes mes advantures ayent quelque chose de particulier, et qui me distingue de tous les autres malheureux qui sont au monde ? En effet ne voyez vous pas qu'elle n'a pas encore trouvé que ce fust assez que j'eusse des Rivaux que je pouvois regarder comme mes Ennemis et les haïr, sans choquer la generosité ; et qu'elle veut pour m'accabler davantage, 
<pb id="page_3218" n="V05-P498"/>que j'en aye un qui devienne mon Amy ; à qui je donne Asile dans mon Armée ; et qui m'aide peut-estre à delivrer Mandane, pour me l'enlever une seconde fois ? Ce n'est pas, adjousta t'il, que je ne croye tout ce que m'a dit Orsane, de qui la probité ne me peut estre suspecte : mais apres tout, j'advoüe que quelque desinteressée que soit la passion que j'ay pour la Princesse Mandane, j'ay pourtant quelque peine à comprendre comment on la peut aimer, sans pretendre d'en estre aimé. Si vous l'aviez offencée comme le Prince Mazare, reprit Aglatidas, je pense Seigneur que vous trouveriez que quelque amoureux que vous fussiez, il vous sembleroit que ce seroit bien assez d'estre justifié pour estre content. je le croy aussi bien que vous, adjousta Cyrus, mais je croy en mesme temps que des que je serois justifié, je voudrois quelque chose de plus : car c'est tellement la nature de l'amour de desirer ; que je croy qu'il faut conclurre que si Mazare ne desire plus, il n'aime plus. Cependant je sçay bien que l'on ne peut pas cesser d'aimer Mandane : et je suis assuré que Mazare est tousjours mon Rival. Il paroist pourtant assez, repliqua Ligdamis, que la generosité l'emporte presentement sur l'amour dans le coeur de ce Prince : puis que si cela n'estoit pas, il n'auroit ce me semble pas delivré le Roy d'Assirie, qui est son Rival aussi bien que vous. Que voulez vous que je vous die ? reprit Cyrus ; si ce n'est que tout ce qui m'arrive est 
<pb id="page_3219" n="V05-P499"/>si surprenant, qu'il ne me laisse pas la liberté de raisonner juste. Apres cela, Cyrus s'affligeoit de ce que Mandane n'avoit pas voulu que Mazare la delivrast : un moment apres il en estoit presques bien aise : luy semblant qu'il luy eust esté honteux qu'un autre que luy l'eust delivrée. En suitte il craignoit que ce ne fust pas tant par l'aprehension d'estre trompée par Mazare, que Mandane eust agy comme elle avoit fait, que par quelque autre sentiment, qu'il n'osoit pas mesme déterminer dans son esprit ; mais qui tout confus qu'il estoit, luy donnoit pourtant beaucoup d'inquietude. Toutesfois cette inquietude ne duroit pas longtemps : et la fermeté qu'il avoit tousjours veuë dans l'esprit de la Princesse Mandane, dissipoit bien tost cette legere crainte qui le tourmentoit. Il est vray qu'il avoit tant de justes sujets d'estre affligé d'ailleurs, qu'il n'avoit que faire de se former des malheurs imaginaires : il voyait pourtant bien que son Party alloit estre fortifié considerablement : de sorte qu'adoucissant tous ses desplaisirs, par l'esperance de la victoire, il s'entretint assez tranquilement le reste du soir avec Aglatidas et avec Ligdamis, Il dormit pourtant fort peu cette nuit là : tant parce qu'il vouloit voir arriver ceux qu'il attendoit, que parce que l'entreveuë de Mazare et de luy l'inquietoit assez. Neantmoins, quand il se souvenoit des choses que Martesie luy avoit racontées de la vertu de ce Prince, il se r'assuroit un peu : et il se détermina 
<pb id="page_3220" n="V05-P500"/>enfin si absolument à le bien recevoir, qu'il ne douta point qu'il ne le fist. En effet, Cyrus ne sçeut pas plustost par quelques Espions qu'il avoit envoyez expres pour cela, qu'Abradate avoit passé la Riviere d'Helle avec ses Troupes : qu'il monta à cheval, apres avoir envoyé advertir les Rois de Phrigie et d'Hircanie, aussi bien que les plus considerables des autres Princes de son Armée, qui se trouverent alors à son Quartier : de sorte qu'en fort peu de temps tout le monde se rangeant aupres de luy, il fut au devant de ces Princes jusques à trente stades de son Camp. Mais à peine fut il arrivé sur une petite eminence, qu'il vit paroistre les Troupes d'Abradate, et celles qu'il avoit envoyées à sa rencontre jointes ensemble : si bien que s'avançant, suivy d'environ cinq cens chevaux seulement, il fut au devant d'Abradate et de ses Rivaux. Il est vray qu'il y fut un peu lentement, afin d'avoir plus de temps à se preparer à une entre veuë qui avoit tant de choses capables d'esbranler l'ame la plus ferme : ces deux Corps avançant donc chacun de leur costé, furent bientost assez prés l'un de l'autre pour permettre à ceux qui estoient aux premiers rangs de se connoistre ; si bien que le Roy d'Assirie, Abradate, et Mazare, n'eurent pas plustost connu Cyrus, que voulant luy rendre le respect qu'il luy devoient, comme à leur ancien Vainqueur, et comme à leur Protecteur qu'il alloit estre ; ils s'avancerent vers luy en quittant leurs Gros. Cyrus 
<pb id="page_3221" n="V05-P501"/>de son costé n'eut pas plustost veû leur action, qu'il fit aussi la mesme chose : et descendans tous de cheval en mesme temps, à quinze ou vingt pas les uns des autres ; Abradate, suivant qu'ils en estoient convenus le Roy d'Assirie, Mazare, et luy, s'avança le premier, en les presentant à Cyrus ; Seigneur luy dit il, si j'estois venu seul aupres de vous, j'aurois deû craindre de n'y estre pas bien reçeu, mais vous amenant deux si vaillants Princes, et tant de braves gens qui les suivent, j'ose esperer que vous ne me refuserez pas la protection que je vous demande : principalement si vous considerez que je vous amene un Prince, dit il en monstrant Mazare, qui vous auroit amené la Princesse Mandane, si elle l'eust voulu croire : et qui est bien marry de ne vous amener pas le Prince Artamas, de qui vous desirez tant la liberté. En disant cela, le Roy d'Assirie et le Prince Mazare salüerent Cyrus : le premier avec une civilité un peu fiere : et l'autre avec un respect melancolique : Cyrus recevant leur salut et le leur rendant fort civilement, quoy qu'avec plus de froideur qu'il n'avoit resolu d'en avoir. Il leur parla pourtant avec une generosité sans égale, dés qu'il eut surmonté la repugnance qu'il avoit à embrasser ses Rivaux, et les Ravisseurs de Mandane : en effet, aussi tost que cette premiere et fâcheuse ceremonie fut faite, je ne pense pas, leur 
<pb id="page_3222" n="V05-P502"/>dit il, que la victoire puisse desormais estre douteuse pour nous ; ny que la Fortune, toute puissante qu'elle est, puisse s'opposer à la liberté de Mandane. Vous verrez (luy dit alors Mazare, en luy presentant le Billet que Mandane avoit voulu qu'il luy aportast) que s'il eust pleû à l'admirable Princesse dont vous parlez, elle ne seroit plus en prison : et que j'aurois fait pour elle, tout ce que j'estois capable de faire, pour obtenir mon pardon. Cyrus prenant alors des mains de son Rival le Billet de Mandane, avec une agitation d'esprit aussi grande, qu'estoit celle de Mazare en le luy donnant, quoy qu'elle fust differente : il l'ouvrit, et y leût ces paroles, apres en avoir fait un compliment à ces Princes.
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<q>MANDANE A L'INVINCIBLE CYRUS.</q>
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<q> Si le Prince Mazare est assez genereux pour vous rendre ce Billet, et pour vouloir combattre pour vous, recevez le comme s'il m'avoit delivrée : puis qu'il est vray qu'il n'a tenu qu'a moy que je ne l'aye este par luy. Rendez donc à sa vertu en cette rencontre, ce que je luy ay refusé : et soyez assuré que si son repentir est veritable, il merite que vous luy donniez vostre amitié, comme je luy avois donné autrefois la mienne. C'est pourquoy sans vous souvenir jamais qu'il m'enleva à Sinope. souvenez vous seulement 
<pb id="page_3223" n="V05-P503"/>qu'il me protegea à Babilone, et qu'il m'a voulue delivrer à Sardis. Vivez donc aveque luy, comme s'il avoit tousjours esté vostre Amy, et qu'il n'eust jamais esté vostre Rival : vous assurant que vous obligerez sensiblement la personne du monde qui est la plus equitable et la plus reconnoissante. Adieu ; tirez des dernieres paroles de ce Billet, toute la consolation que vous peut donner la malheureuse</q>
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<q>MANDANE.</q>
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Pendant que Cyrus lisoit ce que cette Princesse luy avoit escrit, le Roy d'Assirie souffroit ce que l'on ne peut s'imaginer qu'imparfaitement : et parlant bas à Mazare ; que vous estes heureux, luy dit il, d'avoir une passion si moderée, qu'elle vous rend capable de donner une Lettre de Mandane à un de vos Rivaux ! je ne pensois pas, repliqua tristement Mazare, devoir estre en estat d'estre en vie : aussi crois-je que vous ne parlez ainsi que parce que vous ne sçavez pas ce qui se passe dans mon coeur. Comme ils alloient continuer de parler et qu'Abradate les alloit interrompre, Cyrus ayant achevé de lire, et la joye d'avoir en ses mains une chose qui avoit esté en celles de sa Princesse, ayant remis le calme dans son esprit, il regarda Mazare avec plus de douceur : et l'assura si obligeamment, et si genereusement tout ensemble, de ne le considerer plus que comme le Liberateur de Mandane, et de ne se souvenir plus de l'advanture de Sinope, que ce vertueux Prince 
<pb id="page_3224" n="V05-P504"/>ce malgré la passion qu'il avoit tousjours dans l'ame, en fut ravy d'admiration, aussi bien que le Roy de la Susiane. Mais comme le Roy d'Assirie suportoit impatiemment cét entretien, Cyrus le finit bientost avec adresse : Abradate luy presenta pourtant Andramite, auparavant que de remonter à cheval : et le Prince Mazare luy presenta aussi Belesis : luy disant que cét illustre Amy luy pourroit dire un jour quel avoit esté son repentir. En suitte Anaxaris s'estant avancé, aussi bien que Sosicle, Tegée et Feraulas, Cyrus les embarassa tous avec beaucoup de joye de les revoir : principalement le dernier, pour qui il avoit une fort grande tendresse. Apres quoy, remontant tous à cheval, ils prirent le chemin du Camp, où Cyrus ne fut pas plus tost, que suivant les ordres qu'il en avoit donnez, on assembla le Conseil de Guerre dans sa Tente : afin d'aviser si on continueroit d'observer la Tréve, ou si ce qui venoit d'arriver la devoit faire rompre. De sorte que dés le premier jour Mazare y donna sa voix, comme s'il eust esté des plus anciens Amis de Cyrus : la chose fut quelque temps douteuse : les uns voulant que l'on rompist la Tréve, et que l'on profitast du desordre où estoit alors Cresus : et les autres soutenant qu'il iroit de la gloire de Cyrus, s'il en usoit ainsi. Ceux qui estoient de cette opinion, disoient que ce qui venoit d'arriver, n'estoit point une chose que l'on pust attribuer à Cyrus : puis qu'il n'avoit rien fait que recevoir des Prisonniers qui 
<pb id="page_3225" n="V05-P505"/>s'estoient sauvez : et qu'accorder retraitte à un Prince mal traitté, et à quelques gens de qualité mescontents. Qu'ainsi il faloit se donner patience : puis que la Tréve ne devoit plus durer que trois jours. Enfin la chose ayant esté bien contestée, quelque envie qu'eust Cyrus de combattre, principalement ayant presentement le passage de la Riviere d'Helle libre, par le moyen du Frere d'Andramite, il ne voulut toutesfois pas qu'on luy pust reprocher d'avoir violé les loix de la guerre : si bien que resolution estant prise, tous ces Princes se retirerent aux Tentes qui leur avoient esté preparées : à la reserve d'Abradate, que Cyrus fit conduire à la petite Ville où. estoit sa chere Panthée : faisant ordonner à Artabase de se retirer, afin qu'elle ne vist plus aucune marque de captivité. Cyrus voulut mesme encore qu'Andramite suivist Abradate, afin de voir Doralise : luy semblant que les Dieux les recompenseroient un jour de la pitié qu'il avoit des Amans malheureux comme luy et du soin qu'il aportoit à soulager leurs maux, lors qu'il ne voyoit presque point de remede aux siens. 
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<div1 type="livre" n="troisiesme" id="page_CYRUS0503">
<div2 id="page_CYRUS050301" type="sequence" n="Désertion et trêve">
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<pb id="page_3226" n="V05-P506"/>Apres que Cyrus eut satisfait à tout ce que la dignité de son employ ; le besoin des affaires ; la civilité ; la generosité ; et la tendresse de son ame, pouvoient exiger de luy, en une pareille rencontre ; il voulut entretenir son cher Feraulas en particulier, et l'entretenir de Mandane : car il avoit sçeu par Orsane qu'il pouvoit l'avoir veuë se promener sur le haut de la Tour où elle estoit captive. De sorte que l'ayant fait apeller, il luy fit toutes les caresses qu'un Prince amoureux pouvoit faire à un confident de sa passion : et à un confident encore, de 
<pb id="page_3227" n="V05-P507"/>qui il avoit reçeu cent services considerables, et cent consolations dans ces malheurs. Il s'entretint donc aveque luy plus de deux heures, sans pouvoir pourtant presques rien aprendre de sa Princesse : car Feraulas avoit veû Mandane de si loin, qu'il ne pouvoit pas tirer grande satisfaction de ce qu'il luy en pouvoit dire. Mais l'amour a cela de particulier, qu'elle fait que ceux qui en sont possedez, ne s'ennuyent jamais de parler d'une mesme chose, pourveu que l'interest de la Personne qu'ils aimnent s'y trouve meslé : c'est pourquoy quand Cyrus avoit assez parlé des derniers evenemens de sa vie, il parloit encore des premiers, avec le mesme empressement, que s'ils fussent venus de luy arriver. Il est vray que ce jour là il n'avoit pas ; besoin de chercher à s'entretenir de choses fort esloignées : puis que le retour du Roy d'Assirie, et l'arrivée de Mazare, luy donnoient assez d'occupation. De plus, la Lettre qu'il avoit receuë de Mandane, luy donnoit encore assez dequoy parler : ne pouvant s'empescher de trouver quelque chose de difficile à souffrir, que cette Princesse luy eust escrit si obligeamment pour Mazare. Toutesfois les dernieres paroles de son Billet, le consoloient de toutes les autres : et quand il songeoit qu'elle luy permettoit de les expliquer le plus favorablement qu'il pourroit, il sentoit une douceur dans son ame, plus aisée : à imaginer qu'à dépeindre. Quoy ma Princesse, disoit il, vous permettez à mes pensées d'interpreter vos paroles 
<pb id="page_3228" n="V05-P508"/>les à mon avantage ! mais sçavez vous bien divine Mandane, adjoustoit il, jusques où se peut flatter un Amant ; et ne craignez vous point que je vous face dire ce que vous ne me direz jamais ? Ne pensez pas en me disant que vous estes equitable et reconnoissante, renfermer la justice que vous me voulez faire, et la reconnoissance que vous voulez avoir, dans des bornes si estroites, que vous n'y compreniez que ce que j'ay fait pour vous delivrer : non non diune Mandane, ce n'est point là le sens que je veux donner à vos paroles. Ne contez s'il vous plaist pour rien, ny les Combats que j'ay faits ; ny les Villes que j'ay prises ; ny les Batailles que j'ay gagnées ; mais contez pour quelque chose, la violente et respectuese passion que j'ay pour vous. C'est de cela seulement, que je souhaite que vous me soyez obligée, et que vous me rendiez justice : ne contez donc point les perils que j'ay courus, ny les blessures que j'ay reçeuës : mais tenez moy conte des souspirs que j'ay poussez, et des larmes que j'ay versées, depuis que j'ay commencé de vous aimer. Enfin (adjoustoit il encore, comme si elle eust pû l'entendre) souffrez que le transport de mon amour, me fasse interpreter si favorablement ce que vous m'avez escrit, que je puisse croire qu'en m'assurant que vous estes equitable vous voulez bien que je croye que vous m'aimez autant que je vous aime. Mais que dis- je ! (reprenoit il un moment apres, adressant 
<pb id="page_3229" n="V05-P509"/>la parole à Feraulas) ne seroit-ce pas une injustice que Mandane m'aimast autant que je l'aime ? ouy sans doute, et c'est pourquoy pour adoucir un peu la chose, souhaitons seulement que cela soit : et appellons grace, ce que nous avons apellé justice fort improprement. Pour moy Seigneur, interrompit Feraulas, je ne pense pas que la Princesse Mandane face ce que vous voulez : car enfin vos victoires ne sont pas moins des marques de vostre amour, que vos soupirs et vos larmes : c'est pourquoy si elle joint toutes ces choses ensemble, comme je n'en douce pas, je suis persuadé que sans vous faire grace, elle vous aimera un jour autant que vous l'aimez. Ha Feraulas, interrompit ce Prince, que ce jour est peut-estre loin ! et que de choses j'ay encore à faire, auparavant que de pouvoir estre heureux, quand mesme la Fortune, Ciaxare, et ma Princesse, voudroient que je le fusse ! Il faut donner une Bataille et la gagner ; il faudra en suitte faire un Siege considerable ; et apres cela encore, combatre du moins le Roy d'Assirie. Voila Feraulas, les moindres difficultez que je puisse trouver, pour arriver jusques aux pieds de Mandane : afin de luy demander à genoux, la grace d'estre aimé d'elle. jugez donc si je ne dois pas plus craindre qu'esperer : principalement apres tant de menaces des Dieux. Pendant que Cyrus s'entretenoit de cette sorter ses Rivaux n'avoient pas de plus douces pensées que luy : Belesis 
<pb id="page_3230" n="V05-P510"/>et Orsane consoloient le Prince Mazare autant qu'ils pouvoient : et taschoient, en le loüant de la genereuse resolution qu'il avoit prise, de l'y confirmer si puissamment, qu'il ne s'en repentist jamais. Ils avoient mesme l'adresse de flatter sa passion, quoy qu'ils l'en voulussent guerir : c'est pourquoy ils luy disoient, qu'infailliblement Mandane luy redonneroit son estime et son amitié, s'il continuoit d'agir comme il avoit commencé. Veüillent les Dieux (interrompit il, lors que Belesis luy tint ce discours) que je ne desire jamais davantage, si je suis assez heureux pour obtenir ce que vous dittes : je feray sans doute tout ce que je pourray pour cela, poursuivit il ; mais s'il arrive que je ne le puisse, et qu'en l'estat où seront les choses, je n'aye pas plus de raison d'esperer que l'en ay aujourd'huy, je retrouveray du moins tousjours ma Grotte et mon Desert, pour y cacher ma souffrance et pour y mourir. Non non Seigneur, repliqua Belesis, les choses n'en viendront pas là : Mandane vous redonnera son amitié, et vostre vertu sera tousjours Maistresse de vostre passion. C'est pourquoy il faudra que vous me laissiez retourer seul dans ma Solitude ; moy, dis-le, qui ne puis jamais rien esperer. L'esperance que j'ay est d'une telle nature, reprit Mazare, qu'elle est absolument sans douceur : parce que ce que j'espere, n'est sans doute que ce que ma raison me conseille de vouloir, et non pas ce que mon coeur souhaite effectivement. Et puis Belesis, 
<pb id="page_3231" n="V05-P511"/>s'il est vray de dire, que la felicité consiste principalement à satisfaire ses desirs, et à faire toujours sa volonté ; on peut assurer que je suis le plus malheureux de tous les hommes : estant certain que je ne fais rien de ce que je veux, et que je n'auray jamais rien de ce que je desire. De Grace, adjousta ce Prince affligé, ne pensez pas qu'encore que je parle comme je fais, je me repente de m'estre repenty : non Belesis, je ne le fais pas : et je suis si absolument determiné à combattre pour Cyrus, jusques à ce que la Princesse Mandane soit delivrée, et à ne demander jamais à cette Princesse d'autre grace que celle de me pardonner, et de me redonner son estime et son amitié ; que je ne croy pas possible que toute la violence de mon amour et de mon desespoir, me puisse faire changer de resolution. Mais cela n'empesche pourtant pas, que je ne sente dans mon coeur tant de mouvemens tumultueux, que je dois me preparer à une guerre eternelle contre moy mesme. Au reste, il faut que je vous die encore, que pour faire que mon destin soit tout particulier, je ne suis pas comme ceux qui par un sentiment d'amour trouvent tous leurs Rivaux peu honnestes gens, quelques accomplis qu'ils puissent estre : au contraire, il me semble que je voy Cyrus tant au dessus de tous les autres hommes, et si digne de Mandane, qu'il y auroit une injustice estrange s'il ne l'aimoit pas, et s'il n'en estoit pas aimé. De sorte que jugeant par la grandeur du merite de ce 
<pb id="page_3232" n="V05-P512"/>Prince, de la grandeur de l'affection que cette Princesse doit avoir pour luy ; je conclus que nul autre n'y doit rien pretendre : et qu'ainsi je n'ay rien à faire qu'a chercher à mourir plus doucement : comme je feray sans doute, si je puis obtenir mon pardon. D'autre part, le Roy d'Assirie n'estoit pas sans chagrin : il estoit pourtant bien aise d'estre delivré, afin que Cyrus ne fust pas seul à combattre pour Mandane, mais il estoit au desespoir d'avoir cette obligation à Mazare. Toutefois comme la veuë d'un Rival aimé, aigrit bien davantage l'esprit, que celle d'un qui ne l'est pas, toute la haine du Roy d'Assirie estoit pour Cyrus. Il l'estimoit pourtant malgré luy : car sa vertu brilloit avec tant d'esclat, que la plus maligne jalousie de ce Prince, ne pouvoit jamais faire qu'il fust assez preocupé, pour ne voir pas que Cyrus estoit le plus Grand Prince du monde, et le plus digne de Mandane. Mais pendant que ces trois illustres Rivaux s'entretenoient avec tant de melancolie, Abradate et Panthée se consoloient de toutes leurs disgraces en se les racontant : Andramite trouvoir aussi beaucoup de consolation, à voir l'aimable Doralise : de qui l'humeur enjoüée et indifferente, ne luy donnoit pourtant pas peu de peine. Ligdamis et Cleonice avoient encore d'assez douces heures, lors qu'ils pouvoient estre ensemble : mais pour le Prince Phraarte, il n'en estoit pas de mesme : luy estant absolument impossible de voir jamais la Princesse Araminte 
<pb id="page_3233" n="V05-P513"/>qu'irritée. Le Prince Tigrane regrettoit l'absence de sa chere Onesile, comme faisoit Aglatidas celle d'Amestris : aussi bien que Tegée et Feraulas s'affligeoient de la captivité de Cylenise, et de celle de Martesie. Enfin on eust dit que l'amour estoit l'ame de cette Armée, n'y ayant presques pas une personne considerable en tout le Camp de Cyrus, qui ne se louast ou ne se plaignist de cette passion. Mais pendant qu'elle partageoit les pensées de tant de Personnes illustres dans le Party de Cyrus, le Roy de Lydie ne donnoit toutes les siennes qu'à la colere et qu'à la vangeance. La fuitte des Prisonniers de guerre l'affligeoit sensiblement : le départ du Prince de Clasomene l'inquietoit encore plus : et le changement de Party du Roy de la Susiane et d'Andramite, le mettoient en une fureur estrange. Le Prince Myrsile parut aussi fort affligé ; qu'Andramite eust fait ce qu'il avoit fait, quoy qu'il eust beaucoup contribué à aigrir les choses, sans que l'on en comprist la raison. Pour le Roy de Pont, il eut des sentimens bien differents : car il fut fort fâché qu'Abradate, le Prince de Clasomene, et Andramite fussent allez fortifier le Party de Cyrus : mais il ne fut pas marry que le Roy d'Assirie et le Prince Mazare ne fussent plus à Sardis. Car encore que ce premier fust prisonnier, il ne laissoit pas de craindre qu'il ne tramast quelque chose ; joint que c'est un sentiment si naturel, que d'estre bien aise de l'absence d'un Rival, qu'il ne pût estre fâché de 
<pb id="page_3234" n="V05-P514"/>celle de deux tout à la fois. Ainsi n'estant pas aussi affligé que Cresus, il fit ce qu'il pût pour luy persuader qu'il n'avoit pas autant perdu qu'il avoit pensé : le mal estoit que la fin de la Tréve aprochoit : si bien que n'y ayant plus de negociation à faire, puis que le Roy de la Susiane avoit changé de Party, on ne sçavoit comment demander à la prolonger. Cependant ce qui estoit arrivé, avoit causé une si grande espouvente à Sardis, et si fort esmeu toute l'Armée de Cresus, qu'il avoit grand besoin de quelques jours pour rassurer les Peuples et les Soldats. De plus, le passage de la Riviere d'Helle estant à Cyrus, il faloit alors de necessité donner Bataille, si ce Prince en avoit envie : de sorte qu'il voyoit bien que s'il la donnoit, auparavant que les choses fussent un peu raffermies, il estoit perdu. C'est pourquoy, comme aux extrémes maux, il faut aussi avoir recours aux extrémes remedes, Cresus se resolut de commencer une autre negociation, quoy qu'il n'eust pas dessein de l'achever, mais seulement de gagner temps. Il dit donc au Roy de Pont, qu'il estoit d'avis d'envoyer proposer à Cyrus, l'eschange de la Princesse Araminte, avec le Prince Artamas : mais ce fut avec des conditions bizarres, qui faisoient assez connoistre qu'il cherchoit à alonger la Tréve, plustost qu'à faire cét eschange : puis que non seulement il vouloit que le Prince Artamas promist de ne songer plus à la Princesse Palmis : mais qu'il demandoit encore, qu'on luy rendist 
<pb id="page_3235" n="V05-P515"/>tous les Prisonniers qui avoient esté faits, depuis que Cyrus estoit entré dans ses Estats. Le Roy de Pont ne manqua d'aprouver tout ce que Cresus luy proposa : car encore qu'en effet il eust esté bien aise que la Princesse sa Soeur n'eust pas esté en la puissance de Cyrus : il n'osoit pourtant pas dire au Roy de Lydie que toutes ces propositions là ne pouvoient pas reüssir : parce qu'estant son Protecteur, c'estoit à luy à s'accommoder à ses sentimens. Cresus ne pouvant donc mieux faire, envoya demander à prolonger la Tréve pour huit jours, afin de traiter de la liberté du Prince Artamas, etde celle de la Princesse Araminte. Dés que cette proposition fut faite à Cyrus, ce Prince connut bien le veritable dessein du Roy de Lydie : et s'il eust suivy son inclination, il l'auroit absolument rejettée, afin de profiter du desordre qui estoit dans l'Armée de Cresus. Mais comme elle luy fut faite en presence du Roy de Phrigie (qui quelque habile qu'il fust, espera que peut-estre le Prince son Fils pourroit il estre delivré par cette negociation) Cyrus voyant les sentimens de ce Prince, ne voulut pas le desobliger : ny persuader aussi à la Princesse Araminte, qu'il estimoit extrémement, qu'il eust moins d'envie de contribuer à sa liberté qu'à celle de Panthée. Ce n'est pas que quelque estime qu'il fist de cette Princesse, il n'eust eu peine à la rendre : parce qu'il luy sembloit qu'estant Soeur du Roy de Pont, cela luy estoit d'une 
<pb id="page_3236" n="V05-P516"/>extréme consideration. Mais comme il jugeoit bien qu'il importoit encore plus à Cresus de ne rendre pas le Prince Artamas, qu'à luy de ne rendre pas la Princesse Araminte, il accorda la Tréve qu'on luy demandoit : et d'autant plustost, qu'estant assuré du passage de la Riviere d'Helle, il sçavoit bien qu'il faudroit de necessité que Cresus combatist des qu'il le voudroit. De sorte que ne s'agissant que de huit jours plustost ou plus tard, il se resolut de satisfaire le Roy de Phrigie : et de n'irriter pas la Princesse de Pont, à qui il envoya dire la chose. De plus, ces huit jours ne luy estoient pas encore absolument inutiles non plus qu'à Cresus : car comme les Lydiens avoient fait le dégast dans toute la Campagne qui alloit de la Riviere d'Helle à Sardis, il faloit bien ce temps là, afin d'avoir assez de munitions pour son Armée, dans toutes les Villes voisines, de peur de s'engager mal à propos. La Tréve ayant donc esté renouvellée, le Prince Phraarte ne songea qu'à empescher s'il pouvoit que cette negociation ne s'achevast heureusement : ce n'est pas qu'il n'estimast fort le Prince Artamas, et qu'il n'eust voulu qu'il eust esté delivré : mais estant amoureux d'Araminte au point qu'il l'estoit, il ne pouvoit pas consentir qu'elle passast dans le Party Ennemy, et de la perdre de veuë pour tousjours. Cependant comme les premiers jours de cette nouvelle Tréve ne furent employez qu'à faire simplement les propositions de Cresus, 
<pb id="page_3237" n="V05-P517"/>que l'on faisoit aussi au nom du Roy de Pont : Cyrus n'estoit pas si ocupé, qu'il n'allast visiter Panthée, et prendre part à la joye qu'elle avoit de revoir Abradate. Le Roy d'Assirie y alloit aussi quelquesfois, aussi bien que tous les autres Princes qui estoient dans cette Armée : de sorte que pendant cette Tréve, on peut dire que la Cour de Panthée estoit la plus belle Cour du monde : n'y ayant pas un lieu en toute la Terre ; où il y eust tant d'honnestes gens ensemble qu'en celuy là. L'inconnu Anaxaris, fit voir pendant cette petite paix (s'il est permis de parler ainsi) qu'il avoit autant d'esprit que de courage : le Prince Mazare quoy que tres melancolique, n'estant pas devenu incivil dans la Solitude où il avoit vescu, visita aussi la Reine de la Susiane ; Il vit aussi la Princesse Araminte : mais les visites qu'il leur rendoit, estoient simplement des visites de civilit ;, et non pas de divertissement. Cependant le Roy de la Susiane sçachant les divers interests de Cyrus et de Mazare, et de Mazare et du Roy d'Assirie, mesnagea si adroitement leurs esprits, qu'ils vinrent enfin à vivre presques ensemble comme s'ils eussent oublié le passé. . Le Roy d'Assirie s'eschapoit pourtant tousjours de temps en temps, à dire quelque chose qui faisoit aisément voir qu'il s'en souvenoit, et que mesme il ne l'oublieroit jamais : toutesfois cela n'avoit point de suitte : et la sagesse de Mazare temperoit si à propos 1 humeur impetueuse du Roy 
<pb id="page_3238" n="V05-P518"/>d'Assirie, qu'il n'en arrivoit point de desordre entre eux Ils en vinrent mesme aux termes, de parler tous trois ensemble de leur amour, et d'en parler sans se quereller : il est vray que ce fut en la presence d'Abradate : car on aportoit un soin extréme à ne les laisser jamais seuls, de peur qu'une passion aussi violente que celle qu'ils avoient dans l'ame, ne produisist enfin quelque funeste evenement, Cependant Belesis au milieu d'une Armée de cent cinquante mille hommes, et dans une Ville où il y avoit deux Grandes Princesses, et grand nombre d'autress Dames de qualité, tant de celles que l'on avoit fait Prisonnieres, que de celles de la Ville mesme ; ne voyoit personne que le Prince Mazare, avec qui il estoit logé, tant la melancolie l'accabloit. Les choses estant donc en ces termes, un jour que Cyrus et Maxare estoient chez la Reine de la Susiane, chez qui estoit aussi la Princesse Araminte ; Belesis estant allé jusques dans cette petite Ville aveque le Prince des Saces, afin de faire racommoder quelque chose à la Boiste d'un Portrait qui luy estoit infiniment cher, et qu'il ne vouloit confier à personne : comme il parloit à celuy qui y devoit travailler, et qu'il en ostoit la Peinture, qu'il ne vouloit pas abandonner : cét Ouvrier qui se connoissoit en cét Art, la trouvant merveilleuse, ne pouvoit se lasser de la regarder. Pendant qu'il la consideroit de cette sorte, avec autant d'admiration que de plaisir ; un Estranger de bonne mine arrivant 
<pb id="page_3239" n="V05-P519"/>dans cette Ville, vint descendre de cheval, devant la Maison qui touchoit celle où Belesis estoit : de sorte que jettant fortuitement les yeux sur cette Peinture, il la reconnut : et en fut si surpris, que ne pouvant comprendre comment ce Portait pouvoit estre en Lydie, il ne pût s'empescher de demander à celuy qui le tenoit, qui luy avoit donné cette Peinture ? adjoustant mesme qu'elle luy apartenoit : car cét Estranger sçavoit la langue Lydienne. Mais à peine eut il dit cela, que Belesis l'entendant, et connoissant le son de la voix de celuy qui parloit, il reprit avec precipitation, le Portrait qui estoit à luy : et se tournant vers cét Estranger, il vit en effet qu'il ne se trompoit pas : etque c'estoit effectivement celuy qu'il avoit pensé entendre. De sorte que se reculant d'un pas ; ha Hermogene (s'escria t'il, emporté de douleur et de desespoir, et en portant mesme la main sur son Espée) c'est me poursuivre trop loin, ettrop opiniastrément, que de venir jusques en Lydie, pour m'arracher une Peinture, dont vous m'avez si cruellement dérobé l'Original. Hermogene fut si surpris de la rencontre de Belesis ; et tant de choses differentes occuperent son esprit : tout à la fois, qu'il fut un temps sans se mettre en deffence, et sans sçavoir seulement si ce qu'il voyoit estoit possible. Il n'eut mesme pas le loisir de deliberer ce qu'il avoit à faire : car Orsane qui avoit accompagné Mazare chez Panthée, ayant eu besoin d'aller dans la Ville, 
<pb id="page_3240" n="V05-P520"/>passa fortuitement comme Belesis avoit porté la main sur la Garde de son Espée, et comme Hermogene ne sçavoit si ce qu'il voyoit estoit vray ou faux. Si bien qu'appellant du monde à son secours, il se saisit, et de Belesis, et d'Hermogene qu'il ne connoissoit pas, comme de deux hommes qui avoient querelle : envoyant à l'heure mesme en advertir le Prince Mazare, qui ne sçeut pas plustost la chose, qu'il suplia, Cyrus d'y donner ordre. Et comme en luy faisant cette priere, il nomma Belesis ; la Reine de la Susiane joignit ses prieres aux siennes : s'accusant alors de ne s'estre pas souvenuë qu'Orsane luy en avoit parlé, comme estant aveque luy. Il est vray qu'elle estoit excusable, de n'avoir pas si tost pensé à s'informer de Belesis, en revoyant son cher Abradate : neantmoins pour reparer la faute qu'elle disoit avoir faite, d'avoir eu quelque negligence à demander des nouvelles d'un homme d'un si Grand merite ; elle fit sçavoir la chose au Roy de la Susiane : qui ayant assuré Cyrus que Belesis estoit un homme de grande qualité, et de beaucoup d'esprit ; et qui de plus avoit aussi beaucoup de coeur, tous ces Princes voulurent passer dans une autre Chambre, afin d'y faire venir Belesis, et celuy contre qui on disoit qu'il avoit querelle. Mais la Reine de la Susiane qui avoit une envie estrange de connoistre Belesis, suplia Cyrus de les faire venir dans la sienne : si bien que luy obeïssant, il commanda qu'on les fist entrer. A peine furent : 
<pb id="page_3241" n="V05-P521"/>ils dans cette Chambre, qu'Abradate et Panthée reconnurent Hermogene qui estoit de Suse, et de tres grande condition : et qui ayant eu dessein de s'aller jetter dans Sardis, avoit apris par bonheur qu'Abradate avoit changé de Party : si bien qu'il avoit changé sa route, et estoit venu à cette Ville, où il avoit sçeu qu'estoit la Reine de la Susiane. Abradate et Panthée qui estimoient fort Hermogene, le carresserent extrémement, aussi bien que Belesis, quoy qu'ils ne connussent le dernier que de reputation, parce qu'il n'estoit plus à Suse lors qu'ils y estoient allez, apres la mort du feu Roy de la Susiane. Apres avoir donc dit à ces deux querellans, tout ce que la civilité vouloit qu'ils leur dissent, ils suplierent tout de nouveau Cyrus de vouloir les accommoder : et de les obliger à dire quel estoit leur different. Il est de telle nature, interrompit Belesis, qu'il est impossible qu'il puisse jamais estre bien entendu, à moins que de sçavoir toute la vie d'Hermogene et toute la mienne : c'est pourquoy je pense qu'il vaut mieux nous laisser Ennemis, que d'occuper si long temps tant de Grand Princes à entendre tant de choses qui leur doivent estre indifferentes. L'interest des Personnes de vostre merite, respondit Cyrus, ne doit jamais estre indifferent aux plus Grands Princes du Monde : c'est pourquoy s'il ne faut pour vous rendre justice qu'escouter le recit de toute vostre vie, vous nous trouverez tous disposez à l'entendre paisiblement, 
<pb id="page_3242" n="V05-P522"/>Aussi bien ne pensay-je pas que nous puissions plus utilement employer le loisir que la Tréve nous donne, qu'à tascher de vous rendre Amis Hermogene et vous : j'y trouveray mesme quelque avantage (adjousta Cyrus en sous-riant) puis que si je vous accommode, j'espere que vous en combatrez mieux le jour de la Bataille : c'est pourquoy je suplie tres humblement la Reine, de se servir du droit qu'elle a de commander à Hermogene ; et de luy ordonner da me dire vos avantures, si vous ne voulez pas que je les sçache par vous mesme. Hermogene, repliqua Belesis, est trop interessé en la chose, et a l'esprit : trop adroit, pour m'obliger à souffrir que se soit sur sa narration que vous jugiez de la justice de ma cause, et de l'injustice de la sienne : car Seigneur, comment ne vous preocuperoit il pas ; luy dis-je, qui m'a pensé persuader à moy mesme plus de vint fois que j'avois tort, et qu'il avoit raison ? Pour vous monstrer, dit alors Hermogene, que je n ay pas besoin de déguiser la verité, je contents que vous disiez vous mesme tout ce qui s'est passe entre nous : je ne le pourrois pas, reprit il, car le temps m'a si peu soulagé, qu'il me seroit impossible de redire tout ce qui m'est advenu, sans rentrer dans mon premier desespoir. Pour les mettre d'accord (interrompit Abradate parlant à Cyrus) il faut que ce ne soit ny Belesis, ny Hermogene, qui racontent leurs advantures : et qu'un de leurs Amis communs, qui n'ignore 
<pb id="page_3243" n="V05-P523"/>pas la moindre de leurs pensées vous les aprenne. Ha Seigneur, repliqua Belesis, il n'y a qu'Alcenor au monde qui puisse faire ce que vous dittes ! aussi est- ce luy dont j'entens parler, repliqua Abradate, et je m'estonne que vous ne l'ayez pas veû : puis qu'il arriva à Sardis deux jours devant que l'en partisse, et m'a par consequent suivy icy. Il faudroit plustost s'estonner s il l'avoit veû, reprit le Prince Mazare, car Belesis n'a voulu voir personne depuis que nous avons quitté nostre Desert, que lors qu'il a creû me pouvoir servir à delivrer la Princesse Mandane. Apres cela Cyrus pressant ces deux Ennemis de trouver bon que celuy qu'Abradate leur avoit nomme, luy aprist la cause de leurs differents, puis qu'ils ne vouloient pas la dire eux mesmes, ils y consentirent : demandant toutesfois à voir Alcenor auparavant qu'il parlast, ce qu'on leur accorda sans resistance. Si bien que sans perdre temps, la Reine de la Susiane l'ayant fait chercher, on le trouva à l'heure mesme ; et on le fit voir à ces deux Amis, qui luy recommanderent l'un et l'autre, de dire la verité toute pure : leur semblant qu'ils n'avoient besoin d'autre chose pour se justifier. En suitte dequoy, s'estant retirez dans une autre Chambre, et n'estant démeuré que la Reine de la Susiane ; la Princesse Araminte ; Cyrus ; Abradate ; et Mazare ; Alcenor commença le recit qu'il devoit faire en ces termes : Panthée luy ayant ordonné d'adresser tousjours la 
<pb id="page_3244" n="V05-P524"/>parole à Cyrus comme devant estre l'Arbitre de ce different : joint qu'elle estoit desja assez informée de cette avanture : quoy qu'elle fust bien aise de l'entendre encore une fois.
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<div2 id="page_CYRUS050302" type="sequence" n="Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : amitié de Belesis et d'Hermogène, fierté de Cleodore">
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HISTOIRE DE BELESIS, D'HERMOGENE, DE CLEODORE, ET DE LEONISE.
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Il vous doit sans doute sembler estrange, Seigneur, que je sois si également Amy dés deux Ennemis, dont vous voulez terminer les differents, que je sçache jusques aux moindres evenements de leur vie, et jusques à leurs pensées les plus secrettes : et qu'ils ayent cous deux si bonne opinion de ma sincerité, qu'ils consentent que je vous aprenne leurs avantures hors de leurs presence, quoy qu'elles soient de telle nature, que la plus petite circonstance oubliée, les changeroit extrémement, l'espere toutesfois ne me rendre pas indigne de la grace qu'ils me font, estant resolu de ne vous déguiser rien : et de vous dire avec beaucoup d'ingenuité, toutes les foiblesses dont ils se sont tous deux trouvez capables. Mais Seigneur, comme il importe ce me semble que vous sçachiez ce qu'ils sont, je vous diray que Belesis est de la Mantiane, et de 
<pb id="page_3245" n="V05-P525"/>la premiere qualité dans son Pais : et qu'Hermogene est de Suse, et d'une condition qui est aussi tres grande. Outre cét avantage de la Naissance, ils ont encore eu celuy d'estre eslevez avec beaucoup de soin : et d'avoir eu l'un et l'autre des Parents qui leur ont sait enseigner non seulement tout ce que les honnestes gens ne peuvent ignorer sans honte ; mais encore cent autres choses qui ne sont pas d'une absouluë necessité : mais qui ornent pourtant infiniment l'esprit de ceux qui les sçavent, et qui plaisent beaucoup à ceux mesmes qui ne les sçavent pas. Ils ont aussi eu cela de commun entre eux, que leurs Parents voulurent qu'ils voyageassent : et comme si les Dieux eussent eu dessein de faire qu'ils se rencontrassent, et qu'ils eussent de l'amitié l'un pour l'autre, ils firent que l'un partant de Suse, et l'autre de la Capitale de la Mantiane, ils ne laisserent pas de se rencontrer à Babilone, non seulement en mesme temps, mais encore en mesme Maison. De sorte que comme ils ont tous deux une mine à se donner une égalle curiosité de se connoistré, ils chercherent occasion de se parler, et la trouverent aisément : car comme auparavant que d'entreprendre leurs voyages, ils avoient apris une grande partie des langues Asiatiques ; et que de plus, celle de Suse et celle de la Mantiane le ressemblent fort : dés la premiere fois qu'ils se parlerent, ils se parlerent long temps : et furent : mesme ensemble voir une partie des 
<pb id="page_3246" n="V05-P526"/>merveilles de cette grande et superbe Ville. Ils connurent aussi dés cette premiere conversation, qu'ils aimoient les mesmes plaisirs, et qu'ils se connoissoient aux mesmes choses : de sorte que depuis cela, ils furent tousjours l'un aveque l'autre. D'abord ils n'eurent pourtant dessein d'estre ensemble que durant qu'ils seroient à Babilone, où ils firent un mois de sejour : mais comme pendant ce temps la ils se connurent plus particulierement, et s'aimerent davantage, ils ne purent se resoudre à se separer si tost : et ils prirent enfin la resolution de faire tous leurs voyages ensemble. En effet, ces deux aimables Amis, furent une année entiere à aller de Cour en Cour, et de Pais en Païs, avec un plaisir extréme : n'ayant jamais eu la moindre contestation. Apres avoir donc veû tout ce qu'ils avoient à voir, Hermogene obligea Belesis d'aller passer quelque temps à Suse, au lieu de s'en retourner chez luy : et certes ce n'estoit pas sans raison qu'il luy donnoit la curiosité de voir cette belle Ville : estant certain que je ne croy pas qu'il y en ait une au monde qui soit plus capable de plaire. Belesis s'estant donc laissé persuader aisément d'aller à un des plus beaux lieux de la Terre, avec un Amy dont il n'eust pû se separer sans une douleur extréme, il arriva à Suse quelque temps apres que l'illustre Abradate en fut exilé : mais pour faire qu'il ne se repentist pas d'y estre venu, Hermogene qui en sçavoit toutes les aduenuës, fit qu'ils y arriverent par le codé le plus 
<pb id="page_3247" n="V05-P527"/>agreable : qui en effet est une des plus belles choses qui puisse tomber sous la veuë Car Seigneur, en aprochant de Suse par cét endroit, on trouve une petite eminence, d'où on descouvre une grande Prairie, qui contient plus de cent stades au milieu de laquelle passe en serpentant le Fleuve Choaspe, dont les eaux sont si pures, que celles des Fontaines les plus vives et les plus fraiches, ne les égallent pas. Au bord de ce Fleuve est la Ville de Suse, que grand nombre de Palais magnifiques font paroistre aussi belle par dehors, qu'elle l'est par dedans : et ce qui rend son abord plus agreable, et son sejour plus sain, est que toute cette grande Prairie, aussi bien que les deux bords de la Riviere, sont entierement couverts d'Iris de mille couleurs differentes : qui par un Esmail admirable, charment les yeux par leur diversité, et parfument l'air de leur odeur, qui ne ressemble point du tout celle des autres Iris que l'on trouve ailleurs, Aussi est-ce par l'abondance de ces belles fleurs, que la Ville de Suse prend son Nom : car en nostre langue l'un signifie l'autre : et c'est pour cela que l'on apelle ces Iris par toute l'Asie, Iris de Suse. De plus, en arrivant du costé par où Hermogene mena Belesis, on trouve le long de ce beau Fleuve, quatre grandes Allées si droites, et si sombres, par la hauteur des Abres qui les forment, quoy qu'il n'y en ait pas beaucoup en tout le reste du Pais, que l'on ne peut pas voir une promenade plus agreable que celle la. Aussi est-ce le lieu où toutes 
<pb id="page_3248" n="V05-P528"/>les Dames vont le soir, dans de petits Chariots descouvers : et où tous les hommes les suivent à cheval : de sorte qu'ayant la liberté d'aller tantost à l'une et tantost à l'autre, cette promenade est tout ensemble promenade et conversation, et est sans doute fort divertissante. Comme Hermogene avoit eu dessein de faire que le premier instant où Belesis arriveroit à Suse, fust un instante plaisir, il avoit voulu le surprendre : et ne luy avoit pas dit qu'il le meneroit par ce lieu là, dont il avoit assez entendu parler : neantmoins afin de ne donner pas à son Amy le déplaisir de paroistre au milieu de tant de monde en habillement negligé, il fit que le matin dont il devoit arriver le soir à Suse, il s'habilla comme un homme qui devoit aller loger dans une maison où il y aurait des Dames : comme en effet il y en avoit chez Hermogene, qui avoit et sa Mere, et une Soeur. Si bien que Belesis sans prevoir l'innocence et agreable tromperie que son Amy luy vouloit faire, fut tout ensemble et propre, et magnifique, contre la coustume de ceux qui voyagent. Mais il s'aperçeut aisément de l'adresse d'Hermogene : lors qu'il se trouva au bout de ces grandes Allées, qu'il vit estre toutes remplies de ces petits Chariots peints et dorez, dans lesquels les plus belles Dames de Suse estoient : et aupres de qui un nombre infiny d'hommes de qualité, admirablement bien montez, et magnifiquement vestus, alloient et venoient 
<pb id="page_3249" n="V05-P529"/>en les salüant. Ce fut donc alors qu'il remercia Belesis de l'avoir surpris si agreablement, et de ne luy avoir pas differe un si grand plaisir comme estoit celuy de voir tant de belles Personnes en un mesme lieu : et de les y voir d'une maniere si galante. Apres quoy envoyant tout leur Train par un autre chemin, Belesis et Hermogene se mirent à se promener, comme s'ils fussent sortis de Suse, au lieu de venir d'un long voyage. Pour moy qui estois le plus particulier Amy d'Hermogene, auparavant qu'il eust connu Belesis, je fus estrangement surpris de le voir arriver pendant que j'entretenois des Dames, car je ne l'attendois pas encore. Je ne l'eus pas plustost aperçeû, que le montrant à celles à qui je parlois, afin qu'elles ne trouvassent pas mauvais que je les quitasse si brusquement, je fus au devant de luy : et comme nous n'estions pas en lieu où la bien-seance permist de descendre de cheval, parce que cela auroit embarrassé la promenade des Dames, nous nous embrassasmes en aprochant nos chevaux l'un de l'autre. Apres ce premier transport de ioyc que nous eusmes en nous revoyant, Hermogene me pria d'aimer Belesis, comme il pria Belesis de m'aimer : en suitte dequoy nous nous salüasmes Belesis et moy avec une civilité pleine de franchise, qui faisoit aisément voir que nous estions tous deux disposez à ne refuser pas à Hermogene ce qu'il souhaitoit de nous. Tous nos conplimens estant faits, Hermogene qui s'empressoit 
<pb id="page_3250" n="V05-P530"/>fort a divertir Belesis, et qui vouloit que le sejour de Suse luy plust, me demanda si toutes les Belles estoient ce soir là à la promenade ! souhaitant que son Amy vist tout d'un coup ce que Suse avoit de plus beau. Et comme je luy nommay celles qui y estoient, et celles qui n'y estoient pas ; il se trouva qu'une Fille de qualité, nommée Cleodore, qui estoit sans doute une des plus belles de Suse ne s'y trouva point, dont Hermogene parut en chagrin : et comme je luy demanday d'où pouvoit venir qu'il regrettoit si fort celle là, veû que je sçavois qu'il n'en estoit pas amoureux ? c'est Alcenor, me dit il, que je voudrois que tout ce qu'il y a de belles Personnes à Suse fussent icy : afin qu'il s'en pûst trouver quelqu'une qui donnast de l'amour à Belesis, et qui l'arrestast parmy nous. Si cela estoit, reprit Belesis, vous ne m'auriez nulle obligation du sejour que je serois à Suse : c'est pourquoy j'ame mieux y demeurer par amitié que par amour. Apres cela nous nous mismes à regarder toutes les Dames, et à les salüer : tout le monde estant fort surpris de voir Hermogene, et tout le monde luy faissant carresses, etluy demandant qui estoit Belesis ? Apres avoir donc fait plusieurs tours ; et bien Belesis, luy dit Hermogene, trouvez vous quelqu'une de nos Belles, qui puisse raisonnablement pretendre à la gloire de vous vaincre ? le trouve leur beautê admirable, luy repliqua t'il, mais s'il faut vous dire la verité, je n'en ay point veû qui m'ait 
<pb id="page_3251" n="V05-P531"/>donné une certaine esmotion de coeur et d'esprit, qui pour 1 ordinaire suit le premier instant que l'on voit une tres belle Personne que l'on est destiné d'aimer, et qui precede tousjours l'amour que l'on doit avoir pour elle : de sorte que si cette Cleodore, que vous dittes qui n'est point icy, ne fait ce que les autres n'ont pu faire, vous me tiendrez conte s'il vous plaist du sejour que je seray à Suse : puis que selon les aparences, je n'y deviendray pas amoureux. Comme Belesis disoit cela, je vy paroistre au bout des Allées du costé de Suse, un Chariot qui me sembla estre celuy d'une Tante de Cleodore, chez qui elle demeuroit, n'ayant point de Mere : je ne l'eus pas plustost veû, que je le montray à Hermogene : qui l'ayant reconnu aussi bien que moy, dit en riant à Belesis, qu'il faloit aller au devant de sou Vainqueur. Je ne suis pas encore enchaisné, reprit il en sous-riant à son tour : cependant il ne laissa pas de nous suivre : Hermogene le faisant passer du costé qu'il sçavoit que cette belle Personne avoit accoustumé de se mettre. Mais enfin estant arrivez aupres de ce Chariot, Belesis y vit Cleodore plus belle que je ne l'avois jamais veuë : comme elle estoit venuë tard à cette promenade, son voile n'estoit pas abaissé : de sorte que Belesis la vit comme il la faloit voir pour en estre vaincu, aussi le fut il en effet. Cleodore estoit ce jour là habillé de blanc, et parée de Diamants : ayant 
<pb id="page_3252" n="V05-P532"/>sur la teste quantité de plumes incarnates, que l'on entrevoyoit à travers son voile : et dont quelques unes pendoient mesme si bas par derriere, qu'elles touchoient sa gorge quand elle tournoit un peu la teste. Comme une des beautez de Cleodore est d'avoir les yeux admirablement beaux ; le taint fort blanc, et la mine fort haute ; elle n'est pas de celles de qui il faut chercher la beauté pour la trouver : car dés qu'on la voit on la trouve belle : et on est mesme persuadé qu'on la trouvera encore beaucoup plus belle, quand on aura eu loisir de la considerer ; de sorte qu'il ne faut pas s'estonner, si Cleodore fit ce que tant d'autres n'avoient point fait. Belesis ne la vit donc pas plustost, qu'il la prefera à toutes celles qu'il venoit de voir, et qu'il pria Hermogene de vouloir faire encore un tour de promenade : à peine eut il dit cela, que nous luy demandasmes en riant, s'il avoit senty cette esmotion de coeur et d'esprit, qu'il disoit devoir tousjours preceder l'amour ? il nous respondit alors en riant aussi, qu'il n'estoit pas encore vaincu : mais qu'il craignoit fort de l'estre. Si vous le craigniez, luy dis-je, vous ne suivriez pas une si redoutable Ennemie : et il vaudroit mieux la fuir. C'est, me respondit il encore, que je n'aime pas à devoir mon salut à ma fuitte : et que j'aime mieux le devoir à ma resistance. Parlant donc ainsi, Belesis, Hermogene, et moy, rencontrasmes une seconde fois Cleodore, qui reconnut 
<pb id="page_3253" n="V05-P533"/>Hermogene : car à la premiere elle ne l'avoit pas aperçeu, parce qu'ayant fortuitement jetté les yeux sur Belesis, elle les y avoit attachez long temps : estant avez ordinaire en ces lieux là, de regarder plus les Estrangers que ceux de sa connoissance, quand ils sont aussi bien faits que luy. De sorte que cela avoit fait qu'elle n'avoit pas veû Hermogene : mais l'ayant enfin connu, elle l'apella : estant bien aise de luy faire civilité pour l'amour de luy : mais estant bien aise aussi d'avoir lieu de luy demander le Nom de cét Estranger qu'elle voyoit bien qui estoit de sa connoissance. C'est pourquoy elle ne le vit pas plustost passer aupres d'elle, que l'appellant, comme je l'ay desja dit, et depuis quand Hermogene, luy dit elle, estes vous revenu ? Il y a si peu, repliqua t'il, que je ne suis pas mesme obligé de vous faire excuse de ce que je n'ay pas encore eu l honneur de vous voir : quoy que vous soyez une des personnes du monde pour qui je veux avoir le plus de respect : puis qu'enfin je n'ay point encore entré dans Suse. C'est estre ce me semble bien galand, reprit elle, que de vouloir finir un voyage d'un an, par une promenade comme celle cy : et si l'on vous eust accusé d'estre amoureux quand vous partistes, je croirois que vous auriez donné assignation au lieu où nous sommes à quelque belle Personne. Ane vous en mentir pas, repliqua t'il, l'amitié que j'ay pour cét Estranger que vous voyez, et qui vous regarde si fort, est 
<pb id="page_3254" n="V05-P534"/>ce qui est cause que je vous ay veuë aujourd'huy : car comme je meurs d'envie qu'il tarde icy, je fais ce que je puis pour l'enchaisner : c'est pourquoy, belle Cleodore, je vous conjure de vouloir me rendre cét office. Vous estes un mauvais Amy, respondit elle, de vouloir ce que vous dittes : aussi ne crois-je pas que vous le souhaitiez. Mais pour parler un peu plus serieusement, adjousta Cleodore, aprenez moy le Nom de cét Estranger ; sa condition ; et son Pais : je vous aprendray encore plus, reprit Hermogene en sous-riant, car apres vous avoit dit qu'il s'apelle Belesis ; qu'il est de haute qualité ; et qu'il est de la Mantiane ; je vous diray encore qu'il vous trouve mille fois plus belle que tout ce qu'il a veû icy : et si vous ne m'en voulez pas croire, je m'en vay l'obliger à vous le dire luy mesme. En achevant de prononcer Ces paroles, sans donner loisir à Cleodore de respondre, il se tourna vers Belesis : et l'apellant avec empressement, venez, luy dit il, venez confirmer ce que je dis à l'aimable Cleodore. Pourveû que vous luy disiez que je la trouve la plus belle Personne du monde, (dit Belesis en s'aprochant du Chariot qui alloit tres lentement, et en la salüant avec un profond respect) je confirmeray vos paroles aveque joye : et mesme avec serment s'il en est besoin. Vous croyez sans doute genereux Estranger, respondit elle en sous - riant, faire un fort grand plaisir à Hermogene de loüer tout ce qu'il vous fait 
<pb id="page_3255" n="V05-P535"/>voir : et je reçois sans doute aussi les flatteries que vous me dittes plustost comme une marque de l'amitié que vous avez pour luy, que de la bonne opinion que vous avez de moy. Si ce que vous dittes estoit vray, reprit Belesis, j'aurois loüé tout ce que j'ay veu de Belles icy, afin d'obliger Hermogene : ce pendant je puis vous assurer que je n'ay loüé que vous : et je puis mesme adjouster interrompit Hermogene, que si Belesis doit aimer quelque chose à Suse, ce sera la belle Cleodore : car il nous a assuré Alcenor et moy, qu'il a desja senty pour vous je ne sçay quelle agitation de coeur, qui a accoustumé de preceder l'amour dans le sien. Comme Hermogene achevoit de dire cela, tant de Chariots se croiserent en ce lieu là, qu'il falut de necessité que la conversation cessast : Belesis ne pouvant faire autre chose, qu'advoüer des yeux à Cleodore, que tout ce qu'Hermogene venoit de dire estoit vray ; et Cleodore ne pouvant aussi de son costé, faire entendre qu'elle ne croyoit pas ce qu'on luy disoit, que par une action de teste et de main, qui ne laissa pourtant pas d'expliquer sa pensée. Depuis cela nous la salüasmes encore deux ou trois fois : apres quoy toutes les Dames se retirerent, et nous nous retirasmes aussi. En nous en allant, Belesis nous demanda de quelle humeur estoit Cleodore, et si elle avoit beaucoup d'Amants ? comme j'en estois encore mieux informé qu'Hermogene, qui estoit absent depuis un an, ce fut moy qui 
<pb id="page_3256" n="V05-P536"/>pris la parole pour luy respondre, et pour satisfaire sa curiosité : qui en effet estoit mieux fondée qu'il pensoit : estant certain que l'humeur de Cleodore a tousjours esté assez particuliere : de sorte que pour le contenter, je commençay à luy dire en general, qu'il n'y avoit pas une Personne de son sexe à Suse, qui eust plus d'esprit qu'elle en avoit. Je m'en suis desja bien aperçeu, repliqua t'il, et par sa phisionomie, et par l'air dont elle a parlé : mais ce que je veux de vous, est que vous me disiez de quelle sorte d'esprit elle a. Puis que vous le voulez, repris-je, je vous diray que Cleodore a en aparence plus de douceur qu'on n'en a jamais veû en personne : cependant ceux qui la connoissent jusques dans le fonds du coeur, disent qu'elle ne laisse pas d'estre un peu fiere. Elle s'en deffend pourtant extrémement : mais quoy qu'il en soit, il est certain qu'il faut que tout le monde ait de la complaisance pour elle, quoy qu'elle n'en ait guere pour personne. Il y a pourtant dans son esprit, malgré ce que je vous dis, de la tendresse et de la bonté : ainsi il se fait un meslange de douceur et de fierté dans son ame, qui fait qu'elle n'est pas toujours d'humeur absolument égalle, quoy qu'elle soit tousjours agreable. De plus, elle a une delicatesse à choisir ses Amis, qui est loüée de quelques uns, et blasmée de beaucoup d'autres : car si ceux qui la voyent ne sont fort honnestes gens, elle ne fournit guere à la conversation ; et ne se soucie pas 
<pb id="page_3257" n="V05-P537"/>beaucoup s'ils l'estiment ou s'ils ne l'estiment pas. Vous m'embarrassez estrangement, dit Belesis. car vous me dittes cent choses à me rendre Cleodore fort redoutable : et cependant je ne puis m'empescher de croire qu'il y auroit grand plaisir à pouvoir un peu engager le coeur d'une Personne telle que vous me representez celle-là. Si vous tentez cette advanture, reprisie, vous serez plus hardy que grand nombre d'honnestes gens de nostre Cour ; qui ont eu sans doute beaucoup de disposition à aimer Cleodore, mais qui n'ont osé l'entreprendre. Ce n'est pas, comme vous avez veü, qu'elle ne soit fort civile : mais c'est qu'il est si difficile d'estre ce qu'elle veut qu'on soit pour luy plaire ; que peu de gens ont eu assez bonne opinion d'eux mesmes, pour oser y songer. Au reste, il faut dire cela à sa loüange, qu'elle ne se trompe guere en son choix : et que ce qu'elle estime, merite assurément de l'estre. Mais apres tout, il seroit à souhaite, qu'elle se resolust à estre un peu plus indulgente qu'elle n'est aux deffauts d'autruy : ce n'est pas qu'elle en parle, mais c'est qu'elle ne parle point à ceux qui en ont : ou si elle le fait, c'est avec une langueur, et une indifference, à faire desesperer ceux qui ont assez d'esprit pour s'en apercevoir. Cela n'empesche pourtant pas, que Cleodore ne soit admirable, principalement à ceux pour qui elle la veut estre : c'est pourquoy comme vous avez sans doute tout ce qu'il faut pour estre de ce 
<pb id="page_3258" n="V05-P538"/>nombre choisi qu'elle estime, je vous conseille de la voir, et de la voir mesme souvent pendant que vous serez à Suse. Quand ce ne seroit que par curiosité, reprit Belesis, je la verray infailliblement : j'ay encore un avis à vous donner, interrompit Hermogene, car il faut que vous sçachiez, que si Cleodore n'a changé d'humeur, elle a encore une fantaisie : qui est de faire une notable difference des honnestes gens de la Cour aux autres : c'est pourquoy si vous luy voulez plaire, il ne faut pas que vous viviez, en Estranger, qui ne veut pas estre connu. C'est peut-estre, reprit Belesis, qu'elle est persuadée qu'il est impossible d'estre fort honneste homme, sans avoir effectivement un certain air qui ne s'aquiert que rarement hors de la Cour. Outre cela, adjoustay-je, c'est que Cleodore ne sçait que dire à ceux qui ne sçavent pas les nouvelles du monde, qu'elle sçait admirablement : de sorte, reprit Belesis, que pour plaire à Cleodore, il faudra que je m'instruise de cent mille choses dont je n'ay que faire. Il le faudra sans doute, repris-je, si vous voulez qu'elle vous parle long temps : si ce n'est que vous ayez quelque privilege particulier. Voila donc, Seigneur, comment Hermogene et moy fismes connoistre Cleodore à Belesis : qui fut reçeu chez son Amy, avec beaucoup de magnificence. Le jour suivant Hermogene fut chez le Roy et chez le Prince de Suse qui estoit alors, et y mena Belesis, de qui le Nom n'estoit pas 
<pb id="page_3259" n="V05-P539"/>inconnu à ces Princes : car son Pere avoit autrefois esté assez long temps à Suse. Apres cela, deux ou trois jours se passerent à recevoir les visites qu'on rendoit à Hermogene, et faire voir les raretez de la Ville à Belesis : en suitte dequoy, il demanda à Hermogene quand il vouloit le mener chez Cleodore ? car encore, dit il, que je ne sçache pas tout ce qu'il faut sçavoir pour la divertir, je ne laisse pas d'avoir beaucoup d'envie de la visiter. A l'instant mesme Hermogene envoya demander si Cleodore estoit chez elle : mais on luy vint dire qu'il n'y avoit qu'une heure qu'elle estoit partie pour aller aux champs, et qu'elle n'en reviendroit de quinze jours. Comme j'ay dessein de passer trois mois icy, reprit Belesis, il faut pour me consoler, que je pense que du moins ce n'est qu'un plaisir differé, et non pas un plaisir perdu : pendant cette petite absence de Cleodore, Hermogene fit voir à Belesis toutes les belles, et de là Cour, et de la Ville, sans que son coeur en fust touché : et comme il a un esprit adroit, il s'aquit tous les Amis d'Hermogene en fort peu de jours, et sçeut aussi bien les divers interests de toute nostre Cour, que s'il y eust esté toute sa vie. Mais enfin quinze jours apres ton départ, la belle Cleodore revint : le hazard voulut mesme que Belesis, Hermogene, et moy, qui venions de nous promener, la vismes revenir, et la salüasmes : de sorte que sçachant son retour auparavant que personne le sçeust, nous y 
<pb id="page_3260" n="V05-P540"/>fusmes des premiers : car comme elle estoit arrivée d'assez bonne heure, nous luy fismes nostre visite sans choquer la bien - seance : apres luy avoir toutefois donné autant de temps qu'il luy en faloit pour consulter son Miroir, afin de voir si elle estoit en estat de recevoir compagnie. Comme nous fusmes donc chez elle, Hermogene presenta Belesis à sa Tante et à elle aussi : et pour faire la civilité toute entiere à son Amy, il se mit à entretenir la premiere : nous bissant Cleodore à Belesis et à moy. Cependant comme les flatteries ne s'oublient jamais, quand elles sont dittes agreablement ; celles que Belesis avoit dittes à Cleodore à la promenade, le jour qu'il estoit arrive à Suse, firent qu'elle se contraignit un peu plus qu'elle n'avoit accoustumé : et qu'elle luy parla davantage qu'elle ne parloit pour l'ordinaire, à ceux qui n'estoient pas du monde qu'elle voyoit. Elle le traita pourtant en Estranger, à qui elle creut ne devoir parler que de choses generales : c'est pourquoy prenant la parole ; je ne demande pas (luy dit elle avec un air qui faisoit assez connoistre à ceux qui la connoissoient, qu'elle se preparoit à s'ennuyer) si Hermogene vous a fait voir tout ce qu'il y a de beau à Suse, car je ne doute pas qu'il ne vous ait mené en tous les lieux où il aura creû vous divertir : c'est pourquoy faites moy la grace de me dire ce qu'il vous semble de nos Places publiques ; de nos Temples ; et de nos Promenoirs ; Tout ce que vous 
<pb id="page_3261" n="V05-P541"/>dittes là, reprit Belesis, me semble admirablement beau : mais à vous parler sincerement, adjousta t'il en riant, il ne me semble pas fort propre à vous divertir : c'est pourquoy je vous conjure de ne me traitter pas en Estranger à qui on ne peut parler que des coustumes de son Pais, ou que du chaud ou du froid qu'il fait en la Saison où on luy parle. Si j'eusse eu l'honneur de vous voir dés le lendemain que j'arrivay icy, j'aurois eu patience que vous m'eussiez parlé comme vous venez de faire : mais aimable Cleodore, il y a quinze jours que je suis à Suse : de sorte que si vous croyez que je ne sçache encore rien, sinon que vos Rues sont grandes, et droites : que vos Temples sont beaux ; et vos Palais magnifiques, vous me traitez un peu cruellement : c'est pourquoy ne vous contraignez pas pour l'amour de moy ; et ne laissez pas de me demander des nouvellez, comme si j'estois de Suse, et mesme de la Cour. Cleodore entendant Belesis parler ainsi, se mit à rire, ne croyant pas toutesfois qu'il pûst luy dire rien de particulier : et pensant seulement qu'il ne parloit comme il faloit, que parce qu'il avoit sçeu quelque chose de son humeur : de sorte que prenant la parole, je voy bien, luy dit elle, que du moins vous sçavez que je crains les nouvelles connoissances : et les connoissances encore de ces gens qui ne sçavent les choses du monde, que lors que ceux qui en sont les ont oubliées. Mais Belesis je ne suis pas aussi injuste qu'on vous l'a dit : car 
<pb id="page_3262" n="V05-P542"/>ce que je trouve estrange, est de voir des gens de Suse qui ne sçavent rien de ce qui s'y passe : mais pour vous qui n'en estes pas, et qui n'y demeurez point, je serois fort déraisonnnable, de vous blasmer de ce que vous ne sçavez pas toutes les bagatelles qui sont le secret de nostre Cour : et fore incivile aussi, de vous aller parler de choses que vous n'entendriez point. Pour moy (interroropis-je parlant à Belesis) il me semble que vous avez sujet de vous loüer de Cleodore : au contraire, reprit il, j'ay peut-estre plus de sujet de m'en pleindre que vous ne pensez : mais quoy qu'il en soit, adjousta t'il encore en parlant à elle, voulez vous promettre de ne me traiter plus en Estranger, si je vous aprends des nouvelles ? mais j'entends, poursuivit Belesis en sous riant, de celles que l'on ne dit pas tout haut, et qui passent d'oreille en oreille, durant plus de quatre jours, devant qu'on les die sans baisser la voix. Ha Belesis, s'escria t'elle, vous me seriez la plus grande honte du monde, et pourtant le plus grand plaisir, si vous faisiez ce que vous dittes ! je n'y voy toutesfois pas d'aparence, car excepté hier, j'ay tousjours eu des Lettres de Suse, qui m'ont apris toutes choses. Du moins, luy dit il, voux veux-je faire connoistre que si je ne vous puis rien aprendre, vous ne me devez pas aussi reprocher de rien ignorer : en suitte de cela, il se mit à luy raconter cent choses ; et à luy parler comme un homme qui sçavoit tout les divers interests des personnes de qualité, 
<pb id="page_3263" n="V05-P543"/>soit d'ambition, soit d'amour : et ils en vinrent au point Cleodore et luy (devant que la conversation finist) à se parler bas plusieurs fois, et à me forcer de changer de place, et de parler avec la Tante de Cleodore et Hermogene : de sorte que dés ce premier jour là, Belesis fut en confidence avec Cleodore : qui advoüa tout haut qu'il luy avoit apris beaucoup de choses, qu'on ne luy avoit point escrites. En verité (luy dit elle comme nous estions debout, et prests à sortir) je pense qu'il y a long temps que vous estes caché dans Suse : car il ne seroit pas possible que vous sçeussiez tout ce que vous m'avez dit, s'il n'y avoit que quinze jours que vous y fussiez. Je sçay mesme encore quelque chose que vous ne sçavez pas sans doute, reprit il ; eh de grace, repliqua Cleodore, ne vous en allez pas sans me le dire : je le veux bien, luy dit Belesis ; alors s'approchant de son oreille, n'est. il pas vray, luy dit il, aimable Cleodore, que vous ne sçavez pas que selon toutes les aparences, je vous aimeray trop pour vostre repos et pour le mien ! Il est vray, repliqua t'elle tout haut en rougissant, que je ne sçay point ce que vous dittes : et plus vray encore que je ne crois pas que cela soit : ny mesme que cela puisse estre. Le temps vous l'aprendra et à moy aussi, respondit Belesis en se retirant ; apres quoy nous sortismes, et fusmes chez Hermogene. Quand nous fusmes dans la Chambre de Belesis, nous luy demandasmes, ce qui luy sembloit de Cleodore ? Je ne veux pas 
<pb id="page_3264" n="V05-P544"/>vous le dire, repliqua t'il, car peut- estre ne me tiendriez vous plus conte du sejour que je seray icy. Je ne m'estonne pas, repliquay-je, si vous estes satisfait de cette belle Personne : puis qu'enfin elle vous a traité tout autrement qu'elle n'a accoustumé de traiter ceux qui ne sont pas de ses Amis. Elle a pourtant la mine, adjousta t'il, de me donner de fâcheuses heures, si je ne puis m'empescher de l'aimer : car malgré sa douceur, j'ay pourtant descouvert dans son ame je ne sçay quoy de fier et de superbe, qui me fera bien de la peine. Elle à toutesfois quelque chose de si attirant dans les yeux, poursuivit il, que je ne sçay n je m'en pourray deffendre, quoy que j'en aye grande envie. Pour moy, dit Hermogene, je m en suis tousjours deffendu : car encore que Cleodore soit tres charmante, il y a beaucoup de choses dans son humeur, qui sont du contrepoison pour moy : et qui font que je ne suis pas exposé à mourir jamais d'amour pour elle. Il n'en est pas ainsi de moy, dit Belesis, et je crains bien que je ne me pleigne un jour estrangement du plaisir que j'ay aujourd'huy à la connoistre.
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<div2 id="page_CYRUS050303" type="sequence" n="Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : de l'amitié à l'amour">
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Voila donc, Seigneur, quel progrés fit cette belle Fille dans le coeur de Belesis : apres quoy je vay vous dire celuy que fit Belesis dans le coeur de Cleodore. Mais pour vous faire voir comment les petites choses faites à propos, font quelquefois aquerir une grande estime parmy les Dames ; il faut que vous sçachiez que Belesis ayant sçeu qu'il y avoit assez d'amitié entre la Soeur 
<pb id="page_3265" n="V05-P545"/>d'Hermogene, nommée Prasille, et Cleodore, eut une civilité particuliere pour elle, comme elle en avoit une pour luy. Belesis estant donc en conversation avec elle, le lendemain qu'il eut veû Cleodore, il la pria de vouloir luy faire voir quelque beau Jardin, aux environs de Suse : je demanderois bien, luy dit il, cette grace à Hermogene seul : mais je vous advoüe que pour les promenades, je ne les trouve point agreables si ce n'est avec des Dames : c'est pourquoy si vous voulies m'obliger, vous me feriez la grace de faire quelque partie pour cela. A peine Belesis avoit il prononcé cette derniere parole, que Cleodore entra, qui venoit visiter Prasille : elle ne fut pas plus tost assise, que Prasille commença de vouloir dire à Cleodore la priere que Belesis luy venoit de faire : qui pour mieux arriver à la fin qu'il s'estoit proposée, fit semblant de vouloir empescher Prasille d'achever le discours qu'elle avoit commencé. De grace, luy dit il, ne me rendez pas un si mauvais office, que de me vouloir faire encore passer pour Estranger aupres de la belle Cleodore, avec qui je ne le suis desja plus : la resistance que fit Belesis, ne manqua de faire son effet, et de donner une envie estrange à cette belle Fille, de sçavoir ce que Prasille luy vouloit dire. De sorte que la pressant extrémement, Prasille luy dit dequoy il s'agissoit : la priant de luy vouloir aider à faire les honneurs de Suse. Cleodore qui fut bien aise d'avoir lieu de faire 
<pb id="page_3266" n="V05-P546"/>un compliment à Belesis, luy dit qu'elle estoit ravie de voir qu'il n'estoit pas comme ces voyageurs qui ne sçavent qu'à peine qui regne aux lieux où ils passent : et qui se contentent de faire des memoire des Temples qu'ils ont veûs ; des Montagnes ; des Fleuves ; et d'autres semblables choses : sans s'informer des moeurs ; des coustumes ; et des gens qui habitent les Villes dont ils remarquent seulement les Ruës et : les Places publiques. Mais aujourd'huy, adjousta t'elle, que je sçay que vous connoissez mieux les honnestes gens de nostre Cour, que vous ne sçavez où sont nos Jardins, je veux bien aider à Prasille à vous les faire voir : c'est pourquoy si elle le veut, nous ferons demain une partie avec quelques Dames de nos Amies, pour aller à un des aimables lieux du monde, qui n'est pas trop esloigné de nostre Riviere. Je le veux bien, dit Prasille ; et alors convenant des Personnes qui en devoient estre, Belesis n'eut plus autre chose à faire qu'à consentir à ce que ces deux aimables Filles vouloient : faisant toutesfois tousjours semblant de n'estre point bien aise que Cleodore le traitast en Estranger. La chose estant donc resoluë ainsi, et le lendemain estant venu, Hermogene, Belesis, et moy, fusmes prendre les Dames qui devoient estre de cette promenade : et comme Cleodore estoit en un de ses plus agreables jours, nous ne fusmes pas plustost arrivez au lieu où nous voulions aller, et elle ne sur pas plustost descenduë du Chariot où elle estoit, 
<pb id="page_3267" n="V05-P547"/>que tendant la main à Belesis ; venez genereux Estranger, luy dit elle, venez voir les beautez de nostre Pais, afin de les raconter au vostre quand vous y serez retourné. Au nom des Dieux Madame, luy dit il, ne m'apellez point ainsi : il faut bien que je vous y nomme du moins aujourd'huy, reprit elle en riant, puis que je vay vous faire voir mille choses que vous n'avez point veuës : et que-vous estes presentement en un lieu où vous n'avez nulle habitude. Je consens donc, luy dit il, d'estre encore Estranger pour vous, jusques à la fin de la promenade : je le veux, repliqua t'elle, et alors faisant entrer Belesis dans le Jardin qu'on vouloit luy faire voir, elle se mit à luy en faire remarquer toutes les beautez : le reste de la compagnie les suivant, et se meslant mesme à leur conversation. D'abord Cleodore le mena par une grande Allée de Cypres, au bout de la quelle estoit une Fontaine, dont les eaux en s'esluant par gros boüillons les uns sur les autres, faisoient continuellement voir un grand Rocher de Cristal, à qui les rayons du Soleil donnoient les couleurs de l'Arcen-Ciel. De là tournant à droit, de l'autre costé d'une espaisse Palissade, le long de laquelle coule un petit ruisseau ; Cleodore fit voir à Belesis un grand Parterre, au de là duquel, par dessus une Balustrade qui le bornoit, on voyoit une agreable Prairie : et au delà de la Prairie, la mesme Riviere qui passe à Suse. Apres avoir donc esté jusques à cette Balustrade, et veû en 
<pb id="page_3268" n="V05-P548"/>passant un grand Rondeau au milieu du Parterre, nous tournasmes à gauche : pour luy aller faire voir un grand Canal, qui borne le Jardin d'un costé. En suitte Cleodore mena Belesis voir un Parterre d'eau admirable, qui est encore en ce lieu là : apres quoy nous fusmes nous assoir dans un grand Cabinet de Mirthe où il y a vintquatre Statuës dans des Niches de verdure. Au milieu de ce Cabinet, il y a une Fontaine, dont les eaux sont jettées par douze Monstres Marins, que l'on ne voit qu'à demy corps : la Figure du milieu estant un Neptune avec son Trident. Comme ce Cabinet est fort agreable, et qu'il y a des sieges tout à l'entour, nous y fusmes assez long temps : Cleodore faisant tousjours la guerre à Belesis, et voulant luy persuader qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'il voyoit en son Païs : luy nommant jusques aux herbes les plus un universellement connuës : et faisant enfin si bien, que d'une conversation de bagatelles, elle en divertissoit toute une grande compagnie. Belesis de son costé, contribuoit autant qu'il faloit pour la rendre agreable : mais enfin apres avoir esté long temps en ce lieu là, Belesis dit à Cleodore que pour achever de luy faire la grace toute entiere, il faloit encore qu'elle luy fist : voir la Maison, apres luy avoir fait voirie Jardin. Vous ne la trouverez pas si belle que ce que vous avez desja veû, dit elle, car à la reserve d'une Sale basse et voûtée, qui est extrémement fraische en Este', tout le reste 
<pb id="page_3269" n="V05-P549"/>est peu de chose : toutesfois puis que vous le voulez, il y faut aller. En disant cela, Cleodore se leva ; Belesis continuant de luy aider à marcher : et toute la compagnie les suivant, nous fusmes à la Porte de la Salle : Cleodore ayant envoyé dire au Concierge qu'il la fist ouvrir. Mais Seigneur, il ne fut pas besoin d'attendre : car dés que Cleodore et Belesis furent au haut du Perron, l'on ouvrit la porte de la Salle : et Cleodore vit qu'il y avoit en ce lieu là, une Colation magnifique. Elle fut si surprise de cette veuë, et soupçonna si peu que ce pûst estre Belesis qui l'eust fait preparer, qu'elle se retira, et voulut mesme refermer la Porte, croyant que c'estoit quelque galanterie secrette d'autres gens, et cherchant desja qui ce pouvoit estre qui estoit dans cette Maison. Mais elle ne tut pas long temps en cette erreur ; car Belesis poussant la Porte, on commença d'ouïr un concert admirable d'instruments, apres quoy se tournant vers Cleodore, il la pria de l'excuser comme Estranger, s'il ne la traittoit pas aussi poliment que s'il ne l'eust pas esté. Quoy Belesis, luy dit elle, c'est moy qui viens vous monstrer un Jardin, et c'est vous qui nous y donnez cette magnifique Colation ! du moins advoüez qu'Hermogene et Alcenor en ont eu le soin. Je ne veux pas leur faire cette honte, reprit il, en disant un pareil mensonge, pour m'excuser de ne vous traiter pas assez bien : alors Hermogene et moy dismes, conme il estoit vray, que nous n'en avions rien sçeu : de sorte qu'apres cela, ce ne 
<pb id="page_3270" n="V05-P550"/>furent que des exclamations et des loüanges, en faveur de Belesis : Cleodore luy demandant pardon de l'avoir traitté en Estranger : et luy declarant qu'elle ne le feroit plus de sa vie. Enfin nous loüasmes tant Belesis, que nous ne pensasmes jamais nous imposer silence : et la Compagnie s'en retourna si satisfaite de l'agreable surprise qu'elle avoit euë, que cela ne fit pas un petit effet dans le coeur de Cleodore : n'y ayant rien de si important dans une affection naissante, que de faire quelque galanterie d'esclat, qui face que diverses personnes vous loüent en la presence de celle que vous aimez. Voila donc, Seigneur, comment Belesis cessa d'estre Estranger aupres de Cleodore, qu'il vit tres souvent depuis cela : et dont il devint si amoureux, qu'il fit dessein de s'arrester le plus long temps qu'il pourroit à Suse. Il fit donc si bien, que ses Parents luy ayant envoyé dequoy se mettre en equipage, il n'y eut pas un homme de sa condition à la Cour, qui fist une plus belle despence que luy. Cependant comme il sçeut admirablement prendre le biais de l'esprit de Cleodore, il fut fort bien avec elle, sans oser pourtant jamais l'entretenir de sa passion serieusement : car il connoissoit à cent choses, que c'estoit une resolution dangereuse à prendre, que celle de luy parler d'amour. D'abord elle declara qu'elle le mettoit au rang de ses Amis en general : quelque temps apres elle luy fit la grace de luy advoüer publiquement, qu'il estoit du nombre de trois 
<pb id="page_3271" n="V05-P551"/>ou quatre qu'elle preferoit à tous les autres : et quelque temps encore en suitte, je pense que Belesis connut sans qu'elle le luy dist, qu'il estoit le premier de ses Amis. Cependant il n'osoit luy descouvrir qu'il estoit plus son Amant que son Amy : car comme il estoit dans sa confidence, elle luy avoit advoüe un jour, qu'elle seroit la plus satisfaite Personne du monde, si elle avoit pû voir jusques où pourroit aller la patience d'un Amant mal-traitté. Vous pouvez penser, luy disoit elle, que je ne suis pas d humeur à faire galanterie : mais si par hazard je perdois la raison, jusques au point que je voulusse me divertir de la folie d'autruy ; et que le caprice de l'Amour me donnast un Amant ; il est certain que je n'aurois pas un plus grand plaisir, que celuy de le tourmenter. En effet, adjoustoit elle, je ne croy point qu'il y ait rien de si doux, que de faire, souffrir de ces sortes de gens, qui se font de si grands malheurs de si petites choses : mais est il possible (luy disoit Belesis qui m'a raconté depuis jusques à ses moindres pensées) que vous soyez capable d'un sentiment si cruel ? S'il faloit, disoit elle en riant, égorger un homme de ma main ; empoisonner quelqu'un ; mettre le feu à une Ville ; et mille autres semblables choses, j'en aurois sans doute horreur, et j'aimerois mieux mourir que d'y penser : mais Belesis tant qu'il ne faudra pour faire des malheureux, qu'estre un peu inesgale ; un peu fiere, et un peu insensible ; je m'y resoudray 
<pb id="page_3272" n="V05-P552"/>sans peine : et je trouverois sans doute beaucoup plus agreable, que l'on me nommast inhumaine ; inexorable ; et cruelle ; et mesme Tigresse si vous voulez ; que de me venir simplement dire que je serois belle ; que je serois aimamable ; et que je serois charmante. C'est pourquoy, adjousta t'elle, c'est un grand bonheur que je ne sois pas née avec une beauté à faire beaucoup de conquestes : car assurément mon regne n'eust pas esté doux. l'en connois pourtant, reprit Belesis, qui vivent sous vostre puissance, qui n'ont pas dessein de se rebeller : si ce que vous dittes est vray, reprit elle, c'est que je ne sçay pas qu'ils soient mes Sujets : car si je le sçavois j'en ferois bien tost des Esclaves : et des Esclaves encore si chargez de la pesanteur de leurs fers, qu'ils seroient peut-estre contraints d'essayer de les rompre. Cleodore dit cela par un certain emportement d'esprit qui estonna Belesis, et qui luy osta la hardiesse de se declarer, comme il en avoit eu l'intention : parce qu'il creût que Cleodore parloit ainsi, avec dessein de luy faire entendre qu'il ne devoit pas s'engager à la servir. En effet cette pensée s'empara si fort de son esprit, que depuis ce jour la il devint assez resveur, et assez melancolique : et jusques au point, qu'il ne s'informa plus de rien : de sorte qu'au lieu qu'il avoit accoustumé de fournir de nouvelles à Cleodore, et de luy aprendre tout ce qui se passoit, devant que tout le monde le sçeust, c'estoit à Cleodore 
<pb id="page_3273" n="V05-P553"/>à luy aprendre tout, car il ne sçavoit pas seulement les choses les plus publiques. Cette aimable Fille s'estant donc aperçeuë de ce changement, se mit un jour qu'il estoit seul avec elle à luy en faire la guerre, et à la luy faire obligeamment : car par bonheur pour luy, elle estoit en un de ces jours où sa fierté estoit si cachée, qu'on ne la descouvroit point. Est il possible, luy dit elle, que je voye ce que je voy ? car enfin vous ne m'espouventez guere moins aujourd'huy de ne sçavoir point ce que l'on fait dans Suse, que vous m'espouventastes lors que vous y veniez d'arriver, et que vous sçaviez pourtant toutes choses. Est-ce que vous estes desja las d'estre complaisant pour moy ? est-ce que le sejour de Suse vous ennuye ? est-ce que vous croyez que les nouvelles ne doivent pas faire partie de la conversation, et que vous veüilliez reformer le monde par vostre exemple ? Ce n'est rien de ce que vous dittes, reprit il, mais c'est que j'ay quelque chose dans l'esprit, qui m'occupe d'une t'elle forte, que je ne songe a rien qu'à cela. Quand on se sent de cette humeur, reprit Cleodore, il faut n'aller qu'aux lieux où l'on à affaire : afin que venant bientost à bout de son dessein, on redevienne apres comme les autres : car selon mon sens, il n'y a pas grand plaisir à se faire remarquer pour estre different des autres, et different de soy mesme. Ce qui fait que je ne sçay presque rien, reprit Belesis, est qu'effectivement 
<pb id="page_3274" n="V05-P554"/>je ne vay en aucun autre lieu qu'en celuy où l'ay affaire : et qu'en ce lieu là encore, je n'escoute pas tout ce que l'on y dit. Mais Belesis (repliqua Cleodore sans deviner ce qu'il vouloit dire) je vous voy eternellement icy : il est vray Madame, repondit il, mais ce qui fait que vous m'y voyez toujours, est qu'il n'y a point d'autre lieu au monde où je me plaise. Il paroist bien, repliqua t'elle avec un sourire malicieux, que vous ne vous y plaisez pas, et que mesme vous n'y voulez pas plaire : car depuis quelque temps vous y resvez tousjours, et vous n'y parlez point. C'est Madame, reprit il, que j'ay peur de dire ce que vous ne voulez point sçavoir : pourveû que vous ne me parliez point de chose où j'aye interest, respondit elle, il n'est presques rien que vous ne me puissiez dire Il me semble, repliqua Belesis, que vostre curiosité seroit plus raisonnable, si vous souhaitiez sçavoir ce qui vous regarde, que ce qui ne vous touche point : quoy qu'il en soit, dit elle, c'est mon humeur : et c'est à ceux qui me veulent plaire à s'y conformer. Mais Madame (reprit il avec un visage fort serieux) si je vous disois qu'il y a une Personne qui se pleint de vous, et une Personne encore pour qui je vous ay entendu dire avoir quelque estime, n'auriez vous point envie de sçavoir dequoy elle vous accuse, afin de vous justifier ? nullement, reprit elle, car si elle m'accuse à tort, elle est indigne que je me justifie : et si je suis coupable, c'est assurément 
<pb id="page_3275" n="V05-P555"/>que je l'ay voulu estre : et que je suis incapable, ny de me repentir, ny de m'excuser. Je ne vous croyois pas si injuste, reprit Belesis : mais adjousta t'il, puisque vous l'estes jusques au point que de ne vouloir ny vous justifier, ny vous excuser, ne dois-je point encore craindre que vous ne veüilliez pas que les autres ne se justifient, ny s'excusent ? Au contraire, dit elle, par la mesme raison que je n'aime point à rendre conte de mes actions, j'aime que les autres facent ce que je ne fais point : cela estant Madame, reprit Belesis, vous ne vous offencerez donc pas si je vous dis que la raison pourquoy je ne sçay plus ce qui se passe dans le monde, est que le ne songe qu'à tascher de sçavoir ce qui se passe dans vostre coeur : et que ce qui fait que je ne parle guere, est que je crains de parler trop tost : et de vous dire que je vous aime, en un instant si malheureux, que je m'en face haïr pour tousjours. Je vous assure, reprit Cleodore, qu'il n'y a point d'instant à choisir pour cela : et qu'il n'en est aucun où je puisse trouver bon que l'on me die une pareille chose : c'est pourquoy si vous m'en croyez ne le faites pas. Vous n'estes pas encore engagé si avant en un si fâcheux discours, adjousta t'elle que vous ne le puissiez tourner en raillerie : non non Madame, interrompit Belesis, je parle serieusement : et j'aime beaucoup mieux vous irriter, en vous descouvrant la violente passion que j'ay pour vous, que si vous l'ignoriez toute vostre vie. Vous m'avez autre 
<pb id="page_3276" n="V05-P556"/>autrefois fait l'honneur de me dire, que vous aimeriez mieux que l'on vous apellast cruelle ; inhumaine ; et inexorable ; que de vous donner des loüanges : c'est pourquoy vous ne devez pas ce me semble trouver estrange, si j'aime encore mieux que vous m'apelliez temeraire ; presomptueux ; et insolent ; que de vous loüer de moy, comme du meilleur de vos Amis. Si vous ne voulez que des injures, reprit Cleodore, je seray ce que je pourray pour vous satisfaire : quoyque jusques à cette heure, personne ne m'ait mise en necessité d'en dire. De grace Madame, interrompit Belesis, ne me traitez pas selon toute l'estenduë de vostre fierté : j'en suis bien esloignée, repliqua t'elle en riant, car si j'estois aujourd'huy en humeur fiere, je suis asseurée que vous n'auriez pas tant parlé, et que je vous aurois desja imposé silence : mais je vous avouë ingenûment, qu'il y a desja plus d'un quart d'heure, que je fais ce que je puis pour me mettre en colere contre vous, sans en pouvoir venir about. Il est vray que ce qui fait que je suis si douée, est que je ne croy point du tout ce que vous dittes : ha Madame, s'écria Belesis, je ne veux point de vostre douceur, à une si dure condition : toutesfois, reprit il, quelle aparence y a t'il, que l'aimable Cleodore sçache tout ce qui se passe par tous les lieux où elle n'est pas, et qu'elle ignore ce qui se passe dans mon coeur où elle est tousjours ? De plus Madame, adjousta t'il, qui me peut retenir à Suse si ce n'est vous 
<pb id="page_3277" n="V05-P557"/>qui m'y retenez ? l'amitié d'Hermogene, reprit elle, qui vous y a fait venir. Mais Madame, repliqua t'il, je ne voy presques plus Hermogene, et je vous voy eternellement. Il est vray que j'y suis venu pour luy : mais il est encore plus vray que j'y demeure pour l'amour de vous. Si ce que vous dittes est veritable, reprit elle, je vous conseille de partir de Suse, le plustost que vous pourrez : car Belesis, pour ne vous en mentir pas, je suis meilleure Amie que je ne serois bonne Maistresse : quand mesme je pourrois me resoudre à souffrir que vous m'aimassiez. Mais adjousta t'elle, je n'en suis pas là : et vous ne sçauriez me faire un plus sensible dépit, que de vous obstiner à me vouloir persuader que vous m'aimez. Car quelque inclination que j'aye à aimer les nouvelles, je n'aime pas à estre la nouvelle des autres (s'il faut ainsi dire) et quand je songe que si vous vous mettiez dans la fantaisie d'aller faire pour moy tout ce que font ces gens qui veulent que l'on croye qu'ils sont amoureux, tout le monde se diroit à l'oreille durant plusieurs jours, Belesis aime Cleodore : et que peut-estre on y adjousteroit aussi, que Cleodore le souffre sans chagrin ; j'en ay une colere si grande, qu'il s'en faut peu que je ne vous haisse. Mais Madame, reprit Belesis, le moyen de faire que personne ne se die à l'oreille que je suis amoureux de vous, est que vous enduriez que je vous le die tout bas, et que vous ne me desesperiez point. Car Madame, il est ce me 
<pb id="page_3278" n="V05-P558"/>semble bien aise à un Amant heureux d'estre secret : mais si vous ne voulez point croire que le vous aime, et si vous ne voulez point que je vous le die quelquesfois, je seray contraint, pour vous persuader cette verité malgré vous, de faire cent choses qui descouvriront ma passion à toute la Terre. C'est pourquoy, aimable Cleodore, examinez bien auparavant que de prononcer mon Arrest de mort, si je la merite. Si vous le voulez, adjousta t'il, personne ne sçaura que le vous aime, et vous serez seule qui sçaurez jusques où s'estend vostre pouvoir sur mon ame : mais si vous ne voulez pas que je vous parle de mon amour en particulier, je vous declare qu'il n'y à point de gens à qui je ne face confidence de la passion que j'ay pour vous : non seulement afin d'avoir la consolation de me pleindre de vostre rigueur, mais aussi afin que tout le monde vous parle. Voyez donc, inhumaine Fille que vous estes, si vous aimez mieux que cent mille Personnes vous disent que je vous aime, que si je suis seul à vous le dire, et à vous le dire encore, avec un respect qui n'eut jamais d'égal. De grace Belesis, interrompit Cleodore, taisez vous, si vous ne voulez que je vous parle rudement : car je sens enfin que pour peu que vous continuyez, la colere que je ne pouvois exciter dans mon coeur il n'y a qu'un moment, me fera éclater contre vous. Comme Cleodore disoit cela, j'arrivay, et rompis leur conversation : il me fut aisé de remarquer que 
<pb id="page_3279" n="V05-P559"/>cét entretien avoit quelque chose de particulier : car je vy un incarnat si vif sur le visage de Cleodore, et tant d'inquietude dans les yeux de Belesis, que je devinay à peu prés ce qui c'estoit passé entre eux. Depuis cela, Cleodore mit en pratique ce qu'elle avoit un jour dit à Belesis : car il n'y a point de rigueur que cette cruelle Fille n'eust pour luy, quoy qu'elle l'estimast infiniment, et qu'elle l'aimast peut-estre desja. Non seulement elle luy osta l'occasion de l'entretenir srule : mais il n'estoit jamais chez elle, qu'elle n'entretinst quelque autre en sa presence. Elle estoit pourtant toujours tres civile pour luy : car je pense qu'elle ne cherchoit pas à esteindre le feu qu'elle avoit allumé dans son ame, et qu'elle vouloit plustost l'augmenter. Cette civilité ne laissoit pourtant pas d'assiger Belesis, au lieu de le consoler : et en effet l'ayant trouvée un jour seule malgré qu'elle en eust, il s'en pleignit comme d'un assez grand mal. Je vous respecte si fort, luy dit il, que je n'ay garde de me pleindre à vous de toutes vos rigueurs et de tous vos mespris, car enfin je veux croire que j'en suis digne : mais Madame, à quoy bon la civilité que vous gardez encore pour moy, si vous avez resolu ma perte ? Est-ce que vous aimez les longs suplices, et qu'une mort violente ne satisferoit pas pleinement vostre cruauté ? La civilité, reprit Cleodore, est une chose que l'on doit tousjours avoir, mesme pour ses Ennemis : je sçay bien Madame, repliqua t'il, 
<pb id="page_3280" n="V05-P560"/>qu'elle n'est pas mesme bannie de la guerre et des combats : mais je sçay aussi que vous n'en devez point avoir pour un homme dont l'amour vous importune, et dont la presence vous fâche. Ha Belesis, s'escria t'elle en sous-riant, il faut distinguer Belesis de Belesis (s'il est permis de parler ainsi) car enfin j'estimois infiniment cét agreable Estranger qui me donna de la curiosité des le premier instant que je le vy, et avec qui j'ay eu depuis cent agreables conversations, et fait tant de promenades divertissantes : mais j'advoüe que le Belesis d'aujourd'huy, n'est pas tant selon mon humeur que l'autre. Pourveû que vous en aimiez un des deux (reprit il en sous - riant aussi bien qu'elle) je vous promets que l'autre ne se pleindra point de vous. Serieusement Belesis, luy dit elle, y a t'il quelque verité en vos paroles ? Sincerement cruelle Personne, reprit il, en pouvez vous encore douter, apres m'avoir traitté comme vous avez fait ? Car à quoy bon d'esviter m'a racontre, si vous croyez que je n'ay rien de particulier à vous dire ? à quoy bon encore de détourner si souvent vos beaux yeux, afin de ne voir pas les miens, si vous ne craignez point d'y voir la passion que j'ay pour vous ? Enfin cruelle Cleodore, si vous ne sçavez point que je vous aime, vostre procedé est deraisonnable : et si vous le sçavez, il est injuste et inhumain. Songez donc à vous, je vous en conjure : ou pour mieux dire songez à moy, et ne me mettez pas au desespoir. 
<pb id="page_3281" n="V05-P561"/>Pout vous monstrer, luy dit elle, que je ne veux pas vous desobliger absolument, je veux bien vous faire une declaration ingenuë, mais de grace, ne donnez pas plus de force à mes paroles, que je ne veux qu'elles en ayent. Ne craignez pas divine Cleodore, luy dit il, que je me flatte, quoy que vous me puissiez dire : puis que de l'humeur dont je suis, je voy tousjours mes maux plus grands qu'ils ne sont en effet, et mes biens plus petits. Cela estant, reprit elle, je ne craindray donc point de vous dire que je vous estime infiniment : et que si j'avois à s'estre capable d'une foiblesse, j'aimerois mieux que ce fust pour vous que pour aucun autre : Mais apres tout, il faut encore que je vous die, que pour vostre bonheur et pour le mien, il est à propos que je ne vous aime jamais que mediocrement : car enfin si j'en estois venuë au point de vous dire que vostre passion ne me déplairoit pas, j'en aurois une si grande honte, que j'en deviendrois tres melancolique : et comme on passe aisément de la melancolie au chagrin, et que le chagrin est une grande disposition à la colere, nous serions tousjours en querelle. C'est pourquoy pour accommoder les choses, et pour faire que vous ne vous pleigniez point de mon injustice, je vay vous faire une proposition, par laquelle je ne veux pas que vous faciez un pas plus que moy. Belesis croyant alors que Cleodore alloit luy dire quelque chose de fort doux, luy dit que ce cela n'estoit pas juste : qu'il suffisoit qu'elle abaissast 
<pb id="page_3282" n="V05-P562"/>les yeux jusques à luy, et qu'elle souffrist qu'il fist toutes choses pour son service. Ne vous hastez pas encore tant, reprit Cleodore, de vous opposer à ce que je veux de vous, afin que nous soyons toute nostre vie bien ensemble : mais encore, repliqua t'il, que faut il faire pour cela ? il faut dit elle, que vous m'aimiez beaucoup moins que vous ne faites, et que je vous aime un peu plus que je ne fais : afin que nostre affection devienne une veritable et solide amitié. Quand vous aurez commencé de m'aimer un peu plus, reprit il, je verray si je vous pourray aimer beaucoup moins : ha Belesis, interrompit elle, c'est à vous à commencer et non pas à moy ! ha Madame, repliqua t'il en souspirant, si vous ne me pouvez aimer quand je vous aime plus que ma vie, vous ne m'aimeriez sans doute pas, si je vous aimois mediocrement ! Mais cruelle Personne, adjousta t'il, l'affection que j'ay pour vous n'est pas en mon choix, comme il semble que celle que vous avez pour moy est au vostre : car soit que vous veüilliez que je vous aime, ou que je ne vous aime pas ; je vous aimeray non seulement malgré vous, mais malgré moy mesme. Ouy, poursuiit il, in humaine Fille que vous estes, vous me reduisez souvent aux termes de vouloir ne vous aimer plus, sans que je puisse toutesfois chasser de mon coeur la passion qui le tirannise. Belesis adjoust en suitte beaucoup d'autres choses, à celles que je viens de dire, sans pouvoir rien obtenir : encore s'estimat'il bienheureux, 
<pb id="page_3283" n="V05-P563"/>de n'avoir pas esté plus mal-traitté. Cependant le rare merite de Belesis, ae laissoit pas d'avoir puissamment touché le coeur de Cleodore : elle fut pourtant long temps sans pouvoir se resoudre à luy en donner volontairement quelques marques : il est vray que sans qu'elle en eust dessein, elle fit beaucoup de choses, qui nous firent connoistre à Hermogene et à moy qui sçavions le secret de Belesis, qu'elle ne le haissoit pas. Ce n'est pas que pour l'ordinaire, elle n'eust une froideur estrange pour luy, quand il cherchoit les occasions de la voir avec empressement : mais c'est que quand il arrivoit qu'il ne se trouvoit point aux lieux où elle pensoit qu'il la deûst suivre, elle luy en faisoit tousjours quelque raillerie piquante : de sorte que l'on peut dire (s'il est permis de parler ainsi d'une personne aussi aimable que Cleodore) que sa bizarrerie fut la premiere faveur que Belesis reçeut d'elle. Mais à la fin apres que la fierté de Cleodore eut bien combatu sa douceur, elle ceda peu à peu : et advoüa enfin à Belesis qu'elle ne seroit pas bien aise qu'il ne l'aimast plus. De vous representer quelle fut la joye de cét Amant, quand il eut obtenu la permission de parler de son amour à Cleodore, il ne me seroit pas aisé : le souvenir des rigueurs de cette Personne luy devint mesme agreable ; car encore qu'elle ne luy accordast autre faveur que celle de souffrir d'estre aimée, il ne laissoit pas de s'estimer le plus heureux homme du 
<pb id="page_3284" n="V05-P564"/>monde. Son bonheur ne fut pourtant pas long temps tranquile : parce que plus Cleodore vint à aimer Belesis, plus elle devint difficile à contenter. Sil luy tesmoignoit beaucoup d'amour, elle disoit qu'il estoit imprudent, de donner des marques si visibles de la passion qu'il avoit pour elle : s'il aportoit soin à la cacher, elle luy reprochoit qu'il estoit change, et qu'il l'aimoit moins : s'il estoit guay, elle croyoit qu'elle luy avoit donné trop de preuve de son affection, et disoit quelle s'en repentoit : s'il estoit triste, elle l'accusoit de ne sentir pas les graces qu'elle luy avoit faites, avec assez de transport de joye : de sorte que quoy que pûst faire ou dire Belesis, il y avoit tousjours quelque petit chagrin entre eux. Cependant ils ne laissoient pourtant pas de sçavoir qu'ils s'aimoient, et de le croire fortement, quoy qu'ils se dissent bien souvent des choses qui eussent pu faire penser qu'ils ne le croyoient point du tout. Belesis avoit pourtant d'assez douces heures : car enfin Cleodore souffroit qu'il luy escrivisst, quand il ne la pouvoit voir : elle luy avoit aussi donné son Portrait : et l'on peut dire enfin, que par l'inégalité de l'humeur de cette aimable Fille, il n'avoit jamais d'espines sans fleurs, ny de fleurs sans espines.
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<div2 id="page_CYRUS050304" type="sequence" n="Histoire de Belesis, d'Hermodore, de Cleodore et de Leonise : arrivée de Leonise">
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Voila donc, Seigneur, comment vescut Belesis, durant un assez longtemps : pendant quoy Hermogene et moy, sans avoir de dessein formé, nous divertissions à visiter toutes les Dames indifferemment. Hermogene alloit pourtant 
<pb id="page_3285" n="V05-P565"/>moins chez Cleodore que chez les autres : afin, disoit il, que son Amy ne luy pûst pas souvent reprocher de luy avoir fait perdre l'occasion d entretenir sa Maistresse seule. Les choses estant donc en ces termes, il arriva qu'une Soeur de la Tante de Cleodore, estant morte dans une Province où elle demeuroit il y avoit assez long temps, et n'ayant laissé qu'une Fille nommée Leonise, âgée de quinze ans, cette Fille vint à Suse, et vint demeurer chez la Soeur de sa Mere : par consequent en mesme Maison que Cleodore. Lors qu'elle y arriva, Belesis, Hermogene, et moy, estions allez faire un voyage de huit jours seulement : à nostre retour nous fusmes ensemble chez Cleodore, qui avoit desja lié une amitié assez estroite avec sa Parente. Mais Seigneur, nous fusmes extrémement surpris de voir Leonise, que nous trouvasmes avec elle : car encore que nous eussions sçeu qu'elle devoit venir à Suse ; que nous eussions oüy dire qu'elle estoit belle ; et qu'Hermogene et moy nous souvinssions que lors qu'elle estoit enfant nous avions toujours preveû qu'elle auroit beaucoup de beauté ; nous ne laissasses pas estre esbloüis de l'éclat de son taint, et de celuy de ses yeux. Car Seigneur, pour vous faire imaginer ce que nous parut Leonise, il faut que je vous die que la Nature n'a jamais donné à personne de plus beaux cheveux, ny un plus beau taint ; de plus beaux yeux, ny une plus belle bouche. Au reste, quoy que sa taille ne soit pas 
<pb id="page_3286" n="V05-P566"/>des plus grandes, elle n'est pourtant pas petite : au contraire, elle est si noble et si bien faite, qu'on ne peut rien voir de plus agreable. Outre toutes ces choses, Leonise a encore un agréement plus grand que sa beauté : et je ne sçay quoy de si doux et de si flatteur dans l air du visage, que ses yeux n'ont assurément jamais pris de coeurs sans donner esperance de toucher le sien : quoy qu'elle ait pourtant de la modestie autant qu'on en peut avoir. Voila donc, Seigneur, quelle estoit Leonise, lors que Belesis la vit la premiere fois chez Cleodore : qui nous presenta tous trois à sa belle Parente, de qui la civilité nous fit assez paroistre qu'elle estoit aussi spirituelle que belle. Comme Cleodore et Leonise estoient des beautez toutes differentes, l'envie n'eut point de place en leur ame : elles avoient mesme cet advantage, qu'elles ne se deffaisoient pas l'une l'autre : quoy qu'il faille pourtant advoüer, que Leonise avoit un air de jeunesse sur le visage, encore plus aimable que Cleodore : quoy qu'il n'y eust que trois ans à dire de l'une à l'autre. Cependant comme la civilité veut que l'on loüe toutes les Belles, et principalement celles que l'on voit la premiere fois, nous loüasmes extrémement la beauté de Leonise Hermogene et moy : Belesis la loüa aussi, quoy que ce fust moins que nous, parce qu'il estoit devant sa Maistresse : et qu'il n'ignoroit pas que c'est presques un sentiment general à toutes les belles, de ne pouvoit souffrir sans 
<pb id="page_3287" n="V05-P567"/>chagrin que leurs Amans en loüent d'autres en leur presence. Pour moy qui n'avois pas une si puissante raison de songer à ce que je disois, j'exageray autant que je le pus, les loüanges de Leonise : je luy demanday si on ne luy avoit pas desja escrit du lieu d'où elle venoit, la mort de plusieurs de ses Amans, que la douleur de son absence devoit avoir fait mourir ? car, luy dis-je, s'ils n'estoient point morts, ils vous auroient tous suivis, et nous les verrions icy. Je vous assure, dit elle en riant, que quand j'aurois eu assez de beauté pour avoir des Amans au lieu d'où je viens, et pour m'en faire suivre à Suse, je n'y aurois pas amené fort bonne compagnie : c'est pourquoy il est avantageux que je n'aye point fait de conquestes. Vous en ferez assurément bien tost icy, reprit Hermogene ; et je ne doute pas mesme, adjoustay-je, qu'elle n'y face plusieurs inconstants Eh de grace, interrompit Cleodore, ne presagez pas tant de choses fâcheuses à la fois à Leonise ; comme seroient celles d'estre aimée par des hommes inconstants, et d'estre haie de leurs Maistresses. Il paroist bien (dit agreablement Leonise en rougissant) que je n'ay encore guere vescu, et que je viens d'un lieu sauvage, où l'on ne connoist point l'Amour : car pour moy, il me semble que si j'estois telle qu'il faut estre pour faire des conquestes, et que je fusse d'humeur à en faire ; je trouverois plus glorieux d'arracher des coeurs d'entre les mains des Belles qui les auroient pris, 
<pb id="page_3288" n="V05-P568"/>que d'en prendre d'autres qui ne seroient encore à personne. Il y a bien de la malice à dire une semblable chose, repliqua Cleodore, et mesme bien de l'injustice, et bien de la vanité. Ne vous ay-je pas dit, reprit Leonise, que je ne sçay point raisonner juste, sur une pareille matiere ? Je pense pourtant, adjousta t'elle, quoy que vous m'en puissiez dire, que cela seroit assez plaisant : mais voudriez vous bien que l'on vous quittast pour une autre ? repliqua Cleodore ; nullement, respondit Leonise, et c'est parce que je conçois admirablement le dépit que j'aurois, si une semblable avanture m'arrivoit, que je comprens parfaitement, le plaisir qu'il y auroit à causer ce dépit là aux autres. Si les malheurs d'autruy vous donnent du divertissement (interrompit Belesis, qui n'avoit point encore parlé) je pleins estrangement ceux qui sont destinez à vous aimer : je pense, repliqua t'elle, qu'ils seront en si petit nombre, que je ne donneray pas une ample matiere à vostre compassion. Pour moy (dit Cleodore, seulement pour faire disputer sa Parente) je souhaite de toute mon ame, que bien loin de faire des inconstants, le premier coeur que vous gagnerez le deviene, afin de vous punir d'un si injuste sentiment. Je ne me sçaurois pourtant repentir de l'avoir eu, poursuivit Leonise, car quand je songe à la joye que j'aurois d'effacer l'image d'une autre, du coeur que j'aurois assujetty ; de forcer cét Amant à remettre entre mes mains les Portraits, et les Lettres 
<pb id="page_3289" n="V05-P569"/>de sa premiere Maistresse ; et combien j'aurois de plaisir à voir les uns, et à lire les autres ; je vous assure qu'il s'en faut peu que je ne souhaite estre assez belle pour pouvoir esperer de faire quelque inconstant. Tout à bon, luy dit Cleodore en riant, vous me serez croire à la fin, que vous ne sçavez pas encore precisément les choses qu'il faut dire ou ne dire pas : je l'advoüe, dit Leonise, mais je sçay bien du moins celles qui me plaisent. Et puis, adjousta t'elle, je ne vous dis pas que j'aimerois cét inconstant, que j'aurois fait : mais seulement que je me divertirois fort à l'avoir rendu tel. Ha belle Leonise, s'escriâ Hermogene, vous estes cette fois la encore plus malicieuse que vostre aimable Parente ne croyoit ! car pourquoy voudriez vous gagner des coeurs, si vous aviez absolument resolu de ne donner jamais le vostre ? Cette resolution, reprit Leonise, ne m'est à mon advis pas particuliere : et j'ay si bonne opinion de toutes les Personnes de mon sexe, que je croy qu'il ny en a pas une qui face une semblable liberalité. Ce n'est pas, adjousta t'elle en riant, que je n'aye quelquesfois entendu dire, que quelques hommes se sont vantez de posseder les coeurs de quelques belles Personnes : mais c'est qu'assurément ils les avoient dérobez par adresse, on arrachez par violence. Je vous assure, repliqua Hermogene, que de quelque façon que l'on puisse posseder le vostre, ce sera toujours une chose fort glorieuse, et fort agreable : quand ce que 
<pb id="page_3290" n="V05-P570"/>vous dittes seroit vray, respondit elle, ce seroit un bonheur qui n'arriveroit pas sans peine à celuy qui le devroit recevoir : puis qu'il est certain que je suis resoluë de ne donner pas seulement place en mon coeur, bien loin de le donner tout entier. De grace Leonise, interrompit Cleodore, ne parlez pas si determinément : puis qu'a dire la verité, il y a tousjours beaucoup d'imprudence à chanter le Triomphe devant la victoire. Vous n'avez encore escouté, luy dit elle en raillant, que des galanteries de village : et vous n'avez enfin assujetty que des Provinciaux assez rustiques : cependant vous estes aussi assurée de vous mesme, que si vous aviez veû à vos pieds tout ce qu'il y a d'honnestes gens à Suse, et que vous les eussiez mesprisez. Croyez Leonise, poursuivit elle, qu'il n'est pas trop à propos d'avoir si bonne opinion de ses forces : et j'en connois de plus fieres que vous, qui pour avoir mesprisé leurs Ennemis, se sont quelquesfois trouvées vaincuës : c'est pourquoy ne vous hastez pas tant de publier que vous elles invincible. Quand vous aurez esté une année ou deux à la Cour, et que vostre beauté vous y aura fait un nombre infiny de ses Esclaves qui ne portent des chaines que pour les donner s'ils peuvent, à celles qu'ils apellent leurs Maistresses, et que vous vous en serez bien deffenduë ; nous souffrirons alors que vous parliez avec toute la hardiesse que vous venez d'avoir : mais jusques à ce temps là, je vous déclare que je ne le souffriray 
<pb id="page_3291" n="V05-P571"/>pas. J'aime donc mieux me taire, reprit Leonise que de disputer contre vous : apres cela nous fusmes encore quelque temps en conversation : en suitte de quoy nous nous retirasmes, Belesis, Hermogene, et moy, fort satisfaits de la beauté et de l'esprit de Leonise, et trouvant tous, comme il estoit vray, qu'il n'y avoit rien de plus beau ny de plus aimable qu'elle, en toute la Cour ny en tonte la Ville. Belesis ne s'expliqua pourtant pas si precisément que nous : et il nous dit seulement, que si Leonise n'eust : point eu de Parente à Suse, elle eust esté au dessus de tout ce qu'il y avoit d'aimable. Cependant comme il ne pouvoit presques plus voir Cleodore sans voir Leonise, parce qu'elles demeuroient en mesme Maison, il falut qu'il la vist tous les jours : car s'il ne la voyoit chez sa Tante, il la voyoit chez la Reine, ou à la promenade, ou en quelques visites : et comme Leonise n'est pas de celles qui se détruisent elles mesmes lors qu'on les voit en particulier : et qu'au contraire, plus on la voit, plus on la trouve charmante : Belesis la voyant plus souvent qu'aucun autre, l'estima aussi encore plus que tous les autres ne l'estimoient, quoy qu'elle le fust universellement de tout le monde. Leonise de son costé, eut pour Belesis plus de civilité et plus de complaisance, que pour tous les hommes qu'elle voyoit : non seulement parce qu'en effet il le meritoit plus que tous les autres, mais encore parce qu'elle remarqua aisément qu'il 
<pb id="page_3292" n="V05-P572"/>estoit fort estimé de sa Tante et de Cleodore : de sorte que Belesis la trouvant toujours d'une humeur égallement douce, s'accoustuma à chercher quelque consolation en son entretien, dans les heures où il estoit mal avec Cleodore ; ce qui luy arrivoit assez souvent ; comme je l'ay desja dit. Il avint mesme que Leonise leur causa une querelle sans y penser : car comme sa beauté fit grand bruit, lors qu'elle arriva à Suse, elle attira indifferemment chez elle, les honnestes gens, et ceux qui ne l'estoient pas : si bien que Cleodore qui n'estoit accoustumée qu'à voir des personnes choisies, se trouva bientost importunée de cette multitude de monde, et sa complaisance n'alla pas fort loin. Elle en parla donc à Leonise à diverses fois : mais comme elle n'estoit pas de l'humeur de sa Parente, et qu'elle estoit un peu plus jeune qu'elle, elle ne pouvoit se resoudre à bannir des gens qui la cherchoient : et qui luy tesmoignoient avoir de l'estime pour elle. Si bien qu'elle se contentoit de dire à Cleodore, qu'elle ne pouvoit jamais faire d'incivilité à personne : et que de plus elle ne croyoit pas qu'elle deust entreprendre rien, dans une Maison où elle n'estoit que pour obeïr. Cleodore n'osoit pas en parler à sa Tante, parce qu'elle sçavoit bien qu'elle ne trouvoit pas bon qu'elle fust d'humeur si particuliere : ainsi ne sçachant que faire, elle pria un jour Belesis (apres avoir remarqué qu'il parloit souvent à Leonise, et que Leonise avoit beaucoup 
<pb id="page_3293" n="V05-P573"/>de creance en luy) de vouloir luy dire qu'elle se faisoit tort d'avoir une civilité si universelle : car enfin, luy dit elle, si elle vous dit qu'elle n'aime point à desobliger personne ; dittes luy qu'elle doit plus raisonnablement aprehender de n'obliger jamais un honneste homme à l'estimer : et en effet, comment pourra t'on croire qu'elle ait autant d'esprit qu'elle en a, si elle continuë d'avoir une civilité si égalle pour tous ceux qui la voyent ? Comme Cleodore disoit cela, sans penser estre entenduë que de Belesis, Leonise qui estoit dans un Cabinet où elle ne pensoit pas qu'elle fust, sortit en riant : et venant à Cleodore avec une bonté extréme ; du moins, luy dit elle, ne me faites pas mon procès sans m'entendre : et escoutez moy auparavant que de me condamner. Cleodore voyant que Leonise avoit entendu ce qu'elle avoit dit, fit semblant d'avoir bien sçeu qu'elle estoit dans ce Cabinet, et d'avoir parlé exprès comme elle avoit fait, afin qu'elle l'entendist. Cependant, adjousta t'elle, je ne laisse pas de vous redire serieusement devant Belesis, qui sçait admirablement bien le monde, qu'il n'y a que de deux sortes de personnes qui aiment cette multitude de gens sans choix, qui vous accablent aujourd'huy. Mais encore, dit Leonise, aprenez moy un peu de quel ordre je suis : et qui sont ces deux sortes de Personnes qui aiment ce que je ne hais pas. Ce sont, repliqua Cleodore, les Provinciales nouvelles venuës, ou les 
<pb id="page_3294" n="V05-P574"/>Coquettes. Du moins, reprit Leonise sans se fâcher, ne suis-je pas des dernieres : je l'advoüe, dit Cleodore, et si vous en estiez, je ne m'estonnerois pas tant de ce que vous faites. Je dis mesme encore une chose à vostre avantage, adjousta t'elle, c'est que vous n'avez rien d'une Provinciale que cela seulement : mais Cleodore, repliqua Leonise, n'ay-je pas oüy dire que la civilité doit estre universelle : et n'est-ce pas par l'estime que l'on doit faire la distinction, des gens que l'on voit ? Nullement, interrompit Cleodore, car par quelle voye une honneste Personne peut elle donner des marques d'estime, que par la civilité qu'elle a pour ceux qu'elle distingue des autres ? Vous sçavez bien, poursuivit elle, que la bien-seance ne permet pas que l'on die aux hommes beaucoup de choses tendres et obligeantes : le mot d'amitié est mesme quelquesfois assez difficile à prononcer : et on n'ose presques s'en servir, en parlant à un homme un peu galand, quand il est jeune et enjoüë. Et à parler raisonnablement, il faut qu'un homme ait donné mille preuves de sagesse, ou nous ait rendu quelque service considerable, pour pouvoir dire avec bien-seance que l'on a beaucoup d'affection et beaucoup de tendresse pour luy. Jugez apres cela Leonise, si vous estes si prodigue de vostre civilité, ce que vous reserverez pour les gens que vous estimerez veritablement : je reserveray mes loüanges, reprit Leonise, dont je ne suis pas si prodigue que de 
<pb id="page_3295" n="V05-P575"/>cent mille petites choses qui ne sont purement que civilité. Vos loüanges, repliqua Cleodore, sont assurément d'un prix inestimable : mais Leonise, adjousta t'elle, il n'y a guere que les hommes qui puissent avec bien-seance loüer souvent, en parlant aux Dames qu'ils loüent : et je m'assure, que depuis que Belesis vous voit, vous ne luy avez point encore dit que vous le trouvez de fort bonne mine ; que son esprit vous plaist infiniment ; et que sa conversation vous charme. Ha Madame, interrompit Belesis, ne me meslez pas dans vostre dispute, en me raillant si cruellement ! car ce n'est pas moy qui suis cause que les beaux yeux de Leonise attirent tant de gens qui vous importunent. Je vous prie, dit Leonise à Belesis, de me laisser respondre à ce que Cleodore vient de dire ; respondez y donc precisément, repliqua t'elle : aussi feray-je, reprit Leonise, et c'est pour cela que je vous advoüe que je n'ay en effet rien dit à Belesis de ce que vous dittes : cependant je suis assurée, que malgré cette civilité universelle que vous me reprochez, Belesis n'a pas laisse de remarquer que je fais une notable difference de luy à beaucoup d'autres. Parlez Belesis, interrompit Cleodore, Leonise dit elle la verité ? et avez vous pû estre assez fin, pour discerner l'estime qu'elle fait de vous, de celle qu'elle tesmoigne avoir pour toute la Terre ? Belesis se trouva alors bien embarrassé : car il ne vouloit point desobliger Leonise, et craignoit aussi de fâcher 
<pb id="page_3296" n="V05-P576"/>Cleodore. De sorte que prenant un biais, assez adroit ; j'ay si peu de droit à l'estime de la belle Leonise, reprit il, que je ne devrois pas sans doute m'estre imaginé qu'elle deust faire quelque difference de moy, aux moins honnestes gens qui la voyent : mais comme je me flatte assez souvent, et que je crois facilement les choses que je desire, j'advoüe qu'il m'a semblé que je remarquois je ne sçay quoy en la civilité qu'elle avoit pour moy, de plus obligeant que pour quelques autres, à qui elle faisoit mesme de plus longues reverences : tant il est vray qu'elle sçait admirablement l'art d'obliger de peu de chose. Ne croyez pas Belesis (interrompit Cleodore, en parlant à Leonise) puis que je suis assurée qu'il n'aime nullement la presse : et certes il a raison : car apres tout, adjousta t'elle, que voulez vous faire de tous ces gens là ? Vous ne voulez point estre coquette, et vous ne l'estes pas en effet : vous ne les pouvez pas tous espouser : vous ne pouvez pas mesme les estimer : à quoy bon donc de les endurer ? C'est, repliqua Leonise, que je ne trouve rien de plus doux, que de penser que personne ne me hait : et qu'au contraire tout le monde m'estime et se loüe de moy. Ha Leonise, s'escria Cleodore, qu'il y a de foiblesse à dire ce que vous dittes ! car enfin à quoy vous sert l'estime, de mille personnes que vous n'estimez pas ? croyez s'il vous plaist ma chere Leonise, que c'est bien avez de vivre de façon que personne n'ait sujet de nous haïr, sans vouloir 
<pb id="page_3297" n="V05-P577"/>que tout le monde nous aime. Je tombe d'accord qu'il ne faut point estre médisante ; qu'il faut faire tout le bien que l'on peut ; et ne laisser noyer personne faute de luy tendre la main : mais il faut pourtant vivre pour soy et pour ses Amis, et non pas pour le public : il faut avoir de la civilité aux Temples ; aux Promenades ; et dans les Ruës : mais pour dans ma Chambre, si ce n'estoit pas assez d'estre froide, pour en chasser ceux qui m'incommodent, je serois encore incivile : et je pourrois mesme quelquesfois aller encore plus loin, pour me delivrer de la conversation de certaines gens que je connois. Et certes ce n'est pas sans raison : puis que de l'humeur dont je suis, il ne faut qu'un seul homme stupide, pour m'empescher de joüir avec plaisir de la conversation des plus honnestes gens du monde : tant il est vray que j'ay l'esprit delicat, et que je suis incapable de cette espece de complaisance, qui en mille ans ne me donneroit pas un veritable Amy. Il est vray, dit Leonise, que j'ay peut-estre moins d'Amis que vous : mais aussi puis-je peut-este me vanter d'avoir moins d'Ennemis : car combien pensez vous qu'il y a de gens qui trouvent que vous avez l'esprit trop particulier et trop misterieux ? Combien en avez vous desobligé en ne leur parlant point, ou en parlant trop à d'autres qui vous plaisoient plus qu'eux ? Je n'ignore pas ce que vous dittes, reprit Cleodore, mais sçachez s'il Vous plaist, qu'à une Personne de mon humeur, le 
<pb id="page_3298" n="V05-P578"/>mespris