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      <titleStmt>
        <title>Artamène ou le Grand <interp id="note1" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
            >Cyrus</interp>, partie 2</title>
        <author>Scudéry, Madeleine (1608-1701)</author>
        <respStmt>
          <resp>numérisation par </resp>
          <name>Claude Bourqui et Alexandre Gefen</name>
        </respStmt>
      </titleStmt>
      <editionStmt>
        <edition>
          <date>1656</date>
        </edition>
      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <distributor>Projet Cyrus</distributor>
        <address>
          <addrLine>Université de Neuchâtel, Avenue du 1er mars, 26, Neuchâtel, 2000, CH</addrLine>
        </address>
      </publicationStmt>
      <notesStmt>
        <note>
          <p> Le texte numérisé est celui de la deuxième édition, réputé identique à l'édition
            originale. </p>
          <p> Seule diffère la pagination. La présentation des volumes se distingue par une
            typographie différente (qui permet la réduction de plusieurs milliers de pages) et par
            l'absence de gravures autres que les frontispices de chaque volume. </p>
        </note>
      </notesStmt>
      <sourceDesc>
        <bibl>
          <editor>Bourqui C. et Gefen, A.</editor>
          <title>Artamène ou le grand Cyrus</title>
          <title type="sub">Dédié à Madame la duchesse de Longueville</title>
          <author>Scudéry, Georges</author>
          <imprint>
            <pubPlace>Paris</pubPlace>
            <publisher>Augustin Courbé</publisher>
            <date>1656</date>
          </imprint>
        </bibl>
      </sourceDesc>
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      <samplingDecl>
        <p> Les privilèges n'ont pas été conservés. </p>
        <p> Les doubles espaces n'ont pas été conservées. </p>
      </samplingDecl>
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      <creation>
        <date>1656</date>
      </creation>
      <langUsage>
        <language id="FR" usage="100">Français.</language>
      </langUsage>
    </profileDesc>
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      <list>
        <head>
          <name>AG<date>01/07/2003</date>
          </name>
        </head>
      </list>
    </revisionDesc>
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  <text>
    <body>
      <div0 id="page_CYRUS02" n="II" type="partie">
        <div1 id="page_CYRUS0201" n="1" type="livre" rendition="Livre premier">
          <head type="engraving_desc">« Comme il fut un peu esloigné, il ne pût toutefois
            s'empescher de tourner la teste de ce costé là: et alors à travers les branches et les
            troncs des Arbres, il vit une femme qui levant le coing de la Tente, sembloit regarder
            s'il estoit jour » (Partie II, livre 1, p. 280-284)</head>
          <div2 id="page_CYRUS020101" n="Nouvelle tentative de libération de Cyrus par ses amis"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Les amis de Cyrus manoeuvrent pour le libérer.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010101"
              n="Nouvelle tentative de libération de Cyrus par ses amis ">
              <argument>
                <p>Depuis qu'ils savent qu’Artamene est en réalité Cyrus, fils du roi de Perse, ses
                  amis mettent tout en œuvre pour le délivrer de la captivité à laquelle Ciaxare l'a
                  contraint. Alors que le roi de Phrigie est chargé de rester auprès du roi de
                  Cappadoce, afin d'en modérer les décisions, Feraulas reprend la narration que
                  Chrisante avait commencée.</p>
              </argument>
              <p>
                <pb id="page_601" n="V02-P003"/>Le peu de soing que cét illustre Prisonnier avoit
                pour sa liberté, n'empeschoit pas ses Amis d'y songer : et depuis qu'<interp
                  id="note9" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp> avoit
                sçeu qu'<interp id="note4" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit <interp id="note7" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp>, il n'avoit plus d'autre pensée. Ce sentiment
                n'estoit pourtant pas particulier à <interp id="note10" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, à <interp id="note2" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Adusius">Adusius</interp>, à <interp id="note3"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artabase">Artabase</interp>, à <interp
                  id="note5" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, et à
                  <interp id="note8" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                >Feraulas</interp>, qui estoient nais Sujets du Roy son Pere, et qui devoient estre
                les siens : Mais le Roy de Phrigie ; celuy d'Hircanie, <interp id="note11"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Persode">Persode</interp>, <interp id="note12"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule">Thrasibule</interp>, et beaucoup
                d'autres, n'en avoient pas moins d'empressement. Si bien que pour ne perdre point de
                temps, <interp id="note6" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> fut le <pb id="page_602" n="V02-P004"/>lendemain au marin au
                lever du Roy de Phrigie : pour luy apprendre par un recit moins estendu, que celuy
                du jour precedent, tout ce qu'il avoit desja raconté de la merveilleuse vie de son
                cher Maistre : à la reserve des choses dont ce Prince avoit esté le tesmoing. Mais
                comme ils jugerent qu'il estoit à propos de ne laisser pas <interp id="note22"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> sans qu'il y eust
                quelqu'un aupres de luy, qui peust l'empescher de prendre une resolution violente
                contre <interp id="note15" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; le Roy de Phrigie dit qu'il valoit mieux qu'il y allast, et
                comme estant le plus affectionné, et comme estant un des plus puissans sur l'esprit
                du Roy des Medes. Qu'ainsi il faloit que <interp id="note18" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> achevast de luy dire en peu
                de mots le reste de la vie d'<interp id="note16" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, dont il avoit veû la plus grande partie : et
                qu'en suite il pourroit tout à loisir en aprendre toutes les particularitez, à ceux
                qui en avoient desja sçeu le commencement, d'une façon plus estenduë. <interp
                  id="note19" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>
                trouvnt que ce Prince avoit raison, satisfit sa curiosité : et le charma si
                puissamment par son recit, quoy que ce ne fust qu'un simple abregé de la vie
                  d'<interp id="note17" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; qu'il redoubla encore de beaucoup l'estime qu'il avoit pour
                luy : et fit qu'il s'en alla encore avec plus de diligence chez <interp id="note23"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, afin d'observer
                tous ses sentimens. Cependant <interp id="note20" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note24" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> s'estant rendus chez <interp
                  id="note25" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, où le
                Roy d'Hircanie, <interp id="note26" resp="BaS" type="personnage" value="Persode"
                  >Persode</interp>, <interp id="note27" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thrasibule">Thrasibule</interp>, <interp id="note14" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artabase">Artabase</interp>, <interp id="note13"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Adusius">Adusius</interp> et tous ceux qui
                avoient escouté <interp id="note21" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> les attendoient : ils <pb id="page_603" n="V02-P005"/>ne les
                virent pas plustost, qu'ils les presserent d'achever de leur apprendre la suite de
                la belle vie d'<interp id="note28" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. ces Princes voulurent alors envoyer chez le Roy de Phrigie :
                mais <interp id="note29" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> leur aprit ce qui c'estoit passé entre eux : si bien que
                n'ayant plus d'obstacle qui les empeschast de satisfaire leur curiosité ; ils
                s'assirent au mesme instant : et <interp id="note31" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> prenant la parole, poursuivit de cette sorte,
                la narration que <interp id="note30" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> avoit commencée leur jour auparavant. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020102" n="Suite de l'histoire d'Artamène : réconciliation forcée"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Après s'être battu contre Philidaspe, Artamene se réfugie chez un sacrificateur, en
                attendant la grâce du roi. Ciaxare finalement leur pardonne à tous deux. Les
                sentiments de la princesse sont, quant à eux, plus complexes : elle ressent leur
                querelle comme une offense personnelle, puisqu'elle avait prié les deux hommes de se
                réconcilier. Elle s'interroge avec Martesie sur les motifs du duel. Toutes deux
                soupçonnent Artamene d'être amoureux. A cette idée, la princesse s'offusque et
                demande à Martesie de ne pas la laisser seule en compagnie de ce soupirant
                potentiel. Les desseins de ce dernier se trouvent ainsi contrariés, d'autant plus
                que tous ses gestes trahissent ses sentiments. Or Mandane en conçoit de la
                tendresse, presque de l'amour. Mais, sans couronne, Artamene ne peut prétendre à
                rien.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010201" n="Clémence de Ciaxare ">
              <argument>
                <p>Après son duel victorieux contre Philidaspe, Artamene trouve refuge chez le
                  sacrificateur Thiamis. Pendant ce temps, Aribée met tout en œuvre pour dénigrer
                  Artamene à la cour de Ciaxare. Contrarié par ces événements, le roi décide
                  toutefois de ne pas punir deux hommes aussi valeureux, qui, de surcroît, ne sont
                  pas ses sujets de naissance. Au reste, sa préférence va à Artamene, ce qui cause
                  du dépit à Philidaspe.</p>
              </argument>
              <p>SUITE DE L'HISTOIRE D'<interp id="note32" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">ARTAMENE</interp>.</p>
              <p> Lors qui je repasse en ma memoire, toutes les grandes actions que <interp
                  id="note33" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> vous
                raconta ; j'ay quelque peine a m'imaginer, qu'il soit possible que j'aye encore
                quelque chose à vous aprendre, et lors que je pense aussi, à tout ce qui me reste à
                vous dire, je ne puis presque concevoir, que <interp id="note34" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> vous ait rien apris : tant
                il est vray que la vie de mon Maistre est extraordinaire, et emplie de choses
                merveilleuses. Je m'assure Seigneur (dit <interp id="note35" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> au Roy d'Hircanie) que vous
                n'avez pas oublié, qu'apres le combat qu'il fit contre <interp id="note36"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, dont il
                remporta tout l'avantage ; il se retira chez ce mesme Sacrificateur, qu'il avoit veû
                dans le Temple de Mars, lors qu'il estoit abordé à <interp id="note37" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : <pb id="page_604" n="V02-P006"/>et
                que de là il envoya vers le Roy et vers la Princesse faire ses excuses, du combat
                qu'il avoit fait : mais vous n'avez rien sçeu, si je ne me trompe, de ce qui suivit
                cét accident. <interp id="note38" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> qui protegeoit <interp id="note43" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, fit toutes choses possibles, pour donner
                toute la faute à <interp id="note40" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : mais à vous dire la verité, si <interp id="note39" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> parloit pour <interp id="note44"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, les grands
                services de mon Maistre, parloient encore plus efficacement pour luy. Jamais rien
                n'avoit fait plus de bruit dans la Cour, que ce combat y en fit : tout le monde en
                cherchoit la cause, et personne ne la pouvoit trouver. Ce n'est pas
                qu'universellement parlant, toute la Cour ne s'imaginast que l'ambition estoit le
                sujet de cette querelle : mais comme personne ne l'avoit veuë naistre, l'on ne
                sçavoit point le particulier de la chose, dont il estoit permis de penser ce que
                l'on vouloit. Le Roy fut extremement fasché de ce malheur : car comme c'estoient
                deux hommes de grand service, il voyoit qu'il avoit pensé les perdre tous deux : et
                craignoit mesme encore d'en perdre quelqu'un, parce que leurs blessures estoient
                assez grandes : principalement celles de <interp id="note45" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, qui se trouverent
                beaucoup plus dangereuses que celles d'<interp id="note41" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Mais bien que le Roy
                s'interessast pour tous les deux ; il y avoit neantmoins une notable difference dans
                son esprit : et quand il venoit à penser, qu'il devoit la vie à <interp id="note42"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et qu'en suite
                c'estoit par sa valeur qu'il avoit remporté tant d'illustres Victoires ; il n'estoit
                  <pb id="page_605" n="V02-P007"/>pas possible, que malgré tout ce qu'<interp
                  id="note46" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> luy
                pouvoit dire, il ne preferast <interp id="note48" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> à <interp id="note52" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>. Il parut donc
                extrémement fasché de la chose, mais il ne creût pas la devoir punir : tant parce
                que c'estoient deux personnes qu'il aimoit, et ausquelles il avoit de l'obligation ;
                que parce qu'enfin <interp id="note49" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> et <interp id="note53" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> n'estoient point nais ses Sujets : et par
                consequent devoient estre traitez d'une maniere moins rigoureuse. Toutefois pour
                garder quelque formalité en cette occasion ; il voulut que la Princesse luy vinst
                demander leur grace : ce qu'elle fit par le commandement absolu du Roy, bien que ce
                ne fust pas sans repugnance. Apres cette petite ceremonie, il envoya sçavoir de leur
                santé : et il manda à <interp id="note50" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, qu'il luy avoit rendu un plus mauvais office
                en s'exposant ; que s'il avoit hazardé une Bataille legerement. Il fit faire aussi
                un compliment assez obligeant à <interp id="note54" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : et de cette sorte, la chose s'appaisa
                plus facilement que l'on ne l'avoit pensé. Ce qui fascha le plus <interp id="note55"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> en cette
                occasion, ce fut de voir que presque toute la Cour prit le party d'<interp
                  id="note51" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> :
                excepté quelques anciens amis d'<interp id="note47" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp>, qui prirent le sien pour plaire à ce Favory. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010202" n="Interrogations et doutes de Mandane ">
              <argument>
                <p>Feraulas, qui tient ses informations de Martesie, révèle les mouvements secrets
                  de l’âme de Mandane. Celle-ci avait conçu dès le premier abord une grande estime
                  pour Artamene. Comme elle avait exhorté ce dernier à vivre en bonne intelligence
                  avec Philidaspe, elle se trouve fortement contrariée de ce duel et hésite à leur
                  pardonner. Se demandant lequel des deux est le moins coupable, elle espère qu'il
                  s’agit d’Artamene. La conversation entre Mandane et Martesie se transforme ensuite
                  en interrogation sur l'identité du héros. </p>
              </argument>
              <p>Cependant, Seigneur, il est temps de vous dire ce que pensa la Princesse en cette
                rencontre : car encore qu'elle eust demandé la grade de ces deux illustres
                Criminels, parce que le Roy l'avoit voulu : elle ne sçavoit pourtant pas encore
                bien, si en son particulier, elle la leur devoit <pb id="page_606" n="V02-P008"
                />accorder. Je m'en vay sans doute vous dire des choses assez secrettes d'elle : et
                qui vous devroient donner quelque curiosité de sçavoir comment je les ay sçeuës :
                c'est pour quoy il vaut mieux vous advertir d'abord, que long temps depuis une de
                ses Filles nommée <interp id="note58" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, avec laquelle j'ay eu une amitié assez grande me les a dites :
                car en ce temps-là, nous n'estions encore qu'en simple civilité l'un pour l'autre :
                et j'ignorois absolument, ce que je m'en vay vous aprendre. Lors que ce combat se
                fit, vous pouvez vous souvenir que le jour auparavant, la Princesse avoit fait tout
                ce qu'elle avoit pû, pour tascher de lier une estroite amitié, entre <interp
                  id="note56" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et
                  <interp id="note61" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> : et qu'elle les avoit priez, de vivre du moins comme s'ils
                s'aimoient, puis qu'ils ne se pouvoient aimer. si bien que venant à sçavoir qu'ils
                s'estoient batus, elle en fut surprise et en colere : luy semblant que s'estoit
                avoir manqué de respect pour elle. <interp id="note59" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> dont je vous ay parlé, estoit sans doute celle
                de toutes ses Filles qu'elle aimoit le plus : et en laquelle elle se confioit
                davantage. Mais comme jusques-là elle n'avoit pas eu de grands secrets, elle avoit
                eu plus de part en sa liberalité qu'en sa confidence : et je croy enfin, que ce que
                la Princesse pensa d'<interp id="note57" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> en cette occasion ; fut le premier, et l'unique
                secret, qu'elle confia à <interp id="note60" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> : puis qu'à mon advis, elle n'en a jamais eu
                d'autre. Il y avoit desja long temps, que la Princesse regardoit mon Maistre avec
                estime : <pb id="page_607" n="V02-P009"/>et j'ay sçeu en effet depuis par <interp
                  id="note64" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, que
                des la premiere fois qu'il vit la Princesse, elle le loüa extraordinairement : et
                qu'en cent autres rencontres depuis celle là, elle l'avoit entendu parler de luy
                d'une façon dont elle ne l'avoit jamais oüy parler de personne. Elle le trouvoit de
                bonne mine, elle luy trouvoit l'esprit agreable ; elle le loüoit de sagesse ; elle
                admiroit sa valeur ; elle ne pouvoit concevoir sa bonne Fortune ; et elle disoit
                enfin qu'<interp id="note62" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit un miracle : et un protecteur que les Dieux avoient
                envoyé au Roy son Pere pour la deffence de sa vie, et pour la gloire de son Regne.
                Mais en cette derniere occasion, la colere ayant un peu agité son esprit, elle fut
                contrainte d'ouvrir son coeur à <interp id="note65" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>. Je ne sçay (luy dit elle le soir mesme que ce
                combat fut arrivé) si à l'exemple du Roy, je pourray bien pardonner à <interp
                  id="note63" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et à
                  <interp id="note68" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> : car enfin <interp id="note66" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, fut-il jamais rien de plus offençant, que leur
                procedé envers moy ? je les prie de s'aimer, et ils se querellent ; je ils se
                battent ; et se battent mesme dés le lendemain que je leur ay fait cette priere. En
                verité je ne pense pas que jamais l'on ait entendu parler d'une pareille
                inconsideration : et je ne pense pas aussi que je la leur puisse pardonner. il faut
                bien croire, Madame, reprit <interp id="note67" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, qu'il y a quelque chose de caché en cette
                avanture que l'on ne comprend point : et qui peut-estre les justifieroit si vous la
                sçaviez : car enfin ils ont de l'esprit et du jugement, <pb id="page_608"
                  n="V02-P010"/>et beaucoup de respect pour vous. Ils me l'ont mal tesmoigné en
                cette occasion, repartit brusquement la Princesse, aussi pretenday je bi ? leur
                faire voir que je suis sensible aux injures. Mais vous l'estes aussi aux bien-faits,
                reprit <interp id="note72" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> ; et cela estant, que deviendront les services de ces deux
                braves Estrangers ? Mais <interp id="note73" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, je voudrois donc bien sçavoir, luy dit la
                Princesse, ce que je dois penser de la hardiesse d'<interp id="note69" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, et de celle de <interp
                  id="note76" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> :
                et je voudrois bien sçavoir aussi lequel a esté l'agresseur. L'evenement du combat,
                m'a bien apris qu'<interp id="note70" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> a eu l'avantage : mais personne ne m'a dit lequel est le plus
                coupable. Je pense Madame (luy respondit <interp id="note74" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, qui estoit seule avec elle
                dans son Cabinet) que l'on peut aisément les condamner tous deux sans injustice :
                car ne les aviez vous pas priez tous deux de s'aimer ? Oüy, reprit la Princesse,
                mais encore qu'ils ne puissent estre innocens ny l'un ny l'autre, il est pourtant
                assez difficile qu'ils soient tous deux esgalement coupables : et c'est ce que je
                voudrois sçavoir precisément. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je ne croye presque
                  qu'<interp id="note71" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> est le moins criminel. Et pourquoy, Madame, respondit <interp
                  id="note75" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, le
                croyez-vous ainsi, puis que vous n'avez pas plus de preuves en faveur de l'un que de
                l'autre ? Je ne sçay, reprit la Princesse, mais il me semble que j'ay plus de sujet
                de soubçonner l'humeur violente de <interp id="note77" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, de m'avoir manqué de respect, que non <pb
                  id="page_609" n="V02-P011"/>pas la sagesse d'<interp id="note78" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. et puis, adjousta t'elle
                encore, il semble que la victoire qu'il a remportée, soit une marque infaillible que
                son party estoit le plus juste : Enfin, luy dit elle en rougissant, je ne sçay pas
                bien par quelle raison, mais je souhaite que ce soit plustost <interp id="note83"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> qu'<interp
                  id="note79" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui
                ait le plus failly : et je seray tousjours bien aise, qu'un homme à qui j'ay de
                grandes obligations, ne me donne pas un si grand sujet de pleinte. Il est vray, luy
                respondit <interp id="note81" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, qu'<interp id="note80" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> est un homme incomparable : et qui merite sans
                doute que vous l'estimiez, preferablement à tout autre. Mais Madame,
                adjousta-t'elle, comment est-ce qu'un homme d'une vertu si extraordinaire, cache le
                lieu de sa naissance et sa condition ? Il est à croire, dit la Princesse en
                rougissant, qu'il faut qu'elle soit au dessous de son courage : car si cela n'estoit
                pas, il n'en useroit pas ainsi. Mais, adjousta <interp id="note82" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, qu'est-ce qui l'a amené en
                cette Cour, et qu'est-ce qui l'y retient ? car enfin j'ay entendu dire, qu'il n'a
                jamais rien demandé au Roy. Jamais rien, respondit la Princesse, que la permission
                d'aller combattre ses ennemis : cependant, dit-elle, ses services n'ont pas esté
                petits : ny ses actions mediocrement esclatantes. Et là, cette grande Princesse se
                mit à repasser, ce que mon Maistre avoit fait à la premiere Bataille, lors qu'il
                avoit sauvé la vie du Roy son Pere, contre tant d'ennemis qui l'environnoient : les
                prodigieux avantages qu'il avoit remportez en <pb id="page_610" n="V02-P012"/>toutes
                les autres : le merveilleux combat où il s'estoit trouvé seul vainqueur de deux cens
                ennemis ; et où il avoit eslevé un Trophée si glorieux : le combat qu'il avoit fait
                avez <interp id="note86" resp="BaS" type="personnage" value="Artane">Artane</interp>
                : la prise de <interp id="note91" resp="BeS" type="lieu" value="Cerasie"
                  >Cerasie</interp> : les Batailles qu'il avoit gagnées contre le Roy de Pont : ces
                Armes esclatantes qu'il avoit prises, pour se faire mieux remarquer, à ceux qui
                avoient conspiré contre sa vie : ces Armes simples qu'il avoit choisies en suite,
                pour se cacher à ceux qui avoient ordre de l'espargner : l'action genereuse qu'il
                avoit faite, en rendant l'argent, et laissant emporter les Boucliers à ces vaillans
                Soldats qui n'avoient pas voulu les laisser : et tant d'autres, dont elle se
                souvenoit aussi precisément, que si elles fussent venuës d'arriver. Cependant,
                dit-elle à <interp id="note87" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, il ne paroist nulle ambition dans l'esprit d'<interp
                  id="note84" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et
                je ne conçoy point, ny ce qui le retient icy, ny ce qu'il y pretend. Ce n'est pas
                que le Roy mon Pere n'ait beaucoup fait pour luy : mais apres tout, ses services
                font encore infiniment au dessus de ses recompenses : et c'est pour cela <interp
                  id="note88" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, que
                je souhaite qu'il soit plus innocent que <interp id="note89" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>. Car encore que ce
                dernier ait du coeur et de l'esprit, et qu'il ait aussi fort bien servy en diverses
                rencontres ; il y a pourtant une notable difference entre eux. L'humeur turbulente
                de <interp id="note90" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> ne me plaist pas : et de plus, je pense qu'il est plus
                ambitieux, et plus interessé qu'<interp id="note85" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010203" n="Mandane interroge Artamene">
              <p>Ce fut de cette sorte, Seigneur, que cette premiere conversation se <pb
                  id="page_611" n="V02-P013"/>passe : Cependant comme le Roy pardonna à ces deux
                illustres Criminels, la Princesse creût qu'elle ne devoit pas faire esclater son
                ressentiment : si bien qu'elle ne laissa pas d'envoyer sçavoir de leur santé. Celle
                de <interp id="note96" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> fut long temps assez mauvaise, et mesme sa vie assez douteuse
                : pour mon Maistre, ses blessures furent tousjours en assez bon estat : et trois
                sepmaines apres s'estre batu, il fut remercier le Roy, de la grace qu'il luy avoit
                accordée : et la Princesse de l'honneur qu'elle luy avoit fait, de la demander pour
                luy. elle estoit alors dans son Cabinet, où il n'y avoit que ses Femmes : si bien
                que comme il voulut la remercier, et exagerer la reconnoissance qu'il en avoit ; ne
                pensez pas, luy dit elle, qu'encore que j'aye demandé grace pour vous, je vous l'aye
                accordée en mon particulier : Non <interp id="note92" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, luy dit elle d'un ton de voix assez imperieux,
                il n'y a encore que le Roy qui vous a pardonné ; et <interp id="note95" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> n'est pas satisfaite. S'il ne
                faut que mourir à ses pieds, luy respondit <interp id="note93" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je suis tout prest de le
                faire : Mais Madame, quel est le crime que j'ay commis ? et comment est-il possible
                qu'un homme qui vous respecte, autant qu'il respecte les Dieux qu'il adore, puisse
                vous avoir offensée ? dites moy donc, luy dit-elle, si ce n'est pas avoir failly,
                que d'avoir mesprisé la priere que je vous avois faite, de vivre bien avec <interp
                  id="note97" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ?
                Mais Madame, adjousta-t'il vous aviez aussi prié Philipe, de vivre bien avec <interp
                  id="note94" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Il
                est vray, respondit-elle et je ne pretends <pb id="page_612" n="V02-P014"/>pas le
                justifier en vous accusant : je veux seulement sçavoir, si vous estes le plus
                coupable, ou si vous estes le moins criminel. Je ne le sçay pas moy-mesme, (reprit
                  <interp id="note98" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> en changeant de couleur) et le sujet de nostre querelle est
                mesme si douteux dans nostre esprit, que nous ne nous le sommes pas expliqué l'un à
                l'autre ; et peut-estre ne nous l'expliquerons nous jamais. vous estes vous connus
                ailleurs qu'icy ? luy demanda la Princesse ; non Madame, respondit <interp
                  id="note99" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et
                nostre connoissance et nostre aversion, ont commencé en cette Cour, et presque en
                mesme moment. Mais apres tout, Madame, poursuivit-il, ce n'est point à moy à
                m'informer par quels sentimens vous voulez que j'ayme <interp id="note104"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : et c'est
                seulement à <interp id="note100" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> à vous demander pardon, de n'avoir pû vous obeïr. Comme je ne
                fais gueres de prieres injustes, repliqua-t'elle, je n'ay gueres accoustumé d'estre
                refusée : et je ne pensois pas qu'<interp id="note101" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> et <interp id="note105" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> deussent estre les
                premiers à me desobliger. Mon Maistre qui vit que la Princesse paroissoit avoir de
                la colere, en fut tres sensiblement touché : Ha ! Madame, luy dit-il, si j'eusse
                creû ne pouvoir me vanger sans vous irriter, je ne l'aurois sans doute pas fait :
                Mais est-il possible que l'on ne puisse obtenir pardon d'un crime qui n'a pas esté
                volontaire ? et la Princesse <interp id="note103" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> est-elle plus inexorable que les Dieux, qui se
                laissent fléchir par des larmes et par des prieres ? La Princesse qui estimoit
                veritablement <interp id="note102" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, <pb id="page_613" n="V02-P015"/>et qui avoit desja quelque
                disposition à l'aimer ; voyant qu'il paroissoit assez troublé, eut peur qu'il ne se
                tinst offencé de ce qu'elle estoit plus severe que <interp id="note112" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : de sorte que faisant effort
                sur elle mesme, elle le voulut appaiser, et luy pardonner de bonne grace. Allez, luy
                dit-elle, <interp id="note106" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, allez ; vous avez esté assez puny, par la seule inquietude que
                je voy dans vostre esprit : et je ne veux point vous ordonner d'autre chastiment,
                que celuy de ne vous exposer plus en un pareil danger. Ha ! Madame, luy dit-il, vous
                estes bien bonne de me pardonner ! et bien rigoureuse de vouloir tousjours conserver
                celuy qui s'oppose à tout ce que je veux. Je vous promets, luy dit elle, que si
                  <interp id="note115" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> pretend quelque chose du Roy à vostre prejudice, de prendre
                vostre party contre luy : Non Madame, repliqua <interp id="note107" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je ne pretens rien du Roy :
                j'en reçoy plus de bien que je n'en desire : et si <interp id="note116" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ne me dispute jamais rien
                que des Charges et des recompenses, nous ne nous battrons plus jamais ensemble. Et
                quelle autre chose, reprit la Princesse, vous pourroit il disputer ? A ces mots
                  <interp id="note108" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> se trouvant embarrassé, ne pût s'empescher de rougir, en
                regardant la Princesse d'une maniere tres passionnée : et je ne sçay si sa response
                n'eust point expliqué malgré luy, une partie de ses sentimens les plus cachez, si le
                Roy ne fust pas arrivé. <interp id="note113" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> qui avoit beaucoup d'esprit, et qui observoit
                tout ce que je veux. Je vous promets, luy dit elle, que si <interp id="note117"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> pretend
                quelque chose du Roy à vostre prejudice, de prendre vostre party contre luy : Non
                Madame, repliqua <interp id="note109" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, je ne pretens rien du Roy ; j'en reçoy plus de bien que je
                n'en desire : et si <interp id="note118" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ne me dispute jamais rien que des Charges
                et des recompenses, nous ne nous battrons plus jamais ensemble. Et quelle autre
                chose, reprit la Princesse, vous pourroit il disputer ? A ces mots <interp
                  id="note110" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> se
                trouvant embarrassé, ne pût s'empescher de rougir, en regardant la Princesse d'une
                maniere tres passionnée : et je ne sçay si sa response n'eust point expliqué malgré
                luy, une partie de ses sentimens les plus cachez, si le Roy ne fust pas arrivé.
                  <interp id="note114" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                qui avoit beaucoup d'esprit, et qui observoit tousjours assez exactement toutes les
                actions d'<interp id="note111" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, prit garde <pb id="page_614" n="V02-P016"/>au trouble de son
                ame : mais comme le Roy estoit avec elle, il ne luy fut pas possible d'y faire alors
                une plus longue reflexion. <interp id="note124" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> luy dit apres plusieurs autres choses, qu'il
                vouloit absolument qu'<interp id="note120" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> et <interp id="note126" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> vescussent bien ensemble
                à l'avenir : et que pour cela, il faloit qu'<interp id="note121" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> l'accompagnast, à une
                promenade qu'il vouloit faire. Que comme il passeroit devant le logis de <interp
                  id="note127" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                il le verroit en passant, parce qu'<interp id="note119" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp> l'en avoit prié ; et que là, il les feroit
                embrasser. <interp id="note122" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> eust bien voulu ne le pas faire : mais <interp id="note125"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> qui s'aperçeut de la
                repugnance qu'il y avoit, luy dit que les vainqueurs n'avoient point de mesures à
                garder, avec leurs ennemis vaincus : que de plus, il faloit que la Princesse fust de
                cette promenade et de cette visite : que ce fust luy qui la conduisist : et que de
                cette sorte, la chose se feroit avec plus de bien-seance, et plus d'avantage pour
                luy. La Princesse qui vit que le Roy le souhaitoit n'y resista point : et creût en
                effet qu'elle ne devoit pas empescher que cét acconmodement ne se fist. Pour <interp
                  id="note123" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il
                parut fort agité ; et il n'obeït qu'avec peine. Car enfin dans les soubçons qu'il
                avoit, ce luy estoit une avanture facheuse que celle de s'accommoder avec <interp
                  id="note128" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ;
                et celle d'aller chez luy ; et d'y conduire luy mesme la Princesse : neantmoins, ce
                mal n'ayant point de remede, il salut necessairement s'y resoudre. Le Roy et la
                Princesse monterent dans leur Chariots, et sortirent de la Ville : car <pb
                  id="page_615" n="V02-P017"/>Philidaspe n'y estoit point rentré depuis ses
                blessures. Et apres avoit fait leur promenade, ils descendirent au lieu où il estoit
                : et le Roy se mit à parler bas à <interp id="note129" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> au pied de l'escalier, durant un assez long
                temps. Mon Maistre pendant cela, s'aprocha de <interp id="note130" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> : mais si inquiet, et
                l'humeur et le visage si changez, qu'il n'estoit pas connoissable.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010204" n="Emotion et résolution d’Artamene">
              <argument>
                <p>Après s’être vu obligé de se réconcilier avec son rival blessé, Artamene est sous
                  l’emprise d’une forte émotion à l'idée que Mandane puisse lui préférer Philidaspe.
                  Il se confie à Feraulas, lequel lui suggère de révéler ses sentiments à Mandane.
                  Artamene est hésitant, à cause des problèmes liés à sa véritable identité : en
                  tant qu'Artamene, sa vaillance ne pallie pas l’obscurité de sa condition, mais en
                  tant que Cyrus, sa véritable origine l'expose à la colère de Ciaxare et de
                  Mandane. Il décide toutefois de tenter d'avouer sa passion à la princesse. </p>
              </argument>
              <p>
                <interp id="note134" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>
                qui s'en aperçeut, ne pût s'empescher de luy en faire la guerre, luy disant que sa
                haine estoit trop violente ; et que s'il sçavoit aussi bien aimer que haïr, son
                amitié devoit estre la plus belle chose du monde. N'en doutez pas, luy dit-il,
                  <interp id="note135" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> ; et s'il est vray que j'ayme quelque chose, je l'ayme sans
                doute encore plus fortement, que je ne haï <interp id="note136" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>. Vous me donnez une
                grande curiosité, luy dit-elle tout bas, et je voudrois bien sçavoir si vous aimez,
                et qui vous aimez. Je ne puis, luy repliqua-t'il en rougissant, satisfaire que la
                moitié de vostre curiosité ; n'estant pas juste que vous sçachiez, ce que je n'ay
                jamais dit à personne ; et ce que je ne diray peut-estre jamais. Comme ils en
                estoient là, la conversation du Roy finit, et mon Maistre fut obligé de donner la
                main à la Princesse, qui avoit remarqué fort aisément, l'inquietude d'<interp
                  id="note131" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Le
                Roy trouva <interp id="note137" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> en assez bon estat ce jour-là ; mais si surpris de voir
                  <interp id="note132" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> dans sa chambre ; qu'il s'en salut peu que ses playes ne se
                r'ouvrissent, à la veüe de celuy qui les luy avoit faites, tant il sentit
                d'esmotion. <interp id="note133" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> luy dit alors, que pour l'empescher de retomber <pb
                  id="page_616" n="V02-P018"/>en un pareil malheur avec <interp id="note138"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il vouloit qu'ils
                s'embrassassent : le naturel violent de <interp id="note145" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, eut beaucoup de peine à
                se contraindre en cette occasion : neantmoins voyant que le Roy le vouloit ainsi ;
                que la Princesse se plaignoit de luy ; et que la moitié de la Cour estoit presente ;
                il se retint et obeït. <interp id="note142" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> donc faisant aprocher <interp id="note139"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy dit que
                c'estoit à celuy qui estoit le plus en santé, à faire le plus de chemin ; et en
                effet elle le poussa doucement vers <interp id="note146" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ; qui l'embrassant par
                force, luy dit que les Rois devoient estre obeïs dans leur Estats. Vous avez raison,
                luy respondit mon Maistre ; et c'est pour cela que je fais ce que le Roy et la
                Princesse m'ordonnent. Quiconque, Seigneur, auroit bien observé leurs mouvemens,
                auroit aisément remarqué, qu'il y avoit quelque grand secret dans leur coeur : cette
                visite ne fut pas longue ; mais tant qu'elle dura, <interp id="note140" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> regarda tousjours la
                Princesse <interp id="note143" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, ou <interp id="note147" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ; qui de son costé estoit si interdit,
                qu'il ne regardoit presque personne. Le Roy s'estant retiré, et la Princesse l'ayant
                suivy, l'on s'en retourna au Palais ; où <interp id="note144" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne fut pas plustost arrivée,
                qu'elle tesmoigna ne vouloir plus voir personne. Pour <interp id="note141"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il fut encore
                quelque temps chez le Roy : mais avec tant d'inquietude, qu'il fut contraint d'en
                sortir, et de s'en aller dans sa Chambre. Il n'y fut pas plustost, que repassant
                dans son esprit, tout ce qui luy estoit arrivé, il ne sentist un desplaisir, dont il
                ne se pouvoit consoler. <pb id="page_617" n="V02-P019"/>Quoy, disoit il ne
                souspirant, il ne me sera pas permis de haïr mon ennemy ! et <interp id="note156"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> voudra eternellement
                violenter toutes mes inclinations ! quel interest caché peut elle avoir en cette
                rencontre, qui l'oblige à vouloir que j'ayme <interp id="note158" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, et que <interp
                  id="note159" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                m'aime ? n'est-ce qu'un simple dessein de conserver la vie de deux hommes, qu'elle
                ne croit pas inutiles au service du Roy son Pere ? ou n'est-ce point qu'ayant
                quelque estime particuliere pour <interp id="note160" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, elle veüille luy oster un ennemy, qu'elle
                ne croit pas estre des moins redoutables ? et que faisant semblant de nous traiter
                esgalement, il y ait pourtant une grande inesgalité, aux sentimens qu'elle a pour
                nous ? Mais helas, reprenoit-il, que je suis injuste, d'expliquer de cette sorte,
                les actions et les paroles d'une Princesse, qui m'a toujours si bien traité ! dequoy
                me puis-je pleindre raisonnablement ? <interp id="note148" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> comme <interp id="note149"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, peut il
                pretendre, quelque chose de la Princesse de <interp id="note161" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, qu'il n'ait obtenuë ? Elle le loüe
                ; elle le reçoit avec civilité ; elle souffre sa conversation sans chagrin ; elle
                luy offre sa protection aupres du Roy ; elle prend soing de sa vie ; elle demande sa
                grace quand il a failly ; et il n'est rien enfin, que l'illustre <interp
                  id="note157" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne face
                pour <interp id="note150" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Mais helas ! si <interp id="note151" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est content comme <interp
                  id="note152" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                  <interp id="note154" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>
                n'est gueres satisfait comme <interp id="note155" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp>. Cét <interp id="note153" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, adjoustoit-il, que la
                Princesse favorise, n'est pas veritablement celuy que je veux qui le soit : celuy
                là, <pb id="page_618" n="V02-P020"/>semble n'aimer que la guerre, et ne chercher que
                la gloire : et celui que je voudrois qu'elle connust, et qu'elle favorisast, n'aime
                que <interp id="note171" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, et ne cherche que son affection. Seigneur (luy dis-je, car
                j'estois aupres de luy, lors qu'il s'entretenoit tout haut et tout seul de certe
                sorte) le moyen que cét amoureux <interp id="note162" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> que vous desirez qui soit favorisé le puisse
                estre, si <interp id="note172" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ne le connoist point ? Voulez vous, Seigneur, que la plus
                vertueuse Princesse du monde vous aime, ne sçachant pas seulement que vous l'aimez ?
                Et voulez vous, reprit <interp id="note163" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, que la plus vertueuse Princesse du monde,
                souffre que je luy parle d'amour, principalement n'estant qu'<interp id="note164"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ? Non Seigneur,
                luy dis-je, mais <interp id="note165" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> est <interp id="note168" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> : Vous avez raison, me repliqua-t'il, mais ne m'est
                il pas aussi dangereux de paroistre <interp id="note169" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> qu'<interp id="note166" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ? comme <interp id="note167"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, peut-estre se
                contenteroit-elle de me chasser avec quelque compassion : mais comme <interp
                  id="note170" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, elle
                pourroit me punir avec haine et avec colere. Je voy bien, luy respondis-je, que vous
                n'avez pas tort en beaucoup de choses : Mais apres tout, si vous voulez estre aimé,
                il faut que l'on sçache que vous aimez : autrement, vous n'en viendrez jamais à
                bout. Quant vous auriez gagné cent Batailles, pousuivis-je, et conquesté des
                Royaumes et des Empires ; apres tant de victoires et tant de conquestes, vous ne
                triompheriez point du coeur de <interp id="note173" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, si <interp id="note174" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne sçavoit qu'elle eust
                triomphé du vostre. L'amour, Seigneur, <pb id="page_619" n="V02-P021"/>en cette
                rencontre, ne peut jamais naistre sans l'amour : La Princesse vous loüera ; la
                Princesse vous estimera ; mais elle ne vous aimera point. Car enfin toutes les
                grandes choses que vous avez faites sont à vous : et la seule conqueste de vostre
                coeur, est ce qui luy peut appartenir, et ce qui luy peut plaire. Si vous voulez que
                vos Victoires vous servent, faites luy sçavoir qu'elle a vaincu le Vainqueur des
                autres ; et que celuy à qui rien ne peut resister, a cedé à ses charmes et à sa
                beauté. Mais <interp id="note175" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, me dit-il, le moyen d'oser parler ? et le moyen de ne craindre
                pas la colere d'une personne, de qui la modestie est extréme ; de qui la vertu est
                severe jusqu'à la rigueur ? Je ne dis pas, Seigneur, luy repliquay-je, qu'il soit à
                propos de parler d'amour ouvertement à la Princesse : mais je voudrois du moins luy
                en dire assez, pour luy faire deviner le reste. Mais si en le devinant, me
                respondit-il, elle venoit à me haïr que deviendrois-je ? Ne craignez pas cela, luy
                repliquay-je, et sçachez, Seigneur, que l'amour n'a jamais fait naistre la haine.
                  <interp id="note176" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                vous peut commander de vous taire ; <interp id="note177" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> vous peut mesme chasser ; mais
                elle ne vous sçauroit haïr parce que vous l'aimez. Ce n'est, Seigneur, que la
                maniere de se faire entendre qui peut estre dangereuse, et qu'il est necessaire de
                bien choisir : il ne faut donc pas parler d'estre aimé, en descouvrant que l'on aime
                : il ne faut rien demander, rien esperer, et rien pretendre, que le seul soulagement
                de faire sçavoir son mal, à celle qui le <pb id="page_620" n="V02-P022"/>cause : et
                quand on en vie ainsi, croyez moy, Seigneur, qu'il est bien difficile que l'on soit
                haï, quelque vertu qui puisse estre en la personne aimée. Enfin, poursuivis-je, tant
                que <interp id="note180" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ne sçaura point que vous l'aimez, il est indubitable que vous
                n'en serez point aimé : où au contraire, si vous luy donnez lieu de deviner vostre
                passion, peut-estre que malgré toute sa severité elle vous aimera. Mais <interp
                  id="note179" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, me
                dit-il, si elle me bannit ? Non non, luy dis-je, ne craignez pas un si rude
                traitement : tant de grandes actions que vous avez faites, luy parleront tellement
                en vostre faveur, qu'elle ne sera pas si inhumaine : et si je ne me trompe, la chose
                reüssira mieux que vous ne pensez. Tant y a Seigneur, qu'apres avoir passé une
                partie de la nuit à raisonner sur cette matiere, <interp id="note178" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> se resolut de chercher
                quelque occasion favorable de faire connoistre à la Princesse la passion qu'il avoit
                pour elle, sans toutefois s'en expliquer ouvertement.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010205" n="Soupçons de Mandane et Martesie">
              <argument>
                <p>Pendant ce temps, Mandane et Martesie s’entretiennent des sentiments d’Artamene.
                  Martesie pense que le héros est amoureux de la princesse. Mandane confie à son
                  tour à Martesie qu’elle a également relevé de nombreux signes témoignant des
                  sentiments d’Artamene à son égard. En raison des mystères qui entourent la
                  condition d’Artamene, les deux jeunes femmes considèrent que cette passion relève
                  de la folie. Mandane demande à son amie de l’entourer constamment, afin qu’elle ne
                  se retrouve jamais seule en compagnie de son amant, du moins jusqu’à ce que la
                  campagne militaire reprenne. </p>
              </argument>
              <p> Mais helas, durant que nous prenions cette resolution, <interp id="note182"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> en prenoit une autre
                que nous ne sçavions pas, et qui s'opposoit bien à nos desseins ! le vous ay dit,
                Seigneur, qu'elle s'estoit retirée dans son Cabinet, où elle ne fut pas plustost,
                qu'elle apella <interp id="note183" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> ; et luy demanda ce qu'<interp id="note181" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> luy avoit dit, pendant
                qu'elle parloit au Roy, en entrant chez <interp id="note184" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ? (car elle avoit pris
                garde à leur entretien. ) Cette Fille luy obeïssant, luy raconta parole pour parole,
                toute cette conversation : et joignant en <pb id="page_621" n="V02-P023"/>suitte ses
                sentimens à ceux de mon Maistre ; pour moy Madame ; dit-elle à la Princesse, veû la
                façon dont <interp id="note185" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> m'a respondu, lors que je luy ay tesmoigné vouloir sçavoir s'il
                aimoit, et qui il aimoit ; je crois qu'il est amoureux. <interp id="note190"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> rougit a ce
                discours, car elle avoit commencé d'en soubçonner quelque chose : mais voulant
                sçavoir le sentiment de <interp id="note192" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> sans descouvrir le sien ; et de qui pensez vous
                qu'il le puisse estre ? luy demanda-t'elle ; pour moy, Madame, adjousta cette Fille,
                j'y ay tousjours songé depuis cela, sans pouvoir demeurer d'accord avec ma propre
                raison : Car enfin <interp id="note186" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne visite personne avec attachement : il ne
                parle à pas une de mes Compagnes, qu'autant que la simple civilité le veut : il
                passe toute sa vie chez le Roy ou chez vous : et si <interp id="note187" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit d'une autre condition
                qu'il n'est, il ne seroit pas difficile de s'imaginer, de qui il seroit amoureux.
                Car Madame, luy dit-elle en sous-riant, <interp id="note188" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne voit que vous, ou ne parle
                que de vous : il vous loue, il vous estime et l'on peut presque dire qu'il vous
                adore. Il vous suit au Temple ; il vous suit à la promenade et à la Chasse ; il vous
                accompagne aux Festes publiques, quand le Roy vient chez vous il y vient ; quand il
                n'y vient point, il ne laisse pas d'y venir ; il rougit toutes les fois qu'il
                aproche de vous, ou que vous estes seulement eu lieu où il est ; enfin, dit elle en
                riant, si <interp id="note189" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit Roy, ou que la Princesse <interp id="note191" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> fust <interp id="note193"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, je croirois qu'il
                seroit amoureux <pb id="page_622" n="V02-P024"/>d'elle. Je pense, dit la Princesse
                en l'interrompant, qu'<interp id="note194" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> vous a rendu quelque mauvais office ; car si
                vous m'aviez fortement persuadé ce que vous dites, vous jugez bien qu'il n'en seroit
                pas plus heureux : et que vous ne pourriez pas avoir trouvé une meilleure voye de
                vous Vanger de luy. Je serois bien marrie, Madame (repliqua <interp id="note198"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, en prenant un
                visage plus serieux) d'avoir causé aucun mal à <interp id="note195" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : mais comme vos interests me
                font plus chers que les siens, je crois estre obligée de vous dire encore, que je ne
                sçay, Madame, si vous ne devriez point durant quelques jours, vous donner la peine
                d'observer un peu ses actions, pour vous esclaircir de mes doutes. La Princesse
                rougit à ce discours, plus qu'elle n'avoit encore fait : et baissant la voix, comme
                si elle eust eu peur d'estre entenduë de <interp id="note199" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> mesme à qui elle parloit ;
                comme vous estes sage et discrette, luy dit-elle, je vous advoüeray que depuis ce
                matin, j'ay quelque soubçon de ce que vous dites : Et j'ay une si grande confusion,
                de ne m'estre pas aperçeuë plustost de la folie d'<interp id="note196" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que je ne puis vous
                l'exprimer. Car enfin en un moment j'ay veû cent choses que je n'avois point veuës :
                ou pour mieux dire, je les ay veuës d'une autre façon, que je ne les voyois
                auparavant. Vous souvient il, <interp id="note200" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, du premier jour que je vy <interp id="note197"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, apres qu'il eut
                sauvé la vie du Roy mon Pere ? ne vous sembla-t'il pas qu'il me regarda avec une
                attention extraordinaire et passionnée ? <pb id="page_623" n="V02-P025"/>et qu'il ne
                considera presque point tant de belles personnes qui m'accompagnoient ? Ne vous
                souvenez vous pas encore, de la façon avec laquelle il me pria d'obtenir du Roy la
                permission de combattre ses Ennemis, et la maniere dont il prit congé de moy ? Ne le
                voyez vous pas encore, lors que je priay de ne prendre point d'Armes remarquables ?
                Ne voyez-vous pas, dis-je, de quelle sorte il me resista ; de quel air il me demanda
                l'Escharpe que je luy refusay ; et en quels termes il s'expliqua, lors que je luy
                dis que je voudrois qu'<interp id="note201" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne fust, ny trop prudent, ny trop temeraire ?
                  <q>Il ne m'est pas possible, Madame, dit-il, que je puisse regler mes sentimens, à
                  cette juste mediocrité que vous desirez.</q> Ne vous souvient-il point aussi,
                poursuivit-elle, du jour que <interp id="note206" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> et <interp id="note202" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> se trouverent ensemble à me
                dire adieu ? Pour moy j'admire que je n'expliquay point mieux en ce temps là, les
                inquietudes que je vy sur son visage : Ne vous remettez vous pas encore, la joye qui
                parut dans les yeux du mesme. <interp id="note203" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, à son retour ? et une certaine conversation
                que j'eus, et avec luy, et avec <interp id="note207" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ? Mais sur toutes choses, dit-elle, vous
                souvenez vous quels furent les sentimens d'<interp id="note204" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, lors que je voulus l'obliger
                à aimer <interp id="note208" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> ? Pour moy, interrompit <interp id="note205" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, je croy, Madame, par tout ce
                que vous venez de dire ; et par mille autres petites choses, que j'ay remarquées en
                mon particulier) et que vous ne pouvez pas avoir veuës : <pb id="page_624"
                  n="V02-P026"/>que non seulement <interp id="note209" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> est amoureux ; mais qu'il est jaloux de <interp
                  id="note215" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> :
                et que peut estre encore <interp id="note216" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> est aussi amoureux de vous qu'<interp
                  id="note210" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Vous
                n'estes pas trop sage, luy dit la Princesse, de vouloir me faire recevoir tant
                d'ouvrages tout à la fois : Non <interp id="note213" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, adjousta-t'elle, <interp id="note217"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> n'est
                qu'ambitieux : et je ne voudrois pas pour mon repos, le pouvoir soubçonner d'un
                autre sentiment. Ce feroit avoir trop de crimes à punir, pour une personne qui
                n'aime pas les suplices : c'est pourquoy ne songeons qu'à <interp id="note211"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Mais pour
                celuy-là, dit-elle, il faut y donner ordre : et m'empescher s'il est possible de
                recevoir un sensible desplaisir. Car enfin, poursuivit la Princesse, j'ay de
                l'estime pour <interp id="note212" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; je luy ay de l'obligation ; et je serois bien faschée qu'il
                me mist dans la necessité de le mal-traiter. C'est pourquoy <interp id="note214"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, je vous ordonne
                tant qu'il fera aupres de moy, de faire avec adresse que toutes vos Compagnes y
                soient aussi, et de ne m'abandonner point du tout. Comme il faudra bien tost qu'il
                parte, et que le commencement de la Campagne aproche, cette contrainte ne durera pas
                long temps.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010206" n="Statu quo">
              <argument>
                <p>Artamene se trouve dans l’impossibilité d’entretenir Mandane en particulier. De
                  son côté, la princesse lui fait comprendre, par le biais de discours généraux,
                  qu’elle ne souhaite pas qu’il lui parle de sa passion. Or, en son for intérieur,
                  Mandane est moins fâchée qu'elle ne devrait. Elle proteste pourtant devant
                  Martesie qu'elle ne peut aimer un homme qui ne possède pas de couronne, malgré
                  toute l'estime qu'elle a pour Artamene. </p>
              </argument>
              <p> Apres cela, elle congedia <interp id="note218" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, et demeura seule dans son Cabinet : Mais
                Dieux, que de facheuses et de tyranniques pensées, s'emparerent de son esprit pour
                le troubler ! et que cette profonde tranquilité dont elle avoit joüy jusques alors,
                se retrouva peu en son ame ! elle demeura pourtant dans la resolution qu'elle avoit
                prise <pb id="page_625" n="V02-P027"/>avec <interp id="note225" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> ; Vous pouvez donc bien
                juger, Seigneur, qu'<interp id="note219" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne pût pas exécuter celle qu'il avoit formée,
                de descouvrir sa passion à la Princesse ; puis qu'elle luy en osta toutes les voyes
                qu'il avoit accoustumé d'en avoir. Bien est-il vray que durant trois semaines ce fut
                avec tant d'adresse, qu'il ne creut point que <interp id="note222" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> eust nulle part à la chose : et
                il s'imagina que le hazard tout seul la faisoit. Cependant toutes les fois qu'il se
                souvenoit combien il avoit perdu d'occasions favorables, malgré l'assîduité de
                  <interp id="note227" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> aupres d'elle, il en estoit au desespoir. Mais lors qu'il
                venoit à penser, que ce n'estoit point <interp id="note228" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> qui l'empeschoit
                d'exécuter ce qu'il avoit resolu ; il croyoit encore qu'il y avoit plus de malignité
                en son destin. Bien est il vray, qu'il ne fut pas longtemps sans cet obstacle : puis
                que vingt jours apres la visite du Roy et de la Princesse chez <interp id="note229"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, il vint les
                en remercier : et occuper aussi opiniastrement la place qu'il avoit accoustumé de
                tenir chez <interp id="note223" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, comme il faisoit auparavant. Ce fut lors que <interp
                  id="note226" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> n'eut
                plus de besoin d'estre si soigneuse : et ce fut lors qu'<interp id="note220"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> desespera
                entierement de pouvoir entretenir sa Princesse en particulier. Il y avoit mesme eu
                plusieurs conversations generales, où <interp id="note224" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> avoit dit beaucoup de choses,
                qui pouvoient aisément faire connoistre à <interp id="note221" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que ce seroit un dessein
                bien dangereux, que de luy parler d'amour : car encore que ce n'eust esté qu'en <pb
                  id="page_626" n="V02-P028"/>parlant d'autruy, qu'elle eust explique ses sentimens
                ; il ne laissoit pas de croire que ce pouvoient estre les siens, veû l'air dont elle
                avoit parlé : et ainsi il ne pouvoit nullement douter, que ce ne fust s'exposer à un
                grad péril, que de descouvrir sa passion à la Princesse. Cette difficulté qu'il
                trouvoit, et qu'il n'avoit pas preveuë aussi grande qu'il la rencontroit alors, luy
                donnoit une douleur bien sensible : et l'on peut dire que si sa bouche ne parloit
                pas d'amour à la Princesse, toutes ses actions en parloient pour luy. Aussi ay-je
                sçeu depuis par <interp id="note231" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, qu'il en fut parfaitement entendu : et que la Princesse
                expliqua comme il faloit, ses inquiétudes ; ses melancolies ; ses impatiences ; ses
                changemens de visage ; et ses resveries : et qu'elle ne douta plus du tout,
                  qu'<interp id="note230" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne fust passionnément amoureux d'elle. Mais admirez, Seigneur,
                comme quoy la prudence humaine est bornée ! si mon Maistre eust parlé d'amour à la
                Princesse, en l'estat qu'estoient les choses, il estoit perdu pour tousjours Elle
                l'auroit mal-traité, et l'auroit banny d'aupres d'elle infailliblement, quelque
                estime qu'elle eust pour luy, et quelques grands services qu'il eust rendus au Roy
                son Pere. Mais parce qu'il ne luy en parla point ; et que cependant elle voyoit bien
                qu'il souffroit, et qu'ainsi il avoit beaucoup de respect pour elle ; cette
                Princesse le souffrit et en eut pitie : et reçeut malgré elle dans son coeur je ne
                sçay quelle tendresse que l'on pouvoit peut-estre <pb id="page_627" n="V02-P029"
                />desja nommer amour. Ce n'est pas que cette vertueuse personne la creust telle :
                car il est certain que si cela eust esté, elle se seroit surmonté elle mesme, à
                quelque prix que ce fust. Ce n'est pas aussi qu'elle ne s'observast avec soing :
                mais apres tout, c'est que l'amour porte je ne sçay quel aveuglement, dans l'esprit
                des personnes les plus esclairées ; qui les empesche de pouvoir connoistre les
                autres, et de se connoistre elles mesmes. Il y avoit pourtant des momens, où elle se
                faisoit plusieurs questions en particulier, ausquelles elle ne pouvoit pas respondre
                bien precisément : elle s'estonnoit quelquefois de voir, que malgré elle <interp
                  id="note232" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> luy
                revenoit en la pensée ; et de ce que la connoissance de son amour, ne luy donnoit
                pas davantage de colere. Quoy, disoit-elle en elle mesme, je sçauray qu'un homme que
                j'ay veû arriver à la Cour comme un simple Chevalier, est amoureux de moy, et je
                souffriray encore sa veuë et sa conversation ! Ha non <interp id="note234"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, cette scrupuleuse
                vertu dont vous faites profession, ne le doit point du tout souffrir : et s'il est
                vray que l'amour ne puisse estre sans esperance ; il faut punir <interp id="note233"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, et de sa
                temerité, et de sa folie. Car que peut-il esperer sans me faire outrage : que
                peut-il desirer sans extravagance ? et que peut-il pretendre sans m'offencer ? Mais
                helas ! reprenoit elle, il ne me dit rien qui me fasche, ny qui me doive fascher ;
                il ne me demande rien qui me puisse desplaire ; je luy dois la vie du Roy ; et le
                Roy luy doit <pb id="page_628" n="V02-P030"/>plusieurs Victoires ; je luy dois mesme
                peut-estre tout le repos de mes jours : puis qu'il est à croire que le Roy de Pont
                auroit vaincu sans luy : et et que je ferois maintenant, ou sa Femme, ou sa
                prisonniere. Ne haissons donc pas <interp id="note235" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> parce qu'il nous aime : et pourveû qu'il ne
                nous le die jamais, ne luy disons rien de fascheux. Helas (disoit-elle quelque-fois,
                en parlant à <interp id="note240" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>) pourquoy faut-il qu'<interp id="note236" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> se soit mis un pareil
                setiment dans le coeur ? et que n'est il demeuré dans les bornes d'une simple estime
                ? Pour moy, Madame, luy dit <interp id="note241" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, j'ay peine à croire que vous songiez bien à ce
                que vous dites : et je ne sçaurois m'imaginer, quelque vertu qui soit en vostre ame,
                que vous aimassiez mieux qu'<interp id="note237" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne vous aimast point du tout, que de vous voir
                aimée de luy comme il vous aime, tant qu'il ne vous le dira point. Vous me pressez
                beaucoup <interp id="note242" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, reprit la Princesse, mais je vous diray toutefois, que
                j'estime si fort <interp id="note238" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, que quand je ne considererois que luy, je devrois tousjours
                souhaiter pour son repos, qu'il ne fust pas amoureux de moy le sçay bien, Madame,
                reprit <interp id="note243" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, qu'à ne considerer que luy, la chose est comme vous la dites :
                mais je sçay bien aussi, qu'à ne considerer que vous, il vous est en quelque façon
                avantageux. de voir que le plus Grand Homme du Monde, et le plus accomply en toutes
                choses, vous estime et Vous aime jusques à l'adoration. Je ne doute point, repliqua
                Mandant, que l'estime d'<interp id="note239" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>
                <pb id="page_629" n="V02-P031"/>ne me soit glorieuse : et je vous avoüeray de plus,
                que je la prefere à celle de tout le reste de la Terre. Mais je voudrois, <interp
                  id="note247" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, que
                cette estime ne fust suivie que d'une amitié telle qu'un Homme de sa condition la
                doit avoir, pour une personne de la mienne. Dites moy Madame, je vous en conjure,
                adjousta <interp id="note248" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, si vous voudriez bien qu'<interp id="note244" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> que vous estimez tant, aimast
                quelque autre plus que vous ? Vous m'embarrassez un peu, repliqua la Princesse ;
                mais je pense toutefois que pourveu qu'<interp id="note245" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> m'estimast plus que tout le
                reste du monde, je ne me soucierois pas qu'il m'aimast un peu moins. Ha Madame,
                reprit <interp id="note249" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, vous vous abusez ! et l'on ne sçauroit avoir cette
                indifference, pour l'affection de ceux de qui on desire l'estime. Et en effet,
                Madame, vous auriez grand tort de vouloir que celuy de tous les hommes qui a le plus
                d'esprit, et le plus de jugement, ne vous aimast pas plus que tout le reste de la
                Terre. Et puis, Madame, que manque t'il à l'illustre <interp id="note246" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ? une Couronne (luy respondit
                la Princesse en rougissant) et cela suffit <interp id="note250" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, pour faire que je craigne la
                passion d'un homme qui n'est pas Roy ; pour faire que toutes ses actions me soient
                suspectes à l'advenir ; et pour faire que je me la fois à moy mesme. Car enfin, dit
                elle, j'ay un ennemy qui a une intelligence secrette dans mon coeur : et que
                j'estime assez, pour aprehender de l'aimer, s'il n'y avoit pas un obstacle
                invincible, qui sans doute me deffendra, <pb id="page_630" n="V02-P032"/>de tout ce
                que les grandes qualitez d'<interp id="note251" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> pourroient entreprendre contre moy : et qui
                fera que malgré son amour, son merite, et ma reconnoissance ; je ne laisseray pas de
                conserver ma liberté toute entiere. Voila, Seigneur, où en estoient les choses en ce
                temps-là : <interp id="note252" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> aimoit passionnément sans le pouvoir dire : <interp
                  id="note256" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                n'estoit pas moins amoureux, ny moins secret, estant obligé par diverses raisons, de
                desguiser ses sentimens : <interp id="note254" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> les aimoit tous deux, mais incomparablement plus,
                  <interp id="note253" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> que <interp id="note257" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : et <interp id="note255" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> quoy qu'elle ne le pensast pas,
                aimoit sans doute désja un peu mon Maistre : et estimoit assez <interp id="note258"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, quoy qu'il y
                eust beaucoup de choses dans son humeur qui choquassent la sienne. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020103"
            n="Suite de l'histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont victoire de Cyrus"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>A l'approche du printemps, les armées du roi de Pont et de Phrigie lancent une
                nouvelle attaque contre Ciaxare, menaçant d'encercler ses troupes, qui campent dans
                la plaine de Cerasie. En raison de l'infériorité numérique des soldats cappadociens,
                et de leur situation géographique délicate, le combat s'annonce difficile et
                périlleux. Artamene, de son côté, se résout à écrire une lettre à Mandane, dans
                laquelle il lui révèle ses origines royales. Il charge Feraulas de la porter à la
                princesse au cas où il serait tué, mais il lui enjoint de ne jamais lui révéler
                qu'il était Cyrus. Au camp, la seule présence d'Artamene suffit à redonner confiance
                aux hommes. Le héros leur tient des discours d'encouragement, puis élabore devant le
                conseil de guerre un stratagème audacieux pour mener contre l'armée du roi de
                Phrigie une attaque nocturne. Grâce à l'effet de surprise et à force de ruse et de
                bravoure, Artamene et ses hommes triomphent rapidement. Ils rentrent au camp
                auréolés de gloire. Philidaspe les rejoint à ce moment, dépité de n'avoir pas
                participé à la victoire. Bientôt le combat reprend, acharné. L'avantage est à
                l'armée de Ciaxare. Au terme de la bataille, Artamene semble avoir disparu.
                Philidaspe reprend alors le commandement des troupes.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010301" n="Départ précipité d'Artamene">
              <argument>
                <p>Le printemps approche. Artamene apprend que les ennemis se préparent à reprendre
                  la guerre. Il lui faut donc partir en toute hâte, d'autant qu'une partie de
                  l'armée de Ciaxare est menacée dans la plaine de Cerasie. S'il ne peut
                  s'entretenir avec Mandane en particulier avant son départ, il reçoit néanmoins un
                  compliment de la princesse en public. Sur le terrain, la situation semble
                  périlleuse ; le héros est décidé à trouver la mort, plutôt que d'essuyer une
                  défaite. Cependant l'idée de mourir sans que Mandane ne connaisse son origine
                  royale lui est insupportable. Il charge Feraulas de transmettre une lettre à sa
                  bien-aimée, au cas où il viendrait à périr pendant la bataille. Mandane doit
                  savoir qu'il est fils de roi, mais non pas qu'il est Cyrus.</p>
              </argument>
              <p> En ce temps-là le Fils du Roy d'Armenie, appelle <interp id="note261" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Tigrane">Tigrane</interp>, vint à la Cour de <interp
                  id="note262" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> : et fit
                grande amitié avec <interp id="note259" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Cependant comme le commencement du Printemps
                approchoit, il vint un advis certain, que les Rois Alliez avoient défia mis leurs
                Armées en campagne : cette nouvelle fit haster toutes les levées, et donner tous les
                ordres necessaires, pour faire qu'en fort peu de temps toutes choses fussent prestes
                pour recevoir les Ennemis. Il y avoit bien desja un Corps d'Armée assemblé, dans la
                Plaine de <interp id="note263" resp="BeS" type="lieu" value="Cerasie"
                  >Cerasie</interp> ; mais selon les apparence, il n'estoit pas en estat de pouvoir
                resister aux Rois de Pont et de Phrigie, bien qu'il fust assez avantageusement
                retranché. Voila donc <interp id="note260" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> contraint de partir ; et de partir <pb
                  id="page_631" n="V02-P033"/>sans pouvoir dire qu'il aimoit, ce qui ne luy fut pas
                un petit desplaisir. il fut prendre congé de la Princesse, avec beaucoup de
                précipitation : parce qu'il estoit venu un second advis, qui assuroit que l'Armée de
                  <interp id="note266" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                alloit estre enfermée entre celle du Roy de Pont, et un puissant secours de Phrigie,
                qui devoit arriver dans peu de jours. Si bien que mon Maistre ne pouvant tarder un
                moment, de peur d'arriver trop tard, fut contraint de partir en tumulte ; et de
                renfermer toute sa passion dans son coeur. Il en parut toutefois encore assez dans
                ses yeux ; et il en tesmoigna assez par sa douleur, pour faire que la Princesse s'en
                aperçeust. Allez <interp id="note264" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, luy dit elle en luy disant adieu, soyez aussi heureux que vous
                l'avez esté : et si vous voulez obliger le Roy mon Pere, ne songez pas plus à la
                perte de ses Ennemis, qu'à la conservation de vostre vie <interp id="note267"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> luy dit cela devant
                tant de monde, qu'<interp id="note265" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'osay respondre, que comme tout autre que luy y eust respondu
                ; c'est à dire avec beaucoup de respect et de reconnoissancc : et il la quitta, sans
                s'expliquer que par des regards dérobez, et par des souspirs qu'il retenoit, aussi
                tost qu'ils estoient poussez. Pour <interp id="note268" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, il ne partit pas en mesme temps : car il
                devoit commander des Troupes qui n'estoient pas encore prestes. Mon Maistre s'en
                alla donc, accompagné de toute la jeunesse de la Cour, qui le voulut suivre en une
                occasion, qui selon les apparences, devoit estre dangereuse : et le Prince <interp
                  id="note269" resp="BaS" type="personnage" value="Tigrane">Tigrane</interp>
                <pb id="page_632" n="V02-P034"/>mesme, voulut estre de là partie, et se ranger parmy
                les Volontaires, dont il fut le Chef. Nous fismes une diligence extréme : mais comme
                  <interp id="note270" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'avoit pû estre parfaitement informé de l'estat où estoient
                les Ennemis ; comme nous fusmes à cinquante stades de la Plaine de <interp
                  id="note273" resp="BeS" type="lieu" value="Cerasie">Cerasie</interp>, il envoya
                  <interp id="note272" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> aux nouvelles, accompagné de dix ou douze seulement : afin
                d'aprendre si les partages estoient libres ou occuppez : et si son Armée estoit
                desja enfermée par celle du Roy de Pont, et par les Troupes de Phrigie. Cependant il
                falut faire alte, à un petit Vilage deshabité, où l'on eust pû se deffendre, en cas
                que les Coureurs des Ennemis y fussent venus : Nous trouvasmes parmy ces Mafures
                quelques Paisans cachez, qui nous assurerent de nouveau, que les Rois Consederez
                avoient deux Armées tres puissantes : et que si la nostre n'estoit desja enfermée,
                elle la feroit bien tost. <interp id="note271" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> voyant donc les affaires de la guerre, en aussi
                mauvais estat que celles de son amour, estoit en une affliction que je ne vous puis
                exprimer : il ne pouvoit souffrir, que des Ennemis qu'il avoit si souvent battus,
                fussent en termes de le vaincre : et il se resolut du moins, de mourir plustost
                mille fois, que de survivre à sa deffaite si elle arrivoit. Non, disoit-il en luy
                mesme, je ne sçaurois me resoudre à revoir ma Princesse apres avoir esté vaincu : et
                si le malheur veut que je le sois, il faut se preparer à la mort. Moy, dis-je, qui
                apres de grandes Victoires, n'ay osé l'approcher qu'en <pb id="page_633"
                  n="V02-P035"/>tremblant : et qui n'ay jamais eu la hardiesse, apres avoir vaincu
                des Rois, de luy faire connoistre seulement, qu'<interp id="note274" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit son Esclave. Mais
                Dieux, adjoustoit-il, mourray-je sans que l'illustre <interp id="note278" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> sçache que je seray mort pour
                elle ? et n'auray-je point cette triste consolation, de pouvoir esperer qu'elle
                n'ignorera pas absolument les maux que j'ay soufferts depuis le premier moment que
                je l'ay veuë ? Peut-estre que si elle aprend mon amour en aprenant ma mort, la
                connoissance qu'elle en aura, n'irritera pas son esprit : et qu'elle pardonnera
                aisément à un homme, qui n'aura perdu le respect qu'en perdant la vie. Aprenons luy
                donc en mourant, poursuivit-il, que nous n'avons vescu que pour elle : Mais pour
                amoindrir nostre faute, faisons luy connoistre nostre condition : sans luy aprendre
                pourtant veritablement qui nous sommes. Il suffira qu'elle sçache qu'<interp
                  id="note275" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                estoit de naissance Royalle, sans sçavoir que <interp id="note277" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> et <interp id="note276" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> n'estoient qu'une mesme
                chose. Ne mettons point nous mesmes, poursuivoit-il, d'obstacle à la compassion que
                nous attendons de sa bonté : et n'arrestons pas les l'armes, que nous esperons de la
                tendresse de son coeur. Je sçay bien, disoit-il encore, que les plaisirs du Tombeau
                ; font des plaisirs peu sensibles : mais du moins si j'ay à perdre la Bataille et la
                vie, je perdray l'une et l'autre plus doucement par cette esperance : et je
                murmureray moins, de la rigueur de ma destinée. Cette pensée, Seigneur, <pb
                  id="page_634" n="V02-P036"/>flatta de telle sorte le desespoir d'<interp
                  id="note279" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que
                sans differer davantage, il se mit à escrire à la Princesse ; et à luy descouvrir ce
                qu'il luy avoit caché si soigneusement durant si long temps. Apres avoir leû et
                releû sa Lettre, et en avoir esté satisfait, il ferma avec beaucoup de soing, les
                Tablettes dans lesquelles il l'avoit escrite : et m'ayant fait appeller en
                particulier, <interp id="note280" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> (me dit-il, le visage tout changé) il s'agit de me rendre un
                service d'importance : et de me le rendre, avec beaucoup d'exactitude. Seigneur, luy
                dis-je, je m'estimerois bien heureux, si j'avois trouvé ce qu'il y a si long temps
                que je cherche : je veux dire un moyen de vous faire connoistre parfaitement, le
                zele que j'ay pour vostre service. Vous, le pouvez sans doute, me repliqua t'il ;
                mais je crains que le courage de <interp id="note281" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> ne me resiste : et ne puisse pas sans peine se
                resoudre à ne combattre point, en l'occasion qui va s'en presenter. j'avoüe,
                Seigneur, luy dis-je, qu'il ne m'est pas aisé de concevoir, ce que vous me voulez
                ordonner : et qu'il me seroit assez difficile de ne partager pas un peril, où je
                vous verrois exposé. Il le faut pourtant, me dit-il, et soit que vous me consideriez
                comme vostre Maistre, comme vostre Prince, ou comme vostre Amy ; il faut que vous ne
                me resistiez point davantage. Vous sçavez (me dit-il, avec une bonté extréme) que je
                connois le coeur de <interp id="note282" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> : et que je n'ay pas besoin d'en avoir de
                nouvelles prevues, pour me le faite estimer. C'est pourquoy <pb id="page_635"
                  n="V02-P037"/>ne vous inquiétez pas pour cela : et croyez que vous ne m'avez
                jamais plus obligé, que vous m'obligerez aujourd'huy. Enfin, adjousta-t'il encore,
                quoy que je puisse vous commander de faire ce qui me plaist, je ne laisse pas de
                vous dire en cette rencontre, que je vous en prie. A ces mots, ne pouvant souffrir
                qu'il continuast davantage ; Seigneur, luy dis-je, vous me donnez de la confusion :
                c'est pourquoy ne differez pas plus long temps à me dire ce que vous voulez que je
                face, afin que je me haste de vous obeïr. Il faut, me dit-il, mon cher <interp
                  id="note284" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, que
                vous ne combattiez point du tout, que je ne vous en aye donné la permission : que
                vous vous teniez tousjours au lieu le moins exposé, afin d'entendre l'evenement du
                combat que nous allons sans doute faire ; et s'il arrive que j'y sucombe et que j'y
                meure (comme assurément si je suis vaincu j'y mourray) que vous alliez en diligence
                porter cette Lettre à l'illustre <interp id="note286" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : et quoy qu'elle vous puisse dire, ne luy dittes
                pas que j'estois <interp id="note283" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp>. Vous pourrez luy avoüer ma condition : mais non pas precisément
                le lieu de ma naissance. Voila mon cher <interp id="note285" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, tout ce que je veux de vous
                : n'y manquez donc pas je vous en conjure : et soyez moy aussi fidelle, en cette
                derniere occasion, que vous me l'avez tousjours esté ; et que j'ay tousjours eu
                dessein d'estre reconnoissant de vos services. Seigneur, luy dis-je les larmes aux
                yeux, ce m'est une cruelle chose, de recevoir sa conmandement de vous, que <pb
                  id="page_636" n="V02-P038"/>je ne dois exécuter qu'apres vostre mort : mais
                j'espere, Seigneur, que la Fortune en ordonnera autrement, je le souhaite, me
                respondit-il, mais les choies ne s'y disposent pas. Cependant ne manquez à rien de
                ce que je vous ay dit, adjousta-t'il en m'embrassant, et tesmoignez moy en cette
                importante rencontre, qu'il n'est point de service si difficile, que vous ne soyez
                capable de me rendre. Je luy promis, Seigneur, tout ce qu'il voulut : car le moyen
                de resister à un Prince afligé, amoureux, et inébranlable en ses resolutions ? </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010302" n="Le stratagème d'Artamene">
              <argument>
                <p>A la tête de l'armée de Ciaxare, Artamene rejoint le camp dans la plaine de
                  Cerasie, à la grande joie des hommes qui s'y trouvent. Or les troupes du roi de
                  Cappadoce, aussi valeureuses soient-elle, ne comptent que seize mille hommes,
                  tandis que les armées adverses totalisent trente-cinq mille soldats. Le conseil de
                  guerre se réunit : Artamene propose de ne pas attendre que les armées du roi de
                  Pont et celles de Phrigie les encerclent, mais de les attaquer séparément, en
                  commençant par combattre l'armée de Phrigie, probablement plus fatiguée à cause
                  d'une longue marche. Cette stratégie est approuvée. Seule une petite faction des
                  hommes restera au camp, allumant de nombreuses torches, pour donner l'illusion
                  d'un plus grand nombre à l'armée du roi de Pont. Pendant ce temps, la majorité des
                  troupes suivra Artamene, afin d'attaquer de nuit l'armée du roi de Phrigie. Avant
                  le départ, le héros exhorte ses hommes, lesquels revêtent une écharpe blanche,
                  comme signe de reconnaissance nocturne. </p>
              </argument>
              <p>A quelque temps delà <interp id="note289" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> revint, et amena deux prisonniers qu'il avoit
                faits : qui apurent à <interp id="note287" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> que l'Armée de Phrigie n'arriveroit que le
                lendemain : et que celle du Roy de Pont, dans laquelle estoit aussi le Roy de
                Phrigie, ne vouloit point combattre la sienne, que l'autre ne fust arrivée : qui par
                le chemin qu'elle avoit pris, l'enfermeroit infailliblement entre les deux. <interp
                  id="note288" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> à
                cette nouvelle eut du moins beaucoup de joye, d'aprendre que cela n'estoit pas
                encore : et que par un partage que <interp id="note290" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> avoit reconnu, et que les ennemis n'avoient
                pas gardé, il luy seroit facile de passer. En effet, estans montez à cheval un
                moment apres le retour de <interp id="note291" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, nous marchasmes avec tant de diligence, et
                si à propos ; que la nuit favorisant nostre dessein, et cachant nostre marche, nous
                nous rendismes au Camp, sans avoir rencontré personne. Je ne m'arreste point,
                Seigneur à vous exagerer laioye que receurent tous <pb id="page_637" n="V02-P039"
                />les Officiers et tous les Soldats, lors qu'ils virent <interp id="note292"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : luy qu'ils
                regardoient comme un Dieu, et qu'ils croyoient tous invincible. Aussi tost qu'il fut
                arrivé, il fit la reveuë de son Armée : qui ne se trouva monter qu'à seize mille
                hommes seulement. De sorte que bien que toutes ces Troupes fussent effectivement les
                meilleures de toute la <interp id="note297" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, <interp id="note293" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne laissoit pas d'estre fort embarrassé. Car
                enfin l'Armée du Roy de Pont qui avoit quitté ses retranchemens, et de qui
                l'Avant-garde estoit à veuë de celle de mon Maistre, estoit de vingt mille hommes :
                et celle qui devoit arriver le foie à trente Stades de luy, estoit de quinze mille
                hommes effectifs. Se voyant donc réduit en cette extrémité ; et jugeant bien qu'
                auparavant que <interp id="note295" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> le peust sçavoir, les ennemis l'auroient forcé de combattre, et
                l'auroient vaincu : il prit une resolution aussi hardie, que personne en ait jamais
                pris. Bien est il vray, qu'outre les raisons que j'ay dites, il y en eut encore une
                autre, qui à mon advis, ne fut pas de petite consideration dans son esprit. Il
                sçavoit que <interp id="note296" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> devanceroit le Roy, et viendroit le joindre avec les
                premieres Troupes qui seroient en estat de marcher ; Or Seigneur, dans les sentimens
                qu'il avoit pour luy, il ne pouvoit se resoudre à luy. donner l'avantage de l'avoir
                desgagé d'un si grand peril. Apres avoir donc bien examiné la chose, il tint Conseil
                de guerre : mais comme les opinions d'<interp id="note294" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> faisoient tousjours toutes
                les resolutions <pb id="page_638" n="V02-P040"/>des Conseils où il se trouvoit, la
                Henné fut suivie sans contredit, quoy qu'elle fust extrémement hardie. Il dit donc à
                tous le Chefs, <q>Que s'ils estoient une fois enfermez, entre l'Armée du Roy de Pont
                  et celle de Phrigie, il n'y avoit plus de salut pour eux. Qu'ainsi il faloit, s'il
                  estoit possible, les combattre separément. Que d'aller attaquer celle du Roy de
                  Pont la premiere, il estoit à craindre que pour peu que l'ennemy tinst la chose en
                  balence, et tardast à donner la Bataille, l'autre Armée ne vinst les enveloper au
                  milieu du combat, et infailliblement les deffaire. Que d'attendre dans leurs
                  retranchemens qu'ils fussent secourus, ce serait attendre une chose sans aparence
                  : qu'ils ne le pouvoient estre à temps : et que sans doute ils y seroient forcez,
                  avant que <interp id="note299" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                    >Ciaxare</interp> peust estre à eux. De sorte qu'en l'estat qu'estoient les
                  choses, le mieux qu'ils pouvoient faire, estoit d'aller combattre l'Armée de
                  Phrigie, sans que celle du Roy de Pont s'en aperçeust : et cela par un moyen qu'il
                  en avoit imaginé. Que cette Armée n'estant pas plus forte que la leur ; et estant
                  lasse et fatiguée d'une assez longue marche ; pourroit estre deffaite assez.
                  facilement : et les laisser peut estre en termes de faire encore peur au Roy de
                  Pont.</q> Tant y a Seigneur, que tout ce qu'<interp id="note298" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> proposa fut aprouvé, et fut
                suivy. Il envoya quelques-uns des siens battre l'estrade du costé que l'Armée de
                Phrigie devoit venir : et sçachant de certitude, qu'elle arriveroit le soir mesme à
                trente stades du lieu où il estoit campé, aussi tost que la nuit commença de
                paroistre, il fit marcher toute son Armée sans Trompettes et sans bruit : et <pb
                  id="page_639" n="V02-P041"/>ne laissa dans son Camp que la Garde avancée, tous les
                Valets, et ceux qui ne pouvoient combattre : leur ordonnant qu'aussi tost qu'il
                seroit un peu esloigné, ils allumassent grand nombre de feux, pour abuser les
                Ennemis ; et pour oster tout soupçon de son entreprise au Roy de Pont. Je demeuray
                donc, Seigneur, en ce lieu-là malgré moy : avec un commandement absolu d'<interp
                  id="note300" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, si
                je ne le voyois pas revenir le matin, de m'en aller en diligence à <interp
                  id="note302" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, m'aquitter de
                ma commission. Ce n'est pas, Seigneur, comme vous pouvez penser, qu'un Camp où il
                n'y avoit presque personne, fust un lieu de grande seureté : mais enfin <interp
                  id="note301" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> creut
                que son dessein reüssiroit : et que si cela n'estoit pas, je me pourrois sauvcr
                facilement, pourveû que je me retirasse aussi tost que je sçaurois sa mort. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010303" n="Attaque nocturne contre l'armée du roi de Phrigie">
              <argument>
                <p>Feraulas, qui tient ses informations de Martesie, révèle les mouvements secrets
                  de l'âme de Mandane. Celle-ci avait conçu dès le premier abord une grande estime
                  pour Artamene. Comme elle avait exhorté ce dernier à vivre en bonne intelligence
                  avec Philidaspe, elle se trouve fortement contrariée de ce duel et hésite à leur
                  pardonner. Se demandant lequel des deux est le moins coupable, elle espère qu'il
                  s'agit d'Artamene. La conversation entre Mandane et Martesie se transforme ensuite
                  en interrogation sur l'identité du héros. </p>
              </argument>
              <p>Cependant, Seigneur, quoy que je ne suivisse point mon Maistre, je ne laissay pas
                de sçavoir tout ce qui se passa en cette dangereuse occasion : Mais pour n'oublier
                rien de ce que j'en ay veû ; je vous diray qu'auparavant que de partir, <interp
                  id="note303" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                voulant donner coeur aux Officiers et aux Soldats ; les flatta ; les loüa ; et leur
                promit recompense. <q>C'est icy,</q> leur dit-il, <q>mes Compagnons, qu'il est
                  necessaire de vous souvenir de vostre ancienne vertu, : et du commandement que je
                  vous fais, de combattre avec autant d'ardeur, que si toute la Terre voyoit vos
                  actions. Je ne pourray pas en cette rencontre, estre le spectateur de vostre
                  courage : je ne <pb id="page_640" n="V02-P042"/>pourray pas non plus, veut montrer
                  par mon exemple, ce que vous aurez à faire : je ne pourray pas mesme d'abord vous
                  exciter par ma voix : puis qu'il faut surprendre l'ennemy dans l'obscurité de la
                  unit : et le vaincre sans qu'il ait presque loisir de se recueiller. Vous serez
                  donc les seuls tesmoins de vostre hardiesse, et de vostre fidelité : ne pensez.
                  pourtant pas mes Compagnons, que les tenebres puissent empescher, que nostre
                  valeur ou nostre lascheté ne soient connuës. La Victoire de nos Ennemis, deposera
                  en general contre nous, s'ils la remportent : et je déposeray au contraire
                  avantageusement pour vous, lors qu'à la pointe du jour, je verray vos mains
                  victorieuses m'aporter les despoilles sanglantes des Phrigiens morts ; leurs
                  Enseignes rompuës ; et les testes tranchées de nos Ennemis. Voila mes Compagnons,
                  par où te connoistray si vous aurez fait vostre devoir : ce sont les marques que
                  je vous en demande : et ce sont les marques que moy mesme je vous veux donner de
                  ma propre valeur.</q> A ces mots <interp id="note304" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> s'estantteû, tous les Chefs et tous les Soldats
                leverent leurs Javelines ou leurs Espées, pour tesmoigner leur apropation ; et par
                un murmure bas et confus, assiterent mon Maistre qu'ils luy obeïroient exactement.
                Ils marcherent donc en diligence : et apres avoir pris chacun une Escharpe blanche
                pour se reconnoistre dans l'obscurité, ils furent à cette expedition, sans autres
                armes que leurs Javelines et leurs Espées : parce que le combat se devant faire de
                nuit, les Arcs et les fléches leur eussent esté inutiles.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010304" n="Combat contre les rois alliés">
              <argument>
                <p>Le roi de Phrigie et le roi de Pont sont vivement étonnés en apprenant la
                  victoire d'Artamene et se préparent à riposter. De son côté, le héros ne perd pas
                  de temps et engage le combat, avec, à ses côtés, son ami Tigrane, et son rival
                  Philidaspe. Ce dernier est décidé à ne pas quitter Artamene, de crainte de manquer
                  une occasion de s'illustrer. La bataille tourne à l'avantage de l'armée de
                  Cappadoce. Le roi de Pont est fait prisonnier par Artamene, qui charge Chrisante
                  de le traiter avec respect et de le mener au camp. Bientôt, la nuit tombe et l'on
                  ne distingue plus les combattants. Ne voyant par Artamene, Philidaspe prend la
                  tête de l'armée et sonne le retrait des troupes.</p>
              </argument>
              <p>
                <interp id="note305" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                fut si heureux, qu'il trouva les Ennemis <pb id="page_641" n="V02-P043"/>bien avant
                dans leur sommeil, ce qui ne facilita pas peu son entreprise : Comme ils sçavoient
                que l'Armée du Roy de Pont estoit en presence de la nostre, ils n'imaginerent point
                du tout, qu'ils pussent estre attaquez : de sorte qu'ils dormoient profondément,
                sans aucune crainte de surprise. Leur Garde avancée ne laissa pourtant pas de faire
                son devoir : mais elle fut poussée avec tant de promptitude, qu'auparavant que les
                Soldats fussent recueillez ; qu'ils se fussent rangez sous leurs Enseignes ; et
                qu'ils se fussent mis en deffence : il y en avoit desja beaucoup de tuez. Celuy qui
                commandoit ces Troupes, et qui s'apelloit <interp id="note308" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Imbas">Imbas</interp>, estoit extrémement vaillant :
                aussi le monstra t'il bien en cette occasion, puis que malgré cette surprise et le
                desordre de son Armée, il r'assembla un gros assez considerable : et s'opposa si
                fortement et si genereusement à <interp id="note306" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; qu'il y eut des moments où il desespera de la
                victoire. Jamais il ne c'est rien entendu dire de pareil, à ce que m'ont raporté
                ceux qui se trouverent en ce combat : car apres que le premier choc fut passe, où
                  <interp id="note307" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> avoit tant recommandé le silence ; il commença de se faire
                connoistre à la voix, afin d'encourager les siens : et comme tous luy vouloient
                respondre, et se vouloient faire entendre à luy ; de toutes ces voix esclattantes,
                qui ne parloient que de mort et de Triomphe ; il se fit un bruit si grand et si
                espouvantable, que les Ennemis creurent <pb id="page_642" n="V02-P044"/>qu'ils
                avoient esté mal advertis : et que les nostres estoient plus de trente mille hommes.
                La nuit quoy qu'obscure, parce que la Lune n'esclaircit point ; ne l'estoit
                toutefois pas si fort, qu'à la faveur des Estoiles, l'on ne s'entrevist les uns les
                autres : et ce fut aussi par cette sombre lumiere, qu'<interp id="note309"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne laissa pas de
                garder quelque ordre, en un combat où il y avoit tant de desordre et tant de
                confusion. Comme il vit donc qu'il y avoit un gros qui faisoit ferme, et qui luy
                resistoit ; il se douta bien qu'<interp id="note312" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Imbas">Imbas</interp>, qu'il connoisoit pour homme de coeur, et qu'il
                sçavoit qui commandoit cette Armée ; retenoit ce gros en son devoir : mais comme il
                ne le pouvoit voir distinctement pour l'attaquer, il s'avisa d'une ruse qui luy
                reüssit. Il se mit donc à crier aussi haut qu'il le pût ; Si le vaillant <interp
                  id="note313" resp="BaS" type="personnage" value="Imbas">Imbas</interp> veut
                vaincre, que ne vient il combattre <interp id="note310" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, et luy disputer la Victoire en personne ? A
                ces paroles, le hazard qui se mesle de toutes choses, fit qu'<interp id="note314"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Imbas">Imbas</interp> se trouvant fort proche
                de luy, se tourna de son costé : et allant à <interp id="note311" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> l'Espée haute ; je ne pensois
                pas, luy dit-il, avoir un si illustre ennemy si prés de moy : ny une si legitime
                excuse de ma deffaite si elle arrive. A ces mots ils s'aprochent ; ils se battent ;
                et se parlent de temps en temps, de peut que la presse ne les separe, et qu'ils ne
                se connoissent plus : mais à la fin Mon Maistre estant le plus fort et le plus
                heureux, luy fit sauter l'Espée des mains : et luy saisissant la bride ; <pb
                  id="page_643" n="V02-P045"/>il le menaça de le tuer s'il ne se rendoit. <interp
                  id="note319" resp="BaS" type="personnage" value="Imbas">Imbas</interp> se voyant
                en cét estat, ne fit aucune difficulté de se rendre : et <interp id="note315"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> l'ayant donné en
                garde à quatre des siens, fut achever de vaincre tout ce qui resistoit encore. L'on
                voyoit la Cavalerie d'<interp id="note316" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, renverser l'Infanterie Phrigienne sous les
                pieds de ses chevaux : et l'on voyoit presque toute l'Infanterie Capadocienne, estre
                devenuë Cavalerie : parce que dans le desordre où avoient esté leurs ennemis, comme
                ils avoient voulu monter à cheval, les nostres les en avoient empeschez : et les
                tuant, avoient pris leurs chevaux dont ils se servoient apres contre leurs
                Compagnons. Il y en avoit quelques-uns, qui passoient d'un simple sommeil, à un
                sommeil eternel sans s'eveiller : les autres à moitié armez, estoient contraints de
                se deffendre : d'autres se servant de l'obscurité de la nuit s'en-fuyoient sans
                honte ; d'autres sans armes ne laissoient pas de disputer leur vie avec opiniastreté
                : et tous ensemble estoient en une confusion estrange. Enfin, Seigneur, apres un
                combat de deux heures, <interp id="note317" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne trouva plus rien qui luy peust resister : et
                faisant sonner sourdement la retraite, chacun se rassembla sous ses Enseignes : et
                tous ensemble reprirent le chemin du Camp. Cette entreprise fut si judicieusement
                conduite, et si heureusement executée ; qu'à la pointe du jour je vy revenir <interp
                  id="note318" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, à la
                teste de ses <pb id="page_644" n="V02-P046"/>Troupes : qui s'estant fait rendre son
                Prisonnier, par ceux à qui il l'avoit baillé à garder, le faisoit marcher aupres de
                luy : mon Maistre tenant une Espée qu'il avoit arrachée à un des Ennemis, et
                  qu'<interp id="note322" resp="BaS" type="personnage" value="Imbas">Imbas</interp>
                qui la reconnut, luy assura estre celle de son Lieutenant General. Jamais, Seigneur,
                il ne s'est veû une pareille chose, ny un plus magnifique Triomphe que celuy-là : il
                n'y avoit pas un Capitaine, ny pas un Soldat, qui n'eust quelque marque de Victoire
                entre les mains : l'on en voyoit, qui tenoient des Boucliers à la Phrigienne ;
                d'autres des Cottes d'armes toutes sanglantes ; quelques-uns des Enseignes à demy
                rompuës ; d'autres des faisseaux de javelots sur leurs espaules ; d'autres encore
                des testes de Soldats morts, qu'ils portoient par les cheveux ; un grand nombre
                d'autres menoient des Prisonniers enchainez ; le Prince <interp id="note324"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Tigrane">Tigrane</interp> avoit deux Enseignes
                des Ennemis qu'il leur avoit arrachées ; et tous enfin portoient une marque assurée
                qu'ils s'estoient trouvez au Combat. Comme <interp id="note320" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> les vit tous de cette façon,
                il en eut une joye extréme : il les loüa ; il les carressa ; et pour s'aquitter de
                sa parole, leur fit voir le General de l'Armée ennemie qu'il avoit fait prisonnier ;
                et l'Espée de son Lieutenant qu'il portoit. <interp id="note321" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit dans cette glorieuse
                occupation, lors qu'on vint l'advertir qu'il paroissoit environ cinquante Chevaux,
                qui venoient du costé de <interp id="note325" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp> : il envoya aussi tost les reconnoistre : mais il se trouva que
                c'estoit <interp id="note323" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> : <pb id="page_645" n="V02-P047"/>qui estant jaloux de la
                gloire d'<interp id="note326" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, estoit party de la Cour sans congé : et n'avoit pû souffrir
                que son Rival se trouvast en une occasion dangereuse où il ne seroit pas. Je pense
                toutefois, Seigneur, qu'il se repentit de sa diligence, lors qu'il aprit qu'il
                n'auroit point de part à la Victoire, qui venoit d'estre r'emportée sans luy. Il
                arriva donc aupres d'<interp id="note327" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, comme tous ces Chefs et tous ces Soldats
                tenoient encore ces illustres marques de leur avantage : et comme il avoit sçeu la
                chose, par ceux qui l'estoient allé reconnoistre ; s'il eust ose il ne seroit pas
                venu si avant : mais la bienseance ne le souffroit pas. Mon Maistre ne le vit pas
                plustost qu'il en fut esmeû : neantmoins comme il n'est jamais plus doux ny plus
                civil qu'apres la Victoire, il fut au devant de luy. Jugez, luy dit-il, <interp
                  id="note330" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                de ce que nous eussions fait, si vous y eussiez esté ; parce que nous avons fait
                vous n'y estant pas. Je ne sçay pas, respondit-il, si j'eusse partagé la gloire avec
                vous ; mais je sçay bien que j'eusse partagé le peril, lien reste encore assez, luy
                repliqua <interp id="note328" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, puis que nous avons devant nous une Armée de vingt mille
                hommes à combattre. La premiere Victoire que vous avez remportée, respondit <interp
                  id="note331" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                n'est pas un presage assuré de la seconde : et peut-estre qu'en partageant le peril
                avec vous, je ne partageray pas la gloire. Nous le verrons bien tost, respondit
                  <interp id="note329" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; car je ne pense pas qu'il soit à propos de laisser fortifier
                nos ennemis, auparavant <pb id="page_646" n="V02-P048"/>que de les combattre. Il
                faut profiter des faveurs que la Fortune nous a faites : c'est une capricieuse, qui
                ne veut pas qu'on les neglige : et qui les oste quelquefois pour tousjours, lors
                qu'on ne les prend pas dés qu'elle les presente. Vous la connoissez mieux que moy,
                respondit <interp id="note333" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, qui n'ay jamais reçeu aucun bien d'elle : voyons donc
                (repliqua <interp id="note332" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qui se sentit un peu piqué de ce discours) si les maux ou les
                biens que j'en ay reçeus, m'ont apris à la bien connoistre. Apres cela, il se tourna
                vers tous les Chefs et vers tous les Soldats ; et leur parlant avec une hardiesse,
                et une joye dans les yeux, qui sembloit estre d'un heureux presage : <q>N'est il pas
                  vray, leur dit-il, mes Compagnons, que les Vainqueurs ne sont jamais las ? et que
                  vous l'estiez davantage, auparavant que d'avoir combatu, que vous ne l'estes
                  maintenant, que vous avez vaincu vos Ennemis ? Mais mes chers Compagnons, ne nous
                  trompons pas nous mesmes : nous n'avons encore que commencé de vaincre : et il
                  faut achever d'abattre, tout ce qui pourrait s'opposer à nous. Que le nombre de
                  nos Ennemis, ne vous espouvante point : car je puis vous asssûrer, que nous leur
                  allons estre plus redoutables, qu'ils ne nous le doivent estre : estant bien plus
                  difficile combattre des Soldats qui viennent de vaincre ; que d'autres qui
                  n'auroient pas combatu. Le brait de nostre Victoire, devancera nostre Armée, et
                  affaiblira le coeur de nos Ennemis : la crainte et la douleur les auront à demy
                  deffaus, quand nous arriverons à eux : et si les conjectures ne me trompent, cette
                  seconde Victoire ne nous coustera pas trop cher. Le Vaillant <interp id="note334"
                    resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                  <pb id="page_647" n="V02-P049"/>qui vient d'arriver, nous la rendra encore plus
                  facile : et La Fortune qui aime à favoriser les entreprises dangereuses et
                  extraordinaires ; ne nous abandonnera pas en celle-cy. Allons donc mes Compagnons,
                  allons : car si vous aimez le travail, vous n'en pouvez jamais trouver de plus
                  glorieux : et si vous cherchez, le repos, vous ne pouvez aussi jamais establir
                  plus fondement le vostre, qu'en mettant vos Ennemis en estat de ne le pouvoir plus
                  troubler.</q>
                <interp id="note335" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                ayant parlé à peu prés de cette sorte, tous les Officiers et tous les Soldats
                aplaudirent à la resolution qu'il sembloit avoir prise : en suitte de quoy. il fit
                la reveüe de ses Troupes, pour voir combien il en avoit perdu, et trouva qu'il ne
                luy manquoit que cinq cens hommes, quoy qu'il en eust deffait quinze mille. Apres
                cela, il commanda que chacun fist un leger repas, et se preparast à combattre dans
                deux heures. Cependant il traitta tousjours fort civilement avec <interp
                  id="note337" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> :
                Mais comme il vouloit que le bruit de sa premiere Victoire devançast ses Troupes, et
                commençast de luy embaucher la seconde ; il renvoya au Roy de Phrigie, <interp
                  id="note336" resp="BaS" type="personnage" value="Imbas">Imbas</interp> General de
                l'Armée qu'il avoit deffaite, et qu'il avoit pris, comme je l'ay desja dit.
                Ordonnant au Heraut qui le devoit conduire, de dire à ce Prince, que ce vaillant
                Homme s'estoit si bien deffendu, et avoit tesmoigné tant de coeur dans sa disgrace,
                qu'il ne pouvoit se resoudre de luy donner le desplaisir d'estre prisonnier pendant
                une Bataille : ny se priver luy mesme de la gloire de le vaincre une seconde fois,
                si le bonheur luy en vouloit. <interp id="note338" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                <pb id="page_648" n="V02-P050"/>l'entendant parler ainsi, et ne pouvant s'empescher
                de le contredire ; voulut luy representer qu'il vaudroit mieux ne se deffaire pas
                d'un homme qui pouvoit tousjours servir à quelque chose apres la Bataille, si le
                succés n'en estoit pas heureux. Si nous sommes vaincus, repliqua <interp
                  id="note339" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, nous
                n'aurons que faire de prisonniers, puis que nous serons, ou morts ou prisonniers
                nous mesmes, et que ceux que nous avons pris, feront delivrez malgré nous : et si
                nous sommes vainqueurs, aujousta-t'il, nous n'aurons que faire non plus, d'avoir des
                ostages entre nos mains, pour porter nos ennemis à ce que nous voudrons ; puis
                qu'eux mesmes feront sous nostre puissance. Toujours m'avoüerez vous, repliqua
                  <interp id="note342" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, que vous donnez un vaillant homme à nos Ennemis : il est
                vray, respondit <interp id="note340" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, mais en leur en donnant un, nous en gagnons plusieurs qu'il
                faudroit laisser à garder celuy-là. Tant y a, Seigneur, que mon Maistre fit ce qu'il
                vouloit faire, et que <interp id="note343" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> se teût. Cependant le Roy de Pont et celuy
                de Phrigie furent étrangement surpris, lors qu'à la pointe du jour on les advertit
                dans leurs Tentes, que l'on entendoit de grands cris de joye dans l'Armée d'<interp
                  id="note341" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et
                que mesme ceux qui s'en estoient aprochez, disoient y avoir remarqué quantité
                d'Enseignes Phrigiennes. Ces Princes ne pouvoient s'imaginer, comment il estoit
                possible qu'ayant veû des feux toute la nuit dans le Camp de leur Ennemy, il eust pû
                aller combattre <pb id="page_649" n="V02-P051"/>et deffaire les Troupes qu'ils
                attendoient. Ils ne pouvoient croire non plus, qu'<interp id="note349" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Imbas">Imbas</interp> eust trahy son Roy et son Party,
                pour prendre celuy des Capadociens : De sorte que dans cette incertitude, ils ne
                sçavoient que dire ny que penser, Tous les Capitaines et tous les Soldats n'en
                estoient pas moins en peine : et tous ensemble voyoient tousjours bien que cela ne
                leur pouvoit pas estre avantageux, Mais comme ces Princes alloient envoyer
                reconnoistre de nouveau ce que c'estoit ; ils virent arriver <interp id="note350"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Imbas">Imbas</interp> : qui poussé par sa
                propre generosité ; et ayant interest d'excuser sa deffaite parla valeur de ses
                Ennemis ; exagera leur courage si fortement ; et parla de celuy d'<interp
                  id="note344" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avec
                de si grands eloges ; qu'il en porta la frayeur dans l'ame de tous ceux qui
                l'escoutoient. C'est assez, luy respondit le Roy de Pont, que de dire que c'est
                  <interp id="note345" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> qui vous a vaincu, pour oster la honte de vostre deffaite : et
                c'est assez aussi, adjousta le Roy de Phrigie, de dire qu'<interp id="note346"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> veut encore
                combattre, pour nous obliger à ne fuir pas un ennemy, dont on peut estre vaincu sans
                deshonneur. Vous direz donc à <interp id="note347" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, dit le Roy de Phrigie au Heraut, que nous
                allons nous preparer à le recevoir comme il merite de l'estre : et à luy rendre
                grace, si nous le pouvons : en taschant de nous mettre en estat de luy pouvoir
                renvoyer à nostre tour, des prisonniers apres la Bataille. Cependant <interp
                  id="note348" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui
                s'estoit resolu de finir la guerre par cette journée, n'oublioit rien de tout ce qui
                la luy pouvoit rendre <pb id="page_650" n="V02-P052"/>heureuse : il ne rencontroit
                pas un Capitaine, à qui il ne promust recompense de la part du Roy ; il ne voyoit
                pas un Soldat passer aupres de luy, qu'il ne l'appellast par son nom, et qu'il ne
                luy dist quelque chose d'obligeant : et par son action et par ses paroles, il leur
                inspira un si ardant desir de gloire, qu'il n'eust pas esté aisé de les retenir :
                tant il est vray qu'il avoit un art puissant pour exciter leurs coeurs, et pour se
                rendre Maistre de leurs esprits. Apres donc que toutes les Troupes eurent fait un
                repas assez leger ; et qu'à la teste de l'Armée, l'on eut offert un Sacrifice aux
                Dieux ; <interp id="note351" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> la fit marcher en bataille droit à l'Ennemy : et marcha le
                premier, avec le Prince <interp id="note354" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Tigrane">Tigrane</interp> et <interp id="note353" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, qui ne le voulut point
                abandonner, afin qu'il ne peust rien faire, qu'il ne fist aussi bien que luy.
                J'advoüe, Seigneur, que voyant les choses en cét estat, je ne pûs me resoudre de
                continuer d'obeïr exactement à <interp id="note352" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : je me mefiay donc parmy toute cette jeunesse
                de la Cour, qui formoit un Corps de Volontaires, et qui suivoit mon Maistre : mais
                je ne sçay comment il me vit, et me fit signe delà main, aussi tost qu'il m'eut
                aperçeu. Je quittay alors mon rang, et comme il s'avanca quinze ou vingt pas,
                Seigneur, luy dis je en l'abordant, ne me refusez pas la permission de combattre :
                Non, me respondit-il, je ne vous la donneray point : et vous m'avez fasché de me
                desobeir. Je ne le feray plus, luy dis-je, Seigneur, puis que vous ne le pouvez
                souffrir ; et je m'en vay me retirer, Du moins <pb id="page_651" n="V02-P053"
                />Feraulas, me dit-il, si je meurs en cette occasion, vous pourrez assurer à la
                Princesse, que le jour de ma mort aura esté bien marqué du sang de ses Ennemis ; et
                qu'en une mesme journée, j'aurai esté Vainqueur et vaincu. A ces mots ce cher et bon
                Maistre, me commanda de nouveau tout haut de suivre ses ordres : afin que personne
                ne pensast lié de mon courage et de ma retraite, qui me peust estre desavantageux,
                Apres cela je le quittay : et luy rejoignances siens, continua de marcher vers
                l'Armée des Rois Alliez : qui de leur costé, se preparoient à combattre. Ils
                taschoient de persuader à leurs Soldats, que la deffaite de leurs Troupes leur
                feroit avantageuse : puis que la fatigue que leurs Ennemis avoient euë à les
                vaincre, devoit les avoir affaiblis. Mais quoy qu'ils pussent dite, le Nom d'<interp
                  id="note355" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> les
                estonnoit plus, que la voix de leurs Princes ne les s'assuroit. Cependant ces deux
                Corps d'Armée paroissant animez d'un mesme esprit, et d'une mesme fureur,
                s'avancerent et s'aprocherent à la portée de la fléche : l'air en fut en un moment
                tout obscurcy : le fracas des traits qui se rencontrent, qui se choquent, et qui se
                brisent en ces occasions. se joignit au bruit esclattant de cette harmonie
                guerriere, dont on se sert dans tous les combats : et frapant l'oreille de tous les
                Soldats de l'un et de l'autre Party, redoubla dans le coeur des uns et des aimes, un
                ardant desir de vaincre. Apres avoir vidé leurs Carquois, ils s'aprocherent
                davantage : ceux qui portoient des Javelots, les lancerent avec une force extréme :
                les Espées <pb id="page_652" n="V02-P054"/>suivirent bien toit : et ces deux Armées
                venant aux mains et se meslant, tous ceux qui les composoient firent ce qu'ont
                accoustume de faire de vaillans Soldats, conduits par de vaillans Capitaines. C'est
                à dire que tout se mesla ; que tout combatit ; que tout voulut vaincre ; et que
                chacun à son tour, attaqua et fut attaqué. L'aigle gauche de l'Armée d'<interp
                  id="note356" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                enfonça la droite de celle des Rois Alliez : et la gauche de ces Princes esbranla
                fort la droite d'<interp id="note357" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, Pour luy, il fit non seulement ce qu'il avoit accoustumé de
                faire, mais il fit encore ce qu'il n'avoit jamais fait. Le Prince <interp
                  id="note360" resp="BaS" type="personnage" value="Tigrane">Tigrane</interp> se
                signa la aussi en cette occasion : <interp id="note359" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> à leur exemple, fit tout de que l'on
                pouvoit attendre d'un homme de grand coeur : et mon Maistre luy mesme m'a dit
                souvent, malgré la haine qu'il avoit pour luy, qu'il estoit digne d'une immortelle
                loüange. Il ne font donc pas s'estonner, si la plus petite Armée eut l'avantage sur
                la plus grande, ayant trois hommes il extraordinaires qui la soustenoient. Il faut
                pourtant avoüer que le gain de cette Bataille, apartint tout entier à <interp
                  id="note358" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : non
                seulement parce qu'il combatit cent fois plus vaillamment qu'aucun autre ; non
                seulement parce qu'il donna tous les ordres avec jugement ; non seulement parce
                qu'il anima les siens ; qu'il les s'allia quelquefois ; qu'il les soustint ; qu'il
                les deffendit ; et qu'il fut par tous les lieux où il estoit besoin d'estre ; mais
                encore parce qu'il fit une chose qui mit plus les Ennemis en déroutte, que <pb
                  id="page_653" n="V02-P055"/>tout ce que les autres avoient fait. Mon cher et
                invincible Maistre qui s'estoit resolu de vaincre ou de mourir : et de conserver
                d'autant plus soigneusement, tout l'honneur de sa premiere victoire, qu'il
                n'ignoroit pas que s'il perdoit la Bataille, il seroit accusé de l'avoir un peu
                legerement hazardée : <interp id="note361" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, dis-je, voulant donc triompher ou se perdre ;
                ne s'amusoit pas en cette occasion, à choisir les Ennemis qu'il combattoit, et à
                espargner mesme leur sang, comme il faisoit presque tousjours : estant certain qu'en
                cent occasions differentes, il a mieux aimé s'exposer à estre blessé, pour tascher
                de prendre de vaillants hommes prisonniers, que de les tuer comme il le pouvoit
                aisément faire : mais en celle-cy, il attaquoit tout ce qui s'opposoit à son passage
                ; il blessoit tout ce qui ne se rendoit pas ; et il soit tout ce qui luy resistoit
                opiniastrément. Rencontrant donc un gros de Cavalerie qui faisoit ferme ; il le
                charge, il l'enfonce ; et le met en suitte : sans prendre garde que le Roy de Pont,
                ce genereux Rival dont il estoit si estimé et si aimé, estoit celuy qui luy faisoit
                le plus de resistance. Mais enfin l'ayant blessé au bras droit ; et ce Prince se
                voyant hors de combat, et hors d'apparence d'estre desgagé par les siens, puis qu'il
                alloit estre envelopé par ceux d'<interp id="note362" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; se voyant, dis-je, en cet estat, et
                reconnoissant mon Maistre ; il aima mieux se rendre à luy qu'à aucun autre. Et dans
                cette pensée, se voyant pressé de toutes parts, et prest de perir ; il faut se
                rendre <pb id="page_654" n="V02-P056"/><interp id="note363" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il faut te ceder, luy cria
                ce Prince blessé, et il faut mesme te confesser en se rendant et en te cedant, que
                tu mérites de vaincre. A ces mots, <interp id="note364" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> le reconnoissant, s'approcha encore plus prés
                de luy : et voyant qu'il ne pouvoit plus soustenir son Espée, il escarta ceux qui le
                pressoient ; et l'abordant fort civilement ; Vous cedez plustost à ma fortune qu'à
                ma valeur, luy repliqua-t'il ; mais il faut du moins que j'use comme je dois de
                cette bonne fortune : et que je tasche de vous tesmoigner, qu'elle est accompagnée
                de quelque vertu. En disant cela, il se tourna vers <interp id="note366" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, qui combattoit alors
                aupres de luy : et luy remettant le Roy de Pont entre les mains, allez <interp
                  id="note367" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                luy dit-il, allez conduire le Roy dans nostre Camp ; car il y fera mieux servy que
                dans le sien, où tout est en confusion : Mais ayez en soing, adjousta t'il, comme
                d'un Prince qui feroit nostre Vainqueur, si tous ses Soldats estoient aussi
                vaillants que luy. <interp id="note368" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> obeïssant à son Maistre, et s'accompagnant de
                cent Cavaliers, se chargea de la conduite du Roy de Pont : auquel <interp
                  id="note365" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> dit
                encore en le quittant, avec beaucoup de civilité ; Seigneur, j'irois moy-mesme vous
                servir, si la necessité de mon devoir me le permettoit : mais comme je voy encore
                quelques-uns des vostres les armes à la main, vostre Majesté me pardonnera si je la
                quitte : et si je vay achever de me mettre en estat de luy rendre apres mes devoirs,
                avec plus de respect et plus de loisir, A ces mots <pb id="page_655" n="V02-P057"
                />s'abaissant jusques sur l'arçon, il tourna bride : et ce Prince vaincu recevant la
                loy d'un Vainqueur qui le traitoit de si bonne grace ; suivit <interp id="note372"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> sans songer plus
                à sa liberté. Cependant le Roy de Phrigie ayant sçeu bien tost apres, que le Roy de
                Pont estoit prisonnier, en entra en une fureur estrange : et quoy que ce Prince soit
                desja assez esloigné de sa premiere jeunesse, il a pourtant beaucoup de vigueur, et
                beaucoup de generosité : si bien qu'aprenant cette perte, il redoubla ses efforts,
                pour tascher de la reparer. Il rassembla donc ce qu'il pût des siens, et fut luy
                mesme en personne aux lieux les plus dangereux : <interp id="note369" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ayant apris en quel endroit
                combattoit ce Prince, y fut accompagné de tout ce qui le pût suivre ; de tout ce
                qu'il rencontra en son passage ; et recommença alors un nouveau combat. Par tout
                ailleurs l'on ne voyoit que des Ennemis morts où mourans ; Que des Soldats qui
                jettoient leurs armes pour fuir, ou qui se rendoient ; et la victoire estoit
                entierement du costé d'<interp id="note370" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Cependant la nuit tombant tout d'un coup, l'on
                ne discerna plus du tout l'endroit où il y avoit encore combat, de ceux où il n'y en
                avoit plus : et <interp id="note373" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> que la foule avoit separé d'<interp id="note371" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, malgré la resolution qu'il
                avoit prise de ne l'abandonner pas ; achevant de vaincre tous ceux qui luy avoient
                resisté ; ne voyant point mon Maistre pour donner les ordres, fit à l'instant sonner
                la retraite. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020104" n="Suite de l'histoire d'Artamène : Disparition de Cyrus"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Au lendemain de la victoire contre les armées de Pont et de Phrigie, Artamene est
                introuvable. La découverte du cadavre de son cheval, de son heaume et de son
                bouclier, au bord de la rivière Sangar, suggère que le général a trouvé la mort. Le
                fait que le roi de Phrigie ne le détienne pas prisonnier confirme cette funeste
                nouvelle. Feraulas s'acquitte alors de sa mission, en portant à Mandane la lettre,
                dans laquelle Artamene lui avoue son amour et son origine royale. La princesse est
                profondément bouleversée. Elle prend conscience de la profondeur de ses sentiments
                envers l'illustre général. La cour entière est endeuillée par la disparition du
                héros. Tandis que les amis d'Artamene continuent de rechercher sa dépouille,
                Philidaspe est chargé de ramener à Sinope le roi de Pont, prisonnier au camp. C'est
                en grande pompe, mais sous le signe du deuil, que le cortège militaire regagne la
                cour de Ciaxare. </p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010401" n="La mort présumée d'Artamene">
              <argument>
                <p>Bien que l'armée de Ciaxare ait remporté la victoire contre celle des rois de
                  Pont et de Phrigie, Artamene demeure introuvable. Les troupes sont affligées.
                  Chacun recherche avec soin le héros disparu. On envisage la possibilité qu'il ait
                  été fait prisonnier par le roi de Phrigie. Le roi de Pont, captif, indique que le
                  souverain défait s'est retiré dans la ville de Cerasie, au-delà de la rivière
                  Sangar, qui sépare les royaumes de Pont et de Bithinie. En chemin, Chrisante et
                  Feraulas apprennent par deux soldats blessés qu'Artamene était en effet à la
                  poursuite du roi de Phrigie. Selon leurs dires, le héros, blessé, serait tombé
                  lors d'un combat près de la rivière. Et de fait, Chrisante et Feraulas découvrent
                  bientôt, sur les rives jonchées de cadavres et de sang, le cheval, le heaume et le
                  bouclier d'Artamene. Chrisante et Feraulas rentrent au camp, où la nouvelle de
                  cette mort provoque une consternation générale.</p>
              </argument>
              <p>
                <pb id="page_656" n="V02-P058"/>apres, chacun se retrouva sous son Enseigne : et le
                party d'<interp id="note374" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> se trouva Maistre du Champ de Bataille, et du bagage des
                Ennemis qui l'avoient abandonné. Mais pour le Vainqueur l'on ne le voyoit en nulle
                part : tous les Capitaines se demandoient les uns aux autres où il estoit : et tous
                les Soldats vouloient sçavoir ce qu'estoit devenu leur General. Les uns disoient, je
                ne l'ay point veû depuis qu'à la teste de nostre Compagnie, il a enfoncé un Escadron
                qui luy resistoit : les autres adjoustoient, je ne l'ai point rencontré, depuis que
                je luy ay veû tuer un vaillant homme qui j'avoit attaqué : et tous enfin marquoient
                la derniere fois qu'ils l'avoient veû, par quelque action heroïque. Mais encore que
                tout le monde l'eust veû durant le combat, personne ne sçavoit ce qu'il estoit
                devenu : l'on ne le trouvoit en nul endroit ; il n'estoit point dans son Camp ; il
                n'estoit point dans son Camp ; il n'estoit point au Champ de Bataille ; et ainsi il
                sembloit demeurer confiant, qu'il faloit qu'il fust mort ou prisonnier. . <interp
                  id="note376" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                mesme en paroissoit fort empressé : et soit que ce fust par generosité, ou par un
                sentiment tout contraire, il s'en informa avec un grand soing. Pour moy Seigneur, je
                n'eus jamais une douleur si grande : <interp id="note375" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> n'en avoit pas une mediocre
                : et je puis dire qu'il n'y avoit personne en toute l'Armée, qui ne s'affligeast
                bien plus de cette perte, qu'il ne se réjouïssoit du gain de deux Batailles.
                Cependant comme l'on sçavoit que <interp id="note377" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> avoit desja commandé <pb id="page_657"
                  n="V02-P059"/>des Armées, avec la qualité de General ; tous les Officiers ne
                firent point de difficulté de prendre les ordres de luy : car pour le Prince <interp
                  id="note383" resp="BaS" type="personnage" value="Tigrane">Tigrane</interp>, comme
                il ne devoit pas tarder en <interp id="note384" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, il n'avoit voulu accepter nul employ : et ne
                vouloit estre que Volontaire. Mais tous ces Capitaines n'avoient rien de plus
                pressant dans l'esprit, que d'estre pleinement esclaircis de la fortune de leur
                General : ils dirent à <interp id="note382" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> qu'il faloit s'informer du Roy de Pont, en
                quel lieu il croyoit que le Roy de Phrigie se seroit retiré, afin d'y envoyer un
                Heraut, demander, si <interp id="note378" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne seroit point prisonnier. Car enfin il
                s'estoit trouvé deux Soldats qui assuroient avoir veû d'essez loing <interp
                  id="note379" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> à
                l'entrée de la nuit, poursuivre les ennemis, du costé que le Roy de Phrigie avoit
                fait sa retraite. Ce fut moy, Seigneur, qui reçeus l'ordre d'aller vers le Roy de
                Pont que l'on avoit logé et pensé dans la Tente de mon Maistre : il m'assura qu'on
                trouveroit le Roy de Phrigie, à la Ville la plus proche de <interp id="note385"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Cerasie">Cerasie</interp> au delà de la riviere de
                  <interp id="note386" resp="BeS" type="lieu" value="Sangar">Sangar</interp>. Mais,
                Seigneur, je ne vy jamais un Prince plus raisonnable que celuy-là : Car dés le mesme
                instant que je luy eus fait connoistre la crainte que l'on avoit qu'<interp
                  id="note380" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne
                fust prisonnier ; si cela est, me dit-il, ne craignez rien pour vostre Maistre. et
                se faisant donner de quoy escrire, bien qu'il fust assez blessé au bras droit ; il
                fit une Lettre au Roy de Phrigie, par laquelle elle prioit, si <interp id="note381"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> se rencontroit par
                hazard en sa puissance, <pb id="page_658" n="V02-P060"/>de le traiter avec toute la
                civilité possible. L'on envoya donc aussi tost un Héraut vers le Roy de Phrigie : et
                  <interp id="note389" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> et moy suivis d'un nombre infiny d'autres de toutes
                conditions, ayant fait allumer force flambeaux, fusmes chercher parmy les morts, ce
                que nous souhaitions ardemment de n'y rencontrer pas, et ce que nous craignions
                estrangement d'y trouver. Helas ! disois-je à <interp id="note390" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, les Dieux auroient-ils
                esté si favorables à <interp id="note387" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, pour luy estre si contraire ? A quoy bon luy
                faire remporter deux illustres Victoires en un jour, pour le faire perir de cette
                sorte, et pour laisser <interp id="note392" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> son ennemy, joüir du fruit de ses travaux ?
                Cependant la pointe du jour estant venuë, nous continuasmes de chercher, et de
                chercher avec soing : bien aises pourtant, de voir que nous cherchions inutilement.
                Comme nous sçavions le costé où l'on avoit veû <interp id="note388" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> la derniere fois ; <interp
                  id="note391" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et
                moy fusmes encore allez loing, sans que nous sçeussions bien precisément nous
                mesmes, pourquoy nous nous escartions tant : Mais le Destin qui nous conduisoit,
                sçavoit bien ce que nous ignorions. Comme nous commencions de desesperer de pouvoir
                rien aprendre de nôtre cher Maistre ; et que nous nous resolutions de nous en
                retourner ; nous entendismes quelques voix plaintives qui nous appelloient. Nous
                fusmes en diligence de ce costé là, et nous y trouvasmes deux Soldats fort blessez,
                l'un à la jambe et l'autre à la cuisse : qui ne pouvant se soustenir, <pb
                  id="page_659" n="V02-P061"/>estoient demeurez en ce lien toute la nuit, en
                attendant qu'il passast quelqu'un pour les secourir ; ayant reçeu ces blessures l'un
                et l'autre en cet endroit, comme ils poursuivoient les Ennemis. Mais quoy que ces
                blessures fussent grandes, et que leur foiblesse fust extréme, par la perte de leur
                sang ; la premiere chose qu'ils nous dirent, ne fut point de nous demander secours,
                bien qu'ils fussent de nostre Party : au contraire l'un des deux prenant la parole
                et nous regardant, (car il sçavoit bi ? que nous estions à <interp id="note393"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>) : Allez, nous
                dit-il, allez vers le bord de cette riviere, que vous voyez à deux cens pas d'icy,
                et cherchez y avec foin pour voir si vostre illustre Maistre n'y est point en mesme
                estat que nous. Nostre Maistre (luy dismes nous tout à la fois <interp id="note396"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et moy) helas !
                mes Amis, que nous en pouvez vous aprendre ? Nous le vismes hier au soir fort tard,
                me respondit le Soldat qui avoit desja parlé, poursuivre le Roy de Phrigie, qui se
                retiroit en combattant : mais comme ils passerent aupres de nous, nous connusmes
                  qu'<interp id="note394" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit blessé, bien que le jour fust prest de finir, car nous
                vismes sa Cotte d'armes toute sanglante. Nous estions, comme vous le voyez, couverts
                des buttions qui nous environnent, et qui nous desroberent à la veuë de ceux du
                Party contraire. Le Roy de Phrigie avoit gagné le devant d'assez loing : mais nous
                eusmes beau crier : car de tous ceux qui suivoient <interp id="note395" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, aucun ne s'arresta pour nous
                secourir : et nous vismes <pb id="page_660" n="V02-P062"/>qu'environ à l'endroit que
                je vous ay marqué, il se fit encore un grand combat : où, si je ne me trompe, je vy
                tomber l'illustre <interp id="note397" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Du moins fuis-je bien assuré, que je ne vy personne demeurer
                debout, que quelques-uns qui passerent la riviere à la nage, entre lesquels je suis
                certain qu'<interp id="note398" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'estoit pas. Ce Soldat n'eut pas si toit achevé de parler, que
                  <interp id="note399" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> et moy commençasmes de courir, vers le lieu qu'il nous avoit
                monstré, avec un redoublement de crainte que je ne vous puis exprimer : et je pense
                que nous eussions abandonné ces deux pauvres Soldats sans les secourir, n'eust esté
                que nous vismes paroistre quelques-uns des nostres, entre les mains desquels nous
                les remismes pour en avoir soing. Cependant, Seigneur, nous arrivasmes sur le bord
                de cette riviere, qui est celle de <interp id="note400" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sangar">Sangar</interp>, qui separe le Royaume de Pont de celuy de
                Bythinie. Comme nous y fusmes, nous vismes que toutes ses rives estoient couvertes
                de morts : il y avoit un petit Pont de bois, qui paroissoit avoir esté rompu de
                nouveau : et comme le cours de cette riviere n'est pas fort rapide, on la voyoit
                aussi loing que la veuë se pouvoit estendre, du costé qu'elle descend, toute
                couverte en ces deux bords, de Soldats tuez et d'armes rompuës. Toutes ses eaux
                mesmes en avoient changé de couleur : toutes les herbes de ces rivages estoient
                teintes de sang : et l'on ne pouvoit rien voir de plus funeste que cét objet. Nous
                reconnusmes aussi tost grand nombre de gens de nostre Party : <pb id="page_661"
                  n="V02-P063"/>et nous en discernasmes aussi beaucoup de celuy du Roy de Phrigie.
                Mais, ô Dieux ! je fremis encore, quand je me souviens de la surprise que j'eus,
                lors que suivant l'une de ces rives un peu plus bas, je reconnus le cheval de mon
                cher Maistre, que je vy mort au bord de l'eau. Il avoit les deux pieds de devant
                dans la riviere, comme s'il eust voulu la passer, et qu'il eust esté tué en cette
                action, d'un coup de trait qu'il avoit au travers du flanc. Helas ! m'escriay-je.
                  <interp id="note402" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, il n'en faut plus douter, nostre illustre Maistre a pery, ou
                par le fer, ou parles flots : et de quelque façon que la chose soit arrivée, nous
                avons perdu le Grand <interp id="note401" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. De vous dire, Seigneur, quel fut nostre
                estonnement, et quelle fut nostre douleur, c'est ce qui n'est pas possible : nous
                reconnusmes fort bien ce Cheval, qui estoit tres-remarquable. Nous vismes de plus à
                deux pas de là, l'habillement de teste de mon Maistre, que je reconnus aussi tost à
                un grand Panache, dont il estoit couvert : et comme la riviere est estroite, je
                reconnus encore de l'autre costé de l'eau, son Bouclier, qui estant de bois par
                dedans, flottoit le long de cette rive, et s'estoit accroché par ses courroyes, à
                quelques joncs, et à quelques roseaux qui la bordent. Enfin, Seigneur, nous ne
                doutasmes point que nostre cher Maistre n'eust pery : principalement apres que nous
                eusmes visité fort exactement, et fort inutilement tout ensemble, les deux costez de
                cette riviere, la longueur de plusieurs stades (car je la passay à la <pb
                  id="page_662" n="V02-P064"/>nage) et principalement encore, quand nous fusmes
                retournez au Camp, avec ces tristes et funestes marques de la perte d'<interp
                  id="note403" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et
                que nous eusmes sçeu, que le Heraut que l'on avoit envoyé vers le Roy de Phrigie
                estoit revenu, sans en avoir apris aucunes nouvelles. A ce redoublement
                d'affliction, nous recourusmes <interp id="note405" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et moy une seconde fois, tout le long de ces
                funestes rivages qui nous firent tant verser de larmes : Nous suivismes ces bords
                beaucoup plus loing qu'il n'estoit vray-semblable que ces vagues eussent pû porter
                le corps de nostre cher Maistre : et comme cette riviere se jette dans la mer assez
                prés de là, nous creusmes qu'elle auroit jetté avec elle le corps d'<interp
                  id="note404" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> dans
                ces Abismes. Enfin, Seigneur, nous retournasmes une autre fois au Camp tous
                desesperez : nous creusmes absolument qu'il estoit mort, et toute l'Armée le creut
                comme nous. Jamais jour de victoire ne fut si triste que celuy-là : et la perte de
                vingt Batailles n'auroit pû causer une consternation esgale à celle que l'on voyoit
                dans toutes nos Troupes. Tout le monde soupiroit, tout le monde gemissoit : et les
                Capitaines avoient beaucoup de peine à retenir les Soldats, et à les empescher de se
                desbander. Ils s'imaginoient presque que tous ces morts dont le Champ de Bataille
                estoit couvert, alloient ressusciter pour leur arracher d'entre les mains les
                Lauriers qu'ils avoient r'emportez : et ils publioient hautement qu'il n'y avoit
                plus d'esperance de vaincre, puis <pb id="page_663" n="V02-P065"/>qu'<interp
                  id="note406" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne
                vivoit plus. Les uns disoient qu'il ne faloit plus servir, parce qu'il n'y avoit
                plus de recompense à attendre ; Les autres qu'il ne faloit plus s'exposer, pour des
                gens qui ne s'exposoient pas comme <interp id="note407" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : Enfin, disoient ils tous, nous regrettons un
                General, qui nous faisoit presque vaincre sans peril ; qui faisoit tousjours plus
                luy mesme, qu'il ne nous commandoit de faire ; qui nous recompensoit magnifiquement
                des moindres services ; qui nous laissoit tout le butin, apres avoit partagé le
                danger ; et qui par sa douceur et par sa familiarité charmante, estoit tout ensemble
                nostre Compagnon et nostre General. Voila, Seigneur, ce que disoient les Soldats :
                pendant que tous les Capitaines pleuroient publiquement comme eux : ou cachoient du
                moins leur douleur dans leurs Tentes. Tous les prisonniers que nous avions faits, en
                furent sensiblement affligez : et ne pouvoient se consoler de leur captivité,
                sçachant qu'ils ne feroient plus sous la puissance d'<interp id="note408" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, dont ils avoient esperé un
                traitement favorable. Le Roy de Pont en son particulier, en fut extraordinairement
                affligé : et tesmoigna plus de douleur, de la perte de celuy qui l'avoit blessé, qui
                l'avoit vaincu, et qui l'avoit fait prisonnier, que de la perte de deux Batailles,
                et de celle de sa liberté. <interp id="note409" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> mesme, malgré tous leurs desmeslez, et
                toute son aversion, tesmoigna estre touché d'une avanture si pitoyable : et s'il eut
                de la joye, il la desguisa si bien qu'elle ne parut point <pb id="page_664"
                  n="V02-P066"/>sur son visage. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010402" n="La mission de Feraulas">
              <argument>
                <p>Feraulas s'empresse de rejoindre Sinope, pour accomplir les dernières volontés
                  d'Artamene et transmettre sa lettre à Mandane. Il parvient à s'introduire dans le
                  château, puis, par un escalier dérobé, au seuil de l'appartement de Mandane.
                  Celle-ci accepte de le recevoir, intriguée. Après lui avoir fait part des deux
                  victoires successives des troupes d'Artamene, Feraulas annonce à la princesse la
                  mort du héros, avant de lui donner la lettre. Mandane lit les lignes dans
                  lesquelles Artamene lui avoue à la fois son amour et son origine royale. La jeune
                  femme est profondément bouleversée. Avant de congédier Feraulas, elle l'interroge
                  sur l'identité exacte d'Artamene, mais le fidèle ami ne lui révèle rien de plus,
                  respectant les vœux de son maître.</p>
              </argument>
              <p>Mais pendant que tout le monde pleure, et que tout le monde le pleint, je parts du
                Camp tout desesperé, sans en parler à personne, non pas mesme au sage <interp
                  id="note410" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> :
                et je m'en viens à <interp id="note417" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, pour m'aquitter de la triste commission que mon Maistre m'avoit
                donnée, d'aller porter ce qu'il avoit escrit à la Princesse de <interp id="note416"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>. Je fis une telle
                diligence, que l'arrivay icy quatre heures plustost que celuy que <interp
                  id="note415" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                envoyoit au Roy, pour l'advertir de ce qui s'estoit passe, et pour prendre de
                nouveaux ordres : Mais comme je ne voulois voir que <interp id="note413" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, je fis le tour de la Ville par
                dehors : et je fus mettre pied à terre à la porte qui est la plus proche du
                Chasteau, et qui comme vous sçavez n'en est qu'à vingt pas. Apres avoir dit à ceux
                qui m'arresterent à cette porte, que je venois de <interp id="note418" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, ils me different passer : de
                sorte que j'entray mesme dans le Chasteau sans estre connu, parce qu'il estoit
                presque nuit : et ainsi montant par un Escallier dérobé, qui respondoit à
                l'Apartement de la Princesse, j'entray dans son Antichambre, sans que personne
                m'eust veû. Je luy fis pourtant dire auparavant par <interp id="note414" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> que je demanday la premiere,
                que <interp id="note411" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> avoit quelque choie a luy dire en particulier : l'ay sçeu
                depuis par cette Fille, que la Princesse avoit esté extrémement triste tout ce
                jour-là ; et qu'elle tut fort esmuë, quand on luy dit que je voulois parler à elle,
                sans que personne entendist ce que je luy voulois dire. Que me peut vouloir <interp
                  id="note412" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> : <pb
                  id="page_665" n="V02-P067"/>dit-elle à <interp id="note427" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> ; car si <interp id="note419"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est vainqueur,
                c'est au Roy à qui il doit rendre compte de sa victoire : et s'il est vaincu,
                adjousta-t'elle en soupirant, je ne sçauray que trop tost son infortune. Madame, luy
                respondit cette Fille, je ne puis vous dire rien de ce que vous voulez sçavoir : car
                je n'ay pas plustost veû <interp id="note425" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, que sans luy donner presque le loisir de me
                dire qu'il vouloit parler à vous, je suis venue vous en advertir. Qu'il entre donc,
                dit elle, dans mon Cabinet où je m'en vay, et où vous me l'amenerez, <interp
                  id="note428" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> ayant
                reçeu cet ordre, me vint querir où elle m'avoit laissé ; et me conduisît aupres de
                la Princesse, sans que j'eusse la force d'ouvrir la bouche, tant j'estois accablé de
                douleur. Je ne vy pas plus tost j'illustre <interp id="note426" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, que malgré moy j'eus le visage
                tout couvert de larmes : la Princesse me voyant en cet estat, changea de couleur :
                et prenant la parole la premiere, avec precipitation ; <interp id="note420"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, me dit-elle, a
                t'il perdu la Bataille, et nos Ennemis font ils nos Vainqueurs ? <interp
                  id="note421" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy
                dis-je, Madame, a vaincu vos Ennemis ; a mis de sa main le Roy de Pont dans vos fers
                ; et a gagné deux Batailles en un mesme jour : Mais Madame, adjoustay-je en
                redoublant mes pleurs, <interp id="note422" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> a pery à la derniere : et a finy sa vie, en
                finissant aussi la guerre. <interp id="note423" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> (reprit-elle, avec un ton de voix où la douleur
                paroissoit sensiblement exprimée) a pery en cette occasion ! Ouy, Madame, luy
                repliquay-je, et <interp id="note424" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'est plus. Voicy (luy dis-je, <pb id="page_666" n="V02-P068"
                />en luy presentant la Lettre que mon Maistre luy avoit escrite) ce qu'il me donna
                un peu auparavant que d'aller combattre : et ce qu'il m'ordonna de ne remettre entre
                vos mains qu'apres sa mort, si elle arrivoit en cette funeste Bataille. A ces mots,
                la Princesse ne pût retenir ses larmes non plus que moy : elle s'assit aupres d'une
                Table où il y avoit de la lumiere : et elle s'y plaça de façon, que je ne luy voyois
                point le visage, parce qu'elle vouloit me cacher ses pleurs. Mais quoy qu'elle peust
                faire, je ne laissay pas de m'apercevoir malgré mon affliction, que la sienne
                n'estoit pas mediocre. Je dois tant de choses à <interp id="note429" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> (me dit elle en prenant ce
                qu'il luy avoit escrit) que je serois ingratte si sa perte ne me touchoit
                sensiblement : et si je ne faisois pas apres sa mort, tout ce qu'il a pu desirer de
                moy. Car (dit elle, en se tournant un peu de mon costé) je m'imagine que cét Homme
                illustre, aura voulu me recommander les siens : et me demander pour eux, les
                recompenses qu'il n'a jamais demandées pour luy. Je ne sçay, Madame, luy dis-je, ce
                que mon Maistre vous a escrit : mais je sçay bien que ceux qui ont eu l'honneur
                d'estre à luy ne demandent plus que la mort, et ne pretendent plus rien à la Fortune
                ny à la vie. Cependant, la Princesse apres avoir essuyé les larmes qu'elle ne
                pouvoit retenir, se mit à lire ce que mon Maistre luy mandoit : qui à ce que <interp
                  id="note430" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> m'a
                dit depuis, estoit à peu prés en ces termes. </p>
              <p>
                <pb id="page_667" n="V02-P069"/>ARTAMENE, A LA PRINCESSE DE <interp id="note431"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">CAPADOCE</interp>. <q>Auparavant que de
                  lire ce qu'un Prince malheureux vous escrit ; souvenez vous de grace, que celuy
                  qui prend la liberté de vous parler, ne vous parlera plus jamais : et qu'il n'a pû
                  se resoudre de perdre le respect qu'il vous devoit, qu'apres avoir perdu la vie
                  pour, vostre service. Mais Madame, comme il n'a pû s'exposer à vous desplaire tant
                  qu'il a vescu, il n'a pu aussi se priver de la consolation qu'il reçoit, d'esperer
                  que vous sçaurez du moins apres sa mort, qu'il n'a vescu que pour vous, et qu'il
                  n'a adore que vous. Ouy, Madame, <interp id="note432" resp="BaS" type="personnage"
                    value="Artamene">Artamene</interp> qui par sa naissance n'est pas absolument
                  indigne de la Princesse de <interp id="note434" resp="BeS" type="lieu"
                    value="Capadoce">Capadoce</interp> ; se l'est si fort trouvé par ses deffauts,
                  de la Princesse <interp id="note433" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                    >Mandane</interp> ; qu'il n'a jamais osé luy dire qu'il l'a aimée, dés le
                  premier moment qu'il l'a veuë : et que son amour a fait tout le bonheur de ses
                  armes, et tout le tourment de sa vie. Non, divine Princesse, ce n'a esté que pour
                  vous, que je suis demeuré desguisé et inconnu dans cette Cour : que l'ay combattu
                  ; que l'ay vaincu ; et que j'ay renoncé à tout le reste de la Terre : quoy qu'il y
                  en ait une des plus nobles Parties,, où je devois un jour commander. Ce qui
                  m'afflige le plus presentement, c'est que je ne puis sçavoir si je mourray
                  vainqueur ou vaincu : si c'est le premier, recevez sans vous irriter une
                  declaration d'amour, qui ne vous est faite, que. far un homme qui vous aura donné
                    <pb id="page_668" n="V02-P070"/>la victoire au prix de son sang : et si c'est le
                  dernier, pleignez du moins un malheureux, qui fera mort pour vostre service, et
                  mort en vous adorant. Comme te n'ay jamais rien esperé, te pense que vostre vertu
                  ne se doit pas offencer, de ma respectueuse passion : et que vous ne devez pas
                  trouver mauvais que je vaut la descouvre, puis que la premiere fois que je vous en
                  escris, fera la derniere que j'escriray en toute ma vie. Il m faut point, Madame,
                  d'autre responce à ce que je vous mande, que quelques legeres marques de douleur
                  et de pitié : ne me les refusez donc pas je vous en conjure : et pour me pardonner
                  ma hardiesse, souvenez. vous s'il vous plaist, Madame, que si j'eusse vescu, vous
                  eussiez peut-estre tousjours ignoré, ce que te ne vous ay apris qu'en entrant au
                  Tombeau.</q>
                <q><interp id="note435" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                    >ARTAMENE</interp>.</q> Tant que la lecture de cette Lettre dura, les larmes de
                la Princesse se redoublerent de telle sorte, qu'elle fut contrainte de l'interrompre
                à diverses fois : Mais apres qu'elle eut achevé de lire, sentant bien qu'elle ne
                pourroit gueres mieux retenir ses plaintes que ses pleurs ; et ne voulant pas que je
                fusse le tesmoin de son excessive douleur ; <interp id="note437" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, me dit elle, vous voyez que
                je ne suis pas mesconnoissante ; et que je n'ay pas oublié que l'illustre <interp
                  id="note436" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avoit
                sauvé la vie du Roy mon Pere : puis que je m'afflige bien plus de sa perte, que je
                ne me resjoüis des glorieux avantages qu'il a r'emportez. Mais, adjousta-t'elle en
                soupirant, que pourroit-on moins faire pour luy, que de marquer par des larmes, <pb
                  id="page_669" n="V02-P071"/>un jour qu'il a rendu memorable par le gain de deux
                Batailles ; par la prise d'un Roy ennemy ; et par la paix qu'il donne à toute la
                  <interp id="note444" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> ?
                La Princesse ne pouvoit presque prononcer ces paroles, tant la douleur la pressoit :
                de sorte que pour demeurer avec plus de liberté ; allez, me dit elle, <interp
                  id="note440" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>,
                pleurer vostre illustre Maistre ; et revenez icy demain au matin, car je seray bien
                aise de vous revoir. Je fis alors une profonde reverence pour m'en aller : et
                l'estois desja la porte du Cabinet, lors qu'elle me r'apella, <interp id="note441"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, me dit elle,
                aprenez moy auparavant que de vous retirer, d'où estoit l'illustre <interp
                  id="note438" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et
                precisement en quelle condition il estoit nay. Il estoit Prince, Madame, luy dis-je,
                et s'il eust vescu, il eust sans doute esté Roy d'un grand Royaume. Mais, Madame,
                c'est tout ce que mon Maistre m'a permis de vous dire de luy : m'ayant expressément
                deffendu de vous aprendre son Nom. C'en est assez, dit-elle, pour la gloire
                  d'<interp id="note439" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et trop, pour le repos de <interp id="note442" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. A ces mots se sentant encore
                plus pressée de son desplaisir, elle me congedia ; et demeura seule, avec sa chere
                  <interp id="note443" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010403" n="Douloureuse prise de conscience de Mandane">
              <argument>
                <p>Restée seule avec Martesie, Mandane lui demande de lire la lettre d'Artamene à
                  voix haute, refusant de croire à la mort du héros. Martesie s'étonne de ce que
                  Mandane reçoive avec tant de tendresse et de compassion une déclaration d'amour.
                  La princesse admet qu'elle-même est surprise d'être à ce point affligée par la
                  perte de ce prince, pour lequel elle avait sans doute plus d'estime qu'elle ne le
                  pensait.</p>
              </argument>
              <p>Je ne fus pas plustost sorty, à ce qu'elle m'a dit depuis, que luy donnant ce que
                mon Maistre luy avoit escrit ; Voyez, luy dit-elle, voyez la cause de mon excessive
                douleur : et considerez, je vous en conjure, si jamais il y eut rien de plus
                pitoyable, ny de plus surprenant. <interp id="note445" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> obeissant à la Princesse, voulut commencer de
                lire tout bas, ce qu'elle <pb id="page_670" n="V02-P072"/>luy avoit donné : mais
                Mandate ne le pouvant endurer ; non luy dit elle, <interp id="note450" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, je veux entendre ce que je
                n'ay fait que voir confusément ; et ce que j'ay peut-estre mal leû. <interp
                  id="note451" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> se
                mit donc à lire tout haut : mais Dieux, que cette lecture fut interrompuë de fois !
                et qu'<interp id="note446" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> eust esté heureux, s'il eust sçeu les sentimens que <interp
                  id="note449" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> avoit
                pour luy ! Qui m'eust dit il y a seulement une heure, disoit la Princesse à <interp
                  id="note452" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, vous
                recevrez une declaration d'amour sans colere ; vous pleurerez celuy qui vous l'aura
                faite ; et vous aimerez cherement sa memoire ; ha <interp id="note453" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> ! je ne l'aurois jamais creû.
                Cependant je suis contrainte de vous advoüer ma foiblesse : et de vous confesser que
                je ne sens que de la douleur et de la compassion pour le malheureux <interp
                  id="note447" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Je
                ne suis pas mesme faschée qu'il ait eu de l'affection pour moy : et je ne sçay,
                adjousta t'elle en souspirant, s'il ressuscitoit, si j'aurois la force de me
                repentir de ce que je dis : et il tout ce que je pourrois sur moy mesme, ne feroit
                pas de luy cacher mes sentimens. Ouy, <interp id="note454" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, poursuivit la Princesse, je
                m'aperçoy qu'<interp id="note448" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> avoit plus de part en mon coeur que je ne pensois ; et
                peutestre plus que je ne devois luy en donner. Car enfin je sens que mon ame est
                troublée ; je sens que la douleur me possede ; et je sens malgré moy que la
                certitude de sa passion ne m'offence pas. Je sens, adjousta-t'elle encore, que la
                connoissance de sa condition, mesle quelque secret et foible sentiment <pb
                  id="page_671" n="V02-P073"/>de joye à ma douleur : je repasse toute sa vie et
                toutes ses actions en ma memoire : et contre mon gré, et sans mon consentement, je
                ne puis m'empescher d'estre en quelque façon bien aise, lors que je trouve en toutes
                ces choses, des circonstances qui me confirment ce qu'il ma dit de sa naissance et
                de son amour. Enfin <interp id="note459" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, pour ne vous desguiser pas la verité, je pense
                que comme <interp id="note455" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> m'aimoit beaucoup sans que je le sçeusse avec certitude, je
                l'aimois aussi un peu sans le sçavoir : et que ce que je nommois estime et
                reconnoissance, dit-elle en rougissant, ne se devoit peutestre pas apeller ainsi. Je
                sçay mesme que diverses fois, poursuivit-elle, j'ay souhaité une Couronne à <interp
                  id="note456" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, sans
                sçavoir precisément pourquoy je la luy souhaitois : et je sçay de plus, que quelque
                inquietude que j'eusse, des soupçons que j'avois de sa passion ; je n'eusse
                peut-estre pas absolument voulu qu'il ne m'eust point aimée. Mais Dieux ! ce qui est
                le plus considerable et le plus fascheux, c'est que je sçay bien, que de la façon
                dont je sens sa mort, elle troublera tout le repos de ma vie. L'illustre <interp
                  id="note458" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                s'arresta à ces paroles ; et <interp id="note460" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> quoy que sensiblement touchée de la perte
                  d'<interp id="note457" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, voulant toutefois consoler la Princesse, luy dit que les Dieux
                avoient tousjours acoustumé de mesler les biens et les maux : et de n'envoyer jamais
                gueres les uns sans les autres ; et qu'ainsi en cette occasion, il <pb id="page_672"
                  n="V02-P074"/>faloit se resoudre d'acheter la victoire un peu cher. Ha <interp
                  id="note464" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> ! luy
                dit-elle, puis que cette victoire couste la vie d'<interp id="note461" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, elle couste trop ; quand
                mesme elle me donneroit une Couronne. Car enfin ma cher Fille, il n'est pas aisé de
                se consoler, de la perte d'un Prince comme luy ; d'un Prince, dis je, qui possedoit
                toutes les bonnes qualitez ; qui n'en avoit point de mauvaises ; et qui nous aimoit.
                Mais, luy dit alors <interp id="note465" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, s'il eust vescu vous ne l'eussiez pas sçeu :
                où s'il vous l'eust dit, vous vous en fussiez offencée : je l'advouë (reprit la
                Princesse, avec precipitation) je m'en ferois offencée, et offencée mortellement :
                Mais <interp id="note466" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, il ne me la dit qu'en allant à la mort : je ne l'ay sçeu
                qu'apres qu'il n'a plus esté en estat de pouvoir sçavoir ce que j'en penserois : et
                s'est cela principalement, qui cause toute ma tendresse, et qui fait ma plus aigre
                douleur. Toutes les grandes actions d'<interp id="note462" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> poursuivit elle, et toutes
                ses hautes vertus, ont este des choses qui ont veritablement merité et gagné mon
                estime : Mais je vous advouë que le respect qu'il a eu pour moy, touche plus
                sensiblement mon coeur. Les combats qu'il a faits ; les Batailles qu'il a gagnées ;
                et tant d'autres actions esclatantes, qu'il a faites si vous voulez, pour meriter
                mon aprobation ; ne m'apartiennent pas de telle sorte, que la gloire ne les ait pù
                partager avec moy : mais qu'<interp id="note463" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> m'ait aimée, et se empesché de me le dire
                jusques à la mort, par un pur sentiment de respect ; c'est <pb id="page_673"
                  n="V02-P075"/><interp id="note471" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, c'est ce qui est absolument pour <interp id="note469"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; c'est ce qui me
                fait voir parfaitement, qu'<interp id="note467" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> l'estimoit et la connoissoit ; et c'est enfin
                ce qui m'oblige d'aimer la memoire d'un homme, qui avoit sçeu accorder la raison
                avec l'amour : et m'aimer sans m'offencer et sans me desplaire. Madame, luy dit
                alors <interp id="note472" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, je trouve bien qu'il est juste que vous cherissiez la memoire
                  d'<interp id="note468" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : mais je ne sçay s'il l'est que vous vous haïssiez vous mesme,
                en vous affligeant demesurément. Je ne sçay, répliqua la Princesse, s'il est juste ;
                ny mesme s'il est de la bien-seance : mais je sçay bien que je ne sçaurois faire
                autrement, le n'aurois jamais fait, Seigneur, si je vous redisois tout ce que
                  <interp id="note470" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                dit en cette rencontre : elle se mit au lit sans vouloir manger ; et passa la nuit
                sans dormir. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010404" n="Recherches de la dépouille d'Artamene">
              <argument>
                <p>La cour entière est bouleversée à l'annonce de la mort d'Artamene. Tandis que
                  Mandane exhorte Feraulas à retrouver la dépouille du héros, digne d'une sépulture
                  glorieuse, Ciaxare envoie Philidaspe au camp, pour ramener le roi de Pont
                  prisonnier à Sinope. Sur le chemin du retour, Philidaspe organise un cortège
                  triomphal, placé cependant sous le signe du deuil, à cause de la disparition de
                  l'illustre général.</p>
              </argument>
              <p>Le soir mesme le Roy sçeut la Victoire et la mort d'<interp id="note474" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, par celuy que <interp
                  id="note475" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                avoit envoyé à <interp id="note476" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp> pour l'en advertir : ce Prince tesmoigna avoir une douleur
                extreme, de la perte de mon Maistre : toute la Cour et toute la Ville s'en
                affligerent ; et l'on eust dit qu'il estoit venu nouvelle que l'on avoit perdu la
                Bataille, et que tout le Royaume alloit estre renversé. Enfin il n'y eut qu'<interp
                  id="note473" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> seul, qui
                dans son ame en estoit bien aise, quoy qu'il n'osast pas le tesmoigner : Comme le
                Roy ignoroit que la Princesse sçeust cet accident, il envoya le luy dire ; et tut
                luy mesme le lendemain au matin pour s'en consoler avec elle : car il sçavoit bien
                  <pb id="page_674" n="V02-P076"/>qu'elle estimoit beaucoup <interp id="note477"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Cette
                conversation fut fort tendre et fort touchante du costé du Roy, et fort sage et fort
                retenuë de la Princesse : ne descouvrant de sa douleur, que ce que la compassion et
                l'interest de l'Estat en devoient raisonnablement eau fer dans son ame, pour une
                semblable perte. Mais dés que le Roy fut party, elle m'envoya chercher : et comme je
                ne pouvois plus demeurer à <interp id="note482" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>, l'on me trouva que je me preparois à aller prendre
                congé d'elle. Comme je fus dans sa Chambre, Madame, luy dis je en m'aprochant de son
                lit, je viens vous demander la permission de m'en retourner au Camp : et qu'y voulez
                vous aller faire ? reprit la Princesse ; je veux, luy repliquay-je, aller voir si
                  <interp id="note479" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> n'aura point apris depuis mon départ, ce qu'est devenu le
                corps de mon illustre Maistre, que nous n'avons jamais pû trouver. Quoy, me dit la
                Princesse en soupirant, l'infortuné <interp id="note478" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne recevra pas mesme les
                honneurs de la Sepulture ? Non, Madame (luy dis-je, les yeux tous couverts de
                pleurs) si <interp id="note480" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> n'en a rien sçeu depuis que je suis party. Elle me pressa
                alors de luy raconter exactement tout ce que je viens de vous aprendre : c'est à
                dire tout ce que j'avois veû le long de la riviere de <interp id="note481"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Sangar">Sangar</interp> ; et tout ce que je sçavois
                de la mort de mon Maistre. Apres que je luy eus tout dit, et que par un recit si
                funeste, je luy eus fait moüiller tout son beau visage de larmes : elle me pressa de
                nouveau, de luy vouloir dire son <pb id="page_675" n="V02-P077"/>Nom. Car, dit elle,
                quelle bonne raison peut il avoir euë, de me le vouloir cacher ? le n'en sçay rien,
                Madame, luy respondis-je, et je vous advouë que je ne la comprens point du tour, veû
                la Grandeur de sa naissance. Mais enfin, ce n'est pas à moy à examiner les motifs
                par lesquels mon Maistre a agy : et c'est à moy Madame, à executer ponctuellement
                ses dernieres volontez. Vous avez raison, dit elle, et j'ay tort de vous presser
                d'une chose injuste et inutile : il suffit que je sçache qu'<interp id="note483"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit de
                naissance Royalle : et qu'il n'y a point de Prince au monde, quelque Grand qu'il
                puisse estre, qui ne deust desirer d'avoir un Fils qui luy ressemblast. Cependant,
                me dit elle, croyez <interp id="note486" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, et asseurez <interp id="note485" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, que tous ceux qui ont esté
                à l'illustre <interp id="note484" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, doivent attendre toutes choses de la Princesse <interp
                  id="note488" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; et
                que ce qu'elle n'a pas fait pour luy, elle le veut faire pour les siens. Vous estes
                trop genereuse, Madame, luy dis-je ; mais je vous ay desja dit, que nous ne
                demandons plus rien aux Dieux, que le corps de nostre cher Maistre ; et la gloire de
                nous enfermer dans son Tombeau. Ces paroles toucherent extraordinairement la
                Princesse : de sorte que me tendant la main, allez <interp id="note487" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, me dit elle, vous estes
                digne du Maistre que vous avez perdu : cherchez bien ces glorieuses et funestes
                reliques, que jusques icy vous n'avez pû trouver : et si vous les rencontrez, faites
                que l'on m'en advertisse : afin que l'oblige le Roy à rendre des honneurs funebres
                  <pb id="page_676" n="V02-P078"/>à <interp id="note490" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, proportionnez à son merite,
                et aux services qu'il en a reçeus. Apres cela elle me congedia en soupirant, et
                voulut me faire donner des Pierreries : mais je les refusay, et je partis de <interp
                  id="note499" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> pour m'en
                retourner au Camp : afin d'y errer du moins sur les pas de l'invincible <interp
                  id="note491" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, si
                je ne pouvois faire autre chose. Cependant comme le Roy, bien que tres affligé de la
                perte de mon Maistre, ne voulut pas pourtant perdre le fruit de toutes ses victoires
                ; et qu'il craignit que le Roy de Phrigie ne remist de nouvelles Troupes en
                campagne, et ne reprist le Roy de Pont : il envoya le lendemain que je fus party de
                  <interp id="note500" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, un
                commandement à <interp id="note495" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, d'amener ce Roy prisonnier à la Cour. De sorte que le jour
                d'apres que je fus arrivé au Camp, <interp id="note496" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> prenant six mille hommes, se mit en chemin
                pour le conduire luy mesme. Il laissa le commandement de l'Armée par les ordres de
                  <interp id="note494" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                >Ciaxare</interp>, à <interp id="note492" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artaxe">Artaxe</interp> frere d'<interp id="note489" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> : et s'en alla avec intention de
                triompher, et de profiter des glorieux travaux de mon illustre Maistre. <interp
                  id="note493" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> non
                plus que moy ne voulut point retourner à la Cour : et nous demeurasmes l'un et
                l'autre au Camp, pour continuer de nous informer tout le long de cette malheureuse
                riviere de <interp id="note498" resp="BeS" type="lieu" value="Sangar"
                  >Sangar</interp>, et par tous les lieux d'alentour, de ce que nous avions perdu ;
                et pour nous pleindre de nostre infortune. Le Prince <interp id="note497" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Tigrane">Tigrane</interp> qui vit qu'il n'y avoir plus
                rien à faire à l'Armée, s'en retourna seul à <interp id="note501" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, fort affligé <pb id="page_677"
                  n="V02-P079"/>de la perte d'<interp id="note502" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Pour <interp id="note505" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, quelque genereux qu'il
                fust, je pense que s'il n'estoit pas bien aise de la mort d'<interp id="note503"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; il avoit du
                moins certains sentimens qui ressembloient assez à celuy-là : et qui produisoient à
                peu prés, les mesmes effets dans son coeur. Il partit donc du Camp, d'une façon qui
                n'estoit pas ordinaire, et qui estoit assez magnifique : pour le Roy de Pont, il
                avoit des agitations bien differentes dans son ame : car il avoit une extréme
                douleur de la perte de la Bataille ; beaucoup de desplaisir de la mort de celuy qui
                l'avoit gagnée ; quelque despit de suivre <interp id="note506" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> comme son Vainqueur, luy
                qui ne avoit pas esté ; et une extréme confusion, de paroistre vaincu et :
                prisonnier, devant la Princesse qu'il aimoit. Mais parmy tout cela, il avoit
                pourtant une secrette joye, de ce qu'il la reverroit : Cependant <interp
                  id="note507" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                marcha, avec assez de diligence : et comme il fut à une journée de <interp
                  id="note509" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, il ordonna une
                espece de petit Triomphe, où l'on voyoit par tout des marques de deûil, aussi bien
                que des marques de Victoire, à cause de la mort du General ; n'ayant pas osé en user
                autrement. Or comme à la derniere Bataille, tout le Bagage des deux Rois avoit esté
                pris, il s'y estoit fortuitement rencontré beaucoup de choies, que le Roy de Phrigie
                avoit autrefois gagnées sur <interp id="note504" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, en une guerre qu'ils avoient eue ensemble : et
                  <interp id="note508" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> se servit de tout ce riche butin, pour en faire une pompe
                assez superbe, Il fit donc marcher premierement <pb id="page_678" n="V02-P080"/>deux
                mille hommes de guerre, à la teste desquels l'on portoit quantité d'Enseignes
                gagnées sur les Ennemis : mais pour marquer la mort du General, ceux qui les
                portoient estoient en deüil. Cinquante Trompettes ou Clairons, suivoient ces
                Enseignes, avec des Banderolles et des Casaques noires ; en faite l'on voyoit
                quarante Chariots tendus de noir, tous remplis de Cottes d'armes magnifiques ;
                d'habillemens de teste, avec des Panaches de diverses couleurs ; de Boucliers de
                cent façons differentes ; d'Espées ; d'Arcs ; de Carquois ; de Fléches ; et de
                javelots de diverses Nations : et tout cela avec un meslange si adroit et si bien
                entendu, et toutes ces choies si bien entassées, avec ordre et avec confusion tout
                ensemble ; qu'à ce que nous ont dit ceux qui s'y trouverent, l'on ne pouvoit rien
                voir de plus beau ny de plus superbe. Six autres Chariots suivoient ces quarante
                premiers, tous remplis de ce que <interp id="note510" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> avoit autrefois perdu : c'est a dire de Pavillons
                magnifiques ; de grands Vases d'argent cizelé d'un prix inestimable, par leur
                grandeur prodigieuse, et par leurs belles graveures ; un Throsne d'or enrichy
                d'Onices et de Topases, et plusieurs autres choses rares et precieuses. Derriere ces
                Chariots, marchoit le Roy prisonnier, à cheval, mais sans espee ; environné de cent
                Gardes, avec des Casaques de deüil ; et suivy de quinze cens Captifs, tous enchainez
                quatre à quatre. Immediatement apres, marchoit <interp id="note511" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> seul, le Baston de
                General à la main, <pb id="page_679" n="V02-P081"/>vestu de deüil, et son Cheval
                caparaçonné de mesme. Le reste des Troupes le suivoit, marchant en mesme ordre que
                les premieres. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020105" n="Suite de l'histoire d'Artamène : Réapparition de Cyrus"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Artamene est retrouvé vivant, à la grande joie des soldats. Malgré ses blessures,
                le héros reprend le commandement des troupes. Sur le chemin du retour à Sinope, les
                trois amants de Mandane – Artamene, Philidaspe et le roi de Pont –, sont absorbés
                par leurs inquiétudes personnelles. Celles-ci sont dissipées par l'arrivée dans la
                ville en liesse.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010501" n="La réapparition d'Artamene">
              <argument>
                <p>Sur le chemin du retour, le cortège fait halte devant une litière. Tous les
                  soldats reconnaissent Artamene, dont le glorieux nom se propage parmi les troupes.
                  Craignant une ruse du roi de Phrigie, Philidaspe s'avance seul pour vérifier. Il
                  identifie effectivement Artamene et le salue avec respect, mais non sans
                  ressentiment. Une contestation s'élève entre les deux hommes au sujet du
                  commandement des troupes. Artamene refuse en effet de reprendre la tête des
                  hommes, à cause de ses blessures. Philidaspe parvient néanmoins à le convaincre.
                  Une foule admirative se presse autour du héros. Le roi de Pont demande la
                  permission de venir le saluer. Pendant ce temps, Artamene diffère la narration de
                  sa disparition. </p>
              </argument>
              <p> Comme ce petit Triomphe arriva dans une grande Plaine qui n'est qu'à vingt stades
                de <interp id="note517" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, ceux
                des premiers rangs virent une Lictiere, qui croisant leur chemin à cent pas devant
                eux, le rangea et s'arresta, comme pour laisser passer les Gens de guerre. Mais à
                peine furent ils vis à vis de cette Lictiere, que faisant alte tout d'un coup, ils
                se mirent à crier tous d'une voix en rompant leur ordre, <q>C'est <interp
                    id="note512" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                  c'est <interp id="note513" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                    >Artamene</interp>.</q> Cette voix ayant passé du premier rang au second ; du
                second au troisiesme ; et ainsi successivement à tous les autres : le glorieux Nom
                    <q>d'<interp id="note514" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                    >Artamene</interp></q> fut en un instant en la bouche des Amis et des Ennemis ;
                des Capitaines et des Soldats ; des Vaincus et des Vainqueurs. Tout fit alte ; tout
                s'arresta ; et un moment apres tout le monde voulut s'avancer, pour s'esclaircir de
                ce que c'estoit. <interp id="note516" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> qui eut peur que ce ne fust un artifice du
                Roy de Phrigie, pour mettre ses Troupes en confusion, et pour tascher d'enlever le
                Roy de Pont, commanda que chacun demeurast à sa place, et s'avança vers le lieu où
                ce bruit avoit commencé. Mais Dieux, quelle surprise fut la sienne ! lors que
                s'aprochant de cette Lictiere, il vit que c'estoit effectivement <interp
                  id="note515" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui
                estoit dedans ; qui tendoit la main aux Soldats ; et qui caressoit tous ceux qui
                s'estoient aprochez de <pb id="page_680" n="V02-P082"/>luy. Cette veuë luy donna
                sans doute un estonnement, et peut-estre une douleur, qu'il n'avoit jamais esprouvée
                : mais comme il a l'ame grande, et qu'en effet il a de l'esprit, et de la generosité
                ; il en cacha une partie : et sans tesmoigner trop de froideur, ny aussi trop de
                joye ; il descendit de cheval, et s'aprocha de mon Maistre. <interp id="note518"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> (luy dit-il en
                l'abordant, et en luy presentant le baston de General) ne pouvoit ressusciter plus à
                propos : et celuy qui estoit mort en un jour de Victoire, devoit en effet
                ressusciter en un jour de Triomphe. En l'estat où je suis (repliqua <interp
                  id="note519" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en
                sous-riant, et en le salüant tres-civilement) l'on me prendroit bien Plustost pour
                estre du nombre des Vaincus, que de celuy des Vainqueurs : et je pense, à vous dire
                la verité, que presentement je ne suis gueres Propre, ny à suivre un Char, ny à le
                mener. Les Chars de Tromphe, respondit <interp id="note522" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, ne font Pas difficiles à
                conduire : car pour l'ordinaire, la Fortune prend le soing de les guider. <interp
                  id="note520" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> n'eut
                pas loisir de respondre à cette attaque assez delicatte : car tous les Officiers
                malgré ce que <interp id="note523" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> leur avoit commandé, quitterent leurs places, et ne les
                reconnoissant plus, vinrent salüer leur General. Toutes les Troupes n'osant
                absolument quitter leurs rangs, à cause des prisonniers qu'elles conduisoient, se
                presserent de telle sorte, que du moins tous les Soldats pouvoient voir la Lictiere
                où estoit <interp id="note521" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et le Roy de Pont impatient d'embrasser <pb id="page_681"
                  n="V02-P083"/>son illustre Vainqueur, luy en envoya demander la permission, par un
                de ceux qui estoient destinez à sa garde. Ce Soldat s'estant approché d'<interp
                  id="note524" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy
                dit ce que le Roy de Pont souhaitoit : mais mon Maistre avec une modestie sans
                égale, luy faisant signe de la main ; c'est à <interp id="note529" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, luy dit-il, et non pas à
                  <interp id="note525" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qu'il faut demander cette permission : puis qu'il a reçeu les
                derniers Ordres du Roy, et qu'il commande vos Troupes. <interp id="note530"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> confus et
                presque fasché de la civilité que mon Maistre luy faisoit en cette rencontre ; luy
                dit qu'il n'avoit plus de pouvoir où il estoit, et que c'estoit à luy à commander :
                je n'aime gueres, respondit <interp id="note526" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, à commander aux autres, quand je ne suis pas
                en estat d'executer moy mesme ce que je leur commande : il faut pourtant
                aujourd'huy, respondit <interp id="note531" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, que vous enduriez cette incommodité : car
                je ne pense pas qu'il y ait icy personne qui veuille occuper vostre place. Vous la
                tiendriez mieux que moy, repartit <interp id="note527" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : tous vos Soldats, repliqua <interp
                  id="note532" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                n'en tomberoient pas d'accord : et je pense qu'ils auroient raison. Enfin Seigneur,
                apres que cette contestation eut assez duré, <interp id="note528" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> reprit les marques du
                commandement qui luy apartenoit : et se tournant vers ce Carde, Mon compagnon, luy
                dit il, dittes au Roy de Pont que si je pouvois marcher, j'irois luy faire la
                reverence où il est : et qu'il peut faite tout ce qui luy plaira. Ce genereux
                Prisonnier vint donc avec une joye extreme, <pb id="page_682" n="V02-P084"/>salüer
                celuy qui l'avoit rendu captif : le ne pouvois, luy dit il en l'aprochant, me
                consoler de vostre perte : et je n'ay presque senty celle de ma liberté, que depuis
                le moment que je vous ay creû mort. Seigneur (luy respondit mon Maistre, avec
                beaucoup de douceur) si je n'estois pas encore assez blessé pour ne me pouvoir
                soutenir, <interp id="note533" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne recevroit pas le Roy de Pont d'une maniere si incivile : et
                il luy feroit sans doute connoistre, que la vertu malheureuse, ne laisse pas de luy
                estre en veneration. Ne parlons plus de malheur, respondit le Roy de Pont, mes
                chaines ne font presque plus pesantes, puis que c'est vous qui me les donnez : et je
                n'ay pas besoin de toute ma vertu pour future <interp id="note534" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> comme mon Vainqueur. Ceux qui
                comme vous ont merité de vaincre, luy respondit mon Maistre, ne doivent s'affliger
                que mediocrement d'estre vaincus : et c'est plustost en vostre propre valeur qu'en
                la mienne, que vous trouvez la consolation de vostre infortune. Le Roy de Pont
                s'estant un peu reculé, pour faire place à ceux qui vouloient encore salüer <interp
                  id="note535" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; mon
                Maistre voulut sçavoir si la victoire n'avoit pas esté entiere. Il demanda des
                nouvelles du Roy et de la Princesse : il s'informa mesme de la pluspart des
                Capitaines : et il eut aussi la bonté de demander où estoit <interp id="note536"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, et où j'estois.
                Il caressa des yeux ceux à qui il ne pût parler : et assura les Soldats en
                sous-riant, qu'il ne leur demanderoit point sa part du butin. <pb id="page_683"
                  n="V02-P085"/>Tout le monde eust bien voulu sçavoir ce qui estoit arrivé à mon
                Maistre : mais il leur representa que le lieu n'estoit pas propre : et les conjura
                d'avoir un peu de patience. Apres que cet agreable tumulte fut appaisé, <interp
                  id="note537" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                envoya vers le Roy, pour l'advertir qu'il estoit vivant : et qu'il estoit à la teste
                de six mille hommes, qui amenoient le Roy de Pont, afin de l'aquitter de son
                ancienne promesse : et pour luy dire aussi, qu'il attendoit precisément ses ordres.
                Cependant il ne laissa pas de marcher, et de s'avancer lentement, jusques à dix
                stades de <interp id="note538" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                >Sinope</interp>.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010502" n="Les inquiétudes des amants de Mandane">
              <argument>
                <p>Durant le retour à Sinope, Artamene, Philidaspe et le roi de Pont – tous trois
                  amoureux de la princesse de Cappadoce – sont en proie aux plus grands troubles. Le
                  roi de Pont, ignorant les sentiments d'Artamene espère que ce dernier intercèdera
                  auprès de Ciaxare en sa faveur. Philidaspe, en ce qui le concerne, est gêné par la
                  présence de ses deux rivaux. Enfin Artamene est angoissé à l'idée que sa lettre
                  soit parvenue à Mandane. La joie s'empare de la cour lorsque l'on annonce la
                  réapparition du héros. Pour épargner à Artamene affaibli le tumulte de la foule en
                  liesse, le roi lui ordonne de camper dans un château près de Sinope. Il se rend
                  auprès de lui en personne, avec des médecins. Artamene obtient de Ciaxare que le
                  roi de Pont, bien que captif, bénéficie du même traitement que lui.</p>
              </argument>
              <p> Je vous laisse à juger, Seigneur, de combien de pensées differentes l'esprit de
                mon Maistre estoit agité : il voyoit bien qu'il retournoit à la Cour d'une façon
                tres glorieuse : puis qu'il y retournoit apres avoir gagné deux Batailles en un
                mesme jour, et apres avoir fait un Roy prisonnier. Mais il sçavoit que ce Roy estoit
                son Rival ; et peu s'en faloit, qu'il ne se repentist de l'avoir pris. La veuë de
                  <interp id="note539" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, renouvelloit aussi dans son esprit, le souvenir de tous
                leurs anciens different : et n'excitoit pas de petits troubles en son ame. Mais
                l'incertitude où il estoit, de sçavoir si j'aurois donné sa lettre à la Princesse,
                le tenoit en une inquietude estrange. Il y avoit des moments, où il le desiroit :
                d'autres où il le craignoit : et d'autres où il demeuroit incertain entre les deux :
                et où il ne pouvoit regler ny determiner ses propres souhaits. <interp id="note540"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> de son costé,
                n'estoit pas sans peine il voyoit <pb id="page_684" n="V02-P086"/>ressusciter son
                ennemy tout couvert de gloire : et le regardoit presque plus comme son Vainqueur,
                que ne faisoit pas le Roy de Pont : qui n'avoit point d'autre inquietude, que celle
                de la perte de sa liberté. Ce Prince qui en effet estoit le plus infortuné de tous
                en ce temps là, n'estoit pas toutefois celuy qui sentoit alors le plus son malheur :
                car il ne sçavoit pas que <interp id="note546" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> et <interp id="note542" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fussent ses Rivaux t au
                contraire, il esperoit que mon Maistre le serviroit, et aupres du Roy, et aupres de
                  <interp id="note545" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                ; si bien qu'il l'aimoit avec une tendresse extréme. C'estoit de cette sorte que ces
                trois illustres Amants de la Princesse de <interp id="note548" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, s'entretenoient en eux mesmes :
                pendant que celuy que mon Maistre avoit envoyé devant à <interp id="note549"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, y alloit porter l'heureuse
                nouvelle de sa resurrection. Je vous laisse à juger Seigneur, de quelle façon elle y
                fut reçeuë : le Roy en eut une joye que l'on ne sçauroit exprimer : et il se fit
                dire plus de cent fois la mesme chose, par celuy qui luy annonça cette agreable
                nouveauté. A l'instant mesme <interp id="note544" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> en envoya advertir la Princesse, qui en tesmoigna
                une satisfaction qui n'est pas imaginable : toute la Cour en fut ravie ; tout le
                peuple en fut transporté de plaisir : <interp id="note541" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> luy mesme fut contraint de faire
                semblant de se resjoüir, comme il avoit semblant de s'affliger : et le Prince
                  <interp id="note547" resp="BaS" type="personnage" value="Tigrane">Tigrane</interp>
                qui avoit fait dessein de s'en aller, differa son départ pour revoir <interp
                  id="note543" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et
                ne s'en alla que quinze jours apres son retour. Le Roy <pb id="page_685"
                  n="V02-P087"/>qui voulut obliger mon Maistre, luy manda qu'il ne vouloit pas qu'il
                entrast dans la ville en tumulte et sans ceremonie : et qu'il luy ordonnoit de faire
                camper ses Troupes aupres d'un Chasteau qui n'est qu'à six stades d'icy, qui se
                rencontroit sur sa route, et où il vouloit qu'il logeast : l'assurant qu'il iroit
                l'embrasser là dés le mesme soir : en effet la chose alla comme il voulut, et il
                falut obeïr. Le Roy fut donc luy mesme mener ses Medecins et ses Chirurgiens à
                  <interp id="note550" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qu'il carressa si extraordinairement, qu'il ne s'est jamais
                rien veû de semblable. Il reçeut aussi assez bien <interp id="note554" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : mais non pas comme mon
                Maistre, qui avoit esté contraint de se mettre au lict, des qu'il avoit esté arrivé.
                Pour le Roy de Pont, il luy avoit fait donner le plus bel Apartement du Chasteau :
                et comme un peu auparavant que <interp id="note552" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> arrivast, ce Prince l'avoit prié de tascher
                d'obtenir du Roy, qu'il n'entrast point dans <interp id="note555" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> comme les autres prisonniers : mon
                Maistre qui croyoit ne pouvoir assez dignement reconnoistre la generosité de cét
                illustre Captif, en tout ce qui ne regardoit point son amour, ne manqua pas de luy
                rendre l'office qu'il desiroit. Car comme <interp id="note553" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> luy dit qu'il n'eust pas elle
                juste qu'il fust entré dans <interp id="note556" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp> comme s'il n'avoit point vaincu : <interp
                  id="note551" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> le
                supplia de vouloir luy accorder pour recompense de tous les services, que le Roy de
                Pont entrast de nuit aussi bien que luy. Il suffira Seigneur, luy dit il, que le
                peuple voye le butin et les autres <pb id="page_686" n="V02-P088"/>prisonniers :
                sans augmenter le malheur d'un Grand Prince à qui j'ay de l'obligation, par une
                pompe inutile : et sans me couvrit moy mesme de confusion en mon particulier, par
                des honneurs que je ne merite pas. Le Roy eut beaucoup de peine à se resoudre à ce
                qu'il vouloit : mais enfin il falut qu'il cedast à celuy qui estoit si accoustumé à
                vaincre. <interp id="note557" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> supplia mesme <interp id="note558" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, de vouloir voir le Roy de Pont son prisonnier :
                il le fit à la priere de mon Maistre ; et l'entreveuë de ces deux Princes ennemis,
                se fit avec toute la civilité possible de part et d'autre. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020106" n="Suite de l'histoire d'Artamène : récit de Cyrus"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>A la demande de Ciaxare, Artamene fait le récit de sa disparition. Alors qu'il
                poursuivait le roi de Phrigie, la chute d'un pont et l'emballement de son cheval lui
                ont causé de graves blessures, lesquelles l'ont immobilisé durant toute une nuit. Ce
                n'est qu'après être parvenu à saisir la bride d'un cheval errant qu'il a pu se
                mettre à chercher de l'aide. Il arrive finalement dans un château, dont la
                propriétaire, malgré ses dénégations, le prend pour son fils Spitridate. La dame est
                cependant étonnée et attristée de retrouver, après cinq ans d'absence, son fils
                blessé, vêtu de surcroît des armes ennemies, ce qui laisse entendre qu'il a pu tuer
                son époux et ses autres fils. Mais bientôt, on apprend que ces derniers sont sains
                et saufs. On montre alors à Artamene le portrait de la princesse de Pont, amante de
                Spitridate. L'absence d'émotion du jeune homme permet de déduire qu'il n'est pas le
                fils de la dame du château. Artamene retrouve alors la liberté. </p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010601" n="Les blessures d'Artamene">
              <argument>
                <p>Ciaxare est impatient d'entendre l'explication de la disparition d'Artamene. Bien
                  malgré lui, le héros commence le récit de ce qui lui est arrivé. Pendant la
                  bataille, Artamene, malgré une blessure à l'épaule, ne relâche pas sa poursuite du
                  roi de Phrigie. Le souverain traverse un petit pont de bois au-dessus de la
                  rivière Sangar. Alors que des hommes tentent de la franchir, la construction cède,
                  les condamnant à se battre sur la rive. Soudain, le cheval d'Artamene reçoit une
                  flèche et part dans un galop effréné. Il fonce jusqu'à la rivière et s'y écroule,
                  bloquant le héros sous son poids et le blessant à la cuisse. Plus touché qu'il ne
                  l'avait cru, Artamene parvient cependant à se dégager, mais non pas à se relever.
                  Isolé et affaibli, il passe la nuit sous un arbre. Un cheval errant s'avance vers
                  lui. Par chance, il parvient à le monter.</p>
              </argument>
              <p> Cependant le Roy qui brûloit d'impatience de sçavoir où <interp id="note559"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avoit esté ;
                comment il estoit échape, et revenu si heureusement et si à propos ; ne sçeut pas
                plustost par ses Chirurgiens qui avoient veû les blessures de mon Maistre pendant
                qu'il estoit allé voir le Roy de Pont, qu'elles estoient absolument sans danger ;
                qu'il l'en pressa extraordinairement. Il eust bien voulu se dispenser de ce recit,
                en un jour où il avoit l'esprit fort agité de diverses pensées : mais l'impatience
                de <interp id="note560" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> n'y pût consentir : et il falut qu'il luy racontait exactement,
                tout ce que je m'en vay vous dire, que j'ay sçeu depuis de sa propre bouche. Pour
                vous faire donc sçavoir ce qui estoit arrivé à mon Maistre, il faut retourner au
                Champ de Bataille : et vous dire que lors que ces deux Soldats dont je vous ay desja
                parlé, l'avoient veû passer, il estoit vray, comme ils l'avoient creû, qu'il <pb
                  id="page_687" n="V02-P089"/>estoit desja blesse à l'espaule gauche : et que
                cependant il ne laissa pas de poursuivre le Roy de Phrigie, jusques au bord de la
                riviere de <interp id="note563" resp="BeS" type="lieu" value="Sangar"
                  >Sangar</interp>. Comme ce Prince qui se retiroit, eut passe un petit pont de
                bois, qui estoit en cet endroit dont je parle ; la multitude de ceux qui fuyoient,
                et qui vouloient passer tout à la fois aussi bien que luy : fit que ce pont rompit,
                lors qu'il n'y avoit pas encore la moitié des siens de l'autre costé de l'eau. Mais
                ce qui sembla luy rendre un mauvais office, luy en rendit sans doute un bon : parce
                que cet accident arresta mon Maistre : et l'empescha de continuer de le poursuivre.
                Cependant ceux qui estoient demeurez au deça du pont rompu, redoublant leur valeur
                par le desespoir de se sauver, se deffendirent opiniastrément ; d'autre costé
                  <interp id="note561" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> qui estoit en colere que ce Prince luy fust échappé, les
                attaqua avec une ardeur inconcevable ; et de part et d'autre ils commencerent un
                nouveau combat. Quelques uns de ceux qui avoient suivy le Roy de Phrigie, et qui
                s'estoient arrestez à l'autre bord de la riviere, comme s'y croyant en sureté,
                taschoient de secourir les leurs à grands coups de traits, qu'ils tiroient de
                l'autre costé du fleuve, sans que l'on peust aller à eux, à cause de sa profondeur ;
                ny leur rendre la pareille, parce qu'<interp id="note562" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> n'avoit point alors d'Archers
                aupres de luy. Enfin presque tous ceux qui combattoient estans morts, et le jour
                allant finir ; un de ces traits qui <pb id="page_688" n="V02-P090"/>estoient tirez
                de l'autre costé de l'eau donna dans le flanc du cheval d'<interp id="note564"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : cet animal le
                (entant blessé, se mit à courir de toute sa force le long de la riviere : et maigre
                toute la resistance de son Maistre, il l'emporta allez loin de ce peu de gens qui
                restoient des siens, et qui n'y prirent pas garde. Puis tout d'un coup se cabrant,
                et s'eslançant du costé de l'eau, comme s'il eust voulu guayer le fleuve ; il tomba
                mort, et pensa noyer mon Maistre : parce que depuis qu'il combatoit aupres de ce
                Pont rompu, il avoit esté blessé à la cuisse : de façon qu'il ne luy fut pas si aisé
                de se dégager de dessous cet animal, et de se retirer de l'eau. Neantmoins malgré le
                sang qu'il avoit perdu, et la pensanteur de ses armes, il en vint à bout : Mais
                comme il se vit hors de ce peril, il se retrouva dans un autre : car il s'aperçeut
                qu'il estoit beaucoup plus blessé qu'il ne pensoit l'estre : luy estant absolument
                impossible de se soustenir. De plus, la nuit estoit arrivée ; et il ne voyoit plus
                personne à l'entour de luy. Il entendit bien encore durant quelque temps, le bruit
                de gens qui fuyoient, et qui ne passoient pas trop loing du lieu où il estoit : mais
                comme il ne sçavoit s'ils estoient Amis ou Ennemis ; il fut quelques moments à
                deliberer en luy mesme, s'il les appelleroit ou non ; pendant quoy il ne les
                entendit plus : et demeura sans sçavoir que faire ny que devenir ; sentant bien
                qu'il n'avoit pas la force de pouvoir retourner au Camp, quand l'obscurité de la
                nuit luy eust <pb id="page_689" n="V02-P091"/>permis d'en retrouver le chemin ; au
                lieu qu'elle ne luy permit pas mesme de pouvoir retrouver son Calque et son
                Bouclier, qu'il avoit perdus en tombant, quoy qu'il les cherchait avec grand soing.
                Il s'assit donc au pied d'un arbre, resolu d'attendre le jour en ce lieu là : et
                certes il eust esté difficile d'imaginer en le voyant en un si deplorable estat ;
                qu'il avoit gagné deux Batailles ce mesme jour ; fait un Roy prisonnier ; et donné
                la chasse à un autre. Mais enfin apres avoir esté quelque temps de cette façon, le
                hazard voulut qu'un cheval qui estoit demeuré sans Maistre en ce combat, errant le
                long de ce fleuve, vint passer aupres de luy : et comme cet animal l'aperçeut à la
                faveur des Estoiles, il voulut s'en reculer avec impetuosité : mais par bonheur sa
                bride qu'il portoit traînante, luy embarrassa les pieds, et le fit broncher si prés
                de mon Maistre, que portant la main avec diligence à cette bride, il en saisit les
                resnes et le retint. Ce cheval qui ne se trouva pas estre des plus fougueux,
                s'arresta tout court : et <interp id="note565" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> sentant bien qu'il s'affoiblissoit par la perte
                du sang : et considerant qu'il estoit fort esloigné de son Camp, monta sur ce
                cheval, quoy qu'avec beaucoup de difficulté : et se resolut d'aller vers un lieu où
                il voyoit quelque lumiere à travers les arbres : et où il luy sembloit apercevoir
                quelque Bastimens. Jugeant enfin, qu'il valoit encore mieux aller demander du se
                cours mesme à ses Ennemis ; que de se laisser mourir au pied d'un Arbre, fans <pb
                  id="page_690" n="V02-P092"/>estre assisté de personne. Joint qu'il sçavoit qu'il y
                avoit une partie de la Bythinie, qui n'estoit pas fort affectionnée au Roy de Pont :
                de qui le Pere l'avoit usurpée, sur ceux qui en estoient les Princes legitimes.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010602" n="La méprise">
              <argument>
                <p>Artamene aperçoit une lueur qui se révèle être celle d'un château, dont les
                  fortifications ont été abattues durant la bataille. Une femme d'un certain âge,
                  accompagnée de quatre jeunes filles, accueille le blessé. La châtelaine ne peut
                  réprimer des exclamations de joie en le voyant : elle croit qu'Artamene est son
                  fils Spitridate. Le héros, épuisé, s'évanouit. Il se réveille dans une chambre
                  somptueuse, entouré par plusieurs jeunes filles et un chirurgien. La dame qui l'a
                  accueilli comme son fils est également présente, les larmes aux yeux. Elle déplore
                  qu'après avoir perdu son garçon pendant cinq ans, elle le retrouve dans un si
                  piteux état, arborant de surcroît les armes de leurs ennemis, avec lesquelles il a
                  peut-être tué son père ou ses frères qui sont pour l'heure portés disparus.
                  Aussitôt Artamene tente de rétablir la vérité, mais elle met ses propos sur le
                  compte de la maladie. Elle est consciente toutefois qu'il présente quelques
                  différences par rapport à son propre fils : il a l'air plus noble, plus fort, plus
                  grand. Mais elle songe qu'en cinq ans son enfant a dû se développer. Artamene est
                  bien embarrassé ; il ne veut pas passer pour Spitridate, mais il ne peut pas non
                  plus avouer qu'il est Artamene, car il serait aussitôt fait prisonnier. Il
                  souhaite écrire une dépêche à son camp. Mais la dame le lui interdit. Pendant huit
                  jours, une fièvre le maintient au lit.</p>
              </argument>
              <p> Enfin ne pointant faire autre chose, il marcha droit vers le lieu où il voyoit
                cette lumiere : comme il en aprocha, il connut que c'estoit un assez beau Chasteau,
                dont l'on avoit abatu les Fortifications, et qui n'avoit plus ny Tours ny Murailles.
                  <interp id="note566" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> y entra donc sans resistance ; mais à peine le bruit des pas de
                son cheval eut-il frapé les oreilles de ceux qui estoient dans cette Maison ;
                  qu'<interp id="note567" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> entendit crier grand nombre de Femmes ; comme si elles se
                fussent imaginées, qu'il y avoit deux mille hommes qui les alloient prendre. Mais
                mon Maistre les ayant r'assurées, par la foiblesse de sa voix ; il vit paroistre une
                Femme assez avancée en âge, et de fort bonne mine, sur je haut du Perron : à
                laquelle quatre belles Filles esclairoient avec des flambeaux. Cependant <interp
                  id="note568" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                estant desja descendu de cheval, quoy qu'avec beaucoup de peine ; vit que cette Dame
                le regardoit avec une attention extraordinaire : et qu'apres l'avoir consideré de
                cette sorte, sans luy donner le loisir de parler, elle s'escria tout d'un coup, ha
                mon Fils ! ha <interp id="note570" resp="BaS" type="personnage" value="Spitridate"
                  >Spitridate</interp>, est-il possible que je vous revoye ? A ces mots, tout ce
                qu'il y avoit de gens dans cette Maison, accourut pour secourir <interp id="note569"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; ceux qui avoient
                pris des <pb id="page_691" n="V02-P093"/>armes les laisserent pour le soustenir :
                toutes ces Femmes s'approcherent pour le regarder : et cette Dame qui avoit parlé,
                voulant embrasser mon Maistre, il s'esvanoüit, et demeura comme mort entre ses bras
                : ce qui, comme vous pouvez juger, l'affligea extrémement : dans la croyance qu'elle
                avoit qu'il estoit son Fils. Elle commanda donc qu'on le portail dans une Chambre ;
                qu'on le desarmast ; qu'on le mist au lict ; et qu'on le pensast : car comme il
                estoit tout couvert de sang, elle avoit bien connu qu'il estoit blessé : et que son
                esvanoüissement n'estoit venu que de là. Par bonheur il se trouva chez elle un jeune
                Chirurgien, que la déroute de l'Armée dit Roy de Pont y avoit fait venir. Cependant
                quoy qu'<interp id="note571" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'eust pas eu la force de respondre à cette Dame qui l'avoit
                nommé <interp id="note572" resp="BaS" type="personnage" value="Spitridate"
                  >Spitridate</interp>, il ne laissa pas de s'en souvenir, en revenant de cette
                foiblesse : Mais il fut bien estonné, lors qu'il vint à ouvrir les yeux, de voir
                qu'il estoit dans une belle Chambre ; dans un lict assez magnifique ; et quantité de
                Dames à l'entour de luy ; entre lesquelles il y en avoit une admirablement belle. Il
                vit aussi cette mesme personne qui l'avoit nommé <interp id="note573" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp>, mais il la vit toute en
                larmes : et pour les blessures qu'il avoit, et pour les Armes qu'elle luy avoit
                veuës. Mon Maistre malgré sa foiblesse, n'eut pas plustost recouvré la veüe et la
                raison, qu'il salüa ces Dames avec beaucoup de respect ; il voulut <pb id="page_692"
                  n="V02-P094"/>mesme parler, pour leur faire un compliment, et pour leur tesmoigner
                sa surprise : mais cette Dame avancée en âge le prevint : et luy dit en soupirant,
                helas est il possible que je vous revoye ; et que les Dieux en m'accordant ce
                bonheur, le meslent de tant d'amertume ? Car enfin je vous retrouve, apres avoir
                pleuré si long temps vostre absence : mais je vous retrouve blessé : et je vous
                retrouve avec des Armes qui font celles de nos Ennemis : et avec lesquelles vous
                avez peutestre tué vostre Pere ou vostre Frere (eux qui estoient à la Bataille, où
                sans doute vous vous elles trouvé, veû les marques que l'on vous en voit) car nous
                n'avons point encore de leurs nouvelles. Ha <interp id="note574" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp> ! quelque sujet de
                pleinte que vous pussiez avoir du Roy, il ne faloit point apres cinq années d'exil,
                revenir à vostre Patrie les armes à la main. Mon Maistre entendant parler cette Dame
                de cette sorte, en fut estrangement surpris : et quoy qu'il ne peust pas parler sans
                incommodité ; neantmoins il ne laissa pas de la vouloir desabuser. Si j'estois celuy
                que vous pensez que je sois, luy respondit il, croyez Madame, que je ne le
                desadvoüerois pas : mais comme je ne le suis point du tant, il faut aussi que je ne
                vous laisse pas dans vostre erreur, bien qu'elle me peust estre avantageuse. Quoy,
                s'escria cette Dame, vous n'estes pas mon Fils ? Non Madame, luy respondit mon
                Maistre ; et bien loing d'avoir assisté un Fils, vous avez secouru va Ennemy. Mais
                un Ennemy qui n'a <pb id="page_693" n="V02-P095"/>pourtant rien fait, qui
                raisonnablement vous doive irriter en particulier contre luy : puis qu'il n'a eu
                autre dessein, que de bien servir le Roy dans le party duquel il est engagé. Je voy
                bien mon fils, luy dit elle en l'interrompant, que vous avez de la confusion de ce
                que vous avez fait : et que vous ne vous resoudrez point à m'avoüer ce que vous
                estes, que nous n'ayons sçeu des nouvelles des deux personnes qui vous font si
                proches, et que vous avez peut-estre combatües sans les connoistre. J'y consens, luy
                dit elle en le quittant ; aussi bien n'est il pas fort à propos de vous donner nulle
                esmotion en l'estat où vous estes. Apres cela cette Dame sortit de la Chambre, et
                laissa mon Maistre dans un estonnement estrange : voyant qu'on le prenoit pour ce
                qu'il n'estoit pas. Il passa toutefois la nuit assez doucement : car comme il avoit
                perdu beaucoup de sang, la fiévre ne luy prit pas d'abord : et la lassitude l'ayant
                fait dormir, il se trouva le lendemain aussi bien qu'un homme qui avoit deux grandes
                blessures se pouvoit trouver. Cette Dame ne manqua pas de le visiter de bon matin,
                et de recommencer ses pleintes : elle voyoit bien qu'il y avoit quelque difference,
                entre <interp id="note575" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> et <interp id="note576" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Spitridate">Spitridate</interp> : mais elle croyoit que depuis cinq ans
                qu'il y avoit qu'elle n'avoit veû son Fils, ce petit changement pouvoit estre arrivé
                en luy. Mon Fils, disoit-elle à une Fille qu'elle avoit, n'estoit pas du tout si
                grand qu'il est quand il partit ; il n'avoit pas mesme l'air du visage si haut et si
                noble : <pb id="page_694" n="V02-P096"/>mais il estoit jeune ; et cinq années
                apportent bien du changement à un homme de son âge. Cependant <interp id="note577"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui ne voulue rien
                devoir à un mensonge, luy dit encore tant de choses, qu'elle commença de douter un
                peu de son opinion : il luy demanda alors la permission d'envoyer un Billet au
                Lieutenant General de l'Armée de <interp id="note578" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, mais elle n'y voulut pas consentir. Non, luy
                dit elle, je ne suis pas encore en estat de me resoudre sur mes doutes : mes yeux me
                disent que vous estes mon Fils : vos paroles m'assurent que vous estes mon Ennemy :
                et lequel que vous soyez des deux, il pourroit estre enfin que vous auriez tué mon
                mary. A ces mots les larmes luy venant aux yeux ; si vous estes mou Fils, luy dit
                elle, je vous dois pardonner, et je vous dois secourir : et si vous estes Amplement
                l'Ennemy du Roy à qui nous obeïssons presentement, je vous dois encore quelque
                compassion : Se comme malheureux, et comme ayant de la generosité, en ne me voulant
                pas tromper : C'est pourquoy, adjousta-t'elle, je ne puis manquer en vous assistant.
                Je sçay bien, mon Fils, qu'estant party d'aupres du Roy de Pont, comme vous en estes
                party, il faut vous cacher comme un criminel : Mais mon Fils, poursuivit elle
                encore, je suis vostre Mere. Et puis, l'on nous a assurées, que ce Prince a esté
                fait prisonnier : de plus, vous sçavez bien que la Princesse sa soeur ne vous fera
                pas prendre pendant son absence : au contraire, nous en recevons <pb id="page_695"
                  n="V02-P097"/>tous les jours cent assistances secrettes, à vostre consideration.
                Parlez donc je vous en conjure : ne vous déguisez point icy : dittes nous
                precisément la verité : et s'il est possible que vous ne soyez pas <interp
                  id="note580" resp="BaS" type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp>,
                dittes nous vostre veritable Nom, et vostre veritable naissance. Mon Maistre se
                trouva alors fort embarrassé : car de dire qu'il estoit <interp id="note579"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il n'y avoit
                point d'apparence. Il en eust sans doute esté plus respecté : mais il en eust aussi
                esté mieux gardé : et ç'eust esté perdre tous ses travaux, et n'avoir rien fait du
                tout : que de mettre en la puissance des Ennemis un homme comme luy. Il la suplia
                donc instamment, de croire qu'il n'estoit point <interp id="note581" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp> : et de ne l'obliger pas
                à luy dire son Nom. Il l'assura que c'estoit une chose qu'il n'avoit pas accordée au
                Roy qu'il servoit : et une chose que pour diverses raisons, il ne pouvoir absolument
                faire. Cette conversation estant un peu longue et fascheuse, les playes de mon
                Maistre recommencerent à saigner ; la fiévre luy prit ; et il fut huit jours assez
                mal : pendant lesquels on ne luy parla de rien que de guerir : et pendant lesquels
                il fut admirablement bien assisté par cette Dame : quoy qu'il y eust cent moments
                tous les jours, où elle le croyit tantost son Ennemy, et tantost son Fils.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010603" n="L'épreuve du portrait">
              <argument>
                <p>La dame du château apprend bientôt que son époux et ses fils sont rescapés de la
                  bataille. Elle s'interroge par conséquent sur la véritable identité de l'homme
                  qu'elle a confondu avec son fils. Pendant que celui-ci se rétablit, elle élabore,
                  avec l'une de ses filles, un plan destiné à découvrir l'identité du jeune homme :
                  la sœur de Spitridate se rend auprès du blessé et observe sa réaction quand elle
                  lui montre une boîte contenant le portrait d'une autre jeune fille, d'une extrême
                  beauté. Artamene contemple l'image, sans témoigner aucun signe d'émotion. La jeune
                  fille est alors assurée qu'il ne s'agit pas son frère, lequel n'aurait pu regarder
                  le portrait de son amante, la princesse de Pont, avec une telle froideur. La dame
                  se résigne : Artamene obtient la permission de retourner auprès des siens. Sur le
                  chemin du retour, la litière sur laquelle il est transporté est interceptée par le
                  convoi militaire. Une fois retourné parmi les siens, Artamene demande au roi de
                  Pont s'il est vrai qu'un certain Spitridate lui ressemble. Ce dernier le lui
                  confirme.</p>
              </argument>
              <p> Mais enfin ayant eu nouvelles que son Mary et son autre Fils estoient eschapez de
                la Bataille, et avoient suivy le Roy de Phrigie : son ame estant plus tranquile,
                elle se trouva aussi plus capable <pb id="page_696" n="V02-P098"/>de raison. Et
                comme le lendemain qu'elle eut reçeu cette bonne nouvelle mon Maistre se porta mieux
                ; elle voulut essayer encore une chose, pour descouvrir s'il estoit son Fils. Elle
                employa donc cette belle Personne que mon Maistre avoit remarquée entre les autres,
                lors qu'il estoit arrivé, et qui estoit Fille de cette Dame. Comme elle l'eut
                laissée aupres de luy, avec deux de ses Femmes ; il se vit encore expose à une
                nouvelle espreuve. Mon Frere, luy dit elle ; Madame, luy respondit il en
                l'interrompant, il me seroit glorieux de porter ce Nom : mais comme je ne luis point
                  <interp id="note583" resp="BaS" type="personnage" value="Spitridate"
                  >Spitridate</interp>, il faut que je ne le reçoive pas : et que je me contente de
                la qualité de vostre tres-humble Serviteur. Quel que vous puissiez estre, repliqua
                cette belle Fille, vous meritez davantage que ce que vous dites : puis qu'en l'estat
                qu'est nostre fortune, il est peu de personnes plus malheureuses que nous. Cependant
                pour aider à m'esclaircir du doute où je fuis, aussi bien que tout le reste de
                nostre Maison ; je vous prie de vous donner la peine d'ouvrir cette Boitte : et de
                voir quelque chose, qui peutestre vous surprendra agreablement. En disant cela, elle
                luy presenta effectivement une Boitte de Portrait assez magnifique : et se mit à la
                regarder avec une attention extréme. <interp id="note582" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui ne sçavoit pourquoy elle
                vouloit qu'il ouvrist cette Boitte, ne laissa pas de luy obeïr : et fut en effet
                fort agreablement surpris, par la veuë du Portrait d'une personne admirablement <pb
                  id="page_697" n="V02-P099"/>belle. Mais comme il n'avoit jamais veû celle qu'il
                representoit ; et qu'il avoit dans le coeur une autre image, qui ternissoit la
                beauté de celle là : il ne parut en ses yeux, ny en ses actions nulle esmotion
                extraordinaire : et il regarda cette Peinture comme une belle chose, qui ne luy
                donnoit ny grande joye, ny grande inquietude. Cette belle Fille voyant la
                tranquilité avec laquelle <interp id="note584" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> regardoit ce Portrait : ha s'écria-t'elle,
                genereux Inconnu, je pense que vous avez raison : et je ne doute presque plus, que
                vous ne soyez point <interp id="note585" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Spitridate">Spitridate</interp> : car <interp id="note586" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp>, adjousta-t'elle, ne
                pourroit jamais estre capable de regarder cette Peinture, avec une pareille froideur
                : non pas mesme quand il feroit inconstant. A ces mots, elle quitta mon Maistre : et
                s'en allant retrouver sa Mere, il n'en faut point douter, luy dit elle, celuy que
                vous prenez pour <interp id="note587" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Spitridate">Spitridate</interp> ne l'est pas : il a regardé le Portrait que
                je luy ay monstré sans joye et sans esmotion : il n'en a ny pasly ny rougy : son ame
                est demeurée tranquile : ses yeux n'en ont point paru ny plus guais ny plus tristes
                : et il est impossible enfin, que cet homme soit <interp id="note588" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp>. Non Madame, luy dit
                elle, il n'est point mon Frere, puis qu'il n'est point Amant de la Princesse de Pont
                : et il n'est point amoureux, puis qu'il a pû voir ce Portrait avec tant
                d'indifference. Luy, dis-je encore une fois, qui ne l'a seulement jamais entendue
                nommer sans rougir : qui ne l'a jamais veuë sans changer de couleur : et luy enfin
                qui a esté <pb id="page_698" n="V02-P100"/>le plus amoureux de tous les hommes. Ce
                fut de cette sorte que cette Fille parla : et ce fut en effect, ce qui commença de
                desabuser le plus cette Dame. Mon Maistre aprit ce que je viens de vous dire, d'une
                des Femmes qui avoient soing de luy : et qui voulant l'obliger, luy raconta ce
                quelle avoit entendu. Tant y à Seigneur, que cette Dame s'estant enfin laissé
                persuader qu'<interp id="note589" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'estoit point <interp id="note591" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp> ; se resolut de ne
                laisser pas de le bien traiter : et son merite avoit desja si puissamment gagné son
                coeur ; que le voyant un matin en assez bon estat, Genereux Estranger, luy dit elle,
                puis que vous n'avez pas voulu estre <interp id="note592" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp>, il faut vouloir ce qui
                vous plaist : et perdre une seconde fois un Fils, que je pensois avoir retrouvé. Ne
                vous offensez pas de grace, de la ressemblance qu'il a aveque vous : car de quelque
                condition que vous puissiez estre, son Nom ne vous sçauroit estre honteux : puis que
                ses Peres en perdant la Couronne de Bythinie, luy ont au moins laissé la noblesse de
                leur sang. Madame, luy dit alors <interp id="note590" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, je vous demande pardon, si je ne vous ay pas
                rendu tout le respect que je vous devois : Ne vous excusez point, dit elle, d'une
                chose où vous n'avez point failly : et puis, adjousta cette Dame en soupirant, des
                Princesses qui vivent sous la domination d'un Usurpateur ; ne font pas en termes
                d'exiger si regulierement, tout ce que l'on devroit peut-estre à leur condition dans
                un autre temps. Quoy qu'il en soit, <pb id="page_699" n="V02-P101"/>poursuivit elle,
                si vous n'estes pas mon Fils, vous luy ressemblez ; et par cette seule raison, je me
                trouve obligée de vous rendre la liberté. Si vous estiez mon Fils, vous ne feriez
                pas en seureté dans cette Maison ; et ne l'estant point, vous n'y feriez pas non
                plus en asseurance. Ainsi il vaut mieux que vous en partiez : et que vous me disiez
                où vous voulez que je vous face conduire. Mon Maistre ravy de joye de la generosité
                de cette Dame, la remercia : et luy protesta qu'il la serviroit toute sa vie ; et
                peut estre plus importamment qu'elle ne croyoit. En suitte de quoy il la pria de luy
                vouloir presser une Lictiere, pour le reporter au Camp de <interp id="note594"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Mon Maistre
                n'estoit pas encore trop bien : mais l'amour luy redonnant de nouvelles forces, pour
                pouvoir retourner vers le lieu où il sçavoit qu'il entendroit parler de <interp
                  id="note595" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, il
                voulut partir dés le lendemain : et partit en effet, accompagné du jeune Chirurgien
                qui l'avoit pensé ; et de deux autres qui avoient ordre s'ils rencontroient
                quelqu'un du Party du Roy de Pont, et du Roy de Phrigie, de dire qu'<interp
                  id="note593" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                estoit un Parent de leur Maistresse, que l'on reportoit chez luy ; et qui avoit esté
                blessé à la derniere Bataille. Mon Maistre en partant reçeut cent civilitez de
                toutes ces illustres Personnes, qu'il leur rendit avec usure : leur promettant de
                leur faire bien tost sçavoir de ses nouvelles. Mais comme il prit le chemin du Camp,
                il sçeut par quelques Soldats qui alloient à la petite guerre, et ausquels il <pb
                  id="page_700" n="V02-P102"/>fit demander où estoit l'Armée, que <interp
                  id="note597" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                en estoit party le jour auparavant, pour aller conduire le Roy de Pont à <interp
                  id="note602" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>. Si bien que
                changeant sa routte, il prit celle de <interp id="note598" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : qu'il r'atrapa
                aisément, parce que des Chariots et des Prisonniers, marchent encore plus lentement
                qu'une Lictiere. Il arriva donc, comme vous l'avez sçeu, dans cette Plaïne que
                traversoit <interp id="note599" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> : Et voila, Seigneur, quelle avoit esté l'avanture de mon
                Maistre ; et ce qui l'avoit fait croire mort. Comme la chose avoit esté fort
                extraordinaire, <interp id="note596" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> eut la curiosité depuis, de demander au Roy de Pont, s'il
                estoit vray qu'un Prince appelle <interp id="note600" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Spitridate">Spitridate</interp> luy ressemblast ? et l'assura qu'il avoit
                pensé y estre trompé plus d'une fois ; et qu'il n'estoit pas possible de voir deux
                personnes avoir jamais tant de conformité d'air, de troits, et de taille, que
                  <interp id="note601" resp="BaS" type="personnage" value="Spitridate"
                  >Spitridate</interp> et luy en avoient. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020107" n="Suite de l'histoire d'Artamène : conjuration de Philidaspe"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>L'armée victorieuse de Ciaxare entre en grande pompe dans la ville de Sinope. Mais
                Artamene, appréhendant la vue de Mandane, ne savoure pas ce triomphe. En l'absence
                de Feraulas, il ignore si la princesse a lu la lettre. Cette dernière, de son côté,
                craint également que, quand elle reverra le héros, la tristesse qu'elle a témoignée
                à l'annonce de sa mort ne dévoile ses véritables sentiments. Tandis que les deux
                amants se trouvent dans un grand embarras, on prévient Artamene d'un projet insensé
                de Philidaspe : ce dernier, qui est en réalité le prince d'Assirie, fomente une
                conjuration en vue d'enlever la princesse dont il est amoureux ! Désemparé, Artamene
                hésite un moment quant à la conduite à adopter. Il décide d'avertir Mandane. Tous
                deux se rendent ensuite chez Ciaxare.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010701" n="L'entrée dans Sinope">
              <argument>
                <p>Ciaxare retourne à Sinope, tandis qu'Artamene renvoie la litière à sa
                  propriétaire, non sans les récompenser, elle, sa fille et le chirurgien, par de
                  magnifiques pierreries. Resté seul, le héros s'interroge : Feraulas a-t-il
                  transmis la lettre à Mandane ? Comment a-t-elle été reçue ? Peut-il espérer le
                  pardon de Mandane ? Saura-t-elle jamais qu'il l'aime ? L'idée d'être proche de la
                  suprême félicité ou au contraire de la pire infortune le bouleverse. Le lendemain,
                  Artamene envoie un compliment à la princesse. Elle lui répond par un autre
                  compliment dont la neutralité ne permet pas à l'amoureux de deviner les sentiments
                  de sa bien-aimée. La journée est consacrée à l'entrée triomphale de l'armée et des
                  butins de guerre dans la ville de Sinope, sous la conduite de Philidaspe. Comme
                  convenu, le roi de Pont, suivi d'Artamene, entrent dans la ville de nuit. Mais les
                  habitants, informés de l'arrivée du héros, éclairent les rues de mille feux en son
                  honneur. La joie d'Artamene est cependant tempérée, car il ne voit pas la
                  princesse, qui feint de se trouver malade. </p>
              </argument>
              <p> Mais pour reprendre le fil de mon discours où nous l'avons laissé ; apres que
                  <interp id="note604" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                eut escouté de la bouche de mon Maistre, tout ce que je viens de vous raconter ; il
                admira son bonheur et s'en resjouït : et apres une assez longue conversation, il le
                quitta, et s'en retourna à <interp id="note606" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>. Ils resolurent toutefois auparavant, que le
                lendemain tout le butin et tous les Prisonniers entreroient dans la Ville : et que
                le soir estant venu, le Roy de Ponty feroit conduit, et qu'<interp id="note603"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> y entreroit en
                mesme temps. Cependant <interp id="note605" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ne fut pas plus tost party, que mon Maistre
                envoya dire au <pb id="page_701" n="V02-P103"/>Roy prisonnier, qu'il avoit obtenu ce
                qu'il avoit souhaité, ce qui luy donna beaucoup de joye. En suite, <interp
                  id="note607" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                songea à renvoyer la Lictiere qu'on luy avoit prestée : mais en la renvoyant, il fit
                choisir parmy toutes ses Pierreries, qu'il avoit envoyé querir à <interp
                  id="note609" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, ce qu'il y
                avoit de plus beau : et en bailla une quantité fort grande à un des siens : avec
                ordre de les presenter à cette jeune et belle Personne, qui luy avoit monstré un
                Portraict ; et de la supplier de vouloir recevoir cette foible marque de sa
                reconnoissance : n'osant pas parler de rançon à la Princesse sa Mere, apres la haute
                generosité qu'elle avoit euë. Il recompensa aussi magnifiquement le Chirurgien qui
                l'avoit pensé ; et tous ceux de cette Maison qui l'avoient servy ; et tant par la
                richesse de ses presens, que par la façon dont ils virent que le Roy et toute la
                Cour traitoient <interp id="note608" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; ils jugerent bien que leur Maistresse n'avoit pas connu la
                véritable condition de son Prisonnier. Apres que mon Maistre eut donc donné tous les
                ordres necessaires, la nuit estant deja bien advancée, il demeura seul, et en
                liberté de s'entretenir de sa passion : Me voicy enfin, disoit-il en luy mesme,
                eschapé de beaucoup de perils : et il y a peu de gens qui n'admirent ma bonne
                fortune. Mais durant que ce bonheur excite peut-estre l'envie contre moy, je ne
                laisse pas de m'estimer le plus malheurex homme du monde ; et je le seray tousjours
                sans doute, jusques à ce que je puisse obtenir quelque tesmoignage <pb id="page_702"
                  n="V02-P104"/>d'affection de ma Princesse : ou que du moins elle n'ait reçeu la
                mienne favorablement. Helas ! disoit-il encore, peut-estre que si <interp
                  id="note611" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> luy a
                donné ce que je luy avois commandé de luy presenter, elle l'aura leû avec chagrin :
                et que bien loing d'avoir de la compassion, elle n'aura eu que de la colere.
                Peut-estre aussi, adjoustoit il, qu'elle m'aura pardonné : et que la pitié
                attendrissant son coeur, elle aura reçeu la declaration que je luy ay faite, sans
                s'en irriter, et sans m'en haïr. Mais quand cela seroit, poursuivoit il, qui sçait
                si ce qu'elle m'a pardonné lors qu'elle m'a pardonné lors qu'elle m'a creû mort, me
                le sera aujourd'huy qu'elle sçait que je suis vivant ? Peut estre encore que <interp
                  id="note612" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> ne
                luy aura pas donné ce que je luy escrivois : et qu'ainsi je suis aussi innocent dans
                son esprit, que je l'estois en partant. Mais aussi, reprenoit ce Prince, je suis
                aussi malheureux ; car enfin si elle ne sçait point que je l'aime, le moyen que
                j'ose jamais le luy dire ? que veux je donc ? disoit-il encore ; et que puis-je
                vouloir ? je crains qu'elle ne sçache mon amour, et je le souhaite : j'ay de la
                crainte et de l'esperance : je desire passionnément de revoir <interp id="note613"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, et je l'aprehende :
                et je suis enfin si prés de la supreme felicité, ou de la supreme infortune ; qu'il
                n'est pas aisé que mon ame n'en soit point esbranlée : et que l'incertitude où je
                suis, du bien ou du mal qui me doit arriver, ne trouble pas ma raison. Ce fut en de
                pareilles pensées, qu'<interp id="note610" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> passa une partie de la nuit : neantmoins le <pb
                  id="page_703" n="V02-P105"/>sommeil l'ayant surpris malgré luy, il se trouva le
                lendemain au matin en assez bon estat : et les Chirurgiens du Roy, assurerent qu'en
                fort peu de jours, il quitteroit non seulement le lict, mais la Chambre, et seroit
                en parfaite santé. Il reçeut tout ce jour là, les visites de toute la Cour ; et
                envoya faire un compliment à la Princesse <interp id="note615" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, qui le reçeut avec beaucoup de
                civilité, et le luy rendit de mesme. Ce fut pourtant d'une maniere, que quoy que mon
                Maistre se fist redire plusieurs fois parole pour parole, tout ce qu'elle avoit dit
                à celuy qui luy avoit parlé de sa part ; il n'y pût rien trouver qui fortifiast son
                esperance, ny qui deust aussi accroistre sa crainte. Le matin fut employe, à faire
                entrer dans <interp id="note618" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, apres que chacun eut quitté le deüil, tout le butin et tous les
                prisonniers, que <interp id="note617" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> conduisit : et la Princesse qui estoit à
                une des fenestres du Chasteau, vit entrer toutes ces choses, et les regarda avec un
                esprit qui n'estoit gueres plus tranquile que celuy de mon Maistre. Le soir estant
                venu, le Roy de Pont fut conduit dans la Ville par ses Gardes, et mis en lieu de
                seureté : mais en passant sous les fenestres de la Princesse, il la vit à la clarté
                des flambeaux, et il en fut veû : ce qui donna de la pitié à <interp id="note616"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, et de la confusion
                au Roy prisonnier. <interp id="note614" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> suivit d'assez prés le Roy de Pont : mais
                quelque secret que l'on eust pû garder pour son arrivée, afin de contenter sa
                modestie ; les Habitans de <interp id="note619" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp> n'ayant pas laissé de sçavoir qu'il devoit entrer
                ce soir là, se tindrent <pb id="page_704" n="V02-P106"/>dans les ruës avec des
                flambeaux allumez ; mirent des Lampes à toutes les fenestres ; et par des cris
                d'allegresse, et par l'abondance des lumieres, cette entrée de nuit ne laissa pas
                d'avoir quelque chose d'assez magnifique. <interp id="note620" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit accompagné de tout ce
                qu'il y avoit de Grand à la Cour, qui le conduisit chez luy où le Roy l'attendoit :
                Mon Maistre fut pourtant moins heureux que le Roy de Pont en une chose : car il ne
                vit point la Princesse, en passant sous les fenestres : parce qu'elle s'estoit mise
                au lit, et avoit feint de se trouver mal.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010702" n="Embarras de Mandane">
              <argument>
                <p>Martesie interroge Mandane, qui avoue ne pas savoir quel comportement adopter
                  désormais devant Artamene. Elle appréhende de revoir un homme pour lequel elle
                  éprouve des sentiments. Ne disposant pas d'elle-même, elle est résolue à éviter
                  tout entretien particulier avec son amant. Elle craint que le désarroi qu'elle a
                  manifesté devant Feraulas à l'annonce de la mort du héros ne soit connu de ce
                  dernier, qui serait alors en mesure de deviner ses sentiments. Or elle est décidée
                  à ne rien laisser transparaître de son amour. De fait, lorsque Artamene parvient
                  enfin à s'introduire auprès d'elle, alors qu'elle est entourée de visites, il lui
                  est impossible de déceler le moindre indice qui trahirait de l'amour ou de
                  l'indifférence. Perplexe, il retourne chez lui.</p>
              </argument>
              <p>
                <interp id="note622" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>
                qui dans les premiers momens que sa Maistresse avoit apris qu'<interp id="note621"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit vivant,
                avoit veû tant de joye dans ses yeux ; ne pouvoit assez s'estonner, de remarquer le
                trouble de son ame. C'est pourquoy voyant qu'il n'y avoit personne aupres d'elle, et
                qu'elle pouvoit luy parler en liberté : Me permettrez vous, Madame, luy dit elle, de
                vous demander si ce n'est qu'une simple incommodité, qui vous à fait mettre au lict
                ; ou s'il vous est arrivé quelque malheur que l'ignore : et qui trouble la
                satisfaction que vous devez avoir, en un des plus heureux jours de vostre vie ? Car
                enfin, Madame, vous voyez la guerre finie glorieusement ; vous voyez dans les fers
                un Roy que vous ne vouliez pas espouser ; et vous voyez vivant un Prince que vous
                avez pleuré, lors que vous l'avez creû mort, et que vous avez deû pleurer. je
                l'advouë ma chere Fille, luy respondit la Princesse, je suis heureuse <pb
                  id="page_705" n="V02-P107"/>en beaucoup de choses ; mais je ne la suis pas en
                toutes : et l'endroit par où je suis infortunée est si senfible ; que je ne joüis
                point du tout de cette felicité aparente, dont je parois environnée de toutes parts,
                à ceux qui ne connoissent pas le fond de mon coeur. Mais encore, Madame, reprit
                  <interp id="note628" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, que pouvez vous avoir qui vous fasche ? Le Roy vous aime ;
                toute la <interp id="note631" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp> vous adore ; la paix va ramener tous les plaisirs à la Cour ;
                et <interp id="note623" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> sera bien tost guery, à ce que disent les Medecins du Roy.
                  <interp id="note624" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, reprit la Princesse en soupirant, ne le sera peut estre qu'un
                peu trop tost : et quoy que je luy souhaite toute sorte de bonheur ; je voudrois
                bien qu'il ne fust pas en estat de quitter la Chambre, que je n'eusse auparavant
                resolu, de quelle façon je dois vivre aveque luy. Comment, Madame (interrompit
                  <interp id="note629" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> toute surprise) <interp id="note625" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de qui je vous ay veû pleurer
                la mort avec tant d'amertume, sera peut-estre, dites vous, un peu trop tost guery !
                Ha ! Madame, j'ay sans doute mal entendu : ou sans y penser vous vous estes mal
                expliquée. Nullement, <interp id="note630" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, reprit elle ; et la bizarrerie de mon destin,
                fait que je n'aprehende guere moins la veuë d'<interp id="note626" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que j'ay desiré sa vie. Car
                sçachez, luy dit elle en changeant de couleur, que j'ayme la gloire, preferablement
                à toutes choses : mais que je ne hais pas aussi assez <interp id="note627"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, pour me pouvoir
                priver de sa conversation sans repugnance. Cependant vous <pb id="page_706"
                  n="V02-P108"/>jugez bien <interp id="note634" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, qu'apres m'avoir fait sçavoir qu'il a de
                l'amour pour moy ; je ne dois plus luy donner la mesme liberté qu'il a euë autrefois
                parmy nous ; et qu'il faut que je vive avec beaucoup plus de contrainte que je ne
                faisois, dans un temps où je n'avois pas pour luy la tendresse que je sens dans mon
                coeur, malgré toute ma Vertu. Car enfin <interp id="note635" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> (puis qu'il faut vous
                descouvrir le fond de mon ame) sçachez que si <interp id="note632" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> eust eu la hardiesse de me
                parler de son amour, je l'eusse mal traité ; je l'eusse banny ; et je l'eusse peut
                estre moins estimé : parce que j'eusse soubçonné qu'il n'eust pas eu une véritable
                estime pour moy. Mais de la façon dont j'ay sçeu cette amour, la compassion ayant
                attendry mon coeur : je l'ay aprise sans colere ; je l'ay creuë sans difficulté : et
                comme je ne voyois pas qu'il peust y avoir nulle dangereuse suite en cette affection
                ; je ne me suis point opposée à sa naissance. je me suis souvenuë de tous les
                services d'<interp id="note633" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : j'ay repassé cent et cent fois dans mon esprit, toutes ses
                vertus, et toutes ses bonnes qualitez : j'ay r'apellé toutes ses actions dans ma
                memoire : elles m'ont toutes dit qu'il m'avoit aimée, d'une maniere tres
                respectueuse : j'en ay plus creû, qu'il ne m'en pouvoit jamais dire : et l'en ay eu
                plus de reconnoissance, qu'il n'en pouvoit jamais esperer. Enfin, <interp
                  id="note636" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, sa
                mort a fait naistre mon amitié, pour ne pas nommer autrement, une affection toute
                pure : jugez donc si <pb id="page_707" n="V02-P109"/>apres avoir abandonné mon ame à
                une passion toute innocente, il me sera bien aisé de la combattre et de la vaincre.
                Il le faut toutefois, reprit elle, quand mesme nous en devrions mourir. Mais Madame,
                luy dit <interp id="note641" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, <interp id="note637" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> est il plus coupable vivant, qu'il n'estoit
                dans le Tombeau ? Non, respondit la Princesse ; mais il m'est plus redoutable. Ce
                n'est pas que je pretende luy oster absolument mon amitié : et tout ce que je
                pourray faire, sera peut-estre bien assez, si je puis ne luy en donner nulles
                marques. Mais Madame, reprit <interp id="note642" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, pourquoy le voulez vous punir, luy qui n'est
                pas criminel ? Et pourquoy voulez vous aussi vous affliger, en le rendant malheureux
                ? Attendez Madame, qu'il vous donne sujet de pleinte : et s'il vous dit quelque
                chose qui vous déplaise, il sera assez à temps de vous priver de sa veuë. Mais
                  <interp id="note643" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, interrompit la Princesse, comment voulez vous que je le puisse
                voir, sans une confusion estrange ? Et comment voulez vous encore qu'en le voyant,
                je puisse venir à bout de bannir de mon ame, cette affection que j'y avois reçeue,
                lorsque je le croyois dans le Tombeau ? Pour moy, Madame, répliqua <interp
                  id="note644" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, je
                vous advoüe que je ne puis concevoir que vous eussiez raison d'aimer <interp
                  id="note638" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> mort,
                et que vous le deviez haïr vivant. Ha <interp id="note645" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, s'écria <interp id="note640"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, que mes sentimens
                sont esloignez de la haine ! et qu'<interp id="note639" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> feroit heureux, si je l'aimois un peu moins !
                Car <pb id="page_708" n="V02-P110"/>enfin si je ne me deffiois pas de mon coeur, je
                vivrois aveque luy comme auparavant : j'attendrois, comme vous dites, qu'il me
                donnast un juste sujet de me pleindre : et je demeurerois en repos. Mais Madame,
                repliqua <interp id="note652" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, le ne voy pas qu'il faille vous inquieter si fort : <interp
                  id="note646" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, à ce
                qu'il vous escrit, et à ce que <interp id="note650" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> vous à dit, est Prince : ainsi encore une fois,
                je ne voy point qu'il y eust tant de sujet de vous offenser, quand mesme il
                entreprendroit de vous dire ce qu'il vous a escrit. Ha ma chere fille, reprit la
                Princesse, ce que vous me dites pour me consoler, est ce qui m'afflige encore
                davantage : car si <interp id="note647" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> n'estoit pas de la condition dont il se dit
                estre, sa temerité m'auroit offencée : et tout mort qu'il auroit esté, je n'aurois
                eu au plus, que de la compassion de sa folie et de son malheur : mais icy, je ne voy
                rien qui m'offense ; et rien pourtant qui ne me fasche. Car apres tout, je ne dois
                point me choisir un mary : de plus, cette fatale coustume, que les Assiriens qui ont
                esté Maistres de la <interp id="note654" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, ont laissée parmy nous, et qui veut que je n'espouse point un
                Prince Estranger ; ne me laisse nul pretexte, qui puisse justifier l'affection
                  d'<interp id="note648" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> pour moy : ny moins encore celle de <interp id="note651"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> pour luy. Ainsi
                  <interp id="note653" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, il la faut vaincre : et c'est à dire qu'il faut se faire une
                violence extréme ; qu'il faut rendre <interp id="note649" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> malheureux, et me rendre
                infortunée. Il me semble desja, disoit elle, que je le voy chercher dans mes <pb
                  id="page_709" n="V02-P111"/>yeux, de quelle façon j'ay reçeu sa lettre : mais
                helas, reprenoit elle tout d'un coup, que dis-je ! Et comment ne pensay-je pas, que
                  <interp id="note658" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, s'il l'a veû, luy aura dit qu'il n'a remarqué nul sentiment de
                colere dans mon esprit ? qu'il m'a veû pleurer ; qu'il m'a veû rougir ; et qu'enfin
                il a connu que je l'aimois : et que peut-estre mesme je l'aimois, devant qu'il
                m'eust fait sçavoir qu'il m'aimoit. Ha <interp id="note659" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, s'écrioit elle, ce malheur
                nous est arrivé ! Et c'est en vain que je veux cacher mes sentimens à <interp
                  id="note655" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Il
                les sçait, disoit elle, il les sçait : et peut- estre mesme que les imaginant autres
                qu'ils ne sont, il conçoit des esperances criminelles, et se prépare à m'offenser.
                Hélas, disoit elle encore, qui vit jamais un malheur égal au mien ? Je passe toute
                ma vie avec une retenüe qui n'eut jamais d'égale : je me prive presque de tous les
                plaisirs innocens, bien loing d'en chercher qui puissent estre suspects : je deffens
                l'entrée de mon ame, à tout ce qui paroist un peu esloigné de la plus severe vertu :
                je resiste au merite ; aux services ; et à toutes les grandes qualitez d'<interp
                  id="note656" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et
                mon coeur ne se rend qu'au bord de son Tombeau. Cependant peut-estre qu'à l'heure
                que je parle, <interp id="note657" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> se repent de ne m'avoir pas parlé plustost : peut-estre qu'il
                croit qu'il eust esté bien reçeu, dés la premiere fois qu'il me vit : et cette vertu
                severe, dont j'ay fait une si haute profession, ne luy paroist peut estre qu'un
                artifice. Mais que sais-je ? reprenoit elle tout <pb id="page_710" n="V02-P112"
                />d'un coup, j'accuse sans doute un innocent, qui apprehende autant ma veuë que je
                crains la sienne : Non non, <interp id="note660" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> explique les larmes que j'ay versées d'une
                autre façon : il sçait que la compassion toute seule en fait respandre : il sçait
                que je luy devois la vie du Roy mon pere : et que par cette seule raison, je luy
                devois des soupirs et des pleurs. Demeurons donc, disoit elle, avec un peu plus de
                repos : satisfaisons nous de nostre innocence : ostons seulement à <interp
                  id="note661" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                toutes les occasions de nous parler en particulier : cachons luy du moins la
                tendresse que nous avons dans le coeur, si nous ne pouvons vaincre : et quoy qu'il
                en puisse arriver, resoluons nous plustost à la mort, que de rien faire, de rien
                dire, ny mesme de rien penser, qui ne soit juste ; qui ne soit vertueux ; et qui ne
                satisface pleinement, l'amour que nous avons pour la gloire. C'estoit de cette sorte
                que l'Ilustre <interp id="note662" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> s'entretenoit avec Mattesie, pendant que mon Maistre qui ne
                sçavoit point si elle avoit veû ce qu'il luy avoit escrit, en estoit tousjours plus
                en peine. <interp id="note663" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> durant ce temps là, ne paroissoit presque point : il vit la
                Princesse en arrivant à <interp id="note664" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, mais ce ne fut qu'un moment : et feignant d'aller donner ordre
                aux Troupes que l'on avoit levées pensant qu'il les deust commander ; et qui
                s'estoient assemblées aupres d'un Chasteau dont il estoit Gouverneur à soixante
                stades de cette ville ; la Princesse eut du moins un peu plus de liberté <pb
                  id="page_711" n="V02-P113"/>d'entretenir ses pensées : et de songer à la
                resolution qu'elle vouloit prendre. Cependant les blessures de mon Maistre se
                guerissant mesme plustost que les Chirurgiens ne l'avoient esperé ; il fut dans peu
                de jours en estat de quitter non seulement le lict, mais la chambre, et d'aller
                rendre ses devoirs au Roy et a <interp id="note667" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. Il eust bien voulu que j'eusse esté aupres de
                luy, afin de luy dire ce que l'avois sait : mais il creut qu'il eust falu attendre
                trop long temps. Car encore qu'il m'eust envoyé un ordre de le venir trouver, il y
                avoit assez loing de <interp id="note669" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp> au lieu où nous estions campez : et hors d'une diligence
                extraordinaire, je ne pouvois pas si tost arriver. Ainsi se voyant presse par sa
                passion, et dans une impatience extréme de revoir sa Princesse ; apres avoir esté
                chez le Roy il fut chez <interp id="note668" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : et il y fut avec une agitation d'esprit, qui
                n'eut jamais de semblable, jusques là, il n'avoit senty qu'une crainte respectueuse
                en l'approchant : mais en cette occasion, il craignit de toutes les façons dont l'on
                peut craindre. La Princesse de son costé, sçachant qu'<interp id="note665"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> alloit entrer dans
                sa chambre, en changea de couleur plus d'une fois : et il y eut quelques moments, où
                ille eut de la colere, de n'estre pas Maistresse absoluë des mouvements de son
                coeur. Comme elle estoit sur son lict il luy fut un peu plus aisé de cacher le
                desordre de son esprit qu'à <interp id="note666" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : qui par malheur pour luy, trouva beaucoup de
                monde chez la Princesse. Il la salüa avec tout le respect qui luy <pb id="page_712"
                  n="V02-P114"/>estoit deû : et elle le reçeut avec toute la civilité que la
                Princesse de <interp id="note673" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp> devoit à un homme qui venoit de remporter des Victoires, et de
                faire des Rois prisonniers. Mais ce fut toutefois avec une certaine retenuë, que mon
                Maistre remarqua : et qui luy fit croire durant quelque temps, qu'elle avoit veû ce
                qu'il luy avoit escrit. Elle sçait sans doute, disoit il en luy mesme, ce que je
                souhaite, et ce que je crains qu'elle ne sçache : et un moment apres la Princesse
                luy disant quelque chose d'obligeant ; le me trompe, adjoustoit il, elle ne sçait
                encore rien, de ce que je veux qu'elle ne sçache pas, et de ce que je n'oseray
                jamais luy dire. La Princesse d'autre part, n'estoit pas peu embarrassée : elle
                condamnoit toutes ses pensées ; elle se repentoit de tout ce qu'elle disoit : lors
                qu'elle loüoit <interp id="note670" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, elle trouvoit qu'il expliqueroit ses loûanges à son prejuoice
                : et lors qu'elle se faisoit, et qu'elle respondoit avec froideur ; elle craignoit
                de le desobliger : et presque malgré son intention, elle reparoit cette froideur,
                par quelque legere civilité, Toute cette visite se passa de cette sorte : et <interp
                  id="note672" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                conduisit la chose avec tant d'adresse ; qu'<interp id="note671" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne pût connoistre ses
                véritables sentimens : et il se retira avec plus d'amour et plus d'inquietude
                qu'auparavant.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010703" n="Les tablettes du prince d'Assirie">
              <argument>
                <p>A son retour chez lui, Artamene est attendu par le capitaine des archers, qui lui
                  montre des tablettes cachetées qu'un homme suspect a perdues à la suite d'une
                  altercation. Ce document apporte la preuve que Philidaspe n'est autre que le
                  prince d'Assirie, fils de la reine Nitocris, et qu'il projette d'enlever Mandane
                  dont il est amoureux. Artamene est stupéfait par ces révélations et par
                  l'imminence du danger. Il ne sait quelle attitude adopter : prévenir le roi ou la
                  princesse ? Avouer les sentiments de son rival au risque de le rendre favorable
                  aux yeux de Mandane ? Dans la mesure où Philidaspe est introuvable, Artamene ne
                  peut se battre en duel contre lui. Pour pallier la menace d'un éventuel
                  enlèvement, il se résout à aller trouver Mandane.</p>
              </argument>
              <p> En s'en retournant, il trouva chez luy un Capitaine d'Archers à cheval qui l'y
                attendoit : et qui luy ayant demandé audience en particulier, luy aprit qu'il y
                avoit environ trois ou quatre heures qu'il avoit <pb id="page_713" n="V02-P115"
                />rencontré à vingt stades de <interp id="note675" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>, un homme à cheval, qui estoit assez de sa
                connoissance, et qui venoit à la Ville comme luy. Que luy ayant demandé où il alloit
                ? cét homme luy avoit paru interdit, et ne luy avoit pas respondu bien à propos.
                Qu'en suitte estans venus à parler de diverses choses, ils s'estoient querellez et
                battus : et qu'il estoit arrivé des gens qui les avoient separez. Mais que pendant
                ce combat, cét homme avoit laisse tomber des Tablettes qu'il avoit ramassées, apres
                qu'il avoit esté party : et dans lesquelles il croyoit qu'il pourroit peut-estre y
                avoir des choses qui meritoient d'estre sçeües de luy, veû la confusion qu'il avoit
                remarqué dans l'esprit de celuy à qui elles estoient : et que cette pensée luy
                estant venüe, il avoit creû de son devoir de ne les ouvrir point : et de les luy
                aposter toutes cachetées. <interp id="note674" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> remercia ce Capitaine : et prenant ces
                Tablettes, il y trouva à peu prés ces paroles. <q>Ne manquez à rien de tout ce que
                  vous m'avez, promis : et soyez, certain que de mon costé, je ne manqueray pas de
                  faire ce que je dois. Assurez veut aussi bien des Gardes qui vaut ont engagé leur
                  foy, que je suis assuré des Soldats que je vous meneray. Preparez vos gens à
                  garder le respect qu'ils doivent à la personne du monde qui en merite le plus : et
                  promettez leur en suitte, des recompenses dignes de leur service. Au reste, quoy
                  que vous m'ayez, dit, et quoy que je vous aye promis, ma passion ne peut endurer,
                  que ce soit vous seul qui faciez, tout mon bonheur : ainsi attendez, moy
                  auparavant que <pb id="page_714" n="V02-P116"/>de commencer l'execution de nostre
                  dessein. Car enfin il pourra estre, que lors que la Princesse verra le Prince
                  d'Assirie à ses pieds, elle luy pardonnera sa violence ; ou du moins l'execusera :
                  et comme elle ignore également, que <interp id="note680" resp="BaS"
                    type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> soit sils de la Reine
                    <interp id="note679" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                    >Nitocris</interp> ; il importe que ce soit moy qui luy aprenne l'un et l'autre,
                  aussi tost que nous l'aurons enlevée : afin de diminuer son deplaisir, par
                  connoissance de ma condition. Celuy qui vous porte as Tablettes est fidelle :
                  donnez, luy donc librement vostre response : et hastez vous, si vous voulez,
                  obliger le plus amoureux Prince de la Terre, et le plus reconnoissant.</q><interp
                  id="note676" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> apres
                avoir leû ce que je viens de vous dire, fut surpris d'une estrange sorte, et demeura
                dans une peine encore plus estrange. Il eut pourtant la force de se contraindre pour
                un moment : il loüa ce Capitaine de sa fidelité ; luy promit de l'en recompenser ;
                de le faire connoistre au Roy ; et apres avoir commandé qu'en attendant mieux, on
                luy donnast un fort beau cheval et de belles Armes ; il le congedia : et luy ordonna
                toutefois de ne s'esloigner point : afin qu'il sçeust precisément où il seroit, en
                cas qu'il eust besoin de luy. Apres que cét Officier fut party, <interp id="note677"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> releut ce qu'il
                avoit desja leû :et reconnoissant l'escriture de <interp id="note681" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, ô Dieux ! s'escria-t'il,
                  <interp id="note682" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> est le Prince d'Assirie ! <interp id="note683" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> est amoureux de <interp
                  id="note678" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ! et
                  <interp id="note684" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> la veut enlever ! Que voisie ? qu'aprens-je ? et quel remede
                y puis-je aporter ? Du moins, disoit-il, je suis assuré de sa propre <pb
                  id="page_715" n="V02-P117"/>main, qu'il n'a pas esté plus heureux que moy : la
                Princesse ne sçait, ny sa condition, ny son amour : profitons de cette ignorance :
                soyons fidelles à nostre Ennemy, et ne le descouvrons pas de peur qu'en le
                descouvrant, nous ne le servissions nous mesmes. Il faut faire manquer sa
                conspiration par une autre voye : et il faut qu'en luy faisant perdre la vie, nous
                mettions la Princesse en seureté. Il envoya alors s'informer si l'on ne pourroit
                point descouvrir precisément où estoit <interp id="note686" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : mais quelque soing que
                l'on y peust aporter, il luy fut impossible de l'aprendre. Quelques uns disoient
                qu'il estoit dans ce Chasteau où il commandoit : quelques autres assuroient qu'il
                n'y estoit pas : les uns disoient qu'il estoit allé faire un voyage de quinze jours
                : et les autres encore, que l'on n'en sçavoit rien du tout. Cependant comme <interp
                  id="note685" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne
                sçavoit pas le temps où cette conjuration devoit esclater, il voyoit bien que la
                chose pressoit : mais il avoit pourtant quelque peine à se resoudre d'aller aprendre
                à la Princesse, que <interp id="note687" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> devoit estre un jour Roy d'Assirie. Il se
                souvenoit alors, que quand il avoit passé à Babilone, ce Prince en estoit party deux
                jours auparavant : et il se souvenoit encore, qu'il l'avoit veû dans le Temple de
                Mars, le premier jour qu'il avoit esté à <interp id="note688" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>. Que feray-je, disoit-il, contre ce dangereux Rival
                ? iray-je advertir le Roy de ce qu'il trame, sans en rien dire à la Princesse ? ou
                iray-je à la <pb id="page_716" n="V02-P118"/>Princesse auparavant que d'aller au Roy
                ? peutestre que comme la chose la regarde directement, elle s'offencera si je ne
                l'advertis pas la premiere : Allons donc, allons luy descouvrir la verité de la
                chose, et ne luy en desguisons rien. Mais que dis-je ? reprenoit il tout d'un coup ;
                suis-je bien assuré que je veux faire ce que je dis ? non, cela n'a point
                d'aparence. Quoy ! j'aprendrois moy mesme à la Princesse que mon Rival l'aime ;
                qu'il est un des plus Grands Princes du Monde ; et qu'il ne manque rien à sa bonne
                fortune, que le consentement de <interp id="note689" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> !Quoy, je n'oseray parler pour moy mesme, et je
                parleray pour mon Ennemy ! l'estoufferay mes soupirs ; je cacheray mes larmes ; et
                j' iray aprendre à la Princesse, les transports et la passion de mon Rival ! Mais
                d'un Rival encore qui est bien fait ; qui a du coeur et de l'esprit ; et que j'ay
                entendu loüer plus d'une fois à <interp id="note690" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ! Ha non non, il vaut mieux mourir. Mais d'autre
                part, disoit-il, la conjuration est preste d'esclatter : si je ne montre point ce
                que <interp id="note691" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> a escrit ; et que je me contente de dire qu'il a un
                pernicieux dessein, et qu'il y faut donner ordre : qui sçait si je seray creû ? l'on
                sçait que nous ne sommes pas trop bien ensemble : et cette conspiration, si peu
                d'aparence ; qu'auparavant que j'aye peut-estre persuadé qu'elle est veritable, et
                qu'il faut songer à l'empescher, elle sera executée ; la Ville sera surprise ; ma
                Princesse sera enlevée ; et cét heureux Rival enlevera avec elle, tout ce <pb
                  id="page_717" n="V02-P119"/>qui me peut faire aimer la vie. Parlons donc, parlons
                pour luy, afin de pouvoir agir contre luy : s'il estoit en lieu (poursuivoit-il en
                luy mesme) où je le pusse trouver, j'irois luy aprendre ma passion, et non pas
                descouvrir la sienne à la Princesse : et je tascherois apres la luy avoir aprise, de
                ne le laisser pas en estat de la reveler à personne. Enfin je ferois ce que je
                serois obligé de faire : il mourroit ou je mourrois, et tous nos differens seroient
                terminez. Mais helas ! Il se cache ; il est à couvert de ma violence ; et je ne sçay
                de son entreprise, que ce qu'il faut que j'en sçache, pour avoir de la jalousie ; de
                la crainte ; de la haine ; et du desespoir. je ne sçay qui sont ceux qui le servent,
                je ne sçay quand, ny comment ils le doivent servir : et je sçay seulement qu'ils
                travaillent à ma ruine. Mais que fais-je malheureux ? je perds le temps à discourir
                inutilement pendant que mon Ennemy avance ma perte, en avançant son dessein : Allons
                donc, allons parler à la Princesse : allons luy aprendre ce que jamais nul autre
                Amant que moy, n'a apris à la personne aimée. Peut-estre, adjoustoit-il, tirerons
                nous quelque avantage de nostre malheur : nous verrons dans ses yeux les mouvemens
                de son ame : nous descouvrirons les plus secrets sentimens de son coeur ; et
                peut-estre encore, qu'apres avoir parlé pour autruy, nous trouverons les moyens de
                parler pour nous mesmes. Va donc malheureux Amant ; va où ta destinée te conduit ;
                et ne differes pas davantage. Songe qu'il <pb id="page_718" n="V02-P120"/>s'agit de
                tout ton bonheur, ou de toute ton infortune : espere qu'en aprenant l'amour de
                  <interp id="note693" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> à <interp id="note692" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, tu l'en feras haïr pour toujours : et pense
                enfin que peut-estre si tu ne te hastes, il executera son dessein ; il l'enlevera ;
                il la tiendra en sa puissance ; il ne la rendra jamais ; il gagnera peut-estre son
                coeur ; il obtiendra son pardon ; et la possedera tousjours. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010704" n="Dévoilement de la conjuration de Philidaspe">
              <argument>
                <p>Artamene fait part à Mandane du projet éhonté d'enlèvement fomenté par
                  Philidaspe. La princesse est furieuse et stupéfaite. Mais le héros ne tire guère
                  satisfaction de constater que sa bien-aimée ne montre aucun sentiment pour son
                  rival : Mandane, en effet, affirme aussitôt qu'elle refuserait la déclaration
                  d'amour du plus grand prince de la terre, même après dix ans de bons services.
                  L'entretien se clôt par la décision d'informer Ciaxare de la menace.</p>
              </argument>
              <p>Cette derniere pensée, acheva de luy faire prendre la resolution de ne perdre pas
                plus un seul moment, et d'aller trouver <interp id="note696" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : il y fut donc en diligence ;
                et luy fit demander la grace de pouvoir l'entretenir en particulier. La Princesse
                qui creut que c'estoit pour luy parler de son amour, s'en offença, et luy fit dire
                qu'il ne pouvoit pas la voir : parce qu'elle avoit quelque affaire importante qui
                l'occupoit. <interp id="note694" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> desesperé de cette response, la fit supplier encore une fois,
                qu'il peust l'entretenir un moment, d'une chose qui regardoit le service du Roy, et
                le sien ; et qui ne pouvoit souffrir de retardement. <interp id="note697" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> surprise de cét empressement
                  d'<interp id="note695" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, pensa s'obstiner à refuser de le voir : mais craignant qu'en
                effet il n'y eust quelque chose d'important à sçavoir pour le service du Roy, elle
                commanda qu'on le fist entrer : et ordonna à <interp id="note698" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> de demeurer dans son Cabinet,
                avec une autre de ses Filles. Mon Maistre estant donc entré, et ne pouvant obtenir
                de sa passion, d'aprendre de sa bouche celle de <interp id="note699" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> à la Princesse ; Madame
                (luy dit-il, apres <pb id="page_719" n="V02-P121"/>j'avoir salüée avec beaucoup de
                respect, et en luy presentant ce que <interp id="note705" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> avoit escrit) vous
                trouverez dans ces Tablettes, la justification de mon importunité. <interp
                  id="note700" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                prononça ces paroles, avec un esprit si troublé ; que <interp id="note703"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> craignit encore, que
                ce ne fust une nouvelle invention de luy parler de son amour : mais enfin apres les
                avoir prises en tremblant, et les avoir ouvertes en changeant de couleur ; elle fut
                esclaircie de tous ses doutes ; et elle aprit ce qu'elle n'eust jamais creû aprendre
                par <interp id="note701" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. D'abord, il parut beaucoup de colere dans ses yeux : et mon
                Maistre eut la satisfaction de connoistre parfaitement, que <interp id="note706"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> n'avoit pas
                grande part au coeur de <interp id="note704" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. je vous suis bien obligée, luy dite elle, de
                m'avoir advertie d'une chose si importante : mais aprenez moy de grace, tout ce que
                vous sçavez de ce dessein. <interp id="note702" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> luy conta alors, comment ces Tablettes estoient
                venuës en ses mains : et luy dit en suite, que s'il eust pû trouver <interp
                  id="note707" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                il auroit destruit la conjuration sans l'en advertir. La Princesse le remercia alors
                aussi civilement que le trouble où elle estoit le luy pût permettre : et ne pouvant
                assez s'estonner de cette avanture ; que <interp id="note708" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, dit elle, veüille
                usurper un Royaume, par la force et par la trahison, comme je m'imagine qu'il en a
                le dessein je n'y trouve rien de fort extraordinaire : mais qu'un Amant commence de
                descouvrir son amour par un enlevement, c'est ce qui n'a jamais eu <pb id="page_720"
                  n="V02-P122"/>d'exemple ; et c'est ce qui vient à bout de toute ma patience. Moy,
                dis-je (adjousta-t'elle toute esmuë) qui ne pourrois pas me resoudre, de souffrit
                une declaration d'amour, du plus Grand Prince de la Terre : apres dix ans de
                services, de respects, et de soumissions. <interp id="note709" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> escouta ces paroles, avec
                beaucoup de douleur ; et craignant d'en entendre encore de semblables, il
                l'interrompit ; et luy demanda ce qu'il luy plaisoit qu'il fist ? je veux, luy dit
                elle, que vous me conduisiez chez le Roy, pour l'advertir de la chose ; et que vous
                ne m'abandonniez point, en un temps où vostre valeur m'est si necessaire. Tant que
                je seray vivant, luy repliqua mon Maistre, ne craignez rien de <interp id="note710"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ; et soyez
                s'il vous plaist persuadée, Madame, que je ne prens pas moins d'interest que vous, à
                destruire ses mauvais desseins. je vous en suis bien obligée, reprit la Princesse,
                mais ne perdons pas davantage de temps ; et allons trouver le Roy. je ne sçay,
                Madame, adjousta mon Maistre, si le zele que j'ay pour vous, ne m'a point fait
                manquer au respect que je dois avoir pour luy : et s'il ne trouvera point mauvais,
                que je vous aye apris la temeraire entreprise de <interp id="note711" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, avant que de l'en
                advertir. Ce que vous dites n'est pas absolument sans aparence, respondit la
                Princesse ; c'est pourquoy il luy faut dire que je vous ay rencontré fortuitement,
                comme vous veniez luy aporter ces Tablettes : et que vous m'avez dit en me donnant
                la main, <pb id="page_721" n="V02-P123"/>ce qu'il y a d'escrit dedans. La Puissance
                Souveraine, adjousta-t'elle, est delicatte et sensible : et quelques droites
                qu'ayant esté vos intentions en cette rencontre, il pourroit estre que le Roy
                n'agréeroit pas vostre procedé : de sorte qu'il est à propos, de luy dire cét
                innocent mensonge. Ils furent donc à l'Apartement de <interp id="note714" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, et luy aprirent ce qu'ils
                sçavoient, de la maniere dont ils estoient convenus : <interp id="note713"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> envoya mesme
                querir ce Capitaine, qui luy avoit aporté ces Tablettes : afin que le Roy entendist
                de la propre bouche de cét Officier, tout ce qu'il avoit apris de la chose. <interp
                  id="note715" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                connoissant l'escriture de <interp id="note716" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, ne douta point du tout qu'il n'y eust une
                dangereuse conjuration : il se souvint mesme avoir sçeu que le Prince d'Assirie
                n'estoit point à Babilone depuis un tres long temps : et se confirma en l'opinion
                qu'en effet <interp id="note717" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> ne mentoit pas : mais pour ses complices qui n'estoient point
                nommez dans cette Lettre, on ne les pouvoit pas deviner. La Princesse et mon Maistre
                jugeoient bien, que peut-estre <interp id="note712" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp> pouvoit en sçavoir quelque chose : toutefois comme
                ils sçavoient que le Roy l'aimoit, ils n'ofoient luy dire ouvertement ce qu'ils en
                pensoient. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020108"
            n="Suite de l'histoire d'Artamène : déclaration d'amour de Cyrus" type="sequence">
            <argument>
              <p>Devant la menace d'enlèvement de Mandane par le prince d'Assirie, le roi de
                Cappadoce, met tout en œuvre pour assurer la protection de la princesse, en
                s'appuyant sur l'aide d'Artamene. Mais le héros doit faire face à une seconde
                mauvaise nouvelle : Feraulas, de retour à Sinope avec Chrisante, confirme que
                Mandane a lu la lettre dans laquelle il lui avouait sa passion. Le confident
                souligne cependant la douleur manifestée par la princesse à l'annonce de la mort
                d'Artamene, et le fait qu'elle ne se soit pas indignée de ses sentiments. De son
                côté, la princesse tente d'éviter tout contact avec son amant. Ce dernier parvient
                toutefois à lui parler en privé, lors d'une promenade, et à lui déclarer ouvertement
                sa passion. Mandane refuse d'entrer en matière tant qu'elle ignore la véritable
                identité d'Artamene. D'abord réticent, le héros se résout à lui avouer qu'il est
                Cyrus. Mandane se réjouit de l'illustre origine de son amant, mais ignore comment
                rendre cette identité publique, sans susciter l'ire et la crainte de Ciaxare.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010801" n="La menace de Philidaspe">
              <argument>
                <p>Pour protéger Mandane, Ciaxare et Artamene prennent des mesures militaires
                  d'autant plus importantes que Philidaspe est à la tête de quatre mille hommes qui
                  campent près d'un château voisin. Or, lorsque Artamene se rend à ce campement, les
                  hommes n'y sont plus, et Philidaspe est introuvable. De son côté, Artamene ne sait
                  que penser de la réaction orgueilleuse de Mandane, au moment où elle a appris les
                  projets et les sentiments de l'un des plus puissants princes d'Asie.</p>
              </argument>
              <p> Cependant <interp id="note718" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ayant eu ordre de faire ce qu'il jugeroit à propos, pour mettre
                la Princesse en sevreté ; fit changer les Gardes du Chasteau et de la Ville : et
                ayant fait prendre les armes à tous les Habitans, il fit mettre des Corps <pb
                  id="page_722" n="V02-P124"/>de garde dans toutes les ruës. Il demanda en fuite
                permission au Roy, d'aller chastier <interp id="note722" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : mais <interp
                  id="note721" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ne
                voulut point souffrir qu'il sortist de la Ville ; et la Princesse s'y opposa si
                fortement, qu'il n'y falut pas songer : joint qu'en effet, l'on ne sçavoit pas
                precisément où il estoit. Les six mille hommes qui estoient venus amener le Roy de
                Pont, furent mis en divers postes, aux environs de <interp id="note726" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : car l'on ne douta nullement, que
                  <interp id="note723" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> qui avoit quatre mille hommes aupres du Chasteau dont il
                estoit Gouverneur, n'eust eu dessein de s'en servir. <interp id="note719" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> en cette occasion, agit avec une
                finesse extréme : et comme le Roy luy eut dit la chose, ce fut luy qui tesmoigna le
                plus d'empressement ; qui blasma le plus <interp id="note724" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ; et qui fit le plus de
                semblant de vouloir tascher de le prendre. Comme l'on ne sçavoit s'il estoit caché
                dans la Ville, où s'il estoit dans ce Chasteau, l'on se trouva fort embarrassé :
                neantmoins le lendemain au matin, <interp id="note720" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> pressa tant, qu'on luy permit d'aller avec ces
                six mille hommes, sommer ce Chasteau de se rendre ; et combattre les quatre mille
                qui estoient la, en cas qu'ils se missent en estat de s'opposer à ses desseins. Mais
                il fut estrangement estonné, lors qu'il vit ce Chasteau sans Garnison ; et que ces
                quatre mille hommes n'estoient plus campez aupres. Il sçeut seulement, qu'en effet
                  <interp id="note725" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> y avoit esté : mais qu'il en estoit sorty la derniere nuit ;
                et qu'à trente stades de là, il <pb id="page_723" n="V02-P125"/>avoit fait desbander
                toutes ses Troupes ; et estoit allé peu accompagné, vers une Forest qui n'estoit pas
                fort esloignée. <interp id="note727" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> y fut ; y chercha par tout ; et envoya plusieurs petits Corps
                separez à l'entour de cette Forest pour en prendre des nouvelles : toutefois il ne
                pût jamais rien trouver que des Soldats qui fuyoient, et qui ne sçavoient autre
                chose, sinon que depuis long temps <interp id="note730" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> avoit apporté un grand soing à se faire
                aimer de ces Troupes la : et que depuis quelques jours, ils sçavoient qu'il avoit eu
                intention de les employer en une occasion importante. <interp id="note728"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> voyant donc qu'il
                ne pouvoit rien aprendre davantage, s'en retourna à <interp id="note732" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, pour y rendre conte au Roy et à la
                Princesse de ce qu'il avoit fait : Cependant l'on ne laissa pas de se tenir
                tousjours sur ses gardes : et de bien observer tous ceux qui avoient quelque
                commandement dans les Troupes on dans la Ville. Apres tant de tumulte et tant de
                trouble, <interp id="note729" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> s'estant trouvé seul dans son Cabinet, se mit à repasser dans
                sa memoire, ses dernieres avantures : et à s'affliger sensiblement, de cette extréme
                fierté, qu'il avoit remarquée dans l'esprit de la Princesse, lors quelle avoit apris
                l'amour de <interp id="note731" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> pour elle. Que feray-je, disoit il : et que pourray-je
                esperer d'une personne, qui parle du plus puissant Prince d'Asie avec tant d'orgueil
                ? Toutefois, reprenoit il tout d'un coup ; serois-je plus heureux, si elle avoit
                parlé <pb id="page_724" n="V02-P126"/>moins rigoureusement qu'elle n'a fait ? du
                moins de la façon dont elle s'est expliquée, je n'ay pas sujet d'estre jaloux : et
                je n'ay point à craindre le plus grand suplice de l'amour. Mais helas, s'écrioit il,
                en me guerissant de la jalousie, elle m'a desesperé. Car enfin, si une declaration
                d'amour, qui luy seroit faite par le plus Grand Prince du monde ; et faite encore
                apres dix ans de services, de respects, et de soumissions, passe pour un crime
                effroyable dans son esprit ; que puis-je esperer, moy qui n'ay point encore de
                Couronne à luy offrir ; moy qui peut-estre ne feray pas trop bien reçeu du Roy mon
                Pere, quand je retourneray en Perse ; et moy enfin qui suis ce que je n'oserois luy
                dire ; et ce que je ne puis luy aprendre, sans m'exposer à estre haï ? O Dieux,
                adjoustoit il, à quoy me servira d'avoir destruit une puissante conjuration, et de
                voir mon Rival esloigné, si le coeur de <interp id="note733" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> est inflexible, et si rien ne
                le peut toucher ? </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010802" n="Retour de Chrisante et Feraulas">
              <argument>
                <p>Chrisante et Feraulas arrivent à Sinope. Artamene est ravi de revoir ses plus
                  chers amis, en particulier Feraulas, qui devient son confident le plus proche.
                  Tandis que Chrisante, fatigué, se retire, Artamene interroge Feraulas sur le
                  devenir de la fameuse lettre. Il apprend que Mandane l'a lue et qu'elle a témoigné
                  une douleur particulière à l'annonce de la mort d'Artamene. Pendant ce temps,
                  Mandane apprend par Martesie le retour de Feraulas. Elle redoute que ce dernier
                  rapporte à Artamene sa réaction à la lecture de la lettre.</p>
              </argument>
              <p>Comme il s'entretenoit de cette sorte, <interp id="note734" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et moy arrivasmes, et luy
                fismes dire que nous estions revenus : à l'instant mesme il commanda non seulement
                que l'on nous fist entrer : mais il vint au devant de nous, avec une joye que je ne
                vous sçaurois dépeindre. Pour nous Seigneur, nous en eusmes une si sensible, que
                nous perdismes une partie du respect que nous luy devions : et en mon particulier,
                il me fut impossible demeurer dans les termes de ma condition. Apres les premieres
                carresses ; et apres que <interp id="note735" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>
                <pb id="page_725" n="V02-P127"/>estant plus fatigué que moy, de la diligence que
                nous avions faite, se fut allé reposer ; mon Maistre m'embrassant encore, avec une
                tendresse infiniment obligeante ; et bien <interp id="note736" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, me dit il, qu'est devenuë la
                lettre que je vous donnay ? est elle encore en vos mains ? ou l'avez vous renduë à
                la Princesse, pendant un petit voyage que l'on m'a dit que vous avez fait icy ?
                Seigneur, luy repliquay je, cette demande offence un peu la fidelité de <interp
                  id="note737" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> : et
                vous ne pouvez douter de mon exacte obeïssance, sans douter de mon affection. Quoy
                  <interp id="note738" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, me dit il, la Princesse a donc reçeu ma lettre ? Ouy Seigneur,
                luy dis-je, elle l'a reçcuë : Ha <interp id="note739" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, s'écria-t'il, ne me desesperez point : et si
                  <interp id="note741" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                vous dit alors quelque chose de bien fascheux, je pense qu'il est bon que je ne le
                sçache pas. Toutefois (reprit il, sans me donner le loisir de parler) il vaut mieux
                que je sçache la verité toute pure, afin de ne m'amuser point à trainer une
                malheureuse vie : et à conserver quelque espoit inutilement. Seigneur, luy dis-je,
                vous estes plus heurex que vous ne pensez : non non <interp id="note740" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, me respondit il, ne me
                flatez point : et ne faites pas ce que je vous ay dit d'abord. Non Seigneur, luy
                dis- je, je ne vous deguiseray rien : et alors je me mis effectivement à luy
                raconter fort exactement, tout ce que la Princesse m'avoit dit. je luy representay
                sa douleur ; je luy dis que je l'avois entenduë soupirer ; que je luy avois veû
                respandre des larmes ; <pb id="page_726" n="V02-P128"/>qu'elle m'avoit parlé avec
                beaucoup de tendresse ; qu'elle m'avoit offert de me servir, en sa consideration ;
                qu'elle s'estoit informée avec beaucoup de foin de sa naissance ; que je ne luy en
                avois dit, que ce qu'il avoit voulu qu'elle en sçeust ; et qu'en fin si l'on devoit
                juger de l'estime et de l'amitié qu'elle avoit pour luy, par la douleur qu'elle
                avoit tesmoignée, je pouvois l'assurer qu'il estoit fort bien dans son esprit. Ha
                  <interp id="note747" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, me dit il, tout ce que vous me dites, n'est que pour <interp
                  id="note742" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> mort
                : Mais qui sçait si <interp id="note743" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> vivant, et si <interp id="note744" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> devenant <interp id="note746"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, pourroit estre aussi
                heureux ? Il faut l'esperer, luy dis-je, et pour moy je vous advouë, que j'y voy
                beaucoup d'aparence. Mon Maistre escoutoit alors tout ce que je luy disois, comme si
                un Dieu eust parle : et je m'aquis un tel credit sur son esprit, par l'agreable
                nouvelle que je luy donnay ; que depuis cela, il me dit tousjours jusques à ses
                moindres pensées. Il me fit redire plus de cent fois, tout ce que je luy avois desja
                dit : il vouloit presque encore, que je luy racontasse ce que la Princesse avoit
                pensé : et mesme ce qu'elle avoit dit, quand l'avois esté sorty de son Cabinet. Mais
                je ne pouvois pas le luy aprendre : car je n'avois pas encore lié amitié avec
                  <interp id="note748" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> : bien est il vray que ce fut bien tost apres, que je
                m'attachay à la servir, et que j'entray dans la confidence. <interp id="note745"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> se trouvent donc
                beaucoup plus heureux qu'il n'avoit esperé, ne pouvoit se lasser de me parler, <pb
                  id="page_727" n="V02-P129"/>et de me faire tousjours de nouvelles questions :
                tantost sur ce qui estoit desja passé ; et tantost sur ce que je croyois de
                l'advenir. Neantmoins quelque joye que je luy eusse donnée, il y avoit tousjours
                quelques moments, où son ame n'estoit pas tranquille : et où il craignoit
                estrangement, qu'<interp id="note749" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne fust plus malheureux vivant, qu'il n'avoit esté dans le
                Tombeau. Et certes ses soubçons n'estoient pas tout à fait sans fondement : car dans
                le mesme temps que je l'entretenois, <interp id="note757" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, qui fortuitement nous avoit
                veus arriver <interp id="note753" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> et moy, fut en advertir sa Maistresse. Ha <interp id="note758"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, luy dit elle, que
                m'aprenez vous ! et que va aprendre <interp id="note754" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> à <interp id="note750"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ! je m'imagine,
                poursuivit cette sage Princesse, que pour gagner l'amitié de son Maistre, il luy
                dira cent choses que je n'ay point dites : et que voulez vous qu'il luy die autre
                chose, reprit <interp id="note759" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, fin on qu'il vous a entendu soupirer, et qu'il vous a veû
                pleurer pour la mort d'un homme que vous pleureriez peutestre encore, s'il mouroit
                effectivement ? je l'advoüe, luy respondit <interp id="note756" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; mais s'il estoit mort il ne
                pourroit pas sçavoir ma foiblesse : ny la reconnoistre aussi, repliqua cette fille,
                par des services et par des respects. Quoy qu'il en soit, dit la Princesse, <interp
                  id="note751" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                sçaura par <interp id="note755" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, que j'ay fait des choses que l'on ne fait gueres, que pour les
                personnes que l'on aime : il est vray Madame, interrompit <interp id="note760"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, mais voudriez
                vous qu'<interp id="note752" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> creus <pb id="page_728" n="V02-P130"/>que vous l'enffiez haï ?
                luy qui a expose mille et mille fois sa vie pour vostre service ; qui à sauvé celle
                du Roy vostre Pere ; qui a tant gagné de Batailles ; qui a fait des Rois prisonniers
                ; et qui vient presentement d'empescher l'effet d'une conspiration, qui s'adressoit
                directement à vostre personne. Non <interp id="note764" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, respondit la Princesse, je ne voudrois pas
                  qu'<interp id="note761" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> creust que je fusse stupide, ingrate, et insensible, comme il
                faudroit que je la fusse, si je le haïssois : mais comme je ne voudrois pas qu'il
                creust que je le haïsse, je serois bien aisé aussi, qu'il ne s'imaginast pas que je
                l'aime : et je souhaiterois qu'il le desirast sans le croire, et mesme sans
                l'esperer : et qu'enfin il se contentast d'une fort grande estime, et de beaucoup de
                reconnoissance. Ces distinctions font bien delicates, reprit <interp id="note765"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> ; et je pense
                qu'il n'est pas bien aisé de demeurer dans cette juste mediocrité que vous imaginez,
                et que je doute que vous puissiez vous mesme garder : ne me reprochez point ma
                foiblesse, respondit <interp id="note763" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, et aidez moy à la cacher en ne m'abandonnant
                jamais, tant qu'<interp id="note762" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> fera aupres de moy : car je vous advoûe que je ne seray pas
                marrié qu'il ne me mette pas en estat de le bannir. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010803" n="Une occasion favorable">
              <argument>
                <p>Pendant quinze jours, Mandane prend soin d'éviter Artamene, même des yeux. Depuis
                  la menace d'enlèvement du prince d'Assirie (le narrateur décide de le nommer
                  dorénavant ainsi), la princesse effectue toutes ses promenades dans les jardins du
                  palais, à l'intérieur des murs de la ville. Malgré que la promenade soit, comme à
                  son habitude, très fréquentée, Artamene trouve une occasion d'entretenir Mandane
                  en particulier.</p>
              </argument>
              <p>Voila Seigneur, de quelle sorte la Princesse et mon Maistre raisonnoient, chacun en
                leur particulier : et en effect la chose alla comme elle l'avoit resoluë : c'est à
                dire que durant plus de quinze jours, il fut impossible à <interp id="note766"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de pouvoir parler
                  <pb id="page_729" n="V02-P131"/>un moment seul à la Princesse. Elle conduisit
                pourtant la chose si adroitement, qu'elle ne fit nulle incivilité à mon Maistre : il
                ne laissoit pas neantmoins de se trouver tres malheureux : et sans oser le pleindre
                de <interp id="note769" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, il se pleignoit incessamment de la rigueur de son destin. Il
                connoissoit toutefois fort bien, que la Princesse estoit la veritable cause de cette
                espece de malheur : mais il avoit un respect si grand pour elle, qu'il ne l'aceufoit
                jamais, que lors qu'il n'y avoit plus de moyen de l'excuser, ny de donner nulle
                autre cause à ses infortunes. Cependant apres que durant quinze jours, <interp
                  id="note770" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> eut
                opiniastrément esvité toutes les occasions d'estre seule avec <interp id="note767"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : enfin la Fortune
                fit malgré toute sa rigueur, que mon Maistre l'entretint. La Princesse depuis ce que
                le Prince d'Assirie avoit entrepris contre elle (car nous ne le nommerons plus
                Philidaspe) n'avoit point sorty de la Ville pour aller prendre l'air : et toutes ses
                promenades estoient bornées, aux Jardins qui font dans l'enceinte des murailles, et
                qui ne font pas de fort grande estenduë. Elle y alloit donc ordinairement, lors que
                le Soleil estoit abaissé : mais elle y estoit suivie de tant de monde, qu'il estoit
                impossible à mon Maistre de luy parler que des yeux : encore estoit-ce un langage
                qu'elle ne vouloir pas entendre, et où elle ne vouloit point respondre : estant
                certain que depuis le recour d'<interp id="note768" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, elle avoit esvité ses regards avec beaucoup de
                soing. Il arriva <pb id="page_730" n="V02-P132"/>pourtant enfin que le Roy ayant
                voulu entretenir la Princesse en particulier en ce lieu là ; tout le monde se retira
                par respect à un costé du Jardin : et comme cette conversation fut longue, peu à peu
                ceux qui n'estoient pas absolument attachez à la personne du Roy, ou à celle de la
                Princesse s'en allerent : Si bien que comme le Roy vint à partir, il n'y eut plus
                qu'autant de gens qu'il en faloit pour l'accompagner. Mon Maistre voulant le suivre,
                et <interp id="note774" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> voyant que la Princesse demeuroit seule avec ses Femmes Non, luy
                dit il <interp id="note771" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, je veux que vous entreteniez ma Fille : et que vous demeuriez
                pour la divertir, dans la Solitude où je la laisse. Ce Prince ravy de ce
                commandement, y obeit avec joye : et la Princesse surprise de cette avanture, n'eut
                pas le loisir de trouver un pretexte pour l'empescher. Elle regarda alors en
                diligence, si <interp id="note777" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> n'estoit pas aupres d'elle : mais elle ne la vit point. Car il
                estoit arrivé que cette Fille ayant veû d'abord toute la Cour dans ce Jardin,
                n'avoit pas creû qu'elle fust necessaire pour empescher <interp id="note772"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de parler à
                  <interp id="note775" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                : de sorte qu'ayant quelque affaire, elle estoit allée y donner ordre. Il estoit
                bien demeuré quatre ou cinq de ses Compagnes aupres de la Princesse ; Neantmoins
                comme elles n'avoient pas eu de commandement particulier de ne s'éloigner jamais
                d'elle, tant qu'<interp id="note773" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> y seroit ; mon Maistre n'eut pas plustost commencé d'aider à
                marcher à <interp id="note776" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, qu'elles demeurerent <pb id="page_731" n="V02-P133"/>dix ou
                douze pas derriere elle. La Princesse se trouva alors du costé du Parterre qui est
                directement opposé à la porte du Jardin ; c'est pour quoy encore qu'elle dist
                qu'elle se vouloit retirer, il faloit tousjours de necessite faire tout ce chemin
                là. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010804" n="Déclaration d'Artamene">
              <argument>
                <p>Artamene commence par exhorter Mandane à ne pas le bannir de sa conversation, ce
                  qu'elle accepte. Quand la jeune fille lui demande cependant de se repentir de sa
                  conduite, il s'exclame qu'il ne pourra jamais changer son amour pour elle. Il lui
                  rappelle ensuite qu'elle a pleuré sa mort, quelque temps après avoir pris
                  connaissance de sa passion. Enfin, il affirme que toutes les batailles qu'il a
                  remportées lui sont dédiées. La princesse tente de mettre des bornes à cet amour,
                  car elle désire plus que tout préserver la pureté de son âme. Soutenant que
                  l'innocence de ses sentiments égale celle de l'âme de sa bien-aimée, Artamene
                  prétend pouvoir l'aimer sans ressentir de désir injuste : il se veut avant tout le
                  protecteur de sa gloire. Mandane désire toutefois qu'il ne lui parle plus de sa
                  passion, si ce n'est pour lui révéler sa véritable identité. Artamene refuse.</p>
              </argument>
              <p>Elle voulut donc commencer de parler, afin d'en oster les moyens à mon Maistre ;
                qui emporté par sa passion, et tenté par une occasion si favorable, l'interrompit :
                et luy dit avec beaucoup de respect ; file peu de service que j'ay eu le bonheur de
                rendre au Roy, vous açu quelque sorte obligée (comme vous m'avez fait l'honneur de
                me le dire diverses fois) je vous supplietres-humblement, Madame, de ne vous retirer
                pas si tost : et de me donner la liberté de vous entretenir une heure en
                particulier. Si c'est, respondit la Princesse, pour me demander quelque chose qui
                dépende du Roy mon Pere, j'y consens avec joye : mais si cela n'est pas, je ne croy
                point que vous puissiez avoir d'affaire, dont vous deviez m'entretenir en secret. La
                Princesse rougit, en prononçant ces dernieres paroles : et mon Maistre, qu'une si
                belle crainte rendit plus hardy, continuant de luy parler bas ; ce que je desire de
                vous, luy respondit-il, est encore plus aisé que vous ne pensez : puis qu'enfin vous
                en pouvez disposer absolument, sans employer le credit du Roy. Mais, Madame,
                adjousta-t'il, que craignez vous d'<interp id="note778" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ? et pourquoy ne voulez vous pas l'entendre ?
                je crains, luy repliqua-t'elle, qu'il ne me connoisse <pb id="page_732" n="V02-P134"
                />pas bien ; et qu'il ne desire des choses, que je ne puisse luy accorder : C'est
                pourquoy, s'il croit mon conseil, il ne s'exposera pas legerement à estre refusé.
                Non, Madame, reprit <interp id="note779" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, aux termes où est mon esprit, la chose ne peut
                plus aller ainsi : et il faut absolument que je quitte la Cour ; que je m'en aille
                pour tousjours : que je meure desesperé ; ou que l'illustre <interp id="note781"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> m'escoute une seule
                fois. je ne veux, Madame, poursuivit-il, que cette seule faveur : je n'en demande
                point d'autre ; et si vous l'accordez à <interp id="note780" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il s'estimera tres heureux.
                Toutes les fois, repliqua la Princesse, que vous demandez à me parler en
                particulier, je m'imagine tousjours, que vous me venez aprendre quelque nouvelle
                conjuration : et qu'il y a encore quelque autre <interp id="note782" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, dont il faut me faire
                sçavoir les mauvais desseins, et l'en punit s'il est possible. Il est vray, reprit
                mon Maistre, que ce que j'ay à vous dire, n'est pas si esloigné des desseins de
                  <interp id="note783" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> que vous pourriez penser ; puis qu'enfin la mesme cause qui
                l'a fait agir me fait parler. Mais, Madame, bien loing de songer à vous faire nulle
                violence, je pense seulement à mourir : et je ne veux rien sçavoir de vous, sinon
                s'il me fera permis d'esperer de vostre bonté, quelques tesmoignages de compassion,
                lors que je seray mort par vostre rigueur, comme vous m'en avez accordé, lors que
                vous m'avez creû mort par la main de vos Ennemis. C'est, Madame, toute la grace que
                j'ay à vous demander <pb id="page_733" n="V02-P135"/>et tout ce que je veux
                presentement de l'illustre <interp id="note789" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. La Princesse surprise de ce discours, creût
                qu'il n'y faloit pas respondre en tumulte : et que dans le dessein qu'elle avoit de
                satisfaire sa vertu, sans choquer directement l'amitié qu'elle avoit pour mon
                Maistre ; il faloit un peu plus de temps que cela. C'est pour quoy ayant veû un
                siege de gazon assez prés d'elle, elle s'y assit : et mon Maistre demeura debout, se
                baissant à demy pour l'entendre ; pendant que les Filles de la Princesse, s'apuyant
                contre une Palissade, s'amuserent à parler ensemble, à sept ou huit pas de leur
                Maistresse. Comme la Princesse fut assise, et qu'<interp id="note784" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> voulut reprendre son
                discours, elle l'en empescha : et luy dit, je voy bien que <interp id="note788"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> a trouvé mes
                larmes assez precieuses, pour ne vous les cacher pas : et que la compassion que j'ay
                euë pour <interp id="note785" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> mort, fait la hardiesse d'<interp id="note786" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> vivant. C'est pourquoy comme
                j'ay contribué quelque chose à vostre faute, je ne veux pas vous traiter aussi
                severement que si vous n'aviez point excuse : et je pense que les obligations que je
                vous ay, meritent bien que je ne vous bannisse pas de ma conversation legerement.
                Mais <interp id="note787" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, apres la bonté que j'ay euë pour vous, et celle que j'ay
                encore aujourd'huy il faut se repentir, et il faut se corriger. S'il faut se
                repentir de vous avoir aimée, respondit mon Maistre, vous n'avez qu'à prononcer
                l'arrest de ma mort, sans differer davantage : car Madame, c'est ce que je ne seray
                jamais, <pb id="page_734" n="V02-P136"/>et ce que je ne sçaurois faire. Repentez
                vous du moins, repliqua la Princesse, de me l'avoir dit : et resoluez vous de ne me
                le dire plus. Quand je vous l'auray dit une fois, respondit mon Maistre, si vous
                continuez de me deffendre de parler, je ne doute pas que je ne vous obeïsse : et que
                la mesme m'empesche en peu de jours, de vous importuner de ma passion. Mais, Madame,
                il faut que je vous la die une fois seulement : il faut que vous connoissiez mon
                amour telle qu'elle est, puis qu'il peut estre enfin que vous ne la connoissez pas.
                je vous conjure donc, poursuivit-il, de ne me refuser point : souvenez vous, Madame,
                que vous venez de me dire que celuy qui vous parle, a eu le bonheur d'estre pleuré
                de vous : et pleuré de vous, apres avoir eu la hardiesse de vous escrire qu'il vous
                aimoit. Il est vray, reprit la Princesse toute confuse ; mais ce fut principalement
                parce que vous ne me l'aviez jamais dit, que j'eus de la tendresse et de la pitié :
                demeurez donc dans les mesmes termes où vous avez vescu ; et je demeureray dans la
                mesme disposition où j'estois. Mais, Madame, respondit <interp id="note790"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je ne puis plus
                r'apeller le passé : et je ne puis plus faire que je ne vous l'aye escrit. Il est
                vray, reprit <interp id="note792" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, mais vous pouvez ne me le dire plus. Quand cela seroit
                possible, Madame, repliqua <interp id="note791" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, mes yeux et toutes mes actions vous le
                diroient pour moy : et ma mort mesme, vous le confirmeroit bien tost plus fortement,
                que toutes mes paroles n'auroient pû faire. Au <pb id="page_735" n="V02-P137"
                />reste, Madame, ne pensez pas que je me sois rendu sans combattre : je vous ay
                resisté autant que j'ay pu : et j'ay peut-estre des raisons plus fortes que vous ne
                pensez, qui m'ont obligé d'en user ainsi. Je vous vy, Madame, et je vous aimay :
                quoy que je fisse tous mes efforts pour ne vous aimer point ; du moins il me le
                sembla. Toutefois quoy que je pusse faire, je ne pus jamais rompre mes chaines ; et
                je les ay tousjours portées, avec autant de patience que de respect. Depuis cela,
                Madame, j'ay servy le Roy, ou plus tost je vous ay servie ; puis qu'il est vray que
                je n'ay songé qu'à vous : et que si les Armes de <interp id="note793" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> ont esté heureuses entre mes mains,
                il en faut attribuer tout le bonheur à l'ambition que j'avois, de me rendre digne de
                l'amour que j'avois dans l'ame. Vous sçavez, Madame, comme j'ay vescu : vous sçavez
                que je ne vous ay jamais dit une seule parole qui vous peust desplaire : et que je
                ne vous ay parlé, que lors que j'ay creû ne devoir jamais plus parler. je vous ay
                caché mon amour jusques à la mort : et il est certain que si je ne vous l'eusse dite
                au bord du Tombeau, je ne vous en aurois jamais donné nulle connoissance par mes
                paroles. Mais, Madame ; quis que vos larmes m'ont ressuscité, puis que les Dieux ont
                voulu faire cesser le desplaisir que vous aviez de ma perte, en me redonnant la vie
                ; pourquoy me voulez vous repousser cruellement dans le Cercueil ? et pourquoy ne
                voulez vous pas avoir quelque pitié d'un Prince malheureux, apres avoir eu quelque
                  <pb id="page_736" n="V02-P138"/>compassion d'un Prince mort ? C'est, repliqua
                  <interp id="note797" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                >Mandane</interp>, que ce Prince mort avoit expie sa faute en mourant : et que ce
                Prince vivant, recommence son crime en ressuscitant. Enfin, <interp id="note794"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> (luy dit elle avec
                un visage fort serieux) je vous advouë que je vous estime ; que je vous ay de
                l'obligation ; et que vostre mort pretenduë, ma donné une veritable douleur. Mais en
                mesme temps, je vous declare aussi, que j'ayme la gloire, beaucoup plus que je
                n'estime <interp id="note795" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, quoy que je l'estime beaucoup : et que quand j'aurois pour
                vous toute la tendresse imaginable ; je la combattrois et la vaincrois, plustost que
                de consentir que vous m'entretinsiez d'une passion, qui me doit estre suspeste. Ha !
                Madame, s'escria <interp id="note796" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, que vous connoissez mal l'amour que vous avez fait naistre en
                mon coeur ! et que vous sçavez peu de quelle façon je vous aime ! Sçachez, Madame,
                que la pureté de ma passion, esgale la pureté de vostre ame : Ouy divine Princesse,
                je vous aime d'une maniere si respectueuse, que je desadvoüerois mon propre coeur,
                s'il avoit souffert un injuste desir. J'ayme la gloire de <interp id="note798"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, autant que ma
                propre gloire : et si je m'estois surpris dans une pensée criminelle, je n'aurois
                jamais eu la hardiesse de luy parler de mon amour. Au reste Madame, si ma naissance
                m'eust rendu indigne de porter vos fers, j'aurois rompu mes chaines en me donnant la
                mort : et je n'aurois jamais souffert, que l'illustre <interp id="note799"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> eust eu un Esclave
                indigne d'elle de ce costé-la. Eh <pb id="page_737" n="V02-P139"/>pleust aux Dieux
                  qu'<interp id="note800" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> meritast certe glorieuse qualité par sa propre vertu, comme il
                la merite par sa condition. Cependant, divine <interp id="note804" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, c'est pour l'amour de vous,
                  qu'<interp id="note801" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'est qu'<interp id="note802" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et que bien loing de passer pour le Fils d'un
                Grand Roy, il passe seulement pour un homme que la Fortune a favorisé. Mais Madame,
                en s'attachant à vostre service, il n'a pas cessé d'estre ce qu'il est : c'est à
                diré qu'il a tousjours l'ame grande, et incapable d'un injuste sentiment. Ne croyez
                donc pas s'il vous plaist, que je vous aye si mal connuë, que mon coeur vous ait
                soubçonnée d'une foiblesse : Non, Madame, je n'ay point creû que la Princesse
                  <interp id="note805" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                deust estre susceptible d'une passion violente : mais j'ay esperé qu'elle
                souffriroit la mienne, puis qu'elle ne s'oppose point à sa Vertu. Car enfin, Madame,
                je ne veux rien de vous, que la seule permission de vous aimer, et de vous le dire :
                Vous en demandez trop de la moitié, respondit la Princesse en rougissant ; et je
                ferois indigne de cette innocente passion, que vous m'assurez avoir pour moy ; si je
                vous accordois ce que vous voulez : et si je souffrois que vous me dissiez plus
                d'une fois, ce que tout autre que vous, ne m'auroit jamais dit sans estre hai. Cette
                exception m'est bien glorieuse, Madame, repliqua <interp id="note803" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, mais cette deffence m'est
                aussi bien rigoureuse : et je voudrois bien sçavoir quel crime j'ay commis de puis
                mon retour. Vous m'avez dit, reprit la Princesse, <pb id="page_738" n="V02-P140"/>ce
                que vous ne me deviez pas dire : il faloit donc, Madame, perdre la vie, adjousta
                  <interp id="note806" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; car enfin la chose en est arrivée aux termes, que je ne
                sçaurois vivre sans vous aimer ; ny vous aimer sans vous le dire ; ny me taire sans
                mourir. La Princesse fut alors un moment sans parler : puis reprenant la parole ;
                l'advouë <interp id="note807" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, luy dit elle, que vous me mettez en une facheuse extremité :
                je vous estime, je vous suis obligée ; et ce ne seroit pas sans peine, que je me
                resoudrois à vous bannir : Songez donc, je vous en conjure, à regler vos sentimens
                s'il est possible. Estimez <interp id="note812" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> comme elle le doit estre, elle ne s'en offencera
                pas : au contraire, comme elle est satisfaite du tesmoignage secret de la pureté de
                son ame, elle vous advouë ingenûment, qu'elle a quelque joye, qu'<interp
                  id="note808" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> la
                considere ; et peut-estre qu'<interp id="note809" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> l'ayme : mais elle veut que cette affection ait
                des bornes. Elle veut donc ce qui n'est pas possible, respondit mon Maistre ; et ce
                qui est forte quitable, repliqua la Princesse ; car enfin la vertu en doit donner à
                toutes choses. je vous ay desja dit, Madame, repliqua <interp id="note810"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que ma passion ne
                choque point la vertu ; le temps et vostre silence m'en esclairciront, respondit
                  <interp id="note813" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                en se levant, et ce fera par ces deux choses, que je jugeray si l'affection
                  qu'<interp id="note811" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> a pour moy, est aussi pure qu'il le dit. Quoy, Madame, reprit
                mon Maistre, vous me deffendez de parler ? Ouy, luy respondit elle en rougissant, si
                ce n'est pour me dire le veritable <pb id="page_739" n="V02-P141"/>Nom d'<interp
                  id="note814" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Mon
                Maistre demeura surpris à ce discours : neantmoins apres avoir esté un moment sans
                respondre ; je ne suis pas assez bien dans vostre esprit, reprit il, pour vous le
                dire : et si j'ay à mourir par vostre rigueur, il vaudra mieux que vous ne vous
                reprochiez à vous mesme que la mort d'un simple Chevalier, que celle du Fils d'un
                Grand Roy. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010805" n="Artamene avoue sa véritable identité à Mandane">
              <argument>
                <p>Les jours suivants, Artamene se montre si respectueux des volontés de Mandane,
                  qu'elle commence à ne plus esquiver sa présence et sa conversation. Un jour, se
                  trouvant seul avec Mandane et Martesie, le jeune homme presse sa bien-aimée de lui
                  révéler la vraie nature de ses sentiments. Celle-ci n'acceptera de lui parler
                  qu'après avoir découvert la véritable identité de son amant. Artamene se résout
                  alors à lui avouer qu'il est Cyrus.</p>
              </argument>
              <p>Ils en estoient là, lors qu'il vint du monde qui interrompit leur conversation : et
                comme la Princesse avoit l'esprit un peu esmeû, elle se retira : et ne fut pas
                plustost arrivée au Chasteau, qu'elle entra dans son Cabinet, où elle apella <interp
                  id="note818" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>.
                Cette Fille s'estant renduë aupres d'elle à l'heure mesme, elle se pleignit de ce
                que contre son ordre, elle l'avoit abandonnée : et luy raconta en suitte, ce que mon
                Maistre luy avoit dit, et ce qu'elle luy avoit respondu. Mais avec tant
                d'inquietude, qu'il estoit aisé de juger, qu'il y avoit un assez grand combat dans
                son coeur : et que quelque innocente que fust la passion d'<interp id="note815"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, sa vertu
                scrupuleuse n'estoit pas satisfaite de la conversation qu'elle avoit euë aveque luy.
                Elle trouvoit qu'elle devoit luy avoir parlé plus rudement : et qu'elle devoit
                l'avoir banny. Mon Maistre de son costé se pleignoit de <interp id="note817"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> et de luy mesme : il
                ne trouvoit pas qu'il eust bien exageré son amour : il ne trouvoit pas non plus, que
                la Princesse l'eust assez bien reçeuë : et quoy qu'elle ne l'eust pas exilé,
                neantmoins il ne trouvoit pas qu'il y eust grand raport, entre ce que <interp
                  id="note816" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>
                disoit avoir veû, et ce qu'il <pb id="page_740" n="V02-P142"/>avoit entendu.
                Toutefois il luy demeura un peu d'espoir : et il vescut avec un peu plus de repos,
                qu'il n'avoit fait auparavant. Il ne voyoit plus la Princesse qu'elle ne rougist :
                il ne luy parloit plus, qu'elle n'évitast ses regards : et malgré tout cela, quoy
                que toutes leurs conversations fussent interrompuës, et generales ; elles ne
                laissoient pas de luy donner tousjours quelque legere satisfaction. Mais enfin (pour
                ne vous arrester pas trop long temps sur cét endroit de mon recit) <interp
                  id="note819" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                vescut avec tant de respect aupres de <interp id="note820" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; et elle connut si
                parfaitement, qu'il n'avoit pour elle que des sentimens pleins de vertu et
                d'innocence, qu'elle commença de n'esviter plus sa rencontre avec tant de foin : et
                de luy accorder quelquefois la liberté de luy dire combien il l'estimoit : sans oser
                neantmoins l'entretenir ouvertement de sa passion. Un jour donc qu'il estoit dans sa
                Chambre ; emporté par la violence de son amour, et voyant qu'il n'y avoit que
                  <interp id="note821" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> aupres d'elle ; il la supplia les larmes aux yeux, de luy
                vouloir dire les veritables sentimens qu'elle avoit pour luy. Ce que vous me
                demandez (luy respondit elle fort obligeamment, et avec beaucoup d'esprit) n'est
                peut estre pas de si petite importance que vous pensez : et je ne juge point que je
                sois obligée de faire cette confidence à une personne qui ne m'a pas encore jugée
                assez discrette pour m'apprendre sa veritable naissance. Ha Madame, repliqua mon
                Maistre, <pb id="page_741" n="V02-P143"/>que me demandez vous, et que voulez vous
                sçavoir ! Ha <interp id="note822" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, luy respondit elle, que me demandez vous aussi, et que voulez
                vous apprendre ! Ce que je veux aprendre, Madame, repliqua-t'il, n'est pas de petite
                importance : car enfin je voudrois sçavoir, si vous me haïssez, si je vous suis
                indifferent ; ou si par bonheur vous auriez quelque legere disposition, à souffrir
                mon amour sans repugnance. Ce que je veux aprendre de vous, repliqua la Princesse,
                ne m'est guere moins important : car enfin puis que vous n'estes pas <interp
                  id="note823" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je
                ne dois pas vous considerer comme tel : et je dirois des choses à un Mede, que je ne
                dirois pas à un Scithe. Comment voulez vous donc que je vous parle, si je ne vous
                connois point ? Ne suffit il pas Madame, respondit il, que vous connoissiez mon
                coeur, et que vous sçachiez que je vous adore ? Nullement, respondit elle, et quand
                je connoistrois ce que vous dittes, cela ne suffiroit pas, pour regler la maniere
                dont je dois vivre aveque vous. De sorte Madame, interrompit mon Maistre, que selon
                ce que je fuis, vous agirez plus ou moins obligeamment ? Il n'en faut pas douter,
                repartit elle : mais Madame, adjousta mon Maistre, de quelque païs que je sois, je
                seray tousjours le mesme que je suis : ainsi ne vous semble-t'il point, qu'il y aura
                quelque injustice, si vous venez à me haïr, parce que peut-estre je feray d'un lieu
                qui ne vous plaira pas ? Ce n'est pas ce que je dis, repliqua <pb id="page_742"
                  n="V02-P144"/>la Princesse, et je vous promets que j'estimeray tousjours <interp
                  id="note824" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                également dans mon coeur, en quelque lieu qu'il ait pris naissance : mais il est
                certain, que l'inegalité de sa condition, en peut beaucoup mettre en mes paroles, et
                en ma façon d'agir. Que si vous estes, poursuivit elle, de la qualité dont vous vous
                dittes, et dont je vous crois, comment est il possible, qu'il puisse y avoir un si
                grand mistere à vostre naissance ? Parlez donc, luy dit elle, si vous voulez que je
                parle : et dittes moy qui vous estes, si vous voulez sçavoir ce que je pense de
                vous. Mon Maistre se trouvant alors extrémement pressé, ne pensa jamais prendre sa
                resolution : Neantmois venant à considerer, qu'apres tout, il faloit enfin se
                descouvrir pour ce qu'il estoit : et jugeant bien que quelque bonté que la Princesse
                peust avoir pour luy, elle ne la luy tesmoigneroit pas, tant qu'elle ne le
                connoistroit point : il se resolut tout d'un coup, de luy advoüer la verité. je sçay
                bien Madame, luy dit-il, qu'en vous aprenant ma naissance, je m'expose peut-estre à
                me voir haï de vous : mais je sçay bien aussi, qu'en vous disant qui je suis, je
                vous dois bien mieux persuader la grandeur de ma passion, que je n'ay fait par
                toutes paroles, et par tous mes services : puis qu'il est certain, que si elle
                n'avoit esté tres violente, dés le premier moment qu'elle a commencé d'estre ;
                  <interp id="note826" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ne
                vous auroit jamais aimée. <interp id="note827" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> ! reprit la Princesse fort estonnée, et quoy <interp
                  id="note825" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                  <interp id="note828" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>
                n'a-fit <pb id="page_743" n="V02-P145"/>pas esté noyé ? Non Madame, reprit il, et je
                puis vous affeurer qu'il n'a pas mesme esté en danger de l'estre. Mais est-il
                possible, interrompit elle, que vous soyez <interp id="note831" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ? Ouy divine Princesse, vous voyez
                à vos pieds, dit-il en se mettant à genoux, ce mesme <interp id="note832" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, de qui la vie a donné tant
                d'inquietude au Roy des Medes : et de qui la more à cause une joye si universelle
                par toute l'Asie ; que l'illustre <interp id="note835" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> mesme, toute pitoyable qu'elle est, en a remercié
                les Dieux, et leur en a offert des Sacrifices. Ouy Madame, poursuivit-il, la
                premiere fois que j'eus l'honneur de vous voir, ce fut au Temple de Mars : et ce fut
                là que pas la passion que j'eus pour vous, je pris la resolution de ne ressusciter
                jamais <interp id="note833" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp>, qu'<interp id="note829" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> n en eust obtenu la permission de <interp
                  id="note836" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. C'est
                donc à vous à disposer absolument de son destin : il demeurera dans le Tombeau si
                vous le voulez ; il en fortira si vous le luy permettez : car enfin, pourveu que
                vous luy faciez la grace de ne le haïr pas, il ne luy importe d'estre <interp
                  id="note834" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ou d'estre
                  <interp id="note830" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; de ne passer que pour un simple Chevalier ou pour un grand
                Prince ; puis qu'il est vray qu'il n'a point de plus violente ambition, que celle
                d'estre aimé de vous. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010806"
              n="Réaction de Mandane devant la véritable identité d'Artamene">
              <argument>
                <p>Une fois passée la surprise de la révélation, Mandane, considérant la grandeur
                  d'âme et les exploits d'Artamene, ne doute plus que ce dernier ne soit l'illustre
                  Cyrus. D'un côté, la fidélité et la bravoure de ce soupirant pourraient convaincre
                  Ciaxare de permettre cet amour ; mais, d'un autre côté, les innombrables prodiges
                  et oracles qui ont accompagné la naissance de Cyrus sont susceptibles de mal
                  disposer le roi à son égard. Craignant la révélation publique de l'identité de
                  Cyrus, tout en étant convaincue que le nom d'Artamene est désavantageux, Mandane,
                  indécise, demande quelques jours de réflexion. En réponse à l'aveu de Cyrus, elle
                  lui permet d'espérer de n'être pas haï.</p>
              </argument>
              <p>Mandane escouta ce discours, avec beacoup d'attention et beaucoup d'estonnement :
                d'abord elle ne sçavoit si elle devoit croire mon Maistre : mais ce doute se dissipa
                en un instant : et elle connoissoit si bien sa haute generosité, qu'elle <pb
                  id="page_744" n="V02-P146"/>creut presque sans peine ce qu'il luy dit : et ne
                douta plus qu'il ne fust effectivement <interp id="note842" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>. Elle considera mesme, qu'il
                n'estoit pas plus difficile que l'on eust creû à faux que <interp id="note843"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> s'estoit noyé, que de
                croire qu'<interp id="note837" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> avoit esté tué, comme toute la <interp id="note849" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> l'avoit creû quelques jours
                auparavant ; et qu'il n'y avoit pas aussi plus d'impossibilité qu'<interp
                  id="note838" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fust
                  <interp id="note844" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>,
                que <interp id="note848" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> fust le Prince d'Assirie. Faisant donc tous ces raisonnemens
                en secret elle fut quelque temps à regarder mon Maistre sans luy respondre : ce qui
                luy donna tant d'inquietude, que ne pouvant la cacher. je voy bien Madame, luy dit
                il, que vous ne pouvez me tenir la parole que vous m'avez donnée, de ne changer
                point de sentimens pour <interp id="note839" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et je m'aperçoy par vostre silence, que
                  <interp id="note845" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> l'a
                destruit aupres de vous. <interp id="note846" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp>, repliqua la Princesse, à sans doute un peu troublé
                le calme de mon esprit : je vous assure toutefois, qu'il n'a rendu aucun mauvais
                office à <interp id="note840" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Au contraire, poursuivit elle en soupirant, comme je trouve
                  <interp id="note841" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> plus malheureux que je ne pensois, je me trouve aussi avec plus
                de disposition à le pleindre. Mais de grace, poursuivit elle, apprenez moy tout ce
                qui vous est advenu : et ne cachez plus rien des commencemens d'une vie, dont la
                suitte a esté si glorieuse. Mon Maistre pour la satisfaire, luy dit effectivement
                tout ce qui luy estoit arrivé : il luy aprit tout ce qu'<interp id="note847"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Harpage">Harpage</interp> luy avoit apris, des
                mauvaises intentions <pb id="page_745" n="V02-P147"/>d'<interp id="note850"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> contre luy. Il luy
                dit apres, les offres qu'<interp id="note857" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Harpage">Harpage</interp> luy avoit faites, de faire souslever la Province
                des Paretacenes, contre le Roy de Medie : il luy conta de quelle sorte il l'avoit
                refusé, et luy avoit ordonné de ne luy faire plus de semblables propositions. Il luy
                exagera un peu, la droicture de ses sentimens, en une occasion si delicate et si
                dangereuse : il luy dit encore comme quoy le desir de voyager pour aller chercher la
                guerre, l'avoit fait quitter la Perse et changer de Nom : et en peu de mots, il
                repassa une partie des lieux où il avoit esté : et luy dit enfin comment la tempeste
                l'avoit jetté à <interp id="note859" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp> : et comment il avoit esté au Temple de Mars, où il l'avoit veüe
                remercier les Dieux de sa mort. Il est vray, dit la Princesse, que j'ay tousjours
                assisté aux Sacrifices que l'on a faits, pour rendre graces aux Dieux de la perte de
                  <interp id="note852" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> :
                mais il est pourtant vray aussi, que je ne me resjoüiffois point de sa mort : et
                qu'il m'a tousjours semblé, qu'il y avoit beaucoup de temerité à ceux qui osoient se
                vanter d'expliquer si precisément les Oracles, et les presages des Astres. Quoy
                Madame, interrompit mon Maistre, je pourrois croire que l'illustre <interp
                  id="note858" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne se
                seroit pas resjoüie de la mort de <interp id="note853" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> ? <interp id="note854" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp>, dis-je, qu'<interp id="note851" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> a voulu faire mourir dans le
                Berçeau : <interp id="note855" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp> que les Mages ont assure devoir occuper le Throsne du Roy des
                Medes, et commander à toute l'Asie : et <interp id="note856" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> enfin, qui dés son enfance a
                troublé le repos d'un Roy, qui vous doit <pb id="page_746" n="V02-P148"/>estre tres
                considerable. Il ne vous doit pas sembler estrange, reprit la Princesse, que je ne
                me sois pas resjoüie de la mort d'un Prince que je ne connoissois point, et qui ne
                m'avoit fait aucun mal : puis que vous avez bien eu la generosité de ne vouloir pas
                vous vanger d'un Roy qui vous avoit voulu faire mourir : et de servir comme vous
                avez fait, un Prince qui tient la vie de celuy qui vous l'a vouluë oster. Mais
                  <interp id="note860" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, luy dit elle (car je n'oserois encore vous nommer Cyrus) bien
                qu'en vous connoissant pour ce que vous estes, je n'aye pas diminué l'estime que je
                fais de vous ; et qu'au contraire, voyant que je vous ay encore plus d'obligation
                que je ne pensois, je me trouve engagée à plus de reconnoissance : neantmoins
                j'advoüe que je ne sçay pas trop bien comment je dois agir aveque vous. Si je vous
                regarde, poursuivit elle, comme un Prince qui n'a pas voulu se vanger de son ennemy,
                parce que les droicts du sang l'en devoient empescher : comme un Prince, dis-je, qui
                n'a pas laisse de m'aimer, malgré toutes les raisons qui devoient l'en destourner
                absolument : qui a sauvé la vie au Roy mon Pere : qui a mille et mille fois exposé
                la sienne pour luy : qui s'est veû tout couvert de blessures : qui a conquesté des
                Provinces ; gagné des Batailles ; fait des Rois prisonniers ; empesché l'effect
                d'une dangereuse conjuration ; qui m'a enfin pû aimer assez long temps sans me le
                dire, et sans me desplaire. Si je vous regarde, dis-je, de cette sorte, <pb
                  id="page_747" n="V02-P149"/>j'advouë <interp id="note861" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que sans choquer la vertu ny
                la bien-seance, je pourrois souhaitter que du consentement du Roy mon Pere, je pusse
                vous donner quelque marque de l'estime extraordinaire que je fais de vous. Mais si
                je vous regarde aussi comme ce Prince, de qui la naissance a esté precedée par tant
                de prodiges ; qui a causé des Eclipses ; qui a redoublé la clarté et la chaleur du
                Soleil ; qui a esbranlé les fondemens des Temples ; de qui tous les Astres ont fait
                predire tant de choses ; et que tous les Mages nous ont assuré devoir faire un
                renversement universel dans toute l'Asie ; J'advoüe, dis-je, que je ne sçay pas trop
                bien que resoudre. Car quand il seroit vray que je croirois dans mon coeur, que ceux
                qui ont expliqué toutes ces choses, les ont mal entenduës : et que si les Astres ont
                predit vostre naissance, c'est parce qu'en effet vous estes un Prince de qui la
                vertu est assez extraordmaire, pour obliger les Dieux d'en donner des prefages aux
                hommes. Quand, dis je, je ferois dans ces sentimens, cela ne fuffiroit pas : et
                  <interp id="note863" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>
                et <interp id="note864" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> n'aprouveroient sans doute jamais, que <interp id="note867"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> accordast son
                affection à <interp id="note865" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp>. Mais Madame, interrompit <interp id="note862" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ce mesme <interp
                  id="note866" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> que vous
                dites qui est si redoutable à toute l'Asié, est presentement à vos pieds, et vous
                pouvez disposer de son fort comme il vous plaira. Où font, Madame, adjousta-t'il, où
                font les conquestes que j'ay faites, pour commencer cette usurpation universelle ?
                j'ay <pb id="page_748" n="V02-P150"/>refusé tout ce que le Roy m'a voulu donner : et
                si j'ay combatu, si j'ay vaincu, si j'ay conquesté ; il a sans doute joüy du fruit
                de mes combats, de mes victoires, et de mes conquestes. je ne suis encore Maistre
                que de mon espée : mais comme vous regnez dans le coeur qui conduit la main qui la
                porte, ne craignez pas que je m'en serve jamais, à commencer une injuste guerre.
                C'est à vous, divine Personne, à faire le destin et des Peuples et des Rois : et
                c'est de vostre volonté, que dépend toute la vie d'<interp id="note868" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Encore une fois, Madame, luy
                dit il d'une maniere tres touchante, voulez vous que <interp id="note871" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ne ressuscite point ? il est prest
                de vous obeïr. Ouy adorable Princesse, <interp id="note872" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> qui peut troubler le repos de toute
                l'Asie ; et esperer de regner sur un grand et beau Royaume ; est prest de renoncer à
                tous les droits qu'il a à la Couronne de Perse : et de passer le reste de ses jours
                sous le Nom d'<interp id="note869" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; pourveû qu'il puisse esperer que <interp id="note874"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne l'en estimera pas
                moins. Que s'il est vray qu'il faille porter un Sceptre pour vous meriter,
                choisissez en quel lieu de la Terre vous voulez que j'aille exposer ma vie pour en
                aquerir un ; je le seray sans doute : et les choses les plus impossibles me
                paroistront aisées ; pourveû que vous ne m'ostiez pas l'esperance d'estre aimé de
                vous. Parlez donc divine Princesse : voulez vous que <interp id="note873" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ressuscite ? voulez vous qu'<interp
                  id="note870" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> vive
                ? ou voulez vous qu'ils meurent tous deux ? je vous donne le choix de ces trois
                choses : parlez donc <pb id="page_749" n="V02-P151"/>de grace, et ne me cachez pas
                vos veritables sentimens. Encore une fois, voulez vous que <interp id="note879"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> sorte du Tombeau ? je
                n'oserois le luy conseiller, reprit la Princesse, et je craindrois qu'il n'y
                rentrast pour tousjours. Voulez vous donc qu'<interp id="note875" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> vive, comme n'estant
                  qu'<interp id="note876" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ? repliqua t'il. Il ne seroit pas juste, respondit elle, et
                mesme il ne luy feroit pas avantageux. Vous voulez donc, reprit il, Madame, qu'ils
                meurent tous deux à la fois ? Nullement, respondit elle, et j'ay eu trop de douleur
                de la mort d'<interp id="note877" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, pour esperer de pouvoir me consoler de celle de <interp
                  id="note880" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> et de la
                sien ne tout ensemble. Que voulez vous donc qu'ils deviennent ? Repliquat-il ; je
                n'en sçay rien, luy respondit elle ; et je vous demande quelques jours pour m'y
                resoudre. Mais du moins, Madame, repartit mon Maistre, vous me permettrez bien
                d'esperer de n'estre pas haï, soit que vous me consideriez comme <interp
                  id="note878" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ou
                comme <interp id="note881" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>
                : je vous le permets, luy dit elle en se levant, puis qu'il ne seroit pas juste, que
                je fusse moins genereuse que vous. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010807" n="Seconde réaction de Mandane en privé">
              <argument>
                <p>Tandis qu'Artamene se confie à Feraulas, Mandane laisse libre cours à ses
                  émotions devant Martesie, ne sachant quelle résolution adopter. Elle souhaite que
                  Cyrus ne soit plus craint par Astiage, qu'il jouisse de la protection de Ciaxare
                  et qu'il obtienne la permission de l'épouser. Elle craint toutefois que son père
                  ne la soupçonne de complicité, s'il venait à apprendre l'identité d'Artamene. De
                  son côté, Martesie enjoint Mandane de faire durer l'anonymat d'Artamene, craignant
                  que celui-ci ne se soulève contre la Cappadoce, la Medie et l'Asie entière</p>
              </argument>
              <p>Ce fut de cette sorte, Seigneur, que cette conversation finit : que mon Maistre eut
                la bonté de me raconter exactement, aussi tost qu'il fut retiré, et qu'il m'eut fait
                appeller. <interp id="note883" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, me dit-il, j'avois bien preveu qu'<interp id="note882"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne seroit pas si
                heureux vivant que mort ; et que la compassion toute seule, avoit fait pleurer
                l'illustre <interp id="note884" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. Seigneur (luy dis-je, apres qu'il m'eut dit tout ce que je
                viens de vous dire) <pb id="page_750" n="V02-P152"/>je ne voy pas que vous ayez
                sujet de vous pleindre : ny que vous deussiez gueres esperer plus d'indulgence de la
                severité de la Princesse, que ce qu'elle en a eu pour vous. Car enfin, elle ne vous
                a point encore banny : elle ne vous a point absolument deffendu de luy parler : et
                elle vous a demandé du temps pour se resoudre. Esperez, Seigneur, esperez : et
                croyez qu'il est bien difficile, que tant de grandes choses que vous avez faites, ne
                solicitent pas puissamment pour vous, dans le coeur de l'illustre <interp
                  id="note889" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Ha !
                  <interp id="note888" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, me dit il en m'interrompant, il n'est pas aisé de se laisser
                flatter par l'esperance : et il l'est beaucoup davantage, de se laisser emporter au
                desespoir. Si vous sçaviez, me disoit-il, quelle est l'inquietude où je fuis, dans
                l'aprehension d'entendre l'arrest de ma mort de la bouche de <interp id="note890"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> la premiere fois
                qu'elle me parlera, vous auriez pitié de moy. En l'estat où je suis presentement, je
                ne sçay si je dois tousjours estre <interp id="note885" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; s'il me fera permis d'estre <interp
                  id="note887" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ; si l'on
                souffrira que je vive ; si l'on voudra qui je meure : et j'ignore si absolument, si
                je seray le plus malheureux Prince de la Terre, ou le plus heureux : qu'il n'est pas
                aisé que cette cruelle incertitude, ne mette un grand trouble en mon ame. Car enfin
                j'en suis arrivé aux termes, que je ne puis plus attendre autre chose, qu'une mort
                tres inhumaine, ou une vie comblée de beaucoup de felicité. <interp id="note886"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> adjousta encore
                cent autres raisonnemens à ceux-cy, qui me donnoient <pb id="page_751" n="V02-P153"
                />de la compassion ; et qui me faisoient voir clairement, qu'il aimoit autant qu'on
                pouvoit aimer. Mais pendant qu'il me parloit de cette sorte, la Princesse
                entretenoit <interp id="note899" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, et s'entretenoit elle mesme, sur ce qui luy estoit arrivé :
                qui vit jamais, disoit elle, une avanture semblable à la mienne ? je fais des voeux,
                j'offre des Sacrifices, et je remercie les Dieux de la mort de <interp id="note893"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> : et ce mesme <interp
                  id="note894" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> est le
                tesmoing de ces Sacrifices et de ces voeux :et malgré tout cela, il m'aime ; il me
                sert ; il s'attache aupres du Roy mon pere ; et fait cent milles belles choses, dont
                je n'ose presque me souvenir, de peur qu'elles ne rendent <interp id="note895"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> trop puissant dans mon
                coeur. Helas justes Dieux ! poursuivoit elle, pourquoy avez vous permis que les
                hommes expliquassent si mal vos intentions ? et qu'ils creussent que <interp
                  id="note896" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> devoit
                renverser le Trosne du Roy des Medes, et commander à toute l'Asie ; luy, dis-je, qui
                n'employe sa valeur, qu'à l'avantage de celuy qui doit porter quelque jour le
                Sceptre d'<interp id="note891" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage"
                  >Astiage</interp> ? Mais Madame, luy dit <interp id="note900" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, qui sçait si les Dieux n'ont
                point entendu que <interp id="note897" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp> regnera en Medie, en espousant une Princesse, qui selon les
                aparences en fera Reine, si les choses ne changent de face ? Si les Dieux l'avoient
                voulu, reprit elle, ils n'auroient pas mis dans le coeur d'<interp id="note892"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>, tant de haine pour
                  <interp id="note898" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> :
                ainsi ma Fille, poursuivit la Princesse, ce que vous vous imaginez, n'a pas de
                fondemens trop vray-semblables. Et quoy qu'il en soit, il faut le <pb id="page_752"
                  n="V02-P154"/>deffendre opiniastrément, contre le merite, la naissance, les
                services, et la vertu d'<interp id="note901" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> :et ne se rendre qu'à la raison toute seule.
                Mais encore, Madame, luy dit <interp id="note912" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, que resoluez vous ; et que voulez vous
                  qu'<interp id="note902" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> soit ? sera-t'il tousjours <interp id="note903" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ou deviendra-t'il bien tost
                  <interp id="note909" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ?
                je veux, repliqua <interp id="note911" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, luy permettre de chercher les voyes d'estre <interp
                  id="note910" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ; de
                n'estre plus aprehendé d'<interp id="note907" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Astiage">Astiage</interp> ; d'estre protegé du Roy mon Pere ; et d'obtenir
                d'eux la permission de m'espouser. S'il le peut, je ne feray point d'obstacle à son
                bonheur : et peut-estre (si je l'ose dire sans rougir) le partageray-je aveques luy.
                Mais si dans un terme que je luy veux preserire (et qui ne sera pas fort long) il ne
                trouve les moyens de pouvoir faire ce que je dis ; il faudra ma chere Fille, bannir
                  <interp id="note904" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> pour tousjours ; et nous priver peut-estre pour jamais, de
                toute sorte de plaisir et de repos. Il me semble, Madame, respondit <interp
                  id="note913" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, que
                cette resolution est un peu violente : et que vous pourriez (connoissant la vertu
                  d'<interp id="note905" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> et vostre innocence, comme vous les connoissez) ne desesperer
                pas si fort un Prince, à qui vous avez tant d'obligation. Le Temps, Madame, fait
                tant de changemens tous les jours : Vous sçavez qu'<interp id="note908" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> est extrémement vieux :et
                qu'ainsi cét obstacle pourroit cesser en un moment. Non non <interp id="note914"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, luy dit elle, je
                ne puis ny ne dois plus souffrir, qu'<interp id="note906" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> apres m'avoir descouvert sa
                passion et sa naissance, <pb id="page_753" n="V02-P155"/>demeure plus long temps
                caché parmy nous : Si le Roy venoit à le descouvrir, n'auroit il pas lieu de
                m'accuser de plus d'un crime ? et ne pourroit il pas s'imaginer, que j'aurois songé
                à partager avec <interp id="note919" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp> la domination de toute l'Asie, que les Mages luy ont predite ?
                Quelle meilleure voye, Madame, reprit <interp id="note923" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, pourriez vous trouver pour
                empescher <interp id="note920" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp> d'avoir des desseins trop ambitieux, que de le retenir aupres de
                vous ? tant qu'il ne sera qu'<interp id="note915" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, et tant qu'il sera amoureux de la Princesse
                  <interp id="note921" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                >Mandane</interp>, il ne sera pas la guerre à <interp id="note917" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>, et il n'attaquera pas <interp
                  id="note918" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Mais
                qui sçait Madame, si vous le bannissez, si cette Ame grande et heroïque, pourra
                souffrir vostre rigueur avec patience ? Qui sçait s'il ne portera point la guerre
                par toute la <interp id="note924" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, et par toute la Medie ? Vous sçavez son bonheur ; vous
                connoissez son courage ; craignez donc, craignez de l'irriter : et de contribuer
                vous mesme, à la desolation de toute l'Asie. Songez, Madame, songez bien à ce que
                vous avez à faire : et ne bannissez pas <interp id="note916" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> legerement. Ma Fille, reprit
                la Princesse, tout ce que vous me dites est puissant : neantmoins ce que je pense,
                l'est encore davantage : et j'ay me beaucoup mieux exposer toute l'Asie que ma
                propre gloire. Car apres tout, si ce renversement doit arriver, c'est que sans doute
                les Dieux l'auront ainsi resolu : mais que <interp id="note922" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> puisse, ny doive se commettre à
                pouvoir estre soubçonnée d'une intelligence <pb id="page_754" n="V02-P156"/>ce
                criminelle, en souffrant long temps dans la Cour un Prince desguisé ; bien fait ; de
                grand coeur ; et dé grand esprit ; et de plus, fort amoureux d'elle ; Ha ! <interp
                  id="note928" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>,
                c'est ce que je ne sçaurois faire. Ce n'est pas, adjousta-t'elle en rougissant, que
                s'il faut bannir <interp id="note925" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, je ne le bannisse avec repugnance, et que je ne m'y resolve,
                avec beaucoup de douleur : toutefois à bien considerer ma propre gloire, il m'est
                mesme important qu'<interp id="note926" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne me puisse pas soupçonner de foiblesse. je
                luy ay dit assez de choses obligeantes, pour craindre qu'il n'en pense plus que je
                ne veux : et j'ayme mieux enfin qu'il souffre, et que je souffre moy mesme, que de
                m'exposer à estre moins estimée de luy. Mais Madame, reprit <interp id="note929"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, pourrez vous bien
                luy prononcer cét arrest ? je ne sçay, luy respondit elle, et je n'oserois pas
                l'assurer : neantmoins je seray tout ce qui me sera possible, pour luy cacher la
                tendresse que j'ay pour luy. C'estoit de cette sorte que l'illustre <interp
                  id="note927" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                premeditoit le cruel arrest qu'elle devoit prononcer à mon cher Maistre ; mais comme
                il ne le sçavoit pas, il vivoit entre l'esperance et la crainte. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020109" n="Suite de l'histoire d'Artamène : libération du roi de Pont"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Le roi de Pont, prisonnier de Ciaxare, se confie à Artamene, qui promet de l'aider.
                Mais l'attention du héros est bientôt retenue par la célébration de la mort de Cyrus
                à laquelle il est contraint d'assister. Mandane, quant à elle, prend le prétexte
                d'un malaise pour ne pas y participer. Lorsque Artamene vient la trouver, elle lui
                impose un délai de trois mois pour révéler son identité. Faute de quoi, il devra
                quitter le royaume. Mais Artamene est aussitôt absorbé par la nouvelle qu'il reçoit
                de la rébellion de la Bithinie. Il propose alors à Ciaxare libérer le roi de Pont,
                de sorte qu'il puisse rétablir l'ordre dans son royaume et devenir un allié de la
                Cappadoce. Avant son départ, le roi de Pont obtient une dernière entrevue avec
                Mandane : il accepte de renoncer à ses prétentions de mariage, en échange de
                l'estime de la princesse. Un jour arrive un héraut, porteur de nouvelles concernant
                Cyrus.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02010901" n="Captivité du roi de Pont">
              <argument>
                <p>Dans sa prison, le roi de Pont se désespère, tandis que Ciaxare jouit des fruits
                  de la victoire d'Artamene. Des nouvelles du camp rapportent toutefois les
                  difficultés militaires du roi de Phrigie, et annoncent une rébellion de la
                  Bithinie contre le roi de Pont. Ce dernier demande à voir Artamene : après lui
                  avoir rappelé brièvement sa fortune, il le supplie d'intercéder en sa faveur
                  auprès de la princesse Mandane, tout en sachant que sa situation lui est
                  particulièrement désavantageuse. Cyrus lui promet alors de tout mettre en œuvre
                  pour lui faire recouvrer une liberté avantageuse, mais refuse d'entrer en matière
                  en ce qui concerne Mandane, prétextant qu'il n'a aucun ascendant sur une personne
                  qui fait profession d'une vertu aussi sévère.</p>
              </argument>
              <p> Cependant le Roy de Pont, quoy qu'admirablement bien traité dans sa prison, ne
                laissoit pas d'estre tres malheureux : car encore qu'il n'eust fait qu'entre-voir la
                Princesse à une fenestre en entrant dans <interp id="note930" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>, cette veuë n'avoit pas laissé de renouveller dans
                son coeur les plus vifs sentimens d'amour, dont il se fust jamais trouvé capable :
                et le souvenir de tant de fois qu'il <pb id="page_755" n="V02-P157"/>l'avoit veuë
                dans cette mesme Ville, le tourmentoit d'une estrange sorte. Helas (disoit-il, à ce
                qu'il a conté depuis) que dois-je esperer de ma Fortune ? moy qui dans le temps que
                j'estois en cette Cour, et en liberté, n'ay jamais pû obtenir un regard favorable de
                  <interp id="note936" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                >Mandane</interp>. Que puis-je donc pretendre vaincu et chargé de fers comme je suis
                ? je vous dis, Seigneur, une petite partie de ce que pensoit le Roy de Pont, afin
                que vous n'ignoriez rien de ce qui se passoit à <interp id="note937" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : Pour <interp id="note935" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, il vivoit en repos, et
                jouïssoit paisiblement du fruit des victoires d'<interp id="note932" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. <interp id="note931"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> de son costé, agissoit
                avec beaucoup de finesse : et faisoit semblant de ne songer qu'à la conduite des
                affaires de l'Estat, dont <interp id="note933" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne s'estoit jamais voulu mesler ; ayant borné
                son employ, à tout ce qui regardoit la guerre. En ce mesme temps, il vint nouvelles
                du Camp, que le Roy de Phrigie n'avoit pû encore r'assembler un Corps considerable
                depuis sa deffaite : et qu'il couroit un bruit que la Bythinie se vouloit souslever,
                et secoüer le joug du Roy de Pont. Cette derniere nouvelle, n'estoit pourtant, pas
                bien assurée : et le Roy prisonnier n'en avoit pas encore entendu parler, lors qu'il
                envoya un matin prier mon Maistre qu'il le peust entretenir. <interp id="note934"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui est
                naturellement tres civil ; et qui de plus, estimoit beaucoup ce Prince, tout son
                Rival qu'il estoit : ne manqua pas de faire ce qu'il desiroit de luy : apres avoir
                demandé au Roy la permission de le voir. Comme il fut entre dans se chambre ; et <pb
                  id="page_756" n="V02-P158"/>que ceux qui le gardoient se furent retirez : genereux
                  <interp id="note938" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, luy dit il, vous m'avez obligé de si bonne grace les armes à
                la main, que je ne puis croire que vous ne le faciez encore avec plus de joye,
                aujourd'huy que je suis dans les fers. C'est pourquoy j'ay pris la liberté de faire
                prier mon Vainqueur, de venir icy : afin de le prier moy mesme, de vouloir estre mon
                Amy, mon Protecteur, et mon Confident tout ensemble. Comme c'est la Fortune toute
                seule, respondit <interp id="note939" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qui vous a fait perdre la liberté, vous me donnez une qualité
                dont je ne dois pas abuser : et vous m'en offrez trois autres, que je n'oserois
                accepter : puis que je ne suis pas digne d'estre vostre Amy : que je ne suis pas
                assez puissant, pour estre vostre Protecteur : et que je n'ay peut-estre pas toutes
                les qualitez necessaires, pour avoir l'honneur d'estre vostre Confident. Mais
                Seigneur. sans s'amuser à chercher quelle qualité vous me devez donner ; je vous
                assure avec sincerité, que tout ce qu'<interp id="note940" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> croira devoir faire pour
                vostre service, il fera avec beaucoup de satisfaction : car enfin vous m'avez obligé
                ; et peut-estre trop obligé. Le Roy de Pont ne comprenant pas le sens caché de ces
                dernieres paroles, n'y respondit point :et se mit à le loüer tout de nouveau, et à
                exagerer sa generalité : et lors qu'il creue luy en avoir assez dit, pour preparer
                son esprit à ne le refuser pas ; genereux <interp id="note941" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy dit il, vous n'ignorez
                pas sans doute que ce Prince que vous voyez, <pb id="page_757" n="V02-P159"/>porte
                plus d'une espece de chaines : et que celles qu'il a autrefois reçeuës de la
                Princesse <interp id="note945" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, ne sont ny usées, ny rompuës : et qu'elles font beaucoup plus
                fortes et plus pesantes, que celles que vostre valeur m'a fait porter. <interp
                  id="note942" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fut
                fort surpris de ce discours : mais comme le Roy de Pont avoit l'esprit occupé des
                choses qu'il vouloir dire, il ne le remarqua pas, et continua de parler. je sçay
                donc bien, luy dit il, que vous n'ignorez pas qu'ayant autrefois esté envoyé pour
                Ostage aupres de <interp id="note943" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, pendant un Troitté de paix, entre le feu Roy de Pont mon Pere
                et luy, je fus six mois en cette Cour : que j'y devins amoureux de la Princesse
                  <interp id="note946" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                ; que je n'osay luy descouvrir ma passion que par mes soupirs : et que je partis
                fort affligé. Vous sçavez aussi comment en m'en retournant, j'apris que non
                seulement le Roy mon Pere estoit mort, mais qu'un Frere aisné que j'avois l'estoit
                comme luy : de sorte que dés que mes premieres larmes furent essuyées, croyant
                qu'estant alors Roy de deux Royaumes, je pouvois pretendre à la Princesse de <interp
                  id="note948" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> sans
                l'offenser, j'envoyay des Ambassadeurs à <interp id="note944" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> pour la luy demander en
                mariage. Vous avez aussi sans doute sçeu, que ce Prince me la refusa, parce que
                j'estois Estranger : luy, dis-je, qui n'a pas esté assujetty si rigoureusement à
                cette loy de l'Estat : qui ne peut mesme estre observée en l'occasion qui se
                presente, puis qu'il n'y a point de Prince en <interp id="note949" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, qui puisse espouser <interp
                  id="note947" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>.
                Sçachant <pb id="page_758" n="V02-P160"/>donc toutes ces choses, genereux <interp
                  id="note950" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je
                ne m'arresteray pas à vous les dire avec exactitude : et je vous suplieray
                seulement, de vouloir m'assister de vos conseils, au malheureux estat où je me
                trouve. Mais afin que vous le puissiez mieux faire, il faut que je vous ouvre mon
                coeur : que je vous advouë que j'aime tousjours passionnément la Princesse <interp
                  id="note954" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : et
                que tout vaincu que je fuis, je ne puis m'empescher de desirer quelquefois, de
                pouvoir regner dans son coeur. Dites moy donc de grace ce que je dois devenir ; ce
                que je dois esperer ; et si l'illustre <interp id="note951" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, par sa faveur, par sa
                generosité, et par son adresse, ne pourroit point me donner les moyens de fléchir
                  <interp id="note953" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                ; d'adoucir l'esprit de <interp id="note955" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ; et de me faire vaincre dans les fers. je sçay
                bien, adjousta t'il, que ce que je dis paroist sans fondement comme sans raison :
                mais que voulez vous que face un homme amoureux et passionné ? qui n'a que faire de
                la liberté sans <interp id="note956" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ; et qui ne veut pas mesme de la vie, sans la permission de
                l'aimer. Qui ne sçauroit songer à la paix, ayant une si cruelle guerre dans son
                coeur : ny à parler de rançon à un Prince, avec lequel il ne peut faire aucun
                Troitté sans <interp id="note957" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. je sçay bien, adjousta-t'il encore une fuis, que je suis
                injuste de vous parler ainsi : mais genereux <interp id="note952" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, si vous avez aimé vous me
                plaindrez au lieu de vous pleindre : et vous soulagerez du moins mes maux, si vous
                ne les pouvez guerir. Mon Maistre escoutà ce discours <pb id="page_759" n="V02-P161"
                />avec un chagrin et un desplaisir extréme : il eust bien voulu pouvoir dire au Roy
                de Pont, qu'il ne pouvoit choisir personne plus incapable de luy rendre cét office :
                et luy aprendre enfin, la veritable cause qu'il avoit, de luy refuser son assistance
                en cette occasion, Toutefois ne sçachant pas si sa Princesse trouveroit cette
                franchise raisonnable, il n'osa prendre cette voye : et il falut contre son
                inclination, qu'il déguisast en quelque sorte la verité. L'estat où vous
                estes(respondit <interp id="note958" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> au Roy de Pont, apres y avoir un peu pensé) est sans doute
                digne de compassion : et je vous trouve bien plus à pleindre, des chaines que
                l'illustre <interp id="note961" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> vous fait porter, que de celles dont la Fortune vous a attaché
                par mes mains. Cependant comme c'est la Princesse qui vous les a données, c'est à
                elle seule à vous en soulager : et vous demandez une chose à <interp id="note959"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ou il ne peut ny
                ne doit vous servir. Ne pensez pas Seigneur, adjousta t'il, que ce soit manque de
                generosité, qui me face agir de cette sorte : et croyez que si vous me connoissiez
                bien, vous ne me soubçonneriez pas d'une semblable chose : et que vous advoüeriez,
                que je ne fais que ce que je dois faire. Mais pour vous tesmoigner que j'ay un
                veritable dessein de reconnoistre les obligations que je vous ay : je vous promets
                de tascher de vous faire obtenir de <interp id="note960" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> une paix aussi advantageuse,
                que si vous n'aviez pas esté prisonnier : et de n'oublier rien pour vous faire
                recouvrer la liberté. Mais <pb id="page_760" n="V02-P162"/>pour la Princesse <interp
                  id="note965" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>,
                adjousta-t'il, dispensez moy s'il vous plaist de luy parler de vostre passion, et de
                vous y rendre office : cette Personne, poursuivit mon Maistre, fait profession d'une
                vertu si austere ; et il paroist tant de Majesté et tant de modestie sur son visage
                ; que quand je serois le plus puissant Roy du monde ; que je ferois sur le Throsne,
                et qu'elle seroit dans les fers ; je pense, dis-je, que je ne luy pourrois parler
                d'amour qu'en tremblant, fust pour moy, ou pour autruy. Ainsi Seigneur, en l'estat
                où la Fortune vous a mis, je ne voy pas que ce fust une proposition que je peusse,
                ny que je deusse luy Faire, le sçay bien, repliqua le Roy de Pont, que j'ay tort de
                vous avoir parlé comme j'ay fait : mais genereux <interp id="note962" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que puis-je devenir ?
                mourray-je dans les fers que je porte sans m'en pleindre ? et ne pourray-je du moins
                obtenir de vous, la permission de voir encore une fois l'illustre <interp
                  id="note966" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ?
                  <interp id="note963" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> se trouva alors bien embarrassé : car malgré toute la vertu de
                la Princesse, la jalousie ne laissoit pas de s'emparer de son coeur : il voyoit que
                le Roy de Pont estoit un Prince fort bien fait, et de beaucoup d'esprit : et il
                s'imagina d'abord, que cette entreveuê ne se pouvoit faire, sans qu'il en eust du
                desplaisir. Neantmoins, comme ce premier sentiment, fut bien tost corrigé par un
                second, qui luy fit voir qu'il n'avoit rien à craindre de ce coste là ; il dit au
                Roy de Pont, que s'il vouloit obtenir cette faveur, il faloit qu'il l'envoyast
                demander à <interp id="note964" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, <pb id="page_761" n="V02-P163"/>qui peut-estre ne la luy
                refuseroit pas Mais, luy dit-il, Seigneur, si vous m'en vouliez croire, vous ne le
                seriez point ; car enfin à quoy vous servira cette veüe ? Vous reverrez la Princesse
                si belle, que peut-estre en ferez vous plus malheureux. Ha <interp id="note967"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, s'écria le Roy de
                Pont, vous ne sçavez point aimer ? ou pour mieux dire, vous n'avez jamais aimé. Car
                sçachez que quelque mal traité que l'on puisse estre ; que quelque rigueur qui
                paroisse dans les yeux de la personne que l'on aime que quelque cruauté qu'elle
                puisse avoir dans le coeur ; que quelques fascheuses paroles qu'elle puisse dire ;
                sa veüe a tousjours quelque douceur, et cause tousjours quelque plaisir : et je ne
                sçay si un Amant mal traité, et qui voit la personne qui le mal-traite ; n'a point
                de plus heureux momens, qu'un Amant aimé, et absent de ce qu'il aime. Ainsi genereux
                  <interp id="note968" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, pourveû que je voye <interp id="note972" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, je seray tousjours consolé :
                quand mesme elle ne me dira rien d'obligeant. Faites donc je vous en conjure, que
                  <interp id="note971" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                ne me refuse pas la grace que j'envoyeray luy demander. je vous ay desja dit,
                repliqua <interp id="note969" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, que je ne me sçaurois mesler de rien qui regarde la Princesse
                : et que tout ce que je puis, c'est de travailler pour vostre liberté : mais je le
                seray si ardamment, que vous connoistrez sans doute par là qu'<interp id="note970"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> veut s'acquiter de
                ce qu'il vous doit : et que s'il vous refuse les autres choses que vous souhaitez de
                luy, c'est qu'il a des raisons invincibles qui l'empeschent de <pb id="page_762"
                  n="V02-P164"/>vous les accorder : et qui l'en doivent raisonnablement empescher.
                Ne voyez vous pas Seigneur, luy dit il encore, que je suis Estranger en <interp
                  id="note976" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> ? que je
                n'y ay de pouvoir que celuy que mon espée m'y a donné ? et qu'enfin ce que vous
                desirez de moy, est une chose où je ne puis ny ne dois pas vous servir ? Le Roy de
                Pont, quoy que tres-ignorant de la veritable raison, qui faisoit agir <interp
                  id="note973" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de
                cette sorte ; ne laissa pas de recevoir ses excuses : et connoissant bien qu'en
                este, il souhaitoit des choses aparemment impossibles, à la reserve de la veuë de la
                Princesse, qu'il espera d'obtenir ; il demanda pardon à <interp id="note974"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, de l'injuste
                priere qu'il luy avoit faite. Et comme mon Maistre luy dit, qu'il connoistroit bien
                tost par les foins qu'il prendroit poux sa liberté, qu'il faisoit tousjours tout ce
                qu'il croyoit devoir faire : ce Prince amoureux le pria de ne se haster pas tant :
                car, luy dit-il, genereux <interp id="note975" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, je doute si je n'aime point encore mieux estre
                prisonnier à <interp id="note977" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, que d'estre libre sur le Throsne de Pont et de Bythinie. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010902" n="Célébration de la mort de Cyrus">
              <argument>
                <p>En sortant de la prison du roi de Pont, Artamene se rend chez Ciaxare. Ce dernier
                  le couvre d'éloges et remercie le ciel que le petit-fils d'Astiage, dont les mages
                  avait prédit tant de maux, se soit noyé. Il convie Artamene à la célébration
                  annuelle de la mort de Cyrus, qui doit se dérouler le lendemain au temple. Le
                  héros ne peut se soustraire à cette obligation et prend conscience qu'il lui est
                  impossible, dans ces conditions, de révéler sa véritable identité à Ciaxare. Sa
                  seule consolation provient de l'absence de Mandane, qui se fait porter malade pour
                  ne pas être contrainte d'assister à cette cérémonie.</p>
              </argument>
              <p>Apres cela, <interp id="note978" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> quitta ce Prince, avec beaucoup de chagrin : et presque aussi
                affligé, que si <interp id="note979" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> eust pû entendre tout ce que le Roy de Pont venoit de luy dire :
                et qu'elle en eust paru fort touchée. Au sortir de là il fut chez le Roy, qui le
                carressa fort, et qui se mit à l'entretenir assez long temps en particulier : il luy
                dit qu'il luy devoit toute la gloire de son regne : et luy exagera en suitte, toutes
                les faveurs qu'il avoit reçeües du <pb id="page_763" n="V02-P165"/>Ciel. Il luy
                repassa alors son mariage, avec la Reine de <interp id="note986" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> : tous les démeslez qu'il avoit
                eus, avec les Princes ses voisins, dont il estoit sorty heureusement : son bonheur
                d'avoir eu une Princesse pour fille, aussi accomplie que <interp id="note985"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : et enfin il luy
                raconta exactement, tout ce que les Mages avoient dit, à la naissance du fils du Roy
                de Perse. Les menaces qu'ils avoient faites à toute l'Asie, et particulierement au
                Roy des Medes : combien <interp id="note982" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Astiage">Astiage</interp> en avoit esté troublé : et quelle avoit esté sa
                joye, lors qu'on l'avoit assuré que <interp id="note984" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> avoit esté noyé. Mais <interp
                  id="note980" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy
                dit il alors, vous devez aussi vous resjoüir de sa perte : et venir demain au
                Temple, pour offrir aveque nous le Sacrifice que l'on fait tous les ans icy, pour
                remercier les Dieux de sa mort : car enfin comme il avoit les Astres pour luy, s'il
                eust vescu il vous eust peut-estre disputé une partie de vos Victoires : puis qu'il
                ne pouvoit pas se rendre Maistre de toute l'Asie, sans estre vostre Vainqueur.
                  <interp id="note981" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> rougit à ce discours : mais <interp id="note983" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> creut que c'estoit par
                modestie, à cause des loüanges qu'il luy donnoit, et ne laissa pas de continuer de
                parler, et de repasser encore en suitte, toutes les obligations qu'il luy avoit. je
                vous laisse à juger Seigneur, si mon Maistre n'eut pas dequoy entretenir ses
                pensées, lors qu'il fut retourné chez luy ; il voyoit que le Roy de Pont estoit
                tousjours amoureux : Mais quoy que l'on ne puisse aimer un Rival, celuy <pb
                  id="page_764" n="V02-P166"/>là pourtant luy donnoit de la compassion, quoy qu'il
                luy donnast quelque inquietude. Ce qui le faschoit bien davantage, c'estoit que de
                la façon dont <interp id="note988" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> luy avoit parlé, il jugeoit bien que <interp id="note991"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> n'estoit pas en termes
                d'oser ressusciter, quand mesme la Princesse y consentiroit ; de sorte qu'il en
                avoit une affliction estrange. Le lendemain au matin <interp id="note989" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> l'envoya querir, et le mena au
                Temple : où il entendit une seconde fois, remercier les Dieux de sa mort. Mais au
                lieu de faire comme les autres, un remerciement si peu necessaire et si mal fondé :
                il leur rendit grace, de ce que mesme Sacrifice fait pour sa mort, estoit cause de
                la naissance de son amour. Imaginez vous, Seigneur, si jamais il y arien eu de plus
                surprenant, que de voir le veritable <interp id="note992" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, sous le faux Nom d'<interp
                  id="note987" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                estre present à cette ceremonie. Il me dit apres, qu'il avoit esté tenté plus d'une
                fois, de se jetter aux pieds do <interp id="note990" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> au milieu du Temple, et de se faire connoistre
                pour ce qu'il estoit. Mais craignant de desplaire à la Princesse, il se retint ; et
                demeura fort interdit, tant que la ceremonie dura. Il eut pourtant quelque leger
                sentiment de joye, de voir que <interp id="note993" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> n'y avoit point voulu assister, et avoit fait
                semblant de se trouver mal : n'ayant pas la force d'aller entendre parler de la mort
                d'un Prince, qu'elle sçavoit qui estoit vivant. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010903" n="Le délai imposé par Mandane">
              <argument>
                <p>Le feint malaise de Mandane donne à Cyrus un prétexte pour lui rendre visite. Il
                  lui demande combien de temps encore il doit cacher son identité. Mandane souhaite
                  qu'il puisse la révéler, mais redoute que Ciaxare ne le livre à Astiage. Elle
                  décide toutefois de se soumettre à la raison, car elle juge la situation contraire
                  à la bienséance. Elle impose à Cyrus un délai de trois mois, au terme duquel il
                  doit être en mesure de dévoiler son origine. Mandane promet de lui venir en aide
                  durant ce laps de temps. Passé ce délai, si Cyrus ne répond pas aux attentes de
                  Mandane, il doit s'engager à quitter le pays.</p>
              </argument>
              <p>Cette feinte fournissant un pretexte à mon Maistre de la visiter, il y fut aussi
                tost que l'heure où l'on la pouvoit voir fut venuë ; et la trouvant sur <pb
                  id="page_765" n="V02-P167"/>son lit, sans qu'il y eust personne aupres d'elle que
                ses femmes, qui ne pouvoient pas entendre ce qu'il disoit, se tenant par respect
                assez esloignées : je viens Madame, luy dit-il en abaissant la voix, vous rendre
                grace de ce que vous n'estes pas venuë remercier les Dieux de la mort de <interp
                  id="note997" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> : et je
                viens vous demander aussi, jusques à quand vous voulez qu'il ignore, s'il doit
                vivre, ou s'il doit mourir ? je voudrois sans doute qu'il peust vivre, repliqua la
                Princesse, et je voudrois mesme qu'il peust vivre heureux : mais à vous dire la
                verité, je n'y voy gueres d'aparence. Quoy, Madame (reprit <interp id="note994"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, avec beaucoup de
                precipitation) m'est-il arrivé quelque nouvelle diferance, et suis-je plus mal avec
                vous que je n'estois ? Nullement, repliqua- t'elle ; mais je ne voy pas aussi que
                vous soyez mieux avec la Fortune. Car enfin, le Sacrifice où vous venez d'assister,
                marque tousjours que les sentimens du Roy continuent d'estre ce qu'ils estoient : et
                qu'ainsi il y a lieu de douter que malgré tous vos services, vous puissiez
                entreprendre sans peril, de vous descouvrir pour ce que vous estes. Ce n'est pas,
                adjousta la Princesse, que j'aye jamais remarqué dans l'esprit du Roy, ces mouvemens
                violens, que l'on dit avoir esté en celuy d'<interp id="note995" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> : mais je craindrois, si vous
                vous estiez descouvert, que le Roy de Medie ne vous demandast à son Fils ; que
                  <interp id="note996" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                n'eust pas la force de vous refuser à un Prince, qui luy a donné la vie : et
                qu'ainsi bien loing d'obtenir <interp id="note998" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, <pb id="page_766" n="V02-P168"/>l'on ne vous
                mist dans les fers. Laissez donc, luy respondit alors mon Maistre, le malheureux
                  <interp id="note1002" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>
                dans le Tombeau : et laissez vivre le bienheureux <interp id="note999" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> aupres de vous. La Princesse
                l'entendant parler de cette sorte, se releva à demy sur le bras droit : et le
                regardant d'un maniere tres-obligeante, quoy que tres-modeste ; Les Dieux me sont
                tesmoins, luy dit elle, si je n'ay pas pour vostre vertu, une estime que je n'ay
                jamais euë pour nulle autre : et si je ne sens pas dans mon coeur une reconnoissance
                et une tendresse, qui n'y peuvent estre, sans y estre accompagnées de beaucoup
                d'amitié. Mais enfin, <interp id="note1000" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, il faut que la raison soit plus forte que
                toutes choses : et il ne faut pas tant considerer ce qui nous plaist, que ce qui
                nous doit plaire. C'est pourquoy encore que vostre conversation me soit
                tres-agreable ; que la façon dont vous m'aimez, satisface pleinement ma vertu :
                neantmoins je suis obligée de vous dire, que si pendant trois mois(et je doute mesme
                si ce terme n'est point trop long pour la bien-seance) vous ne pouvez trouver les
                moyens de me faire voir, que vous pouvez ressusciter sans peril, vous vous en
                retournerez en Perse : que vous y vivrez heureux si vous le pouvez : et que vous ne
                vous souviendrez plus de la malheureuse <interp id="note1003" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, de peur qu'elle ne trouble
                vostre repos. Mais <interp id="note1001" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> (luy dit elle, sans luy donner le loisir de
                l'interrompre) pour vous oster tout sujet de pleinte ; sçachez que pendant les trois
                mois que je vous donne, <pb id="page_767" n="V02-P169"/>je contribueray à vostre
                bon-heur, autant que je le pourray, et que la bien-seance me le permettra. je vous
                assisteray de mes conseils ; je tascheray de descouvrir les sentimens du Roy ; je
                vous diray par quelle voye l'on pourroit peut-estre gagner <interp id="note1004"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, qui peut beaucoup sur
                son esprit : et je n'oublieray rien, de tout ce que raisonnablement je pourray
                faire, pour vostre satisfaction : si toutefois la loy de <interp id="note1006"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> n'est pas un obstacle
                invincible à vos desseins : et que la qualité d'estranger, n'y soit pas incompatible
                avec celle de Roy. Mais apres cela, si tous vos foins et les miens font inutiles, il
                faudra (dit elle en changeant de couleur,) se refondre à une separation eternelle :
                et il faudra absolument que la raison triomphe, de tout ce qui luy voudroit
                resister. Quoy, Madame, reprit <interp id="note1005" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, vous me bannirez, et me bannirez pour
                tousjours ? Attendez à vous pleindre, luy dit elle, que le temps en soit venu : et
                ne vous rendez pas malheureux, auparavant que de l'estre. C'est l'estre desja,
                repliqua mon Maistre, que de voir que vous estes capable de vous resoudre à me le
                rendre : car enfin. Madame, si j'estois dans vostre esprit, de la façon dont j'y
                pourrois estre, vous auriez un peu plus d'indulgence pour mon amour : et vous ne
                pourriez vous resoudre à perdre pour jamais un Prince qui vous adore, avec un
                respect sans esgal : et qui mourra infailliblement, dés qu'il fera esloigné de vous.
                Encore une fois, luy dit la Princesse, ne vous affligez point inutilement : et
                n'attendrissez <pb id="page_768" n="V02-P170"/>pas mon coeur sans qu'il en soit
                besoin. Contentez vous, que si je suis contrainte de vous bannir, je ne vous
                banniray pas sans douleur ; et que je n'eus gueres plus de desplaisir de la nouvelle
                de vostre mort, que j'en auray de vostre absence. Mais apres tout, <interp
                  id="note1008" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> la
                gloire est preferable à toute chose : et tant que je n'agiray contre vous que pour
                la satisfaire, vous n'aurez point de sujet legitime de vous plaindre de moy. <interp
                  id="note1009" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                voyoit bien qu'il n'en pouvoit ny n'en devoit pas esperer davantage d'une personne
                comme <interp id="note1011" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> : Mais quoy qu'il deust y avoir preparé son esprit ; il ne pût
                toutefois s'empescher d'estre tres affligé. Elle sçeut pourtant le consoler si
                doucement dans sa douleur, par les charmes de sa conversation, qu'il ne laissa pas
                de preferer les maux qu'il souffroit en servant <interp id="note1012" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, à toutes les felicitez qu'il
                eust pû avoir sans elle. Il commença donc de s'assujettir plus qu'auparavant aupres
                de <interp id="note1010" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> : il rendit mesme contre son inclination, plus de foins à
                  <interp id="note1007" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>
                ; et il n'oublia rien pour s'aquerir un si grand credit dans la Cour ; que quand il
                viendroit à se descouvrir, l'on deust aprehender de le perdre. Bien est il vray
                qu'il estoit si universellement aimé, que le soin extraordinaire qu'il en prit, ne
                luy aquit gueres de nouveaux Serviteurs : ny n'augmenta gueres le zele de ceux qu'il
                avoit desja, ce zele estant desja extréme. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010904" n="Soulèvement de la Bithinie">
              <argument>
                <p>Peu après le retour du héraut qu'Artamene avait dépêché auprès de la mère de
                  Spitridate, la nouvelle d'une guerre en Bithinie est confirmée. Le roi Arsamone
                  est en effet à la tête d'une armée considérable. Le royaume de Pont est également
                  sur le point de se soulever. Le roi de Phrigie est en train de lever des troupes
                  pour protéger les territoires de son allié, alors que lui-même est menacé par le
                  roi de Lydie. Artamene profite de la situation pour exhorter Ciaxare à un geste
                  généreux en délivrant le roi de Pont, afin qu'il puisse rétablir la paix sur ses
                  terres. Ciaxare y consent, à condition que le roi de Pont jure de ne plus jamais
                  faire la guerre contre la Cappadoce. Artamene annonce la nouvelle au roi de Pont :
                  si ce dernier est heureux de pouvoir retourner à la tête de son royaume, il prend
                  conscience que cette libération signifie qu'il ne peut plus prétendre à la main de
                  Mandane, en vertu de la loi cappadocienne selon laquelle la princesse ne peut
                  épouser un prince étranger.</p>
              </argument>
              <p>Cependant celuy qu'il avoit envoyé porter des Pierreries à la Fille de cette Dame,
                chez laquelle <pb id="page_769" n="V02-P171"/>il avoit esté pris pour <interp
                  id="note1017" resp="BaS" type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp>,
                et chez laquelle il avoit esté si bien secouru, revint à <interp id="note1020"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : et luy aprit qu'il y
                alloit avoir une nouvelle guerre en Bythinie. Il luy dit qu'il avoit trouvé ce
                Chasteau environné de quantité de Troupes : et que lors qu'il avoit parlé à cette
                Dame, elle avoit esté extrémement surprise, de voir les Pierreries qu'il avoit eu
                ordre de presenter à sa Fille. Que d'abord elle avoit fait quelque difficulté de
                souffrir qu'elle les acceptast : mais qu'enfin elle s'y estoit resoluë. Qu'en le
                congediant, elle luy avoit fait un present fort magnifique, et l'avoit chargé do luy
                dire, apres qu'elle avoit apris avec estonnement qu'il estoit <interp id="note1013"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; que le Roy son
                Mary alloit tascher de se mettre en estat de respondre un jour à sa libéralité : et
                de faire en sorte que <interp id="note1018" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Spitridate">Spitridate</interp> son Fils, qui avoit la gloire de luy
                ressembler, ne passast pas le reste de ses jours sans se rendre digne de cette
                ressemblance. Cét homme aprit encore à <interp id="note1014" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, qu'en s'en revenant il avoit
                trouvé toute la Campagne couverte de Gens de guerre ; qu'il avoit mesme esté arresté
                durant quelques jours ; et que c'estoit ce qui l'avoit tant fait tarder. Deux heures
                apres son arrivée, il vint nouvelles assurées d'<interp id="note1015" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp>, que toute la Bythinie s'estoit
                revoltée ; que le Pont alloit faire la mesme chose ; et que le Roy de Phrigie avoit
                esté contraint de se retirer : parce que <interp id="note1016" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cresus">Cresus</interp> Roy de <interp id="note1019"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Lydie">Lydie</interp>, estoit entré à main armée
                dans ses Estats : joint qu'une partie de ses Troupes avoient changé de Party : et
                avoient pris celuy <pb id="page_770" n="V02-P172"/>luy de ceux qui avoient fait
                souslever les Peuples, et qui avoient veritablement beaucoup de droit à la Couronne
                de Bythinie. Enfin l'on sçeut qu'<interp id="note1021" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Arsamone">Arsamone</interp> Mary de cette Dame, qui avoit si bien reçeu
                  <interp id="note1022" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> lors qu'il estoit blessé, et qui l'avoit pris pour <interp
                  id="note1024" resp="BaS" type="personnage" value="Spitridate">Spitridate</interp>
                son Fils, estoit à la teste d'une Armée tres considerable : et que si l'on ne
                mettoit le Roy de Pont en liberté, pour y donner ordre, et pour s'opposer à ses
                conquestes ; non seulement la Bythinie que ses Peres avoient usurpée seroit perduë
                pour luy ; mais que le Pont qui luy apartenoit legitimement le seroit aussi. L'on
                disoit bien que le Roy de Phrigie faisoit faire de nouvelles levées dans ses Païs :
                mais en mesme temps l'on disoit aussi, qu'il estoit menacé en son particulier,
                d'avoir une longue guerre contre le Roy de <interp id="note1025" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Lydie">Lydie</interp>. De sorte qu'il estoit aisé de voir,
                qu'il alloit infailliblement arriver une revolution universelle, aux Royaumes de
                Pont et de Bythinie, si l'on n'y remedioit promptement. <interp id="note1023"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> trouvant une si
                belle matiere d'obliger le Roy de Pont ; de s'aquitter envers luy ; de faire une
                action heroïque ; et de le faire partir de <interp id="note1026" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, où il n'estoit pas trop aise de le
                voir ; supplia le Roy de vouloir non seulement le delivrer, mais mesme luy donner
                des Troupes, pour remettre ses Sujets en leur devoir. Il luy representa qu'il luy
                seroit beaucoup plus glorieux, et mesme plus avantageux d'en user ainsi, que de le
                retenir prisonnier : puis que s'il arrivoit qu'il perdist <pb id="page_771"
                  n="V02-P173"/>ses deux Royaumes, comme il y avoit bien de l'aparence qu'il les
                perdroit ; il ne seroit pas alors en estat de pouvoir payer sa rançon : de sorte que
                l'on seroit apres obligé de le garder toujours, ou de le delivrer cruellement, en un
                temps, où il n'auroit plus nulle esperance de remonter sur le Throsne. Il luy
                representa de plus, que ce Prince estoit genereux : et qu'en l'obligeant de bonne
                grace, l'on ne s'exposeroit à rien. Enfin comme <interp id="note1027" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit fort puissant sur
                l'esprit de <interp id="note1030" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> ; et qu'en effet il sçait persuader tout ce qu'il veut quant il
                l'entreprend ; le Roy consentit à ce qu'il voulut : à condition toutefois que le Roy
                de Pont remettroit entre ses mains deux Places considerables de celles qui tenoient
                encore son Party : et qu'il promettroit solemnellement, de ne faire jamais la guerre
                contre la <interp id="note1031" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>. <interp id="note1028" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ayant obtenu ce qu'il desiroit, fut au mesme
                instant trouver le Roy de Pont, qui sçavoit desja son malheur : mais qui ne sçavoit
                pas le remede que l'on y vouloit aporter. Il ne vit pas plustost mon Maistre que
                s'advançant vers luy avec beaucoup de constance, quoy qu'avec beaucoup de melancolie
                : genereux <interp id="note1029" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, luy dit il, si en perdant la Couronne de Bythinie vous l'aviez
                gagnée, je ne serois pas si affligé que je le suis : Mais lors que je songe que mes
                plus mortels Ennemis triomphent de mon infortune ; je vous advoüe que je n'ay pas
                assez de patience, pour supporter cét accident sans en murmurer : et pour ne desirer
                pas la liberté, <pb id="page_772" n="V02-P174"/>que je vous avois prié de ne
                demander pas si tost pour moy. Seigneur, luy respondit <interp id="note1032"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, comme je fais
                tousjours ce que je dois, j'ay prevenu vos prieres, et peut estre vos souhaits : et
                je sçay mesme si je n'ay pas esté plus loing que vous n'auriez desiré. Mon Maistre
                luy raconta alors, ce qu'il avoit fait aupres de <interp id="note1035" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : et quoy que par cét article,
                de ne faire jamais plus la guerre à la <interp id="note1037" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp> ; il entendist bien que c'estoit luy dire
                tacitement, qu'il ne pretendist jamais plus rien à la Princesse : comme il estoit
                raisonnable, il n'en murmura point ; il s'en affligea en secret sans s'en pleindre ;
                et remercia fort civilement <interp id="note1033" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> de sa generosité : le priant de vouloir
                remercier le Roy, en attendant qu'il le peust faire luy mesme. Il exagera
                extrémement cette grande action : et il ne pouvoit assez louer à son gré celuy qu'il
                jugeoit bien l'avoir faite. Si je remonte au Throsne, genereux <interp id="note1034"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy disoit il, je
                vous devray toute ma gloire et tout mon bon-heur : et je vous proteste que si je
                puis reconquerir la Bythinie, il ne tiendra qu'à vous que vous n'y commandiez aussi
                absolument que moy. Vous n'estes, luy disoit il, non plus de <interp id="note1038"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> que de Pont : ainsi il
                me semble que je puis sans offenser <interp id="note1036" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, esperer le mesme avantage
                qu'il a eu. Il s'en va demeurer en paix, adjoustoit il, et je m'en vay recommencer
                la guerre : et par cette raison, je veux croire que le souhait que je fais n'est pas
                injuste, et qu'il ne vous sçauroit déplaire. Seigneur, luy respondit <pb
                  id="page_773" n="V02-P175"/><interp id="note1039" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, je vous suis fort obligé d'avoir des sentimens
                si avantageux de moy : mais Seigneur, si vous me connaissiez plus particulierement
                que vous ne faites ; vous changeriez bien tost d'avis. C'est pourquoy me connaissant
                mieux que vous ne me connaissez, je ne veux pas abuser de vostre erreur : ny
                recevoir des graces dont vous vous repentiriez sans doute un jour : joint qu'encore
                que je ne sois pas nay Sujet de <interp id="note1043" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, je ne laisse pas d'estre attaché a son service,
                par d'assez puissantes raisons, pour ne m'en dégager jamais. Apres que les premiers
                sentimens de joye, furent passez dans l'esprit du Roy de Pont, pour la liberté qu'on
                luy rendoit, et pour le secours qu'on luy offroit ; l'amour reprenant sa place dans
                son coeur, il ne pût s'empescher de donner quelque marque de foiblesse : et de
                s'affliger en la presence d'<interp id="note1040" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, de la facheuse necessité où il se trouvoit.
                Car, disoit-il, tant que je seray dans les fers, je connois bien que je ne dois rien
                pretendre à la Princesse <interp id="note1044" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : et que de plus, si j'y demeure, je me trouveray
                sans Royaume, et par consequent bien esloigné de mes pretensions. Mais aussi,
                disoit-il, genereux <interp id="note1041" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, en quittant les fers que vous m'avez donnez,
                il faudra briser ceux que j'ay reçeus de l'illustre <interp id="note1045" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, ou du moins les porter en
                secret. Helas, adjoustoit il, pour estre cachez, ils n'en seront pas moins pesants :
                et je n'en seray pas moins son Esclave. <interp id="note1042" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne sçavoit pas trop bien que
                respondre, à un semblable discours : et tout <pb id="page_774" n="V02-P176"/>ce
                qu'il pouvoit faire, estoit de le destourner avec adresse : et de parler de guerre,
                au lieu de parler d'amour. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010905" n="Déclaration d'amour du roi de Pont">
              <argument>
                <p>Le roi de Pont obtient de Ciaxare une dernière entrevue avec Mandane. Il lui
                  demande pardon pour sa conduite passée et pour les sentiments qu'il éprouve à son
                  égard. Il sait désormais que son amour est vain, et le seul espoir qu'il lui reste
                  est d'acquérir l'estime de la jeune femme. La princesse lui pardonne. Inquiet,
                  Artamene assiste à la conversation, avant d'accompagner le roi de Pont hors de la
                  ville. </p>
              </argument>
              <p>Cependant comme la chose pressoit effectivement beaucoup ; <interp id="note1046"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> donna ordre au
                départ du Roy de pont en fort peu de jours : et ce Prince ne pouvant se resoudre à
                partir sans avoir parlé à la Princesse, et sans prendre congé d'elle ; en envoya
                supplier <interp id="note1050" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, qui ne voulut pas le luy refuser. <interp id="note1047"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui se trouva
                present lors que l'on demanda cette permission au Roy, eust bien voulu s'y opposer,
                mais il n'osa pourtant le faire : il se trouva mesme fort embarrassé à resoudre s'il
                devoit se trouver à cette entre-veüe, ou ne s'y trouver pas : toutefois quoy qu'il
                peust faire, et quelque repugnance qu'il y eust, il voulut estre le tesmoin de cette
                conversation. Il craignit pourtant beaucoup de ne pouvoir se contraindre, autant
                qu'il seroit à propos de le faire : Mais apres tout, il ne pût s'empescher d'y
                aller. Bien est il vray que ce ne fut pas sans en demander permission à la
                Princesse, qui n'eust pas esté fachée de pouvoir se dispenser de cette visite :
                Neantmoins <interp id="note1051" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> l'ayant promis, il n'y avoit point de remede : joint que se
                souvenant des belles choses qu'il avoit faites pour <interp id="note1048" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, elle s'en resolut plus tost
                à le recevoir civilement. Le jour du départ de ce Prince estant donc venu, toutes
                les Dames et toute la Cour se rendirent chez la Princesse, qui l'avoit ainsi ordonné
                : <interp id="note1049" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> fut un des plus diligens à <pb id="page_775" n="V02-P177"/>s'y
                trouver : et le pins empressé sans doute à observer tout ce qui se passeroit en
                cette entre-veüe. Comme le Traité qui s'estoit fait entre ces deux Rois, eut esté
                signé de part et d'autre, le Roy de Phrigie y estant compris s'il le vouloit, et
                tous les prisonniers rendus : et que ces Princes se furent veus au Temple, où ils
                jurerent d'en observer les Articles, et de vivre tousjours en paix : Le Roy de Pont
                ne fut point chez la Princesse comme un prisonnier : au contraire il y fut comme un
                Prince libre : et servy par les Officiers de <interp id="note1053" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, comme si ç'eust esté luy
                mesme. Ce Prince a sans doute fort bonne mine, et il estoit fort superbement habillé
                : La Princesse qui peut-estre avoit voulu avoir cette indulgence pour <interp
                  id="note1052" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                n'estoit point extraordinairement parée : bien est il vray qu'elle n'en avoit pas
                besoin : et elle estoit si belle ce jour là, qu'elle effaça tout ce qu'il y avoit de
                plus beau et de plus magnifique à cette Audience. Le Roy de Pont estant donc arrivé,
                la salua avec beaucoup de respect : et elle le reçeut avec beaucoup de civilité.
                Elle voulut luy ceder sa place, mais il ne le voulut pas : et il prit celle qui
                estoit au dessous de la Princesse : luy disant de fort bonne grace, que ce n'estoit
                point au prisonnier d'Anamene (dit il en regardant mon Maistre en sous-riant) à
                occuper la place de la Princesse <interp id="note1054" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. Je pense Seigneur, luy dit elle, que vostre
                Vainqueur ne pretend pas vous faire changer de rang <pb id="page_776" n="V02-P178"
                />ny de condition : et qu'il est trop genereux, pour vouloir que le Roy de Pont ne
                jouisse pas de tous les honneurs que sa naissance luy donne. Pleust aux Dieux
                Madame, repliqua ce Prince en soupirant, que toutes les personnes de qui j'ay porte
                des fers, m'eussent traité aussi favorablement qu'<interp id="note1055" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : car si cela estoit, je ne
                serois pas aux termes où j'en suis : c'est à dire en estat d'estre tousjours Esclave
                et tousjours malheureux. Je ne m'estonne pas, dit la Princesse, que tous ceux qui
                vont à la guerre, n'y facent pas des prisonniers : puis qu'en fin il faut avoir tout
                ensemble, beaucoup de coeur, et beaucoup de bonne fortune : Mais je vous advoüe que
                je ne puis faire que je ne trouve fort estrange, que ceux qui en font ne les
                traitent pas bien : Car pour moy je vous assure Seigneur, que de mon consentement
                ils ne porteroient pas long temps leurs chaines : et qu'ils jouiroient bien tost de
                la liberté. Je ne doute nullement Madame, repliqua le Roy de Pont, que vous ne soyez
                capable de cette espece de pitié : mais Madame, il est des Captifs, de qui la
                liberté ne dépend pas de la volonté des Vainqueurs : et qui seroient tousjours
                prisonniers, dans une prison sans portes, sans grilles, et sans Gardes. Ceux qui
                sont de cette humeur, repartit la Princesse, doivent souffrir avec patience, un
                malheur où il n'y a point de remede : et ne se pleindre de personne que d'eux
                mesmes. J'en connois aussi Madame, reprit le Roy de Pont, qui en usent comme vous
                dittes : et qui sans vous <pb id="page_777" n="V02-P179"/>accuser des maux qu'ils
                endurent, se preparent à les souffrir toute leur vie. Je serois bien fachée, luy dit
                elle, qu'un aussi Grand Prince que vous, eust quelque sujet legitime de se pleindre
                de moy : mais si ma memoire ne me trompe, j'eus tousjours pour vous dans le temps
                que vous fustes à la Cour de <interp id="note1057" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, toute la civilité que je devois au Fils du Roy
                de Pont. Je l'advoüe Madame, repliqua ce Prince, mais je doute si vous ne m'avez
                point plus mal traitté lors que j'ay porte la Couronne, que lors que je n'y avois
                point de part. Je veux croire, reprit la Princesse, que vous avez creû avoir sujet
                de vous pleindre, puis que vous nous avez declaré la guerre : mais j'auray beaucoup
                de peine à me persuader, que vous ayez eu raison de le faire. Si j'ay failly Madame,
                repliqua ce Prince, j'en ay esté bien puny : j'ay perdu des Batailles ; j'ay perdu
                la liberté ; et je me voy en termes de perdre encore deux Royaumes : Cependant
                Madame, tout cela seroit peu de chose, si j'avois pû gagner quelque part en vostre
                estime. Je sçay bien que perdre des Batailles, et ne paroistre devant vous que comme
                un Captif, ne sont pas des choses qui aparemment me la doivent faire meriter : Mais
                Madame, souvenez vous que la gloire de mon Vainqueur, oste toute la honte de ma
                deffaite : et qu'ainsi tout vaincu et tout prisonnier que je suis, je n'offense
                point la Princesse <interp id="note1056" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, en luy demandant quelque place en son estime,
                n'en devant jamais plus pretendre à son affection. Ne soyez pas Madame, <pb
                  id="page_778" n="V02-P180"/>adjousta-t'il, moins genereuse que le Roy vostre Pere,
                et que l'illustre <interp id="note1058" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : ce dernier a demandé ma liberté, et l'autre
                me l'a accordée : ne me refusez donc pas la faveur que je vous demande : et faites
                moy la grace de croire, que dés le premier moment que j'eus l'honneur de vous voir ;
                j'eus pour vous toute l'estime et toute la veneration imaginable. Enfin Madame, je
                vous ay adorée devant que d'estre Roy : j'ay fait la mesme chose, lors que je suis
                monté au Throsne : j'ay continué de le faire, mesme en declarant la guerre au Roy de
                  <interp id="note1060" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> ;
                je ne m'en suis pas repenty, lors que je me suis veû tout couvert de sang et de
                blessures : j'ay eu les mesmes sentimens, dans les fers que la clemence du Roy
                vostre Pere vient de m'oster : et je les auray tousjours, soit que mon espée me
                fasse reprendre le Sceptre, soit que mon malheur me face perdre la Couronne : et
                tant que je seray vivant, j'auray pour vous, Madame, une passion tres respectueuse
                et tres violente. Voila Madame, dit ce Prince en se levant, ce que j'avois envie de
                vous dire une fois en ma vie, et ce qui me fera mourir moins malheureux, maintenant
                que je vous l'ay dit : comme mon amour a esté sçeue de toute l'Asie, bien que je ne
                vous en aye parlé que des yeux ; je ne crains pas de vous offenser, en vous en
                parlant avec tant de hardiesse, et en une si grande compagnie. Et puis comme je sçay
                que mon Protecteur, dit il en regardant <interp id="note1059" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, a quelque credit aupres de
                vous, je veux esperer <pb id="page_779" n="V02-P181"/>qu'à sa consideration et à son
                exemple, vous ne voudrez pas insulter sur un malheureux : ny luy dire des choses
                fascheuses, la derniere fois qu'il aura peut-estre l'honneur de vous parler. <interp
                  id="note1061" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                escouta tout ce discours avec une inquietude qui n'est pas imaginable : il regardoit
                la Princesse ; il regardoit son Rival ; et quoy qu'il ne peust bien connoistre les
                sentimens de <interp id="note1062" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, à cause qu'elle avoit les yeux baissez, neantmoins il se les
                imaginoit quelquefois trop favorables pour le Roy de Pont : et il estoit presque
                tout prest de se mesler dans la conversation, quoy que la qualité sous laquelle il
                paroisoit, ne luy permist pas de le faire. Il estoit pourtant bien aise d'aprendre
                de la bouche de son Rival, qu'il n'avoit jamais parlé d'amour à <interp
                  id="note1063" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : mais
                il avoit quelque confusion, d'entendre les louanges que ce Prince luy donnoit,
                sçachant combien leur amour rendoit leur amitié impossible. Enfin apres que le Roy
                de Pont eut cessé de parler, la Princesse, qui s'estoit levée en mesme temps que
                luy, relevant les yeux et rougissant un peu, si je ne sçavois, luy dit elle, que
                c'est presque la coustume de tous les jeunes Princes, de pretexter leur veritable
                ambition, d'une passion plus galante, ou d'un simple desir de gloire ; vous me
                donneriez sans doute en mesme temps beaucoup de sujet de vanité, et beaucoup de
                sujet de me pleindre de vous. Car Seigneur, je ne puis nier qu'il ne me fust
                avantageux d'estre estimée <pb id="page_780" n="V02-P182"/>d'un Roy qui a tant de
                bonnes qualitez : et que je n'eusse aussi quelque cause de vous accuser, et
                peut-estre de vous punir, de me parler comme vous faites. Mais, Seigneur, luy dit
                elle, je prens tout ce que vous m'avez dit, comme je le dois prendre : et bien loing
                de vous mal traitter, je vous proteste qu'il ne tiendra pas à moy, que vous ne
                partiez de cette Cour, aussi libre de l'esprit que du corps : et si mes voeux sont
                necessaires pour vous faire remonter au Throsne, malgré toutes les choses passées,
                je ne les espargneray pas. J'aurois mieux aimé, Madame, respondit le Roy de Pont,
                que vous eussiez escouté les miens, que d'employer les vostres pour moy : mais c'est
                une chose où il ne faut plus penser, que pour me punir de la temerité que j'ay eue,
                d'oser aimer la plus merveilleuse Personne du monde. Apres cela, la Princesse luy
                respondit, et il luy repliqua encore une fois : en suitte de quoy il prit congé
                d'elle et sortit. Pour mon Maistre, il ne sçavoit s'il devoit demeurer ou suivre ce
                Prince : il craignoit que le Roy de Pont ne remarquast son chagrin : et il
                aprehendoit aussi que <interp id="note1066" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ne s'aperçeust de sa jalousie, et ne s'en
                offençast. De sorte que pour ne s'exposer ny à l'une ny à l'autre de ces choses, il
                fut chez <interp id="note1065" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, où peu de temps apres le Roy de Pont retourna pour luy dire
                adieu. Ce mot d'adieu ayant un peu remis la tranquilité dans l'esprit d'<interp
                  id="note1064" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, par
                la joye qu'il eut de voir partir son Rival ; il recommença d'agir avec luy comme <pb
                  id="page_781" n="V02-P183"/>à l'ordinaire : c'est à dire avec beaucoup de
                civilité. <interp id="note1069" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> le traita fort bien en s'en separant : on luy donna cent chevaux
                pour le conduire au Camp : et l'on envoya un ordre à <interp id="note1068"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp> qui commandoit l'Armée
                d'obeïr à ce Prince ; et d'envoyer Garnison dans les deux Places que le Roy de Pont
                devoit remettre en la puissance de celuy de <interp id="note1070" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>. <interp id="note1067" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> suivy de toute la Cour, fut
                conduire le Roy de Pont à quelques stades de la Ville : et quoy qu'il fust son
                Rival, et qu'il eust eu mesme quelques momens de jalousie ; ce Prince tesmoigna tant
                d'amitié à mon Maistre en s'en separant, qu'il en eut de la confusion, et ne pût
                s'empescher d'en estre esmeû. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02010906" n="Paix et réjouissances à la cour de Sinope">
              <argument>
                <p>Après le départ du roi de Pont, Artamene est soulagé, d'autant plus que son rival
                  Philidaspe est également absent. Le héros est partagé entre l'espérance d'un
                  avenir meilleur, et la crainte que sa véritable identité ne lui cause des
                  problèmes. Or la cour jouit d'une période pacifique et festive. Ciaxare désire
                  revoir la ville d'Amasie au bord de l'Iris, puis celle de Themiscire, entourée par
                  le fleuve Thermodon, sur les bords duquel Mandane aime à se promener. Artamene l'y
                  accompagne souvent et coule ainsi des jours délicieux. Mais le terme du délai
                  approche. Il se résout à révéler à Ciaxare qu'il est Cyrus. En chemin, il
                  rencontre un officier qui lui apprend que des nouvelles d'Astiage sont arrivées,
                  et que le roi fait appeler la princesse. Artamene juge que le moment lui est
                  défavorable. Il parvient à convaincre l'officier d'aller lui-même quérir la
                  princesse.</p>
              </argument>
              <p>Cependant apres son départ, <interp id="note1071" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> se trouva plus heureux, qu'il ne s'estoit
                encore veû : car enfin sa Princesse sçavoit sa naissance et son amour, et souffroit
                qu'il la vist assez souvent : il n'avoit plus de <interp id="note1074" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> qui l'importunast : le
                Roy de Pont estoit party, pour ne revenir jamais : et il y avoit des momens, où il
                s'en faloit peu qu'il ne se creust absolument heureux. Il y en avoit aussi quelques
                uns, où il n'estoit pas sans inquietude : car apres tout, il faloit se descouvrir
                pour ce qu'il estoit : et s'exposer à l'humeur violente d'<interp id="note1072"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>, et peut-estre à la
                colere de <interp id="note1073" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, Neantmoins comme l'un estoit esloigné, et qu'il paroissoit
                estre fort aimé de l'autre, l'esperance estoit plus forte que la crainte dans son
                coeur, et il ne s'estoit jamais veû si satisfait. Comme la Paix avoit remis la joye
                dans toute la <interp id="note1075" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, <pb id="page_782" n="V02-P184"/>ce ne furent que
                divertissemens à la Cour : et mon Maistre ne parut pas moins adroit, ny moins
                galant, dans les Festes publiques, et parmy les Dames, qu'il avoit paru courageux
                dans les Batailles, et prudent dans les Conseils. Le Roy voulut mesme en ce
                temps-là, revoir l'agreable Ville d'Amasie, qui comme vous sçavez, est scituée sur
                les bords de l'<interp id="note1078" resp="BeS" type="lieu" value="Iris"
                  >iris</interp> : et en suitte il fut à la superbe <interp id="note1079" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, où il s'arresta : tant parce
                qu'il y avoit quelques affaires, que parce qu'en effet la Princesse aimoit assez ce
                lieu-là. Car comme le <interp id="note1080" resp="BeS" type="lieu" value="Thermodon"
                  >Thermodon</interp> qui mouille le pied de ses murailles, est un des plus
                agreables fleuves du monde, elle prenoit souvent plaisir de s'aller promener sur ses
                bords : et mon Maistre avoit souvent l'honneur de l'y accompagner, et le moyen de
                luy pouvoir donner cent tesmoignages respectieux de sa passion. Il vescut donc de
                cette sorte, avec beaucoup de douceur, durant les trois mois qu'on luy avoit
                accordez : pendant lesquels il avoit si puissamment gagné le coeur de <interp
                  id="note1077" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, qu'il
                espera de pouvoir se descouvrir sans danger. Il en demanda conseil à sa chere
                Princesse, qui n'osoit presques le luy donner ; par la crainte qu'elle avoit,
                d'exposer une personne si chere. Elle ne laissa pourtant pas d'aider à luy faire
                prendre cette resolution : en le faisant souvenir que le terme qu'elle luy avoit
                donné s'aprochoit : et qu'ainsi il faloit tenter la chose : ou se resoudre à partir.
                Il n'en falut pas davantage, pour obliger <interp id="note1076" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> à hazarder tout, plustost <pb
                  id="page_783" n="V02-P185"/>que de quitter sa Princesse : c'est pourquoy apres
                avoir esté prendre congé d'elle, comme s'il fust alle à la mort ; dans l'incertitude
                où il estoit, de la façon dont il seroit reçeu de <interp id="note1082" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : il s'en alla chez le Roy,
                avec intention de luy dire qu'il estoit <interp id="note1085" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, et de luy aprendre que l'amour
                qu'il avoit pour la Princesse, l'avoit oblige à demeurer desguisé dans sa Cour, sans
                qu'elle en sçeust rien. Comme il arriva chez Claxare, un de ses Officiers luy dit,
                qu'il venoit de recevoir des nouvelles d'<interp id="note1081" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> qui le troubloient fort ; et
                qu'il avoit eu ordre d'aller querir la Princesse : et de l'envoyer advertir qu'il se
                rendist aupres du Roy. Anamene entendant cela, creut que c'estoit quelque
                souslevement de Peuples, et n'en imagina rien autre chose ; mais il creut tousjours
                bien que ce jour là n'estoit pas favorable pour se descouvrir ; et qu'il estoit
                mesme à propos que la Princesse en fust advertie : de peur qu'estant mandée par le
                Roy, elle n'en fust surprise ; s'imaginant que c'estoit parce qu'il s'estoit
                descouvert : et que sur cette opinion, elle ne dist quelque chose à contre-temps qui
                leur peust nuire. Il retourna donc promptement sur ses pas ; et dit à cét Officier
                du Roy, qu'il seroit bien aise de conduire la Princesse chez <interp id="note1083"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> puis qu'elle y
                devoit venir, le priant de luy remettre sa commission. Cét homme qui sçavoit la
                faveur de mon Maistre, consentit a ce qu'il voulut ; et l'assura qu'il les
                attendroit dans l'Antichambre ; et qu'il ne se monstreroit point à <interp
                  id="note1084" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. <pb
                  id="page_784" n="V02-P186"/>qu'il n'eust amené la Princesse. <interp id="note1086"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fut donc la
                prendre à son Apartement, où il luy dit ce qu'il sçavoit : luy faisant comprendre en
                allant, qu'il faloit differer l'execution de son dessein, jusques à tant qu'ils
                sçeussent quelle inquietude avoit le Roy. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020110" n="Suite de l'histoire d'Artamène : nouvelles d'Astiage"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Astiage prévient Ciaxare que Cyrus est toujours vivant et l'exhorte à prendre des
                dispositions pour arrêter ce criminel potentiel. Le roi de Cappadoce n'a toutefois
                aucun soupçon de la véritable identité d'Artamene. Les amants sont néanmoins
                désespérés de le voir dans de si mauvaises dispositions à l'égard de Cyrus. Astiage
                envoie bientôt un héraut à son fils pour l'exhorter à se remarier, en vue de donner
                à la Cappadoce un héritier mâle, susceptible de parer aux volontés conquérantes de
                Cyrus. Le choix du roi de Medie porte sur Thomiris, reine des Massagettes. Ciaxare
                approuve ce choix, et sous l'influence du traître Aribée, décide de confier la
                négociation à Artamene. </p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02011001" n="Cyrus serait vivant, selon la rumeur ">
              <argument>
                <p>Artamene et Mandane entrent dans le cabinet du roi, lequel est en train de
                  déambuler, visiblement soucieux : Cyrus serait en vie et représenterait plus que
                  jamais, selon les mages, une menace pour l'Asie. On lui a dit que le fils de
                  Cambise avait été vu dans diverses régions, qu'il était vêtu de noir et muni d'un
                  écu, où l'on voyait représenté un esclave brisant des couronnes pour s'emparer de
                  chaînes, avec cette inscription : « Plus pesantes, mais plus glorieuses ». Ciaxare
                  ne fait toutefois aucun rapprochement avec Artamene. Au contraire, il compte sur
                  la bravoure de ce dernier, au cas où Cyrus parviendrait à rassembler une
                  armée.</p>
              </argument>
              <p> Comme ils entrerent dans son Cabinet, ils le trouverent qu'il se promenoit seul :
                mais il ne les vit pas plustost qu'il s'arresta : et adressant la parole à la
                Princesse, Vous aviez raison ma Fille (luy dit il, le visage tout changé) de ne vous
                trouver pas au dernier Sacrifice que l'on fit, pour remercier les Dieux de la mort
                de <interp id="note1091" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> :
                puis que c'estoit en effet leur rendre grace inutilement : et si j'eusse sçeu ce que
                je sçay, j'eusse bien changé l'intention du Sacrificateur. La Princesse et <interp
                  id="note1087" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                furent estrangement surpris d'un semblable discours : et ne douterent nullement, que
                  <interp id="note1089" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> ne sçeust que <interp id="note1092" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> estoit non seulement dans sa Cour, mais dans son
                Cabinet. <interp id="note1093" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> se repentoit desja de la bonté qu'elle avoit eue pour mon
                Maistre, et se preparoit à tascher de se justifier aupres de <interp id="note1090"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : <interp
                  id="note1088" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de
                son costé estoit au desespoir, de remarquer sur le visage de sa Princesse qu'elle
                souffroit infiniment : et par un excés d'amour, il songeoit bien plus a sa douleur,
                qu'au peril où il croyoit estre exposé. Mais voyant enfin que <interp id="note1094"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> n'avoit pas la force
                de parler ; et que le Roy avoit recommencé de se promener sans rien dire, comme s'il
                eust attendu qu'on luy eust dit quelque chose ; Seigneur, reprit mon <pb
                  id="page_785" n="V02-P187"/>Maistre, ceux qui vous ont assuré que <interp
                  id="note1098" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> estoit
                vivant, vous ont ils apris qu'il ait de mauvais desseins contre la Medie, et contre
                la <interp id="note1103" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> ?
                Il ne faut, repliqua <interp id="note1096" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, qu'entendre tout ce que les Mages qui sont à
                  <interp id="note1104" resp="BeS" type="lieu" value="Ecbatane">Ecbatane</interp>,
                eux qui sont les plus sçavans de toute l'Asie, nous anoncent et nous presagent de
                  <interp id="note1099" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>.
                Il faut pourtant tascher, poursuivit il de donner quelque remede à un mal qui n'a
                pas encore fait un et grand progrés, qu'on ne le puisse arrester : et puis que le
                bonheur ou l'infortune de toute l'Asie sont attachez à la mort ou à la vie d'un seul
                homme ; il faut faire tout ce que l'on pourra, pour se mettre en estat de pouvoir
                disposer de sa vie ou de sa mort sans peril. <interp id="note1100" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, à ce que j'aprens par le Roy mon
                Pere (adjousta-t'il en s'arrestant, et en regardant la Princesse) n'est pas
                presentement à la teste d'un Armée de cent mille hommes : c'est pourquoy ma Fille,
                luy dit-il, je ne m'en mets pas tant en peine : et si je ne me trompe, il ne nous
                fera pas tout le mal dont nous sommes menacez. A ces mots, <interp id="note1095"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne doutant plus du
                tout que <interp id="note1097" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> ne sçeust la verité de son avanture, estoit sur le point de
                l'assurer, qu'il luy respondoit de la fidelité de <interp id="note1101" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> : lors que la Princesse
                l'interrompant ; Seigneur, dit elle au Roy, il faut esperer en effet, que les Dieux
                qui sont tous bons, ne souffriront pas que toute l'Asie soit renversée ; et ils
                seront peut-estre si clemens, que sans qu'il en couste mesme la vie à <interp
                  id="note1102" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, ils vous
                laissent jouir en repos, de la felicité <pb id="page_786" n="V02-P188"/>de vostre
                regne. Je le veux croire ma Fille, repliqua le Roy, car enfin tant que <interp
                  id="note1112" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ne
                paroistra point les armes à la main, il ne conquestera ny Provinces, ny Royaumes :
                et dés que nous le verrons à la teste d'une Armée ; Voicy (adjousta-t'il en
                embrassant mon Maistre) celuy que nous luy opposerons ; et qui nous empeschera sans
                doute, de suivre le Char de ce pretendu Vainqueur de toute l'Asie. La Princesse et
                  <interp id="note1105" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> demeurerent alors aussi surpris, d'entendre ce que le Roy
                disoit, qu'ils l'avoient esté de ce qu'il avoit dit, au commencement de son
                discours, mais plus agreablement. <interp id="note1115" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> qui n'avoit osé lever les yeux jusques à ce
                moment là, regarda mon Maistre ; qui reprenant la parole, pour confirmer encore
                davantage le Roy en l'opinion où il estoit ; Ouy, Seigneur, dit il à <interp
                  id="note1110" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, j'ose
                vous assurer que tant qu'<interp id="note1106" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> sera <interp id="note1107" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, vous n'avez rien à craindre
                de <interp id="note1113" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>,
                quand mesme il seroit à la teste d'une Armée de cent mille hommes : mais je ne
                laisse pas de vous estre infiniment obligé, des sentimens avantageux que vostre
                Majesté tesmoigne avoir de moy. Je ne les sçaurois avoir trop grands, repliqua
                  <interp id="note1111" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, et si les Dieux ne vous avoient envoyé à mon secours, je serois
                sans doute beaucoup plus en peine que je ne suis, de tout ce que me mande le Roy mon
                Pere. Alors il se mit à raconter à la Princesse et à <interp id="note1108"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, qu'<interp
                  id="note1109" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> luy
                mandoit que <interp id="note1114" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp> avoit esté veû en Perse ; que depuis peu, il avoit <pb
                  id="page_787" n="V02-P189"/>passé en Medie : et avoit pris le chemin de la
                Bythinie et du Pont. Qu'en suitte il avoit fait consulter les Mages, qui avoient
                assure plus fortement que jamais, que le renversement de toute l'Asie alloit arriver
                ; et arriveroit infailliblement, si l'on n'appaisoit les Dieux. Que de plus, <interp
                  id="note1117" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> luy
                mandoit, qu'il avoit fait publier par toutes les Terres de son obeïssance, un
                commandement d'arrester <interp id="note1119" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> si on l'y trouvoit : et de le luy amener vif ou mort
                : promettant de grandes recompenses, à ceux qui le pourroient prendre ou le tuer.
                Que pour cét effet, il avoit tait aussi publier, afin qu'il peust estre plus
                aisément reconnu, que <interp id="note1120" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> portoit des Armes toutes noires : et que l'on voyoit
                representé à son Escu un Esclave, qui semblant avoir à choisir de Chaines, et de
                Couronnes, brisoit les dernieres, et prenoit les autres, avec ce mot <q>PLUS
                  PESANTES, MAIS PLUS GLORIEUSES</q>. <interp id="note1118" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> adjousta encore, qu'il avoit
                desja donné ordre à <interp id="note1116" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp>, de faire publier la mesme chose dans <interp
                  id="note1123" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, et en
                toute l'estendue de la <interp id="note1121" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp> et de la <interp id="note1122" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Galatie">Galatie</interp> ; afin de ne rien negliger, en une chose il
                importante. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011002" n="Désespoir des amants">
              <argument>
                <p>Mandane se soustrait au plus vite à cette entrevue gênante. Cyrus la rejoint dans
                  ses appartements. Les deux amants sont bouleversés. Selon la princesse, Cyrus n'a
                  plus d'autre choix que de quitter la cour. Le malheureux amant est consterné. Il
                  reste deux semaines sur les trois mois de délai, pendant lesquelles il prépare
                  mélancoliquement son départ.</p>
              </argument>
              <p>Je vous laisse à juger. Seigneur, de l'estat où se trouverent alors <interp
                  id="note1125" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> et
                  <interp id="note1124" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et de combien <pb id="page_788" n="V02-P190"/>de pensées
                differentes, leur ame estoit agitée. La Princesse avoit une telle impatience que
                cette conversation finist, qu'elle pensa s'en aller plus d'une fois sans rien dire :
                Elle n'eust pas sans doute voulu descouvrir qu'<interp id="note1127" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit <interp id="note1131"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> : mais elle avoit aussi
                tant de repugnance à contribuer quelque chose, à l'innocente tromperie qu'il faloit
                de necessité continuer, pour mettre mon Maistre en seureté, qu'elle ne trouvoit rien
                à respondre, à tout ce que le Roy disoit. Mais par bonne fortune <interp
                  id="note1126" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> estant
                entré, pour parler d'une affaire importante au Roy ; Elle se retira, et fut conduite
                par <interp id="note1128" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> jusques dans son Cabinet : où elle entra, sans estre
                accompagnée que de <interp id="note1133" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>. Elle n'y fut pas si tost, que regardant mon
                Maistre d'un air fort melancolique, et bien, luy dit elle, <interp id="note1129"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il n'y a pas
                moyen que <interp id="note1132" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp> ressuscite : et il faut mesme qu'<interp id="note1130" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> parte bien tost. Ce Prince
                l'entendant parler ainsi, voulut luy r'assurer l'esprit autant qu'il pût : et luy
                faire comprendre, qu'il n'estoit pas autant en peril qu'elle pensoit. Que selon les
                apparences, celuy que l'on avoit pris pour luy en Perse, devoit estre ce mesme
                  <interp id="note1134" resp="BaS" type="personnage" value="Spitridate"
                  >Spitridate</interp>, pour lequel on l'avoit pris en Bythinie : et qu'ainsi il ne
                se faloit pas tant alarmer. Parce qu'enfin il venoit peu de Persans en <interp
                  id="note1135" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> :
                principalement de ceux qui pourroient le reconnoistre : et qu'eu effet il paroissoit
                bien qu'ils ne le reconnoistroient pas, puis qu'ils prenoient un autre pour luy.
                Quand cela seroit ainsi, dit la Princesse, <pb id="page_789" n="V02-P191"/>ce ne
                seroit pas assez : car <interp id="note1136" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, je vous ay souffert quelque temps, dans
                l'esperance que j'avois, que vous pourriez trouver les moyens de vous découvrir sans
                danger : et dans la certitude où j'estois, que je ne serois pas moins innocente en
                souffrant la conversation de <interp id="note1140" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp>, que je l'avois esté en endurant celle d'<interp
                  id="note1137" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>.
                Mais aujourd'huy que je voy <interp id="note1141" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> et ma gloire en un danger eminent ; il n'y a plus
                rien qui puisse m'obliger à avoir cette indulgence pour vous. Quand je n'aurois
                qu'un seul de ces deux interest, adjousta-t'elle, je devrois faire ce que je fais :
                mais les ayant tous deux à la fois, il faut <interp id="note1138" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il faut partir. Dites
                plustost Madame, interrompit mon Maistre, qu'il faut aller à la mort : car enfin, je
                ne sçaurois plus vivre sans vous voir. Ouy, ouy Madame, poursuivit il, vous avez
                trouvé un moyen infaillible, de delivrer toute l'Asie de ce Prince malheureux que
                les Mages assurent qui la doit conquester : et vous ne pouviez jamais trouver une
                voye plus certaine, de mettre <interp id="note1139" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Astiage">Astiage</interp> en repos. Mais Madame, ne serez vous pas plus
                inhumaine qu'il ne fut cruel, de me faire mourir de cette sorte ? Il voulut m'oster
                la vie, il est vray : mais ce fut en un âge où je n'en connoissois pas la douceur.
                De plus, je ne l'avois ny servy ny aimé : au lieu que vous qui me poussez de vostre
                propre main dans le Tombeau, apres m'avoir fait l'honneur de me donner quelque place
                en vostre ame ; sçavez bien que je vous ay voulu servir ; que je vous ay adorée ;
                  <pb id="page_790" n="V02-P192"/>que je vous adore ; et que je vous adoreray
                jusques à mon dernier soupir. Ne seroit-ce point Madame, qu'en effet les menaces des
                Mages esbranleroient vostre esprit ? et que vous me regarderiez presentement, comme
                ce Prince redoutable qui doit desoler toute l'Asie ? Si la chose est ainsi Madame,
                il faut mourir, j'y consents : et pour executer vos volontez, je n'auray pas
                beaucoup de peine. Il ne me faudra, insensible Princesse, ny fers ny poisons pour
                vous obeir : et je n'auray pour finir mes tristes jours, qu'à me resoudre à vous
                dire adieu. Non ma Princesse (adjousta-t'il, en se mettant à genoux) cette cruelle
                parole ne sortira jamais de ma bouche qu'avec ma vie : songez donc bien je vous en
                conjure, si vous voulez que je la prononce : mais ne prononcez pas vous mesme mon
                Arrest de mort, sans vous consulter encore une fois. <interp id="note1142"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> dit tout ce que je
                viens de vous dire, d'une maniere si passionnée ; et avec tant de violence et de
                respect tout ensemble, que la Princesse en fut attendrie : je pensois <interp
                  id="note1143" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> (luy
                dit elle en le relouant, et en le faisant rassoir) que la peine que je sens à vous
                bannir, deust vous consoler de vostre malheur. Quoy Madame, s'ecria t'il en
                l'interrompant, vous croyez que quelque chose me puisse consoler de la perte de
                  <interp id="note1144" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ? Ha non non, cela n'est pas possible. Vous ne perdrez que sa
                veüe, luy respondit elle, et vous ne perdrez jamais son estime ny son amitié, si
                vous ne vous en rendez indigne, par une <pb id="page_791" n="V02-P193"
                />desobeïssance trop opiniastrée. Mais enfin Madame, luy dit il, quand je vous
                desobeïray, vous ne pourrez faire autre chose pour me punir, que de faire sçavoir à
                  <interp id="note1149" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> que je suis <interp id="note1150" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> : et quand cela sera, l'on me mettra dans les fers ;
                et peut-estre l'on sacrifiera ma vie, pour le repos d'<interp id="note1147"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>. Mais Madame, ne
                vous y trompez pas : j'ayme encore mieux porter des fers en <interp id="note1153"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, qu'une couronne en tout
                autre endroit de la Terre où vous n'estes pas : et j'aime mieux aussi mourir de la
                main d'<interp id="note1148" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage"
                  >Astiage</interp>, que de celle de <interp id="note1151" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. <interp id="note1152"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, luy respondit la
                Princesse, ne feroit rien de tout ce que vous dites : mais elle vous osteroit
                peut-estre son affection, s'il estoit vray que vous eussiez manqué de respect pour
                elle. Eh Madame, reprit mon Maistre, seroit-ce manquer de respect, que de vouloir
                demeurer aupres de vous pour vous adorer ? Enfin <interp id="note1145" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> (luy dit elle, d'un visage où
                il paroissoit de la douleur, et beaucoup de Majesté) il y va de ma gloire, et rien
                ne me sçavroit fléchir. Si cela est Madame, repliqua-t'il, vous avez raison : et la
                vie d'<interp id="note1146" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> est trop peu considerable, pour estre comparée à une chose si
                precieuse. Mourons donc Madame, mourons : mais n'ayez pas du moins l'inhumanité, de
                haster tant l'heure de ma mort. Laissez moy donc expirer lentement et ne me refusez
                pas la consolation, de jouir encore quelques momens <pb id="page_792" n="V02-P194"
                />de vostre veuë. Vous sçavez Madame, qu'il me demeure encore quinze jours, de trois
                mois que vous m'aviez donnez : ne me les ostez pas, si vous ne voulez que je perde
                patience : et peutestre que je vous desobeïsse. <interp id="note1154" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> prononça ces tristes paroles
                d'une façon si touchante, qu'il fut impossible à <interp id="note1155" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> de luy refuser ce qu'il vouloit
                : aussi bien ne faloit il guere moins de temps, pour pretexter son départ aupres du
                Roy. Je ne vous dis point Seigneur, tout ce que ces deux illustres Personnes se
                dirent encore en cette conversation, ny en celles qu'elles eurent en suitte durant
                cinq ou six jours, car cela seroit trop long : ny ce que mon Maistre dit, lors qu'il
                fut seul dans sa chambre. Mais je vous diray seulement, qu'il n'y eut jamais de
                melancolie égale à la sienne : ny peut-estre guere de semblable à celle de <interp
                  id="note1156" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, quoy
                qu'elle la cachast mieux. Elle le prioit quelquefois, de luy promettre qu'il ne
                feroit jamais la guerre, ny en <interp id="note1157" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, ny en Medie : et il luy respondoit tousjours,
                que le moyen infaillible de s'en assurer, estoit de le retenir aupres d'elle. Enfin
                elle vouloit pour sa consolation qu'il l'aimast ; elle vouloit pour son repos qu'il
                l'oubliast ; mais elle vouloit tousjours qu'il partist. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011003" n="Projet de remariage pour Ciaxare">
              <argument>
                <p>Araspe est envoyé auprès de Ciaxare par Astiage, qui l'exhorte à se remarier afin
                  d'offrir à la Cappadoce un héritier. Il propose Thomiris, reine des Massagettes.
                  Spirituelle, élégante et puissante, elle a un fils de quinze ans à qui elle doit
                  bientôt remettre le pouvoir. Elle sera par conséquent ravie de remonter sur un
                  autre trône. Par ailleurs, elle n'a que vingt-neuf ans, ce qui lui permet encore
                  d'offrir un héritier à Ciaxare. Le roi de Cappadoce approuve ce projet.</p>
              </argument>
              <p>Comme les choses en estoient là, et qu'<interp id="note1158" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit chez la Princesse ;
                  <interp id="note1159" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> l'envoya querir : d'abord elle eut peur que ce ne fust qu'il
                eust descouvert tout de bon, quelque chose de la verité : et que ce ne fust en
                effet, pour arrester <pb id="page_793" n="V02-P195"/>Artamene, qu'il recevoit cét
                ordre d'aller chez le Roy. Car ce matin là, <interp id="note1160" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Araspe">Araspe</interp> estoit arrivé à <interp
                  id="note1172" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>,
                venant de la part d'<interp id="note1162" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Astiage">Astiage</interp> : mais elle aprit bien tost apres, que le Roy
                n'envoyoit querir mon. Maistre, que pour luy communiquer une affaire assez
                importante. Car Seigneur, vous sçaurez qu'<interp id="note1163" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> n'envoya <interp id="note1161"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Araspe">Araspe</interp> à <interp
                  id="note1164" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, que
                pour luy dire, <q>qu'il vouloit absolument qu'il si remariast : parce que de, disoit
                  il, dépendoit tout le repos de la Medie. Ce Prince adjoustoit, qu'il sçavoit bien,
                  que les Capadociens ne se soucioient pas d'avoir un Roy : et qu'ils aimoient assez
                  la Princesse <interp id="note1166" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                    >Mandane</interp>, pour estre bien aises qu'elle fust leur Reine. Mais qu'il
                  n'en estoit pas ainsi des Medes : de sorte qu'il estoit à croire, que s'il
                  arrivoit que <interp id="note1165" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                    >Cyrus</interp> entreprist quelque chose, et se monstrast à ces Peuples ; ils
                  pourroient se donner à luy, sans croire presque faire rien d'injuste, parce qu'il
                  n'avoit qu'une Fille. Qu'il faloit donc songer à se donner un Successeur : que de
                  plus, il devoit encore considerer, que l'on n'avoit sans doute entrepris d'enlever
                    <interp id="note1167" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                    >Mandane</interp>, que parce que selon les apparences, elle devoit estre Reine
                  de plusieurs Royaumes : qu'ainsi il valoit mieux luy oster une Couronne, et la
                  laisser avecque deux, que de l'exposer encore à de pareils accidents. Que les loix
                  de <interp id="note1169" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>
                  et de Medie estoient differentes : que les Capodociens ne vouloient point de
                  Prince Estranger : et que les Medes au contraire, ne souffriroient pas qu'un Sujet
                  de la Reine de <interp id="note1170" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                    >Capadoce</interp> fust leur Roy. Qu'au reste apres avoir bien pensé a
                  l'Alliance qu'il devoit faire ; il avoit trouvé que <interp id="note1168"
                    resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> Reine des
                    <interp id="note1171" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                    >Massagettes</interp>, estoit celle qui luy estoit la plus propre. Que c'estoit
                  une <pb id="page_794" n="V02-P196"/>Princesse de grande beauté ; de grand esprit ;
                  et de grand coeur : qu'il sçavoit que comme elle avoit un Fils âgé de quinze ans,
                  il faudroit qu'elle luy remist bien tost la conduitte de son Estat : et qu'il
                  estoit à croire, que cette Grande Reine accoustumée à la domination, ne seroit pas
                  marrie de trouver une voye de remonter sur le Throsne. Que la proportion de leur
                  âge, estoit telle qu'elle devoit estre, pour esperer dis enfans, et pour avoir une
                  vie heureuse. Que chez tous les Princes voisins, il n'y avoit point de Princesse
                  qu'il peust espouser : qu'une partie d'entre eux estoient ses Ennemis : et que les
                  autres n'avoient point de Filles. Qu'au reste encore que <interp id="note1177"
                    resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> eust un Fils âgé
                  de quinze ans, elle n'en avoit pourtant que vingt-neuf. Que de plus, l'Alliance
                  faite avec ces Peuples là, estoit tousjours avantageuse : parce qu'encore qu'ils
                  fussent assez loin de ses Estats, neantmoins l'on pouvoit dire, que les Scubes en
                  general, estoient voisins de tout le monde : puis que n'ayant ny Villes, ny
                  Maisons, et vivant tousjours sous des Tentes ; ils passoient d'un Royaume à
                  l'autre en un instant : comme ils l'avoient bien monstré, lors qu'autre fois ils
                  avoient envahy toute l'Asie. Qu'ainsi c'estoit se faire de puissans Amis, et
                  s'oster de redoutables Ennemis, que de faire Alliance avec eux. Qu'apres tout, il
                  le vouloit : et que s'il n'y consentoit pas, il chercheroit d'autres voyes,
                  d'empescher que son Sceptre ne passast dans les mains d'une Fille.</q> Voila
                Seigneur, une partie des choses qu'<interp id="note1173" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Araspe">Araspe</interp> avoit dites de la part d'<interp
                  id="note1175" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> à
                  <interp id="note1176" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>. <interp id="note1174" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp> qui s'estoit trouvé present à ce discours, comme
                ayant la confidence du Roy, et qui avoit bien des desseins cachez <pb id="page_795"
                  n="V02-P197"/>dans l'esprit, demeura un peu estonné, à ce que nous avons sçeu
                depuis : neantmoins apres avoir fait semblant de resver profondement à ce qu'il
                devoit conseiller à <interp id="note1180" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, qui luy commandoit de dire son advis : il
                approuva tout ce qu'<interp id="note1179" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Astiage">Astiage</interp> avoit mandé ; fortifia la chose par de nouvelles
                raisons ; exagera celles qu'<interp id="note1178" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Araspe">Araspe</interp> n'avoit fait que toucher legerement ; et fit enfin
                resoudre le Roy à faire ce qu'on luy conseilloit. Ce n'est pas que la tendresse
                extréme qu'il avoit pour <interp id="note1181" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, ne resistast un peu à ce dessein : mais comme il
                luy demeuroit deux Couronnes ; et qu'on luy faisoit comprendre, qu'il s'agissoit du
                Throsne de Medie ; il consentit à ce qu'on voulut. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011004" n="Cyrus ambassadeur malgré lui">
              <argument>
                <p>Sur les conseils perfides d'Aribée, qui a secrètement intérêt à ce qu'Artamene
                  s'éloigne, Ciaxare décide d'envoyer son illustre général conclure le mariage
                  auprès de la reine Thomiris. Par ailleurs, le roi le charge d'aller annoncer la
                  nouvelle à Mandane. Celle-ci n'est pas affligée à l'idée de perdre ses couronnes,
                  au contraire : si elle ne peut plus devenir reine de Cappadoce et de Medie,
                  Ciaxare sera peut-être plus enclin à donner sa main à Cyrus. Artamene et Mandane
                  se séparent, profondément tristes. Artamene, en particulier, a de mauvais
                  pressentiments : il craint que Philidaspe ne tente d'enlever Mandane pendant son
                  absence.</p>
              </argument>
              <p>Or comme <interp id="note1182" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> avoit interest par plus d'une raison, que mon Maistre fust
                esloigné de la Cour, il dit à <interp id="note1186" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> qu'il n'y avoit qu'<interp id="note1184"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> seul, qui fust
                capable de faire reüssir heureusement, le dessein de son mariage, avec la Reine des
                  <interp id="note1189" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp>. Qu'il avoit toutes les qualitez necessaires pour cela ;
                qu'il avoit beaucoup d'esprit, et beaucoup de reputation : et qu'ainsi il n'y avoit
                presque pas lieu de douter, que si l'on envoyoit <interp id="note1185" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> vers <interp id="note1188"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, il ne vinst à
                bout d'une negociation si glorieuse pour luy, et si importante pour l'Estat. <interp
                  id="note1187" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> qui en
                effet voyoit beaucoup d'aparence, à ce que luy disoit <interp id="note1183"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, aprouva son advis :
                et peu de temps apres, envoya querir mon Maistre, comme je vous l'ay déja dit
                D'abord qu'il entra dans son Cabinet, il fut au <pb id="page_796" n="V02-P198"
                />devant de luy : et le carressant encore plus qu'à l'ordinaire ; <interp
                  id="note1192" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy
                dit il, les Dieux ne vous ont pas rendu propre à tant de choses differentes, pour ne
                vous employer jamais qu'à une seule : c'est pourquoy afin de ne laisser pas
                inutiles, les dons que vous avez reçeus du Ciel : il faut qu'apres avoir donné tant
                d'illustre matiere à vostre valeur, je vous en donne aussi de faire paroistre vostre
                prudence. Mon Maistre suivant fa coustume et son humeur, respondit aux civilitez de
                  <interp id="note1195" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, avec autant de modestie que de soumission : et tesmoignant en
                suitte beaucoup d'impatience de sçavoir en quoy il le pouvoit servir : <interp
                  id="note1196" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> luy
                dit tout ce qu'<interp id="note1194" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage"
                  >Astiage</interp> luy avoit mandé par <interp id="note1190" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Araspe">Araspe</interp> ; tout ce qu'Ariée luy avoit
                conseillé ; et enfin tout ce qu'il avoit resolu. Il le pria de plus, de vouloir
                aprendre la chose à la Princesse sa Fille ; et de tascher de faire qu'elle ne l'en
                aimast pas moins. Car, luy dit il, <interp id="note1193" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je sçay qu'elle vous estime
                : et qu'elle recevra mieux une semblable nouvelle par vous que par <interp
                  id="note1191" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, pour
                lequel elle n'a jamais eu grande inclination. Je vous laisse à juger. Seigneur,
                combien mon Maistre fut surpris d'une pareille proposition : il ne sçavoit s'il
                devoit contredire le dessein du Roy, ou l'aprouver : accepter la commission qu'on
                luy donnoit de parler à la Princesse, ou la refuser absolument : et il fut un assez
                long temps, où il ne sçavoit pas trop bien que respondre ; tant il avoit de peur
                d'offencer le Roy ou <interp id="note1197" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ; et de choquer <pb id="page_797" n="V02-P199"
                />son devoir ou son amour, dans une conjoncture si delicate. Mais voyant enfin
                qu'encore que <interp id="note1199" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> luy fist l'honneur de luy demander son advis, c'estoit pourtant
                une chose resolue : il luy dit à la fin, que pour ce qui estoit de son mariage, ce
                n'estoit point a luy à se mesler d'en parler, ny de conseiller un Roy si prudent.
                Que pour ce qui estoit de l'aprendre à la Princesse, il le seroit puis qu'il le luy
                commandoit : Mais que pour aller vers la Reine des <interp id="note1203" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp>, c'estoit une chose où selon
                son sens il n'estoit pas propre. S'il falloit l'aller conquerir à force d'armes, luy
                dit il, je pourrois peut-estre me vanter, de le faire aussi tost qu'un autre : Mais
                comme il ne faut que la persuader, dispensez moy s'il vous plaist, Seigneur, d'un
                employ où certainement je suis moins propre que vous ne croyez. <interp
                  id="note1200" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                l'entendant parler ainsi, creut tousjours que sa modestie toute seule, luy faisoit
                tenir un semblable discours, c'est pourquoy il ne s'y arresta pas : et il luy dit
                seulement qu'il se preparast à partir, le plustost qu'il luy seroit possible. Mon
                Maistre ne pouvant encore se resoudre absolument, ne respondit pas precisément à
                  <interp id="note1201" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> ; et sans refuser ny accepter l'employ qu'on luy vouloit donner,
                il le quitta et fut chez <interp id="note1202" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ; avec ordre du Roy de mesnager son esprit avec
                tant d'adresse, qu'elle ne se plaignist pas de luy. Aussi tost que la Princesse vit
                  <interp id="note1198" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, elle remarqua aisément, qu'il luy estoit arrivé quelque chose
                de nouveau et de fascheux : <pb id="page_798" n="V02-P200"/>et bien, luy dit elle en
                paslissant, <interp id="note1207" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp> est il descouvert ? Non Madame, repliqua-t'il, et je puis dire au
                contraire, qu'il n'est que trop bien caché, puis qu'on luy veut donner une
                commission où il est si peu propre. La Princesse devenuë plus curieuse par cette
                responce, le pressa de luy expliquer cét enigme ; ce qu'il fit fort exactement ; en
                luy racontant parole pour parole, toute sa conversation avec <interp id="note1206"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Il eut mesme le
                soin de luy exagerer les sentimens de tendresse qu'il avoit veus dans l'esprit du
                Roy, pour ce qui la regardoit : mais apres luy avoir apris, et le dessein de son
                mariage avec <interp id="note1208" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> ; et le commandement qu'il avoit reçeu, d'aller vers la Reine
                des <interp id="note1211" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp>, pour le faire reussir : il se mit à regarder la Princesse,
                et à vouloir observer dans ses yeux ce qu'elle pensoit, en une avanture assez
                extraordinaire. Mais comme elle s'aperçeut de son intention, Non non, luy dit elle,
                  <interp id="note1204" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, la perte d'une Couronne n'excitera pas de grands troubles dans
                mon esprit : et quand le Roy mon Pere pourroit aussi bien m'oster celles de <interp
                  id="note1209" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> et de
                  <interp id="note1210" resp="BeS" type="lieu" value="Galatie">Galatie</interp> que
                celle de Medie, vous ne m'en entendriez pas murmurer. J'ay l'ame plus ferme que vous
                ne pensez : et l'on pourroit m'oster plus d'un Sceptre, que je n'en changerois pas
                de visage. Ce n'est <interp id="note1205" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, ce n'est que pour la veritable gloire, que mon
                coeur est sensible : et non pas pour cette gloire passagere, qui dépend du caprice
                de la Fortune ; et qui est absolument détachée de nostre propre vertu. <pb
                  id="page_799" n="V02-P201"/>Ainsi je puis vous assurer, que je ne trouve rien dans
                le dessein de <interp id="note1214" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> qui m'afflige, et qui ne soit juste : et je luy suis mesme bien
                obligée, d'avoir eu la bonté de m'en vouloir faire dire quelque chose. Tout ce que
                vous dites, Madame, respondit mon Maistre, est extrémement genereux : Mais quoy que
                vous agissiez en cette rencontre, comme une personne heroïque doit tousjours agir :
                cela n'empesche pas que je n'aye beaucoup de sujet de me plaindre de la rigueur de
                mon destin. Je ne voy pas, luy dit alors la Princesse, ce grand malheur dont vous
                vous plaignez : Quoy, Madame, adjousta-t'il, l'on employera <interp id="note1212"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> à vous oster la
                Couronne de Medie, et il ne s'en plaindra pas ! luy, dis-je, qui voudroit vous
                pouvoir donner toutes les Couronnes de l'Univers. Je vous ay desja dit, respondit
                elle, que ma plus grande felicité, n'est pas inseparablement attachée au Throsne :
                c'est pourquoy ne craignez pas de me desplaire en obeissant au Roy, Mais peut-estre
                  <interp id="note1213" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> (luy dit elle, avec un demy souris) ne sommes nous pas de mesme
                humeur : peut-estre, dis-je, que <interp id="note1215" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ayant moins d'une Couronne, ne paroistra plus à
                vos yeux, ce qu'elle leur paroissoit auparavant. Ha ! Madame (s'escria mon Maistre
                en l'interrompant) songez vous bien à ce que vous dites ? et est il possible que la
                Princesse <interp id="note1216" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> puisse railler innocemment, sur une matiere si delicate ? Ouy,
                Madame, poursuivit-il, vous en estes capable : mais il est pourtant certaines <pb
                  id="page_800" n="V02-P202"/>choses, que l'on ne peut jamais dire sans injustice,
                encore qu'on ne les croye pas comme on les dit. Cependant, Madame, apres les
                cruelles paroles que vous venez de prononcer ; je n'ay plus rien à faire qu'à obeïr
                au Roy : et à aporter autant de soing à vous oster des Couronnes, que j'en devrois
                raisonnablement avoir de vous en conquester. Encore une fois, Madame, vous avez eu
                son de me parler comme vous avez fait ; à moy, dis-je, qui ay arresté tous mes
                regards sur vostre visage : et qui n'ay jamais regarde vos Couronnes, que comme un
                ornement beaucoup au dessous de vostre Vertu. Ouy, divine Princesse, adjousta-t'il
                encore, quand vous seriez aussi loing du Throsne que vous en estes prés, je serois
                pour vous ce que je suis : il ne m'importe de sçavoir, si vous possederez des
                Sceptres : il suffit que je sçache que vous les meritez, c'est à ma valeur à faire
                le reste : et si j'ay dit quelque chose qui tesmoignast de la repugnance, à vous
                oster la Couronne de Medie : c'est Madame, que de quelque façon que ce soit, je ne
                puis agir contre vous. Tous mes sentimens se revolteroient sans doute contre moy, si
                j'en pouvois avoir la pensée : comme au contraire, tous les mouvemens de mon coeur
                vont à vous servir, sans mesme que ma raison et ma volonté s'en meslent. La
                Princesse voyant qu'<interp id="note1217" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> avoit esté si sensible, à une si petite injure,
                se repentit de la luy avoir faite : et pour l'appaiser en quelque sorte ; <interp
                  id="note1218" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy
                dit elle, s'il est vray (conme je le veux croire) que la, <pb id="page_801"
                  n="V02-P203"/>vertu de <interp id="note1220" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> soit effectivement ce que vous aimez le mieux en
                elle, le voyage que l'on vous propose, doit vous donner de la joye, plustost que de
                vous donner du desplaisir : car enfin à vous parler sincerement, c'est bien plustost
                comme devant estre Reine de Medie, que comme Reine de <interp id="note1221"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, que l'on me refuse à
                ceux qui me demandent : car encore que la loy de laquelle on se sert pour authoriser
                ce refus, soit effectivement parmy nous ; neantmoins comme il n'y à point
                presentement de Prince en <interp id="note1222" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, elle pourroit peut-estre recevoir quelque
                explication, ainsi encore une fois, en m'ostant la Couronne de Medie, vous vous
                osterez peut estre un grand obstacle : et quand je ne seray, et ne pourray jamais
                estre que Reine de <interp id="note1223" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, il ne vous sera pas si difficile d'obliger le Roy à consentir
                à ce que vous desirez : pourveû qu'il puisse souffrir que vous soyez <interp
                  id="note1219" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>. Mais,
                Madame, luy dit alors mon Maistre, quand voulez vous que je hazarde la chose ? A
                vostre retour, repliqua-t'elle : et je m'imagine que la Reine des <interp
                  id="note1224" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp>, ne
                vous refusera pas son assistance, apres que vous l'aurez placée dans le Throsne de
                Medie. Vous aurez mesme cét avantage, luy dit elle encore, de partir sans que je
                vous bannisse : et j'auray aussi cette consolation, de voir que du moins en me
                quittant, vous ne vous plaindrez pas de moy, Ha ! Madame, repliqua-t'il, je n'en
                seray gueres plus heureux : et l'absence est un si grand mal, à <pb id="page_802"
                  n="V02-P204"/>ceux qui sçavent veritablement aimer ; que par quelque occasion que
                l'on s'esloigne de ce que l'on aime, il s'en faut peu que l'on ne soit esgalement
                malheureux. Et puis Madame, adjousta t'il, qui m'a dit que durant mon absence, le
                Roy d'Assirie n'entreprendra rien contre vous ? Vous sçavez qu'il a des
                intelligences secrettes dans la Cour, que nous n'avons pû descouvrir : vous sçavez
                ce qu'il a desja tenté une fois : comment donc. Madame, voulez vous que je m'expose
                au plus effroyable danger, qui puisse menacer ma vie ? Il faut esperer, luy
                respondit elle, que le mauvais succés de son premier dessein, le rebutera d'un
                second ; il faut que je songe à le rendre vain s'il l'avoit : et que je vous assure
                mesme, qu'il en viendroit à bout inutilement, Et puis demeurer ou partir, n'est pas
                une chose qui fust à vostre choix ny au mien, quand mesme ce nouveau sujet d'absence
                ne seroit pas survenu : et vous sçavez, et je vous l'ay dit, qu'il faudroit
                tousjours s'y resoudre. Ainsi <interp id="note1225" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, laissons l'advenir à la conduite des Dieux, et
                obeïssons au Roy. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020111"
            n="Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Cyrus ambassadeur de Ciaxare auprès de Thomiris)"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Artamene se rend malgré lui au pays des Massagettes, afin de mener à bien les
                projets de mariage entre Ciaxare et la reine Thomiris. Le motif officiel de
                l'ambassade est un conflit relatif à des pirates qui sévissent sur la mer Caspie.
                Absorbé par sa passion et la crainte que Mandane ne soit enlevée en son absence,
                Artamene se montre mélancolique durant toute la première partie du voyage. Une fois
                passé le fleuve Araxe, Artamene constate que les paysages, les tentes et les
                coutumes des Massagettes sont remarquables. L'ambassadeur et ses hommes sont reçus
                avec magnificence, car la reine est particulièrement admirative devant les exploits
                d'Artamene, dont elle est parfaitement informée. Deux princes étrangers, Indathirse
                et Aripithe, présents à la cour de Thomiris et amoureux de la reine, sont toutefois
                intrigués par la présence d'Artamene. Après quelques jours, ce dernier décide de
                solliciter l'aide de Terez, premier ministre influent, pour découvrir les sentiments
                de la reine.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02011101" n="L'ambassade d'Artamene">
              <argument>
                <p>Artamene doit se rendre au royaume des Massagettes en tant qu'ambassadeur de
                  Ciaxare. Un problème de piraterie sur la mer Caspie est invoqué comme motif
                  officiel de son voyage, alors qu'en réalité ce dernier doit disposer favorablement
                  la reine Thomiris à épouser Ciaxare. Au moment de prendre congé de Mandane,
                  Artamene a un très mauvais pressentiment ; il craint que Philidaspe ne profite de
                  son absence pour ravir la princesse. Mandane lui adresse toutefois des paroles
                  tendres qui le touchent profondément. En route, Artamene se montre mélancolique et
                  absent, ne sachant pas même où il se trouve. Il reste dans cet état tout au cours
                  du trajet de Themiscire jusqu'aux bords de l'Araxe, fleuve qui borne le royaume
                  des Massagettes.</p>
              </argument>
              <p> Enfin, Seigneur, <interp id="note1226" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> se resolut à partir ; <interp id="note1227"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> de son, costé l'en
                pressa ; et luy fit preparer un équipage, le plus grand, et le plus magnifique, dont
                l'on eust jamais entendu parler en <interp id="note1230" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>. Il eut pourtant ordre de ne proposer pas
                d'abord la chose dont il s'agissoit à <interp id="note1229" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> : <interp id="note1228"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ne voulant pas
                s'exposer à estre refusé. Mais comme il estoit arrivé que quelques Pyrates avoient
                  <pb id="page_803" n="V02-P205"/>pris plusieurs Vaisseaux Marchands sur la Met
                  <interp id="note1240" resp="BeS" type="lieu" value="Caspie">Caspie</interp>, qui
                apertenoient a des Capadociens : et qu'il s'estoit fait une espece de petite guerre
                maritime, entre ces Capadociens et ces Pyrates, qui estoient du Pars des <interp
                  id="note1239" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> : ce
                fut cette negociation qui fut le pretexte de ce voyage : quoy qu'en effet il ne fut
                entrepris, que pour traiter en secret du Mariage de <interp id="note1238" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> avec <interp id="note1234"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Je ne m'arresteray
                point à vous dire, toutes les carresses que le Roy fit à mon Maistre en s'en
                separant, ny toutes celles que toute la Cour luy fit ; <interp id="note1231"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> mesme parut estre plus
                de ses amis qu'à l'ordinaire : et <interp id="note1232" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> avoit sans doute en aparence tous les sujets du
                monde d estre satisfait de luy. Mon Maistre avoit pourtant dans le coeur une
                inquietude secrette qui ne luy donnoit pas peu de peine : car enfin depuis que
                  <interp id="note1236" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, ou pour mieux dire le Prince d'Assirie avoit disparu, l'on
                n'en avoit eu aucunes nouvelles. L'on avoit mesme sçeu, qu'il n'estoit point
                retourné à Babylone : et que la Reine <interp id="note1235" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> estoit tousjours fort en
                peine d'une si longue absence. Il y avoit aussi des momens, ou <interp id="note1233"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne sçavoit pas
                trop bien s'il devoit croire que <interp id="note1237" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> fust en effet ce qu'il avoit dit estre : et
                il y en avoit d'autres aussi, où il n'en doutoit point du tout. Mais enfin son
                equipage estant prest, il falut partir, et dire adieu à la Princesse jamais,
                Seigneur, je n'ay esté plus fortement persuadé qu'en cette rencontre, que les Dieux
                  <pb id="page_804" n="V02-P206"/>envoyent quelquefois aux hommes, des pressentimens
                de ce qui leur doit arriver : car mon Maistre eut une si sensible douleur en
                quittant <interp id="note1243" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ; et cette Princesse, quoy que tres accoustumé à vaincre ses
                sentimens, en parut aussi si affligée ; que quand ils eussent sçeu infailliblement
                qu'ils ne se reverroient jamais, ils ne l'eussent pas esté davantage. Cét adieu,
                comme vous pouvez penser, se fit sans autres tesmoins, que la fidelle <interp
                  id="note1245" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> ;
                avec laquelle il y avoit desia quelque temps que j'avois lié une amitié tres
                estroite. Ce compliment ne fut pas long : et leur conversation se fit presque
                plustost par leur silence que par leurs paroles. La tristesse qui paroissoit dans
                les yeux d'<interp id="note1241" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, fut toute l'eloquence qu'il employa à prier sa Princesse de ne
                l'oublier pas s et la douleur qu'il vit dans ceux de <interp id="note1244"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, fut presque toute
                la faveur qu'il reçeut d'elle en s'en separant. Voulez vous bien, luy dit il,
                Madame, que je ne démente pas mes propres yeux ? Et me permettrez vous de croire,
                que j'ay quelque part à la melancolie que je voy dans les vostres ? Ouy <interp
                  id="note1242" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy
                respondit elle, je vous le permets : et je ne seray pas mesme marrie que vous
                croiyez qu'il y en a plus dans mon coeur, que vous n'en voyez sur mon visage. Il
                n'en eust pas falu plus que cela, pour ressusciter mon Maistre s'il eust esté mort :
                mais je pense aussi Seigneur, qu'il n'en eust guere plus falu pour le faire mourir
                et de douleur et de joye. Aussi ces deux sentimens <pb id="page_805" n="V02-P207"
                />opposez, firent tant de desordre en son ame ; qu'il en perdit la parole, et
                presque la raison. Il quitta donc la Princesse sans luy dire plus rien : et la
                regardant aussi long temps qu'il le pût, il sortit enfin, et monta a cheval sans
                sçavoir ny qui estoit aveque luy ; ny quel chemin il tenoit ; ny mesme ce qu'il
                pensoit. Le premier jour de nostre voyage, se passa de cette sorte : le second ne
                fut guere moins melancolique : tous les autres furent à peu pres semblables : et
                depuis <interp id="note1249" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp> jusques au bord de l'<interp id="note1246" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Araxe">Araxe</interp> (ce fleuve fameux qui borne le Royaume
                des Massagettes) je pense que mon Maistre ne sçeut point quelle route nous tinsmes.
                Il ne sçeut, dis-je, si nous avions pris celle de la Province des <interp
                  id="note1247" resp="BeS" type="lieu" value="Aspires">Aspires</interp> ; si nous
                avions traverse la <interp id="note1248" resp="BeS" type="lieu" value="Colchide"
                  >Colchide</interp> ; ou si nous avions pris le haut des Montagnes. Enfin, je pense
                qu'il ne sçeut si nous avions esté sur la mer ou sur la terre ; ny si nous avions
                passé des forests ou des rivieres : tant il est vray qu'il fut entierement possedé
                par sa passion et par ta melancolie, pendant ce voyage qui est assez long, et où
                l'on voit d'assez belles choses. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011102" n="Le pays des Massagettes">
              <argument>
                <p>En passant l'Araxe, le paysage se modifie brusquement. On ne perçoit plus aucune
                  construction, tandis que des plaines et des collines s'étendent à perte de vue. Le
                  caractère extraordinaire du site arrache Artamene à sa mélancolie. Il constate que
                  des milliers de tentes, aux formes et aux couleurs variées, recouvrent les
                  environs. Il y a également des chariots, les Massagettes étant nomades. Deux jours
                  sont nécessaires pour arriver à la tente de la reine Thomiris. Feraulas décrit ce
                  voyage comme divertissant, donnant des détails sur le peuple et ses coutumes.
                  Comme les Massagetes possèdent beaucoup d'or et de cuivre, les hommes et les
                  animaux sont richement parés. Spargapise, fils de Thomiris, est absent. Il est
                  parti avec son oncle Ariante vers les provinces tournées en direction du mont
                  Imaüs, qui partage les deux Scithies. La cour, qui entoure la reine, est cependant
                  importante. Deux étrangers s'y trouvent ; Indathirse, prince des Tauroscites et
                  neveu du fameux Anacharsis, pour l'heure en voyage, et Aripithe, prince des
                  Sauromates. La ‘ville' est somptueuse. Au centre trône le merveilleux pavillon de
                  Thomiris.</p>
              </argument>
              <p>Estant donc arrivez au bord de l'<interp id="note1250" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Araxe">Araxe</interp>, nous le passasmes sur de grands bateaux, qui sont
                destinez à cét usage, pour la commodité de ceux qui voyagent en ce païs là : et nous
                commençasmes, s'il faut ainsi dire, d'entrer en un autre Monde. Car Seigneur, nous
                ne vismes plus ny Villes, ny Vilages, ny Maisons, ny Temples : et toute cette grande
                estenduë de païs qui borde un des costez <pb id="page_806" n="V02-P208"/>de
                  l'<interp id="note1253" resp="BeS" type="lieu" value="Araxe">Araxe</interp>, et
                qui regarde vers les Issedones, n'est que de grandes et vastes Plaines, entremeslées
                de petites Colines extrémement agreables. un objet si nouveau, força la melancolie
                  d'<interp id="note1251" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et l'obligea de remarquer avec plaisir, que toutes ces
                Plaines et toutes ces Colines estoient semées de cent mille Tentes differentes, et
                par leurs formes, et par leur grandeur, et par leurs couleurs. L'on en voyoit deux
                ou trois cens en un mesme lieu ; trente ou quarante en un autre ; quelques unes en
                plus petit nombre, et d'autres mesmes toutes seules, et separées de tout le reste.
                L'on voyoit aussi grande quantité d'une espece de Pavillons roulans, dont ces
                Peuples se servent, principalement à la guerre : qui sont de grands chariots
                couverts de Dais magnifiques, sous lesquels ils peuvent estre à l'abry de
                l'incommodité de la pluye et des vents : et à l'ombre aussi, quand il arrive que le
                Soleil les importune. Un nombre infiny de Troupeaux, paissoient parmy toutes ces
                vastes Plaines : et adjoustoient encore beaucoup d'agrément, à un si merveilleux
                objet. <interp id="note1252" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> donc, apercevoir bien admiré cette diversité de coustumes,
                continua son chemin, droit vers le Quartier des Tentes Royalles : car c'est ainsi
                qu'ils apellent en ce païs là, l'endroit où la Cour fait sa demeure. Ces Tentes
                changent toutefois de lieu selon les Saisons ; et quoy qu'elles soient assez souvent
                proche de l'<interp id="note1254" resp="BeS" type="lieu" value="Araxe"
                  >Araxe</interp>, à cause de la commodité que ce grand et beau fleuve aporte à son
                voisinage ; <pb id="page_807" n="V02-P209"/>lors que nous y fusmes, il nous falut
                faire deux journées entieres dans le païs des <interp id="note1258" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp>, auparavant que d'arriver où
                estoit la Reine. Mais Seigneur, à vous dire la verité, ce voyage nous donna assez de
                divertissement à l'abord : et la veüe de tant de choses nouvelles, ne nous permit
                pas de nous ennuyer. De plus, tous ces Peuples quoy que confondus par beaucoup de
                personnes avec les veritables Scithes, n'ont pas leur simplicité en habillemens : au
                contraire, ils sont tres superbes et tres magnifiques. Car comme leur païs produit
                une quantité prodigieuse d'or et de cuivre, ils se servent en toutes sortes de
                choses de ces deux Metaux : n'employant que tres rarement le fer et l'argent, parce
                qu'ils en ont fort peu chez eux. Ainsi leurs Lances, leurs Carquois, leurs Fleches,
                leurs Marteaux d'armes, leurs Baudriers, la Bride, le Mors, tout le harnois de leurs
                chevaux, et cent autres choses qui seroient trop longues à dire, sont toutes d'or,
                ou du moins ornées avec de l'or : de sorte que tout ce que nous rencontrasmes, ne
                nous fit voir que magnificence. Nous sçeusmes en allant, que le Fils de la Reine
                appellé <interp id="note1255" resp="BaS" type="personnage" value="Spargapise"
                  >Spargapise</interp>, n'estoit pas alors aupres d'elle : et qu'il estoit allé,
                accompagné d'Ariante Frere de <interp id="note1257" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp>, vers ces Provinces qui regardent le Mont
                Imaüs, qui comme vous sçavez partage les deux Scithies. Certe absence n'empescha pas
                que nous ne trouvassions la Cour extrémement grosse : car comme <interp
                  id="note1256" resp="BaS" type="personnage" value="Spargapise">Spargapise</interp>
                n'avoit que quinze ans, et qu'Ariante n'avoit <pb id="page_808" n="V02-P210"/>point
                d'authorité en ce païs là, tout le monde s'attachoit à la Reine, qui depuis fort
                long temps gouvernoit toutes choses : et qui en effet a de tres grandes qualitez,
                quoy qu'elle en ait aussi quelques unes qu'il seroit à souhaitter qu'elle n'eust
                pas. Nous sçeusmes encore qu'il y avoit deux Princes Estrangers dans cette Cour :
                l'un Prince des Tauroscites apellé <interp id="note1261" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, et neveu d'un fameux
                Scithe qui se nomme <interp id="note1259" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Anacharsis">Anacharsis</interp>, qui estoit alors en voyage : et dont en
                mon particulier, l'avois fort entendu parler en Grece, du temps que nous estions à
                  <interp id="note1263" resp="BeS" type="lieu" value="Corinthe">Corinthe</interp>.
                Pour l'autre qui s'apelle <interp id="note1260" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aripithe">Aripithe</interp>, il est Prince des Sauromates : de sorte qu'à
                ce que nous sçeusmes, ces deux Estrangers rendoient la Cour de <interp id="note1262"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> encore plus belle
                qu'à l'acoustumée. Enfin Seigneur, nous marchasmes si bien, que nous descouvasmes de
                fort loing les Tentes Royalles, ou pour mieux dire, la plus belle Ville du monde :
                estant certain qu'il ne peut jamais tomber un plus magnifique objet sous les yeux.
                Il y avoit une estenduë de plus de vingt cinq stades en quarré, entierement pleine
                de Tentes rangées avec ordre et par grandes rües : et pour rendre la chose encore
                plus superbe, il y avoit symetrie en leur forme, et en leur disposition. Le meslange
                mesme des couleurs, y estoit judicieusement observé : et la pourpre, l'or, le blanc,
                et le bleu, estoient meslez avec une confusion, où il ne laissoit pas d'y avoir de
                la regularité. Toutes ces Tentes avoient sur le haut, de grosses pommes <pb
                  id="page_809" n="V02-P211"/>d'or ou de cuivre, avec des Banderolles ondoyantes :
                et en divers endroits de cette Ville (s'il est permis de parler ainsi) l'on voyoit
                des Pavillons beaucoup plus eslevez que les autres : qui paroissoient comme font
                dans nos Villes, les Palais et les magnifiques Temples. Au milieu de tout cela,
                estoit le Pavillon de <interp id="note1264" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp>, fort remarquable et par sa beauté, et par sa
                grandeur prodigieuse, et parles Enseignes Royalles, que l'on voyoit arborées, sur le
                haut de ce superbe Pavillon. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011103" n="Première rencontre entre Cyrus et Thomiris">
              <argument>
                <p>A l'annonce de l'ambassade d'Artamene, Thomiris envoie un gros de cavalerie pour
                  accueillir le héros et ses hommes. Le convoi est resplendissant, car Ciaxare
                  désire faire montre des richesses de son royaume. La reine envoie un interprète,
                  qui s'avère inutile, car Artamene parle la langue assirienne et Thomiris maîtrise
                  le cappadocien. Feraulas avoue avoir été ébloui par la magnificence de la tente
                  royale. Il fait le portrait de la reine, femme d'une beauté exceptionnelle,
                  paraissant n'avoir guère plus de vingt ans, puis détaille sa parure. Artamene lui
                  présente des tablettes serties de diamants, où se trouve gravée la lettre de
                  Ciaxare. Or à son grand étonnement, Thomiris ne tarit pas d'éloges au sujet des
                  exploits d'Artamene, qu'elle connaît en détail, mais ne témoigne qu'une admiration
                  polie envers Ciaxare. Ses informations proviennent d'espions, car les Scithes et
                  les Massagettes ont coutume d'envoyer diverses personnes dans toutes les cours
                  d'Asie, afin de savoir ce qu'il s'y passe. Leur politique est l'invasion par
                  surprise.</p>
              </argument>
              <p>Comme nous arrivasmes donc à quinze ou seize stades de ces magnifiques Tentes, nous
                vismes paroistre un gros de Cavalerie, à la teste duquel estoit un des plus
                considerables d'entre les <interp id="note1270" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp> : qui venoit recevoir mon Maistre au nom
                de la Reine. Car dés que nous avions eu passé l'<interp id="note1269" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Araxe">Araxe</interp>, elle avoit esté, advertie, qu'un
                Ambassadeur de <interp id="note1267" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, appelle <interp id="note1265" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, estoit entré dans ses Estats : de sorte qu'au
                Nom de <interp id="note1268" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, et à celuy d'<interp id="note1266" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, qu'elle ne connoissoit que trop, comme vous
                sçaurez apres, elle avoit envoye comme je viens de le dire, un homme de
                consideration, suivy de beaucoup d'autres, pour le recevoir. Les premiers complimens
                estans faits, nous continuasmes nostre chemin meslez parmy eux : et en aprochant,
                nous vismes que tout ce grand quarré de Tentes, estoit enfermé de Barrieres peintes
                et dorées, où il y avoit en garde, des Soldats de fort bonne mine. Nous vismes aussi
                qu'il y avoit une petite Riviere, qui se divisoit en deux petits <pb id="page_810"
                  n="V02-P212"/>bras, dont l'un passoit tout le long d'une des faces de cette Ville
                portative : et l'autre la traversoit par le milieu : se rejoignant apres un peu plus
                bas comme auparavant. Nous vismes que le Pavillon de la Reine estoit au milieu d'une
                grande Place, ou quatre grandes rües aboutissoient, avec des Gardes aux deux bouts
                de toutes les quatre. Enfin Seigneur, l'on conduisit mon Maistre dans une superbe
                Tente, destinée pour les Ambassadeurs des Rois Estrangers. Comme le train et
                l'equipage d'<interp id="note1271" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit extrémement grand et magnifique, ces Peuples là
                n'avoient pas moins de curiosité de nous regarder, que nous en avions de les voir.
                Car corne l'habillement des Medes est beaucoup plus beau que celuy de tout le reste
                de l'Asie, <interp id="note1275" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> avoit voulu que nous eussions tous des robes à la Medoise,
                toutes couvertes d'or : et celle d'<interp id="note1272" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit toute semée de
                pierreries. Comme nous estions armiez apres midy, le reste du jour fut employé à se
                reposer : et ce ne fut que le lendemain au matin que <interp id="note1276"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> donna audience à
                mon Maistre. J'avois oublié de vous dire, qu'en envoyant recevoir <interp
                  id="note1273" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                  <interp id="note1277" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> luy avoit aussi envoyé un Truchement, qui sçavoit toutes les
                Langues Asiatiques : mais pour elle, mon Maistre n'en eut pas besoin, car elle
                sçavoit la Langue Assirienne : qui comme vous ne l'ignorez pas, est la plus
                generalement entendüe par tout : et qu'<interp id="note1274" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> sçavoit assez bien, parce
                qu'elle ressemble fort à celle de <interp id="note1278" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>. De sorte que mon Maistre ayant <pb
                  id="page_811" n="V02-P213"/>esté adverty qu'elle la sçavoit, se prepara à luy
                parler en cette Langue : aussi tost qu'il auroit fait son premier compliment en
                celle de <interp id="note1280" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, pour garder quelque ceremonie : et pour rendre ce respect là
                au Roy de qui il estoit envoyé. L'heure de l'Audience estant donc venüe, plusieurs
                Officiers de la Reine vinrent prendre mon Maistre, pour le conduire chez elle : où
                les deux Princes que je vous ay nommez, et tout ce qu'il y avoit de Grand et de beau
                à cette Cour, soit parmy les hommes ou parmy les Dames s'estoit rendu : pour voir
                cét Ambassadeur, de qui l'on disoit desja tant de choses : quoy que l'on ne peust
                encore juger en ce lieu la que de sa bonne mine. L'on nous fit passer dans ces
                superbes Tentes de <interp id="note1279" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp>, par trois differentes Chambres richement
                meublées, auparavant que d'arriver au lieu où estoit la Reine : mais lors que nous
                entrasmes en celuy la, j'advoüe que je fus un peu surpris, et que j'eus peine à
                croire que je ne fusse pas plustost à Babylone, à <interp id="note1281" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Ecbatane">Ecbatane</interp>, à <interp id="note1284" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, à Amasie, ou à <interp
                  id="note1283" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, que dans un
                Camp de <interp id="note1282" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp> : tant il est vray que je ay de magnificence, et de marques
                de Grandeur. Tout cet Apartement estoit tendu de Pourpre Tyrienne, toute couverte de
                plaques d'or massif, où estoient representées en bas relief diverses actions de
                leurs Rois : l'on voyoit pendre au haut du Dôme de cette Chambre, cent lampes d'or,
                enrichies de pierreries : la Reine estoit sur un Throsne eslevé <pb id="page_812"
                  n="V02-P214"/>de trois marches, tout couvert de drap d'or, dont le Dais estoit
                aussi : l'un et l'autre estant encore orné de plusieurs plaques d'or massif. Il y
                avoit au pied du Throsne une petite Balustrade d'or, qui separoit la Reine de tout
                le reste du monde qui l'accompagnoit : toutes les Dames richement vestuës, estoient
                assises des deux costez de ce Throsne, sur des quarreaux de Pourpre avec de l'or ;
                et tous les hommes estoient debout derriere elles. <interp id="note1285" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> avoit ce jour là une espece
                de robe et de manteau à l'Egyptienne, qui semblant avoir quelque chose de negligé,
                ne laissoient pas d'estre fort majestueux. L'un et l'autre estoient tissus d'or et
                de soye de diverses couleurs : car le deüil des Veusves parmy les <interp
                  id="note1286" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> ne
                passejamais la premiere année. Sa coiffure estoit assez haute par derriere, d'où
                pendoit un crespe qui apres avoir esté jusqu'à terre, se s'atachoit sur l'espaule ;
                et se mesloit confusément avec un grand Panache de diverses couleurs qui luy
                flottoit sur la teste. Ses cheveux qui sont blonds estoient à demy espars, et sa
                gorge pleine et blanche, à demy cachée, d'une gaze plissée et transparente, qui
                donnoit beaucoup d'agrément à son habit, l'oubliois de vous dire que sa robe estoit
                retroussée du costé droit avec une agrasse de Pierreries : ce qui faisoit voir
                qu'elle estoit doublée de peaux de Tigres admirablement belles, et fort mouchetées.
                Elle avoit des Brodequins de drap d'or bordez de cette mesme fourrure, et s'attachez
                sur le devant par <pb id="page_813" n="V02-P215"/>des meuffles de Lyon, faits d'or
                massif, et dont les yeux estoient de Rubis. Enfin l'on peut dire que l'habillement
                de <interp id="note1289" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> ornoit sa beauté, comme sa beauté ornoit son habillement. Cette
                Princesse, qui effectivement n'avoit alors que vingt-neuf ans, ne m'en parut pas
                avoir plus de vingt : elle est d'une taille fort avantageuse, et un peu au dessus de
                la grandeur ordinaire : elle a la mine haute, mais un peu superbe : les yeux beaux
                et remplis de feu : le teint si blanc, si vif, et couvert d'une fraischeur si
                agreable, que la premiere jeunesse n'en peut jamais donner davantage à personne. En
                un mot, elle a une belle bouche, de belles dents de belles mains, de beaux bras, et
                et un embonpoint admirable. Je trouvay donc <interp id="note1290" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> une tres belle Princesse : et
                mon Maistre tout preocupé qu'il estoit, fut contraint d'adjoüer apres, qu'excepté
                  <interp id="note1288" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> (qui certainement estoit encore infiniment plus accomplie) il
                n'avoit jamais veû de beauté plus esclatante, que celle de <interp id="note1291"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>. Cette Reine se
                leva, dés qu'elle aperçeut mon Maistre : et descendit mesme le premier degré de son
                Throsne. Cette Balustrade d'or que l'on ouvrit par le milieu, fit que mon Maistre
                s'avança jusqu'au bas de ce Throsne : et que mettant le pied sur la derniere marche,
                il luy baisa la robe, et luy presenta des Tablettes toutes couvertes de Diamants, où
                estoit la Lettre de <interp id="note1287" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : luy disant en peu de mots, et en Capadocien, le
                sujet de son Ambassade. Elle respondit en sa langue, mais fort peu <pb id="page_814"
                  n="V02-P216"/>de chose ; et prenant ces Tablettes, elle les donna au Capitaine de
                ses Gardes, qui les remit entre les mains du Truchement. Apres cela, elle se remit à
                sa place : et mon Maistre prit celle qui estoit destinée pour luy a la droite du
                Throsne, et au delà de la Balustrade. Vous sçavez. Seigneur, que ces especes de
                depesches, ne servent qu'à authoriser celuy qui les porte : et qu'en ces premieres
                Audiences, l'on ne parle jamais gueres à fond des affaires qui amenent les
                Ambassadeurs. Apres donc que pour la ceremonie cette Lettre de Creance eut esté
                leve, et expliquée à la Reine : et que chacun, comme je l'ay dit, eut commencé de
                parler en la langue de son Païs ; <interp id="note1292" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> fut fort estonné d'entendre que <interp
                  id="note1294" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> luy
                dit en Assirien. Je ne suis pas peu obligée au Roy de <interp id="note1296"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, de m'avoir fait
                connoistre un homme de qui la reputation m'avoit donné une si forte curiosité : car
                ne pensez pas, luy dit elle, que la Renommée ne passe jamais l'<interp id="note1295"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Araxe">Araxe</interp>, pour nous aprendre ce que
                l'on fait aux lieux d'où vous venez. Vous sçavez qu'elle traverse les Mers : et vous
                devez bien croire qu'elle passe ainsi les Fleuves avec joye, quand elle est chargée
                d'une gloire comme la vostre. Ouy genereux <interp id="note1293" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, adjousta t'elle, nous vous
                connoissions sans vous avoir veû : vostre Nom a devancé vostre Personne : et nostre
                estime pour vous, a precedé vostre arrivée. Je crains bien, Madame (respondit mon
                Maistre en la mesme langue qu'elle avoit parlé) que je ne destruise <pb
                  id="page_815" n="V02-P217"/>moy mesme cette glorieuse estime ; et que je ne rende
                un mauvais office a la Renommée qui m'a tant flatté : puis qu'apres cela vous ne la
                croirez peut-estre jamais plus : et tiendrez pour suspectes de mensonge, toutes les
                veritez qu'elle vous annoncera. Mais, Madame, quoy qu'elle m'ait fait grace, elle ne
                laisse pas de rendre quelque fois justice : c'est pourquoy je supplie
                tres-humblement vostre Majesté, de ne douter jamais de ce qu'elle dira, lors qu'elle
                voudra vous assurer, que le Prince que je sers, est un des plus Grands Rois du
                Monde. Je sçay bien, reprit <interp id="note1300" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp>, qu'en effet <interp id="note1298" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> est un Grand Prince, et un
                Prince qui a de bonnes qualitez : et je sçay de plus, que la Princesse sa Fille, est
                aussi admirable en beauté, qu'<interp id="note1297" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> l'est en valeur. Mais je sçay aussi,
                adjoustat'elle, que vostre main à fait trembler la plus grande partie de l'Asie : et
                que vous avez presques autant gagné de Batailles, que vous avez vescu d'années. Mon
                Maistre estoit si surpris et si confondu d'entendre parler <interp id="note1301"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> de cette sorte,
                qu'il ne pût s'empescher de luy tesmoigner son estonnement : car il s'estoit imaginé
                que les Scithes et les <interp id="note1303" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp> qui sont leurs Alliez, ne prenoient
                gueres de part en tout le reste du monde. Madame, luy dit il, vous me surprenez
                estrangement : car comme je ne me souviens point d'avoir veû de <interp
                  id="note1304" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp>, ny
                à la Cour de <interp id="note1302" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, ny à l'Armée de <interp id="note1299" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : je ne puis m'imaginer, par
                quelle voye vous sçavez une partie de ce qui s'y passe. Il paroist toutefois assez,
                adjousta-t'il, <pb id="page_816" n="V02-P218"/>que vostre Majesté n'en est pas
                informée bien precisément : puis qu'elle me donne une gloire, qui apartient toute au
                Roy mon Maistre ; de qui les Armes ont sans doute esté heureuses entre mes mains :
                mais qui l'auroient autant esté, en celles de tout autre que de moy. Je ne
                m'arresteray point, Seigneur, à vous redire toute cette conversation ; qui fut
                beaucoup plus longue, que n'ont accoustumé de l'estre celles des premieres
                Audiences. La Reine assura mon Maistre en le congediant, qu'il auroit toute la
                satisfaction qu'il pouvoit esperer de son voyage : et qu'elle contenteroit <interp
                  id="note1306" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, en
                toutes les choses ou elle le pourroit faire raisonnablement. <interp id="note1305"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> se retira donc
                tres satisfait de <interp id="note1307" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp>, et fort estonné de trouver si près des
                Scithes, des Peuples si magnifiques, si civilisez, et si pleins d'esprit. Nous
                sçeusmes apres que <interp id="note1308" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> avoit cette coustume, d'envoyer diverses
                personnes, chez tous les Princes Estrangers, qui sans estre connus, luy rendoient
                compte de temps en temps, de tout ce qui se passoit par toute l'Asie : Et d'autant
                plus, que la Politique de toutes les deux Scithies et des <interp id="note1309"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> qui les imitent en
                cela ; est de faire des invasions, lors que l'on y pense le moins : et c'est pour
                cét effet qu'ils taschent de sçavoir precisément tout ce qui se passe chez tous les
                Peuples dont ils ont connoissance ; afin de s'empescher d'estre surpris, et de
                surprendre les autres. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011104" n="Indathirse, Aripithe et Terez">
              <argument>
                <p>Le lendemain, Artamene reçoit la visite d'Indathirse et d'Aripithe, dont Feraulas
                  fait les portraits. Tous deux, amoureux de la reine Thomiris, sont intrigués par
                  l'accueil qu'elle a réservé à Artamene. Ignorant les véritables desseins du
                  général de Ciaxare, ils sont cependant enchantés de faire la connaissance d'un
                  homme si illustre. Les premiers temps du séjour d'Artamene se déroulent dans la
                  paix et les réjouissances. Alors que les négociations au sujet des pirates de la
                  mer Caspie se poursuivent, la reine interroge Artamene sur le gouvernement de
                  Ciaxare. Elle lui montre également les divertissements des Massagettes. Artamene
                  découvre que ce peuple honore le dieu Mitra, comme les Perses, mais sous un autre
                  nom. Il apprend qu'un certain Terez, premier Ministre, n'est pas sans influence
                  sur la reine. L'ambassadeur de Ciaxare décide de se renseigner au sujet des
                  sentiments de Thomiris par le biais de Terez.</p>
              </argument>
              <p>Cependant ces deux Princes Estrangers qui estoient dans cette Cour, donc <pb
                  id="page_817" n="V02-P219"/>l'un, comme je l'ay déja dit, s'apelloit <interp
                  id="note1314" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>,
                et l'autre <interp id="note1311" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe"
                  >Aripithe</interp>, et qui estoient tous deux amoureux de <interp id="note1317"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> : voyant avec
                quelle civilité extraordinaire elle avoit reçeu mon Maistre, le vinrent voir le
                lendemain. Il leur rendit leur visite un jour apres ; et il trouva que ces deux
                Scithes estoient fort honnestes gens ; principalement <interp id="note1315"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> Prince des
                Tauroscithes, et neveu du fameux <interp id="note1310" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Anacharsis">Anacharsis</interp>. <interp id="note1312" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp> avoit aussi de l'esprit :
                mais il estoit un peu soubçonneux et violent : au lieu qu'<interp id="note1316"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> n'avoit rien
                qui ne sentist la douceur Asiatique ; et rien du tout de sauvage ny de rude. L'un et
                l'autre de ces Princes parloit la langue Assirienne, aussi bien que <interp
                  id="note1318" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> :
                ainsi ils purent faire conversation avec mon Maistre : qui d'abord les ravit et les
                charma de telle sorte, qu'ils le regarderent comme un Dieu : tant sa façon d'agir,
                sa maniere de parler, sa douceur, sa bonne mine, et sa beauté, leur donnerent
                d'admiration. La Reine de son costé, en avoit esté tres satisfaite : et en avoit
                parlé en des termes si avantageux, qu'il n'y avoit pas lieu de douter, que mon
                Maistre n eust puissamment confirmé par sa presence, la bonne opinion qu'elle avoit
                desja de luy. Car nous sçeusmes qu'elle avoit dit ces propres paroles, parlant de la
                beauté et de la bonne mine d'<interp id="note1313" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; Il faut sans doute, disoit elle, que ces
                Peuples qui moins raionnables que nous qui n'adorons que le Soleil, et qui se sont
                advisez de donner des figures à leurs Dieux, ou d'adorer <pb id="page_818"
                  n="V02-P220"/>dorer des hommes ; en eussent veû qui ressembloient <interp
                  id="note1319" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Car
                il est certain qu'il à quelque chose de Grand et de Divin, qui donne de l'admiration
                et du respect, en donnant de l'amitié. Enfin, Seigneur, durant les premiers jours
                que nous fusmes en ce Païs là, l'on peut dire que tout le monde estoit content :
                Thomins estoit ravie de voir <interp id="note1320" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> dans sa Cour : ces deux Princes Estrangers
                estoient aussi bien aises de faire amitié avec un homme si illustre : toute la Cour
                en general, prevoyant bien que la presence d'<interp id="note1321" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> augmenteroit les
                divertissemens, s'en resjouïssoit : ce Peuple qui aime naturellement les hommes
                vaillans, regardoit Artamenc avec plaisir : et mon Maistre luy mesme esperant de
                bien reüssir en son dessein, veû la maniere dont on l'avoit reçeu ; n'avoit point
                d'autre inquietude, que celle de l'absence et de sa passion, qui a dire vray estoit
                assez sorte : mais qui estoit pourtant un peu soulagée, par l'esperance d'un prompt
                et d'un heureux retour. Cependant pour ne perdre point de temps, durant qu'il
                faisoit semblant de songer à negocier avec le Conseil de la Reine, des affaires qui
                estoient le pretexte de son voyage, c'est à dire de ces courses de Pyrates sur la
                Mer <interp id="note1325" resp="BeS" type="lieu" value="Caspie">Caspie</interp> : il
                s'informa adroitement, qui gouvernoit l'esprit de <interp id="note1324" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, afin de decouvrir ses
                sentimens ; et de pressentir si elle voudroit entendre au Mariage de <interp
                  id="note1322" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Il
                sçeut donc qu'un homme appelle <interp id="note1323" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Terez">Terez</interp>, avoit assez de credit aupres d'elle, c'est <pb
                  id="page_819" n="V02-P221"/>pourquoy il songea à se l'aquerir autant qu'il pût.
                Mais comme il faut du temps pour cela, il faloit malgré qu'il en eust, qu'il se
                donnast patience : pendant quoy, il voyoit la Reine tous les jours, et presque à
                toutes les heures. Elle luy parla de toutes les manieres differentes de faire la
                guerre : elle s'enquit de la façon dont <interp id="note1327" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> gouvernoit ses Peuples : elle
                voulut sçavoir de quelle sorte on vivoit à sa Cour pendant la paix : et sur toutes
                ces choses, elle trouva tant d'esprit, tant de sagesse, et tant d'agrément en la
                conversation d'<interp id="note1326" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qu'elle ne pouvoit assez le louer. Aussi fit elle tout ce qui
                luy fut possible, pour l'empescher de s'ennuyer aupres d'elle : car elle luy fit
                voir toute la magnificence des <interp id="note1328" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp>, et tous leurs plaisirs. Elle le mena à
                la Chasse ; elle fit faire des courses de chevaux, où il signala son adresse ; elle
                luy fit mesme voir une espece de Dance Scithique, où ceux qui la sont habillez comme
                les veritables Scithes, de magnifiques fourrures de diverses sortes : et dont
                Pharmome, quoy qu'un peu sauvage, ne laisse pas de plaire extrémement. Elle luy fit
                voir encore, des combats et des victoires non sanglantes : enfin elle n'oublia rien
                de tout ce qui pouvoit le divertir. Il vit mesme un de leurs Sacrifices : et il eut
                la satisfaction de voir que MITRA le Dieu des Persans, quoy que sous un autre Nom,
                estoit aussi le Dieu des Scithes et des <interp id="note1329" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp> ; et mesme plus particulierement qu'à
                nous : car ils ne sacrifient jamais qu'au Soleil, que nous appelions ainsi ; et ne
                luy immollent que <pb id="page_820" n="V02-P222"/>des chevaux : trouvant,
                disent-ils, qu'il est juste de sacrifier au plus Grand, et au plus viste de tous les
                Dieux, le plus noble et le plus viste de tous les animaux. <interp id="note1332"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> vivant donc de
                cette sorte avec mon Maistre, il estoit carressé de toute la Cour : et selon les
                aparences, il devoit bien tost estre en estat d'obtenir tout ce qu'il demanderoit.
                Il remarquoit bien que <interp id="note1333" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> avoit pour luy toute la complaisance
                imaginable, et nous voyons bien <interp id="note1331" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et moy qu'elle l'estimoit infiniment : mais
                nous ne prevoiyons pas que ce qui en aparence devoit avancer les desseins d'<interp
                  id="note1330" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, les
                reculeroit en effet. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020112"
            n="Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Thomiris amoureuse de Cyrus)"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Feraulas et Chrisante, qui, grâce à Gelonide, confidente de la reine, originaire de
                Medie, n'ignorent rien des sentiments de Thomiris à l'égard d'Artamene, en informent
                ce dernier. Stupéfait, il feint en premier lieu de ne pas croire ces sentiments,
                afin de ménager à Thomiris un moyen honorable de se rétracter. Mais la reine
                s'entête et fait attendre la réponse concernant le projet de mariage avec Ciaxare.
                Pendant ce temps, Artamene excite malgré lui la jalousie d'Indathirse et d'Aripithe.
                Thomiris finit par avouer elle-même son amour à Artamene. Ce dernier lui fait
                comprendre que sa fidélité envers Ciaxare lui interdit d'envisager une quelconque
                relation avec elle. La reine interdit alors à Artamene de quitter le pays. Elle
                désire gagner du temps, s'imaginant fléchir les sentiments et la fidélité du
                héros.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02011201" n="Les sentiments de Thomiris">
              <argument>
                <p>Artamene évoque bientôt, auprès de Terez, l'éventualité d'un mariage entre
                  Ciaxare et Thomiris. Ce dernier se montre favorable et lui promet d'intervenir
                  auprès de la reine. Laquelle montre, du reste, une affection particulière pour
                  Artamene, qui suscite des jalousies. Elle interroge Feraulas au sujet des exploits
                  du héros. A son insu, l'ami d'Artamene contribue à accroître les sentiments de la
                  reine. Feraulas interrompt ici le récit de la vie d'Artamene pour rappeler à
                  l'assemblée que les Scythes ont jadis envahit la Medie et l'ont occupée durant
                  vingt-huit ans, avant d'en être chassés. Or il se trouve encore en la cour de
                  Thomiris une tante d'Aglatidas nommée Gelonide, jadis enlevée par un Scythe qui
                  l'a épousée. Confidente de la reine, Gelonide se passionne encore pour tout ce qui
                  a trait à la Medie et se lie d'une amitié particulière avec Chrisante, auquel elle
                  révèle les sentiments de Thomiris pour Artamene. Veuve à quinze ans, la reine des
                  Massagettes n'a jamais connu l'amour jusqu'à sa rencontre avec Artamene.</p>
              </argument>
              <p> Mon Maistre ayant enfin commencé de parler à <interp id="note1337" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Terez">Terez</interp>, des affaires qui regardoient ces
                Pyrates de la Mer <interp id="note1342" resp="BeS" type="lieu" value="Caspie"
                  >Caspie</interp> : <interp id="note1338" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Terez">Terez</interp> parles ordres de la Reine, luy dit qu'il auroit
                satisfaction : mais qu'il faloit se donner un peu de patience : parce que <interp
                  id="note1340" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>
                seroit bien aise que <interp id="note1336" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Spargapise">Spargapise</interp> son Fils fust revenu, auparavant que de luy
                respondre. Enfin apres qu'<interp id="note1334" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> par des presents assez considerables creut
                avoir lieu d'esperer d'estre servy par <interp id="note1339" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Terez">Terez</interp> aupres de la Reine ; il luy dit
                qu'il eust bien voulu sçavoir, si une proposition de Mariage avec <interp
                  id="note1335" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> luy
                desplairoit. Mon Maistre representa alors à ce premier Ministre, la Grandeur d'un
                Prince qui devoit estre Roy des Medes : l'avantage et la gloire qu'en reçevroient
                tous les <interp id="note1341" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp> : et il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre à
                persuader son Agent : afin qu'estant bien <pb id="page_821" n="V02-P223"/>persuadé
                luy mesme, il peust agir plus efficacement aupres de <interp id="note1351"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>. <interp
                  id="note1350" resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp> escouta
                  <interp id="note1345" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> avec plaisir : et tesmoignant aprouver cette proposition, il
                luy promit de la taire à la Reine, avec toute l'adresse, et toute l'affection
                possible. Cependant <interp id="note1352" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> qui ne sçavoit encore rien de la chose, vivoit
                avec mon Maistre comme à l'ordinaire : c'est à dire avec une civilité extréme : ce
                qui commença de ne plaire pas trop à <interp id="note1348" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> et à <interp
                  id="note1343" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp>.
                Pour moy, je vous advoüe que je commençay aussi de m'apercevoir que <interp
                  id="note1353" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>
                avoit une estime pour <interp id="note1346" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, qui pouvoit aisé ment faire naistre beaucoup
                d'affection. Je voyois qu'elle le loüoit tres souvent : qu'elle changeoit de couleur
                quand il aprochoit d'elle : et qu'elle le suivoit des yeux quand il la quittoit.
                Neantmoins je ne dis rien de ce que je pensois à mon Maistre : qui estoit trop
                possedé par sa passion, pour prendre garde à une semblable chose. Cependant
                Seigneur, ce leger soubçon ne se trouva pas uns fondement : et nous sçeusmes que
                cette Grande Reine qui n'avoit jamais rien aime ; qui avoit esté mariée fort jeune ;
                qui estoit demeurée veusve à quinze ans ; qui avoit refusé tous ce qu'il y avoit de
                Grand dans les deux Scithies ; et qui avoit defendu son coeur, contre l'amour
                  d'<interp id="note1349" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> et d'<interp id="note1344" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aripithe">Aripithe</interp>, depuis plus d'un an qu'ils la servoient, et
                qu'ils en estoient amoureux ; ne pût s'empescher de le laisser surprendre au merite
                  d'<interp id="note1347" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Mais Seigneur, admirez un peu <pb id="page_822" n="V02-P224"
                />par quelles voyes les Dieux conduisent les choses, lors qu'ils veulent qu'elles
                arrivent : quoy que <interp id="note1357" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> eust sçeu une partie des Grandes actions que
                mon Maistre avoit faites, elle n'en avoit pas sçeu toutes les particularitez : c'est
                pourquoy ayant eu unel', curiosité de les aprendre, elle jetta les yeux sur moy. Si
                bien que mon Maistre m'ayant un jour envoyé vers elle pour luy dire quelque chose :
                elle me commanda de luy raconter tout ce que je sçavois de la belle vie d'<interp
                  id="note1354" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>.
                Pour moy qui croyois que c'estoit rendre un bon office à mon Maistre, que
                d'augmenter l'estune que <interp id="note1358" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> avoit pour luy (car je n'avois pas encore le
                soubçona dont je viens de parler) je luy racontay exactement tous ses combats ;
                toutes ses victoires ; et tout ce que sa generosité luy avoit fait faire. Comment il
                avoit sauvé la vie du Roy de <interp id="note1359" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp> en exposant la sienne ; le combat des deux cens
                ; celuy d'<interp id="note1355" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> contre Ariane ; je Siege de <interp id="note1360" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Cerasie">Cerasie</interp> ; les Batailles qu'il avoit gagnées ;
                ces Armes remarquables qu'il avoit prises le jour de la Conjuration des quarante
                Chevaliers, les Armes simples qu'il avoit choisies en suitte, pour se cacher à ceux
                qui le vouloient espargner ; son combat avec <interp id="note1356" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ; et enfin generalement
                tout ce qui luy estoit arrivé à la guerre : car pour son amour, vous jugez bien que
                le ne luy en parlay pas. Elle me demanda encore, quelle estoit sa condition : et je
                luy assuray qu'elle estoit tres noble : mais que j'avois ordre de n'en descouvrir
                  <pb id="page_823" n="V02-P225"/>pas davantage. Tant y a Seigneur, pour vous dire
                la verité, je croy que si la reputation d'<interp id="note1362" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; sa bonne mine ; sa beauté ;
                et son esprit ; avoient fait naistre l'amour dans le coeur de <interp id="note1365"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ; mon discours
                l'augmenta, et la rendit si puissante, qu'il n'y eut plus moyen de l'en chasser, ny
                de la vaincre. Je ne doute pas Seigneur, que vous n'ayez quelque curiosité de
                sçavoir, par quelle voye je sçeu les pensées les plus secrettes de la Reine : c'est
                pourquoy auparavant que de vous en dire des choses qui vous surprendroient ; il faut
                que je vous fasse souvenir, que sous le regne du premier <interp id="note1364"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, Pere d'<interp
                  id="note1363" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> qui
                vivoit encore, les Scithes avoient envahi toute la Medie : et qu'apres l'avoir
                possedée durant vingt huit ans, ils en avoient esté chassez. Or Seigneur, en s'en
                retournant en leur païs, ils emmenerent grand nombre de prisonniers, de tous sexes,
                de tous âges, et de toutes conditions : et il se trouva qu'un homme de consideration
                parmy les Managettes, et qui suivoient le Party des Scithes ; estant devenu amoureux
                d'une Tante d'<interp id="note1361" resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas"
                  >Aglatidas</interp> que vous connoissez, et qui est un homme de si grand merite ;
                il l'enleva en s'en allant, et l'espousa lors qu'il fut retourné en son païs. Je
                vous raconte cecy Seigneur, parce que cette Personne vivoit encore, lors que nous
                fusmes à cette Cour : et avoit conservé une si forte passion pour tout ce qui
                touchoit en quelque façon la Medie, qu'il n'est point de bons offices qu'elle <pb
                  id="page_824" n="V02-P226"/>ne nous rendist : et <interp id="note1367" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> aquit une confiance si
                particuliere avec <interp id="note1369" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp> (car elle se nommoit ainsi, depuis qu'elle
                estoit parmy les Massagettes) qu'elle l'advertit fidelement, de tout ce qui vint à
                sa connoissance. Comme elle avoit esté fort bien eslevée, et qu'elle sçavoit cent
                choses que l'on ignoroit en ce païs la, il luy avoit esté aisé de se rendre
                recommandable : principalement ayant espousé un homme de fort bonne condition : et
                fort estime parmy ces Peuples. De sorte que par ses bonnes qualitez, elle avoit esté
                choisie pour estre aupres de la Reine des sa premiere jeunesse : et y estoit encore,
                quand nous arrivasmes dans la Cour de <interp id="note1371" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>. <interp id="note1370"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> à sans doute de
                l'esprit. et mesme de la vertu : et c'est pourquoy elle fut contrainte de dire une
                partie des choses que vous sçaurez à <interp id="note1368" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> : afin qu'il taschast de
                remedier à un mal, qu'elle ne pouvoit empescher sans son assistance. Nous avions
                donc sçeu Seigneur, que <interp id="note1372" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> n'eut pas plustost veû <interp id="note1366"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, qu'elle l'estima
                ; et eut une si forte disposition à l'aimer, que l'on peut presque dire qu'elle
                l'aima, un moment apres qu'elle eut commencé de l'estimer. Cette Princesse à l'ame
                Grande, mais naturellement fort passionnée : elle ne veut rien avec mediocrité : ses
                plus foibles desirs sont des resolutions determinées : et comme elle est persuadée
                qu'elle ne veut rien que de juste ; elle abandonne sa raison à sa volonté, et fait
                toutes choses pour la satisfaire. <pb id="page_825" n="V02-P227"/>Ainsi il ne faut
                pas s'estonner, de la violence avec laquelle elle agit, pour faire reüssir tout ce
                qu'elle souhaite : Neantmoins dans les premiers momens qu'elle s'aperçeut que son
                coeur commençoit de s'engager ; elle voulut faire quelque resistance : mais ce fut
                d'une maniere qui augmenta le mal, au lieu de le diminuer. Et comme l'agitation de
                l'air excite le feu, et luy fait pousser des flames plus vives : de mesme <interp
                  id="note1373" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>
                voulant tout d'un coup esteindre cét embrazement naissant, qu'elle sentoit dans son
                ame ; l'alluma davantage, et fit qu'une petite estincelle, qui n'avoit presque
                encore ny lumiere ny chaleur, prit une nouvelle force, par l'agitation qu'elle se
                donna. Enfin elle aporta tant de soing à sçavoir ce qui la tourmentoit : qu'elle
                s'en esclaircit, et trouva que c'estoit l'amour. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011202" n="Les réflexions de Thomiris">
              <argument>
                <p>Bouleversée, Thomiris partage ses réflexions avec Gelonide. Pourquoi la présence
                  d'Artamene lui cause-t-elle autant d'inquiétude ? Elle se rend compte qu'elle est
                  profondément éprise du général de Ciaxare, sans connaître ni son origine, ni ses
                  sentiments. Elle pense toutefois que son peuple l'accepterait comme roi en vertu
                  de sa haute renommée. Cependant Thomiris refuse l'idée de déclarer la première son
                  amour à Artamene, car c'est contraire à l'usage. Par ailleurs, elle ignore si le
                  héros est susceptible de l'aimer, ou s'il est déjà amoureux d'une autre personne.
                  Elle tâche en vain de se convaincre d'éloigner cet homme dangereux.</p>
              </argument>
              <p>D'où vient (disoit elle à <interp id="note1375" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp>, lors qu'il ne luy fut plus possible de celer
                sa douleur) que la veüe de cét Estanger, me donne de la joye et de l'inquietude ? à
                moy, dis-je, qui ay passé toute ma vie, sans connoistre ny la haine, ny l'amour : et
                qui n'ay jamais rien aimé, que la liberté et la gloire. Qu'ay je, disoit-elle, à
                m'affliger, quand je ne le voy point et quand je le voy ? S'il à de l'esprit et de
                l'agrément, pourquoy ne souffray-je pas sa conversation. sans chagrin ? Et s'il n'en
                a pas, pourquoy son absence m'inquiete t'elle ? Ne sçay-je pas qu'<interp
                  id="note1374" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                n'est icy que pour quelque temps ? et que la mesme fortune qui me l'a amené, me <pb
                  id="page_826" n="V02-P228"/>l'ostera dans peu de jours ? Mais quand cela ne seroit
                pas, adjoustoit elle, que voudrois-je d'<interp id="note1376" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ? N'ay-je pas sçeu par un des
                siens, qu'il ne veut pas que l'on die quelle est sa naissance ? De plus, ne sçay je
                pas encore, que quand toutes ces considerations ne seroient pas assez fortes, il y
                en à une autre invincible, où je ne sçay point de remede ? Car enfin, disoit elle,
                quand l'amour seroit une passion absolument permise ; quand <interp id="note1377"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> seroit Prince, et
                Prince de quelqu'une des deux Scithies ; <interp id="note1380" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> devroit elle songer à
                l'aimer, puis qu'il ne l'aime pas ? Ha non non, ne renversons point l'ordre
                universel du monde : les Dieux n'ont pas donné la beauté aux Femmes, pour commencer
                d'aimer les premieres : au contraire, ils ont voulu que ce rayon de Divinité, qui
                fait en un moment tout ce qu'il veut faire ; et qui aussi bien que le Soleil, luit
                et eschausse en un mesme instant ; leur fist des adorateurs, sans leur propre
                consentement. Ils n'ont pas, dis-je, donné ce rare privilege à mon Sexe, pour faire
                qu'il soit permis d'y renoncer : et puis qui sçait si le coeur d'<interp
                  id="note1378" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                n'est pas desja engagé ? Et qui sçait encore si les <interp id="note1381" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp>, que l'on confond si souvent
                avec les Scithes, n'ont point son aversion ? Je voy bien, adjoustoit elle, qu'il est
                civil et complaisant : mais apres tout il est Estranger ; il ne nous aime point ; et
                nous ne le devons point aimer. <interp id="note1379" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp> l'entendant parler ainsi, la voulut <pb
                  id="page_827" n="V02-P229"/>confirmer en cette resolution : mais <interp
                  id="note1386" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> qui
                craignoit d'estre guerie d'un mal, qui luy donnoit presque autant de plaisir que de
                douleur, l'arresta : Non non ma Mere, luy dit elle (car elle l'apelloit souvent de
                cette sorte en particulier) ne parlez point encore, et ne m'obligez point à vous
                resister : je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme : et quoy que je vienne de
                dire que je ne dois pas aimer <interp id="note1382" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, ce n'est pas à dire que je ne l'aime point. Il
                est des fautes excusables, et des erreurs innocentes : l'amour passe bien parmy
                nous, pour une passion dangereuse : mais non pas pour une passion criminelle. Ainsi
                quand le dis que je ne dois point aimer <interp id="note1383" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, c'est pour mon repos que je
                le dis, et non pas pour ma gloire : car je ne doute nullement, que si j'avois pû
                obliger <interp id="note1384" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> à m'aimer et à éspouser, je n'en fusse louée de tous les
                  <interp id="note1387" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp>. Les veritables Scithes qui haïssent tous les Estrangers,
                m'en blasmeroient peut-estre : mais pour les Peuples sur lesquels mon Fils va
                regner, et pour les Issedones dont le Royaume est à moy, ils m'en estimeroient
                davantage. La valeur vaut plus parmy nous qu'une Couronne : et ayant choisi le plus
                vaillant homme du monde, j'en meriterois plus d'honneur, que si j'avois espousé le
                plus Grand Roy de la Terre. <interp id="note1385" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Spargapise">Spargapise</interp> mesme m'en auroit de l'obligation : et si
                ce Heros pouvoit le conduire à sa premiere guerre, je ne mettrois <pb id="page_828"
                  n="V02-P230"/>trois par le bonheur de ses Armes en doute. Ainsi <interp
                  id="note1392" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, je
                ne veux rien d'injuste, ny rien de criminel, quand je veux aimer <interp
                  id="note1388" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : Et
                puis que mes Peuples m'ont desja tant solicitée de fois, de choisir pour Mary ou le
                Prince des Tauroscithes, ou celuy des Sauromates, je dois facilement penser,
                  qu'<interp id="note1389" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'auroit pas leur aversion, luy qu'ils regardent avec tant
                d'estime. Mais <interp id="note1393" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp>, l'importance de la chose, c'est qu'<interp id="note1390"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne m'aime point ;
                qu'il ne sçait point que je l'aime ; et que peut-estre il aime ailleurs. Pour le
                premier, disoit elle encore, il ne fait pas un grand tort au peu de beauté dont l'on
                m'a flattée quelquefois ; car enfin quand il seroit vray que je ne luy déplairois
                pas ; comme sans doute il ne croiroit point que je deusse recevoir son affection, il
                combattroit ce foible sentiment, et le vaincroit sans beaucoup de peine. Mais helas,
                si l'ignorance où il est, de ce que je sents pour luy dans mon coeur, m'empesche de
                faire un grand progrés dans le sien, n'est il pas encore vray, que si je le luy
                faisois sçavoir, il passeroit peut-estre d'une legere disposition à m'aimer, à une
                forte disposition à me haïr, et à me mespriser ? il croiroit peut-estre qu'une
                passion brutale, seroit Maistresse de mes sens : et <interp id="note1394" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> qui prefere sans doute son
                courage, son esprit, et sa vertu, aux charmes de sa personne ; seroit soubçonnée
                d'une honteuse foiblesse. Helas ! disoit elle, en quel estat suis-je reduite ? si
                  <interp id="note1391" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne sçait point que je le puis aimer, ou pour mieux <pb
                  id="page_829" n="V02-P231"/>dire que je l'aime, il ne m'aimera jamais : et s'il le
                sçait il ne m'estimera de sa vie. Et puis, s'il est vray que son coeur fuit desja
                engagé, que veux-je ? et que puis je vouloir ? Non-non, reprenoit elle tout d'un
                coup, il faut se guerir du mal qui nous tourmente, quelque fâcheux qu'en soit le
                remede : il faut renvoyer promptement ce dangereux Ambassadeur, que nous voudrions
                pourtant qui ne partist jamais d'icy : il le faut, je le dois, et je le veux, mais
                je ne sçay si je le puis. Enfin, Seigneur, apres une agitation fort violente et fort
                contestée, elle se retira, sans avoir rien resolu : et admirez de grace le caprice
                de l'Amour et de la Fortune, quand ils se joignent ensemble, pour persecuter une
                personne. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011203" n="Les contradictions de Thomiris">
              <argument>
                <p>Séparé de Mandane, Artamene devient de jour en jour plus mélancolique. Il presse
                  Terez d'accélérer les négociations avec Thomiris. Son amour pour Mandane est tel
                  qu'en pensant à sa bien-aimée en présence de la reine des Massagettes, il donne
                  malgré lui à celle-ci des signes d'affection, qu'elle interprète favorablement.
                  C'est à ce moment que Terez intervient pour proposer à la reine d'épouser Ciaxare.
                  Thomiris dissimule son trouble en faisant attendre sa réponse. Elle pense d'abord
                  que cette proposition témoigne du fait qu'Artamene ne peut être amoureux d'elle,
                  mais elle s'avise ensuite qu'il agit peut-être à contrecœur.</p>
              </argument>
              <p>Mon Maistre à qui le souvenir de <interp id="note1395" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> donnoit de cruelles inquietudes ; et à qui
                l'impatience de son retour n'accordoit pas un moment de repos ; se mit à presser
                  <interp id="note1397" resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp> de
                parler à la Reine : et afin que cette Princesse respondist favorablement, il la vit
                encore plus qu'à l'ordinaire, et luy parla beaucoup plus long temps. Mais comme il
                ne pouvoit pas si absolument se contraindre, qu'il n'y eust des momens où son
                chagrin estoit plus fort que luy ; il luy arrivoit assez souvent de soupirer en
                parlant à <interp id="note1398" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> ; et de faire paroistre quelque legere inquietude en son
                esprit. Il luy estoit mesme advenu plus d'une fois, d'examiner toute la beauté de
                  <interp id="note1399" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, en songeant à celle de <interp id="note1396" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; et d'attacher fortement ses
                regards, sur son visage et dans ses yeux. <pb id="page_830" n="V02-P232"/>Princesse
                est belle (disoit il quelquefois en luy mesme en la regardant) mais ma Princesse
                l'est bien encore davantage : je ne voy point en celle-cy, cette modestie charmante,
                et cette douceur incomparable, qui est l'ame de la beauté. Enfin (disoit il encore
                en soupirant) <interp id="note1406" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> n'est pas <interp id="note1404" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : et je voy ce qu'elle a de beau avec autant
                d'indifference, que j'ay d'attachement pour l'autre. Cependant, Seigneur, la Reine
                des <interp id="note1408" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp> qui n'entendoit pas ce langage müet, et qui n'interpretoit
                pas comme il faloit, ny les regards, ny les soupirs d'<interp id="note1401"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : creut que
                peut-estre il l'aimoit sans oser le luy dire : et ce sentiment ne luy donna pas peu
                de joye. Ce ne fut pas toutefois une joye tranquile : car, disoit elle, peut-estre
                que la cause de ses soupirs est à <interp id="note1410" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Themiscire">Themiscire</interp>, bien loing d'estre parmy les <interp
                  id="note1409" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp>.
                Mais aussi, adjoustoit elle, il peut estre que je fais toute sa douleur, comme il
                fait toute la mienne : car enfin quand je ne voudrois pas croire mon Miroir, et
                qu'il me seroit suspect de flatterie ; la passion d'<interp id="note1403" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, et celle d'<interp
                  id="note1400" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp> me
                persuadent assez, qu'il n'est pas impossible de trouver quelque beauté en <interp
                  id="note1407" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>.
                Esperons donc, disoit elle, et taschons pourtant de ne nous tromper pas, en
                l'explication d'une chose, qui nous est si importante. Comme elle en estoit là,
                  <interp id="note1405" resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp>
                suivant ce qu'il avoit promis à mon Maistre, la fut trouver, pour commencer de luy
                proposer le Mariage de <interp id="note1402" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : et comme il ne luy dit pas d'abord la chose
                fort clairement, <pb id="page_831" n="V02-P233"/>et que <interp id="note1418"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp> nomma plusieurs fois
                  <interp id="note1411" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : cette Princesse ne sçavoit pas trop bien ce qu'il avoit à luy
                dire : quoy qu'elle sçeust bien ce qu'elle eust voulu qu'il eust dit. Mais enfin il
                luy aprit que ces courses de Pyrates dont on luy avoit parlé, n'estoient que le
                pretexte du voyage d'<interp id="note1412" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et que sa veritable cause, estoit pour
                tascher de l'obliger à se resoudre d'espouser <interp id="note1416" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, Roy de <interp id="note1424"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> et de <interp
                  id="note1425" resp="BeS" type="lieu" value="Galatie">Galatie</interp>, et qui
                devoit estre Roy des Medes. <interp id="note1422" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> demeura fort surprise à ce discours :
                neantmoins ne voulant pas descouvrit son inquietude à <interp id="note1419"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp>, quoy qu'il fust bien
                aupres d'elle, cette Princesse luy dit qu'elle estoit bien obligée à <interp
                  id="note1417" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : mais
                que c'estoit une chose dont elle ne devoit pas prendre sa resolution en tumulte. Que
                cependant pour avoir un plus de loisir de penser à ce qu'elle avoit à faire ; elle
                vouloit qu'il dist à <interp id="note1413" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, qu'il ne luy en avoit point encore parlé ; et
                qu'il tirast les choses en longuer autant qu'il pourroit. <interp id="note1420"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp> promit à la Reine de
                faire ce qu'elle vouloit : mais comme la liberalité d'<interp id="note1414"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> luy avoit acquis
                un grand credit sur l'esprit de <interp id="note1421" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Terez">Terez</interp>, il dit confidemment à mon Maistre, la veritable
                responce de la Reine : luy donnant beaucoup d'espoir de sa negociation : parce,
                disoit il, que si elle ne vouloit pas la chose, elle l'auroit refusée d'abord. Cette
                esperance ayant donné beaucoup de satisfaction à <interp id="note1415" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il vit encore plus souvent
                  <interp id="note1423" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, et commença de remarquer quelque alteration en son esprit.
                Car, Seigneur, cette proposition <pb id="page_832" n="V02-P234"/>de Mariage, donna
                de si cruelles inquietudes à cette Reine, qu'elle en pensa perdre la raison. Ne
                doutons plus, disoit elle à <interp id="note1428" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp>, de l'indifference d'<interp id="note1426"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> pour nous, apres
                une semblable proposition : et soyons assurées, que quand il nous auroit dit de sa
                propre bouche qu'il ne nous aime point ; nous ne le sçaurions pas avec plus de
                certitude. Mais peut-estre aussi, reprenoit elle, n'obeït il pas sans repugnance :
                et cette melancolie où je le surprens si souvent, ne pourroit elle point estre
                causée, par la douleur qu'il à d'estre contraint de parler pour autruy, lors qu'il
                voudroit parler pour luy mesme ? Cette Princesse n'estoit pourtant pas long temps
                dans un mesme sentiment : elle se contredisoit cent fois en un jour : mais de
                quelque façon qu'elle raisonnast, elle aimoit tousjours <interp id="note1427"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Elle s'imaginoit
                que si elle le pouvoit espouser, elle porteroit le Nom des <interp id="note1429"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> aux deux bouts de
                la Terre : et l'ambition se joignant encore à l'amour, elle n'avoit gueres de repos.
              </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011204" n="Intapherne et Aripithe jaloux">
              <argument>
                <p>Indathirse et Aripithe observent les faveurs dont jouit Artamene auprès de
                  Thomiris et la mélancolie qu'il affiche. Ils en concluent qu'Artamene et Thomiris
                  sont sans doute épris l'un de l'autre, d'autant qu'aucun motif politique ne
                  justifie la durée du séjour de l'ambassadeur de Ciaxare. Les deux rivaux
                  deviennent en quelque sorte amis, sans toutefois savoir quelle vengeance mettre en
                  œuvre. </p>
              </argument>
              <p>Cependant mon Maistre qui ne sçavoit pas ses veritables sentimens, vivoit comme à
                l'ordinaire : Mais afin qu'il ne manquast rien à son malheur, il arriva qu'<interp
                  id="note1432" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>
                et <interp id="note1430" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe"
                  >Aripithe</interp>, qui avoient tous deux de l'esprit, et qui estoient tous deux
                amoureux ; prirent garde et à l'assiduité d'<interp id="note1431" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> aupres de <interp
                  id="note1433" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, et
                à ces souspirs qui luy eschapoient. Ils remarquerent aussi, que la Reine avoit je ne
                sçay quelle inquietude, qu'elle n'avoit point accoustumé <pb id="page_833"
                  n="V02-P235"/>d'avoir : et que toutes les fois qu'<interp id="note1435" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> aprochoit d'elle, il
                paroissoit sur son visage une esmotion de joye, qu'ils ne luy avoient jamais veuë
                avoir pour personne. Enfin, Seigneur, ces deux Princes qui lors que nous estions
                arrivez à cette Cour, avoient quelque jalousie l'un de l'autre, quoy que la Reine
                les traitast avec une esgalle indifference ; cesserent tout d'un coup de se regarder
                avec des sentimens jaloux : et cesserent presques d'estre ennemis, afin de tourner
                toute leur jalousie et toute leur haine contre mon Maistre. Ils en firent mesme
                entre eux, une espece de confidence : et <interp id="note1436" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> sans y penser, fit voir en
                ces deux Princes durant quelque temps, ce qui n'a peut-estre jamais esté veû : je
                veux dire deux Rivaux en bonne intelligence. Ils voyoient qu'il ne paroissoit point
                de cause bien importante, au long sejour d'<interp id="note1437" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et l'insensibilité de la
                Reine pour eux, leur persuadoit que du moins l'inclination qu'elle tesmoignoit avoir
                pour <interp id="note1438" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, n'estoit pas née sans qu'il y eust contribué quelque chose.
                Enfin, ils croyoient que mon Maistre aimoit <interp id="note1439" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, et que <interp id="note1440"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ne le haissoit pas
                : ils en parlerent ensemble, comme d'une chose qui les regardoit esgalement : et ils
                parurent estre en une amitié fort estroite. Souffrirons nous, disoit <interp
                  id="note1434" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp>, que
                cét Estranger vienne nous faire cét outrage ? et qu'aux yeux de tous les <interp
                  id="note1441" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp>, il
                obtienne en peu de jours, ce que nos soins et nos services n'ont pû obtenir pendant
                une année ? Je sçay bien, <pb id="page_834" n="V02-P236"/>disoit <interp
                  id="note1448" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>,
                qu'il est infiniment bien fait, et infiniment aimable : mais ce qui excuse
                peut-estre <interp id="note1451" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, ne justifie pas <interp id="note1443" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; qui ne devoit jamais sortir
                des termes de la condition d'un Ambassadeur. Cependant, Seigneur, lors qu'ils
                estoient convenus du crime de mon Maistre, ils ne convenoient pas de la punition
                qu'ils en vouloient faire : car ils estoient trop braves, pour songer à se vanger
                  d'<interp id="note1444" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> par une voye lasche. De se battre aussi contre un Ambassadeur,
                il sembloit que c'estoit chercher les moyens de se faire bannir par <interp
                  id="note1452" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> :
                qui trouveroit sans doute fort mauvais, que l'on eust violé le droit des Gens, en la
                personne d'<interp id="note1445" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; et qu'on l'eust exposée à une guerre Estrangere. Ainsi ils
                avoient bien de la peine à resoudre ce qu'ils feroient : ils n'estoient pas mesme
                d'accord en cas qu'il se falust battre contre <interp id="note1446" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, lequel des deux auroit cét
                employ, qui n'estoit pas moins difficile que glorieux. <interp id="note1449"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> disoit que
                c'estoit à luy ; <interp id="note1442" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe"
                  >Aripithe</interp> disoit y avoir autant de droit qu'<interp id="note1450"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> : et l'on peut
                dire qu'il ne sçavoient pas trop bien, ny quand, ny comment ils se vangeroient d'un
                Rival, qu'ils ne pouvoient perdre sans perdre en mesme temps toutes leurs esperances
                aupres de <interp id="note1453" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>. Ce fut donc principalement cette raison, qui les obligea de
                differer leur vangeance : et d'observer encore fort exactement durant quelque temps,
                les actions d'<interp id="note1447" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et celles de <interp id="note1454" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>. Ils tomberent mesme
                d'accord, de se rendre conte de ce qu'ils <pb id="page_835" n="V02-P237"
                />prendroient chacun de leur costé ; et d'agir conjointement, pour se delivrer d'un
                si redoutable ennemy. C'estoit certainement une plaisante chose de voir <interp
                  id="note1466" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>,
                  <interp id="note1458" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, <interp id="note1462" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp>, et <interp id="note1455" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp> ensemble : car <interp
                  id="note1467" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ne
                pensoit qu'à donner de l'amour à <interp id="note1459" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; <interp id="note1460" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne songeoit, ny à <interp
                  id="note1468" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, ny
                à <interp id="note1463" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp>, ny à <interp id="note1456" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aripithe">Aripithe</interp>, et donnoit toutes ses pensées à <interp
                  id="note1465" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : et
                  <interp id="note1464" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> et <interp id="note1457" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aripithe">Aripithe</interp> sans se souvenir plus de la jalousie qu'ils
                avoient euë l'un de l'autre, ne pensoient plus qu'à celle que leur donnoient <interp
                  id="note1461" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et
                  <interp id="note1469" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011205" n="La déclaration de Thomiris">
              <argument>
                <p>Artamene enjoint Terez à hâter la réponse de Thomiris, laquelle demande encore
                  trois jours de réflexion. Malgré les conseils de Gelonide, elle refuse d'épouser
                  Ciaxare et demande au contraire à son amie de s'enquérir des sentiments
                  d'Artamene. Gelonide se confie à Chrisante, lequel fait part de la passion de
                  Thomiris à l'ambassadeur de Ciaxare. Artamene est profondément dépité : il se
                  rappelle tous les malheurs qu'il a jusqu'à présent traversés, auquel s'ajoute
                  maintenant l'échec de son ambassade. Afin de laisser à la reine des Massagettes
                  une alternative honorable, il ordonne à Chrisante de faire dire à Thomiris qu'il
                  n'ajoute pas foi à cette nouvelle, et que, quand bien même elle serait fondée, sa
                  fidélité envers Ciaxare constitue un obstacle insurmontable à la passion de
                  Thomiris.</p>
              </argument>
              <p>Cependant mon Maistre à qui les momens sembloient des Siecles, se mit à presser
                  <interp id="note1477" resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp> de
                demander response à la Reine : et la Reine s'en voyant pressée, assura <interp
                  id="note1478" resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp> qu'<interp
                  id="note1470" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                auroit de ses nouvelles devant qu'il fust trois jours. De vous representer,
                Seigneur, quelle fut l'agitation de l'esprit de <interp id="note1479" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> pendant ce temps là, ce
                seroit une chose assez difficile : suffit de vous dire seulement, que cette
                Princesse estant fort glorieuse, ce ne fut pas sans peine que son ame altiere et
                superbe se resolut de luy permettre de commander absolument à <interp id="note1475"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, de pressentir
                avec adresse, de <interp id="note1473" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> qu'elle voyoit fort souvent s'entretenir avec
                elle, si mon Maistre seroit capable de vouloir pour <interp id="note1471" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ce qu'il demandoit pour
                  <interp id="note1474" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>. <interp id="note1476" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp> fit alors ses derniers efforts pour guerir
                l'esprit de <interp id="note1480" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, et pour l'obliger de preferer le Roy à l'Ambassadeur : mais
                elle luy respondit, qu'elle preferoit la vertu d'<interp id="note1472" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> à toutes les <pb
                  id="page_836" n="V02-P238"/>Couronnes du Monde. Cependant <interp id="note1488"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, luy dit elle,
                agissez pourtant de telle sorte, qu'<interp id="note1481" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> sçache que je l'aime, sans
                qu'il m'en estime moins : et faites si bien que sans choquer directement la passion
                que j'ay pour la gloire, celle que j'ay pour <interp id="note1482" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne laisse pas d'estre
                satisfaite. <interp id="note1489" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp> qui estoit infiniment fâchée d'avoir une pareille commission,
                ne laissa pas d'assurer la Reine que puis que rien ne pouvoit changer ses sentimens,
                elle luy obeiroit avec fidelité : et elle luy promit cela d'autant plus fortement,
                qu'elle eut peur que <interp id="note1491" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> ne confiast ce secret à une autre, qui n'en
                useroit pas si bien qu'elle. L'esperance que <interp id="note1490" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> eust euë de retourner en son
                Pars, si la Reine eust espousé <interp id="note1486" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, faisoit qu'elle estoit doublement affligée de la
                passion de <interp id="note1492" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> pour <interp id="note1483" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. De plus, elle n'imaginoit nullement, que mon
                Maistre peust refuser l'honneur qui luy alloit estre offert : et elle prevoyoit
                bien, que s'il l'acceptoit, cela ne pouvoit presque manquer de causer une guerre
                entre <interp id="note1493" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> et <interp id="note1487" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Cependant il faloit parler, et parler
                promptement, car la Reine ne luy donnoit point de repos : enfin ayant envoyé querir
                  <interp id="note1485" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, elle se resolut de luy confier la verité de la chose : et de
                luy representer apres la luy avoir dite, que s'il aimoit <interp id="note1484"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il devoit
                l'empescher d'accepter l'honneur que <interp id="note1494" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> luy offroit : parce que selon
                toutes les apparences, il n'en joüiroit pas en repos, et auroit trahy son Maistre
                  <pb id="page_837" n="V02-P239"/>inutilement. <interp id="note1497" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> fort surpris du discours de
                  <interp id="note1502" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp>, ne laissa pas de l'assurer aussi tost qu'il fut un peu remis
                de son estonnement, qu'elle n'avoit rien à craindre : et qu'<interp id="note1495"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> n'estoit sans
                doute pas capable de faire une pareille chose. Mais comme il ne vouloit pas luy
                respondre plus precisément, sans que son Maistre le sçeust ; il luy demanda du temps
                : et fut le chercher dans sa Tente, où m'ayant trouvé seul aupres de luy. Seigneur,
                luy dit il, je ne pense pas qu'il vous fust aisé de prevoir, quelle espece de
                malheur j'ay à vous annoncer : et à quelle espreuve vostre constance va estre
                exposée. La Fortune, luy dit il, <interp id="note1498" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, n'est pas absolument rigoureuse, lors
                qu'elle n'envoye que des maux que l'on a preveus : et quand sa malice est extréme,
                elle accable et surprend tout d'un coup ceux qu'elle veut perdre. Je m'imagine
                toutesfois, poursuivit il, qu'il n'est pas aisé qu'il m'arrive rien de bien fascheux
                en cette Cour : si ce n'est que par malheur <interp id="note1504" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> eust une aversion secrette
                pour moy, qui fust cause qu'elle ne respondist pas favorablement à <interp
                  id="note1501" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : et
                qu'ainsi je fusse contraint de m'en retourner sans rien faire. Seigneur, luy
                repliqua <interp id="note1499" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, cette derniere chose pourroit bien arriver : mais ce sera par
                une raison toute opposée à celle que vous dittes. Je ne vous comprens pas, luy
                respondit <interp id="note1496" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : vous me comprendrez peut-estre mieux, luy dit <interp
                  id="note1500" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                quand je vous auray apris que j'ay sçeu par <interp id="note1503" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>
                <pb id="page_838" n="V02-P240"/>que <interp id="note1520" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> vous aime : et vous aime
                jusques au point d'offrir à <interp id="note1506" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, ce qu'elle refuse à <interp id="note1513"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Mon Maistre fit un
                grand cry au discours de <interp id="note1510" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, et fut quelque temps sans le vouloir croire
                : Non non, luy disoit il, il faut que <interp id="note1515" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> ait perdu la raison, ou que
                la vostre ne soit pas en son assiette ordinaire. <interp id="note1521" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> qui depuis plus d'un an voit
                avec indifference, la passion d'<interp id="note1519" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> et d'<interp id="note1505" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp>, ne sçauroit estre capable
                d'aimer <interp id="note1507" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. <interp id="note1508" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, dis-je, qui ne l'aime point ; qui n'a rien
                fait ny rien dit qui le luy deust faire croire ; qui au contraire luy fait parler de
                mariage pour le Roy qui l'envoye ; et qui ne paroist enfin à ses yeux, que comme un
                simple Ambassadeur de <interp id="note1514" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Encore une fois <interp id="note1511" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, vous n'estes pas ce que
                vous avez accoustumé d'estre : ou <interp id="note1516" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp> vous a trompé. Seigneur, luy dit il, il n'est
                arrivé nul changement en mon esprit, <interp id="note1517" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> ne m'a point trompé ; et
                  <interp id="note1518" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp> m'a parlé avec beaucoup de sagesse. Ainsi il faut s'il vous
                plaist, que vous me donniez vostre response : car elle ne m'a donné que jusques à
                demain pour la luy rendre. <interp id="note1509" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> paroissoit estre si confondu, entendant parler
                  <interp id="note1512" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> de cette sorte, qu'il estoit facile de voir que ce n'estoit
                pas sans peine, qu'il se resoluoit à croire ce qu'on luy disoit : Neantmoins,
                r'apellant en sa memoire plusieurs choses qu'il avoit veües ou entendües ; et
                ausquelles il n'avoit pas pris garde auparavant : il ne douta plus qu'il ny eust <pb
                  id="page_839" n="V02-P241"/>de la verité en ce que luy disoit <interp
                  id="note1522" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>.
                Il eust pourtant bien voulu, s'il eust esté en son pouvoir, que <interp
                  id="note1523" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et
                moy ne l'eussions pas sçeuë, et s'il luy eust esté possible de nous la cacher, je ne
                doute pas qu'il n'y eust aporté tous ses soins : tant il est vray que son ame agit
                genereusement en toutes choses. Mais comme il ne le pouvoit faire, il tascha du
                moins de se consoler avec nous, en exagerant son malheur. Qui vit jamais, disoit il,
                une advanture semblable à la mienne ? lors que j'ay commencé d'aimer l'illustre
                  <interp id="note1524" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, n'estoit il pas à croire que cette humeur douce et pitoyable,
                pourroit se laisser toucher à la compassion, et estre facilement sensible à la
                tendresse et à l'amitié ? Cependant combien de choses ay-je faites ; combien de
                services ay-je rendus ; combien de peines ay-je endurées ; combien de soupirs
                inutiles ay-je poussez ; combien de larmes ay-je respanduës, sans pouvoir attendrir
                son ame ? L'on peut presque dire que si je ne fusse mort ; ou du moins que si elle
                n'eust creû que je l'estois ; <interp id="note1525" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ; l'illustre <interp id="note1526" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, ne m'auroit jamais accordé le
                moindre tesmoignage d'affection. Encore malgré tout cela, estoit elle resolüe de me
                bannir, et de me bannir pour tousjours, lors que je suis venu icy. Mais helas, le
                malheur qui m'a persecuté en <interp id="note1527" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, ne m'a pas suivy chez les <interp
                  id="note1528" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> sous
                la mesme forme ! puis qu'il y fait au contraire, qu'une Reine qui paroist avoir de
                la <pb id="page_840" n="V02-P242"/>fierté et de l'orgueil, aime celuy qui ne l'aime
                point ; offre un coeur qu'on ne luy demande pas ; et veut accorder de son propre
                mouvement, ce qu'elle pourroit refuser sans injustice, quand mesme on le luy
                demanderoit. Non non, nous disoit il en nous regardant, cette fâcheuse avanture
                n'est ny un effet de mon merite, ny un effet de la foiblesse de <interp
                  id="note1533" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> :
                ç'en est un de mon malheur et de mon destin : qui veut mesme tascher de m'affliger
                autant par les biens qu'il faut que je refuse, que par ceux que l'on ne m'a pas
                accordez. Ne pensez pas toutesfois, s'escrioit il, divine <interp id="note1532"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, que la douleur que
                le sens, toit un effet de la peine que j'ay à n'accepter pas l'affection d'une
                Grande Reine, et d'une belle Reine : Non, divine Princesse, ce ne sont pas là mes
                sentimens : et mon coeur conserve trop cherement l'image de vostre beauté, pour
                pouvoir estre touché par la sienne. Mais j'advoüe que cette bizarre advanture me
                desplaist : et que si j'avois à choisir, j'aimerois mieux donner deux Batailles, que
                de me trouver dans l'insuportable necessité de faire rougir de honte et de
                confusion, une Reine glorieuse et superbe. Dittes donc à <interp id="note1531"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, dit il à <interp
                  id="note1529" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                que je n'ay point creû ce que vous m'avez dit : mais que quand vous me l'auriez
                persuadé, il n'en seroit rien davantage : puis qu'enfin la fidelité que j'ay pour le
                Roy que je sers, ne me permettroit jamais d'accepter un pareil honneur. Encore une
                fois <interp id="note1530" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, dit il, n'oubliez pas de <pb id="page_841" n="V02-P243"/>dire
                à <interp id="note1534" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp> que je n'ay point adjousté de foy à vos paroles : et laissons
                du moins à <interp id="note1535" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, une honneste voye de se repentir de bonne grace d'une premiere
                pensée, qu'elle à peut-estre desja côdamnée elle mesme. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011206" n="Confrontation entre Thomiris et Artamene">
              <argument>
                <p>Gelonide rapporte cette réponse à Thomiris qui s'entête, complètement sous
                  l'emprise de ses passions qu'elle tient pour justes. Elle engage avec Artamene une
                  conversation ambiguë sur les différentes voies d'accéder au trône. La reine
                  interroge ensuite Artamene sur les véritables motifs de sa présence. Quand
                  celui-ci lui offre le mariage avec Ciaxare, elle lui fait comprendre qu'elle est
                  éprise de lui. Par conséquent, l'offre de Ciaxare est compromise. Artamene
                  s'insurge. Thomiris reporte sa réponse et la transmettra à Terez.</p>
              </argument>
              <p>Ce fut de cette sorte Seigneur, que mon Maistre parla à <interp id="note1539"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> : qui ne manqua
                pas d'aller trouver <interp id="note1541" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp> : et <interp id="note1542" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> aussi ne manqua pas de rendre
                sa response à la Reine. Mais helas, que cette response fit un effet bien contraire à
                celuy qu'<interp id="note1536" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> en attendoit ! et que <interp id="note1544" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> se servit peu de cette
                honeste voye qu'il luy offrit, de pouvoir corriger ses premieres pensées par les
                secondes ! Au contraire la difficulté piqua l'esprit de cette Reine, au lieu de le
                rebuter : et cette ame superbe creut qu'elle estoit doublement obligée de vaincre ce
                qui luy resistoit. Non non <interp id="note1543" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp> (dit elle, apres que cette Dame luy eut rendu
                la response de <interp id="note1540" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>) <interp id="note1537" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> n'est pas aussi difficile à persuader qu'il le
                paroist : et peut-estre n'est il que trop persuadé pour ma gloire, et pour faire
                reüssir mon dessein. Ce n'est point une chose, poursuivit <interp id="note1545"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, que l'on puisse
                soubçonner de fausseté : personne ne s'avisa jamais, d'en inventer une semblable :
                et quand une Princesse advoüe la premiere qu'elle aime ; il n'y a point liéu d'en
                douter. Ainsi il faut conclurre de là, ou qu'<interp id="note1538" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui fait semblant de ne
                croire pas ce qu'on luy dit, aime à se le faire dire plus d'une fois : ou veut qu'on
                ne luy en parle jamais. Lequel que ce soit des deux, <pb id="page_842" n="V02-P244"
                />n'est guere obligeant pour <interp id="note1551" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> : si ce n'est qu'en effet <interp id="note1546"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> croye qu'il y à
                plus de modestie d'en user de cette sorte, que de respondre d'abord à une
                proposition qui luy est si advantageuse. Quoy qu'il en soit <interp id="note1548"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, il faut que du
                moins je connoisse le coeur d'<interp id="note1547" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, si je ne le puis gagner : et il faut que je
                parle avec tant d'adresse, qu'il ne puisse pas se déguiser, quand mesme il seroit
                aussi fin qu'un Grec. Il faut que vous parliez Madame, reprit <interp id="note1549"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> ; Eh de grace, ne
                vous hastez pas de faire une chose si peu ordinaire, de peur de vous en repentir
                apres : consultez vous plus d'une fois auparavant : et ne suivez pas aveuglément une
                passion, qui vous emportera trop loing si vous n'y prenez garde. Non <interp
                  id="note1550" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>,
                reprit <interp id="note1552" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, la passion qui me possede, ne me fera rien faire de criminel :
                Mais en cette occasion, sçachez que je prefere la sincerité des Scithes mes voisins,
                à la bien-seance d'<interp id="note1553" resp="BeS" type="lieu" value="Ecbatane"
                  >Ecbatane</interp>, dont vous m'avez tant parlé. Cette vertu apparente, qui fait
                ses plus grands efforts à déguiser ses sentimens, et à cacher ce que l'on a dans
                l'ame, n'est pas à l'usage des <interp id="note1554" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp> : parmy vous il n'importe presque point,
                qu'une femme ait de l'amour, pourveu qu'elle ne le tesmoigne pas : au lieu qu'entre
                nous autres, nous taschons d'arracher de nostre coeur les sentimens les plus
                tendres, si nous ne les trouvons pas justes. Ainsi je puis vous assurer, que si je
                croyois faire un crime, en aimant un homme illustre <pb id="page_843" n="V02-P245"
                />comme <interp id="note1556" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, je combatrois ma passion au lieu de la cacher : Mais comme au
                contraire, je croy qu'il n'y a rien de bas, ny rien de lasche, à avoir de
                l'affection pour un homme, que je tiens digne de commander à tous les autres ; je ne
                voy pas qu'il faille en faire un mistere aussi grand que vous vous l'imaginez : puis
                qu'enfin il n'y a que les crimes que l'on doive cacher. Mais Madame, repliqua
                  <interp id="note1560" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp>, si <interp id="note1557" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne respond pas favorablement comme je le croy,
                ne vous repentirez vous point d'avoir parlé ? je ne sçay point l'avenir, respondit
                brusquement <interp id="note1563" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> : mais je sçay bien que presentement je veux sçavoir ce que
                pense veritablement <interp id="note1558" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Bons Dieux Madame, adjousta encore <interp
                  id="note1561" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, ne
                craignez vous point de destruire, ce que vous voulez avancer ? Je crains toutes
                choses, respondit <interp id="note1564" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp>, mais que voulez vous que je face ? je ne suis
                plus Maistresse de ma volonté, et je n'agis plus que comme il plaist à la passion
                qui me possede : parce que je la croy juste, et que je luy ay abandonné l'Empire de
                mon ame et de ma raison. <interp id="note1565" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> dit encore beaucoup d'autres choses, qui
                faisoient voir le déreglement de son esprit : elle ne pouvoit plus souffrir la veüe
                ny la conversation d'<interp id="note1562" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> ny d'<interp id="note1555" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp> : elle ne songeoit à rien
                qu'à <interp id="note1559" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et parce qu'en effet c'estoit la vertu de mon Maistre qui
                avoit puissamment touché son coeur ; elle croyoit que tous les effets d'une Cause si
                noble et si pure estoient <pb id="page_844" n="V02-P246"/>innocens. Cependant
                  <interp id="note1566" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'estoit pas en une petite inquietude, dans la crainte de voit
                  <interp id="note1570" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, apres la proposition qu'on luy avoit faite : et la Reine de
                son costé, quelque determinée qu'elle eust paru estre, apprehendoit la veüe
                  d'<interp id="note1567" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et ne sçavoit pas trop bien comment elle oseroit souffrir ses
                regards. Cette violente passion qui la possedoit estant neantmoins plus forte que
                toute sa modestie, fit qu'elle ne pût demeurer plus long temps sans voir l'objet de
                son affection. Mon Maistre aussi n'osant manquer de luy rendre ce qu'il luy devoit,
                fut chez elle à l'heure qu'il avoit accoustumé d'y aller : et pour son malheur, il
                ne trouva personne aupres de <interp id="note1571" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> que ses femmes : qui n'estoient pas un obstacle
                à une conversation particuliere : parce qu'elles se tenoient tousjours assez
                esloignées de la Reine, à un des costez de sa chambre. <interp id="note1568"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> la salüant donc
                avec un profond respect, et n'osant presque la regarder, de peur de luy donner de la
                confusion ; voulut luy parler de choses fort esloignées de celle qu'il apprehendoit
                : mais comme <interp id="note1572" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> n'avoit que d'une espece de sentimens dans l'esprit, elle
                faisoit tout servir à son dessein : et il n'y avoit point de discours si esloigné de
                cette matiere, qu'elle ne sçeust destourner adroitement, et en tirer un sens qui luy
                fust propre. En effet, apres qu'elle eut rendu le salut à <interp id="note1569"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, avec autant de
                confusion qu'il en avoit : et qu'apres les premiers complimens, il eut commencé de
                parler de la beauté du Païs <pb id="page_845" n="V02-P247"/>des <interp
                  id="note1578" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp>, et
                de son estenduë : Il est vray, luy respondit elle, que nostre Païs n'est pas laid :
                mais je ne laisse pas d'estre persuadée, que vous luy preserez la <interp
                  id="note1576" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> : et que
                peut estre (adjousta-t'elle en rougissant) vous aimeriez mieux obeïr en ce lieu là,
                que commander en celuy-cy. Il est sans doute juste, repliqua <interp id="note1573"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> un peu interdit,
                que je demeure dans les sentimens que vous dites : car Madame, je me suis imposé moy
                mesme la necessité d'obeïr en <interp id="note1577" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, quoy que je ne sois pas nay Sujet de <interp
                  id="note1575" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : et
                je ne pourrois jamais avoir nul droit de commander aux <interp id="note1579"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> : à moins, luy dit
                il en sous-riant, que le Roy mon Maistre m'envoyast leur faire la guerre, ce que
                vostre Majesté sçait bien qui n'a garde d'arriver. Vous sçavez, luy dit elle, que
                l'on gagne des Couronnes de plus d'une façon : il est des Rois electifs, comme des
                Rois Conquerans : ainsi qui vous a dit que sans combattre, vous ne pourriez pas
                regner icy, ou du moins sur les Issedones ? La raison, Madame, me l'a enseigné,
                repliqua <interp id="note1574" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, sçachant bien que la Couronne des Issedones n'est pas elective
                : et sçachant plus certainement encore, que tous vos Peuples sont si contens de
                vostre domination, qu'ils ne changeroient pas facilement de sentimens. Non, Madame,
                je ne suis pas si peu versé aux diverses coustumes des Peuples, que je ne sçache
                bien que celles de Sparte ne sont pas celles des <interp id="note1580" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> ; et que ce n'est pas icy où
                les Rois sont electifs. Mais c'est vous <pb id="page_846" n="V02-P248"/>Madame (luy
                dit il, sans luy donner loisir de respondre) qui pouvez gagner plus d'une Couronne
                sans combattre : et vostre vertu vous a fait assez d'illustres adorateurs par toute
                la Terre, pour me pouvoir permettre de dire, que vous pourrez choisir des Sceptres
                et des Couronnes quand il vous plaira. Et quoy que celles que vous portez soient
                illustres, croyez Madame, adjousta-t'il, qu'il y en a encore d'autres, qui ne
                seroient pas indignes de vous. Pour moy, repliqua la Reine, je suis peut-estre de
                vostre sentiment en une chose : car vous aimeriez mieux obeïr en <interp
                  id="note1583" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> que regner
                icy : et moy j'aimerois mieux tout de mesme obeïr icy, que regner en <interp
                  id="note1584" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>.
                Peut-estre, Madame, repliqua mon Maistre, ne diriez vous pas la mesme chose de
                Medie, si vous y aviez esté : et les superbes Palais d'<interp id="note1585"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Ecbatane">Ecbatane</interp>, sont si je ne me
                trompe, preferables à vos plus magnifiques Tentes. Non <interp id="note1581"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, reprit elle,
                toute la magnificence d'<interp id="note1586" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Ecbatane">Ecbatane</interp>, ne touchera jamais mon esprit : je cherche des
                vertus solides, et non pas des Throsnes esclattans, et vous estes vous mesme trop
                raisonnable, pour n'estre pas de mon sentiment. Aussi suis-je persuadée,
                adjousta-t'elle, qu'encore que nous n'ayons ny Palais, ny Villes, si vous trouviez
                parmy nous une Princesse illustre en toutes choses, vous la prefereriez à celle qui
                seroit sur le Throsne mesme d'Assirie, si elle ne l'estoit pas. J'en connoy sans
                doute, Madame, respondit <interp id="note1582" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, que j'estimerois plus dans les <pb
                  id="page_847" n="V02-P249"/>fers, que beaucoup d'autres qui portent des Couronnes
                : Mais, Madame, lors que je vous parle du Throsne de Medie, je ne suis pas en cette
                peine là : puis que le Prince qui est destiné à y monter, a beaucoup de bônes
                qualitez et de grandes vertus. Il a du moins bien sçeu choisir, respondit <interp
                  id="note1589" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>,
                lors qu'il vous a donné ses Armées à commander : Mais je doute, adjousta-t'elle,
                s'il a esté esgalement judicieux, de faire un Ambassadeur, d'un illustre Conquerant
                : puis qu'à mon advis, ce sont des qualitez differentes, que celles qui sont
                necessaires pour ces deux emplois. Si la fidelité (respondit <interp id="note1587"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fort embarrassé)
                est une des plus essencielles, pour cette espece d'employ : je puis assurer vostre
                Majesté, que j'en ay pour le moins autant que de courage : et que si je ne suis pas
                aussi heureux en ma negociation, que je l'ay esté à la guerre ; ce sera Madame, que
                vostre Majesté ne l'aura pas voulu : et ce ne sera sans doute jamais par ma faute.
                Non, Madame, poursuivit il, je n'oublieray rien pour tascher de satisfaire le Roy
                qui m'envoye : et si je ne le puis, je m'en retourneray avec beaucoup de douleur :
                mais du moins n'auray-je rien dans l'esprit qui me reproche nulle infidelité, ny
                nulle negligence. Vous ne m'avez pourtant pas encore dit (repliqua <interp
                  id="note1590" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>,
                avec beaucoup d'esmotion) le veritable sujet qui vous amene en cette Cour : et ce
                n'a esté que par le raport de <interp id="note1588" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Terez">Terez</interp>, que j'en ay sçeu quelque chose. Ce que vous me
                reprochez comme un crime, Madame, respondu mon Maistre, <pb id="page_848"
                  n="V02-P250"/>à esté un effet de mon respect ; et si je l'ose dire, de mon adresse
                : Car, Madame, je n'ay pas creu qu'il falust commettre legerement l'honneur du
                Prince que je sers : ny exposer aussi vostre Majesté, à desobliger ouvertement un
                Grand Roy, si elle n'agreoit pas ma proposition. j'espere toutefois, luy dit il
                encore, qu'elle en usera autrement : et que malgré tout ce que l'on m'a dit, je
                seray aussi heureux en negociation, que je l'ay esté à la guerre. Non <interp
                  id="note1591" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ne
                vous y trompez pas, respondit la Reine, ce que vous avez proposé ne sçauroit reüssir
                ; et vous y avez mis un obstacle invincible. Moy, Madame ! interrompit mon Maistre ;
                Vous mesme, respondit <interp id="note1596" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> ; c'est pourquoy ne vous pleignez pas, si
                  <interp id="note1595" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> n'est point satisfait. Je vous advouë, Madame, respondit ce
                Prince, que je ne vous comprens pas : Vous m'entendez bien <interp id="note1592"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> (luy dit elle en
                baissant les yeux et la voix) mais c'est moy qui ne vous entens pas. Vous
                m'entendrez, Madame, quand il vous plaira, repliqua mon Maistre ; et si je me suis
                mal expliqué, je suis tout prest d'esclaircir vos doutes, et de me justifier. Vostre
                crime, respondit <interp id="note1597" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, est de telle nature, que je ne pourrois vous accuser qu'en
                m'accusant moy mesme : et c'est ce qui n'est pas bien aisé à faire. Comme je suis
                fort assuré de mon innocence, repliqua <interp id="note1593" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je ne doute point de la
                vostre : et je n'ay garde de soubçonner une Grande Reine, de la plus petite erreur.
                Non <interp id="note1594" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> (luy dit elle tout d'un <pb id="page_849" n="V02-P251"/>coup,
                en portant la main sur ses yeux) je n'ay point erré quand je vous ay creu digne
                d'une Couronne : Ha ! Madame, s'escria mon Maistre, j'ay sans doute mal entendu : et
                je pense mesme que de peur de perdre le respect que je vous dois, je ne dois pas
                vous respondre. Vous me respondez assez, en me respondant point, repliqua la Reine,
                et je n'ay pas besoin d'un plus long discours pour vous entendre. Mais, Madame, luy
                dit alors <interp id="note1598" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, si ce que vostre Majesté m'a dit est veritable, je n'ay plus
                qu'à songer à prendre congé d'elle, et à m'en retourner promptement à <interp
                  id="note1601" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp> : afin
                de ne laisser pas plus long temps dans une esperance inutile, un des plus Grands
                Rois de la Terre. Ce discours que mon Maistre avoit fait de dessein premedité, pour
                embarrasser la Reine, la surprit sans doute un peu : et la mit en un estat, où elle
                ne sçavoit pas trop bien que respondre. Car elle avoit creû qu'en ne laissant nulle
                esperance à <interp id="note1599" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> de reüssir pour <interp id="note1600" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, c'estoit en quelque façon
                avancer le dessein qu'elle avoit de luy persuader qu'elle l'aimoit : mais voyant
                aussi que cela produisoit un si mauvais effet, et que cette response déterminée luy
                ostoit tout pretexte de le pouvoir retenir ; elle se repentit de ce qu'elle venoit
                de dire : quoy qu'elle ne sçeust pas trop bien comment elle y remedieroit. Il s'en
                falut peu qu'elle ne se resolust de descouvrir plus ouvertement sa passion à mon
                Maistre ; et l'amour et la modestie luy ouvrirent et luy fermerent <pb id="page_850"
                  n="V02-P252"/>la bouche plus d'une fois. Elle vouloit parler ; et vouloit se taire
                ; elle changeoit de couleur tres souvent ; elle regardoit <interp id="note1602"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, puis un moment
                apres, elle esvitoit ses regards : et par une agitation si violente, et une
                irresolution si estrange, elle causoit une peine extréme à mon Maistre : qui estoit
                desesperé de la fâcheuse avanture où la Fortune l'exposoit. Mais enfin <interp
                  id="note1607" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ne
                pouvant obtenir d'elle, la force de parler plus ouvertement de sa passion à <interp
                  id="note1603" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et
                ne voulant pas aussi qu'il songeast à partir ; chercha à destourner la chose
                adroitement : si bien que reprenant la parole, Ce n'est pas icy <interp
                  id="note1604" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy
                dit elle, que vous devez recevoir vostre response : comme vous m'avez fait parler
                par <interp id="note1605" resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp>,
                c'est à <interp id="note1606" resp="BaS" type="personnage" value="Terez"
                  >Terez</interp> aussi à vous la rendre. Cependant ne determinons encore rien : il
                ne faut qu'un moment, pour faire changer les resolutions les plus fermes :
                Peut-estre ne voudrez vous plus demain, ce que vous voulez aujourd'huy : et
                peut-estre aussi ne voudray-je plus moy mesme, ce que je souhaite presentement :
                quoy que je sois persuadée, adjousta-t'elle, que ce que je desire est esgalement
                innocent et glorieux. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011207" n="La résolution de Thomiris">
              <argument>
                <p>Thomiris interroge Gelonide qui confirme le refus d'Artamene. Aveuglée par sa
                  passion, persuadée que le temps entamera la fidélité d'Artamene envers Ciaxare, la
                  reine des Massagettes décide de refuser à Artamene de prendre congé, et reporte
                  constamment sa réponse.</p>
              </argument>
              <p>Côme ils en estoient là, <interp id="note1610" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> et <interp id="note1608" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp> qui depuis leur jalousie pour
                Mon Maistre, estoient devenus inseparables, arriverent, et interrompirent cette
                conversation. Ces deux Princes remarquerent aisément une grande agitation dans
                l'esprit de <interp id="note1611" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> : et virent aussi quelques marques de chagrin sur le visage
                  d'<interp id="note1609" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : <pb id="page_851" n="V02-P253"/>qu'ils creurent estre causé
                par le despit d'estre interrompu en un entretien qu'ils pensoient luy estre tres
                agreable : mais qui en effet luy estoit plustost tres fascheux. Ces Princes jaloux
                parlerent peu : <interp id="note1612" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> de son costé ne dit pas grand chose : et <interp id="note1616"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> se trouva
                tellement inquiette ; que ne pouvant souffrir la presence de deux Princes qui
                l'aymoient, et quelle ne pouvoit aimer ; et l'agreable et pourtant cruelle veüe
                  d'<interp id="note1613" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qu'elle aimoit, et qui ne l'aimoit pas ; elle les congedia
                tous : et bannit en mesme temps, l'objet de son indifference, et celuy de son amour.
                Artamcne sortit donc de chez la Reine avec ces deux Princes : et comme <interp
                  id="note1614" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>
                luy plaisoit beaucoup, et qu'il ne soubçonnoit rien des sentimens qu'ils avoient
                pour luy, il ne les quitta pas si tost. Eux de leur costé qui ne cherchoient qu'à
                descouvrit ses intentions, estant aussi bien aises de faire durer cette
                conversation, luy proposerent de s'aller promener ensemble. Pendant cette promenade,
                ils luy firent cent questions malicieuses, sur le temps qu'il devoit encore estre en
                cette Cour, où il respondoit fort innocemment : de sorte que tantost il fortifioit
                leurs soubçons ; tantost il les affoiblissoit : mais pour l'ordinaire, il les
                augmentoit bien plus, qu'il ne les faisoit diminuer. Il faut sans doute, luy disoit
                  <interp id="note1615" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp>, que ce soit quelque affaire de grande importance, qui vous
                retienne si long têps icy : et qui ait obligé le Roy de <interp id="note1617"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> d'envoyer un homme de
                vostre <pb id="page_852" n="V02-P254"/>reputation vers la Reine. Mon Maistre qui
                croyoit leur faire plaisir de parler avantageusement de <interp id="note1622"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, respondit à
                  <interp id="note1620" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp>, d'une maniere qui luy donna un sentiment bien opposé à la
                joye. La Reine, luy repliqua-t'il, est une Princesse si illustre, que quand il ne
                s'agiroit pas d'une affaire importante, le Roy que le sers auroit deû ne luy envoyer
                qu'une personne de grande consideration : et s'il a manqué en quelque chose, c'est
                de n'en avoir pas choisi une plus digne que moy, de traitter avec une si Grande
                Princesse. je pense, respondit <interp id="note1618" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aripithe">Aripithe</interp>, qu'il eust eu peine à en trouver une qui luy
                eust esté plus agreable : mais ce qui m'estonne un peu, adjousta-t'il, c'est de voir
                que la Reine vous traitant aussi bien qu'elle vous traitre, ne vous dépesche pas
                plustost. Les affaires, repliqua mon Maistre, ne se font jamais guere avec
                diligence, si ce ne sont celles qui regardent les guerres declarées : Celles que
                vous traittez, respondit <interp id="note1621" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp>, ne sont pas à mon advis de cette nature :
                et elles pourroient plus facilement estre d'amour : puis qu'enfin le Roy que vous
                servez n'estant point marié ; ayant une Fille qui ne l'est pas, et la Reine aussi
                estant Veufue : et le Roy son Fils estant desja assez grand ; il ne seroit pas
                impossible que l'amour fust le sujet de cette negociacion si secrette. Non, reprit
                  <interp id="note1619" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe"
                  >Aripithe</interp> en l'interrompant, ce n'est rien de ce que vous dittes : les
                Mariages des Rois ne sont point des amours cachées : et je soubçonnerois plustost
                  <pb id="page_853" n="V02-P255"/>toute autre chose que celle là. Vous jugez bien
                (leur dit alors <interp id="note1623" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> en sous-riant à demy) que si j'ay quelques ordres secrets, je
                ne vous les dois pas dire, ny vous faire voir mes instructions ; ainsi il faut vous
                laisser dans la liberté de penser ce qu'il vous plaira : et de vous divertir en
                raisonnant sur une chose douteuse, et que vous ne sçaurez peut-estre jamais. je ne
                pense pas, dit alors <interp id="note1624" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp>, qu'il y en ait guere de cette nature : les
                choses les plus particulieres, viennent tousjours à estre sçeües de tout le monde :
                mais si je ne me trompe, adjousta-t'il, nostre impatience de sçavoir ce qui vous
                amene icy n'est guere plus forte, que celle que vous devez avoir de la fin de vostre
                negociation. Car apres tout, la Cour de <interp id="note1625" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, quoy que tres belle pour
                nous autres Scithes, qui faisons profession ouvertement d'estre Ennemis declarez de
                la magnificence, ne la doit point estre pour vous : qui avez sans doute veû la Cour
                de Medie, et qui vivez en celle de <interp id="note1627" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, où l'on dit que toutes choses sont et plus
                superbes, et plus galantes qu'icy. Mon Maistre qui creut encore leur faire une
                civilité, fortifia leur jalousie lors qu'il leur dit, j'advoüe que la <interp
                  id="note1628" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> a des
                charmes pour moy, qui ne sont pas mediocres : mais j'advoüe aussi en mesme temps,
                que toute personne libre et raisonnable, ne peut manquer d'en trouver aussi de fort
                grands, en la Cour de <interp id="note1626" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> : et quand au lieu d'estre en un aussi beau
                Païs qu'est le sien, elle regneroit <pb id="page_854" n="V02-P256"/>sur ces Peuples
                qui sont au pied du Mont Imaüs, parmy des rochers et des precipices : elle seule
                rendroit tousjours le lieu ou elle seroit, infiniment agreable : et empescheroit
                sans doute que les Ambassadeurs qu'elle feroit attendre long temps, ne s'ennuyassent
                aupres d'elle. Comme nous sommes Estrangers aussi bien que vous, reprit <interp
                  id="note1631" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>,
                ce n'est pas à nous à vous faire compliment sur les loüanges que vous donnez au Païs
                des <interp id="note1633" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp> : et pour ce qui regarde la Reine, adjousta <interp
                  id="note1629" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp>, ce
                n'est pas non plus à nous à luy aprendre ce que vous dittes à son avantage : y ayant
                beaucoup d'apparence qu'estant aussi adroit que vous l'estes, vous aurez bien sçeu
                trouver les voyes de luy faire connoistre les sentimens avantageux que vous avez
                d'elle. Il est des personnes, repliqua <interp id="note1630" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, qu'il ne faut jamais loüer
                en leur presence : et ce n'est quelquefois guere moins manquer de respect pour une
                Grande Reine, de la loüer avec trop de liberté, que de dire des injures à une
                personne de mediocre condition. Mais pour ce qui regarde <interp id="note1632"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, je pense, leur
                dit il encore, qu'il n'est pas besoin de luy dire, qu'elle est infiniment estimable,
                et par consequent infiniment estimée : n'estant pas possible qu'elle ignore les
                excellentes qualitez qu'elle possede. Vous pouvez vous imaginer Seigneur, combien
                ces deux Rivaux estoient inquietez, d'entendre parler mon Maistre de cette sorte :
                ils se regardoient quelquefois d'intelligence : et quelquefois aussi <pb
                  id="page_855" n="V02-P257"/>ils regardoient <interp id="note1634" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et vouloient chercher dans
                ses yeux, ce qu'ils ne voyoient pas assez clairement dans ses paroles. Pour luy, il
                avoit l'esprit si occupé de sa passion, et de la fâcheuse avanture où il se trouvoit
                engagé, qu'il ne prenoit pas garde aux discours, ny aux actions de ces deux Princes
                : et nous avons sçeu ce que je viens dé vous dire, par un des gens de mon Maistre
                qui l'avoit suivy, et qui le raconta depuis à <interp id="note1636" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>. Mais enfin Seigneur,
                  <interp id="note1635" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> qui avoit quelque impatience d'estre seul, afin de pouvoir
                entretenir ses pensées en liberté ; fit si bien que la promenade finit : et qu'il se
                separa de ces deux Princes, qui le quitterent avec encore un peu plus de froideur
                qu'ils n'en avoient eu en commençant leur conversation. Nous avons sçeu depuis,
                qu'apres que mon Maistre s'en fut separé, ils raisonnerent long-temps sur
                l'agitation qu'ils avoient remarquée, sur le visage de la Reine ; sur le chagrin qui
                avoit paru dans les yeux de leur pretendu Rival, lors qu'ils estoient arrivez aupres
                de <interp id="note1637" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> : et sur tout ce qu'il leur avoit dit, pendant qu'ils
                s'estoient entretenus ensemble. Mais apres avoir bien raisonné sur toutes ces
                diverses choses, ils conclurent qu'il aimoit <interp id="note1638" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, et que <interp id="note1639"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ne le haissoit pas
                : et penserent et dirent en suite, tout ce qu'une violente jalousie peut faire dire
                et penser. Mon Maistre de son costé n'avoit pas l'esprit fort tranquile : et la
                Reine estoit encore la plus affligée. Quelque forte que fust <pb id="page_856"
                  n="V02-P258"/>sa passion, elle ne laissoit pas d'avoir de la douleur, de voir
                qu'elle estoit contrainte de renoncer en quelque façon, à la modestie de son Sexe :
                Mais ce qui la faschoit le plus, estoit de voir qu'elle faisoit peut-estre une faute
                inutilement. Elle avoit pourtant beaucoup de peine à s'imaginer, que sa beauté et sa
                condition ne pussent pas toucher le coeur d'<interp id="note1640" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et ce leger espoir la força
                de commander absolument à <interp id="note1645" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp> de parler elle mesme à mon Maistre : et de
                sçavoir precisément ce qu'il pensoit. <interp id="note1646" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> s'opposa encore comme elle
                avoit desja fait, à un dessein si peu raisonnable : et <interp id="note1648"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> sans se laisser
                vaincre, voulut estre obeie ponctuellement. <interp id="note1647" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> ne pouvant donc faire autre
                chose, parla enfin elle mesme à <interp id="note1641" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, apres luy avoir fait preparer l'esprit par
                  <interp id="note1643" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, sur ce qu'elle avoit à luy proposer : mais à vous dire la
                verité, ce fut plustost pour luy aider à chercher un pretexte de refuser la Reine,
                que pour le persuader. Car comme cette Dame estoit affectionnée aux interests de
                  <interp id="note1644" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> ; et que de plus elle croyoit que la Reine faisoit un choix
                disproportionné à sa condition, en choisissant <interp id="note1642" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; elle agit d'une maniere qui
                embarrassa un peu moins mon Maistre, que si effectivement elle eust voulu le porter
                à ce que <interp id="note1649" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> vouloit. Il est pourtant certain, qu'il ne se trouva jamais en
                une occasion plus fâcheuse : il pria cent fois Gelonde de vouloir bien persuader à
                la Reine, qu'il avoit pour elle toute l'estime qu'il pouvoit <pb id="page_857"
                  n="V02-P259"/>avoir : mais que quand il auroit esté fort amoureux d'elle, il
                n'auroit jamais pû se resoudre à manquer au respect qu'il devoit au Roy de <interp
                  id="note1659" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>. Enfin
                Seigneur, il luy dit tout ce qu'un homme d'esprit et un honneste homme peut dire,
                pour ne couvrir pas de honte et de confusion, une grande et belle Reine. <interp
                  id="note1652" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> et
                luy, estant donc bien convenus de ce qu'elle avoit à respondre, cette Femme s'en
                retourna vers <interp id="note1656" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>, qui l'attendoit avec une impatience estrange : elle ne la vit
                pas plustost, que faisant sortir tout ce qui estoit dans sa chambre ; et bien
                  <interp id="note1653" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp>, luy dit elle, sçauray-je enfin par vostre bouche, si c'est
                  <interp id="note1657" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> ou sa Couronne, qu'<interp id="note1650" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estime indigne de luy ? C'est
                bien plustost luy, Madame, repliqua <interp id="note1654" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, qu'il croit indigne de l'une
                et de l'autre. Mais Madame, adjousta-t'elle, il dit deplus, que quand il pourroit
                aspirer sans injustice, à l'honneur que vostre Majesté luy veut faire : que quand
                outre l'estime qu'il a pour vous, il auroit encore une passion demesurée ; la
                fidelité qu'il doit à <interp id="note1651" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, feroit qu'il se resoudroit plustost à mourir,
                qu'à manquer à ce qu'il doit à son Maistre. Quoy, reprit <interp id="note1658"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, quand mesme il
                m'aimeroit, il en useroit ainsi ? Il n'en faut presque pas douter Madame, luy dit
                  <interp id="note1655" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp>, et l'amour ne le feroit jamais manquer à son devoir. Il dit
                Madame, qu'il vous adoreroit dans son coeur ; qu'il seroit malheureux toute sa vie ;
                mais qu'il ne seroit jamais criminel. Sa vertu seroit <pb id="page_858" n="V02-P260"
                />grande <interp id="note1661" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp>, reprit la Reine, mais son amour seroit bien petite : aussi ne
                parle-t'il sans doute de cette passion, que comme d'une chose supposée et
                imaginaire, qui ne trouble pas sa raison : et que certainement il ne connut jamais,
                par sa propre experience. j'eusse parlé comme luy, adjousta-t'elle, le jour qui
                preceda son arrivée : mais aujourd'huy que j'ay changé de sentimens, je suis
                persuadée que s'il m'aimoit, il en changeroir comme moy : et que sa generosité se
                trouveroit peut-estre un peu esbranlée ; principalement en une chose, où il ne la
                choqueroit pas directement. Mais <interp id="note1662" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp>, adjousta-t'elle encore, ce n'est pas à moy à
                le persuader : et ce que mon merite n'a pû faire, mes raisons ne le feroient pas.
                Vostre merite Madame, repliqua <interp id="note1663" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp>, a fait, à ce qu'il assure, dans son esprit,
                tout le progrés que raisonnablement vous deviez attendre : il advoüe qu'il a de
                l'estime et de l'admiration pour vous : mais il adjouste qu'il l'a de la mesme façon
                que l'on en doit avoir pour une Reine de qui l'on seroit nay Sujet, quoy qu'il ne
                soit pas le vostre. Pour moy, repliqua <interp id="note1664" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, je ne pourrois pas definir
                si precisément ce que je sens pour <interp id="note1660" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : car enfin, je sçay de
                certitude, qu'il n'y a dans mon coeur nul sentiment criminel : et que s'il estoit
                capable d'en concevoir la moindre pensée, le despit et le repentir me gueriroient du
                mal qui me persecute. Cependant quoy que cette sorte de foiblesse ne <pb
                  id="page_859" n="V02-P261"/>soit pas dans mon ame, je ne me trouve pas tranquile.
                  <interp id="note1666" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> m'a presque fait haïr <interp id="note1678" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> et <interp id="note1665"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp> : je ne puis
                souffrir le Nom de <interp id="note1674" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, dont il m'a fait parler, et dont il m'a parlé
                luy mesme. Tout ce qui me divertissoit m'ennuye : mes propres pensées m'importunent
                : et sans que je puisse dire si je l'aime, ou si je le dois aimer ; je sçay
                seulement que je hai mon propre repos : et qu'il sera difficile que j'en trouve en
                nulle part, s'il ne souffre que je luy donne une Couronne : et que je luy accorde
                enfin ce que sa vertu merite, et ce que sa naissance luy a refusé. Pour moy Madame,
                repliqua <interp id="note1676" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp>, je pensé qu'<interp id="note1667" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> preferera son devoir à son ambition : Mais
                  <interp id="note1677" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp>, reprit brusquement <interp id="note1679" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, s'il est vray que vous
                croiyez de l'impossibilité en mon dessein, que ne me dites vous qu'<interp
                  id="note1668" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> me
                méprise ; qu'<interp id="note1669" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> parle de moy peu respectueusement ; et qu'<interp id="note1670"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est indigne de mon
                affection ? Peut-estre que si vous agissiez ainsi, le despit feroit en mon coeur, ce
                que la raison n'y peut faire : mais vous faites parler <interp id="note1671"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avec tant de
                respect et tant de sagesse, que je ne trouve presque pas de sujet de me plaindre, ny
                dequoy me desesperer. Car apres tout, si <interp id="note1672" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> m'estime il me peut aimer :
                et s'il vient à m'aimer, ce qu'il croit devoir à <interp id="note1675" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, cedera bien tost à ce qu'il
                croira devoir à <interp id="note1680" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>. Ainsi il faut seulement retenir <interp id="note1673"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en cette Cour, le
                plus long temps qu'il sera possible, et laisser faire le reste à la Fortune. <pb
                  id="page_860" n="V02-P262"/>je croy Madame, repliqua <interp id="note1685"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, qu'il ne vous
                sera pas facile : car si je ne me trompe, <interp id="note1681" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> vous demandera bien tost son
                congé. Il peut le demander (respondit cette violente Princesse) mais il ne
                l'obtiendra pas : et je pense mesme qu'il ne repassera pas l'<interp id="note1694"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Araxe">Araxe</interp> facilement, par l'ordre que
                j'y donneray. Ce fut de cette sorte que finit la conversation de <interp
                  id="note1692" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> et
                de <interp id="note1686" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp> : Mais afin que <interp id="note1689" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Terez">Terez</interp> ne s'aperçeust pas de ce qu'elle
                avoit dans l'ame ; elle luy ordonna de dire à mon Maistre, qu'il se donnast un peu
                de patience, et qu'elle luy respondroit dans peu de jours. <interp id="note1682"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit donc fort
                embarrassé : car <interp id="note1687" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp> luy faisoit sçavoir par <interp id="note1683" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> que la passion de la Reine
                devenoit tousjours plus forte : <interp id="note1690" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Terez">Terez</interp> au contraire luy parloit comme s'il y eust eu
                beaucoup d'esperance à sa negociation : enfin il ne sçavoit ny que penser ny que
                resoudre. Il pressa pourtant encore fortement <interp id="note1691" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Terez">Terez</interp> : et luy dit franchement que si on
                ne luy donnoit response en peu de temps, il se retireroit quoy qu'on peust luy faire
                dire. Cependant ce mauvais succés l'affligeoit beaucoup : non seulement parce qu'il
                estoit marry d'avoir troublé le repos de <interp id="note1693" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ; non seulement parce que
                  <interp id="note1684" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> seroit peut-estre mescontent de luy ; mais encore parce qu'il
                apprehendoit que <interp id="note1688" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ne s'imaginast, qu'un sentiment d'interest ne l'eust obligé de
                n'agir pas fortement en cette rencontre : pour ne s'oster pas une Couronne, en
                l'ostant à cette Princesse. Il falut <pb id="page_861" n="V02-P263"/>pourtant se
                donner un peu de patience, et attendre le succés d'une chose, qui selon toutes les
                aparences, n'en pouvoit avoir que de fâcheux. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020113"
            n="Suite de l'histoire d'Artamène : Cyrus chez Thomiris (Indathirse et Aripithe jaloux de Cyrus)"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Un jour, alors qu'Artamene se promène mélancoliquement au bord de l'Araxe,
                Indathirse l'interpelle et l'enjoint de lui communiquer les véritables motifs de sa
                visite. La conversation se termine par un duel, dont Artamene sort victorieux.
                Paradoxalement, ce combat suscite une nouvelle amitié entre les deux hommes,
                d'autant qu'Artamene parvient à convaincre son rival qu'il n'est pas amoureux de
                Thomiris. Celle-ci met tout en œuvre pour garder Artamene à la cour des Massagettes.
                L'ambassadeur de Ciaxare est désormais sous grande surveillance. Grâce à Indathirse,
                décidé à oublier Thomiris, il parvient toutefois à s'échapper.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02011301" n="Duel entre Indathirse et Artamene">
              <argument>
                <p>Indathirse et Aripithe décident d'obtenir un éclaircisssement au sujet des
                  sentiments d'Artamene. Indathirse suit Artamene lors d'une promenade et
                  l'interroge ouvertement sur ses relations avec la reine. Artamene admet qu'il
                  était au courant des sentiments des princes des Tauroscithes et des Sauromates,
                  mais qu'il n'a fait qu'obéir à son devoir. Il refuse de lui donner des précisions
                  supplémentaires, soutenant simplement qu'il ne peut soupçonner la reine de
                  faiblesse à son égard. Les deux hommes se battent à l'épée. Artamene sort
                  victorieux du duel, après avoir causé une blessure légère au bras droit de son
                  rival.</p>
              </argument>
              <p>
                <interp id="note1706" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> apres avoir fait parler si ouvertement à <interp id="note1697"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, fut deux jours
                sans vouloir estre veüe de personne, faignant de se trouver un peu mal, afin d'en
                avoir un pretexte ; <interp id="note1698" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> durant ce temps là, bien aise de pouvoir
                entretenir sa melancolie, alloit ordinairement se promener au bord d'une petite
                riviere, qui comme je vous l'ay dit, passoit le long des Tentes Royales ; et prenoit
                assez de plaisir d'y aller peu accompagné. Il nous laissoit mesme quelquefois sous
                des Arbres ; et nous commandant de l'y attendre, il se promenoit seul, et
                s'esloignoit souvent de telle sorte, que nous ne le voiyons plus. Deux jours apres
                que <interp id="note1702" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp> luy eut parlé, <interp id="note1704" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> et <interp id="note1695"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp> qui avoient bien
                pris garde qu'il y avoit un grand secret entre <interp id="note1701" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note1703"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, et qui
                s'imaginoient les choses bien differentes de ce qu'elles estoient ; furent
                estrangement tourmentez de la jalousie qui les possedoit : et prirent enfin une
                forte resolution de s'esclaircir de leurs doutes, et de se vanger d'<interp
                  id="note1699" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, à
                perte de toute consideration. Mais la difficulté fut de tomber d'accord entre eux
                qui feroit la chose : car, disoit <interp id="note1696" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aripithe">Aripithe</interp> à <interp id="note1705" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, si c'est vous qui
                parliez à <interp id="note1700" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et qu'il ne vous satisface pas ; ce sera vous aussi qui en
                tirerez raison : et qui peut-estre voudrez pretendre un nouveau droit à <interp
                  id="note1707" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> par
                ce <pb id="page_862" n="V02-P264"/>combat Nullement, luy respondoit <interp
                  id="note1713" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>,
                et je vous promets de ne pretendre jamais rien à <interp id="note1717" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, que de son consentement : de
                sorte qu'il vous est aisé de juger, que si j'avois eu un démeslé avec <interp
                  id="note1708" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ce
                ne seroit pas un moyen de me mettre bien avec elle si elle l'aime : et ainsi vous
                serez pas en seureté de sa haine que moy. Aussi, luy disoit il encore, ne sçay-je
                pas trop bien ce que je veux, en voulant demander à <interp id="note1709" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, la verité de ses sentimens
                pour <interp id="note1718" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp>. Tant y a, Seigneur, que ne pouvant s'accorder à qui combatroit
                mon Maistre ; ils penserent se battre entre eux : car vous jugez bien que cette
                union que la seule jalousie avoit faite, n'estoit pas indissoluble. Ils se
                separerent donc assez mal satisfaits l'un de l'autre : et <interp id="note1714"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> ayant veû
                  <interp id="note1710" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> sortir à cheval des Tentes, pour s'aller promener, suivy
                seulement de deux ou trois des siens : y monta aussi, suivy d'un nombre esgal de ses
                gens ; et vint chercher mon Maistre le long de cette riviere où il estoit si
                souvent. Aussi tost qu'<interp id="note1711" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> le vit, il fut au devant de luy : et l'abordant
                avec civilité, je suis plus heureux que je ne pensois, luy dit il, puis que ne
                croyant trouver à ma promenade, que la solitude à m'entretenir, j'y trouve encore
                une conversation agreable. <interp id="note1715" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> respondit aussi devant ceux qui
                accompagnoient mon Maistre assez civilement : et s'estant joints, et ayant commencé
                de marcher, <interp id="note1716" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> proposa à <interp id="note1712" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> de se promener <pb id="page_863" n="V02-P265"
                />à pied : ce que mon Maistre ayant bien voulu, ils baillerent leurs chevaux à leurs
                Gens, et commencerent de marcher seuls, le long de cette riviere. Ils ne furent pas
                plustost descendus, et un peu esloignez des leurs ; qu'<interp id="note1720"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> regardant
                Attamene, je ne sçay, luy dit il, si le discours que j'ay à vous faire vous
                surprendra : mais je sçay bien qu'il ne vous peut jamais tant surprendre, que la
                chose dont j'ay à vous parler m'a surpris. le n'ay garde, repliqua mon Maistre, de
                sçavoir si je seray surpris de ce que vous avez à me dire puis que je l'ignore :
                mais je puis seulement vous assurer, que je n'ay guere accoustumé de l'estre pour
                les evenemens fâcheux : me preparant tousjours à recevoir la mauvaise fortune d'un
                esprit assez tranquile. Ce que j'ay à vous dire, reprit <interp id="note1721"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, n'est pas une
                chose de cette nature : mais avant que je m'explique davantage, dites moy je vous
                prie : si en arrivant parmy les <interp id="note1726" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp>, vous n'avez point entendu dire la raison
                pour laquelle j'estois à la Cour de <interp id="note1724" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ? Comme je suis fort sincere,
                reprit <interp id="note1719" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, je vous advoüeray que l'on m'assura quand j'arrivay icy, que
                vous estiez amoureux de la Reine : et que vous et le Prince des Sauromates estiez
                possedez d'une mesme passion. Vous avez donc sçeu ce que vous dites, repliqua
                  <interp id="note1722" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp>, auparavant que de voir <interp id="note1725" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ? Il est vray, respondit mon
                Maistre : et pourquoy donc, adjousta <interp id="note1723" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, n'avez vous pas deffendu
                vostre coeur contre les charmes ? Et pourquoy <pb id="page_864" n="V02-P266"/>quoy
                faisant profession de generosité comme vous faites, avez vous voulu desobliger deux
                Princes, qui vous ont reçeu avec toute la civilité possible ? Car, adjousta <interp
                  id="note1728" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>,
                je sçay de certitude que la Reine vous aime ; et je juge dés là que vous l'aimez :
                car enfin cette Princesse ne m'a point refusé son affection opiniastrément durant un
                an, pour l'accorder à un homme qui ne la luy auroit pas demandée, et qui ne seroit
                pas amoureux d'elle. j'advoüe, respondit froidement <interp id="note1727" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que ce que vous me dites me
                surprend plus que je ne pensois : mais comme je ne suis guere accoustumé de donner
                des esclaircissemens de cette nature, à ceux qui se pleignent de moy, et qui me
                parlent de l'air dont je voy que vous me parlez : je ne puis vous dire autre chose,
                sinon que j'ay trop de respect pour la Reine, pour la soubçonner de la foiblesse
                dont vous l'accusez : et qu'en mon particulier, si j'ay voulu aporter quelque
                obstacle à vostre affection, je n'ay rien fait que je ne deusse faire. Quoy ? reprit
                  <interp id="note1729" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp>, vous ne me direz pas plus precisément si vous aimez la Reine
                ; si la Reine vous aime ; et si ce que vous avez à faire à la Cour finira bien tost
                ? je n'ay rien à vous dire, repliqua mon Maistre, sinon encore une fois, que je n'ay
                rien fait que ce que j'ay deû faire : et que si par malheur vous n'en estes pas
                content, vous n'avez qu'à chercher les voyes de vous satisfaire mieux, car je ne
                vous en refuseray aucune. je sçay bien, reprit <interp id="note1730" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, que c'est en quelque
                sorte violer <pb id="page_865" n="V02-P267"/>le droit des Gens, que de s'attaquer à
                la personne d'un Ambassadeur, que tous les Peuples de la Terre estiment sacrée :
                mais comme je suis Estranger aussi bien que vous, je ne pense pas estre obligé aux
                loix du Païs ; ny faire rien contre l'honneur, de vous demander reparation de
                l'outrage que vous m'avez fait, en me faisant haïr de <interp id="note1737"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>. Il est juste,
                respondit mon Maistre sans s'esmouvoir, et si vous voulez seulement que nous nous
                éloignions encore deux cens pas de ceux qui nous suivent, comme vous avez une espée
                aussi bien que moy, nous terminerons nostre different ; et nous verrons si l'amour
                que vous avez pour la Reine, vous fera vaincre sans peril. <interp id="note1731"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> nous dit apres,
                que la colere de se voir encore persecuté, par un homme dont il n'estoit point
                Rival, le transporta de telle sorte ; qu'il n'estoit gueres moins irrité, que s'il
                eust esté amoureux de la Reine. <interp id="note1734" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> ayant donc accepté ce qu'il luy offroit,
                ils recommencerent de marcher, jusques à ce qu'ils fussent hors de la veüe de leurs
                Gens, qui n'y prirent pas garde : et là <interp id="note1735" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> et <interp id="note1732"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ayant mis l'espée
                à la main, firent un combat, dont je ne puis pas vous dire beaucoup de
                particularitez ; parce que ce n'a esté que de la bouche des combattans que nous
                l'avons sçeu ; et que leur modestie ne leur a pas permis d'exagerer leur propre
                valeur. Ce qu'il y a de vray, c'est qu'<interp id="note1733" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> nous dit qu'<interp
                  id="note1736" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>
                tesmoigna beaucoup de coeur, et mesme beaucoup d'adresse <pb id="page_866"
                  n="V02-P268"/>en cette dangereuse occasion : ils se porterent plusieurs fois sans
                se toucher : mais en fin, comme mon Maistre a tousjours esté destiné à vaincre ; il
                vit rougir son espée du sang d'<interp id="note1740" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp>. Cette blessure fut pourtant assez legere :
                neantmoins comme elle estoit au bras droit, elle ne laissoit pas de l'incommoder
                assez. De sorte que craignant de ne pouvoir pas tenir long temps son espée assez
                ferme ; il se resolut de passer sur mon Maistre, qui ne refusa pas de venir aux
                prises aveque luy. <interp id="note1741" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> est d'une taille aussi haute que celle
                  d'<interp id="note1738" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : mais il y a je ne sçay quelle vigueur dans le coeur de mon
                Maistre ; qui redouble sans doute sa force dans les perils : et qui luy fait
                tousjours r'emporter la victoire. De sorte qu'apres s'estre disputez quelque temps
                l'avantage de ce combat, <interp id="note1739" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> arracha l'espée à <interp id="note1742"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> : et
                racourcissant la sienne, il le mit en estat de confesser qu'il estoit vaincu.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011302" n="Amitié d'Artamene et Indathirse">
              <argument>
                <p>Au terme du duel, Artamene confirme à Indathirse qu'il n'est pas amoureux de
                  Thomiris et qu'il lui contera les véritables motifs de son ambassade, dès que ce
                  dernier aura fait soigner sa blessure. Thomiris est informée du duel. Artamene la
                  convainc de ne pas punir Indathirse. Il rejoint ensuite ce dernier, avec lequel il
                  se lie d'amitié. Il lui conte sa mission concernant les projets de mariage de
                  Ciaxare, mais ne lui dit rien des sentiments que la reine lui porte.</p>
              </argument>
              <p>
                <interp id="note1743" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> et luy s'estant donc relevez, et mon Maistre tenant les deux
                espées en ses mains. Vous advoüerez, luy dit il, qu'<interp id="note1744" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne seroit pas absolument
                indigne de l'affection de <interp id="note1747" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> ? J'advoüeray sans doute, repliqua <interp
                  id="note1745" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>,
                que vous avez assez de valeur pour la conquerir, et que j'ay trop peu de bonne
                fortune pour vous la disputer : et je vous advoüeray en suitte (repliqua mon
                Maistre, luy rendant son espée, et en l'embrassant) que je ne suis point amoureux de
                  <interp id="note1748" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> ; que je ne l'ay point esté ; et que mesme je ne le seray
                jamais. Quoy, reprit <interp id="note1746" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp>, vous n'estes <pb id="page_867"
                  n="V02-P269"/>point Amant de <interp id="note1758" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thomiris">Thomiris</interp> ? Non, repartit <interp id="note1749"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, de mon
                consentement je ne feray point d'obstacle à vostre felicité. Mais si cela est,
                repliqua <interp id="note1753" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp>, pourquoy vous estes vous battu ? Pour vous persuader de
                meilleure grace la verité, respondit mon Maistre, et pour ne vous laisser pas lieu
                de douter de mon courage. <interp id="note1754" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> fut si surpris et si charmé de la
                generosité d'<interp id="note1750" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qu'il ne pût s'empescher de le supplier de luy bien expliquer
                cét enigme : et il l'en pria en des termes si pressans, et si pleins de soumission ;
                que mon Maistre luy promit de le faire : mais comme il estoit blessé au bras, il
                falut s'en retourner ou Camp, pour l'aller faire penser. La difficulté estoit de le
                pouvoir, sans que l'on s'en aperçeust : et n'estant pas possible, <interp
                  id="note1751" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> dit
                à <interp id="note1755" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> qu'il ne se mist pas en peine : et que de peur que <interp
                  id="note1759" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> ne
                le maltraitast et ne le bannist, il diroit que c'estoit luy qui l'avoit attaqué.
                Vous estes donc si bien avec elle, luy respondit <interp id="note1756" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, que vous ne craignez pas
                sa colere ? Dites plustost, repliqua <interp id="note1752" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en sous-riant, que sa colere
                m'est si peu redoutable, que je ne crains pas de m'y exposer. Cependant, Seigneur,
                jugez quelle fut la surprise de ceux qu'ils avoient laissez aupres de leurs chevaux,
                lors qu'ils les virent revenir, et qu'ils connurent par le sang que perdoit <interp
                  id="note1757" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>
                qu'ils s'estoient batus. Ce qui les embarrassoit davantage, cestoit qu'ils voyoient
                qu'ils paroissoient estre mieux ensemble, que quand il les avoient <pb id="page_868"
                  n="V02-P270"/>quittez : et en effet <interp id="note1767" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> et <interp id="note1762"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> s'aimerent
                tousjours cherement depuis cela. Mon Maistre donc pour tenir sa parole, apres qu'il
                eut mis <interp id="note1768" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> dans son Pavillon, envoya <interp id="note1765" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> vers la Reine, pour luy
                demander pardon d'un combat qu'il avoit fait contre <interp id="note1769" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> : qu'il advoüoit mesme
                l'avoir fait un peu legerement : et que c'estoit aussi pour cette raison, qu'il
                demandoit le pardon d'<interp id="note1770" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> aussi bien que le sien. <interp
                  id="note1776" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> fut
                estrangement surprise de ce combat, et ne sçavoit à quoy en attribuer la cause : et
                  <interp id="note1760" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe"
                  >Aripithe</interp> qui s'estoit separé mal d'avec <interp id="note1771" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, estoit bien fâché de
                n'oser luy aller demander, ce qu'<interp id="note1763" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> luy avoit dit. Cependant la Reine qui ne
                pouvoit pas se resoudre de se pleindre de mon Maistre, fit esclatter toute sa colere
                contre <interp id="note1772" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> : disant qu'il l'avoit extrémement offencée, en offençant un
                Ambassadeur dans sa Cour. <interp id="note1764" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> l'ayant sçeu par le retour de <interp
                  id="note1766" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                fut luy mesme la supplier de ne le refuser pas : où si elle vouloit punir <interp
                  id="note1773" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>,
                qu'elle n'avoit qu'à se resoudre de le punir aussi de la mesme sorte. Elle voulut le
                presser de luy dire la cause de ce combat, mais il ne le voulut pas faire : et il la
                contraignit enfin, de pardonner esgalement à <interp id="note1774" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> et à luy. <interp
                  id="note1761" resp="BaS" type="personnage" value="Aripithe">Aripithe</interp> bien
                fâché d'avoir este prevenu par <interp id="note1775" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp>, et plus fâché encore de voir mon Maistre
                eschapé de ce combat et victorieux, se resolut, à ce que j'ay sçeu, malgré
                l'interest qu'y prenoit la Reine de le quereller à <pb id="page_869" n="V02-P271"
                />son tour, et d'en chercher l'occasion. Cependant le Prince des Tauroscithes qui
                mouroit d'impatience d'estre esclaircy de la bouche d'<interp id="note1777"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, de tout ce qu'il
                luy avoit dit ; l'envoya sommer fort civilement de sa parole, que mon Maistre luy
                tint le mesme jour. Il fut donc le voir à la Tente : où il luy advoüa qu'il estoit
                venu à cette Cour, pour proposer adroitement à la Reine, son mariage avec <interp
                  id="note1780" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Mais
                que sans qu'il en peust dire la raison, il l'en voyoit fort esloignée : et qu'il
                commençoit de voir qu'infailliblement il s'en retourneroit sans avoir fait autre
                chose, que l'affaire qui regardoit les pleintes qu'il avoit faites des Pyrates de la
                mer <interp id="note1781" resp="BeS" type="lieu" value="Caspie">Caspie</interp> :
                qui n'estoient que le pretexte de son voyage. Ainsi, luy dit il, Seigneur, vous
                jugez bien que je ne suis pas coupable : et que je ne le seray mesme pas encore,
                quand je continuëray d'agir comme j'ay fait, pour les interests du Roy mon Maistre.
                Mais ne vous en inquietez pas : car je vous assure que je n'avanceray rien. Et afin
                de vous mettre l'esprit plus en repos pour ce qui me regarde ; je vous advoüeray que
                j'aime une Personne de qui je ne quitterois pas les chaines, pour toutes les
                Couronnes de l'univers. Ind'athirse remercia <interp id="note1778" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de sa generosité et de sa
                franchise : et apres luy avoir promis une affection eternelle ; d'où peut venir, luy
                dit il, que vous n'avancez rien en vostre negociation, veû que la Reine vous donne
                tant de marques d'estime et d'amitié ? <interp id="note1779" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui voulut cacher la <pb
                  id="page_870" n="V02-P272"/>foiblesse de <interp id="note1785" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> à <interp id="note1783"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>, luy dit que
                c'estoit bien souvent la coustume des Rois, de refuser de bonne grace : et d'adoucir
                le mauvais succés d'une affaire, par la maniere dont ils agissoient. Mais <interp
                  id="note1784" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>
                estoit trop interessé en la chose, pour s'y laisser tromper si facilement : et pour
                ne discerner pas les simples effets de la civilité, d'avec ceux d'une passion
                violente. Cependant quoy qu'il peust faire, il ne pût jamais obliger <interp
                  id="note1782" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, à
                luy advoüer ce qu'il sçavoit de l'amour de <interp id="note1786" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> : mon Maistre luy disant
                toujours qu'il devoit se contenter de sçavoir qu'il n'avoit point de passion pour la
                Reine : et ne la soubçonner pas d'en avoir une si peu raisonnable. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011303" n="Evasion d'Artamene">
              <argument>
                <p>On prévient Artamene que la reine a donné des ordres secrets afin d'empêcher son
                  départ. Elle prétexte vouloir attendre le retour de son fils Spargapise pour
                  donner une réponse (en fait, elle a mandé en secret à ce dernier de retarder son
                  retour). Artamene s'en afflige, mais feint de ne pas s'en rendre compte. Il
                  continue d'aller voir Thomiris, dont le comportement est devenu profondément
                  mélancolique. Peu à peu, Artamene s'aperçoit qu'il est emprisonné. Indathirse,
                  devenu son confident, est, quant à lui, affligé de voir Thomiris aimer sans être
                  aimée en retour. Il se résout alors à chasser la reine des Massagettes de son
                  cœur. Afin de venir en aide à Artamene, Indathirse demande congé à la reine, sous
                  le prétexte de vouloir retourner auprès de son père. La souveraine accède à sa
                  demande, sans se douter qu'il s'agit d'un stratagème permettant à l'ambassadeur de
                  Ciaxare de se soustraire à son emprise. Et de fait, après avoir écrit à Thomiris,
                  Artamene, en compagnie de Chrisante et Feraulas, parvient à rejoindre en secret
                  Indathirse lors de son départ. Ce dernier accompagne le héros et ses amis
                  jusqu'aux limites d'un confluent de l'Araxe, où il est possible de passer le
                  fleuve à gué.</p>
              </argument>
              <p>Cette conversation estant finie, <interp id="note1787" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> s'en retourna chez luy : où il ne fut pas si
                tost entré, que <interp id="note1788" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> vint l'advertir de la part de <interp id="note1789" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, que la Reine avoit donné des
                ordres secrets qu'on l'observast soigneusement, de peur qu'il ne s'échapast. je vous
                laisse à juger Seigneur, combien cette nouvelle l'affligea : neantmoins il falut
                dissimuler, et agir comme s'il n'en eust rien sçeu. Il retourna voir la Reine
                diverses fois, qui ne luy parloit plus comme à l'ordininaire : tantost elle estoit
                melancolique ; tantost elle passoit de la melancolie jusques au chagrin : et donnoit
                mesme quelquefois des marques de colere et de fureur. Il y avoit aussi des momens,
                où elle reprenoit son humeur civile et obligeante : et où il estoit aisé de juger,
                qu'une mesme cause produisoit des effets <pb id="page_871" n="V02-P273"/>si
                differents. Mon Maistre pressa alors encore une fois <interp id="note1794"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Terez">Terez</interp> : qui luy respondit
                qu'il estoit au desespoir, de ne pouvoir le servir, comme il en avoit eu le dessein
                : mais qu'il ne pouvoit plus luy respondre de rien. Il luy dit en suite, que la
                Reine luy avoit commandé de luy dire, qu'il faloit attendre le retour de <interp
                  id="note1793" resp="BaS" type="personnage" value="Spargapise">Spargapise</interp>
                et d'Ariante : nulle bien-seance ne luy permettant de rien conclurre, ny mesme de le
                renvoyer, que le Roy son Fils ne fust revenu. Mais il luy dit qu'il avoit sçeu en
                mesme temps, qu'elle leur avoit envoyé un ordre secret, de ne revenir pas si tost :
                qu'ainsi il le supplioit de luy pardonner, s'il ne pouvoit luy rendre tous les
                offices qu'il luy avoit promis. Apres deux advis si surprenans, nous remarquasmes en
                effet, qu'<interp id="note1790" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'estoit plus libre : et qu'il y avoit beaucoup de personnes
                qui l'observoient. Il ne pouvoit plus sortir pour s'aller promener, qu'il ne fust
                accompagné de grand nombre de gens : et à peine avoit il la liberté d'estre dans sa
                Tente sans compagnie. La Garde ordinaire estoit non seulement redoublée ; mais l'on
                avoit mis encore des Corps de garde de distance en distance par dehors, tout à
                l'entour des Barrieres du Camp. Nous sçeusmes par <interp id="note1792" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp>, que la Reine pour pretexter
                la chose, avoit faint d'estre advertie qu'<interp id="note1791" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avoit des desseins chachez
                sur ses Païs : et que c'estoit pour cela, que sans luy faire nulle violence, dans le
                doute où elle en estoit, elle vouloit qu'on l'observast soigneusement. Ammene se <pb
                  id="page_872" n="V02-P274"/>voyant donc en cette extremité, ne sçavoit à quoy se
                resoudre : il voyoit qu'infailliblement le mariage de <interp id="note1796"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ne pouvoit reüssir :
                il sçavoit que s'il demandoit de nouveau son congé, cela ne serviroit qu'à le faire
                resserrer plus estroitement : il voyoit par l'ordre que l'on avoit donné à la garde
                des Tentes Royalles, et par ceux qui veilloient sur ses actions, qu'il n'y avoit
                nulle apparence de se pouvoir sauver : et il ne voyoit point du tout, par où se
                tirer de ce labyrinthe. Helas, nous disoit il quelquefois, quand mesme je le pourray
                faire, que diray-je à <interp id="note1797" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, et que diray-je à <interp id="note1799"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ? leur aprendray je
                que <interp id="note1800" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> a eu de l'amour pour moy ? Et seroit il possible que je pusse
                faire un discours de cette nature ? Mais si je ne le dis point, que penseront aussi
                de ma suitte le Roy et la Princesse ? Que diront ils d'un procedé qui leur paroistra
                si estrange ? Et ne m'accuseront ils point, d'avoir perdu la raison ? Cependant en
                l'estat où sont les choses, ce seroit le mieux qui me peust arriver : car du moins
                l'esperance de revoir Mandame me consoleroit : et mon innocence ne pourroit pas
                estre long temps cachée. C'estoit de cette sorte que raisonnoit <interp
                  id="note1795" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                lors que <interp id="note1798" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp> luy fit dire, qu'elle luy conseilloit de s'en aller le plustost
                qu'il pourroit : mais outre qu'il ne sçavoit pas trop bien comment il le pourroit
                faire ; il creût encore qu'il estoit bon de garder quelque forme en sa fuite : et
                pour cét effet, il fit supplier encore une fois la Reine, de luy donner <pb
                  id="page_873" n="V02-P275"/>son congé Mais elle luy fit respondre, que les choses
                n'estoient pas en termes de cela : et qu'il faloit absolument attendre le retour de
                  <interp id="note1804" resp="BaS" type="personnage" value="Spargapise"
                  >Spargapise</interp>. <interp id="note1801" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> se voyant donc refusé, et prisonnier s'il faut
                ainsi dire, estoit en une melancolie estrange : ce n'est pas que <interp
                  id="note1802" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide">Gelonide</interp> ne
                fist tout ce qu'elle pouvoit, pour luy donner les voyes de s'échaper ; mais il n'y
                avoit pas moyen d'en venir à bout : ce qui mettoit mon Maistre dans une inquietude
                si grande, qu'il n'y eut jamais rien de semblable. Car s'il luy eust esté permis de
                mettre l'espée à la main ; de forcer les Gardes ; et de vaincre tout ce qui se
                seroit opposé à son passage ; je pense qu'il auroit pû esperer de le sauver : tant
                il est vray que je luy ay veû faire des choses merveilleuses et incroyables : mais
                quand il venoit à penser, qu'apres tout, la Reine n'estoit injuste et violente, que
                parce qu'elle l'aimoit : il n'avoit pas la force de se resoudre à la deshonnorer,
                comme il eust fait par cette action : ny de tuer les Sujets d'une Princesse, qui
                n'estoit coupable que pour l'amour de luy. La tristesse s'empara donc si fort de son
                ame, qu'<interp id="note1803" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> guery de sa blessure, l'estant venu voir s'en aperçeut : et
                le pressa de telle sorte, de luy advoüer que <interp id="note1805" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> l'aimoit, et que cette amour
                causoit sa douleur ; qu'en fin il luy dit qu'il estoit vray que la Reine luy avoit
                fait dire des choses, qu'il ne pouvoit presque expliquer dautre façon : et que s'il
                vouloit l'obliger sensiblement, il tascheroit de luy donner les voyes de se sauver.
                Vous voyez <pb id="page_874" n="V02-P276"/>bien, luy dit il, genereux <interp
                  id="note1809" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>,
                que je ne suis pas vostre Rival : puis que je vous demande pour gracc, de me vouloir
                donner les moyens de m'esloigner de <interp id="note1810" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>. je voy bien, luy respondit
                ce Prince, qu'en effet vous n'estes pas coupable, et qu'au contraire, je vous ay
                beaucoup d'obligation : Mais apres tout, luy dit il, vous causez un trouble si grand
                en mon ame, que personne n'en sentira jamais un pareil. Car enfin, pour vous
                descouvrir le fonds de mon coeur, je serois moins affligé que je ne suis, si <interp
                  id="note1811" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>
                aimoit quelqu'un qui l'aimast : Mais que cette Princesse si belle ; si aimable ; de
                qui l'ame a tousjours paru si grande ; et qui a tesmoigné une fermeté invincible, à
                resister à l'amour d'<interp id="note1806" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aripithe">Aripithe</interp> et à la mienne : se trouve capable d'aimer un
                homme qui ne l'aime point ; je vous advoüe que c'est ce que je ne puis souffrir,
                sans une douleur extraordinaire. Je serois plus jaloux, adjoustoit il, si vous
                l'aimiez : mais je ne serois pas si affligé. Et en l'estat où je me trouve,
                pardonnez moy, luy disoit il, si vostre rare merite ne peut justifier <interp
                  id="note1812" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> dans
                mon esprit : Non, luy disoit il encore, genereux <interp id="note1807" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je ne la veux plus aimer. Il
                faut que je m'arrache cette passion de l'ame ou que je meure : et pour faciliter
                vostre départ, il faut que je premedite le mien. Il faut, dit il, que je die à la
                Reine que j'ay reçeu ordre du Roy des Tauroscithes mon Pere, de m'en retourner
                aupres de luy : et que je la supplie de me le permettre. Comme je ne suis pas
                  <interp id="note1808" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, <pb id="page_875" n="V02-P277"/>adjousta-t'il en soupirant,
                elle me le permettra : et pour faire reüssir nostre dessein, vous feindrez de vous
                trouver mal ; vous viendrez apres la nuit dans ma Tente ; je vous emmeneray avecque
                moy, suivy de quelques uns des vostres, vous faisant passer parmy mon train, et
                partant si matin que les Gardes du Camp ne vous puissent reconnoistre : et vous
                ordonnerez à ceux de vos gens qui demeureront, de dire que l'on n'ose entrer dans
                vostre Chambre qu'il ne soit fort tard : afin de nous donner le loisir d'estre desja
                bien loing, quand on sçaura vostre fuitte. Comme ceux que je sçay qui vous
                observent, ne vous suivent que le jour, s'assurant la nuit sur les Gardes qui
                veillent dans le Camp et hors du Camp, la chose apparemment reüssira : et je vous
                feray prendre un chemin, où si je ne me trompe l'on ne vous cherchera pas. Enfin,
                luy dit <interp id="note1814" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp>, je veux estre vostre Guide et vostre Escorte tout ensemble :
                Mais ne pensez pas, adjousta-t'il, que ce soit par interest que je vous rende cét
                office : car encore une fois, dit alors ce Prince affligé, je ne veux plus aimer
                  <interp id="note1815" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris"
                  >Thomiris</interp> : et je veux que l'absence qui a accoustumé de guerir de
                semblables maladies, acheve de faire ce que le despit a desja commencé. En un mot
                Seigneur, pour accourcir mon discours autant que je le pourray, quoy qu'<interp
                  id="note1813" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                peust dire, afin de n'oster pas un si illustre Amant à <interp id="note1816"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, il ne pût jamais
                en venir à bout : et il falut qu'il <pb id="page_876" n="V02-P278"/>acceptast ce
                  qu'<interp id="note1820" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> luy offroit. La chose s'executa avec plus de facilité que
                nous ne pensions : <interp id="note1821" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> demanda son congé et l'obtint : mon Maistre
                faignit de se trouver mal : nous sortismes la nuit de sa Tente, pour aller à celle
                  d'<interp id="note1822" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse"
                  >Indathirse</interp> qui estoit fort proche : nous ordonnasmes à un de ceux qui
                restoient, et qui estoit un Soldat determiné, de cacher nostre fuitte aussi
                longtemps qu'il pourroit : et à le premiere pointe du jour, nous sortismes des
                Tentes Royales, sans que personne nous reconnust, parce que l'on ne voyoit encore
                guere clair : et que de plus, nous estions meslez parmy le train d'<interp
                  id="note1823" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>.
                Les Gardes qui le soir avoient reçeu ordre de la Reine de laisser partir ce Prince,
                ne s'opposerent point à nostre sortie : de sorte que nous nous vismes hors du Camp,
                et au delà des Corps de gardes avancez, sans estre reconnus de personne. Mais
                Seigneur, j'oubliois de vous dire avec quelle peine mon Maistre se resolut
                d'abandonner ses gens : et si <interp id="note1819" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gelonide">Gelonide</interp> qui sçavoit nostre départ ne luy eust assuré
                qu'elle estoit assez puissante sur l'esprit de la Reine, pour empescher qu'on ne les
                mal-traitast ; je pense qu'il ne se seroit point resolu à partir : Mais cette
                vertueuse femme luy promit si absolument de les proteger, qu'enfin il creut son
                conseil. <interp id="note1817" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne mena donc que <interp id="note1818" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et moy, et deux autres des
                siens, pour le servir : laissant une lettre pour <interp id="note1824" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, où il taschoit de pretexter
                son départ et de l'excuser. Cependant nous marchasmes si heureusement, <pb
                  id="page_877" n="V02-P279"/>que nous ne fusmes point trouvez par ceux qui sans
                doute nous chercherent : car <interp id="note1827" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Indathirse">Indathirse</interp> nous fit prendre un chemin où l'on ne
                soubçonna pas que nous fussions. Mon Maistre fit encore tout ce qu'il pût pour
                empescher ce Prince de se destourner comme il faisoit pour estre son Guide ; mais il
                ne le voulut jamais faire. Or Seigneur comme <interp id="note1828" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> s'estoit bien imaginé,
                qu'aussi tost que l'on s'aperceuroit de la fuite de mon Maistre, la Reine envoyeroit
                à cous les passages de l'<interp id="note1832" resp="BeS" type="lieu" value="Araxe"
                  >Araxe</interp> : il prit un chemin qui remontoit vers sa source : et fut à un
                endroit où ce Fleuve se separe en trois, et où il n'est pas impossible de le passer
                à gué. Ce fut donc jusques au bord de l'<interp id="note1833" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Araxe">Araxe</interp>, qu'<interp id="note1829" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> conduisit <interp
                  id="note1825" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                pour lequel il avoit conçeu beaucoup d'amitié, quoy qu'il luy eust causé beaucoup de
                douleur : Mon Maistre luy demanda lors pardon d'avoir esté en quelque sorte le sujet
                de ses desplaisirs : et s'embrassant tous deux avec une égale tendresse, ils se
                separerent, avec une promesse reciproque, de s'aimer eternellement. <interp
                  id="note1830" resp="BaS" type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp>
                voulut toutefois regarder passer <interp id="note1826" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : qui estant arrivé à l'autre costé du fleuve,
                salüa encore le Prince des Tauroscithes, qui fit aussi la mesme chose. En suite
                dequoy, commençant à marcher en mesme temps, <interp id="note1831" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Indathirse">Indathirse</interp> prit le chemin de son
                Païs, bien qu'il s'en fust fort esloigné, et nous suivismes celuy qui pouvoit nous
                conduire en <interp id="note1834" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020114"
            n="Suite de l'histoire d'Artamène : retour de Cyrus auprès de Ciaxare" type="sequence">
            <argument>
              <p>Alors qu'ils sont quasiment aux portes de Themiscire, Artamene et ses hommes
                viennent en aide à un inconnu, attaqué par une dizaine de cavaliers. Aussitôt sauvé,
                l'inconnu disparaît, laissant ses bienfaiteurs perplexes. Artamene apprend bientôt
                par un écuyer, qu'il est venu en aide à Philidaspe, alors même qu'il était en train
                d'enlever Mandane ! Effondré, il s'enquiert des détails de l'enlèvement, avant
                d'aller trouver Ciaxare. Le roi, affligé, s'intéresse peu aux résultats malheureux
                de la mission d'Artamene auprès de Thomiris. Par contre, il accepte volontiers
                l'aide de son illustre général, lequel est décidé à périr s'il ne retrouve pas la
                princesse.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02011401" n="L'homme seul contre douze assaillants">
              <argument>
                <p>Sur le chemin du retour, Artamene décide de rapporter à Ciaxare le récit suivant,
                  pour justifier l'échec de sa mission : d'aucuns auraient persuadé la reine
                  qu'Artamene était mal intentionné ; menacé d'emprisonnement, il a préféré quitter
                  la cour des Massagettes. Un matin, le héros et ses hommes aperçoivent une tente
                  devant laquelle se trouve une jeune femme. Soudain, ils sont pris dans une
                  altercation ; onze hommes s'en prennent à un individu isolé. Pour compenser
                  l'inégalité numérique, Artamene et les siens défendent l'inconnu, si bien qu'ils
                  triomphent des assaillants. Cependant, à peine le combat achevé, l'homme
                  disparaît, chargeant Ortalque de transmettre à Artamene ses remerciements et ses
                  excuses. </p>
              </argument>
              <p> Mais, Seigneur, que ce voyage se fit peu agreablement durant les premiers <pb
                  id="page_878" n="V02-P280"/>jours ! et qu'<interp id="note1835" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> eut de peine à resoudre en
                luy mesme, ce qu'il diroit à <interp id="note1838" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ! Neantmoins apres avoir bien cherché dans son
                esprit, il fit dessein de luy dire seulement, qu'il n'avoit pas trouvé les choses
                disposées à parler ouvertement de son Mariage à <interp id="note1841" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp> : et que cette Princesse
                s'estant laissé persuader par des personnes mal intentionnées, avoit fait courir
                quelque bruit qu'il avoit de mauvais desseins : qu'ayant esté adverty qu'on
                l'observoit, il avoit esté demander son congé : que luy ayant esté refusé, et ayant
                sçeu que l'on avoit résolu de l'arrester ; il avoit crû qu'il estoit de son devoir
                d'empescher que le Roy ne reçeust cét outrage en sa personne. Enfin apres avoir
                imaginé ce qu'il pourroit dire, l'esperance de revoir <interp id="note1839"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, commença de
                remettre la joye dans son esprit : et depuis cela, nous ne marchasmes pas un jour,
                que je ne visse des marques d'une nouvelle satisfaction, sur le visage d'<interp
                  id="note1836" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>.
                Chaque pas qu'il faisoit l'aprochant de <interp id="note1840" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, luy faisoit faire cent
                reslexions agreables : et ses propres pensées l'entretenoient si doucement ; qu'il
                n'avoit besoin, ny de la conversation de <interp id="note1837" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, ny de la mienne pour le
                divertir. Il marchoit ordinairement trente pas devant, ou trente pas derriere, afin
                de pouvoir resver avec plus de liberté : un jour donc que nous n'estions plus qu'à
                cinq cens stades de <interp id="note1842" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp> : et que pour faire une journée extrémement grande, nous
                estions partis devant le jour : Apres avoir marché plus d'une <pb id="page_879"
                  n="V02-P281"/>heure, nous arrivasmes dans une espaisse Forest, comme la premiere
                clarté commençoit de blanchir les nuës, du costé du Soleil Louant. Il y avoit un des
                Gens de mon Maistre nommé <interp id="note1848" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ortalque">Ortalque</interp>, monté sur un cheval blanc, qu'à cause de
                l'obscurité nous avions fait marcher le premier : de sorte qu'<interp id="note1843"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> alloit apres, et
                  <interp id="note1847" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> et moy avec un autre suivions <interp id="note1844" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Marchant donc en cét ordre,
                et cette lumiere naissante commençant de percer l'obscurité de la Forest, et de
                permettre de discerner les objets qui n'estoient pas trop estoignez ; mon Maistre
                vit assez avant sur la main droite, un grand et riche Pavillon tendu sous des Arbres
                : à l'entour duquel plusieurs Soldats estoient en garde : et sembloient en vouloir
                deffendre l'entrée, à ceux qui eussent eu dessein d'y aller. Cette veuë assez
                extraordinaire, dôna bien quelque legere curiosité à <interp id="note1845"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : mais il avoit
                l'esprit si remply de l'image de sa Princesse, que ce premier mouvement ne fut pas
                assez long, pour luy donner seulement la curiosité de demander ce que c'estoit.
                Comme il fut un peu esloigné, il ne pût toutefois s'empescher de tourner la teste de
                ce costé là : et alors à travers les branches et les troncs des Arbres, il vit une
                femme qui levant le coing de la Tente, sembloit regarder s'il estoit jour. A dix ou
                douze pas plus avant, celuy des siens que je vous ay dit qui marchoit le premier, et
                qui se nonmoit <interp id="note1849" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> ; se trouvant à plus de vingt pas d'<interp id="note1846"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, vit un homme
                armé, qui montant sur un cheval que son <pb id="page_880" n="V02-P282"/>Escuyer luy
                presenta, s'aprocha de luy, pour luy demander s'il estoit du Païs, et 'il ne
                pourroit point luy enseigner quelque chemin qui traversast la Forest, pour n'estre
                pas obligé de prendre la Plaine ? Non Seigneur, luy respondit <interp id="note1853"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>, mais peut-estre
                que ceux qui me suivent, dit il en nous montrant à cét Inconnu, vous en pourront
                dire quelque chose. Et alors se retournant, afin de rendre cét office à cét
                Estranger, <interp id="note1850" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> qui s'estoit desja aproché, luy demanda ce que ce Chevalier luy
                disoit ? Mais pendant qu'il luy en rendoit conte, mon Maistre vit venir douze hommes
                à cheval, qui apres avoir regardé cét Estranger mirent tous l'espée à la main, et
                s'escrierent en se regardant l'un l'autre, c'est luy mes Compagnons, c'est luy ; il
                faut en diligence en envoyer advertir nostre Capitaine. Et en effet, un d'eux poussa
                son cheval à toute bride, vers le lieu d'où ils venoient. Pendant quoy les onze qui
                restoient attaquerent ce Chevalier inconnu : qui s'estant reculé de quelques pas à
                l'abord, commanda tout haut à son Escuyer d'aller faire tout partir en diligence :
                car (luy dit il, parlant d'<interp id="note1851" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> et de nous autres, qui avions mis l'espée à la
                main pour le deffendre, au mesme instant que ces gens là ; voyant l'inegalité du
                combat) ce secours que les Dieux m'ont envoyé, suffit pour faire ferme durant
                quelque temps : en suite dequoy je me dégageray facilement, et seray bien-tost à
                vous. En effet cét Inconnu ne se trompa pas : et la generosité d'<interp
                  id="note1852" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                <pb id="page_881" n="V02-P283"/>en epouvant souffrir de voir en sa presence un homme
                seul attaqué par onze, n avoit point balance du tout, sur ce qu'il avoit à faire :
                et des le premier moment qu'il avoit veû ces Chevaliers se mettre en estat d'en
                attaquer un ; il avoit mis l'espée à la main, et nous avoit commandé de faire la
                mesme chose. De sorte que s'avançant entre ces Chevaliers, et celuy qu'ils vouloient
                perdre ; il luy avoit donné le temps de dire à son Escuyer, ce que je vous ay desja
                dit. <interp id="note1854" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne l'entendit pas, mais je l'entendis fort distinctement, sans
                y faire nulle reflexion, l'estat où nous estions n'y estant pas propre. Cependant
                cét ordre donné, ce Chevalier inconnu vint pour dégager mon Maistre d'entre ses
                Ennemis : mais il trouva qu'il s'estoit desja bien dégagé luy mesme : en ayant tué
                trois de sa main ; et nous autres ayant aussi secondé sa valeur le mieux qu'il nous
                avoit esté possible. De sorte que cet Inconnu s'estant joint à nous, il nous fut
                aisé de vaincre ceux qui restoient ; estant certain, que c'estoit un des vaillans
                hommes du monde. Il combatit donc comme un homme qui vouloit tesmoigner à son
                Liberateur, qu'il n'estoit pas indigne de la protection qu'il luy avoit donnée :
                Mais comme le dernier de ses ennemis fut tombé mort de la main d'<interp
                  id="note1855" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et
                qu'il voulut s'avancer vers luy pour luy rendre grace : Le jour s'estant desja fait
                grand, il le reconnut (à ce que nous avons pû juger depuis) de sorte que changeant
                tout à coup de dessein, il se recula de quelques <pb id="page_882" n="V02-P284"/>pas
                : et fut vers <interp id="note1856" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> qui regardoit de tous les costez s'il n'y avoit plus d'Ennemis
                à combatte. S'estant donc promptement aproché de luy, dites il vostre Maistre, luy
                dit il avec precipitation, que je suis bien fâché d'estre si incivil, et de
                paroistre si ingrat : mais comme l'y suis contraint par la force de ma destinée,
                j'espere qu'il m'en excusera. Apres avoir dit ce peu de mots fort à la haste, il
                piqua au travers des Arbres, s'esloigna d'<interp id="note1857" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> en peu de temps ; et fut
                prendre la mesme route que ces Dames Se ceux qui les conduisoient avoient prise.
              </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011402" n="Perplexité d'Artamene">
              <argument>
                <p>Intrigué, Artamene cherche à interroger les blessés. Il s'en trouve un qui ne
                  peut parler à cause d'une blessure à la gorge, mais qui reconnaît Artamene avec
                  joie. L'ambassadeur de Ciaxare s'attarde encore un peu dans la tente, perplexe.
                  Refusant de gaspiller un temps précieux, il décide cependant de gagner aussi vite
                  que possible Themiscire. Il emmène avec lui le blessé et le confie à un
                  chirurgien. </p>
              </argument>
              <p>Ortalque s'estant alors aproché de mon Maistre, ne manqua pas de luy redire ce que
                cét Inconnu luy mandoit : ce procedé, comme vous pouvez penser, surprit infiniment
                Anamene : ne pouvant imaginer pourquoy cét Inconnu ne luy avoit pas aussi tost fait
                ce compliment qu'a un des siens ; puis que quelque pressé qu'il peust estre, il
                n'eust gueres tardé davantage à luy parler, qu'à parler a un de ses Gens. Il luy
                sembloit bien avoir entendu en combatant, un son de voix qui ne luy estoit pas tout
                à fait inconnu : mais il ne pût toutefois se le remettre. Si bien que poussé d'une
                forte curiosité de sçavoir quelle estoit cette avanture ; il se mit à regarder parmy
                ces morts, s'il n'y avoit point quelqu'un de ces hommes qui ne le fust pas. Del'
                qu'en les considerant, il s'en trouva un qu'un grand coup qu'il avoit reçeu à la
                main droite avoit mis hors de combat ; et qu'un autre qu'il avoit reçeu à <pb
                  id="page_883" n="V02-P285"/>la gorge empeschoit de parier, et de se pouvoit faire
                entendre que par des lignes. Ce Chevalier n'eut pas plus tost veû mon Maistre, qu'à
                ce que nous pusmes juger par son action, il le reconnut, quoy que personne de nous
                ne le connust : et à dire la verité, cela n'estoit pas fort estrange : estant assez
                ordinaire que les Generaux d'Armée soient connus d'un nombre infiny de personnes,
                qu'ils ne connoissent point du tout, Ce blessé ne vit donc pas plustost mon Maistre
                aupres de luy, qu'il tesmoigna une extréme joye, et un merveilleux empressement de
                luy faire entendre ce qui c'estoit passé : mais plus il faisoit d'effort pour
                s'expliquer, plus il embassarroit <interp id="note1858" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : car comme il ne pouvoit prononcer une seule
                parole, ny articuler seulement une silabe : il n'y avoit pas moyen de tirer nulle
                conjecture de tous les signes qu'il faisoit. Tantost il monstroit vers la route que
                ce Chevalier inconnu avoit pris, comme disant qu'il faloit aller apres : tantost il
                monstroit vers le costé d'où il estoit venu, comme s'il en eust attendu du secours :
                apres il regardoit et nous faisoit regarder ce Pavillon que les gens de l'Inconnu
                avoient laissé : s'estant contentez d'emmener les Dames qui estoient dedans. Enfin
                par ses signes et par ses actions, il ne faisoit que redoubler l'inquietude
                  d'<interp id="note1859" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : qui pour voir s'il ne trouveroit rien dans ce Pavillon qui
                peust l'esclaicir de ce qu'il vouloit sçavoir, descendit de cheval et entra dedans.
                Mais encore qu'il n'y rencontrast rien qui <pb id="page_884" n="V02-P286"/>peust luy
                donner nulle connoissance de ce qu'il cherchoit, il ne pouvoit neantmoins se
                resoudre d'en sortir. Il y avoit pourtant des momens, où sans sçavoir pourquoy, il
                eust presque bien voulu aller apres celuy qu'il avoit secouru si à propos : il y en
                avoit d'autres aussi, où il faisoit dessein d'attendre en ce lieu là s'il n'y
                viendroit personne qui peust luy donner connoissance de cette avanture : et il y en
                avoit d'autres encore, où il faisant reproche à luy mesme, il se blasmoit de perdre
                inutilement des momens qui luy devoient estre si precieux. Que fais se, disoit il,
                icy, à m'interesser dans les affaires des autres, au lieu de m'aprocher de ma
                Princesse ? et comme s'il eust eu honte de cette faute, il sortit du Pavillon ;
                remonta sur son cheval ; et commanda à un de siens de mettre ce blessé sur un autre,
                et de monter en croupe pour le soutenir jusques à la premiere habitation, où il
                pourroit estre pensé, et d'où l'on pourroit envoyer prendre ces morts, qui à leurs
                armes paroissoient estre Capadociens. Ce qu'il y eut d'avantageux pour nous en cette
                occasion, fut qu'il n'y eut aucun de nous blessé, excepté <interp id="note1861"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, qui eut une
                legere égratigneure au bras gauche. <interp id="note1860" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> s'estant toutefois souvenu
                que des douze Chevaliers qui avoient paru d'abord, il y en avoit eu un qui estoit
                retourné sur ses pas, comme pour aller querir du secours, voulut encore attendre
                quelque temps pour voir s'il ne viendroit personne, malgré tous les conseils de
                  <interp id="note1862" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> qui s'y oposoit : <pb id="page_885" n="V02-P287"/>car enfin il
                y avoit lieu de croire que s'il venoit des Gens, ils viendroient en grand nombre :
                et qu'ainsi <interp id="note1863" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> n'estoit pas en estat de leur resister. Ce ne fut pour tant pas
                cette raison qui l'empescha d'attendre davantage : mais voyant que ce Chevalier
                blessé souffroit infiniment ; et que sa gorge par l'agitation qu'il s'estoit donnée
                en voulant parler, s'estoit enflée de telle sorte, qu'il en avoit presque perdu la
                connoissance, et qu'il y avoit lieu de craindre que cela ne l'estoussast : il marcha
                en diligence jusques à la premier Habitation. Il n'y fut pas plustost, qu'ayant fait
                appeller un Chirurgien, et fait sonder la playe que cét homme avoit à la gorge, afin
                de voir si en luy faisant quelques remedes, il ne pourroit pas recouvrer l'usage de
                la voix : il se trouva que de plus de crois jours ce Chevalier blessé ne seroit en
                estat de pouvoir parler. <interp id="note1864" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> voyant cela, commanda à ce Chirurgien d'en
                avoir soin, luy fit donner recompense devant que d'avoir travaillé ; et continua son
                chemin. Il s'informa pourtant auparavant, de tous ceux qu'il rencontra dans la
                Maison où nous estions, s'ils n'avoient point veû de gens armez : et par hazard nous
                ne trauvasmes personne, ny là, ny sur nostre route, qui nous aprist rien de ce que
                nous voulions sçavoir. Nous marchasmes donc tout ce jour là, et tout le lendemain
                jusques à six heures du soir, sans qu'<interp id="note1865" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> prononçast seulement une
                parole, tant il estoit possedé par une profonde resverie. Mais estant arrivez au
                bord du <pb id="page_886" n="V02-P288"/>Thermodon, et à la veüe de <interp
                  id="note1870" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, où le
                Roy luy avoit dit qu'il attendroit son retour, la joye se renouvella dans son coeur
                : et se retournant vers moy, qui estois le plus pres de luy, avec un visage assez
                guay, Enfin, me dit il, <interp id="note1867" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, je voy le lieu ou est ma Princesse : et par
                consequent je puis esperer de la revoir bien tost. Mais Dieux ! la retrouveray-je
                telle que je la quittay ? Et pourray-je bien obtenir de la severité de sa Vertu, le
                plaisir de luy entendre dire qu'elle s'est souvenüe de moy pendant mon absence ?
                Seigneur, luy dis-je, quand la Princesse ne vous le dira point, ne laissez pas de le
                croire : car je suis bien assuré qu'il est impossible que la chose ne soit pas
                ainsi. En effet, je pouvois bien luy parler de cette sorte : car quelques jours
                auparavant que de partir de <interp id="note1871" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Themiscire">Themiscire</interp>, <interp id="note1869" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> avoit eu la bonté de me
                confier tous les sentimens avantageux que <interp id="note1868" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> avoit pour mon Maistre : mais
                ç' avoit esté avec des deffences si expresses d'en parler à <interp id="note1866"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; que la
                Maistresse l'emportant sur le Maistre en cette occasion, je n'avois osé le faire :
                m'estant contenté de luy donner beaucoup d'esperance d'estre aimé, sans luy
                particulariser rien. Joint qu'à vous dire le vray, je le voyois si affligé de
                l'absence de sa Princesse ; que je ne doutois nullement que s'il eust sçeu toutes
                les petites choses que je vous ay racontées, il n'en fust mort de douleur, ou de
                plaisir. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011403" n="Récit de l'enlèvement de Mandane">
              <argument>
                <p>Bientôt, Artamene et ses amis arrivent en vue de Themiscire, au bord du
                  Thermodon. Ils rencontrent un écuyer qui leur apprend que Mandane a été enlevée
                  quatre jours plus tôt par le prince d'Assirie, connu sous le nom de Philidaspe.
                  C'est grâce à des gardes corrompus, ainsi qu'à une suivante, Arianite, jalouse de
                  l'affection que Mandane porte Martesie, que l'enlèvement a eu lieu. Les ravisseurs
                  ont profité de l'absence de Ciaxare, participant, sur les conseils d'Aribée, à une
                  chasse. Les recherches débutent rapidement. Douze hommes parviennent à retrouver
                  Philidaspe. L'un d'entre eux revient pour chercher de l'aide, mais à son retour,
                  il constate que ses compagnons ont été mystérieusement défaits. Artamene prend
                  conscience avec horreur qu'il a aidé le ravisseur de sa bien-aimée. Philidaspe a
                  laissé un manifeste dans lequel il justifie son acte par la volonté de reprendre
                  la Cappadoce en épousant Mandane. Par ailleurs, il a modifié son teint, si bien
                  qu'il est méconnaissable. Il se donne désormais pour Labinet, fils de Nitocris,
                  reine d'Assirie.</p>
              </argument>
              <p>Mais enfin Seigneur, apres plusieurs semblables discours que mon Maistre me tint
                  <pb id="page_887" n="V02-P289"/>en aprochant de <interp id="note1878" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp> ; et qui marquoient tous la
                joye que luy donnoit l'esperance de revoir <interp id="note1874" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : nous arrivasmes à cent pas de
                la porte de la Ville, où nous rencontrasmes un Escuyer de la Princesse. <interp
                  id="note1872" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne
                l'eut pas plustost reconnu, que s'avançant vers luy, avec une diligence extréme ; il
                luy demanda avec beaucoup d'empressement, des nouvelles du Roy, et de la Princesse
                  <interp id="note1875" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. Ha Seigneur, s'escria cét Escuyer, que n'estes vous revenu
                quatre jours plustost ! A ces mots mon Maistre paslit : et passant tout d'un coup de
                l'esperance à la crainte, et de la joye à la douleur ; il chercha dans les yeux de
                cét Escuyer, la cause d'un semblable discours. Mais ne pouvant la deviner, quoy, luy
                dit il, seroit il arrivé quelque accident fâcheux au Roy ou à la Princesse ? Ouy
                Seigneur, repliqua cét Escuyer, et le plus grand sans doute, qui leur peust jamais
                advenir : car enfin le Roy a perdu la Princesse sa fille. Quoy, reprit mon Maistre
                tout desesperé, la Princesse est morte ? Non, respondit il, mais elle est enlevée.
                Je pense Seigneur, qu'il fut à propos qu'<interp id="note1873" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> eust d'abord tourné son
                esprit du costé le plus funeste : car en effet je suis persuadé, que si la pensée de
                la mort de <interp id="note1876" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, n'eust precedé d'un instant, celle de son enlevement, il en
                seroit expiré de douleur. Quoy, s'écria t'il, <interp id="note1877" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> est enlevée ! Et quel <pb
                  id="page_888" n="V02-P290"/>est celuy qui a pû concevoir un dessein si injuste et
                si temeraire ? <interp id="note1886" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, respondit cét Escuyer, que l'on dit estre Prince d'Assirie.
                  <interp id="note1887" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> ! reprit <interp id="note1880" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : Ouy Seigneur, repliqua t'il, et le malheur a
                mesme voulu, qu'une partie de ceux que l'on avoit envoyez apres, l'ayant rencontré
                ont esté tuez par je ne sçay qu'elles gens qui l'ont secouru, du moins en vient on
                d'assurer le Roy. Ha mes Amis, s'écria <interp id="note1881" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en se tournant vers nous, il
                n'en faut point douter, c'est nous qui avons tué les Protecteurs de <interp
                  id="note1885" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; qui
                avons secouru son Ravisseur, et qui l'avons enlevée. Seigneur, luy dit alors <interp
                  id="note1883" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                ne vaudroit il point mieux entrer dans la Ville, où vous aprendriez plus à loisir
                toutes les circonstances d'un si grand malheur ? <interp id="note1882" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> malgré son desespoir ayant
                connu que <interp id="note1884" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> avoit raison, se mit à marcher : Mais Dieux qu'il estoit
                different de ce qu'il estoit un moment auparavant, et que la douleur fit un
                prodigieux changement en luy ! Il avoit quelque chose de si funeste dans le regard,
                et de si terrible tout ensemble ; que l'on voyoit aisément que la colere se mesloit
                à la melancolie : et que la jalousie agitoit autant son coeur que l'amour. Comme
                nous fusmes arrivez chez mon Maistre, il pressa l'Escuyer de la Princesse de luy
                dire comment ce malheur estoit advenu : il sçeut donc que trois jours auparavant cét
                accident, <interp id="note1879" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> avoit obligé le Roy d'aller à la Chasse, à cinquante stades de
                  <interp id="note1888" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp> : et que pendant son absense la chose <pb id="page_889"
                  n="V02-P291"/>avoit esté executée. Mais, luy dit mon Maistre, comment l'a-t'on pu
                executer ? L'on n'a pas eu grand peine, repliqua cét Escuyer de <interp
                  id="note1889" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, car
                les Gardes de la Princesse estoient gagnez : et ce sont eux mesmes qui l'ont
                enlevée. Joint qu'il y a aussi une de ses Filles que l'on croit qui l'a trahie : par
                une jalousie secrette qu'elle avoit, de ce que la Princesse luy preseroit <interp
                  id="note1891" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>.
                Vous sçavez Seigneur, adjousta t'il, que le <interp id="note1892" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Thermodon">Thermodon</interp> passe sous les fenestres de la
                Princesse <interp id="note1890" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, et que mesme ces fenestres sont si basses, qu'il n'est pas
                besoin d'avoir une échelle pour en pouvoir descendre. Or Seigneur, un des Gardes
                ayant observé l'heure que la Princesse avoit accoustumé de se retirer, alla
                justement fraper à la porte de l'Anti-chambre, comme elle estoit preste de se
                deshabiller. Cette Fille qui estoit de l'intelligence, luy ayant ouvert la porte,
                fut dire à la Princesse qu'il y avoit un Garde qui disoit avoir quelque chose
                d'important à luy dire : la Princesse un peu surprise, commanda toutefois qu'on le
                fist entrer : Madame, luy dit il, je viens vous advertir que l'on a dessein de vous
                enlever la nuit prochaine : la Princesse qui sçavoit qu'elleavoit esté exposée une
                autre fois à ce danger, en parut fort estonnée : Neantmoins apres avoir remercié cét
                homme, elle luy demanda comment il le sçavoit, et comment ce malheur se pouvoit
                éviter ? Pour adjouster foy à mes paroles, luy dit il, vous n'avez qu'à vous
                approcher de ces fenestres, dont je vous feray voir les grilles à moitié <pb
                  id="page_890" n="V02-P292"/>limées. Cette sage Princesse voulant donc estre
                esclaircie de ce que cét homme luy disoit, auparavant que de faire esclater la
                chose, s'approcha de ces fenestres ; cette Fille qui estoit de l'intelligence ayant
                pris un flambeau pour luy esclairer. Mais Dieux ! elle ne fut pas plustost aupres,
                que ce Garde secoüant fortement les grilles, les arracha : car elles avoient
                effectivement esté limées auparavant. je vous laisse à juger, Seigneur, quelle
                surprise fut celle de la Princesse : elle commanda à l'instant mesme que l'on fist
                prendre les armes à tout le monde : mais helas, elle fut bien estonnée, lors qu'elle
                vit entrer six autres de ses Gardes, qui la prenant avec violence, la mirent entre
                les mains de son Ravisseur : qui estoit dans un Bateau, sous les fenestres de la
                Princesse, accompagné de gens armez. <interp id="note1894" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> se deffendit d'abord
                opiniastrément : mais enfin il falut ceder. Il y a mesme une de ses Femmes qui
                raporte, qu'ayant reconnu <interp id="note1896" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> au ton de sa voix (car on dit qu'il s'est
                changé le taint pour se déguiser) elle luy cria, Ha <interp id="note1897" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, si <interp id="note1893"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> eust esté icy, tu
                n'aurois pas osé entreprendre une seconde fois ce que tu entreprens. Mais enfin
                Seigneur, <interp id="note1898" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> l'enleva, toutes ses Femmes criant desesperément : Ce fut
                toutefois en vain : car ceux des Gardes qui n'estoient pas de l'intelligence voulant
                entrer, trouverent que ceux qui avoient trahi avoient fermé les portes par derriere
                : et la confusion estoit si grande, que ces femmes de la Princesse <interp
                  id="note1895" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>
                crioient <pb id="page_891" n="V02-P293"/>toutes du costé que l'on avoit enlevé leur
                Maistresse, et n'alloient point ouvrir à ceux qui ne purent entrer qu'en rompant les
                portes, ce qui demanda assez de temps. J'oubliois de vous dire que ces Ravisseurs
                prirent aussi cette Fille que l'on croit estre de l'intelligence : Mais pour <interp
                  id="note1899" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, ils
                ne la vouloient pas emmener : neantmoins comme cette genereuse Fille ne vouloit pas
                abandonner sa Maistresse, elle s'attacha si fortement à sa robe, qu'ils furent
                concraints de la prendre aussi. Joint qu'ils entendirent sans doute que la Princesse
                luy crioit, Ha <interp id="note1900" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, ne m'abandonnez pas. Enfin Seigneur, ce Bateau ayant pris le
                courant du fleuve, et ramant avec beaucoup de force et de diligence, fut bien tost à
                une stade d'icy, de l'autre costé de l'eau : où il y avoit autant de chevaux qui les
                attendoient, qu'ils estoient de gens : de sorte qu'il ne fut pas possible d'y
                remedier. Car auparavant que l'on eust apris ce que c'estoit ; que le Gouverneur de
                  <interp id="note1902" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp> en fust adverty ; et que l'on sçeust seulement ce que l'on
                vouloit faire ; ils estoient desja si loin, que la chose n'avoit presque plus de
                remede. Neantmoins le Capitaine des Gardes estant monté à Cheval, avec deux cens
                hommes seulement, qu'il separa en diverses Brigades ; une de ces Troupes qui estoit
                de douze, rencontra <interp id="note1901" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, qu'ils connurent plustost aux armes qu'il
                portoit, que des Passans leur avoient designées, qu'ils ne le connurent au visage.
                Parce <pb id="page_892" n="V02-P294"/>que l'on croit que pour demeurer plus
                seurement en ce Païs, où l'on pense qu'il a toujours esté caché il s'est changé le
                taint d'une façon qui le rend méconnoissable. Ces douze hommes l'ayant donc reconnu,
                comme je l'ay dit, et veû un grand Pavillon tendu, où sans doute estoit la Princesse
                : y ayant apparence qu'il campera tousjours jusques à ce qu'il soit fort esloigné :
                un d'entre eux retourna sur ses pas, pour en advertir leur Capitaine : afin qu'il
                vinst renforcer les siens, que des Inconnus qui avoient pris le Party de <interp
                  id="note1903" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                pouvoient mettre en danger d'estre deffaits : mais il fut si malheureux, qu'il ne le
                rencontra point. Desesperé donc qu'il fut de ne le pouvoir trouver, il retourna à
                toute bride au lieu où il avoit laissé ses Compagnons aux mains avec <interp
                  id="note1904" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                et avec ces gens que le hazard avoit fait rencontrer en ce lieu là : Mais Dieux, il
                y trouva dix de ses Compagnons morts, et n'y trouva point l'onziesme. Il vit encore
                le Pavillon tendu, mais il n'y avoit plus personne dedans : et il ne trouva nulles
                marques qu'il y eust seulement eu un des gens de <interp id="note1905" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> tué. Ainsi Seigneur, cét
                homme est venu advertir le Roy, qui s'est rendu icy en grande diligence, aussi tost
                qu'il a sçeu cét accident : l'on a envoyé par tous les Ports, pour empescher <interp
                  id="note1906" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                de passer, en cas qu'il ait pris le chemin de la Mer : Mais à : vous dire la verité,
                il n'y a pas grande apparence puis qu'on l'a manqué cette fois là, qu'on le r'atrape
                une seconde. Depuis hier, adjousta cét <pb id="page_893" n="V02-P295"/>homme, il
                court un Manifeste dans <interp id="note1918" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Themiscire">Themiscire</interp>, par lequel il paroist que <interp
                  id="note1914" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                se dit estre <interp id="note1909" resp="BaS" type="personnage" value="Labinet"
                  >Labinet</interp>, Fils de la Reine <interp id="note1912" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, et seul heritier du Royaume
                d'Assirie. Il dit de plus, <q>Que la <interp id="note1915" resp="BeS" type="lieu"
                    value="Capadoce">Capadoce</interp> appartenant de droit à la Couronne des
                  Assiriens, il a creû ne pouvoir la reconquerir par une plus douce voye, qu'en
                  faisant la Princesse <interp id="note1910" resp="BaS" type="personnage"
                    value="Mandane">Mandane</interp> Reine d'Assirie. Que l'on ne doit point aporter
                  contre luy, la loy qui deffend de marier la Princesse à un Estranger : puis que de
                  droit les Capadociens sont ses Sujets. Que s'il n'a pas fait demander la Princesse
                  à <interp id="note1907" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                    >Ciaxare</interp> ; c'est qu'il sçait de certitude, que tous les Medes haissant
                  les Assiriens, Astrage et <interp id="note1908" resp="BaS" type="personnage"
                    value="Ciaxare">Ciaxare</interp> la luy auroient refusée. Que comme il n'est
                  point Estranger pour la Princesse de <interp id="note1916" resp="BeS" type="lieu"
                    value="Capadoce">Capadoce</interp>, la Princesse de <interp id="note1917"
                    resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> aussi, n'est point
                  Estrangere pour luy : de sorte qu'il espere que la Reine <interp id="note1913"
                    resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> aprouvera son
                  dessein, et recevra la Princesse <interp id="note1911" resp="BaS"
                    type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> avec joye.</q>
              </p>
              <p> Il y a plusieurs autres choses, Seigneur, adjousta-t'il, dans ce Manifeste, qui
                seroient trop longues à dire.</p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011404" n="Consternation d'Artamene">
              <argument>
                <p>Artamene ne prononce pas une parole durant tout le discours de l'écuyer, car il
                  est complètement bouleversé par diverses passions qui se bousculent en son for
                  intérieur. Il se confie ensuite à Feraulas, consterné d'être venu en aide au
                  ravisseur de Mandane, au lieu de libérer cette dernière.</p>
              </argument>
              <p> Pendant tout le discours de cét Escuyer, <interp id="note1919" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> n'avoit pas dit une parole :
                ce n'estoit pas qu'il l'escoutast avec une attention tranquile : au contraire, l'on
                voyoit sur son visage tant de marques de passions violentes, qu'il en faisoit pitié
                à ceux qui le regardoient. Mais c'estoit que sentant bien qu'il ne pourroit parler
                sans en donner de trop visibles d'une douleur excessive, devant un homme qui n'avoit
                nulle part en sa confidence : il n'y pût trouver de meilleure invention, que de
                renfermer toute cette excessive douleur dans son ame. <interp id="note1920"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> remarquant <pb
                  id="page_894" n="V02-P296"/>aisément l'inquietude de mon Maistre, aussi tost que
                cét Escuyer eut achevé son recit, le fit sortir avec beaucoup d'adresse. Cependant
                  <interp id="note1921" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne sçachant pas trop bien comment il pourroit souffrir la veüe
                de <interp id="note1923" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, sans luy descouvrir trop ouvertement son desespoir, envoya
                  <interp id="note1922" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> pour aprendre ce que faisoit le Roy : afin d'avoir quelque
                loisir de se preparer à une chose si difficile. Mon Maistre enfin me voyant seul
                aupres de luy, me regarda d'une façon si touchante, qu'il eust inspiré la pitié, à
                la personne du monde la plus cruelle. <interp id="note1924" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, me dit-il, <interp
                  id="note1925" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> est
                enlevée, et enlevée par <interp id="note1928" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : <interp id="note1929" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, dis-je, que j'ay pû tuer
                plus d'une fois. Mais Ciel, s'escrioit il, est il bien possible que cette puissante
                aversion que j'ay tousjours euë pour luy, dans le temps mesme que je ne le croyois
                pas estre mon Rival, m'ait permis de mesconnoistre le Ravisseur de <interp
                  id="note1926" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, et
                ait pû souffrir que mon bras ait assisté mon plus mortel Ennemy ? Quoy, <interp
                  id="note1927" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>,
                reprenoit il tout furieux, vous estiez dans ce Pavillon que j'ay veû, et cét Inconnu
                estoit <interp id="note1930" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> ! Quoy, je vous ay peut-estre veüe à l'entrée de cette Tente
                ! Quoy, je vous ay pû sauver, et je vous ay moy mesme perduë ! Quoy, j'ay pû tuer
                ceux qui vouloient vous secourir, et j'ay empesché que l'on n'aittué <interp
                  id="note1931" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                ! Quoy, j'ay pû vous delivrer, et je ne l'ay pas fait ! Quoy, j'ay servy à vostre
                enlevement ! et le traistre <interp id="note1932" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> qui m'a reconnu sans doute, a bien pû se
                resoudre d'accepter le secours <pb id="page_895" n="V02-P297"/>de son Ennemy ! Quoy
                  <interp id="note1933" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, vous n'estes plus à <interp id="note1941" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, et vous estes en la puissance
                de <interp id="note1934" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> ! Mais Ciel, n'estoit-ce pas assez, reprenoit il, que vous y
                fussiez par sa violence, sans que j'y contribuasse ? Et faloit il que ce fust de ma
                main et par ma valeur, que l'injuste <interp id="note1935" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> vous enlevast ? Mais ne
                pense pas <interp id="note1936" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, adjoustoit il, joüir en repos d'une si illustre conqueste :
                en quelque lieu de la Terre que tu te retires, il faut que l'office que je t'ay
                rendu ce coûte la vie. Oüy, quand tu serois dans Babilone, la plus grande et la plus
                forte Ville du monde, au milieu de tes Gardes, et jusques sur le Throsne de tes
                Peres, j'iray te punir de son crime. Il faut que ton sang l'efface de ma memoire :
                et que ta more soit le chastiment de ta faute. O Dieux, poursuivoit il, à quels
                bizarres malheurs suis-je destiné ? Ha <interp id="note1939" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>, adjoustoit il encore, que
                vostre injuste passion me coustera cher ! Et que je suis rigoureusement puny,
                d'avoir troublé vostre repos ! Mais vous divine Princesse, reprenoit il, que l'on
                m'a assuré avoir prononcé mon Nom, lors que l'on vous a enlevée, vous en souviendrez
                vous en Assirie ? Ne vous laisserez vous point toucher par les larmes de <interp
                  id="note1937" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                ? Ne luy pardonnerez vous point son crime ? La magnificence de Babilone, n'esbloüira
                t'elle point vos yeux ? Cette grande Cour ne charmera-t'elle point vostre esprit ?
                N'apellerez vous point la violence de <interp id="note1938" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> un excés d'amour ? Et
                serez vous aux bords de l'<interp id="note1940" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Euphrate">Euphrate</interp>, <pb id="page_896" n="V02-P298"/>ce que vous
                estiez aux bords de l'<interp id="note1952" resp="BeS" type="lieu" value="Iris"
                  >Iris</interp> et du <interp id="note1954" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Thermodon">Thermodon</interp> ? Enfin, divine Princesse, <interp
                  id="note1942" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                sera-t'il tousjours preferé à <interp id="note1946" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, et <interp id="note1943" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> au Roy d'Assirie ? Helas ! disoit
                il encore, pourquoy fust-ce que les Dieux m'advertirent dés le premier moment que je
                connus <interp id="note1947" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> que je ne le devois pas aimer, pour ne m'advertir pas que je
                ne devois point le servir en une occasion si injuste ? Et comment est il possible
                que mon Rival ait pû se déguiser à mes yeux ? je le connoissois, quand je ne le
                connoissois pas, ou du moins quand je ne le devois pas connoistre : et je ne l'ay
                pas connu, en un temps où il m'estoit si important de sçavoir que c'estoit <interp
                  id="note1948" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                et qui estoit <interp id="note1949" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>. Imaginez vous <interp id="note1944" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, me disoit il, si les Dieux
                eussent permis que j'eusse sçeu la verité, quelle auroit esté ma joye : lors
                qu'apres avoir combattu et vaincu <interp id="note1950" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, j'eusse esté dans ce Pavillon, où j'eusse
                trouvé ma Princesse ; où je l'eusse delivrée ; et l'eusseramenée à <interp
                  id="note1953" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>. Mais
                imaginez vous aussi, ma douleur et mon desespoir, de voir que c'est moy seul qui
                suis la cause de sa perte ; que c'est moy qui l'ay mise entre les mains de <interp
                  id="note1951" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                ; et qui l'ay presque enlevée. Car enfin j'ay pû le perdre et je ne l'ay pas fait ;
                j'ay pû me joindre à ceux qui l'attaquoient, et je les ay attaquez ; et j'ay pû
                sauver <interp id="note1945" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> que j'ay perduë. Mais il faut reparer cette perte s'il est
                possible : ou du moins nous vanger de celuy qui nous l'a causée. Accordez moy donc
                justes Dieux, assez de constance <pb id="page_897" n="V02-P299"/>pour supporter ce
                terrible accident sans mourir : je sçay bien que la mort est le secours de tous les
                malheureux : et que ce remede me gueriroit de tous les maux que je souffre : Mais
                divine <interp id="note1957" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, vous faites aujourd'huy en moy, ce que les perils les plus
                effroyables n'ont jamais pû faire. Ouy ma Princesse, ce coeur qui n'a point
                aprehendé la mort, dans les plus sanglantes Batailles : a quelque crainte d'en estre
                surpris, par l'accablement de ses desplaisirs. je crains ma Princesse, je crains :
                mais à mon advis cette crainte n'est ny lasche, ny foible : et puis que je ne crains
                la mort, qu'afin d'exposer ma vie pour vostre liberté, vous me le pardonnerez sans
                doute, et ne m'en blasmerez point. Mais helas ! qui sçait si jamais vous entendrez
                parler d'<interp id="note1955" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et si <interp id="note1956" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> entendra jamais parler de l'adorable <interp
                  id="note1958" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ? Du
                moins sçay-je bien, reprenoit-il, que je verray <interp id="note1959" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, tout Roy d'Assirie qu'il
                doit estre : et que je ne seray pas long temps sans troubler sa felicité. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011405" n="Artamene et Ciaxare">
              <argument>
                <p>Artamene se rend auprès de Ciaxare, lequel est à tel point affligé par la perte
                  de sa fille qu'il se souvient à peine des raisons du voyage d'Artamene. Il écoute
                  son récit sans grande attention. Artamene lui raconte également qu'il a malgré lui
                  aidé Philidaspe dans son odieuse entreprise, mais que dorénavant il n'aura de
                  cesse de retrouver Mandane. Il supplie Ciaxare de le laisser se mettre à la
                  poursuite du ravisseur de la princesse.</p>
              </argument>
              <p>Comme <interp id="note1960" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> en estoit là, <interp id="note1961" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> revint, qui l'assura qu'il
                pourroit voir le Roy : mais en mesme temps son retour ayant esté sçeu, plus de la
                moitié de la Cour fut chez luy, et l'accompagna chez <interp id="note1962"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : ce qui ne luy
                pleut pas beaucoup, ne craignant rien davantage, que d'avoir tant de tesmoins de sa
                douleur. La veüe du Chasteau où il avoit veû sa Princesse la derniere fois, redoubla
                encore son desplaisir : et la presence du Roy, pensa exciter un trouble si grand
                dans son <pb id="page_898" n="V02-P300"/>ame ; et faire esclatter sa douleur si
                hautement : qu'il s'en falut peu, qu'à la veüe de toute cette grande Assemblée, il
                ne parust plus affligé que <interp id="note1966" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, quoy que <interp id="note1967" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> le fust beaucoup. Ce Prince ne
                vit pas plustost mon Maistre, que sans se souvenir plus du sujet de son voyage, il
                donna ses premieres pensées, à la perte qu'il avoit faite. Et bien <interp
                  id="note1963" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, luy
                dit il, <interp id="note1969" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> n'a point esté descouvert en sa seconde entreprise, comme il
                le fut en la premiere : et les Dieux ont enfin souffert qu'il ait enlevé ma Fille.
                Je souhaite, Seigneur, repliqua mon Maistre en soupirant, que par ma valeur, ou par
                ma bonne fortune, je puisse vous la redonner bien tost : et que l'injuste <interp
                  id="note1970" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                ne jouisse pas long temps d'un thresor que j'ay pû luy oster, avec assez de
                facilité. Le Roy ne comprenant pas bien ce que mon Maistre luy disoit, luy en
                demanda l'explication : et <interp id="note1964" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> qui ne pouvoit s'empescher de parler de la
                chose du monde qui le touchoit le plus sensiblement ; raconta au Roy comment il
                avoit rencontré <interp id="note1971" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : comment il avoit veû un Pavillon tendu
                dans la Forest ; comment il avoit tué ceux qui attaquoient le Ravisseur de <interp
                  id="note1968" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; et
                comment enfin il avoit autant servy à son enlevement que <interp id="note1972"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>. Cét estrange
                evenement surprit si fort le Roy, et augmenta encore de telle sorte son affliction,
                qu'il ne fut plus capable de prendre garde à celle d'<interp id="note1965"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, qui avoit
                estrangement paru, lors qu'il avoit fait ce recit : mais par bonheur ceux <pb
                  id="page_899" n="V02-P301"/>qui l'entendirent creurent que la douleur excessive
                qui paroissoit sur son visage et dans ses paroles, n'estoit qu'un simble effet de
                l'avanture qu'il avoit euë. Joint aussi, que toute la Cour estoit si triste elle
                mesme du malheur de cette Princesse, qu'il n'y avoit personne assez desinteressé
                pour prendre garde si exactement à ses actions. Apres que le recit de ce facheux
                evenement fut achevé, et que chacun en eut parlé avec estonnement : Seigneur, dit
                alors mon Maistre parlant à <interp id="note1975" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, ne voulez vous pas me permettre d'aller chercher
                  <interp id="note1978" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> ? que je ne puis me resoudre d'apeller Prince d'Assirie : me
                semblant qu'il est assez difficile de croire, qu'un Fils de la Reine <interp
                  id="note1977" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, qui
                est une des plus Grandes et des plus sages Princesses du monde, ait pû concevoir un
                dessein si injuste. Bien est il vray (adjousta-t'il, emporté par sa passion) qu'il
                n'est pas aussi à croire, qu'un homme qui ne seroit pas de naissance Royalle, peust
                avoir osé entreprendre d'enlever la Princesse de <interp id="note1980" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>. Ha ! <interp id="note1973"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, s'escria <interp
                  id="note1976" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, que
                l'aversion que vous avez toujours euë pour <interp id="note1979" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, estoit bien mieux fondée
                que vous ne pensiez ! car je ne doute point, luy dit il, que vous ne vous
                interessiez infiniment en la perte que j'ay faite. N'en doutez nullement, Seigneur,
                repliqua mon Maistre, j'y prens part de telle sorte, que je vous promets de delivrer
                la Princesse, ou de mourir de la main de son Ravisseur. Le Roy apres cela entra dans
                son Cabinet, où il fit apeller <interp id="note1974" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : <pb id="page_900" n="V02-P302"/>afin de luy
                demander s'il estoit vray qu'il fust revenu sans train et sans equipage, comme on le
                luy avoit assuré. <interp id="note1983" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> luy dit alors, ce que je vous ay desja dit :
                mais comme ce Prince avoit l'ame accablée de douleur, pour la perte de la Princesse
                ; il ne sentit presque point le mauvais succés du voyage de mon Maistre. Joint
                qu'ayant tant de besoin de sa valeur, en cette fâcheuse conjoncture, il ne s'amusa
                pas à chercher exactement, si ce qu'il luy disoit paroissoit entierement
                vray-semblable. <interp id="note1984" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> pressa encore <interp id="note1986" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> de luy permettre d'aller apres
                  <interp id="note1989" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, quoy qu'il y eust peu d'aparence de le trouver : neantmoins
                comme il eust pû arriver que la Princesse se seroit trouvée mal, et qu'ainsi il
                n'auroit pû avancer chemin, <interp id="note1987" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> accorda à <interp id="note1985" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ce qu'il souhaitoit : et
                donna ordre qu'il y eust le lendemain au matin trois cens chevaux prests pour le
                suivre. Mon Maistre demanda fort à <interp id="note1988" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, s'il n'avoit rien descouvert
                de cette entreprise : et s'il ne pouvoit point soubçonner qui avoit assisté <interp
                  id="note1990" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>.
                Mais le Roy luy dit qu'<interp id="note1981" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp> avoit fait toutes choses possibles, pour en pouvoir
                tirer quelques conjectures : que neantmoins jusques à l'heure qu'il parlait, il n'en
                avoit encore rien sçeu. . Mon Maistre eust bien eu envie de dire au Roy, qu'<interp
                  id="note1982" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> n'estoit
                pas propre à faire cette perquisition, à cause de l'estroite amitié qu'il avoit
                tousjours eue avec <interp id="note1991" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : mais il voulut attendre que les soubçons
                qu'il avoit, fussent fondez sur quelque <pb id="page_901" n="V02-P303"/>que aparence
                plus sensible et plus convainquante. Il je se para donc du Roy : et sans pouvoir
                fermer les yeux de toute la nuit, il attendit la premiere pointe du jour avec une
                impatience extréme. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011406" n="Début des recherches">
              <argument>
                <p>Pendant quinze jours, aucune nouvelle de l'enlèvement de Mandane ne parvient à
                  Themiscire. On apprend bientôt que Philidaspe s'est retiré dans une ville
                  fortifiée près des frontières de la Medie. Pendant ce temps, à la cour de Ciaxare,
                  Aribée demande la permission de s'éloigner sous prétexte d'aller inspecter la
                  ville de Pterie, dont il a le gouvernement. Ciaxare envoie des émissaires auprès
                  de la reine Nitocris ; celle-ci désavoue le comportement de son fils. Le roi de
                  Cappadoce envoie également une délégation auprès d'Astiage. Mais en raison de son
                  grand âge et de son aversion à l'égard des Assiriens, il ne peut supporter la
                  nouvelle de l'enlèvement de Mandane et meurt. Par ailleurs, Ciaxare, commençant à
                  soupçonner Aribée de sympathiser avec l'Assirie, lui retire ses fonctions, ce qui
                  ne fait que redoubler ses mauvaises intentions.</p>
              </argument>
              <p>Cependant, Seigneur, sans m'arrester à vous despaindre toutes les agitations
                d'esprit qu'il eut, et toutes les peines que ce petit Voyage nous donna, je vous
                diray seulement, qu'en quinze jours que nous employasmes à chercher des nouvelles de
                la Princesse, nous n'en sçeusmes rien qui peust donner nulle esperance à mon Maistre
                : et qu'au contraire, nous fusmes advertis qu'apres avoir pris, à diverses fois de
                fausses routes, afin d'abuser ceux qui l'eussent pû suivre ; <interp id="note1995"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> estoit arrivé
                avec la Princesse, dans une Ville de son Royaume, qui est vers la frontiere de Medie
                : et qu'en ce lieu là, à moins que d'avoir une Armée tres considerable, il n'y avoit
                point d'apparence de la pouvoir delivrer. Nous sçeusmes aussi avec certitude, que
                  <interp id="note1996" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> estoit effectivement Fils de la Reine <interp id="note1994"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> : et nous
                retournasmes à Themiscir, sans avoir fait autre chose, que sçavoir que <interp
                  id="note1993" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> estoit
                entre les mains d'un Prince qui pouvoit, si la Reyne sa mere y vouloir consentir,
                mettre une Armée de deux cens mille hommes en campagne. Cette pensée qui auroit
                affligé tout autre qu'<interp id="note1992" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, luy eslevoit le coeur, au lieu de le
                desesperer : et la condition de son Rival, le consoloit en quelque façon de sa
                disgrace. Tous ceux qui auparavant nous estoient allez apres le <pb id="page_902"
                  n="V02-P304"/>Ravisseur de <interp id="note2000" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, revinrent alors ayant cherché inutilement : et
                nous sçeusmes seulement par eux, que ce Chevalier blessé que nous avions laissé en
                chemin, gueriroit de ses blessures. Cependant <interp id="note1997" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, qui comme vous sçaurez par la
                suitte de mon discours, n'estoit pas innocent de l'enlevement de la Princesse,
                aprehendant que mon Maistre n'eust peut-estre trouvé <interp id="note2001"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, ou du moins
                quelqu'un des Gardes que l'on croit qu'il avoit subornez ; pretexta un voyage qu'il
                voulut venir faire icy, et à <interp id="note2003" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Pterie">Pterie</interp>, dont il estoit Gouverneur ; sur ce que quelques
                Grecs anciens habitans de <interp id="note2004" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp> avoient entrepris quelque chose contre le service
                du Roy. Car Seigneur, je pense que vous sçavez bien que cette Ville a esté bastie
                par les Milesiens : et que cette Colonie Greque a changé de Maistre plus d'une fois.
                En effet il seroit difficile de bien définir, ce qu'est véritablement <interp
                  id="note2005" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : tant elle
                est remplie d'habitans de Nations differentes : ayant tantost esté possedée par les
                Grecs, tantost par les Galatiens ; autrefois encore par les Paphlagoniens ; et
                aujourd'huy par le Roy de <interp id="note2002" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>. <interp id="note1998" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> se servit donc d'un faux bruit de
                sedition, pour partir de <interp id="note2007" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Themiscire">Themiscire</interp> auparavant qu'<interp id="note1999"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> y fust revenu : et
                s'en vint à <interp id="note2006" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, comme je l'ay desja dit. De sorte que mon Maistre ne le tremuant
                plus aupres du Roy, se trouva en paisible possession de l'esprit de ce Prince. Mais
                dans la certitude du lieu où estoit la Princesse, il <pb id="page_903" n="V02-P305"
                />n'y avoit plus à balancer, et il falut songer à la guerre. <interp id="note2012"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> envoya pourtant vers
                la Reine <interp id="note2014" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp>, pour luy demander si elle aprouvoit l'action du Prince son
                fils, et pour luy redemander la Princesse sa fille. Il envoya aussi vers <interp
                  id="note2011" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>, pour
                luy aprendre son malheur, et pour en avoir du secours : pendant quoy, il fit lever
                autant de gens de guerre que ses deux Royaumes en pouvoient fournir. Bien est il
                vray que les ordres qu'il envoya à <interp id="note2008" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, de faire des levées dans son
                Gouvernement, ne le fortifierent pas beaucoup : car ce traistre en avoit affaire
                pour d'autres desseins. Il faisoit pourtant semblant d'executer les volontez du Roy
                : et faignant de se trouver mal, il ne vint point à <interp id="note2018" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>. Cependant nous sçeusmes par le
                retour de celuy que l'on avoit envoyé vers la Reine <interp id="note2015" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, qu'elle desadvoüoit faction
                du Prince d'Assirie : et qu'en effet il n'estoit point allé à Babilone. En ce mesme
                temps, ceux que nous avions laissez parmy les <interp id="note2017" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> revindrent : et nous aprirent
                que <interp id="note2013" resp="BaS" type="personnage" value="Gelonide"
                  >Gelonide</interp> les avoit fait sauver quinze jours apres nostre départ. Ils
                apporterent une Lettre de cette vertueuse Femme à <interp id="note2009" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : par laquelle elle luy
                disoit en general, que son absence avoit bien causé du trouble à la Cour de <interp
                  id="note2016" resp="BaS" type="personnage" value="Thomiris">Thomiris</interp>. Que
                neantmoins elle n'avoit pas eu beaucoup de peine à obtenir la liberté des siens : la
                Reine luy ayant dit qu'il n'y avoit que le retour et le repentir d'<interp
                  id="note2010" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui
                la peust satisfaire, ou que sa mort <pb id="page_904" n="V02-P306"/>qui la peust
                vanger. Mais à peine nous fusmes nous resjoüis du retour des nostres, que nous
                aprismes qu'<interp id="note2019" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage"
                  >Astiage</interp> estant desja assez malade, lors qu'on luy avoit apris
                l'enlevement de <interp id="note2023" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, par le Prince d'Assirie ; en avoit esté si touché, tant pour
                Pinterest du Roy de <interp id="note2026" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp> son fils, que pour la haine qu'il portoit aux Assiriens ; que
                la fiévre luy en avoit redoublé, et qu'il estoit mort quatre jours apres : declarant
                qu'il vouloit que tous Ces Subjets prissent les armes pour la liberté de la
                Princesse <interp id="note2024" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. La nouvelle de cette mort, pensa faire refondre mon Maistre à
                se descouvrir à <interp id="note2020" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> pour ce qu'il estoit : mais quand il venoit à se souvenir de
                tout ce qu'il luy avoit entendu dire parlant de <interp id="note2022" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, la crainte qu'il ne se privast luy
                mesme de pouvoir delivrer la Princesse, l'en empeschoit absolument. Car, disoit il,
                si par hazard il n'a point changé de sentimens, qui sçait s'il ne me banniroit point
                d'aupres de luy ? et si je ne serois pas contraint de me donner la mort, pour me
                delivrer du déplaisir de n'avoir pû servir ma Princesse ? Qui sçait s'il ne me
                seroit point mettre aux fers ? et si ce bras qui doit agir pour la liberté de
                  <interp id="note2025" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, ne seroit point chargé de chaines ? Cependant il falut que
                  <interp id="note2021" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> le disposast à aller prendre possession du Throsne de Medie, et
                à s'en aller à <interp id="note2027" resp="BeS" type="lieu" value="Ecbatane"
                  >Ecbatane</interp> : il fit pourtant preceder son arrivée par le commandement d'y
                lever des Troupes, afin de n'y faire pas long sejour. Les Capadociens furent alors
                bien affligez, de se voir <pb id="page_905" n="V02-P307"/>en un mesme temps farts
                Roy et sans Reine : principalement sçachant que leur Princesse estoit entre les
                mains du Prince d'Assirie : prevoyant bien que s'ils retournoient sous la domination
                des Assiriens, leur Royaume ne seroit plus qu'une Province. Cette crainte n'estoit
                pourtant pas universelle : et il y avoit encore plusieurs personnes qui conservoient
                une affection secrette pour la Nation Assirienne. <interp id="note2028" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, à ce que l'on croit, avoit
                tousjours eu cette inclination, mesme dans le temps qu'il estoit le plus aimé de
                  <interp id="note2036" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> : aussi y en a t il qui disent, que sa Maison est originaire
                d'Assirie. Quoy qu'il en soit, quand le Roy fut prest à partir, ne soubçonnant
                encore <interp id="note2029" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> d'aucune trahison, il luy envoya commander de se rendre aupres de
                luy, le voulant declarer Regent du Royaume : mais n'osant se confier, et craignant
                que cét honneur apparent, ne fust un artifice pour s'assurer de luy ; il manda à
                  <interp id="note2037" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> qu'il estoit malade ; et que s'il vouloit luy faire la grace de
                luy remettre la conduite de la <interp id="note2040" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, il n'avoit qu'à luy en envoyer l'ordre.
                Cependant le Roy estant adverty qu'<interp id="note2030" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> ne se trouvoit point mal comme il
                disoit, commença d'entrer en soubçon : et donna toute l'authorué à un homme de
                grande condition, nommé <interp id="note2033" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ariobante">Ariobante</interp> ; ce qui acheva d'irriter <interp
                  id="note2031" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, et de
                le faire resoudre à tout ce qu'il a fait depuis. <interp id="note2034" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> envoya <interp id="note2039"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> vers <interp
                  id="note2035" resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp> Frere
                  d'<interp id="note2032" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp>, luy commander de la part de <interp id="note2038" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, de continuer de servir le Roy
                  <pb id="page_906" n="V02-P308"/>de Pont. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020115" n="Suite de l'histoire d'Artamène : bataille de Babylone"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Le roi d'Assirie ayant pris le pouvoir à la suite de la mort de la reine Nitocris,
                sa mère, fait une entrée triomphale à Babilone avec Mandane. Puis il rassemble son
                armée en vue du conflit avec Ciaxare, dont les troupes s'acheminent vers la capitale
                assyrienne. La rivière Ginde constitue un premier obstacle, car on ne peut la passer
                à gué. Grâce à une ruse d'Artamene, l'armée parvient tout de même à la franchir, au
                grand dam des Assiriens. La première bataille se solde par la déroute de l'armée
                ennemie, dont le roi se retranche à Babilone. Artamene parvient à prendre la ville,
                mais au moment de s'emparer de son commandement, il constate que Labinet et Mandane
                ont disparu. On apprend bientôt que le roi d'Assirie a conduit la princesse à
                Pterie, puis à Sinope, ville portuaire qu'il n'est pas question d'assaillir. Sur les
                ordres d'Artamene, Feraulas s'infiltre dans la ville et gagne l'un des commandants
                des portes de Sinope.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02011501" n="Les alliés du roi d'Assirie">
              <argument>
                <p>Ciaxare se rend à Ectabane avec Artamene. Il y reçoit l'appui des parents de
                  Cyrus et apprend bientôt la nouvelle de la mort de la reine Nitocris, ainsi que
                  l'entrée triomphale de Labinet dans Babilone. Partout on se prépare à la guerre.
                  Mazare prince des Saces et vassal de Philidaspe, ainsi que le roi d'Arabie,
                  s'allient à Labinet. Le roi de Lydie et d'Hircanie font de même, ainsi que les
                  Arabes, les Paphlagoniens, une partie des Cappadociens, les Indiens et les
                  Syriens. Le roi de Phrigie est également contraint de s'allier à Labinet. Aribée
                  se déclare partisan de Labinet, rappelle son frère Araxe et l'envoie à Babilone.
                  Cresus se laisse également convaincre par le roi d'Assirie que les Medes et les
                  Perses réunis constituent une menace pour l'Asie.</p>
              </argument>
              <p>
                <interp id="note2047" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                fut donc à <interp id="note2050" resp="BeS" type="lieu" value="Ecbatane"
                  >Ecbatane</interp>, et mon Maistre l'y accompagna : le Roy de Perse envoya en ce
                mesme temps un Ambassadeur au Roy de Medie (car doresnavant nous appellerons <interp
                  id="note2048" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ainsi)
                pour s'affliger aveque luy, et de la mort d'<interp id="note2044" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>, et de l'enlevement de la
                Princesse sa fille : et quelques jours apres, un autre pour se resjoüir de son
                heureux advenement à la Couronne, et pour luy offrir un puissant secours, afin de
                faire la guerre au Prince d'Assirie. Ce fut alors Seigneur, que <interp
                  id="note2045" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> se
                trouva fort embarrassé : il ne craignoit pas toutefois que mon Maistre fust reconnu,
                car il estoit sans doute arrivé un assez grand changement en luy, aussi bien qu'en
                moy, qui estois à peu prés de mesme âge : Mais il ne pouvoit pas douter, qu'estant
                beaucoup plus avancé en âge qu'<interp id="note2042" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, il ne fust connu pour ce qu'il estoit : de
                sorte qu'il falut malgré luy, se resoudre à dire un mensonge. Il dit donc à ces
                Ambassadeurs Persans, en termes equivoques, que desesperé de ne pouvoir remener en
                Perse le Prince qu'il en avoit emmené, il s'estoit resolu d'errer de Cour en Cour,
                et de Province en Province : que pendant un voyage qu'il avoit fait en Grece, il
                s'estoit donné à <interp id="note2043" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et s'estoit attaché à sa fortune. <interp id="note2041"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Adusius">Adusius</interp> que vous voyez icy,
                qui estoit un de ces Ambassadeurs, voulut l'obliger à luy raconter les
                particularitez du naufrage de <interp id="note2049" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp>, et à luy dire s'il avoit retrouvé son corps : mais
                  <interp id="note2046" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> se démesla de cette conversation <pb id="page_907"
                  n="V02-P309"/>avec beaucoup d'adresse : luy disant que ceux qui échapent d'un
                naufrage, ne sçavent guere ce qui advient à ceux qui y perissent. Au reste <interp
                  id="note2054" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> le
                pria aussi bien que l'autre Ambassadeur, de ne dire pas à <interp id="note2056"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> qu'il avoit eu
                l'honneur d'estre au jeune <interp id="note2058" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> : de peur que la haine qu'il avoit eüe pour ce
                malheureux Prince, ne retombast en quelque façon sur luy. <interp id="note2055"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> luy de manda
                aussi, si la perte de <interp id="note2059" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> n'avoit pas extraordinairement affligé le Roy et la
                Reine de Perse ? et <interp id="note2051" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Adusius">Adusius</interp> luy respondit qu'ils en avoient esté fort
                touchez, et l'estoient encore : mais que comme ils estoient fort sages, leur douleur
                l'estoit aussi : de sorte qu'elle ne les empescheroit pas d'assister un Prince qui
                s'estoit rejoüy de la perte qu'ils avoient faite. Qu'ils le faisoient, et par
                generosité, et par politique : joint qu'apres tout, <interp id="note2057" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> n'estoit pas tout à fait
                condamnable pour ce qu'il avoit fait : veû les sentimens d'<interp id="note2053"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>, les predictions des
                Mages, que les Medes reverent beaucoup, et les menaces des Astres. Mais enfin
                Seigneur, nous aprismes à quelques jours de là, que la Reine <interp id="note2061"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> estoit morte : et
                que le Prince son fils estoit allé à Babilone, et y avoit mené la Princesse <interp
                  id="note2060" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> en
                Triomphe. Cette nouvelle affligea encore <interp id="note2052" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : car tant que la Reine
                  <interp id="note2062" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp> eust vescu, il eust esté bien plus aisé de delivrer la
                Princesse r estant à croire que cette excellente Reine, n'auroit jamais protegé une
                injustice, bien qu'elle fust commise par <pb id="page_908" n="V02-P310"/>son fils.
                Mais voyant que pour delivrer <interp id="note2066" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, il faloit prendre la premiere Ville du monde, et
                renverser toute l'Asie, il s'en affligea infiniment. Ce n'est pas que la grandeur de
                l'entreprise l'estonnast : mais c'est qu'il aprehendoit que le long temps qu'il
                faudroit pour l'execution d'un si grand dessein, ne donnait loisir au Roy d'Assirie,
                d'avoir recours à quelque violente resolution contre la Princesse. Cependant <interp
                  id="note2064" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ayant
                accepté l'offre du Roy de Perse, <interp id="note2063" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Adusius">Adusius</interp> s'en retourna en diligence, pour en advertir le
                Roy son Maistre : et de toutes parts, l'on ne songea plus qu'à se preparer à la
                guerre. Le Roy d'Affine qui n'ignoroit pas les apres qui se faisoient parmy les
                Medes, commença d'agir de son costé, <interp id="note2067" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> Prince des Saces, qui comme vous
                sçavez estoit son Vassal, et qui estoit alors dans Babilone, luy promit assistance :
                et vous n'ignorez pas Seigneur, que le Roy d'Arabie fit ce que vous fistes : c'est à
                dire qu'il prit le party du Roy d'Assirie. Aussi est-ce plustost au genereux <interp
                  id="note2068" resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule">Thrasibule</interp>
                que je parle presentement ; qu'à toute cette illustre Compagnie : n'y ayant que luy
                qui ignore tout ce qui me reste à dire. Le Roy d'Hircanie interrompant alors <interp
                  id="note2065" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, luy
                dit qu'en effet c'estoit à <interp id="note2069" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thrasibule">Thrasibule</interp> qu'il devoit d'oresnavant adresser la
                parole : que neantmoins quoy qu'il sçeust une bonne partie de ce qu'il avoit encore
                à raconter, il ne laisseroit pas d'estre bien aisé de s'en rafraichir la memoire.
                  <interp id="note2070" resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule"
                  >Thrasibule</interp> remercia le Roy d'Hircanie, de la <pb id="page_909"
                  n="V02-P311"/>bonté qu'il avoit pour luy : et <interp id="note2074" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> reprit son discours de cette
                sorte. Le Roy d'Assirie se preparant donc à la guerre suffi bien que nous, fut non
                seulement assuré du secours du Roy de <interp id="note2077" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Lydie">Lydie</interp>, de celuy du Roy d'Hircanie, et de celuy du Roy
                d'Arabie : mais encore du Prince des Saces, de celuy des Paphlagoniens ; et des
                Indiens. Pour le Roy de Phrigie, il fut aussi puissamment solicité de prendre le
                party de celuy d'Assirie, suivant le Traitté de paix qu'il avoit fait avec la Reine
                  <interp id="note2076" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp>. Mais comme il avoit guerre contre <interp id="note2073"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cresus">Cresus</interp>, et que ce Prince
                devoit assister le Roy d'Assirie aussi bien que luy ; il fît dire au Ravisseur de
                  <interp id="note2075" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, qu'il estoit prest de le secourir, pourveû que ses Troupes ne
                fussent point meslées avec celles des <interp id="note2078" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Lydie">Lydie</interp>ns ses Ennemis : ce qu'on luy promit, et ce qu'on ne
                luy tint pas. Ce Prince eust bien voulu ne se trouver pas engagé dans le party du
                Roy d'Affine : Mais n'ayant pas ratifié le Traité de Paix du Roy de Pont. qui l'eust
                engage en celuy de <interp id="note2072" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ; il se resolut à ce qu'il ne pouvoit empescher.
                Pour le Roy de Pont, il n'estoit pas en estat de prendre party : car il avoit une
                guerre civile dans son Royaume, qui l'occupoit estrangement : et qui le destruira
                sans doute, si elle ne l'a desja destruit. Voila donc, Seigneur, bien des Rois, et
                bien des Princes engagez dans le party le plus injuste : De plus, <interp
                  id="note2071" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> voyant
                le Roy d'Assirie en possession du Throsne de ses Peres, acheva de se declarer : et
                publiant dans <pb id="page_910" n="V02-P312"/>la Province dont il estoit Gouverneur,
                que la Princesse avoit consenty à son enlevement ; Il leva des Troupes ; r'apella
                  <interp id="note2080" resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp>
                son Frere, que l'on avoit envoyé pour secourir le Roy de Pont, malgré les derniers
                ordres du Roy ; et acheva peut-estre de destruire ce Prince par là. Ayant donc fait
                un Corps considerable, il l'envoya à Babilone : outre cela, le Roy d'Assirie
                dépescha un Ambassadeur à <interp id="note2082" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cresus">Cresus</interp>, comme je l'ay dit, pour le soliciter de se joindre
                à son Armée ; luy representant que les Persans et les Medes, estoient deux Nations
                qui estant jointes, pouvoient aspirer à la domination universelle de toute l'Asie :
                que de plus, il y avoit tousjours eu Alliance entre les Rois de <interp
                  id="note2086" resp="BeS" type="lieu" value="Lydie">Lydie</interp> et ceux d'Affine
                : qu'ainsi luy demandant du secours, en une occasion où il s'agissoit en effet de la
                cause commune. quoy qu'en aparence la guerre ne se fist que pour l'enlevement de la
                Princesse <interp id="note2084" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, il ne devoit pas le luy refuser. Qu'au reste, la consideration
                des droits du Sang, ne le devoit point arrester : puis que s'il faisoit la guerre
                contre <interp id="note2081" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, il la seroit aussi pour <interp id="note2085" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : qu'il n'avoit enlevée qu'avec
                intention de luy mettre la Couronne d'Affine sur la teste. Enfin tout le monde
                sçait, que <interp id="note2083" resp="BaS" type="personnage" value="Cresus"
                  >Cresus</interp> Ce laissa persuader : Ainsi <interp id="note2079" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> aprit que son Ennemy avoit de
                son party ; les Saces ; les Hircaniens ; les Arrabes ; ceux de la basse et haute
                Phrigie ; les <interp id="note2087" resp="BeS" type="lieu" value="Lydie"
                  >Lydie</interp>ns ; une partie des Capadociens ; quelques Peuples des Indiens ;
                les Paphlagoniens ; les Siriens ; et les Assiriens. Nous <pb id="page_911"
                  n="V02-P313"/>sçeusmes encore, qu'il avoit voulu engager ceux de la <interp
                  id="note2088" resp="BeS" type="lieu" value="Carie">Carie</interp> dans sa cause,
                et qu'ils l'avoient refusé : </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011502" n="L'armée de Ciaxare">
              <argument>
                <p>La sœur de Ciaxare, femme de Cambise roi de Perse, sollicite vivement son époux à
                  lever des troupes ; ce dernier parvient à réunir trente mille hommes d'une valeur
                  exceptionnelle, ainsi que mille Homotimes, qui sont les plus nobles d'entre les
                  Persans. Hidaspe est nommé à la tête de cette armée, secondé par son lieutenant
                  Adusius. En tout, l'armée de Ciaxare se monte à vingt-cinq mille chevaux et cent
                  mille hommes de pied, tandis que l'ennemi compte quarante-cinq mille chevaux et
                  cent cinquante mille hommes de pied. L'armée de Ciaxare se met en marche, Artamene
                  est lieutenant général et commande l'avant-garde.</p>
              </argument>
              <p>Cependant le Roy de Perse solicité puissamment par la Reine sa femme, Soeur de
                  <interp id="note2093" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, choisit deux cens Homotimes (ce sont les plus Nobles d'entre
                les Persans) et à chacun de ces deux cens hommes, il donna permission d'en prendre
                quatre autres de mesme qualité : de sorte que de cette façon, ce furent mille
                Homotimes. En fuite dequoy, <interp id="note2092" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cambise">Cambise</interp> ordonna que chacun de ces mille levast parmy le
                Peuple dix Rondeliers, dix Archers, et dix jetteurs de Fondes : si bien que cela
                faisoit trente mille hommes sans les Homotimes : mais trente mille hommes choisis,
                qui en valoient bien cinquante mille. <interp id="note2096" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp> que vous voyez, eut la conduite
                de ce puissant secours : et <interp id="note2089" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Adusius">Adusius</interp> fut son Lieutenant General. <interp id="note2094"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, comme vous pouvez
                penser, le reçeut avec beaucoup de joye : et <interp id="note2091" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en eut une si sensible, que
                je ne vous la sçaurois exprimer. Cependant comme il envoyoit tousjours aux
                nouvelles, l'on sçeut de certitude que <interp id="note2095" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cresus">Cresus</interp> meneroit dix mille chevaux, et
                quarante mille hommes de pied Archers ou Rondeliers. Que le Roy de Phrigie auroit
                fix mille chevaux, et vingt mille Piquiers ou Rondeliers. Qu'<interp id="note2090"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> envoyoit de <interp
                  id="note2098" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, quatre
                mille chevaux, et dix mille hommes d'Infanterie. Que <interp id="note2097"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Maragdus">Maragdus</interp> Roy d'Arrabie
                pretendoit avoir cinq mille chevaux. dix mille hommes de pied, et cent Chariots
                armez. Les Hircaniens devoient avoir aussi cent <pb id="page_912" n="V02-P314"
                />Chariots, et quatre mille jetteurs de Fonde. Les Cadusiens huit mille hommes de
                pied : Les Indiens autant, et les Paphlagoniens quatre mille seulement. Et outre
                cela, le Roy d'Assirie avoit vingt mille chevaux, et quarante mille hommes de pied.
                De sorte que de cette façon, s'estoit quarante cinq mille chevaux, et prés de cent
                cinquante mille hommes d'Infanterie, sans les Chariots. De nostre costé, nous avions
                dix mille chevaux, et cinquante mille hommes de pied, Archers ou Rondeliers, tous
                Sujets naturels de <interp id="note2099" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : sans y comprendre les Troupes que fournirent la
                Province des Arisantins ; celle des Struchates, et deux autres : qui toutes quatre
                ensemble, firent encore dix mille chevaux, et quinze mille hommes de pied. De sorte
                que si vous joignez à tout cela, les trente mille hommes de Perse, les mille
                Homotimes, et cinq mille chevaux, et dix mille hommes d'Infanterie d'une partie de
                la <interp id="note2100" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>,
                qui n'estoit pas revoltée ; vous trouverez que nostre Armée estoit sans doute assez
                belle. Elle n'estoit pourtant pas si forte que celle du Roy d'Affiné : puis qu'elle
                n'estoit que de vingt cinq mille chevaux, et de cent mille hommes de pied, sans
                aucuns Chariots armez. Bien est il vray que l'on peut conter pour quelque chose
                d'avantageux, d'avoir trente mille hommes d'Infanterie Persienne, et dix mille de
                Cavalerie Medoise. Aussi mon Maistre ne parut il point estonné de cette inesgalité,
                ny de ce grand nombre de Rois qu'il avoit à combattre : au contraire reprenant <pb
                  id="page_913" n="V02-P315"/>un nouveau coeur, en une occasion si importante, et
                qui luy pouvoit estre si glorieuse ; quoy que la captivité de sa Princesse
                l'affligeast infiniment, neantmoins l'esperance qu'il avoit de l'aller delivrer, ou
                du moins mourir pour elle, faisoit que plus aisément il devenoit Maistre de son
                chagrin, en renfermant une partie dans son ame. Et quoy qu'il ne fust pas encore
                connu des Medes, sa reputation, sa bonne mine, sa douceur, sa couttoisie, et sa
                liberalité, luy aquirent bien-tost un si grand credit parmy eux, qu'il en estoit
                adoré. Ce fut en ce temps là, que commença l'amitié qu'il eut pour <interp
                  id="note2102" resp="BaS" type="personnage" value="Araspe">Araspe</interp>, et
                celle qu'<interp id="note2101" resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas"
                  >Aglatidas</interp> eut pour luy : Mais j'avois oublié de vous dire, qu'<interp
                  id="note2110" resp="BaS" type="personnage" value="Harpage">Harpage</interp> qui
                avoit tousjours demeuré en Perse, depuis le départ de <interp id="note2108"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, voulant revenir en son
                Païs, se servit de cette occasion, apres la mort d'<interp id="note2105" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> qui l'avoit exilé : et revint
                en Medie avec <interp id="note2111" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp>, qui fit sa paix aupres de <interp id="note2106" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, à la recommandation de la
                Reine de Perse : sans qu'il reconnust non plus <interp id="note2109" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, que les Persans le connurent.
                Enfin pour abreger un discours qui sembleroit trop long, à tant d'illustres
                Personnes qui ont veû une partie des choses que j'ay encore à dire ; l'Armée de
                  <interp id="note2107" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> marcha : <interp id="note2103" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> estant son Lieutenant General, et commandant
                l'Avant-garde. Comme nous fusmes prests d'entrer dans le Païs Ennemy, <interp
                  id="note2104" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> vit
                à sa droite une grande Aigle, qui volant avec rapidité, sembla prendre la route de
                Babilone ; comme si elle eust voulu <pb id="page_914" n="V02-P316"/>luy monstrer le
                chemin qu'il devoit suivre. Le vol de cet Oyseau fut regardé comme une chose d'un
                heureux presage : et <interp id="note2113" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ayant fait faire alte, fit offrir des Sacrifices,
                non seulement aux Dieux des Medes et des Persans, mais encore à ceux des Assiriens,
                afin de le les rendre tous propices et favorables. Je ne m'arresteray point à vous
                dire, quelle fut la marche de nostre Armée : ny comment <interp id="note2112"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> par sa prudence et
                par sa conduite, fit que tout ce grand Corps ne souffrit point durant ce voyage. je
                vous diray donc seulement, que mon Maistre qui mouroit d'impatience de faire
                quelques prisonniers, pour pouvoir aprendre par eux des nouvelles de <interp
                  id="note2114" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ;
                voyant que dés que les Coureurs des Ennemis paroissoient, et qu'il vouloit aller à
                eux, ils laschoient le pied, et ne vouloient point combatte ; s'advisa d'une ruse
                qui luy reüssit. Ce fut de faire faire le soir grand nombre de feux, assez loing
                derriere l'endroit où nostre Armé estoit campée, et de n'en faire point au lieu où
                elle estoit : de sorte que les Coureurs des Ennemis venant la nuit pour le
                reconnoistre, ou pour tascher de surprendre quelques uns des nostres ; se trouverent
                eux mesmes estrangement surpris, lors que venant à rencontrer nos Troupes, ils
                trouverent si prés, ceux qu'ils croyoient beaucoup plus loing. Quelques prisonniers
                ayant donc esté faits, nous sçeusmes que le Roy d'Assire devoit laisser dans peu de
                jours la Princesse à Babilone, sous la gaide de <interp id="note2115" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> : et qu'il seroit <pb
                  id="page_915" n="V02-P317"/>bien tost à la teste de son Année, accompagné des Rois
                d'Hircanie, de <interp id="note2118" resp="BeS" type="lieu" value="Lydie"
                  >Lydie</interp>, de Phrigie, et d'Arrabie : mais quelque impatience qu'eust
                  <interp id="note2116" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, de se voir aux mains avec le Roy d'Assirie, que nous
                n'appellerons plus <interp id="note2117" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, il ne pût pas aller si viste qu'il
                pensoit. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011503" n="Le passage du Ginde ">
              <argument>
                <p>L'armée de Ciaxare arrive au bord d'un fleuve particulièrement impétueux, le
                  Ginde, qui descend des montagnes Mantianes et passe au travers des Dardaniens
                  avant de rejoindre le Tibre. Les troupes Assiriennes ont démoli le pont et il est
                  impossible de passer le fleuve à gué. Artamene trouve un stratagème : creuser des
                  canaux pour diviser le fleuve. Après huit jours, les troupes de Ciaxare passent le
                  Ginde, ce qui surprend à tel point l'ennemi que l'armée Assirienne campée de
                  l'autre côté se dissout. Artamene continue sa route vers Babilone. En chemin, un
                  vieillard nommé Gobrias, suivi de trois cent chevaux vient offrir son aide à
                  Ciaxare. Artamene est reçu magnifiquement par Arpasie, fille de Gobrias. Ce
                  dernier engage Gadate dans le parti de Ciaxare. De leurs côtés, le roi d'Hircanie
                  et le prince des Cadusiens, quittent Labinet pour rejoindre Ciaxare. Le roi de
                  Chipre leur envoie également des troupes, sous la conduite de Thimocrate et de
                  Philocles.</p>
              </argument>
              <p>Car il trouva que ceux qui avoient fuy devant luy à diverses fois, avoient repassé
                la riviere du <interp id="note2121" resp="BeS" type="lieu" value="Ginde"
                  >Ginde</interp> : qui descendant des Montagnes Mantianes, passe au travers des
                Dardaniens : et se va décharger dans le <interp id="note2122" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Tigre">Tigre</interp>, pour s'aller rendre avec luy dans le Sein Persique.
                Or, Seigneur, cette riviere est fort rapide : de sorte que les Troupes Assiriennes
                ayant rompu le Pont sur lequel on la pouvoit passer ; <interp id="note2119"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> arrivant au bord
                de ce Fleuve, au delà duquel il voyoit des Gens de guerre, fut au desespoir de voir
                qu'il estoit impossible deleguayer. Il ne se laissa pourtant persuader cette verité,
                qu'apres une experience qui luy pensa estre funeste : car emporté par son grand
                coeur et par son amour, il poussa son cheval jusques au milieu du Fleuve : où la
                rapidité de l'eau le pensa faire perir. Comme il fut revenu au bord, il y eut un de
                ces chevaux blancs, qui parmy nous sont consacrez au Soleil, qui fauta brusquement
                de luy mesme dans la riviere pour la passer, mais il y fut englouty. Si bien
                  qu'<interp id="note2120" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne sçachant quelle voye prendre pour passer ce Fleuve, s'advisa
                d'un moyen veritablement fort extraordinaire, mais aussi fort infaillible, qui fut
                de faire des Canaux pour le diviser. Enfin il proposa la chose et l'executa ; <pb
                  id="page_916" n="V02-P318"/>et en huit jours il fit faire un travail si
                prodigieux, que tous les Siecles en parleront avec estonnement. Car amusant
                tousjours les Ennemis par sa presence au bord de cette riviere, il fit faire un
                grand rampart de terre pour cacher ses Pionniers aux Assiriens, afin qu'ils ne
                vissent pas ce qu'ils faisoient : et ayant fait aprofondir cent soixante Canaux qui
                aboutissoient à ce Fleuve ; il fit cent soixante petits ruisseaux, d'une fort grande
                riviere : qu'il traversa apres sans aucune peine, suivy de toute son Armée. Ce
                prodige surprit d'une telle sorte les Troupes Assiriennes, qui estoient de l'autre
                costé de l'eau, qu'elles n'y rendirent aucun combat et s'en allerent en desordre,
                porter le frayeur dans le Corps de leur Armée : leur semblant qu'il n'y avoit que
                les Dieux, qui pussent changer le cours des Fleuves : et ne pouvant pas s'imaginer
                apres cela, qu'il y eust rien d'impossible à <interp id="note2123" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. En effet je suis persuadé,
                qu'il estoit peu de choses qui pussent resister au courage d'un homme comme luy, que
                l'amour animoit d'une ardeur vrayement héroïque. Comme <interp id="note2124"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fut paffe de
                l'autre costé de cette riviere, il en eut une extréme joye : s'imaginant que puis
                qu'il n'y avoit plus qu'à combatre pour arriver devant Babilone, rien ne l'en
                pouvoit plus empescher. Nous marchasmes donc droit à l'Ennemy : qui de son costé,
                s'estoit aussi advancé vers nous avec assez de diligence. Nous estions pourtant
                encore à deux journées de luy, lors que nous vismes arriver un <pb id="page_917"
                  n="V02-P319"/>Vieillard de fort bonne mine, suivy detrois cens chevaux, qui
                demanda à parler à <interp id="note2126" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et qui luy ayant apris en peu de mots, les
                justes sujets qu'il avoit de se plaindre du Roy d'Assiné, luy dit qu'il venoit
                demander protection à <interp id="note2132" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, et luy offrir tout ce qui estoit en sa
                puissance. Enfin <interp id="note2136" resp="BaS" type="personnage" value="Gobrias"
                  >Gobrias</interp> qui est presentement à <interp id="note2140" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, offrit à <interp id="note2127"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de remettre son
                Estat sous son pouvoir : comme en effet, il le fit peu de jours apres : et la
                Princesse <interp id="note2125" resp="BaS" type="personnage" value="Arpasie"
                  >Arpasie</interp> sa Fille, qui est une des plus belles Personnes du monde, reçeut
                  <interp id="note2128" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> magnifiquement, par le commandement de son Pere, dans une forte
                Place qui luy apartient ; et dont <interp id="note2129" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> le fit pourtant laisser en possession. Mais.
                Seigneur, ce n'est pas icy où je me dois arrester, quoy qu'il y eust de belles
                choses à dire : ce fut encore en ce mesme temps, que le sage <interp id="note2137"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gobrias">Gobrias</interp> engagea <interp
                  id="note2135" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> dans le
                party de <interp id="note2133" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> : neantmoins sans m'arrester à rien qu'à ce qui regarde
                directement <interp id="note2130" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; je ne vous diray point non plus, comment le Roy d'Affiné
                ayant donné un juste sujet au vaillant Roy d'Hircanie, et au Prince des Cadusiens de
                quitter son Party ; ces deux Princes se rangerent de celuy de <interp id="note2134"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, ou plustost de
                celuy d'<interp id="note2131" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : estant certain que la reputation de mon Maistre, fut la plus
                puissante raison qui obligea tous ces Grands Princes à se fier en sa parole. je ne
                vous diray point que le Roy de Chipre luy envoya aussi des Troupes, sous la conduite
                de <interp id="note2139" resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate"
                  >Thimocrate</interp> et de <interp id="note2138" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philocles">Philocles</interp> : </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011504" n="La première bataille">
              <argument>
                <p>Le jour de la bataille étant arrivé, Artamene trouve les paroles justes pour
                  donner du courage à ses hommes. Le combat commence par le mot Jupiter Protecteur.
                  Artamene parvient à trouver et à affronter le roi d'Assirie au milieu de la
                  multitude. Il le blesse, mais la foule les sépare. Le jour s'achève avec la
                  déroute des troupes assyriennes. Cresus et le roi de Phrigie, mécontents du roi
                  d'Assirie, retirent leurs troupes de la bataille. La voie est alors libre.
                  Artamene dirige l'armée en direction de Babilone, ville fortifiée et très
                  difficile d'accès : ses murailles sont en effet très hautes, et l'Euphrate, fleuve
                  impétueux, serpente autour de la cité.</p>
              </argument>
              <p>Mais je <pb id="page_918" n="V02-P320"/>vous diray donc seulement, que les deux
                Armées estant en presence, et le jour de Bataille estant venu, <interp id="note2141"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fit tout ce qu'il
                faloit faire, pour preparer ses Troupes à vaincre. Il les loüa, il les flata ; et il
                leur commanda de le suivre d'un air il imperieux, et si obligeant tout ensemble ;
                qu'il n'y eut pas un Soldat qui n'eust envie de luy obeïr. En effet, quand ces deux
                grandes Armées furent hors de leurs Retranchemens, et que de part et d'autre les
                Chariots armez, les Rondeliers, les Archers, les tireurs de Fondes, les Piquiers, et
                ceux qui lancent des Javelots, ou qui se servent de l'Espée seule, furent rangez en
                bataille, <interp id="note2142" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> au lieu de leur faire un long discours pour les encourager, ne
                leur dit autre chose sinon. <q>Qui fera-ce ma Compagnons, qui me devancera ? Qui
                  d'entre vous me previendra à tuer le premier de nos Ennemis ? Et qui sera ce
                  enfin, qui surpassera <interp id="note2143" resp="BaS" type="personnage"
                    value="Artamene">Artamene</interp> ? Allons mes Compagnons, leur dit il, car je
                  vous profite que je n'auray pas moins de joye de voir que vous me surmontiez en
                  valeur, que j'en auray à vaincre les Assriens.</q> Ce peu de paroles prononcées
                par un homme comme <interp id="note2144" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, firent un si grand effet dans le coeur des
                Soldats, qu'ils firent retentir l'air de voix éclatantes : dont le son ressembloit
                assez à un Chant de Victoire et de Triomphe : Ce jour là <interp id="note2146"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> par le conseil
                  d'<interp id="note2145" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, voulut que le mot de la Bataille fust, Jupiter Protecteur : de
                sorte que le Combat commençant, il se fit un si grand bruit de part et <pb
                  id="page_919" n="V02-P321"/>d'autre, par la confusion des cris, par le fracas des
                armes et des traits, et par le hannissement des chevaux, qu'il n'est presque rien de
                plus estonnant. Mais Seigneurs, vous le sçavez tous, à la reserve de <interp
                  id="note2153" resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule">Thrasibule</interp>
                : c'est pourquoy je vous diray donc seulement, sans vous particulariser cette grande
                journée : qu'<interp id="note2147" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ayant cherché le Roy d'Assirie avec beaucoup de foin, le trouva
                enfin : s'estant fait dire par un Prisonnier en quel endroit il devoit combattre. Le
                rencontrant donc dans la meslée, Voyons, luy dit il, voyons, si le Roy d'Affiné est
                plus vaillant que <interp id="note2151" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : et s'il me fera aussi aisé de luy oster
                la vie, qu'il me le fut de la luy conserver dans la Forest où je le trouvay. Ce
                Prince entendant ce discours, se retourna brusquement : et reconnoissant mon Maistre
                à la voix, <interp id="note2148" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, luy dit il, le Roy d'Assirie n'est peutestre pas plus vaillant
                que <interp id="note2152" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, mais il est du moins plus civil : puis que tout Roy qu'il
                paroist aujourd'huy, il ne laisse pas de vouloir encore mesurer son espée avec la
                tienne, bien que tu ne passes que pour un simple Chevalier. Avance donc (luy cria
                mon Maistre, qui voyoit que ce Prince balançait sur ce qu'il devoit faire) et fois
                assuré que le Ravisseur de <interp id="note2150" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> s'est bien plus deshonnoré en l'enlevant, qu'en
                se battant contre <interp id="note2149" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Je ne devrois pas te combattre, luy respondit
                encore ce Prince, puis que je te dois la vie : Mais qu'y serois je ? un sentiment
                secret qui me pousse a se <pb id="page_920" n="V02-P322"/>haïr, est plus fort que ma
                generosité. A ces mots ils s'approcherent, et se batirent : l'Espée d'<interp
                  id="note2154" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fut
                teinte du sang de ce Prince : et fila foule et la confusion du combat general ne les
                eust separez ; la mort du Roy d'Assirie eust à mon advis fini la guerre : Mais enfin
                estant arrivé que le bruit s'épandit dans ses Troupes qu'il estait mort ou
                prisonnier, il y eut un desordre qui n'eut jamais de semblable. Les uns combatoient,
                les autres fuyoient ; les Rois alliez croyant le Roy d'Assirie mort se retirerent :
                  <interp id="note2157" resp="BaS" type="personnage" value="Cresus">Cresus</interp>
                fit partir tous ses Gens et les suivit : et prenant le chemin des Montagnes, sauva
                du moins le reste de ses Troupes, de la déroute generale. Le Roy de Phrigie qui
                avoit eu sujet de mescontentement, parce qu'une partie des siennes avoit esté mise
                en mesme Corps que celles du Roy de <interp id="note2159" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Lydie">Lydie</interp>, contre ce qu'on luy avoit promis, et qui estoit
                tousjours amoureux de la gloire d'<interp id="note2155" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; se retira, et se retrancha en un lieu fort
                avantageux, pour voir quelle suitte auroit nostre victoire : le Prince de <interp
                  id="note2160" resp="BeS" type="lieu" value="Paphlagonie">Paphlagonie</interp> fut
                fait prisonnier ; et presque tout ce qu'il y avoit de personnes considerables en
                l'Armée d'Assirie perirent, ou changerent de party. Enfin Seigneur (poursuivit
                  <interp id="note2158" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, parlant tousjours à Thrasibule) l'on eust dit que les Dieux
                combatoient pour <interp id="note2156" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : estant certain qu'il ne s'est jamais veû tant de Grands
                Princes ensemble, opiniastrer si peu la victoire. Ce n'est pas apres tout, qu'elle
                ne fust tousjours difficile à remporter : parce qu'encore que tous <pb id="page_921"
                  n="V02-P323"/>n'eust pas bien combatu, il y en avoit tousjours eu assez, pour
                donner bien de la peine, veû l'inegalité du nombre. Il est certain que sans flater
                les Persans, les Homotimes firent des miracles en cette occasion : et que la
                Cavalerie Medoise, aussi bien que celle des Hircaniens, y fit un merveilleux effet.
                Cependant dans ce grand desordre, le Roy d'Assirie qui en toute autre rencontre le
                seroit peut-estre fait tuer, avant que de lascher le pied ; se retira dés qu'il eut
                perdu l'espoir de vaincre : et que <interp id="note2162" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Maragdus">Maragdus</interp> Roy d'Arrabie eut esté tué
                apres de luy : craignant sans doute que si le bruit de sa desfaite eust devancé son
                retour à Babilone, il n'y fust arrivé quelque esmotion qui eust pû faire sauver la
                Princesse. Cette prompte retraite fut certainement ce qui confirma le bruit de sa
                mort : les Troupes Capadociennes Craignant de tomber sous la puissance de <interp
                  id="note2161" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, c'est
                a dire sous celle d'un Maistre justement irrité, furent celles qui se joignirent à
                une partie des Assiriennes, pour faire escorte au Roy d'Assirie : et je ne souviens
                que mon Maistre ayant veû fuir ces Capadociens, se mit à leur crier en les
                poursuivant, <q>Pour quoy fuyez vous avec les vaincus ? Et que ne venez vous
                  plustost triompher avec les Vainqueurs ?</q> Mais ce fut en vain qu'il leur parla,
                pour les faire revenir à luy : la honte et la crainte empeschant leur repentir. De
                vous dire maintenant le nombre des morts ; celuy des prisonniers ; l'abondance des
                armes et des chevaux ; le grand nombre de chariots ; de Tentes ; et <pb
                  id="page_922" n="V02-P324"/>toute la richesse du butin, ce seroit une chose
                inutile : mais je vous diray seulement, qu'<interp id="note2163" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> obligea <interp id="note2165"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> à le donner tout
                entier aux Soldats : et qu'en son particulier, il ne se reserva que la liberté de
                pouvoir donner plus ou moins, selon qu'il connoissoit que les Capitaines en estoient
                dignes. Tous les Homotimes ny tous les Persans, ne se chargerent point de butin :
                  <interp id="note2164" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> voulut pourtant, que les premiers acoustumez à combatre à pied,
                prissent les plus beaux chevaux des Ennemis : et de cette sorte, il fit la premiere
                Cavalerie Persienne qui eust esté veüe en Asie. Mais enfin quoy que cette deffaite
                de tant de Rois ; et l'amitié qu'il avoit contractée avec tant de Princes, qui en sa
                consideration avoient pris le party du Roy de Medie, deust en quelque sorte le
                satisfaire : neantmoins le Roy d'Assirie n'estant ny mort ny prisonnier ; et la
                Princesse estant tousjours dans Babilone ; il luy sembloit certainement qu'il
                n'avoit encore rien fait. Aussi ne fut il pas long temps en repos : et deux jours
                apres la Bataille, on prit le chemin deBabilone. Nous sçeusmes en y allant, que le
                Roy de <interp id="note2167" resp="BeS" type="lieu" value="Lydie">Lydie</interp>
                s'estoit estectiuement retiré : et que celuy de Phrigie, quoy que mescontent du Roy
                des Assiriens, attendoit pourtant, comme je l'ay desja dit, de voir comment iroient
                les choies. Mais comme mon Maistre eust bien voulu oster un si puissant appuy à son
                Ennemy ; il détacha un Corps considerable sous la conduite d'<interp id="note2166"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, pour aller
                combattre ce Prince : <pb id="page_923" n="V02-P325"/>et en effet la chose reüssit
                si heureusement à <interp id="note2173" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp>, qu'apres plusieurs combats, il força les Retranchemens du Roy
                de Phrigie, et fit mesme ce Prince prisonnier. Mais comme <interp id="note2168"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> luy avoit de
                l'obligation, du temps de la guerre de <interp id="note2175" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Bithinie">Bithinie</interp>, il obligea <interp id="note2170" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> à le bien traiter. Il luy
                laissa le commandement de ce qui luy restoit de Troupes apres sa destaite : à
                condition mesme qu'elles ne serviroient point au Siege de Babilone : le Roy de
                Phrigie ne pouvant se resoudre, disoit il, de combatre celuy qu'il estoit venu
                secourir. En effet <interp id="note2169" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> les envoya en attendant, avec autant de Troupes
                de Medie, s'assurer seulement d'un passage qui estoit également advantageux au Roy
                de Phrigie, s'il vouloit s'en retourner, et à <interp id="note2171" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> pour n'estre pas attaqué de ce
                costé là. Il fit encore rendre la liberté au Prince de <interp id="note2176"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Paphlagonie">Paphlagonie</interp>, qui depuis ne l'a
                point abandonné : Enfin Seigneur, nous arrivasmes à veüe de la superbe Babilone :
                mais quoy que mon Maistre j'eust trouvée tres forte, lors qu'il y avoit esté ; elle
                la luy sembla encore davantage à cette seconde fois : tant parce qu'il s'y
                connoissoit mieux, que parce qu'il y avoit un interest bien plus puissant. D'abord
                qu'il aperçeut ce magnifique Palais, qui s'esleve au milieu de Babilone. C'est là,
                me dit il, <interp id="note2172" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> qu'il faut aller, et qu'il faut delivrer <interp id="note2174"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. D'abord il
                environna toute la Ville avec ses Troupes, afin d'empescher que personne n'en
                sortist, et de bien <pb id="page_924" n="V02-P326"/>reconnoistre par où il la
                faudrait attaquer : Mais à vous dire la verité, les Murailles en sont si hautes, si
                espaisses, et si fortes, que les Beliers n'y pouvoient rien faire : joint que de
                grands et larges fossez pleins d'eau, empeschoient que l'on n'en peust approcher
                pour se servir de ces Machines. De plus, il sembloit aussi impossible de la pouvoir
                attaquer par le fleuve : à cause de ce merveilleux ouvrage que la Reine Nicocris
                avoit fait : par lequel elle avoit rendu l'<interp id="note2177" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Euphrate">Euphrate</interp> tournoyant, beaucoup au dessus de
                l'endroit par où il entre dans la Ville pour la traverser : afin de rompre
                l'impetuosité de ce fleuve, et de faire que l'on ne peust pas aborder à Babilone si
                facilement. Car de cette façon l'<interp id="note2178" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Euphrate">Euphrate</interp> serpentant comme il faisoit, il eust esté
                impossible à ceux de la Ville d'estre surpris par des Bateaux chargez de Gens de
                guerre : ces détours estant si longs, qu'il faloit un jour entier pour arriver à
                Babilone, depuis le lieu où ils commençoient. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011505" n="La prise de Babilone">
              <argument>
                <p>Artamene fait ériger des tours tout autour de Babilone et lance des attaques. En
                  vain. Il se décide alors à faire creuser deux immenses tranchées, afin de rendre
                  le fleuve propice à être passé. Avant d'ouvrir les tranchées, il poste vingt mille
                  hommes à l'entrée de la ville, qui surprennent les habitants de nuit. L'assaut est
                  une réussite. Artamene se précipite au palais : il ne trouve cependant ni Mandane,
                  ni Labinet. Maître de la ville, il apprend que le roi l'a quittée, emportant la
                  princesse. </p>
              </argument>
              <p>Je ne m'arresteray point à vous décrire ce Siege exactement ; à vous dire quel
                prodigieux travail fut celuy de faire la circonvalation d'une Ville si grande ;
                combien de Tours <interp id="note2179" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> fit eslever de distance en distance, tant pour assurer son
                campement, et pour fortifier ses Lignes, que pour descouvrir ce que faisoient les
                Ennemis derriere leurs Murailles : comment ces Tours estoient sur des pilotis de
                bois de Palmier d'une hauteur prodigieuse ; ny toutes les Machines qu'il fit
                preparer pour ce Siege. Je ne vous diray pas <pb id="page_925" n="V02-P327"/>non
                plus, combien la valeur de <interp id="note2181" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> parut aux diverses sorties que firent les Assiegez
                : ny combien celle de mon Maistre se fit voir à les repousser : Mais je vous diray
                en peu de mots, que tout ce que l'on peut faire pour attaquer une Place, fut fait
                inutilement contre Babilone. <interp id="note2180" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> desesperé de cela, voyant que l'hyver
                commençoit, et que contre l'ordinaire, la campagne estoit desja couverte de neige,
                ne sçavoit plus quelle resolution prendre. Car encore qu'il y eust une multitude
                infinie de Gens dans cette Ville assiegée, l'on sçavoit toutefois qu'il y avoit des
                vivres pour tres longtemps : ainsi il n'y avoit presque nul espoir de la prendre, ny
                par la force, ny par la faim : si ce n'estoit dans un terme si long, que la pensée
                en faisoit frayeur à mon Maistre. En ce malheureux estat, il s'avisa d'une choie,
                qui luy redonna quelque espoir : et il ne creut pas que l'<interp id="note2182"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Euphrate">Euphrate</interp>luy resistast plus que le
                fleuve du <interp id="note2185" resp="BeS" type="lieu" value="Ginde">Ginde</interp>.
                De sorte qu'il fit faire avec le consentement du Roy, deux grandes Tranchées qui
                aboutissoient à l'<interp id="note2183" resp="BeS" type="lieu" value="Euphrate"
                  >Euphrate</interp> : mais auparavant que d'achever d'ouvrir ces Tranchées, et de
                donner pastage à l'eau du fleuve ; il fit mettre vingt mille hommes proche de
                l'endroit par où l'<interp id="note2184" resp="BeS" type="lieu" value="Euphrate"
                  >Euphrate</interp> entre dans la Ville, se mettant luy mesme à leur teste : et en
                envoya autant au lieu par où ce fleuve fort de Babilone. Les choses estant en cet
                estat. il donna alors le signal d'ouvrir les Tranchées un peu devant la nuit : de
                sorte qu'en moins de deux heures, ce fleuve s'estant <pb id="page_926" n="V02-P328"
                />rendu guéable ; il marcha le premier dans l'eau jusques aux genoux, malgré
                l'incommodité de la saison : (car les chevaux ne font pas propres quand on veut
                surprendre une Ville) et animant par son exemple tous ceux qui avoient ordre ce le
                suivre ; ils entrerent courageusement, et avec impetuosité, dans la superbe
                Babilone. L'attaque fut faite par les deux bouts de la Ville en un mesme instant ;
                  <interp id="note2192" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp> n'ayant pas esté moins diligent qu'<interp id="note2186"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : Mon Maistre afin
                de pouvoir agir plus seurement, et de pouvoir aller droit au Palais, où il avoit
                sçeu par des prisonniers que la Princesse avoit toujours logé : prit avec luy le
                Prince <interp id="note2190" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate"
                  >Gadate</interp>, et un des Officiers de <interp id="note2191" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gobrias">Gobrias</interp>, afin de le conduire droit où
                il vouloit aller. je ne vous representeray point la surprise des Habitans ;
                l'effroyable desordre de cette nuit ; les combats qu'il falut rendre en quelques en
                droits ; la facilité qu'<interp id="note2187" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> trouva en d'autres ; et comme quoy une grande
                sedition qui estoit dans leur Ville aida à leur perte. je ne vous diray pas non
                plus, de combien de voix l'air retentissoit ; la desolation des femmes ; et
                l'estonnement universel du Peuple. Mais je vous diray qu'<interp id="note2188"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> sans songer à rien
                qu'à <interp id="note2193" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, se fit conduire en diligence au Palais. D'abord les Gardes
                firent quelque resistance : mais tout d'un coup un d'entre eux ayant crié que le Roy
                estoit sauvé : ils abandonnerent les Portes ; jetterent leurs armes ; et laisserent
                  <interp id="note2189" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> Maistre du Palais. Mais, ô Dieux ! ce fut en vain <pb
                  id="page_927" n="V02-P329"/>qu'il appella, et qu'il fut chercher <interp
                  id="note2198" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : il
                ne vit ny le Roy d'Assirie, ny la Princesse : et ne pût mesme trouver personne qui
                luy peust dire ce qu'ils estoient devenus. Pour <interp id="note2197" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, selon le commandement que luy
                avoit fait <interp id="note2194" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, il s'estoit assuré de toutes les Places publiques, avoit
                avancé des Corps de Gardes en divers en droits, et s'estoit tenu toute la nuit sous
                les armes : de sorte qu'à la pointe du jour, plus de la moitié de l'Armée de
                Ciaxarese trouva dans la Ville : et <interp id="note2195" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> se vit Maistre de Babilone, à
                la reserve de deux Chasteaux, qui se rendirent dés le mesme jour. Mais ny dans le
                Palais des Rois, ny dans les Chasteaux ; ny dans les Temples ; ny mesme dans les
                Maisons (car <interp id="note2196" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> chercha et fit chercher par tout) le Roy d'Assirie ny la
                Princesse <interp id="note2199" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ne se trouverent point, et il y eut seulement quelques unes des
                femmes Assiriennes que l'on avoit mises aupres de la Princesse, et qui ne l'avoient
                pas suivie ; qui dirent qu'à l'entrée de la nuit le Roy accompagné de plusieurs des
                siens, l'estoit venuë prendre dans sa chambre, avec les deux Filles de <interp
                  id="note2200" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> qu'elle
                avoit tousjours avec elle : et l'avoit fait descendre par un Escalier dérobé, qui
                respondoit dans le jardin ; sans qu'elles pussent dire ce qu'ils estoient devenus.
                De vous representer, Seigneur, le despoir de mon Maistre, ce seroit une chose
                impossible : Quoy, disoit il, les Dieux ont donc resolu de me faire souffrir tous
                les malheurs les plus insuportables ! Quoy je ne delivreray donc <pb id="page_928"
                  n="V02-P330"/>point ma Princesse, et je ne puniray point mon Rival ! Ha <interp
                  id="note2202" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> !
                cela n'est pas possible. En fin, Seigneur, il fut à propos que Ciazare et tant de
                Grands Princes qui l'acompagnoient donnassent tous les ordres necessaires, pour
                remettre le calme en cette grande Ville : car pour mon Maistre, <interp
                  id="note2204" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> estoit
                la seule chose où il pouvoit penser. L'on fut un mois tout entier, sans sçavoir ce
                que le Roy d'Assirie estoit devenu, non plus que la Princesse <interp id="note2205"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : pendant le quel
                  <interp id="note2201" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> souffrit tout ce que l'on peut souffrir. Helas ! me disoit il
                quelquefois, à quoy me fert de gagner des Batailles ; de prendre des Villes, et de
                renverser des Royaumes ; si je ne puis pas seulement delivrer ma Princesse, et punir
                son Ravisseur ? Encore si ce n'estoit pas de ma main qu'elle fust en sa puissance,
                je serois moins affligé : mais qu'il faille que par ma valeur, le Roy d'Assirie ait
                enlevé ma Princesse ; et que cette mesme valeur ne puisse faire que je le tuë, ny
                que je la delivre ; c'est ce qui vient à bout de toute ma patience. Car enfin sauver
                la vie de son Ennemy attaqué par onze Chevaliers ; et ne la luy pouvoir oster en un
                jour, où tant d'autres aussi vaillans que luy ont senty la pesanteur de mes coups ;
                c'est <interp id="note2203" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, c'est ce qui me fait voir que les Dieux ont resolu ma perte,
                et que je n'ay qu'à m'y preparer, l'oubliois de vous dire que nous trouvasmes dans
                Babilone grand nombre de Dames de tres grande condition : qui ayant esté traitées
                avec beaucoup de respect (parce <pb id="page_929" n="V02-P331"/>qu'<interp
                  id="note2206" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                avant que d'entrer dans la Ville, avoit commandé expressément, que l'on ne fist
                aucune violence aux femmes) vinrent le remercier : et l'assurer que la Princesse
                  <interp id="note2210" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> luy rendroit grace du bon traitement qu'elles avoient reçeu de
                luy. A ce Nom, mon Maistre redoubla la civilité qu'il avoit desja euë pour elles ;
                et il eut du moins la satisfaction, d'entendre dire autant de bien de <interp
                  id="note2211" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> dans
                Babilone, qu'il en eust pû entendre dans <interp id="note2213" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, et qu'il en pouvoit penser luy
                mesme : estant certain que cette Princesse s'y estoit fait adorer. <interp
                  id="note2207" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                aprit de ces Dames, que son Rival l'avoit tous jours traitée avec beaucoup de
                respect, du moins à ce qu'elles en avoient veû ; mais elles dirent à mon Maistre que
                depuis le commencement du Siege, personne n'avoit plus aproché de la Princesse :
                nulle Dame n'ayant eu la permission d'entrer au Palais. je ne vous dis point,
                Seigneur, toutes les diverses reflexions, que mon Maistre fit sur toutes ces choses,
                car cela feroit trop long ; le vous diray donc seulement, qu'il y avoit des momens
                où il ne sçavoit pas trop bien, s'il avoit plus de douleur d'aprendre que son Rival
                eust eu quelque rigueur pour <interp id="note2212" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, pendant le Siege de Babilone ; que de ce qu'il
                l'avoit bien traitée auparavant : et je pense, à dire la verité, que ce que ces
                Dames avoient dit, pensant dire une chose agreable à tous ceux qui estoient du party
                de <interp id="note2209" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, ne pleut pas trop à <interp id="note2208" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : tant il est vray que la
                jalousie trouble la raison : et tant <pb id="page_930" n="V02-P332"/>il est vray
                qu'il est difficile de s'en deffendre, mesme aux personnes les plus raisonnables.
              </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02011506" n="Des nouvelles de Mandane">
              <argument>
                <p>Après un mois, Artamene apprend que le roi d'Assirie a trouvé refuge dans la
                  ville de Pterie, gouvernée par le traître Aribée. L'armée de Ciaxare prend
                  aussitôt la direction de cette cité. En chemin, le héros reçoit d'autres nouvelles
                  : Labinet aurait emmené Mandane à Sinope. Or il serait très risqué d'attaquer
                  cette ville, située au bord de la mer, sans une flotte navale. Redoutant que le
                  roi d'Assirie prenne la fuite par voie maritime, Artamene décide donc de ne pas
                  assiéger Sinope tout de suite, mais d'y envoyer Feraulas déguisé, afin de
                  recueillir des informations. Celui-ci possède en effet des amis dans la cité, au
                  premier rang desquels Artucas, parent de Martesie et capitaine de l'une des portes
                  de la ville. Ce dernier désapprouve à la fois la révolte d'Aribée et la situation
                  de la princesse. Feraulas apprend également par son ami que Mazare s'occupe avec
                  grand soin de Mandane. Il convainc Artucas de changer de parti et de livrer l'une
                  des portes de la ville. Artamene entrera ainsi par surprise, accompagné de quatre
                  mille hommes. Ciaxare doit le suivre avec l'armée dès le lendemain.</p>
              </argument>
              <p>Mais enfin, Seigneur, l'on aporta tant de soing à s'informer de ce qu'estoit devenu
                le Roy d'Assirie, que l'on sçeut qu'il s'estoit retire à <interp id="note2223"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Pterie">Pterie</interp> dont <interp id="note2214"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> estoit Gouverneur :
                que <interp id="note2221" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> l'avoit escorté ; qu'<interp id="note2215" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> son ancien Amy, l'avoit reçeu
                dans cette Ville ; et que la Princesse estoit fort estroitement gardée en ce lieu
                là. Cependant nous ne sçeusmes point alors, et nous ne sçavons point encore
                aujourd'huy comment il pût sortir de Babilone. Cette nouvelle donna d'abord beaucoup
                de joye à <interp id="note2217" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : qui obligea <interp id="note2220" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> à faire décamper son Armée, qui
                estoit tousjours à l'entour de cette superbe Ville : apres y avoir laissé une
                puissante Garnison, et donné tous les ordres necessaires pour la conserver. Nous
                marchasmes donc en diligence vers <interp id="note2224" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Pterie">Pterie</interp> : et quoy que cette marche fust assez longue, nos
                Troupes ne souffrirent pas extrémement, tant la prudence d'<interp id="note2218"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> songeoit sagement
                à toutes choses. Mais, Seigneur, comme nous fusmes à trois journées de cette Ville,
                la joye que mon Maistre avoit eüe, de penser qu'il sçavoit du moins où estoit sa
                Princesse et son Rival, fut un peu diminuée : Car nous sçeusmes que le Roy
                d'Assirie, le Prince <interp id="note2222" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, et <interp id="note2216" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, avoient conduit la Princesse à
                  <interp id="note2225" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>.
                  <interp id="note2219" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> venant donc à considerer que cette Ville estoit au bord de la
                Mer, à qu'à moins que d'avoir une Armée Navalle il estoit impossible de l'assieger ;
                  <pb id="page_931" n="V02-P333"/>celuy fut un redoublement de douleur estrange. Car
                en fin <interp id="note2229" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> n'en avoit point, et mesme n'en pouvoit pas avoir si tost en
                estat de servir. Cependant il estoit inutile de venir assieger <interp id="note2233"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> sans cela : puis que lors
                qu'on auroit presse la Ville du costé de terre, le Roy d'Assirie eust tousjours pû
                se sauver par la Mer, et emmener la Princesse : qui estoit la choie du monde qui
                  <interp id="note2227" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> aprehendoit le plus. Cette fâcheuse circonstance, qui faisoit
                qu'avec une Armée de plus de cent mille homes, il n'osoit assieger <interp
                  id="note2234" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, luy causoit
                une douleur, que l'on ne sçauroit exprimer : desesperé donc qu'il estoit. il proposa
                à <interp id="note2230" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> de m'envoyer déguisé dans <interp id="note2235" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, afin de tasscher de gagner quelqu'un ;
                et d'essayer apres de prendre cette Ville par intelligence. <interp id="note2231"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ne pouvant mieux
                faire y consentit ; et j'obtins ce que j'avois demandé : car, Seigneur, ce fut moy
                qui en fis la premiere proposition à mon Maistre, le m'en vins donc icy, apres
                m'estre desguisé en Persan : et comme nous avions demeuré assez longtemps à <interp
                  id="note2236" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, j'y avois
                sans doute beaucoup d'amis. Mais entre les autres, <interp id="note2228" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> qui est encore presentement
                icy, et qui est parent de <interp id="note2232" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, m'avoit tousjours assez aimé, quoy qu'il fust
                aucunement attaché au service d'<interp id="note2226" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp>. Comme je fus entré dans la Ville, et que je me fus
                caché chez un homme qui m'estoit fidelle, je sçeus qu'il me seroit impossible de
                faire rien dire à la Princesse, comme j'en avois eu le dessein ; Si j'apris que l'on
                tenoit tousjours des <pb id="page_932" n="V02-P334"/>Galeres en estat de ramer, et
                des Vaisseaux tous prests à faire voile, en cas que l'on en eust besoin :
                principalement depuis que le Roy d'Assirie avoit sçeu que nous estions si prés de
                luy. l'apris aussi qu'encore qu'<interp id="note2240" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp> fust Capitaine d'une des Portes de la Ville, il
                n'avoit pas fort aprouvé la revolte d'<interp id="note2237" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> : et qu'il trouvoit fort
                estrange, que la Princesse fust prisonniere dans une Ville qui estoit à elle. Je
                sçeus encore que le Prince <interp id="note2243" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> en avoit tous les soing s possibles : et qu'il
                adoucissoit autant qu'il pouvoit, l'humeur violente du Roy d'Assirie. Enfin apres
                m'estre bien consulté sur ce que j'avois à faire, je fus un soir chez <interp
                  id="note2241" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, qui
                ne fut pas peu surpris de me voir : apres les premiers complimens, l'ayant entretenu
                en particulier, je luy fis comprendre qu'il estoit engagé dans un mauvais Party :
                non seulement parce qu'il estoit injuste, mais encore parce qu'il estoit destruit.
                En un mot, je luy dis tant de choses, que je le rendis capable de prendre la
                resolution de tromper <interp id="note2238" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp>, afin d'estre fidelle à son Roy. Nous convinsmes
                donc, qu'il livreroit la Porte du costé du Temple de Mars : precisément au jour et à
                l'heure que je luy marquay. De sorte qu'estant sorty de <interp id="note2244"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, et estant retourné au Camp,
                je donnay une joye à mon Maistre qui n'eut jamais de semblable. Vous sçavez,
                Seigneur (poursuivit <interp id="note2242" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, adressant la parole au Roy d'Hircanie) que la
                resolution fut prise, qu'<interp id="note2239" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> viendroit avec quatre mille hommes seulement,
                  <pb id="page_933" n="V02-P335"/>afin de surprendre <interp id="note2251"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : et que <interp
                  id="note2247" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                suivroit le lendemain avec toute l'Armée. Mais mon Maistre s'estant avancé pour
                executer cette importante entreprise, vit au sortir d'un Vallon tournoyant, que la
                Ville qu'il pensoit venir surprendre estoit toute enflamée : et il creut que la
                Princesse y avoit pery. Vous avez sçeu comment au lieu de destruire <interp
                  id="note2252" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, nous
                sauvasmes le peu qui en reste : comment nous estaignismes le feu ; comment <interp
                  id="note2245" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> combatit
                ; comment il pensa estre accablé ; et comment estant arrivez au pied de la Tour du
                Chasteau, le genereux <interp id="note2250" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thrasibule">Thrasibule</interp> que vous voyez, en ouvrit la porte : et dit
                à mon Maistre qu'il y avoit en ce lieu là une illustre Perfonne, qui avoit besoing
                de secours. Vous n'ignorez pas qu'<interp id="note2246" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> estant monte en diligence au haut de cette Tour
                ; croyant que ce fust sa Princesse, ne trouva que son Rival en ce lieu là : et vous
                sçavez sans doute aussi, comment mon Maistre vit une Galere, dans laquelle le Roy
                d'Assirie luy dit que le Prince <interp id="note2249" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> enlevoit <interp id="note2248" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020116" n="Feraulas prouve l'innocence de Cyrus" type="sequence">
            <argument>
              <p>Feraulas fait comprendre à l'assemblée qu'Artamene n'est pas d'intelligence avec le
                roi d'Assirie.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02011601" n="Feraulas prouve l'innocence de Cyrus ">
              <argument>
                <p>Feraulas fait comprendre à l'assemblée qu'Artamene n'est pas d'intelligence avec
                  le roi d'Assirie. C'est uniquement par amour pour Mandane qu'il a supprimé la
                  lettre de Labinet. Tout le monde est convaincu de l'innocence du héros. On
                  s'interroge alors sur la conduite à adopter. Est-il à propos de dévoiler à Ciaxare
                  la naissance et les sentiments d'Artamene, ou cela risquerait-il de jouer en sa
                  défaveur ? On décide finalement d'attendre et de se tenir prêt à défendre la vie
                  d'Artamene à chaque instant. C'est alors qu'Artucas arrive chez Hidaspe, porteur
                  d'une bonne nouvelle : Artamene a envoyé au roi un billet qui a causé à ce dernier
                  une grande joie.</p>
              </argument>
              <p> Enfin, <interp id="note2254" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> qui voulut principalement faire connoistre à ces Princes, que
                son Maistre n'avoit pas eu une intelligence criminelle avec le Roy d'Assirie : Apres
                leur avoir conté toutes les agitations d'esprit de ces deux Rivaux, pendant qu'ils
                regardoient cette Galere du haut de cette Tour, et que la tempeste duroit : leur
                raconta fort exactement toute la conversation du Roy d'Assirie et d'<interp
                  id="note2253" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, sur
                le haut de cette <pb id="page_934" n="V02-P336"/>mesme Tour : leur faisant
                comprendre que la promesse qu'<interp id="note2255" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> avoit faite. n'estoit point contre le service
                du Roy : et que l'interest de son amour, estoit la seule chose, qui luy avoit fait
                supprimer la lettre du Roy d'Assirie. En suitte il leur repassa legerement la suitte
                de ce Prince à <interp id="note2266" resp="BeS" type="lieu" value="Pterie"
                  >Pterie</interp> ; comment il avoit escrit à <interp id="note2256" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et la raison pour laquelle
                  <interp id="note2257" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> avoit caché cette Lettre à <interp id="note2262" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Pat quelle voye sa response
                estoit venüe entre les mains du Roy : comment <interp id="note2258" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avoit creû et croyoit presque
                encore absolument que la Princesse avoit pery. Comment il avoit trouvé <interp
                  id="note2265" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> à demy
                noyé : et enfin tout ce qui estoit advenu jusques à l'arrivée de <interp
                  id="note2263" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, et
                jusques à la prison d'<interp id="note2259" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. En suitte dequoy, il les conjura de regarder
                ce qu'il estoit à propos de faire, pour la conservation d'un homme si illustre. Car,
                leur dit il, Seigneurs, tout ce que <interp id="note2261" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et moy vous avons raconté,
                n'est que pour vous donner une legere connoissance de sa vertu : estant certain
                qu'elle est beaucoup au dessus de tout ce que l'on en peut dire, et mesme de tout ce
                que l'on peut penser. <interp id="note2264" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> ayant finy son recit, laissa tous ces illustres
                Auditeurs avec tant d'admiration, de la merveilleuse vie d'<interp id="note2260"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et tant de joye
                de ne s'estre pas trompez, au jugement qu'ils avoient fait de son innocence ; qu'ils
                ne pouvoient s'empescher d'en donner des tesmoignages. l'avois bien creû, disoit le
                Roy d'Hircanie, <pb id="page_935" n="V02-P337"/>qu'<interp id="note2268" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne pouvoit estre criminel :
                fit je n'avois point douté, adjoustoit <interp id="note2281" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Persode">Persode</interp>, qu'il ne fust absolument
                innocent. Le mal est, reprenoit <interp id="note2279" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, qu'on ne peut le justifier aupres de <interp
                  id="note2275" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, du
                crime dont il l'accuse, qu'en j'accusant d'un autre qui ne l'irritera guere moins :
                et je doute mesme, interrompit <interp id="note2272" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, s'il n'aimeroit point encore mieux, qu'il
                eust une intelligence secrette avec le Roy d'Assirie qu'avec la Princesse <interp
                  id="note2280" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Si la
                Princesse estoit morte, respondit <interp id="note2267" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Adusius">Adusius</interp>, je ne serois pas de difficulté de justifier
                  <interp id="note2269" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, en descouvrant son amour : Mais si par bonheur elle estoit
                vivante, reprit <interp id="note2278" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, mon Maistre ne pardonneroit jamais à <interp id="note2273"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et à moy,
                d'avoir descouvert sa passion à <interp id="note2276" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Pour moy, adjousta <interp id="note2282"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule">Thrasibule</interp>, je trouve
                qu'il est à propos d'agir avec beaucoup de prudence en cette rencontre ; et de ne
                descouvrir l'amour d'<interp id="note2270" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, que lors que l'on fera resolu de descouvrir sa
                condition. Mais la connoissance de sa condition, repliqua <interp id="note2274"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, est encore une
                chose assez dangereuse à donner au Roy : aussi ne suis je pas d'opinion, interrompit
                le Roy d'Hircanie, qu'on le doive faire legerement ; et le principal est, de mettre
                les choies en estat de ne hazarder rien : et de gagner de telle sorte le coeur des
                Capitaines et des Soldats, auparavant que de rien descouvrir à <interp id="note2277"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ; que l'on ne doive
                plus rien craindre, en luy parlant pour <interp id="note2271" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Tous ces Princes aprouvant
                ce que le Roy d'Hircanie <pb id="page_936" n="V02-P338"/>avoit dit, assurerent
                  <interp id="note2299" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp>, <interp id="note2283" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Adusius">Adusius</interp>, <interp id="note2289" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, et <interp id="note2292"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, qu'ils periroient
                plustost, que de laisser perir leur Maistre : et qu'ils n'oublieroient rien de tout
                ce qui luy pourroit estre utile. <interp id="note2305" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thrasibule">Thrasibule</interp> estoit au desespoir, de ne pouvoir servir
                que de sa personne : et de n'avoir que son propre courage dont il peust respondre.
                Comme ils en estoient là, <interp id="note2297" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gobrias">Gobrias</interp>, <interp id="note2295" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, <interp id="note2303" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp>, et <interp id="note2301"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp> arriverent : ils
                n'avoient pas esté presents au discours de <interp id="note2290" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et de <interp id="note2293"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, parce qu'aussi
                tost que <interp id="note2291" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> avoit esté arrivé à <interp id="note2306" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>, ils estoient retournez au Camp, et n'avoient pas
                logé dans la Ville. Mais comme ils n'estoient pas moins affectionnez à leur Maistre,
                que tous ces autres Princes ; <interp id="note2294" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> dit au Roy d'Hircanie qu'il faloit les engager
                dans le Party d'<interp id="note2284" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. A ce Nom d'<interp id="note2285" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, <interp id="note2298" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gobrias">Gobrias</interp> demanda dequoy il s'agissoit ?
                et <interp id="note2296" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>
                impatient, dit que s'il faloit mourir pour son service, il estoit prest de le faire.
                  <interp id="note2304" resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate"
                  >Thimocrate</interp> et <interp id="note2302" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philocles">Philocles</interp> ne parurent pas moins empressez : de sorte
                que le Roy d'Hircanie reprenant la parole, leur fit entendre qu'il ne faloit faire
                autre chose, que se tenir prests de sauver <interp id="note2286" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, si l'on entreprenoit de le
                vouloir perdre. A ces mots, tous ces Princes jurerent solemnellement, de se joindre,
                et de prendre les armes pour son falut, toutes les fois qu'il en seroit besoin. Ils
                en estoient en ces termes, lors qu'<interp id="note2288" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> vint chez <interp id="note2300"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, pour luy aprendre
                qu'on venoit de luy assurer, qu'<interp id="note2287" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>
                <pb id="page_937" n="V02-P339"/>avoit envoyé un Billet au Roy, qui luy avoit donné
                une grande joye : sans qu'on luy eust pû dire ce que c'estoit : et que comme il
                sçavoit bien qu'il aimoit <interp id="note2307" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, il avoit voulu l'en advertir en allant au
                Chasteau. <interp id="note2310" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp> apres avoir remercié <interp id="note2309" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> de l'advis qu'il luy avoit
                donné, le fit sçavoir à toute cette illustre Assemblée : qui dans l'impatience
                d'aprendre ce que c'estoit, s'en alla en diligence chez le Roy : mais avec tant
                d'amitié pour <interp id="note2308" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. que l'on eust dit qu'ils estoient tous ses Parents ou ses
                Subjets : tant ils s'interessoient en sa fortune. </p>
            </div3>
          </div2>
        </div1>
        <div1 id="page_CYRUS0202" n="2" type="livre" rendition="Livre deuxième">
          <head type="engraving_desc">« Le Roy eut aussi plus de trois mille chevaux à
            l'accompagner: pour la Princesse, au lieu d'un Chariot ordinaire, elle fut contrainte de
            monter dans un superbe Char de Triomphe, dont tous les ornemens estoient d'or » (Partie
            II, livre 2, p. 423-424)</head>
          <div2 id="page_CYRUS020201" n="Mandane vivante" type="sequence">
            <argument>
              <p>Un serviteur d'Artamene revient à Sinope, porteur de nouvelles de Mandane. Victime
                d'un nouvel enlèvement, la princesse a été emmenée vers l'une des deux Armenies.
                Artamene prie Ciaxare de lui rendre la liberté, afin qu'il puisse tout mettre en
                œuvre pour délivrer Mandane. Or, tant que l'illustre prisonnier ne lui aura pas
                révélé la vérité au sujet de l'intelligence secrète qu'il a avec le roi d'Assirie,
                le roi de Medie reste inflexible, malgré l'intercession des nombreux amis du héros.
                De son côté, Artamene tient à contrecoeur la promesse qu'il a faite au roi d'Assirie
                et envoie son serviteur Ortalque lui annoncer que Mandane est en vie. A quelques
                jours de là, Chrisante et Feraulas sont invités chez Artucas, car Martesie, qui a
                réussi à s'évader, est venue secrètement trouver refuge chez son oncle, avant
                d'avertir Ciaxare. Elle commence alors le récit des aventures de Mandane.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02020101" n="Les tablettes de Mandane">
              <argument>
                <p>Un dénommé Ortalque arrive à Sinope et se rend auprès d'Andramias et d'Aglatidas,
                  afin d'obtenir une entrevue avec Artamene, susceptible de favoriser la libération
                  du héros. Ortalque possède en effet un fragment de tablette dont l'écriture est
                  celle de Mandane : en vie, la princesse dit être emmenée vers l'une des deux
                  Armenie. Ortalque s'explique sur sa découverte : alors qu'il se trouvait au bord
                  du Pont Euxin, une femme, qu'il a reconnue pour Martesie, lui a lancé cet
                  objet.</p>
              </argument>
              <p>
                <pb id="page_938" n="V02-P340"/>Ce n'estoit pas sans sujet, qu'<interp id="note2315"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> avoit esté advertir
                  <interp id="note2316" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp>, que le Roy des Medes avoit eu beaucoup de joye, en recevant un
                Billet de la part d'<interp id="note2312" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : estant certain, que l'on n'en peut guere
                avoir davantage. Celle d'<interp id="note2313" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> surpassoit pourtant encore celle du Roy : si
                toutefois il est permis de mettre de la difference, entre les choses extrémes. Mais
                pour descouvrir la veritable cause, de la satisfaction de deux Personnes, de qui
                l'estat present de leur fortune, paroissoit estre si dissemblable ; il faut sçavoir
                que ce jour là mesme, precisément à midy ; un homme qui avoit autrefois servy
                  <interp id="note2311" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp>, et qui de puis par diverses advantures, avoit esté donné à
                  <interp id="note2314" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; avoit fait le voyage de Scithie aveque luy ; estoit retenu en
                  <interp id="note2317" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>
                avec son dernier <pb id="page_939" n="V02-P341"/>Maistre ; et avoit esté envoyé par
                luy vers <interp id="note2326" resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe"
                  >Artaxe</interp>, qui commandoit les Troupes que l'on avoit données au Roy de Pont
                ; arriva au Chasteau de <interp id="note2329" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, et demanda à parler à son ancien Maistre. <interp id="note2318"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> se trouvant
                alors avec <interp id="note2319" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp>, ce dernier ne laissa pourtant pas de commander que l'on fist
                entrer cet homme. que d'abord il ne reconnut point : mais il ne l'eut pas plus tost
                entendu parler, que le son de sa voix le fit reconnoistre. <interp id="note2320"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> luy tendit la
                main, et luy demanda s'il pouvoit faire quelque chose pour luy ? Ouy Seigneur, luy
                respondit il, car je ne doute point que si vous me faites la grace de me faire
                parler au genereux <interp id="note2323" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; je ne doute point, dis-je, qu'une nouvelle
                qu'il pourra donner au Roy par mon moyen, ne luy fasse obtenir sa liberté. <interp
                  id="note2321" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> ne
                sçachant ce que cét homme pouvoit avoir à dire de si important, se mit à le presser
                de le luy aprendre : et de luy dire aussi pourquoy il estoit si affectionné à
                  <interp id="note2324" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ? Car <interp id="note2322" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp> eut quelque peur d'estre surpris ; et
                craignit que ce ne fust une adresse du Roy, pour essayer sa fidelité. Et alors
                  <interp id="note2327" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> (cét homme se nommoit ainsi) luy aprit qu'il avoit servy
                  <interp id="note2325" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> au voyage des <interp id="note2328" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp> : et luy presenta un morceau de Tablettes
                rompües, sur lequel il vit ces paroles escrites, sans sçavoit ny à qui elles
                s'adressoient, ny qui les avoit tracées. <q>Dis que je suis vivante : que son
                  m'emmene en l'une des deux Armenies, sans que je sçache à laquelle j'iray : et que
                  le Roy de ........ <pb id="page_940" n="V02-P342"/>
                </q>
              </p>
              <p> Apres qu'<interp id="note2331" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> eut leû ce qu'il y avoit d'escrit sur ce fragment de
                Tablettes, il regarda <interp id="note2338" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ortalque">Ortalque</interp>, comme pour luy demander qui estoit la personne
                qui le luy audit baillé ? Mais cet homme sans luy en donner le loisir, Enfin
                Seigneur, luy dit il, la Princesse <interp id="note2336" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> est vivante : Quoy, s'écrierent
                  <interp id="note2330" resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas"
                  >Aglatidas</interp> et <interp id="note2332" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp> tout à la fois, la Princesse <interp
                  id="note2337" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> est
                vivante ? Ouy Seigneurs, respondit <interp id="note2339" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>, et ce que vous voyez escrit
                sur ce morceau de Tablettes, est à mon advis de sa main. La curiosité d'<interp
                  id="note2333" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp>
                n'estant pas pleinement satisfaite, il pressa <interp id="note2340" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> de luy apprendre tout ce
                qu'il sçavoit de la Princesse : et cet homme luy dit, que s'estant trouvé engagé
                dans la guerre de Pont et de <interp id="note2341" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Bithinie">Bithinie</interp>, lors qu'on l'y avoit envoyé, il y avoit esté
                fort blessé : et estoit demeuré fort long temps malade, sans pouvoir suivre <interp
                  id="note2335" resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp>,
                  qu'<interp id="note2334" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> avoit r'apellé. Qu'en suitte voulant s'en revenir, il estoit
                arrivé en un lieu qui est au bord du Pont <interp id="note2343" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Euxin">Euxin</interp>, à l'endroit où la riviere d'<interp
                  id="note2342" resp="BeS" type="lieu" value="Halis">Halis</interp> s'y jette : et
                que là, estant un matin à se promener, il avoit veû un Vaisseau à trois ou quatre
                stades en mer, aupres duquel il y avoit un de ces grands Bateaux de bois de Pin, qui
                resistent extrémement à la force des vagues, lors qu'il faut remonter les fleuve s,
                et qui servent ordinairement à porter des marchandises : dans lequel il avoit veû
                descendre plusieurs personnes, et distingué mesme des femmes. En suitte de cela, il
                disoit avoir veû le Vaisseau prendre <pb id="page_941" n="V02-P343"/>la haute Mer :
                et le Bateau venir droit à l'emboucheure du fleuve. Mais comme il est fort rapide en
                cét endroit, disoit il, les Rameurs furent tres long temps sans le pouvoir faire
                remonter, passer de la Mer à la Riviere. Pendant cela, je m'estois avancé sur le
                rivage : et je pris garde qu'une femme qui estoit dans ce Bateau, me regarda
                attentivement : qu'en suitte s'estant cachée derriere une autre, elle avoit fait
                quelque chose, et je presupose que c'estoit escrire ce qui est dans ce morceau de
                Tablettes. Apres quoy une autre de ces femmes s'estant tenuë à la Proüe de ce Bateau
                qui rasoit la terre, et qui vint passer à trois pas de moy ; ayant envelopé ce
                morceau de Tablettes dans un voile qu'elle s'osta de dessus la teste ; elle me le
                jetta, seignant que le vent le luy avoit emporté : car il en faisoit un fort grand,
                qui souffloit du costé que j'estois. Il me sembla que je connoissois cette personne
                : mais ce ne fut qu'une heure apres, que je me remis que c'estoit asseurément une
                Fille qui est à la Princesse, qui s'apelle <interp id="note2344" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>. Les hommes qui estoient dans
                ce Bateau, estoient si occupez à commander aux Rameurs de faire effort, pour
                surmonter le courant du fleuve ; qu'à mon advis ils ne prirent point garde à
                l'action de cette Fille. Pour moy, je relevay en diligence ce que l'on m'avoit jetté
                : et m'esloignant un peu du bord, je vy ce que je viens de vous donner : et j'en fus
                si surpris que je ne sçavois qu'en penser. Cependant ce Bateau ayant passé
                l'emboucheure du fleuve, avançoit <pb id="page_942" n="V02-P344"/>beaucoup plus
                viste, et s'esloignoit assez promptement, sans que je fusse resolu sur ce que
                j'avois à faire : j'eusse bien voulu suivre ce Bateau plustost que de m'en venir à
                  <interp id="note2346" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, vers
                laquel le j'avois sçeu que l'Armée du Roy marchoit : Car enfin, comme je ne sçavois
                rien de tout ce qui se passoit icy, je ne comprenois pas bien ce que l'on desiroit
                de moy. Neantmoins apres avoir assez examiné la chose, je conclus que je devois m'en
                venir : de sorte que je me suis embarque dans le premier Vaisseau que j'ay pû
                trouver, et m'en suis venu icy. En descendant au Port, l'embrazement de cette Ville
                m'ayant donné de la curiosité, j'ay sçeu tout ce qui s'est passé à <interp
                  id="note2347" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : et je n'ay
                plus douté que ce ne soit la Princesse <interp id="note2345" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> qui m'envoye : car il me semble
                mesme que je l'ay entre-veüe dans ce Bateau. De vous dire qui l'enleve, je n'en sçay
                rien : et tout ce que je sçay, est qu'assurément elle est vivante. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020102" n="Joie d'Artamene">
              <argument>
                <p>Andramias et Aglatidas vont trouver Artamene, lequel confirme avec joie qu'il
                  s'agit de l'écriture de la princesse. Il informe le roi que Mandane est en vie et
                  lui écrit une lettre, dans laquelle il implore Ciaxare de le libérer afin de
                  pouvoir délivrer la princesse, promettant que, dès qu'elle sera en sécurité, il
                  reviendra se constituer prisonnier. A partir de ce moment, la captivité lui
                  devient insupportable.</p>
              </argument>
              <p><interp id="note2351" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> et <interp id="note2348" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aglatidas">Aglatidas</interp> apres avoir escouté cét homme, ne douterent
                presque point non plus que luy, que la Princesse ne fust en vie : mais pour s'en
                esclaircir mieux, <interp id="note2349" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aglatidas">Aglatidas</interp> dit à son Parent, que comme <interp
                  id="note2353" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                estoit depuis si longtemps à la Cour de <interp id="note2357" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, il jugeoit qu'il estoit impossible qu'il ne
                connust pas l'écriture de <interp id="note2354" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : qu'ainsi il faloit luy faire voir ce qu'<interp
                  id="note2355" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>
                avoit aporté : afin de n'aller pas legerement donner une fausse joye au Roy. <interp
                  id="note2352" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp>
                ayant aprouvé ce qu'<interp id="note2350" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aglatidas">Aglatidas</interp> luy proposoit, ils laisserent <interp
                  id="note2356" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> dans
                la Chambre <pb id="page_943" n="V02-P345"/>où ils estoient, et entrerent dans celle
                  d'<interp id="note2363" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : qui estoit alors profondément attaché, à la cruelle pensée de
                la mort de sa Princesse ; ou du moins à j'aprehension qu'il en avoit. <interp
                  id="note2358" resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp>
                s'aprochant de luy, apres l'avoir salüe, Seigneur, luy dit il, il y a homme apellé
                  <interp id="note2368" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> qui demande à vous voir : et qui a aporté à <interp
                  id="note2360" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> un
                Billet dont vous connoistrez peutestre l'escriture. Si je connois aussi bien cette
                escriture que le Nom d'<interp id="note2369" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ortalque">Ortalque</interp> (reprit <interp id="note2364" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avec beaucoup de melancolie)
                je n'auray pas grand peine à dire de quelle main elle est : car un homme qui
                s'apelloit ainsi, me servit au voyage que je fis aux <interp id="note2373"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> : en partant de
                  <interp id="note2370" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>,
                pour aller à <interp id="note2372" resp="BeS" type="lieu" value="Ecbatane"
                  >Ecbatane</interp>, je l'envoyay vers <interp id="note2366" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp>, qui servoit le Roy de Pont ;
                sans que j'aye entendu depuis parler de luy. En disant cela, <interp id="note2365"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> considera les
                carracteres de ce Billet : mais il ne les eut pas plustost veus, qu'il changea de
                couleur : et regardant <interp id="note2359" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aglatidas">Aglatidas</interp> et <interp id="note2361" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> avec une esmotion extréme,
                et qu'il ne pût jamais s'empescher d'avoir ; il n'en faut point douter,
                s'escria-t'il, la Princesse <interp id="note2367" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> a escrit ce que vous me monstrez : et j'ay veû
                trop souvent de ses Lettres entre les mains du Roy pour m'y pouvoir tronper : joint
                que j'ay eu moy mesme l'honneur de luy en rendre une au conmencement que je fus en
                  <interp id="note2371" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>,
                où elle parloit assez avantageusement de moy, pour n'en avoir pas perdu le souvenir.
                Mais de grace, dit il à <interp id="note2362" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp>, si vous le pouviez faire sans vous exposer,
                faites <pb id="page_944" n="V02-P346"/>que je voye <interp id="note2384" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> : car je vous advouë que la
                vertu de cette Princesse, fait que je m'interesse beaucoup en ce qui la touche : et
                que je seray bien aise d'aprendre ce qu'il en sçait. <interp id="note2377"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> qui ne cherchoit
                qu'à obliger <interp id="note2379" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, fut luy mesme faire entrer cét homme, sans que les Cardes en
                vissent rien : Mais pendant cela, il fut aisé à <interp id="note2374" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> de remarquer, que la joye
                et l'agitation de l'esprit d'<interp id="note2380" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, avoient une cause plus puissante, que la
                simple compassion. Il regardoit ce Billet, comme craignant de s'estre trompé : il
                levoit les yeux au Ciel, comme pour luy rendre grace d'un si grand bonheur : il
                marchoit sans regarder <interp id="note2375" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aglatidas">Aglatidas</interp>, et sans luy parler : puis revenant tout d'un
                coup à luy, et craignant d'en avoir trop fait : Si vous sçaviez, luy dit il, quel
                est le merite de la Princesse <interp id="note2382" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, vous Vous estonneriez moins de l'excés de ma
                joye. Car encore qu'elle doive estre vostre Reine, adjousta-t'il, comme vous ne
                l'avez jamais veüe, je puis vous assurer, que je m'interee plus pour elle, que la
                plus part des Sujets qu'elle doit un jour avoir en Medie. Il feroit à souhaiter,
                respondit <interp id="note2376" resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas"
                  >Aglatidas</interp>, que le Roy sçeust le zele que vous avez pour tout ce qui le
                regarde ; et qu'il eust pour vous, des sentimens tels que je les ay. Cependant
                  <interp id="note2378" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> amena <interp id="note2385" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ortalque">Ortalque</interp>, qu'<interp id="note2381" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> embrassa avec une tendresse
                estrange : luy semblant quasi que plus il feroit de carresses à cet homme, plus il
                luy diroit de nouvelles de la Princesse <interp id="note2383" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Il luy demanda neantmoint tant
                  <pb id="page_945" n="V02-P347"/>choses à la fois, qu'<interp id="note2394"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> n'y pouvoit
                respondre : mais à la fin il luy aprit ce qu'il en sçavoit, et ce qui ne satisfit
                pas entierement <interp id="note2391" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Neantmoins, la certitude de la vie de sa Princesse, luy donna
                une si sensible joye, que d'abord nulle autre consideration ne pût troubler ny
                diminuer son plaisir. C'est à vous, disoit il à <interp id="note2386" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> et à <interp id="note2388"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp>, à vous resjouïr
                de la resurrection de vostre Princesse : de vostre Princesse ; dis-je, qui effacera
                sans doute la reputation de toutes celles qui ont esté. Mais, luy dit <interp
                  id="note2387" resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> en
                l'interrompant, <interp id="note2395" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> par le zele qu'il a pour vous, a eu une pensée qui me semble
                assez raisonnable : car enfin il a demandé à vous voir, avec intention que ce soit
                de vostre main que le Roy aprenne la vie de la Princesse sa Fille : s'imaginant avec
                quelque aparence, que cette joye que vous donnerez à <interp id="note2393"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, disposera en
                quelque sorte son esprit à escouter plus favorablement, ce qu'on luy dira en vôtre
                faveur. Joint, adjousta <interp id="note2389" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp>, qu'il est à croire qu'ayant peut-estre
                besoin de faire une nouvelle guerre, pour delivrer la Princesse, il songera, si je
                ne me trompe, à vous delivrer plustost qu'il n'eust fait. Cette raison doit estre
                bien foible, reprit modestement <interp id="note2392" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, ayant tant de braves gens comme il en a aupres
                de luy : Si ce n'est que le zele que j'ay pour son service, soit conté pour quelque
                choie d'extraordinaire. Mais si j'envoye ce Billet au Roy, <interp id="note2390"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> n'en sera-t'il
                point en peine ; et ne l'accusera t'on point de m'avoir <pb id="page_946"
                  n="V02-P348"/>donné trop de liberté ? Nullement, respondit <interp id="note2396"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp>, car comme
                  <interp id="note2401" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> à esté <interp id="note2398" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp>, et que depuis il vous a servy ; ce n'est pas
                une chose fort estrange, qu'il ait esté reçeu en un lieu où il a deux Maistres : et
                qu'ayant reconnu cette escriture, vous ayez voulu donner cette agreable nouvelle au
                Roy, qu'<interp id="note2399" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> luy portera de vostre part. <interp id="note2400" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui souhaitoit en effet
                d'estre persuadé, ne s'opposa point davantage à ce que vouloit <interp id="note2397"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> : et se faisant
                donner dequoy escrire, il escrivit au Roy en ces termes. </p>

              <p> ARTAMENE AU ROY SON SEIGNEUR. </p>
              <p> Tant que j'ay creû estre à vostre Majesté, j'ay souffert la pesanttur de mes
                chaisnes sans impatience : nuit l'heureuse nouvelle de la vie de la Princesse,
                m'epersuadant que peut-estre ne le ferois-je pas pour la delivrer de captivité ;
                j'ose vous supplier tres-humblement. de ne me priver pas l'honneur de pouvoir du
                moins aider à veut rendre ce service. Protestant solemnellement à Vostre Majesté,
                devenir me remettre dans vas prisons, et reprendre mes fers dés le lendemain que
                cette Grande Princesse fera en liberté, </p>
              <p> ARTAMENE. </p>

              <p>
                <pb id="page_947" n="V02-P349"/>Andramias ayant pris le Billet d'<interp
                  id="note2404" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                aussi bien que celuy de la Princesse <interp id="note2406" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, fut avec <interp id="note2409"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> chez le Roy, où
                  <interp id="note2402" resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas"
                  >Aglatidas</interp> voulut aussi se trouver, afin de tascher de rendre office à un
                Prisonnier si illustre : Joint que dans les soubçons que les actions de mon Maistre
                luy avoient donné de son amour, il creut qu'il seroit bien aise d'estre en liberté.
                Comme en effet, quoy qu'il aimast <interp id="note2403" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aglatidas">Aglatidas</interp>, il avoit pour tant quelque impatience de
                n'estre plus obligé de renfermer sa joye dans son coeur. Ils ne furent donc pas
                plustost sortis, que ne pouvant plus s'empescher d'esclater, quoy ma Princesse, dit
                il, vous estes vivante, et je puis enfin ne craindre plus vostre mort ! Quoy, toutes
                ces images funestes de Tombeaux et de Cercueils, doivent donc s'effacer de ma
                fantaisie ! et je puis croire que vous respirez ; que vous vivez ; et que peut-estre
                vous pensez à moy ! Ha ! qui que vous fuyez d'entre les Dieux ou d'entre les hommes,
                qui avez faune ma Princesse de la fureur des vagues, et d'un peril presque
                inevitable, que ne vous doit point <interp id="note2405" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ? Si c'est une Diuinité, elle
                merite tous mes voeux : et si c'est une personne mortelle, elle est digne de tous
                mes services. Mais quoy qu'il en soit <interp id="note2407" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, illustre <interp id="note2408"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> vous vivez : et je
                puis abandonner mon âme à tous les plaisirs, comme je l'avois abandonnée à toutes
                les douleurs. Mais hélas (reprenoit il, apres avoir esté quelque temps sans parler)
                je ne suis pas si heureux que je pense l'estre ! car enfin <pb id="page_948"
                  n="V02-P350"/>Mandane est vivante, il est vray ; mais elle est captive : et ce
                qu'il y a de cruel, c'est que je suis dans les fers, et par consequent peu en estat
                de la secourir. Mais encore, adjoustoit il, de qui peut elle estre captive : Quel
                Roy peut estre celuy dont elle veut parler ? qu'en veut elle dire par son Billet ?
                et quelle cruelle avanture est la mienne, de ne pouvoir gouster en repos, la plus
                grande joye dont un esprit amoureux puisse estre capable ? Toutefois ne fuis-je
                point criminel, reprenoit-il, d'avoir la liberté de raisonner, sur l'estat present
                de ma vie ? en un jour où je voy ma Princesse ressuscitée ; en un jour où il m'est
                mesme permis d'esperer de la revoir. Car enfin, puis que les Dieux l'ont bien
                retirée des abismes de la mer. s'il faut ainsi dire, peut-estre qu'ils me retireront
                de ma prison pour la delivrer, et pour la mettre sur le Throsne. Mais ma Princesse,
                apres tant de malheurs que j'ay soufferts, je n'ose plus faire de voeux pour moy ;
                je crains que mes interests ne soient contagieux pour les vostres : je veux les
                separer pour l'amour de vous : et ne de mander plus rien aux Dieux, que ce qui vous
                regarde directement. Ainsi puissantes Divinitez, qui gouvernez toute la Terre,
                faites seulement que l'on me delivre, pour delivrer ma Princesse ; pour pouvoir
                punir tous ses Ravisseurs ; pour la ramener au Roy son Pere ; et pour la laisser
                avec l'esperance de posseder un jour tant de Couronnes que vous m'avez fait
                deffendre, abatte, ou conquerir pour le Roy des Medes. Enfin <pb id="page_949"
                  n="V02-P351"/>Dieux, justes Dieux, faites seulement ce que je dis : et apres cela
                souffrez que je meure aux pieds de <interp id="note2411" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : et qu'elle n'ait jamais
                d'autre douleur, que celle de la perte d'<interp id="note2410" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020103" n="La réaction de Ciaxare">
              <argument>
                <p>Le roi est au comble de la joie de savoir sa fille en vie. Toutefois, il est
                  inquiet qu'elle soit emmenée en Armenie. Le prince Tigrane, digne de confiance,
                  est certes son sujet, mais le roi son père est capricieux et imprévisible. En
                  outre, Ciaxare se dit prêt à libérer Artamene, dès qu'il lui aura confié le secret
                  qui le lie au roi d'Assirie.</p>
              </argument>
              <p>C'estoit de cette sorte que s'entretenoit le plus amoureux Prince du monde, à ce
                qu'il a raconté depuis, pendant qu'<interp id="note2412" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> estoit chez le Roy avec
                  <interp id="note2425" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> : et que tous les illustres Amis d'<interp id="note2414"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoient chez
                  <interp id="note2423" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp> : où ils reçeurent bientost apres un advis par <interp
                  id="note2419" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, qui
                leur donna beaucoup d'impatience : et qui les fit bientost partir pour aller au
                Chasteau, comme je l'ay desja dit. Mais pour comprendre comment <interp
                  id="note2420" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> avoit
                pû estre adverty si promptement, il faut sçavoir que lors qu'<interp id="note2413"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> donna au Roy le
                Billet d'<interp id="note2415" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, ce Prince eut une joye que l'on ne sçauroit exprimer : de
                sorte que quelques uns de ceux qui se trouverent alors dans sa chambre, sans
                penetrer plus avant dans les choses, et sans attendre davantage ; furent en
                diligence publier qu'<interp id="note2416" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> commençoit d'estre mieux aue que le Roy : et ce
                fut par eux qu'<interp id="note2421" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas"
                  >Artucas</interp> fut adverty de ce dont il fut advertir <interp id="note2424"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, comme le
                connoissant fort affectionné à <interp id="note2417" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Le Roy de de Phrigie qui se trouva apres de
                Ciaxarare lors qu'il reçeut ce Billet, voulant, prositer de cette occasion, luy dit
                qu'une si bon ne nouvelle meritoit la liberté de celuy qui la luy avoit envoyée : et
                  <interp id="note2422" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> dans les premiers momens de sa joye, oublia une partie de sa
                colere contre <interp id="note2418" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et ne fut par mary d'avoir reçeu <pb id="page_950"
                  n="V02-P352"/>de sa main cette nouvelle marque de son affection à son service. Il
                s'informa exactement à <interp id="note2438" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ortalque">Ortalque</interp>, de tout ce qu'il sçavoit, et de tout ce qu'il
                avoit veû : et dit à <interp id="note2428" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp>, qu'il assurast <interp id="note2429"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, qu'il ne
                tiendroit qu'à luy de sortir bien tost de ses fers, pour aller delivrer la Princesse
                sa fille : et qu'enfin il ne luy auroit pas plus tost advoüé l'intelligence qu'il
                avoit eue avec le Roy d'Assirie ; et ne luy auroit pas plus tost demandé pardon ;
                qu'il oblieroit le passé, et le remettroit au mesme estat qu'il estoit auparavant.
                Ha Seigneur, luy dit alors le Roy de Phrigie, que vostre Majesté ne s'arreste point
                à une formalité inutile : car enfin je sçay presque de certitude, qu'<interp
                  id="note2430" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est
                innocent ; et que s'il a quelque chose de secret à démesler avec le Roy d'Assirie,
                ce ne peut estre rien contre le service de vostre Majesté. Comme ils en estoient là,
                le Roy d'Hircanie, le Prince des Cadusiens, <interp id="note2435" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gobrias">Gobrias</interp>, <interp id="note2434"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, <interp id="note2441"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule">Thrasibule</interp>, <interp
                  id="note2436" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>,
                  <interp id="note2426" resp="BaS" type="personnage" value="Adusius"
                  >Adusius</interp>, <interp id="note2440" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thimocrate">Thimocrate</interp>, <interp id="note2439" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp>, <interp id="note2431"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, <interp
                  id="note2433" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> et
                  <interp id="note2432" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> arriverent : et un moment apres <interp id="note2427"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> entra, suivy
                d'une multitude estrange de personnes de qualité, que cette grande nouvelle attiroit
                chez le Roy : tout le monde voulant se resjoüir aveque luy, d'une chose qui
                effectivement meritoit bien de causer une alegresse publique. Le Nom de <interp
                  id="note2437" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> estoit
                en la bouche de tout le monde : Ceux qui la connoissoient, racontoient à ceux qui la
                connoissoient pas, les rares qualitez de cette Princesse. <pb id="page_951"
                  n="V02-P353"/>Ainsi comme la douleur de sa perte, avoit fait faire son éloge, la
                certitude de sa vie, faisoit redire ses louanges. Ce n'est pas qu'apres ces premiers
                momens de satisfaction, <interp id="note2444" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> n'eust du desplaisir, de ne sçavoir point bien
                precisément, qu'elle estoit l'advanture de la Princesse ; ny qui la menoit ; ny
                pourquoy on la menoit en Armenie. Il sçavoit bien que le Roy de ce Païs la estoit
                son Tributaire : et que le Prince <interp id="note2447" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Tigrane">Tigrane</interp> son Fils estoit brave et genereux, et aimoit
                extrémement <interp id="note2442" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : mais il sçavoit aussi que ce vieux Roy estoit capricieux : et
                qu'il n'avoit point envoyé de Troupes en son Armée, comme il y estoit obligé.
                  <interp id="note2445" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> donc, ne goustoit pas cette joye toute pure : neantmoins comme
                il voulut en tesmoigner quelque inquietude ; Seigneur, luy dit le Roy d'Hircanie,
                que la captivité de la Princesse <interp id="note2446" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ne vous inquiete pas : car enfin pour rompre sa
                prison, quelque sorte qu'elle puisse estre ; vous n'avez qu'à faire ouvrir les
                portes de celle d'<interp id="note2443" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et qu'à le mettre à la teste de tant de Rois
                et de tant de Princes qui m'escoutent : Et soyez assuré Seigneur, que s'il est
                nostre Guide, nous le suivrons en Armenie, et nous y ferons suivre par la Victoire.
                Quand nous aurons rendu graces aux Dieux, repliqua le Roy des Medes, nous verrons ce
                qu'ils nous inspireront là dessus : mais pour moy, je ne pense pas que pour les
                remercier de l'equité qu'ils ont eüe, en sauvant une Princesse innocente ; il faille
                faire grace à un criminel : et à un <pb id="page_952" n="V02-P354"/>criminel, qui ne
                veut ny demander pardon, ny se repentir, ny seulement advoüer sa faute, bien qu'elle
                soit toute visible. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020104" n="Intercession des amis d'Artamene">
              <argument>
                <p>Les amis d'Artamene font pression sur Ciaxare afin d'obtenir la libération du
                  héros. Or, tant que le roi de Medie demeure dans l'ignorance des secrets
                  d'Artamene, il se refuse à le délivrer. Il permet toutefois aux amis de l'illustre
                  prisonnier de lui rendre visite, afin de le convaincre de révéler ce qu'il
                  s'obstine à cacher. Ainsi défilent dans la cellule d'Artamene ses plus proches
                  amis, au premier rang desquels Chrisante, Feraulas, le roi de Phrigie et
                  d'Hircanie, et bien d'autres. Mais Artamene reste inflexible. Il craint moins pour
                  sa vie que pour la gloire de Mandane.</p>
              </argument>
              <p>Ha Seigneur (s'écrierent tout d'une voix, tous ces Rois, tous ces Princes, tous ces
                Homotimes, et tous ces Chevaliers) <interp id="note2450" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est malheureux, et ne fut
                jamais coupable : il n'y a pas un de nous qui ne veüille bien entrer dans sa prison,
                et y demeurer pour Ostage, jusques à ce qu'il vous ait prouvé son innocence par de
                nouveaux services ; ou pour mieux dire par de nouveaux miracles. <interp
                  id="note2453" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> tout
                surpris de voir une si violente affection, dans l'esprit de tant d'illustres
                Personnes, ne leur respondit qu'en biaisant : mais ce fut neantmoins d'une façon,
                qui leur laissa quelque espoir : de sorte qu'ils redoublerent encore leurs raisons
                et leurs prieres. <interp id="note2449" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aglatidas">Aglatidas</interp> n'estoit pas des moins empressez : et <interp
                  id="note2459" resp="BaS" type="personnage" value="Megabise">Megabise</interp>
                malgré leurs anciens differens, se trouva aveque luy dans la chambre du Roy, et
                demanda ce que son ancien Ennemy demandoit, c'est à dire la liberté d'<interp
                  id="note2451" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Le
                Roy de Phrigie pressoit extrémement <interp id="note2454" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : Celuy d'Hircanie parloit avec
                une hardiesse estrange : <interp id="note2462" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thimocrate">Thimocrate</interp> et <interp id="note2461" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp> employoient tout ce que
                l'eloquence Grece a de puissant : <interp id="note2463" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thrasibule">Thrasibule</interp> n'en failoit pas moins : <interp
                  id="note2458" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp> et
                  <interp id="note2448" resp="BaS" type="personnage" value="Adusius"
                  >Adusius</interp> comme plus interessez, parloient avec une chaleur extréme :
                aussi bien que <interp id="note2460" resp="BaS" type="personnage" value="Persode"
                  >Persode</interp>, <interp id="note2457" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gobrias">Gobrias</interp>, <interp id="note2456" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, et cent autres : qui ne
                paroissoient pas moins attachez aux interests d'<interp id="note2452" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. <interp id="note2455"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> se voyant donc si
                fort <pb id="page_953" n="V02-P355"/>pressé, sçachez (dit il aux Rois de Phrigie et
                d'Hircanie, et à tant d'autres Princes qui l'environnoient) que je voudrois
                  qu'<interp id="note2465" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> fust innocent, ou que du moins il m'eust advoüé son crime avec
                repentir,. et en avoir donné un de mes Royaumes : et pour vous faire voir que je
                fais ce que je puis, je vous permets à tous au retour du Temple, où je m'en vay, de
                le voir les uns apres les autres : afin de luy persuader de m'obeïr en cette
                occasion : et de ne me faire pas opiniastrément un secret d'une chose que je veux et
                que je dois sçavoir. En disant cela, <interp id="note2469" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> sans leur donner loisir de
                respondre, sortit de sa chambre, et fut au Temple remercier les Dieux de la grace
                qu'ils luy avoient faite : et les supplier de vouloir achever de la luy faire toute
                entiere, en redonnant la liberté à la Princette sa fille. Tout le monde le suivit à
                cette ceremonie : et cette heureuse nouvelle, ayant bien tost passé de la Ville au
                Camp, il y eut une resjoüissance generale par tout. Au retour du Temple, le Roy de
                Phrigie qui n'avoit pas oublié ce que <interp id="note2470" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> avoit dit, le supplia d'envoyer
                ordre à <interp id="note2464" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> de laisser voir <interp id="note2466" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> à quelques uns de ses amis :
                afin, luy disoit il, de tascher de descouvrir ce qu'il vouloir sçavoir. Le Roy de
                Medie qui en effet en l'estat qu'il voyoit les choses, eust esté bien aise
                  qu'<interp id="note2467" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> luy eust demandé pardon, afin de le luy accorder : souffrit que
                la plus grande partie de ces Princes, et des personnes de qualité, vident <interp
                  id="note2468" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> les
                  <pb id="page_954" n="V02-P356"/>uns apres les autres par petites Troupes : de
                sorte que dés l'instant mesme que la permission en fut donnée, et l'ordre envoyé à
                  <interp id="note2472" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> ; le Roy de Phrigie et celuy d'Hircanie furent le visiter,
                accompagnez de <interp id="note2479" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> et de <interp id="note2484" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> : biffant tous les autres dans une impatience
                extréme, de pouvoir joüir du mesme bonheur. En y allant, ils resolurent d'aprendre à
                  <interp id="note2474" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qu'ils sçavoient qu'il estoit <interp id="note2483" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, et qu'ils n'ignoroient pas le
                reste de ses avantures : afin de pouvoir mieux aviser apres, à ce qu'il estoit à
                propos de faire pour sa liberté. Ce n'est pas que <interp id="note2480" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note2485"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> n'apprehendaient
                qu'il n'en fust fasché : mais apres tout, la chose estoit faite : et elle avoit paru
                si necessaire, qu'ils aimerent mieux s'exposer à quelques reproches, que de luy
                déguiser une verité qu'il faudroit tousjours qu'il sçeust. D'abord que ces deux Rois
                entrerent, <interp id="note2475" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> en fut extrémement surpris, aussi bien que de la veüe de
                  <interp id="note2481" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> et de <interp id="note2486" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> : car encore qu'<interp id="note2471"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> eust. veû
                  <interp id="note2476" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> pendant sa prison, nul de ses domestiques ne l'avoit veû : et
                  <interp id="note2473" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> avoit fait cette grace particuliere à son Parent. Cet illustre
                Prisonnier reçeut ces Princes avec toute la civilité et tout le respect qu'<interp
                  id="note2477" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                comme <interp id="note2478" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> devoit à des personnes de cette condition : Mais apres l'avoir
                salüé, et l'avoir obligé d'embrasser <interp id="note2482" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note2487"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, sans considerer
                qu'ils estoient là ; ils luy dirent en sous-riant, qu'ils venoient pour prendre
                l'ordre de luy : et <pb id="page_955" n="V02-P357"/>pour sçavoit ce qu'il faloit
                faire pour delivrer <interp id="note2488" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et pour le mettre en estat de faire bien tost
                paroistre <interp id="note2495" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp>. A ces mots, <interp id="note2489" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> regarda <interp id="note2492" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note2496"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> : mais le Roy de
                Phrigie prenant la parole, non, luy dit il, n'accusez pas legerement, les deux
                hommes du mon de que vous devez le plus aimer : et ne soyez pas marry que nous
                sçachions tout le secret de vostre vie. Ils ne nous l'ont pas apris sans necessité :
                c'est pourquoy n'en murmurez pas : et soyez assuré que ce que nous sçavons, ne vous
                causera jamais aucun mal. je sçay bien Seigneur, respondit <interp id="note2490"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que <interp
                  id="note2493" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et
                  <interp id="note2497" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> font tousjours bien intentionnez : et que sans doute ils ne
                pouvoient pas mieux choisir qu'ils ont choisi, en vostre Personne et en celle du Roy
                d'Hircanie : mais apres tout Seigneur, il y a des choses dans mes avantures, que
                j'eusse souhaité qui n'eussent jamais esté sçeües : et que je n'aurois jamais
                dittes, quand mesme il y auroit esté de ma vie. Si nous ne vous eussions pas veû en
                un danger eminent (interrompit <interp id="note2494" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> avec beaucoup de respect) nous aurions gardé
                un secret inviolable : mais nous avons creû que n'ayant rien à dire qui ne vous fust
                glorieux, nous ne devions pas vous laisser perir, plustost que d'aprendre vostre
                innocence aux Rois qui m'escoutent <interp id="note2491" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> quoy que bien marry que l'on
                sçeust ce qu'il vouloit tenir caché, fut toutefois contraint de ne le tesmoigner pas
                si ouvertement : de peur de desobliger deux <pb id="page_956" n="V02-P358"/>Princes
                qui s'interessoient si fort dans sa fortune. Ils luy dirent alors le changement
                qu'il y avoit dans l'esprit du Roy : et son opiniastreté pourtant, à vouloir
                precisément sçavoir, quelle avoit esté l'intelligence qu'il avoit eüe avec le Roy
                d'Assirie. Puis que vous sçavez toutes choses, reprit <interp id="note2498"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, vous jugez bien
                que je ne le dois pas dire : Ce n'est pas que je me souciasse d'exposer ma vie en
                irritant le Roy contre <interp id="note2501" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp>. Mais quand je songe que je deplairois à la Princesse
                  <interp id="note2502" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ; et que je l'exposerois peut-estre à la fureur du Roy son pere
                ; a Seigneurs, je vous avoüe que je n'y sçaurois penser sans fremir : et que c'est
                ce que je ne feray jamais. j'aime encore mieux que <interp id="note2499" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> me croye perfide, que <interp
                  id="note2503" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> me
                soubçonne d'indiscretion. Enfin Seigneurs, vous le diray-je ? si j'ay quelque
                douleur que vous sçachiez la verité de ma vie, ce n'est que pour l'interest de cette
                illustre Princesse. Ce n'est pas qu'elle ne soit innocente, et que sa vertu ne la
                mette à couvert de toutes sortes de calomnies : mais apres tout, je voudrois que
                vous me creussiez aussi criminel que <interp id="note2500" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> me le croit, et que vous ne
                sçeussiez pas ce qui me peut justifier. Ces Princes l'entendant parler ainsi, ne
                purent s'empescher de sous-rire : et d'admirer en suitte la force de cette
                respectueuse passion, qui luy faisoit preferer l'interest de sa Princesse, non
                seulement à sa propre vie, mais à sa propre gloire. Enfin apres une assez longue
                conversation, où ils ne <pb id="page_957" n="V02-P359"/>sçavoient pas trop bien que
                resoudre ; ils firent dessein de tascher de tirer les choses en longueur : et de
                faire durer quelques jours la permission qu'ils avoient de le voir. Ils luy dirent
                que durant cela ils luy conseilloient de parler tousjours de <interp id="note2506"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> comme il faisoit :
                c'est à dire avec beaucoup de respect et d'affection. Que de leur costé, ils
                diroient au Roy de Medie qu'ils ne perdoient pas esperance de sçavoir quelque chose
                de ce qu'il desiroit d'aprendre : mais qu'il faloit qu'il se donnast un peu de
                patience : que ce pendant ils exciteroient encore tous les Capitaines, et mesme tous
                les Soldats, à demander sa liberté : et qu'enfin l'on agiroit apres, selon que
                  <interp id="note2507" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> paroistroit plus ou moins irrité contre luy. <interp
                  id="note2504" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> les
                remercia tres ciuilement, de leurs bonnes intentions ; et fit en cette rencontre, ce
                qu'il n'eust pas creu devoir faire deux jours auparavant : qui fut qu'il les
                solicita ardamment de rompre ses fers. Car depuis qu'il avoit sçeu que la Princesse
                  <interp id="note2509" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> estoit vivante, et qu'elle estoit captive ; sa prison luy estoit
                devenuë insuportable. <interp id="note2505" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note2508" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> estant demeurez apres ces
                Rois, luy dirent le nom de tous ceux qui avoient entendu raconter son histoire ; et
                il leur fit encore quelques reproches de l'avoir descouvert à tant de monde. Mais,
                Seigneur, luy dirent ils, par quelle voye pouviez vous esperer de rompre vos
                chaisnes, pour aller delivrer la Princesse, si tant d'illustres Amis que vous avez,
                n'eussent sçeu vostre innocence ? Ha ! <pb id="page_958" n="V02-P360"/>fi ce que
                vous avez dit peut me faire mettre en liberté, leur dit il, vous avez eu raison, et
                j'ay sujet de vous remercier. En fuite il leur parla delà joye qu'il avoit euë de
                sçavoit que <interp id="note2518" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> n'avoit pas pery : et de l'inquietude où il estoit, d'ignorer
                absolument, entre les mains de qui la Fortune l'avoit fait tomber. Car, disoit il,
                le Roy d'Assirie comme vous le sçavez aussi bien que moy, est à <interp
                  id="note2525" resp="BeS" type="lieu" value="Pterie">Pterie</interp> presentement :
                et l'on vous assura que <interp id="note2519" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> estoit mort. Enfin passant d'une choie à une autre,
                et ne parlant toutefois que de ce qui regardoit son amour ; il retint encore assez
                long temps aupres de luy <interp id="note2513" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note2514" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>. Ils ne furent pas si tost
                sortis, que <interp id="note2521" resp="BaS" type="personnage" value="Persode"
                  >Persode</interp>, <interp id="note2517" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, et <interp id="note2510" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Adusius">Adusius</interp> entrerent : à ceux-cy
                succederent <interp id="note2516" resp="BaS" type="personnage" value="Gobrias"
                  >Gobrias</interp>, <interp id="note2515" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gadate">Gadate</interp>, et <interp id="note2520" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megabise">Megabise</interp> : et à ceux là encore,
                  <interp id="note2524" resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule"
                  >Thrasibule</interp>, <interp id="note2523" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thimocrate">Thimocrate</interp>, <interp id="note2522" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp>, et <interp id="note2511"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp>. Enfin de tous
                ceux qui avoient eu la permission de le voir, il n'y en eut aucun qui ne s'en
                empressast extrémement. <interp id="note2512" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> agit avec ceux qui sçavoient son histoire,
                comme il avoit agy avec les Rois de Phrigie et d'Hircanie : et avec ceux qui ne la
                sçavoient pas, de la maniere dont il estoit convenu avec ces Princes. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020105" n="La promesse d'Artamene">
              <argument>
                <p>Pendant ce temps, Ciaxare dépêche Megabise auprès du roi d'Armenie afin que ce
                  dernier lui renvoie sa fille, faute de quoi il lui déclarerait la guerre. Le cas
                  échéant, Ciaxare se verrait contraint de libérer Artamene, sans pouvoir le
                  persuader de lui révéler son secret. De son côté, le prisonnier se remémore la
                  promesse faite au roi d'Assirie : les deux rivaux se sont en effet juré de se
                  tenir mutuellement au courant de tout ce qui concerne la princesse. A contrecoeur,
                  Artamene envoie Ortalque à Pterie auprès de Labinet, afin d'informer ce dernier
                  que Mandane est en vie et qu'on l'emmène vers l'une des deux Armenies. Le roi
                  d'Assirie se montre reconnaissant de la franchise de son rival et promet de rester
                  également fidèle à sa promesse.</p>
              </argument>
              <p>Cependant <interp id="note2526" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> sur la nouvelle qu'il avoit reçeuë, depescha vers le Roy
                d'Armenie, et choisit <interp id="note2527" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megabise">Megabise</interp> pour cet effet : luy ordonnant de dire à ce
                Roy, qu'ayant sçeu que la Princesse sa Fille estoit dans ses Estats, il le prioit de
                la luy renvoyer, avec un equipage proportionné à sa condition : et qu'en cas qu'il
                la refusast il luy declarast la guerre. Ce <pb id="page_959" n="V02-P361"/>qui
                fâchoit le plus <interp id="note2530" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, c'est qu'en effet le Roy d'Armenie avoit refuse de payer le
                Tribut qu'il luy devoit : et avoit aporté d'assez mauvaises raisons pour s'en
                exempter. Il ne songeoit toutefois pas plustost qu'il luy faudroit faire une
                nouvelle guerre, qu'il regrettoit <interp id="note2528" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et escoutoit assez favorablement ceux qui au
                retour de la prison où ils l'avoient esté visiter, luy disoient qu'il parloit
                tousjours de luy avec beaucoup de respect et d'affection : et que selon les
                aparences, il estoit certainement innocent. Mais apres tout, il vouloit sçavoir ce
                secret impenetrable, qu'on luy faisoit esperer de descouvrir : dans l'opinion où
                chacun estoit, que cependant la necessité où l'on prevoyoit qu'il alloit estre, de
                faire la guerre en Armenie, l'obligeroit à la fin, à passer par dessus sa premiere
                resolution. Durant cela, <interp id="note2529" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> se souvenant de la promesse qu'il avoit faite
                au Roy d'Assirie, de l'advertir exactement de toutes choses, afin de travailler
                conjoinctement autant qu'ils le pourroient, à la liberté de la Princesse ! O Dieux !
                (disoit il en luy mesme, en se remettant en memoire tout ce qu'ils s'estoient
                promis) à quelles bizarres avantures m'exposez vous ? il semble que je ne sois au
                monde que pour rendre de bons offices au Roy d'Assirie : je n'apris sa premiere
                conjuration, que pour descouvrir son amour à <interp id="note2531" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, qu'il n'avoit jamais osé luy
                dire : je ne fus parmy les <interp id="note2532" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp>, que pour faciliter sa seconde entreprise
                : je n'en revins que <pb id="page_960" n="V02-P362"/>pour luy sauver la vie, et pour
                aider à l'enlevement de <interp id="note2536" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : je n'arrivay à <interp id="note2539" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, que pour le garantir de la rigueur des
                flames : et je n'aprens aujourd'huy que ma Princesse est vivante, que pour luy
                donner la satisfaction de le sçavoir par mon moyen, et pour luy faciliter la voye de
                la delivrer. Car enfin puis que je l'ay promis il le faut tenir : Mais helas, disoit
                il encore, quelle aparence y a-t'il, que je luy aprenne qu'elle est en Armenie,
                pendant que je suis dans les fers ? Tout son Royaume n'est pas si absolument
                destruit, qu'il n'ait encore quelques Troupes dispersées qu'il peut ramasser : une
                partie de l'Affine reconnoist encore sa puissance ; la moitié de la <interp
                  id="note2538" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> est pour
                luy : et il la pourroit peut-estre aussitost delivrer que <interp id="note2534"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Que feray-je donc,
                et que resoudray-je ? Mais que fais-ie ? Adjoustoit-il en se reprenant, je confulte
                sur une chose promife ! Non non, ne balançons pas davantage : et si nous voulons que
                l'on nous tienne ce que l'on nous a promis, gardons nous bien de manquer à nostre
                parole. Et puis, le Roy d'Assirie estant aussi brave qu'il est, ne nous donne pas,
                sujet de craindre : joint qu'à dire vray, nous ne luy aprendrons que ce qu'il ne
                pourroit manquer de sçavoir bien tost : n'estant pas possible que la vie et la
                prison de la Princesse <interp id="note2537" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> puissent estre long temps cachées. <interp
                  id="note2533" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                considera pourtant encore, qu'estant accusé par <interp id="note2535" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> d'avoir une intelligence avec
                le Roy d'Affine, c'estoit s'exposer à se perdre, si ce <pb id="page_961"
                  n="V02-P363"/>qu'il vouloit faire estoit descouvert : mais la crainte du peril ne
                pouvant jamais estre une bonne raison, pour empescher <interp id="note2541"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de faire ce qu'il
                avoit promis, il ne fit pas une longue reflexion là dessus. Ce genereux Prince ayant
                donc resolu d'envoyer à <interp id="note2550" resp="BeS" type="lieu" value="Pterie"
                  >Pterie</interp>, jetta les yeux sur <interp id="note2547" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>, qu'il sçavoit estre tres
                fidelle : et comme chacun avoit alors assez de liberté de le voir, cét homme qui
                estoit à luy, n'en perdoit pas l'occasion : de sorte qu'il fut facile à <interp
                  id="note2542" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                d'executer son dessein. Il envoya donc <interp id="note2548" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> au Roy d'Assirie, apres luy
                avoir fait faire un magnifique present, pour l'agreable nouvelle qu'il luy avoit
                aportée : et luy ordonna de dire de sa part à ce Prince, qu'il l'advertissoit que
                  <interp id="note2545" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> estoit vivante ; qu'elle s'en alloit en Armenie, sans qu'il eust
                pû sçavoir qui l'y menoit ; et qu'enfin il le prioit de se souvenir de ne manquer
                pas de parole, à un homme qui luy tenoit la sienne exactement, en une occasion si
                delicatte. <interp id="note2549" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> s'aquita de cette commission, avec autant de fidelité que
                d'adresse : et sortant de la Ville sur le pretexte de quelque affaire qu'il avoit en
                son particulier, il fut à <interp id="note2551" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Pterie">Pterie</interp>, qui n'est qu'à huit Parasanges de <interp
                  id="note2552" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, c'est-à dire
                à cent soixante et dix stades, où il trouva que le Roy d'Assirie estoit prest d'en
                partir. Ce Prince fut ravy de la generosité d'<interp id="note2543" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et eut une joye
                inconcevable, de la certitude de la vie de <interp id="note2546" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : car par les Espions qu'il
                avoit dans <interp id="note2553" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, par le moyen d'<interp id="note2544" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp> frere d'<interp id="note2540"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, qui avoit tousjours
                un <pb id="page_962" n="V02-P364"/>puissant Amy aupres de <interp id="note2557"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ; il atioit sçeu le
                naufrage de <interp id="note2559" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>, et la crainte que l'on avoit que la Princesse n'eust pery. Il
                reçeut donc <interp id="note2560" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> admirablement : et lors qu'il le congedia, apres luy avoir fait
                un present magnifique, dites à <interp id="note2554" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, luy dit il, que le Roy d'Assirie est au
                desespoir, de ne pouvoir pas luy promettre d'estre son Amy : mais du moins puis que
                la Fortune veut qu'ils soient toujours ennemis, assurez le qu'il ne fera jamais rien
                qui choque la generosité ; et qu'ainsi il luy tiendra exactement sa parole. Mais
                pendant qu'<interp id="note2561" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> fut à <interp id="note2562" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Pterie">Pterie</interp> et revint à <interp id="note2563" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, où il rendit compte de son voyage à
                son Maistre, et luy fit sçavoir la genereuse response du Roy d'Assirie : tous ces
                Rois et tous ces Princes ne songeoient qu'à observer les sentimens de <interp
                  id="note2558" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, afin
                de s'en servir avantageusement pour <interp id="note2555" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et tous les Soldats poussez
                par leur propre mouvement, et excitez encore par leurs Chefs ; ne faisoient autre
                chose que demander tout haut qu'on leur rendist <interp id="note2556" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; ou qu'autrement ils
                n'iroient plus à la guerre. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020106" n="Le retour de Martesie">
              <argument>
                <p/>
              </argument>
              <p>Pendant, dis-je, que <interp id="note2565" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> estoit toujours irresolu sur ce qu'il devoit
                faire, et qu'il sembloit mesme pancher un peu vers l'indulgence ; <interp
                  id="note2564" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et
                  <interp id="note2566" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> estoient dans une agitation, qui ne leur laissoit aucun repos.
                Car tantost ils alloient visiter leur cher Maistre, tantost ils alloient viviter
                tous ces Princes, qui s'interessoient en sa fortune ; tantost ils alloient chez le
                Roy ; et tres souvent chez <interp id="note2567" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Hidaspe">Hidaspe</interp> et chez <pb id="page_963" n="V02-P365"/>Adusius.
                De sorte qu'agissant continuellement, et vivant entre l'esperance et la crainte ;
                leur ame n'estoit guere tranquile. Ils eurent quelque dessein d'envoyer en Perse,
                afin d'advertir <interp id="note2574" resp="BaS" type="personnage" value="Cambise"
                  >Cambise</interp>, et de la vie du Prince son Fils, et du peril où il estoit :
                mais la distance des lieux les en empescha : joint qu'<interp id="note2569"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en ayant eu la
                pensée, le leur deffendit expressément : ne voulant point, leur dit-il, que le Roy
                son Pere sçeust qu'il estoit vivant, qu'il ne fust en estat de le luy pouvoir
                aprendre sans douleur. il leur representoit de plus, que cela seroit absolument
                inutile : puis qu'aussi bien n'estoit il pas encore à propos, de faire sçavoir à
                  <interp id="note2576" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> qu'il estoit <interp id="note2577" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp>. Un soir donc que <interp id="note2575" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note2578"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, estoient
                ensemble, à se promener sur le Port de <interp id="note2579" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>, <interp id="note2571" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp> les vint joindre, et les prier de vouloir aller
                chez luy, où il seroit bien aise de les pouvoir entretenir en liberté. Eux qui
                connoissoient l'affection d'<interp id="note2572" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp> pour <interp id="note2570" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et qui se souvenoient qu'il
                avoit abandonné <interp id="note2568" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp>, pour estre fidelle à son Prince, eurent cette complaifance pour
                luy ; et le fu iuirent où il les voulut mener. Sa Maison estoit assez éloignée du
                Port ; et c'estoit la raison pour laquelle elle avoit esté des moins bruslées ; et
                estoit demeurée en estat d'y pouvoir encore habiter. Comme ils y furent arrivez,
                  <interp id="note2573" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas"
                  >Artucas</interp> les fit entrer dans une chambre, et de là dans une autre, où ils
                trouverent une personne, que d'abord ils ne reconnurent pas, car il estoit desja
                assez tard, et les flambeaux n'estoient pas encore allumez. <pb id="page_964"
                  n="V02-P366"/>Ils virent bien que c'estoit une femme de bonne mine, et qui
                paroissoit estre belle : mais ils ne discernoient pas assez parfaitement tous les
                traits de son visage pour la reconnoistre. Cette incertitude ne dura pourtant pas
                long temps : car cette personne ne les eut pas plustost veus, que quittant une Fille
                  d'<interp id="note2580" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas"
                  >Artucas</interp> qui estoit avec elle, et s'avançant vers eux, elle commença de
                parler, et de nommer <interp id="note2581" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note2584" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, pour leur tesmoigner la joye
                qu'elle avoit de les revoir. De sorte que le son de sa voix fut à peine parvenu
                jusques à <interp id="note2585" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, que s'avançant avec precipitation, jusques aupres de la
                personne qui parloir, Ha ! <interp id="note2589" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, s'escria-t'il, est-ce vous qui parlez, et
                puis-je croire que ce que j'entens soit veritable ? Ouy, respondit elle, je suis
                  <interp id="note2590" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> ; et la mesme que vous laissastes à <interp id="note2592"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, aupres de
                l'illustre <interp id="note2588" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. A ces mots <interp id="note2586" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> tout transporté de joye, salüa tout de nouveau
                une personne qui avoit tant de part en son coeur, et qui luy en avoit tant donné en
                sa confidence : et <interp id="note2582" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> de son costé, qui estimoit beaucoup la vertu
                de cette Fille, luy fit toute la civilité possible. Mais comme il n'avoit pas pour
                elle l'ame si tendre que <interp id="note2587" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>. il fut le premier à demander à <interp
                  id="note2591" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, si
                la Princesse n'estoit pas aussi en liberté ? Helas ! sage <interp id="note2583"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, luy respondit
                elle en souspirant, plust aux Dieux que la chose fust ainsi : où que du moins vostre
                illustre Maistre ne fust pas en prison comme je l'ay sçeu, et qu'il fust en estat de
                la pouvoir delivrer. <pb id="page_965" n="V02-P367"/>Quelque joye qu'eust <interp
                  id="note2597" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> de
                revoir <interp id="note2601" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, ce qu'elle dit la diminua : car il n'avoit point du tout douté
                en la voyant, que la Princesse ne fust à <interp id="note2607" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> aussi bien qu'elle. Mais comme tout ce
                qu'il pensoit ne se devoit pas dire devant Arnicas, ny devant sa Fille, qui ne
                sçavoient rien de l'amour d'Attamene pour la Princesse ; <interp id="note2593"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp
                  id="note2598" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>
                mouroient d'envie de de mander cent choses à <interp id="note2602" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> qu'ils ne luy demandoient pas
                : et elle de son costé, leur respondoit aussi plusieurs choses, qu'elle ne leur
                auroit pas responduës s'ils eussent esté seuls. Du moins, disoit <interp
                  id="note2594" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                vous nous assurez que la Princesse est en vie : car bien qu'<interp id="note2606"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> nous l'ait dit,
                nous ferons encore incomparablement plus satisfaits de vous l'entendre dire. <interp
                  id="note2599" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> luy
                demandoit comment elles avoient échapé du naufrage ? <interp id="note2595"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> luy vouloit
                conter la douleur que l'on avoit eue de la pretenduë mort de la Princesse ; et tous
                ensemble faisant une conversation entre-coupée, au lieu de s'instuire de ce qu'ils
                vouloient sçavoir, ne faisoient qu'augmenter leur curiosité. <interp id="note2603"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> fit alors salüer à
                  <interp id="note2596" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> et à <interp id="note2600" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> un fort honneste homme qui estoit venu avec
                elle, et qui se nommoit <interp id="note2605" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Orsane">Orsane</interp> : leur disant qu'il avoit esté son Guide et son
                Protecteur. Cette premiere conversation ne fut pas longue, à cause qu'il estoit tard
                : mais <interp id="note2604" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> les pria de revenir le lendemain au matin : parce qu'elle
                seroit bien aise de les pouvoir entretenir auparavant que de voir le Roy, qui <pb
                  id="page_966" n="V02-P368"/>ne sçavoit pas encore son retour : ayant jugé à propos
                de s'informer un peu des choses, devant que de paroistre à la Cour, et de se montrer
                à luy. Que pour cét effet, elle estoit arrivée à la premiere pointe du jour à
                  <interp id="note2618" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : et
                avoit voulu se loger chez son parent, où elle pouvoit estre avec bien-seance : ayant
                une Fille infiniment aimable et vertueuse : et qu'ainsi elle les conjuroit de ne
                dire pas encore qu'elle fust revenue. <interp id="note2610" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note2612"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> la quitterent donc
                de cette sorte : et ne manquerent pas de se trouver le lendemain à l'heure que
                  <interp id="note2616" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> leur avoit marquée : n'ayant pas voulu faire sçavoir son
                arrivée à <interp id="note2608" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qu'ils ne sçeussent un peu plus de nouvelles de <interp
                  id="note2614" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, pour
                contenter sa curiosité, son impatience, et son amour. <interp id="note2617"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> estoit une fille
                de <interp id="note2621" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp>, de fort bonne condition, de qui <interp id="note2609"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> avoit espousé une
                Tante : et c'estoit pour cela qu'elle avoit choisi sa Maison dans <interp
                  id="note2619" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>. Comme elle
                avoit toujours esté aupres de <interp id="note2615" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, et que la Princesse l'avoit tousjours tendrement
                aimée ; elle l'aimoit aussi si passionnément, qu'elle ne goustoit presque point la
                liberté, dont elle joüissoit sans elle : et quoy que peut-estre il y eust une
                Personne à <interp id="note2620" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, pour qui elle n'avoit pas d'aversion ; neantmoins elle eust
                mieux aimé estre encore captive avec sa Maistresse, que d'estre libre et ne la voir
                pas. Aussi parut elle fort melancolique à <interp id="note2611" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et à <interp id="note2613"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, lors qu'ils la
                virent le matin : et comme elle estoit fort <pb id="page_967" n="V02-P369"/>adroite,
                elle avoit fait entendre à <interp id="note2624" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp>. qu'elle avoit quelque chose à dire à <interp
                  id="note2625" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                qui regardoit la liberté de la Princesse, qu'elle avoit ordre de ne confier qu'à luy
                et à <interp id="note2627" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> : de sorte que sans choquer la bienseance, elle les reçeut en
                particulier dans sa chambre : sans autres tesmoins qu'une Fille qu'on luy avoit
                donnée pour la servir : mais qui estoit si esloignée du lieu où elle fit assoir
                  <interp id="note2628" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> et <interp id="note2626" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, qu'elle ne pût rien entendre de leur
                conversation. Comme ils furent donc arrivez ; que les premiers complimens furent
                faits ; et qu'ils eurent pris leurs places ; helas, leur dit elle, que je voy de
                changement depuis le jour que vous partistes. de <interp id="note2632" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, pour aller aux <interp
                  id="note2630" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes">Massagettes</interp> ! et
                que je suis ignorante de tout ce que vous avez fait depuis ! Si ce n'est que j'ay
                sçeu que l'illustre <interp id="note2622" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> a gagné des Batailles, et renverse des
                Royaumes. Mais Dieux, quand je suis venue icy, et que l'on m'a dit qu'il y estoit
                dans les fers, que j'en ay esté surprise et affligée, et que la Princesse le feroit,
                si elle sçavoit ce terrible changement ! En verité, disoit elle, quand je repasse
                dans ma memoire, tout ce qui nous est arrivé ; et qu'apres tant d'enlevemens ; tant
                de persecutions ; tant de guerres ; tant de naufrages ; et tant de malheurs ; je
                songe que <interp id="note2629" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> est captive en Armenie, et qu'<interp id="note2623" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est prisonnier à <interp
                  id="note2631" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> ; j'avoüe que
                mon esprit se confond. Bien est il vray que j'ay apris à ne desesperer plus de rien
                : puis qu'apres tout, <pb id="page_968" n="V02-P370"/>je suis vivante ; je suis à
                  <interp id="note2642" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> ; et
                avec des personnes que je ne suis pas marrie de voir. Vous estes bien bonne, aimable
                  <interp id="note2637" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, interrompit <interp id="note2635" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, de parler de cette sorte : et vous la ferez
                mesme encore davantage, adjousta <interp id="note2634" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, si vous voulez nous raconter tout ce qui
                vous est arrivé depuis nostre départ de <interp id="note2643" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Themiscire">Themiscire</interp> : et si vous voulez enfin nous bien
                aprendre par quelle voye <interp id="note2640" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> fit reüssir son dessein. Pourquoy estant
                Prince d'Assirie, il ne paroissoit que <interp id="note2641" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : comment il traita la
                Princesse, apres l'avoir enlevée : comment <interp id="note2639" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> en devint amoureux : comment ce
                Prince la trompa pour l'enlever : comment vous fist es naufrage : comment vous en
                estes échapées : et comment la Princesse n'est pas libre : car je vous advoüe que ce
                dernier evenement est incomprehensible, et met toute la Cour en Trouble. Tout le
                monde ne peut imaginer, qui peut estre celuy qui n'a sauvé la Princesse que pour la
                perdre : et personne ne peut concevoir quel est ce Roy dont elle parle, et que
                pourtant elle ne nomme point, dans le Billet que l'on a reçeu d'elle. Ainsi aimable
                  <interp id="note2638" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, je vous conjure par l'illustre Nom de la Princesse <interp
                  id="note2636" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, et
                par celuy d'<interp id="note2633" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, de nous dire bien exactement tout ce que vous sçavez et du Roy
                d'Assirie, et du Prince des Saces, et de ce Roy que nous ne pouvons deviner. Vous me
                demandez tant de choses, dit elle en me demandant cela, que je ne sçay pas trop bien
                si je pourray vous contenter en un <pb id="page_969" n="V02-P371"/>seul jour :
                j'abregeray pourtant mon discours le plus que je pourray. Ce n'est pas ce que nous
                vouions, repliqua <interp id="note2645" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, au contraire, nous vous demandons en grace, de
                ne nous dérober pas un seul des sentimens de la Princesse : car enfin <interp
                  id="note2644" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> *
                besoin de consolation : et nous ne luy en sçaurions donner de plus grande, que celle
                de luy faire sçavoir tout ce qui est advenu à la Princesse qu'il adore. Ainsi n'en
                faites point à deux fois, je vous en conjure : puis que nous sommes disposez à vous
                donner une audience aussi paisible et aussi longue, que ce que vous avez à nous
                raconter le demandera. Mais ne songez vous point, dit <interp id="note2647"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, qu'il est aussi à
                propos que je sçache tout ce qui vous est arrivé ? le m'engage de vous le dire,
                respondit il, devant que de partir d'icy, pourvû qu'à l'heure mesme vous satisfaciez
                l'extréme envie que nous avons d'entendre tout ce qui vous est advenu. je dis à vous
                genereuse <interp id="note2648" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> : car comme Aramene n'a point d'interest qui ne soit le mien,
                je suis assuré que la Princesse <interp id="note2646" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> n'en a point aussi qui ne soit le vostre. <interp
                  id="note2649" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> se
                voyant alors si pressée, tascha de donner quelque ordre dans son esprit, aux choses
                qu'elle avoit à dire : et apres avoir esté quelque temps sans parler ; elle reprit
                la parole de cette sorte. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020202" n="Histoire de Mandane : Nitocris et le roi d'Assyrie"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Pour rendre compréhensibles les aventures de Mandane, Martesie estime qu'elle doit
                d'abord faire part de certaines considérations sur la cour de Babilone. Le peuple
                d'Assirie avait jadis obligé la reine Nitocris à épouser Labinet, descendant de
                Sardanapale, alors que la jeune femme aurait souhaité se marier avec Gadate.
                Dix-huit ans plus tard, la souveraine désire ainsi voir son fils, également nommé
                Labinet, épouser Istrine, fille de son ancien amant. Mais le jeune prince refuse de
                se soumettre aux projets matrimoniaux de sa mère et voue à Istrine, ainsi qu'à son
                frère Intapherne, un profond mépris. Après plusieurs vaines tentatives pour éloigner
                Istrine, il décide de quitter Babilone pour voyager sous un nom d'emprunt –
                Philidaspe. Il arrive à Sinope le jour du sacrifice célébrant la mort de Cyrus. Il
                tombe alors très amoureux de Mandane et projette de l'enlever, avec l'aide d'Aribée,
                son seul allié.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02020201" n="Nitocris">
              <argument>
                <p>Martesie juge qu'il est nécessaire de commencer par exposer les raisons pour
                  lesquelles Labinet s'est introduit à la cour de Medie sous un faux nom. Pour cela,
                  elle conte d'abord l'histoire de la reine Nitocris et de la princesse Istrine,
                  fille de Gadate. Descendante des premiers rois d'Assirie, Nitocris est restée
                  reine de Babilone, malgré la mort de son époux et le fait qu'elle possède un fils
                  (ce dernier ne doit accéder à la couronne qu'après la disparition de sa mère).
                  Demeurée veuve très jeune, Nitocris suscite de nombreuses passions à Babilone.
                  Deux jeunes hommes, Labinet et Gadate, comptent parmi ses plus fervents
                  soupirants. Tandis que le premier prétend descendre de Sardanapale, le second
                  joint les perfections du corps à celles de l'esprit. Nitocris donne la préférence
                  à Gadate, ce qui suscite la jalousie générale de ses prétendants. Bientôt des
                  rumeurs de sédition s'élèvent à la cour. Nitocris se voit dans l'obligation de
                  réunir les Etats généraux, afin de soumettre la décision du choix d'un mari au
                  suffrage universel. Elle prévient au préalable Gadate, lui disant qu'elle espère
                  qu'il sera choisi, mais que, dans le cas contraire, il devrait se retirer en sa
                  province et ne jamais revenir à la cour.</p>
              </argument>
              <p>
                <pb id="page_970" n="V02-P372"/>HISTOIRE DE <interp id="note2650" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">MANDANE</interp>. </p>
              <p> Pour vous esclaircir pleinement, de tout ce qui nous est advenu, et des raisons
                pour lesquelles le Roy d'Assirie n'a paru dans la Cour de <interp id="note2659"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, que sous le Nom de
                  <interp id="note2657" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, quoy que le sien propre soit <interp id="note2653"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Labinet">Labinet</interp> : il faut que je
                reprenne les choses d'assez loing : et que je ne face pas moins l'Histoire de la
                Reine <interp id="note2655" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp>, et Celle de la Princesse <interp id="note2652" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> fille de <interp id="note2651"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, que celle de la
                Princesse <interp id="note2654" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. Je ne doute pas que vous ne soyez surpris, de m'entendre parler
                si precisément des affaires d'Assirie, et des sentimens particuliers de deux Princes
                qui ont le plus de part à cette Histoire : mais à la fin de mon recit je vous
                aprendray par quelle voye je n'ay pas ignoré ce que je m'en vay vous dire, Vous
                sçavez sans doute que c'estoit à la Reine <interp id="note2656" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> qu'apartenoit le Royaume
                d'Assirie, et que c'estoit par cette raison que le Prince son fus ne portoit pas la
                qualité de Roy, bien que le Roy son Pere fust mort. Cette Grande Princesse estoit
                effectivement descendüe en droite ligne, des premiers Rois d'Assirie : et depuis le
                Grand Roy Ninus, et la fameuse <interp id="note2658" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Semiramis">Semiramis</interp>, il n'y a peut-estre pas eu une Princesse
                plus illustre que celle là. Le Roy son Pere mourut qu'elle estoit encore fort jeune
                : et elle porta la Couronne en <pb id="page_971" n="V02-P373"/>un âge, où toute
                autre qu'elle, n'auroit pas eu la force de la soutenir. Cependant tous les Assiriens
                tombent d'accord, que l'on n'a jamais veû tant de sagesse et tant de prudence,
                qu'elle en tesmoigna en toutes ses actions. Neantmoins quoy que sa raison fust fort
                avancée, il y avoit pourtant un Conseil composé des plus excellens nommes de la
                Monarchie, qui conduisoient les affaires, en attendant que l'âge peust donner une
                légitime authorité aux volontez de cette Princesse. Mais comme par les loix
                fondamentales de l'Estat, elle ne pouvoit espouser de Prince Estranger ; tout ce
                qu'il y avoit de Princes Assiriens estoient alors à Babilone : et j'ay entendu dire
                que cette Cour estoit la plus magnifique chose du monde en ce temps là. Comme cette
                Princesse estoit fort belle, et qu'elle portoit la premiere Couronne de toute
                l'Asie, elle fit naistre plus d'une passion dans l'âme de tous les Princes qui la
                virent : et j'ay entendu assurer, que de ce grand nombre qu'il y en avoit qui la
                servoient, il n'y en avoit pas un qui n'eust pour le moins autant d'amour que
                d'ambition. Je ne m'arresteray point à vous dire, avec quelle sagesse et quelle
                vertu elle agit en cette rencontre : mais je vous diray seulement, qu'entre tous les
                autres il y en avoit deux qui paroissoient plus vray-semblablement pouvoir esperer
                une heureuse fin à leurs desseins, que tout le reste de ces illustres pretendans. Le
                premier estoit un Prince nommé <interp id="note2660" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Labinet">Labinet</interp>, aussi bien que celuy qui <pb id="page_972"
                  n="V02-P374"/>est aujourd'huy Roy d'Assirie : et l'autre estoit <interp
                  id="note2661" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> : qui en
                ce temps là estoit un miracle en beauté, en bonne mine, en valeur, en esprit, en
                galanterie, et en vertu. Il estoit aussi d'une condition fort relevée : et sa Race
                avoit esté alliée plus d'une fois à la famille Royale. Mais pour l'autre, quoy qu'il
                ne fust pas si accomply, et que ses bonnes qualitez fussent moins esclatantes ; il
                avoit cét avantage, qu'il se disoit estre sorty d'un des Enfans de <interp
                  id="note2664" resp="BaS" type="personnage" value="Sardanapale"
                  >Sardanapale</interp>, qu'il avoit envoyez en <interp id="note2666" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Paphlagonie">Paphlagonie</interp>, auparavant que d'estre
                assiegé dans <interp id="note2665" resp="BeS" type="lieu" value="Ninos"
                  >Ninos</interp>, et que d'en avoir fait son buscher : (si toutefois c'est un
                avantage, de sortir d'un si mauvais Prince) par consequent, il pretendoit avoir
                quelque droit à la Couronne : quoy qu'en ce temps là il ne fist pas éclater ses
                pretensions onvertement. D'abord comme la Reine estoit fort jeune, elle ne considera
                pas cette raison d Estat : et son ame se portant à preférer ce qui estoit le plus
                parfait, à ce qui l'estoit le moins ; son inclination pancha vers <interp
                  id="note2662" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> : qui en
                estoit sans doute le plus digne, et par ses rares qualitez, et par sa respectueuse
                passion : ayant entendu dire qn'effectivement il aimoit la Reine <interp
                  id="note2663" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>,
                avec autant de pureté que l'on aime les Dieux. Cette innocente passion ayant donc
                pris naissance dans le coeur de cette jeune Princesse, qui croyoit ne pouvoir rien
                faire de plus avantageux pour ses Peuples, que de leur donner pour Roy, le plus
                vertueux Prince qu'elle connust ; elle commença de recevoir les services <pb
                  id="page_973" n="V02-P375"/>de <interp id="note2667" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gadate">Gadate</interp> d'une maniere, qui fit bien tost connoistre à tous
                les interessez, cette legere preference qu'il avoit par dessus eux. Il n'en faloit
                pas davantage, pour exciter le trouble à la Cour : principalement par le Prince
                  <interp id="note2671" resp="BaS" type="personnage" value="Labinet"
                  >Labinet</interp> : qui à cause de ses pretentions à la Couronne, estoit le plus
                dangereux. Ce Prince n'avoit pas sans doute de deffauts considerables : mais il
                n'avoit pas aussi de ces vertus heroiques, qui separent autant les Princes du commun
                des autres hommes pour leur merite, qu'ils le font par leur condition. Neantmoins
                l'ambition et l'amour eslevant son coeur, il ne parla plus que de guerre civile ; de
                revolte et de sedition : et en effet, la chose alla si avant, que chacun commença de
                prendre party. Tous les Amants mescontents en faisoient un ; <interp id="note2672"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Labinet">Labinet</interp> faisoit le sien à
                part, suivy de quelques esprits remuans ; et <interp id="note2668" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> seul se trouvoit du costé de la
                Reine. Cette jeune Princesse voyant les choses en cét estat, en fut extrémement
                surprise : et apres avoir consideré, que peut-estre elle alloit renverser un grand
                Royaume : elle prit d'elle mesme une resolution qui fit bien voir la Grandeur de son
                ame et de sa vertu. Car ayant fait apeller <interp id="note2669" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, que sans doute elle aimoit
                beaucoup plus qu'elle ne luy avoit tesmoigné : l'ayant, dis-je, fait apeller, pour
                luy donner une marque de son affection d'une maniere assez nouvelle, et infiniment
                surprenante ; <interp id="note2670" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate"
                  >Gadate</interp>, luy dit elle, j'ay voulu vous parler aujourd'huy, pour vous
                aprendre ce que <pb id="page_974" n="V02-P376"/>sans doute vous avez ignoré : du
                moins sçay-je bien que j'ay aporté quelque soin à vous le cacher. Sçachez donc,
                poursuivit elle, que je vous ay assez estimé, pour vous juger digne de porter la
                Couronne d'Assirie. Ha ! Madame, s'escria-t'il, elle sied trop bien à la Reine
                  <interp id="note2675" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp> pour la luy oster : et celuy qu'elle choisira pour luy faire
                l'honneur dont elle parle, en seroit indigne, s'il ne se contentoit d'estre
                seulement le premir de ses Sujets. Attendez <interp id="note2673" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, luy dit elle, à me remercier,
                que je sois à la fin mon discours : car apres vous avoir donné ce puissant
                tesmoignage de mon estime, je pretens vous en demander un de vostre affection. S'il
                ne faut, Madame, repliqua t'il, que mourir à vos pieds, le suis prest de vous obeïr
                : et je ne sçache qu'une seule chose, que je ne puisse vous accorder. Aprenez la moy
                je vous en conjure, luy repliqua-t'elle, afin que je ne vous demande rien
                d'impossible. <interp id="note2674" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate"
                  >Gadate</interp> qui n'avoit jamais ose parler d'amour à la Reine, fut un peu
                surpris : neantmoins, apres ce qu'elle venoit de luy dire, il se remit aisément : et
                la regardant avec autant de respect que d'amour ; Pourveu Madame, luy dit il, que
                vostre Majesté ne me deffende pas de l'adorer, je ne luy desobeïray jamais. Non, luy
                dit elle en soupirant, je ne pretends pas que mon authorité s'estende sur les
                sentimens du coeur : et peut-estre mesme quand ma domination iroit jusques là, ne
                voudrois-je pas destruire en vostre ame, les sentimens que vous avez pour moy. Mais
                ce <pb id="page_975" n="V02-P377"/>que je vous veux dire est, que la necessité des
                affaires de mon Estat, et le bien de mes Peuples, ne me permettant plus de me
                choisir un Mary, j'ay voulu vous faire sçavoir que je suis resoluë, de faire
                assembler les Estats generaux du Royaume : et d'en recevoir un par le suffrage
                universel de mes Sujets. S'ils sont raisonnables, vous aurez peut estre leurs voix,
                comme je vous eusse donné la mienne, si l'on m'en eust laissé la liberté : mais si
                vous n'estes pas choisi par eux, resoluez vous <interp id="note2677" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> à ne me voir de vostre vie : et à
                vous retirer dans la Province qui vous apartient, sans venir jamais à la Cour. Je ne
                m'arresteray point, sage <interp id="note2676" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, à vous dire tout ce que dit <interp
                  id="note2678" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> à la
                Reine <interp id="note2680" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp> : ny mesme beaucoup de choses qui suivirent cétte conversation,
                quoy que toute cétte Histoire soit admirablement belle, et infiniment touchante :
                mais je vous diray seulement (afin de venir le plus tost qu'il me sera possible, aux
                avantures les plus essentielles de mon discours) que quoy que <interp id="note2679"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> peust dire, il ne pût
                jamais obtenir autre chose, que la liberté de soliciter ses Juges. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020202"
              n="Aversion du prince d'Assirie pour les enfants de Gadate">
              <argument>
                <p>Le choix des Etats généraux se porte sur Labinet, et la reine consent à l'épouser
                  sans répugnance apparente. Nitocris ordonne alors à Gadate de se retirer dans sa
                  province et d'épouser une princesse, descendante des anciens rois de Bithinie. Il
                  accepte, mais conserve toute sa vie pour la reine une violente passion. Nitocris
                  met au monde un fils, Labinet, tandis que Gadate a deux enfants, un fils,
                  Intapherne et une fille, Istrine. Même après la mort de son mari, Nitocris défend
                  toujours à Gadate de revenir à Babilone. Cependant elle demande que ses deux
                  enfants soient élevés à la cour. Intapherne grandit ainsi auprès de Labinet,
                  tandis qu'Istrine est destinée à épouser un jour ce dernier. Bien que la reine
                  fasse tout son possible pour réunir ces enfants, Labinet ne cesse de considérer
                  Istrine et Intapherne avec mépris. Son aversion injustifiée augmente avec les
                  années. </p>
              </argument>
              <p>En effet, la Reine assembla les Estats generaux de son Royaume : leur declarant
                qu'elle estoit resoluë de songer au repos de ses Peuples, et de leur laisser la
                liberté de se choisir un Roy. Tous ces Amans irritez, surpris de cétte declaration,
                et ravis de la vertu de la Reine, revindrent à Babilone soliciter leurs interests :
                et rendre autant de devoirs à ceux qui formoient l'Assemblée, qu'ils en avoient <pb
                  id="page_976" n="V02-P378"/>du à la Reine <interp id="note2686" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>. Mais enfin cette puissante
                raison d'Estat, qui veut que l'on oste tout sujet et tout pretexte de guerre civile,
                fit que les Estats generaux supplierent la Reine, de vouloir espouser <interp
                  id="note2685" resp="BaS" type="personnage" value="Labinet">Labinet</interp> ; ce
                qu'elle fit, sans donner aucune marque de repugnance : ayant mesme toute sa vie paru
                estre extrémement satisfaite en son Mariage : et ayant fort bien vescu avec le Roy
                son Mary. Cependant elle voulut que Gadare luy obeïst, et qu'il s'en allast à la
                Province qui estoit à luy, pour n'en revenir jamais. Ce n'est pas que le Roy qui
                sçeut la chose, et qui connoissoit parfaitement la vertu de cette Princesse, ne
                voulust l'obliger plus d'une fois, à souffrir que <interp id="note2681" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> revinst à Babilone : mais elle ne
                le voulut jamais endurer. Quelque temps apres son Mariage, elle fit mesme commander
                à <interp id="note2682" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>
                de se marier : et d'espouser une Princesse descenduë des anciens Rois de Bithynie,
                qui estoit extrémement riche, et infiniment vertueuse : ce qu'il fit, quoy
                qu'assurément il conservast tousjours pour la Reine une violente passion. Il vescut
                pourtant aussi bien avec la Princesse sa femme, que la Reine avec le Roy son Mary :
                Cependant <interp id="note2687" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp> eut un Fils, qui est celuy que vous connoissez, et que nous
                avons veû tantost <interp id="note2688" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, et tantost Roy d'Assirie. <interp
                  id="note2683" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> eut
                aussi un Fils et une Fille : et aussi tost qu'ils furent hors de la premiere
                enfance, la Reine qui estoit demeurée Veusve, en continuant de deffendre à <interp
                  id="note2684" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> de
                revenir à la Cour, luy fit commander de <pb id="page_977" n="V02-P379"/>luy envoyer
                ses Enfans : afin que son Fils qui se nommoit <interp id="note2690" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>, fust eslevé aupres du
                Prince d'Assirie ; et que la jeune Princesse sa Fille nommée <interp id="note2692"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp>, fust en lieu où
                elle peust un jour donner de l'amour au Prince son Fils, à qui elle avoit dessein de
                la faire espouser. Tant pour satisfaire à la loy, en le mariant à une Princesse qui
                n'estoit pas Estrangere, que pour rendre ce tesmoignage d'estime à <interp
                  id="note2689" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> : luy
                semblant qu'elle ne pouvoit mieux, ny plus innocemment reconnoistre les services
                qu'il luy avoit rendus, qu'en mettant sa Fille sur le Throsne d'Assirie. Il sembloit
                mesme qu'elle ne prenoit pas seulement cette resolution par choix, mais encore par
                necessité : Car de tous les Princes qui avoient pretendu espouser la Reine <interp
                  id="note2695" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, la
                plus grande partie n'avoient pû se resoudre à se marier : et les autres n'avoient
                point eu de Filles. Ainsi la Princesse <interp id="note2693" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> estoit presque la seule
                personne, que le Prince d'Assirie pouvoit espouser. Mais admirez un peu comment la
                prudence humaine est bornée : cette Grande Reine qui par tant d'Ouvrages publics,
                s'est renduë celebre par tout le monde, et qui la sera à toute la Posterité ; se
                trompa en son raisonnement : et ce qu'elle creut devoir faire naistre amour, inspira
                quelque aversion dans le coeur du jeune Prince d'Assirie. La Princesse <interp
                  id="note2694" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp>
                pouvoit avoir dix ans, lors qu'elle arriva à Babilone : <interp id="note2691"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp> son Frere en
                avoit quinze ; et le Prince d'Assirie quatorze : mais dés ce temps là, cette humeur
                imperieuse <pb id="page_978" n="V02-P380"/>que nous avons toujours veüe en <interp
                  id="note2701" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                commençoit desja d'esclatter. Il vivoit avec <interp id="note2696" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>, d'une maniere qui ne
                donnoit pas lieu de croire, qu'il le regardast comme devant estre un jour son
                beau-frere : et il regardoit la Princesse <interp id="note2698" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> avec une indifference si
                grande, qu'il est à croire que si ce n'eust esté la crainte qu'il avoit en cét âge
                là de desplaire à la Reine ; l'aversion qu'il avoit pour elle, auroit paru plus
                visiblement. Pour <interp id="note2697" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Intapherne">Intapherne</interp>, comme c'est un Prince admirablement bien
                nay, il vivoit avec le Prince d'Assirie avec tout le respect qu'il luy devoit : quoy
                qu'il eust un peu de peine à souffrir son humeur altiere. Neantmoins l'ambition et
                les conseils de ceux qui avoient soin de sa conduite, faisoient qu'il avoit beaucoup
                de complaisance pour luy. La jeune <interp id="note2699" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> de son costé, avoit une douceur
                et une civilité pour le Prince <interp id="note2700" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Labinet">Labinet</interp>, qui ne se peuvent exprimer : car encore qu'elle
                fust fort jeune, la Couronne d'Assirie à laquelle elle croyoit estre destinée,
                brilloit assez à ses yeux, pour faire qu'elle n'oubliast rien, de tout ce qui
                pouvoit gagner le coeur du Prince qu'elle esperoit espouser. La Reine de sa part
                contribuoit tous ses soings, pour faire naistre l'amitié en ces jeunes coeurs
                qu'elle vouloit unir : et pour cét effet, elle faisoit que ces deux jeunes personnes
                se voyoient souvent : et que les Festes et les rejouïssances publiques les
                exposoient ensemble à la veüe du Peuple : qui par ses acclamations, ne manquoit
                jamais d'aprouver le choix de la <pb id="page_979" n="V02-P381"/>Reine : Car à ce
                que j'ay entendu dire, il estoit impossible de voir rien de plus beau que la
                Princesse <interp id="note2704" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp>. Pour le Prince d'Assirie, nous sçavons qu'en effet il n'y a
                gueres d'hommes au monde si bien faits que luy ; <interp id="note2702" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp> aussi estoit beau et de
                bonne mine : mais quoy que la Reine <interp id="note2706" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> peust faire, l'aversion du
                Prince son Fils augmenta avec l'âge : et quelques esprits mal intentionnez, luy
                ayant persuade que la Princesse <interp id="note2705" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Istrine">Istrine</interp> estoit un ambitieuse, qui n'avoit de la
                complaisance pour luy, que parce qu'elle vouloit estre Reine, il recevoit toute sa
                civilité d'une maniere assez desobligeante. Il haïssoit mesme <interp id="note2703"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>, par cette
                raison seulement, qu'il estoit Frere de cette Princesse, en laquelle toutefois l'on
                ne remarquoit aucun deffaut ; estant certain qu'elle a beaucoup d'esprit, et que
                c'est une des plus belles brunes du monde. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020203" n="Nitocris fait pression sur son fils">
              <argument>
                <p>Quand Labinet atteint dix-huit ans, Nitocris lui propose d'épouser Istrine, alors
                  âgée de quatorze ans. Mais le jeune homme supplie sa mère de différer ce mariage,
                  de manière qu'il puisse d'abord s'illustrer à la guerre qui se prépare contre le
                  roi de Phrigie. Dans l'attente de cet affrontement, Labinet participe à de
                  nombreuses parties de chasse, pour rester éloigné de la cour. Mais il est
                  constamment accompagné par Intapherne, qui de surcroît est meilleur chasseur, ce
                  qui achève de consolider la haine de Labinet à son égard. (Un épisode particulier
                  sera le fondement d'une rumeur erronée selon laquelle Labinet tue Intapherne à la
                  chasse. En réalité, c'est le fils de Gobrias qui meurt). Nitocris parvient à faire
                  la paix avec le roi de Phrigie ; pour éviter la reprise des hostilités, elle
                  précipite le mariage de son fils. Labinet est horrifié. La reine envoie Mazare
                  auprès de lui, afin de le convaincre. En vain.</p>
              </argument>
              <p>Cependant le Prince d'Assirie ayant atteint sa dix-huistiesme année, et la
                Princesse <interp id="note2707" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp> en ayant quatorze, la Reine voulut faire proposer au Prince son
                Fils de l'espouser : mais il la fit supplier de ne le presser encore de se marier :
                et luy fit dire qu'il ne croyoit pas qu'un Prince qui n'avoit point encore esté à la
                guerre, deust songer si tost à des nopces. La Reine qui connoissoit l'humeur
                violente du Prince, creut qu'il faloit luy donner du temps : et principalement parce
                que selon les aparences, il devoit y avoir guerre contre le Roy de Phrigie, qui
                avoit fait quelque irruption sur les Frontieres d'Assirie qui touchent ses <pb
                  id="page_980" n="V02-P382"/>Estats. Depuis cette proposition, le Prince qui
                auparavant ne tesmoignoit avoir que de l'indifference, changea sa forme de vie : et
                esvita autant qu'il pût, de rencontrer la Princesse <interp id="note2715" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> en nulle part : et pour cét
                effet, il s'accoustuma d'aller presque tous les jours à la chasse ; afin de n'estre
                pas obligé d'aller si souvent chez la Reine. Mais en esvitant la conversation de la
                Soeur, il n'esvitoit pas celle du Frere : et <interp id="note2708" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp> le suivoit par tout, ce
                qui ne plaisoit guere au Prince. Il arrivoit mesme assez souvent, qu'<interp
                  id="note2709" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>
                pensant aquerir son estime, augmentoit encore sa haine : car comme il n'aime pas à
                estre surmonté en nulle chose ; l'adresse extraordinaire qu'avoit <interp
                  id="note2710" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>
                à lancer le javelot et à tirer de l'arc, luy donnoit de l'envie à toutes les Chasses
                où il se trouvoit. Il y en eut une entre les autres, où le Prince ayant tiré sur une
                Ourse la manqua : et un moment apres, <interp id="note2711" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp> ayant descoché sa fléche
                la fit tomber morte : et le mesme jour encore, le Prince d'Assirie ayant manqué un
                Lyon, <interp id="note2712" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne"
                  >Intapherne</interp> fit ce qu'il n'avoit pû faire, et le tua d'un seul coup. Le
                Prince fut si fâché de cette avanture, qu'il ne pût jamais obtenir de luy mesme de
                loüer <interp id="note2713" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne"
                  >Intapherne</interp> de son adresse : et en s'en retournant, il dit quelque chose
                d'assez piquant à deux pas de ce Prince. Car comme quelqu'un ne pouvoit s'empescher
                de loüer <interp id="note2714" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne"
                  >Intapherne</interp> ; attendez, luy dit il, à le loüer avec tant d'exces, que
                nous ayons esté ensemble à la guerre de Phrigie : car a mon advis, il y a plus de
                  <pb id="page_981" n="V02-P383"/>gloire à vaincre des hommes qui se deffendent,
                qu'à tuër des bestes qui fuyent. <interp id="note2718" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Intapherne">Intapherne</interp> n'entendit pas ce que le Prince d'Assirie
                avoit dit, quoy qu'il fust assez proche : mais quelqu'un le luy ayant redit apres,
                il en eut l'esprit un peu aigry : et de ce petit démeslé est venu le faux bruit qui
                s'est espandu dans les Nations Estrangeres, que le Prince l'avoit tué à la chasse :
                ce mesme bruit prenant avec aussi peu de verité, le Fils de <interp id="note2716"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, pour le Fils de
                  <interp id="note2717" resp="BaS" type="personnage" value="Gobrias"
                  >Gobrias</interp> : et la chose se passa purement comme je la dis. Cependant la
                Reine voyant que les affaires de Phrigie tiroient en longueur, fit encore presser le
                Prince d'espouser <interp id="note2719" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp> : et employa pour le luy persuader <interp id="note2721"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, Prince des Saces, qui
                estoit alors à la Cour, et que le Prince d'Assirie aimoit cherement. <interp
                  id="note2722" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                s'aquitant de sa commission, demanda donc precisément au Prince d'Assirie, d'où
                pouvoit venir la repugnance qu'il tesmoignoit avoir au Mariage qu'on luy proposoit ?
                Car enfin, luy disoit il, la Princesse <interp id="note2720" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> est belle. Il est vray,
                respondit il, mais elle ne l'est pas comme il le faudroit estre pour toucher mon
                coeur. De plus, adjoustoit <interp id="note2723" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, elle a de la douceur et de la complaisance, autant
                que vous en pouvez desirer : si elle estoit un peu plus fiere, repliquoit le Prince
                d'Assirie, elle me plairoit davantage : Mais n'avoüez vous pas, reprenoit <interp
                  id="note2724" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, qu'elle
                a beaucoup d'esprit, et mesme beaucoup de vertu ? je croy le dernier, respondit il,
                mais pour l'autre, puis qu'elle n'a <pb id="page_982" n="V02-P384"/>pas sçeu par
                quelle voye elle pouvoit toucher mon coeur, je pense qu'il m'est permis de le mettre
                en doute. Apres, adjoustoit <interp id="note2729" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, vous n'estes pas dans la liberté de choisir : et
                la Princesse <interp id="note2726" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp> estant la seule personne que selon les loix de l'Estat vous
                pouvez espouser, en toute l'estendüe de vostre Royaume ; je ne voy pas pourquoy vous
                ne vous y resoluez point : et pourquoy vous ne vous estimez pas heureux, de ce que
                n'y ayant qu'une Princesse qui puisse estre vostre femme ; les Dieux vous l'ont du
                moins donnée belle, douce, sprituelle, et vertueuse. Ha <interp id="note2730"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, s'escria le Prince
                d'Assirie, c'est pour cette fatale necessite que je ne puis souffrir, que la
                Princesse <interp id="note2727" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp> m'est insuportable : Ouy <interp id="note2731" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, j'avoüe, puis que vous le voulez
                sçavoir, que je connois comme vous, que cette Princesse a de la beauté, de la
                douceur, de l'esprit, et de la vertu : mais apres tout, quoy que je la connoisse
                aimable, je ne la sçaurois aimer, et je ne l'aimeray jamais. Non <interp
                  id="note2732" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, les
                Rois qui sont au dessus de tous les autres hommes, ne doivent point estre privez de
                la liberté de se choisir une femme, s'ils ont a en avoir une : c'est une loy que mes
                Predecesseurs ont establie, et que je ne sçaurois observer. Principalement en une
                conjoncture où il n'y a presque point à choisir : et où de necessité, si je veux
                espouser une Princesse Assirienne, il faut que ce soit <interp id="note2728"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp>. Car encore que
                  <interp id="note2725" resp="BaS" type="personnage" value="Gobrias"
                  >Gobrias</interp> ait une Fille, les Assiriens font quelque distinction de son
                païs au nost <pb id="page_983" n="V02-P385"/>il est plustost mon Vassal que mon
                Sujet. Je ne doute presque point, adjoustoit ce Prince violent, que si la loy de
                l'Estat, et les commandements de la Reine, ne sembloient pas me vouloir forcer, à
                aimer la Princesse <interp id="note2733" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Istrine">Istrine</interp> malgré moy, je ne l'aimasse et je ne la cherisse
                : mais je vous confesse que ne la pouvant choisir, je ne la sçaurois aimer : et que
                le Prince d'Assirie ne le resoudra jamais, à se captiver en la chose du monde qui
                doit estre la plus libre. Mais, luy disoit <interp id="note2734" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, les Rois ne se marient pas comme
                les autres hommes : et il ne leur importe presque pas d'aimer ou de n'aimer point
                celles qu'ils espousent. Les Assiriens vous demandent une Reine, accordez leur ce
                qu'ils demandent, et donnez vostre coeur à qui il vous plaira. Mon coeur, repliqua
                le Prince en sous-riant, est une chose que j'estime assez precieuse, pour ne la
                donner qu'à une Reine : ainsi <interp id="note2735" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, si par hazard je venois à aimer une personne qui
                ne le fust pas, je veux me reserver la liberté de luy pouvoir donner une Couronne.
                C'est pourquoy n'en parlons plus : et si vous m'aimez, faites seulement que la Reine
                ne s'offence pas de ma desobeïssance. <interp id="note2736" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> en effet fit tout ce qu'il luy
                fit possible, pour adoucir l'esptit de <interp id="note2737" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> : mais il n'y eut pas moyen
                de luy faire trouver bon que le Prince son Fils ne luy obeïst pas : elle que toute
                la Terre regardoit avec estime : et qui luy devoit laisser un Estat le plus
                florissant de toute l'Asie. Elle creût mesme qu'il estoit bon <pb id="page_984"
                  n="V02-P386"/>d'oster ce pretexte de guerre au Prince son fils : et de faire la
                paix avec le Roy de Phrigie Le Prince ayant sçeu la chose, et ne la pouvant
                empescher, jugea bien que cette paix ne seroit pas plustost publiée, qu'on luy
                reparleroit de Nopces : de sorte que ne sçachant plus quel pretexte trouver, il
                s'avisa de faire ce qu'il pourroit pour obliger quelqu'un des jeunes Princes qui
                estoient aupres de luy, à estre amoureux de la Princesse <interp id="note2738"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> : et entre les
                autres, il en pressa estrangement le Prince des Saces. Mon cher <interp
                  id="note2741" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, luy
                disoit il, faites que je vous aye l'obligation d'aimer <interp id="note2739"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> pour l'amour de moy
                : vous y avez sans doute, disoit il encore, beaucoup de disposition : car enfin vous
                m'avez dit qu'elle est belle, qu'elle a de l'esprit ; et de la vertu. Pourquoy donc
                ne l'aimez vous pas ? Parce, luy respondoit <interp id="note2742" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, que le moment fatal où je suis
                destiné d'aimer n'est pas arrivé : et parce que la Reine ne le souffriroit pas : et
                que de plus la Princesse <interp id="note2740" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Istrine">Istrine</interp> ne me regarderoit pas favorablement. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020204" n="La conduite méprisante de Labinet">
              <argument>
                <p>Labinet cherche par tous les moyens à se soustraire de l'obligation d'épouser
                  Istrine. Il va jusqu'à échafauder des plans d'enlèvement afin de livrer sa fiancée
                  à d'éventuels rivaux. Nul cependant n'a le courage de revendiquer la princesse. Il
                  décide alors de se faire haïr d'elle, en insultant son frère Intapherne. Lors
                  d'une conversation houleuse, le prince d'Assirie fait entendre à Intapherne que
                  jamais il n'épousera sa sœur, malgré les lois assiriennes, et qu'une fois devenu
                  roi, il dépossédera les enfants de Gadate de tous leurs privilèges. Labinet
                  demande congé à sa mère, tandis qu'Istrine supplie la reine de l'autoriser à
                  retourner auprès de son père. Mais Nitocris oppose un refus ferme, espérant
                  toujours voir son fils changer d'avis. Ce dernier se décide donc à partir pour un
                  long voyage sous un nom d'emprunt, en attendant que sa mère change d'avis.</p>
              </argument>
              <p>Apres avoir en vain bien tourmenté <interp id="note2745" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, il fut en trouver un autre, que
                l'on dit qui estoit effectivement amoureux d'<interp id="note2743" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> sans oser le dire ; et qui
                n'osa pourtant jamais l'avoüer au Prince, ny accepter les assistances qu'il luy
                offroit : pour le respect qu'il avoit pour la Reine <interp id="note2746" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, et mesme pour la Princesse
                qu'il aimoit. Car enfin le Prince d'Assirie ne leur proposoit pas moins, d'enlever
                  <interp id="note2744" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp> pour eux : et de la leur donner par les voyes les plus injustes
                et les plus violentes. <pb id="page_985" n="V02-P387"/>Voyant donc que cette
                invention qu'il avoit crû fort bonne ne luy reüssissoit pas, il prit la bizarre
                resolution, de tascher de se faire haïr de la Princesse <interp id="note2751"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> : et comme il
                sçavoit qu'elle aimoit tendrement son Frere ; il affecta de le traitter avec
                froideur : ne pouvant obtenir de luy, de faire directement une incivilité à cette
                Princesse. Un soir donc que l'on ne faisoit plus qu'attendre celuy qui estoit allé
                faire signer les Articles de Paix au Roy de Phrigie ; le Prince d'Assirie s'estant
                allé promener au bord de l'<interp id="note2753" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Euphrate">Euphrate</interp>, <interp id="note2747" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp> le suivit avec beaucoup
                d'autres : et comme ils estoient en un age où pour l'ordinaire les Dames ont
                beaucoup de part en la conversation ; <interp id="note2752" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> disoit que les Beautez blondes
                touchoient son coeur : et <interp id="note2748" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Intapherne">Intapherne</interp> assuroit que les brunes avoient plus de
                part en son inclination. Pour moy, adjousta le Prince d'Assirie, je n'aime encore ny
                les blondes ny les brunes : mais si j'ay à en aimer quelqu'une un jour, je ne pense
                pas qu'elle soit comme les aime <interp id="note2749" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Intapherne">Intapherne</interp>. L'Amour Seigneur, repliqua ce Prince, ne
                nous laisse pas le choix, de ce que nous devons aimer : et peut-estre, adjousta-t
                il, que vous esprouverez enfin sa tyrannie. L'Amour, repliqua cét imperieux Prince,
                pourra peut estre comme vous dittes devenir mon vainqueur : mais du moins, si je ne
                me trompe, ne seray-je pas vaincu par des Beautez Assiriennes. Il y en a pourtant
                d'assez grandes à Babilone (repliqua <interp id="note2750" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>, qui se trouva alors seul
                avec <pb id="page_986" n="V02-P388"/>le Prince, à dix ou douze pas de la Compagnie.
                ) Ouy (luy respondit il, avec un sous rire malicieux) mais puis que la Princesse
                  <interp id="note2757" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp> ne m'a pas vaincu, je n'ay rien à craindre : et ma liberté est
                en assurance à Babilone. Ma Soeur (respondit <interp id="note2754" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>, avec beaucoup de
                respect) n'a pas eu assez bonne opinion de sa beauté, pour pretendre à une si
                illustre conqueste : Mais Seigneur, ce que la mediocrité de ses charmes n'a pû
                faire, ne sera peut-estre pas impossible à beaucoup d'autres qui en ont plus qu'elle
                : et qui outre leur merite, ont peut-estre aussi plus de bonheur. Il est vray,
                repliqua assez fierement le Prince d'Assirie, que la Princesse <interp id="note2758"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> n'est pas heureuse
                en ses desseins : et qu'il y a sujet de la pleindre, de n'avoir pû gagner une
                Couronne, qu'elle croit avoir bien meritée. je ne sçay Seigneur, respondit <interp
                  id="note2755" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>
                un peu aigry, pourquoy vous me parlez de cette sorte : mais je sçay bien que la
                Maison dont je suis, a donné plus d'une sois des Reines à l'Assirie : et qu'ainsi
                quand ma Soeur par le commandement de la Reine, auroit esperé un semblable honneur,
                elle n'auroit rien fait de fort deraisonnable. La Fortune <interp id="note2756"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>, respondit
                brusquement ce Prince violent, n'est pas tousjours aveugle en ses presens : elle
                donne souvent avec choix : et je suis bien assure, que ce ne sera point par ma main
                que son caprice donnera des Couronnes : et qu'elle ne mettra point par moy sur le
                Throsne, ceux qui ne doivent le regarder <pb id="page_987" n="V02-P389"/>qu'en
                tremblant. Dans les autres Royaumes, respondit <interp id="note2759" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>, l'on dit que le Prince
                est au dessus des loix : mais en Assirie les loix ont accoustumé d'estre au dessus
                du Prince, qui fait gloire de s'y assujettir : et par cette raison, les Sujettes
                comme ma Soeur, peuvent tousjours fans choquer la bien-seance, ne trembler point en
                regardant un Throsne où elles peuvent monter. Quand les Sujettes comme vostre Soeur,
                repliqua t'il, vivront sous le regne d'un Prince comme moy, on leur aprendra mieux
                ce qu'elles doivent qu'elle ne le sçait : et on leur fera voir que la raison est
                plus forte que la loy : que l'on peut enfraindre sans injustice, lors que cette loy
                est injuste. Apprenez donc <interp id="note2760" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Intapherne">Intapherne</interp>, poursuivit il, à ne vous fier pas à la loy
                : renoncez à tous les privileges que vous croyez qu'elle vous donne : contentez vous
                des alliances que vous avez eües autrefois, avec les Rois d'Assirie : et croyez que
                si je regne un jour, vous n'y en aurez jamais de nouvelles. Peut estre, repliqua
                  <interp id="note2761" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne"
                  >Intapherne</interp>, qu'auparavant que la Reine <interp id="note2763" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> vous ait laissé la Couronne,
                vous changerez de sentimens : Je vous entens bien, respondit le Prince d'Assirie,
                vous croyez parce que je ne regne pas encore, que vous estes presque mon égal : mais
                  <interp id="note2762" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne"
                  >Intapherne</interp>, desabusez vous : et pour commencer de vous aprendre qu'il y
                a quelque difference entre moy et vous, je vous commande de vous retirer, et de ne
                me voir jamais : si vous ne voulez <pb id="page_988" n="V02-P390"/>vous exposer à
                estre mal traité. Ha Seigneur, repliqua <interp id="note2764" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp>, les personnes de ma
                condition, ne le doivent point estre par celles de la vostre : Je ne sçay pas si
                elles le doivent estre, respondit le Prince d'Assirie, mais je sçay bien que si
                Imapherne ne m'obeït, et mesme sans murmurer, j'en donneray un exemple aux Princes
                qui me suivront. Ouy Seigneur, respondit <interp id="note2765" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp> en se retirant, je vous
                obeïray : mais ce sera bien plus par le respect que je porte au fils de la Reine
                  <interp id="note2770" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp>, que par la crainte d'estre mal traité : puis qu'apres tout,
                les Princes qui ont le coeur d'Imapherne, sont bien assurez que personne ne leur
                fera jamais d'outrages impunément. Le Prince d'Assirie par bonne fortune, n'entendit
                pas ces dernieres paroles : et il n'y eut que <interp id="note2769" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> qui les oüit, en se r'aprochant
                du Prince, mais il ne les redit pas. Au partie de là, <interp id="note2766"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne">Intapherne</interp> fut demander
                son congé à la Reine, qui le luy refusa : la Princesse <interp id="note2768"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> de son costé,
                infiniment offensée du mauvais traitement que son Frere avoit reçeu à sa
                consideration, suplia aussi <interp id="note2771" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Nitocris">Nitocris</interp> de la renvoyer chez son Pere : mais la Reine la
                refusa aussi bien qu'<interp id="note2767" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Intapherne">Intapherne</interp> : leur disant tousjours que le Prince son
                fils changeroit d'humeur avec le temps : et qu'elle y donneroit ordre. Cependant
                elle estoit en une colere extréme contre luy, et ne pouvoit s'empescher de le
                tesmoigner : de sorte que le Prince l'ayant sçeu, et celuy qui estoit allé en
                Phrigie, ayant raporté <pb id="page_989" n="V02-P391"/>les Articles de la paix
                signez, il prit la resolution de quitter la Cour d'Assirie : afin de se delivrer de
                la persecution qu'il disoit souffrir : et de s'en aller voyager inconnu, jusques à
                ce que la Reine sa mere eust changé de sentimens : ou que la Princesse <interp
                  id="note2772" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp> fust
                mariée. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020205" n="La passion de Philidaspe pour Mandane">
              <argument>
                <p>Labinet prend le nom de Philidaspe. Martesie passe sous silence son voyage pour
                  n'évoquer que son arrivée à Sinope, le jour du sacrifice au temple de Mars
                  célébrant la mort de Cyrus. De même que Cyrus, Philidaspe voit pour la première
                  fois Mandane, dont il s'éprend aussi éperdument. Cependant, Philidaspe n'ose
                  parler d'amour à Mandane dont la vertu austère le tient en respect. Il est
                  également dans l'impossibilité de révéler sa véritable identité, car les Medes
                  vouent une haine féroce aux Assiriens, dont ils ont jadis subi le joug. Seul
                  Aribée, qui a une forte sympathie pour l'Assirie, peut lui servir de soutien.
                  Philidaspe se découvre donc à lui peu après la victoire de Cerasie. Il lui suggère
                  que son mariage avec Mandane est la voie la plus innocente pour rendre la Medie et
                  la Cappadoce à l'Assirie. Dès lors, Philidaspe élabore des plans d'enlèvement. Ne
                  pouvant retourner à Babilone, à cause du conflit qui l'oppose à sa mère au sujet
                  de la princesse Istrine, il pense à conduire Mandane dans une ville dont le
                  gouverneur lui est fidèle. La ville d'Issus se présente comme le premier refuge
                  possible, mais la mort de son gouverneur retarde les plans du ravisseur.
                  Finalement, Philidaspe obtient du gouverneur de la ville d'Opis, traversée par le
                  Tigre, la permission de venir avec la princesse de Cappadoce. Martesie rappelle
                  alors les différents éléments qui ont précédé l'enlèvement et commence le récit de
                  l'histoire de Mandane.</p>
              </argument>
              <p>Il partit donc le lendemain de la resjoüissance publique, que l'on fit à Babilone
                pour la paix de Phrigie, et ne mena aveque luy que trois des siens : entre lesquels
                il y avoit un homme de condition, qui estoit de la mesme Maison dont on disoit que
                celle d'<interp id="note2773" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> estoit sortie : du temps que la <interp id="note2784" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> estoit sous la puissance des
                Assiriens. je ne m'arresteray point maintenant à vous raconter les voyages de ce
                Prince, qui en partant de Babilone, prit le Nom de <interp id="note2781" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : et je vous diray
                seulement, qu'apres avoir esté en plusieurs Cours de l'Asie, il arriva inconnu à
                  <interp id="note2785" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> ; un
                jour que l'on faisoit un Sacrifice au Temple de Mars, pour la mort de <interp
                  id="note2777" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> : un peu
                auparavant la guerre de Pont et de <interp id="note2783" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Bithinie">Bithinie</interp>. Quoy, interrompit alors <interp id="note2776"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, le jour de
                Sacrifice fut donc le premier jour que le Prince d'Assirie, sous le Nom de <interp
                  id="note2782" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                vit la Princesse <interp id="note2778" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ? Ouy, repit <interp id="note2780" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, et ce fut ce jour là qu'il en devint amoureux,
                aussi bien que l'illustre <interp id="note2774" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Vous jugez bien, poursuivit elle, que depuis
                cela, jusques au premier dessein de l'enlevement de la Princesse <interp
                  id="note2779" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, dont
                  <interp id="note2775" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>
                <pb id="page_990" n="V02-P392"/>empescha l'execution, j'ay peu de choses à vous
                aprendre : puis que vous avez esté les tesmoins de cette jalousie secrette, qui les
                obligeoit à se haïr ; et de ces presentimens qui les advertissoient tous deux de ce
                qu'ils estoient. C'est pourquoy je ne vous entretiendray, ny de la violence de la
                passion de <interp id="note2794" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> ; ny de sa jalousie, ny de tout ce que l'amour produisit en
                son coeur. Il faut toutefois que je vous aprenne certaines choses, que vous ne
                pouvez avoir sçeuës : je vous diray donc que cét homme qui accompagnoit <interp
                  id="note2795" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                et qui estoit de mesme Maison qu'<interp id="note2786" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp>, se fit connoistre à luy : et luy presenta <interp
                  id="note2796" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                comme un homme de qualité qui vouloit voyager sans estre connu : le priant de les
                favoriser en toutes choses ; et de luy faire saluër le Roy et la Princesse. Ce fut
                en effet, la premiere raison qui obligea <interp id="note2787" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> à proteger <interp id="note2797"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, et à le
                presenter à <interp id="note2788" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> et à <interp id="note2791" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, quelques jours auparavant que le Roy partist de
                  <interp id="note2799" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> pour
                s'en aller à la guerre. Cependant l'amour s'estant puissamment emparé du coeur du
                Prince d'Assirie, et trouvant une occasion de guerre en <interp id="note2798"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, il prit la resolution
                de tarder en cette Cour : et il y vescut de la maniere que vous sçavez. Mais je
                voudrois bien sçavoir, aimable <interp id="note2793" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, interrompit alors <interp id="note2790"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, pourquoy le
                Prince d'Assirie ne parla point d'amour à la Princesse <interp id="note2792"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; luy, dis-je, qui
                n'avoit pas les raisons qui en empeschoient <interp id="note2789" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ? <pb id="page_991" n="V02-P393"
                />Il en avoit une partie, repliqua-t'elle ; car enfin l'austere vertu de la
                Princesse, le retenoit aussi bien qu'<interp id="note2801" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : joint qu'il n'ignoroit pas
                non plus, que jamais <interp id="note2802" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ne consentiroit, que sa Fille qui devoit estre
                Reine de Medie l'espousast. Car vous n'ignorez pas sans doute, que depuis que
                l'illustre <interp id="note2803" resp="BaS" type="personnage" value="Dejoce"
                  >Dejoce</interp> mit sa Patrie en liberté, et la delivra de la tirannie des Rois
                Assiriens, il y a une haine irreconciliable entre ces deux Peuples : et que toute la
                Medie se seroit revoltée contre Alliage, s'il eust songé à donner son contentement à
                cette Alliance. Le Prince d'Assirie n'osoit donc parler d'amour sans se faire
                connoistre : et n'osoit se faire connoistre, pour la crainte qu'il avoit d'estre haï
                et refusé : tant par les raisons que je viens de dire, que parce que les loix
                d'Assirie et de <interp id="note2804" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, s'oposoient à ce Mariage. Il creut donc qu'il faloit seulement
                tascher de se mettre assez bien dans l'esprit de la Princesse, pour obtenir son
                pardon, quand il l'auroit enlevée, comme il en avoit le dessein : Mais pour
                l'executer, il creut qu'il faloit gagner <interp id="note2800" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> absolument : et comme il avoit
                remarqué en plusieurs conversations particulieres, qu'il avoit une passion tres
                forte pour la Nation Assirienne ; et qu'il eust presque souhaité que la <interp
                  id="note2805" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> eust
                encore vescu sous ses anciens Maistres ; il se descouvrit à luy : et luy fit
                comprendre qu'en le favorisant dans son entreprise, il ne pouvoit jamais trouver une
                plus innocente voye, de remettre la <interp id="note2806" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp> sous <pb id="page_992" n="V02-P394"/>la
                puissance des Rois d'Assirie. Vous pouvez juger par tout ce que vous avez veû faire
                depuis à <interp id="note2807" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp>, qu'il escouta cette proposition, qu'il y consentit : et qu'il
                promit à <interp id="note2812" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> de le servir en toutes choses. Ce Prince se descouvrit à luy,
                un peu apres la prise de <interp id="note2815" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Cerasie">Cerasie</interp> : et ils resolurent que <interp id="note2813"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> s'assureroit
                d'une place sorte en Assirie, pour sa retraite, lors qu'il auroit enlevé la
                Princesse <interp id="note2808" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> : n'osant pas songer de la mener à la Cour de la Reine <interp
                  id="note2810" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, veû
                la maniere dont il s'estoit separé d'avec elle, et la cause de son exil. Mais comme
                il faloit du temps pour cela, il falut qu'il se donnast patience, et qu'il differast
                l'execution de son dessein. Cependant il en esperoit un heureux succés : car il
                croyoit que lors qu'il auroit enlevé la Princesse <interp id="note2809" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, la Reine <interp id="note2811"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> authoriseroit une
                chose, qui joignoit trois Royaumes à l'Assirie : et une chose où la loy pouvoit
                mesme recevoir quelque explication favorable : disant que la Princesse de <interp
                  id="note2814" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> n'estoit
                point Estrangere pour luy ; puis que le Royaume où elle estoit née, luy apartenoit
                legitimement. Il envoya donc vers le Gouverneur d'une Ville, qui est à huit journées
                de Babilone, qui s'apelle <interp id="note2816" resp="BeS" type="lieu" value="Issus"
                  >Issus</interp>, et qui est scituée sur une riviere qui porte son Nom, afin de le
                suborner, et de l'obliger à vouloir luy estre fidelle. Mais pendant que cela se
                tramoit, vous vistes tout ce qui se passa à l'Armée et à la Cour, entre ces deux
                illustres Rivaux : et je n'ay plus rien à vous dire, jusques apres les deux
                Batailles <pb id="page_993" n="V02-P395"/>qu'<interp id="note2817" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> gagna en un mesme jour : à
                l'une desquelles, comme vous sçavez, il prit le Roy de Pont prisonnier ; et en suite
                dequoy, tout le monde le creut mort. Mais en cét endroit je vous diray, que <interp
                  id="note2819" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>
                devant qui je parle, hasta peut-estre de quelques mois l'execution du premier
                dessein d'enlever la Princesse <interp id="note2822" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. Moy ! aimable <interp id="note2823" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, interrompit <interp
                  id="note2820" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>,Vous
                mesme, luy respondit elle, car lors que vous creustes que vostre Maistre estoit
                mort, dans la violence de vostre douleur, vous ne pustes vous empescher parlant de
                la perte d'<interp id="note2818" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, de vous escrier en presence de <interp id="note2824"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, Ha ! pauvre
                Prince, faut il qu'une si belle vie ait si peu duré ! Il m'a dit depuis à Babilone,
                qu'alors il vous arresta, et vous demanda s'il estoit vray que vostre Maistre fust
                de cette condition ? et que vous aviez feint que l'excés de vostre desplasir vous
                avoit fait dire une parole pour une autre. Mais que cela n'avoit pas empesché qu'il
                ne luy fust demeuré de violons soubçons dans l'esprit, que la chose estoit comme
                vous l'aviez dite sans y penser. Il est vray, repliqua <interp id="note2821"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> en rougissant, que
                je me souviens d'avoir fait cette faute : et plus vray encore, que dans l'extréme
                douleur où j'estois alors, et dans l'extréme joye que j'eus bien-tost apres, pour la
                resurrection de mon cher Maistre, j'en avois absolument perdu la <pb id="page_994"
                  n="V02-P396"/>memoire. <interp id="note2832" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> ayant cessé de parler, et <interp id="note2831"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> l'ayant prié de
                n'interrompre plus <interp id="note2833" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, elle reprit ainsi son discours. Au retour
                  d'<interp id="note2828" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> et de <interp id="note2834" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> à <interp id="note2837" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, la jalousie de ce dernier s'augmenta :
                et ayant esté assuré par le Gouverneur de la Ville d'<interp id="note2836"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Issus">Issus</interp>, qu'il le recevroit quand il
                voudroit, il ne songea plus qu'à executer son dessein. Aussi bien voyoit il qu'il
                n'en pourroit jamais trouver d'occasion plus favorable : car la Paix s'allant faire,
                il jugeoit bien qu'il n'auroit plus de Troupes qui luy pussent prester main forte :
                au lieu qu'en l'estat qu'estoient les choses, il avoit quatre mille hommes, comme
                vous sçavez, aux Portes de la Ville, qui dépendoient absolument de luy : et un
                Chasteau pour luy donner pretexte de n'estre pas à <interp id="note2838" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, durant qu'<interp id="note2825"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> seroit la chose. Enfin
                vous n'avez pas perdu la memoire comment une Lettre que ce Prince escrivit, tombant
                entre les mains d'<interp id="note2829" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, descouvrit la conjuration et l'empescha : Mais
                vous ne sçavez pas que celuy qui l'avoit perduë, estant allé chez <interp
                  id="note2826" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, et ne
                l'ayant point trouvée sur luy, en estoit demeuré fort surpris : et luy avoit advoüé,
                qu'il craignoit bien qu'un homme contre lequel il s'estoit batu ne l'eust trouvée.
                Vous ne sçavez pas non plus, qu'<interp id="note2827" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp> ayant sçeu qu'<interp id="note2830" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avoit esté chez la Princesse
                et chez le Roy, et qu'en suite il estoit allé changer les Gardes ; envoya advertir
                  <interp id="note2835" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> : qui apres avoir fait disperser en une nuit, les quatre
                mille hommes qu'il avoit au pied <pb id="page_995" n="V02-P397"/>de ce Chasteau où
                il commandoit, au lieu de s'enfuir comme tout le monde creut qu'il avoit fait, s'en
                alla à <interp id="note2852" resp="BeS" type="lieu" value="Pterie">Pterie</interp>,
                dont <interp id="note2840" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> estoit Gouverneur, où il demeure tousjours caché : resolu
                d'attendre en ce lieu là, une occasion plus favorable. Ce fut donc pour l'amour de
                luy, qu'<interp id="note2841" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> voulant esloigner <interp id="note2843" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de la Cour, comme estant le
                plus grand obstacle à ses desseins ; proposa à <interp id="note2846" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, de l'envoyer vers la Reine des
                  <interp id="note2850" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp>, afin d'executer son entreprise pendant son absence. Il
                arriva pourtant une chose qui l`embarrassa fort ; qui pensa le desesperer ; et qui
                luy fit bien perdre du temps : qui fut qu'aussi tost apres qu'<interp id="note2844"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fut party, <interp
                  id="note2847" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                sçeut que ce Gouverneur qui luy devoit donner retraite dans la Ville d'<interp
                  id="note2849" resp="BeS" type="lieu" value="Issus">Issus</interp> estoit mort : si
                bien qu'il falut chercher un autre Azile, auparavant que de rien entreprendre : ce
                qui dura si long temps, qu'il ne pût executer son dessein, que lors que l'on ne
                faisoit plus qu'attendre <interp id="note2845" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; duquel l'on n'avoit point eu de nouvelles
                depuis son depart. Le Gouverneur d'une Ville qui s'apelle <interp id="note2851"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Opis">Opis</interp>, et que le fleuve du <interp
                  id="note2854" resp="BeS" type="lieu" value="Tigre">Tigre</interp> traverse, ayant
                donc esté gagné ; <interp id="note2842" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp> qui avoit suborné une de mes Compagnes, nommée <interp
                  id="note2839" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> : et
                qui de plus avoit gagné presque tous les Gardes de la Princesse, executa son
                entreprise à <interp id="note2853" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp>, où <interp id="note2848" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> s'estoit rendu sans danger. Car outre qu'il
                n'alloit que de nuit, il est encore vray qu'il s'estoit si fort changé le taint par
                une invention qu'on luy avoit donnée, <pb id="page_996" n="V02-P398"/>qu'il n'estoit
                pas connoissable. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020203" n="Histoire de Mandane : enlèvement par le roi d'Assyrie"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Mandane est outrée d'avoir été enlevée par Philidaspe, qu'elle l'exhorte en vain à
                retrouver la raison. Au sortir de Themiscire, elle entend les bruits d'un
                affrontement non loin de leur campement : il s'agit d'Artamene qui contribue à leur
                malheur en venant en aide, sans le savoir, à Philidaspe. Ce dernier, après avoir
                tenté en vain de fléchir sa mère Nitocris, afin qu'elle lui permette de regagner
                Babilone, reçoit les doléances de Mandane : la princesse, craignant que sa vertu et
                sa réputation ne soient menacées par son ravisseur, l'implore de la conduire à
                Babilone, où elle espère être protégée par Nitocris. Philidaspe n'accède à sa
                demande qu'en apprenant la mort de sa mère. Pour Mandane, la situation reste
                désespérée, d'autant que son ravisseur a préparé un cortège somptueux pour marquer
                son entrée dans la capitale assirienne.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02020301" n="La colère de Mandane">
              <argument>
                <p>Après avoir reproché à Philidaspe de n'avoir eu le courage de l'enlever qu'en
                  l'absence d'Artamene, Mandane ne prononce plus un mot jusqu'au sortir de
                  Themiscire. Philidaspe vient se jeter à ses pieds pour tenter de se justifier. La
                  princesse, en colère, demeure inflexible. L'action de son ravisseur ne fait
                  qu'augmenter la haine qu'elle commençait à concevoir pour lui. Philidaspe tente de
                  s'expliquer : il a enlevé la plus illustre princesse afin de la mettre sur le
                  trône du plus illustre royaume. Mandane le somme de recouvrer la raison et de la
                  ramener auprès de son père. Mais l'amour aveugle Philidaspe, qui refuse.</p>
              </argument>
              <p> Enfin <interp id="note2857" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> me voicy arrivée a l'endroit de mon recit, où tout ce que j'ay
                à vous dire vous est inconnu : Mais de grace imaginez vous bien quelle fut la
                surprise et le desespoir de la Princesse, de se voir enlevée par <interp
                  id="note2858" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>.
                Il fut si grand, que je creus qu'elle en expireroit de douleur : Vous avez sçeu
                comment je suivis ma chere Maistresse, malgré ceux qui l'enleverent : car pour
                  <interp id="note2855" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp>, <interp id="note2859" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> n'avoit garde de la laisser. je ne
                m'amuseray point à vous dire, comment nous quitasmes le Bateau dans lequel on nous
                avoit mises : ny comment nous trouvasmes des chevaux à l'autre costé du fleuve : ny
                quelle fut nostre route ; ny quelle estoit nostre escorte : mais je vous diray
                seulement, que jusques à la pointe du jour que nous campasmes dans un Bois, sous un
                Pavillon que l'on tendoit pour cela, la Princesse ny moy n'avions pû prononcer une
                seule parole : ny estre capables d'entendre rien de tout ce que <interp
                  id="note2860" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                nous disoit, tant l'affliction et l'estonnement s'estoient emparez de son ame et de
                la mienne. Et je pense que depuis que la Princesse dans les premiers transports de
                sa douleur, eut crié à <interp id="note2861" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, <q>Que si <interp id="note2856" resp="BaS"
                    type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> eust esté à <interp
                    id="note2862" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, il
                  n'eust pas entrepris ce qu'il entreprenoit ;</q> elle ne parla plus du tout. Mais
                apres que nous fusmes sous ce Pavillon, et que la Princesse à demy morte se fut
                assise sur des quarreaux que l'on avoit mis sur un grand Tapis de pied qui couvroit
                tout le parterre de cette Tente ; et que je <pb id="page_997" n="V02-P399"/>me fus
                rangée aupres d'elle, aussi bien qu'<interp id="note2863" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp>, qui contrefaisoit
                aimirablement bien l'affligée, <interp id="note2864" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> apres avoir posé toutes les Sentinelles
                necesssaires pour sa seureté, vint se jetter à ses pieds ; et la regardant avec
                autant de soubmission que s'il n'eust pas eu l'audace de l'enlever ; le sçay bien,
                Madame, luy dit il, que non seulement <interp id="note2865" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> est un temeraire : mais
                que mesme le Prince d'Assirie en vous offrant une des plus illustres Couronnes du
                monde, est un audacieux, qui merite chastiment. Ouy divine Princesse, je mets vostre
                vertu tellement au dessus de vostre condition, que je tombe d'accord que le plus
                Grand Roy du monde, ne pourroit jamais pretendre à l'honneur d'estre aimé de vous,
                sans une temerité criminelle. Mais, Madame, puis que les Dieux vous ont mise au
                dessus de tous les Rois de la Terre ; et que nul ne sçauroit pretendre à la gloire
                de vous posseder sans vous faire injure ; j'ay creû que je pouvois aussi tost qu'un
                autre, aspirer à estre cét heureux temeraire, que les Dieux vous ont destiné. je
                suis peut- estre moins que les autres par moy mesme : mais je suis du moins autant
                que les autres, par la Couronne que je dois porter : et plus que les autres, par la
                passion que j'ay pour vous. Ainsi, Madame, quelque injuste que je sois, je merite
                peut-estre quelque compassion : principalement si vous connoissez que je n'ay fait,
                que ce que je n'ay pû m'empescher de faire. Car enfin, si l'eusse eu quelque autre
                voye, de pouvoir esperer <pb id="page_998" n="V02-P400"/>l'honneur où je pretens, je
                n'aurois pas pris celle dont je me suis servy ; mais vous sçavez bien Madame,
                  qu'<interp id="note2866" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage"
                  >Astiage</interp> ny <interp id="note2867" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, quand mesme j'eusse esté assez heureux, pour
                n'estre pas méprisé de vous, n'auroient jamais aprouvé la proposition que je leur
                aurois fait faire. Que vouliez vous donc que devinst un Prince, qui vous aimoit ;
                qui vous adoroit ; et qui ne voyoit à son choix, que <interp id="note2868"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ou la mort ? La mort
                (reprit la Princesse avec beaucoup de colere) eust esté un choix plus juste, et plus
                judicieux tout ensemble : car enfin s'il est vray que vous aimiez <interp
                  id="note2869" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, elle
                rendra vostre vie plus cruelle, que la mort ne vous l'eust esté ; Peut-estre Madame,
                repliqua t'il, que me voyant eternellement à vos pieds, avec une soumission sans
                égale, vous laisserez vous toucher à mes larmes et à mes soupirs. Non non,
                interrompit la Princesse, n'attendez rien ny du temps, ny de vos larmes, ny de vous
                soupirs, ny de tout autre secours quel qu'il puisse estre : le coeur de <interp
                  id="note2870" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne se
                laisse pas gagner par de semblables voyes : et vostre crime bien loing d'estre
                effacé par des larmes, ne le seroit pas par vostre sang. Ainsi <interp id="note2871"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> (car je ne
                puis me resoudre de vous donner un Nom plus illustre, apres vostre mauvaise action)
                preparez vous dés icy, à voir augmenter à tout les momens, la haine que je commençay
                d'avoir pour vous à <interp id="note2872" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>. Voila quel fera le progres que vous ferez dans mon ame, et n'en
                doutez nullement : C'est pourquoy s'il vous reste quelque <pb id="page_999"
                  n="V02-P401"/>rayon de lumiere dans l'esprit, que vostre injuste passion, n'ait
                pas obscurcy ; songez qu'il vous seroit beaucoup plus avantageux de me remettre en
                liberté, et de vous repentir de vostre faute, que de la continuer. Nous ne sommes
                pas encore si loing de <interp id="note2874" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Themiscire">Themiscire</interp>, que vous ne le puissiez faire facilement :
                et je vous engage ma parole, d'obliger le Roy mon pere à ne se ressentir pas de
                l'outrage que vous luy assez fait. je vous promets mesme, que cette effroyable haine
                que vous avez fait naistre dans mon coeur, dés la premiere fois que vous eustes
                dessein de m'enlever ; s'en effacera presque toute : et que je vous auray mesme
                quelque obligation, de vous estre surmonté pour l'amour de moy. je croiray alors que
                vous m'avez veritablement aimée : ou au contraire, si mes raisons ne vous persuadent
                point, je croiray que le seul interest vous a fait agir : et que n'ayant pas de
                Sujettes qui portent des Couronnes, vous avez voulu songer à vous marier par
                ambition plustost que par amour. Au reste, ne fondez pas vostre esperance, sur ce
                que je n'éclate point en injures contre vous : ma bouche, <interp id="note2873"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, n'en a jamais
                prononcé : et je ne sçay pas mesme. desquels termes il se faut servir, en parlant à
                ceux qui m'outragent ; parce que jusques à cette heure, je n'ay point esté outragée.
                Mais ce que je sçay de certitude, c'est que je sens l'injure que vous me faites,
                comme une Princesse de grand coeur la doit sentir : et que sans m'emporter en une
                violence inutile, je ne <pb id="page_1000" n="V02-P402"/>laisse pas de vous haïr
                effroyablement : et de former un dessein inebranlable, de ne me laisser jamais
                toucher, ny par vos respects ; ny par vos services ; ny par vos larmes, ny mesme par
                vos menaces ; (car je dois tout craindre de vous) ny mesme encore par la veüe de la
                mort, quand vous me la feriez voir certaine. Mais encore une fois <interp
                  id="note2878" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                songez que vous pouvez en quelque façon reparer vostre faute : et souvenez vous
                qu'il n'est rien de plus deraisonnable, que de faire un grand crime inutilement.
                Pensez de plus, en quel estat vous allez mettre toute la <interp id="note2882"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, toute la <interp
                  id="note2883" resp="BeS" type="lieu" value="Galatie">Galatie</interp>, toute la
                Medie, et toute l'Assirie : ou pour mieux dire encore, en quel effroyable desordre
                vous allez reduire toute l'Asie. Car enfin <interp id="note2875" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> et <interp id="note2876"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, ne souffriront pas
                cét outrage sans s'en vanger : tous les Rois leurs Alliez s'engageront dans leur
                party : craignez donc <interp id="note2879" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, craignez, que vous ne soyez noyé dans les
                funestes ruisseaux de sang que vous voulez respandre : car enfin il est des Dieux,
                et des Dieux vangeurs et equitables : des Dieux, dis-je, protecteurs de l'innocence
                oprimée : et ennemis declarez des Princes injustes. Mais <interp id="note2880"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, est il
                possible que la Reine <interp id="note2877" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Nitocris">Nitocris</interp> qui est une Princesse si illustre, sçache
                quelque chose d'un si estrange dessein ? Et est il possible qu'il y ait quelqu'un au
                monde qui vous l'ait conseillé ? Non Madame, reprit <interp id="note2881" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, personne ne m'a
                conseillé ce que j'ay fait : je n'ay pas mesme voulu consulter ma propre raison : et
                l'Amour tout <pb id="page_1001" n="V02-P403"/>seul a esté mon conseil en cette
                entreprise. Mais Madame, il n'est plus temps de parler de repentir à <interp
                  id="note2885" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                : et vos beaux yeux tous irritez qu'ils sont, s'oposent à toutes vos paroles, et me
                confirment en tous mes desseins. Ha si cela est, dit la Princesse, je vous deffens
                de me voir, et je ne vous regarderay jamais : allez <interp id="note2886" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, allez, sortez de cette
                Tente, et n'y rentrez pas, si vous ne voulez adjouster quelque chose à vostre crime.
                Allez, dis-je, sous ces Bois consulter vostre raison, si vous en avez encore :
                appellez à vostre secours. vostre generosité : et n'oubliez pas d'écouter la gloire,
                dont vous aviez paru estre si amoureux et si jaloux. La gloire, Madame, où j'ay
                pretendu, repliqua ce Prince, et où je pretens encore, est celle de vous pouvoir
                mettre sur le Throsne d'Assirie ; et de vous pouvoir voir un jour commander dans la
                plus belle Ville du Monde : C'est pour cela Madame, que je croiray juste de mettre
                toute l'Asie en armes : aussi bien la Princesse <interp id="note2884" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> n'est elle pas d'un merite à
                devoir estre conquise sans peine. Peut estre que quand vous me verrez à la teste
                d'une Armée de deux cens mille hommes, vous changerez de sentimens : et que vous ne
                vivrez plus avec moy, comme vous viviez avec <interp id="note2887" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, que vous n'avez creû
                qu'un simple Chevalier : et qui n'a passé dans vostre esprit, que pour un homme
                d'une condition bien inferieure à la vostre. Mais Madame, si dans ces occasions la
                Fortune me favorise, et me fait vaincre tous <pb id="page_1002" n="V02-P404"/>ces
                Rois que vous dittes qui prendront vostre querelle ; je ne descendray alors du Char
                de Triomphe, que pour mettre à vos pieds, toutes les Palmes dont elle m'aura
                couronné. Ha <interp id="note2889" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, luy dit la Princesse, j'aimerois mieux vous voir dans le
                Tombeau, que dans un Char de Triomphe, apres avoir vaincu le Roy mon Pere. Vous
                pouvez Madame, repliqua-t'il, empescher la guerre : et ces yeux, ces beaux yeux que
                vous me cachez avec tant de soing, ou que vous me monstrez si irritez ; n'auront
                qu'à me regarder favorablement, pour me faire tomber les armes des mains. je
                n'aurois jamais fait, sage <interp id="note2888" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, si je vous redisois tout ce que <interp
                  id="note2890" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                dit : mais enfin la Princesse perdant patience ; et voyant qu'elle avoit parlé
                inutilement ; luy commanda d'une authorité si absolue de sortir de la Tente, qu'il
                luy obeït. Car il faut que je die cela à l'avantage de <interp id="note2891"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, que quoy
                qu'il soit trés violent, et qu'il ait aussi esté capable de beaucoup de choses
                violentes, il n'a pourtant jamais entierement perdu le respect qu'il devoit à la
                Princesse. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020302" n="Artamene, auxiliaire à son insu de Philidaspe">
              <argument>
                <p>Malgré sa violence naturelle, Philidaspe se comporte très respectueusement envers
                  la princesse. Mandane, désespérée, refuse toutefois d'adresser la parole au prince
                  d'Assirie. Le troisième jour après l'enlèvement, Martesie et Mandane, entendant un
                  grand tumulte non loin de la tente, espèrent qu'il s'agit d'un secours libérateur.
                  Mais bientôt les hommes de Philidaspe les contraignent à partir. Chrisante
                  interrompt Martesie pour lui conter comment Artamene, malgré lui, est venu en aide
                  au ravisseur de sa bien-aimée.</p>
              </argument>
              <p>Apres qu'il fut sorty nous demeurasmes seules : <interp id="note2894" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> fit presenter à manger à
                  <interp id="note2893" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, mais elle n'en voulut point. Cependant nous n'estions pas en
                une liberté entiere : car quoy que nous ne sçeussions pas encore qu'<interp
                  id="note2892" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> eust
                trahy ; il est tousjours vray qu'elle n'avoit nulle part à la confidence de la
                Princesse : et qu'en mon particulier, elle n'estoit pas de mes Amies. <pb
                  id="page_1003" n="V02-P405"/>Ainsi ce n'estoit que des yeux que la Princesse me
                faisoit connaistre, qu'en ce deplorable estat, elle se souvenoit d'<interp
                  id="note2895" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>.
                Elle passa tout ce jour qui estoit devenu la nuit pour nous, à se plaindre de son
                malheur, ou à prier les Dieux de le vouloir faire cesser. Comme le soir fut venu,
                l'on nous dit qu'il faloit partir : et ce ne fut pas sans peine que je forçay la
                Princesse à prendre quelque chose. Madame, luy dis-je tout bas, la valeur d'<interp
                  id="note2896" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                pourra peut-estre vous retirer des mains d'un Prince qu'il est accoustumé de vaincre
                : mais il ne pourroit pas vous retirer du Tombeau si vous y estiez. Vous avez raison
                ma fille, me dit elle, mais le moyen de vivre, au miserable estat où je fuis ? C'est
                aux grandes Ames, luy dis-je, à supporter les grandes infortunes constamment : Ha
                  <interp id="note2898" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, s'écria t'elle, que la constance est une vertu difficile !
                Elle est mesme une vertu trompeuse : qui pour l'ordinaire, ne met le calme que dans
                les yeux et sur le visage : sans empescher que le coeur ne soit dechiré par de
                cruelles agitations. Enfin Seigneur, je dis tant de choses, que je la contraignis de
                manger : et peu de momens apres, l'on nous contraignit à partir. Nous marchasmes de
                cette sorte trois nuits, et campasmes deux jours, sans que <interp id="note2897"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> voulust plus
                souffrir que <interp id="note2899" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> luy parlast : mais à la fin de la troisiesme nuit, comme nous
                ne faisions que d'entrer dans le Pavillon ; et que selon ma coustume, j'eus regardé
                si suivant l'intention de la <pb id="page_1004" n="V02-P406"/>Princesse, <interp
                  id="note2905" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                ne s'en estoit pas assez retiré pour ne pouvoit pas mesme entendre ce qu'elle
                disoit, nous entendismes un assez grand bruit : et au mesme instant, un Escuyer de
                  <interp id="note2906" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> vint nous faire partir en diligence : laissant le Pavillon
                tendu, et ne nous donnant pas seulement un moment de loisir. Comme nous ne voiyons
                point <interp id="note2907" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, et que nous entendions un assez grand tumulte à trente ou
                quarante pas loing de nous, la Princesse s'imagina, que peut estre estoit-ce du
                secours qui nous venoit : Et par ce sentiment là, nous fismes tout ce que nous
                peusmes, et par prieres, et par promesses, et mesme par violence, pour n'aller pas
                si viste que l'on nous faisoit aller : mais il n'y eut pas moyen : car comme une
                partie de ceux qui nous gardoient, estoient des criminels qui ne pouvoient esperer
                de pardon, ils obeïrent aux ordres qu'ils avoient reçeus : et nous menerent en un
                lieu où nous trouvasmes un Chariot qui nous attendoit, et cinquante Chevaux
                d'escorte. Nous attendismes là <interp id="note2908" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, qui vint bien tost apres nous. En cét
                endroit, <interp id="note2901" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> ne pût s'empescher de dire à <interp id="note2903" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, quel avoit esté cét obstacle
                que <interp id="note2909" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> avoit rencontre : et de luy raconter comment <interp
                  id="note2900" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                l'avoit veüe sans la connoistre à l'entrée de la Tente : comment il avoit secouru
                  <interp id="note2910" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> : comment il avoit tué ceux qui l'attaquoient, et facilité
                l'enlenement de <interp id="note2902" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. A ce discours <interp id="note2904" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> fit un grand <pb
                  id="page_1005" n="V02-P407"/>mais apres avoir bien tesmoigné Ton estonnement, pour
                une advanture si extraordinaire ; elle reprit ainsi la parole. Je ne m'arresteray
                point, dit elle, apres que vous m'avez apris un combat si estrange ; et que sans
                doute le Roy d'Assirie n'a caché à la Princesse, que pour ne renouveller pas dans
                son coeur, le souvenir d'<interp id="note2911" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : Je ne m'arresteray point, dis-je, à vous
                redire nos pleintes, pendant un si triste voyage : ny avec quelle opiniastreté la
                Princesse <interp id="note2912" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ne voulut point souffrir que <interp id="note2913" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> luy parlast. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020303" n="La colère de Nitocris">
              <argument>
                <p>Après leur arrivée à Opis, Philidaspe écrit à son cousin Mazare afin qu'il
                  convainque Nitocris de lui permettre d'amener Mandane à Babilone. En même temps,
                  la reine d'Assirie reçoit la dépêche de Ciaxare et désavoue publiquement le
                  comportement de son fils.</p>
              </argument>
              <p>Mais je vous diray simplement, qu'enfin nous arrivasmes à la ville d'<interp
                  id="note2921" resp="BeS" type="lieu" value="Opis">Opis</interp>, où l'on nous fit
                loger dans un Apartement fort magnifique : et où <interp id="note2918" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> n'oublia rien pour rendre
                du moins nostre prison plus suportable. Mais à vous dire la verité, ses soins
                estoient bien inutiles : et la Princesse avoit une douleur si violente, que rien ne
                la pouvoit moderer. Cependant <interp id="note2919" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> creut, que s'il pouvoit obliger la Reine sa
                Mere à le proteger : et à vouloir recevoir la Princesse <interp id="note2915"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> aupres d'elle, ses
                affaires iroient admirablement : car il ne doutoit presque point, que si la Reine
                  <interp id="note2917" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp> l'entreprenoit, elle ne gagnait le coeur de la Princesse : et
                il pensoit aussi, que si elle voyoit <interp id="note2916" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, elle changeroit bien tost je
                dessein qu'elle avoit eu de le marier à la Princesse <interp id="note2914"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Istrine">Istrine</interp>, en celuy de luy
                permettre d'espouser la Princesse de <interp id="note2920" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>. Pour cet effet, il envoya un des siens
                secrettement <pb id="page_1006" n="V02-P408"/>à Babilone, vers le Prince des Saces,
                qui estoit encore en cette Cour : la Reine <interp id="note2923" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> l'y ayant toujours arresté,
                depuis l'absence du Prince son Fils. Car outre l'estime qu'elle avoit pour luy, il
                estoit encore son Neveu : la Reine <interp id="note2925" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Tarine">Tarine</interp> sa Mere (cette excellente et
                vertueuse Princesse que toute l'Asie estime) estant Soeur du feu Roy d'Assirie son
                mary. Il escrivit donc à <interp id="note2922" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, afin qu'il presentast celuy qu'il envoyoit vers la
                Reine, et qu'il appuyast sa demande. Ce Prince par la Lettre qu'il escrivoit à cette
                Princesse, luy demandoit pardon de la faute qu'il avoit faite de partir de la Cour
                sans son congé : la supplioit de l'oublier : et la prioit de trouver bon qu'il
                menast aupres d'elle la Princesse de <interp id="note2926" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp> : afin que de son contentement il la peust
                espouser. Il luy disoit en suite, toutes les raisons qui devoient l'obliger d'y
                consentir : et n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit qui la pouvoit flechir. Mais
                le retour de cet homme ne luy donna pas toute la satisfaction qu'il en attendoit :
                car il sçeut que le jour mesme qu'il estoit arrivé à Babilone, il y estoit venu un
                envoyé de Claxare, demander la Princesse de <interp id="note2927" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, à la Reine <interp id="note2924"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> : et que la Reine
                avoit desadvoüé son action : et avoit dit qu'elle seroit la premiere à prendre les
                armes, pour tirer la Princesse de <interp id="note2928" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp> de ses mains. Que comme elle avoit eu leû la
                Lettre que le Prince d'Assirie luy avoit escrite, elle n'avoit pû s'empescher de
                dire : qu'elle vouloit bien qu'il amenast <pb id="page_1007" n="V02-P409"/>Mandane à
                Babilone : mais que ce seroit pour la renvoyer à <interp id="note2929" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Ce n'est pas que <interp
                  id="note2931" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> ne fist
                tout ce qu'il pût pour fléchir le coeur de <interp id="note2933" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, mais ce fut inutilement : et
                il manda au Prince d'Assirie, qu'il ne luy conseilloit pas d'obeïr au commandement
                que la Reine luy faisoit, d'amener à Babilone la Princesse qu'il avoit enlevée :
                parce qu'il sçavoit que la Reine en renvoyant celuy qui estoit venu de la part de
                  <interp id="note2930" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> ; avoit promis de ne consentir jamais à ce Mariage là : et de
                faire toutes choses possibles, pour se mettre en estat de pouvoir renvoyer la
                Princesse de <interp id="note2934" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp> au Roy son Pere. Et en effet, si <interp id="note2932"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> ne l'eust amusée
                d'esperance, en luy persuadant qu'il faloit employer plustost l'artifice que la
                force, pour retirer cette Princesse, des mains du Prince son Fils ; elle auroit armé
                toute l'Assirie contre luy. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020304" n="La vertu de Mandane menacée">
              <argument>
                <p>Philidaspe tente d'acquérir le soutien de Martesie et se confie à elle : il se
                  montre tantôt extrêmement respectueux, tantôt d'une violence qui fait craindre
                  qu'il ne commette quelque action irréparable. De son côté, Mandane partage ses
                  craintes avec sa confidente : en découvrant l'acte criminel de Philidaspe,
                  Artamene croira-t-il que la vertu de sa bien-aimée a pu rester intacte ? Elle fait
                  appeler Philidaspe : elle souhaite être amenée à Babilone, afin d'être traitée
                  avec plus de bienséance de la part de la reine Nitocris. Elle ne supporte pas
                  l'idée d'être enlevée, et de n'avoir pour témoin de sa vertu que son ennemi. Mais
                  Philidaspe refuse, de crainte d'être emprisonné aussitôt rentré à Babilone. Le nom
                  d'Artamene étant évoqué durant la conversation, Mandane ne peut s'empêcher de
                  rougir. Philidaspe le remarque, mais ne fait semblant de rien.</p>
              </argument>
              <p>Cependant nous estions dans <interp id="note2937" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Opis">Opis</interp>, traitée comme je l'ay desia dit, avec toute la
                civilité possible : quoy que le Prince d'Assirie le fust de la Princesse <interp
                  id="note2935" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, avec
                toute la rigueur imaginable. Car non seulement elle ne luy disoit rien qui luy peust
                plaire ; mais mesme elle ne luy vouloit rien dire du tout : et quelquefois aussi, ne
                vouloit pas seulement souffrir sa veuë. <interp id="note2936" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> neantmoins n'oublioit
                rien pour la fléchir : et comme il le sçavoit qu'elle me faisoit l'honneur de
                m'aimer, que ne fit il point pour me gagner, et pour m'obliger à luy promettre
                assistance ! Mais quoy qu'il peust faire, je luy dis tousjours que je ne pouvois
                rien <pb id="page_1008" n="V02-P410"/>pour luy ; et que l'esperance de toutes les
                Grandeurs de la Terre, ne me seroit pas manquer à ce que je devois à la Princesse.
                Mais comme je craignois que l'excessive rigueur de <interp id="note2938" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, n'aigrist l'esprit de ce
                Prince, et ne le portast à quelque injuste dessein ; je souffris quelquefois qu'il
                me parlast de son amour et de son desespoir : et je pense à dire vray, que cela ne
                fut pas absolument inutile, pour l'empescher de prendre quelque resolution extréme,
                veû la violence de son amour et de son humeur. Tantost il me parloit de la passion
                qu'il avoit pour <interp id="note2939" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, avec des respects qui ne sont pas concevables : tantost, comme
                il est fort violent, il s'emportoit à dire des choses qui sembloient devoir faire
                craindre, qu'il ne fust capable de quelque bizarre dessein : mais des que je voyois
                son esprit pancher de ce costé là ; Seigneur, luy disois-je, prenez garde à ce que
                vous dites ; la Princesse n'a encore que de la haine pour vous : mais si elle
                descouvroit que vous pussiez seulement avoir quelque pensée de perdre absolument le
                respect que vous luy devez ; elle passeroit de la haine au mespris. Ha ! <interp
                  id="note2941" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>,
                s'escrioit il, ne luy descouvrez pas mes transports et mes crimes : je ne suis pas
                Maistre de mes premiers sentimens : la douleur est capable de me faire dire des
                choses injustes : mais le respect que j'ay pour <interp id="note2940" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, fait que je m'en repens un
                moment apres. Ainsi <interp id="note2942" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, ayez pitié de ma foiblesse : et si vous ne me
                voulez pas servir, au moins ne me nuisez point je vous en <pb id="page_1009"
                  n="V02-P411"/>conjure. Seigneur, luy disois je, je n'ay garde de vous nuire ny de
                vous servir, car je n'oserois jamais parler de vous à la Princesse. Mais sage
                  <interp id="note2949" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, j'avois beau dire cela au Prince d'Assirie, je pense qu'il ne
                le croyoit pas : et il s'imaginoit sans doute, que je redisois tout ce qu'il me
                disoit à <interp id="note2950" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. Il estoit pourtant bien abusé : car tant qu'<interp
                  id="note2943" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp>
                estoit avec nous, nous ne parlions que de nostre douleur en general : et quand nous
                estions seules, <interp id="note2945" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit l'unique sujet de nostre entretien. Helas ! (disoit
                quelquefois <interp id="note2951" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, lors que pour avoir la liberté de parler nous demandions à nous
                aller promener sur les rives du Tigre) quel sera le desespoir du malheureux <interp
                  id="note2946" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                lors qu'arrivant à <interp id="note2955" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp>, il ne m'y trouvera plus : et qu'il sçaura que <interp
                  id="note2953" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>,
                ce mesme <interp id="note2954" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> qu'il a tant haï, m'aura enlevée ! Mais Dieux ! ne
                soubçonnera t'il point ma vertu ? et pourra t'il croire que l'on ait osé executer un
                semblable dessein sans mon contentement ? Mais aussi pourroit il penser, que <interp
                  id="note2952" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> en
                peust estre capable ? Ha ! non non, poursuivoit elle, il me croira innocente, et il
                s'estimera malheureux : et <interp id="note2947" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, l'illustre <interp id="note2948" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ne croira jamais qu'une
                personne qui luy a esté si severe, ait pû estre si favorable à son Ennemy. C'estoit
                de cette sorte que nous nous entretenions, quand nous estions en liberté, mais cela
                nous arrivoit rarement : car outre qu'<interp id="note2944" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> s'attachoit fort assidûment
                aupres de la Princesse ; il y avoit encore grand nombre de femmes que <pb
                  id="page_1010" n="V02-P412"/><interp id="note2963" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> luy avoit données pour la servir, qui ne la
                quittoient presque point. Et certes j'admiray en cette occasion, ce que peut la
                vertu malheureuse, quand elle est extraordinaire : estant certain qu'en quinze
                jours, la Princesse <interp id="note2961" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> fut adorée de toutes les personnes que l'on avoit
                mises aupres d'elle. Cependant nous ne voiyons point de fin à nos maux : et <interp
                  id="note2964" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                n'en prevoyoit guere aux siens. Il ne laissoit pourtant pas de continuer d'escrire à
                  <interp id="note2962" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>,
                afin qu'il ne se lassast point de soliciter la Reine : il esrivoit aussi
                secretrement à <interp id="note2957" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp>, afin d'en estre secouru en cas de besoin : il envoya mesme vers
                le Roy de <interp id="note2966" resp="BeS" type="lieu" value="Lydie">Lydie</interp>,
                pour luy demander son assistance : sçachant bien qu'il n'estoit Amy, ny d'<interp
                  id="note2959" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>, ny de
                  <interp id="note2960" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, quoy qu'il y eust de l'alliance entr'eux. Enfin, il n'oublia
                rien, de tout ce qu'il creut propre à faire reüssir son dessein : soit en attirant
                divers Princes dans son Party ; soit en mettant la Ville d'<interp id="note2967"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Opis">Opis</interp> en estat de soustenir un long
                Siege, en cas qu'il en fust besoin. Pour nous, nous ne sçavions que faire ny
                qu'esperer : car nous ne sçavions pas qu'<interp id="note2958" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fust revenu à <interp
                  id="note2968" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp> :
                C'est pourquoy la Princesse qui ne pouvoit souffrir de se voir en la puissance d'un
                Prince amoureux et violent ; prit la resolution de souffrir qu'il luy parlast un
                jour : afin de luy demander une grace que je m'en vay bien tost vous aprendre. je
                vous laisse à penser quelle fut la joye de <interp id="note2965" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, lorsqu'<interp
                  id="note2956" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> luy
                fut dire, que la Princesse luy vouloit parler : vous croyez bien <pb id="page_1011"
                  n="V02-P413"/>sans doute, qu'il obeit à ce commandement avec beaucoup de diligence
                : et comme il fut entre dans la Chambre de la Princesse, est il bien possible,
                Madame, luy dit il en l'abordant, que la Princesse <interp id="note2969" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, veüille parler au malheureux
                  <interp id="note2971" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp>, si ce n'est pour luy prononcer encore une sois l'arrest de
                la mort ? Mais quand cela seroit, divine Princesse, je le recevrois à genoux, et
                presque avec joye : tant l'honneur que vous m'avez fait de me faire commander de me
                rendre aupres de vous, trouble agreablement ma raison. Seigneur, luy dit elle (car
                elle s'estoit enfin resolue par mes conseils de le traiter de ce qu'il estoit) apres
                vous avoit tant de sois supplié inutilement de me renvoyer à <interp id="note2975"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, à <interp
                  id="note2974" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, à <interp
                  id="note2973" resp="BeS" type="lieu" value="Ancire">Ancire</interp>, ou à Amasie :
                je me suis advisée de vous demander une autre chose, que vous ne me devez pas
                refuser. Car enfin, bien loing de vous plus demander de sortir de vostre Empire, je
                vous conjure de me conduire à Babilone, aupres de la Reine <interp id="note2970"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, où je seray avec
                plus de bien-seance que je ne suis en ce lieu. Si vous m'accordez cette faveur, je
                vous promets de diminuer quelque chose, de la juste haine que vous avez fait naistre
                en mon ame : car enfin je ne puis plus souffrir que toute l'Asie sçache que je suis
                en vostre puissance : et que je n'aye pour tesmoin de ma vertu, que mon plus grand
                Ennemy. Madame, luy repliqua <interp id="note2972" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> un peu surpris, si vous me voulez faire
                l'honneur de me promettre d'aller à Babilone, avec l'intention d'en estre un jour
                  <pb id="page_1012" n="V02-P414"/>la Reine ; et de prendre des mains de <interp
                  id="note2977" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, un
                Sceptre qu'elle a assez glorieusement porté, je vous y conduiray sans doute : Mais
                si vous ne voulez aller à Babilone, que pour aller plustost à Themiseire, pardonnez
                moy Madame, si je suis contraint de vous desobeir. Et puis, à ne vous déguiser pas
                la verité, les choses ne sont pas en terme de cela : je suis mal avec la Reine par
                plus d'une raison : mais encore plus pour l'amour de vous que pour toute autre
                chose. Ainsi, Madame, en me demandant un Azile pour vous, vous me conduiriez au lieu
                de mon suplice. Ce n'est pourtant pas par crainte que je vous refuse, et l'amour
                seulement est ce qui m'y force : Vous m'avez dit une fois, Madame, qu'il n'est rien
                de plus déraisonnable, que de faire un grand crime inutilement : trouvez donc bon
                que je tasche de ne tomber pas en une pareille faute. Le crime est commis. Madame :
                j'ay eu la hardiesse de vous enlever : il faut que je tasche d'avoir le bonheur
                d'obtenir mon pardon, et de n'estre pas haï. Il n'est pas aisé, reprit brusquement
                la princesse, de se faire aimer par la voye que vous avez prise : Que sçavez vous.
                Madame, ce qu'il doit arriver ? reprit ce Prince ; Ha ! je sçay bien,
                repliqua-t'elle, qu'il n'arrivera jamais que <interp id="note2976" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> vous aime. Encore une fois,
                Madame, respondit il, il n'est rien, d'absolument impossible en cela. Qui m'eust dit
                le premier jour que je fus au Temple de Mars à <interp id="note2978" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, vous allez devenir esperdûment
                amoureux, je ne l'eusse pas creû : Et qui m'eust dit le <pb id="page_1013"
                  n="V02-P415"/>premier moment que je vy <interp id="note2979" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, en ce mesme lieu, et en ce
                mesme jour, vous le haïrez mortellement, je ne l'eusse pas pensé : car enfin je ne
                voyois point encore de femme dans ce Temple, qui peust me donner de l'amour : et je
                trouvois <interp id="note2980" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> beau, bienfait, de bonne mine, et fort civil. Cependant je vous
                ay aimée et je l'ay haï. La Princesse rougit au Nom d'<interp id="note2981"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, qu'elle n'avoit
                pas preveu que <interp id="note2982" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe"
                  >Philidaspe</interp> deust prononcer : et ce Prince qui la regardoit tousjours
                s'en aperçeut. Toutefois il n'osa alors en rien dire : et ce fut depuis à Babilone
                qu'il m'en parla. La Princesse voyant que cette conversation ne serviroit de rien,
                la rompit, et congedia ce Prince malgré qu'il en eust. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020305" n="La mort d'Astiage et de Nitocris">
              <argument>
                <p>Philidaspe écrit à Aribée et au roi de Lydie pour s'assurer leur soutien contre
                  Ciaxare. Bientôt arrivent les nouvelles de la mort d'Astiage et de celle de
                  Nitocris. Mazare exhorte Philidaspe à rejoindre son trône au plus vite. Philidaspe
                  est heureux d'annoncer à Mandane qu'il peut désormais la conduire à Babilone. Or,
                  sans la présence de Nitocris, Mandane est décidée à se comporter dans la capitale
                  assirienne de la même manière que dans la ville d'Opis.</p>
              </argument>
              <p>A quelques jours delà, nous sçeusmes la mort d'<interp id="note2983" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> : quoy que <interp
                  id="note2986" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>
                empeschast autant qu'il pouvoit que l'on ne dist rien à la Princesse : mais ayant
                apris qu'elle la sçavoit, il prit le deüil, et vint luy rendre visite. Peu de temps
                en suite, nous aprismes que la Reine <interp id="note2984" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> aupres avoir fait achever son
                superbe Tombeau qui est sur la principale Porte de Babilone, estoit morte en partie
                de la douleur que la desobeissance, et la mauvaise action du Prince son Fils luy
                avoit causée. Ces deux accidens toucherent sensiblement la Princesse : le premier,
                parce qu'elle estoit trop bien née, pour n'estre pas sensible à la perte d'un Roy
                qui luy estoit si proche, quoy que son extréme vieillesse la deust consoler : et
                l'autre parce qu'effectivement la vertu de la Reine <interp id="note2985" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> luy estoit tousjours un <pb
                  id="page_1014" n="V02-P416"/>grand appuy. Car encore qu'elle ne fust pas aupres
                d'elle, il estoit pourtant à croire, que <interp id="note2993" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> ne porteroit jamais les
                choses à une derniere extremité, tant qu'elle pourroit luy oster le Sceptre. Nous
                sçeusmes encore par une des femmes que l'on avoit de la Princesse, que <interp
                  id="note2990" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> avoit
                admirablement bien servy le Prince d'Assirie en cette occasion : et que peut-estre
                sans luy, la Reine luy auroit elle osté sa Couronne. Nous aprismes aussi que la
                princesse <interp id="note2989" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp> suivant la derniere volonté de la Reine, estoit partie de
                Babilone, le lendemain de sa mort : pour estre conduite en <interp id="note2994"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Bithinie">Bithinie</interp>, où estoit alors le
                Prince <interp id="note2988" resp="BaS" type="personnage" value="Intapherne"
                  >Intapherne</interp> son Frere ; qui estoit allé aider à <interp id="note2987"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Arsamone">Arsamone</interp>, à reconquerir son
                Estat sur le Roy de Pont : que l'on disoit estre en termes de perdre ses deux
                Royaumes. Cependant durant quelques jours, nous ne fusmes point persecutées des
                visites du nouveau Roy d'Assirie : car comme effectivement il a de la generosité, et
                de grandes qualitez, il sentit la perte de la Reine <interp id="note2992" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp> assez fortement. Neantmoins
                comme l'amour regnoit dans son ame, les premiers jours de son deüil estans passez,
                la pensée de pouvoir esperer que la magnificence de Babilone, pourroit peut-estre
                toucher le coeur d'une jeune Princesse ; fit qu'il se consola un peu plustost qu'il
                n'eust fait en une autre Saison, de la perte d'une Reine, qui mit un deüil universel
                en l'ame de tous les Sujets. Cependant <interp id="note2991" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> escrivit au Roy, qu'il estoit à
                propos qu'il allast le plustost <pb id="page_1015" n="V02-P417"/>qu'il pourroit se
                faire voir à ses Peuples : et que le Throsne estoit un lieu, qu'il ne faloit pas
                laisser longtemps vuide, de peur que quelqu'un neust la tentation de le vouloir
                remplir. Neant moins il n'y eut point de raison d'Estat assez forte, pour l'obliger
                à quitter la princesse, pour aller à Babilone. Au contraire, il manda à <interp
                  id="note3000" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, qu'il
                preparast a loisir toute la pompe de son Entrée : et qu'il luy envoyast tout ce qui
                estoit necessaire pour cela, et pour y conduire la princesse de Medie : car depuis
                la mort d'<interp id="note2995" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage"
                  >Astiage</interp>, il ne la fit plus nommer la Princesse de <interp id="note3002"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>. J'oubliois de vous dire
                ; sage <interp id="note2997" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, qu'apres la mort de la Reine <interp id="note3001" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Nitocris">Nitocris</interp>, la princesse par mes
                conseils, avoit envoyé tesmoigner au nouveau Roy, qu'elle estoit bien marrie de la
                mort de la Reine sa mere : et qu'en suitte il estoit venu la remercier de cette
                civilité, que j'avois bien eu de la peine à obtenir d'elle : bien qu'il eust fait ce
                que je luy conseillois de faire, lors qu'<interp id="note2996" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>sut mort. Mais pour revenir à ce
                qui me reste à vous dire, le Roy d'Assirie vint un jour dans la Chambre de <interp
                  id="note2998" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, apres
                luy en avoir envoyé demander la permission : et l'ayant salüée avec beaucoup de
                respect, Madame, luy dit il fort galamment ; l'<interp id="note3003" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Euphrate">Euphrate</interp> est jaloux de l'honneur que le
                  <interp id="note3004" resp="BeS" type="lieu" value="Tigre">Tigre</interp> a reçeu
                à son prejudice : et il est bien juste que la premiere Ville du monde possede à son
                tour, la plus illustre princesse de la Terre. Quand je vous ay demande d'aller à
                Babilone, reprit <interp id="note2999" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, la Reine <pb id="page_1016" n="V02-P418"/>Nitocris vivoit : et
                quand je vous y veux conduire, repliqua ce Prince, le Throsne d'Assirie est en estat
                de vous recevoir : et tout le Peuple en disposition de vous reconnoistre pour Reine.
                Non Seigneur, luy dit elle, n'esperez point que le changement de lieux, change mon
                ame : ny que la veüe de la superbe Babilone touche mon coeur. J'aimerois mieux
                passer ma vie sous une Cabane de Berger, que dans le Palais d'un Roy qui m'auroit
                offencée. Non Seigneur encore une fois, je ne veux ny vous commander, ny vous obeir
                : je ne veux point, dis-je, occuper la place d'une Reine, que je ne remplirois pas
                dignement apres elle : et j'aime mieux estre dans vos prisons, que sur le Throsne
                d'Assirie. Si j'estois en estat de vous resister, pouisuivit elle, il est certain
                que je n'irois pas où vous me voulez conduire : et que je serois bien aise de
                n'aller pas attirer la guerre, vers une Ville qui passe pour une des Merveilles du
                Monde. je voudrois si je le pouvois, espargner le sang de tant de personnes
                innocentes dont elle est remplie : Mais comme je ne puis pas m'opposer à vostre
                dessein, j'ay seulement à vous dire, que je seray à Babilone, ce que je suis à
                  <interp id="note3006" resp="BeS" type="lieu" value="Opis">Opis</interp> : et que
                le Roy d'Assirie avec toute sa magnificence, ne touchera nô plus mon coeur, que
                quand il ne m'a paru estre que <interp id="note3005" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>. Le temps Madame (luy repliqua-t'il, parce
                que malgré tout ce qu'elle disoit, il luy restoit quelque espoir) nous fera voir si
                comme vous le dites, vostre rigueur sera plus forte que ma perseverance. <pb
                  id="page_1017" n="V02-P419"/>Du moins, poursuivit il, vous avez resolu ma mort,
                j'auray un Tombeau plus illustre à Babilone qu'icy : et vous aurez aussi plus de
                tesmoins de cette cruauté dont vous faites gloire. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020306" n="Entrée dans Babilone">
              <argument>
                <p>Le roi d'Assirie fait d'extraordinaires dépenses pour assurer l'entrée triomphale
                  de la princesse dans la ville de Babilone. Mais rien ne diminue la rigueur de
                  Mandane. La magnificence du cortège et de sa parure, tout entière sertie de
                  pierreries, n'a d'égale que sa profonde mélancolie.</p>
              </argument>
              <p>Tant y a <interp id="note3007" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, que trois jours apres, il falut nous resoudre à partir : de
                vous dire quel équipage fut le nostre, ce seroit abuser de vostre patience pour une
                chose qui n'est pas necessaire : si ce n'est que vous soyez de l'humeur de ceux qui
                disent, que la veritable mesure de l'amour, est la liberalité. Car si cela est
                ainsi, je ne sçaurois mieux vous faire comprendre, la grandeur de la passion du Roy
                d'Assirie, que par la prodigieuse despense qui fut faite a l'entrée de la Princesse
                dans Babilone. Le matin que nous partismes d'<interp id="note3008" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Opis">Opis</interp>, nous vismes dans une grande Place, sur
                laquelle respondoient les fenestres de la Chambre de la Princesse, douze Chariots
                magnifiques, pour mettre toutes les Dames qui la devoient accompagner : et un autre
                incomparablement plus beau que les douze dont j'ay desja parlé, qui estoit destiné
                pour sa personne. Nous vismes aussi deux cens Chameaux pour le Bagage, avec des
                Couvertures de pourpre de Tir en broderie d'or. Et quand nous fusmes aux portes de
                la Ville, nous vismes dans une plaine quinze mille hommes sous les armes, ayant tous
                un Morrion de cuivre doré, le Corcelet de mesme ; avec des Arcs d'Ebene, et des
                fléches à pointes d'or : qui se separant en deux Corps, firent marcher les Chariots
                au milieu : car pour les <pb id="page_1018" n="V02-P420"/>Chameaux, ils alloient
                cent pas devant les Gens de guerre. Quant au Roy, comme il n'y a que douze journées
                  d'<interp id="note3013" resp="BeS" type="lieu" value="Opis">Opis</interp> à
                Babilone, une partie de la Cour par ses ordres s'estoit rendue aupres de luy : et il
                alloit à cheval, à la teste de mille chevaux, immediatement apres le Chariot de la
                Princesse, qui marchoit le dernier de tous. Nous allasmes de cette sorte, jusques à
                une journée de Babilone : mais quand nous fusmes là, le Roy d'Assirie voulut que la
                Princesse se reposast un jour, à un Chasteau où nous logeasmes : pendant quoy l'on
                acheva de donner les ordres necessaires, pour cette magnifique Entrée. Je ne doute
                pas que vous ne trouviez estrange, d'oüir tant parler de magnificence, si tost apres
                la mort de la Reine <interp id="note3011" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Nitocris">Nitocris</interp> : mais c'est que les Assiriens, non plus que
                les Peuples de <interp id="note3012" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp> qui leur ont esté sousmis, ne portent que trois jours le deüil
                de leurs Rois : parce, disent-ils, qu'il y a bien plus de lieu de se resjoüir, que
                de s'affliger, quand ils ont achevé glorieusement leur regne. Ainsi les Babiloniens
                qui avoient fait une superbe pompe funebre à leur Reine, passerent bien tost a une
                autre de resjoüissance. Pour l'illustre <interp id="note3010" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, l'on peut assurer qu'elle ne
                prenoit guere de part à cette Feste : Cependant quoy qu'elle eust resolu de ne se
                parer point, et de paroistre la plus negligée qui luy seroit possible, elle ne pût
                en venir à bout : car comme toutes les femmes qui la servoient, et qui nous
                servoient <interp id="note3009" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp> et moy, dependoient du Roy d'Assirie ; <pb id="page_1019"
                  n="V02-P421"/>et qu'<interp id="note3014" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Arianite">Arianite</interp> elle mesme estoit d'intelligence aveque luy ;
                nous ne trouvasmes le matin que des habillemens tres magnifiques, et tous couverts
                de Perles et de Diamans. Pour moy, je vous avoüe que cét artifice ne me donna pas
                tant de colere qu'à la Princesse, qui pensa en desesperer : et qui me querella
                presque de ce que je n'en faisois pas autant qu'elle. Madame (luy dis-je pour
                m'excuser, et parce qu'en effet c'estoit mon opinion) le Roy d'Assirie qui cherche
                sans doute à justifier l'action qu'il a faite envers ses Peuples, par vostre extréme
                beauté, veut qu'ils la voyent avec tout son eclat : mais il ne songe pas que s'il
                n'y prend garde, vous luy ferez des rebelles de tous ses Sujets : et si vous m'en
                croyez, luy dis-je, vous vous laisserez voir à eux avec tous vos charmes : car enfin
                si ce Prince entreprenoit jamais quelque chose contre vous, ils se revolteroient
                peut-estre en vostre faveur. Vous estes bien ingenieuse, me dit elle, à excuser
                vostre faute, ou pour mieux dire vostre foiblesse : Mais <interp id="note3016"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> toute flateuse que
                vous estes, vous avez tort de n'estre pas plus touchée de mon déplaisir, et de me
                conseiller comme vous faites. Car de grace, dittes moy un peu, ce que pensera le
                malheureux <interp id="note3015" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, s'il arrive qu'il vienne à sçavoit un jour, par les Espions
                que sans doute le Roy mon Pere a dans Babilone ; que l'on m'y aura veüe arriver avec
                un habillement qui ne marque que de la joye, et de la satisfaction ? Toutes les
                autres choses, <pb id="page_1020" n="V02-P422"/>ne peuvent m'estre imputées : mais
                pour celle là, s`imaginera t'on que je n'y ay pas consenty ? Madame, luy dis-je, si
                vous estiez en choix de faire ce qu'il vous plairoit, je ne vous conseillerois pas
                comme je fais : mais cela n'estant pas, je trouve que d'un mal il en faut tirer un
                bien : et tascher s'il est possible, que cette mesme beauté qui vous a fait enlever,
                vous donne des Protecteurs si vous en avez besoin. Et pour ce que vous dites
                  d'<interp id="note3017" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, adjoustai-je, croyez moy Madame, que si le Roy vostre Pere a
                des Espions dans Babilone, qui raportent fidellement ce qu'ils auront veû ; ils
                parleront autant de vostre melancolie que de vostre parure : et de cette sorte vous
                n'avez rien à craindre. Enfin <interp id="note3018" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, la Princesse n'y pouvant faire autre chose,
                se laissa habiller : sans vouloir toutefois que l'on employait aucun art à sa
                coiffure. Mais comme vous sçavez, elle a les cheveux si beaux, que la negligence la
                pare et luy sied bien. Les habillemens que l'on nous bailla, estoient à l'usage de
                Medie et de <interp id="note3019" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, c'est à dire de couleurs fort vives et fort éclatantes : car
                pour les femmes de qualité de Babilone, elles ne portent jamais que du blanc. Cela
                n'empesche pas toutefois, qu'elles ne soient fort magnifiquement et fort galamment
                habillées : n'y ayant presque point de couleur, sur laquelle les Diamans, les
                Esmeraudes, et les Rubis, facent un plus bel effet. Nous le connusmes bien tost
                apres ce jour là : car à peine la Princesse fut elle en <pb id="page_1021"
                  n="V02-P423"/>estat d'estre veüe, que plus de deux cens femmes de condition
                vinrent luy faire la reverence. Elle les reçeut fort civilement : mais avec une
                melancolie si grade, qu'elle ne leur donna guere moins de pitié que d'admiration.
                Enfin il falut partir : et au lieu de douze Chariots pleins de Dames, qu'il y avoit
                le jour auparavant, il y en eut plus de deux cens. Le Roy eut aussi plus de trois
                mille chevaux à l'accompagner : pour la Princesse, au lieu d'un Chariot ordinaire,
                elle fut contrainte de monter dans un superbe Char de Triomphe, dont tous les
                ornemens estoient d'or. Il estoit tiré par quatre Chevaux Tigres, attelez de front,
                les plus beaux que l'on vit jamais : et quatre Hommes de la premiere condition,
                portoient sur ce Char un Dais magnifique, fait d'une espece de Broderie d'Or, de
                Perles, et de Diaroans, que les seules Sidoniennes sçavent faire. Je ne m'arresteray
                point à vous particulariser cette pompe : et je vous diray seulement, que toute
                cette grande Plaine que l'on trouve en arrivant à Babilone par le costé que nous y
                allions ; et qui comme vous sçavez, est toute couverte de Palmiers, d'une beauté
                admirable, et d'une hauteur prodigieuse ; estoit remplie de Troupes : mais de
                Troupes armées avec une magnificence estrange. De cent pas en cent pas, nous
                trouvions des Ares de Triomphe eslevez, sous lesquels passoit le Char de la
                Princesse : et sur lesquels il y avoit des Inscriptions, qui luy estoient
                glorieuses. Tous ces Arcs estoient superbes : et <pb id="page_1022" n="V02-P424"
                />l'on ne voyoit rien qui ne parlast de Grandeur et de joye. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020204" n="Histoire de Mandane : Mazare" type="sequence">
            <argument>
              <p>Arrivée à Babilone, Mandane, conduite dans ses appartements, craint que personne ne
                puisse la délivrer. Elle ignore encore qu'elle s'est acquis un nouveau soupirant en
                la personne de Mazare, que le roi d'Assirie a chargé de la surveiller. Son
                ravisseur, au reste, ne tarde pas, à son grand désespoir, à découvrir qu'elle est
                éprise d'Artamene. Il la soumet à un chantage, en se déclarant prêt à déposer les
                armes, au moindre mot d'espoir de sa part. Mandane est bouleversée, au point qu'elle
                est prête à se suicider, si le roi d'Assirie venait à triompher.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02020401" n="Arrivée de Mandane à Babilone">
              <argument>
                <p>Aux portes de Babilone, Mazare est chargé de remettre les clefs de la ville à
                  Mandane. La princesse les refuse, les considérant comme celles de sa prison.
                  Mazare est charmé par tant de beauté et d'esprit. Le roi d'Assirie la conduit
                  ensuite dans le palais jusqu'à son appartement. Elle apprend que toutes les femmes
                  qui servaient Nitocris lui sont à présent dévouées. Une fois seule avec Martesie,
                  elle se désespère : aussi vaillant soit-il, Artamene pourra-t-il forcer les murs
                  de la ville, qui paraissent infranchissables ?</p>
              </argument>
              <p> A deux stades de la Ville, le Prince des Saces qui estoit admirablement beau, et
                de bonne mine, ayant un habillement tres riche, et estant monté sur un cheval
                Isabelle à crins noirs, vint à la teste de mille chevaux, presenter à la Princesse,
                de la part du Roy, de grandes Cless d'or, dans une Corbeille de mesme metal,
                enrichie de Topases et d'Amethistes. Madame, luy dit il en les presentant, le Roy
                m'a commande de vous obeir : et de vous offrir de sa part, ce que luy seul vous peut
                donner. Seigneur, respondit la Princesse (car on l'advertit de la condition de
                  <interp id="note3020" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>)
                si en me presentant les Clefs de Babilone, vous m'assurez qu'il me sera permis d'en
                faire des demain ouvrir les portes, pour m'en retourner à <interp id="note3023"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, ou pour aller à
                  <interp id="note3022" resp="BeS" type="lieu" value="Ecbatane">Ecbatane</interp>,
                je les accepteray sans doute, et vous seray eternellement obligée de me les avoir
                offertes. Mais si cela ne doit pas estre (poursuivit elle, avec une melancolie
                charmante, qui ne luy déroboit rien de sa beauté) il me semble qu'il y a quelque
                injustice, et mesme quelque inhumanité, de vouloir que je garde moy mesme les Clefs
                de ma prison. Ainsi, Seigneur, jusques à tant que cela soit determiné par le Roy
                d'Assirie, gardez ce que vous m'avez voulu offrir, comme ne pouvant estre en de
                meilleures mains que les vostres. <interp id="note3021" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> surpris et charmé de la beauté, de l'esprit, et de
                la civilité de la Princesse, luy dit qu'il ne garderoit ce qu'elle luy faisoit
                l'honneur de luy <pb id="page_1023" n="V02-P425"/>confier, que pour le remettre en
                sa disposition, quand elle seroit arrivée à la Ville : et sans la faire tarder
                davantage, il mesla sa Troupe qui estoit tres magnifique, avec celle du Roy
                d'Assirie. Ce Prince marchoit seul, immediatement apres le Char de la Princesse :
                mais si paré, si brillant d'Or et de Pierreries, qu'excepté <interp id="note3024"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, je ne ny jamais
                d'homme de meilleure mine que luy. A l'entrée de la Ville, on fit une Harangue à la
                Princesse, ou plustost un Eloge : Toutes les Maisons estoient tendués de superbes
                Tapisseries : Toutes les ruës estoient semées de fleurs : Toutes les femmes estoient
                aux fenestres extraordinairement parées : mille Trompettes et mille Clairons,
                faisoient retentir l'air de toutes parts : et tout le Peuple estoit si ravy de la
                beauté de la Princesse ; et il en fit des acclamations si grandes ; que le Roy
                d'Assirie en eut une joye, qui ne se peut exprimer. Enfin <interp id="note3025"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, nous fusmes
                conduites au Palais de la Reine <interp id="note3026" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Nitocris">Nitocris</interp> : Comme la Princesse descendit du Char, le Roy
                d'Assirie vint luy presenter la main, pour la mener à son Apartement : Elle eust
                bien voulu le refuser, mais elle creut que cela paroistroit bizarre et hors de
                propos. Ainsi elle luy donna la main sans incivilité : mais ce fut pourtant d'une
                maniere si cruelle pour luy, et elle luy fit si bien connoistre que la seule qualité
                de Roy d'Assirie, exigeoit d'elle cette legere complaisance, qu'il n'en fut gueres
                plus satisfait. Nous passasmes par plus de six Apartemens de plein pied, tous plus
                magnifiquement <pb id="page_1024" n="V02-P426"/>meublez les uns que les autres : et
                au dernier, il luy fit une profonde reverence : et luy dit que c'estoit d'oresnavant
                à elle à commander à toute l'Assirie : et qu'il n'estoit plus que le premier de ses
                Sujets. Enfin apres une heure, qui fut employée à recevoir les complimens de tout ce
                qu'il y avoit de Grand dans Babilone, l'on nous laissa en liberté : et nous eusmes
                du moins la consolation de sçavoir, que toutes les femmes qui avoient servy la Reine
                  <interp id="note3030" resp="BaS" type="personnage" value="Nitocris"
                  >Nitocris</interp>, furent destinées à servir la Princesse <interp id="note3028"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : et qu'ainsi elle
                n'auroit aupres d'elle, que des personnes vertueuses. Quelque temps apres que nous
                fusmes seules, <interp id="note3027" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp> estant allé dans une autre Chambre, la princesse me regarda
                avec une melancolie extraordinaire : Ha ! <interp id="note3029" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, s'escria-t'elle, en quel
                lieu sommes nous ? et par quelle voye en sortirons nous ? N'avez vous point pris
                garde, me dit elle, à ces prodigieuses Murailles de Babilone, sur lesquelles
                plusieurs Chariots peuvent aller de front tant elles sont espaisses et fortes ?
                N'avez vous point veû ces superbes Tours qui l'environnent ? N'avez vous point
                remarqué combien l'<interp id="note3031" resp="BeS" type="lieu" value="Euphrate"
                  >Euphrate</interp> qui la divise, en rendroit ce me semble les aproches
                difficiles, à ceux qui la voudroient assieger ? N'estes vous point estonnée de ce
                nombre innombrable de Peuple qui la remplit, de ces Portes d'airain qui la ferment ?
                Et enfin pouvez vous bien concevoir, qu'il soit possible d'esperer, que quand toute
                l'Asie s'armeroit pour mon secours, l'on peust me retirer de <pb id="page_1025"
                  n="V02-P427"/>Babilone ? Car apres tout, quelque vaillant que soit l'illustre
                  <interp id="note3032" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, il ne sçauroit vaincre le Roy d'Assirie enfermé dans les
                Murailles de cette superbe Ville. Voila ma chere Fille, me dit elle, tout ce que
                l'ay pensé durant cette funeste ceremonie : et voila toute la part que j'ay prise, à
                la magnifique Entrée que l'on m'a faite. Madame, luy dis-je, les Dieux sont tout ce
                qui leur plaist : et la prudence humaine trouve quelquefois de l'impossibilité en
                des choses, où il n'y en a point pour eux. Vous avez raison, dit elle ; aussi ne
                fonday-je plus mon esperance qu'en leur appuy. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020402" n="La passion de Mazare ">
              <argument>
                <p>Pour ne pas contrarier Mandane, le roi d'Assirie ne la voit qu'une fois par jour.
                  Par contre, il charge Mazare de lui parler aussi souvent que possible en sa
                  faveur. Ce dernier, pourvu de nombreuses qualités, gagne l'affection de la
                  princesse. En effet, il est aussi dévoué que mélancolique, ce que la princesse
                  interprète comme de la compassion. Or – Martesie l'a appris depuis par Orsane –,
                  Mazare est tombé amoureux de la princesse au premier regard. Profondément
                  désespéré par un amour sans issue, qui fait de lui, de surcroît, un traître à
                  l'égard du roi d'Assirie, Mazare est résolu de conserver sa passion secrète.</p>
              </argument>
              <p>En effet, le lendemain la princesse voulut aller au Temple : et on la conduisit à
                celuy de lupiter Belus, qui est une des plus belles choses du monde. Cependant comme
                le Roy d'Assirie vouloit tascher de la gagner par la douceur, et qu'il craignoit de
                l'irriter, il ne la voyoit au plus qu'une heure par jour : encore estoit ce devant
                tant de monde, que la Princesse s'en trouvoit beaucoup moins incommodée. Le Prince
                  <interp id="note3033" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                la voyoit fort assiduëment par les ordres du Roy, qui l'avoit prie de tascher de luy
                rendre office aupres d'elle : sçachant bien qu'il n'y avoit pas de personne au monde
                qui eust plus d'adresse, ny gueres plus de charmes dans la conversation. En effet,
                ce Prince reüssit si admirablement à se faire estimer de la Princesse, et à gagner
                son amitié, qu'il ne fut pas une petite consolation à ses disgraces. Il estoit doux,
                civil, et respectueux : et quoy qu'il parlast tousjours à l'avantage du Roy
                d'Assirie, <pb id="page_1026" n="V02-P428"/>quand l'occasion s'en presentoit ;
                neantmoins nous voiyons dans ses yeux une melancolie si obligeante ; parce que nous
                la croyons un effet de la compassion qu'il avoit de nos malheurs ; que la Princesse
                ne pouvoit quelquefois se lasser de le loüer. Mais <interp id="note3034" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, pour vous faire mieux
                comprendre toute la suite de mon discours, il faut que je vous descouvre en cét
                endroit de mon recit, une chose que nous ne sçeusmes que tres long temps apres que
                ce que je viens de dire nous fut arrivé ; et que nous ne soubçonnasmes mesme point
                du tout ; tant il est vray que l'infortuné <interp id="note3037" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> déguisa. admirablement bien ses
                sentimens. je vous diray donc <interp id="note3035" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, que ce Prince en presentant les Clefs de
                Babilone à la Princesse <interp id="note3036" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, le jour que nous y arrivasmes, perdit absolument
                sa liberté ; et devint aussi amoureux d'elle, que le Roy d'Assirie l'estoit. Comme
                il n'avoit point encore eu d'amour, il ne connut pas d'abord cette passion : et il
                s'imagina (comme je l'ay sçeu par le genereux <interp id="note3038" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> qui est venu avec moy, et qui m'a
                descouvert tous les secrets sentimens de feu son Maistre) que l'admiration toute
                seule, jointe à la pitié de voir une si belle Personne affligée, estoit ce qui
                troubloit un peu son esprit. Mais il ne fut pas huit jours a s'apercevoir que ce
                qu'il sentoit, estoit quelque chose de plus, Il accepta pourtant la commission que
                le Roy d'Assirie luy donna, de voir souvent la Princesse, et de luy parler souvent
                en sa faveur : car quelle bonne raison eust il pû <pb id="page_1027" n="V02-P429"
                />dire pour s'en excuser ? Il fit neantmoins quelque legere resistance, à la
                premiere proposition qu'il luy en fit : Mais apres tout, soit qu'il n'eust point d
                excuse legitime à donner ; soit qu'un secret mouvement de sa passion fit qu'il ne
                peut refuser de voir la personne qu'il aimoit malgré luy, il promit qu'il la
                verroit, et qu'il serviroit le Roy d'Assirie : et en effet, il la vit, et il tascha
                de l'y servir. Car il faut advoüer que <interp id="note3040" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> estoit naturellement genereux :
                et que l'amour seulement l'a forcé de faire des choses contre la generosité. En
                effet <interp id="note3041" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane"
                  >Orsane</interp> m'a assuré, qu'il luy descouvrit son coeur : et qu'il n'est point
                d'efforts qu'il ne fist, pour regler son affection : et pour la renfermer dans les
                bornes de l'estime et de l'amitié. Quel malheureux destin est le mien ? (disoit il
                un jour à <interp id="note3042" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane"
                  >Orsane</interp>) j'ay passé presque toute ma vie dans une Cour où il y a un
                nombre infiny de belles Personnes sans en estre amoureux ; et je ne voy pas plustost
                la Princesse <interp id="note3039" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, que je le deviens esperdûment. Ha ! <interp id="note3043"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp>, s'escrioit il, que
                ceux qui disent que l'esperance naist avec l'Amour sont abusez ! Car apres tour, que
                puis-je esperer ? Je sens une passion que je dois et que je veux combatre : et que
                si je ne la puis vaincre, je suis du moins resolu de cacher eternellement. Car
                enfin, j'ay promis amitié au Roy d'Assirie ; je suis son Vassal ; j'ay l'honneur
                d'estre son Patent ; et il m'a choisi pour le confident de sa passion. Comment donc
                puis-je vaincre tous ces obstacles ? Mais quand ma generosité cederoit à <pb
                  id="page_1028" n="V02-P430"/>mon amour, et que je me resoudrois d'estre lasche, et
                de trahir un Prince à qui je dois beaucoup de respect ; je le serois inutilement :
                n'estant pas à croire, qu'une Princesse qui mal-traite le Roy d'Assirie, reçeust
                favorablement le Prince des Saces. Ainsi <interp id="note3048" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp>, poursuivoit il, je sçay bien que
                je n'espere rien : et je sçay pourtant bien que j'aime, et que j'aime jusques à
                perdre la raison. Mais, reprenoit il, puis que ma passion naist sans esperance, il
                faut esperer qu'elle ne durera pas long temps : ou plustost, adjoustoit ce Prince,
                il faut croire que puis que le desespoir mesme ne la fait pas mourir en naissant,
                elle subsisteta eternellement. Aimons donc, disoit il, aimons, puis que c'est nostre
                destinée : et aimons mesme sans en faire de scrupule. Car enfin nous ne sommes pas
                Maistres de nostre affection : et c'est bien assez si nous la pouvons cacher : et si
                nous la pouvons obliger à se contenter de l'estime et de <interp id="note3046"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Bres <interp
                  id="note3044" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                  <interp id="note3047" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                ne pouvant arracher de son coeur, l'amour qu'il avoit pour la Princesse, se resolut
                du moins d'en faire un grand secret : et de ne laisser pas mesme de rendre office au
                Roy d'Assirie. Mais <interp id="note3045" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, il ne disoit pas une parole en sa faveur,
                qui ne luy donnast mille desplaisirs secrets : et la Princesse n'en prononçoit pas
                une à son des avantage, qui ne luy causast une joye, qu'il avoit bien de la peine à
                cacher. Ainsi il estoit fidelle et infidelle tout ensemble : sa bouche parloit pour
                le Roy d'Assirie, et son coeur le trahissoit : et quoy qu'il fist, et <pb
                  id="page_1029" n="V02-P431"/>quoy qu'il dist, l'on voyoit tousjours dans son ame
                une si grande crainte de déplaire à la Princesse <interp id="note3049" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, que jamais je n'ay veû plus de
                respect en personne. Cependant nous ne soubçonnasmes jamais rien de sa passion : il
                paroissoit quelquefois assez melancolique, mais il avoit l'adresse de nous faire
                comprendre, sans mesme nous le dire, que les malheurs de la Princesse le touchoient
                : et qu'il eust bien voulu que le Roy d'Assirie eust pü vaincre ses propres
                sentimens, et renoncer à tous ses desseins. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020403" n="La jalousie du roi d'Assirie">
              <argument>
                <p>Le roi d'Assirie devine bientôt que le cœur de Mandane est déjà pris et
                  qu'Artamene est son rival le plus dangereux. Il fait part de ses soupçons à
                  Mazare, lequel ne peut s'empêcher de laisser paraître son trouble, que le roi
                  d'Assirie interprète comme de la compassion. Ses soupçons sont confirmés par
                  Arianite, qui a épié une conversation entre Mandane et Martesie. Au comble du
                  désespoir, le roi d'Assirie, interroge Mandane : d'abord fortement contrariée, la
                  princesse décide de révéler à son ravisseur qu'Artamene est de condition égale à
                  la sienne. En outre, si Ciaxare le permet, elle épousera ce rival. L'aveu achève
                  de désespérer Philidaspe.</p>
              </argument>
              <p>Les choses estoient en cét estat, lors qu'il nous arriva un surcroist d'infortune,
                qui nous donna bien de la peine : Ce fut que le Roy d'Assirie ne voyant nul
                changement en l'esprit de <interp id="note3056" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, malgré ses respects, ses soumissions, et tous
                les soings de <interp id="note3060" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>, commença de croire qu'il faloit necessairement que le coeur de
                la Princesse fust preocupé. Et se souvenant alors de tant de soubçons qu'il avoit
                eus qu'<interp id="note3050" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne fust amoureux de <interp id="note3057" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; et se souvenant encore en
                suitte, de ce qu'il avoit entendu de la bouche de <interp id="note3055" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, touchant la condition
                  d'<interp id="note3051" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; et de la rougeur de la Princesse, qu'il avoit remarquée à
                  <interp id="note3062" resp="BeS" type="lieu" value="Opis">Opis</interp>, quand il
                l'avoit nommée ; il n'en faut point douter (dit il au Prince <interp id="note3061"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, apres luy avoir
                raconté tout ce qui luy estoit arrivé à la Cour de Capadoce) non seulement <interp
                  id="note3052" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est
                Prince ; non seulement <interp id="note3053" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> aime <interp id="note3058" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; mais <interp id="note3059"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> aime <interp
                  id="note3054" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Je
                vous laisse à penser quel trouble ce sentiment mit dans l'esprit de <pb
                  id="page_1030" n="V02-P432"/>jeune Roy, et quelle inquietude en ressentit <interp
                  id="note3069" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> : il en
                fut si troublé et si interdit, que le Roy d'Assirie croyant que ce fust pour le seul
                interest qu'il prenoit au sien, l'en remercia tendrement. Cependant il trouva moyen
                pour s'esclaircir de ses doutes, de parler en particulier à <interp id="note3063"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> : qui
                malheureusement, sans que nous en sçeussions rien, avoit entendu une conversation
                que j'avois eüe avec la Princesse le soir auparavant : et où nous avions presque
                repassé toutes les choses les plus secrettes de sa vie : à la reserve du Nom de
                  <interp id="note3066" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>,
                que par hazard nous n'avions point prononcé. Mais quoy qu'elle n'eust pas tout
                entendu, elle en avoit pourtant assez oüy, pour ne luy laisser pas lieu de douter,
                qu'il y avoit une intelligence entre <interp id="note3065" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et <interp id="note3067"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : de sorte que quand
                le Roy d'Assirie parla à cette malicieuse fille, il en aprit plus qu'il n'en vouloit
                sçavoir. Neantmoins comme elle ne luy disoit les choses que fort confusément, il se
                resolut de s'en éclaircir mieux : et mesme d'en parler à la Princesse. Comme la
                jalousie est une passion encore plus violente que l'amour, parce qu'elle n'est
                jamais seule dans un coeur : et qu'ainsi elle porte tousjours je trouble avec elle :
                le Roy d'Assirie me parut tout change, dès qu'il entra dans la chambre de <interp
                  id="note3068" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Il
                n'y avoit alors qu'<interp id="note3064" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Arianite">Arianite</interp> et moy aupres d'elle : il la salüa pourtant
                avec tout le respect qu'il luy devoit : et il voulut mesme commencer la conversation
                par des choses indifferentes : mais il paroissoit neantmoins <pb id="page_1031"
                  n="V02-P433"/>tant d'inquietude dans son esprit, que nous nous en aperçeusmes.
                Madame (luy dit il apres plusieurs autres discours interrompus) je voudrois bien
                sçavoir de vous, une chose qui m'importe infiniment, et qui vous importe aussi
                beaucoup : S'il m'est permis de vous la dire, repliqua la Princesse, et que je la
                sçache, peut-estre satisferay-je vostre curiosité. Ouy Madame, vous la sçavez,
                respondit il, et pour ne vous tenir pas plus long temps en peine, je voudrois que
                vous m'eussiez fait l'honneur de m'aprendre. quel est ce puissant Ennemy qui me
                combat dans vostre coeur, et qui m'y surmonte : car enfin si cela n'estoit pas, je
                ne sçaurois croire que mes soins, mes respects, et mes soumissions, ne fussent venus
                à bout d'une simple aversion. Seigneur (luy dit la Princesse, qui ne croyoit pas
                qu'il sçeust rien avec certitude de ce qui regardoit <interp id="note3070"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>) ne vous donnez
                point s'il vous plaist la peine de chercher de secretes raisons à mon procedé aveque
                vous : et sçachez que quand mesme je vous aurois aimé, et tendrement aimé ; si vous
                m'aviez enlevée sans mon consentement, je ne vous aimerois jamais : tant il est vray
                que j'ay une puissante aversion, pour ceux qui perdent une fois seulement en toute
                leur vie le respect qu'ils me doivent. Quoy Madame (repliqua ce Prince violent,
                presque contre son intention) si <interp id="note3071" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> avoit fait ce qu'a fait <interp id="note3073"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, vous le
                traiteriez comme vous me traitez ? <interp id="note3072" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, respondit la Princesse en
                  <pb id="page_1032" n="V02-P434"/>rougissant, est trop sage pour me permettre
                seulement de supposer qu'il peust jamais avoir commis une semblable faute : Mais
                Seigneur, pourquoy me parlez vous d'<interp id="note3074" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en cette occasion ? Je vous
                en parle, Madame, repliqua-t'il, comme d'un homme qui à ce que je voy, m'a vaincu
                plus d'une fois : mais beaucoup plus cruellement dans vostre coeur, qu'il n'a fait
                les aimes à la main. Ouy Madame, cét <interp id="note3075" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> que j'ay tousjours haï, et
                que vous m'avez autrefois commandé d'aimer, est certainement celuy qui s'oppose à ma
                gloire et à mon bonheur : et vous ne me commandiez sans doute, que ce que vous
                faisiez vous mesme. Comme je n'ay point eu d'injustes sentimens, respondit la
                princesse sans s'émouvoir, je ne vous nieray point que je n'aye eu, et que je n'aye
                encore beaucoup d'amitié pour <interp id="note3076" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et vous n'ignorez pas que je luy ay assez
                d'obligation, pour ne le pouvoir haïr. Ces obligations, repliqua ce Prince violent,
                n'auroient jamais porté la Princesse <interp id="note3078" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, à avoir une affection
                particuliere et secrette pour un simple Chevalier : si son coeur n'avoit esté touché
                d'une inclination bien forte. Ce simple Chevalier dont vous parlez, reprit la
                Princesse en colere, paroissoit estre autant que <interp id="note3079" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp> en ce temps là : et sera
                peut-estre beaucoup davantage un jour, tout Roy d'Assirie qu'est ce <interp
                  id="note3080" resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>.
                Il ne faut pas attendre plus long temps, respondit il, car puisqu'<interp
                  id="note3077" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                possede vostre affection, je le tiens beaucoup au <pb id="page_1033" n="V02-P435"
                />dessus de tous les Princes de la Terre, quand mesme il ne seroit que ce qu'il a
                paru estre. Vous avez bien de l'orgueil, et bien de l'humilité tout ensemble, reprit
                la princesse, mais apres tout Seigneur, desacoustumez vous s'il vous plaist de me
                parler imperieusement, car je ne le sçaurois souffrir. Le Roy d'Assirie voyant qu'il
                avoit extrémement irrité la princesse, se jetta à ses pieds : et passant d'une
                extréme violence, à une extréme soumission. Quoy Madame, luy dit il, vous voulez que
                je puisse conserver la raison, en aprenant que ce coeur que je croiyois insensible
                pour toute la Terre, ne l'est pas pour <interp id="note3081" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ! N'estoit-ce point assez que
                je sçeusse que vous me haissiez, fans que j'aprisse qu'un autre estoit aimé ; et un
                autre encore que j'ay tousjours haï ? Tant que je ne vous ay creüe qu'insensible,
                les Dieux sçavent que dans le fonds de mon coeur je vous ay justifié autant que je
                l'ay pû : J'advoüois que vous aviez raison de mépriser tous les Rois du Monde, parce
                qu'il n'y en avoit point qui fust digne de vous. Je confessois que mon procedé
                meritoit que vous me fissiez attendre long temps le pardon de ma faute : Mais
                Madame, lorsque j'ay apris avec certitude, que le seul homme de toute la Terre, pour
                qui j'ay de la haine (quoy que j'aye de l'estime pour luy) est le seul que vous
                aimez ; ha Madame, je n'ay pû demeurer dans les termes que je m'estois prescrit. Je
                me suis plaint ; je vous ay accusée, j'ay perdu le respect en perdant aussi la <pb
                  id="page_1034" n="V02-P436"/>raison ; et je pense mesme que si j'eusse pû
                m'arracher de l'ame la violente passion que vostre beauté y a fait naistre, je
                l'eusse fait avec joye. Ouy Madame, je l'advoüe, j'ay fait tout ce que j'ay pu pour
                vous haïr : mais Dieux que tous mes efforts ont esté inutiles ! Car enfin je vous
                aime plus que je ne vous aimois ; ma haine a augmenté pour <interp id="note3082"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, et mon amour
                s'est accrue pour la Princesse <interp id="note3085" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. je me trouve un interest nouveau à estre aimé de
                vous : il faut Madame, il faut que je chasse <interp id="note3083" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de vostre coeur : il faut que
                mes respects, mes soings, mes larmes, et mes soupirs, le detruisent : et il faut
                enfin que je meure, ou qu'il ne vive plus en vostre memoire. La Princesse entendant
                parler le Roy d'Assirie de cette sorte, ne douta point du tout qu'il ne sçeust
                quelque chose de bien particulier, de l'affection d'<interp id="note3084" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : c'est pourquoy elle ne
                jugea pas qu'il falust faire une finesse d'une amitié innocente. Joint que dans le
                trouble où le discours du Roy d'Assirie mettoit son ame ; elle creut que peut- estre
                à la fin quand il auroit absolument perdu l'esperance d'estre aimé, la laisseroit il
                en repos. C'est pourquoy prenant la parole, Seigneur, luy dit elle, les Dieux
                sçavent si je suis capable d'aucun deguisement criminel : et l'ingenuité que je m'en
                vay avoir pour vous, vous le doit assez faire connoistre. Ha Madame (s'écria alors
                le Roy d'Assirie, qu'elle avoit fait relever malgré luy) ne soyez pas assez sincere,
                pour me dire tout ce que vous pensez <pb id="page_1035" n="V02-P437"/>d'advantageux
                pour <interp id="note3086" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : cachez moy plustost une partie de sa gloire : et ne mettez
                pas ma patience à une si rigoureuse espreuve. Je ne sçaurois, luy respondit la
                Princesse, vous rien dire que vous ne sçachiez : car enfin toute la Cour de <interp
                  id="note3093" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> a sçeu que
                j'ay beaucoup estimé <interp id="note3087" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et je vous l'ay dit à vous mesme, du temps
                que vous estiez <interp id="note3092" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp>. Mais toute la <interp id="note3094"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> a ignoré, ce que je voy
                bien que vous sçavez, et ce que je m'en vay vous advoüer, qui est qu'<interp
                  id="note3088" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est
                de condition égale à la vostre : et que si le Roy mon Pere y consentoit, l'affection
                  qu'<interp id="note3089" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> a pour moy, auroit toute la recompense qu'elle merite. Voila
                Seigneur, les termes où en sont les choses : et peut-estre en sçavez vous plus
                presentement, qu'<interp id="note3090" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> luy mesme n'en sçait. Voila Seigneur, encore une fois, cette
                importante vérité que vous avez desiré sçavoir : c'est à vous presentement à regler
                vos desseins et vostre affection pour moy : vous avez de l'esprit et de la
                generosité, c'est pourquoy je n'ay plus rien à vous dire là dessus. Vous pouvez
                encore prendre un chemin, qui m'obligeroit à vous redonner mon estime, et qui vous
                aquerroit encore l'amitié d'<interp id="note3091" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : Ha Madame, s'écria ce Prince tout hors de luy
                mesme, je ne veux point de vostre estime toute glorieuse qu'elle est sans vostre
                affection : et je ne veux jamais avoir de part en l'amitié d'un homme, qui possede
                toute la vostre : et <pb id="page_1036" n="V02-P438"/>qui seul m'empesche de la
                posseder. Non non Madame, il faut prendre des voyes plus violentes, pour decider les
                differents que nous avons ensemble <interp id="note3095" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et moy : et il faut que sa
                mort me console de vostre cruauté, ou que la mienne assure son bonheur et le vostre.
              </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020404" n="La captivité de Mandane">
              <argument>
                <p>Le roi d'Assirie apprend que Ciaxare et Artamene sont en train de lever des
                  troupes. Il envoie des dépêches en Lydie, en Phrigie, en Hircanie, en Arabie, en
                  Paphlagonie et en Inde pour faire de même. Mandane, quant à elle, souffre de sa
                  captivité ; elle espère et appréhende tout à la fois l'arrivée de l'armée de son
                  père.</p>
              </argument>
              <p>En disant cela il sortit, et laissa la Princesse en une affliction extréme : il fut
                retrouver <interp id="note3100" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>, et luy raconta tout ce que <interp id="note3098" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> luy avoit dit. Ce malheureux
                Prince l'escouta avec une inquietude estrange : il y avoit des momens, où il n'avoit
                pas moins de douleur que le Roy d'Assirie : et il y en avoit d'autres, où il
                imaginoit quelque douceur, à penser qu'il y avoit dans le coeur de la Princesse un
                puissant obstacle pour empescher ce Prince d'estre aimé : et où il esperoit qu'entre
                un Amant haï et un Amant absent, il pourroit peut-estre faire quelque progrés : de
                sorte qu'il se resolvoit fortement, à tascher de gagner l'estime et l'amitié de la
                Princesse. Il croyoit mesme ne faire presque rien contre la generosité : car, disoit
                il, ce ne sera pas moy qui empescheray <interp id="note3099" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> d'aimer le Roy d'Assirie, ce
                sera <interp id="note3096" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Mais Dieux, reprenoit il un moment apres en luy mesme, cét
                  <interp id="note3097" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> qui s'oppose au Roy d'Assirie, s'opposera aussi à <interp
                  id="note3101" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> : Mais,
                adjoustoit il, <interp id="note3102" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> ne veut pas vaincre à force ouverte, ny à guerre declarée : il
                veut employer la ruse, où la force seroit inutile : et avoir recours à l'artifice,
                puis qu'il n'y a point d'autre voye de n'estre pas malheureux. Cependant comme il
                  <pb id="page_1037" n="V02-P439"/>voyoit le Roy d'Assirie fort irrité, et en estat
                de se porter peut estre à quelque extréme resolution ; il le retint avec toute
                l'adresse imaginable : et luy fit beaucoup esperer de ses soins. En effet il vint
                voir la Princesse, mais il ne pût pas luy parler le premier : car comme elle avoit
                une extréme confiance en luy, et qu'elle n'ignoroit pas que le Roy d'Assirie luy
                disoit toutes choses ; elle luy parla d'abord avec tant d'esprit, tant de vertu,
                tant de douceur, et d'une maniere si touchante ; que <interp id="note3105"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> pensa presque former
                la resolution, de n'avoir plus que de l'amitié pour <interp id="note3103" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Mais Dieux, que cette
                genereuse resolution estoit mal affermie ! Quand il ne faisoit qu'escouter la
                Princesse, il avoit le coeur attendry ; la compassion luy faisoit quasi respandre
                des larmes ; mais dés qu'il levoit les yeux, et qu'il rencontroit ceux de <interp
                  id="note3104" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, une
                nouvelle flame tarissoit ses pleurs, détruisoit ses premiers desseins ; et
                r'embrasoit toute son ame. La Princesse fut toutefois tres satisfaite de luy : car
                comme elle luy tesmoigna apprehender quelque chose de l'humeur violente du Roy
                d'Assirie ; Non Madame (luy dit-il, d'une maniere à luy persuader qu'il exprimoit
                ses veritables sentimens) ne craignez rien de la violence du Roy : je vous engage ma
                parole d'aporter tous mes soins à luy oster toute pensée criminelle : Mais si je n'y
                pouvois pas reüssir, je vous proteste que de son Vassal je deviendrois son Ennemy,
                s'il avoit entrepris de vous deplaire : et que tant <pb id="page_1038" n="V02-P440"
                />que <interp id="note3113" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> sera vivant, la Princesse <interp id="note3111" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne souffrira autre persecution
                du Roy d'Assirie, que celle de ses prieres, de ses larmes, et de ses soupirs. je
                vous laisse à penser, sage <interp id="note3109" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, quels furent les remercimens de la
                Princesse, et quels furent les Eloges qu'elle luy donna : Enfin <interp
                  id="note3114" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> en vint
                à tel point avec elle, qu'elle l'aimoit comme un frere : et ce Prince se trouva si
                heureux durant quelques jours, qu'il ne se souvenoit ny d'<interp id="note3106"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ny de rien qui le
                peust fascher. Mais peu de temps apres, le Roy d'Assirie ayant esté adverty du
                retour d'<interp id="note3107" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> à <interp id="note3119" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Themiscire">Themiscire</interp> ; de son arrivée à <interp id="note3116"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Ecbatane">Ecbatane</interp> avec <interp
                  id="note3110" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ; et
                des grands preparatifs de guerre que l'on faisoit contre luy : hasta de son costé
                l'execution de tous les ordres qu'il avoit donnez. Car dés le lendemain que nous
                fusmes arrivez à Babilone, il avoit renvoyé en <interp id="note3117" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Lydie">Lydie</interp> : il avoit aussi envoyé en Phrigie, en
                Hircanie, en Arrabie, en Paphiagonie, et vers un Prince Indien : Le Prince des Saces
                aussi, envoya de son costé supplier le Roy son Pere de haster les levées qu'il
                faisoit faire en son Royaume. Cependant nous ne sçavions que fort confusément les
                preparatifs de la guerre : car <interp id="note3115" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> qui ne pouvoit se resoudre de parler d'<interp
                  id="note3108" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> à
                  <interp id="note3112" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, luy disoit toujours qu'il n'en sçavoit autre chose, si non
                qu'il estoit revenu des <interp id="note3118" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Massagettes">Massagettes</interp>, et que l'on se preparoit à la guerre.
                Durant cela, le Roy d'Assirie voyoit tousjours la Princesse, tantost : violent,
                tantost tres sousmis, tantost ne faisant <pb id="page_1039" n="V02-P441"/>que la
                regarder avec une profonde melancolie, sans luy parler que fort peu ; et tantost
                aussi luy parlant avec une colere extréme, sans oser pourtant lever les yeux vers
                les siens. Mais apres tout, j'ay cent et cent fois admiré la bonté des Dieux, en ce
                qu'ils ont fait qu'un Prince aussi imperieux que celuy-là, et d'une humeur aussi
                altiere ; soit tousjours demeuré dans les termes du respect. Au commencement que
                nous fusmes à Babilone, toutes les Dames avoient la permission de voir la Princesse
                : et elle en fut si cherement aimée, qu'il n'est rien qu'elles n'eussent esté
                capables de faire pour la delivrer : n'eust esté la passion qu'elles avoient qu'elle
                peust se resoudre de devenir leur Reine : de sorte qu'il n'y avoit pas une femme de
                qualité, qui ne taschast par son propre interest, de rendre office au Roy d'Assirie.
                Neantmoins depuis que ce Prince fut adverty par ses Espions que l'on viendroit
                bien-tost à luy, il nous osta cette liberté : et à la reserve du Prince <interp
                  id="note3120" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>,
                personne ne voyoit plus la Princesse, et elle estoit gardée fort estroitement. La
                raison de cela estoit, que le menu Peuple conmençoit de murmurer un peu, de ce que
                l'on alloit engager toute l'Assirie en une guerre injuste. Nous vivions donc de
                cette sorte, c'est à dire avec beaucoup de melancolie, et sans autre consolation que
                celle de la conversation du Prince <interp id="note3121" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>. Les femmes qui servoient la
                Princesse, nous disoient que tous les jours il arrivoit grand nombre d'Estrangers à
                Babilone, sans qu'elles sçeussent ce <pb id="page_1040" n="V02-P442"/>que c'estoit :
                car elles n'avoient guere plus de liberté que nous. Bien est il vray que nous
                estions en une belle Prison (si toutefois il peut y en avoir de belles) estant
                certain que le Palais des Rois d'Assirie est la plus belle chose du monde. Mais sage
                  <interp id="note3123" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, je ne songe pas que vous le sçavez : et que je parle à des
                personnes qui ont accompagné le Vainqueur de Babilone à toutes ses Conquestes. Je
                vous diray donc seulement, que l'Apartement de la Princesse, estoit du costé qui
                regarde cette grande Plaine qui s'estend le long de l'<interp id="note3126"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Euphrate">Euphrate</interp> : et qui laisse la veuë
                libre, jusques à plus de cent cinquante stades de Babilone. Vous sçavez combien
                cette veuë est belle et diversifiée ; soit par le cours du fleuve qui serpente en ce
                lieu-là, soit par cent agreables Maisons dont cette Plaine est semée : et qui sont
                toutes environnées de Palmiers. C'estoit donc vers ce costé là, que la Chambre de la
                Princesse regardoit : et de ce costé là encore qu'il y a un Balcon qui se jette en
                dehors, sur lequel elle estoit assez accoustumée à resver, lors que le temps estoit
                assez beau pour cela. Je me souviens qu'un soir elle y fut extraordinairement tard :
                et comme le Roy son Pere et <interp id="note3122" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> avoient beaucoup de part à toutes ses resveries
                ; Imaginez vous, me disoit elle, <interp id="note3124" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, quelle seroit ma joye et ma douleur tout
                ensemble, si un matin en faisant ouvrir ces fenestres, je voyois paroistre l'Armée
                de Medie et de <interp id="note3125" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp> : En vérité, me dit elle, je croy que j'en expirerois : et que
                le plaisir de <pb id="page_1041" n="V02-P443"/>voir du secours, et la crainte qu'il
                ne fust inutile pour moy, et funeste à ceux qui me le voudroient donner, troubleroit
                si fort mon ame, que je n'aurois ny assez de force, ny assez de constance, pour me
                resoudre à en attendre l'evenement. Mais helas ! <interp id="note3127" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, je ne suis pas en estat
                d'avoir cette joye, ny cette douleur : la solitude et le silence qui regnent dans
                toute cette vaste Plaine, que nous decouvrons confusémcnt, à travers l'obscurité de
                la nuit, me disent assez que mes Deffenseurs n'y sont pas : et nous n'y voyons
                enfin, à la sombre clarté des Estoiles et de la Lune, que ce grand Fleuve et des
                Arbres. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020405" n="Le chantage du roi d'Assirie">
              <argument>
                <p>Le roi d'Assirie demande un jour à voir Mandane, afin de lui faire découvrir,
                  depuis le balcon, une plaine couverte d'hommes en armes. Il fait subir à la
                  princesse un atroce chantage : il lui fait comprendre combien cette guerre est
                  périlleuse pour Ciaxare ; si de son côté, il s'engage à épargner le père de sa
                  bien-aimée, d'autres n'auront pas ce scrupule ; il est prêt, dès lors, à déposer
                  les armes à tout moment, sur un mot d'espoir de la princesse. Mandane ne se soumet
                  pas au chantage : si les dieux ne voulaient pas la guerre, ils auraient déjà
                  fléchi son cœur. Le roi d'Assirie lui dit alors qu'il n'aura de cesse, durant la
                  bataille, de chercher Artamene afin de le faire périr. Malgré les larmes de la
                  princesse, il part en guerre. Mandane le prévient : s'il revient victorieux, elle
                  se donnera la mort.</p>
              </argument>
              <p>Il y avoit bien alors deux jours que nous n'avions point veû le Prince <interp
                  id="note3130" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> : de
                sorte que <interp id="note3129" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> s'ennuyant de ne voir point son Protecteur (car elle le nommoit
                souvent ainsi) il eut beaucoup de part en nostre conversation. Mais apres que la
                Princesse eut assez resué, et se fut assez entretenuë, elle se coucha dans une
                Chambre qui touchoit celle où nous estions, où d'ordinaire elle ne faisoit que
                passer le jour. Le lendemain au matin, à peine fut elle habillée, qu'on luy vint
                dire que le Roy d'Assirie la supplioit de luy permettre de la voir : Comme elle luy
                eut accordé ce qu'il demandoit, et qu'il fut entré ; Madame (luy dit il, apres,
                l'avoir salüée avec beaucoup de respect) me voudriez vous faire la grace, de passer
                dans la Chambre où vous avez accoustumé d'estre ? Seigneur (luy dit elle, en nous
                faisant signe de la suivre à <interp id="note3128" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Arianite">Arianite</interp> et à moy) ce <pb id="page_1042" n="V02-P444"
                />n'est point aux Captives à choisir le lieu de leur prison : et en disant cela,
                elle suivit ce Prince qui luy donna la main, et nous la suivismes aussi. Comme nous
                fusmes dans cette Chambre, le Roy d'Assirie s'aprochant du Balcon ; l'ayant ouvert ;
                et tiré un grand rideau à houpes d'or, qui le cachoit quand on vouloit ; nous vismes
                que toute cette grande Plaine que le soir auparavant nous avions veuë si solitaire,
                estoit entierement couverte de Gens de guerre : et de la façon dont je vy la
                multitude des Esquadrons, des Bataillons, des Enseignes differentes, des chevaux, et
                des Corps separez, il me parut y avoir plus de quatre cens mille hommes en cette
                Campagne. Je vous laisse à juger sage <interp id="note3131" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, quel effet fit un objet si
                terrible dans le coeur de <interp id="note3133" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : elle creut toutefois d'abord, que c'estoit
                l'Armée de <interp id="note3132" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> : mais elle ne fut pas long temps en une si douce erreur : car
                le Roy d'Assirie s'estant tourné vers elle. Vous voyez, Madame, luy dit il, que le
                dessein que l'ay de vous conquerir et de vous meriter, n'est pas jugé si criminel
                par les Dieux que vous le croyez, puis qu'ils ne m'abandonnent pas : et que tant de
                Rois et tant de Princes comme il y en a dans cette Armée, dont cette grande Plaine
                est couverte, n'ont pas fait de difficulté de prendre mes interests : et que deux
                cens mille hommes enfin se trouvent en estat d'exposer leur vie pour l'amour de moy.
                La Princesse voyant ses esperances trompées, rejetta les yeux sur cette Armée comme
                pour s'en esclaircir : <pb id="page_1043" n="V02-P445"/>et en effet quoy que l'on ne
                peust pas bien discerner les enseignes, à cause de l'esloignement, neantmoins il luy
                sembla qu'il n'y en avoit point de Medie. C'est pour quoy detournant la teste avec
                precipitation, comme ne pouvant plus souffrir un si espouventable objet ; Ha !
                Seigneur, s'escria t'elle, que me faites vous voir, et quelle espece de supplice
                avez vous inventé pour me tourmenter ? Voulez vous que je sente toute seule et tout
                à la sois toutes les blessures que feront vos Soldats à ceux de mon Party ? Voulez
                vous dis-je, que je sente les malheurs qui me doivent arriver, auparavant qu'ils
                soient arrivez ? Et que voulez vous enfin de la malheureuse <interp id="note3134"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ? Je veux, Madame,
                luy respondit il, que vous connoissiez parfaitement, que de vostre seule volonté,
                dépend le destin de toute l'Asie : afin que ce que ma consideration n'a pû faire,
                celle de tant de Peuples, de tant de Provinces, et de tant de Royaumes vous y porte.
                j'ay sçeu, Madame, adjousta t'il, que le Roy vostre Pere secouru par le Roy de Perte
                a mis ses Troupes en campagne, et qu'il est sur les rives du fleuve du <interp
                  id="note3135" resp="BeS" type="lieu" value="Ginde">Ginde</interp> pour venir à
                nous : et c'est. Madame, ce qui m'a fait haster de me mettre en estat de me
                deffendre : car comme vous pouvez penser, je n'aurois jamais attaqué le Roy des
                Medes. Ainsi Madame, j'ay creu que je devois encore tenter cette derniere voye de
                fléchir vostre coeur : Songez donc, s'il vous plaist, que les Roys de <interp
                  id="note3136" resp="BeS" type="lieu" value="Lydie">Lydie</interp>, de Phrigie,
                d'Arrabie, d'Hircanie, et cent autres Princes <pb id="page_1044" n="V02-P446"/>ces
                tres vaillans qui sont dans mon Armée, ne connoissent pas le Roy vostre Pere, et ne
                sont pas amoureux de vous comme je le suis pour l'espargner, comme je feray sans
                doute. Enfin considerez je vous en conjure, que de deux cens mille hommes il
                pourroit arriver facilement, que quelqu'un vous privast d'une personne si chere. Ha
                cruel ! s'escriat'elle, à quel espouvantable supplice m'exposez vous ? Ha !
                impitoyable, luy respondit il, quelle dureté de coeur est la vostre, d'aimer mieux
                que toute l'Asie soit en armes ; que toute l'Asie soit noyée de sang ; que toute
                l'Ane soit destruite ; et que le Roy vostre Pere soit engagé en une dangereuse
                guerre, que de recevoir l'affection d'un Prince qui vous adore ; qui ne veut vivre
                que pour vous, et qui est prest d'employer cette mesme Armée à vous conquester des
                Couronnes, si celle qu'il porte ne satisfait pas vostre ambition ? Enfin, Madame,
                vous voyez deux cens mille hommes prests à marcher, et prests à combatte, si
                l'occasion s'en presente : Cependant quoy que tant de vaillans Capitaines, et tant
                de vaillans Soldats, ayent une sorte, impatience de voir l'Ennemy et de le vaincre,
                un seul de vos regards, peut leur faire tomber les armes des mains. Ouy divine
                Princesse, vos yeux sont les Maistres absolus du destin de tant de Peuples : Vous
                n'avez qu'à regarder favorablement, Vous n'avez qu'à prononcer une parole à mon
                avantage, Vous n'avez qu'à n'estre plus inhumaine ; Vous n'avez qu'à me donner un
                  <pb id="page_1045" n="V02-P447"/>rayon d'esperance, pour faire que toute l'Asie
                soit en paix, et que le Roy vostre Pere soit en seureté. Parlez donc je vous en
                conjure : ou si vous ne voulez point parler, faites du moins que vos yeux me parlent
                pour vous. Ne me dites pas mesme si vous ne voulez, que vous aimerez un jour le Roy
                d'Assirie : et promettez moy seulement, que vous n'aimerez plus <interp
                  id="note3137" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>.
                Encore une fois. Madame, faut il combatre, ou faut il poser les armes ? Mais songez
                bien auparavant que de respondre, à ce que vous avez à dire. Les Dieux, Seigneur,
                respondit la Princesse, sont les Maistres absolus de tous les hommes : et <interp
                  id="note3138" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne
                doit pas usurper cette supréme authorité sur eux. C'est donc à moy à me resoudre à
                souffrir les malheurs qu'ils m'envoyent : et non pas à moy à m'opposer à leurs
                volontez. S'ils n'avoient pas resolu la guerre, ils auroient changé mon coeur ; ils
                auroient changé celuy du Roy mon Pere, et l'auroient obligé à vous pardonner. Ainsi
                je ne suis point en termes de pouvoir disposer de mes propres volontez : il suffit
                que je sçache de vostre bouche, que le Roy des Medes a pris les armes contre vous,
                pour trouver qu'il ne m'est plus permis, ny de vous regarder favorablement, ny de
                vous dire une parole avantageuse ; ny de vous donner un rayon d'esperance. Puis
                qu'il vous tient pour son ennemy, j'ay un nouveau sujet de vous mal traiter, et je
                n'en ay plus de vous pardonner, quand mesme j'aurois eu la foiblesse de le vouloir
                faire. Ainsi <pb id="page_1046" n="V02-P448"/>quand <interp id="note3139" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne seroit point vivant, je ne
                ferois sans doute que ce que je fay. De plus, quoy que vostre Armée soit grande, je
                veux esperer que les Dieux combatant pour le Party le plus juste, feront succomber
                les Ennemis du Roy mon Pere, et luy donneront la victoire. Ce n'est pas (et ces
                mesmes Dieux le sçavent) que si par la perte de ma vie, je pouvois empescher la
                sienne d'estre exposée, je ne le fisse avec une joye incroyable : Ouy, Seigneur, si
                vous pouvez vous y resoudre, souffrez que je sois la victime qui redonne la Paix à
                toute l'Asie : j'y consens, et tout mon coeur. S'il ne faut pour vous satisfaire,
                poursuivit elle, qu'oster <interp id="note3141" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> au malheureux <interp id="note3140" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, j'y consens encore, pourveû
                que vous luy permettiez d'entrer au Tombeau : et qu'elle passe des moins du Roy
                d'Assirie en celles de la mort, qui luy plairont davantage. Quoy Seigneur (adjousta
                la princesse, qui vit dans les yeux de ce Prince que ses discours estoient inutiles)
                vous ne m'écoutez pas ! et vous mesme vous ne vous laissez pas fléchir ! Au nom des
                Dieux Seigneur, faites une action heroïque en cette tournée : surmontez la passion
                que vous avez dans le coeur : la conqueste de <interp id="note3142" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, ne vaut pas pas tant
                d'illustre sang que vous en voulez faire respandre : l'Amour vous a trompé Seigneur
                : la beauté qui vous charme, n'est qu'une illusion agreable : et quand elle seroit
                telle que vous vous l'imaginez ; ce ne seroit apres tout, qu'un thresor que le <pb
                  id="page_1047" n="V02-P449"/>Temps dérobe infailliblement bien tost, à toutes
                celles qui le possedent. Revenez donc à vous Seigneur, et si vous estes raisonnable,
                aimez la gloire, et la preferez à <interp id="note3144" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. Elle est plus belle qu'elle, et vous en serez
                mieux traité : <interp id="note3145" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> mesme, vous en estimera davantage, et ne vous reprochera point
                l'infidelité que vous luy avez faite. Songez en effet que cette Princesse n'est pas
                digne d'une amour aussi constante que la vostre : elle vous haït ; elle vous
                mal-traitte ; et elle ne vous aimera jamais. Enfin soit parraison, soit par
                vangeance, soit par generosité, redonnez la paix à toute l'Asie, et haïssez la
                Princesse <interp id="note3146" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, qui ne vous fait que du mal. je le voudrois Madame, interrompt
                le Roy d'Assirie, si je le pouvois, mais je ne le puis, quoy que je le veüille : et
                je pense qu'il m'est aussi impossible de n'aimer pas la Princesse <interp
                  id="note3147" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, qu'il
                est impossible à la Princesse <interp id="note3148" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> de n'aimer pas <interp id="note3143" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Mais Madame (adjousta ce
                Prince avec un redoublement de colere estrange) si vous aimez sa vie, laissez vous
                toucher à mes prieres : car sçachez que dans tous les combats que nous ferons,
                j'aporteray autant de soing à le chercher et à le vaincre ; que l'en apporteray à
                fuir et à espargner le Roy vostre Pere. De plus, comme il est brave, et qu'il en a
                la reputation ; il n'y a pas un vaillant homme en toute mon Armée, qui n'ait dessein
                de le rencontrer : imaginez vous donc que tous les traits qui partiront des <pb
                  id="page_1048" n="V02-P450"/>mains de tous ces Soldats que vous voyez, seront
                lancez contre <interp id="note3149" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : que tous les Javelots seront tournez contre son coeur : que
                toutes les fleches, toutes les fondes, toutes les faux, toutes les espées, et toutes
                les Armes offensives, seront employées contre luy : et qu'il ne tient qu'à vous de
                luy oster tant d'Ennemis, et de ne luy en laisser plus qu'un à combatre. Ainsi
                cruelle Personne, si vous aimez <interp id="note3150" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, ne me haïssez plus : et donnez moy quelque
                legere marque de bien-veillance et de repentir. Non Seigneur (luy respondit la
                Princesse en l'interrompant) vous ne me connoissez pas encore : si j'avois eu à
                changer de sentimens, j'en aurois changé au nom du Roy mon Pere : et ce que je n'ay
                point fait pour luy, je ne le feray pas pour <interp id="note3151" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Ce n'est pas (puis que vous
                me forcez de vous le dire) que je n'aye pour ce Prince une tendresse infinie, et une
                fidelité inébranlable : mais c'est qu'il n'est point de passion assez forte, pour me
                faire manquer à mon devoir : et qu'entre un Pere et un Amant, ma volonté ne se porte
                jamais à rien d'injuste, et ne balance pas mesme un instant sur la resolution
                qu'elle doit prendre. Enfin Madame, dit il prenant un ton de voix un peu aigre, il
                faut donc aller combattre, et vous l'ordonnez ainsi : La Princesse voyant
                qu'effectivement il se preparoit à s'en aller, en fut fort esmeüe : et tout d'un
                coup cette fermeté qu'elle avoit euë en luy parlant l'abandonna, et les larmes luy
                vinrent aux yeux. Elle se jetta donc à <pb id="page_1049" n="V02-P451"/>ses pieds,
                et le retenant, eh Seigneur, luy dit elle, qu'allez vous faire ? Combatre et vaincre
                si je le puis Madame, luy dit il en la relevant avec precipitation : Mais quand vous
                aurez vaincu le Roy mon Pere, repliqua la Princesse, vous n'aurez pas vaincu le
                coeur de <interp id="note3154" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. Au contraire je vous declare dés icy, en presence des Dieux qui
                m'escoutent, que si pendant cette guerre, le Roy des Medes ou l'illustre <interp
                  id="note3152" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                meurent, vous n'avez qu'à vous preparer à la mort de <interp id="note3155"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Combatez Seigneur,
                tant qu'il vous plaira, vous ne joüirez point du fruit de vostre victoire : et puis
                que le prix du combat est entre mes mains, vous devez estre assuré de ne l'obtenir
                jamais. Vous pourrez peut-estre vaincre le Roy mon Pere ; vous pourrez peut-estre
                faire tuer ce mesme <interp id="note3153" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, qui vous a donné une fois la vie ; mais vous
                ne sçauriez empescher <interp id="note3156" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> de mourir. Ainsi Seigneur, si vous la reduisez au
                desespoir, elle vous y reduira aussi bien qu'elle. Encore une fois pensez à vous :
                car enfin si vous estes vaincu, vous le serez avec honte, veû l'injustice de vostre
                action : et si vous estes vainqueur, vous n'aurez pour recompense de tous vos
                travaux, que le Cercueil de <interp id="note3157" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. Les Dieux Madame, respondit ce Prince, ne vous
                ont pas donnée à la Terre, pour vous en retirer si tost : et je veux esperer que si
                je reviens vainqueur, vous changerez de sentimens pour moy. Si je vous voy
                victorieux, reprit la Princesse, le bruit de vostre victoire, n'aura pas devancé <pb
                  id="page_1050" n="V02-P452"/>vostre retour : car si je la sçay devant, ma mort
                devancera le jour de vostre Triomphe. Mais Madame, que voulez vous que je face ?
                adjousta ce Prince, les choses en sont venües au point, que je ne puis vivre sans
                vous ; que je ne puis souffrir qu'<interp id="note3158" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> vive tant que vous l'aimerez, et que vous
                n'aimerez point le Roy d'Assirie. Mais Madame, vous aimez mieux que toute l'Asie
                perisse : et ce qui vous y porte, est que parmy la crainte qui vous possede, il vous
                reste quelque espoir que je periray avec elle : Ouy Madame, je lis dans vostre coeur
                cette secrette joye qui se mesle à vos douleurs : et malgré cela je vous respecte,
                je vous aime, et je vous adore. Jugez Madame, s'il y a de la comparaison entre
                l'amour qu'<interp id="note3159" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> a pour vous, et celle que j'ay : car enfin il se voit aimé, de
                la plus belle Personne de toute la Terre : quelle merveille y a t'il donc qu'il soit
                fidelle, pour une illustre Princesse, qui méprise tout ce qu'il y a de plus Grand au
                monde pour luy, et qu'on luy voye aimer, ce qui l'aime si tendrement ? Pour
                connoistre la difference qu'il y a entre <interp id="note3160" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et moy, saignez Madame de le
                mépriser, comme vous me méprisez : traitez le comme vous me traitez : et si apres
                cela il vous aime comme je vous aime, j'advoueray qu'il a plus de droit que moy à
                vostre affection. Vous sçavez Madame, que je suis Maistre dans Babilone : et ou
                ainsi j'eusse pû trouver les moyens de m'y faire obeir ; cependant vous y avez
                commandé <pb id="page_1051" n="V02-P453"/>absolument : et je vous y laisse mesme la
                liberté de m'outrager. Et tout cela parce que j'ay une passion pour vous qui n'eut
                jamais d'égale : mais une passion respectueuse, qui combat elle mesme les plus
                violents desirs qu'elle fait naistre dans mon coeur, et qui ne me permet rien que de
                vous adorer. Enfin Madame il faut partir : il faut aller porter le fer Se la flame
                dans le Camp ennemy : il faut aller au devant d'<interp id="note3161" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : vous le voulez, et il vous
                faut obeir. Cependant vous prierez icy les Dieux pour sa victoire et pour ma perte :
                et je les conjureray seulement de changer vostre coeur. J'ay encore à vous dire
                Madame, adjousta t'il, que quand vous m'aurez veû partir, si par hazard l'image de
                tant de malheurs que vous allez causer, vous oblige à vous repentir d'une resolution
                si injuste, vous serez tousjours en estat de faire cesser la guerre. Vous n'aurez
                qu'à m'envoyer le moindre des vostres : et qu'à m'escrire seulement ce
                  mot<q>Esperez,</q>et au mesme instant Madame, quand je recevrois ce glorieux
                Billet au milieu d'une Bataille ; que j'aurois le bras levé pour tuer <interp
                  id="note3162" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et
                que la victoire me seroit presque assurée : je vous promets inexorable Personne, de
                faire sonner la retraite ; de fuir devant mes Ennemis ; et de revenir à vos pieds,
                chercher dans vos yeux la confirmation de cette agreable parole. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020406" n="Le désespoir de Mandane">
              <argument>
                <p>En quittant Mandane pour partir à la guerre, le roi d'Assirie donne l'ordre à
                  toutes les femmes de surveiller la princesse, pour l'empêcher de se suicider.
                  Mandane confie sa détresse à Martesie. Elle craint pour la vie de son père et pour
                  celle d'Artamene. Mais il est hors de question qu'elle cède au roi d'Assirie : son
                  aïeul, l'illustre Dejoce, n'a pas expulsé les Assiriens hors de la Medie, afin
                  qu'elle monte sur le trône de Babilone.</p>
              </argument>
              <p>Pendant que ce Prince parloit ainsi, <interp id="note3163" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> estoit si accablée de douleur,
                qu'elle ne l'entendit, <pb id="page_1052" n="V02-P454"/>presque point : et elle s
                trouva mesme si foible, qu'elle fat contrainte de s'assoir sur des Quarreaux qui
                estoient aupres du Balcon : de sorte que le Roy d'Assirie voyant qu'il ne la pouvoit
                fléchir, et qu'elle ne vouloit mesme plus luy parler ; la quitta, apres luy avoir
                baisé la robe ; sans qu'elle s'en apperçeust. Comme il fut dans une autre Chambre,
                il me fit appeller : mais je vous advoüe que de ma vie je ne vy une personne plus
                desesperée. Il me dit encore cent choses, pour redire à la Princesse : et je luy en
                respondis aussi beaucoup, pour le ramener à la raison. Et comme les menaces que la
                Princesse avoit faites de sa mort, luy tenoient l'esprit en peine ; <interp
                  id="note3167" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, me
                dit il, vous me respendrez de la vie de <interp id="note3166" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : ne parlez point pour moy si
                vous ne voulez ; mais songez à sa conservation. En suitte il dit la mesme chose à
                  <interp id="note3164" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp>, et à toutes les autres femmes qu'il avoit mises aupres d'elle
                : et en dit encore davantage au Prince <interp id="note3168" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, qu'il devoit laisser pour
                commander dans Babilone : et qui avoit esté occupé à la reveüe des Troupes que le
                Roy son Pere luy avoit envoyées, pendant ces deux jours que nous ne l'avions point
                veû. De vous dire <interp id="note3165" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> tout ce que dit la Princesse, apres que le
                Roy d'Assirie fut party, ce seroit m'engager en un long discours : elle se releva,
                et voulut regarder encore une fois cette prodigieuse Armée. Mais helas, que de
                funestes pensées l'agiterent ! Quoy, me dit elle apres avoir esté long temps sans
                parler, je puis consentir que <pb id="page_1053" n="V02-P455"/>toutes ces Troupes
                que je voy, aillent contre le Roy mon Pere, et contre <interp id="note3169"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ! Et je puis
                exposer la vie de deux Personnes si cheres, à tous les hazards d'une longue et
                dangereuse guerre ! Quoy, je puis consentir, moy qui ay tousjours eu une aversion
                naturelle pour les combats, que tant de milliers d'hommes, que tant de Princes, que
                tant de Rois, que tant de Peuples s'entretüent pour l'amour de moy ! Quoy, je puis
                consentir que tant de personnes innocentes souffrent en ma consideration ! Ha non
                  <interp id="note3173" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, je pense que j'ay tort : et je confesse qu'il y a eu des
                endroits dans le discours du Roy d'Assirie, où j'ay du moins douté si j'avois
                raison. Cependant je l'advoüe, je n'ay jamais pû obtenir de mon coeur ny de ma
                bouche, la force de luy dire une parole favorable : à peine en ay-je eu formé un
                leger dessein, que j'ay senty un trouble extraordinaire dans mon ame. Je ne sçay si
                c'est un effet de la haine que j'ay pour le Ravisseur de <interp id="note3172"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, ou un effet de
                l'amitié que j'ay pour <interp id="note3170" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : mais enfin je n'ay pû dire tout ce qu'il eust
                peut-estre falu dire pour le fléchir. Mais que fais-je ? reprit elle tout d'un coup,
                je perds sans doute la raison : et mon coeur et ma bouche ont esté plus equitables
                que mon esprit. Car enfin la paix ou la guerre ne sont pas mesme en ma disposition :
                quand j'aurois pû vaincre la haine que j'ay pour un Prince qui m'a enlevée avec une
                injustice effroyable : quand je n'aurois plus consideré <interp id="note3171"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, et que je me
                serois resolüe d'avoir <pb id="page_1054" n="V02-P456"/>la lascheté de ceder au Roy
                d'Assirie ; j'aurois fait cette lascheté inutilement : puis que le Roy mon Pere
                n'auroit pas laisssé de faire la guerre : et que l'illustre <interp id="note3174"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> l'auroit mesme
                faite encore plus sanglante et plus furieuse, pour <interp id="note3179" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> criminelle, qu'il ne la fera
                pour <interp id="note3180" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> innocente. De plus, ne sçay-je pas que depuis le fameux <interp
                  id="note3178" resp="BaS" type="personnage" value="Dejoce">Dejoce</interp>, qui
                remit la Medie en liberté, et qui la retira de la tyrannie des Assiriens, il y a une
                haine irreconciliable entre ces Peuples ? Seroit il donc juste, qu'une Princesse
                descenduë de l'illustre Sang du Liberateur de sa Patrie, la remist en seruitude ?
                Non Marresie ; un sentiment de tendresse et de pitié, avoit un peu troublé ma raison
                : car soit que je considere le Roy d'Assirie comme le Rauisseur de <interp
                  id="note3181" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, comme
                l'Ennemy du Roy des Medes ; comme celuy d'<interp id="note3175" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; ou comme le Tiran de mon
                Païs, j'ay deû faire ce que j'ay fait. Apres tout, <interp id="note3176" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est dans la mesme Armée où
                est mon Pere : il luy a desja sauvé la vie, il fera encore la mesme chose : et il
                faut esperer, veû la justice de leurs Armes, queles Dieux les protegeront, et les
                conserveront l'un et l'autre. Mais <interp id="note3177" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, à peine la Princesse
                pensoit elle avoir trouvé quelque repos, par un raisonnement si juste, que la veüe
                de ce grand Corps d'Armée, renouvelloit toutes ses douleurs : Madame, luy disois-je,
                ne regardez plus des Troupes qui vous affligent si fort : ou si vous les voulez
                regarder, regardez les comme devant <pb id="page_1055" n="V02-P457"/>servir de
                matiere à la gloire du Roy vostre Pere, et à celle d'<interp id="note3182"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Ha ma chere fille
                ! s'escria t'elle, qui sçait si parmy ceux que je regarde, je ne voy point le
                meurtrier de mon Pere, ou celuy d'<interp id="note3183" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ? </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020205" n="Histoire de Mandane : prise de Babylone" type="sequence">
            <argument>
              <p>Le roi d'Assirie prend la tête de son armée afin de combattre celle de Ciaxare.
                Avant son départ, il confie Mandane à Mazare. Mais bientôt, il fait demi-tour,
                blessé. Devant la menace de la défaite, il préfère reprendre le gouvernement de la
                ville, afin d'empêcher Artamene d'y pénétrer. Il est d'ailleurs persuadé que l'armée
                ennemie ne pourra pas assiéger Babilone longtemps, car l'hiver approche. Le siège de
                la ville fournit l'occasion de consulter un oracle. Le message des dieux est
                favorable au roi d'Assirie, suggérant qu'il est en droit d'espérer que Mandane
                l'aimera un jour. La princesse est consternée. Mais bientôt, le peuple, las d'une
                guerre injuste, se soulève. Par ailleurs, Artamene est sur le point de prendre la
                ville. Le roi d'Assirie recourt à une ruse de Mazare pour quitter la capitale et
                emmener Mandane à Pterie.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02020501" n="Les volontés du roi d'Assirie">
              <argument>
                <p>Avant de partir combattre l'armée de Ciaxare, le roi d'Assirie fait promettre à
                  Mazare de veiller sur la princesse Mandane, et en cas de défaite, de ne pas la
                  rendre à son père avant d'avoir tué Artamene. Mazare reste donc auprès de Mandane,
                  qui ne soupçonne nullement sa passion pour elle.</p>
              </argument>
              <p> Enfin <interp id="note3185" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, je l'arrachay par force de là, et la fis repasser dans une
                autre Chambre : Cependant nous sçeusmes que le lendemain l'Armée partiroit : et ce
                jour la mesme le Roy d'Assirie aprit, que par une invention. prodigieuse que vous
                n'ignorez pas puis que vous y estiez, l'Armée de Medie avoit passe la Riviere du
                  <interp id="note3189" resp="BeS" type="lieu" value="Ginde">Ginde</interp> : et
                avoit pousse quelques Troupes qui estoient de l'autre costé. Il partit donc en
                diligence, et fit marcher toute son Armée : le Privée <interp id="note3186"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> par un sentiment
                d'honneur, eust bien voulu l'accompagner : A mais le Roy d'Assirie ne voulut jamais
                confier la garde de Babilone, et celle de la Princesse qu'à luy, de sorte qu'il le
                conjura de demeurer : et je ne sçay si malgré le grand coeur de ce Prince, un
                sentiment d'amour ne fit pas qu'il en fut bien aise. Le Roy d'Assirie voulut mesme
                que les Troupes du Prince des Saces, de meurassent dans Babilone : afin que si le
                Peuple qui murmuroit fort de j'injustice de cette guerre, vouloit remuer en son
                absence ; il y eust des Troupes Estrangeres pour le tenir en son devoir. Mais ce
                qu'il y eut d'admirable, fut que le Roy d'Assirie auparavant que de quitter le
                Prince <interp id="note3187" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>, le tira à part : et l'esprit fort inquiet et fort troublé, luy
                parla à peu prés en ces termes. Vous voyez mon cher <interp id="note3188" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, qu'<interp id="note3184"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                <pb id="page_1056" n="V02-P458"/>mene est toujours heureux et toujours invincible :
                il a passé un fleuve en huit jours, qui le devoit arrester une année entiere : il a
                fait ce qui n'est permis de faire qu'aux Dieux seulement : et si je ne me trompe, la
                Fortune ne l'aura pas tant favorisé pour l'abandonner apres. Ce n'est pas que je ne
                sçache que mon Armée est d'un tiers plus forte que celle du Roy des Medes : Mais
                apres tout, je puis pourtant estre vaincu, et je puis mesme mourir en cette
                occasion. Ainsi pour vous consoler de la douleur que vous avez d'estre contraint par
                mes prieres, de ne vous y trouver pas, je veux mon cher <interp id="note3196"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> vous en faire une
                autre, ou vostre grand coeur trouvera de quoy estre satisfait. Sçachez donc que dans
                la passion démesurée que j'ay pour la Princesse <interp id="note3193" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, je suis effroyablement
                persecuté de la cruelle pensée qui me vient, que si je meurs, la Paix se faisant,
                  <interp id="note3190" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> jouïra en repos de l'affection de <interp id="note3194"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : promettez moy donc
                je vous en conjure, que si je peris, vous combatrez <interp id="note3191" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, et ne rendrez jamais la
                Princesse au Roy son Pere, que ce trop heureux Rival ne soit mort. Promettez le moy
                je vous en prie : mais promettez le moy avec serment : car si vous le faites,
                j'auray l'esprit en quelque repos : et seray moins tourmenté de la cruelle jalousie
                qui me persecute. Ce n'est pas qu'elle n'aille encore plus loing : car je vous
                advoüe que si je pensois que qu'elqu'un peust jamais posseder <interp id="note3195"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, je mourrois
                desesperé. Mais dans la passion qu'elle a pour <interp id="note3192" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, <pb id="page_1057"
                  n="V02-P459"/>j'espere que si vous le tuez, elle n'en aura jamais d'autre, et ne
                se mariera mesme point. Voila, luy dit il encore, le service que j'attens de vous,
                et que sans doute vous ne me refuserez pas, quoy qu'il ne soit pas aisé de me le
                rendre. Car enfin il le faut advoüer, vous ne vaincrez pas <interp id="note3197"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> sans gloire : et
                vous trouverez vostre recompense, en me rendant cét office. je vous laisse à juger
                si <interp id="note3201" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                deust estre surpris d'un semblable discours : et je vous laisse à penser s'il ne luy
                promit pas ce qu'il voulut sans resistance : estant certain que depuis que l'on
                disoit dans Babilone qu'<interp id="note3198" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> aprochoit, sa passion estoit devenuë plus
                violente. Tant y a <interp id="note3200" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, que le Roy d'Assirie s'en alla fort consolé
                de la promesse qu'il luy fit de combatre <interp id="note3199" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> s'il mouroit. Nous
                demeurasmes donc sous la conduite de <interp id="note3202" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, qui redoubla encore ses soings
                et ses bontez pour nous : et si l'effroyable inquietude où nous estions à tous les
                momens, d'aprendre quelque fâcheuse nouvelle ne nous eust tourmentée, l'on peut dire
                que nostre captivité n'eust pas esté alors fort rigoureuse. Cependant elle l'estoit
                beaucoup : Le Prince <interp id="note3203" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> n'entroit jamais dans la Chambre de la Princesse,
                qu'elle ne tremblast, et ne cherchast dans ses yeux, s'il avoit eu des nouvelles de
                l'Armée. Pour luy, il estoit tousjours plus amoureux : et je pense qu'il eut besoin
                de toute sa generosité, pour souhaiter que le Roy d'Assirie emportast la victoire.
                Je me souviens d'un jour qu'il voyoit la Princesse fort <pb id="page_1058"
                  n="V02-P460"/>affligée, et que selon sa coustume, il estoit fort melancolique :
                  <interp id="note3204" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> qui croyoit tousjours que la seule compassion qu'il avoit de ses
                malheurs en estoit la cause ; luy dit, Seigneur, je ne vous ay pas peu d'obligation
                ; car enfin estant ce que vous estes au Roy d'Assirie, vous ne laissez pas d'avoir
                la bonté de vous interesser en ce qui me touche. Il est vray, Madame, respondit ce
                Prince, que vous avez fait un changement estrange en mon coeur : je vous advoüe
                toutefois, que je ne puis souhaiter que le Roy soit vaincu : mais aussi ay-je
                quelque peine à desirer qu'il s'emporte la victoire : et tout cela. Madame, pour
                l'amour de vous. l'espere neantmoins, adjousta t'il, que vous ne m'en jugerez pas
                plus criminel. Au contraire, dit elle, je vous ne trouve beaucoup plus innocent :
                car enfin ne se laisser point preoccuper par les sentimens d'un Prince qui vous aime
                ; et s'attacher aux interests d'une Princesse malheureuse que vous ne connoissez
                presque point, c'est veritablement estre genereux. Ha ! Madame, reprit <interp
                  id="note3206" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, ne
                dites pas s'il vous plaist que je ne connois point la Princesse <interp
                  id="note3205" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : je
                la connois si parfaitement, que personne ne la connoist mieux en toute la Terre : et
                c'est pour cela que je trahis en quelque façon le Roy d'Assirie : et je connois
                mesme, adjousta t'il, ses propres malheurs, mieux qu'elle ne les connoist. Je n'en
                doute point, reprit la Princesse, car comme vous connoissez mieux que moy celuy qui
                les cause, vous voyez mieux aussi les dangereuses <pb id="page_1059" n="V02-P461"
                />suittes qu'ils peuvent avoir. C'estoit de cette sorte, <interp id="note3208"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, que quelquefois
                  <interp id="note3210" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                disoit des choses qui eussent pû faire soubçonner ses sentimens secrets : et
                c'estoit de cette sorte aussi, que l'ingenuité de la Princesse, les luy faisoit
                expliquer sans y entendre finesse aucune. Cependant nous estions tousjours en une
                incertitude extréme : le moindre bruit nous troubloit : je n'entrois jamais dans la
                chambre de <interp id="note3209" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, qu'elle ne cherchast sur mon visage si je n'avois rien apris :
                et plus d'une fois elle creut y voir des marques de la victoire du Roy d'Assire, et
                de la mort du Roy son Pere, et de celle d'<interp id="note3207" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020502" n="La déroute de l'armée assirienne">
              <argument>
                <p>Peu de temps après le départ du roi d'Assirie, Mandane et Martesie voient depuis
                  le balcon une partie de l'armée assyrienne qui se précipite en direction de
                  Babilone. Voyant sa défaite imminente, le roi d'Assirie, blessé, a préféré se
                  hâter de rentrer dans la cité, afin d'éviter une sédition susceptible de lui faire
                  perdre son illustre captive. De retour au palais, il va trouver Mandane : celle-ci
                  reste de marbre, indifférente au malheur de son ravisseur. Ce dernier s'emporte,
                  lui reprochant son insensibilité, avant d'aller faire soigner ses blessures.</p>
              </argument>
              <p>Mais enfin quelque temps apres, comme nous estions à ce mesme Balcon dont je vous
                ay desja parlé ; Nous vismes une grosse nuë de poussiere s'eslever bien loing dans
                la Plaine : et peu à peu nous discernasmes un gros de Cavalerie qui commença de
                paroistre. Cette veüe fit paslir la Princesse de crainte ; mais apres avoir
                consideré ces Troupes, il me sembla qu'elles venoient trop visté et trop en desordre
                vers Babilone, pour estre victorieuses. Madame, dis-je à la Princesse, nous avons
                vaincu infailliblement :et en effet, il estoit aisé de le connoistre : car outre que
                ces Gens de guerre n'estoient pas en grand nonbre, ils alloient tellement en
                confusion, qu'il n'estoit pas difficile d'imaginer que des Vainqueurs n'iroient pas
                ainsi Mais <interp id="note3211" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, me disoit la Princesse qui craignoit tousjours, que sçavez
                vous si ce ne sont point des prisonniers de guerre que l'on ameine, et si le <pb
                  id="page_1060" n="V02-P462"/>le Roy mon Pere ou <interp id="note3212" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne sont point enchaisnez
                parmy ceux que je voy ? Mais enfin, <interp id="note3217" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, nous fusmes bientost
                esclaircies de nos doutes : car quelque temps apres avoir veû entrer ces Troupes
                dans la Ville, nous etendismes un assez grand bruit dans l'Escalier. En suitte nous
                vismes ouvrir la porte de la Chambre où nous estions ; et nous vismes entrer le Roy
                d'Assirie, avec des Armes toutes rompuës, taintes de sang en divers endroits ; une
                Escharpe à demy deschirée, et toute sanglante : un Panache tout poudreux, tout
                rompu, et tout sanglant, car ce Prince avoit esté blessé legerement à l'espaule. Il
                avoit de plus tant de tristesse dans les yeux, et tant de marques de fureur sur le
                visage, que la Princesse en perdit toute la crainte qu'elle avoit eüe pour le Roy
                son Pere et pour <interp id="note3213" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Joint qu'à peine ce Prince desesperé fut il entré dans la
                Chambre, que prenant la parole ; Vos voeux, Madame, luy dit il, sont exaucez :
                  <interp id="note3214" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> a eu l'avantage : et je pense que je puis esperer de ne vous
                desplaire pas une fois en toute ma vie, en vous faisant voir à vos pieds celuy que
                la Fortune luy a fait vaincre. Il n'a pas tenu à moy, Seigneur, luy repliqua la
                Princesse, que ce malheur ne vous soit pas arrivé : et si vous vous fussiez laissé
                vaincre à mes prieres et à la raison, <interp id="note3215" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne vous auroit pas vaincu :
                et la victoire que vous eussiez obtenuë sur vous mesme, vous eust esté plus
                glorieuse, que celle qu'<interp id="note3216" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> a r'emportée sur vous ne <pb id="page_1061"
                  n="V02-P463"/>luy est honorable, bien qu'elle la soit infiniment. Quoy, Madame,
                reprit le Roy d'Assirie, la Princesse <interp id="note3219" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> que j'ay tousjours veüe si
                douce et si pitoyable, pour les malheurs des moindres Sujets du Roy son Pere, pourra
                aprendre d'un oeil sec et d'une ame tranquile, que pour l'amour d'elle il y a une
                Campagne toute couverte de morts ou de mourans ; de Chariots renversez ; d'Armes
                rompuës ; de Rois qui ont perdu la vie ; de Princes blessez ou prisonniers : qu'il y
                a, dis-je, un nombre infiny de Soldats noyez dans leur sang ; et qu'enfin prés de
                quatre cens mille hommes ont combatu pour ses interests ! Elle pourra, dis-je,
                encore une fois, cette impitoyable Personne, me voir vaincu et blesse à ses pieds,
                sans un sentiment de compassion ! Moy, dis-je, qui perds toute ma fureur en la
                voyant ; qui ne sens plus mesme la douleur de ma deffaite dés que je la regarde ; et
                qui m'estimerois encore trop heureux de souffrir tant de disgraces, s'il m'estoit
                permis d'esperer qu'elle eust un jour pitié de mes infortunes. Ouy cruelle
                Princesse, tout vaincu, tout blessé, et tout malheureux que je suis, vous pouvez
                encore me rendre le plus heureux de tous les hommes. Mais de grace, poursuivit il,
                ne vous obstinez pas à insulter sur un miserable : et songez bien auparavant que de
                prononcer une cruelle parole, qu'<interp id="note3218" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> n'est pas encore dans Babilone. J'ay mesme à
                vous dire, Madame, adjousta t'il, pour temperer un peu vostre joye, qu'il ne loy
                sera pas si <pb id="page_1062" n="V02-P464"/>aisé d'y entrer, qu'il luy a esté
                facile de me vaincre. Les Batailles dépendant plus particulierement de la Fortune
                que les Sieges : c'est pourquoy je puis respondre plus absolument de l'evenement de
                l'un que de l'autre. Joint que quand je devrois faire un grand bûcher de. Babilone,
                je m'ensevelirois plustost sous ses ruines, que de souffrir qu'<interp id="note3220"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> vous possedast.
                Seigneur, interrompit la Princesse sans s'esmouvoir, la crainte de la mort
                n'esbranle gueres mon ame : et vous m'avez tellement accoustumée a la desirer, que
                ce n'est pas me faire une menace qui m'effraye, que de me parler de perir dans les
                flames. Ha ! Madame, s'escria ce Prince en se jettant à genoux, pardonnez à un
                malheureux, à qui vous n'avez pas laissé l'usage de la raison : je n'ay pas songé à
                ce que j'ay dit, quand j'ay parlé de cette sorte. Mais apres tout, que voulez vous
                que je devienne ? Je vous l'ay dit cent fois, adjousta t'il, et je vous le dis
                encore : <interp id="note3221" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne vous possedera jamais, tant que je seray vivant : et <interp
                  id="note3222" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne
                me vaincra pas sans peril, quelque brave et quelque heureux qu'il puisse estre. Mais
                Seigneur, luy dit la Princesse, est il possible que vous ne conceviez pas que les
                Dieux sont contre vous ? Mais inhumaine Princesse, reprit il, est il possible que
                vous ne conceviez pas aussi, que vous estes la seule cause de la guerre, et que vous
                estes la plus cruelle Personne du monde ? Car enfin par quelle voye peut on toucher
                vostre coeur ? Quand je parlay la derniere fois à vous, je disois <pb id="page_1063"
                  n="V02-P465"/>eu moy mesme pour vous excuser, que les Ames extrémement Grandes, ne
                se laissoient pas fléchir les armes à la main : et que vous parlant presque à la
                Telle de deux cens mille hommes, vous aviez trouvé quelque chose de beau à me
                resister. Mais aujourd'huy que je viens à vous, vaincu, blesse, et malheureux ;
                advoüez la verité, n'y a t'il pas quelque chose d'inhumain, de cruel, et de barbare,
                de ne me regarder pas du moins avec quelque compassion ? Les Dieux sçavent Seigneur,
                repliqua la Princesse, si j'aime la guerre : et si je ne voudrois pas que la paix
                fust par toute l'Asie. Mais apres tout, je ne puis y contribuer que des voeux ; et
                je ne suis point à moy pour en disposer. Ma volonté dépend de celle du Roy mon Pere
                : et mon affection est une chose que je ne puis oster apres l'avoir donnée. Ha
                Madame, interrompit le Roy d'Assirie, n'en dites pas davantage : au nom des Dieux ne
                me desesperez pas absolument : car je vous advoüe que je crains que la raison ne
                m'abandonne :et que le respect que je veux conserner pour vous jusques à la mort, ne
                me quitte malgré moy. Ne me parlez donc point, quand vous ne me pourrez dire que des
                choses insuportables : Cependant, dit il en s'en allant. puis que mon sang meslé
                avec mes larmes ne vous touche point ; et que mesme le Roy d'Assirie vaincu, ne vous
                est-pas un objet agreable, il faut vous laisser en repos, de la victoire d'<interp
                  id="note3223" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. En
                disant cela il sortit de la chambre de la Princesse, et fut se mettre <pb
                  id="page_1064" n="V02-P466"/>au lict, apres avoir donné quelques ordres
                necessaires, et pour les Troupes qui se sauveroient de la déroute de son Armée, et
                pour la conservation de la Ville. Car encore que la blessure qu'il avoit reçeve ne
                fust pas considerable ; neantmoins ayant assez perdu de sang, elle l'avoit un peu
                affoibly : quoy qu'il eust esté pensé la derniere fois, à un Bourg qui n'est qu'à
                douze stades de Babilone. Je vous laisse à juger Seigneur, quelles differentes
                pensées estoient celles de la Princesse : et quelle impatience elle avoit de sçavoir
                bien precisément tout ce qui estoit arrivé : mais il ne nous fut pas possible d'en
                estre pleinement esclaircies. Nous sçeusmes bien que le Roy d'Assirie apres avoir
                esté vaincu, ayant aprehendé qu'il n'y eust quelque sedition dans Babilone, estoit
                venu en diligence, afin de pouvoir devancer le bruit de sa deffaite : mais quelques
                demandes que nous fissions, nous ne peusmes sçavoir que fort confusément, les
                particularitez de la Bataille. Cependant l'on nous resserra plus estroitement
                qu'auparavant : l'on nous changea mesme d'Apartement, voulant sans doute priver la
                Princesse de la consolation qu'elle eust eüe de voir arriver l'Armée victorieuse du
                Roy son Pere. Je ne vous exagereray point davantage, le desespoir du Roy d'Assirie :
                et quelle irresolution avoit esté la sienne, en arrivant à Babilone, de sçavoir s'il
                verroit la Princesse, ou s'il ne la verroit pas. La honte d'estre vaincu pensa l'en
                empescher : mais l'extréme envie de la revoir l'y contraignit, Joint <pb
                  id="page_1065" n="V02-P467"/>qu'il imagina que peut-estre la pourroit il toucher
                par la pitié de son malheur. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020503" n="Le siège de Babilone">
              <argument>
                <p>Remis de ses blessures dès le lendemain, le roi d'Assirie prépare le siège de la
                  ville. Il se réjouit de l'approche de l'hiver, persuadé que Ciaxare se verra
                  obligé de retirer ses troupes. Pendant ce temps, Mandane continue à considérer
                  Mazare comme son seul protecteur au cœur d'une ville hostile. Les propos du prince
                  sont emprunts de respect et de dévouement. La princesse ne se doute à nul instant
                  de leur ambiguïté.</p>
              </argument>
              <p>Comme il n'estoit gueres blessé, il quitta le lict des le lendemain, et commença de
                se preparer à un Siege, et de donner tous les ordres necessaires pour le soutenir.
                Il s'imaginoit pourtant, que comme la Campagne estoit presque sur le point de finir,
                le Roy des Medes ne pourroit pas durant l'hyver prendre Babilone : et il esperoit
                qu'il seroit contraint de lever le Siege, et de remettre la chose au Printemps.
                Pendant quoy il feroit tousjours ce qu'il pourroit, pour gagner l'esprit de <interp
                  id="note3226" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, soit
                par la douceur ou parla crainte : et se prepareroit à une nouvelle Bataille. Pour
                nous <interp id="note3225" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, nous ne goustions pas une joye toute pure : car nous voiyons
                  <interp id="note3227" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                si triste, que cela nous faisoit apprehender qu'il ne descouvrist dans l'esprit du
                Roy d'Assirie quelques mauvaises intentions : joint qu'il estoit aisé de concevoir,
                que le Siege de Babilone n'estoit pas une chose que l'on peust faire sans peril.
                Neantmoins cét heureux commencement nous donnoit tousjours quelques momens où la
                joye partageoit nostre ame, et en chassoit la moitié de nos douleurs. Les Dieux,
                disoit la Princesse, sont trop equitables et trop bons pour nous abandonner : et je
                me fie beaucoup plus en leur justice, qu'en la force des Armes du Roy mon Pere, ny
                qu'en la valeur d'<interp id="note3224" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Cependant nous traitions <interp id="note3228"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> encore plus civilement
                qu'à l'ordinaire : car comme nous ne craignions rien tant que <pb id="page_1066"
                  n="V02-P468"/>l'humeur violente du Roy d'Assirie. <interp id="note3232" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> estoit la seule personne de qui
                nous esperions du se cours contre luy. Mais nous ne sçavions pas tout l'interest
                qu'il prenoit en la Princesse, et combien ses sentimens estoient meslez : il ne
                laissoit pas toutefois de tirer beaucoup d'avantage des soins qu'il rendoit à
                  <interp id="note3231" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> : estant certain qu'elle les recevoit avec une bonté, une
                douceur, et une confiance sans égale. Enfin, comme vous le sçavez mieux que moy, le
                Siege fut mis devant Babilone : et de part et d'autre l'on fit tout ce que des Gens
                de grand coeur peuvent faire, et pour attaquer, et pour se deffendre. Ce fut alors
                sage <interp id="note3230" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, que nos craintes furent sans relasche : car nous sçavions
                qu'il n'y avoit presque point de jour que les Assiegeans ne fissent quelque attaque,
                ou que les Assiegez ne fissent quelque sortie. Ainsi tous les momens de nostre vie
                se passoient en une continuelle apprehension. Nous ne craignions pas seulement pour
                le Roy et pour <interp id="note3229" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, nous craignions mesme pour <interp id="note3233" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> : que nous sçeusmes qui estoit
                tres souvent le Chef des sorties que l'on faisoit, pour aller desloger les
                Assiegeans de quelques Postes avantageux : et je me souviens que la Princesse ne put
                s'empescher de s'en pleindre à luy. Genereux Prince (luy dit elle un jour qu'elle
                sçavoit qu'il avoit combatu) comment vous dois-je nommer, et que ne vous determinez
                vous absolument ? Je vous regarde dans Babilone, comme l'unique Protecteur que j'y
                  <pb id="page_1067" n="V02-P469"/>puis avoir, comme une Personne qui m'est
                infiniment chere, et infiniment utile aupres du Roy d'Assirie ; et de qui la vertu
                m'est d'une extréme consolation : cependant je sçay que dés que vous estes hors des
                Murailles de Babilone, vous devenez un de mes plus dangereux Ennemis, puis que vous
                estes un des plus vaillans : et l'illustre <interp id="note3235" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> que <interp id="note3234"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> appelle son cher
                Protecteur, se met en estat de tüer non seulement celuy qu'elle regarde comme son
                Liberateur, mais mesme de faire perdre la vie au Roy son Pere. En verité, luy dit
                elle, vous estes bien cruel, de m'oster la liberté de faire des voeux pour vous :
                car enfin tout ce que je puis en cette rencontre, est de souhaiter que vous ne soyez
                ny vainqueur ny vaincu de ceux que vous attaquez ou qui vous attaquent. Vous estes
                bien bonne, repliqua <interp id="note3236" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> en soupirant, de me parler comme vous faites : mais
                apres tout Madame, l'honneur ne me permet pas de demeurer tousjours enfermé dans des
                Murailles, pendant que tant de braves Gens combatent. Quand je vous laisse dans
                Babilone, j'advoüe que je vous y laisse avec beaucoup de regret ; et que ce n'est
                pas sans peine, que je quitte la glorieuse qualité de vostre Protecteur, pour
                prendre celle de vostre Ennemy : mais tant de raisons le veulent, qu'il n'y a pas
                moyen de s'y opposer. Car enfin, outre celle de l'honneur, que j'ay desja ditte, et
                beaucoup d'autres que je ne dis pas : que <pb id="page_1068" n="V02-P470"/>penseroit
                le Roy d'Assirie, si j'en usois autrement ? Je luy deviendrois suspect : et il me
                priveroit peut-estre de l'honneur que j'ay d'avoir la liberté de vous voir. Encore
                une fois Madame, si je suis criminel en quelque chose, ce n'est pas en celle là.
                J'advoüe neantmoins, que je suis infiniment à plaindre : et que l'estat où je me
                trouve, est infiniment malheureux. Helas, disoit la Princesse, je suis bien marrie
                d'estre cause de l'inquietude que vous avez : du moins, adjoustoit elle, si je
                pouvois trouver les voyes de faire sçavoir à <interp id="note3237" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, les obligations que je vous
                ay ; je suis bien assurée qu'il ne vous combatroit pas s'il vous connoissoit : et
                qu'au contraire, il combatroit plustost ceux de son Party, s'ils vous attaquoient en
                sa presence. Je ne doute pas Madame, repliqua <interp id="note3239" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> en rougissant, que si <interp
                  id="note3238" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> me
                connoissoit par vostre raport, il ne m'estimast et ne me servist : mais s'il me
                connoissoit par moy mesme, il n'en useroit peut-estre pas ainsi. Vous estes trop
                modeste (luy disoit la Princesse, qui ne soubçonnoit point qu'il y eust de sens
                chaché en ces paroles) et vous m'en donnez de la confufion. Mais du moins,
                adjoustoit elle, souvenez vous de deux choses quand vous allez combattre : l'une
                qu'il y a dans l'Armée qui assiege Babilone, deux Princes de qui la vie m'est
                infiniment precieuse : et l'autre qu'en vostre seule personne consiste toute la
                consolation et tout le support que je puis trouver dans cette Ville contre le Roy
                d'Assirie. Comme <interp id="note3240" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>
                <pb id="page_1069" n="V02-P471"/>alloit parler, on luy vint dire que le Roy le
                demandoit : et certes je pense qu'il fut avantageux pour luy d'estre interrompu :
                car il se trouvoit sans doute fort embarrassé à respondre bien precisément au
                discours de la Princesse, sans choquer directement ses propres sentimens, qui
                n'estoient guere tranquiles : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais
                eu d'ame plus passionnée que celle de <interp id="note3242" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> : ny guere de plus vertueuse,
                quoy que l'amour ait porté ce Prince à des choses fort injustes. Cependant l'hyver
                contre la coustume de ce païs là, fut fort avancé, et mesme fort rigoureux : ce qui
                resjoüissoit autant le Roy d'Assirie, que cela nous affligeoit : par la crainte que
                nous avions que le Roy des Medes et <interp id="note3241" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne fussent contraints de
                lever le Siege. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020504" n="L'oracle du temple de Jupiter Belus">
              <argument>
                <p>Mazare obtient pour Mandane la permission de se rendre tous les jours dans le
                  temps de Jupiter Belus, le plus magnifique de Babilone, que Martesie décrit
                  amplement. Il s'y trouve une prêtresse qui prononce des oracles. Un jour, alors
                  que Mandane souhaite demander conseil à la prêtresse, accompagnée de Martesie et
                  de Mazare, le hasard fait que le roi d'Assirie arrive en même temps, pour demander
                  un oracle. Mandane ne voit aucun inconvénient à ce que son ravisseur interroge les
                  dieux en premier. Le roi d'Assirie souhaite ainsi savoir si Mandane lui sera
                  toujours inhumaine. A la stupéfaction générale, les paroles l'oracle qui lui est
                  donné paraissent favorables. Le roi est comblé, Mazare troublé, Mandane au
                  désespoir.</p>
              </argument>
              <p>Nous n'avions donc point d'autre recours qu'à prier les Dieux : et la Princesse fit
                tant, que par le moyen du Prince <interp id="note3243" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> elle obtint la permission d'aller tous les jours au
                Temple de Jupiter Belus, qui est le plus superbe et le plus fameux de Babilone :
                tant parce que ce Dieu est le Protecteur des Assiriens, et celuy qu'ils reclament au
                commencement des Batailles ; qu'à cause des Oracles qui s'y rendent, par la bouche
                d'une femme que Jupiter Belus choisit pour annoncer ses volontez à ceux qui les
                veulent sçavoir. Et comme il me semble, si ma memoire ne me trompe, que vous m'avez
                dit autrefois que vous n'avez point esté au lieu où se rendent ces Oracles, bien que
                vous eussiez <pb id="page_1070" n="V02-P472"/>tardé quelquetemps à Babilone : et
                qu'il n'y a guere d'aparence que vous y ayez esté depuis parmy le tumulte et la
                confusion que vous mistes dans cette Ville en la prenant ; il faut que je vous le
                represente tel qu'il est en peu de mots. Apres que l'on est entré dans la superbe
                enceinte du Temple, et que l'on a passé les magnifiques portes d'airain qui le
                ferment ; l'on trouve la porte de cette prodigieuse Tour qui en soutient sept autres
                au dessus d'elle : au haut desquelles l'on va par des degrez tournoyans, qui se
                jettent en dehors avec des Balustrades de cuivre. Au milieu de chaque Escalier, il y
                a des lieux propres à se reposer : et comme l'on est arrivé au sommet de la derniere
                Tour, l'on trouve une espece de petit Temple fort magnifique, où l'on voit une
                grande Statüe d'Or massif de Jupiter Belus : une Table d'or, un Throsne de mesme
                metal, et plusieurs grands vases tres riches. Il y a aussi un Autel fort superbe :
                sur lequel les Chaldées, qui sont ceux qui font les ceremonies de la Religion à
                Babilone, bruslent tous les ans quand ils font leur grand Sacrifice, pour plus de
                cent Talents d'Encens. Comme l'on sort de ce lieu là, l'on entre dans un autre
                encore plus petit ; dans lequel il n'y a qu'un Lit de parade tout couvert d'or, et
                une Table de mesme metal, avec une grande Lampe d'or, qui est tousjours allumée : ce
                lieu là n'estant ouvert de nulle part que la porte : qui estant engagées dans un
                autré lieu, ne l'esclaire point du tout. C'est en cét endroit que cette <pb
                  id="page_1071" n="V02-P473"/>Femme dont j'ay parlé demeure tout le jour, et couche
                toutes les nuits ; à l'exemple d'une que l'on dit qui est à <interp id="note3248"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Thebes">Thebes</interp> en Egypte ; et d'une autre
                encore qui est dans <interp id="note3247" resp="BeS" type="lieu" value="Patare"
                  >Patare</interp> Ville de Licie. C'est donc en ce lieu là que cette Prestresse vit
                separée de tout le reste du monde. et rend ses Oracles à ceux qui la viennent
                consulter. Apres cela, <interp id="note3244" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, je vous diray, que poussée par je ne sçay
                quelle devotion, ou par je ne sçay quelle curiosité, un jour que nous fusmes au
                Temple de Jupiter Belus, c'est à dire au grand Temple qui est en bas, où tout le
                monde va d'ordinaire ; il prit envie à la Princesse de monter au haut de la derniere
                Tour, et d'aller visiter cette Femme si celebre à Babilone, pour luy demander son
                assistance envers les Dieux ; sans avoir pourtant dessein de consulter l'Oracle. Icy
                  <interp id="note3245" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, admirez le hazard des choses ! <interp id="note3246"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> qui se trouva au
                Temple, donna la main à la Princesse, pour luy aider à monter cét Escalier qui est
                assez difficile : mais luy et nous fusmes bien estonnez, quand nous fusmes arrivez
                tout au haut de cette derniere Tour, de trouver que le Roy d'Assirie sans suite et
                sans avoir personne aveque luy que le Capitaine de ses Gardes, estoit allé pour
                consulter cette Femme : car certainement si la Princesse eust sçeu qu'il y eust
                esté, elle n'y fust pas allée ce jour là. Comme il ne faisoit que d'entrer dans ce
                petit Temple, et qu'il n'avoit pas encore parlé à la Prestresse, il creut que ce cas
                fortuit avoit quelque chose d'avantageux pour luy : et <pb id="page_1072"
                  n="V02-P474"/>ne laissa pas de continuer le dessein qu'il avoit eu de s'informer
                de ce qu'il devoit attendre de sa passion. Mais devant que de parler à celle qui
                l'en devoit instruire ; il s'aprocha de la Princesse, et luy dit fort civilement.
                Vous venez sans doute, Madame, soliciter contre le Roy d'Assirie : mais auparavant
                que les prieres d'une personne si vertueuse, ayent irrité contre luy le Dieu qu'on
                adore icy, vous souffrirez, s'il vous plaist, qu'il le consulte : et qu'en vostre
                presence il sçache ses intentions. La Princesse qui croyoit ne pouvoir rien attendre
                du Ciel qui ne luy fust avantageux, veû l'innocence de sa vie, et la droiture de ses
                sentimens : luy dit qu'elle se resjoüissoit de voir en luy cette marque de pieté ;
                et consentit à ce qu'il voulut. Nous entrasmes donc dans le petit lieu destiné pour
                les Oracles : où cette Femme qui est fort belle, et vestuë d'une façon assez
                magnifique, quoy que fort particuliere ; luy demanda de la mesme maniere que s'il
                eust esté le moindre de ses Sujets, ce qu'il demandoit, et ce qu'il vouloit sçavoir
                ? Je veux (luy dit il, avec beaucoup de soumission) que vous suppliez le Dieu qui
                vous revele les secrets des hommes, de vouloir m'aprendre par vostre bouche, si la
                Princesse <interp id="note3249" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, sera eternellement inhumaine : et si je ne dois jamais trouver
                de fin aux maux que j'endure. A cets mots, cette Femme ouvrit une grande Grille
                d'or, qui est au chevet de son lit : et s'estant mise à genoux sur des quarreaux qui
                estoient devant elle, fut un assez long-temps <pb id="page_1073" n="V02-P475"/>la
                teste avancée dans l'emboucheure d'une petite voûte obscure, qui est au delà de
                cette Grille, et que l'on a pratiquée dans l'espaisseur de la muraille. En suitte
                dequoy, saisie et possedée de l'esprit Divin qui l'agitoit, les longues tresses de
                ses cheveux se desnoüerent d'elles mesmes, et s'esparpillerent sur ses espaules ; et
                se levant, et se tournant vers le Roy d'Assirie, le visage tout changé ; les yeux
                plus brillans qu'à l'ordinaire ; le teint plus vermeil ; et le son de la voix de
                beaucoup plus esclatant ; elle prononça distinctement ces paroles. </p>
              <p>
                <q>ORACLE.</q>
              </p>
              <p>
                <q>Il l'est permis d'esperer,</q>
              </p>
              <p>
                <q>De la faire souspirer,</q>
              </p>
              <p>
                <q>Malgré sa haine :</q>
              </p>
              <p>
                <q>Car un jour entre ses bras,</q>
              </p>
              <p>
                <q>Tu rencontreras</q>
              </p>
              <p>
                <q>La fin de ta peine.</q>Je vous laisse à penser, <interp id="note3250" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, qu'elle joye fut celle du
                Roy d'Assirie ; quelle douleur fut celle de <interp id="note3251" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; quel desespoir fut celuy de
                  <interp id="note3252" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>,
                quoy qu'il n'osast le tesmoigner ; et quelle surprise fut la mienne. En verité je ne
                sçaurois vous exprimer la chose telle qu'elle fut : car nous sçavions presque de
                certitude, qu'il ne pouvoit y avoir de fourbe en cet Oracle : puis qu'outre que le
                Roy n'avoit pas pû deviner que la Princesse iroit en ce lieu là ; il est encore
                certain <pb id="page_1074" n="V02-P476"/>qui cette Femme estoit en une reputation
                d'un sainteté admirable ; ce qui ne permettoit pas de la pouvoir soubçonner d'aucun
                artifice. Aussi estoit-ce par cette reputation que la Princesse avoit eu la
                curiosité de la voir : Mais Dieux, que cette curiosité luy cousta de larmes ! Elle
                sortit de ce Temple un moment apres, sans vouloir parler à cette Femme, comme elle
                en avoit eu l'intention, et s'en retourna au Palais, avec une melancolie estrange.
                Le Roy d'Assirie l'y accompagna : et ne fut pas plustost dans sa Chambre, que la
                regardant avec beaucoup de marques de satisfaction sur le visage ; Et bien, Madame,
                luy dit il, tiendrez vous mesme contre les Dieux ? Les Dieux, luy respondit elle, ne
                sont pas injustes, et c'est toute mon esperance. Ils ne sont pas injustes, luy dit
                il, je l'advouë : mais advoüez aussi qu'ils ne peuvent estre menteurs. Je le sçay
                bien, luy repliqua t'elle, mais je sçay aussi qu'ils sont incomprehensibles : et
                qu'il y a beaucoup de temerité aux hommes, de penser entendre parfaitement leur
                langage. Ils se sont expliquez si clairement, reprit il, que je ne puis plus douter
                de ma bonne fortune : Ils se sont expliquez si injustement en aparence, respondit
                elle, que je ne puis croire de les avoir bien entendus. Mais enfin, Seigneur
                (adjousta la Princesse, qui vouloit estre seule pour se plaindre en liberté de ce
                nouveau malheur) si les Dieux doivent changer mon ame, laissez leur en tout le
                soing, et ne vous en meslez plus : ils sont assez puissans pour le faire s'ils le
                  <pb id="page_1075" n="V02-P477"/>veulent : et laissez moy du moins quelque repos.
                Cruelle Personne, luy dit il en la quittant, vous resistez au Ciel comme à la Terre
                : mais apres tout, c'est à moy à vous obeïr, et à ne vous resister pas. Comme il fut
                party, <interp id="note3256" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> qui nous avoit quittez en sortant du Temple arriva : mais si
                triste, que je m'estonne que nous ne soubçonnasmes quelque chose de la verité.
                Cependant nous n'en eusmes pas la moindre pensée : il est vray qu'il déguisa sa
                melancolie du pretexte de celle qu'il voyoit sur le visage de la Princesse, qui en
                effet n'estoit pas mediocre. Vous estes bien genereux, luy dit elle, de ne partager
                pas la joye du Roy d'Assirie : ou du moins de me cacher vos sentimens en cette
                occasion. Je vous proteste, Madame, luy respondit il, que vous ne me devez point
                avoir d'obligation, de ce que je sens plus vostre tristesse, que je ne sens la joye
                du Roy : puis qu'à dire la verité, mon coeur agit fans consulter ma raison ; et que
                je ne fais, que ce que je ne puis m'empescher de faire. En effet <interp
                  id="note3258" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> m'a dit
                depuis, qu'il ne fut pas moins touché de cét Oracle que la Princesse : comme cette
                conversation n'estoit pas fort reguliere ; tantost <interp id="note3254" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> resvoit ; tantost <interp
                  id="note3257" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                s'entretenoit aussi sans parler : et le mesme <interp id="note3259" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> m'a dit, que repassant en secret,
                l'estat present de sa fortune, il ne pouvoit assez déplorer son malheur. Helas !
                disoit il en luy mesme, que puis-je esperer ? si <interp id="note3255" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> parle, elle parle d'une façon
                qu'il y a lieu de croire qu'<interp id="note3253" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> sera tousjours heureux, puis qu'il sera <pb
                  id="page_1076" n="V02-P478"/>tousjours aimé : Et si j'escoute l'Oracle, le Roy
                d'Assirie doit un jour estre content : et <interp id="note3260" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne doit pas estre moins
                infortuné que <interp id="note3264" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>. Mais pendant que ce Prince s'entretenoit de cette sorte, la
                Princesse revenant tout d'un coup de sa resverie : Quoy, dit elle, je pourrois
                croire que mon coeur changeroit de sentimens ! et que <interp id="note3262"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> pourroit se resoudre
                de faire toute la felicité d'un Prince, qui cause toutes ses infortunes ! Eh le
                moyen que je puisse comprendre cela ? il faut donc si ce prodige doit arriver, que
                le Roy mon Pere meure ; qu'<interp id="note3261" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne soit plus ; et que je perde la raison. Car à
                moins que de tout cela, je ne comprendray pas aisément que <interp id="note3263"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> puisse jamais estre
                Reine d'Assirie, comme il faudroit qu'elle la fust, pour faire que l'Oracle peust
                estre expliqué, comme le Roy d'Assirie l'explique. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020505" n="Les Babiloniens protestent">
              <argument>
                <p>Le lendemain, le roi ordonne un grand sacrifice, pour remercier les dieux de
                  l'oracle. Le peuple commence à protester, déplorant une guerre injuste et inutile.
                  Certains souhaitent rendre Mandane à son père, d'autres la conserver afin de
                  négocier une paix avantageuse, d'autres encore évoquent la possibilité de la
                  sacrifier ! Devant l'urgence de la situation, le roi d'Assirie consulte
                  Mazare.</p>
              </argument>
              <p>Je n'aurois jamais fait, <interp id="note3265" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, si je vous redisois toute la conversation de
                la Princesse, de <interp id="note3267" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>, et de moy : Le lendemain le Roy fit faire un magnifique
                Sacrifice, pour remercier les Dieux, de l'Oracle qu'il avoit reçeu : Mais admirez je
                vous prie le bizarre destin des choses : ce que ce Prince fit pour remercier les
                Dieux, irrita le Peuple : qui commença de dire, qu'il faloit plustost faire des
                Sacrifices pour les appaiser que pour leur rendre grace. Que la guerre que l'on
                faisoit estoit injuste : que la Princesse <interp id="note3266" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> avoit raison : que les
                Babiloniens la devoient rendre au Roy son Pere : enfin apres avoir commencé de
                raisonner <pb id="page_1077" n="V02-P479"/>sur les actions du Prince, ils en
                murmurerent : du simple murmure ils passerent à l'insolence ; de l'insolence à la
                sedition, et presque à la revolte declarée. Cependant l'Hyver augmentoit, et la
                Canpagne estoit toute couverte de neige : cela n'empeschoit pourtant pas les
                Assiegeans de continuer d'attaquer la Ville : et elle estoit tellement pressée, que
                malgré sa prodigieuse grandeur, il n'y entroit presque plus de vivres. Neantmoins
                l'Oracle consoloit le Roy d'Assirie de toutes choses : mais il se trouva pourtant
                estrangement embarrassé peu de jours apres : car la faim commençant de presser le
                Peuple, acheva de luy faire perdre le respect qu'il devoit à son Prince, quelque
                injuste qu'il peust estre. Et en une nuit, cette grande Ville se trouva avoir
                beaucoup plus d'hommes en armes dans l'enceinte de ses Murailles, qu'il n'y en avoit
                au dehors : quoy que l'Armée du Roy des Medes fust, comme vous le sçavez, devenuë
                prodigieusement forte par la deffaite du Roy d'Assirie ; à cause des Princes qui
                avoient quitté son Party, et qui s'estoient rengez de celuy de <interp id="note3268"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Jamais il ne s'est
                entendu parler d'une pareille confusion, à celle de Babilone : les uns prenoient les
                Armes afin de faire en sorte que le Roy d'Assirie rendist la Princesse au Roy des
                Medes : les autres la vouloient avoir entre leurs mains, pour faire une Paix
                avantageuse : Quelques uns mesme privez non seulement de toute raison, mais de toute
                humanité, parloient de la sacrifier : les <pb id="page_1078" n="V02-P480"/>autres au
                contraire soustenoient qu'il luy faloit eslever des Autels, veû sa vertu et sa
                constance : et qu'il ne faloit qu'aller prendre dequoy subsister chez ceux qui en
                avoient trop : les autres sans autre pretexte, soustenoient qu'il faloit seulement
                prendre les armes pour secoüer le joug de la Royauté, et pour se rendre libres, puis
                que la Fortune leur en fournissoit une occasion favorable : Enfin ils dirent tant de
                choses insolentes et criminelles, que je suis persuadée qu'ils contribuerent autant
                à la prise de leur Ville par leur revolte, que la force de l'Armée de <interp
                  id="note3269" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> y
                contribua. Ou pour mieux dire encore je croy que les Dieux ayant voulu en un mesme
                jour proteger l'innocence de la Princesse, et punir leur rebellion ; se servirent
                d'eux mesmes pour cela, et les aveuglerent pour les perdre. Et en effet, quoy qu'il
                semblast que la fureur de ce Peuple fust avantageuse à la Princesse, veû l'estat où
                estoient les choses : neantmoins au lieu des en resjoüir elle s'en affligea : estant
                certain qu'il n'est rien de plus horrible, ny rien qui s'attaque plus directement à
                la Souveraine authorité des Dieux, que cette espece de crime, qui s'attaque à la
                Souveraine puissance des Rois qui sont leur Image. Cependant comme le Roy d'Assirie
                est un Prince de grand coeur, et que <interp id="note3270" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> n'en avoit pas moins pour le
                seconder ; il ne desesperoit pas d'appaiser ce desordre : et se resoluoit de prendre
                la seule voye par laquelle l'insolence populaire peut estre remise à la raison : qui
                est celle de <pb id="page_1079" n="V02-P481"/>l'exemple et du chastiment des plus
                mutins et des plus superbes. Mais comme la chose ne se pouvoit pas faire sans
                quelque danger, parce que si les Assiegeans faisoient une attaque, dans le mesme
                moment que le Peuple seroit le plus esmeu, il seroit à craindre de succomber : le
                Roy d'Assirie aprehendoit un peu de ne pouvoir sauver la Princesse : principalement
                la nuit, qui estoit le temps où les Assiegeans donnoient le plus souvent des alarmes
                : et le temps aussi où le Peuple entreprenoit le plus de choses : parce que dans
                l'oscurité l'on ne pouvoit connoistre ceux qui agissoient avec violence, en ces
                occasions tumultueuses. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020506" n="La ruse de Mazare">
              <argument>
                <p>Sur les conseils du prince Mazare, le roi d'Assirie élabore un stratagème pour
                  quitter Babilone. Il souhaite éviter l'assaut de l'armée de Ciaxare et emmener
                  Mandane à Pterie, gouvernée par son allié Aribée. Pour favoriser la fuite, Mandane
                  doit revêtir le vêtement blanc que portent les Assiriennes. Le lendemain, la
                  princesse est contrainte de s'habiller ainsi, malgré son aversion pour cette
                  tenue. Or on prévient le roi qu'Artamene est sur le point de faire tarir
                  l'Euphrate et d'entrer dans la ville. Bientôt un tumulte effroyable se fait
                  entendre. Il n'y a plus à tergiverser, le roi d'Assirie est contraint d'abandonner
                  son peuple, pour espérer conserver Mandane. </p>
              </argument>
              <p>Il consulta donc avec <interp id="note3274" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> là dessus : qui luy dit qu'il y avoit tousjours
                beaucoup de prudence, à ceux qui se resoluent à ne fuir point, de sçavoir du moins
                comment ils ne pourroient faire, si la necessité le vouloit, et que l'envie leur en
                prist. Vous avez raison, luy dit le Roy d'Assirie, car apres tout, et Babilone, et
                la Couronne ne me sont rien, en comparaison de <interp id="note3272" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Joint qu'en cette occasion, si
                je perdois <interp id="note3273" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, je serois exposé à perdre le Sceptre aussi bien qu'elle :
                n'estant pas à croire que le Peuple en demeurast là : ny que l'on peust m'oster la
                Princesse sans m'oster la vie. La difficulté estoit de trouver les moyens d'échaper,
                et de sortir de Babilone, si l'on y estoit contraint : car pour un lieu de retraite,
                il n'en estoit pas en peine. <interp id="note3271" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp> comme vous sçavez, tenant la moitié de la <interp
                  id="note3275" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, <pb
                  id="page_1080" n="V02-P482"/>et estant alors dans <interp id="note3279" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Pterie">Pterie</interp>, il ne pouvoit pas choisir un meilleur
                Azile. Ce Traitre avoit mesme eu l'adresse de faire croire à ces Peuples, que la
                Princesse n'avoit pas d'aversion à un Mariage si avantageux : et que ce n'estoit que
                le Roy son Pere qu'elle craignoit, qui la faisoit agir comme on la voyoit agir. Mais
                pour aller à <interp id="note3280" resp="BeS" type="lieu" value="Pterie"
                  >Pterie</interp>, il faloit sortir de Babilone, et c'estoit la difficulté : y
                ayant beaucoup d'obstacles à surmonter dehors et de dans. Cependant <interp
                  id="note3278" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> avoit
                l'ame bien en peine : et durant que le Roy d'Assirie pensoit qu'il resvast seulement
                à trouver l'invention qu'il cherchoit, son esprit estoit estrangement partagé. Comme
                il estoit bon et genereux, il avoit beaucoup de difficulté à se resoudre de
                contribuer aux malheurs de la Princesse : mais comme il estoit passionnément
                amoureux d'elle, il luy estoit encore plus difficile de consentir qu'elle tombast en
                la puissance d'<interp id="note3276" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et il aimoit beaucoup mieux pour son interest particulier,
                qu'elle fust entre les mains d'un Amant haï, qu'en celles d'un Amant aimé. Ce n'est
                pas que l'Oracle ne l'espouvantast : mais l'aversion de la Princesse le r'asseuroit
                : et enfin il voyoit le danger plus proche et plus infaillible du costé d'<interp
                  id="note3277" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que
                de celuy du Roy d'Assirie. Un sentiment jaloux s'estant donc emparé de son coeur, il
                s'apliqua fortement à chercher l'invention que le Roy d'Assirie demandoit : et il
                s'y apliqua mesme avec succés, quoy que ce ne fust pas une chose aisée à trouver,
                que les <pb id="page_1081" n="V02-P483"/>moyens de pouvoir sortir de Babilone sans
                estre aperçeu. Mais <interp id="note3283" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, je suis persuadée qu'il n'est rien de si
                difficile, dont l'amour et la jalousie jointes ensemble ne viennent à bout. Ce
                Prince dit donc au Roy d'Assirie, qu'il ne se mist pas en peine : et que pourveû
                qu'il commandast aux femmes qui servoient la Princesse, de ne luy donner le
                lendemain au matin, et tous les jours suivans, qu'un habillement blanc selon.
                l'usage des Dames Assiriennes, où l'on ne l'avoit point encore vouluë assujettir ;
                il pourroit entreprendre ce qu'il luy plairoit : mais qu'il faloit que cela se fist
                avec adresse : et que l'on nous en donnast aussi à <interp id="note3281" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> et à moy. Le Roy d'Assirie le
                pressant alors de luy expliquer la chose : <interp id="note3285" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> luy assura qu'elle estoit presque
                infaillible : et en effet il la luy dit, et luy fit advoüer qu'elle estoit fort
                ingenieuse. Cependant le Roy d'Assirie ne manqua pas à l'instant mesme, de donner
                les ordres necessaires pour cela : de sorte que le lendemain au matin <interp
                  id="note3282" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> et
                moy fusmes bien surprises, de voir que l'on nous avoit osté nos habillemens : et que
                l'on nous en avoit mis de blancs à leur place, comme les femmes de qualité de la
                Cour d'Assirie en portent. J'en demanday la raison, et l'on me dit que le Roy le
                vouloit ainsi : parce qu'en cas que la sedition augmentast, il nous seroit plus aisé
                de mettre la Princesse en seureté dans un Temple, et de passer pour Assiriennes.
                Comme <interp id="note3284" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> n'estoit pas encore éveillée, <pb id="page_1082" n="V02-P484"
                />nous nous habillasmes <interp id="note3286" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Arianite">Arianite</interp> et moy, sans faire de resistance : croyant en
                effet que cela serviroit à sa conservation. Mais comme elle eut apellé ses femmes,
                et que voulant l'habiller elle vit qu'on luy presentoit une robe blanche à
                l'Assirienne, quelque magnifique qu'elle fust, elle y eut une aversion si estrange ;
                que je suis persuadée que les Dieux l'advertissoient de son malheur. Enfin elle fit
                beaucoup de difficulté de la prendre ; mais celles qui la servoient, luy ayant dit
                les larmes aux yeux qu'il n'estoit pas en leur pouvoir de luy en donner une autre ;
                elle se laissa habiller : et dit en soupirant, que le changement d'habits n'en
                aporteroit point en son coeur. Je voulus luy faire comprendre la raison que l'on
                m'avoit donnée, mais elle n'en fut pas satisfaite : et ne pût se consoler de cette
                nouvelle espece de contrainte. Cependant le Roy d'Assirie et <interp id="note3288"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> estant fort resolus à
                punir le Peuple, ne songeoient qu'à donner les ordres necessaires pour cela : et si
                les Babiloniens estoient en armes, tous les Gens de guerre y estoient aussi. Le Roy
                en sa propre personne, suivy de tout ce qu'il y avoit de Princes et de Grands dans
                sa Cour, estoit prest d'aller aprendre au Peuple quel est le respect qu'il doit à
                ses Princes legitimes, lots qu'un Espion qu'il avoit dans l'Armée de <interp
                  id="note3287" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, vint
                luy donner advis tout effrayé, que dans trois ou quatre heures au plus tard, à
                l'entrée de la nuit, il verroit tout d'un coup tarir l'<interp id="note3289"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Euphrate">Euphrate</interp> ; et entrer quarante <pb
                  id="page_1083" n="V02-P485"/>mille hommes par les deux bouts de la Ville. D'abord
                le Roy d'Assirie n'en voulut rien croire : mais l'autre luy marqua si precisément
                l'endroit où il disoit qu'<interp id="note3290" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> avoit fait creuser deux grandes Tranchées pour
                destourner le Fleuve quand il seroit temps ; qu'il fut contraint d'adjouster foy à
                ses paroles. Joint que ce qui estoit desja arrivé au Fleuve du <interp id="note3294"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Ginde">Ginde</interp>, luy rendoit la chose plus
                vray-semblable. Cét Espion luy dit encore, que sans la neige qui avoit un peu
                empesche les Pionniers, la chose auroit desja esté executée, mais quoy qu'il la
                circonstantiast fort ; le Roy d'Assirie fut toutefois avec <interp id="note3292"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, sur la plus haute des
                Tours du Temple de Jupiter Belus, pour mieux descouvrir de là les Travaux de ses
                Ennemis : et comme ils y furent, cét Espion luy fit remarquer, quoy que de fort
                loing, la terre que l'on avoit eslevée, tant pour se couvrir de peur d'estre
                aperçeus, que pour creuser les Tranchées qui devoient destourner le Fleuve. Imaginez
                vous donc sage <interp id="note3291" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, en quel estat estoit alors ce Prince : il voyoit de ce lieu
                eslevé, toute une grande Ville en armes contre luy : il voyoit qu'il alloit estre
                attaqué d'une maniere, que quand tout ce Peuple l'eust secondé, il eust encore bien
                eu de la peine à resister à ses Ennemis. Car comme l'<interp id="note3293"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Euphrate">Euphrate</interp> est fort large, il
                jugeoit bien qu'ils entreroient par les deux bouts de la Ville, avec des Bataillons
                tous formez : et que l'on auroit pas le temps de faire des Retranchemens pour <pb
                  id="page_1084" n="V02-P486"/>les en empescher. Mais la chose n'estoit pas
                seulement en ces termes : car il n'ignoroit pas que dés que ses Ennemis
                paroistroient, le Peuple tascheroit de prendre la Princesse, afin de faire sa
                composition avec <interp id="note3296" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> : et que se trouvant alors dans la necessité de deffendre le
                Palais où elle estoit contre ce Peuple, et de repousser le Roy des Medes tout
                ensemble, il luy seroit impossible de le pouvoir faire. Enfin desesperé de pouvoir
                conserver Babilone et la Princesse, il ne balança point entre les deux : et l'amour
                l'emportant sur toute autre consideration, il ne songea plus qu'à executer le
                dessein qu'il avoit fait avec <interp id="note3297" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>. Il descendit donc en diligence de cette Tour : et
                fit semblant de vouloir appaiser le Peuple par la douceur, luy faisant esperer
                quelque accommodement afin de gagner temps : pendant quoy <interp id="note3298"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> agissoit, et donnoit
                ordre que tout fust prest pour executer leur entre prise à l'entrée de la nuit s'il
                en estoit besoing. Le Roy d'Assirie voulut pourtant ne songer pas à partir, que l'on
                eust veû effectivement que ses ennemis avoient fait reüssir la leur : et d'autant
                moins qu'il s'imagina, comme il estoit vray, qu'<interp id="note3295" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne doutant point du tout
                qu'il n'emportast la Ville par ces deux endroits où il la devoit attaquer, tout le
                reste seroit moins gardé qu'à l'ordinaire : parce que tout l'effort se seroit en ces
                deux attaques seulement. Les choses estoient en cét estat, sans que nous en
                sçeussions rien : Mais tout d'un coup nous entendismes <pb id="page_1085"
                  n="V02-P487"/>un bruit espouvantable : et le Fleuve ayant tary en un moment, et
                les Assiegeans estant entrez, ce fut un desordre et une confusion horrible. Je ne
                vous la raconteray pourtant pas : car outre que la guerre est une chose dont je
                n'aime guere à parler, je m'imagine encore que vous y estiez : joint qu'en mon
                particulier je n'en sçay autre chose sinon que de ma vie je n'ay rien entendu de
                plus estonnant, que le bruit que faisoient tant de gens effrayez comme il y en avoit
                dans les ruës de Babilone. Cependant nous estions en une inquietude estrange : car
                encore que la Princesse imaginast bien que peut estre c'estoit <interp id="note3299"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qui venoit la
                delivrer : neantmoins le peril où elle pensoit qu'il estoit, luy donnoit beaucoup
                d'aprehension pour luy : car pour le Roy son Pere, elle jugeoit bien qu'il ne seroit
                pas en personne à une semblable occasion. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020206" n="Histoire de Mandane : fuite dans la neige" type="sequence">
            <argument>
              <p>Vêtus de blanc, le roi d'Assirie et Mandane, accompagnés par plusieurs hommes et
                femmes, parviennent à quitter Babilone et à traverser la plaine recouverte de neige,
                sans être découverts par l'armée de Ciaxare. Le roi d'Assirie conduit la troupe à
                Pterie, puis à Sinope, afin de pouvoir plus facilement s'échapper par voie maritime.
                Sa situation est sans espoir et, en dernier recours, il préfère devenir pirate en
                emportant Mandane, plutôt que de la rendre à Artamene. Mazare, mis au courant de ce
                projet insensé, le dévoile à la princesse, qui supplie son protecteur de
                l'aider.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02020601" n="La traversée du camp de Ciaxare">
              <argument>
                <p>Le roi d'Assirie demande à Mandane de le suivre, afin de ne pas tomber aux mains
                  d'un peuple révolté et imprévisible. Le roi d'Assirie, Mandane, Martesie et
                  Arianite rejoignent Mazare et plusieurs hommes dans les jardins du palais. Vêtue
                  de vêtements et de casaques blanches, montée sur des chevaux également blancs,
                  l'étrange troupe profite de l'obscurité de la nuit pour traverser la plaine
                  recouverte de neige, en cheminant à travers le camp ennemi. La tentation est
                  grande pour Mandane de crier au secours pour appeler les siens. Elle fait part de
                  son projet à Mazare qui l'en dissuade : elle-même pourrait être blessée, tandis
                  que de son côté, il se refuse à trahir le roi d'Assirie.</p>
              </argument>
              <p> Comme nous estions donc entre l'esperance et la crainte, nous vismes entrer le Roy
                d'Assirie. Le Prince <interp id="note3300" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> qui estoit adroit, n'ayant point voulu avoir cét
                employ : et estant demeuré dans les Jardins du Palais, avec ceux qui nous devoient
                servir d'escorte. Le Roy donc entrant tout furieux. Madame (dit il à la Princesse,
                afin qu'elle ne fist point de resistance) le Peuple de Babilone est le plus fort :
                et comme il vous croit la cause de la guerre, il vous veut avoir en sa puissance :
                c'est pourquoy il saut vous mettre en lieu de seureté. Seigneur, luy dit elle,
                m'estant mise en la garde des Dieux, <pb id="page_1086" n="V02-P488"/>je dois
                attendre ce qu'il leur plaira ordonner de moy : et vous me ferez plaisir de me
                laisser sous leur conduitte. Mais enfin voyant entrer quatre ou cinq hommes armez ;
                jugeant bien qu'elle n'estoit pas en estat de resister ; et ne sçachant pas en effet
                si ce que le Roy d'Assirie disoit n'estoit point vray, elle marcha et nous la
                suivismes <interp id="note3301" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp> et moy. Elle demanda pourtant, où estoit le Prince <interp
                  id="note3303" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> ? et luy
                ayant esté respondu qu'elle le verroit bien tost, elle fut où on la conduisoit sans
                y apporter d'obstacle. Nous fusmes donc menées dans les Jardins du Palais, où
                effectivement <interp id="note3304" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> nous attendoit : <interp id="note3302" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne le vit pas plustost, que
                quittant la main du Roy d'Assirie, elle luy presenta la sienne : luy semblant
                qu'elle n'avoit plus rien à craindre, puis qu'il estoit aupres d'elle. Cependant
                l'on nous mena à une porte de derriere qui touche presque une de celles de la Ville,
                que les troupes de <interp id="note3305" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> gardoient : et qui estoient adverties de ce que l'on vouloit
                faire. Comme nous fusmes prests à sortir de ces Jardins du Palais, qui sont d'une
                grandeur prodigieuse, nous vismes à la faveur d'un flambeau que nous avions, que le
                Roy d'Assirie, le Prince <interp id="note3306" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, et dix hommes qui devoient estre de la partie,
                prirent de grandes Casaques blanches qui les cachoient entierement : et qu'ils Ce
                couvrirent mesme la teste de blanc. Cette avanture commença de nous faire
                soubçonner, que les habillemens que l'on nous avoit baillez <pb id="page_1087"
                  n="V02-P489"/>estoient destinez à mesme usage que ceux de ces Princes, et de ces
                hommes qui les accompagnoient, sans pouvoir pourtant imaginer à quoy cela pouvoit
                estre propre. Et suite l'on amena douze Chevaux blancs, dont les Selles et les
                Brides l'estoient aussi, sur l'un desquels le Roy d'Assirie estant monté, il voulut
                qu'on luy donnait la Princesse, mais elle ne le voulut pas ; et dans la necessité de
                marcher, elle choisit plustost <interp id="note3308" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>. Elle fit pourtant encore difficulté d'obeïr ;
                toutefois le bruit redoubloit de telle sorte, quoy que nous fussions assez loing des
                endroits par où l'on attaquoit la Ville ; que la crainte de tomber en la puissance
                d'un Peuple insolent, fit qu'enfin elle souffrit que <interp id="note3309"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> eust le soing de sa
                conduite. Deux hommes de qualité d'entre les dix qui accompagnoient ces Princes,
                nous prirent <interp id="note3307" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp> et moy : et le flambeau ayant esté esteint, la porte des
                Jardins estant ouverte, nous marchasmes droit à celle de la Ville, qui comme je l'ay
                desja dit estoit tout contre. Là, le Roy d'Assirie et <interp id="note3310"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> commanderent tout bas
                à un Capitaine qui estoit à cette Porte, d'aller en diligence advertir tous les
                Princes et tous les Gens de guerre, qu'ils ne songeassent plus à rendre de combat,
                puis que la Ville estoit perduë : et que chacun se servant de l'obscurité de la
                nuit, taschast de se sauver comme eux, et de se servir de la commodité de cette
                Porte. Nous ne fusmes pas à douze pas des Murailles, que le Roy d'Assirie qui alloit
                un peu <pb id="page_1088" n="V02-P490"/>devant, se mit à marcher lentement, de peur
                que les pieds des chevaux ne fissent du bruit : craignant bien plus les oreilles que
                les yeux de ceux que nous pourrions rencontrer. Car <interp id="note3312" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, ce qui rendoit cette
                entreprise fort ingenieuse, c'est que le Prince <interp id="note3313" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> ayant consideré que toute la
                Campagne estoit couverte de neige ; et qu'à cause d'un grand Marais qui la borde du
                costé que nous sortismes, il avoit esté impossible à <interp id="note3311"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> d'en faire la
                circonvalation parfaite : il jugea qu'infailliblement il seroit aisé de pouvoir
                passer entre deux Corps de garde sans estre aperçeus. Car comme le blanc ne se
                distingue point la nuit sur la neige ; et qu'au contraire, tout ce qui n'est point
                blanc y paroist de loing, encore mesme que la Lune n'esclaire pas : par cette
                invention les chevaux blancs sur lesquels nous estions, et les habillemens blancs
                que nous avions nous rendoient invisibles (s'il est permis de parler ainsi) à ceux
                que nous rencontrions : où au contraire ceux qui nous rencontroient ne nous
                pouvoient surprendre, parce que n'estant pas habillez de blanc comme nous estions ;
                nous les aperçevions de fort loing, et les pouvions esviter. Il n'y avoit donc que
                le hennissement et le bruit des pieds des chevaux que le Roy d'Assirie aprehendast :
                Pour le premier, il avoit falu remettre la chose à la Fortune : mais pour le bruit,
                le Roy d'Assirie fut fort aise de remarquer, que la neige n'avoit qu'autant de
                fermeté qu'il en faloit pour ne fondre point ; et qu'elle n'en <pb id="page_1089"
                  n="V02-P491"/>avoit pas assez pour faire du bruit. Tant s'en faut, comme il y en
                avoit fort espais, l'on en faisoit beaucoup moins que s'il n'y eust pas eu de neige.
                Le Roy d'Assirie ayant remarqué cela, marcha donc un peu plus viste : et en peu de
                temps nous descouvrismes la Garde avancée de l'Armée de <interp id="note3318"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, qui estoit de ce
                costé là. De vous dire <interp id="note3317" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, ce que pensoit la Princesse, de se voir en
                cét equipage ; de se voir hors de Babilone ; et de se trouver à l'heure qu'il
                estoit, et par le temps qu'il faisoit, à cheval avec des hommes habillez de blanc,
                et marchant dans un fort grand silence ; il faudroit vous dire bien des choses
                D'abord elle eut quelque joye de se voir eschapée de la fureur d'un Peuple assez
                insolent, pour s'estre mutiné contre son Prince : de plus elle pensoit encore, qu'en
                quelque lieu qu'on la menast, il seroit incomparablement plus aisé à <interp
                  id="note3314" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de
                la retirer de la puissance du Roy d'Assirie que dans Babilone, qu'elle croyoit
                presque imprenable. Ainsi pensant faire la chose du monde la plus avantageuse pour
                  <interp id="note3315" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> et pour sa liberté, elle se laissoit conduire sans resistance :
                et sans penser à rien qu'aux moyens d'advertir promptement <interp id="note3316"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> qu'elle n'estoit
                plus dans Babilone. Mais elle n'eut pas plustost aperçeu de loing la Garde avancée
                dont je vous ay desja parlé, qu'elle changea de sentimens : et se voyant si prés
                d'un secours presque assuré si elle crioit, elle ne pût retenir le premier mouvement
                qu'elle en eut. Toutefois s'imaginant qu'elle seroit perir <pb id="page_1090"
                  n="V02-P492"/>le Prince <interp id="note3319" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> aussi bien que le Roy d'Assirie ; elle creut
                qu'elle ne devoit pas le surprendre, et qu'elle devoit plustost le gagner. Mais
                pendant qu'elle agitoit la chose en elle mesme, le Roy d'Assirie ayant pris plus à
                gauche, passa heureusement cét endroit, et esvita ce premier peril. Neantmoins comme
                la Princesse jugea bien que nous rencontrerions encore d'autres Troupes, elle
                adressa la parole au Prince <interp id="note3320" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, qui d'abord la supplia de ne parler point.
                Genereux Prince (luy dit elle malgré la priere qu'il luy avoit faite, et parlant
                assez bas de peur que le Roy d'Assirie ne l'entendist) s'il est vray que vous ayez
                une veritable compassion de mes malheurs, souffrez que la premiere fois que nous
                rencontrerons des Troupes du Roy mon Pere, je les apelle à mon secours : et
                promettez moy que vous ne vous opposerez point à l'effort qu'elles seront pour me
                delivrer ; et que par consequent vous n'exposerez point vostre vie, qui m'est
                infiniment chere. Vous jugez bien, dit elle, que j'eusse pû le faire sans vous en
                parler : mais vous ayant les obligations que je vous ay, je croy que les Dieux me
                puniroient, si j'estois cause de vostre mort. Madame, luy dit il encore plus bas
                qu'elle n'avoit parlé, les Dieux sçavent si je souhaiterois que vous fussiez
                contente : Mais Madame, je ne vous ay promis que d'empescher le Roy d'entre prendre
                rien contre le respect qu'il vous doit : et je vous l'ay promis sans scrupule, parce
                que c'est le servir luy mesme, que de l'empescher, de faire <pb id="page_1091"
                  n="V02-P493"/>un crime. Et de ce costé là, Madame, je vous promets encore une
                fois, que tant que je seray vivant, vous ne souffrirez nulle violence de luy. Mais,
                Madame, pourrois-je avec honneur le trahir de cette sorte ; le faire tuer ; et vous
                remettre entre les mains de ton Ennemy ? Toutefois, Madame, si vous le voulez vous
                le pouvez faire ; mais je vous proteste devant les Dieux qui m'escoutent, que quand
                j'eschaperois à la fureur des vostres, je me passerois mon espée au travers du coeur
                : afin de ne me reprocher pas à moy mesme une action que sans doute vous n'avez pas
                considerée, avant que de m'en soliciter. De plus, Madame, peut-estre comme il est
                nuit, qu'en me voulant, fraper l'on vous fraperoit ; et que voulant recouvrer la
                liberté, vous trouveriez la mort. Au nom des Dieux, Madame, ne vous exposez pas à un
                danger, dont je ne pourrois peutestre vous garantir. La Princesse estoit si
                troublée, et <interp id="note3321" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> luy parloit d'une maniere si touchante, qu'elle ne sçavoit a quoy
                se resoudre : Tantost elle estoit resoluë de crier : tantost la pitié que luy
                faisoit <interp id="note3322" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> la retenoit : puis tout d'un coup formant la resolution d'apeller
                ceux qu'elle rencontreroit les premiers, elle trouvoit qu'elle n'en avoit pas la
                force et qu'elle deliberoit sur une chose qui luy estoit impossible. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020602" n="Les périls du stratagème">
              <argument>
                <p>En arrivant près d'un bois, l'un des chevaux hennit, ce qui attire l'attention de
                  quelques soldats du camp de Ciaxare. S'ensuit une poursuite étrange où les
                  assaillants ne parviennent pas à voir leurs ennemis. Une flèche passe près de la
                  tête de Mandane ; elle pousse un cri, qui alerte également les siens. Mais le roi
                  d'Assirie et ses hommes parviennent à éloigner les femmes du danger. Le lendemain,
                  la troupe se repose dans une cabane, puis continue vers une ville, avec
                  l'intention de se munir d'un chariot pour les dames.</p>
              </argument>
              <p>Pour moy je sçay bien qu'il n'eust pas esté en ma puissance de prononcer une parole
                : et de l'heure que je parle. <interp id="note3323" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, quand je me souvuiés de l'estat où nous
                estions, l'en fremis encore d'estonnement et de frayeur. Car <pb id="page_1092"
                  n="V02-P494"/>Car enfin nous entre-voiyons dans la Campagne, des Tentes, de
                Sentinelles, des Corps de gardes, des Gens qui marchoient, et d'autres qui estoient
                arrestez. Cependant le Roy d'Assirie qui estoit le Guide, prenoit tantost à droit,
                tantost a gauche, et esvitoit avec beaucoup d'adresse tout ce que la blancheur de la
                neige luy faisoit descouvrir. Mais <interp id="note3324" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, pour sortir promptement
                d'un lieu qui me donna tant de peine, je vous diray qu'apres avoir esvité cent et
                cent fois de rencontrer des Troupes de <interp id="note3325" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ; comme nous n'estions plus
                qu'à deux stades d'un Bois, dans lequel le Roy d'Assirie n'auroit plus rien eu à
                craindre, parce qu'il est fort espais, et qu'il en sçavoit tous les destours, y
                ayant esté souvent à la Chasse ; le cheval sur lequel estoient <interp id="note3326"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> et la Princesse se mit
                à hennir avec violence, justement à quarante pas d'un lieu où il y avoit une
                Compagnie d'Archers à cheval logez : qui ayant eu ordre de s'aprocher de Babilone,
                quittoient leur Quartier, pour y aller en diligence. Quelques uns de ces Archers qui
                estoient desja à cheval, ayant entendu ce hennissement d'un costé où ils sçavoient
                qu'il ne devoit y avoir personne des leurs, prirent l'allarme, et s'avancerent vers
                l'endroit où ils avoient entendu ce bruit. Mais ne voyant rien, ils s'en seroient
                retournez, n'eust esté qu'un autre cheval de nostre Troupe ; comme il est assez
                ordinaire, ayant fait la mesme chose que le premier, les fit resoudre à s'avancer
                davantage. Cependant le Roy d'Assirie qui <pb id="page_1093" n="V02-P495"/>nous
                conduisoit, hasta le pas, et nous fit aller beaucoup plus ville : de sorte que
                quelquefois nous voiyons ces Gens venir droit à nous, et d'autres fois s'en
                esloigner. Pour eux, je pense qu'ils estoient bien faschez d'ouïr des chevaux et de
                ne voir rien : Mais à la fin estant desesperez d'entendre tousjours de temps en
                temps, tantost d'un costé, tantost de l'autre, parce que nous changions nostre
                route, des chevaux qu'ils ne voyoient pas, ils se mirent à tirer leurs Arcs au
                hazard, qui conduisit quelques unes de leurs fléches si juste que <interp
                  id="note3328" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> fut
                legerement blesse ? d'un coup de Traict à l'espaule : et un autre passa si prés de
                la teste de <interp id="note3327" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, que l'excés de la peur qu'elle en eut, luy fit recouvrer
                l'usage de la voix pour crier, sans qu'elle en eust l'intention. Cette voix ayant
                encore esté entenduë par ceux qui avoient tiré, ils galopperent droit où ils
                creurent l'avoir ouïe : Cependant le Roy d'Assirie changea de place : et au lieu de
                marcher devant il marcha derriere, et commanda d'aller fort viste. Mais enfin comme
                nous n'estions plus qu'à trente pas du Bois, il fut joint par ceux qui nous
                suivoient, et fut contraint de faire ferme, avec les huit qui ne menoient point de
                femmes ; jusques à tant qu'il jugea que nous estions dans le Bois. Et lors qu'il
                creut que cela estoit, poussant à toute bride avec les siens, il disparut aux yeux
                de ceux qu'il avoit combatus, qui creurent sans doute qu'il y avoit de
                l'enchantement en cette rencontre. Nous sçeusmes <pb id="page_1094" n="V02-P496"/>à
                son retour, qu'ils avoient veu tomber deux de ceux qui l'avoient attaqué, et qu'il y
                en avoit aussi un de sa Troupe un peu blessé. Comme le Bois estoit obscur, la mesme
                blancheur de nos habits et de nos chevaux qui nous avoit rendus invisibles parmy la
                Plaine, servit au Roy d'Assirie à nous descouvrir et à nous pouvoir rejoindre.
                Enfin, <interp id="note3330" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, estant donc arrivez dans ce Bois, comme je l'ay dit, le Roy
                d'Assirie nous mena à une petite Habitation, où de pauvres Gens passent leur vie à
                tirer d'une espece de terre, qui sert à faire ce merveilleux Ciment, dont les
                Murailles de Babilone sont bastiez. Et la pointe du jour commençant alors de
                paroistre, l'on nous descendit de cheval, et nous passasmes toute la journée en
                cette Cabane, ou la lassitude nous fit trouver beaucoup plus de repos, que la
                commodité du lieu ne sembloit le permettre. Mais <interp id="note3331" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, pour ne vous tenir pas
                plus long temps, à vous raconter des choses de peu de consideration, nous marchasmes
                encore la nuit prochaine avec assez de fatigue, jusque à une petite Ville que vostre
                Armée n'avoit pas prisé, n'ayant pas encore esté de ce costé là. Toutefois comme
                elle n'estoit pas assez forte pour la deffendre, si vous y fussiez venus : le Roy
                d'Assirie y fit seulement prendre un Chariot, où la Princesse fut mise, et où
                  <interp id="note3329" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp> et moy eusmes place : les Princes marchant à cheval pour nous
                escorter. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020603" n="Les desseins du roi d'Assirie">
              <argument>
                <p>Le roi d'Assirie conduit Mandane et les autres à Pterie, puis, sur les conseils
                  d'Aribée, à Sinope, ville portuaire de laquelle il est plus aisé de s'échapper, au
                  cas où une nouvelle attaque d'Artamene serait à craindre. Mandane est au
                  désespoir. Le roi d'Assirie confie ses projets insensés à Mazare : s'il se voit
                  acculé à prendre la mer, il emportera Mandane seule et, devenu pirate, sillonnera
                  avec elle les mers. Mazare est bouleversé : il révèle les desseins de son
                  ravisseur à la princesse, qui le supplie de lui venir en aide. Après un moment de
                  réflexion tourmenté, Mazare se résout à commettre l'irréparable.</p>
              </argument>
              <p>Mais sans vous particulariser le chemin que nous tinmes, nous arrivasmes <pb
                  id="page_1095" n="V02-P479"/>en <interp id="note3339" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, et peu après a <interp id="note3341"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Pterie">Pterie</interp> : D'abord la Princesse eut
                quelque joye de s'y revoir : néantmoins peu de temps en suite, elle s'y trouva
                beaucoup plus malheureuse qu'elle n'avoit creû : et la pensée de se voir captive,
                dans un lieu où elle avoit esté si long temps libre et absoluë, luy fut un
                redoublement de douleur estrange. De plus, la cruelle imagination qu'<interp
                  id="note3332" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> estoit
                devenu Maistre des Sujets du Roy son Pere, luy estoit encore une peine extréme :
                mais le plus fâcheux de tout ce qui la tourmentoit, c'est qu'apres tout, elle estoit
                tousjours en la puissance du Roy d'Assirie : et qu'elle ne pouvoit faire sçavoir à
                  <interp id="note3335" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> le lieu où elle estoit. Pendant tout cela, <interp
                  id="note3338" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> estoit
                tousjours civil, obligeant, et amoureux : et le Roy d'Assirie tousjours également
                maltraitté. A quelques jours de là, ayant apris la prise de Babilone avec plus de
                certitude, quoy qu'il n'en eust guere douté : il consulta <interp id="note3333"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, sur ce qu'il avoit à
                faire : mais ayant sçeu apres, la marche de l'Armée de <interp id="note3337"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> vers la <interp
                  id="note3340" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, l'on nous
                amena icy : à cause de la commodité de la mer, que le Roy d'Assirie jugea qui
                pourroit tousjours l'empescher de voir retomber, la Princesse en la puissance
                  d'<interp id="note3336" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. <interp id="note3334" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aribée">Aribée</interp> et luy faisoient ce qu'ils pouvoient pour assembler
                des Troupes : mettant le rendez-vous de leurs levées à <interp id="note3342"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Pterie">Pterie</interp>, afin de tascher de ne
                descouvrir pas qu'ils fussent à <interp id="note3343" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>. Mais bientost apres ils furent advertis que vostre
                Armée s'approchoit, et qu'il <pb id="page_1096" n="V02-P498"/>estoit impossible que
                leurs Troupes fussent assez tost prestes, pour donner une seconde Bataille. Ce fut
                lors que le Roy d'Assirie se trouva en un estrange desespoir : il parla diverses
                fois à la Princesse : et luy parla mesme avec un peu plus de violence, qu'il n'avoit
                fait jusques alors. Neantmoins toit qu'il fust soumis ou furieux ; il ne pût jamais
                obliger <interp id="note3348" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, à luy dire une parole favorable. Cependant il appella un jour
                  <interp id="note3350" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>,
                et apres luy avoir bien representé le malheureux estat où il se trouvoit : Enfin,
                luy dit il, j'en suis arrivé aux termes, qu'il ne me reste presque plus nulle autre
                douceur à esperer en la vie, que celle de tascher de rendre <interp id="note3345"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> aussi infortune
                que moy, quoy que ce soit d'une maniere differente. L'Oracle me fait esperer, mais
                  <interp id="note3349" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> me desespere :et la Fortune qui se plaist à renverser tous mes
                desseins, me réduit en une extrémité, qui vient à bout de toute ma patience, et de
                toute ma raison. Ce que je veux donc faire, poursuivit ce Prince desesperé, c'est de
                tenir ce qu'il y a de Galeres et de Vaisseaux dans ce Port en estat de les mettre en
                mer : afin que des que je verray paroistre l'Armée de <interp id="note3347"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, à laquelle je ne
                sçaurois resister, je m'embarque avec la Princesse et <interp id="note3344"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> :et l'enleve à la veüe
                mesme d'<interp id="note3346" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Mais que deviendrez vous ? luy respondit <interp id="note3351"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> fort affligé : Je n'en
                sçay rien, repliqua le Roy d'Assirie : mais apres tout, si tous les Princes mes
                Alliez, me refusent un Azile dans leurs Estats, je feray plustost Pyrate, que de <pb
                  id="page_1097" n="V02-P499"/>rendre jamais la Princesse à <interp id="note3352"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Ouy <interp
                  id="note3355" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, je
                periray mille fois plustost : et si je me voyois poursuivy en mer par <interp
                  id="note3353" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> (ce
                qu'il ne sçauroit faire presentement, n'ayant point de Vaisseaux pour cela) je
                briserois plustost celuy où je serois contre un Escueil, que de me laisser prendre,
                et de luy redonner la Princesse. Aussi bien faut il que je ne m'esloigne pas de
                  <interp id="note3354" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> : et que j'attende aupres d'elle, ce que l'Oracle m'a promis.
                Pour vous, luy dit il, mon cher <interp id="note3356" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, il n'est pas juste que vous vous engagiez
                davantage dans mon malheur : et quand vous le voudriez, je ne le souffrirois pas.
                Ainsi retirez vous aupres du Roy vostre Pere, et taschez d'estre plus heureux que je
                ne le suis. <interp id="note3357" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> se trouva alors fort embarrasse : il ne pouvoit se resoudre de
                laisser aller la Princesse seule avec le Roy d'Assirie : Cependant il voyoit bien,
                veû la maniere dont il luy avoit parlé, qu'il ne souffriroit pas qu'il
                l'accompagnast plus longtemps. Il s'y offrit toutefois : mais plus il pressa pour
                cela, et plus l'autre s'obstina à ne le souffrir pas. De plus, il voyoit que la
                Princesse alloit estre la plus malheureuse Personne du monde : de sorte que soit
                qu'il n'escoutast que la pitié, ou qu'il escoutast sa passion, il estoit infiniment
                à pleindre. Enfin emporté par des sentimens que luy mesme ne connoissoit point, il
                vint trouver la Princesse : et luy descouvrit ingenûment le dessein du Roy
                d'Assirie. Je vous laisse à juger en quelle douleur et en quel desespoir elle entra
                : principalement <pb id="page_1098" n="V02-P500"/>quand il luy dit qu'il ne vouloit
                absolument point qu'il l'accompagnast. Ha <interp id="note3359" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, luy dit elle, je mourray si vous
                m'abandonnez : et il n'est point de resolution si violente, que je ne sois capable
                de prendre, si je demeure sans protection aupres du Roy d'Assirie. Au nom des Dieux,
                luy dit elle, laissez vous enfin persuader qu'il n'obtiendra jamais nulle part en
                mon affection : et que par consequent vous ne luy rendrez aucun mauvais office,
                quand vous vous laisserez fléchir à mes larmes et à mes prieres, et que vous
                songerez à ma liberté. Au nom des Dieux encore une fois <interp id="note3360"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, imaginez vous un peu
                quel pitoyable destin sera celuy de la Princesse <interp id="note3358" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, d'aller errer sur la mer avec
                un Prince qu'elle haït et qu'elle haïra toujours davantage, et qui la fera resoudre
                à se jetter dans ses abismes, dés la premiere fois qu'il luy parlera de son injuste
                passion. Songez donc bien <interp id="note3361" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, à ce que vous avez à faire : et croyez que les
                Dieux vous demanderont conte de ma vie, si vous estes cause de ma mort. Voulez vous,
                luy disoit elle encore, que je ne puisse jamais reconnoistre par aucun service,
                toutes les obligations que je vous ay, et que je meure la plus miserable Personne du
                monde ? Ha Madame (luy respondit <interp id="note3362" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, avec une melancolie estrange) que les sentimens de
                mon coeur vous sont inconnus, et que vous sçavez peu ce que je voudrois faire pour
                vous ! Je sçay, luy respondit elle, que vous estes le plus <pb id="page_1099"
                  n="V02-P501"/>obligeant Prince de la Terre : et que rien ne s'oppose à ce que je
                veux de vous, qu'un scrupule de generosité mal fondée : car enfin <interp
                  id="note3367" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, je suis
                persuadée que vous avez de la compassion de mes maux : et que mesme vous avez de
                l'amitié pour moy. Cependant me pouvant sauver, vous me laissez perir : et tout cela
                parce que vous craignez de faire une chose injuste. Mais sçachez trop genereux
                Prince, que ce n'est pas estre injuste, que d'empescher un autre de faire une
                horrible injustice. En un mot <interp id="note3363" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, la Princesse dit tant de choses à <interp
                  id="note3368" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, qu'elle
                l'obligea à luy demander deux jours à se resoudre : Mais Dieux, pendant cela que de
                cruelles agitations il eut dans son ame ! <interp id="note3369" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> m'a dit qu'il en pensa expirer.
                Tantost il vouloit estre fidelle au Roy d'Assirie malgré sa passion : tantost il ne
                vouloit vaincre son amour, qu'en faveur de <interp id="note3364" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : puis tout d'un coup ne
                pouvant se resoudre ny à l'une ny à l'autre de ces choses, il ne songeoit plus
                qu'aux moyens qu'il pourroit tenir, pour profiter des malheurs d'autruy. Enfin,
                disoit il, <interp id="note3365" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> a quelque estime et quelque amitié pour moy : mais, reprenoit il
                un moment apres, elle n'aura plus ny estime ny amitié, dés qu'elle sçaura que l'ay
                de l'amour pour elle. Toutefois, adjoustoit il, les sentimens de nostre coeur ne
                sont pas en nostre disposition : et peut-estre que <interp id="note3366" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> me voudra haïr sans le pouvoir
                faire. De plus, il y a une notable difference, de l'estat <pb id="page_1100"
                  n="V02-P502"/>où estoit le Roy d'Assirie aupres d'elle quand il l'enleva, à celuy
                où je suis dans son esprit : elle avoit de l'aversion pour luy, et elle a de
                l'amitié pour moy : Et je suis persuadé, que ce n'est pas estre en une disposition
                fort esloignée de recevoir quelque legere impression d'amour, que d'avoir beaucoup
                de tendresse et beaucoup d'estime. Je sçay bien pourtant apres tout, qu'il y a plus
                d'apparence que je seray malheureux, qu'il n'y en a d'esperer d'estre aime de
                  <interp id="note3372" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, au prejudice d'<interp id="note3370" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : Mais helas, de quel autre
                costé puis-je trouver plus de repos et plus de douceur ? Si je suis fidelle au Roy
                d'Assirie ; qu'il se mette en mer avec la Princesse ; et que je l'abandonne, je suis
                assuré qu'elle me haïra, d'avoir eu l'inhumanité de l'exposer à un si grand suplice.
                Je suis assuré de ne la voir plus : et je suis assuré de souffrir un tourment
                effroyable, par la seule pensée de la sçavoir en la puissance du Roy d'Assirie, à
                qui les Dieux ont donné une si grande esperance. D'autre part, si je me resous à
                trahir un Prince, de qui j'ay l'honneur d'estre Parent, de qui je suis Vassal ; qui
                m'a choisi pour le confident de sa passion ; et que je remette la Princesse entre
                les mains d'<interp id="note3371" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, en seray-je plus heureux ? J'auray fait un crime, mais un
                crime qui me rendra le plus infortuné des hommes : n'estant rien de plus
                insuportable, que de voir la personne que l'on aime, en la puissance d'un Rival
                aimé. Ha non non, <interp id="note3373" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> ne sçauroit estre capable de choisir, <pb id="page_1101"
                  n="V02-P503"/>en une occasion où il voit de tous les costez le crime ou
                l'infortune. S'il escoute la raison, elle luy dira qu'il ne faut jamais trahir ceux
                qui se fient en nous ; s'il escoute sa passion, elle luy dira au contraire, qu'il ne
                faut jamais ceder ny abandonner la Personne aimée : et que tout ce que l'on fait
                pour la posseder est juste. De toutes les deux façons dont j'envisage la chose, je
                trahis le Roy d'Assirie ou la Princesse, et je me trahis moy mesme, puis que je pers
                toujours ma reputation : c'est pourquoy si nous avons à faire un crime, faisons du
                moins un crime qui nous soit utile, et qui nous empesche de mourir desesperez. Enfin
                  <interp id="note3374" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, ce Prince amoureux malgré toute sa vertu, se laissa de telle
                sorte emporter à la violence de son amour, qu'il se resolut non seulement de trahir
                le Roy d'Assirie, mais de tromper encore la Princesse <interp id="note3375"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Ce qu'il y a de
                vray est, que je ne pense pas que jamais personne se soit puny si severement soy
                mesme, que <interp id="note3376" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> se punissoit, par le remors continuel qu'il avoit dans l'ame :
                car je ne vy de ma vie une melancolie égale à la sienne. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020207" n="Histoire de Mandane : enlèvement par Mazare"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Eperdument amoureux de Mandane, Mazare décide de l'enlever à son tour, afin de la
                soustraire à la folie du roi d'Assirie. Une galère les attend de nuit et, sur les
                conseils du capitaine, Mazare accepte de bouter le feu aux autres navires, afin de
                s'éloigner sans risques. Mandane est folle de joie, mais bientôt, elle s'aperçoit
                que Mazare n'est pas son libérateur, mais un nouveau ravisseur. Or une tempête
                surprend l'embarcation et fait chavirer la galère. </p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02020701" n="Les projets de Mazare">
              <argument>
                <p>Résolu à enlever Mandane, Mazare pourvoit en secret à une galère. Il se laisse
                  convaincre par le capitaine de faire incendier les autres navires dans le port,
                  afin de créer un effet de diversion. Il pense emmener Mandane en Bithinie, dont le
                  roi Arsamone est ennemi du roi d'Assirie, ainsi que du roi de Pont. Apprenant que
                  l'embarquement de la princesse et de son ravisseur est proche, il précipite ses
                  plans. Il prévient Mandane qu'il a finalement décidé de trahir le roi d'Assirie et
                  qu'une galère les attend pour quitter la ville de nuit. En s'éloignant de Sinope,
                  Mandane aperçoit non sans frémir la ville en flammes. Mais la joie de se croire
                  libérée l'emporte sur toutes les interrogations.</p>
              </argument>
              <p> Toutefois apres s'estre fortement determiné à ce qu'il vouloit faire, il chercha
                les voyes de s'assurer d'une Galere, et les trouva facilement : parce que dans
                l'intention qu'avoit le Roy d'Assirie, de se servir de toutes les Galeres et de tous
                les Vaisseaux qui estoient dans le Port de <interp id="note3377" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, il avoit desja commencé d'oster une
                partie de ceux qui <pb id="page_1102" n="V02-P504"/>avoient accoustumé de les
                commander : et d'y en mettre qui dépendissent plus absolument de luy. Il y avoit
                donc encore un de ces Capitaines, qui sçachant de certitude, qu'on le traiteroit
                bientost comme les autres, avoit l'esprit fort irrité : et ce fut à celuy là que le
                Prince <interp id="note3378" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> s'adressa : et dans l'ame duquel il trouva toute la disposition
                necessaire, pour le dessein qu'il avoit. <interp id="note3379" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> estant donc assuré de cette
                Galere, ne douta plus qu'il ne peust aisement enlever la Princesse : car il
                commandoit bien plus dans le Chasteau que le Roy d'Assirie. Et comme ce Chasteau est
                au bout du Port, il y a une Porte, comme vous sçavez, par laquelle il n'y avoit pas
                douze pas à faire, pour entrer dans la Galere de ce Capitaine qui estoit de
                l'intelligence : et cette Galere s'estoit trouvée par hazard de ce costé là. Mais
                comme c'estoit un homme d'entreprise, et accoustumé à la guerre ; il dit à <interp
                  id="note3380" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> que pour
                la seureté de son dessein, et pour sa vangeance particuliere de luy, et de tous ses
                Compagnons, il faloit donner ordre que l'on mist le feu aux Galeres et aux Vaisseaux
                qui devoient demeurer au Port, afin qu'on ne les peust suivre : et que ces nouveaux
                Capitaines ne joüissent pas long temps de leurs Charges : ou que du moins ils ne
                fussent pas en estat d'en faire les fonctions. Quoy que <interp id="note3381"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> vist que la chose
                estoit bien pensée, et presque necessaire pour ce qu'il avoit resolu, il y eut
                pourtant de la repugnance : non pas à cause des Galeres <pb id="page_1103"
                  n="V02-P505"/>et des Vaisseaux, où aparamment peu de monde periroit ; mais par la
                crainte de l'embrazement de la Ville. Toutefois ce Capitaine pour l'y obliger, prit
                la parole et luy dit, Seigneur, quand <interp id="note3393" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp> bruslera, ce n'est qu'une Ville rebelle, qui merite
                le feu et le chastiment : et pour le Roy d'Assirie qui vous tient en peine, ce feu
                sera esteint devant qu'il puisse avoir gagné le Chasteau. Enfin ce Capitaine dit
                tant de choses, que <interp id="note3389" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> y consentit : et l'autre se chargea de l'execution
                de cette entreprise. Ce Prince dans l'intention qu'il avoit de tascher de gagner le
                coeur de <interp id="note3387" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, fit dessein de la mener en <interp id="note3392" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Bithinie">Bithinie</interp>, où il creut pouvoir trouver un
                lieu de seureté : et en effet il ne pouvoit guere mieux choisir. Car il estoit
                parent d'<interp id="note3382" resp="BaS" type="personnage" value="Arsamone"
                  >Arsamone</interp> ; et <interp id="note3383" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Arsamone">Arsamone</interp> estoit Ennemy du Roy d'Assirie, à cause de la
                Princesse <interp id="note3386" resp="BaS" type="personnage" value="Istrine"
                  >Istrine</interp>, avec laquelle <interp id="note3390" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> avoit tousjours esté bien, du
                temps qu'elle estoit à Babilone. De plus, il faisoit la guere à un autre Amant de
                  <interp id="note3388" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, qui estoit le Roy de Pont : et <interp id="note3384" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ayant obligé <interp
                  id="note3385" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> à
                bailler des Troupes à son Ennemy, il croyoit ne pouvoir pas choisir un Azile plus
                assuré. En ce mesme temps, il arriua à <interp id="note3394" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp> un fameux Pyrate, que l'on dit estre homme de
                qualité et de grand coeur ; qui apres avoir esté batu de la tempeste, venoit faire
                racommoder ses Vaiseaux. Le Roy d'Assirie le reçeut admirablement : et dit au Prince
                  <interp id="note3391" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                qu'il estoit ravy de cette heureuse rencontre, parce que dés que les Vaisseaux <pb
                  id="page_1104" n="V02-P506"/>du Pyrate seroient en estat de se remettre à la
                voile, il s'embarqueroit aveque luy suivy de sa Flotte, et se mettroit sous sa
                conduite : à cause que c'estoit un homme que personne n'avoit jamais pû vaincre, et
                qui sçavoit mieux la Mer qu'aucun autre. <interp id="note3397" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> entendant la resolution du Roy
                d'Assirie, hasta l'execution de la sienne, et vint trouver la Princesse : Madame
                (luy dit il, avec beaucoup de melancolie) il y a une puissance Souveraine à laquelle
                je ne puis plus resister, qui fait que je me resous enfin à trahir le Roy d'Assirie,
                et à vous tirer de la sienne. Il fait dessein de vous emmener bien tost, c'est
                pourquoy il le faut prevenir. Je vous avois demandé du temps pour me resoudre, ma
                resolution est prise ; et il y a une Galere preste à vous recevoir dé la prochaine
                nuit si vous le voulez. Ha ! luy dit elle, <interp id="note3398" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, s'il estoit possible ce seroit
                dans ce mesme moment. De vous dire <interp id="note3395" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, tout ce que <interp
                  id="note3396" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> dit à
                ce Prince pour luy rendre grace, de la compassion qu'elle croyoit qu'il avoit de ses
                malheurs, ce seroit une chose assez difficile : tant elle exagera l'obligation
                qu'elle luy avoit. <interp id="note3399" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> recevoit ces remercimens avec tant de confusion, et tant de
                trouble d'esprit, qu'elle luy en estoit encore plus obligée ; s'imaginant que la
                seule peine qu'il avoit à faire une trahison au Roy d'Assirie, le mettoit en cét
                estat. Mais <interp id="note3400" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>, luy dit elle, où irons nous aborder, pour aller seurement au
                lieu où est le Roy mon Pere ? Madame, luy respondit il, quand nous serons hors de la
                puissance <pb id="page_1105" n="V02-P507"/>de vostre Ennemy, nous en delibererons
                mieux qu'icy : Vous avez raison, luy dit elle, et aussi tost apres il la quitta.
                Mais enfin la nuit estant venue et fort avancée, le Prince <interp id="note3403"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> qui avoit gagné non
                seulement ceux qui gardoient la Porte du Chasteau qui donnoit vers le Port, mais
                aussi tout ce qu'il y avoit de Soldats en ce lieu là, et un Escuyer du Roy
                d'Assirie, qui luy osta le soir son espée d'aupres de luy sans qu'il s'en aperçeust,
                vint prendre la Princesse, qui se trouva fort embarrassée de ce qu'elle seroit
                  d'<interp id="note3401" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp>, en qui elle ne se fioit pas. Elle creut pourtant qu'il la
                faloit emmener ; parce que si on l'eust laissé, elle eust pû faire du bruit. Nous
                luy dismes donc que le Roy d'Assirie venoit d'envoyer <interp id="note3404"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> dire de sa part à la
                Princesse qu'il se faloit embarquer ; et nous tesmoignasmes d'estre fort affligées
                d'obeïr, afin qu'elle ne soubçonnast rien : car nous commencions de croire qu'elle
                avoit intelligence avec ce Prince. j'oubliois aussi de vous dire que <interp
                  id="note3402" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> qui
                vouloit autant qu'elle pouvoit faire connoistre au Prince <interp id="note3405"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, qu'elle songeoit à le
                proteger, avoit escrit au Roy d'Assirie dans ses Tablettes ; mais durant que nous
                attendions dans l'Antichambre, l'heure que <interp id="note3406" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> nous dit qu'il faloit partir, la
                Princesse se souvenant qu'elle avoit oublié à les laisser sur sa Table, le pria de
                se vouloir donner la peine de les y porter : luy disant qu'il les ouvrist, et qu'il
                vist ce qu'elle y disoit de luy. De sorte que ce Prince les prit et les fut porter
                dans la Chambre de la Princesse : où à mon <pb id="page_1106" n="V02-P508"/>advis,
                il leût ce qui estoit escrit dedans : car il tarda un peu à revenir. Je ne vous dis
                point ce qu'il y avoit dans ces Tablettes, car vous pouvez à peu prés l'imaginer :
                tant y a <interp id="note3407" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, que nous sortismes du Chasteau, nous nous embarquasmes, et la
                Galere ramant avec violence, nous abandonnasmes <interp id="note3409" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>. Un moment apres, nous vismes le Port
                tout en feu, et peu de temps en suitte toute la Ville, ce qui sur prit et affligea
                estrangement la Princesse : car elle n'avoit pas sçeu la chose, et n'y auroit sans
                doute pas consenty si elle l'eust sçeuë, tant son ame est tendre et pitoyable.
                Neantmoins la joye d'estre hors de la puissance du Roy d'Assirie, la consola
                aisément d'une douleur que la seule compassion luy donnoit : et elle ne songea plus
                qu'à apeller cent et cent fois <interp id="note3408" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> son Liberateur. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020702" n="La tempête">
              <argument>
                <p>Bientôt une tempête se lève ; le vent est défavorable et repousse constamment la
                  galère vers Sinope. Au matin, Mandane croit voir l'armée de Ciaxare combattre dans
                  la ville et, laissant paraître toute sa joie, demande à Mazare d'envoyer une
                  chaloupe pour s'en assurer. Or celui qu'elle appelle son libérateur commande au
                  capitaine de la galère de s'éloigner encore plus vite de Sinope. Devant la
                  surprise de Mandane, Mazare se jette à ses genoux et lui dévoile ses véritables
                  sentiments. Mandane est horrifiée. Elle doit cependant s'en accommoder, d'autant
                  que la tempête empêche la galère de choisir une quelconque destination. Soudain,
                  une grande vague les surprend et fait chavirer l'embarcation. Mazare disparaît en
                  implorant le ciel de sauver la princesse.</p>
              </argument>
              <p>Cependant la Mer s'esleva : et les Mariniers assurerent qu'il alloit y avoir une
                tempeste assez forte : en effet elle commença bientost apres : et le vent que nous
                avions eu si favorable, nous devint contraire, et pensa nous repousser malgré nous
                plus de vingt fois vers le Port de <interp id="note3411" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>. De vous representer quelle estoit l'inquietude de
                la Princesse en ces momens là, ce seroit vous mettre l'ame à la gesne, comme nous y
                estions : et il suffira de vous dire pour le vous faire comprendre, qu'elle voulut
                obliger <interp id="note3410" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> à luy promettre qu'en cas que la tempeste fust plus forte que
                l'art du Pilote, ou que la force des rames, il iroit plustost briser sa Galere au
                pied de la Tour <pb id="page_1107" n="V02-P509"/>du Chasteau, que de prendre
                l'emboucheure du Port. Enfin le jour estant venu, nous eusmes un peu moins de
                frayeur : tant parce que l'obscurité augmente la crainte, que parce qu'en effet il y
                eut un quart d'heure un peu devant que le Soleil parust, où le vent ne fut pas si
                fort. La Princesse estant donc sur la Poupe, remarqua qu'il y avoit des Gens de
                guerre dans <interp id="note3416" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, qui combatirent au milieu des flames au pied de la Tour : elle
                n'eut pas plustost veû cela, que regardant <interp id="note3414" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> avec une joye extréme ; Ha !
                genereux Prince, luy dit elle, la tempeste nous aura peut estre esté favorable :
                puis que s'il n'en eust point fait, je n'aurois pas veû ce que je voy. Voyez, luy
                dit elle, voyez ces Troupes qui combatent dans <interp id="note3417" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> ; elles sont assurément de l'Armée du
                Roy mon Pere : et peut-estre mesme que l'illustre <interp id="note3412" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> y est en personne. Si cela
                est, il luy sera aisé de se rendre Maistre d'une Ville embrazée, et de prendre mesme
                le Roy d'Assirie. C'est pourquoy mon cher Liberateur, commandez à vos Rameurs de
                n'aller pas si viste ; faites que l'on mette la chaloupe en mer : et envoyez
                reconnoistre, ce que je dis : car si cela est, nous n'aurons que faire d'aller plus
                loing, puis que nous trouverons du secours si proche. <interp id="note3415"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> entendant parler la
                Princesse de cette sorte, changea de couleur : et regardant assez long-temps les
                Troupes qu'elle luy avoit monstrées, il reconnut beaucoup mieux qu'elle,
                qu'infailliblement c'estoient des Troupes de l'Armée de <interp id="note3413"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : c'est pourquoy <pb
                  id="page_1108" n="V02-P510"/>sans respondre à la Princesse, il commanda de faire
                ramer avec toute la diligence possible. <interp id="note3418" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> surprise de ce commandement, et
                croyant toutefois encore, ou qu'elle avoit mal entendu, ou que ce Prince s'estoit
                mal expliqué : Mon cher Liberateur, luy dit elle, songez vous bien à ce que je vous
                ay dit, où pensez vous bien à ce que vous dites ? Ha ! Madame, luy dit il en se
                jettant à genoux devant elle, ne me donnez plus un Nom dont je ne suis pas digne :
                et suspendez de grace vostre jugement, jusques à ce que vous sçachiez ce que j'ay
                fait contre moy, auparavant que d'avoir rien fait contre vous. Ne m'apellez donc ny
                vôtre Liberateur, ny vôtre Ravisseur : et ne prononcez pas un Arrest injuste, contre
                le plus passionné de tous vos Adorateurs, Quoy, luy dit la Princesse toute surprise,
                  <interp id="note3421" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                ne seroit pas genereux : <interp id="note3422" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> m'auroit trompée ; et <interp id="note3419"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne seroit pas en
                liberté ? <interp id="note3423" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> (repliqua ce Prince, avec une douleur sans esgale) est nay
                genereux, et a vescu genereux ; jusques à ce que l'amour qu'il a pour <interp
                  id="note3420" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, ait
                force son coeur à ne l'estre plus. Mais, Madame, vous ne laissez pas d'estre libre,
                pour suivit il, et je vous proteste en presence des Dieux que j'ay irritez, que vous
                n'aurez jamais sujet de vous plaindre de ma violence. Je ne veux, Madame, que vous
                mettre en lieu où je puisse vous faire connoistre, la plus respectueuse passion qui
                sera jamais : Vous m'avez tesmoigné avoir quelque amitié pour <pb id="page_1109"
                  n="V02-P511"/>moy : ne passez donc pas en un moment de l'amitié à la haine ; et
                donnez moy quelques jours, à vous faire comprendre ce que je sens, pour la Princesse
                  <interp id="note3424" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. Non, <interp id="note3425" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, luy dit elle, je ne sçaurois vous accorder ce que
                vous desirez de moy : vous estes seul le Maistre absolu de ma haine ou de mon amitié
                : et si dans le moment que je parle, vous ne vous repentez de vostre faute, je vous
                haïray plus mille fois, que je n'ay haï le Roy d'Assirie : et je vous regarderay
                comme estant incomparablement plue criminel. Mais comme estant aussi, interrompit ce
                Prince, incomparablement plus amoureux. Non non, luy dit elle, ne vous y trompez pas
                : je n'appelleray jamais amour, l'injuste passion qui vous fait agir ; et je la
                nommeray frenesie, fureur, et quelque chose de pis. Quoy, <interp id="note3426"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, reprit elle toute en
                pleurs, vous pourrez vous resoudre à perdre mon estime et mon amitié ? Vous que je
                regardois comme mon Protecteur à Babilone, et comme mon Liberateur à <interp
                  id="note3427" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>. Vous aimerez
                mieux estre mon Ravisseur et mon Ennemy ; vous aimerez mieux me voir expirer de
                douleur, que de me laisser vivre heureuse ? Ne voyez vous pas (poursuivit elle en
                remarquant que la tempeste redevenoit plus force) que vous avez irrité les Dieux, et
                que si vous ne les appaisez par un prompt repentir, ils vont vous punir de vos
                crimes par un naufrage ? Ha Madame, s'escria ce malheureux Prince, s'ils vous
                peuvent seulement sauver de ce naufrage, que je seray heureux <pb id="page_1110"
                  n="V02-P512"/>de perir ! et que je l'eusse este si je fusse mort à Babilone, quand
                j'estois encore innocent ! Mais, Madame, que vouliez vous que je fisse ? et le moyen
                de voir tous les jours la Princesse <interp id="note3428" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; de la voir, dis-je, douce,
                civile, et complaisante ; et de ne l'aimer pas ? Ceux qui ne vous voyoient
                qu'irritée, ne laissoient pas de vous aimer ; et je vous aurois pû voir infiniment
                obligeante, et infiniment bonne, sans avoir pour vous une sorte passion ? Ha !
                Madame, cela n'estoit pas possible. La Princesse voyant alors que <interp
                  id="note3429" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>
                demeuroit dans une irresolution qui ne luy permettoit pas de, se determiner
                absolument à rien : entra en un si grand desespoir, que je ne la vy de ma vie si
                touchée. Helas ! disoit elle, en quel pitoyable estat suis-je reduite, et quel
                malheureux effet est celuy du peu de beauté que les Dieux m'ont donné, de n'inspirer
                que des sentimens injustes, à ceux qui ont de l'affection pour moy ? Mais courage
                (reprenoit elle en regardant la Mer qui devenoit plus furieuse que jamais) je verray
                bientost la fin de mes maux, en trouvant la fin de ma vie : et j'auray du moins
                cette consolation de perir avec un de mes Ennemis. <interp id="note3430" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> voyant la Princesse en une si
                grande colere, et en un si grand danger de faire naufrage ; entra en un desespoir si
                extréme, d'avoir mis la Princesse en ce peril ; et d'avoir fait un crime qu'il jugea
                alors luy devoir estre inutile, qu'il fut tenté de se jetter dans la Mer ; et si un
                sentiment d'interest pour la Princesse ne l'eust retenu, je pense pour moy qu'il
                l'eust <pb id="page_1111" n="V02-P513"/>fait. Madame, luy dit il. Je suis en une
                affliction estrange, d'avoir exposé vostre vie, au peril où je la voy : Non, luy dit
                elle, ce n'est pas là le repentir que je voudrois de vous : et je voudrois seulement
                que vous fissiez changer de route ; afin que si j'ay à faire naufrage, les vagues me
                pussent porter sur les rives de <interp id="note3433" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>. Mais <interp id="note3431" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, le moyen d'entreprendre de
                vous dire, tout ce que la Princesse dit, et tout ce que <interp id="note3432"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> luy repliqua ? Ce
                qu'il y a de vray, c'est que tout criminel qu'il estoit, il ne laissoit pas de dire
                des choses si touchantes, qu'il en faisoit certainement pitié. D'autre part, la
                Princesse en disoit aussi de si justes et de si pitoyables, qu'elle auroit fléchy la
                cruauté mesme. Cependant il n'estoit pas aisé de choisir la routte que l'on devoit
                tenir : et il falut obeïr aux vents et à la tempeste tant qu'elle dura. Elle nous
                repoussa plus d'une fois vers le pied de la Tour : et puis tout d'un coup nostre
                Galere rasant la Côste, nous nous esloignasmes de <interp id="note3434" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>. Enfin nous fusmes ce jour là tout
                entier, et la nuit suivante, dans une agitation continuelle : tantost nous allions à
                droict, tantost nous allions à gauche : et quoy que nous allassions tousjours, nous
                n'avancions presque point. Les Rameurs n'avoient plus de force ; l'on n'osoit se
                servir de la voile à cause des tourbillons qui venoient de toutes parts : et nous
                fusmes tout ce temps là, avec toutes les apparences d'une mort prochaine. A la
                premiere pointe du jour, la tempeste continuant <pb id="page_1112" n="V02-P514"
                />tousjours d'estre plus forte, la Princesse recommença de prier <interp
                  id="note3437" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> de se
                repentir : car tant que la nuit avoit duré, il avoit falu demeurer dans la chambre
                de Poupe, où ce Prince par respect n'avoit pas entré, quoy qu'il sçeust bien que
                  <interp id="note3436" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ne dormoit pas. Mais la pointe du jour estant venüe, la
                Princesse, comme je l'ay desja dit, recommença ses pleintes et ses prieres : et avec
                tant de larmes, tant de force, et tant de violence ; que <interp id="note3438"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> sans luy respondre,
                s'en alla lors vers le Pilote : et soit par ses ordres, comme <interp id="note3440"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> le croit, ou par la
                force du vent ; nous vismes en effet que le Pilote volut tourner la proue de la
                Galere vers <interp id="note3441" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp> que nous ne voiyons plus, pour reprendre la route d'où nous
                venions. Mais ô Dieux, un grand coup de Mer estant venu, et un gros d'eau ayant fait
                pancher la Galere ; par malheur le Timon se rompit : et elle toucha en mesme temps
                contre la pointe d'un Escueil : de sorte qu'elle tourna tout d'un coup et se brisa
                en tournant. Je m'attachay à la Princesse : <interp id="note3435" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> me prit par la robbe :
                j'entendis un bruit et un fracas effroyable, parmy lequel je discernay la voix de
                  <interp id="note3439" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>,
                qui s'ecria, Justes Dieux sauvez la Princesse. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020208" n="Histoire de Mandane : enlèvement par le roi de Pont"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Mandane, Martesie et Arianite sont sauvées du naufrage de la galère de Mazare par
                le roi de Pont. Ce dernier, dépossédé de son trône, voguait à la rencontre de
                Ciaxare, afin de se mettre à son service. A son réveil, Mandane est heureuse d'avoir
                la vie sauve, mais redoute l'attitude du roi de Pont. Ce dernier est conscient qu'il
                devrait saisir l'occasion pour négocier avec Ciaxare, afin de remonter sur le trône
                de Pont. Mais l'amour l'emporte sur l'ambition, et il décide de voguer vers
                l'Armenie, où il espère trouver asile auprès du roi. Pendant ce temps, Arianite se
                repend de sa trahison. Mandane lui pardonne. En remontant le fleuve Halis, les dames
                aperçoivent Ortalque, et comme on le sait, parviennent à lui transmettre un fragment
                de tablettes. Une nuit, Mandane, Martesie et Orsane tentent de s'évader. Tandis que
                le serviteur et l'amie de Mandane réussissent à atteindre le rivage, le roi de Pont
                parvient à retenir la princesse captive. Martesie et Orsane, voyant qu'il leur est
                impossible de suivre le bateau, décident de regagner la cour de Ciaxare au plus
                vite.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02020801" n="Le naufrage">
              <argument>
                <p>Pendant le naufrage, Martesie perd connaissance. A son réveil, elle se trouve
                  dans un lieu étranger, avec la princesse Mandane et Arianite. Toutes trois sont
                  entourées de personnes apparemment bienveillantes. Les dames apprennent qu'elles
                  ont été recueillies par le roi de Pont. Ce dernier, qui s'était enfui par la mer à
                  la suite d'une défaite contre Arsamone, croisait dans les parages. Voyant des gens
                  à la mer, il a donné ordre de les sauver, ignorant qu'il s'agissait de sa
                  bien-aimée.</p>
              </argument>
              <p>Mais depuis cela, je ne sçay plus ce que nous devinmes : et il me souvient
                seulement, qu'au lieu de voir de l'eau il me sembla que je vy un grand feu qui
                m'esbloüit, et qui me fit perdre toute connoissance. Cependant sage <interp
                  id="note3442" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                les voeux du malheureux <interp id="note3443" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> furent exaucez. et nous échapasmes d'un si grand
                peril. Mais à <pb id="page_1113" n="V02-P515"/>vous dire la verité, ce fut d'une
                maniere bien estrange : et qui vous surprendra peut-estre autant, que nous fusmes
                surprises nous mesmes. Vous sçaurez donc, que la premiere chose que je vy apres
                nostre naufrage, fut qu'entr'ouvrant un peu les yeux, je vy des Gens qui faisoient
                ce qu'ils pouvoient pour me faire ouvrir la main avec la quellle je tenois la robe
                de la Princesse (car comme vous sçavez <interp id="note3445" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, l'on ne quitte jamais ce
                que l'on tient en tombant dans l'eau) cette veüe et le mal qu'ils me faisoient, me
                firent plus revenir, que tous les remedes qu'ils m'avoient desja faits : de sorte
                que faisant un peu d'effort. Que voulez vous, leur dis-je, et qui estes vous ? Nous
                tommes, me respondirent ils, des personnes qui veulent secourir la Princesse <interp
                  id="note3446" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, et
                vous secourir vous mesme. A ces paroles j'ouvris la main ; je laissay aller la
                Princesse ; et je leur dis que les Dieux les recompenseroient d'un si charitable
                office. En suitte dequoy, revenant peu à peu à moy mesme, je vy premierement <interp
                  id="note3444" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp>, et
                puis la Princesse, qui revenoit aussi bien que moy : et qui apres avoir entre-ouvert
                les yeux, m'appella sans sçavoir presque ce qu'elle disoit. j'estois encore si
                estourdie, qu'à peine me pus-je lever de dessus un lict où l'on m'avoit mise : mais
                enfin sa voix m'ayant redonné de la force, je m'aprochay d'elle, comme elle
                regardoit attentive ment un homme qui estoit à genoux aupres de son lict et qui luy
                tenant le bras, taschoit de connoistre par le mouvement du pouls si la force <pb
                  id="page_1114" n="V02-P516"/>ce luy revenoit. Comme j'arrivay donc, et qu'elle me
                reconnut, <interp id="note3451" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> (me dit elle, en retirant son bras d'entre les mains de cet
                homme, avec autant de precipitation que la foiblesse où elle estoit le luy pouvoit
                permettre) où sommes nous ? Madame, luy repliqua celuy dont j'ay desja parlé, vous
                estes en lieu où vous avez une authorité absolüe : cette voix m'ayant surprise, et
                ayant surpris la Princesse, elle se leva à demy pour regarder celuy qui luy avoit
                respondu : et nous reconnusmes toutes deux à la fois, que celuy qui nous assistoit
                estoit le Roy de Pont. Le Roy de Pont ! (interrompirent alors <interp id="note3449"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et Feraulas)
                amoureux de la Princesse, et qu'<interp id="note3448" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> avoit fait prisonnier ? Eh Dieux, est il bien
                possible qu'un cas fortuit si prodigieux puisse estre veritable ? Ouy sage <interp
                  id="note3450" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                poursuivit <interp id="note3452" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, et voicy comment la chose estoit arrivée. Vous avez peut-estre
                bien sçeu le malheureux succés de la guerre qu'il avoit contre <interp id="note3447"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Arsamone">Arsamone</interp> : et comment de
                tous ses deux Royaumes, il ne luy restoit presque plus qu'une seule Ville maritime,
                dans laquelle il fut assiegé. Mais vous n'allez pas sçeu que voyant que cette Ville
                alloit estre forcée, il se resolut du moins, de dérober sa Personne à la Victoire de
                ses Ennemis : et de s'en fuir dans un Vaisseau comme il sit. Ce qu'il y a de plus
                admirable, est que ce Prince ne sçachant où trouver un Azile ; et peut-estre <pb
                  id="page_1115" n="V02-P517"/>pressé par sa passion, qui ne l'avoit point abandonné
                dans tous ses malheurs, fit dessein de venir offrir sa Personne à <interp
                  id="note3453" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, pour
                luy aider à reconquerir sa fille sur le Roy d'Assirie : car devant que d'estre
                assiegé, il avoit sçeu l'enlevement de la Princesse. De sorte que s'embarquant dans
                cette resolution, il venoit le long de la Côste de <interp id="note3455" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, afin de s'informer de l'estat des
                choses ; et il y arriva si justement pour nous sauver la vie ; que son Vaisseau que
                la tempeste agitoit aussi bien que nostre Galere, ne se trouva pas fort esloigné de
                nous, lors que nous fismes naufrage ; quoy que son Pilote eust aporté beaucoup de
                soing à esviter la terre dont nous estions fort proches. Comme ce Prince est
                effectivement bon et genereux, nous ayant veû périr si prés de luy, il commanda que
                l'on secourust autant que l'on pourroit, ceux qui paroissoient encore sur l'eau :
                car comme les Vaisseaux resistent mieux à la tempeste que les Galeres, il le pouvoit
                faire sans grand danger. Joint aussi que par un de ces changemens subits qui
                arrivent si souvent à la Mer, il sembla que nous eussions appaisé les flots irritez
                par nostre naufrage : car le vent diminua tout d'un coup : et les vagues
                s'abaisserent en un moment. De sorte que le Roy de Pont ayant fait mettre un Esquif
                en Mer, les siens sauverent plusieurs hommes : entre lesquels fut <interp
                  id="note3454" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp>, qui est
                venu aveque moy. Comme ils estoient occupez à ce pitoyable office, ce Prince estant
                  <pb id="page_1116" n="V02-P518"/>sur la Poupe de son Vaisseau, se trouvant peut
                estre encore plus malheureux, par la perte de ses Royaumes, que ceux qu'il voyoit
                noyer ne l'estoient par la perte de leur vie ; vit entre les ondes des femmes que
                leurs robes soutenoient sur l'eau. Cét objet l'ayant fortement touché de compassion,
                à ce que j'ay sçeu depuis, il commanda avec un empressement estrange qu'on les
                sauvast : quoy qu'il ne creust avoir autre interest en leur conservation, que la
                pitié naturelle qui le faisoit agir. Mais imaginez vous <interp id="note3456"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, quelle surprise
                fut celle de ce Prince, quand apres que l'on nous eut prises dans l'eau, et aportées
                dans son Navire, il reconnut la Princesse <interp id="note3457" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Je n'ay qu'à vous dire pour
                vous le faire comprendre, qu'il en oublia les pertes qu'il avoit faites : et qu'il
                ne songea plus qu'à sauver la vie, à celle qui luy avoit fait perdre sa liberté
                depuis long temps. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020802" n="Les inquiétudes de Mandane">
              <argument>
                <p>Grâce aux soins d'un médecin grec, Mandane se rétablit rapidement. Lors d'une
                  conversation avec Martesie, elle confie ses appréhensions. Les dieux l'ont-ils
                  peut-être sauvée pour la rendre plus malheureuse encore ? Toutes deux
                  s'interrogent sur le sort de Mazare : la princesse croit se rappeler qu'il a
                  essayé de la sauver, mais qu'en se débattant, elle l'a repoussé, non sans laisser
                  son écharpe dans l'aventure. Mandane constate par ailleurs que son destin est de
                  faire perdre la raison aux hommes qui sont amoureux d'elle. Elle considère comme
                  un miracle le fait qu'Artamene soit resté valeureux.</p>
              </argument>
              <p>C'estoit donc en de pareils sentimens qu'estoit ce Prince, lors que comme je j'ay
                desja dit, il assura la Princesse qu'elle estoit en lieu où elle avoit une authorité
                absolüe : <interp id="note3458" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ayant reconnu sa voix aussi bien que moy, Seigneur, luy dit
                elle, vous voyez que vous n'estes pas seul malheureux ; mais pour reconnoistre
                l'office que vous me rendez, je souhaite que vous usiez assez bien de l'occasion que
                les Dieux vous presentent d'assister une Princesse infortunée, pour les obliger à
                vous secourir vous mesme. Madame, luy dit il, je ne me pleins plus de mon destin :
                et je <pb id="page_1117" n="V02-P519"/>crois estre obligé de remercier le Ciel de la
                perte de mes Royaumes, puis que si je ne les eusse pas perdus, je n'aurois pas eu le
                bonheur de voue sauver la vie : et d'empescher que tout l'Univers ne perdist son
                plus bel ornement. Mais Madame, vous n'estes pas en estat que l'on vous puisse
                parler sans vous incommoder : et puis que je voy <interp id="note3461" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> aupres de vous, avec assez e
                force pour vous secourir, le respect que je vous porte, fait que je ne dois plus
                demeurer icy. Tous mes Gens ont ordre d'obeïr aux femmes qui sont aupres de vous,
                dit il parlant d'<interp id="note3459" resp="BaS" type="personnage" value="Arianite"
                  >Arianite</interp> et de moy, et elles n'auront qu'à demander ce qu'il leur
                faudra, et qu'à suivre les avis d'un Medecin que j'ay icy, et qui a desja commencé
                de vous assister. En effet il se trouva par bonheur que le Medecin de ce Prince qui
                estoit Grec, l'avoit accompagné dans sa fuitte, ce qui nous fut un assez grand
                avantage : estant certain que cet homme est infiniment sçavant en l'Art qu'il
                professe, comme l'ayant apris sous le fameux Hippocrate, si celebre par tout le
                monde. Ce Prince estant donc sorty, et ses Gens nous ayant donné toutes les choses
                necessaires, nous deshabillasmes la Princesse et la mismes au lict : en suitte
                dequoy ayant fait secher nos habillemens <interp id="note3460" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> et moy, et pris d'une liqueur
                admirable que ce Medecin nous donna, qui par une venu toute extraordinaire, fortifie
                le coeur, et tempere l'agitation du sang, nous passasmes le jour et. la nuit
                suivante, avec avez <pb id="page_1118" n="V02-P520"/>de repos. Car à vous dire la
                verité, la frayeur de la mort que nous avions eüe, et la lassitude ou nous estions,
                fit que malgré nous le sommeil suspendit toutes nos inquietudes. La Princesse
                soupiroit pourtant fort souvent : et ne pouvoit assez admirer la prodigieuse
                rencontre que nous avions faite. De sorte qu'apres qu'elle fut esveillée, qu'elle
                s'aperçeut que je l'estois ; et qu'<interp id="note3462" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> dormoit encore, elle
                m'apella. Comme l'on nous avoit mises sur un petit lict dans sa Chambre selon ses
                ordres, je ne l'entendis pas plustost que je me levay : et apres m'estre habillée en
                diligence, je fus. aupres d'elle. Je trouvay que sa santé n'estoit pas mauvaise, veû
                l'accident qui nous estoit arrivé : mais je ne luy trouvay pas l'esprit tranquile.
                Et bien <interp id="note3463" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, me dit elle, que pensez vous de nostre fortune, et qu'en
                esperez vous ? Madame, luy dis-je, il vous arrive des choses si extraordinaires, que
                je pense qu'il y auroit beaucoup de temerité à vouloir juger de ce qui vous doit
                advenir : Car enfin Madame, puis que le Prince <interp id="note3464" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> m'a trompée, je ne me fie plus à
                rien : et je croy que l'on peut se deffier de toutes choses. Il me semble toutefois
                que vous estes échapée trop miraculeusement d'un peril qui paroissoit inevitable,
                pour n'esperer pas que les mesmes Dieux qui vous ont sauvée vous protegeront. Pour
                moy, luy dis-je encore, je croy que la tempeste ne s'est eslevée que pour punir le
                malheureux <interp id="note3465" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> ; Peut-estre, me <pb id="page_1119" n="V02-P521"/>reliqua la
                Princesse, n'est il pas mort non plus que nous : car enfin quand la Galere a esté
                brisée, je me souviens qu'il est venu à moy au mesme moment : et apres que nous
                avons esté dans l'eau, je l'ay encore veû, ou du moins je me le suis imaginé, qui me
                soustenoit avec l'Escharpe que j'avois. Mais il me semble que ne voulant pas
                accepter son secours, j'ay fait effort pour me dégager de luy : que cette Escharpe
                s'est destachée ; et qu'alors j'ay perdu la raison et la connoissance. Madame, luy
                dis-je, il y a apparence que ce que vous dittes n'est pas une simple imagination :
                car en effet vostre Escharpe ne se trouve point. Ainsi il est à croire que ce
                malheureux Prince n'ayant pû vous sauver aura pery : et que comme je le dis, la
                tempeste ne se sera eslevée que pour le punir. Et peut estre aussi, adjousta la
                Princesse, les Dieux ne m'auront ils sauvée, que pour me rendre encore plus
                malheureuse. Car enfin, Manesie, c'est une estrange chose à s'imaginer, que de tout
                ce qu'il y a, d'hommes vivans au monde, il n'y a que le Roy d'Assirie et le Roy de
                Pont, entre les mains de qui je deusse craindre de tomber, et qu'il se trouve qu'un
                de ces Princes que je croyois engagé en une fâcheuse guerre, comme l'on nous l'avoit
                dit à Babilone, qui n'a peut-estre jamais esté sur la Mer que cette seule fois ; Que
                ce Prince, dis-je, perde ses Royaumes ; et que s'enfuyant d'une Ville où il ne se
                pouvoit plus deffendre, comme son Medecin me l'a dit ; qu'il <pb id="page_1120"
                  n="V02-P522"/>s'embarque ; qu'il prenne justement la route où il me peut trouver ;
                que son Vaisseau qui par raison devoit esviter la Terre, ne puisse s'en esloigner :
                et qu'enfin il se rencontre si juste au moment de mon naufrage, qu'il me sauve, et
                qu'il me tienne en sa puissance ; Ha ! <interp id="note3467" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, encore une fois, ces
                rencontres prodigieuses m'espouventent et me font tout craindre. Mais, Madame, luy
                dis-je, le malheur de ce Prince vous doit assurer : car que voulez vous
                qu'entreprenne un Roy sans Royaume ? et quel Azile trouveroit il, apres avoir fait
                une violence, comme seroit celle de vous retenir malgré vous ? Je n'en sçay rien ma
                fille, me repliqua t'elle, mais je crains beaucoup plus que je n'espere. Ce n'est
                pas, poursuivit la Princesse, que je n'aye des raisons bien puissantes, pour obliger
                le Roy de Pont à agir comme je veux qu'il agisse : Mais <interp id="note3468"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, mon destin est de
                faire perdre la raison à ceux qui m'aprochent. Je chasse la vertu de l'ame de ceux
                qui m'aiment : je change toutes leurs bonnes inclinations : et je tiens comme un
                miracle, qu'<interp id="note3466" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> soit demeuré genereux en m'aimant. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020803" n="Les délibérations du roi de Pont">
              <argument>
                <p>Pendant ce temps, le roi de Pont qui avait changé de cap pour voguer vers le
                  lointain et non plus vers Ciaxare, s'entretient avec son confident Pharnabase.
                  (Cette conversation a été rapportée à Martesie par Orsane, qui se trouvait dans la
                  pièce voisine). Le roi de Pont se lamente sur son destin bien étrange. Aujourd'hui
                  qu'il ne possède plus ni sceptre, ni couronne, il tient entre ses mains le trésor
                  le plus inestimable en la personne de Mandane. Pharnabase tente de le convaincre
                  d'utiliser la princesse, afin que Ciaxare lui vienne en aide pour récupérer les
                  royaumes de Pont et de Bithinie. Le roi concède que ce serait l'attitude la plus
                  raisonnable, mais il ne peut s'empêcher de préférer l'amour à l'ambition.</p>
              </argument>
              <p>Or <interp id="note3469" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, pendant que la Princesse s'entretenoit de cette sorte aveque
                moy, le Roy de Pont qui avoit fait changer sa route, et reprendre la pleine Mer,
                n'estoit pas non plus en repos : et estant passé dans une autre chambre, avec un des
                siens apellé <interp id="note3471" resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase"
                  >Pharnabase</interp>, qui avoit beaucoup de part à sa confidence, il se mit à luy
                parler de l'estat present de son ame. <interp id="note3470" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> qui est icy, et qui n'avoit <pb
                  id="page_1121" n="V02-P523"/>pas tant souffert que nous de nostre naufrage, parce
                qu'il sçavoit nager, estoit dans une autre petite tout aupres, d'où il pouvoit
                entendre tout ce que je m'en vay vous dire, et tout ce qu'il nous raconta le
                lendemain. Car encore qu'il eust esté à <interp id="note3477" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp>, il nous avoit tant servies à
                Babilone, que nous l'en traitasmes pas plus mal. <interp id="note3478" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> donc estant au lieu que je vous
                ay designé, entendit à travers les planches de sa Chambre, que le Roy de Pont dit à
                celuy auquel il commença de parler, Advoüez <interp id="note3479" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Pharnabase">Pharnabase</interp>, que mon dessein est bien
                particulier ; et que les Dieux me traitent d'une façon bien rigoureuse. Car si sans
                considerer les anciens malheurs de ma Maison, je repasse seulement en mon esprit,
                tout ce qui m'est advenu dans la passion que j'ay pour <interp id="note3474"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; ne dois-je pas
                croire que je suis reservé à de bizarres avantures : Je suis donné en Ostage à
                  <interp id="note3472" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, et je deviens amoureux de la Princesse sa Fille : je n'ose le
                dire ouvertement, parce que selon les apparences je ne dois pas estre Roy : et
                cependant en sortant de Prison, je me trouve sur le Throsne ; et au mesme instant je
                fais demander la Princesse <interp id="note3475" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> à <interp id="note3473" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> qui me la refuse. Je fais la
                guerre, suis malheureux : et jusques au point de perdre la liberté et d'aimer
                passionnément mon Vainqueur. Je sorts de cette Prison par sa generosité : mais j'en
                sorts pour commencer une guerre civile, et sans pouvoir rompre les chaines qui
                m'attachent à <interp id="note3476" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. Que vous diray-je de plus <interp id="note3480" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Pharnabase">Pharnabase</interp> ? vous sçavez <pb
                  id="page_1122" n="V02-P524"/>le reste : j'ay esté batu ; poursuivy ; par ceux que
                le Roy mon Pere m'a laissé pour Sujets ; et chassé enfin par mes plus mortels
                Ennemis. Je suis nay avec deux Couronnes sur la teste ; et je sorts de mes Estats
                avec un seul Vaisseau, pour Azile et pour retraite. Et reduit en cette extremité
                adorant pourtant toujours dans mon coeur la divine <interp id="note3481" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : je la trouve preste à mourir
                ; je la sauve ; et je la tiens en ma puissance. Ha ! <interp id="note3484"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase">Pharnabase</interp>, que cette
                derniere avanture me consoleroit aisément de toutes les autres, si je pouvois
                esperer d'en profiter ! et que la perte de deux Royaumes me seroit peu considerable,
                si je pouvois conquester le coeur de <interp id="note3482" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ! Mais helas, quelle aparence y
                a-t'il, que les Dieux ayent l'intention que je puis faire cette glorieuse conqueste
                dont je parle ? S'ils en avoient eu le dessein, ils ne m'auroient pas osté des
                Couronnes : Mais quelle aparence aussi, de me faire trouver la Princesse en un si
                déplorable estat ; de me donner la joye de la voir en ma puissance ; pour me laisser
                apres eternellement la douleur d'avoir perdu mes Royaumes ? Non non, je veux esperer
                que m'ayant mis en possession d'un Thresor qui n'est pas à moy, et que je ne merite
                pas ; ils me rendront ce qui m'apartient. Mais Dieux ! je ne suis pas veritablement
                amoureux, de me souvenir du Throsne aux pieds de <interp id="note3483" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : Non superbe passion, qui te
                vantes de dominer dans le coeur de tous les hommes, tu ne seras pas la plus forte
                dans le mien, et l'amour te surmontera. <pb id="page_1123" n="V02-P525"/>Ouy, malgré
                toutes mes pertes ; toutes mes disgraces ; et tout mon ambition ; j'auray de la
                joye, et je m'y abandonneray agreablement ; dans la seule pensée, que <interp
                  id="note3485" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> est en
                mon pouvoir. Mais malheureux Prince, reprenoit il, le pourras tu faire ? et est il
                possible qu'un Roy despoüillé de ses Estats, et qui n'a l'imagination remplie que de
                Throsnes renversez ; de Sceptres rompus ; et de Couronnes brisées ; puisse estre
                sensible au plaisir ? Mais aussi seroit il possible de pouvoir voir <interp
                  id="note3486" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; et
                  <interp id="note3487" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ressuscitée : et ressuscitée par toy ; sans en avoir une joye
                capable de consoler de toutes sortes de douleurs ? Non, c'est un privilege de
                l'amour, que l'ambition ne luy sçauroit disputer : je sens pourtant <interp
                  id="note3490" resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase">Pharnabase</interp>,
                que cette joye n'est pas tousjours tranquile : et qu'il y a des momens où quelque
                leger souvenir de mes pertes la trouble. L'image de <interp id="note3488" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne revient pouvant pas plustost
                en ma memoire, que ces chagrins m'abandonnent ; que ces tenebres disparoissent, et
                que je ne voy plus que <interp id="note3489" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. Ouy <interp id="note3491" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Pharnabase">Pharnabase</interp>, quand je m'aplique
                fortement à cette agreable pensée, je ne sçay plus si je suis encore surie Throsne,
                ou si J'en ay esté renversé ; si je suis sur la Mer ou sur la Terre : et je sçay
                seulement que je ne songe plus, ny à reconquerir mes Royaumes ; ny à me vanger de
                mes Ennemis ; et que je ne pense qu'à vaincre la cruauté de ma Princesse. Mais
                  <interp id="note3492" resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase"
                  >Pharnabase</interp>, que cette entreprise est difficile ! et que j'ay de peine à
                chercher moy mesme <pb id="page_1124" n="V02-P526"/>des raisons, pour pouvoir
                conserver l'esperance de fléchir la rigueur de <interp id="note3493" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ! L'obligation qu'elle vous
                aura, reprit <interp id="note3495" resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase"
                  >Pharnabase</interp>, est bien capable de toucher son esprit : et je pense qu'une
                personne qui vous doit la vie, aura beaucoup d'injustice, si elle vous refuse son
                affection. Helas ! <interp id="note3496" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Pharnabase">Pharnabase</interp>, luy dit ce Prince, il paroist bien que
                vous ne connoissez pas <interp id="note3494" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : sçachez que quand pour luy sauver la vie,
                j'aurois mille et mille fois hazardé la mienne, elle ne me devroit encore rien.
                C'est une chose que tous ceux qui ont l'honneur de la connoistre sont obligez de
                faire, pour l'amour d'elle seulement : et que je ferois tousjours, quand mesme
                j'aurois la certitude d'en estre eternellement haï. Mais <interp id="note3497"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase">Pharnabase</interp>, dans la joye
                que j'ay d'avoir en ma disposition un thresor que je prefere à l'Empire de toute
                l'Asie ; il se mesle encore une douleur bien sensible, et bien bizarre tout ensemble
                : puis qu'elle fait presque que je m'afflige du malheur d'un Rival. Car enfin j'ay
                sçeu par un de ceux qui sont eschapez de ce naufrage, que la Princesse a tousjours
                mal traité le Roy d'Assirie : et que dans la premiere Ville du monde, il n'a jamais
                pû la fléchir. Que voulez vous donc que je puisse esperer ? moy qui ne luy puis plus
                offrit ny Sceptre, ny Couronne ; et qui n'ay plus que mon coeur en ma puissance,
                qu'elle a si souvent refusé. Ha ! <interp id="note3498" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Pharnabase">Pharnabase</interp>, j'ay bien entendu dire que l'ambition sert
                quelquefois à l'amour : que des Couronnes et des Sceptres touchent les coeurs les
                  <pb id="page_1125" n="V02-P527"/>plus insensibles : Mais je ne pense pas qu'un
                Prince despoüillé de ses Estats, et qui ne peut offrir que le partage de ses
                malheurs, soit en termes de faire de grands progrés, dans l'esprit de la Princesse
                  <interp id="note3501" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>. Pour moy, adjousta <interp id="note3506" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Pharnabase">Pharnabase</interp>, il me semble Seigneur,
                que vous vous pleignez d'une avanture, dont vous devriez vous resjoüir : puis qu'en
                l'estat que sont les choses, si vous rendez la Princesse <interp id="note3502"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> au Roy son Pere, je
                suis assuré que la mesme Armée qu'il avoit destinée à la reprendre dans Babilone ;
                et que ces Gens eschapez du naufrage disent estre presentement en <interp
                  id="note3509" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, sera
                employé à reconquerir vostre Estat : et je suis assuré encore, que cét <interp
                  id="note3499" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> dont
                vous m'avez tant parlé, ne vous refusera pas cette espece d'assistance. Je l'advouë
                  <interp id="note3507" resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase"
                  >Pharnabase</interp>, repliqua ce Prince, et je suis persuadé qu'il seroit plus
                beau et plus judicieux d'en user comme vous dites, que de la façon dont ma passion
                me conseille : Mais pour en user ainsi, il faudroit avoir plus d'ambition que
                d'amour : il faudroit aimer la Couronne plus que <interp id="note3503" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; et n'aimer pas comme je fais
                  <interp id="note3504" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> plus que la Couronne. Car enfin <interp id="note3500" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> apres m'avoir donné une Armée,
                ne me donneroit pas sa Fille : et il faudroit partir d'aupres de luy, avec
                l'incertitude de remonter au Throsne, et la certitude de ne revoir jamais <interp
                  id="note3505" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Ha !
                  <interp id="note3508" resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase"
                  >Pharnabase</interp>, dans le choix des deux, je ne fais pas de comparaison : et
                j'aime beaucoup mieux ne remonter jamais au Throsne pourveu que je puisse tousjours
                voir <pb id="page_1126" n="V02-P528"/><interp id="note3510" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Mais, Seigneur, luy respondit
                  <interp id="note3513" resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase"
                  >Pharnabase</interp>, quand tous les sentimens d'ambition seront estains dans
                vostre coeur, vous ne serez pas heureux, si vous n'estes pas aimé : et je doute si
                vous le serez sans Couronne et sans Sceptre ; errant, fugitif ; et malheureux : vous
                qui ne l'avez pû estre sur le Throsne, paisible, et heureux. Considerez, Seigneur,
                qu'en rendant cette Princesse, vous pouvez vous faire un puissant Protecteur, et
                trouver un Azile : et qu'en ne la rendant pas, vous vous ostez tout lieu de retraite
                : et vous vous attirez encore sur les bras un Ennemy qui a une Armée de deux cens
                mille hommes en estat détourner teste où il luy plaira. Je sçay, respondit ce
                Prince, tout ce que vous dites : mais je sçay encore mieux, que j'ay un plus
                redoutable Ennemy dans mon coeur que je ne sçaurois vaincre : et que je serois mesme
                bien marry d'avoir vaincu, dans les sentimens où je suis. Ouy, <interp id="note3514"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Pharnabase">Pharnabase</interp>, la veuë de
                  <interp id="note3511" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> a de telle sorte l'allumé ma passion, que je ne puis plus
                escouter que ce qui la peut satisfaire. Je sçay que pouvant faire une belle action,
                j'en feray une mauvaise : Mais qu'y serois-je ? l'amour m'y force ; et je ne tiens
                pas que ce toit une chose possible, d'avoit en sa puissance une personne que l'on
                aime comme j'aime <interp id="note3512" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, et de la rendre volontairement. Au reste, elle n'aura pas les
                mesmes raisons de me haïr, qu'elle avoit de n'aimer pas le Roy d'Assirie : je ne
                j'ay pas enlevée comme luy, au contraire je luy ay sauvé la vie, et l'ay <pb
                  id="page_1127" n="V02-P529"/>retirée d'entre les bras de la mort. Elle ne pourra
                donc pas m'apeller son Ravisseur sans injustice : puis que je ne feray simplement
                que conserver un thresor que les Dieux m'ont fait trouver, pour me consoler de
                toutes mes pertes. Mais helas ! reprenoit il tout d'un coup, comment conserveray-je
                ce thresor dans un simple Vaisseau, sans refuge et sans retraite ? Et pourray je
                bien me resoudre de rendre infiniment malheureuse, la personne du monde de qui je
                souhaite le plus le bonheur ? </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020804" n="Visite du roi de Pont à Mandane">
              <argument>
                <p>Apprenant que Mandane est remise de ses blessures, le roi de Pont lui rend
                  visite. La princesse, qui lui doit la vie, le remercie, mais reste mélancolique.
                  Le roi de Pont, toujours amoureux d'elle, est décidé à la conserver en son pouvoir
                  et à la mener de ville en ville. Il est persuadé qu'elle peut changer de
                  sentiments à son égard. Mandane le supplie en vain de la rendre à son père,
                  convaincue que Ciaxare viendra ensuite en aide au roi de Pont afin de le faire
                  remonter sur son trône.</p>
              </argument>
              <p>Enfin <interp id="note3515" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, apres une violente agitation, ce Prince ne resolut rien : et
                ayant sçeu par son Medecin que la Princesse estoit en estat d'estre veuë ; il luy
                envoya demander la permission de la visiter, qu'elle luy accorda. D'abord qu'il
                aprocha d'elle, il luy tesmoigna la joye qu'il avoit, de voir sur son visage les
                marques d'une assez bonne santé, veû l'accident qui luy estoit arrivé : ce n'est pas
                que la Princesse n'eust une melancolie estrange dans les yeux : mais c'est qu'en
                effet elle est toujours belle : et que de plus, ce Prince l'ayant veüe le jour
                auparavant en beaucoup plus mauvais estat qu'elle n'estoit, ne s'apercevoit pas de
                ce que je dis. La Princesse qui apres tout luy devoit la vie, le reçeut fort
                civilement : et apres l'avoir fait assoir, elle luy dit avec autant d'esprit que de
                douceur, Vous voyez, Seigneur, un assez merveilleux effet de l'inconstance de la
                Fortune : car quand vous me laissastes à <interp id="note3516" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, j'estois en estat de vous pouvoir
                faire grace : et je suis <pb id="page_1128" n="V02-P530"/>aujourd'huy en termes d'en
                recevoir de vous. La guerre vous avoit mis dans les fers du Roy mon Pere, et la
                Fortune m'a mise dans les vostres : je me console pourtant de cette captivité, dans
                l'opinion où je suis, que celuy qui m'a sauvé la vie, m'en voudra laisser jouir : et
                qu'il se souviendra peut-estre qu'il sortit de la <interp id="note3518" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> sans rançon. Mais Seigneur, je ne
                parle pas de cette sorte, pour ne vous payer point la mienne : au contraire, je suis
                assurée que le Roy mon Pere n'en usera pas ainsi : et je ne doute nullement, que si
                vous le voulez, il ne vous aide à reconquerir le Royaume de Pont, et celuy de
                  <interp id="note3517" resp="BeS" type="lieu" value="Bithinie">Bithinie</interp>.
                Je suis si riche presentement Madame, repliqua ce Prince, puis que j'ay l'honneur de
                vous voir en un lieu où j'ay quelque pouvoir, que je ne songe plus à d'autres
                conquestes : et si vous ne m'aviez fait souvenir de mes malheurs, en me parlant de
                ma prison, je pense que j'aurois absolument oublié toutes mes pertes et toutes mes
                disgraces. Elles sont pourtant assez considerables, reprit elle, pour s'en souvenir
                en tout temps et en tous lieux : Toutefois genereux Prince, il faut remedier à vos
                maux. Vous le pouvez sans doute, interrompit il en soupirant ; Ouy, adjousta la
                Princesse, mais il faut que ce soit par la valeur d'autruy : c'est pourquoy
                Seigneur, faites s'il vous plaist que l'on se r'aproche de <interp id="note3519"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, afin d'envoyer quelqu'un
                des vostres dans un Esquif, pour s'informer precisément, en quel lieu est le Roy mon
                Pere. J'avois eu dessein de l'aller trouver, <pb id="page_1129" n="V02-P531"
                />repliqua ce Prince, pour le supplier de souffrir que je luy aydasse à vous tirer
                de la puissance du Roy d'Assirie : Mais presentement le sujet de mon voyage est
                changé. Vous pouvez continüer ce voyage encore plus agreablement, interrompit
                  <interp id="note3521" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, car enfin m'ayant retirée de la puissance de la mort, vous avez
                fait vous seul, ce que vous n'eussiez fait qu'avec deux cens mille hommes : quand
                vous m'eussiez delivrée d'entre les mains du Roy d'Assirie. Ainsi Seigneur, vous
                arriverez au Camp de <interp id="note3520" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> comme un Prince qui aura fait, ce qu'une
                puissante Armée n'a pû faire. Ouy Madame (respondit il en se mettant à genoux,
                malgré la resistance qu'y fit la Princesse. ) Mais sçavez vous bien qui je suis ? Et
                pouvez vous croire si vous le sçavez, que la perte de deux Royaumes, m'ait fait
                changer de sentimens pour vous ? Je croy Seigneur, repliqua la Princesse, que si
                vous m'avez estimée, vous m'estimez encore : et je croy aussi que vous devez
                raisonnablement penser, que si vous n'avez pas changé, je n'ay pas non plus deû
                changer : et que je suis la mesme Personne que j'estois. Quoy Madame, reprit il,
                vous seriez tousjours insensible, et tousjours inexorable ? Et les Dieux
                permettroient que je ne vous eusse ressuscitée, que pour me faire mourir plus
                cruellement ? J'advoüe Seigneur, respondit la Princesse en se relevant à demy, que
                je vous dois la vie : Mais si vous ne me l'avez rendüe que pour me persecuter, c'est
                un bien que je vous permets de m'oster <pb id="page_1130" n="V02-P532"/>quand il
                vous plaira. Non Madame ; repliqua t'il, vous ne le perdrez jamais par cette voye :
                et vostre vie est une chose que je deffendray toujours au peril de la mienne.
                Seigneur, respondit elle, ne vous imaginez pas qu'il n'y ait que le feu, le fer, et
                le poison, qui puissent faire entrer au Tombeau : non, vous vous abuseriez si vous
                le croyez ainsi : et il est des genres de mort bien plus cruels que ceux là, quoy
                qu'ils ne paroissent pas si funestes. Ouy, adjousta t'elle, je prefererois la mort
                la plus violente à la servitude : et je vous croirois plus innocent de me faire
                tüer, que de me retenir par force, et me faire mourir de desespoir. Mais genereux
                Prince, je ne pense pas que vous ayez un semblable dessein : et quand je me souviens
                que le desir de la victoire, ne vous a pas empesché de traitter admirablement un
                homme qui vous l'arrachoit tous les jours d'entre les mains : Que je me souviens,
                dis-je, que vous advertistes <interp id="note3522" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, de la Conjuration que l'on faisoit contre sa
                vie : et que vous deffendistes de l'attaquer à coups de flèches : je ne sçaurois
                croire que l'ambition vous ayant laissé l'usage de vostre raison tout entier,
                l'amour, si vous en avez, vous l'oste iusques au point de ne connoistre pas qu'en
                l'estat où sont les choses, quand vous ne seriez pas genereux, et que vous ne seriez
                que prudent et interessé ; il vous seroit tousjours avantageux de me tendre au Roy
                mon Pere ; et tres inutile de me retenir plus long temps. Je voy <pb id="page_1131"
                  n="V02-P533"/>bien Madame, respondit ce Prince, que tout ce que vous dittes est
                raisonnable : mais pour le pouvoir faire, il faudroit avoir encore de la raison, et
                je n'en ay plus. Ce qui me console en, cette rencontre, divine Princesse, c'est
                qu'il est aisé de connoistre que vous n'avez jamais aimé : et qu'ainsi j'ay du moins
                l'avantage de ne trouver nul obstacle en vostre coeur, que celuy de l'insensibilité.
                Car Madame, si vous connoissiez l'amour, vous ne parleriez pas comme vous faites :
                et vous comprendriez parfaitement, que toutes les autres passions ne sont rien, en
                comparaison de celle là. Mais Seigneur, repliqua t'elle en rougissant, je pense du
                moins que ceux qui aiment veulent estre aimez : et que c'est une regle generale, que
                tous les Amans ne veulent pas estre hais. Cela estant de cette sorte, songez s'il
                vous plaist, qu'en me rendant au Roy mon Pere, vous aquerrez du moins mon estime, et
                peut-estre mon amitié : et qu'en ne m'y rendant pas, je vous hairay plus sans
                comparaison que vous ne voulez que je croye que vous m'aimez. Vostre estime et
                vostre amitié, respondit ce Prince, sont deux choses infiniment precieuses, et qui
                doivent satisfaire pleinement, ceux qui n'ont pour vous que de l'amitié et de
                l'estime : Mais Madame, l'amour est une passion bien plus tyrannique : elle veut des
                sentimens plus tendres pour la contenter : et elle ne se sçauroit satisfaire que par
                elle mesme. Ne trouvez donc pas estrange, si l'esperance que <pb id="page_1132"
                  n="V02-P534"/>vous me donnez de posseder un si grand bien comme est celuy de
                vostre amitié, ne me peut obliger d'abandonner l'interest de mon amour, Mais
                Seigneur, repliqua t'elle, au lieu d'avoir de l'amour j'auray de la haine. Qui sçait
                Madame, adjousta t'il, si le temps ne changera point vostre coeur, et si la pitié ne
                fera pas, ce que toute autre chose n'a pû faire ? Considerez Madame, que celuy que
                vous voyez devant vous, a dans l'ame la plus violente et, la plus respestueuse
                passion qui sera jamais : et si vous la voulez connoistre, vous n'avez qu'à
                considerer deux choses. L'une, qu'un seul de vos regards, pourveû qu'il soit
                favorable, me consolera de la perte de mes Royaumes : et l'autre, que pouvant
                peut-estre obtenir des forces pour les reconquerir, en vous rendant au Roy vostre
                Pere, j'aime mieux demeurer despoüillé de mes Estats, que de vous abandonner et de
                vous perdre. Prenez garde Seigneur, à ce que voua dittes, reprit la Princesse, car
                en me redonnant la liberté, vous ne me perdrez que de veüe : mais en ne me la
                redonnant pas, vous perdrez mon estime, et me verrez infailliblement perdre la vie
                en peu de jours : ou au contraire, si vous le voulez, vous remonterez sur le
                Throsne, avec la satisfaction de m'avoir sensiblement obligée. Le Throsne Madame,
                respondit il, est peu necessaire à un Prince qui ne peut vivre sans vous : et s'il
                ne me fust demeuré quelque espoir pendant la guerre que j'ay faite, que peut-estre
                trouverois-je les <pb id="page_1133" n="V02-P535"/>voyes de toucher enfin vostre
                coeur par ma perseverance, je n'aurois pas si opiniastrément disputé la Victoire à
                ceux qui m'ont vaincu. Ce n'est pas Madame, que je ne trouve que vous avez raison de
                mépriser et de mal-traitter un Prince que la Fortune a abandonné : Mais Madame,
                c'est une inconstante, qui suivra peut-estre un jour, celuy qu'elle a fuy si
                cruellement : et l'heureuse rencontre que j'ay faite, me persuade que tous mes
                malheurs sont passez, et que calme suivra bien tost la tempeste. Ouy Madame s'il
                m'est permis de parler ainsi, vous me tenez lieu de ces agreables feux, qui
                annoncent la fin de l'orage aux Mariniers, et qui remettent l'esperance dans l'ame
                de ceux qui un moment auparavant n'avoient que de fun estes pensées, l'espere donc
                Madame, que le bonheur me suivra par tout, tant que je seray aupres de vous ; et
                qu'il n'est point de Païs où je ne trouve un Azile quand je vous y conduiray. Je
                vous promets toutefois Madame, de n'employer jamais vous vaincre, que mes larmes,
                mes soupirs mes prieres, et ma perseverance. Ne craigne donc partant de vous voir
                engagée dans ma fortune : et croyez que si je ne puis rien obtenir par cette
                innocente voye, vous recouvrerez bien tost la liberté par la fin de ma vie. Quoy
                Seigneur (repliqua la Princesse, les yeux tous couverts de larmes) je ne dois
                recouvrer la liberté que le jour de vostre mort ! Eh de grace, ne me forcez pas à la
                desirer : c'est une chose que je <pb id="page_1134" n="V02-P536"/>n'ay jamais faite
                à mes plus mortels Ennemis : et que je ferois bien aise de ne faire pas pour un
                Prince qui a de fort bonnes qualitez ; qui m'a sauvé la vie ; et qui n'abandonne
                sans doute la vertu, que pour me persecuter. De plus Seigneur, en quelque lieu de la
                Terre que vous me puissiez conduire, le Roy mon Pere vous y poursuivra : et <interp
                  id="note3523" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> de
                qui la valeur ne vous est pas inconnüe, vous fera peut-eestre faire par contrainte,
                ce que vous pouvez faire de bonne grace. Si je le pouvois Madame (repliqua ce
                Prince, avec une action tres passionnée) je le ferois sans doute, et j'aurois mesme
                prevenu vos prieres et vos menaces. Mais divine Princesse, je ne le puis : et tout
                ce qui demeure en ma puissance, est de vous dire que si vous voulez que je me jette
                dans la Mer, ou que je passe mon espée au travers du coeur que je vous ay donné, je
                le feray à l'instant mesme, et vous l'aisseray en liberté par ma mort. Les Dieux,
                repliqua la Princesse, ne voulant pas que l'on empesche un crime par un autre crime,
                je ne vous conseilleray pas de mourir de cette sorte : Mais Seigneur, je vous
                supplieray avec toute l'affection dont je suis capable, de ne me rendre pas
                malheureuse, en vous rendant criminel : et de ne meriter pas par une injustice
                efroyable, les infortunes qui vous sont arrivées. Ce Prince qui vit que tout ce
                qu'il pourroit dire, ne feroit qu'irriter la Princesse, se leva ; et la salüant avec
                beaucoup de respect, Nous verrons Madame, luy dit il, si <pb id="page_1135"
                  n="V02-P537"/>les Dieux changeront mon coeur : ou si la pitié de mes maux changera
                le vostre. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020805" n="En direction de l'Arménie">
              <argument>
                <p>Après le départ du roi de Pont, Mandane est profondément affligée. Soudain,
                  Arianite, que personne ne soupçonnait, commence à s'accuser d'être la cause des
                  malheurs de la princesse, qu'elle a trahie à Themiscire. Elle paraît si affligée
                  que Mandane lui pardonne. Le voyage reprend : sachant que le roi d'Armenie est
                  décidé à ne plus payer de tribut au roi des Medes depuis la mort d'Astiage, le roi
                  de Pont décide de faire route vers cette contrée, où il pense pouvoir trouver un
                  asile certain. À l'embouchure de la rivière Halis, il ordonne un changement
                  d'embarcation. La seule consolation de Mandane est qu'elle attend davantage de
                  secours venant des terres que de la mer. C'est en remontant la rivière qu'elle
                  aperçoit Ortalque et qu'elle parvient à lui donner le fragment de tablette.</p>
              </argument>
              <p>Apres cela, sans luy donner le loisir de respondre il sortit de sa Chambre : et un
                moment apres <interp id="note3526" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane"
                  >Orsane</interp> y entra : qui ne sçachant pas ce que le Roy de Pont avoit dit à
                la Princesse, venoit nous advertir de ce qu'il avoit entendu. <interp id="note3525"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> l'en remercia : et
                l'assura que le crime de son Maistre ne l'empescheroit pas de le servir si elle
                revenoit en estat de le pouvoir faire. Mon Maistre Madame, luy dit il, avoit pour
                vous une passion si respectueuse, que s'il ne fust pas mort, il auroit assurément
                reparé son crime : et si je ne me trompe, nous n'avons fait naufrage, que parce
                qu'il a voulu vous obeïr, et faire changer de route à la Galere. Si cela est,
                repliqua la Princesse, les Dieux vous l'auront peut-estre conservé : Mais quoy qu'il
                en soit <interp id="note3527" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane"
                  >Orsane</interp>, si j'ay besoing de vostre secours, je croy que vous ne me le
                refuserez pas. Vous pouvez vous en assurer Madame, respondit il, et commander mesme
                les choses les plus difficiles, sans craindre d'estre un homme plus officieux au
                monde que celuy là, ny guere de plus entendu : aussi est-ce par son moyen, que j'ay
                esté instruite d'une partie des choses que je vous ay racontées. <interp
                  id="note3528" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> estant
                sorty, la Princesse se plaignit de ses malheurs : et <interp id="note3524"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> commença de se
                repentir de les luy avoir causez. Mais avec une douleur si sensible, qu'elle en
                perdit presque la raison : car cette Fille que <pb id="page_1136" n="V02-P538"/>l'on
                ne songeoit plus à accuser, commença de s'accuser elle mesme ; de demander pardon à
                la Princesse ; et de luy promettre une fidelité inviolable. Elle luy dit mesme,
                qu'elle avoit creû luy rendre office, en contribuant tout ce qu'elle avoit pû, pour
                la faire Reine d'Assirie : et enfin elle parla d'une maniere si touchante, et avec
                tant de remords de sa faute ; que la Princesse la luy pardonna : et certes veû ce
                qui est arrivé depuis, je suis bien aise de l'avoir laissée en de pareils sentimens.
                Cependant le Roy de Pont estoit en une peine estrange : il n'osoit presque voir la
                Princesse ; il ne pouvoit aussi s'en empescher ; il eust bien voulu la delivrer ; il
                vouloit aussi ne la rendre point ; et sans sçavoir où aller ny que faire, nous
                errasmes plusieurs jours sur la Mer, sans que le Pilote eust d'autre ordre que celuy
                d'esviter la, terre, et la rencontre de tous autres Vaisseaux. Je vous laisse à
                juger en quelle impatience nous estions : je parlay plusieurs fois au Roy de Pont,
                mais j'y parlay inutilement : et les trois derniers jours que nous fusmes sur la
                Mer, il ne vint point dans la Chambre de la Princesse. Nous voiyons bien que nous
                allions tousjours sans sçavoir où : Mais enfin ce Prince qui avoit sçeu que le Roy
                d'Armenie avoit quelque dessein de ne payer plus de Tribut au Roy des Medes, depuis
                la mort d'<interp id="note3529" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage"
                  >Astiage</interp> ; creut qu'il trouveroit un Azile en ce lieu là, car il avoit
                Alliance aveque luy. De sorte qu'un matin nostre Vaisseau se fut mettre à l'anchre,
                vis à vis de l'emboucheure de la <pb id="page_1137" n="V02-P539"/>Riviere d'<interp
                  id="note3532" resp="BeS" type="lieu" value="Halis">Halis</interp> : d'où ce Prince
                envoya dans un Esquif s'assurer d'un grand Bateau pour remonter ce fleuve à force de
                rames. Comme on luy fut venu rendre raison de la chose, et l'assurer qu'il en auroit
                un a l'instant mesme, il vint dans la Chambre de la Princesse : et luy presentant la
                main, Madame (luy dit il avec beaucoup de confusion sur le vigase) il n'est pas
                juste de vous donner davantage l'incommodité de la Mer : et vous souffrirez moins
                sur une riviere. Je souffriray également par tout, luy respondit elle, si vous estes
                esgalement déraisonnable. Ce n'est pas l'estre beaucoup Madame, luy dit il, que de
                vous conduire chez le Roy d'Armenie comme j'en ay le dessein : La Princesse eut
                alors quelque consolation, quand elle vit qu'en effet nous abandonnions la Mer : et
                elle espera plus de secours par terre ou sur des rivieres, que dans un Vaisseau au
                milieu des flots. Et puis, quoy qu'elle sçeust que le Roy d'Armenie avoit un esprit
                ambitieux et remuant, qui seroit bien aise d'avoir un pretexte de guerre :
                neantmoins le Prince <interp id="note3531" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Tigrane">Tigrane</interp> son Fils qui est si vertueux, et qu'elle a
                autrefois veû à <interp id="note3533" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp>, la consoloit un peu. Elle alla donc sans resistance, où on la
                vouloit conduire : nous descendismes dans ce grand Bateau que l'on avoit amené : La
                Princesse voulu qu'<interp id="note3530" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane"
                  >Orsane</interp> nous suivist, et deux autres encore, qui fut tout ce que nous
                pusmes obtenir, de quinze ou vingt qui avoient esté sauvez du naufrage : le Roy de
                Pont prenant seulement trente <pb id="page_1138" n="V02-P540"/>des siens, sans que
                nous ayons sçeu où il envoya son Navire. Et alors l'on commença de vouloir faire
                remonter le Bateau à force de rames : mais comme la riviere est fort rapide, cela
                dura tres long temps, sans que les Rameurs en peussent venir à bout : de sorte que
                nous estions presque tousjours tout contre la terre, parce que le milieu du fleuve
                l'estoit encore davantage. Comme nous regardions ce que je dis, la Princesse vit
                  <interp id="note3537" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> sur le rivage et le reconnut d'abord, bien qu'elle ne l'eust
                guere veû aupres d'<interp id="note3535" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : Mais je pense qu'il n'est pas besoin que je
                m'arreste beaucoup à vous particulariser toutes ces choses, puis que je m'imagine
                que vous les aurez sçeuës par luy : car <interp id="note3536" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> m'a apris qu'il est arrivé icy.
                Elle ne l'eut pas plustost reconnu, que tirât des Tablettes qu'elle portoit
                tousjours, elle se cacha derriere moy, et derriere <interp id="note3534" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Arianite">Arianite</interp> : et en rompant un morceau,
                elle escrivit dessus ce que vous avez sans doute veû, ou du moins apris par <interp
                  id="note3538" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>.
                Mais par malheur le Roy de Pont qui estoit occupé à faire ramer, et à donner les
                ordres necessaires à cette Navigation, tourna la teste vers nous comme elle
                escrivoit : si bien que sans avoir le temps d'achever, et croyant avoir nommé le Roy
                de Pont dans ce qu'elle avoit déja escrit ; (bien que j'aye apris icy que ce Nom ne
                s'y trouve pas) elle me le bailla : je l'envelopay dans mon Voile : et le Bateau
                allant raser la terre, et presque toucher le rivage sur lequel estoit <interp
                  id="note3539" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> ; je
                luy jettay ce Voile : et saignis que <pb id="page_1139" n="V02-P541"/>le vent me
                l'avoit emporté, sans tesmoigner m'en soucier beaucoup. Joint qu'il n'estoit pas à
                craindre que l'on arrestast pour cela : car si nous eussions, tardé, le courant de
                l'eau nous auroit repoussez dans la Mer. Vous sçavez sans doute <interp
                  id="note3541" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                que ce fleuve prend sa source d'une Montagne d Armenie : qu'il coule le long de la
                  <interp id="note3544" resp="BeS" type="lieu" value="Lydie">Lydie</interp> : qu'il
                se respond à la droite dans la Mantiane, et à la gauche dans la Phrigie : qu'en
                suite il moüille à la droite une partie delà <interp id="note3542" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp> : et à la gauche la <interp
                  id="note3545" resp="BeS" type="lieu" value="Paphlagonie">Paphlagonie</interp>. De
                sorte qu'il y a quelques journées à faire, où le Roy de Pont aprehendoit
                estrangement d'aborder ; et où la Princesse le craignoit aussi beaucoup : parce que
                c'estoit de ce costé la que les Peuples s'estoient revoltez par les persuasions
                  d'<interp id="note3540" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp>, pour prendre le Party du Roy d'Assirie. Mais aussi tost que nous
                fusmes hors de la <interp id="note3543" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce"
                  >Capadoce</interp>, il souffrit que quelquesfois l'on arrestast la nuit, afin de
                laisser dormir plus commodément la Princesse ; à laquelle l'on avoit fait un
                retranchement dans le Bateau : qui la separoit de tous ceux qui y estoient : et où
                personne que les siens n'entroit, à la reserve du Roy de Pont. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02020806" n="La tentative d'évasion">
              <argument>
                <p>Une nuit, alors que le bateau fait halte, Orsane, Martesie et Mandane tentent de
                  s'évader. Seul Orsane et Martesie y parviennent. A leur grand dam, Mandane reste
                  prisonnière. Les deux rescapés se retrouvent dans une maison de pêcheurs. Comme la
                  rivière serpente et qu'elle se scinde en deux, toute poursuite du bateau est
                  impossible. Heureusement, Martesie possède une boîte précieuse, contenant un
                  portrait de la princesse. L'amie de Mandane conserve le portrait, tandis qu'Orsane
                  va vendre la boîte au marché, afin d'acheter des chevaux pour revenir au plus vite
                  auprès de Ciaxare.</p>
              </argument>
              <p>Enfin <interp id="note3546" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, comme la necessité est ingenieuse, la Princesse creut qu'il
                n'estoit nullement impossible de nous sauver : de sorte que je consultay avec
                  <interp id="note3547" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp>,
                et nous resolusmes de tascher de nous eschaper. La Princesse avoit voulu qu'il y
                eust tousjours la nuit une Lampe allumée dans nostre retranchement : mais pour
                executer nostre dessein <pb id="page_1140" n="V02-P542"/>nous l'estaignismes : et
                suivant nostre resolution, un soir que nous estions abordez proche d'un grand Bois,
                  <interp id="note3548" resp="BaS" type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp>
                qui s'estoit couché tout contre nostre retranchement, passa de nostre costé par
                dessous la Tapisserie ; se mit tout doucement dans la Riviere qui n'estoit pas fort
                profonde en cét endroit ; et vint avec le moins de bruit qu'il pût où nous estions ;
                avec intention de nous prendre les unes apres les autres, et de nous porter au bord,
                où nous pretendions nous enfoncer dans l'espaisseur de ce grand Bois que nous avions
                remarqué en abordant. Comme la nuit estoit fort obscure, quoy qu'il n'y eust que
                deux pas à faire, la Princesse creut qu'il ne seroit pas à propos qu'elle passast la
                premiere : parce qu'elle seroit un moment seule sur ce rivage : si bien que pour
                l'empescher, elle voulut qu'<interp id="note3549" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Orsane">Orsane</interp> me portast devant elle. Mais ô Dieux, que je fis
                mal de luy obeir ! et que la Princesse eut de tort, de me faire ce commandement !
                Car à peine estions nous sur la rive <interp id="note3550" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> et moy, que le Roy de Pont
                s'esveillant, et ne voyant plus de lumiere à travers de nostre Tente ; se mit à
                crier à celuy qui estoit en sentinelle (et qui ne nous avoit point aperçeus à cause
                de l'obscurité) que l'on prist garde à la Princesse. De sorte qu'à ce cry, les
                Bateliers qui tenoient tousjours une petite Lampe cachée, l'aporterent, et l'on
                trouva la Princesse toute surprise. Nous voulusmes <interp id="note3551" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> et moy voyant cela retourner au
                Bateau, quelque danger qu'il peust avoir pour nous : mais <pb id="page_1141"
                  n="V02-P543"/>les Mariniers ayant ramé tout d'un coup avec violence, par les
                ordres du Roy de Pont, nous eusmes beau crier et beau apeller, l'on ne nous voulut
                point reprendre : ce Prince s'imaginant sans doute, que nous avions quelque puissant
                secours à terre, pour l'execution de nostre dessein. Nous entendismes plusieurs fois
                la Princesse, qui crioit tantost <interp id="note3553" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, et tantost <interp id="note3554" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> : mais enfin nous n'entendismes
                plus rien, et ne vismes plus rien aussi, quoy que la Lune se levast un moment apres
                :car comme la riviere serpente fort en cét endroit, il fut impossible que nous
                vissions plus le Bateau. Je vous laisse à juger <interp id="note3552" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, quelle fut ma douleur et
                ma crainte : la premiere de me voir separée de la Princesse ; et la seconde, de me
                voir seule avec un homme, au bord d'un grand fleuve, aupres d'un grand Bois, et au
                milieu de la nuit. Nous passasmes ce qui en restoit, à suivre le courant de l'eau :
                m'imaginant tousjours que comme la Lune esclairoit alors toute la riviere, nous
                pourrions peut-estre du moins descouvrir encore une fois, le Bateau que nous avions
                quitté. Mais enfin estant extrémement lasse, et ayant trouvé une Habitation de
                Pescheurs au bord de l'eau, nous nous y arrestasmes : et trouvasmes sans doute parmy
                eux, tout le secours que nous eussions pû esperer de Gens beaucoup plus civilisez
                qu'ils n'estoient. Nous leur dismes nostre advanture, en leur desguisant les Noms et
                les qualitez des personnes, à cause que nous estions en <interp id="note3555"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Paphlagonie">Paphlagonie</interp> : et nous les
                priasmes <pb id="page_1142" n="V02-P544"/>de nous dire, s'il seroit impossible de
                rejoindre le Bateau dont nous leurs parlions ? Ils nous dirent alors qu'il estoit
                sans doute impossible de le pouvoir atraper avec un autre, veû le nombre des Rameurs
                que nous leur disions qu'il y avoit, et le temps que nous avions perdu à le suivre :
                et qu'il ne seroit guere plus aisé de le pouvoir faire par terre avec des chevaux :
                parce que le Fleuve serpentant beaucoup, et le Bateau prenant tousjours le milieu de
                la riviere ; auroit par consequent moins de chemin à faire que ceux qui le
                suivroient au bord. Joint qu'ils n'en avoient pas à leur Cabane, et qu'il n'y en
                avoit pas mesme à un Hameau qui estoit assez esloigné, n'estant habité que de
                Pescheurs. Que de plus asses prés de là, ce Fleuve estoit separé en deux, et
                l'estoit durant plus de cinquante stades : et qu'ainsi l'on ne pourroit peut-estre
                sçavoir lequel des deux bras de la riviere ils auroient pris. Enfin <interp
                  id="note3556" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                nous ne pusmes rien faire que chercher les voyes de revenir icy, où je m'imaginois
                bien que je trouverois le Roy. J'avois par bonheur le Portrait de la Princesse,
                dans. une fort belle Boëte que je portois depuis long temps, qui nous servit en
                cette occasion : car en ayant osté la peinture, <interp id="note3557" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Orsane">Orsane</interp> fut à la plus proche Ville la
                vendre, et achepter des chevaux et un Chariot ; et me laissa parmy les femmes de ces
                Pescheurs. A son retour nous recompensasmes ces bonnes Gens de leur courtoisie : et
                nous partismes avec intention de venir en diligence icy : où nous jugions. <pb
                  id="page_1143" n="V02-P545"/>bien que nous trouverions aussi <interp id="note3558"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : mais où nous ne
                sçavions pas que l'illustre <interp id="note3559" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> fust prisonnier. Voila sage <interp
                  id="note3560" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>,
                quelle a esté la fortune de la Princesse : que j'ay esté bien aise de vous raconter,
                auparavant que de voir le Roy : afin que vous autres estant instruits de nos
                avantures, et moy mieux informée de l'estat des choses ; je sçache plus precisément
                ce que je dois dire ou ne dire pas. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020209" n="Histoire de Mandane : commentaires" type="sequence">
            <argument>
              <p>L'entretien de Martesie, Chrisante et Feraulas se termine.</p>
            </argument>
            <div3>
              <argument>
                <p>L'entretien de Martesie, Chrisante et Feraulas se termine par des soupirs
                  déplorant le sort malheureux des amants, et des considérations sur la fameuse
                  écharpe que Mandane avait jadis refusée à Artamene, et que ce dernier avait
                  retrouvée sur Mazare. Feraulas et Chrisante s'en vont ensuite rapporter les dires
                  de Martesie à Artamene, en attendant que ce dernier soit définitivement libéré
                  afin d'aller à son tour délivrer Mandane.</p>
              </argument>
              <p> Martesie ayant cessé de parler, <interp id="note3563" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note3564" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> la remercierent de la peine
                qu'elle avoit eüe : et se mirent à repasser les merveilleux evenemens qu'elle leur
                avoit apris. Ils ne pouvoient assez admirer la constance de la Princesse : et cette
                vertu inesbranlable, qui la faisoit agir esgalement par tout. Ils la consideroient
                enlevée par le plus Grand Roy de l'Asie qu'elle haissoit : ils la voyoient en suitte
                entre les mains d'un Prince, pour qui elle avoit beaucoup d'amitié : et ils la
                regardoient encore, en la puissance d'un Roy sans Royaume. Ils voyoient que la
                Grandeur du premier, ne l'avoit point obligée d'agir avec moins de fierté aveque luy
                : que l'amitié qu'elle avoit pour le second, n'avoit point attendry son coeur : et
                que les malheurs du troisiesme, ne l'avoient pas obligée à le traiter moins
                civilement que s'il eust encore esté sur le Throsne. Enfin ils voyoient <interp
                  id="note3565" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> si
                digne d'<interp id="note3561" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et <interp id="note3562" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> aussi si digne de <interp id="note3566"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; que les voyant
                separez et malheureux, leur conversation finit par des soupirs, et par des marques
                  <pb id="page_1144" n="V02-P546"/>de compassion et de crainte : la premiere
                pourtant de malheurs où la Princesse avoit esté exposée : et la seconde pour cét
                Oracle embarrassant, qui menaçoit <interp id="note3567" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> d'une infortune bien plus grande que celle de
                sa prison. <interp id="note3573" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> pourtant avoit une consolation fort sensible de revoir <interp
                  id="note3576" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> : et
                  <interp id="note3572" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> qui estimoit beaucoup sa vertu, estoit aussi bien aise de
                l'entretenir. Cependant auparavant que de se separer, ils luy raconterent en peu de
                mots suivant leur promesse, tout ce qui estoit arrivé à <interp id="note3568"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : tant à son
                voyage des <interp id="note3580" resp="BeS" type="lieu" value="Massagettes"
                  >Massagettes</interp>, qu'à son retour en <interp id="note3579" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, et qu'à la guerre d'Assirie. Ils
                luy dirent mesme la pitoyable rencontre qu'<interp id="note3569" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avoit fait de <interp
                  id="note3578" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> mourant
                : qui effectivement avoit eu entre ses mains l'Escharpe dont elle leur avoit parlé :
                et qu'<interp id="note3570" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> avoit reconnüe, pour estre la mesme que <interp id="note3575"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> luy avoit autrefois
                refusée, lors qu'il estoit prest d'aller combattre. Mais, adjousta <interp
                  id="note3574" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, il
                a eu bien plus de douceur en la recevant, qu'il n'en eut lors qu'on ne la luy voulut
                pas donner. En verité, dit <interp id="note3577" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, le destin de cette Escharpe a quelque chose
                d'estrange : Car imaginez bien je vous prie, par quelle bizarre voye, elle est venüe
                entre les mains d'<interp id="note3571" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Premierement il faut sçavoir que c'est un
                Tissu d'or admirable, où la Princesse mesme a quelques fois travaillé pour se
                divertir : et c'est la raison pour laquelle elle luy a tousjours esté infiniment
                chere : de sorte <pb id="page_1145" n="V02-P547"/>qu'elle avoit plus d'une raison de
                la refuser à <interp id="note3582" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, lors qu'il la luy demanda à <interp id="note3593" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Anise">Anise</interp>. Mais comme si elle luy fust devenüe
                encore plus precieuse, depuis qu'<interp id="note3583" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> en avoit eu envie ; elle ne la porta plus : et
                me commanda d'en avoir un soing tres particulier. En suitte nous revinsmes à <interp
                  id="note3594" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, où je
                l'aportay : et quand nous partismes pour aller à Amasie, et de là à <interp
                  id="note3595" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, je la
                laissay icy avec cent autres choses qui estoient à la Princesse. Si bien que quand
                nous y revinsmes avec le Roy d'Assirie je la retrouvay : car <interp id="note3581"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> n'avoit pas souffert
                que l'on eust fait nul desordre au Chasteau. Et je ne sçay comment le jour dont nous
                partismes le soir, cette Escharpe me tomba dans les mains sans y penser : Et à
                l'instant mesme, poussée par je ne sçay quel mouvement, Madame (dis-je à la
                Princesse, qui en a comme je la tenois) voulez vous que cette Escharpe que vous
                aimez tant, et que vous refusastes à <interp id="note3584" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, demeure entre les mains du
                Roy d'Assirie ? Mon <interp id="note3590" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, me dit elle, je ne le veux pas : car si
                  <interp id="note3585" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> la luy voyoit un jour en quelque combat, il croiroit peut-estre
                que je la luy aurois donnée. Enfin <interp id="note3588" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, elle la prit et la porta :
                et voila par quelle voye <interp id="note3592" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> pût avoir cette Escharpe entre les mains : et
                comment <interp id="note3586" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> a eu par celles d'un de ses Rivaux, ce que la Princesse luy
                avoit refusé. En suitte <interp id="note3589" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> et <interp id="note3587" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> resolurent que <interp
                  id="note3591" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>
                differeroit encore d'un jour ou deux à se <pb id="page_1146" n="V02-P548"/>faire
                voir : afin qu'ils eussent le loisir auparavant, de raconter ce qu'elle leur avoit
                dit à leur cher Maistre : et qu'ils eussent consulté ses Amis, pour sçavoir quand il
                seroit temps que le Roy la vist. <interp id="note3602" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> pria <interp id="note3599" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> d'assurer <interp
                  id="note3596" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                qu'elle s'interessoit tres sensiblement en sa Fortune : et qu'elle souhaittoit
                passionnément, que cette ombre de liberté qu'on luy laissoit depuis quelques jours,
                fust bien tost suivie d'une veritable liberté, qui le mist en estat d'aller delivrer
                la Princesse. Apres cela, <interp id="note3598" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note3600" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> la quitterent, pour aller
                chercher les voyes de luy obeïr promptement : et de donner à <interp id="note3597"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, la satisfaction
                d'apprendre la fidelité de <interp id="note3601" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>. </p>
            </div3>
          </div2>
        </div1>
        <div1 id="page_CYRUS0203" n="3" type="livre" rendition="Livre troisième">
          <head class="engraving_desc">Mais helas! il vit Policrite toute seule dans un petit Bateau
            sans Rames et sans Gouvernail; qui ne sçachant que faire, s'estoit mise à genoux pour
            prier les Dieux (Partie II, livre 3, p. 700-702)</head>
          <div2 id="page_CYRUS020301" n="Cyrus en prison" type="sequence">
            <argument>
              <p>Chrisante et Feraulas informent Artamene du sort de Mandane en lui communiquant les
                nouvelles apportées par Martesie. Celle-ci se rend ensuite auprès du roi pour lui
                donner des informations au sujet de la détention de sa fille. Ciaxare hésite à
                libérer Artamene, car il attend le retour d'un ambassadeur qui doit confirmer ou
                infirmer les bonnes intentions du roi d'Armenie, censé avoir donné asile au roi de
                Pont, ravisseur de Mandane. Pendant ce temps, le prince Artibie vient, de la part de
                Philoxipe, ami d'Artamene, offrir une troupe de dix mille hommes à Ciaxare. Son
                étonnement est grand, lorsqu'il apprend que le héros est en prison. Il obtient la
                permission de le voir, accompagné de Leontidas. Ce dernier transmet à Artamene une
                lettre de Philoxipe et revient le lendemain raconter au captif les aventures de son
                ami. </p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030101" n="Cyrus reçoit les nouvelles de Mandane">
              <argument>
                <p>Depuis que le roi a donné l'autorisation à ses amis de rendre visite à Artamene,
                  il est très difficile de voir l'illustre prisonnier seul. Chrisante et Feraulas
                  parviennent cependant à lui rapporter le récit de Martesie, omettant toutefois
                  l'épisode de l'oracle. Artamene ne sait que penser de la situation. Il redoute la
                  vertu du roi de Pont, capable selon lui d'attendrir Mandane. D'un autre côté,
                  sachant sa bien-aimée en Armenie, il est rassuré par la présence de son ami, le
                  prince Tigrane. Par contre, le tempérament du roi son père l'inquiète. </p>
              </argument>
              <p>
                <pb id="page_1147" n="V02-P549"/>Ces deux fidelles Serviteurs d'un illustre Maistre,
                ne peurent pourtant satisfaire l'envie qu'ils avoient, que le lendemain au matin :
                n'estant presque pas possible de pouvoir trouver <interp id="note3604" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> seul, depuis que <interp
                  id="note3606" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> avoit
                donné la liberté de le voir, à moins que de prendre l'heure de son lever. Tout le
                monde vouloit joüir de ce privilege avec empressement : et tout le monde pour le
                faire durer davantage et pour gagner temps ; disoit à <interp id="note3607"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> qu'<interp
                  id="note3605" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                commençoit de se laisser vaincre : et descouvriroit à la fin ce qu'il vouloit
                sçavoir. Ce genereux Prisonnier de son costé, mouroit d'impatience d'estre delivré,
                afin de pouvoir delivrer <interp id="note3608" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : Mais quoy que son amour occupast toute son ame,
                il n'oublia pas qu'<interp id="note3603" resp="BaS" type="personnage" value="Araspe"
                  >Araspe</interp> estoit dans les fers aussi bien que luy : <pb id="page_1148"
                  n="V02-P550"/>et il envoya plusieurs fois sçavoir de ses nouvelles ; et luy
                tesmoigner que sa prison augmentoit la rigueur de la sienne. Il fut pourtant
                extraordinairement soulagé, lors que <interp id="note3609" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note3612"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> estant allez le
                trouver qu'il estoit encore au lict, luy eurent apris que <interp id="note3616"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> estoit à <interp
                  id="note3618" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>. Je Nom de
                  <interp id="note3617" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> luy fit faire un cry de joye, s'imaginant que peut estre le
                Princesse n'en estoit elle pas fore soing : et le recit qu'ils luy firent en suite,
                des avantures de <interp id="note3614" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, et de sa fidelité pour luy ; fit un renversement si grand dans
                son ame, qu'il n'estoit pas capable de sentir avec tranquilité, le transport et le
                plaisir qu'une si aimable nouvelle luy donnoit. Car afin de ne le troubler point, et
                de le luy laisser gouster tout pur, <interp id="note3610" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note3613"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> ne luy dirent pas
                l'Oracle que le Roy d'Assirie avoit reçeu à Babilone : bien est il vray qu'il trouva
                une autre voye de le moderer, par l'inquietude qu'il eut de sçavoir que la Princesse
                estoit en la puissance du Roy de Pont, de qui le rare merite luy estoit assez connu,
                N'admirez vous point <interp id="note3611" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp>, disoit il en le regardant, le caprice de ma
                fortune, qui fait que j'ay pour Rivaux, les plus honnestes Gens du monde, et les
                plus raisonnables dans leur amour ? Car enfin si <interp id="note3615" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> estoit aimée par de ces Princes
                de qui la passion est brutale jusques à la fureur ; et qui ne parlent que de
                violences, de fer, de feu, et de sang : qui se veulent faire aimer, par les mesmes
                voyes que l'on se peut faire haïr : qui n'ont que des sentimens coupables ; <pb
                  id="page_1149" n="V02-P551"/>qui ne pretendent qu'à des faveurs criminelles : et
                qui ne les demandent que le poignard à la main, et la fureur dans les yeux : je ne
                devrois pas craindre que l'illustre <interp id="note3625" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> les preferast à <interp
                  id="note3619" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>.
                Mais <interp id="note3621" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, ce que vous venez de me dire, m'espouvante aveque raison : et
                de la façon dont vous m'avez raconté la chose, les Ravisseurs de <interp
                  id="note3626" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> me
                sont cent mille fois plus redoutables qu'ils ne me le seroient s'ils estoient moins
                raisonnables et moins soumis. Mais Seigneur, interrompit <interp id="note3622"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, le Roy d'Assirie
                n'est pas aupres de <interp id="note3627" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : l'on vous a assuré que le Prince <interp
                  id="note3629" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> n'est
                plus : et elle est entre les mains d'un Roy sans Royaume. Il est vray, reprit il,
                mais ce Roy sans Couronne en merite cent : et c'est ce qui fait mon inquietude.
                Neantmoins il y avoit des momens, où il estoit bien aise de sçavoir que la Princesse
                estoit en Armenie : et d'autres aussi, où il en estoit bien fâché. Car si la vertu
                de <interp id="note3630" resp="BaS" type="personnage" value="Tigrane"
                  >Tigrane</interp> luy donnoit quelque consolation : l'humeur violente et
                ambitieuse du Roy d'Armenie son Pere, luy donnoit de la crainte et du chagrin.
                  <interp id="note3623" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> s'aquita alors de la commission que <interp id="note3628"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> luy avoit donnée,
                de faire ses compliments à <interp id="note3620" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, qui les reçeut si agreablement ; qu'il renvoya
                  <interp id="note3624" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> à l'heure mesme vers elle, pour luy tesmoigner le regret qu'il
                avoit de n'estre pas en estat de luy aller dire luy mesme tout ce qu'il pensoit : et
                combien il se tenoit son <pb id="page_1150" n="V02-P552"/>obligé, de luy avoir fait
                sçavoir par luy, tous les sentimens de la Princesse. Il envoya aussi <interp
                  id="note3631" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>
                vers les Princes qui s'interessoient en sa liberté, a fin de consulter avec eux, sur
                le retour de <interp id="note3632" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030102" n="Ciaxare reçoit les nouvelles de Mandane">
              <argument>
                <p>Martesie se rend auprès de Ciaxare, feignant d'être arrivée la veille à Sinope.
                  Elle lui rapporte en détails les nouvelles de Mandane, sans mentionner toutefois
                  l'oracle, ainsi que tout ce qui a trait à Artamene. Le roi reste dubitatif : il
                  est heureux que le ravisseur de sa fille soit un roi dépossédé de son royaume et
                  par conséquent très faible, mais il craint aussi que le roi d'Armenie ne saisisse
                  cette occasion pour lui faire la guerre. Ciaxare pressent qu'il aura besoin
                  d'Artamene. Il attend donc le retour de Megabise, envoyé en Armenie, pour décider
                  du sort de son prisonnier. Si Mandane est détenue captive, il libérera son chef de
                  guerre ; par contre, si elle est libérée, il aura moins d'indulgence envers
                  Artamene. </p>
              </argument>
              <p>Ils trouverent tous, que le plustost qu'elle pourroit voir le Roy seroit le
                meilleur : parce que la certitude qu'il auroit de la fortune de la Princesse ; et
                l'apparence presque infaillible d'une nouvelle guerre ; le seroient peut-estre plus
                facilement resoudre à delivrer <interp id="note3633" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. <interp id="note3636" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> donc n'ayant pas manqué
                d'advertir <interp id="note3639" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, elle parut dés le mesme soir : et feignit de ne faire que
                d'arriver à <interp id="note3640" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp> Le Roy la reçeut avec une joye extréme : et il en jetta des
                larmes de tendresse : car il n'ignoroit pas combien la Princesse sa Fille l'aimoit.
                Elle luy aprit les divers enlevemens de <interp id="note3638" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : et luy raconta toutes choses,
                à la reserve de ce qui regardoit <interp id="note3634" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, qu'elle cacha avec beaucoup de soing : ne le
                nommant pas seulement un fois en tout son recit. Elle ne luy par la pas non plus, de
                l'Oracle rendu à Babilone, de peur d'embarrasser son esprit, et de desplaire à
                  <interp id="note3635" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et comme le sien estoit adroit, elle passa delicatement sur
                toutes les choses qui pouvoient servir ou nuire. <interp id="note3637" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> fut en quelque sorte consolé de
                sçavoir que c'estoit le Roy de Pont qui tenoit la Princesse en son pouvoir :
                s'imaginant qu'un Prince despoüillé de ses Estats, ne trouveroit pas tant de
                protection qu'un autre. Il creut bien pourtant, que le Roy d'Armenie seroit bien
                aise d'avoir <pb id="page_1151" n="V02-P553"/>un nouveau pretexte de guerre : et
                dans cette pensée il soupira : et ne pût s'empescher de souhaiter en secret,
                  qu'<interp id="note3641" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> le mist bientost en estat de le delivrer, en luy advoüant ce
                qu'il vouloit absolument aprendre de luy. Apres donc que ce Prince eut fort
                entretenu <interp id="note3649" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, il la voulut faire loger au Chasteau : mais elle le supplia de
                souffrir qu'elle s'en retournast chez son Parent, où en effet elle s'en alla : et où
                elle fut visitée de toutes les Dames de la Ville ; et de tout ce qu'il y avoit de
                Princes, et de personnes de qualité à <interp id="note3651" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>. Cependant tous les Amis d'<interp id="note3642"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> parloient
                continuellement au Roy en sa faveur : et le Roy tesmoignoit effectivement desirer de
                pouvoir rompre ses chaisnes : mais en mesme temps il paroissoit estre opiniastrément
                resolu, à vouloir sçavoir precisément, l'innocence ou le crime d'<interp
                  id="note3643" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Il
                y avoit aussi dans son coeur un sentiment confus, qui faisoit qu'il ne sçavoit pas
                luy mesme ce qu'il vouloit : car enfin si par le retour de <interp id="note3650"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megabise">Megabise</interp> qu'il avoit envoyé
                en Armenie, il aprenoit qu'on luy rendist sa Fille, il sentoit bien qu'il auroit
                moins d'indulgence pour <interp id="note3644" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : mais si au contraire on la luy refusoit, et
                qu'il falust recommencer une nouvelle guerre ; il connoissoit bien aussi, que la
                liberté d'<interp id="note3645" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, seroit necessaire pour celle de <interp id="note3648"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Ainsi demeurant
                toujours irresolu, les Rois de Phrigie et d'Hircanie, et tous ces Princes qui luy
                parloient peut <interp id="note3646" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : ne pouvoient tirer de <interp id="note3647" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, <pb id="page_1152"
                  n="V02-P554"/>une parole decisive. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030103" n="L'arrivée des troupes de Philoxipe ">
              <argument>
                <p>Un jour, une armée étrangère, comptant dix mille hommes, arrive à Sinope. Le
                  prince Philoxipe, favori du roi de Chypre et ami d'Artamene, a acquis ces troupes
                  ciliciennes en mariant sa sœur Agariste au prince de Cilicie. Il tient à les
                  offrir à Ciaxare afin de contribuer à la gloire d'Artamene. A la tête de ces
                  troupes se trouve un jeune prince appelé Artibie, frère du prince de Cilicie, qui
                  est étonné d'apprendre qu'Artamene est prisonnier de Ciaxare. Bien que le roi
                  essaie de détourner la conversation, le jeune chef militaire parvient toujours à
                  placer le nom d'Artamene.</p>
              </argument>
              <p>Comme ils estoient un jour à l'entour de luy, on vint luy dire qu'il paroissoit des
                Troupes Estrangeres dans la Plaine, qui s'aprochoient de <interp id="note3667"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : et un moment apres,
                  <interp id="note3661" resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate"
                  >Thimocrate</interp> et <interp id="note3658" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philocles">Philocles</interp> entrerent ; et dirent au Roy que le Prince
                  <interp id="note3660" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, Favory du Roy de Chipre leur Maistre et ancien Amy d'<interp
                  id="note3653" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> :
                ayant marié la Princesse <interp id="note3652" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Agariste">Agariste</interp> sa Soeur, au Prince de <interp id="note3663"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp> ; l'avoit obligé en
                l'espousant, d'envoyer dix mille hommes à <interp id="note3654" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, afin qu'il les presentast à
                sa Majesté : et qu'il leur fist la grace de souffrir qu'ils eussent quelque part à
                la gloire que toutes ses Troupes aquerroient, sous la conduite d'un si Grand Roy, et
                par la valeur d'un homme aussi extraordinaire comme estoit <interp id="note3655"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. <interp
                  id="note3656" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> rougit
                à ce discours : et eut quelque confusion de voir, que celuy qui luy devoit presenter
                les Troupes de <interp id="note3664" resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie"
                  >Cilicie</interp>, estoit luy mesme en estat d'avoir besoin de la faveur d'autruy.
                Ce Prince reçeut pourtant tres civilement ce que <interp id="note3662" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp> et <interp id="note3659"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp> luy dirent ; et
                leur accorda la permission qu'ils luy demandoient, de faire entrer celuy qui
                commandoit ces Gens de guerre, qui estoit Frere du Prince de <interp id="note3665"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp>. <interp id="note3657"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> voulut mesme pour
                luy faire plus d'honneur, aller sur les Ramparts de la Ville, afin de voir arriver
                ces Troupes, qui se trouverent estre fort belles ; composées d'hommes bien faits,
                bien armez, et bien aguerris ; et le Prince qui les conduisoit, jeune et de fort
                bonne mine. Apres donc que le Roy eut veû passer les Troupes <interp id="note3666"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp>nnes <pb id="page_1153"
                  n="V02-P555"/>au pied des Murailles, et qu'il eut ordonné qu'on les fist camper
                aupres de celles de Chipre, comme estant en amitié particuliere ensemble : le jeune
                Prince qui estoit leur Chef, apellé <interp id="note3674" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artibie">Artibie</interp>, fut conduit à <interp
                  id="note3676" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> par
                  <interp id="note3685" resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate"
                  >Thimocrate</interp> et par <interp id="note3679" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philocles">Philocles</interp> : qui luy dirent qu'<interp id="note3670"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> n'estoit pas en
                estat de le presenter. <interp id="note3675" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artibie">Artibie</interp> en aprenant la cause, en fut un peu surpris : et
                douta mesme s'il devoit continuer de s'offrir à <interp id="note3677" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : sçachant bien que <interp
                  id="note3682" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                n'avoit obligé le Prince son Frere à envoyer ces Troupes, que pour favoriser <interp
                  id="note3671" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>.
                Mais <interp id="note3686" resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate"
                  >Thimocrate</interp> et <interp id="note3680" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philocles">Philocles</interp> qui jugeoient bien qu'en cas de besoing elles
                pourroient estre utiles à <interp id="note3672" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; luy dirent qu'il ne faloit pas laisser de les
                offrir au Roy : mais qu'en luy parlant, il ne faloit pas aussi qu'il manquast de
                s'aquiter de sa commission : et de luy tesmoigner que l'interest d'<interp
                  id="note3673" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                estoit ce qui faisoit agir <interp id="note3683" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. En effet, ce jeune Prince ne fut pas
                plustost devant <interp id="note3678" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, qui l'avoit envoyé complimenter par <interp id="note3668"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> et par <interp
                  id="note3669" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp>,
                qu'apres l'avoir salüé ; Seigneur, luy dit il, j'avois esperé de vous estre presenté
                par une personne qui vous doit estre si chere, et qui s'est renduë si illustre par
                toute la Terre ; que j'ay eu besoing que <interp id="note3687" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp> et <interp id="note3681"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp> ayent aporté
                tous leurs soings à me consoler de la douleur que j'ay d'estre privé de cét
                avantage. Car enfin, quoy que le Prince de <interp id="note3688" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp> mon Frere et mon Seigneur, et le
                Prince <interp id="note3684" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, m'ayent envoyé pour le <pb id="page_1154" n="V02-P556"
                />service de vostre Majesté, et que je leur aye obei avec plaisir : je vous avouë
                qu'en mon particulier, j'avois eu une joye extréme, de pouvoir esperer d'aprendre
                sous l'illustre <interp id="note3689" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, un Mestier qu'il sçait si parfaitement. Vous trouverez tant
                d'autres Maistres dans cette Armée, dit le Roy, en luy monstrant tous ceux qui
                l'environnoient, que quand le bien de mes affaires ne me permettroit pas de delivrer
                  <interp id="note3690" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, vous n'auriez pas sujet de vous repentir d'estre venu parmy
                nous. Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, nous ne sommes tous que les Disciples
                  d'<interp id="note3691" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ; et ce Prince a raison de regretter comme il fait, la
                privation d'un avantage infiniment grand. Comme ce discours ne plaisoit pas à
                  <interp id="note3696" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, il le changea adroitement : et s'informa avec grand soing, de
                la santé du Roy de Chipre, de celle de <interp id="note3697" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, et du Prince de <interp
                  id="note3700" resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp>. Mais quoy
                qu'il peust dire, <interp id="note3695" resp="BaS" type="personnage" value="Artibie"
                  >Artibie</interp> en revenoit tousjours à <interp id="note3692" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. S'il luy parloit du Roy de
                Chipre, il luy disoit que ce Prince avoit toujours eu grande opinion de sa prudence,
                depuis qu'il avoit sçeu qu'il avoit donné la conduite de ses Armées à <interp
                  id="note3693" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> :
                S'il luy demandoit des nouvelles de <interp id="note3698" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, il luy disoit qu'il avoit
                eu envie de venir luy mesme commander à la place de <interp id="note3699" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp>, afin de pouvoir revoir
                  <interp id="note3694" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et s'il luy parloit du Prince de <interp id="note3701"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp>, il luy disoit encore,
                qu'à moins que d'estre amoureux comme il l'estoit, de la Princesse sa femme qu'il
                venoit d'espouser ; il seroit venu <pb id="page_1155" n="V02-P557"/>luy mesme, pour
                connoistre cet <interp id="note3702" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> dont il avoit tant entendu parler. Enfin <interp id="note3705"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> voyant qu'il n'y
                avoit point de discours si esloigné, où le Nom d'<interp id="note3703" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne trouvast sa place en la
                bouche d'<interp id="note3704" resp="BaS" type="personnage" value="Artibie"
                  >Artibie</interp> ; luy dit qu'il estoit juste qu'il s'allast reposer ; et ordonna
                qu'on le logeast le mieux qu'on pourroit, et que l'on en eust tous les soings
                possibles. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030104" n="La lettre de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Artibie obtient la permission de rendre visite à Artamene. Il se rend dans la
                  prison du héros, accompagné par Leontidas, capitaine et ami de Philoxipe, qui
                  transmet de la part de ce dernier une lettre à Artamene. Celui-ci paraît fort
                  intrigué, car la lettre lui fait supposer que de grands changements sont survenus
                  dans la vie de Philoxipe, lequel n'avait jamais connu l'amour. Leontidas revient
                  le voir le lendemain afin de lui raconter la vie de Philoxipe.</p>
              </argument>
              <p>Mais auparavant que de le quitter, <interp id="note3712" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artibie">Artibie</interp> luy demanda la permission
                d'aller du moins voir dans les fers, celuy qu'il avoit creû trouver à la teste d'une
                Armée ; ce que <interp id="note3715" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> luy accorda. Il fut donc à l'heure mesme conduit par <interp
                  id="note3707" resp="BaS" type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp> et
                par <interp id="note3708" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp>, et accompagné par <interp id="note3721" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp> et par <interp
                  id="note3717" resp="BaS" type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp>, à
                la Prison d'<interp id="note3709" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : qui au seul Nom de <interp id="note3718" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, et de la Princesse <interp
                  id="note3706" resp="BaS" type="personnage" value="Agariste">Agariste</interp> sa
                Soeur, carressa extraordinairement <interp id="note3713" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artibie">Artibie</interp>. Ce Prince luy presenta un de
                ses Capitaines nommé <interp id="note3716" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp>, qui estoit de Chipre, qu'<interp
                  id="note3710" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                avoit connu chez <interp id="note3719" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, dont il estoit Amy particulier : et que ce
                Prince avoit chargé en partant, de l'assurer de la continuation de son amitié, et de
                luy rendre une Lettre de sa part. <interp id="note3711" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> l'ayant reçeuë avec joye (car il estimoit
                infiniment <interp id="note3720" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, quoy qu'il n'eust pas tardé fort long temps à l'Isle de
                Chipre) demanda permission à <interp id="note3714" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artibie">Artibie</interp> de la lire : et ayant obtenuë, il vit que cette
                Lettre estoit telle. </p>
              <pb id="page_1156" n="V02-P558"/>
              <p>
                <q>PHILOXIPE A <interp id="note3722" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                    >ARTAMENE</interp>.</q>
              </p>
              <p>
                <q>Je suis bien aise que la Fortune ait esté de mon advis : et qu'elle vous dit
                  donné ce que je jugeay que vous meritiez, dés le premier jour que j'eus l'honneur
                  de vous voir. Je souhaite que comme elle n'a pas esté aveugle en vous favorisant,
                  elle ne soit pas non plus inconstante : et que vous puissiez, joüir toute vostre
                  vie d'un bonheur que personne ne vaut sçaurait envier sans injustice. Au reste je
                  n'ay marié la Princesse <interp id="note3723" resp="BaS" type="personnage"
                    value="Agariste">Agariste</interp> ma Soeur, qu'à condition que le Prince de
                    <interp id="note3732" resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp>
                  son Mary vous envoyeroit des Troupes : j'espere qu'en ma consideration, le Prince
                    <interp id="note3727" resp="BaS" type="personnage" value="Artibie"
                    >Artibie</interp> vous sera cher ; et qu'apres avoir aquis vostre estime par les
                  rares qualitez qu'il possede, vous luy accorderez encore vostre amitié. Mais pour
                  vous dire quelque chose d'agreable, afin de vous y obliger davantage ; sçachez que
                  cét homme illustre, que vous vintes chercher dans nostre Isle, par le seul desir
                  de connoistre sa vertu, est amoureux de la vostre : et que si le bien de sa Patrie
                  ne l'eust r'apellé à Athenes, <interp id="note3730" resp="BaS" type="personnage"
                    value="Solon">Solon</interp> eust fait pour <interp id="note3724" resp="BaS"
                    type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; ce qu'<interp
                    id="note3725" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                  fit pour <interp id="note3731" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                    >Solon</interp>. Si vous vous interessez encore en ma fortune, j'ay prié <interp
                    id="note3728" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>
                  de vous l'aprendre : et de vous assurer que je n'ay guere eu plus de passion pour
                  la beauté de <interp id="note3729" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                    >Policrite</interp>, que j'en ay pour la gloire d'<interp id="note3726"
                    resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>.</q>
              </p>
              <p>
                <q>PHILOXIPE. </q>
              </p>
              <p>
                <pb id="page_1157" n="V02-P559"/>Apres qu'Artamane eut achevé de lire, il renouvella
                les civilitez à <interp id="note3734" resp="BaS" type="personnage" value="Artibie"
                  >Artibie</interp> : et luy monstrant la Lettre de <interp id="note3738" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, Vous voyez, luy dit il,
                que les souhaits de ce Prince n'ont pas esté exancez, et que la Fortune dont il
                parle m'a abandonné : Mais, poursuivit il se tournant vers <interp id="note3735"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, c'est de vous
                qui je dois recevoir beaucoup de consolation à mes maux : en m'aprenant du moins, ce
                qui regarde le Prince <interp id="note3739" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. Car enfin, si ma memoire ne me trompe, il
                faut qu'il soit arrivé un grand changement en luy : s'il est vray qu'il ait aimé,
                comme il le paroist par sa Lettre : puis que dans le temps que je l'ay connu, il
                n'aimoit que les Livres, la Peinture, la Musique, et tous les autres beaux Arts : et
                que s'il avoit une Maistresse, c'estoit sans doute la vertu de <interp id="note3741"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, dont je luy entendois
                parler continuellement. Ha ! Seigneur, reprit <interp id="note3736" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, il est en effet arrivé
                bien des changemens en la vie du Prince <interp id="note3740" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ; et qui vous surprendront
                sans doute autant, qu'ils ont surpris non seulement toute la Cour, mais tout le
                Royaume de Chipre : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait une personne en
                toutes les Villes de Paphos, d'Amathuse, de <interp id="note3742" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Salamis">Salamis</interp>, et de Cithere, qui n'ait eu de
                l'estonnement de cette avanture. <interp id="note3733" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ayant alors tesmoigné une extréme envie
                d'aprendre la fortune d'un Prince si illustre : <interp id="note3737" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp> luy promit de venir le
                lendemain au matin satisfaire sa curiosité ; et en effet le reste du jour s'estant
                passé en <pb id="page_1158" n="V02-P560"/>civilitez avec <interp id="note3745"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artibie">Artibie</interp>, ou à donner les
                ordres necessaires à leurs Troupes, apres qu'ils surent sortis de la Prison
                  d'<interp id="note3743" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : le jour suivant <interp id="note3748" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp> et <interp id="note3747"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp> qui vouloient
                aussi aprendre ce qui estoit arrivé dans la Cour de Chipre depuis leur départ ;
                menerent <interp id="note3746" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas"
                  >Leontidas</interp> à <interp id="note3744" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : qui pour ne perdre point de temps, le fit
                assoir au milieu d'eux ; et l'obligea de commencer son discours en cette sorte. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020302" n="Histoire de Philoxype et Policrite : évocation de Chypre"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Sur l'île de Chypre, consacré à Venus, tous les citoyens connaissent l'amour et le
                pratiquent dans tous les domaines avec raffinement. Seul Philoxipe n'a jamais été
                ébranlé par la passion amoureuse. Un jour, le philosophe Solon fait halte à Chypre.
                Philoxipe et lui deviennent amis et passent beaucoup de temps ensemble, au grand
                désespoir des dames de la cour. Même si les réflexions de Solon l'y invitent,
                Philoxipe ne peut pas se forcer à ressentir l'amour. Après le départ de son ami, le
                jeune homme part en voyage. A son retour, il devient le confident du roi, amoureux
                de la princesse Aretaphile.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030201" n="Description de Chypre">
              <argument>
                <p>Leontidas commence son récit par quelques considérations sur Chypre, la plus
                  fameuse île de la mer Egée. L'île entière est vouée au culte de Vénus, et l'amour
                  y tient lieu de religion. Or durant plusieurs siècles, un désordre s'était emparé
                  du cœur des habitants, car le culte de la libertine Venus Anadyomene – sortant de
                  l'écume de la mer – l'avait emporté sur celui de la pieuse Venus Uranie,
                  originaire du ciel. Un siècle auparavant, une grande reine avait fait abattre les
                  temples de Venus Anadyomene et restauré le culte de Venus Uranie. Depuis, tous les
                  citoyens chypriotes apprennent à aimer convenablement toutes choses : la beauté,
                  les sciences, les arts, les lois, la patrie, et bien entendu les personnes. Mais
                  la passion amoureuse est pure et détachée des sens. L'amour a donc atteint à
                  Chypre un grand degré de perfection, tandis que l'insensibilité est perçue comme
                  un crime.</p>
              </argument>
              <p> HISTOIRE DE <interp id="note3749" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >PHILOXIPE</interp> ET DE <interp id="note3750" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">POLICRITE</interp>. </p>
              <p> Comme vous n'avez pas fait un long sejour en nostre Isle, je pense, Seigneur,
                qu'il ne sera pas hors de propos, de vous dire quelque chose de ses coustumes, pour
                l'intelligence de cette Histoire : et que vous ne trouverez pas mauvais que je vous
                die en peu de paroles, ce que je trouveray necessaire de vous aprendre, afin de vous
                rendre la suite de mon discours plus agreable. Vous sçaurez donc, Seigneur, que
                cette belle Isle, qui pour sa grandeur, sa scituation, sa fertilité, ses belles et
                grandes Villes, et ses magnifiques Temples, passe pour la plus celebre <pb
                  id="page_1159" n="V02-P561"/>et pour la plus considerable, de toutes celles de la
                Mer Egée : quoy que comme vous ne l'ignorez pas, cette Mer en soit toute couverte ;
                a toujours esté consacrée à Venus : et que l'amour qui par tout ailleurs est une
                passion comme les autres, qui n'a nuls privileges particuliers ; est en cette Isle
                un acte de Religion. Il semble que tous ceux qui y naissent, soient obligez d'aimer
                presque en naissant : Tous les Temples y sont dédiez à Venus sous divers Noms : tous
                les Tableaux et toutes les Statuës n'y representent que cette Deesse, et que ce qui
                dépend de sa Domination. Les Amours et les Graces se trouvent representez par tout :
                et ceux qui nous instruisent à la vertu en nostre jeunesse, en nous donnant des
                preceptes pour vaincre l'ambition, la colere, la haine, l'envie, et toutes les
                autres passions : nous en donnent au contraire, pour nous persuader d'aimer
                innocemment. Mais Seigneur, comme il n'y a rien de si pur, qui ne se change et qui
                ne se corrompe enfin, il s'estoit insensiblement glissé un estrange desordre parmy
                nous durant plusieurs Siecles. Car vous sçaurez que le premier Temple qui fut
                consacré à Venus, fut celuy de VENVS URANIE, que nous disons estre Fille du Ciel :
                et que nous appelions ainsi par cette raison, selon la signification de la Langue
                Greque. Cette Venus, à ce que nous croyons, n'inspire que des sentimens
                raisonnables, et que des partions vertueuses : ou au contraire il y a encore
                quelques Temples <pb id="page_1160" n="V02-P562"/>à l'extremité de l'Isle qui
                regarde le Midy, qui ont esté long temps depuis, dediez à <q>VENUS ANADIOMENE</q>,
                c'est à dire à Venus sortant de l'escume de la Mer. Or Seigneur, ces Temples sont
                bien differents : et les sentimens de ceux qui y sacrifient bien dissemblables.
                Cependant comme les Religions, où le libertinage passe pour une vertu,
                s'establissent facilement : la Religion de Venus Anadiomene durant tres long temps
                la emporté sur celle de Venus Uranie : et nostre Isle a veû des choses qui sont
                encore rougir de confusion, ceux qui se souviennent de les avoir entenduës raconter
                à leurs Peres. Mais graces au Ciel, la vertu d'une Grande Reine qui vivoit il y a
                prés d'un Siecle, restablit tous les Temples de Venus Uranie ; fit abatre presque
                tous ceux de Venus Anadiomene ; abolit toutes les infames coustumes, qui s'estoient
                introduises en Chipre ; et ne laissa parmy nous, que des sentimens tres purs de
                cette passion qui est l'ame de l'Univers, et qui seule entretient parmy les hommes
                la douceur de la societé Civile. L'on nous aprend donc qu'il faut aimer nostre
                Deesse : qu'il faut aimer nos Princes : qu'il faut aimer nos Loix : qu'il faut aimer
                nostre Patrie : qu'il faut aimer nos Citoyens : qu'il faut aimer nos Peres, nos
                Freres, nos Femmes, et nos Enfans : et apres tout cela, qu'il faut nous aimer nous
                mesmes : afin de ne rien faire qui nous soit honteux. L'on nous dit encore, qu'il
                faut aimer la Gloire, les Sciences, et les <pb id="page_1161" n="V02-P563"/>beaux
                Arts : qu'il faut aimer les plaisirs innocents : et qu'il faut aimer la Beauté et la
                Vertu, preferablement à tout ce que je viens de dire. Enfin Seigneur, l'on nous fait
                comprendre, que qui n'aime point, ne peut estre raisonnable : et que l'insensibilité
                pour quelqu'une des choses que j'ay nommées, est un grand deffaut, et mesme presque
                un grand crime. Vous pouvez donc bien juger Seigneur, que cette croyance estant
                generale parmy nous, la vie de la Cour de Chipre ne doit pas estre desagreable :
                puis que tout le monde y aime les belles choses et les Belles Personnes. Bien est il
                vray que selon les preceptes de Venus Uranie, les amours permises, sont des amours
                si pures ; si innocentes ; si détachées des sens ; et si esloignées du crime ; qu'il
                semble qu'elle n'ait permis d'aimer les autres, que pour se rendre plus aimable soy
                mesme, par le soing que l'on apporte à meriter la veritable gloire ; à acquérir la
                politesse ; et à tascher d'avoir cét air galant et agreable dans la conversation,
                que l'amour seulement peut inspirer. Voila donc Seigneur, quelle est presentement
                nostre Isle : tous les plaisirs y sont, mais, ils y sont innocents : l'amour en est
                la passion dominante et universelle : mais c'est une passion, qui n'est point
                incompatible avec la vertu ny avec la modestie, et qui n'empesche pas qu'il n'y ait
                plusieurs Amants qui se pleignent de la rigueur de leurs Maistresses. Les Festes
                publiques y sont tres frequentes : les conversations assez libres, <pb
                  id="page_1162" n="V02-P564"/>et fort spirituelles : les Jeux de prix fort
                ordinaires : les Bals tres divertissans : la Musique fort charmante : et les femmes
                en general infiniment belles, extrémement galantes. et parfaitement vertueuses. Mais
                entre les autres, la Princesse de <interp id="note3755" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Salamis">Salamis</interp>, Soeur de <interp id="note3753" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, estoit l'Astre de la Cour,
                auparavant qu'elle s'en fust retirée : la Princesse <interp id="note3751" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Agariste">Agariste</interp> qui est aujourd'huy Princesse
                de <interp id="note3754" resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp>, et
                aussi fort agreable : et l'illustre <interp id="note3752" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> a sans doute un éclat
                fort extraordinaire. Outre celles là, il y en a encore une appellée Thimoclée, et
                cent autres un peu au déssous de cette condition, qui sont admirablement belles : et
                je pense Seigneur, que vous en vistes une partie, quand vous vintes en nostre Isle ;
                et que je vous importune, en vous disant des choses que vous n'ignorez pas. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030202" n="L'amitié de Philoxipe et Solon">
              <argument>
                <p>Plusieurs belles dames, parmi lesquelles la princesse Agariste, Aretaphile et la
                  princesse Thimoclée, font l'ornement de la cour ; mais la princesse de Salamis,
                  sœur de Philoxipe, en constitue l'astre. Sa famille descend de la race de
                  Demophoon, fils de Thesée. Philoxipe, quant à lui, est un enfant qui n'a que des
                  vertus à une exception près ; à dix-huit ans, il n'a jamais ressenti l'amour, ce
                  qui est exceptionnel sur l'île de Venus. Bientôt, Solon, qui avait établi les lois
                  à Athenes, arrive à Chypre. Le jeune homme et le philosophe s'éprennent tout de
                  suite d'une profonde amitié. Au point que, quand Philoxipe voit l'emplacement
                  d'une ville qui lui appartient, dénommée Aepie, désapprouvé par Solon, il en fait
                  alors construire une autre à l'endroit qui plaît au philosophe et la nomme Soly,
                  en son honneur. Comme les dames se plaignent que Solon leur ôte le plus bel
                  ornement de leur cour, ce dernier tâche de convaincre Philoxipe qu'il n'y a nulle
                  honte à aimer. Philoxipe, dont l'amour est universel, avoue n'avoir jamais été
                  attaché par un objet en particulier. Solon continue ses pérégrinations vers
                  l'Egypte, effectuant l'éloge de son ami avant de partir. </p>
              </argument>
              <p>Pour ne continuer donc point cette faute, je me hasteray de vous faire souvenir en
                peu de mots, que le Roy qui regne aujourd'huy en Chipre, n'a pas plus de deux ans
                plus que le Prince <interp id="note3757" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : que vous avez sçeu sans doute estre
                descendu de la Race de <interp id="note3756" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Demophoon">Demophoon</interp>, fils de Thesée, qui est en grande veneration
                parmy nous. L'enfance de <interp id="note3758" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, comme vous pouvez juger, a esté une des plus
                aimables choses du monde : car quoy qu'il ait vint huit ans presentement, il est
                encore si admirablement beau, et de si bonne mine, qu'il est aisé de s'imaginer, ce
                qu'il devoit estre Enfant. Mais il n'est peut-estre pas tant, de penser qu'il a esté
                sage dés le Berçeau, <pb id="page_1163" n="V02-P565"/>et sçavant dés qu'il a sçeu
                parler : ç'a pourtant esté d'une maniere, qui ne l'a pas empesché d'avoir dans
                l'humeur cét agreable enjoüement, que la jeunesse seule et l'air de la Cour peuvent
                donner : et qui fait tout le charme de la conversation parmy les Dames. Enfin l'on
                peut dire, qu'à la reserve d'un article, <interp id="note3759" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> satisfaisoit admirablement
                à tous les Preceptes de Venus Uranie. Il reveroit la Deesse ; il aimoit son Prince ;
                il observoit les Loix ; il aimoit sa Patrie ; il aimoit ses Citoyens ; il aimoit ses
                Parents ; il aimoit la gloire : et la fut chercher à quinze ans dans la guerre des
                Milesiens, où il signala son courage. Il aimoit les Sciences et les beaux Arts ; il
                aimoit les plaisirs innocents ; et la Vertu plus que toutes choses. Mais pour la
                beauté, il n'avoit que de l'admiration pour elle en general : et n'avoit jamais
                senty dans son coeur, nul attachement particulier, pour nulle belle Personne. Je
                vous laisse à juger, Seigneur, combien cette insensibilité sembloit estrange dans
                une Cour où elle n'avoit point d'exemple : et en un homme si propre à se faire
                aimer. Il estoit pourtant si aimable, qu'il n'en estoit pas moine aimé : et il
                estoit si liberal, si magnifique, si complaisant, et si civil, qu'il estoit
                l'admiration de tout le monde. Aussi quand l'illustre <interp id="note3760"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> partit d'Athenes, apres
                y avoir estably ses fameuses Loix ; et que pour n'y changer plus rien, il se fut
                resolu de quitter son Païs pour dix ans ; ce Grand homme, dis-je, <pb id="page_1164"
                  n="V02-P566"/>venant en nostre Cour ; <interp id="note3762" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui n'estoit encore qu'eu
                sa dixhuictisme année, fut sa passion, comme il fut celle de <interp id="note3763"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : qui tant que
                  <interp id="note3766" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>
                fut en nostre Isle, abandonna tous ses plaisirs et toutes nos Dames, pour s'attacher
                inseparablement à luy. Pour en joüir mesme avec plus de liberté, il le mena à une
                Ville qui est à ce Prince, et qui s'appelle <interp id="note3772" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Aepie">Aepie</interp> : que <interp id="note3761" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Demophoon">Demophoon</interp> avoit fait bastir en une
                assiette infiniment forte, mais en une scituation scabreuse, et de difficile accés :
                tout le Païs d'alentour estant aspre, sec, et extrémement sterile. <interp
                  id="note3767" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> estant
                donc arrivé en ce lieu là, luy fit remarquer que ceux qui avoient posé les fondemens
                de cette Ville, eussent pû la rendre la plus agreable chose du monde : s'ils
                l'eussent bastie au bord de la Riviere de <interp id="note3773" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, dans une belle et fertile Plaine, qui
                est au pied de la Montagne sur laquelle l'on avoit scitué l'autre. Mais à peine
                  <interp id="note3768" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>
                eut il dit sa pensée, que <interp id="note3764" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> forma le dessein de l'exécuter : et commença
                de donner les ordres necessaires pour cela. En effet <interp id="note3769"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> fut l'Architecte qui
                conduisit cette grande entreprise : aussi <interp id="note3765" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> voulut il luy en donner
                toute la gloire : car il fit nommer cette nouvelle Ville <interp id="note3774"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Soly">Soly</interp>, afin de perpetuer la memoire de
                l'Illustre Nom de <interp id="note3770" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp>. Comme ce lieu là n'est pas esloigné de Paphos, qui est un des
                sejours le plus ordinaire de nos Rois, ils estoient fort souvent à la Cour : où nos
                Dames se plaignoient quelquefois de <interp id="note3771" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, <pb id="page_1165" n="V02-P567"
                />qui leur enlevant <interp id="note3775" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, en enlevoit le plus bel ornement. Et pour
                vous tesmoigner mesme combien l'insensibilité de ce Prince estoit grande ; <interp
                  id="note3780" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> de qui la
                vertu n'est point austere, pour se justifier à celles qui se plaignoient de luy, en
                fit la guerre à <interp id="note3776" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> : et luy dit que l'amour estoit une passion, qui adoucissoit
                toutes les autres : et qui mesme les surmontoit quelques fois. Que pour luy, il
                advoüoit qu'il ne l'avoit jamais voulue combattre de toutes ses forces dans son
                coeur : et qu'il ne pensoit pas qu'il fust honteux d'en estre vaincu une fois en sa
                vie. <interp id="note3777" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> pour se deffendre, disoit qu'il aimoit toutes les belles
                choses ; que son ame avoit de la passion pour tous les beaux objets : et que
                personne n'avoit jamais tant aimé que luy, Mais apres tout malgré ses amours
                universelles, il n'y avoit pas une Belle en toute la Cour, qui peust se vanter en
                son particulier, d'avoit embrazé son coeur : et peut-estre pas une aussi qui n'eust
                consulté son Miroir plus d'une fois, pour sçavoir par quel innocent artifice, cét
                illustre coeur pouvoit estre pris. Mais enfin apres un assez long sejour, <interp
                  id="note3781" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> partit
                charmé de la vertu de <interp id="note3778" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : il fit mesme des Vers à sa loüange,
                auparavant que de s'embarquer pour aller en Egypte : et celuy qui estoit loüé de
                toute la Grece, loüa hautement un Prince extrémement jeune : dit plusieurs fois que
                la Nature avoit apris à <interp id="note3779" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> en dixhuit ans, ce que l'Art ne pouvoit
                enseigner en un Siecle : <pb id="page_1166" n="V02-P568"/>et que l'on voyoit en luy
                par un prodige, tous les âges de l'homme s'assemblez : c'est à dire l'innocence de
                l'Enfance ; les charmes de la Jeunesse ; la force d'un âge plus avancé ; et la
                prudence de la Vieillesse. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030203" n="La passion du roi de Chypre">
              <argument>
                <p>Après le départ de Solon, une certaine mélancolie s'empare de Philoxipe. Il
                  décide de partir en voyage : il se rend en Grèce, à Carthage, en Afrique.
                  Lorsqu'il revient à Chypre, sa sagesse lui acquiert la faveur du roi. Celui-ci,
                  amoureux de la princesse Aretaphile, demande à Philoxipe de le servir auprès
                  d'elle. Or Aretaphile, ambitieuse, n'accepte de donner son cœur qu'à condition de
                  recevoir une couronne. Le temps passe, et le roi hésite à l'épouser, car une autre
                  princesse, Thimoclée, a également des prétentions au trône. Philoxipe doit donc
                  passer beaucoup de temps auprès d'Aretaphile. Cette tâche le désespère. Il se
                  retire souvent dans une maison que Solon a fait construire pour lui près du fleuve
                  Clarie, où il se plaint à Leontidas.</p>
              </argument>
              <p><interp id="note3782" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> apres son départ, fut un peu melancolique : en suitte de quoy
                ce leger chagrin s'estant dissipé, il donna quelque temps aux voyages : et fut voir
                non seulement toute la Grece, mais encore la fameuse Carthage : qui estoit alors en
                guere avec les Massiliens : qui habitent en un lieu qu'ils ont rendu fameux en peu
                de temps, par une celebre Academie, où l'Eloquence et la Science Greque, sont
                enseignées admirablement. Je ne vous diray point les belles choses qu'il fit en
                Afrique, ny tout ce qu'il luy arriva pendant son voyage : qui dura jusques à
                quelques mois auparavant que vous vinsiez en Chipre : où <interp id="note3784"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> fit de nouveau quelque
                sejour, sans vouloir presque estre veû de personne : Mais je vous diray que <interp
                  id="note3783" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> à
                son retour à la Cour, charma encore tout le monde : et que le Roy luy mesme vint à
                l'aimer si tendrement, que jamais faveur n'a esté si grande que la sienne : et
                pourtant si peu enviée, Aussi ne s'en servoit il que pour la gloire de son Maistre,
                et pour faire du bien à tous ceux qui l'aprochoient : il ne recevoit nuls bienfaits,
                que pour en enrichir ceux qui en avoient besoin : il ne donnoit que de bons conseils
                ; il ne rendoit que de bons offices ; et de cette sorte, il estoit <pb
                  id="page_1167" n="V02-P569"/>en faveur aupres des Grands et aupres des Peuples
                comme aupres du Prince : et il n'y avoit que nos Dames qui l'accusoient tousjours
                d'insensibilité. Il vivoit donc de cette maniere parmy les plaisirs, et dans la plus
                belle, et la plus galante Cour du monde, sans envie, sans amour, et sans chagrin.
                Cependant le Roy ne fut pas si heureux que luy : car apres avoir eu diverses
                passions passageres, qui n'avoient pas laissé de luy donner beaucoup de soings, et
                mesme assez d'inquietude ; il devint fort amoureux de la Princesse <interp
                  id="note3786" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>
                : qui certainement a une beauté éclatante, et cent bonnes qualitez : mais qui parmy
                tout cela, avoit une ambition extréme : ce qui faisoit à mon avis, qu'elle n'avoit
                peut-estre pas fait cette illustre conqueste, sans en avoir eu le dessein. Le Roy ne
                s'aperçeut pas plus tost de la violence de sa passion, qu'il la descouvrit à <interp
                  id="note3787" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> :
                et qu'il le pria de le vouloir servir aupres d'Arctaphile ; qui en ce temps là
                voyoit tres souvent la Princesse <interp id="note3785" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Agariste">Agariste</interp>, Soeur de <interp id="note3788" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. Vous pouvez juger que ce
                Prince ne luy refusa pas son assistance, puis que son affection estoit honneste : Ce
                n'est pas que quelquefois il ne demandast pardon au Roy, de ce qu'il ne le plaignoit
                pas assez dans ses inquietudes : Car, luy disoit il, Seigneur, comme l'amour est un
                mal que je ne connois point ; et que j'ay mesme peine à imaginer aussi grand qu'on
                le represente : je vous advouë que je ne sens pas pour vostre Majesté, <pb
                  id="page_1168" n="V02-P570"/>toute la compassion que je devrois peu estre sentir :
                et que peut-estre aussi je n'exagere pas comme il faut toutes vos douleurs, lors que
                je parle à la Princesse <interp id="note3789" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp>. Ne craignez pas <interp id="note3792"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, luy disoit le
                Roy, que je me pleigne de vostre insensibilité : au contraire, si vous aviez l'ame
                plus tendre, je ne vous aurois pas choisi pour le Confident de ma passion : et si se
                croyois que vous pussiez devenir mon Rival, je ne vous donnerois pas la commission
                de parler si souvent à la Princesse que j'ayme. Si j'avois dessein de vous raconter
                les amours du Roy, je vous dirois de quelle façon il par la de sa passion à
                Arctaphile la premiere fois : comment il en fut reçeu, et combien de Festes et de
                galanteries l'amour de ce Prince causa dans toute la Cour. Mais comme je ne vous en
                parle, que parce que cette amour est en quelque sorte inseparable de l'avanture de
                  <interp id="note3793" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ; je vous diray seulement, qu'encore qu'<interp id="note3790"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> fust ravie de
                l'amour du Roy : neantmoins comme elle songeoit à la Couronne de Chipre, elle creût
                qu'il faloit un peu desguiser ses sentimens : et rendre sa conqueste plus malaisée
                au Roy, que celle du Roy ne luy avoit esté difficile. De sorte que cette Princesse
                agissoit avec beaucoup d'esprit et de retenuë : et méfiant tousjours la severité à
                la douceur, le Roy eut tres long temps besoin de l'assistance de <interp
                  id="note3794" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> :
                pour lequel <interp id="note3791" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> qui sçavoit le credit qu'il avoit aupres de luy, avoit toute
                la complaisance et toute la civilité <pb id="page_1169" n="V02-P571"/>possible. Il y
                avoit pourtant des jours, où <interp id="note3798" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estoit en un chagrin estrange, de la longueur
                de cette passion : et où pour s'en consoler, il s'en alloit a une admirablement
                belle Maison, que le fameux <interp id="note3800" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> luy avoit fait bastir aupres de <interp id="note3802"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Soly">Soly</interp> ; et dans laquelle il avoit
                ramassé tout ce que la Grece avoit de plus rare et de plus curieux, soit pour la
                Peinture ou pour les Statuës. C'estoit donc en ce lieu là que l'on appelle <interp
                  id="note3801" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, où
                s'estonnant quelque fois de la passion du Roy, il me faisoit l'honneur de se
                pleindre à moy assez souvent, de l'employ qu'on luy donnoit : et il me donnoit luy
                mesme cent agreables marques de son insensibilité, par les plaisantes choses qu'il
                me disoit contre l'amour. Cependant quoy que le Roy fust fort amoureux d'<interp
                  id="note3795" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>,
                il avoit pourtant quelque peine à se resoudre de l'espouser : parce qu'en effet il y
                avoit plus de raison d'espouser la Princesse Thimoclée ; à cause de quelques droits
                qu'elle pretendoit avoir, à la Principauté d'Amathuse, Si bien que cette
                irresolution estant dans l'esprit du Roy, il n'avoit point encore dit ny fait dire à
                  <interp id="note3796" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>, qu'il ne l'aimoit, que pour la mettre sur le Throsne. Mais
                seulement suivant la coustume de Chipre, il s'estoit assez assujety aupres d'elle :
                et avoit fait pour gagner son estime, tout ce qu'un Prince bien fait et plein
                d'esprit comme il est, pouvoit faire estant secondé de <interp id="note3799"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : qui quoy
                qu'insensible, estoit pourtant infiniment galant. De sorte qu'<interp id="note3797"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> qui s'estoit
                absolument <pb id="page_1170" n="V02-P572"/>resoluë de ne donner jamais son coeur,
                si on ne luy donnoit une Couronne ; traitoit quelquefois le Roy avec assez de
                rigueur : et il y avoit certains temps où toute la Cour estoit en chagrin : et où
                  <interp id="note3804" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> n'avoit point d'autre plaisir que la chasse, et sa belle
                Maison de la Campagne. Il y en avoit d'autres aussi, où <interp id="note3803"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> craignant
                d'esteindre elle mesme, le feu qu'elle avoit allumé dans le coeur du Roy ; les
                apelloit par quelque legere complaisance ; et remettoit la joye dans la Cour par
                celle du Prince. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020303" n="Histoire de Philoxipe et Policrite : Clarie"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Philoxipe invite la cour à passer une journée dans sa maison de campagne. Tous les
                invités se divertissent agréablement, parfois aux dépens du maître de maison : en
                effet, tout le monde raille son insensibilité à l'amour. Philoxipe emmène ses hôtes
                dans une superbe galerie, dont les tableaux représentent Venus Uranie, avant de leur
                proposer une promenade, à travers les sublimes jardins qui entourent sa maison.
                Après avoir raccompagné la troupe à Paphos, il décide de revenir dans sa maison, et
                se promène dans les alentours.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030301" n="La collation de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Un jour, Philoxipe convie la cour à venir passer une journée dans sa maison de
                  campagne, près de Soly. La collation est exceptionnellement bien réussie et, le
                  sort ayant voulu que les fâcheux soient absents, les invités sont tous plus
                  galants les uns que les autres. Le roi, bientôt relayé par l'ensemble des invités,
                  dispute Philoxipe sur son insensibilité. </p>
              </argument>
              <p> Ce fut donc en un de ces temps de plaisir, que <interp id="note3806" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> pour favoriser le Roy
                obligea la belle Princesse de <interp id="note3808" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Salamis">Salamis</interp> sa soeur, et la Princesse <interp id="note3805"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Agariste">Agariste</interp>, de faire les
                honneurs de chez luy : Un jour qu'il convia le Roy et toute la Cour, d'aller de
                Paphos à Claric, et de passer une journée entiere dans sa belle Solitude : qui en
                effet meritoit bien de recevoir une illustre Compagnie. Jamais Assemblée ne fut si
                galante que celle là : toutes les Personnes qui la composoient, estoient jeunes,
                belles, magnifiques, de grande condition, et de beaucoup d'esprit : et l'on eust dit
                mesme que le hazard avoit voulu favoriser <interp id="note3807" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : et faisant que tout ce
                qu'il y avoit de personnes de qualité, fâcheuses et incommodes à la Cour, se fussent
                trouvées mal, ou eussent eu quelque occupation importante ce jour là ; afin de les
                empescher de troubler par leur presence importune, une Compagnie si agreable. De
                quelque costé que l'on tournast les yeux, l'on ne voyoit que de beaux <pb
                  id="page_1171" n="V02-P573"/>objets : et quelle que fust la personne aupres de qui
                l'on se trouvoit, l'on estoit tousjours bien partagé ; et l'on ne devoit pas
                craindre de s'ennuyer. <interp id="note3810" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> avoit donné un si merveilleux ordre à toutes
                choses, soit pour les superbes Meubles de sa Maison ; soit pour la magnificence du
                Festin ; ou pour l'excellence de la Musique ; que le Roy pour le loüer autant qu'il
                pouvoit, dit tout haut que quand <interp id="note3811" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eust esté amoureux, et que sa Maistresse eust
                esté en cette Compagnie, il n'eust pû faire que ce qu'il faisoit. Au contraire,
                Seigneur, luy dit <interp id="note3812" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, je pense que si je l'avois esté, toutes
                choses auroient encore esté plus en desordre qu'elles ne font : ne me semblant pas
                possible de perdre la raison, et de conserver assez de tranquilité pour de
                semblables petits soings. Le Roy se mit alors à faire la guerre à <interp
                  id="note3813" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ;
                et à luy dire qu'il connoissoit peu les effets de cette passion. Mais il la luy fit
                plus d'une fois : tant parce qu'en effet il eust esté difficile de trouver un sujet
                d'entretien plus divertissant ; que parce qu'en reprochant à <interp id="note3814"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> sonignorance en
                amour, il trouvoit lieu de faire connoistre galamment à la Princesse <interp
                  id="note3809" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>
                qui l'escoutoit, que la passion qu'il avoit pour elle, l'y avoit rendu très sçavant.
                  <interp id="note3815" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> se deffendoit le mieux qu'il luy estoit possible : Tantost il
                disoit que la crainte de n'estre point aimé l'empeschoit d'aimer : tantost qu'il
                avoit une ame delicate, qui fuyoit les plaisirs que l'on ne pouvoit avoir sans
                peine. En suitte que l'amour <pb id="page_1172" n="V02-P574"/>n'estant pas une chose
                volontaire, il n'estoit pas coupable de ce qu'il n'aimoit point : et pour derniere
                raison, il disoit que la difficulté du choix, faisoit qu'il ne se determinoit à
                rien, et qu'il ne se pouvoit determiner. Car, Seigneur, dit il au Roy, le moyen
                d'estre assez hardy, pour oser preferer quelqu'une de tant de belles Personnes que
                je voy à toutes les autres ? Ha ! <interp id="note3816" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, luy respondit ce Prince, plus vous parlez
                d'amour, plus vous me faites de pitié ; et plus (luy dit il en luy parlant bas) vous
                me faites connoistre que mon Confident ne sera jamais mon Rival. Apres cela toutes
                les Dames et tout ce qu'il y avoit d'honmes de qualité, se mirent à continuer de luy
                faire la guerre : et il y eut des momens, où il les haïr presque tous, pour la
                persecution qu'ils luy faisoient, de son insensibilité. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030302" n="La galerie de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Après le dîner, Philoxipe conduit la troupe dans une galerie, dont les tableaux
                  sont de la main de l'illustre peintre Mandrocle, originaire de Samos. Toutes les
                  images représentent Venus Uranie dans des situations diverses. L'assemblée
                  plaisante le pauvre Philoxipe, en s'interrogeant sur la résolution de l'insensible
                  jeune homme, dans le cas où cette peinture viendrait à s'animer. Philoxipe,
                  embarrassé, propose alors une promenade.</p>
              </argument>
              <p>Comme ils eurent disné, <interp id="note3817" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> fit passer toute cette belle Troupe dans une
                superbe Galerie, toute peinte de la main d'un excellent Peintre nommé Mandrocle, qui
                est l'Isle de <interp id="note3818" resp="BeS" type="lieu" value="Samos"
                  >Samos</interp> : et qui apres avoir achevé cét Ouvrage quelques jours auparavant
                cette belle Feste, s'en estoit retourné en son Païs. Le sujet de ces Peintures est
                l'Histoire de Venus, mais de Venus Uranie ; en laquelle les yeux ne peuvent rien
                voir que de modeste. Je Peintre mesme n'y a pas representé les Graces toutes nuës
                suivant la coustume : et il les a habillées d'une Gaze transparente, qui donne
                beaucoup d'agrément à ses Figures. En un de ces Tableaux, l'on voit Venus descendre
                du Ciel dans un Char <pb id="page_1173" n="V02-P575"/>tout brillant d'or, et tiré
                par des Cignes : mille Amours semblent voiler à l'entour d'elle, et descendre les
                premiers dans l'Isle de Chipre, qui est representée en ce mesme Tableau ; afin d'y
                preparer toutes choses à la recevoir. Dans une autre Peinture, tous ces petits
                Amours luy eslevent un Autel de Gazon, et font des Festons de fleurs pour l'orner,
                et pour le preparer à un Sacrifice. En un autre Tableau, cette Deesse aprend à
                Cupidon à choisir les fléches d'Or dont il se doit servir. Et en un autre encore,
                elle luy met un flambeau à la main ; et luy monstrant le Soleil qui est representé
                au haut de cette Peinture, semble luy dire qu'elle veut que les flames dont il
                embrazera les coeurs, soient plus pures que les rayons de ce bel Astre. Enfin,
                Seigneur, cette Deesse est representée en plus de vingt endroits de cette Gallerie :
                mais quoy que ce soit en des occupations differentes ; et que par consequent (pour
                parler en termes de Peinture) les Attitudes ne soient pas semblables : c'est
                pourtant tousjours le mesme visage. Et le Peintre s'y est tellement assujetty, qu'il
                n'y a nulle difference entre toutes ces Figures qui representent Venus Uranie ; que
                celle que les diverses scituations de son visage y doivent raisonnablement aporter.
                Il est certain qu'encore que tout soit beau en cette Galerie, cette Figure est
                incomparablement au dessus de tout le reste : toutes les autres sont des Figures,
                mais celle là semble une personne effective, mais une personne Divine ; estant
                certain que <pb id="page_1174" n="V02-P576"/>jamais l'on ne peut rien voir de plus
                beau. Aussi vous puis-je assurer, que toutes les belles Dames que <interp
                  id="note3820" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                fit entrer dans cette Galerie, en eurent de la confusion : et advoüerent toutes
                malgré elles, que leurs Miroirs ne leur faisoient rien voir de semblable. Toute la
                Compagnie attacha les yeux sur un si beau visage : et tomba d'accord en secret, que
                l'imagination du Peintre avoit esté mille degrez au dessus de tout ce que la Nature
                leur avoit jamais fait voir de plus beau et de plus accomply. Je dis en secret,
                Seigneur, car vous jugez bien que le Roy et tant de jeunes Gens de qualité qui
                l'accompagnoient, estoient trop galans pour dire une pareille chose, devant tant de
                belles Personnes. Ils advoüoient pourtant tout haut, que l'on ne pouvoit rien voir
                de plus charmant que cette Peinture : et se contentoient chacun en particulier, d'en
                excepter avec adresse, la personne pour qui ils avoient de l'inclination. Apres que
                l'on eut bien regardé cette Venus ; Pour moy, dit la Princesse <interp id="note3819"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, je voudrois
                bien sçavoir si le coeur de <interp id="note3821" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> pourroit resister à la beauté d'une personne
                qui ressembleroit parfaitement cette Peinture : Puis que j'ay pû voir toutes les
                Dames, qui font icy, respondit il, sans oser m'attacher à leur service, il est à
                croire que je serois aussi insensible pour elle, ou pour mieux dire aussi
                respectueux, que je l'ay esté pour les autres que j'ay veües, qui ne sont pas moins
                belles que cette Venus. Ce n'est pas (dit il en sous-riant, et sans <pb
                  id="page_1175" n="V02-P577"/>autre dessein que de dire une simple galanterie pour
                continuer la conversation) que je ne sois bien aise que cette Peinture ne soit qu'un
                effet de l'imagination du fameux Mandrocle : car je vous advoüe qu'il y a je ne sçay
                quel air charmant, modester, et passionné tout ensemble, dans les yeux de cette
                Deesse, qui me plairoit peut-estre trop, si c'estoit une Beauté vivante. <interp
                  id="note3824" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                n'eut pas si tost achevé de dire cela, avec une grace particuliere : que toute la
                Compagnie se mit à rire, de cette premiere marque de tendresse, que l'on n'avoit
                jamais veüe dans son ame. Il n'y avoit là personne qui n'eust avec joye animé cette
                Figure s'il eust esté possible : et qui ne l'eust destachée de quelqu'un de ces
                Tableaux, pour en faire une Beauté effective ; afin de voir si <interp id="note3825"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eust esté
                sensible pour elle : et si le coeur si rebelle à l'Amour, se seroit rendu à des
                charmes si extraordinaires. Si cela pouvoit estre, disoit la Princesse Thimoclée, je
                voudrois du moins que cette belle Personne eust autant de douceur dans l'ame qu'elle
                en auroit dans les yeux : afin qu'il ne manquast rien au bonheur de <interp
                  id="note3826" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>.
                Au contraire, respondit la belle Princesse de <interp id="note3827" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Salamis">Salamis</interp>, il me semble que pour punir mon
                Frere de son insensibilité, il seroit plus juste de desirer qu'elle fust aussi fiere
                que belle : et je doute mesme, adjousta <interp id="note3823" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, si pour un plus grand
                chastiment, il ne faudroit point la luy souhaiter stupide et orgueilleuse : ou
                plustost, dit la Princesse <interp id="note3822" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Agariste">Agariste</interp>, inconstante, volage, <pb id="page_1176"
                  n="V02-P578"/>et changeant d'humeur tous les jours : et pour le punir mieux
                encore, adjousta le Roy en riant, qu'elle eust ensemble, tout ce que vous venez de
                dire. A ces mots, <interp id="note3828" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> leur demanda grace : et les supplia tous de
                le laisser du moins joüir du repos que la liberté donné à ceux qui la possedent :
                Mais comme le Soleil s'estoit desja assez abaissé, il proposa la promenade à cette
                belle Compagnie, qui l'accepta sans resistance. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030303" n="Description des alentours de la maison de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Philoxipe conduit ses invités à travers un superbe jardin, agrémenté de rivières,
                  de canaux, d'orangers, de citronniers, de myrtes, jusqu'à une prairie émaillée de
                  fleurs aux couleurs chatoyantes. De jeunes bergers mènent leurs troupeaux, jouant
                  une musique champêtre fort agréable. La prairie est bornée d'une palissade
                  contenant des niches ornées de magnifiques statues de marbre. Après une superbe
                  collation, Philoxipe reconduit les convives à Paphos. Le jeune homme décide alors
                  de se retirer pendant deux jours dans la solitude de sa maison. Il se promène au
                  bord de la rivière dont le cours est fort inégal : elle prend sa source au milieu
                  de roches escarpées, serpente, ponctuée de cascades, avant de rejoindre
                  paisiblement le feuillage des saules.</p>
              </argument>
              <p>Il la mena dans un grand Parterre qui est une Isle : parce qu'il a fait conduire un
                bras de la Riviere de <interp id="note3830" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp> tout à l'entour. De là passant sur un petit Pont à Balustrade de
                cuivre, il les conduisit dans une Allée d'Orangers de douze cens pas de long, que le
                Soleil ne sçauroit jamais penetrer, tant ces beaux Arbres sont grands et couverts de
                feuilles et de fleurs. Cette Allée est encore traversée par le milieu, d'un grand
                Canal d'eau vive : et l'on se trouve enfin en un endroit où il y a onze Allées qui
                se croisent, au bout desquelles l'on trouve par tout la Riviere : qui semble, pour
                ainsi dire, se plaire si fort en ce lieu là, qu'elle ne le puisse abandonner. Toutes
                ces Allées sont ou d'Orangers, ou de Citronniers, ou de Mirthes, ou de Lauriers, ou
                de Grenadiers, ou de Palmiers : mais apres estre arrivez au bout d'une deces Allées
                que <interp id="note3829" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> leur fit prendre ; ils se trouverent dans une grande Prairie,
                que la Riviere r'assemblée en ce lieu là, traverse toute droite comme un grand Canal
                : et qui pour <pb id="page_1177" n="V02-P579"/>faire mieux voir la pureté de ses
                ondes, et la beauté du gravier sur lequel elle coule ; n'a sur ses bords ny Canes ny
                loncs, ny Roseaux, ny Arbustes : et a seulement ses rives bordées d'un Gazon fort
                espais : et tout semé de Glaieuls de couleurs differentes ; de Narcisses ; de
                Jonquilles, et de toutes les autres fleurs qui aiment la fraischeur et l'humidité.
                Cette belle Riviere a aussi quantité de Cignes, qui nâgent si gravement, que l'on
                diroit qu'ils ont peur de troubler la belle eau qui les soutient. Et pour faire
                qu'il ne manquast rien à cette Feste, cette aimable Riviere par les ordres de
                  <interp id="note3831" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, se trouva toute couverte de petits Bateaux faits en forme de
                Galeres, qui estoient peints de vives couleurs, et conduits par de jeunes Garçons en
                habillement Maritime, mais pourtant tres propre : qui ramant doucement, avec des
                Avirons peints de vert et d'incarnat, vinrent au bord recevoir cette illustre
                Compagnie : à laquelle de jeunes Bergers fort galamment vestus, qui menoient des
                Troupeaux le long de cette Prairie de l'autre costé de l'eau ; firent entendre une
                Musique Champestre fort agreable. Leurs Houlettes estoient garnies de cuivre doré,
                et semées de Chiffres : et leurs Flustes et leurs Musettes estoient aussi ornées que
                leurs Moutons, qui avoient tous les Cornes chargées de fleurs. Cent agreables
                Bergeres habillées de blanc, et couronnées de Chapeaux de roses, estoient en divers
                endroits de cette Prairie : qui <pb id="page_1178" n="V02-P580"/>pour rendre encore
                ce lieu là plus agréable, mesloient la douceur de leurs voix, à la Musique
                Champestre dont je vous ay desja parlé. Un si beau lieu ne pouvant sans doute
                inspirer que de la joye, et le plaisir n'estant pas une disposition à la cruauté ;
                le Roy trouva un peu plus de douceur dans l'esprit d'<interp id="note3832"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : et tout ce
                qu'il y avoit d'Amants en cette Compagnie les plus maltraitez ; eurent du moins
                quelque trefue à leur suplice : et furent malgré eux enchantez d'un si aimable lieu
                : que l'on voit borné tout à l'entour d'une Palissade fort haute, fort espaisse, et
                fort brune : où dans des Niches que l'on a pratiquées de distance en distance, font
                des Statües de Marbre blanc, les plus belles que la Grece ait jamais veû faire. Mais
                Seigneur, il paroist bien que je suis moy mesme enchanté dans un lieu si plein de
                charmes, puis que je m'y arreste si long temps. Il faut donc que je me haste d'en
                faire partir une si belle Compagnie : que <interp id="note3833" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> reconduisit luy mesme
                jusques à Paphos, apres luy avoir encore fait offrir une Colation magnifique. A
                quelques jours de là, estant revenu chez luy, avec intention d'y estre deux journées
                entieres à s'entretenir luy mesme, il employa tout ce temps là fort agreablement.
                Mais comme l'humeur de <interp id="note3834" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> est de preferer les beautez universelles où
                l'Art ne se mefie point, à celles où il entreprend de perfectionner la Nature : il
                sortit de son Parc, et sans vouloir estre accompagné que d'un Escuyer, il fut au
                bord de <pb id="page_1179" n="V02-P581"/>la riviere, avec intention de remonter
                jusques à sa Source, qui n'est pas fort esloignée de là : et qui certainement est
                une des plus belles choses du monde. Car Seigneur, cette merveilleuse Source qui
                forme toute seule une riviere, est enfermée entres Rochers, d'une hauteur excessive
                : au pied du plus grand, et du plus eslevé, est une Grotte profonde, qui s'estend à
                perte de veüe à droit et à gauche, sous ces Rochers inaccessibles. Au fonds de cette
                Grote est une Source tranquile : qui quelquefois s'esleve jusques à la voûte de
                l'Antre qui la contient : et quelquefois s'abaisse aussi, jusques à n'avoir plus que
                cinq ou fix pieds d'estendüe. Cette inegalité fait que la riviere de <interp
                  id="note3835" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> aussi bien que
                toutes les autres de Chipre, parte plustost pour un beau Torrent que pour un beau
                Fleuve : quoy que cela ne soit pas positivement ainsi, car elle ne tarit jamais tout
                à fait, comme toutes les autres font. Depuis cette fameuse Source, jusques à cinq
                cens pas de là, l'on voit des deux bords et du milieu de son lict, sortir mille
                torrents d'eau, d'entre de gros cailloux que le temps, le Soleil, et l'humidité, ont
                peints de couleurs differentes, comme le Marbre et le laspe. Quelques uns de ces
                Torrents, roulent avec impetuosité : les autres jalissent avec violence : les uns
                grondent ; les autres ne font presque que murmurer ; et tous ensemble faisant des
                Montagnes d'escume, se loignent et se precipitent les uns sur les autres, pour aller
                en diligence <pb id="page_1180" n="V02-P582"/>former à cent pas de là, l'aimable et
                belle Riviere de <interp id="note3838" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp>, qui patte à la Maison de <interp id="note3836" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> dont je vous ay desja
                parlé. L'on diroit Seigneur, s'il est permis de parler ainsi, que ses eaux ont
                quelque joye, d'avoir quitté cet endroit penchant, inegal, et pierreux, qui leur
                fait faire de si belles Cascades naturelles ; et qu'apres cette agitation
                tumultueuse, elles sont bien aises de couler plus lentement entre les Saules et les
                Prairies qui bordent ses rives, au commencement de sa course. Vous jugez bien,
                Seigneur, que <interp id="note3837" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ne choisit pas un lieu desagreable pour sa promenade : aussi à
                chaque pas qu'il faisoit, il admiroit tousjours davantage la beauté de cette
                merveilleuse Source : et sembloit avoir quelque impatience d'y estre arrivé, afin de
                s'y reposer. Car j'avois oublié de vous dire, que dés qu'il avoit approché des
                Rochers, il estoit descendu de cheval, et l'avoit laissé à son Escuyer, avec ordre
                de l'attendre, et de ne le future point. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020304" n="Histoire de Philoxipe et Policrite : rencontre"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Un jour Philoxipe fait une promenade dans les alentours de Clarie et aperçoit une
                jeune femme, qu'il reconnaît comme étant le modèle original des nombreux tableaux
                représentant Venus Uranie dans sa galerie. Il suit la belle inconnue et découvre, à
                son grand dam, qu'il s'agit d'une fille de village. Philoxipe est partagé entre sa
                passion pour la jeune fille et un sentiment de honte, à l'idée d'être épris d'une
                personne de basse condition. Il se contraint à plusieurs reprises à retourner à
                Paphos, afin de se distraire de ses sentiments. En vain. Il revient dès que possible
                à Clarie. Il décide de s'entretenir avec la belle inconnue, afin que la rudesse
                supposée de son langage efface le pouvoir de sa beauté. Un jour, il la trouve seule
                chez elle. Or la belle inconnue s'avère aussi spirituelle que belle. Originaire de
                Crete, elle se nomme Policrite. Philoxipe multiplie les visites aux parents de la
                jeune fille, Cleanthe et Megisto, qui ne tardent pas à découvrir ses véritables
                motivations. Afin d'inciter Policrite à conserver une distance bienséante avec le
                jeune homme, Cleanthe révèle à sa fille qu'elle est de naissance illustre, mais
                refuse d'en dire davantage. Ces paroles produisent un effet contraire sur la jeune
                fille, légitimant Policrite à aimer Philoxipe. Prudente, elle décide cependant de
                lui témoigner de l'indifférence, afin d'éprouver ses sentiments.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030401" n="Le modèle original du portrait de Venus Uranie">
              <argument>
                <p>Alors que Philoxipe, rêveur, se promène le long de la rivière, il aperçoit une
                  femme vêtue fort simplement, assise sur un rocher. Il reconnaît en elle la sublime
                  Venus représentée dans sa galerie. Troublé, il tente de s'approcher d'elle. En
                  vain. Elle rejoint une femme âgée et un vieillard. Philoxipe repense alors à la
                  conversation dans la galerie, songe que les dieux l'ont puni, car cette femme
                  idéale est une fille de village. Il se dit également qu'il serait bien vengé des
                  moqueries des dames de la cour, s'il parvenait à la leur présenter. </p>
              </argument>
              <p> Il marchoit donc seul le long de ces beaux Torrents, de qui la veüe et le bruit le
                faisoient refuser agreablement : lors que venant à lever les yeux, il vit à quinze
                ou vingt pas devant luy, une femme fort propre, quoy qu'avec un habillement fort
                simple ; qui estoit assise sur une Roche couverte d'une agréable Mousse : et qui
                sembloit prendre plaisir à regarder attentivement ces chusses d'eau, qui venoient se
                briser à ses pieds, comme pour luy rendre hommage. D'abord <interp id="note3839"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eut quelque
                dessein de ne <pb id="page_1181" n="V02-P583"/>troubler pas le plaisir d'une
                Personne qui avoit cette conformité aveque luy, d'aimer à refuser au bord de l'eau :
                et de se destourner un peu, afin de ne l'interrompre pas. Mais s'estant aproché un
                peu plus prés, et voyant que son habillement quoy que blanc et propre, n'estoit pas
                celuy d'une Personne de qualité : il marcha droit vers le lieu où elle estoit, parce
                que le chemin y estoit beaucoup plus aisé que partout ailleurs. Mais comme il fut
                fort prés d'elle, le bruit qu'il faisoit en marchant, ayant fait tourner la teste à
                cette femme, il fut estrangement surpris, de voir non seulement la plus belle
                Personne du monde ; mais de connoistre encore parfaitement, que cette admirable
                Venus, qu'il avoit dans sa Galerie ; et qu'il avoit tousjours creüe n'estre que
                l'effet d'une belle imagination, estoit le veritable Portrait de cette belle
                Personne. <interp id="note3840" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> estonné et ravy de cette merveilleuse apparition, changea de
                couleur : et salüant cette Fille avec plus de civilité que sa condition ne sembloit
                en devoir exiger de luy, il s'avança encore vers elle : Mais s'estant levée en
                diligence, et luy ayant rendu son salut en rougissant, comme ayant quelque confusion
                d'estre veüe seule en ce lieu là ; elle se hasta de marcher, pour aller rejoindre un
                Vieillard, et une femme assez avancée en âge, qui n'estoient qu'à vingt pas de là.
                Cependant comme elle craignoit peutestre d'estre suivie, elle tourna deux fois la
                teste vers <interp id="note3841" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, qui fut tousjours plus esbloüy <pb id="page_1182"
                  n="V02-P584"/>de l'esclat de sa beauté, et plus confirmé en son opinion. Ce Prince
                surpris de cette rencontre, eut une forte curiosité de sçavoir qui estoit cette
                jeune et admirable Personne : et de sçavoir aussi par quelle voye Mandrocle avoit pû
                faire son Portrait : et pourquoy Mandrocle luy avoit tousjours assuré, que la
                Peinture qu'il avoit faite, n'estoit qu'un effet de son imagination. Cependant il la
                suivit des yeux autant qu'il le pût, et marcha mesme sur ses pas. Mais comme il
                s'estoit arresté d'abord assez long temps, sans sçavoir pourquoy il s'arrestoit, il
                la perdit de veüe parmy les Rochers aussi tost qu'elle eut joint ceux qu'elle estoit
                allé retrouver, et ne pût plus les descouvrir. <interp id="note3842" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ne s'y obstina pourtant pas
                extrémement, quoy qu'il en eust une forte envie : et se r'aprochant du bord de
                l'eau, au lieu de continuer de remonter vers la Source, il redescendit ; et soit par
                hazard ou par dessein (car luy mesme dit qu'il n'en sçait rien) il fut s'assoir sur
                cette mesme roche couverte de mousse, où il avoit veû cette belle Personne : qui
                l'ayant choisie comme un bel endroit, faisoit qu'elle estoit fort remarquable.
                  <interp id="note3843" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> estant en ce lieu là, ne pût jamais penser à autre chose, qu'à
                cette belle Inconnüe, et qu'à l'agreable avanture qui luy venoit d'arriver. Il se
                souvint alors de la guerre qu'on luy avoit faite dans sa Galerie, et de ce qu'il
                avoit dit de cette Peinture que l'on avoit tant loüée : et prenant quelque plaisir à
                s'entretenir sur ce sujet, que <pb id="page_1183" n="V02-P585"/>la Princesse <interp
                  id="note3844" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>,
                disoit il en luy mesme, seroit aise si elle sçavoit ce qui m'est arrivée et quels
                reproches me seroit le Roy, s'il en estoit advert ! Ils diroient sans doute que la
                Deesse a fait un miracle pour me punir, en me faisant rencontrer une Fille de Vilage
                pour l'objet de mon choix. Mais, disoit il un moment apres, cette Fille de Vilage
                est plus belle, que tout ce qu'il y a de beau à la Cour : et je me vangeray fort
                agreablement de toutes nos Dames, si je puis un jour la retrouver, et la leur faire
                voir. Il prit donc la resolution de revenir de lendemain en cét endroit : et
                cependant de n'en parler point qu'il ne l'eust retrouvée : parce que cela eust paru
                un mensonge plustost qu'une verité, à moins que d'estre en pouvoir de faire voir
                cette Merveille. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030402" n="La belle inconnue">
              <argument>
                <p>Philoxipe retourne à Clarie (sa maison porte le nom du fleuve). Il examine la
                  galerie : nul doute, il s'agit des portraits dont il vient de rencontrer
                  l'original, plus parfait encore. Il met alors tout en œuvre pour retrouver la
                  jeune femme. Il découvre une petite habitation entre les rochers. Bientôt il voit
                  la belle inconnue, accompagnée d'un vieillard et d'une femme. Tous trois se
                  dirigent vers un temple situé au bord de la mer. Philoxipe aborde le vieillard,
                  mais n'a de yeux que pour la fille. De retour chez lui, il est tourmenté et décide
                  de ne plus jamais la revoir. Il retourne à la cour, pour la plus grande joie du
                  roi. Mais toutes ses pensées sont occupées par la belle inconnue.</p>
              </argument>
              <p>Il s'en retourna donc chez luy : mais il s'y en retourna assez refueur. Comme il y
                fut arrivé, il fut droit à sa Galerie : et se confirma si puissamment en la croyance
                qu'il avoit, que sa Venus Uranie estoit le veritable Portrait de cette belle
                Inconnüe ; qu'il n'en douta plus du tout. Il comparoit tous les traits de cette
                Peinture, avec l'image qu'il avoit dans l'esprit sans y trouver nulle difference :
                sinon que l'Original estoit encore beaucoup au dessus de tout ce que Mandrocle avec
                tout son Art, en avoit pû representer dans ses Tableaux. Il luy sembloit avoir
                remarqué sur son visage, un air de jeunesse beaucoup plus agreable ; une modestie
                beaucoup plus majestueuse ; et une douceur infiniment plus <pb id="page_1184"
                  n="V02-P586"/>charmante. Enfin, le Prince <interp id="note3845" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui avoit plus accoustumé
                d'estre dans son Cabinet que dans sa Galerie : s'apercevant que malgré luy, la veüe
                de cette Peinture l'y retenoit, en sortit avec quelque espece de chagrin : de voir
                qu'une fois en sa vie, il n'avoit pas esté Maistre de ses sentimens. Il en sortit
                donc, en se faisant quelque violence : et passa le reste du jour et toute la nuit,
                sans pouvoir se deffaire de cét agreable Phantosme qui le suivit par tout le
                lendemain il retourna au mesme lieu où il avoit veû cette belle Personne :
                s'imaginant tousjours qu'il auroit un fort grand plaisir, de la faire voir au Roy et
                à toute la Cour. Mais quoy qu'il remontast la Riviere jusques à sa Source, il ne la
                trouva point : et il fut tres long temps à chercher inutilement. Cette avanture le
                fâchant beaucoup, il chercha du moins s'il ne verroit point quelque petit sentier,
                vers le lieu où il avoit veû aller la belle Inconnüe : mais comme c'estoit de la
                roche toute descouverte, les pas n'y faisoient nulle impression : et l'on ne
                descouvroit nulles traces de chemin parmy ces Rochers. Desesperé donc qu'il estoit,
                d'avoir nulle connoissance de ce qu'il vouloit sçavoir, il s'en retourna chez luy :
                resolu absolument de ne revenir plus en ce lieu là. Cependant il n'y fut pas si
                tost, qu'il eust souhaité d'estre encore au bord de la riviere : il s'informa de
                tous ses Officiers, si dans les lieux d'alentour, ils n'avoient jamais rencontré une
                Personne qui ressemblast cette Venus ; et leur <pb id="page_1185" n="V02-P587"
                />demanda fort soigneusement, en quels lieux et en quelles Maisons alloit Mandrocle,
                quand il peignoit sa Galerie ? Ils luy respondirent qu'ils n'avoient jamais veû
                celle dont il leur parloits et que Mandrocle estoit un Solitaire qui ne voyoit
                personne ; qui passoit toute sa vie à aller dessigner parmy ces Rochers ; et qu'ils
                luy voyoient presque toujours prendre le chemin de la Source de <interp
                  id="note3847" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>. <interp
                  id="note3846" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                n'en pouvant sçavoir autre chose, fit ce qu'il pût pour ne songer plus à cette
                rencontre : Mais quoy qu'il eust resolu de partir le lendemain, et des en retourner
                à Paphos, il demeura à <interp id="note3848" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp> (car sa belle Maison porte le Nom de la Riviere qui y passe) et
                quelque dessein qu'il eust fait de ne retourner plus chercher la belle Inconnüe ;
                ses pas malgré qu'il en eust, le portoient tousjours vers le lieu où il l'avoit
                rencontrée. Ils s'en revint plusieurs fois, sans sçavoir non plus pourquoy il eust
                bien voulu n'y aller pas, que la raison pour laquelle il y alloit sans en avoir
                l'intention : Mais enfin cedant à sa curiosité, il retourna parmy ses Rochers,
                resolu de se laisser conduire au hazard : laissant tousjours son Escuyer et son
                cheval au mesme lieu où il les avoit laissez la premiere fois. Il erra donc long
                temps parmy ces Montagnes : et se trouvant un peu las il s'assit : mais à peine se
                fut il mis sur une Roche, d'où il découvroit de fort loing ; qu'il vit une petite
                Habitation entre des Rochers, en un lieu qui luy paru : fort sauvage. Si bien que se
                relevant, peut- estre, <pb id="page_1186" n="V02-P588"/>dit il en luy mesme, est ce
                en ce lieu là que les Dieux ont caché le Thresor que je viens chercher. En effet, il
                n'eut pas marché trente pas, qu'il vit la belle Inconnuë, accompagnée de ce mesme
                Vieillard, de cette mesme Femme qu'il avoit desja veüe une autre fois, et de trois
                ou quatre autres, toutes habillées simplement : qui sembloient prendre un chemin
                destourné, pour s'en aller à un petit Temple qui est vers le costé de la Mer ; et
                que l'on a basty pour la commodité des Estrangers qui viennent trafiquer à l'Isle,
                et qui abordent de ce costé là. Ce Temple n'estant pas à plus de six stades de cette
                petite Habitation sauvage, ce n'estoit qu'une promenade d'y aller à pied : <interp
                  id="note3849" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                ravy de cette rencontre, fut vers cette petite Troupe : et adressant la parole au
                Vieillard, apres avoir salüé et et regardé la belle Inconuë, avec plus d'admiration
                que la premiere fois qu'il l'avoit trouvée ; Mon Pere, luy dit il, sçavez vous qui
                habite cette petite Maison que je voy parmy ces rochers ? Seigneur, luy respondit
                cet homme, ce sont des personnes qui ne meritent pas l'honneur que vous leur faites
                de leur parler : et je ne pensois pas que ma Cabane peust donner de la curiosité à
                un homme de vostre condition. Pendant que ce Vieillard parloit, <interp
                  id="note3850" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                avoit les yeux attachez sur la belle Inconnuë, avec une attention si extraordinaire
                qu'il l'en fit rougir, et qu'il l'obligea à destourner ses regards. Il eust bien
                voulu luy adresser la parole : Mais il m'a dit depuis qu'il eut peur de <pb
                  id="page_1187" n="V02-P589"/>destruire luy mesme un si agreable Enchantement : et
                de trouver autant de rudesse dans son esprit, qu'elle avoit de douceur dans les
                yeux, Joint qu'il la voyait si modeste, qu'il s'imagina aisément, qu'en presence de
                ses Parens (car il vit bien qu'elle agissoit comme estant Fille de celuy à qui il
                parloit) elle ne luy seroit pas un long discours. Il demanda encore à ce bon
                Vieillard, s'il alloit souvent à ce Temple ; s'il y avoit long temps qu'il demeuroit
                là ; s'il estoit de Chipre ; si c'estoit là toute sa Famille ? et cent autres choses
                pour faire durer la conversation. Mais quoy que cét homme luy respondist fort
                exactement, <interp id="note3851" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> n'en entendit presque rien : et ils le quiterent, apres qu'il
                les eut congediez tout interdit ; sans qu'il sçeust autre chose, sinon qu'il avoit
                reveû la belle Inconnüe ; qu'elle estoit encore beaucoup plus aimable qu'il n'avoit
                pensé ; qu'il sçavoit sa demeure, et le Temple où elle alloit quelque fois.
                Cependant il la suivit des yeux autant qu'il pût : il marcha mesme quelque temps
                apres cette petite Troupe : mais enfin ayant honte de ce qu'il faisoit : et s'en
                demandant la raison ; il s'en retourna sur ses pas, et s'en alla dans sa Galerie :
                n'y ayant plus d'autre lieu en toute sa Maison qui luy fust agreable que celuy là.
                Comme il y fut entré,, il se mit à se promener avec une inquietude qu'il n'avoit
                jamais sentie : et bien loing de continuer d'avoir le dessein de faire voir la belle
                Inconnüe à toute la Cour, pour la surprendre agreablement ; il fit ce qu'il pût pour
                  <pb id="page_1188" n="V02-P590"/>prendre celuy de ne la revoir jamais luy mesme,
                tant cette seconde veüe avoit mis de trouble en son coeur. Pour cét effet, il sort
                de sa Galerie avec precipitation ; monte à cheval ; et s'en retourne à Paphos. Le
                Roy qui l'aimoit tendrement, et qui avoit autant d'amitié pour luy, que d'amour pour
                la Princesse <interp id="note3853" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> ; se pleint de son long sejour à la Campagne, et luy fait
                toutes les carresses imaginables. Il le prie en suite de voir la Princesse <interp
                  id="note3854" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>,
                parce qu'ils avoient eu quelque petit démeslé ensemble : il le luy raconte, et luy
                en parle avec exageration : et enfin <interp id="note3856" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> fait ce qu'il veut ; voit
                la Princesse ; et les remet bien ensemble. Mais quoy qu'il face, et où qu'il aille,
                la belle Inconnuë occupe toutes ses pensées : il la conpare à toutes les Belles
                qu'il voit : et cependant soit qu'il regarde <interp id="note3855" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, Thimoclée, <interp
                  id="note3852" resp="BaS" type="personnage" value="Agariste">Agariste</interp>, ou
                cent autres ; il ne voit que la belle Princesse de <interp id="note3857" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Salamis">Salamis</interp> sa Soeur, qui peust en quelque façon
                aprocher de sa beauté : et encore croit il luy faire une si grande grace de ne
                mettre la belle Inconnuë que cent degrez au dessus d'elle, qu'il s'en repent un
                moment apres : et soustient en secret dans son coeur, qu'elle est mille et mille
                fois plus belle, que tout ce qu'il y a de beau au monde. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030403" n="Les tourments de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Philoxipe retourne à Clarie. Il retourne au temple dès le lendemain et observe la
                  belle inconnue. Le jeune homme est profondément troublé et révolté par ce
                  sentiment qu'il ne connaissait pas. Il ne peut supporter l'idée d'être amoureux
                  d'une bergère, et d'un autre côté, la beauté absolue de la jeune femme confère à
                  celle-ci une aura divine. Mais il craint également que son esprit soit indigne de
                  sa beauté. Le seul moyen de se guérir de ce sentiment est d'aller trouver la belle
                  inconnue et de lui parler, en espérant que la rudesse de son langage et les
                  défauts de son esprit effaceront les charmes de sa beauté.</p>
              </argument>
              <p>A deux jours de là, il s'en retourne à <interp id="note3858" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Clarie">Clarie</interp> : et dés le lendemain il s'en va à ce petit Temple
                dont j'ay parlé, où ceux qui estoient de l'Isle n'alloient presque jamais, n'estant
                simplement basty que pour les Estrangers : et c'est la raison pourquoy la beauté de
                la belle Inconnuë <pb id="page_1189" n="V02-P591"/>n'avoit fait nul bruit, ny dans
                  <interp id="note3865" resp="BeS" type="lieu" value="Aepie">Aepie</interp> qui n'en
                est pas loing ; ny dans <interp id="note3867" resp="BeS" type="lieu" value="Soly"
                  >Soly</interp> qui en est assez proche ; ny dans <interp id="note3866" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> qui en est tout contre. <interp
                  id="note3859" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                donc malgré luy fut à ce petit Temple : où il ne fut pas si tost entré, qu'il
                aperçeut cette belle Fille, tousjours accompagnée des mesmes Personnes : qui prioit
                la Deesse qu'on y adoroit, avec beaucoup de devotion. Enfin, Seigneur, pour ne vous
                desguiser pas plus long temps, ce que <interp id="note3860" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eut bien de la peine a
                s'advoüer à luy mesme ; cette derniere veüe acheva de le vaincre. Car comme le
                Sacrifice fut assez long, l'Amour eut autant de loisir qu'il en faloit, pour
                l'attacher avec des chaines indissolubles. Vous pouvez bien juger, Seigneur, qu'il
                eust esté fort aisé à <interp id="note3861" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> de parler à cette Fille au sortir du Temple
                s'il l'eust voulu, et de la suivre chez elle : mais quoy que l'Amour fust desja le
                plus fort dans son coeur, il n'en avoit pas encore chassé la honte : et <interp
                  id="note3862" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                m'a fait l'honneur de me dire depuis, qu'il avoit une telle confusion de sa
                foiblesse ; et de la bassesse de la condition de cette Inconnüe, qu'il y avoit des
                momens, où il eust voulu estre mort. Comme cette petite Troupe Champestre fut
                partie, et qu'il fut retourné chez luy avec un chagrin estrange : Quoy, dit il en
                luy mesme, <interp id="note3863" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> cét insensible <interp id="note3864" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, que tout ce qu'il y a de
                belles Princesses en Chipre n'a pû toucher du moindre sentiment d'amour, sera
                amoureux d'une Personne née sous une Cabane ; nourrie <pb id="page_1190"
                  n="V02-P592"/>parmy des Rochers ; et eslevée sans doute parmy des Sauvages ! Ha !
                non non, cela ne sçauroit arriver : et je m'arracherois plustost le coeur, que de
                souffrir qu'il conservast plus long temps un sentiment si bas, et si indigne de luy.
                Mais, disoit il un moment apres, la supréme beauté est quelque chose de divin, où
                l'on ne sçauroit resister : et si cette Inconüue est plus belle, que tout ce qu'il y
                a de Princesses au monde ; elle merite mieux qu'elles, l'amour de l'insensibie
                  <interp id="note3868" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>. Toutefois, disoit il encore, je suis bien assuré que lors que
                le sage <interp id="note3869" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp> me dit, <q>Que l'on pouvoit se laisser vaincre sans honte une fois
                  en sa vie à l'amour,</q> il n'entendoit pas que ce fust à l'amour d'une Bergere,
                comme est sans doute celle que. A ces mots, n'ayant pas la force d'achever, et de
                dire que j'aime ; la honte luy ferma la bouche, et il fut quelque temps sans parler.
                Puis tout d'un coup reprenant la parole ; Non non, disoit il, <interp id="note3870"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> n'aprouveroit pas la
                folie qui me possede : car enfin aimer une Personne tant au dessous de soy ; une
                Personne de qui l'on n'ose demander le Nom ; une Personne à qui je n'ay jamais parlé
                ; et à laquelle je n'oserois parler, de peur de trouver son esprit indigne de sa
                beauté ; une Personne, dis-je, qui peut-estre n'entendra pas mon langage ; qui
                peut-estre n'a ny bonté, ny vertu ; et que les Dieux n'ont fait naistre
                admirablement belle ; que pour ma confusion, et pour me desesperer. Non non encore
                une fois, il faut se vaincre en cette occasion : il faut <pb id="page_1191"
                  n="V02-P593"/>remedier de bonne heure à un mal si redoutable : et comme il est des
                venins de qui l'effet ne s'empesche que par eux mesmes ; il faut que la belle
                Inconnuë me guerisse elle mesme du mal qu'elle m'a fait : il faut que je la revoye
                et que je luy parle ; que je l'entretienne ; et que les deffauts de son esprit, et
                la rudesse de sa conversation, chassent de mon ame l'amour quelles charmes de sa
                beauté, et la douceur de ses yeux y ont fait regner. Mais Dieux, reprenoit il, est
                il possible qu'une si belle Personne puisse avoir quelques deffauts ? Songe <interp
                  id="note3871" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                disoit il, à ce que tu veux entreprendre : et crains qu'en cherchant un remede à ton
                mal, tu ne le rendes incurable. C'estoit de cette sorte que <interp id="note3872"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> raisonnoit : qui
                en effet prit la resolution d'aller le lendemain à la petite Maison où il sçavoit
                que demeuroit la belle Inconnuë : afin de luy parler, et de se guerir : s'imaginant
                que la honte qu'il auroit de se voir dans cette Cabane, et la grossiere conversation
                de cette Fille le gueriroient infailliblement de sa passion. Mais il ne sçavoit pas
                encore, que c'est un effet ordinaire de l'amour, de faire que ceux qui sont
                amoureux, se servent de toutes sortes de pretextes, pour s'aprocher de ce qu'ils
                aiment : sans sçavoir eux mesmes qu'ils n'y vont pas, pour ce qu'ils y pensent
                aller. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030404" n="Première conversation entre Philoxipe et Policrite">
              <argument>
                <p>Philoxipe découvre la belle inconnue dans une petite habitation champêtre.
                  Occupée à confectionner des festons pour orner le temple en vue du prochain
                  sacrifice, la jeune fille lâche toutes ses fleurs, surprise par la visite de
                  Philoxipe. Ce dernier l'aide à les ramasser et engage la conversation. Au grand
                  étonnement du jeune homme, la belle inconnue lui répond par un langage poli et
                  emprunt de pureté attique, témoignant par là du raffinement de son esprit. La
                  jeune fille, née en Crete, se nomme Policrite, son père Cléanthe et sa mère
                  Megisto. Lorsque Philoxipe lui révèle son nom, elle paraît admirative, car elle a
                  souvent entendu parler de lui en termes élogieux.</p>
              </argument>
              <p>Philoxipe donc ne manqua pas le jour suivant, de prendre le chemin des Rochers, au
                pied desquels selon sa coustume il laissa ses Gens : mais en allant il se trouvoit
                en une <pb id="page_1192" n="V02-P594"/>inquietude estrange. Tantost il souhaitoit
                qu'effectivement cette jeune Personne n'euss ny esprit ny douceur : et tantost aussi
                il desiroit de n'y rencontrer rien, qui destruisist ce que faisoit sa beauté. Enfin
                ne sçachant s'il vouloit estre guery ou estre malade ; s'il vouloit estre libre ou
                estre captif ; et ne sçachant pas mesme encore, quel pretexte donner à cette bizarre
                visite ; il marcha, et arriva en un petit Vallon, scitué entre des pointes de
                rochers ; desrobé à la veuë du monde ; et tout propre en effet à cacher un Thresor
                infiniment precieux. Il y a au fond de ce petit Vallon, une Prairie fort agreable :
                et sur le panchant de ces Rochers, un petit Bois de Mirthes et de Grenadiers
                Sauvages, meslez de quelques Orangers. Au pied de ce petit Bois est une Maison fort
                basse, mais assez bien entretenuë : <interp id="note3873" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> en s'en aprochant, sentit
                un redoublement d'inquietude estrange ; et fut presque tenté de s'en retourner, tant
                il avoit de confusion de sa foiblesse. Mais enfin l'Amour le poussant par force, il
                entra dans la court de cette Maison, qui est fermée d'une petite Palissade de
                Lauriers à hauteur d'apuy, qui sont fort communs en nostre Isle. En suitte ayant veû
                une Porte ouverte, il entra dans une petite Chambre, aussi propre que simplement
                meublée : dans laquelle il trouva la belle Inconnuë et deux femmes, qui faisoient
                des Festons de fleurs, avec intention de les porter le lendemain au Temple, afin de
                les donner au Sacrificateur qui y demeuroit, pour <pb id="page_1193" n="V02-P595"
                />en orner les Victimes d'un Sacrifice que l'on y devoit faire. Je vous laisse à
                juger combien cette jeune Perdonne deût estre estonnée, de voir entrer dans sa
                Cabane un homme comme <interp id="note3874" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, qui est tousjours admirablement bien vestu,
                et qui, comme vous sçavez, a la mine extrémement haute. Elle ne le vit pas plustost,
                que se levant avec precipitation, elle fit tomber toutes les fleurs qu'elle tenoit :
                de sorte que par ce petit accident, elle donna lieu à <interp id="note3875"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> de commencer sa
                conversation par un petit service qu'il luy rendit : ne luy estant pas possible de
                ne luy aider point à ramasser ses fleurs. Seigneur, luy dit elle en l'en voulant
                empescher, ne vous donnez pas cette peine : car nos Bois et nostre Prairie en
                produisent tant d'autres semblables, qu'il me seroit bien aisé de reparer cette
                perte quand elles seroient gastées. Celles de vos Bois et de vos Prairies, luy
                respondit <interp id="note3876" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, ne sont pas si precieuses que celles que je vous rends : puis
                qu'elles n'ont pas esté cueillies par une belle Fille comme vous. Seigneur, luy dit
                elle en rougissant, la Deesse à qui j'ay dessein de les offrir, regardera bien plus
                l'intention de mon coeur que mon visage : qui n'a rien sans doute qui puisse vous
                avoir obligé à parler comme vous venez de faire. Mais, Seigneur (poursuivit elle
                adroitement, sans luy donner loisir de l'interrompre, afin de changer de discours)
                vous avez peut estre quelque chose à commander à mon Pere : qui sera bien faché de
                ne s'estre pas trouvé icy, pour <pb id="page_1194" n="V02-P596"/>avoir la gloire de
                vous obeïr : mais il est allé avec ma Mere en un lieu d'où il ne reviendra que ce
                soir. <interp id="note3877" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> entendant parler cette jeune Personne avec tant de jugement ;
                tant d'adresse ; et tant de civilité ; luy qui n'avoit attendu tout au plus, que de
                trouver beaucoup d'innocence et de naïfueté en sa conversation ; n'avoit presque pas
                la force de luy respondre. Il la regardoit avec admiration, et l'escoutoit avec
                estonnement : il voyoit en son habit une negligence si propre ; et il trouvoit un
                charme si inexpliquable au son de sa voix, qu'il en estoit ravy. Son langage
                n'estoit pas seulement Grec, mais il avoit encore toute la pureté Atique, et toute
                la politesse de la Cour. Elle avoit de plus un agrément infiny en son action : qui
                sans avoir rien d'affecté, n'avoit aussi rien de rustique. Il trouvoit en ses
                regards, quelque chose de si modeste ; et en la netteté de son teint une fraicheur
                si aimable ; qu'il n'eut presque pas assez de liberté d'esprit pour luy respondre.
                Neantmoins apres avoir fait un effort sur luy mesme, il est vray, dit il, ma belle
                Fille, que j'avois quelque chose à dire à vostre Pere : mais en attendant que je le
                voye, vous voudrez bien que je vous demande, pourquoy il à choisi une demeure si
                solitaire et si sauvage ? Seigneur, luy dit elle, j'ay tant de respect pour luy, que
                je ne me suis pas informée de ce que vous me demandez : et je me suis mesme
                imaginée, que cette demeure n'est pas de son choix, et qu'il <pb id="page_1195"
                  n="V02-P597"/>n'a fait que soumettre son esprit à sa fortune : qui ne luy ayant
                point donné de Palais, n empesche pas qu'il ne s'estime heureux dans sa Cabane. Mais
                est il possible, luy dit il, que cette austere Solitude ne vous donne point de
                melancolie ? Seigneur (luy respondit elle en sousriant, avec beaucoup de modestie)
                vous m'allez sans doute trouver bien rustique et bien sauvage : d'oser vous dire que
                la seule inquiétude que j'ay euë parmy ces Rochers depuis que j'y demeure, est celle
                que j'ay presentement de vous voir en un lieu où je ne voy jamais personne : et où
                sans doute je ne devrois pas vous voir, si j'estois en estat de vous en pouvoir
                empescher : n'estant ce ne me semble pas trop de la bien-seance, qu'un homme de
                vostre condition, s'amuse à parler si long temps à une personne de la mienne. Je
                serois bien malheureux, luy dit il, si je vous avois despleû, et si je vous
                importunois : Mais aimable Personne que vous estes, dittes moy vostre Nom, et celuy
                de vos Parents : et me dittes encore quel Dieu ou quelle Deesse vient vous enseigner
                dans ces Bois ? Seigneur, luy dit elle, l'on m'apelle <interp id="note3880"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : mon Pere se
                nomme <interp id="note3878" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp>, et ma Mere <interp id="note3879" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megisto">Megisto</interp> : Mais pour ces Dieux que vous dittes qui
                m'enseignent, poursuivit elle en sous-riant, ils m'ont encore apris si peu de
                choses, que je ne sçay pas mesme la civilité : et pour vous le tesmoigner, je prens
                la hardiesse de vous dire, que puis que les personnes de qui je dépends <pb
                  id="page_1196" n="V02-P598"/>ne font point icy, je voudrais bien que vous ne
                trouvasisez pas mauvais que je vous suppliasse de ne tarder pas davantage en un lieu
                où vous auriez plus d'incommodité que de plaisir. Ce que vous me dittes, repliqua
                  <interp id="note3881" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, ne me fera pas changer d'avis : et il faut sans doute encore
                une fois, que les Dieux vous ayent inspiré en un moment ; ce que les autres ont bien
                de la peine à apprendre en toute leur vie. Car que vous soyez la plus belle Fille du
                monde, et plus belle sous une Cabane, que les Reines ne font dans leurs Palais, quoy
                que cela soit rare, il ne paroist pas impossible : Mais que vivant parmy des Bois et
                des Rochers, vous agissiez et parliez comme vous faites, ha belle <interp
                  id="note3883" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                c'est ce que je ne puis comprendre : et je ne puis m'imaginer, que l'Isle de Chipre
                vous ait veû naistre parmy ces Rochers sauvages. Il est certain Seigneur, reprit
                cette Fille, que je ne suis pas née en cette Isle : mais je suis partie de celle de
                Crete si jeune, que je ne m'en souviens presque point : Bien est il vray que la
                conversation que j'ay icy, ne me peut pas avoir donné l'accent du Païs : car je ne
                parle au ce personne, qu'avec ceux qui font dans cette Maison, qui ne font pas de
                Chipre non plus que moy. Quoy <interp id="note3884" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, reprit <interp id="note3882" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, vous passez toute vostre
                vie sans parler, et vous parlez comme vous faites ! encore une fois, cette Cabane
                est indigne de vous : et il faut chercher les voyes de vous en tirer. J'y suis si.
                contente, Seigneur, reprit elle, que ce seroit me <pb id="page_1197" n="V02-P599"
                />rendre un mauvais office ; et je m'imagine que vous n'en avez pas le dessein :
                c'est pourquoy je vous conjure de m'y laisser dans la solitude où j'estois, quand
                vous y estes arrivé. Caraus si bien ne vous respondrois-je plus guere : n'y ayant
                presque rien au monde dont je puisse parler par ma propre expérience. <interp
                  id="note3885" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                qui remarqua en effet que cette jeune Personne avoit de l'inquiétude de le voir si
                long temps aupres d'elle, quoy que ce ne fust pas d'une maniere desobligeante, ne
                voulut pas la fâcher : de sorte que se faisant une violence extréme, il voulut s'en
                aller apres l'avoir salüée avec autant de civilité, que si elle eust esté sur le
                Throsne. Mais Seigneur, luy dit elle fort agreablement, vous sçavez que je me nomme
                  <interp id="note3888" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, et je ne pourray pas dire à mon Pere le Nom de celuy qui luy
                a fait l'honneur de le demander. Vous luy direz, reprit ce Prince tout transporté
                d'amour, que je m'apelle <interp id="note3886" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. Ha Seigneur, respondit <interp id="note3889"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, je vous demande
                pardon, si je ne vous ay pas traité avec assez de respect : Quoy, repliquat'il, mon
                Nom ne vous est il pas inconnu ? Nullement Seigneur, luy dit elle, et j'ay entendu
                dire des choses de vous à mon Pere, quoy qu'il ne vous connoisse que sur le rapport
                d'autruy, qui font que je ne doute point qu'il ne soit ravy de joye, quand il sçaura
                que vous luy voulez faire la grace de luy commander quelque chose pour vostre
                service. <interp id="note3887" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> tout charmé d'entendre parler <interp id="note3890" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> de cette sorte, <pb
                  id="page_1198" n="V02-P600"/>luy dit encore cent choses obligeantes et
                passionnécs, si elle eust voulu les entendre : mais elle y respondit tousjours avec
                tant d'adresse et tant de modestie, que <interp id="note3891" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> en fut encore beaucoup plus
                amoureux, il la quitta donc, et s'éloigna de cette Cabane, avec une douleur
                inconcevable. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030405" n="Les visites de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Après un séjour bref et mélancolique à la cour, Philoxipe revient à Claire afin
                  de rendre visite à Policrite. Il s'entretient avec Cleanthe qui s'avère être un
                  parfait honnête homme. Il apprend que Policrite a également une sœur, Doride.
                  Cependant, il n'apprend rien sur les véritables origines de la famille. Philoxipe
                  multiplie ses visites et offre à la famille de Cleanthe de leur venir en aide. En
                  vain. Bientôt les parents de Policrite, se rendant compte que c'est la beauté de
                  leur fille qui motive les visites du jeune homme, mettent en garde la jeune
                  fille.</p>
              </argument>
              <p>Comme il fut arrivé au mesme lieu d'où il l'avoit aperçeuë la premiere fois, il s'y
                arresta : et regardant d'un costé sa belle et magnifique Maison de <interp
                  id="note3897" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, et de l'autre
                cette petite Habitation champestre ; ha <interp id="note3892" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, s'écria t'il, qui croiroit
                qu'en l'estat qu'est ton ame, tu pusses preferer cette malheureuse Cabane à ce
                Palais enchanté ? et que ton coeur si insensible à l'amour, et si remply du desir
                d'une veritable gloire, pûst s'abaisser aux pieds de <interp id="note3894"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ? Mais aussi,
                reprenoit il, seroit il possible, que si <interp id="note3893" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> doit aimer quelque chose,
                ce ne doive pas estre la plus belle chose du monde ? et si cela est, <interp
                  id="note3895" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                doit estre l'objet de ses desirs et de son amour. <interp id="note3896" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, dis-je, de qui les regards
                font sans artifice ; de qui les paroles font sinceres ;, de qui toutes les pensées
                (ont innocentes, qui ne connoist pas mesme le crime ; de qui le coeur n'est
                preoccupé d'aucune passion ; qui n'aime encore que les Bois, les Prez, les Fleurs,
                et les Fontaines ; qui ne connoist qu'à peine sa propre beauté ; et qui sans doute a
                toutes les inclinations vertueuses. Mais apres tout (reprenoit il, ayant esté
                quelque temps sans parler) l'amour est une foiblesse, dont je me suis seulement
                deffendu jusques <pb id="page_1199" n="V02-P601"/>icy, parce qu'en effet j'ay crû
                qu'il estoit beau de n'en estre pas capable : mais l'amour d'une personne de
                naissance si inégale, est une folie à laquelle je dois resister opiniastrément. Car
                enfin de quel front oserois-je paroistre à la Cour ? de quelque beauté que
                l'adorable <interp id="note3902" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> soit pourveuë, je n'oserois montrer les chaisnes qu'elle me
                fait porter : et il faut les rompre avec violence, ou les cacher du moins si bien
                que personne ne les aperçoive jamais. Ce fut en cette resolution que <interp
                  id="note3899" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                s'en retourna chez luy, et de là à Paphos : mais il y parût si mélancolique, qu'il
                fut contraint de feindre qu'il se trouvoit un peu mal le Roy qui le vit le soir
                mesme et chez luy et chez la Princesse <interp id="note3898" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, s'aperçeut de son
                chagrin, et le pressa de luy en descouvrir la cause : mais <interp id="note3900"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> luy dit, ce
                qu'il avoit dit aux autres. La Compagnie estoit grande ce soir là : et tout ce qu'il
                y à de beau à la Cour y estoit. Ce qui fut cause que <interp id="note3901"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> dans ses
                resveries, se demanda cent et cent fois à luy mesme, pourquoy puis qu'il devoit
                aimer, ce n'estoit pas quelqu'une deces illustres Personnes ? Cependant bien qu'il
                voulust se faire quelque violence, et tascher mesme d'aimer par raison et par force,
                il n'en pût jamais venir à bout : et l'image de <interp id="note3903" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> estoit si fortement
                emprainte dans son coeur, que rien ne l'en pouvoit effacer. Il passa trois jours de
                cette sorte, avec une inquietude extréme : et le quatriesme il retourna malgré luy à
                  <interp id="note3904" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, et
                  <pb id="page_1200" n="V02-P602"/>de <interp id="note3912" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Clarie">Clarie</interp> chez <interp id="note3905" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, qu'il rencontra d'abord
                appuyé sur cette petite Palissade de Lauriers qui fermoit sa court. Ce sage
                Vieillard ne le vit pas plustost, qu'il fut au devant de luy : et le reçeut avec une
                civilité, qui n'avoit rien de rustique. Seigneur, luy dit il, j'avois creû que ma
                Fille s'estoit trompée, lors qu'elle m'avoit dit vostre Nom : et c'est ce qui m'a
                empesché d'aller recevoir vos commandemens à <interp id="note3913" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>. Joint qu'un homme de ma fortune et de
                mon âge, a quelque peine à s imaginer, qu'il puisse servir de quelque chose, à un
                Prince comme vous. La Vertu, luy respondit <interp id="note3909" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, se fait des Amis de tous
                âges, et de toutes conditions : Mais <interp id="note3906" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, je ne demande plus qui a
                apris à parler à <interp id="note3911" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, apres vous avoir entendu : mais je vous
                demande à vous mesme, si c'est par necessité ou par choix, que vous habitez cette
                petite Maison ? Car si c'est le premier, vous n'y demeurerez pas long temps : et si
                c'est le dernier, je viendray quelque fois l'habiter aveque vous. Seigneur, luy
                repliqua <interp id="note3907" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> en sous riant, les petites Cabanes ne doivent point estre la
                demeure des Grands Princes : Il est vray, reprit <interp id="note3910" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, mais les grandes Vertus ne
                doivent pas non plus habiter dans les petites Cabanes, et seroient beaucoup mieux
                dans de grands Palais : c'est pourquoy je vous offre ma Maison de <interp
                  id="note3914" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> : où vous et
                toute vostre Famille ferez plus commodément qu'icy Seigneur, respondit <interp
                  id="note3908" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, il
                est beau à une Personne de vostre condition et de vostre vertu de vouloir <pb
                  id="page_1201" n="V02-P603"/>secourir les malheureux : mais il ne seroit pas
                juste, d'abuser de cette bonté ; qui peut-estre mieux employée en quelque autre
                occasion. Car enfin, je ne souffre point dans cette Cabane : mon ame n'estant pas
                plus grande qu'elle, y demeure en repos : et trouvant en ce petit coing de terre
                tout ce qui est necessaire pour n'avoir besoin de personne ; j'y vy beaucoup plus
                heureux, que ceux qui habitent des Palais, et qui portent encore leurs desirs plus
                loing. Mais sage <interp id="note3915" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp>, luy dit <interp id="note3917" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, ne me direz vous point quelle fortune vous a
                amené icy, et precisément de quelle condition vous estes ? Seigneur, reprit ce
                Vieillard, je suis sorty de Peres gens de bien, et d'une fortune médiocre : pour la
                mienne, vous voyez qu'elle est assez basse ; et je puis vous assurer, que ma vertu
                est assez commune. Diverses raisons trop longues à dire, m'ont obligé à quitter mon
                Païs ; et à chercher la solitude en cette Isle, où il y a desja long temps que je
                demeure. Mais, reprit Philoxique, ne craignez vous point que <interp id="note3919"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, que l'on peut
                apeller un Thresor, ne soit pas en assurance, en un lieu comme celuy cy ? Quand je
                tomberois d'accord, respondit <interp id="note3916" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, que <interp id="note3920" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> seroit ce que vous dites,
                j'aurois encore à vous respondre, que puis que ce Thresor n'est sçeu que du Prince
                  <interp id="note3918" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, je le tiens en seureté. Vous avez raison mon Pere, luy dit
                il, car je vous promets de vous proteger, contre tout ce qui voudroit vous nuire.
                Apres cela, <pb id="page_1202" n="V02-P604"/><interp id="note3921" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> luy ayant offert de se
                reposer, il le fit entrer dans sa Maison, où il trouva <interp id="note3925"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> femme de <interp
                  id="note3922" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> qui
                le reçeut avec une civilité qui luy fit bien connoistre que toute cette Famille
                n'avoit rien de sauvage ny de rustique. Elle avoir aupres d'elle la jeune <interp
                  id="note3929" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                et encore une autre Fille assez agreable, que <interp id="note3930" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> nommoit sa Soeur, et qui
                s'apelle <interp id="note3924" resp="BaS" type="personnage" value="Doride"
                  >Doride</interp>. Mais Dieux, que <interp id="note3927" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> retrouva <interp
                  id="note3931" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                belle ce jour là, et qu'elle acheva puissamment de luy gagner le coeur ! Ses cheveux
                qui luy pendoient negligeamment sur la gorge, qu'une Gaze assez transparente cachoit
                à demy, estoient ratachez vers le derriere de la teste, par une Guirlande de fleurs
                d'Orange et de Grenadiers mefiées ensemble : au dessous de laquelle pendoit un Voile
                fort clair, qui luy servoit à se cacher le visage, quand elle alloit au Soleil, et
                qui donnoit beaucoup d'agrément à sa Coëffure. Le reste de son habillement estoit
                blanc, et d'une forme agreable : ses manches qui estoient fort larges, estoient
                retroussées avec des rubans de belles couleurs : et quoy que cét habit n'eust rien
                du tout de magnifique ; et qu'au lieu de Perles et de Diamans, <interp id="note3932"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ne fust parée
                que de fleurs ; il y avoit pourtant quelque chose de si galant et de si propre en sa
                parure, que <interp id="note3928" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ne l'avoit jamais veuë si belle. Plus il la voyoit, plus il
                l'aimoit : et plus il l'entendoit, plus il l'admiroit : et soit qu'il entretinst
                  <interp id="note3923" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> ; soit qu'il parlast à <interp id="note3926" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> ; soit qu'il s'adressast à
                  <interp id="note3933" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> ; <pb id="page_1203" n="V02-P605"/>ou que mesme il dist
                quelque civilité à <interp id="note3937" resp="BaS" type="personnage" value="Doride"
                  >Doride</interp> ; il estoit tousjours plus surpris. Que ne fit il point alors,
                pour les obliger à luy dire quelque chose de plus que ce que <interp id="note3934"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> luy avoit dit, et
                pour les persuader de souffrir qu'il les logeast mieux qu'ils n'estoient ! Il voulut
                mesme offrir des Pierreries à <interp id="note3935" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, pour en faire ce qu'il luy plairoit : mais
                quoy qu'il pend faire, il ne pût ny rien aprendre, ny rien obtenir, que la seule
                permission d'aller quelquefois chez eux : encore ne la luy donnerent ils, que parce
                qu'ils ne la luy pouvoient refusèr. Je ne m'arresteray point à vous dire, avec
                quelle assiduité <interp id="note3939" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> retourna en ce lieu là, pendant douze jours
                qu'il fut à <interp id="note3942" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp>, sans retourner à Paphos : mais je vous diray qu'enfin <interp
                  id="note3936" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> qui
                avoit de l'esprit, et <interp id="note3938" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megisto">Megisto</interp> qui n'en manquoit pas, s'aperçevant aisément que
                la beauté de <interp id="note3941" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> estoit la cause des visites de ce Prince, luy firent une
                grande leçon, et luy dirent qu'elle songeast bien à elle : et qu'elle conciderast,
                que l'amour de <interp id="note3940" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ne luy pouvoit estre que dommageable : et qu'ainsi elle
                vescust aveque luy comme avec une Personne qu'elle ne devoit jamais regarder qu'avec
                respect : sans souffrir qu'il voulust l'engager à nulle affection particuliere. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030406" n="La déclaration de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Philoxipe parvient un jour à s'entretenir en particulier avec Policrite et lui
                  déclare son amour. La jeune fille répond avec prudence et modestie : d'une part
                  Philoxipe ne doit pas aimer quelqu'un de sa condition, et d'autre part elle-même
                  est trop vertueuse pour souhaiter entendre parler d'amour. Leur conversation est
                  interrompue par les parents de la jeune fille. Par ailleurs, Philoxipe est
                  contraint de retourner à Paphos sur ordre du roi. Ce dernier lui donne le
                  commandement de Cithere et l'exhorte à intervenir en sa faveur auprès
                  d'Aretaphile, afin que celle-ci lui donne son cœur avant de recevoir la couronne.
                  Philoxipe s'exécute, mais avec une mélancolie manifeste. Le jeune homme retourne
                  aussi vite que possible à Clarie.</p>
              </argument>
              <p>Cependant <interp id="note3943" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> qui s'aperçeut que jamais il n'auroit la liberté de parler à
                  <interp id="note3944" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> en particulier, si le hazard ne la faisoit naistre : fut tant
                de fois en ce lieu là, qu'enfin il la rencontra sans autre compagnie que de la jeune
                  <pb id="page_1204" n="V02-P606"/>Doride. Cette occasion estant trop favorable pour
                la perdre, il s'aprocha d'elle, et la regardant avec beaucoup d'amour, ne pensez pas
                  <interp id="note3946" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, luy dit il, que j'aye rien de criminel, à vous dire, encore
                que j'aye cherché avec soin, à vous entretenir seule. Mais c'est que ne sçachant pas
                comment vous devez recevoir mon affection, j'ay esté bien aise de n'avoir point de
                tesmoins de mon infortune ou de mon bonheur. Seigneur, luy dit <interp id="note3947"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> en rougissant,
                auparavant que de me parler, considerez je vous prie en quel lieu vous estes :
                regardez la Cabane que j'habite, et voyez l'habillement que je porte. Non <interp
                  id="note3948" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                luy repliqua l'amoureux <interp id="note3945" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, je ne voy rien que vos yeux : et quand vous
                auriez une Couronne de Diamants sur la teste, je ne m'en apercevrois non plus, que
                je m'aperçoy de ce que vous dites : tant il est vray que vostre beauté attache
                fortement mes regards. Souffrez donc, Seigneur, luy dit alors cette sage et belle
                Fille, que je vous aprenne une autre chose, que peut-estre vous ne sçavez pas, et
                qui vous doit empescher de me dire rien qui soit injuste. C'est, Seigneur, que cette
                mesme <interp id="note3949" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> que vous voyez en une petite Maison Champestre ; qui ne porte
                que deshabillemens tous simples ; qui ne connoist que ses Bois et ses Rochers ; a
                pourtant dans l'esprit malgré sa bassesse et sa simplicité, un sentiment de gloire
                si délicat ; qui pour peu que vous l'offenciez, elle sera capable de mourir de
                douleur et de desplaisir. Songez <pb id="page_1205" n="V02-P607"/>donc, Seigneur, à
                ne rien dire qui puisse faire croire à <interp id="note3950" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> que vous ne la connoissez
                pas : car enfin elle a une si forte passion pour la Vertu, qu'elle auroit bien de la
                peine à ne haïr pas ceux qui luy diroient quelque chose qui luy seroit oppose. Ne
                craignez pas adorable <interp id="note3951" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, luy dit il, que je vous die rien qui vous
                fâche, ou du moins qui vous doive fâcher : car enfin je vous proteste en presence
                des Dieux qui m'escoutent, que la passion que vous avez pour les Fleurs, pour les
                Fontaines, et pour l'émail de vos Prairies ; n'est pas plus pure ny plus innocente,
                que celle que j'ay pour <interp id="note3952" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>. Et s'il y a de la difference, c'est que
                celle que j'ay pour elle est si violente et si forte, qu'il n'est rien que je ne
                sois capable de faire pour la luy tesmoigner. Vous ne le pouvez mieux faire,
                Seigneur, reprit <interp id="note3953" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, qu'en me faisant la grace de ne me dire plus
                de semblables choses, qui ne serviroient qu'à troubler le repos de ma vie : puis que
                si je ne vous croy point, j'auray sans doute quelque chagrin de voir que vous aurez
                voulu vous moquer de ma simplicité : et si je vous croy, je seray au desespoir
                d'estre cause qu'un si Grand Prince ait reçeu une passion indigne de luy, et une
                passion de laquelle il ne peut jamais tirer nul avantage. Car enfin <interp
                  id="note3954" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> se
                connoissant, et vous connoissant aussi, ne voudrait pas faire une faute, ny vous
                obliger non plus à en faire une pour l'amour d'elle. Ainsi, ne vous engagez pas,
                Seigneur, en une au avanture si fâcheuse : Laissez moy <pb id="page_1206"
                  n="V02-P608"/>dit elle en le regardant d'une maniere qui le retenoit plus qu'elle
                ne le chassoit, quoy que ce fust fans artifice) laissez moy, dis-je, parmy nos bois
                et nos rochers, et allez vous en dans vos Palais, où vous ferez mieux qu'icy.
                  <interp id="note3957" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> surpris d'entendre parler <interp id="note3960" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> de cette sorte, se jettant
                à ses genoux. Non, luy dit il, adorable <interp id="note3961" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, vous n'estes point ce que
                vous paroissez estre : et quand vous le feriez, vostre vertu vous mettroit encore au
                dessus de toutes les Reines du monde. Seigneur, luy dit elle en le relevant, ne vous
                imaginez pas que les flateries me puissent gagner : car si je ne connois pas le
                monde par ma propre experience, je le connois par le raport de mes Parens. Ainsi je
                sçay que l'amour est vie dangereuse passion : et sans sçavoir precisément ce que
                c'est, je sçay qu'il la faut esviter : et que celle que vous dites avoir, me doit
                estre plus redoutable qu'une autre. Et pourquoy <interp id="note3962" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, reprit il, la traitez vous
                de cette sorte, cette innocente passion, que vous avez fait naistre dans mon coeur ?
                C'est parce, dit elle, qu'elle ne peut estre qu'injurieuse au Prince <interp
                  id="note3958" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                ou à <interp id="note3963" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>. Mais, luy dit il, du moins dites moy de grace, si <interp
                  id="note3964" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                estoit Princesse, ou si <interp id="note3959" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estoit de la condition de <interp
                  id="note3965" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                ce qu'elle penseroit de luy ? le n'en sçay rien, Seigneur, luy respondit elle, mais
                je sçay tousjours bien que quand je l'estimerois infiniment, et que mesme je
                l'aimerois beaucoup, <interp id="note3955" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et <interp id="note3956" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> disposeroient tousjours de moy
                absolument. <pb id="page_1207" n="V02-P609"/>Aprenez moy donc, luy dit il, s'ils
                m'estoient favorables, si vous leur obeïriez sans repugnance ? Seigneur, luy dit
                elle en sous riant, l'on m'a tellement dit qu'il ne faut pas se fier legerement à
                personne, que je ne juge pas à propos de vous reveler un si grand secret. Comme ils
                en estoient là, <interp id="note3967" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> et <interp id="note3968" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megisto">Megisto</interp> arriverent et interrompirent leur entretien :
                D'abord <interp id="note3969" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> remarqua aisement que ces deux Personnes avoient quelque
                inquietude de ses visites : c'est pourquoy il se resolut de les faire un peu moins
                frequentes, de peur de se priver pour toujours d'un bien dont il pouvoit jouir
                quelquefois, Ainsi donc, Seigneur, <interp id="note3970" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> apres une conversation
                assez courte, partit et s'en retourna non seulement à <interp id="note3971"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, mais à Paphos ; où aussi
                bien le Roy luy avoit envoyé ordonner de se rendre : ne pouvant plus souffrir qu'il
                fust si long temps en solitude. Toutes les Dames et toute la Cour se plaignoient de
                luy, et ne pouvoient comprendre ces longues retraites : Le Roy luy donna alors
                encore de nouvelles marques de son effection, en luy donnant le Gouvernement de
                Cithere, qui vint à vaquer par la mort de celuy qui le possedoit. Il luy raconta ce
                qui luy estoit arrivé pendant son absence, avec la Princesse <interp id="note3966"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> ; et le
                conjura de luy parler toujours en sa faveur. Car, luy dit ce Prince, cette Personne
                s'est mis dans l'esprit de vouloir estre assurée de la Couronne de Chipre, avant que
                de me donner son coeur ; et je veux qu'elle me donne <pb id="page_1208" n="V02-P610"
                />son coeur, auparavant que de luy donner une Couronne. <interp id="note3973"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> promit au Roy de
                parler à <interp id="note3972" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> : mais ce fut avec tant de melancolie, que tout le monde s'en
                aperçeut. Il resvoit presque tousjours : il disoit une chose pour une autre : il
                fuyoit la conversation : et s'en retournoit à <interp id="note3974" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, aussitost qu'il le pouvoit. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030407" n="Les sentiments troublés de Philoxipe et Policrite">
              <argument>
                <p>Philoxipe est complètement épris de Policrite, malgré la bassesse de sa
                  condition. Il reste toutefois conscient que le seul moyen de l'épouser est de
                  quitter la cour. De son côté, Policrite s'entretient avec Doride : elle ne
                  comprend pas les changements qui se passent dans son cœur. Par contre elle est
                  persuadée que sa condition est un obstacle insurmontable à l'amour de
                  Philoxipe.</p>
              </argument>
              <p>Cependant <interp id="note3975" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> trouva plus de resistance qu'il n'avoit pensé, dans le coeur
                de <interp id="note3977" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> : Car comme cette jeune Personne craignoit tout, elle n'osoit
                presque regarder ce Prince. La difference de sa condition, qui faisoit que dans son
                ame elle luy estoit plus obligée ; estoit pourtant ce qui faisoit qu'elle le
                traitoit plus mal. <interp id="note3976" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> voulut faire des presents à toute cette
                vertueuse Famille : mais ils les refuserent tous. Cependant il estoit tousjours plus
                malheureux : car encore qu'il aimast <interp id="note3978" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> passionnément, et qu'il
                l'estimast plus que tout ce qu'il y avoit de Grand sur la Terre ; apres tout, il ne
                pouvoit Ce resoudre à faire jamais sçavoir à personne, qu'il avoit une passion si
                basse. Il eust sans doute esté capable, d'aller vivre dans une Isle deserte avec
                  <interp id="note3979" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> : mais il ne pouvoit imaginer, qu'aux yeux de tout le Royaume,
                il peust jamais espouser une Fille de cette condition. Cela n'empeschoit pourtant
                pas, qu'il ne l'aimait d'une affection tres respectueuse : et de telle sorte, qu'il
                n'eust pas voulu souffrir un desir criminel dans son coeur. Cette vertu toute pure
                et sans artifice, qu'il voyoit dans celuy de cette Fille, luy <pb id="page_1209"
                  n="V02-P611"/>inspiroit un respect plus grand pour elle, que si elle eust esté sur
                le Throsne : il voyoit donc qu'il aimoit, et qu'il aimoit sans esperance de trouver
                jamais de remede à son mal : à moins que de se resoudre d'abandonner et la Cour, et
                la Royaume, et de demander <interp id="note3983" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> à <interp id="note3980" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, avec une si fâcheuse
                condition. Toutefois ce qui l'affligeoit le plus, c'estoit de ne sçavoir point
                comment il estoit dans l'esprit de <interp id="note3984" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : il la trouvoit douce et
                civile ; il ne voyoit nulles marques de haine sur son visage : mais il y voyoit
                aussi une si grande retenüe, et une modestie si exacte, qu'il ne pouvoit connoistre
                ses sentimens. Il luy sembla mesme, que <interp id="note3985" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> estoit devenüe un peu plus
                melancolique depuis quelque temps : et en effet il ne se trompoit pas : car comme la
                beauté, la bonne mine, l'esprit, et la civilité de <interp id="note3982" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, n'estoient pas des choses
                que l'on peust voir sans estime : la jeune <interp id="note3986" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ne pouvoit pas se voir
                aimée d'un Prince comme celuy là, sans en avoir le coeur Un peu touché de
                reconnoissance. Neantmoins, comme elle se voyoit en une condition si esloignée de la
                sienne : et que par un sentiment de vertu, il faloit resister à cette affection
                naissante : elle ne pouvoit s'empescher de s'affliger de la conqueste qu'elle avoit
                faite : et de s'en pleindre avec sa chère <interp id="note3981" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Doride">Doride</interp>, qui a aussi beaucoup d'esprit.
                Ma Soeur, luy disoit elle un jour, que vous estes heureuse en comparaison de moy, de
                pouvoir encore prendre plaisir à la <pb id="page_1210" n="V02-P612"/>promenade ; à
                cueillir des fleurs ; au chant des Oyseaux ; et au murmure des Fontaines : et de
                n'estre pas reduite au point de vous pleindre de trop de bonne fortune. Car enfin
                  <interp id="note3988" resp="BaS" type="personnage" value="Doride">Doride</interp>,
                je suis assurée que le coeur de <interp id="note3992" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> est une conqueste, que de Grandes Princesses
                voudroient avoir faite : cependant quoy qu'elles pussent s'en rejoüir innocemment,
                il faut que je m'en afflige comme d'un grand mal. Je voudrois bien ne l'avoir jamais
                veû : ou du moins je me l'imagine. Car apres tout, quoy que je souhaitasse
                passionnément, ce me semble, qu'il ne m'aimast plus ; je suis pourtant bien aise de
                le voir. Mais, luy disoit <interp id="note3989" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Doride">Doride</interp>, si l'amour est une chose aussi puissante que l'on
                dit, que sçavez vous si <interp id="note3993" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ne vous aimera point assez pour vous espouser
                ? Ha ma Soeur, luy respondit elle, comme je ne voudrois pas faire une chose contre
                mon devoir, je ne voudrois pas non plus que <interp id="note3994" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> fist rien contre le sien.
                Mais, luy repliqua <interp id="note3990" resp="BaS" type="personnage" value="Doride"
                  >Doride</interp>, vous aimez donc <interp id="note3995" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, puis que vous vous
                interessez en sa gloire contre vous mesme. <interp id="note3996" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> rougit à ce discours : et
                regardant <interp id="note3991" resp="BaS" type="personnage" value="Doride"
                  >Doride</interp> toute confuse ; Si vous connoissiez mieux cette passion que moy,
                luy dit elle, je vous descouvrirois tous les sentimens de mon ame, afin de sçavoir
                ce que j'en dois croire : mais je ne pense pourtant pas que cette dangereuse maladie
                soit dans mon coeur. Car s'il vous en souvient, nous avons entendu dire à <interp
                  id="note3987" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, et
                nous avons leû plus d'une fois, <pb id="page_1211" n="V02-P613"/>que l'Amour fait
                perdre la raion ; qu'il donne cent peines et cent inquiétudes ; qu'il fait
                quelquesfois commettre des crimes ; et graces au Ciel, je ne sens encore rien de
                tout cela dans mon coeur. Il me semble que ma raison est assez libre ; et que la
                melancolie qui me possede est assez douce : car enfin je resve bien souvent, il est
                vray : mais je resve avec plaisir : et quoy que je ne veuille pas aimer <interp
                  id="note3998" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                il y a pourtant des momens, où je suis bien aise qu'il m'aime. Mais pour des crimes,
                bien soing d'en vouloir commettre, je vous proteste ma Soeur, que quand il n'y
                auroit nulle autre raison que celle de ne vouloir pas perdre l'estime de <interp
                  id="note3999" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ;
                je mourrois mille fois plustost que de faire rien d'injuste. Vous jugez donc bien
                que craignant les Dieux ; qu'aimant la Vertu ; et voulant me rendre digne de
                l'affection d'un si Grand Prince ; je ne seray jamais rien contre la gloire. Je le
                crois ainsi, respondit <interp id="note3997" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Doride">Doride</interp>, Mais apres tout ma Soeur, vous vous abusez quand
                vous ne croyez point aimer <interp id="note4000" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : car enfin vous n'aimez plus ce que vous
                aimiez avant sa connoissance : Vous estes mesme un peu plus propre : Vous consultez
                plus souvent le Cristal de nos Fontaines : et vous n'estes plus ce que vous estiez.
                Ha ma Soeur, repliqua <interp id="note4002" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, si ce que vous dittes est vray, j'y donneray
                bon ordre : et je ne verray plus <interp id="note4001" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> que pour le mal traiter : afin que me
                haissant, je ne puisse pas l'aimer davantage. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030408" n="Les révélations de Cleanthe">
              <argument>
                <p>Craignant que Policrite ne cède aux avances de Philoxipe, le père de Policrite
                  lui avoue qu'elle est de naissance élevée, descendante d'une des plus illustres
                  familles de Grece. Il invoque toutefois un oracle pour justifier le fait qu'il n'a
                  pas le droit de lui donner des informations supplémentaires. Cleanthe exhorte sa
                  fille à se montrer indifférente envers Philoxipe. Une fois seule, la jeune fille
                  mesure l'effet de ces révélations : elle est désormais légitimée à aimer
                  Philoxipe. Elle décide toutefois de se montrer indifférente afin de mettre la
                  passion de son amant à l'épreuve.</p>
              </argument>
              <p>Apres que ces deux jeunes <pb id="page_1212" n="V02-P614"/>Personncs se furent
                entretenües de cette sorte au bord d'un petit Ruisseau, <interp id="note4003"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et <interp
                  id="note4007" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> qui
                avoient changé de sentimens et de resolution y arriverent : et donnant une
                commission à <interp id="note4006" resp="BaS" type="personnage" value="Doride"
                  >Doride</interp> pour l'esloigner, <interp id="note4008" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> prenant la parole, <interp
                  id="note4011" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                luy dit elle, il y a quelques jours que je vous dis qu'à cause de vostre condition,
                vous ne deviez jamais regarder <interp id="note4009" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qu'aveque respect : Mais craignant que par
                l'inegalité que vous croyez estre entre vous et luy, vous ne luy soyez si obligée de
                son affection, qu'enfin vous ne veniez à l'estimer un peu trop : <interp
                  id="note4004" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et
                moy avons resolu de vous dire, qu'à cause de vostre veritable condition, vous estes
                obligée à ne regarder jamais <interp id="note4010" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qu'avec beaucoup d'indifference. Car en un
                mot, poursuivit <interp id="note4005" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp>, pour ne vous déguiser plus la verité des choses, vous estes ce
                que vous ne pensez pas estre : et nous femmes aussi ce que vous ne sçavez pas, et ce
                que vous ne sçaviez mesme point encore, parce que les Dieux ne nous l'ont pas
                permis. Mais pour vous apprendre combien vous estes plus obligée que vous ne pensez
                à estre vertueuse, sçachez <interp id="note4012" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, que vous estes d'un Sang si noble, qu'il n'y
                en a point de plus illustre en toute la Grece. Quoy mon Pere, luy dit <interp
                  id="note4013" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> en
                l'interrompant, je ne suis ce que j'ay tousjours creû estre ? Non ma fille, luy dit
                il, et conter des Rois parmy vos Ancestres, n'est pas la plus glorieuse marque
                d'honneur dont vous puissiez vous vanter. Il y a <pb id="page_1213" n="V02-P615"
                />quelque chose de plus Grand dans vostre Race que ce que je dis : c'est pourquoy
                j'ay creû à propos pour vous eslever le coeur, de vous confier cét important secret,
                que je vous dessends de réveler à personne : et pour vous faire mieux voir, combien
                vous estes obligée de ne rien faire indigne de la vertu de vos Peres, et de la
                condition en laquelle vous estes née. <interp id="note4019" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> entendant parler <interp
                  id="note4014" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> de
                cette sorte, en eut une joye extréme, quoy que ce ne fust pas une joye tranquile :
                car la curiosité de sçavoir un peu plus precisément ce qu'on luy disoit, luy donna
                beaucoup de peine. Mon Pere, luy dit elle, ne me laissez point dans une si cruelle
                inquietude : dites moy je vous prie un peu plus clairement, une si agreable verité :
                et ne me laissez plus ignorer ce que je suis. Les Dieux ma fille, respondit <interp
                  id="note4016" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, nous
                l'ayant dessendu par la bouche d'un de leurs Oracles, il faut que vous vous
                contentiez de ce que nous vous avons dit. Mais servez vous en à dessendre l'entrée
                de vostre coeur à l'amour de <interp id="note4017" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : et bien loing de le regarder comme un
                Prince qui vous fait trop d'honneur : regardez le plustost comme un Prince à qui
                vous feriez grace de le souffrir. Ce n'est pas, adjousta <interp id="note4015"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, que <interp
                  id="note4018" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                n'ait toutes les vertus et toutes les qualitez necessaires à un Grand Prince : mais
                c'est ma fille, qu'il y a une espece d'orgueil qui n'est pas inutile dans le coeur
                d'une jeune Personne, pour la dessendre contre l'amour. Quand nous estimons <pb
                  id="page_1214" n="V02-P616"/>ceux qui nous prient au dessus de nous, il est
                difficile de les refuser : où au contraire quand nous croyons au dessous de nous
                ceux qui nous demandent, ou du moins nos égaux, nous leur refusons les choses
                injustes sans difficulté. <interp id="note4025" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> assura alors <interp id="note4020" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et <interp id="note4021"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, que quand elle
                n'auroit rien sçeu de ce qu'ils luy venoient de dire, elle n'auroit jamais rien fait
                contre la bien-seance qu'ils luy avoient enseignée : en suitte de quoy ils la
                quitterent. Mais Dieux, que leur dessein reüssit mal, s'ils vouloient empescher
                  <interp id="note4026" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> d'aimer <interp id="note4022" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ! Elle fut quelque temps à n'avoir dans
                l'esprit que la joye de sçavoir qu'elle estoit de naissance illustre : et apres cela
                voulant se servir de cette connoissance, pour chasser de son coeur ce commencement
                d'affection, que le merite de <interp id="note4023" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> y avoit desja fait naistre ; elle trouva que
                cette connoissance l'y fortissoit. Car enfin, disoit elle, la certitude de ce que je
                suis, ne diminüe point l'obligation que je luy ay : puis qu'il ne sçait pas que je
                sois rien au dessus de ce que je parois éstre. Mais pour moy qui connois aujour
                d'huy ce que je suis, pourquoy ne puis-je pas esperer qu'un jour les Dieux
                permettront que <interp id="note4024" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> sçachant ma veritable condition, me mette en estat de le
                pouvoir aimer sans crime, et d'estre aimée de luy avec innocence ? Non non <interp
                  id="note4027" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                adjoustoit elle, ne dessendons plus si opiniastrément nostre coeur : contentons nous
                de cacher nos sentimens, et de ne rien faire de criminel : <pb id="page_1215"
                  n="V02-P617"/>Mais ne rejettons pas aussi comme un grand mal, l'affection d'un
                Prince, qui devroit estre choisi par le plus Grand et le plus sage Roy du monde,
                quand mesme je serois sa fille. Mais, poursuivoit elle, peut estre que <interp
                  id="note4028" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> se
                déguise : qu'il a des sentimens criminels pour toy : et que ta simplicité t'abuse.
                Attends donc, disoit elle, à te déterminer : et esprouve sa confiance et sa
                fidelité, par une indifference apparente, qui ne luy laisse nul espoir. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030409" n="Policrite, modèle de Mandrocle">
              <argument>
                <p>Lors d'une conversation entre Philoxipe et Policrite, il apparaît que la jeune
                  fille a effectivement servi de modèle au peintre Mandrocle : Cleanthe, d'abord
                  réticent à cette idée, avait dû céder, de crainte que l'artiste n'ébruite
                  l'existence d'une si belle jeune fille. Fort de cette confirmation, Philoxipe
                  demande à la jeune femme de le laisser prouver qu'il est le plus amoureux de tous
                  les hommes. Policrite reste inflexible et refuse d'en écouter davantage.</p>
              </argument>
              <p>C'estoit en cét estat qu'estoient les choses dans le coeur de <interp id="note4031"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, lors que
                  <interp id="note4029" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> arriva aupres d'elle : d'abord qu'elle le vit, elle voulut
                reprendre le chemin de sa petite Cabane : mais s'estant avancé en diligence, il l'en
                empescha. Neantmoins comme elle n'en estoit qu'à quinze ou vingt pas, et qu'il y
                avoit deux femmes qui la servoient, qui travailloient dans un petit Pré assez
                aproche d'eux, elle s'arresta : et <interp id="note4030" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> prenant la parole ; Quoy
                  <interp id="note4032" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> luy dit il, vous fuyez un Prince qui fuit tout le monde pour
                l'amour de vous, et qui ne cherche que vous ? Seigneur (luy dit-elle, avec je ne
                sçay quel air un peu plus imperieux qu'auparavant, bien qu'elle n'en eust pas le
                dessein) je fais ce que vous devriez peut-estre faire : car enfin, quel avantage
                pouvez vous esperer de vos visites et de vos soings ? Celuy d'entendre dire de
                vostre belle bouche, reprit il, que je ne suis pas haï de vous. S'il ne faut que ce
                la, repliqua t'elle, pour vous fatisfaire, il ne fera pas difficile d'en venir à
                bout : Mais n'en de <pb id="page_1216" n="V02-P618"/>mandez pas davantage, si vous
                ne voulez estre refusé. Quoy aimable <interp id="note4038" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, reprit <interp
                  id="note4035" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                vous ne m'aimerez jamais ; et tout ce que je fais pour meriter vostre affection,
                fera fait inutilement ? Non, cela n'est pas possible : quand mesme vous feriez aussi
                insensible que les Portraits que j'ay de vous. Les Portraits que vous avez de moy !
                reprit <interp id="note4039" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, Ouy, adjousta <interp id="note4036" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, je ne suis pas si
                malheureux que vous pensez : et sans vostre consentement, et malgré vous, j'ay tous
                les jours le plaisir de vous voir. Ha, s'écria <interp id="note4040" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, je voy bien Seigneur, que
                Mandrocle m'a trahie, et qu'il m'a manqué de parole. <interp id="note4037"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> luy demanda
                alors, comment elle avoit connu Mandrocle ? et elle luy aprit que ce fameux Peintre
                passant toutes les heures de son loisir à errer parmy ces Montagnes, pour y designer
                quelques Paisages, avoit un jour fortuitement esté à leur petite Habitation : où
                l'ayant veüe, il avoit demandé à <interp id="note4033" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp> la permission de la peindre. Que <interp
                  id="note4034" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> la
                luy avoit voulu refuser : mais que voyant son opiniâtreté, il avoit eu peur qu'il
                n'allast luy parler d'elle à <interp id="note4041" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Clarie">Clarie</interp> ; et que c'estoit pour quoy il le luy avoit permis
                : à condition de ne se servir de ce Portrait dans ses Tableaux, que comme d'une
                teste faite à plaisir, et par imagination : luy faisant jurer solemnellement, de ne
                parler jamais à personne sans exception, de la connoissance qu'il avoit avec eux.
                Que depuis cela, tant que Mandrocle avoit esté à <interp id="note4042" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, il luy estoit venu <pb id="page_1217"
                  n="V02-P619"/>aprendre à dessigner ; et avoit fait son Portrait de vingt façons
                differentes. <interp id="note4045" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> demanda alors à <interp id="note4043" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> si Mandrocle luy avoit
                parlé d'elle ? et il luy aprit la verité de la chose. Mais, luy dit il, <interp
                  id="note4046" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                vous voyez bien que la Deesse que vous representez, n'a pas dessein que vous soyez
                tousjours inhumaine : puis qu'elle a bien voulu paroistre sous vostre visage.
                Seigneur, luy dit elle, comme je ne suis pas de vostre Isle, j'ay plus de devotion à
                Diane qu'à Venus Uranie : et ainsi ce n'est pas par cette raison, que vous me pouvez
                persuader. joint que cette Deesse n'aprouvant que les passions innocentes, ne me
                conseilleroit sans doute jamais de souffrir la vostre. La vertu mesme, reprit
                  <interp id="note4044" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, vous l'ordonneroit : et vous vous le conseilleriez vous
                mesme, si vous connoissïez bien mon coeur. Il faudroit, repliqua t'elle, un si long
                temps pour me le faire connoistre, que je ne vous conseille pas de l'entreprendre.
                Mais enfin, dit il, si je l'entreprends, et que je vous face voir, que jamais
                personne n'a rien tant aimé que je vous aime, que penserez vous ? Je penseray, dit
                elle, que vous ferez bien malheureux, d'avoir si fortement aimé une Personne qui
                n'est pas digne de cét honneur. Mais, reprit il, m'en aurez vous quelque obligation
                ? Je vous en plaindray, luy dit elle, et souhaiteray vostre guerison, ou par
                l'absence, ou par l'oubly. Ha ! cruelle Personne, s'escria t'il, souhaitez la plus
                tost par vostre compassion et par vostre pitié : et promettez moy seulement, <pb
                  id="page_1218" n="V02-P620"/>ment, que vous me donnerez le loisir de vous
                persuader, que je suis le plus amoureux des hommes. Ce seroit desja estre un peu
                persuadée, luy dit elle, que d'en user comme vous dites : c'est pourquoy (poursuivit
                elle en marchant vers sa petite Cabane) je ne veux plus vous escouter. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020305"
            n="Histoire de Philoxipe et Policrite : mélancolie de Philoxipe" type="sequence">
            <argument>
              <p>Une profonde mélancolie s'empare de Philoxipe, qui ne peut s'empêcher de quitter la
                cour pour rejoindre Clarie dès que possible. Le roi, très inquiet pour le jeune
                homme, charge Leontidas de s'enquérir des raisons de sa mélancolie. Philoxipe finit
                par avouer à son ami Leontidas, non sans honte, la passion qui le brûle pour une
                jeune fille de basse condition. De son côté, le roi soupçonne Philoxipe d'être
                amoureux d'Aretaphile et d'en garder le secret pour ne pas apparaître comme son
                rival. Fort de cette conviction, il va trouver le jeune homme à la campagne. Pendant
                ce temps, Philoxipe est au désespoir : Policrite se montre indifférente et ses
                parents témoignent de plus en plus d'hostilité à ses visites. Sa situation paraît
                sans issue. L'arrivée du roi lui cause un surcroît de confusion. Pourtant, le
                souverain ne lui tient pas rigueur d'être amoureux de sa maîtresse ; au contraire,
                il préfère tenter d'oublier Aretaphile plutôt que de perdre son ami. Il oblige ainsi
                Philoxipe à retourner à la cour. Ce dernier tombe gravement malade, au point de voir
                ses jours menacés. Le roi recourt alors à une solution extrême : il renonce à
                Aretaphile en faveur de son ami, dont il espère ainsi la guérison. La jeune femme se
                vexe, tandis que Philoxipe est confus. Il décide d'avouer toute la vérité au roi. Ce
                dernier ne le croit pas, tant qu'il n'aura pas vu Policrite. </p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030501" n="L'interrogatoire de Leontidas">
              <argument>
                <p>Philoxipe sombre de jour en jour davantage dans une profonde mélancolie. Toute la
                  cour s'étonne de le voir aller si souvent à Clarie, même durant l'hiver. Le roi
                  est véritablement inquiet pour son ami. Il charge Leontidas de l'interroger. Ce
                  dernier se rend à Clarie et questionne Philoxipe sur les raisons de sa mélancolie.
                  L'ambition, la vengeance ou encore la passion de Philoxipe pour les livres ne
                  peuvent pas avoir provoqué un tel mal-être. Leontidas suggère que son ami a
                  l'attitude d'un amant malheureux.</p>
              </argument>
              <p> C'estoit de cette sorte que <interp id="note4048" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> passoit sa vie : qui parmy beaucoup
                d'inquiétudes, n'avoit que quelques momens de plaisir. Cependant il ne pouvoit durer
                à Paphos : et quand il y alloit, tout ce qu'il pouvoit faire estoit de voir
                seulement la Princesse <interp id="note4047" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, parce que le Roy l'y forçoit : mais il
                paroissoit si melancolique et si changé, qu'il n'estoit pas connoissable. Le Roy qui
                l'aimoit tendrement, en estoit en une peine extréme ; il cherchoit avec toute la
                Cour, la cause de ce changement, et ne la pouvoit trouver : il la luy demandoit à
                luy mesme, sans en pouvoir tirer aucune connoissance : <interp id="note4049"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> luy disant
                tousjours que c'estoit une melancolie qui venoit sans doute de son temperamment, et
                de quelque legere indisposition. Mais, luy disoit le Roy, la solitude ne guerit pas
                de semblables incommoditez et vous devriez n'aller plus tant à <interp id="note4050"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>. Cependant cela continua
                tousjours ainsi :et mesme quand l'Hyver fut venu, ce qui surprit encore davantage
                toute la Cour. L'on sçavoit qu'il ne faisoit plus bastir à <interp id="note4051"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> : que les Peintres et les
                Sculpteurs qu'il y avoit eus si longtemps n'y estoient plus : que la Saison n'estoit
                plus belle : que quand il y alloit, c'estoit <pb id="page_1219" n="V02-P621"/>avec
                peu de Train, et qu'il s'y promenoit toujours seul : l'on voyoit sur son visage une
                tristesse estrange, et un changement fort considerable ;et tout cela sans qu'il
                parust aucune cause à son déplaisir. Le Roy l'avoit comblé de bien faits et
                d'honneurs : il luy avoit demandé cent fois, ce qu'il desiroit de luy ? Toute la
                Cour l'aimoit : il n'avoit pas un Ennemy : il estoit extraordinairement riche : il
                ne paroissoit point avoir de mal que l'on peust nommer, et que les Médecins
                connussent : Enfin, la melancolie et la retraite de <interp id="note4053" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estoient des choses
                inconcevables. Toute la Cour ne parloit que de cela, et le Roy en estoit en une
                affliction extréme ; ne sçachant donc plus par quelle voye s'esclaircir de ce que
                  <interp id="note4054" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> avoit dans l'ame, il jetta les yeux sur moy : pour lequel il
                sçavoit que ce Prince avoit assez d'amitié : et mesme plus de confiance, que pour
                nulle autre personne. un jour donc que <interp id="note4055" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estoit allé à <interp
                  id="note4057" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, le Roy
                m'envoya querir : et apres l'avoir assuré, comme il estoit vray, que je ne sçavois
                rien de particulier de la melancolie de ce Prince : il me fit l'honneur de me
                commander de l'aller trouver ; et de tascher avec beaucoup d'adresse, de descouvrir
                ce qu'il avoit dans l'esprit. Car, me dit il, <interp id="note4052" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, j'aime <interp
                  id="note4056" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> à
                tel point, que je ne puis vivre content qu'il ne le soit : et s'il faloit luy donner
                la moitié de mon Royaume, je le serois sans doute plustost, que de ne le satisfaire
                pas. Je partis donc avec intention en effet de tascher de contenter la <pb
                  id="page_1220" n="V02-P622"/>curiosité du Roy : qui certainement avoit quelque
                besoin de la presence de <interp id="note4061" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, pour le consoler de la maniere dont la
                Princesse <interp id="note4058" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> le traitoit : et je ne pense pas qu'il se soit jamais veû un
                combat d'ambition et d'amour plus opiniastré. Je fus donc à <interp id="note4064"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, où je trouvay <interp
                  id="note4062" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                dans son chagrin ordinaire ; que je redoublay encore, parce que je l'empeschay
                d'aller chez <interp id="note4059" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> ce jour là. D'abord qu'il me vit, il voulut pourtant se
                contraindre, et me faire l'honneur de me tesmoigner quelque joye de me voir. Mais ce
                fut d'une façon qui me fît bien connoistre que son coeur démentoit ses paroles : et
                que quelque amitié qu'il eust pour moy, il eust souhaité que j'eusse encore esté à
                Paphos. <interp id="note4060" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas"
                  >Leontidas</interp>, me dit il, je vous suis bien obligé de me venir visiter en
                une Saison où la Campagne a perdu tous ses ornemens : et où la Cour est la plus
                divertissante et la plus belle. Seigneur, luy dis-je, vous vous loüez de moy avec
                bien moins de raison, que la Cour ne se plaint de vous : Car enfin quitter Paphos
                pour <interp id="note4065" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>
                quand vous y estes ; c'est quitter la Cour pour la Cour, et mesme pour la plus
                agreable partie de la Cour : Mais quitter Paphos comme vous faites, pour ne venir
                chercher que la solitude à <interp id="note4066" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Clarie">Clarie</interp>, ha ! Seigneur (luy dis-je, sans le soubçonner
                pourtant d'aucune passion) c'est tout ce que pourroit faire un Prince amoureux, qui
                seroit mal avec sa Maistresse. <interp id="note4063" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> rougit à ce discours ; et me regardant avec
                un sous-rire qui <pb id="page_1221" n="V02-P623"/>n'effaçoit pas toutefois la
                melancolie de dessus son visage. Je voy bien <interp id="note4067" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit-il, que je ne vous
                suis pas si obligé que je pensois : puis que sans doute vous venez plustost jcy pour
                me declarer la guerre, que pour me visiter. J'y viens, Seigneur, luy dis-je, pour
                tascher d'aprendre, si je ne pourrois rien pour vostre service, dans un temps où
                tout le monde croit que quelque chose de grande importance que l'on ne comprend
                point vous afflige. <interp id="note4068" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit il, je vous suis bien obligé ; mais
                je vous le serois bien davantage, si vous pouviez empescher toute la Cour, de
                vouloir penetrer si avant dans mon coeur : car je vous advouë, poursuivit-il, que je
                trouve quelque chose de bien cruel, à ne pouvoir resuer quand on veut, et à n'estre
                pas Maistre de ses propres sentimens. Seigneur, luy dis-je, si vous estiez moins
                aimé vous ne souffririez pas cette persecution dont vous vous pleignez : cette
                espece d'amitié, reprit il, produit pour moy une espece de suplice qui n'est pas
                petit : car que veut on que je face de plus raisonnable, que de venir cacher ma
                mélancolie dans la solitude, afin de ne troubler pas la joye de ceux qui en ont ?
                Mais, Seigneur, luy dis-je, c'est la cause de cette melancolie que tout le monde
                cherche, et que Personne ne trouve : et en mon particulier, je vous demande pardon
                si je vous dis que je la cherche comme les autres, sans la pouvoir rencontrer. Car,
                Seigneur, ce n'est pas l'ambition qui vous tourmente : Non <interp id="note4069"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit il, et
                quand <pb id="page_1222" n="V02-P624"/>je serois malade de cette espece de maladie,
                le Roy m'en gueriroit bientost. Ce n'est pas aussi la vangeance, repris-je, car
                comme vous n'estes haï de personne, il est croyable que vous n'avez pas de haine.
                Vous avez raison, repliqua t'il en soupirant, et je pense que je suis mon plus grand
                ennemy. Ce n'est pas aussi la passion que vous avez pour les Livres, poursuivis-je,
                car cette pallion fait des Solitaires, mais elle ne fait pas de melancoliques au
                point que vous l'estes. Et puis, il y a long temps que vous l'avez, sans qu'elle ait
                produit un si mauvais effet en vostre esprit. Les Livres, me repliqua t'il, ne sont
                sans doute pas mon chagrin : et si j'estois raisonnable, ils m'en devroient plustost
                soulager. Ce n'est pas aussi, luy dis-je, l'amour qui vous tourmente : car vous ne
                voyez personne qui vous en puisse donner. Concluez donc, me dit il en m'embrassant,
                qu'il n'y a rien à dire sinon que je me haï moy mesme ; que j'ay perdu la raison ;
                et que si mes Amis sont bien sages, ils me laisseront en repos ; et attendront du
                temps la connoissance ou la guerison de mon mal. Quoy, Seigneur, luy dis-je, <interp
                  id="note4070" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>
                qui a pour vous une affection extréme, sera traité comme les autres, et ne sçaura
                rien davantage de vous, que ce qu'en sçauroient vos Ennemis si vous en aviez ? Ha !
                Seigneur, luy dis-je encore, il faut s'il vous plaist que vous agissiez d'une autre
                maniere : et pour vous tesmoigner que <interp id="note4071" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp> le merite en quelque sorte
                ; sçachez, Seigneur, que jusques icy je vous <pb id="page_1223" n="V02-P625"/>ay
                parlé comme un Espion, que le Roy qui veut sçavoir à quelque prix que ce soit, ce
                que vous avez dans l'ame vous a envoyé : Mais apres m'estre aquité de ma commission
                inutilement, ce n'est plus, Seigneur, comme un Envoyé du Roy que je vous parle ;
                c'est comme un homme qui est resolu de vous servir de sa vie, si vous en avez besoin
                : et de ne vous abandonner point absolument, qu'il n'ait sçeu la cause de la
                melancolie qui vous possede. Car Seigneur, si cette melancolie n'en a pas, et que ce
                ne soit qu'un déreglement d'humeurs, il faut que je demeure icy, pour tascher de
                vous divertir malgré vous : et si au contraire elle en a une, il faut encore que
                  <interp id="note4072" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas"
                  >Leontidas</interp> vous y serve, quand mesme il ne vous en devroit reüssir autre
                bien, que celuy de vous aider à la cacher, et au Roy, et à toute la Cour, si vous ne
                voulez pas qu'ils la sçachent. Je ne pense pas, me dit il en soupirant, qu'il y ait
                une meilleure joye de ne la descouvrir pas, que de ne la dire à personne. Mais,
                Seigneur, luy dis-je, si vous me traitez avec cette indifference, quand je seray
                retourné à Paphos, et que le Roy demandera ce que je crois de vostre chagrin, il
                faudra bien que je luy die quelque chose. Et que luy direz vous ? reprit <interp
                  id="note4073" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ;
                Je pense, Seigneur, luy dis-je, que pour me vanger du peu de confiance que vous
                aurez euë en moy, je luy diray ce que je ne croy point du tout ; qui est que vous
                estes amoureux ; et que la honte de vostre ancienne insensibilité, ou de vostre
                nouvelle <pb id="page_1224" n="V02-P626"/>foiblesse, vous empesche de l'advoüer. Je
                luy diray mesme peut-estre, luy dis-je en riant, que cette Venus Uranie dont on vous
                a tant fait la guerre, depuis la belle Feste que vous fistesicy, et qui preceda
                quelques jours vostre humeur melancolique, vous a affectivement donné de l'amour.
                Enfin, Seigneur, il n'est rien de si bizarre, que je ne sois capable de dire, pour
                me vanger du tort que vous faites à la passion que j'ay pour vostre service. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030502" n="L'aveu de Philoxipe à Leontidas">
              <argument>
                <p>Philoxipe finit par avouer à Leontidas la passion qui le tourmente. Il est
                  toutefois saisi d'un grand sentiment de honte à l'idée de révéler son amour pour
                  une fille de basse condition. Il mène Leontidas près de la cabane de Cleanthe,
                  mais refuse d'aller plus loin, afin de ne pas importuner les parents de
                  Policrite.</p>
              </argument>
              <p>Philoxipe pendant ce discours, avoit changé vingt fois de couleur : et soit par
                amitié, ou par l'importunité que je luy faisois, ou parce qu'en estet ceux qui sont
                amoureux, aiment naturellement à parler de leur amour ; il me prit par la main ; me
                fit entrer dans son Cabinet ; et apres m'avoir fait faire des sermens solemnels de
                ne descouvrir jamais ce qu'il m'alloit dire : mais avec autant de ceremonie et
                d'empressement, que s'il eust eu à me descouvrir qu'il avoit conspiré contre
                l'Estat, ou attenté à la personne du Roy, il m'aprit qu'il estoit amoureux. Quoy,
                Seigneur, luy dis-je en riant, ces retraites, ces melancolies, et ce secret
                impenetrable que tout le monde cherche et que personne ne trouve, n'est autre chose
                sinon que vous estes amoureux ? Ha <interp id="note4074" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit-il, ne vous joüez
                point de mon malheur, car il est plus grand que vous ne pensez : mais Seigneur, luy
                dis je. j'ay bien de la peine à comprendre, que vous puissiez estre aussi infortuné
                que vous dittes : parce que je ne comprens point qu'il y ait une <pb id="page_1225"
                  n="V02-P627"/>Princesse en tout le Royaume (si vous en exceptez l'ambitieuse
                  <interp id="note4075" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> qui veut estre Reine) qui ne reçoive vostre affection
                favorablement, si vous la luy faites connoistre. Helas, me dit il en soupirant,
                l'Amour m'a bien traité plus cruellement que vous ne pensez : et puis qu'il faut
                vous descouvrir le secret de mon ame, sçachez que j'ay trouvé une resistance
                invincible, dans le coeur d'une Personne qui n'habite que parmy des Rochers, et qui
                ne loge que sous une Cabane. Ouy <interp id="note4076" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp>, j'ay trouvé une Fille, ou pour mieux dire,
                j'ay trouvé la Vertu mesme toute pure, et sous le visage de Venus Uranie, qui m'a
                resisté, et qui me resiste encore. Une Fille, dis-je, que l'ambition ne touche point
                : à qui la beauté ne donne ny affetterie ny orgueil : qui a de la simplicité et de
                l'esprit : de la galanterie et de la sincerité : et qui dans un lieu sauvage et
                desert, que les Dieux seuls m'ont enseigne ; parle mieux que tout ce qu'il y a de
                femmes d'esprit à la Cour. Mais apres tout cela, elle loge sous une Cabane : sa
                condition me paroist fort basse, si je regarde tout ce qui l'environne : et elle me
                paroist née sur le Throsne quand je ne regarde qu'elle, ou que je ne fais que
                l'entendre parler. Ceux qui la conduisent ont de l'esprit et de la vertu : Mais
                encore une fois <interp id="note4077" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas"
                  >Leontidas</interp>, ils logent dans une Cabane, et ne la veulent pas mesme
                abandonner. Enfin, me dit il presque les larmes aux yeux, je suis le plus infortuné
                des hommes : j'ay une passion que je ne sçaurois vaincre, <pb id="page_1226"
                  n="V02-P628"/>et que je ne veux point que l'on sçache : je respecte trop la vertu
                de <interp id="note4081" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> (car cette Personne dont je vous parle s'apelle ainsi) pour
                concevoir un desir criminel ; joint que je l'aurois inutilement : j'aime aussi trop
                la gloire pour me resoudre à espouser une Fille de cette condition, sans une forte
                repugnance : Cependant je ne puis vivre sans elle : je souffre par tout ailleurs, un
                supplice que je ne puis dire : sans pouvoir prevoir de remede à mon mal, je le
                suporte sans m'en pleindre, et sans nul espoir que la mort. <interp id="note4079"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> me dit cela
                d'une maniere si touchante, que j'en eus le coeur attendry : et alors il me conta
                tout ce qui luy estoit advenu : comment il avoit rencontre <interp id="note4082"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : sa surprise de
                voir que c'estoit la Personne d'apres laquelle Mandrocle avoit fait la Peinture de
                sa Venus Uranie : et tout ce que je vous viens de dire. Quoy que je susse un peu
                surpris de cette bizarre passion, principalement quand je me souvenois de
                l'insensibilité de <interp id="note4080" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : je taschay pourtant de le consoler.
                Seigneur, luy dis-je, la beauté, quand elle est comme celle que vous me representez,
                et comme celle que j'ay veüe en la Venus de vostre Galerie, porte quelque excuse
                avec elle, de quelque condition que soient les personnes qui la possedent :
                principalement quand elle ne fait naistre que de ces passions passageres qui
                troublent l'ame, mais qui ne la possedent pas long temps : comme je veux esperer que
                fera celle dont vous vous pleignez. Non non, dit il, <interp id="note4078"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, <pb
                  id="page_1227" n="V02-P629"/>ne vous y trompez point : j'aimeray <interp
                  id="note4087" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                jusques au Tombeau. Mais, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous
                diray que connoissant le mal de <interp id="note4084" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> trop grand pour le pouvoir guerir, je le
                flatay et l'adoucis autant qu'il me fut possible : en fuisse il me mena dans sa
                Galerie, pour me monstrer son excuse, quoy que j'eusse veû ses Peintures beaucoup
                d'autres fois. Apres nous allasmes nous promner : mais comme il ne pouvoit jamais
                aller que d'un costé, nous fusmes parmy ces Rochers, jusques à un endroit d'où l'on
                descouvroit la petite Maison de <interp id="note4088" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>. Nous ne la vismes pas si tost, que
                rougissant d'amour et de confusion tout ensemble ; c'est là, me dit il, mon cher
                  <interp id="note4083" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas"
                  >Leontidas</interp>, que demeure la Personne que j'adore : c'est sous ce petit
                Toict : que je presere aux plus superbes Palais, que <interp id="note4085"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> trouve quelques
                momens de plaisir : et c'est là enfin qu'est renfermée toute ma joye, et toute ma
                felicité. Seigneur, luy dis-je, il ne faut pas de meilleures marques de la grande
                beauté de <interp id="note4089" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, que la petitesse de sa Cabane : et quiconque s'imaginera que
                le Prince <interp id="note4086" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> aime en ce lieu là, ne doutera mesme point qu'il n'ait disputé
                son coeur autant qu'il a pû. Enfin Seigneur, apres que ce Prince m'eut bien exageré
                toutes les beautez et tous les charmes de <interp id="note4090" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, sans vouloir souffrir que
                je la visse, tant il avoit peur de la fâcher ; il falut songer à revoir Paphos : car
                j'avois promis au Roy d'y retourner <pb id="page_1228" n="V02-P630"/>dés le soir
                mesme. Je demanday donc à <interp id="note4092" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ce que je luy dirois : toutes choses, me
                respondit-il, mon cher <interp id="note4091" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp>, plustost que la verité de mon avanture : Car
                aux termes où est mon esprit, je pense que je me desespererois, si le Roy la
                sçavoit. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030503" n="Les soupçons du roi">
              <argument>
                <p>Le roi, désireux de connaître les causes de la mélancolie de Philoxipe, interroge
                  Leontidas. Ce dernier, réticent à révéler la vérité, reste évasif. Le roi vient
                  alors à penser que la mélancolie de Philoxipe ne peut provenir que d'une seule
                  cause : un amour contrarié. Ses soupçons le portent à croire que son ami est
                  amoureux de sa bien-aimée Aretaphile et que, par respect pour lui et par honte de
                  ses sentiments, il préfère s'isoler et dépérir. Le roi en conçoit à la fois
                  beaucoup de chagrin et de compassion. </p>
              </argument>
              <p>Je le quittay donc, apres qu'il m'eut encore fait jurer cent et cent sois, de ne
                descouvrir pas la moindre chose de son malheur : et je fus retrouver le Roy, qui
                m'attendoit avec une impatience extréme : et qui s'estoit retiré exprés d'assez
                bonne heure, afin que je pusse l'entretenir avec plus de liberté quand je
                reviendrois, Et bien, me dit il, <interp id="note4093" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp>, que fait nostre Solitaire ? Seigneur, luy
                dis-je, en le nommant comme vous faites, vostre Majesté peut aisément deviner ses
                occupations : il resue ; il se promene ; il lit ; il regarde ses Peintures et ses
                Statües : ; il va d'un lieu en un autre ; et cherchant sans doute la santé par tout,
                il ne la trouve en nulle part. Mais <interp id="note4094" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit il, vous me parlez
                comme parle <interp id="note4095" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> : et ce n'est pas là ce que j'ay attendu de vous, Seigneur,
                luy repliquay-je, j'ay fait tout ce que j'ay pû pour satisfaire vostre Majesté :
                mais je vous advoüe que mon voyage n'a pas esté si heureux que je le pensois. Car
                enfin <interp id="note4096" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> dit seulement qu'il se trouve un peu mal ; et qu'il a une
                melancolie qu'il ne sçauroit vaincre. Luy avez vous demandé, me dit le Roy, si ce ne
                seroit point qu'il souhaitast quelque chose que je ne m'aduisasse pas de luy donner,
                parce que je ne sçay pas qu'il la desire ? <pb id="page_1229" n="V02-P631"/>Ha
                Seigneur (luy dis-je, pensant bien faire) l'ambition ne tourmente point <interp
                  id="note4098" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ;
                et il est si satisfait de vostre Majesté, qu'il ne souhaite rien au de là de ce
                qu'il possede. Avez vous donc descouvert, reprit il, qu'il ait quelque mescontement
                secret contre quelqu'un de cette Cour ? Car si cela est, adjousta t'il, je feray mon
                interest du sien : et ne vangeray pas moins une injure qu'il aura receüe, que si je
                l'avois reçeüe moy mesme. Seigneur, luy dis-je, <interp id="note4099" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> paroist si aimé de tout le
                monde, qu'il est difficile de croire que quelqu'un l'ait pû fâcher. Je ne sçay plus
                qu'imaginer, reprit le Roy, et puis que l'ambition de <interp id="note4100"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> est satisfaite,
                et que la haine et la vangeance ne troublent point son esprit, il faut donc qu'il
                soit amoureux. Vostre Majesté, luy dis-je connoist trop l'insensibilité de <interp
                  id="note4101" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                pour le soubçonner d'une semblable chose : Non <interp id="note4097" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit il, l'insensibilité
                passée de <interp id="note4102" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, n'est pas une raison assez forte, pour me persuader qu'il
                soit encore insensible : et je ne doute presque point, que ce ne soit cette passion
                qui me dérobe <interp id="note4103" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>. Car enfin il a toutes les marques d'un homme amoureux : son
                visage est changé, sans qu'il ait esté malade : il est chagrin sans sujet : il resue
                presque tousjours : il ne peut durer en nulle part : il nous fait un grand secret de
                sa melancolie : il ne peut souffrir qu'on luy en parle : il abandonne le soing de
                ses affaires : il ne fait plus de visites que par contrainte : et excepté <pb
                  id="page_1230" n="V02-P632"/>la Princesse <interp id="note4104" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> qu'il a voüe par mon
                commandement ; il n'a pas fait une visite de Dames, depuis que nous fusmes à <interp
                  id="note4108" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>. Seigneur, luy
                dis-je, une partie de ce que vous dittes pour prouver que <interp id="note4105"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> est amoureux,
                est ce me semble ce qui fait voir qu'il ne l'est pas : car enfin s'il aimoit, il
                chercheroit la personne aimée : on le verroit attaché aupres d'elle : au lieu
                d'estre melancolique, il en seroit plus galant et plus sociable : et au lieu de
                chercher la solitude comme il fait, il me semble qu'il augmemeroit plustost les
                divertissemens de la Cour : et que la Musique, le Bal, la conversation et les
                promenades, seroient ses occupations les plus frequentes. Ce que vous dittes,
                respondit le Roy, est bien dit, pour les passions ordinaires, ou pour les Amants
                heureux : Mais il est certaines passions bizarres, qui naissent parmy le chagrin ;
                qui s'y entretiennent, et qui fuyent mesme les plaisirs. Ce qui m'embarrasse un peu,
                poursuivit il, c'est qu'enfin je ne puis imaginer de qui <interp id="note4106"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> peut-estre
                amoureux, et en estre mal traité : car il n'y a sans doute pas une Dame en tout mon
                Royaume, qui ne fut gloire d'avoir conquesté son coeur. Et puis, reprenoit il
                encore, je n'ay point remarqué qu'il se soit attaché à la conversation de pas une en
                particulier : cependant insailliblement <interp id="note4107" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> est amoureux. Seigneur, luy
                repliquay-je, attendez à en parler si determinément, que vous en ayez de plus fortes
                prevues : et que vous ayez du moins <pb id="page_1231" n="V02-P633"/>de quoy
                conjecturer qui luy peut avoir donne de l'amour. Le Roy se mit alors à repasser
                toutes les femmes de la Cour l'une apres l'autre : et de toutes il trouva qu'il n'y
                avoit point d'apparence de le soubçonner d'en estre amoureux. Il se mit donc à se
                promener sans rien dire : quelque temps apres je le vy rougir : et un moment en
                suitte il me parut fort inquiet. <interp id="note4109" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit il, vous sçavez plus que vous ne me
                dites. Seigneur, luy repliquay-je, je n'ay rien dit à vostre Majesté qui ne soit
                veritable : car enfin l'ambition de <interp id="note4113" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> est satisfaite : il n'a
                point d'ennemis que je sçache : et si je ne me trompe, les plus belles Dames de
                vostre Cour, n'ont pas grand pouvoir sur son coeur. Ha <interp id="note4110"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit il, vous
                me déguisez la verité : mais sans que vous me la disiez, je ne laisse pas de la
                sçavoir. Ouy <interp id="note4111" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas"
                  >Leontidas</interp>, adjousta t'il, <interp id="note4114" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> a de l'amour : et de
                l'amour sans doute qui trouble son ame : et de l'amour qu'il veut combatre et qu'il
                veut vaincre : et si ce que je pense n'estoit point, il ne seroit pas un si grand
                secret de sa passion. Mais Dieux, reprenoit ce Prince, que je suis malheureux ! et à
                quelle estrange extremité me voy-je reduit ? Car enfin <interp id="note4112"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, me dit il,
                advoüez la verité. <interp id="note4115" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> est devenu mon Rival malgré luy : et le
                déplaisir qu'il en a, est ce qui fait tout son chagrin. Ha Seigneur (m'écriay-je,
                sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois) je ne sçay point la cause du
                chagrin de <interp id="note4116" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> : mais je sçay bien qu'il <pb id="page_1232" n="V02-P634"
                />n'est point amoureux de la Princesse <interp id="note4117" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : et qu'il a trop de
                respect pour vostre Majesté, pour en avoir souffert la pensée dans son coeur. Songez
                bien <interp id="note4119" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas"
                  >Leontidas</interp>, reprit il, à ce que vous dites ; Vous m'assurez que vous ne
                sçavez point le sujet de la melancolie de <interp id="note4121" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ; et vous sçavez pourtant
                bien qu'il n'est point mon Rival : Encore une fois <interp id="note4120" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, si vous sçavez la chose
                dites la moy : ou si vous ne la sçavez pas, advoüez que mes soubçons sont bien
                fondez : et ne craignez pas que pour cela j'en veüille mal à <interp id="note4122"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : au contraire,
                je luy en auray plus d'obligation. Le discours du Roy me mit en une peine extréme :
                car enfin à moins que de violer tout ce qu'il y a de plus Sacré parmy nous, je ne
                pouvois reveler le secret de <interp id="note4123" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : qui m'avoit faitivrer plus de cent fois de
                n'en parler jamais. De consentir aussi que le Roy le soubçonnast d'estre son Rival,
                il me sembloit que cela luy estoit d'une trop grande importance, pour le laisser en
                cette opinion : mais plus je luy voulois persuader que cela n'estoit pas, plus il le
                croyoit. Non, me disoit il, je suis cause de mon malheur, et de celuy de <interp
                  id="note4124" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> :
                c'est moy qui J'ay obligé de voir <interp id="note4118" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> plus souvent qu'une autre : c'est de ma
                propre main qu'il en est enchainé : et c'est moy qui fais tout son suplice. Car,
                poursuivoit il, je comprends aisément qu'il ne cherche la solitude, que pour se
                guerir de cette passion : j'ay mesme remarqué depuis quelque temps, qu'il areçeu
                toutes les <pb id="page_1233" n="V02-P635"/>commissions que je luy ay données de
                parler à <interp id="note4125" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> avec peine : qu'il les a esvitées autant qu'il a pû et je ne
                suis que trop persuadé, qu'il a disputé son coeur opinastrément ; et que je suis la
                seule cause de son suplice. Dieux, disoit il, quelle infortune est la mienne ? il
                n'y a pas un seul homme en tout mon Royaume que je ne haïsse s'il estoit mon Rival,
                excepté <interp id="note4128" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> : et il n'y a pas une femme en toute la Cour, qui ne l'eust
                rendu heureux s'il l'eust aimée, à la reserve de la Princesse <interp id="note4126"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>. Mais
                Seigneur, luy disois-je encore, je vous proteste que <interp id="note4129"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> n'en est point
                amoureux : et je vous proteste, me respondoit ce Prince avec une douleur extréme,
                que <interp id="note4130" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> est mon Rival : car si cela n'estoit pas, il m'auroit
                descouvert sa passion. Le respect qu'il a pour vous, luy repliquois-je, l'en auroit
                deû empescher, quand il seroit vray qu'il auroit aimé : Non non, disoit il, vous ne
                m'abuserez pas : et je suis esgalement persuadé, de l'amour de <interp id="note4131"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ; de son
                innocence ; et de mon malheur. Car enfin quel homme du monde que j'aime le plus
                cherement, soit devenu amoureux de la seule Personne que je puis aimer : et que je
                me voye dans la cruelle necessité d'abandonner <interp id="note4127" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, ou de voir mourir
                  <interp id="note4132" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ; c'est une advanture insuportable. Seigneur, luy dis-je, je
                supplie vostre Majesté d'attendre qu'elle ait veû encore une fois <interp
                  id="note4133" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                et qu'elle luy ait commandé absolument de luy d'escouvrir son coeur, auparavant que
                de se determiner <pb id="page_1234" n="V02-P636"/>à rien : et si vous me le voulez
                permettre, j'iray le faire venir demain au matin. Non non, me dit le Roy, vous ne
                sortirez point du Palais d'aujourd'huy ; et vous ne verrez point <interp
                  id="note4138" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                avant moy. En effet ce Prince me donna en garde à un des siens ; et me commanda de
                me retirer, à une Chambre que l'on me donna dans le Palais. De vous representer,
                Seigneur, mon embarras, et l'inquietude du Roy, ce seroit une chose assez difficile
                : puis qu'à vous dire la verité, il avoit autant d'amitié pour <interp id="note4139"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, qu'il avoit
                d'amour pour <interp id="note4134" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>. Qui vit jamais disoit il (car il l'a luy mesme raconté
                depuis) une avanture pareille à la mienne ? j'ay un Rival qu'il faut que j'aime
                malgré moy : et qui me donne un plus grand sujet de l'aimer par l'amour qu'il a pour
                ma Maistresse, que par tout ce qu'il a jamais fait pour mon service, et que par tous
                les bons offices qu'il m'a mesme rendus aupres d'elle : estant certain que je n'ay
                qu'à le regarder, pour connoistre ce qu'il souffre à ma consideration ; et que je
                n'ay qu'à considerer la vie qu'il mene, pour voir combien je luy suis obligé. Je voy
                dans ses yeux une melancolie qui me fait craindre sa mort : et je voy en toutes ses
                actions, des marques visibles de son amour pour <interp id="note4135" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, et de son respect pour
                moy. Que feray-je ? disoit il, feindray-je d'ignorer cette passion, et laisseray-je
                mourir <interp id="note4140" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ? Mais il n'est plus temps de vouloir faire un secret de ce
                que je pense, puis que <interp id="note4136" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp> le sçait : <interp id="note4137" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, dis-je, qui a <pb
                  id="page_1235" n="V02-P637"/>tant de part en sa confidence et en son amitié.
                Diray-je aussi à <interp id="note4143" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> que je sçay son amour sans l'en pleindre ? et
                quand je l'en pleindray, quel foible secours sera celuy là ? Je hasteray peut estre
                l'heure de sa mort, par le desespoir que je luy donneray : Mais aussi pourrois-je
                ceder <interp id="note4141" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>, et l'amitié seroit elle plus forte que l'amour ? <interp
                  id="note4144" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> a
                une passion injuste : mais les passions ne sont pas volontaires, adjoustoit il, et
                il a fait tout ce qu'il a pû et deû faire : puis que ne pouvant s'empescher d'aimer,
                il s'est empesché de le dire : et a mieux aimé exposer sa vie par son silence
                respectueux, que de la conserver en parlant d'une passion qu'il sçait bien qui me
                doit desplaire. Ce Prince passa la nuit de cette sorte, avec une agitation estrange
                : quelquefois il sentoit de la colere et de la haine dans son coeur, sans sçavoir
                pourtant ny de qui il devoit se vanger, ny qui il devoit haïr. Tantost il accusoit
                un peu <interp id="note4145" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, de ne luy avoir pas dit d'abord ce qu'il sentoit : tantost il
                s'en prenoit à la beauté d'<interp id="note4142" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : mais à la fin il s'en accusoit luy mesme.
                Puis tout d'un coup venant à considerer le pitoyable estat où il voyoit <interp
                  id="note4146" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                reduit, et la malheureuse vie qu'il menoit ; la compassion attendrissoit son coeur
                de telle sorte, qu'il s'en faloit peu qu'il n'aimast plus son pretendu Rival que sa
                Maistresse. Il se souvenoit alors, que toutes les faveurs qu'il en avoit reçeuës,
                avoient esté mesnagées et obtenuës par le moyen de <interp id="note4147" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : et il comprenoit si <pb
                  id="page_1236" n="V02-P638"/>parfaitement, la peine qu'auroit effectivement
                souffert <interp id="note4148" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, si la chose eust esté comme il la croyoit ; qu'il en estoit
                touché d'une pitié extréme. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030504" n="Le désespoir de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Tandis que le roi décide d'aller trouver Philoxipe à Clarie, accompagné par
                  Leontidas, l'amant malheureux se trouve auprès de Policrite, qui se montre
                  indifférente et lui parle avec une malice qui bouleverse le jeune homme. Elle
                  insiste sur le fait qu'elle n'aimera jamais qu'une personne d'égale condition,
                  sachant que Philoxipe n'est pas en mesure de comprendre cet aveu. L'arrivée de
                  Cleanthe et Megisto achève la conversation. Le père de Policrite demande à
                  Philoxipe d'espacer ses visites, mais ce dernier, désespéré, s'emporte.</p>
              </argument>
              <p>Le lendemain au matin se passa encore en de pareilles inquietudes, et en des
                irresolutions estranges : Mais enfin apres avoir disné d'assez bonne heure, il
                partit tres peu accompagné, pour aller coucher à <interp id="note4152" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> ; sans qu'il m'eust esté possible de
                trouver les moyens de faire donner nul advis à <interp id="note4149" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : parce que celuy a qui
                l'on m'avoit baillé en garde, s'estant imaginé que c'estoit pour une affaire d'autre
                nature, me traitoit de Prisonnier d'Estat, et ne m'en voulut jamais donner la
                permission. Au contraire, pour faire valoir son zele et sa fidelité, il fut advertir
                le Roy de ce que j'avois voulu faire, ce qui le confirma encore plus fortement en
                son opinion. Ce Prince m'ayant fait commander de le suivre, j'arrivay à <interp
                  id="note4153" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> aveque luy,
                sans qu'il eust parlé tant que le chemin avoit duré, n'ayant fait que resver sur son
                avanture : mais comme nous y fusmes, les Gens de <interp id="note4150" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> dirent au Roy qu'il n'y
                estoit pas ; et que suivant sa coustume, il estoit allé se promener seul. Le Roy
                s'informa tres soigneusement d'un Escuyer qu'il y avoit long temps qui estoit à luy,
                s'il ne sçavoit rien du sujet de la melancolie de son Maistre ? et comme cét homme
                aimoit tendrement <interp id="note4151" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ; voulant profiter de l'honneur que luy
                faisoit le Roy de luy parler ; Seigneur, luy dit il, je ne sçay point ce qu'a mon
                Maistre : mais je sçay <pb id="page_1237" n="V02-P639"/>bien que si vostre Majesté
                n'a la bonté de trouver quelque remede au chagrin qui le possede, il mourra
                infailliblement bientost. Car enfin il mange peu : il ne dort presque point : il
                soupire continuellement : il ne peut souffrir qu'on luy parle de ses affaires : il
                erre les journées entieres parmy ces Champs : et je l'ay mesme entendu lors qu'il ne
                pensoit pas que je l'ouïsse, et lors mesme qu'il ne pensoit pas parler, tant sa
                resverie estoit profonde ; s'escrier, <q>Dieux, que penseroit le Roy, s'il voyait ma
                  melancolie telle qu'elle est ! et qu'il luy sera difficile de deviner la cause de
                  ma mort !</q> Enfin, Seigneur, poursuivit cét homme presque les larmes aux yeux,
                je ne sçay que ce que je dis : mais je sçay bien que vostre Majesté perdra le plus
                fidelle de ses Serviteurs, si elle perd le Prince mon Maistre. Pendant que cét
                Escuyer parloit de cette sorte, je souffrois une peine estrange : car je voyois que
                tout ce qu'il disoit, confirmoit le Roy en son opinion. J'avois beau vouloir luy
                faire signe, il ne me regardoit point, tant il estoit attentif à ce qu'il disoit. Le
                Roy de son costé soupiroit : et apres qu'il eut quitté cét Escuyer ; Et bien <interp
                  id="note4155" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>,
                me dit il, vous voulez que <interp id="note4156" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ne soit pas amoureux, et qu'il n'aime pas
                  <interp id="note4154" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> ? Seigneur, luy dis-je, j'adjouë que je le crois encore ainsi
                : et je voudrois bien que vostre Majesté peust se resoudre de le croire comme moy.
                Ha ! malheureux <interp id="note4157" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, s'escria le Roy sans me respondre, quel pitoyable destin est
                le tien ! et que je suis infortuné <pb id="page_1238" n="V02-P640"/>moy mesme, de ne
                pouvoir te guerir absolument du mal qui te possede ! Je voulus alors aller chercher
                  <interp id="note4161" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, afin de pouvoir l'advertir des sentimens du Roy auparavant
                qu'il le vist : mais il ne voulut pas me le permettre ; et s'estant fait monstrer le
                chemin que <interp id="note4162" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> tenoit le plus souvent, nous fusmes effectivement vers la
                Source de <interp id="note4168" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp>. Cependant <interp id="note4163" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estoit allé chez <interp id="note4158"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, où les choses
                avoient un peu changé de face : estant certain que depuis que <interp id="note4167"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> avoit sçeu que
                sa condition n'estoit pas telle qu'elle l'avoit tousjours crevé ; le merite de
                  <interp id="note4164" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> avoit fait un plus grand progrés dans son coeur : et elle
                n'avoit pû si bien cacher ses sentimens, que <interp id="note4159" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et <interp id="note4160"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> ne s'en fussent
                aperçeus avec beaucoup de chagrin. C'estoit toutefois une chose, qui ne rendoit pas
                  <interp id="note4165" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> plus heureux : car cette jeune Personne s'estant mis dans la
                fantaisie d'esprouver son affection, par une indifference aparente ; luy cachoit
                avec beaucoup de soing, la tendresse qu'elle avoit pour luy. Et en effet, le jour
                mesme que le Roy fut à <interp id="note4169" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp>, et que nous n'y trouvasmes point <interp id="note4166"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, elle luy donna
                autant d'inquietude, qu'elle luy causa d'admiration. Car estant allé chez elle, et
                l'ayant trouvée au pied d'un Arbre, où elle dessignoit sur des Tablettes de Palmier,
                un petit coing de Païsage qui luy plaisoit ; il se mit à l'entretenir de sa passion
                ; et à luy protester, qu'elle estoit tousjours plus violente. Seigneur, <pb
                  id="page_1239" n="V02-P641"/>luy dit elle, s'il est permis à <interp id="note4171"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> de parler ainsi,
                je vous diray que si vous avez dessein d'aquerir mon estime, vous ferez mieux de me
                dire que vostre passion devient tous les jours plus sage et plus moderée : car à
                vous dire la verité, je crains un peu ces passions furieuses dont j'ay entendu
                parler, que l'on dit qui déreglent la raison ; qui font perdre le respect que l'on
                doit à la Vertu, encore qu'elle n'habite que sous une Cabane ; et qui font faire
                enfin cent estranges choses, qui donnent de l'horreur, à les entendre seulement
                raconter. C'est pourquoy, Seigneur, si vous avez dessein de m'obliger, vous vous
                contenterez de me dire que vous avez assez d'affection pour moy, pour souhaiter s'il
                estoit possible, que la Fortune m'eust esté plus favorable ; que je fusse née d'une
                condition plus relevée que je ne suis ; ou que du moins cela n'estant pas, je puisse
                demeurer contente dans la mienne, sans envier celle d'autruy. Pour vous aimer avec
                mediocrité (luy respondit <interp id="note4170" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, qui m'a raconté depuis toute cette
                conversation) il faudroit que vostre beauté fust mediocre : il faudroit que vostre
                esprit et vostre vertu le fussent de mesme : et il faudroit enfin que ce charme
                inexpliquable que je trouve en la moindre de vos paroles et de vos actions, et aux
                moins favorables de tous vos regards ; ne m'enchantast pas comme il fait. Mais
                diuine <interp id="note4172" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, ne craignez rien de la violence de ma passion : puis que plus
                elle sera forte, plus je seray respectueux, et <pb id="page_1240" n="V02-P642"
                />sousmis à vos volontez. Seigneur, luy dit elle, si ce que vous dites est vray, ne
                m'en parlez donc plus s'il vous plaist : puis que ne pouvant comprendre qu'il me
                soit permis de vous donner nulle part à mon affection, il me semble que je vous dois
                prier de ne m'entretenir plus de la vostre. Mais adorable <interp id="note4173"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, reprit il, pour
                qui la reservez vous, cette glorieuse affection que vous dites cruellement que je ne
                possederay jamais ? A ces mots <interp id="note4174" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> rougit ; et baissant les yeux avec beaucoup
                de modestie, Je la reserveray, luy dit elle, pour nos Bois, pour nos Prez, pour nos
                Rochers, et pour nos Fontaines : dont je pense, Seigneur, poursuivit elle en
                sous-riant, que vous ne serez pas jaloux. Je n'en seray pas jaloux, repliqua t'il,
                mais j'en seray envieux : et je ne souffriray pas facilement que vous aimiez à mon
                prejudice, des choses qui ne vous sçavroient aimer. Mais cruelle Personne, ne me
                direz vous rien de plus obligeant ? et quittant la Cour comme je fais pour l'amour
                de vous : et renonçant à tout ce qu'il y a au monde, excepté à <interp id="note4175"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : est il
                possible que je ne puisse vous obliger à me traiter avec un peu moins de severité ?
                Je ne demande pas que vous m'aimiez : mais dites seulement que vous n'estes pas
                marrie que je vous aime : et adjoustez y si vous voulez, que si je ne suis point
                aimé, c'est que vous ne voulez rien aimer, et que vous n'aimerez jamais rien.
                L'advenir, respondit malicieusement <interp id="note4176" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, est une chose, Seigneur,
                dont je ne dois pas respondre <pb id="page_1241" n="V02-P643"/>avec tant de
                certitude : et comme vous n'eussiez pas preveû le jour auparavant que j'eusse
                l'honneur d'estre connuë de vous, que vous quitteriez souvent vos Palais, pour venir
                à la Cabane que j'habite : que sçay-je de mesme si la resolution que je fais de ne
                recevoir nulle affection en mon coeur, y demeurera toujours ? Non Seigneur, il ne
                faut pas se fier si absolument en soy mesme : et je ne puis respondre que des
                sentimens presens de mon ame. Monstrez les moy donc, repliqua t'il, tels qu'ils sont
                veritablement : afin que je sçache ce que je dois faire. Seigneur, luy respondit
                  <interp id="note4179" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, comme j'ay beaucoup d'estime et beaucoup de respect pour
                vous, je vous advoüeray que je ne serois pas bien aise que vous aimassiez long temps
                une personne qui ne fust pas d'une condition proportionnée à la vostre : et que je
                ne pourrois guere recevoir un plus sensible déplaisir. <interp id="note4177"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui n'entendoit
                par le sens caché de ces paroles, luy respondit que la supréme Beauté estoit quelque
                chose de Divin, qui ennoblissoit toutes celles qui la possedoient. Non, luy dit elle
                encore avec plus de malice, ne vous y trompez pas : pour faire naistre l'amour, il
                faut à mon advis de la proportion en toutes choses : et si j'avois un jour à aimer
                quelqu'un, ce seroit infailliblement une personne de ma condition : et je ne me
                resoudrois jamais, d'aimer un homme qui n'en seroit point. Quoy <interp
                  id="note4180" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                s'écria <interp id="note4178" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> bien affligé, il y a de la verité en vos paroles ? Ouy
                Seigneur, repliqua t'elle, et le <pb id="page_1242" n="V02-P644"/>temps vous le fera
                connoistre. Mais <interp id="note4188" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, reprit il, vous ne songez pas que vous estes
                un Miracle : et que l'on ne trouve pas parmy des Rochers, des hommes de vostre
                condition, qui ayent assez de merite pour devoir seulement oser vous regarder. Je
                n'aimeray donc rien Seigneur, respondit elle en se levant, parce qu'elle vit
                paroistre <interp id="note4181" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> et <interp id="note4185" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megisto">Megisto</interp> : qui ne pouvant plus souffrir les visites du
                Prince sans impatience, veû ce qu'ils pensoient avoir remarque dans le coeur de
                  <interp id="note4189" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, le prierent avec beaucoup de civilité, de vouloir ne se
                donner plus la peine de venir si souvent chez eux. Mais comme <interp id="note4187"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> avoit l'esprit
                un peu irrité des cruelles paroles qu'il pensoit avoir entendues de <interp
                  id="note4190" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                et qui luy estoient pourtant tres avantageuses : il ne pût recevoir le discours de
                  <interp id="note4182" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> et de <interp id="note4186" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megisto">Megisto</interp> avec la moderation qu'il avoit accoustumé
                d'avoir. Au contraire, il parut de la colere sur son visage, et beaucoup de douleur
                dans ses yeux. <interp id="note4183" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp>, luy dit il comme je ne viens pas icy pour vous dérober le
                Thresor que les Dieux vous ont donné, ne vous opposez pas à la satisfaction que je
                trouve à admirer en <interp id="note4191" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, la vertu que vous luy avez aprise. Seigneur,
                reprit <interp id="note4184" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp>, quoy que je connoisse bien la vostre, je ne laisse pas de
                craindre que comme <interp id="note4192" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> n'a pas encore assez vescu pour connoistre
                precisément, jusques où doit aller le respect qu'elle vous doit : elle ne manque à
                quelque chose, ou contre <pb id="page_1243" n="V02-P645"/> vous, ou contre elle
                mesme. Non non, luy repliqua brusquement <interp id="note4195" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, ne craignez rien de ce que
                vous dittes : et apprehendez plustost que sa seuerité ou la vostre ne me face perdre
                la raison. Enfin cette conversation quoy que respectueuse pour <interp id="note4197"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, fut toutesois
                si passionnèe, que <interp id="note4193" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et <interp id="note4194" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> en furent fort affligez : et
                  <interp id="note4198" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> mesme en eut assez d'inquietude, et se repentit d'avoir parlé
                si malicieusement à <interp id="note4196" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030505" n="La conviction du roi">
              <argument>
                <p>Sur le chemin du retour à Clarie, Philoxipe rencontre le roi et Leontidas. Tous
                  trois, embarrassés, gardent un moment le silence. Puis le roi fait part à
                  Philoxipe, sans amertume, de la conviction qui est la sienne, que son ami est
                  amoureux de sa maîtresse, et qu'il semble préférer se laisser mourir plutôt que de
                  trahir le souverain. Philoxipe, stupéfait, tente de le désabuser, sans pouvoir
                  toutefois lui révéler la vérité. Le roi est décidé de rester à Clarie, pour
                  essayer d'oublier sa passion pour Aretaphile.</p>
              </argument>
              <p>Mais enfin ce Prince se retira fort triste, et fort amoureux tout ensemble : comme
                il s'en revenoit avec intention de remonter à cheval, à l'endroit où il avoit
                accoustumé d'en laisser un avec un de ses Gens ; il rencontra le Roy, qui avoit mis
                pied à terre, et que j'avois l'honneur d'accompagner. Je vous laisse à penser
                combien cette veüe le surprit : je voulus d'abord tascher de luy faire connoistre
                par quelque signe que j'estois au desespoir de ce que le Roy luy allait dire : Mais
                ce que je pensois faire pour luy preparer l'esprit à quelque chose de fâcheux,
                produisit un autre effet, et l'embarrassa davantage. Aussi tost qu'il eut aperçeu le
                Roy, faisant effort sur luy mesme, pour cacher une partie de son chagrin, il
                s'avança en diligence : et prenant la parole le premier, apres l'avoir salüé,
                Segneur, luy dit il, vostre Majesté quitte ce me semble Paphos, en une Saison où
                elle n'a guere accoustumé de chercher la promenade solitaire. Vous avez raison,
                respondit il, mais il semble pourtant <pb id="page_1244" n="V02-P646"/>bien moins
                estrange que je vienne chercher <interp id="note4199" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> à <interp id="note4208" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, que de trouver <interp id="note4200"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> parmy des
                Rochers. Comme il faisoit assez beau ce jour là, quoy que ce fust en hyver, le Roy
                ne pouvant differer davantage à dire à <interp id="note4201" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ce qu'il avoit sur le coeur
                : s'arresta en un endroit assez agreable, apres avoir fait signe au peu de monde qui
                l'avoit suivy, de se retirer, et m'avoir commandé que je demeurasse. Comme il n'y
                eut donc plus que <interp id="note4202" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> et moy aupres de ce Prince, il se fit un
                silence qui dura assez long temps : et où sans doute nous pensions tous trois des
                choses bien differentes. Le Roy voyant <interp id="note4203" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> si changé, si melancolique,
                et si inquiet, taschoit de faire que son amitié fust plus forte que son amour :
                  <interp id="note4204" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> vouloit chercher dans les yeux du Roy et dans les miens, ce
                qu'il avoit à luy dire, et le sujet de son voyage : caignant, veû les signes que je
                luy faisois, qu'il ne sçeust sa passion : Et en mon particulier, j'estois au
                desespoir de ne pouvoir advertir <interp id="note4205" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, et de n'oser dire au Roy ce que je sçavois
                de l'amour de celuy qu'il croyoit estre son Rival. Mais enfin ce cruel silence où
                nous nous disions tant de choses à nous mesmes cessa : et le Roy regardant ce Prince
                d'une maniere tres oblibeante ; Mon cher <interp id="note4206" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, luy dit il en l'emrassant,
                ne soyez point fâché que je sçache le secret de vostre ame : et de ce que je
                n'ignore pas la passion qui vous tourmente. <interp id="note4207" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> surpris du discours du Roy,
                me regarda en <pb id="page_1245" n="V02-P647"/>rougissant : et le Roy s'imaginant,
                comme il estoit vray, que c'estoit pour m'accuser de l'avoir trahi, me regarda aussi
                bien que luy : et pour me punir, m'a t'il dit depuis, de ne luy avoir pas dit la
                verité ; sans me donner loisir de parler, et sans desabuser <interp id="note4210"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> de l'opinion
                qu'il avoit de moy ; Encore une fois, luy dit il, mon cher <interp id="note4211"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, ne vous
                affligez point de ce que je sçay vostre amour : et croyez que je ne vous en estime
                pas moins. Seigneur, luy repliqua <interp id="note4212" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, il me semble que si vostre Majesté sçait mes
                veritables sentimens, elle devoit avoir la bonté de m'en pleindre, sans m'en parler.
                Non <interp id="note4213" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, reprit le Roy, ma bonté va encore plus loing que cela : et je
                suis venu exprés icy, pour estre le compagnon de vostre solitude : car puis que je
                ne vous puis rendre heureux, il faut du moins, que je sois malheureux aveque vous.
                Ha Seigneur, s'écria <interp id="note4214" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, vous me couvrez de confusion ! Non Seigneur,
                luy dit il, ne prenez pas un semblable dessein : laissez moy seul icy porter la
                peine de ma foiblesse : et croyez que je me loüeray infiniment de vostre bonté, si
                elle me laisse seulement mourir en repos, parmy mes Bois et mes Rochers. Le Roy
                touché d'une compassion extréme, embrassa encore une fois <interp id="note4215"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estroitement :
                et le regardant avec une melancolie estrange ; Je vous demande pardon <interp
                  id="note4216" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                luy dit il, de ne pouvoir encore vous ceder absolument <interp id="note4209"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : mais je
                viens icy pour tascher de combatre pour l'amour de vous, <pb id="page_1246"
                  n="V02-P648"/>la passion que j'ay pour elle : comme vous combatez depuis long
                temps pour l'amour de moy, celle qu'elle a fait naistre en vostre ame. <interp
                  id="note4219" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                surpris du discours de ce Prince, eut deux mouvemens bien contraires tout à la fois
                : car il eut de la douleur de la bizarre opinion du Roy : et de la joye aussi, de ce
                que ce Prince ne sçavoit pas la verité de son amour, comme il avoit pensé qu'il la
                sçavoit. Et comme il creût qu'il luy seroit bien aisé de le desabuser d'une chose
                aussi fausse qu'estoit celle là, il se resolut de continuer de cacher sa veritable
                passion. Le Roy n'eut donc pas plustost dit ce que je viens de vous dire, que
                  <interp id="note4220" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> se reculant d'un pas ; Quoy Seigneur, luy dit il, vostre
                Majesté me soubçonne d'avoir eu l'audace d'estre son Rival ! Dittes, repliqua le
                Roy, que je sçay que vous avez eu le malheur de ne pouvoir resister aux charmes
                  d'<interp id="note4217" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> : Mais <interp id="note4221" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, je ne vous en accuse pas : je les ay
                esprouvez le premier : je sçay combien ils sont ineuitables : Vous avez mesme fait
                plus que je n'eusse fait moy mesme : et peut-estre si j'avois esté en vostre place,
                aurois-je trahi mon Maistre, au lieu de me resoudre à mourir d'ennuy et de douleur,
                comme vous avez fait pour l'amour de moy. Ainsi <interp id="note4222" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, je ne vous veux point de
                mal, de ce que vous aimez <interp id="note4218" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp>. Seigneur, repliqua <interp id="note4223"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, pour tesmoigner
                à vostre Majesté que je n'en suis pas amoureux ; je vous promets de ne la voir de ma
                vie : de n'entrer pas mesme à Paphos <pb id="page_1247" n="V02-P649"/> : ou du moins
                de ne parler plus du tout à cette Princesse. je sçay bien, luy respondit le Roy, que
                vostre generosité vous porte à vous resoudre à la mort, plustost que de manquer à
                vostre devoir : Mais <interp id="note4228" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, afin que vous ne puissiez pas me reprocher
                que je n'ay rien fait pour me vaincre : je viens demeurer à <interp id="note4232"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> aussi bien que vous : pour
                tascher de me guerir de cette passion, et de vous ceder <interp id="note4224"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>. De vostre
                costé, vous ferez la mesme chose : et le premier gueri, la cedera à celuy qui ne le
                sera pas. Mais mon cher <interp id="note4229" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, luy disoit il, vous estes encore plus
                malheureux que vous ne pensez : car quand je n'aimerois plus <interp id="note4225"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, vous n'auriez
                pas gagné son coeur. Vous sçavez que c'est une ambitieuse, qui n'a l'ame sensible
                qu'à la Grandeur seulement : et quand je vous aurois cedé ma Maistresse, si je ne
                vous cedois aussi ma Couronne, vous n'auriez guere de part en son inclination. Mais
                enfin (poursuivoit ce Prince, sans donner loisir à <interp id="note4230" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> de l'interrompre) si je
                vous cede <interp id="note4226" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>, il me sera apres aisé de vous ceder le Throsne. En un mot,
                je ne veux pas que vostre mort me soit reprochée : je veux faire tout ce que je
                pourray pour me guerir, afin de vous guerir vous mesme : et si nous ne le pouvons ny
                l'un ny l'autre, nous mourrons du moins ensemble. Seigneur, luy dit alors <interp
                  id="note4231" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                je vous jure par tout ce qui m'est de plus Sainet et de plus Sacré, que je ne
                pretens rien à la Princesse <interp id="note4227" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : Quelle est donc, <pb id="page_1248"
                  n="V02-P650"/>reprit le Roy qui ne le croyoit pas, la cause de vostre retraite et
                de vostre melancolie ? l'avoüe Seigneur, que je fus tenté cent et cent fois, de
                manquer à la parole que j'avois donnée à <interp id="note4233" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : Mais voyant le trouble où
                il estoit, et qu'enfin il ne pouvoit se resoudre de dire au Roy la verité de la
                chose, je me retins : et j'entendis que <interp id="note4234" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> luy respondit, que ce qu'il
                luy demandoit, ne meritoit pas sa curiosité, et qu'il ne pouvoit le luy dire. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030506" n="La maladie de Philoxipe">
              <argument>
                <p>L'arrivée d'un ambassadeur du roi Amasis à Paphos contraint le roi à retourner à
                  la cour. Il demande à Philoxipe de le suivre, dans l'espoir de le guérir de sa
                  passion. En présence d'Aretaphile, le roi observe le comportement de son ami :
                  pour témoigner son indifférence à Aretaphile, Philoxipe ne lève pas une fois les
                  yeux sur elle, ce que le roi interprète au contraire comme une preuve de son
                  amour. Bientôt, Philoxipe tombe gravement malade. Il doit garder le lit et ses
                  jours sont menacés.</p>
              </argument>
              <p>Comme il estoit desja tard, nous nous en retourvasmes à <interp id="note4243"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> : où le Roy parla tousjours
                de la mesme façon à <interp id="note4237" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, et où <interp id="note4238" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> luy parla tousjours aussi
                de la mesme sorte. Ayant trouvé un petit moment à entretenir <interp id="note4239"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> en particulier,
                je voulus luy persuader de dire la verité au Roy : mais il ne voulut jamais s'y
                resoudre : me disant qu'il luy feroit assez connoistre qu'il n'estoit point amoureux
                  d'<interp id="note4236" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>, en ne la voyant jamais. Cependant, plus le Roy voyoit
                d'obstination et de douleur dans l'esprit de <interp id="note4240" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, plus il en avoit de
                compassion, et plus il faisoit d'effort sur luy mesme pour vaincre son amour. Et
                pour cét effet, il fut effectivement huit jours à <interp id="note4244" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> : pendant lesquels <interp
                  id="note4241" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                estoit desesperé, et de l'opinion qu'avoit le Roy, et plus encore de ne pouvoir
                aller voir <interp id="note4242" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>. Je pense mesme que le Roy n'auroit pas si tost quitté cette
                Solitude, si l'on ne fust venu l'advertir qu'un Ambassadeur d'<interp id="note4235"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Amasis">Amasis</interp> Roy d'Egypte estoit
                arrivé à Paphos. Il fut donc contraint d'y <pb id="page_1249" n="V02-P651"
                />retourner : mais quoy que peust faire <interp id="note4250" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, il falut qu'il y allast
                aussi. Non, luy disoit le Roy, je ne veux point revoir <interp id="note4246"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, que je ne
                vous voye en mesme temps : il faut que la melancolie que je verray dans vos yeux, me
                soit un contrepoison, contre les charmes que je verray dans les siens. Nous fusmes
                donc à Paphos : mais Dieux ! que la Cour fut peu agreable en ce temps là, et que
                l'Ambassadeur d'<interp id="note4245" resp="BaS" type="personnage" value="Amasis"
                  >Amasis</interp> trouva l'esprit du Roy peu tranquille ! Ce Prince fut trois jours
                sans voir la Princesse <interp id="note4247" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> chez elle : et comme <interp id="note4251"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> souffroit une
                peine qui n'est pas imaginable ; tant à cause de l'opinion que le Roy avoit de luy,
                que de la privation de la veuë de <interp id="note4254" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, il paroissoit encore plus melancolique, et
                le Roy en estoit aussi plus affligé. Cependant l'ambitieuse <interp id="note4248"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> estoit en une
                inquietude extréme, et du voyage du Roy à <interp id="note4255" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> ; et de ce qu'il ne la visitoit pas ;
                et de ce qu'on luy disoit que ce Prince estoit fort chagrin. Mais à la fin le Roy
                ayant encore voulu se confirmer en sa croyance, mena <interp id="note4252"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> malgré luy chez
                la Princesse <interp id="note4249" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> ; esperant pouvoir mieux observer les sentimens de son coeur
                en ce lieu là qu'en tout autre. <interp id="note4253" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui creut qu'il n'y avoit pas moyen de mieux
                détromper le Roy, qu'en luy faisant voir qu'il ne prenoit nul plaisir à regarder
                cette Princesse, en destourna tousjours les yeux avec grand soin : mais ce qu'il
                faisoit pour desabuser ce Prince, le decevoit <pb id="page_1250" n="V02-P652"
                />davantage. Car, disoit il en luy mesme, le malheureux <interp id="note4258"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ne peut souffrir
                la veuë de ce qu'il aime, et de ce qu'il ne veut pas aimer. Il s'accusoit alors
                d'estre trop inhumain, de l'exposer à un si grand suplice : et voyant les cruelles
                inquietudes qui paroissoient sur le visage de <interp id="note4259" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, sa visite ne fut pas
                longue. Cependant comme il avoit pour le moins ce jour là autant regardé son
                pretendu Rival que sa Maistresse, et qu'il avoit eu l'esprit fort inquiet, cette
                Princesse ne fut pas fort satisfaite de sa conversation ; et ne sçavoit à quoy
                attribuer la cause du changement qu'elle voyoit en luy. Au sortir de là, il dit
                encore cent choses obligeantes à <interp id="note4260" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : et <interp id="note4261" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> luy fit encore cent
                protestations son in-de sensibilité pour <interp id="note4256" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>. Mais enfin, pour
                accourcir mou discours autant que je le pourray, <interp id="note4262" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> persecuté de l'imagination
                du Roy ; en colere du discours de <interp id="note4257" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp> ; affligé de celuy de <interp id="note4264"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ; et bien plus
                encore de ne la voir point, et de n'oser retourner à Clairie, tomba malade, et mesme
                dangereusement malade. Tous les Medecins disoient que si l'on ne trouvoit quelque
                remede à sa melancolie, il mourroit infailliblement. La fièvre luy dura sept jours
                tres violente : pendant lesquels le Roy estoit inconsolable ; et pendant lesquels
                j'estois allé faire un petit voyage à Amathuse, pour quelques affaires que j'y avois
                : car je pense que si j'eusse esté à Paphos, j'eusse bien eu de la peine à ne
                descouvrir pas au Roy le secret de <interp id="note4263" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. <pb id="page_1251"
                  n="V02-P653"/>Toutes les fois que le Roy entroit dans sa Chambre, et qu'il le
                voyoit en ce pitoyable estat, il faisoit une ferme resolution de ne songer plus à
                  <interp id="note4266" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> : mais dés qu'il en estoit sorty, ou qu'il amandoit un peu à
                  <interp id="note4270" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, cette resolution devenoit moins forte ; et la chose estoit
                encore douteuse dans son esprit. Mais enfin la fièvre ayant quitté cét illustre
                Malade, et les Medecins ne laissant pas de dire apres cela qu'il mourroit
                infailliblement, si on ne luy ostoit la cause du chagrin qui faisoit ses maux : le
                Roy sembla avoir pris une resolution tres forte, de s'arracher de l'ame la passion
                qui le possedoit. Il se resolut donc, de n'aller plus chez <interp id="note4267"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : qui ne
                sçachant qu'imaginer du changement du Roy, creut que peut-estre n'avoit il pas
                trouvé bon qu'elle n'eust point encore este voir <interp id="note4271" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qu'il aimoit si cherement :
                et que presque toutes les femmes de la Cour avoient esté visiter. Car durant sa
                maladie, la belle Princesse de <interp id="note4274" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Salamis">Salamis</interp>, et la Princesse <interp id="note4265" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Agariste">Agariste</interp> ses Soeurs, ne l'avoient
                point abandonné, et ainsi les Dames y pouvoient aller avec bien-seance. Neantmoins
                il se trouva que le jour qu'<interp id="note4268" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> y fut, comme <interp id="note4272"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estoit beaucoup
                mieux, elles estoient sorties : De sorte que la Princesse <interp id="note4269"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> y allant
                suivie de quatre ou cinq de ses femmes le trouva seul. Bien est il vray qu'elle n'y
                fut pas long temps sans Compagnie : car le Roy arriva un moment apres. Comme <interp
                  id="note4273" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> le
                vit entrer, il rougit, et parut aussi interdit de cette <pb id="page_1252"
                  n="V02-P654"/>rencontre, que si effectivement il eust esté amoureux d'<interp
                  id="note4275" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>.
                Le Roy qui remarqua ce changement de couleur, estant puissamment touché de voir
                  <interp id="note4279" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> en danger pour l'amour de luy, faisant un grand effort sur luy
                mesme, s'aprocha de la Princesse <interp id="note4276" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> ; qui par respect luy avoit voulu quitter
                sa place, et où il voulut pourtant qu'elle demeurast. Et apres l'avoir regardée
                quelque temps sans parler. Madame, luy dit il en soupirant, ne voulez vous point
                guerir <interp id="note4280" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ? Seigneur, luy repliqua t'elle, si sa santé dependoit de moy,
                vostre Majesté seroit bien tost consolée de la douleur que sa maladie luy cause.
                  <interp id="note4281" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> qui vit une grande alteration sur le visage du Roy, eut peur
                qu'il ne dist encore quelque chose qui fist connoistre à <interp id="note4277"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> l'opinion
                qu'il avoit de luy : c'est pourquoy prenant la parole, sans donner loisir à ce
                Prince de respondre ; Seigneur, luy dit il, quoy que je croye que la Princesse
                  <interp id="note4278" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> soit capable de faire de grandes choses, et de charmer de
                grandes douleurs : je pense pourtant pouvoir dire sans l'offencer, que la fin de
                celles que je sens, ne dépend pas de sa volonté ; et qu'il n'y a que les Dieux
                seuls, qui puissent me retirer du Tombeau. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030507" n="La révélation incongrue du roi">
              <argument>
                <p>Aretaphile perçoit un changement dans le comportement du roi à son égard.
                  Peut-être lui tient-il rigueur de n'avoir pas rendu visite à Philoxipe ? Elle se
                  décide donc d'aller au chevet du malade. Or le roi arrive peu après. Devant le
                  malaise de Philoxipe, il est saisi de compassion. Il décide de révéler ce qu'il
                  pense être la vérité à Aretaphile, afin qu'elle sauve son ami. Philoxipe n'en est
                  que plus affligé et Aretaphile est vexée, car un véritable amant ne cèderait à
                  personne sa maîtresse.</p>
              </argument>
              <p><interp id="note4283" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> prononça ces paroles d'une façon si triste ; que le Roy
                achevant de vaincre ce qui s'opposoit au dessein qu'il avoit de tascher de sauver
                  <interp id="note4284" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ; s'aprochant encore un peu plus prés de la Princesse <interp
                  id="note4282" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>,
                de peur que ceux qui estoient dans la Charobre ne l'entendissent ; <pb
                  id="page_1253" n="V02-P655"/>Madame (luy dit il, en faisant signe à <interp
                  id="note4288" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                qu'il ne vouloit pas estre interrompu) je m'en vay vous dire une chose qui vous
                surprendra : je vous conjure pourtant, de la recevoir favorablement ; et de me faire
                la grace de croire, qu'à moins que de vouloir sauver la vie <interp id="note4289"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, je ne vous la
                dirois pas ; non pas mesme quand il iroit de la mienne : Ha ! Seigneur, s'écria ce
                Prince malade, si vostre Majesté acheve de dire ce qu'elle a commencé, elle hastera
                ma mort, au lieu de la reculer : La Princesse <interp id="note4285" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> surprise d'entendre ce
                qu'elle entendoit, et ne sçachant ce que ce pouvoit estre ; regardoit tantost le
                Roy, et tantost <interp id="note4290" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>. Mais enfin le Roy achevant de se determiner, C'est vous
                Madame, dit il à la Princesse <interp id="note4286" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, qui mettez <interp id="note4291"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> dans le Tombeau
                : vos charmes ont esté plus forts que sa raison, quoy que sa generosité ait esté
                encore plus forte que son amour. Il vous aime divine <interp id="note4287"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, sans oser
                vous le dire : il ne veut pas mesme encore l'adjoüer : cependant je sçay de
                certitude, que si vous n'avez pitié de luy, il mourra infailliblement. je ne vous
                demande donc plus rien pour moy, luy dit il avec une melancolie estrange, mais
                traitez le moins rigoureusement que vous ne m'avez traité, puis qu'il le merite
                mieux : et si vostre ambition ne peut estre satisfaite, sans une Souveraine
                puissance : je vous promets divine Princesse, que si je ne puis mettre <interp
                  id="note4292" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                sur le Throsne, il en sera tousjours si prés, qu'on ne pourra presque discerner sa
                place <pb id="page_1254" n="V02-P656"/>ce de la mienne. Enfin, dit il encore, si
                  <interp id="note4295" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> meurt je mourray ; et ainsi je vous perdray pour tousjours.
                Mais si vous sauvez <interp id="note4296" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, du moins pourray-je esperer de languir
                encore quelque temps ; et d'avoir quelque part en vostre estime, n'en pouvant plus
                pretendre en vostre affection. Ne pensez pas, luy dit il, que ce que je fais soit
                une marque de la soiblesse de mon amour : puis qu'au contraire s'en est une de sa
                violence. Car enfin si je pouvois me resoudre à vous abandonner, et à suivre <interp
                  id="note4297" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                dans le Tombeau, je ne luy cederois pas la part que je pretendois à vostre
                affection, quoy qu'il en soit plus digne que moy : mais ne pouvant le voir mourir à
                ma consideration sans en expirer de douleur, il faut que je vive pour le faire
                vivre, et que je tasche de prolonger de quelque temps le plaisir que j'ay de vous
                voir. <interp id="note4293" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> estoit si estonnée d'entendre parler le Roy de cette sorte,
                et <interp id="note4298" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> en estoit si affligé ; que l'estonnement et la douleur
                produisant un pareil effet en ces deux Personnes, elles demeurerent un assez long
                temps sans pouvoir parler. <interp id="note4294" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> avoit bien assez bonne opinion de sa
                beauté, pour se laisser persuader facilement que <interp id="note4299" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> fust amoureux d'elle ; et
                elle l'avoit aussi assez bonne de sa generosité, pour croire qu'il n'auroit pas osé
                descouvrir sa passion : Mais comme tout ce qui n'estoit point Roy ne pouvoit toucher
                son coeur, elle avoit un chagrin estrange, d'entendre ce qu'elle entendoit : et il y
                  <pb id="page_1255" n="V02-P657"/>avoit des momens, où elle s'imaginoit que
                c'estoit peut-estre un pretexte que le Roy cherchoit pour rompre avec elle. <interp
                  id="note4302" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> de
                son costé, jugeant bien qu'à la fin il faudroit dire la verité au Roy pour le
                desabuser, en avoit une confusion si grande, qu'il n'en pouvoit ouvrir la bouche. De
                sorte que le Roy voyât ces deux Personnes si surprises ; et sentant bien que
                peut-estre son amour le seroit dédire dans un moment, de tout ce que son amitié luy
                avoit fait prononcer ; se leva : et sans attendre ce qu'<interp id="note4300"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> respondroit,
                Madame, luy dit il, le pitoyable estat où vous voyez <interp id="note4303"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, vous persuade
                mieux que je ne sçaurois faire : et il me pardonnera bien sans doute, si je ne vous
                parle pas aussi long temps pour luy, qu'il vous a parlé autrefois pour moy. En
                disant cela ce Prince sortit, quoy que <interp id="note4304" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> le suppliast de demeurer :
                l'assurant qu'il alloit le desabuser entierement. Cependant quoy qu'<interp
                  id="note4301" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>
                eust beaucoup d'envie de s'en aller, comme elle avoit l'esprit aigry, et qu'elle
                vouloit sçavoir un peu plus precisément ce que c'estoit que cette bizarre avanture ;
                elle demeura un moment apres le Roy : et regardant <interp id="note4305" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, qui luy paroissoit aussi
                interdit, que s'il eust esté amoureux d'elle ; Est-ce vous, luy dit elle, <interp
                  id="note4306" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                qui avez perdu la raison, ou si c'est le Roy ? car je vous adjouë que j'en suis en
                doute, et que je ne vous comprens ny l'un ny l'autre. je confesse, Madame, repliqua
                  <interp id="note4307" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, que je ne suis pas Maistre de ma raison : Mais, <pb
                  id="page_1256" n="V02-P658"/>Madame, c'est un mal dont vous n'estes point coupable
                ; et dont je ne vous accuse pas. Avez vous donc eu dessein, luy dit elle, de me
                faire perdre l'amitié du Roy ; ou est-ce que le Roy cherche un mauvais pretexte de
                me l'oster ? Mais <interp id="note4309" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> si cela est, il n'est point besoin d'une si
                bizarre sainte : il ne faut que m'en donner le moindre soubçon, et je vous assure
                que je ne regreteray pas long temps la perte d'un coeur aussi partagé que le sien.
                Car enfin le Roy jusques à maintenant a tousjours plus aimé sa Couronne, que la
                Princesse <interp id="note4308" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> : et par son discours il me veut encore faire côprendre
                aujourd'huy, qu'il vous aime mieux que moy. Madame, luy dit <interp id="note4310"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, je vous demande
                en grace de ne condamner pas le Roy legerement : et de ne blasmer pas en luy, la
                compassion qu'il veut avoir d'un mal dont il vous croit la cause. Je m'engage,
                Madame, à le desabuser de l'opinion qu'il a : car enfin quoy que vos charmes soient
                incomparables, le respect que j'ay tousjours eu pour vous, et celuy que j'auray
                toute ma vie pour le Roy, m'ont certainement garanty d'un peril presque inevitable,
                pour ceux qui n'auroient pas eu de si puissantes raisons de resister à vostre
                beauté. Ainsi, Madame, ne vous inquietez pas ; et faites moy l'honneur de me
                promettre de pardonner au Roy l'injustice qu'il a de vouloir que je partage aveque
                vous, un coeur où vous devez regner seule. Mais, Madame, auparavant que le Roy vous
                aimast, il m'avoit desja donné la place que j'y occupe <pb id="page_1257"
                  n="V02-P659"/>aujourd'huy : c'est pourquoy vous n'en devez pas murmurer. Non non,
                luy dit l'ambitieuse <interp id="note4311" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, il ne vous sera pas aisé de justifier le
                Roy : il est genereux, je l'adjouë ; mais il est mauvais Amant : et quiconque peut
                ceder la personne aimée, ne l'aime sans doute que fort mediocrement. En disant cela,
                  <interp id="note4312" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> luy dit adieu : et laissa <interp id="note4313" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> dans une douleur si grande,
                que son mal en augmenta. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030508" n="L'aveu de Philoxipe au roi">
              <argument>
                <p>Après le départ du roi et d'Aretaphile, Philoxipe craint de mourir en emportant
                  dans la tombe son secret. Il fait appeler le souverain, à qui il fait dévoiler ses
                  véritables sentiments par Leontidas. Le roi a de la peine à croire une histoire si
                  extraordinaire. Il demande à voir la fameuse Policrite. </p>
              </argument>
              <p>Craignant donc de mourir en laissant le Roy dans l'opinion où il estoit il l'envoya
                suplier qu'il luy peust parler : et ce fut justement comme je revenois d'Amathuse.
                Je me trouvay donc aupres de ce Prince, lors qu'il reçeut ce message : et à
                l'instant mesme il partit, pour aller chez <interp id="note4316" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : mais avec tant de chagrin
                qu'il m'en faisoit piti@©. Il s'estoit repenti plus d'une sois, de ce qu'il avoit
                dit à <interp id="note4314" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> : et ne sçachant si effectivement cette Princesse n'auroit
                point dit quelque parole obligeante à <interp id="note4317" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, apres qu'il les eut
                laissez ensemble ; il retournoit chez luy avec une inquietude extréme. Comme nous y
                fusmes, il s'informa si la Princesse <interp id="note4315" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> y avoit encore esté long
                temps apres luy ? Et ayant sçeu que non, il entra dans la chambre de <interp
                  id="note4318" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> :
                qui me voyant avec le Roy en fut fort aise. Seigneur, luy dit il, je voy bien qu'il
                est temps de vous adjoüer ma foiblesse, et de vous desabuser : Le Roy qui ne pouvoit
                concilier ces deux choses, ne luy respondit qu'en soupirant : et s'estant assis
                aupres de son lict, <interp id="note4319" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> reprenant la parole, luy <pb id="page_1258"
                  n="V02-P660"/>demanda pardon de la peine qu'il luy avoit donnée : et me pria de
                raconter au Roy ce que je sçavois de son avanture : le suppliant de ne trouver pas
                mauvais que je ne luy eusse point dit la verité, puis qu'à moins que d'attirer sur
                moy le courroux du Ciel et d'estre parjure, je n'eusse pû reveler son secret, apres
                les sermens qu'il m'avoit fait faire. Je commençay donc de dire au Roy, tout ce que
                je sçavois de l'amour de <interp id="note4320" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : Mais Seigneur, tout ce que je luy disois,
                luy paroissoit tellement incroyable, et parce qu'en effet la chose n'estoit pas trop
                dans la vray-semblance ; et parce qu'il craignoit qu'elle ne fust pas vraye ; qu'il
                fut un assez long temps à ne pouvoir mesme concevoir qu'elle fust possible. Enfin il
                dit à <interp id="note4321" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, qu'à moins que de voir <interp id="note4324" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, il n'adjousteroit point de
                soy à mes paroles. <interp id="note4322" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> voyant donc l'obstination de ce Prince, luy
                dit qu'encore qu'il se trouvast fort mal, il ne laisseroit pas de se faire porter à
                  <interp id="note4327" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, pour
                peu qu'il se trouvast mieux le lendemain : s'imaginant qu'il recouvreroit plustost
                la santé, en s'aprochant de <interp id="note4325" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, qu'en demeurant à Paphos. Cependant quoy que
                le Roy ne creust pas encore ce que je luy disois, il y avoit des momens, où l'on ne
                laissoit pas de voir des sentimens de joye dans son coeur. Ha mon cher <interp
                  id="note4323" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                luy disoit il, seroit il bien possible que vous ne fussiez point mon Rival, et que
                je me fusse trompé ? Si cela est, adjoustoit il encore, je pense que j'adoreray
                cette <interp id="note4326" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> dont vous <pb id="page_1259" n="V02-P661"/>me parlez, au lieu
                de condamner l'amour que vous dittes avoir pour elle : puis que par là je ne seray
                plus contraint de ceder, ce que j'aime plus que ma vie, et que mon Confident ne sera
                point mon Rival. Mais admirez Seigneur, les effets extraordinaires de l'Amour !
                  <interp id="note4328" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> estoit encore assez malade, lors qu'il avoit envoyé prier le
                Roy de le venir revoir : mais des qu'il eut formé la resolution de retourner à
                  <interp id="note4330" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, il
                luy amanda ; il dormit toute la nuit suivante, avec assez de tranquilité ; et le
                lendemain il se fit porter en Litiere à <interp id="note4331" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Clarie">Clarie</interp>, où le Roy alla coucher. Le jour d'apres, <interp
                  id="note4329" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                quitta le lict : et celuy qui suivit malgré sa foiblesse, il monta à cheval avecque
                le Roy, accompagné de peu de monde : et fut jusques au pied des Rochers où il faloit
                descendre. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020306" n="Histoire de Philoxipe et Policrite : départ de Policrite"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Au moment où Philoxipe arrive en compagnie du roi et de Leontidas, Policrite et ses
                parents ont quitté la cabane. La jeune femme a toutefois laissé une lettre pour son
                amant, dans laquelle elle lui avoue ses sentiments et sa naissance illustre.
                Philoxipe, bouleversé, s'entretient avec le roi de leurs déboires amoureux. Il met
                tout en œuvre pour retrouver Policrite. En vain. Il retourne à Paphos, pour aider le
                roi à regagner l'affection d'Aretaphile. Celle-ci, froissée, se montre cependant
                particulièrement froide. Philoxipe retourne alors à Clarie.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030601" n="La lettre de Policrite">
              <argument>
                <p>Alors que le roi, Philoxipe et Leontidas arrivent à la cabane de Cleanthe, ils
                  découvrent une maison vide. Seul un esclave est présent. Celui-ci leur apprend que
                  la famille est partie sans révéler aucune destination. Mais avant son départ,
                  Policrite a eu le temps de laisser une lettre à l'adresse de son soupirant :
                  ignorant sa destination, elle prétend que Philoxipe est à l'origine de cet exil.
                  Comme elle pense ne jamais le revoir, elle lui avoue la noblesse de sa naissance,
                  afin qu'il ne se sente pas indigne de son amour. Elle lui avoue également ses
                  sentiments. Philoxipe, bouleversé, montre cette lettre au roi. </p>
              </argument>
              <p> Comme nous y fusmes, le Roy sans estre suivy que de <interp id="note4333"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> et de moy, prit
                le chemin de la Cabane de <interp id="note4332" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp> : comme nous la descouvrismes, <interp
                  id="note4334" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                qui aussi bien avoit besoin de se reposer, s'arresta : et la monstrant au Roy,
                Seigneur, luy dit il avec une confusion estrange, voila le lieu qui m'a fait quitter
                Paphos : Voila l'endroit de toute la Terre qui me plaist le plus : et où vous allez
                voir une personne, qui peut-estre vous fera plustost Rival de <interp id="note4335"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, que <interp
                  id="note4336" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                n'est le vostre. Ce Prince dit cela avec un sousris qui marquoit visiblement que la
                seule esperance de revoir <interp id="note4337" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, avoit remis la joye dans son coeur ; ce
                n'est pas qu'il n'aprehendast <pb id="page_1260" n="V02-P662"/>de déplaire à cette
                jeune Personne, et d'irriter encore <interp id="note4338" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, en menant le Roy chez luy :
                mais la chose n'ayant point de remede, il s'y estoit resolu : et cette crainte
                n'empeschoit pas que la joye n'eust place en son ame. Apres que le Roy eut assez
                consideré la grandeur de l'amour de <interp id="note4345" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, par la petitesse de la
                Cabane de <interp id="note4348" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> : et qu'il eut pourtant adjoüé, que ce Desert avoit quelque
                chose de sauvage qui ne déplaisoit pas : nous marchasmes, et nous arrivasmes enfin à
                cette petite Palissade de Lauriers qui fermoit la court de <interp id="note4339"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>. Nous y entrasmes
                donc, et <interp id="note4346" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> devançant alors le Roy, fut à la Maison, dont il trouva la
                porte fermée. Il frapa sans que personne respondist : ce qui d'abord luy fit croire
                que peut-estre toute la Famille de <interp id="note4340" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> seroit allée à ce petit
                Temple où il avoit veû une fois <interp id="note4349" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>. Neantmoins comme il eust pû estre que
                quelqu'un eust esté dans cette Maison qui ne l'eust pas entendu, il frapa encore :
                et frapa si fort en effet, qu'un jeune Esclaue qui seruoit <interp id="note4341"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> leur vint ouvrir :
                qui connoissant bien <interp id="note4347" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, luy dit, apres qu'il luy eut demandé où
                estoit son Maistre ? Seigneur, je ne puis vous rien dire de ce que vous voulez
                sçavoir : et je sçay seulement que <interp id="note4342" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, <interp id="note4344"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, <interp
                  id="note4350" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                et <interp id="note4343" resp="BaS" type="personnage" value="Doride"
                >Doride</interp>, ne sont plus icy, et n'y doivent plus revenir. Ils ont emmené avec
                eux, les femmes qui estoient de leur païs : et mon Maistre m'a commandé d'attendre
                icy de ses nouvelles : <pb id="page_1261" n="V02-P663"/>sans que je sçache ny
                pourquoy il est party, ny pourquoy il m'a laissé. <interp id="note4351" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> surpris et affligé de ce
                discours, fut assez long temps sans parler : le Roy s'imagina d'abord, qu'il y avoit
                de l'artifice : et que <interp id="note4352" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ne m'avoit fait dire ce que j'avois dit que
                pour l'abuser. Mais enfin ce jeune Esclave estant rentré dans la Maison, et revenu
                un moment apres ; Seigneur, dit il à <interp id="note4353" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, lors que <interp
                  id="note4355" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                fut preste à partir d'icy, elle me tira à part, sans que personne le vist : et me
                donna ce que je remets entre vos mains : avec ordre si vous veniez icy de vous le
                bailler. <interp id="note4354" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> prenant à l'instant mesme des Tablettes que cét Esclave luy
                presenta, les ouvrit, pendant que le Roy me faisoit l'honneur de me parler, à huit
                ou dix pas de là, et il y leût ces paroles. </p>
              <p>
                <q>POLICRITE A <interp id="note4356" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                    >PHILOXIPE</interp>.</q>
              </p>
              <p>
                <q>Je ne sçay Seigneur, où l'on mene <interp id="note4358" resp="BaS"
                    type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : mais je sçay bien que
                  t'est le Prince <interp id="note4357" resp="BaS" type="personnage"
                    value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui fait son exil. Comme je n'auray
                  peut-estre jamais l'honneur de le voir, j'ay creû que je pouvois sans crime
                  apprendre par cette Lettre mes veritables sentimens, que je refusay de luy dire,
                  la derniere fois que je luy parlay. Il sçaura donc, que d'abord ne me croyant pas
                  digne de son <pb id="page_1262" n="V02-P664"/>affection par ma naissance, je luy
                  ay refusé la mienne autant que j'ay pû : mais qu'ayant apris en suitte, que je ne
                  suis pas de la condition dont il parois estres : et qu'il y a eu des Rois dans ma
                  Race : je luy adjoüe que j'ay eu de la joye de ne pouvoir moy mesme reprocher au
                  Prince <interp id="note4359" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                    >Philoxipe</interp>, qu'il eust une inclination trop disproportionnée à sa
                  qualité : et que j'ay creû luy devoir aprendre ce que je suis, afin qu'il ne croye
                  pas faire rien indigne de luy, en se souvenant quelquefois de <interp
                    id="note4360" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                  qui se souviendra tousjours agreablement de sa vertu : soit que la Fortune luy
                  fasse passer sa vie dans un Palais ou sous une Cabane.</q>
              </p>
              <p>
                <q>POLICRITE.</q>
              </p>
              <p>
                <interp id="note4362" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> n'eut pas plustost achevé de lire cette Lettre, qu'il vint
                retrouver le Roy : Seigneur (luy dit il en la luy presentant avec une melancolie
                estrange) vostre Majesté verra dans ces Tablettes mon innocence et mon malheur.
                Apres cela le Roy se mit à lire ce que <interp id="note4365" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> avoit escrit, et à le lire
                tout haut : Mais Dieux que le malheureux <interp id="note4363" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eut de peine à
                n'interrompre pas le Roy ! aussi n'eut il pas plustost achevé de lire, que regardant
                ce Prince avec une douleur extréme ; Et bien Seigneur, luy dit il, suis-je amoureux
                de la Princesse <interp id="note4361" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, et ne suis-je pas le plus malheureux homme
                du monde ? Le Roy l'embrassant alors, luy demanda pardon de ses soubçons, et de
                l'inquietude qu'il luy causoit. Mais mon cher <interp id="note4364" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, luy dit il, j'en feray
                bien puni, et par vostre propre douleur, <pb id="page_1263" n="V02-P665"/>qui sera
                tousjours la mienne : et par la Princesse <interp id="note4366" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, qui ne me pardonnera pas
                aisèment. Mais, adjousta t'il, encore avez vous de quoy vous consoler : puis que
                vous aprenez deux choses à la fois fort importantes et fort agreables. Car enfin
                  <interp id="note4369" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> vous aime, et <interp id="note4370" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> est de naissance illustre :
                en eussiez vous pû demander davantage aux Dieux, quand ils vous enssent promis de
                vous accorder tous vos souhaits ? Ha Seigneur, s'écria <interp id="note4368"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. ce que vous me
                dittes pour me consoler, est ce qui fait toute la malignité de mon infortune : car
                il est vray que j'aprens que <interp id="note4371" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> ne me haït pas, et que <interp id="note4372"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> est d'une
                condition égale à la mienne : mais en mesme temps cette aimable et cruelle personne
                me dit qu'elle ne me verra jamais, et qu'elle ne sçait où l'on la mene. Ha Seigneur,
                je serois plus coupable si j'estois amoureux de la Princesse <interp id="note4367"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : mais je
                serois moins miserable. J'aurois des raisons pour combattre ma passion : mais icy je
                ne voy rien qui ne la fortifie, et qui ne l'augmente. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030602" n="Comparaison des malheurs du roi et de Philoxipe">
              <argument>
                <p>Le roi et Philoxipe s'entretiennent de leurs malheurs respectifs : le roi a
                  offensé sa maîtresse en tentant de conserver la vie de son ami. Philoxipe rétorque
                  que, sachant où Aretaphile se trouve, il peut tout mettre en œuvre pour se faire
                  pardonner. Sa situation à lui est pire que l'absence limitée dans le temps, la
                  jalousie ou encore la mort. Philoxipe fonde cependant de grands espoir sur
                  l'esclave laissé dans la cabane. Peut-être Cleanthe va-t-il revenir vers lui? Il
                  demande au roi de faire surveiller tous les ports de l'île. De son côté, le
                  souverain souhaite demander pardon à Aretaphile et implore Philoxipe de l'aider. A
                  contrecoeur, ce dernier retourne à Paphos.</p>
              </argument>
              <p>Enfin apres que <interp id="note4375" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> se fut bien pleint, il quitta le Roy : et fut
                encore demander cent choses à ce jeune Esclave, sans qu'il peust tirer nul
                esclaircissement, ny de la naissance de <interp id="note4377" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ; ny du lieu où <interp
                  id="note4373" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et
                  <interp id="note4374" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto"
                  >Megisto</interp> estoient allez : et il sçeut seulement qu'il y avoit plus de
                quinze jours qu'ils estoient partis. Ny prieres, ny promesses, ny menaces, ne purent
                jamais rien faire dire davantage à ce jeune Esclave, de qui <interp id="note4376"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                <pb id="page_1264" n="V02-P666"/>tout desesperé qu'il estoit, ne laissa pas
                d'estimer la fidelité. Mais enfin ne pouvant rien sçavoir de plus, il suivit le Roy
                qui s'en retournoit à <interp id="note4383" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp>. Pour moy, je ne me trouvay de ma vie plus embarrassé : car le
                Roy estoit si melancolique, et de sa propre douleur, et de celle de <interp
                  id="note4379" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                qu'il ne pouvoit se resoudre à parler, ny pour se pleindre, ny pour consoler ce
                Prince affligé, qu'il aimoit si tendrement. <interp id="note4380" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> de son costé estoit encore
                plus inquiet : il abandonnoit cette Cabane à regret, quoy que ce qu'il aimoit n'y
                fust plus. Tantost il tournoit les yeux pour la regarder encore : tantost il
                regardoit la Lettre de Policroite, que le Roy luy avoit rendüe : En suitte il
                regardoit vers le Ciel : apres il attachoit ses regards vers la terre : et marchant
                quelquefois sans rien dire, et quelquefois aussi soupirant fort haut, il sembloit ne
                sçavoir pas si le Roy estoit là, ou s'il estoit seul, tant sa resuerie estoit
                profonde. Enfin nous arrivasmes à <interp id="note4384" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Clarie">Clarie</interp> : Mais Dieux, que la conuersation fut triste le
                reste du jour ! Du moins <interp id="note4381" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, luy disoit le Roy, vous avez cét avantage,
                de sçavoir que <interp id="note4382" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> vous a beaucoup d'obligation ; qu'elle n'a rien à vous
                reprocher ; que vous estes innocent envers elle ; et qu'elle ne pense à vous, en
                quelque lieu qu'elle soit, que pour regretter vostre absence. Où au contraire, j'ay
                irrité <interp id="note4378" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> : de qui l'ame superbe m'accuse sans doute de peu d'affection
                : et qui trouvera fort mauvais que j'aye preferé vostre vie, à l'amour <pb
                  id="page_1265" n="V02-P667"/>que j'ay pour elle. Mais Seigneur, reprit l'affligé
                  <interp id="note4387" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, vous sçavez où est la Princesse <interp id="note4385"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : vous pouvez
                luy faire entendre vos raison : Vous pouvez luy demander pardon de ce crime, qu'un
                excès de generosité vous a fait commettre : Vous pouvez soupirer aupres d'elle :
                Vous pouvez vous plaindre, et vous pouvez appaisser sa colere. Mais pour moy
                Seigneur, quand je me plaindray ; que je soupireray ; que je respandray des torrents
                de pleurs parmy mes Rochers, tout cela me rendra t'il <interp id="note4388"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, et sçauray-je
                où elle demeure ? Peut-estre que <interp id="note4386" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp> se sera embarqué : et peut-estre enfin que je
                ne sçauray jamais, ny qui est <interp id="note4389" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> ; ny où est <interp id="note4390" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>. Ha ! Seigneur, s'écrioit
                ce Prince amoureux et desolé, si vous sçaviez quelle cruelle avanture est la mienne,
                vous connoistriez aisément que je suis de plus malheureux homme du monde : car si
                j'aimois une personne qui me haïst, le despit me pourroit guerir : si j'en aimois
                une inconstante, le mespris que je feroïs de sa foiblesse me consoleroit : si
                j'estois jaloux, une partie de mon chagrin se passeroit, à chercher les voyes de
                nuire à mes Rivaux : si l'absente de <interp id="note4391" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> estoit bornée, l'esperance
                de son retour, quelque esloigné qu'il me parust, adouciroit mes inquietudes : et si
                la mort mesme avoit mis une personne que j'aimerois dans le Tombeau, je pense que je
                souffrirois moins que je ne souffre. Car enfin ce mal est un si grand mal, qu'il
                assoupit la raison, et <pb id="page_1266" n="V02-P668"/>presque l'ame insensible :
                Mais icy, l'esloignement de <interp id="note4396" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> a pour moy toute la rigueur de la mort, et
                quelque chose de plus. Je ne la dois non plus voir, à ce qu'elle dit, que si elle
                n'estoit plus vivante : et cependant je sçay qu'elle sera peut-estre en lieu où elle
                sera veüe ; ou elle sera aimée :et où peut-estre elle aimera, sans se souvenir plus
                de <interp id="note4393" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> : et tout cela, sans que je puisse prevoir de fin à ma
                souffrance ny à mes douleurs : et mesme sans que je puisse avoir recours à la mort.
                Car apres tout, quoy que <interp id="note4397" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> die que je ne la verray plus, je la pourrois
                voir, et le hazard pourroit me la faire rencontrer. C'estoit de cette sorte que le
                Roy et <interp id="note4394" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> s'entretenoient : je taschois de les consoler tous deux, mais
                à vous dire le vray, mes raisons estoient fort mal escoutées. Cepcndant pour <interp
                  id="note4395" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                il n'avoit point de remede à chercher à son mal : car comme il avoit sçeu par cét
                Esclave qui luy avoit baillé la Lettre de <interp id="note4398" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, qu'il y avoit desja avez
                longtemps qu'elle estoit partie : il ne pouvoit songer à aller apres, ny ne sçavoit
                pas de quel costé faire chercher. Tout ce qu'il pût faire, fut d'ordonner à ses Gens
                de veiller jour et nuit à l'entour de cette Cabane, avec ordre d'arrester tous ceux
                qui y viendroient, pour tascher d'aprendre par eux ; ce que ce trop fidelle Esclave
                n'avoit pas voulu dire : et de le suivre par tout où il iroit ; jugeant bien que
                  <interp id="note4392" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> ne l'avoit pas laisse seul dans cette Maison sans quelque
                raison secrette, et sans avoir dessein d'y revenir : <pb id="page_1267" n="V02-P669"
                />ou du moins d'y renvoyer quelqu'un de sa part, ou que l'Esclave luy mesme l'allast
                trouver où il seroit Pour le Roy il n'en estoit pas ainsi : et il n'ignoroit pas que
                c'estoit aux pieds de la Princesse <interp id="note4399" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> qu'il faloit aller
                tascher d'obtenir son pardon. Il ne voulut pourtant pas obliger si tost son cher
                  <interp id="note4402" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> à retourner à Paphos : et il tarda encore le jour suivant à
                  <interp id="note4407" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>. Mais
                quoy qu'il n'y eust nulle apparence de retrouver <interp id="note4406" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, <interp id="note4403"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> supplia le Roy
                de ne laisser pas d'envoyer à tous les Ports de l'Isle : afin de tascher de sçavoir
                si <interp id="note4401" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> se seroit embarqué en quelqu'un : estant assez aisé d'en estre
                esclaircy, à cause de ce nombre de femmes qu'il menoit, qui le rendoient
                remarquable. Le Roy luy dit qu'il feroit ce qu'il voudroit : mais qu'il le conjuroit
                aussi, de ne luy refuser pas d'aller à Paphos : pour luy aider à obtenir sa grace de
                la Princesse <interp id="note4400" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>. <interp id="note4404" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eut un sensible desplasir d'estre forcé de
                retourner à la Ville : Mais ayant tant d'obligation au Roy, et ce Prince n'estant
                mal avec la personne qu'il aimoit que pour l'amour de luy, il crüt qu'il devoit y
                aller, et en effet il y vint. Icy, Seigneur, admirez les caprices de l'amour :
                l'excès de la douleur de <interp id="note4405" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> occuppa si fort son esprit, qu'il ne se
                pleignit plus des maux du corps ny de sa foiblesse : et. ce mesme Prince qui trois
                jours auparavant estoit venu à <interp id="note4408" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Clarie">Clarie</interp> en Lictiere, s'en retourna à cheval à Paphos. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030603" n="La visite à Aretaphile">
              <argument>
                <p>De retour à Paphos, le roi demande à Philoxipe de l'accompagner chez Aretaphile,
                  pour l'aider à reconquérir sa bien-aimée. Mais la jeune femme est profondément
                  blessée par le fait que son amant a voulu la sacrifier pour sauver la vie d'un
                  ami. Ni les excuses du roi, ni les arguments de Philoxipe ne parviennent à la
                  faire fléchir. Ce dernier suggère alors au roi de la prendre pour épouse, afin
                  qu'elle obtienne enfin la couronne qu'elle convoite tant. Le roi hésite : il
                  considère la couronne comme une récompense et non comme une marchandise.</p>
              </argument>
              <p>Comme nous y fusmes, le Roy alla le soir mesme chez la Princesse <interp
                  id="note4409" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>,
                  <pb id="page_1268" n="V02-P670"/>qu'il rencontra sans autre compagnie que celle de
                ses femmes : elle le reçeut avec toute la civilité qu'elle devoit à sa condition :
                mais aussi avec toute la froideur d'une personne irritée. Comme elle vit <interp
                  id="note4410" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                avec le Roy, Seigneur, luy dit elle avec un sous-rire malicieux, je vous avois bien
                dit que <interp id="note4411" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> gueriroit sans que je m'en meslasse : <interp id="note4412"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, Madame,
                respondit il, est beaucoup plus malade que je ne le croyois : mais graces au Ciel je
                ne vous reprocheray point sa mort : puis que vous n'estes pas la cause de ses
                inquietudes : Eh, veüillent les Dieux que vous ne mettiez pas <interp id="note4413"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> en estat de vous
                reprocher la mienne. Non non, Seigneur, luy dit elle, vostre vie n'est point en
                danger ; et tant que <interp id="note4414" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> vivra, vostre Majesté n'aura rien à craindre.
                Ha ! Madame, s'escria le Roy, ne me traitez pas si cruellement : Ha ! Seigneur,
                repliqua t'elle, n'entreprenez pas s'il vous plaist de me vouloir persuader des
                choses si opposécs les unes aux autres en si peu de temps. Il n'y a que quatre ou
                cinq jours, que vous me fistes l'honneur de me dire chez <interp id="note4415"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, <q>Que vous ne
                  me demandiez plus rien pour vous : que mon affection estoit un bien où vous ne
                  vouliez, plus avoir de part :</q> Et vous me priastes encore, si j'ay bonne
                memoire, <q>de ne traiter pas <interp id="note4416" resp="BaS" type="personnage"
                    value="Philoxipe">Philoxipe</interp> si rigoureusement que je vous avois traité
                  :</q> Et peut-estre (adjousta t'elle, avec une malice extréme) que defferant
                beaucoup à vos prieres en cette occasion, je vous eusse accordé ce que vous me
                demandiez pour <interp id="note4417" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, si mon amitié <pb id="page_1269" n="V02-P671"/>eust esté
                necessaire pour sauver sa vie. Mais grace au Ciel n'en ayant pas besoin, il se
                contentera s'il luy plaist de mon estime : et vostre Majesté se satisfera aussi de
                mon respect : qui est la seule chose que je luy puis et que je luy dois rendre. Car
                enfin me vouloir faire croire que vous m'aimez, apres avoir pû souffrir qu'un autre
                m'aimast, et avoir souhaité que je l'aimasse ; c'est ce qui n'est pas aisé
                d'entendre sans quelque sentiment de colere. Croyez moy, Seigneur, adjousta t'elle,
                qu'aimer son Rival plus que sa Maistresse, est une chose qui n'a guere d'exemples :
                et qui me permet à mon aduis de faire connoistre à ceux qui sçauront la chose, que
                c'est une excellente voye de se faire un Serviteur fidelle : et une fort mauvaise
                invention d'obliger une Princesse à aimer celuy qui la traite de cette sorte. Quoy,
                Madame, repliqua le Roy, la compassion que j'ay euë pour <interp id="note4419"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> me destruira
                dans vostre esprit ! Moy, dis-je, qui ay souffert un supplice effroyable, auparavant
                que de me resoudre d'avoir de la pitié pour luy. Moy qui ne vous cedois, que parce
                que je ne pouvois vous abandonner ; et qui sentois que la mort de <interp
                  id="note4420" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                avançoit la mienne. Si vous eussiez plus aimé <interp id="note4418" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, repliqua cette
                Princesse, que vous n'aimiez <interp id="note4421" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, vous vous fussiez pleint de son malheur et
                du vostre : vous eussiez tasché de le guerir par l'absence, et par cent autres voyes
                : et tout au plus, vous ne l'eussiez pas haï ; vous eussiez pleuré sa mort quand
                elle fust arrivée ; et vous vous <pb id="page_1270" n="V02-P672"/>en seriez consolé,
                par la seule veüe d'<interp id="note4422" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp>. Mais parce que vous aimez plus <interp
                  id="note4425" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                  qu'<interp id="note4423" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>, vous vous resoluez aisément à sa perte. Cependant, Seigneur,
                vous n'avez pû ceder à <interp id="note4426" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, que la part que vous aviez dans son ame :
                qui n'estoit peut-estre pas telle que vous la croiyez. Ha ! inhumaine Princesse,
                reprit le Roy, ne me desesperez pas : et sçachez qu'en vous cedant à <interp
                  id="note4427" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                je m'estois resolu à mourir. Peut-estre, Seigneur, repliqua t'elle, si j'avois la
                foiblesse de vous escouter favorablement aujourd'huy ; qu'à la premiere occasion qui
                s'en presenteroit ; et qu'au premier soubçon que vous auriez que quelqu'un ne me
                haïst pas, vous viendriez encore me conjurer de guerir son mal. Non non, Seigneur,
                adjousta t'elle avec un visage plus serieux, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ne
                sçavez point aimer : l'amour est quelque chose au dessus de la raison et de la
                generosité, qui a ses reigles à part : l'on peut donner sa propre vie à un de ses
                Amis : mais pour la Personne aimée, il seroit bien plus juste et plus ordinaire, de
                donner tous ses Amis pour ses interests, que de la ceder à un de ses Amis. Enfin,
                poursuivit elle encore, vous avez pû imaginer que vous pouviez vivre sans moy : car
                si vous eussiez creû que vous enssiez deû mourir, il eust ce me semble esté aussi
                beau de mourir sans ceder <interp id="note4424" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> à <interp id="note4428" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, qu'apres la luy avoir
                cedée. Mais, Seigneur, ayant mieux aimé donner une marque de generosité
                extraordinaire, <pb id="page_1271" n="V02-P673"/>qu'une preuve d'amour assez commune
                ; je n'ay rien à dire : mais aussi n'ay-je rien à faire, qu'à conserver mon coeur
                aussi libre qu'il l'a tousjours esté. Le Roy voyant qu'il ne pouvoit appaiser cét
                esprit altier, apella <interp id="note4430" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> à son secours : Venez, luy dit il, venez
                reparer le mal que vous m'avez fait innocemment : et si vous voulez conserver ma
                vie, comme j'ay voulu conserver la vostre, faites que l'on me remette en l'estat où
                j'estois, auparavant que d'avoir eu pitié de vous. Madame, dit alors <interp
                  id="note4431" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                parlant à cette Princesse, si vous jugez de l'amour du Roy pour vous, par son amitié
                pour moy, que n'en devez vous point attendre ! puis que pour me sauver la vie, il a
                pû durant quelques momens seulement, renoncer à la possession d'un thresor
                inestimable : Et ne devez vous pas croire, qu'à la moindre occasion qui s'en
                presenteroit, il sacrifieroit pour vostre service, non seulement <interp
                  id="note4432" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                mais tous ses Sujets ; et qu'il sa crifieroit mesme sa propre vie ? Non non,
                respondit cette Princesse, vous n'estes pas si obligé au Roy que vous pensez ; et au
                lieu que vous me priez de juger de l'amour qu'il a pour moy, par l'amitié qu'il a
                pour vous : je vous conseille de ne juger de l'amitié qu'il a pour vous, que par
                l'amour qu'il a pour moy : et de croire que puis qu'il a pû me ceder, il n'a jamais
                eu une passion assez violente pour <interp id="note4429" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, pour meriter que <interp
                  id="note4433" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                luy soit fort obligé de ce qu'il a fait pour luy, puis qu'il l'eust fait pour tout
                autre. Mais <pb id="page_1272" n="V02-P674"/>cruelle Princesse, interrompit le Roy,
                que voulez vous que je face ? je pense, respondit elle, que je ne vous demanderay
                rien d'injuste, quand je vous supplieray tres-humblement, de ne vous souvenir plus
                  d'<interp id="note4434" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp> : et de jouir en repos, de la vie de <interp id="note4437"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui vous a si
                peu cousté. Ha ! s'escria le Roy, si la vie de <interp id="note4438" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> me coustoit vostre
                affection, je l'aurois achetée plus cher que si j'eusse donné ma Couronne. Adjoüez
                la verité. Seigneur, luy dit cette malicieuse Princesse, il <interp id="note4439"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eust esté aussi
                malade d'ambition, que vous le croiyez malade d'amour, il ne seroit pas encore guery
                ; et vous n'eussiez pas si tost cedé le Sceptre, que vous avez cedé <interp
                  id="note4435" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>.
                  <interp id="note4440" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> qui comprit aisément le sens caché de ces paroles, où le Roy
                ne respondoit pas, tant il estoit accablé de douleur : luy dit, Madame, quand le Roy
                vous adjoüera qu'il a failly, et qu'il vous en demandera pardon, serez vous plus
                inexorable que les Dieux, et luy refuserez vous sa grace ? Quand le Roy, luy dit
                elle, aura fait pour me guerir de quelque maladie d'esprit s'il m'en arrive, une
                chose aussi extraordinaire que ce qu'il a fait pour vous, je verray alors en quelle
                disposition sera mon ame. Enfin, Seigneur, quoy que le Roy et <interp id="note4441"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> pussent dire,
                ils ne purent rien obtenir de cette imperieuse Personne. Comme ils furent sortis de
                chez elle, et qu'ils furent retournez au Palais, <interp id="note4442" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui connoissoit
                admirablement <interp id="note4436" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>, luy dit qu'il sçavoit une voye infaillible, de le remettre
                  <pb id="page_1273" n="V02-P675"/>bien avec elle : Helas ! luy dit le Roy, il est
                peu de choses que je ne face pour cela : Parlez donc mon cher <interp id="note4444"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : faut il
                soupirer longtemps ? faut il verser des larmes en abondance ? et faut il estre
                eternellement à ses pieds ? Non Seigneur, reprit il, et il ne faut que luy mettre la
                Couronne sur la teste. Mais, luy respondit ce Prince, j'eusse bien voulu ne devoir
                point l'amour d'<interp id="note4443" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> à son ambition : et au contraire, j'eusse
                voulu que la Couronne de Chipre, eust esté la recompense de son affection pour moy.
              </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030604" n="Le quotidien de Philoxipe à Clarie">
              <argument>
                <p>Quelques jours plus tard, Philoxipe demande au roi la permission de retourner à
                  Clarie. Il y mène une vie solitaire, contemplant sa galerie et arpentant les lieux
                  où naguère il voyait Policrite. La présence de l'esclave constitue le seul lien
                  avec sa bien-aimée : le jour où ce dernier meurt, le désespoir de Philoxipe
                  redouble. Il passe ainsi tout l'hiver et le printemps.</p>
              </argument>
              <p>Enfin, Seigneur, cinq ou fix jours s'estant passez de cette sorte, et <interp
                  id="note4446" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ne
                pouvant plus souffrir la Cour, supplia le Roy de luy permettre de s'en retourner à
                  <interp id="note4451" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>. Tous
                ceux que le Roy avoit envoyez à tous les Ports de Mer qui n'estoient pas fort
                esoignez de Paphos, revindrent en ce mesme temps : et ne raporterent nulles
                nouvelles de <interp id="note4449" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>. De sorte que le malheureux <interp id="note4447" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> s'en retourna à sa
                solitude, avec un desespoir estrange. Il avoit pourtant obligé le Roy à ne dire
                point quelle estoit la cause de son chagrin : et il n'y avoit que luy, la Princesse
                  <interp id="note4445" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile"
                  >Aretaphile</interp>, et moy, qui en sçeussions la verité. Encore cette Princesse
                n'en sçavoit elle rien autre chose, sinon que <interp id="note4448" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estoit devenu amoureux
                d'une personne qu'il ne connoissoit pas. De vous representer quelle estoit la vie
                qu'il menoit ; cela seroit assez difficile. Dés qu'il faisoit beau, il s'en alloit
                visiter la Cabane de <interp id="note4450" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, et tous les lieux où il l'avoit veuë, et où
                il <pb id="page_1274" n="V02-P676"/>luy avoit parlé : il s'en alloit faire de
                nouvelles questions à Esclave qui y estoit, et que l'on avoit tousjours observé,
                sans voir venir personne parler à luy, ny sans qu'il eust esté parler à personne :
                mais toute l'adresse de ce Prince fut une seconde fois inutile contre la genereuse
                fidelité de cét Esclave si digne de ne l'estre point. Quand <interp id="note4452"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ne pouvoit se
                promener, il demeuroit dans sa Galerie, à considerer la Peinture de sa belle Venus
                Uranie : lors qu'il se souvenoit de la douce vie qu'il avoit menée auparavant que
                d'estre amoureux, il souhaitoit presque de n'avoir jamais veû <interp id="note4453"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : mais dés qu'il
                rapelloit en sa memoire les charmes de sa beauté et de son esprit, et les heureux
                momens dont il avoit joüy aupres d'elle, quoy qu'elle luy eust tousjours caché les
                sentimens d'estime qu'elle avoit pour luy ; il preferoit toutes les douleurs qu'il
                souffroit depuis qu'il aimoit, à tous les plaisirs qu'il avoit eus pendant qu'il
                estoit insensible. Helas (disoit il quelquefois en luy mesme en relisant la Lettre
                de <interp id="note4454" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>) que de douces, d'agreables, et de cruelles choses j'ay
                aprises en un mesme jour ! <interp id="note4455" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> est de Naissance illustre ; <interp
                  id="note4456" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> se
                souviendra tousjours de moy, et <interp id="note4457" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> ne me verra jamais. Ha s'il est ainsi,
                pousuivoit il, que n'ay-je recours à la mort, et que fais-je d'une vie si
                malheureuse ? Puis tout d'un coup venant à penser que <interp id="note4458"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> vivoit, et que
                  <interp id="note4459" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> ne le haïssoit pas ; un rayon d'esperance luy faisoit <pb
                  id="page_1275" n="V02-P677"/>croire que peut-estre s'informant de luy, et aprenant
                la miserable vie qu'il menoit, se resoudroit elle à luy aprendre enfin en quel lieu
                de la Terre elle vivoit. Ce raisonnement ne luy donnoit pourtant qu'autant
                d'esperance qu'il en faloit pour l'empescher de mourir : et ne luy en donnoit pas
                assez pour le consoler de ses infortunes. <interp id="note4461" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> vivant donc de cette sorte
                tout le reste de l'Hyuer, alloit quelques fois voir le Roy, lors que le Roy ne le
                pouvoit venir visiter : et sans nul espoir de remede à ses maux, il attendoit la
                mort ou des nouvelles de <interp id="note4462" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> : car l'une ou l'autre estoient l'objet de
                toutes ses pensèes, et le terme de tous ses desirs. Le Printemps mesme, qui semble
                inspirer la joye à toute la Nature, n'apporta point de changement à son humeur : et
                il regarda rougir les Roses de ses Jardins, avec le mesme chagrin qu'il avoit veû
                blâchir ses Parterres de neige durant l'Hyuer. Ceux qui observoient l'Esclave de
                  <interp id="note4460" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp>, luy aprirent un matin qu'il estoit mort subitement : cette
                fâcheuse nouvelle redoubla encore ses déplaisirs : tant parce que tout ce qui
                apartenoit à <interp id="note4463" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> luy estoit fort considerable, et que cét Esclave luy avoit
                paru digne d'un sort plus heureux ; que parce qu'il perdoit en le perdant, presque
                toute l'esperance qu'il luy restoit de pouvoir découvrir où estoit <interp
                  id="note4464" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>.
                Il ne laissa pas pourtant de faire continuer encore quelque temps de prendre garde
                s'il ne viendroit personne à cette Cabane deserte : <pb id="page_1276" n="V02-P678"
                />mais enfin se lassant de lasser ses Gens, il les dispensa d'une peine si inutile :
                et abandonna absolument sa fortune à la conduitte des Dieux. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020307"
            n="Histoire de Philoxipe et Policrite : récit autobiographique de Solon" type="sequence">
            <argument>
              <p>Solon est de retour à Chypre. A la surprise de Philoxipe, le législateur d'Athenes
                paraît mélancolique. Il fait part de ses ennuis à son ami : sa fille, qu'à la suite
                d'une prédiction d'Epimenides il a fait élever dans le secret à Chypre, a disparu.
                Philoxipe fait d'emblée le rapprochement avec Policrite. Il raconte à Solon comment
                il a connu sa fille, et lui montre la galerie de Mandrocle, ainsi que la lettre de
                Policrite. Solon est rassuré quant à la vertu de sa fille. Peu de temps après, des
                troubles survenus à Athenes l'obligent à rentrer. Il promet à Philoxipe de consentir
                à son mariage avec Policrite, lorsqu'il l'aura retrouvée. Avant le départ du
                philosophe, les deux amis se rendent dans un temple dédié à Venus Uranie, afin de
                procéder à un sacrifice.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030701" n="Le piège de Thalès">
              <argument>
                <p>Un jour, Solon arrive à Chypre. Philoxipe se réjouit et appréhende tout à la fois
                  de le voir, car il sait qu'il est bien changé. Mais lorsqu'il se retrouve face à
                  lui, il remarque que le philosophe est également mélancolique. Il l'interroge
                  alors sur les raisons de son changement. Solon commence à raconter sa vie. Marié
                  avec une jeune femme fort élégante et spirituelle, il a eu plusieurs enfants, dont
                  seul un garçon a survécu. Un jour, se trouvant à Milet, il discute avec son ami
                  Thalès, lequel considère le mariage comme nuisible à la philosophie. Peu de temps
                  après, Thalès tend un piège à Solon : il lui fait croire que son fils est mort.
                  Solon en est profondément affligé, jusqu'à ce que Thalès lui révèle l'artifice. Il
                  lui prouve ainsi que la philosophie est impuissante devant les passions humaines,
                  d'où la nécessité d'éviter de s'exposer à ces dernières. </p>
              </argument>
              <p> Un jour donc, comme il estoit en une humeur si sombre, <interp id="note4467"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> arriva à <interp
                  id="note4473" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> : un Nom qui
                luy estoit si cher, luy donna d'abord beaucoup d'émotion de joye : Mais venant à
                considerer combien il estoit changé depuis qu'il ne l'avoit veû ; et quelle
                confusion il auroit s'il faloit luy adjoüer sa foiblesse ; quoy qu'il sçeust bien
                que l'amour honneste n'estoit pas une passion dont <interp id="note4468" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp> fust ennemi declaré, cette joye en
                fut un peu moderée. Il fut pourtant au devant de luy, avec beaucoup d'empressement :
                mais comme la tristesse s'estoit puissamment emparée de son coeur et de ses yeux, la
                satisfaction qu'il avoit de revoir l'illustre <interp id="note4469" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp> estoit tellement interieure, qu'à
                peine en paroissoit il quelques marques sur son visage. <interp id="note4470"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> ne le vit donc pas
                plustost, qu'il remarqua aisément sa melancolie : et <interp id="note4465"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> de son costé
                regardant <interp id="note4471" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp>, vit qu'au lieu de cette phisionomie tranquile, et de cét air
                ouvert et agreable qu'il avoit accoustumé d'avoir dans les yeux, il y paroissoit
                beaucoup de douleur. Apres que les premiers complimens furent faits, et que <interp
                  id="note4466" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                eut conduit <interp id="note4472" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp> dans sa chambre. Seigneur, luy dit il, vous me donneriez une
                grande consolation d'avoir l'honneur de vous voir, si je ne voyois pas quelques
                signes de tristesse en vous, dont je ne puis m'empescher de vous demander <pb
                  id="page_1277" n="V02-P679"/>la cause. Genereux Prince, repliqua <interp
                  id="note4476" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, je
                devrois vous avoir prevenu : et vous avoir demandé le sujet de vostre melancolie,
                auparavant que de vous avoir donné loisir de me parler de la mienne. Mais je vous
                adjoüe que le Legislateur d'Athenes n'est pas presentement en estat de se donner des
                loix à luy mesme, et que la douleur que je sens, est plus forte que ma raison.
                  <interp id="note4474" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> l'embrassant alors estroitement, le conjura de luy en vouloir
                dire la cause : et le pria de croire qu'il seroit toutes choses possibles pour le
                soulager. Mais, luy dit il, Seigneur, je pensois que la Philosophie vous eust mis à
                couvert de toutes les infortunes de la vie : et que la douleur fust un sentiment
                inconnu à <interp id="note4477" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp>, à qui toute la Grece donne le Nom de Sage. La Philosophie, reprit
                ce fameux Athenien, est une imperieuse qui se vante de regner en des lieux où elle
                n'a pas grand pouvoir : Elle peut sans doute, poursuivit il, enseigner la vertu aux
                hommes : leur faire connaistre toute la Nature : leur faire aprendre l'Art de
                raisonner : et leur donner des loix et des preceptes, pour la Y conduitte des
                Republiques et des Estats. Elle peut mesme assez souvent nous faire vaincre nos
                passions : Mais lors qu'il faut surmonter un sentiment equitable que la Nature nous
                donne ; croyez moy <interp id="note4475" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, que cette mesme Philosophie qui nous aura
                quelque fois fait perdre des Couronnes sans changer de visage ; ou qui nous en aura
                fait refuser sans repugnance ; se trouve foible en <pb id="page_1278" n="V02-P680"
                />des occasions moins éclatantes. Et en mon particulier, je puis dire que j'en ay
                esté abandonné trois fois en ma vie : quoy que peut-estre j'en aye esté secouru en
                cent autres rencontres assez difficiles. Mais encore, luy dit <interp id="note4478"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, ne sçauray-je
                point ce qui vous affligé ? Il faut bien que je vous le die, luy repliqua <interp
                  id="note4479" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, puis que
                ce n'est que de vous seul que je puis attendre quelque secours. je ne vous rediray
                point, luy dit il, tant de particularitez qu'autrefois je vous ay racontées de ma
                fortune ; car je veux croire que vous ne les avez pas oubliées : Mais pour vous
                faire entendre parfaitement la cause de ma douleur ; il faut toutefois que je
                reprenne les choses d'assez loin : et que je vous dis quelques circonstances de ma
                vie, que vous avez ignorées. Vous avez bien sçeu que je n'ay jamais creû que le
                mariage fust incompatible avec la Philosophie et la parfaite Sagesse, comme <interp
                  id="note4480" resp="BaS" type="personnage" value="Thales">Thales</interp> cét
                illustre Milesien se l'est imaginé : et vous n'avez pas ignoré non plus, que
                j'espousay une Personne de grande vertu et de grand esprit, dont j'eus des Enfans,
                qui moururent peu apres leur naissance : à la reserve d'un Fils qui me resta, et que
                j'ay eslevé avec beaucoup de soin, en intention de le rendre digne de l'illustre
                Sang dont il est descendu. Il pouvoit avoir quatorze ou quinze ans, lors que je fus
                à <interp id="note4482" resp="BeS" type="lieu" value="Milet">Milet</interp> pour
                quelques affaires : et comme le sage <interp id="note4481" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thales">Thales</interp> estoit fort de mes amis je fus le
                visiter : et suivant nostre coustume, il soustint ses opinions, <pb id="page_1279"
                  n="V02-P681"/>et moy les miennes. Il me reprochoit agreablement ma foiblesse : et
                me disoit que je tesmoignois assez l'indulgence que j'avois pour l'amour, par une
                petite Image de Cupidon que je consacray un jour à cette Dimunité, et que je fis
                placer au Parc de l'Academie, au lieu où ceux qui courent avec le flambeau Sacré ont
                accustumé de s'assembler. Passant donc insensiblement d'une chose à une autre, nous
                parlasmes des felicitez et des infortunes du mariage : et en suitte la conversation
                s'esloignât toujours de son premier sujet, côme il arrive assez souvent, nous
                parlasmes de nouvelles, et d'autres choses semblables. Un moment apres, <interp
                  id="note4483" resp="BaS" type="personnage" value="Thales">Thales</interp> feignant
                d'avoir quelque ordre à donner à un des siens pour ses affaires particulieres, se
                leva pour luy parler bas, et se vint remettre à sa place. En suitte de quoy à
                quelque temps de là, je vys arriver un Estranger que je ne connaissois pas, qui luy
                dit qu'il venoit d'Athenes, et qu'il n'y avoit que dix jours qu'il en estoit parti.
                A l'instant mesme, pressé par ce desir naturel de curiosité de sçavoir s'il n'y
                avoit eu nulle nouveauté en ma Patrie, depuis que j'en estois esloigné, je luy
                demanday s'il ne sçavoit rien de considerable de ce lieu là ? Non, me respondit il,
                si non que le jour que je partise vy faire les funerailles d'un jeune Garçon de la
                premiere qualité, où toutes les personnes de consideration qui sont à la Ville
                estoient : et pleignoient extrémement la douleur que recevoit le Pere de cét Enfant,
                qui n'estoit <pb id="page_1280" n="V02-P682"/>pas alors à Athenes. j'adjoûe <interp
                  id="note4484" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                qu'entendant parler cét homme de cette sorte, je changeay de couleur : et ne pus
                m'empescher de craindre pour mon fils. Mais, luy dis-je, ne sçavez vous point le Nom
                de ce malheureux pere ? je l'ay oublié, me repliqua t'il, mais se sçay que c'est un
                homme d'une extréme probité, et dont la reputation est grande en ce lieu là. je
                confesse Seigneur, que comme la Philosophie enseigne aussi bien la sincerité que la
                modestie, je creus que je pouvois estre celuy dont parloit cét homme : de sorte que
                voulant m'éclaircir, sans choquer la bien-seance ; il ne s'appelloit sans doute pas
                  <interp id="note4485" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> ?
                (luy dis-je, attendant sa response avec beaucoup d'inquiétude) Pardonnez moy, me
                respondit il, et ma memoire m'avoit desja redonné son Nom, quand vous l'avez
                prononcé. Que serviroit il de le nier ? je ne pûs entendre une si funeste nouvelle
                sans douleur : mais une douleur si violente, que <interp id="note4486" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thales">Thales</interp> en eut pitié ; et se moquant de
                ma faiblesse, me demanda en riant, s'il estoit avantageux au Sage de se marier, et
                de se mettre en estat d'avoir estudié la Philosophie pour les autres, sans s'en
                pouvoir servir pour soy mesme ? En suitte de quoy il m'aprit qu'il n'y avoit rien de
                vray en tout ce que cét homme m'avoit dit ; qu'il n'avoit pas mesme esté à Athenes
                depuis fort long temps, et qu'il n'avoit parlé ainsi que par ses ordres, qu'il luy
                avoit fait donner, lors qu'il m'avoit quitté pour parler bas à un des siens. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030702" n="La prédiction d'Epimenides">
              <argument>
                <p>Lorsque Solon rentre à Athenes, il trouve la cité troublée par les querelles
                  entre les descendants de Megacles et ceux de la conjuration Cylonienne. En outre,
                  le peuple est la proie de nombreuses superstitions. Les Sages sont d'avis qu'il
                  faut aller chercher Epimenides le Phaestien en Crète, homme d'une vertu
                  incomparable, devin et fils de la nymphe Balte. Epimenides parvient à rétablir la
                  paix dans l'esprit du peuple. Ami de Solon, il révèle à ce dernier une terrible
                  prédiction : sa femme est enceinte d'une fille qui lui causera d'infinies
                  douleurs, s'il ne suit pas les conseils du devin. Si Solon ne dissimule pas cette
                  grossesse, et qu'il ne fait pas élever sa fille en secret, celle-ci donnera de
                  l'amour au tyran d'Athenes. Elle préfèrera se donner la mort plutôt que de
                  l'épouser. Solon obéit en tous points à Epimenides et confie sa fille à une sœur
                  de Corinthe.</p>
              </argument>
              <p>A mon retour à Athenes, <pb id="page_1281" n="V02-P683"/>je retrouvay effectivement
                mon fils en vie, mais je trouvay toute la Ville en confusion : à cause de quelque
                desordre qui estoit arrive entre les Descendans de <interp id="note4488" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megacles">Megacles</interp>, et les Descendants de ceux
                qui avoient esté de la Conjuration Cylonienne. En suitte les Megariens surprirent le
                Port de Nisacée, et reprirent l'Isle de <interp id="note4489" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Salamine">Salamine</interp> qui m'avoit tant donné de peine : et pour
                comble de malheur, tout le peuple se trouva saisi d'une crainte superstitieuse, qui
                luy persuada qu'il revenoit des Esprits ; qu'il aparoissoit des Spectres et des
                Fantosmes ; et cette imagination s'empara tellement de la plus grande partie du
                monde, qu'il y eut une consternation universelle. Ceux qui avoient le soin des
                choses Sacrées, disoient mesme qu'ils apercevoient dans les Victimes des lignes
                infaillibles que la Ville avoit besoin de purifications, et que les Dieux estoient
                irritez, par quelque crime secret. Pour cét effet, de l'advis des plus Sages, l'on
                envoya en Crete vers <interp id="note4487" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Epimenides">Epimenides</interp> le Phaestien, qui estoit et qui est encore
                sans doute un homme incomparable : un homme, dis-je, de qui la vie est toute pure,
                toute simple, et toute sainte : qui ne mange à peine qu'autant qu'il faut pour vivre
                : de qui l'ame est autant destachée des sens, qu'elle le peut estre en cette vie :
                qui est tres sçavant en la connaissance des choses Celestes ; et qui passe en son
                Païs non seulement pour avoir quelques revelations divines : mais mesme les Peuples
                de Crete assurent, qu'il est Fils d'une Nimphe nommée <pb id="page_1282"
                  n="V02-P684"/>Balte. Quoy qu'il en soit, Seigneur, c'est un homme extraordinaire
                en sçavoir et en vertu : <interp id="note4490" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Epimenides">Epimenides</interp> donc ne refusant pas la priere qu'on luy
                fit, vint à Athenes, et me fit la grace de me choisir entre tant de Gens illustres
                dont cette celebre Ville est remplie, pour le plus particulier de ses Amis. Apres
                qu'il eut par sa sagesse, et par la croyance que le Peuple avoit en luy, dissipé
                toutes les fausses imaginations qu'il avoit : et qu'il l'eut guery de toutes ses
                craintes, par des Sacrifices, par des prières, 8c par des ceremonies : il voulut
                encore à ma consideration, tarder quelque temps à Athenes : où certainement il fit
                des Predictions prodigieuses, à cent Personnes differentes. Un jour que venant à
                parler ensemble de la foiblesse humaine, et combien peu il faloit se fier à ses
                propres forces, ny mesme à celles de la Philosophie, je luy racontay ce qui m'estoit
                arrivé chez <interp id="note4493" resp="BaS" type="personnage" value="Thales"
                  >Thales</interp> le Milesien ; et à quel point j'avois esté honteux, de n'estre
                pas Maistre de mes premiers sentimens. <interp id="note4491" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, me dit il, est aisé à vaincre de
                ce costé là : et toutes les fois que la Fortune se servira des sentimens de la
                Nature contre luy, elle le vaincra sans doute : car il a l'ame aussi tendre en ces
                rencontres, qu'il l'a forte contre l'ambition. Mais <interp id="note4492" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, dit il, que vous estes à pleindre,
                si vous ne vous resoluez à me croire ! et que ce que vous avez souffert chez <interp
                  id="note4494" resp="BaS" type="personnage" value="Thales">Thales</interp> vostre
                illustre Amy est peu de chose, en comparaison de ce que vous souffrirez un jour en
                la personne d'une Fille, dont <pb id="page_1283" n="V02-P685"/>Vostre Femme est
                grosse presentement ! J'ay, me dit il encore, observé vostre Naissance et vostre vie
                : et je trouve que cette Fille qui naistra bien-tost, doit estre un Prodige en
                beauté et en vertu : et doit estre aussi une des plus heureuses personnes du monde,
                si vous croyez mes conseils : mais aussi la plus infortunée. Il vous ne les suivez
                pas. Enfin, me dit il, si vous ne faites ce que je vous diray, vous aurez le
                desplaisir de voir, que la beauté de vostre Fille desolera vostre Patrie : et
                qu'apres avoir refusé la Souveraine Puissance comme vous la refuserez un jour, elle
                donnera de l'amour à un de vos Citoyens, qui deviendra le Tyran de la Republique ;
                ce qui la fera resoudre à la mort, plustost que de l'espouser. J'advouë qu'en
                rendant parler <interp id="note4495" resp="BaS" type="personnage" value="Epimenides"
                  >Epimenides</interp> de cette sorte, j'en fus sensiblement touché : car je luy
                avois entendu predire des choses que j'avois veuës arriver si precisément en suite,
                que mon ame en fut esbranlée. je le priay donc de me dire ce qu'il faloit faire,
                pour empescher qu'un homme qui sacrifioit toute sa vie à la Gloire d'Athenes, n'eust
                une Fille qui deust donner de l'amour à celuy qui en voudroit estre le Tyran. Il me
                dit donc que comme l'on ne sçavoit pas encore dans Athenes que ma Femme estoit
                grosse, il faloit cacher sa grossesse ; l'envoyer à la Campagne, et quand elle y
                seroit accouchée, faire nourrir cette Fille secrettement, sans qu'elle sçeust de qui
                elle estoit née : et sans que personne le sçeust aussi excepté ceux qui auroient
                soin de son education. <pb id="page_1284" n="V02-P686"/>Que s'il arrivoit que je
                fusse obligé de quitter ma Patrie, il faloit que je la laissasse pendant mon exil,
                en quelque Isle de la Mer Egée : et que cela estant elle seroit infailliblement
                heureuse, sans que je deusse craindre qu'elle fust aimée du Tyran d'Athenes. Enfin,
                Seigneur, pour accourcir mon discours, je creus les conseils d'<interp id="note4496"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Epimenides">Epimenides</interp> : et j'envoyay
                ma Femme aux Champs, où elle acoucha d'une Fille quand le temps en fut venu. Ce
                commencement de Prediction acomplie me semblant estrange, je continuay d'agir selon
                les conseils d'<interp id="note4497" resp="BaS" type="personnage" value="Epimenides"
                  >Epimenides</interp> : qui en s'en allant (apres avoir refusé tous les presens
                qu'on luy offrit, n'ayant voulu pour sa recompense, qu'un rameau de l'Olive Sacrée)
                me dit que ma Fille me donneroit un jour autant de satisfaction par sa vertu et par
                son bonheur, qu'elle me donneroit d'inquietude par sa perte. Ces paroles obscures me
                demeurerent dans l'esprit : et depuis cela je remis ma Fille entre les mains d'une
                Soeur que j'aimois beaucoup, qui estoit mariée à <interp id="note4499" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Corinthe">Corinthe</interp>, et qui m'estoit venuë voir :
                confiant à elle seule et à son Mary le secret qu'<interp id="note4498" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Epimenides">Epimenides</interp> m'avoit tant recommandé.
              </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030703" n="Policrite, fille de Solon">
              <argument>
                <p>Solon abrège le récit de ses actions politiques pour raconter comment il a décidé
                  de mener sa fille à Chypre. Philoxipe l'interrompt soudain, révélant qu'il connaît
                  Policrite. Il montre à Solon la galerie de Mandrocle. Le légisalteur est très
                  étonné en voyant ces peintures ; il doute soudain de la vertu de sa fille. Le
                  jeune homme le rassure et l'exhorte à terminer son récit. Quatre ans auparavant,
                  Solon avait rendu visite un mois durant à sa fille, sans lui dévoiler son
                  identité. Ainsi, il avait pu s'assurer de sa vertu parfaite. Maintenant qu'il
                  rentre de voyage, Solon a voulu rendre une nouvelle visite à Policrite. Il est
                  affligé de constater la disparition mystérieuse de la famille. </p>
              </argument>
              <p>je ne m'arresteray point à vous dire que je perdis bientost apres ma Femme, et que
                j'en eus une douleur extréme : je ne vous entretiendray pas non plus des desordres
                d'Athenes, qui sont trop connus pour estre ignorez de quelqu'un : ny des
                solicitations que l'on me fit d'accepter la Souveraine Puissance ; en me faisant
                souvenir <pb id="page_1285" n="V02-P687"/>qu'il y avoit eu des Rois dans ma Race :
                et qu'un homme descendu de l'illustre Codrus, pouvoit accepter le Sceptre sans
                scrupule. Ny avec quelle fermeté je rejettay ceux qui me faisoient une proportion
                injuste, suivant les Predictions d'<interp id="note4500" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Epimenides">Epimenides</interp>. je ne vous rediray pas
                non plus, quelles furent les Loix que j'establis : vous les sçavez, et n'ignorez pas
                comment elles furent reçeuës : ny la resolution que je pris de quitter ma Patrie
                pour dix ans, afin de n'y changer plus rien, et de laisser au Peuple le loisir de
                s'y accoustumer. Mais je vous diray qu'estant prest à me bannir volontairement de la
                Grece, et n'ayant pas oublié ce qu'<interp id="note4501" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Epimenides">Epimenides</interp> m'avoit dit, j'aborday à
                  <interp id="note4504" resp="BeS" type="lieu" value="Corinthe">Corinthe</interp>
                sans estre connu : où je dis à ma Soeur que j'estois obligé de laisser ma Fille en
                une Isle, tant que mon exil dureroit. Cette vertueuse Personne qui ne l'aimoit pas
                moins qu'une Fille qu'elle avoit aussi ; avoit espousé un homme de qui la vertu
                estoit extraordinaire, et qui depuis longtemps menoit une vie fort retirée ; de
                sorte qu'elle luy persuada aisément de n'abandonner point ma Fille : qui
                effectivement me parut la plus belle Enfant que je vy jamais. je consultay mesme les
                Dieux sur le dessein que j'avois, qui m'y confirmerent : Ainsije pris dans mon
                Vaisseau cette petite Famille : et voulant du moins que le lieu de l'exil de ces
                Personnes qui m'estoient si cheres, fust agreable ; je choisis cette Isle pour les y
                laisser. Pendant le discours de <interp id="note4503" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp>, <interp id="note4502" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qu'il y avoit desja long temps <pb
                  id="page_1286" n="V02-P688"/>temps qui avoit bien de la peine à ne l'interrompre
                point, ne pût plus s'en empescher : Quoy, Seigneur, lny dit il, vous avez laissé une
                Fille en cette Isle ? Ouy, reprit <interp id="note4515" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> en soupirant, et je l'y vy encore le voyage que je
                fis icy il y a prés de quatre ans, sans vouloir estre veû que de vous. Mais,
                Seigneur, si j'ose parler de cette sorte, je la vy telle qu'<interp id="note4506"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Epimenides">Epimenides</interp> me l'avoit
                dépeinte ; c'est à dire belle, pleine d'esprit et de vertu. Lors queje quittay la
                premiere fois ceux qui la conduisoient, je les obligeay de se dire de l'Isle de
                Crete ; à ce mot, <interp id="note4507" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> changea de couleur, se souvenant que c'estoit
                le lieu d'où <interp id="note4505" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> luy avoit dit qu'il estoit. Mais Seigneur, reprit il, comment
                se nomme cette Fille que les Dieux vous ont donnée ? <interp id="note4511"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, respondit
                  <interp id="note4516" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> :
                  <interp id="note4512" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> ! s'escria <interp id="note4508" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ; Quoy, Seigneur, <interp id="note4513"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> est vostre Fille
                ? <interp id="note4517" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>
                surpris du discours de <interp id="note4509" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, changea de couleur à son tour : et craignit
                que ce Prince ne sçeust quelque chose de <interp id="note4514" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> qui luy desplust davantage
                que l'incertitude où il estoit de sa vie et de son sejour. Seigneur, luy dit il, qui
                vous a fait connoistre ma Fille, que j'avois sans doute laissée assez prés de vous :
                mais que j'avois aussi logée en un lieu assez sauvage, pour croire que vous ne la
                deviez pas rencontrer : et que quand vous la rencontreriez, vous ne la connoistriez
                pas pour ce qu'elle est ? Les Dieux, respondit <interp id="note4510" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, sont ceux qui me l'ont
                fait connoistre : et les Dieux, adjousta t'il encore, sont ceux qui l'ont enlevée de
                sa <pb id="page_1287" n="V02-P689"/>Cabane, pour me punir sans doute de n'avoir pas
                connu plus precisément la Fille de l'illustre <interp id="note4529" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp>. En suite il pria ce fameux
                Legislateur de passer dans sa Galerie, qui avoit esté peinte depuis son dernier
                voyage à <interp id="note4532" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>
                ; et luy monstrant les Portraits de <interp id="note4524" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> sous la Figure de Venus
                Uranie ; Voila, Seigneur, luy dit il, la Deesse qui m'a fait connoistre <interp
                  id="note4525" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>.
                  <interp id="note4530" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>
                surpris de cette veuë regarda <interp id="note4521" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> : et ne pouvant comprendre qu'il peust avoir
                ces Peintures sans le consentement de <interp id="note4526" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ; Seigneur, luy dit il,
                  <interp id="note4519" resp="BaS" type="personnage" value="Epimenides"
                  >Epimenides</interp> m'assura que <interp id="note4527" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> seroit vertueuse : mais ces
                Portraits me font craindre que pour avoir esté eslevée parmy des Rochers, elle ne
                soit devenuë un peu trop indulgente. Ha ! Seigneur, s'escria <interp id="note4522"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, que <interp
                  id="note4528" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                est esloignée de ce que vous me dittes ! Mais oseray-je vous aprendre ma hardiesse ?
                et oseray-je vous demander, auparavant que de vous raconter mon malheur et le
                vostre, pourquoy vous la laissastes en ce lieu là ? <interp id="note4531" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp> qui connoissoit la vertu de <interp
                  id="note4520" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> et de
                Cleante : qui sçavoit aussi côbien estoit grâde celle de <interp id="note4523"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, condamna ses
                premiers sentimens : et se hasta de luy dire, comment lors qu'il arriva en nostre
                Isle, il avoit fait débarquer <interp id="note4518" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et sa Famille comme des Passagers qui
                n'estoient pas de sa connoissance. Qu'en suitte il les avoit logez au bord de la Mer
                : Mais qu'estant apres à <interp id="note4533" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp>, et luy aidant à faire bastir la Ville à la quelle il avoit voulu
                donner son Nom, s'estant allé promener seul, il <pb id="page_1288" n="V02-P690"
                />avoit remarqué ce petit Desert, ou il avoit logé <interp id="note4536" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : ayant donné à <interp
                  id="note4534" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>
                dequoy faire bastir sa Cabane, et dequoy y subsster tres commodément, aussi long
                temps que devoit durer son exil. Que passant d'Affrique en Asie, pour s'en aller à
                la Cour de <interp id="note4535" resp="BaS" type="personnage" value="Cresus"
                  >Cresus</interp>, il avoit voulu auparavant revenir en Chipre, afin d'y voir sa
                chere <interp id="note4537" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> : et qu'il avoit esté un mois entier à cette Cabane, sans que
                  <interp id="note4538" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> eust sçeu son Nom, ny qu'il estoit son Pere : et qu'en suitte
                il l'estoit venu voir à <interp id="note4539" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp> : mais qu'il luy advoüoit qu'il avoit descouvert en ce voyage là
                dans l'esprit de cette je une Personne, des lumieres extraordinaires, qui
                l'obligeoient d'en regretter la perte sensiblement. Car dit il, je n'ay plus trouvé
                personne dans cette Cabane : et n'ay pû sçavoir ny pourquoy ceux qui l'habitoient en
                sont partis ; ny la route qu'ils ont prise ; ny depuis quand ils ne sont plus en
                cette Solitude. Mais vous, adjousta t'il, Seigneur, hastez vous s'il vous plaist de
                me dire tout ce que vous sçavez de ma Fille, et ne me desguisez rien : car je vous
                advoüe que j'ay l'esprit un peu en peine. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030704" n="Discussion au sujet de Policrite">
              <argument>
                <p>Philoxipe raconte à Solon les circonstances exactes qui ont entouré sa rencontre
                  avec Policrite. Il lui montre ensuite la lettre de la jeune fille, qui convainc
                  parfaitement Solon de sa vertu. Connaissant les origines royales de Solon,
                  Philoxipe craint de ne pouvoir donner une couronne à Policrite. Or le philosophe
                  place la vertu au-dessus du sceptre. Solon promet donc à Philoxipe de lui donner
                  sa fille en mariage, s'ils parviennent à la retrouver. </p>
              </argument>
              <p>Philoxipe apres avoir en effet remarque que <interp id="note4541" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp> avoit une extréme impatience de
                sçavoir comment il connoissoit <interp id="note4540" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>, et comment il en avoit tant de Portraits,
                luy raconta la chose avec beaucoup de sincerité. Il le fit ressouvenir de son humeur
                insensible : et qu'il luy avoit dit il y avoit long temps. Que l'on pouvoit estre
                vaincu par l'Amour une fois en sa vie sans bonté. En suite il luy dit la belle et
                  <pb id="page_1289" n="V02-P691"/>illustre Côpagnie qu'il avoit euë chez luy :
                combien cette Venus avoit esté trouvée merveilleuse : la guerre qu'on luy en avoit
                fait : la rencontre de <interp id="note4547" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> aupres de la Source de <interp id="note4552"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> : sa surprise de voir que la
                Peinture de sa Venus, estoit le Portrait de cette Inconnue : son inquietude de ne
                pouvoir la retrouver : l'heureuse rencontre qu'il avoit faite de <interp
                  id="note4543" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>,
                comme il s'en alloit au Temple avec sa Famille : La troisiesme fois qu'il l'avoit
                veuë, lors qu'il la trouva dans le Temple mesme : comment il avoit enfin descouvert
                sa Cabane, et ses diverses pensées là dessus : la premiere visite qu'il avoit renduë
                à <interp id="note4548" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, lors qu'il la trouva faisant des Festons de Fleurs : les
                conversations qu'il avoit euës avec <interp id="note4544" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et avec <interp id="note4545"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> : et enfin la
                violente pavion dont il s'estoit trouvé surpris. Il luy dit encore combien je
                l'avoit côbatuë, à cause de la bassesse qu'il croyoit en la condition de <interp
                  id="note4549" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> :
                quel changement cette passion avoit causé en son esprit : quel bruit sa melancolie
                avoit fait dans la Cour : la bizarre imagination que le Roy en avoit euë : ses
                conversations aveque luy, et avec la Princesse <interp id="note4542" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> : la colere de cette
                Princesse, et l'embarras où il s'estoit trouvé : de quelle façon Mandrocle avoit
                fait les Portraits de <interp id="note4550" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> : et enfin tout ce qui luy estoit advenu.
                Mais apres avoir finy son recit, sans donner loisir à <interp id="note4551"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> de luy parler ; ainsi
                Seigneur, luy dit il, vous voyez que je ne suis plus cét insensible <interp
                  id="note4546" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                que vous avez autrefois connu : <pb id="page_1290" n="V02-P692"/>mais du moins
                puis-je vous protester, qui j'ay aimé <interp id="note4555" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> dans une Cabane, avec le
                mesme respect que si elle eust esté sur le Throsne : et je puis mesme vous assurer,
                que la passion que j'ay eüe pour elle, a esté aussi pure, que si j'eusse sçeu
                qu'elle eust esté vostre fille. Ne me condamnez donc pas je vous en conjure : puis
                que je n'ay fait autre chose, qu'adorer la vertu de <interp id="note4558" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, en la personne de <interp
                  id="note4556" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>.
                Ouy Seigneur, poursuivit il, c'est plus de sa vertu que de sa beauté que je suis
                amoureux : cependant je ne laisse pas de meriter chastiment : car sans doute mes
                visites ont obligé <interp id="note4553" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp> à quitter son Desert. Il n'a pas connu <interp
                  id="note4554" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> :
                et s'est imaginé qu'il abuseroit de sa condition. Mais pour vous prouver, dit il
                encore, que j'ay vescu aveque respect aupres de <interp id="note4557" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, et que je n'en ay jamais
                eu une parole favorable ; Voyez (luy dit il Seigneur, en luy monstrant la Lettre
                qu'il en avoit reçeüe) l'innocente et cruelle marque de reconnoissance, que cette
                adorable Personne m'a donnée ; puis qu'en mesme temps qu'elle me dit qu'elle se
                souviendra de moy, elle me dit aussi qu'elle ne me verra jamais. Neantmoins
                Seigneur, adjousta t'il, si ma passion vous déplaist, je vous proteste que je me
                resoudray à mourir, aussi tost que vous m'en aurez donné la moindre connoissance :
                puis que c'est la seule voye par laquelle je puis l'arracher de mon coeur. Mais
                aussi, s'il est vray que vous ayez une veritable affection pour moy, vous me <pb
                  id="page_1291" n="V02-P693"/>plaindrez au lieu de m'accuser : vous me promettrez
                de ne m'estre pas contraire, si les Dieux vous redonnent <interp id="note4563"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : et que vous
                souffrirez qu'elle possede la belle Ville que j'ay fait bastir par vos ordres. je
                voudrois Seigneur, pouvoir luy offrir plusieurs Couronnes : mais je ne pense pas que
                celuy qui les refuse, fasse difficulté de donner sa fille à un Prince qui s'estime
                heureux de n'estre qu'aupres du Throsne : et d'aider à son Roy à soutenir la
                pesanteur du Sceptre. Apres que l'illustre <interp id="note4560" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eut cessé de parler, et que
                  <interp id="note4566" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>
                eut achevé de lire la Lettre de <interp id="note4564" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> ; Ma fille, luy dit il, est encore plus sage
                que je ne pensois : et puis qu'elle a pû resister aux charmes de la Grandeur, et à
                la vertu de <interp id="note4561" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> : je trouve qu'<interp id="note4559" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Epimenides">Epimenides</interp> avoit raison de parler de
                celle de <interp id="note4565" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> comme d'un miracle. Soyez donc assuré, luy dit il, Seigneur,
                que si les Dieux me redonnent ma fille, je n'aporteray nul autre obstacle à vos
                desseins, que la priere que je vous feray de considerer plus d'une fois, si elle est
                digne de l'honneur que vous luy voulez faire : car si vous continuez en vostre
                resolution, et qu'en effet je connoisse que sa vertu merite une partie des graces
                que vous luy faites, je seray tout prest de luy commander de vous considerer comme
                celuy que les Dieux ont choisi pour la rendre heureuse, et pour la combler de
                gloire. Je ne vous dis point <interp id="note4562" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, que le fameux Excestides mon Pere, qui ne
                m'a laissé pauvre, que <pb id="page_1292" n="V02-P694"/>par sa magnificence, estoit
                descendu de l'illustre Race du Roy Codrus : car ce ne sont pas des choses dont je
                trouve qu'il faille tirer grand advantage. Mais je vous assureray, que tous ceux de
                ma Maison depuis qu'ils ont quitté là Couronne, ont esté aussi bons Citoyens, que
                leurs Devanciers avoient esté bons Rois : et qu'en mon particulier, j'aimeray
                tousjours beaucoup mieux m'opposer à la Tyrannie qu'estre le Tyran. Enfin, luy dit
                il encore, comme ce ne sera point à vostre Grandeur que je donneray <interp
                  id="note4569" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> :
                je pretens aussi que la vertu de <interp id="note4570" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> luy tienne lieu d'une Couronne. Mais helas,
                interrompit <interp id="note4567" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, comment me la donnerez vous, cette adorable <interp
                  id="note4571" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,si
                nous ne sçavons point où elle est ? Il faut la demander aux Dieux, luy repliqua
                t'il, puis que c'est d'eux seuls que nous devons attendre tous les biens qui nous
                peuvent arriver. Enfin Seigneur, <interp id="note4568" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eut une joye que l'on ne peut dire, de
                trouver en l'esprit de <interp id="note4573" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> des dispositions si favorables pour luy. Mais aussi
                eut il une douleur extréme, de voir que les bonnes intentions de <interp
                  id="note4574" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> seroient
                inutiles, si l'on ne retrouvoit point <interp id="note4572" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>. Toutesfois la veüe d'un
                homme si illustre, ne laissoit pas de le consoler en quelque sorte : et la
                conversation d'une personne qui possedoit la Sagesse au souverain degré, fit que du
                moins sa douleur parut plus moderée, quoy qu'effectivement elle fust tousjours tres
                forte. Il m'a dit mesme, que quelque affligé qu'il fust, <pb id="page_1293"
                  n="V02-P695"/>il ne laissoit pas de se souvenir de vous, et d'en entretenir
                  <interp id="note4575" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>
                comme d'une personne fort extraordinaire. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030705" n="Le temple de Venus Uranie">
              <argument>
                <p>Le roi de Chypre apprend l'arrivée de Solon et désire le voir. Mais Solon est
                  bientôt informé des désordres qui troublent Athenes. Trois partis s'affrontent :
                  celui Licurgue, chef des habitants de la Plaine, celui de Megacles, fils
                  d'Alcmeon, chef de la Marine et celui de Pisistrate, chef de la Montagne. Solon
                  décide de retourner de suite à Athenes. Il donne à Philoxipe la permission
                  d'épouser Policrite dès qu'il l'aura retrouvée. Avant de partir, les deux amis se
                  rendent ensemble dans un temple dédié à Venus Uranie, afin d'y procéder à un
                  sacrifice d'un type particulier, car il ne fait aucune victime. La prêtresse leur
                  affirme que leurs vœux ont été reçus très favorablement. En revenant du temple,
                  Solon et Philoxipe s'éloignent du chemin.</p>
              </argument>
              <p>Cependant le Roy ayant appris l'arrivée de <interp id="note4582" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, et comme quoy <interp
                  id="note4580" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                estoit sa fille, en eut une extréme joye : et voulurent qu'ils allassent à la Cour
                  <interp id="note4578" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> et luy : de sorte que l'amour de ce Prince ne fut plus un si
                grand secret. Comme l'on s'imagina que <interp id="note4577" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> ne seroit point sorty de
                l'Isle, l'on envoya un nouveau commandement par toutes les Villes, par tous les
                Bourgs, et par tous les Vilages, de rendre conte des Estrangers qui habitoient en
                tous ces divers lieux : Mais quoy que l'on peust faire, il fut un possible d'en rien
                aprendre. Cependant la Cour redevenoit fort melancolique : car la Princesse <interp
                  id="note4576" resp="BaS" type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>
                ne pouvant se resoudre de pardonner au Roy, ce Prince aussi par un bizarre sentiment
                d'amour, s'obstinoit à vouloir gagner le coeur de cette Princesse, auparavant que de
                l'assurer d'estre Reine. <interp id="note4579" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> de son costé, estoit desesperé de ne
                retrouver point <interp id="note4581" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, et de l'avoir fait perdre à <interp id="note4583" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp> : et <interp id="note4584"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> aussi estoit fort triste
                de n'avoir point de nouvelles de sa fille : principalement en un temps où il faloit
                qu'il s'en retournast à Athenes : où il aprit qu'il y avoit d'assez grands desordres
                ; et que toutes choses s'y preparoient à la sedition. Il sçeut qu'il y avoit trois
                Partis differens : qu'un nomme Lieurgue estoit Chef des habitans de la Plaine :
                qu'un appellé Megades fils d'Alemeon l'estoit de ceux de la <pb id="page_1294"
                  n="V02-P696"/>Marine : et que <interp id="note4587" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Pisistrate">Pisistrate</interp>, que vous connustes sans doute quand vous
                passastes à Athenes, l'estoit de ceux de la Montagne. De sorte qu'encore
                qu'effectivement tout ce grand Peuple eust gardé ses Loix depuis son départ, les
                choses estoient pourtant en estat de changer bientost de face. <interp id="note4588"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> estant donc pressé de
                partir en peu de jours, dit à <interp id="note4585" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> que l'interest de la Patrie estoit preferable
                à tout : et que celuy qui avoit bien voulu cacher sa fille, plustost que de
                l'exposer à donner de l'amour à un Tyran, n'abandonneroit pas son païs, pour
                attendre inutilement des nouvelles d'une Personne que les Dieux conserveroient sans
                doute si elle s'en rendoit digne : Qu'ainsi il n'avoit plus qu'à luy laisser un
                pouvoir absolu de l'espouser s'il la retrouvoit. <interp id="note4586" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> fort affligé et fort
                content tout ensemble, remercia <interp id="note4589" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> de l'honneur qu'il luy faisoit : Mais comme le vent
                ne se trouva pas propre pour partir, et que son Vaisseau n'estoit pas prest, il
                falut qu'il eust patience. Durant cét intervale <interp id="note4590" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp> sçeut qu'il y avoit un Temple
                celebre à cent cinquante stades de Paphos, dedié comme presque tous les autres de
                l'Isle à Venus Uranie : où l'on disoit que cette Deesse se plaisoit plus d'estre
                honnorée qu'en aucun autre : parce que c'estoit la coustume que toutes les
                ceremonies en estoient faites par des Filles de condition, qui se voüoient au
                service de la Deesse, et qui la servoient trois ans dans son Temple, avant que
                d'estre mariées. <interp id="note4591" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp> qui <pb id="page_1295" n="V02-P697"/>creût ne pouvoir mieux
                employer le temps qui luy restoit à demeurer en Chipre malgré luy, parce que le vent
                n'estoit pas propre, et que son Vaisseau comme je l'ay dit, n'estoit pas encore en
                estat de faire voile. Croyant, dis-je, ne pouvoir mieux faire que de prier les
                Dieux, proposa à <interp id="note4592" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> d'y aller, qui y consentit aisement. De sorte
                que montant à cheval dés le lendemain au matin, suivis de peu de monde ; ils furent
                à ce Temple, qui est scitué en un lieu infiniment agreable. je sçay bien Seigneur,
                que je ne devrois pas m'arrester à vous raconter toutes les ceremonies du Sacrifice
                que l'on offrit pour <interp id="note4594" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> et pour <interp id="note4593" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> en cette occasion :
                neantmoins comme ce qui le suivit l'a rendu celebre parmy nous, je ne laisseray pas
                de vous le dire. Joint que peut estre n'en avez vous point veû de semblable : car
                c'est un Sacrifice qui ne couste point la vie aux Victimes que l'on y offre : et qui
                au contraire, fait qu'elles recouvrent la liberté. Ce Temple est d'une structure
                assez belle : l'Autel en est magnifique : au pied de cét Autel, et droist au milieu,
                l'on mit pour la ceremonie du Sacrifice, un grand Chandelier d'Or à douze branches,
                où pendoient des Lampes de Cristal, que l'on alluma. Aussi tost apres cinquante
                Filles habillées de Gaze d'argent meslé de bleu, pour marquer l'origine de la
                Celeste Venus qu'elles servent : ayant toutes des Couronnes de fleurs sur la teste,
                et des branches de Mirthe à la main, se rangerent des deux costez du Temple : <pb
                  id="page_1296" n="V02-P698"/>à la reserve de celle qui devoit faire la ceremonie,
                qui demeura au milieu. Au pied de ce Chandelier d'or, estoit une grande Cassolette
                de mesme metal, où il y avoit du feu, qu'ils appellent Sacré : parce qu'il n'est
                allumé que par l'agitation de certaines pierres consacrées à la Deesse. Celle qui
                offroit le Sacrifice au Nom de <interp id="note4596" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> et de <interp id="note4595" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, mit dans cette Cassolette,
                de l'Ambre, du Thimianie, du Benioin, du Labdan, et de plusieurs autres Parfums. En
                suitte dequoy, ayant formé sur l'Autel un petit Bûcher de rameaux de Mirthesée, elle
                prit un flambeau composé de Cire parfumée, avec lequel elle l'alluma : et de ce
                mesme flambeau elle en alluma cinquante autres, qui estoient en divers endroits du
                Temple. Apres cela une de ces Filles apporta deux Tourterelles liées ensemble, avec
                des filets d'or et de soye bleüe : et devant celle qui portoit ces Oyseaux,
                marchoient quatre autres Filles chantant un Hymne à la Lydienne : qui comme vous
                sçavez est la plus parfaite Musique du monde, si l'on en excepte celle de Phrigie.
                Apres celles là en vint quatre autres, portant deux Cignes attachez ensemble avec un
                cordon de soye bleüe meslée de l'or : et suivies de quatre autres encore chantant
                comme les premieres. Ces Filles qui portoient les Victimes, se mirent à genoux au
                pied de l'Autel : En suitte dequoy celle qui faisoit la ceremonie, afin de n'irriter
                pas Venus Anadiomene (qui autrefois avoit esté adorée en ce Temple) par les honneurs
                que l'on rendoit <pb id="page_1297" n="V02-P699"/>à Venus Uranie : prit des Roses et
                des Coquilles qu'elle sema sur l'Autel : et prenant une grande Conque de Nacre,
                pleine de l'eau de la Mer, puisée au Soleil levant, en arrosa les Victimes. L'on
                prepara mesme le Couteau Sacre grani d'Agathe Orientale, comme pour les sacrifier.
                Mais ces Filles qui chantoient tousjours, le deffendirent de la part de Venus Uranie
                : de sorte que celle qui portoit les Touterelles, et les autres qui portoient les
                Cignes, s'estant approchées de celle qui faisoit la ceremonie, elle les détacha : et
                ouvrant une des fenestres du Temple, dans le mesme temps que l'on mit de nouveaux
                Parfums dans la Cassolette ; ils se perdirent dans cette nüe parfumée qui s'en
                esleva : et volant avec rapidité vers le Ciel, semblerent aller porter les Voeux de
                Selon et de <interp id="note4597" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> à la Deesse à laquelle ils estoient offerts. Apres cela,
                toutes les Filles qui estoient dans ce Temple, commencerent un Cantique de joye, qui
                fit retentir ses voûtes agreablement : et une d'entr'elles prenant un petit faisceau
                de Mirthe lié avec des filets d'Or, en ramassa les cendres du petit Bûcher, afin de
                voir si tout avoit esté parfaitement consumé : car c'est une des marques que le
                Sacrifice a esté bien reçeu. L'on fut en suitte visiter le Jardin Sacré où l'on
                nourrit les Tourterelles et les Cignes destinez au service de la Deesse, pour voir
                si ceux qu'on luy avoit offerts n'y estoient pas retournez : car alors que cela
                n'arrive point, c'est une marque infaillible, <pb id="page_1298" n="V02-P700"/>que
                le Sacrifice n'a pas esté accepté ; et que la Deesse ne trouve plus ces Oyseaux
                assez purs, pour luy estre presentez une autre fois. Mais pour le Sacrifice de
                  <interp id="note4600" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>,
                il eut toutes les marques d'un Sacrifice heureux : Le Bûcher avoit esté entierement
                consumé : les Parfums avoient monté droit vers la voûte du Temple : les Oyseaux
                avoient volé du costé du Levant, et on les avoit retrouvez dans le Jardin Sacré. En
                fin ces Filles assurerent à <interp id="note4601" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> et à <interp id="note4598" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, que leurs voeux avoient
                esté agreables à la Deesse : et qu'il y avoit tres long temps qu'elles n'avoient
                offert de Sacrifice qui eust esté si bien reçeu. Apres avoir donc rendu grace à la
                divine Uranie, ces deux illustres Affligez partirent pour s'en retourner à Paphos :
                  <interp id="note4602" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>
                entretenant Phitoxipe si agreablement, et luy disant de si belles choses ; que sans
                y penser il quitta le chemin par lequel ils estoient venus. Ceux qui les
                accompagnoient, crurent que <interp id="note4599" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui sçavoit fort bien ce chemin là, avoit
                dessein d'aller encore en quelque lieu qu'ils ne sçavoient pas : de sorte qu'ils ne
                luy dirent rien. Ainsi continuant de marcher par ce chemin détourné, ils
                s'esloignerent non seulement de la route qu'ils devoient suivre, mais mesme ils
                arriverent enfin en un endroit, où il n'y avoit plus nulle trace de chemin. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020308" n="Histoire de Philoxipe et Policrite : retrouvailles"
            type="sequence">
            <argument>
              <p>Solon et Philoxipe entendent des cris de femmes : ils aperçoivent Doride et
                Megisto, affolées devant le spectacle qu'offre Policrite, seule dans une barque à la
                dérive. Philoxipe se jette à l'eau et sauve sa bien-aimée. La vérité sur les
                origines de Policrite est alors dévoilée au grand jour. Solon en profite pour donner
                la main de sa fille à Philoxipe. Tout le monde retourne à Paphos. Les noces du roi,
                enfin décidé à épouser Aretaphile, et celles de Philoxipe et Policrite, se déroulent
                lors d'une seule et même cérémonie. Solon regagne rapidement Athenes, tandis que
                Philoxipe marie sa sœur Agariste au prince de Cilicie, lui demandant d'envoyer une
                troupe de dix mille hommes à Artamene.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030801" n="Philoxipe au secours de Policrite">
              <argument>
                <p>Solon et Philoxipe arrivent en un endroit fort sauvage en bord de mer. Ils
                  décident alors de longer le rivage jusqu'au prochain chemin. Soudain ils entendent
                  des pleurs de femmes : il s'agit de Megisto et Doride poussant des cris
                  désespérés, en observant, du rivage, Policrite emportée par le courant sur une
                  petite barque sans rames. Philoxipe se jette à l'eau. Non sans peine, il parvient
                  à rejoindre la barque et à ramener Policrite saine et sauve à terre. Epuisé, il
                  s'évanouit.</p>
              </argument>
              <p> Se trouvant alors au bord de la Mer, parmy des Rochers sauvages et presque
                inaccessibles, cette veüe remit encore plus fortement en la memoire de <interp
                  id="note4603" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>,
                le Desert où il avoit trouve la demeure de <pb id="page_1299" n="V02-P701"/><interp
                  id="note4607" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> :
                Mais au mesme temps aussi, il s'aperçeut qu'ils s'estoit esgaré ; et tellement
                esgaré, qu'il ne connoissoit point du tout le lieu où il estoit. Neantmoins comme il
                luy parut assez agreable, quoy que fort sauvage, il dit à <interp id="note4609"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> qu'infalliblemêt
                continuant d'aller le long de la Mer, ils trouveroient quelque sentier qui leur
                feroit retrouver leur chemin. C'est pourquoy du lieu de retourner sur ses pas, il
                continua d'aller, et se mit mesme à marcher devant, afin d'estre le Guide de ceux
                qu'il avoit esgarez. comme <interp id="note4606" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> fut assez avancé, il descouvrit cinq ou six
                petites Cabanes de Pescheurs basties au bord de la Mer : il entendit mesme plusieurs
                voix de Femmes qui crioyent, et qui se pleignoient de quelque malheur. Il avança
                alors avec precipitation, sans sçavoir par quel sentiment les voix de ces Femmes luy
                avoient donné tant d'esmotion, et estant arrivé aupres d'elles, il reconnut <interp
                  id="note4605" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> et
                  <interp id="note4604" resp="BaS" type="personnage" value="Doride">Doride</interp>,
                et les vit le visage tout couvert de larmes, acconpagnées de plusieurs autres Fêmes
                qui pleuroient aussi bi ? qu'elles, et qui sans le regarder, regardoient toutes vers
                la Mer. Il jetta alors les yeux du mesme costé qu'elles regardoient : Mais helas !
                il vit <interp id="note4608" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> toute seule dans un petit Bateau sans Rames et sans Gouvernail
                ; qui ne sçachant que faire, s'estoit mise à genoux pour prier les Dieux. Car encore
                que la Mer ne fust pas fort esmuë, elle l'estoit toutefois un peu : joint que comme
                les Rochers repoussoient les vagues avec impetuosité en cét endroit, et qu'il
                faisoit un <pb id="page_1300" n="V02-P702"/>peu de vent du costé de la Terre, ce
                Bateau s'esloignoit toujours davantage. <interp id="note4612" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> voyant donc <interp
                  id="note4617" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> en
                si grand danger, et ne voyant point de Bateau pour s'en pouvoir servir, descendit de
                cheval en diligence : et quittant tout ce qui eust pû rembarrasser, il se jetta à
                l'eau pour aller droit à <interp id="note4618" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp>. De sorte, Seigneur, que lors que <interp
                  id="note4622" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> qui venoit
                un peu derriere arriva sur le bord de la Mer, il vous est aisé de juger que sa
                surprise fut grande : de voir <interp id="note4610" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megisto">Megisto</interp> toute en larmes ; <interp id="note4619"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> seule dans un
                Bateau que les vagues portoient vers la pleine Mer ; et <interp id="note4613"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> nageant vers
                  <interp id="note4620" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>. Mais qui en estoit encore si esloigné, qu'il y avoit lieu de
                croire, que le Bateau allant tousjours, la force luy manqueroit auparavant qu'il le
                peust joindre ; et qu'il auroit le desplaisir de voir perir devant luy, et sa chere
                Fille, et un Prince qu'il n'aimoit pas avec moins de tendresse qu'elle. De vous dire
                aussi quel estonnement fut celuy de <interp id="note4611" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, de voir <interp id="note4614"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> se jetter à
                l'eau, et un moment apres <interp id="note4623" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> arriver où elle estoit, c'est ce qui n'est pas aisé à
                faire. De vous dépaindre non plus ce que pensa <interp id="note4621" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, lors qu'elle reconnut
                  <interp id="note4615" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, et qu'elle le vit en un danger si grand pour l'amour d'elle
                il ne seroit pas non plus bien facile de vous le faire comprendre. Cette illustre
                Personne nous a pourtant dit depuis, qu'elle ne l'eut pas plustost reconnu, que ses
                voeux changerent d'objet : et que cessant de songer à son propre salut, toutes les
                prieres furent pour <interp id="note4616" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. <pb id="page_1301" n="V02-P703"/>Cependant
                  <interp id="note4631" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>
                estoit sur le nuage avec <interp id="note4624" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megisto">Megisto</interp>, qui n'avoit pas assez de liberté d'esprit pour
                luy dire alors comment ce malheur estoit arrivé : et qui ne pouvant destacher ses
                yeux d'un objet si capable de toucher l'esprit le plus insensible, se contentoit de
                luy dire que <interp id="note4628" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> estoit perdue. Et certes à dire vray, je pense qu'en cette
                rencontre, la sagesse de <interp id="note4632" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> sur mise à la plus rigoureuse espreuve où elle sera
                jamais : et qu'il luy a bien esté plus aisé de refuser une Couronne, que de voir
                  <interp id="note4629" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> et <interp id="note4625" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> au danger où il les voyoit, sans donner
                d'excessives marques de desespoir. Ce Grand Homme demeura pourtant dans les justes
                bornes d'une douleur legitime : et sans faire rien indigne de sa vertu, il sentit
                pourtant tout ce qu'une ame tendre et genereuse devoit sentir. Cependant quoy que
                  <interp id="note4626" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> n'eust qu'un habillement fort leger, parce que le Printemps
                est déja fort chaud en nostre Isle, il ne pouvoit pas nager avec mesme facilité que
                s'il n'en eust point eu : de sorte que le Bateau de <interp id="note4630" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> s'esloignant tousjours, il
                ne pouvoit venir à bout de le joindre. L'on voyoit cette je une Personne faire
                quelques legers et inutiles efforts pour tascher de retenir cette petite Barque,
                mais il ne luy estoit pas possible : et elle faisoit des choses qu'elle connoissoit
                bien elle mesme qui ne luy pouvoient servir, sans pouvoir pourtant s'en empescher.
                L'on voyoit aussi <interp id="note4627" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> faire de grands efforts : et quelquefois
                apres il sembloit que la lassitude commençoit <pb id="page_1302" n="V02-P704"/>de le
                prendre. Mais enfin comme il s'en fut un peu aproché, quelquefois l'on voyoit une
                vague qui repoussoit ce Bateau assez prés de luy ; et une autre aussi tost apres qui
                le r'emportoit avec elle : car selon le vent qu'il faisoit, il changeoit de place et
                de route. Il estoit si proche de <interp id="note4635" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, qu'il entendoit la voix de <interp
                  id="note4640" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                sans luy pouvoir respondre, tant la violence avec laquelle il nageoit l'avoit mis
                hors d'haleine. Seigneur, luy disoit elle, laissez moy perir, retournez vous en au
                rivage, et ne vous obstinez pas à me suivre inutilement. je vous laisse à penser si
                un commandement si obligeant, n'obligeoit pas <interp id="note4636" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> à redoubler ses efforts :
                Enfin, Seigneur, apres que plus d'une fois <interp id="note4642" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp> eut veû des vagues s'eslever assez
                pour renverser ce Bateau, et pour engloutir <interp id="note4637" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, qui ne pouvoit presque
                plus y resister : un gros d'eau ayant poussé cette petite Barque vers ce Prince, il
                fut si heureux qu'il prit un bout de corde avec laquelle elle avoit esté attachée au
                bord de la Mer. Considerez, Seigneur, quelle fut alors la joye de <interp
                  id="note4638" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ;
                celle de <interp id="note4641" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>, de <interp id="note4643" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> ; de <interp id="note4634" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> ; de <interp id="note4633"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Doride">Doride</interp> : et des autres Femmes
                qui estoient sur le rivage. Ils en pousserent tous des cris d'allegresse : il
                n'estoit pourtant pas encore temps de se resjouïr : car bi ? qu'il ne soit pas
                difficile de conduire un Bateau qui flote ; neantmoins <interp id="note4639"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> estoit si las,
                qu'il y eut lieu de desesperer qu'il peust achever heureusemêt, ce qu'il avoit si
                bien cômencé, et qu'il peust r'amener cét Esquif à <pb id="page_1303" n="V02-P705"
                />bord. En effet, on le vit plonger deux fois malgré luy, sans abandonner pourtant
                jamais la corde qu'il tenoit ! je vous laisse à juger Seigneur, quelle douleur
                estoit celle de <interp id="note4646" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> en ces fâcheux instans : et de combien de larmes elle paya la
                peine qu'il avoit pour la vouloir sauver. L'on voyoit pourtant cét amoureux Prince,
                vouloir faire deux choses toutes opposées : car il vouloit regarder la rivage, afin
                d'y conduire plustost sa chere <interp id="note4647" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> : Et il y avoit aussi des momens, où croyant
                mourir sans la pouvoir sauver, il vouloit du moins la voir en mourant. Il regardoit
                donc tantost vers la Terre, et tantost vers <interp id="note4648" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : et les choses estoient en
                cét estat, lors que les Gens de <interp id="note4644" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> et de <interp id="note4650" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp> qui estoient demeurez fort loin
                derriere, à cause de quelque petit accident advenu à un de leurs chevaux, arriverent
                : entre lesquels s'estant trouvé un Escuyer de <interp id="note4645" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> qui sçavoit nager, il se je
                tta à l'eau en diligence : et fut aider à son cher Maistre à conduire <interp
                  id="note4649" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> au
                bord : où ce Prince ne fut pas si tost, que la force luy manquant, il tomba
                esvanoüy. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030802" n="Le récit de Megisto">
              <argument>
                <p>Solon, Megisto, Doride et Policrite se pressent autour de Philoxipe, qui reprend
                  bientôt conscience. Policrite apprend alors que Solon est son père. Megisto
                  informe le léglislateur de ce qui leur est arrivé depuis le départ de la cabane.
                  Elle et Cleanthe avaient remarqué la passion réciproque de Philoxipe et Policrite.
                  Sachant que le roi était venu à Clarie, ils ont décidé de fuir, avant que
                  Philoxipe ne parle de Policrite au roi. Ils se sont réfugiés dans un hameau de
                  pêcheurs, en attendant le retour de Solon. Policrite, dont le dessin est la seule
                  occupation, s'était installée ce jour-là dans une barque. Alors qu'elle était
                  plongée dans son ouvrage, l'embarcation s'est détachée. </p>
              </argument>
              <p>De vous dire comment il fut secouru de <interp id="note4655" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, de <interp id="note4651"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, et de tout ce qui
                se trouva sur le rivage, je pense qu'il seroit superflu : estant aisé à s'imaginer
                qu'apres une semblable action, il en fut bien assisté. Pour <interp id="note4654"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> elle estoit si
                surprise et si affligée de l'estat où elle voyoit <interp id="note4652" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, qu'elle ne sentoit point
                la joye d'estre eschapée d'un si grand peril. Mais enfin, apres que l'on eut porte
                  <interp id="note4653" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> dans une de ces Cabanes ; que par les remedes <pb
                  id="page_1304" n="V02-P706"/>qu'on luy eut faits, il fut revenu de sa foiblesse ;
                et qu'on luy eut seché ses habillemens ; il demanda où estoit <interp id="note4665"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ? que <interp
                  id="note4671" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> fit venir
                d'une petite Chambre où elle s'estoit retirée : quoy qu'elle ne fust pas encore bien
                remise, et de la frayeur qu'elle avoit euë pour elle, et de celle qu'elle avoit euë
                pour <interp id="note4661" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>. Mais enfin, apres que tous ceux qui estoient dans cette
                Cabane se furent retirez, à la reserve de <interp id="note4658" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, de <interp id="note4666"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, de <interp
                  id="note4657" resp="BaS" type="personnage" value="Doride">Doride</interp>, de
                  <interp id="note4662" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, et de <interp id="note4672" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> : ce dernier pria <interp id="note4659" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> de luy dire pourquoy elle avoit
                quitté la Cabane qu'il luy avoit fait bastir ; pourquoy elle estoit en celle là ; en
                quel lieu estoit <interp id="note4656" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> ; pourquoy ils n'avoient pas laissé ordre de l'advertir du lieu
                de leur retraite ; et comment ce dernier malheur estoit arrivé à <interp
                  id="note4667" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ?
                Mais, luy dit il, ma Soeur, parlez sans déguiser la verité : car le Prince <interp
                  id="note4663" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>
                sçait que je suis vostre Frere, que <interp id="note4668" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> est ma Fille ; et je sçay
                aussi qu'il luy fait l'honneur de l'aimer ; c'est pourquoy ne déguisez plus rien
                devant luy ; car il a presentement plus de part en <interp id="note4669" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> que je n'y en ay, puis que
                je la luy ay donnée : et qu'il vient d'y aquerir encore un nouveau droit en luy
                sauvant la vie. je vous laisse à penser, Seigneur, quelle fut la surprise de <interp
                  id="note4670" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                d'aprendre qu'elle estoit Fille de <interp id="note4673" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, qu'elle connoissoit bien pour un
                Grand et excellent homme, mais qu'elle ne connoissoit pas pour son Pere : et
                d'entendre en mesme temps, qu'elle estoit donnée à <interp id="note4664" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp>. Elle en rougit donc avec
                beaucoup de modestie ; et regardant <interp id="note4660" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, <pb id="page_1305"
                  n="V02-P707"/>comme pour luy demander s'il estoit vray qu'elle fust Fille de
                  <interp id="note4689" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> ?
                elle la confirma en cette croyance : et luy donna lieu de confondre si bien la joye
                qu'elle avoit de revoir <interp id="note4677" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ; avec celle qu'elle avoit aussi de voir
                qu'elle estoit Fille d'un Homme si illustre ; qu'il n'en parut dans ses yeux que ce
                que luy en devoit causer un si grand honneur. <interp id="note4678" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> prenant alors la parole,
                dit des choses à <interp id="note4690" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp> aussi obligeantes pour <interp id="note4684" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> que pour luy : et <interp
                  id="note4676" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> fut
                quelque temps sans pouvoir contenter la curiosité de son Frere. Mais enfin elle luy
                aprit, comment connoissant l'amour que le Prince <interp id="note4679" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> avoit pour <interp
                  id="note4685" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ;
                elle avoit creû à propos de dire seulement à cette Fille qu'elle estoit plus que ce
                qu'elle pensoit estre : afin qu'elle connust qu'elle estoit encore plus obligée de
                traiter <interp id="note4680" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> avec beaucoup d'indifference : et qu'elle luy eust moins
                d'obligation des sentimens qu'il avoit pour elle. Que <interp id="note4674"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et elle ayant ce
                leur sembloit remarqué que cela avoit produit un effet contraire en l'esprit de
                  <interp id="note4686" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> : et le Prince <interp id="note4681" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ayant paru
                extraordinairement passionné en la derniere visite qu'il avoit faite chez eux : elle
                advoüoit que le merite de <interp id="note4682" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> et la jeunesse de <interp id="note4687"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, luy avoient
                donne quelque apprehension. Qu'en suite ayant sçeu que le Roy estoit à <interp
                  id="note4691" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, et ayant
                craint que <interp id="note4683" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> ne luy parlast de la beauté de <interp id="note4688"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> : elle avoit
                conseillé à <interp id="note4675" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> de quitter leur Cabane. Qu'en effet ils l'avoient abandonnée ;
                et esloient venus en ce petit Hameau maritime, <pb id="page_1306" n="V02-P708"/>où
                  <interp id="note4692" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> connoissoit un vieux Pescheur qui leur avoit presté la sienne :
                estant allé loger avec un Fils qu'il avoit. Qu'ils avoient laissé chez eux un je une
                Esclave, aux ordre si <interp id="note4697" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> venoit, de luy dire seulement qu'il se trouvast le
                premier jour de la Lune ensuivant, à un Temple qu'ils luy nommerent : où <interp
                  id="note4693" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> ne
                devoit pas manquer de se trouver en pareils jours, afin de l'y rencontrer quand il
                reviendroit. Que depuis quelque temps <interp id="note4694" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> avoit sçeu par le
                Sacrificateur de ce petit Temple qui est aupres de leur premiere Cabane, que cét
                Esclave estoit mort : si bien que sçachant que le terme du retour de <interp
                  id="note4698" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> aprochoit,
                  <interp id="note4695" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe"
                  >Cleanthe</interp> avoit pris la resolution d'aller demeurer fsul à Paphos :
                sçachant bien que lors qu'il reviendroit en Chipre, il verroit infailliblement le
                Roy, et qu'ainsi il ne pouvoit manquer de le trouver, de sorte qu'il estoit party ce
                matin là. Que <interp id="note4696" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> qui n'avoit de plus grand divertissement, principalement
                depuis qu'ils avoient quitté leur premiere demeure, que de dessigner tousjours
                quelque chose sur ses Tablettes : ayant veû partir tous les Pescheurs de leur petit
                Hameau, sans qu'il restast nul Bateau que celuy dans lequel on l'avoit veüe, et qui
                n'avoit ny Timon ny Rames : elle y estoit entrée, s'y estoit assise ; et sans
                prendre garde s'il estoit bien attaché, s'estoit mise à faire un Dessein de cette
                petite Flotte rustique qui s'esloignoit d'elle. Que cependant elle avoit esté si
                attentive à son ouvrage, qu'a ce qu'elle disoit, elle ne s'estoit <pb id="page_1307"
                  n="V02-P709"/>point aperçeüe que le Bateau dans lequel elle estoit, s'estoit
                destaché ; avoit abandonné le rivage, et flotoit au gré du vent. De sorte, dit
                  <interp id="note4699" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto"
                  >Megisto</interp>, que sortant de nostre Cabane pour regarder où estoit <interp
                  id="note4700" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                je l'ay veüe comme je vous l'ay dit : et j'ay fait un si grand cry, que je l'ay fait
                apercevoir du danger où elle estoit, sans que j'y pusse aporter aucun remede : n'y
                ayant pas un homme en ce Hameau : et tous les Bateaux de Pescheurs ayant desja
                doublé un Cap qui les déroboit à nostre veüe. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030803" n="Les mariages de Philoxipe et du roi de Chypre">
              <argument>
                <p>Philoxipe emmène toute la famille de Solon à Clarie, puis à Paphos. Pendant ce
                  temps, le roi demande la main d'Aretaphile. Les mariages de Philoxipe et
                  Policrite, ainsi que celui du roi et Aretaphile, sont célébrés en même temps. Les
                  troubles qui sévissent à Athenes obligent Solon à rentrer rapidement. Peu de temps
                  après, le prince de Cilicie demande la main d'Agariste. Philoxipe la lui accorde,
                  à condition que ce dernier envoie dix mille hommes à Artamene. Leontidas est ainsi
                  chargé d'accompagner la princesse Agariste en Cilicie, puis de mener les troupes à
                  Artamene. </p>
              </argument>
              <p><interp id="note4702" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>
                ayant fini son recit, <interp id="note4712" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Solon">Solon</interp> admira la Providence des Dieux, en la conduitte des
                choses du monde : car venant à considerer que s'il ne se fussent égarer <interp
                  id="note4704" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> et
                luy, <interp id="note4708" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> selon les apparences auroit peri : il ne pouvoit assez
                remercier la Deesse, à laquelle il avoit offert un Sacrifice, qui paroissoit avoir
                esté si bien reçeu. En effet, cette Advanture amis ce Temple de Venus Uranie en
                grande reputation : Mais Seigneur, pour n'abuser pas plus longtemps de vostre
                patience, je vous diray seulement qu'au lieu d'aller à Paphos, <interp id="note4705"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> et <interp
                  id="note4713" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> furent le
                lendemain à <interp id="note4714" resp="BeS" type="lieu" value="Clarie"
                  >Clarie</interp> : où ils menerent <interp id="note4703" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, <interp id="note4709"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> ; <interp
                  id="note4701" resp="BaS" type="personnage" value="Doride">Doride</interp> ; et
                toutes les femmes qui les servoient : apres que <interp id="note4706" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> eut recompensé liberalement
                les femmes de ces Pescheurs de l'hospitalité et de la courtoisie dont <interp
                  id="note4710" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>
                leur estoit redevable. De vous dire maintenant la joye de <interp id="note4707"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> et celle de
                  <interp id="note4711" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>,il ne seroit pas aisé : et de vous redire en quels termes cét
                heureux Amant <pb id="page_1308" n="V02-P710"/>exprima sa satisfaction à <interp
                  id="note4723" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>,
                et avec quelle obligeante modestie, elle reçeut les tesmoignages de son affection,
                et luy donna des marques de la sienne ; ce seroit entreprendre un discours trop
                difficile. Car enfin aprendre en un mesme jour, qu'elle estoit Fille de l'illustre
                  <interp id="note4727" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>,
                et qu'elle alloit estre Femme de <interp id="note4720" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, estoient deux choses qui partageoient bien
                son ame, et qui mettoit un agreable trouble dans son coeur. <interp id="note4721"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> ne manqua pas de
                faire voir à <interp id="note4724" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp> ses Portraits dans sa Galeries qui certainement quoy que tres
                beaux, l'estoient infiniment moins qu'elle. Le jour d'apres, <interp id="note4728"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> envoya chercher <interp
                  id="note4716" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> à
                Paphos, que l'on y trouva, et que l'on amena à <interp id="note4730" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp> : En suitte ayant donné les ordres
                necessaires pour cela, <interp id="note4717" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cleanthe">Cleanthe</interp>, <interp id="note4719" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp>, <interp id="note4725"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, et <interp
                  id="note4718" resp="BaS" type="personnage" value="Doride">Doride</interp>, eurent
                des habillemens proportionnez à leur condition. Le lendemain la Princesse de <interp
                  id="note4732" resp="BeS" type="lieu" value="Salamis">Salamis</interp>, et la
                Princesse <interp id="note4715" resp="BaS" type="personnage" value="Agariste"
                  >Agariste</interp>, ayant esté adverties par <interp id="note4722" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> leur Frere, de la verité de
                son Advanture : ces deux belles Princesses, dis-je, qui l'aimoient cherement, qui
                par cét advis avoient apris l'illustre Naissance de <interp id="note4726" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, et qui reveroient <interp
                  id="note4729" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> comme un
                Dieu : furent prendre cette belle Personne à <interp id="note4731" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Clarie">Clarie</interp>, pour la mener à Paphos. Mais Dieux
                qu'elles furent surprises de son extréme beauté ! et la comparant avec ses
                Portraits, qu'elles trouverent qu'elle estoit au dessus d'eux ! Mais si elle leur
                parut belle et charmante, elle leur sembla encore plus spirituelle ; elle avoit je
                ne sçay <pb id="page_1309" n="V02-P711"/>quelle aimable modestie, qui sans avoir
                rien de sauvage, la rendoit encore plus agreable. Elle avoit sans doute dans l'ame
                toute l'innocence qu'elle avoit conservé parmy ses Rochers : mais elle avoit
                pourtant dans l'humeur et dans l'esprit tous les charmes que la Cour peut donner.
                Car comme <interp id="note4737" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto"
                  >Megisto</interp> estoit une digne Soeur de l'illustre <interp id="note4743"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, elle sçavoit aussi bien
                toutes les choses de bien seance necessaire à celles de son Sexe, que personne les
                peust sçavoir ; et les avoit aussi parfaitement aprises à <interp id="note4740"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>. La je une
                  <interp id="note4736" resp="BaS" type="personnage" value="Doride">Doride</interp>
                parut aussi fort belle et fort aimable à la Cour : où le Roy reçeut <interp
                  id="note4744" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp>, <interp
                  id="note4735" resp="BaS" type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp>,
                  <interp id="note4738" resp="BaS" type="personnage" value="Megisto"
                  >Megisto</interp>, <interp id="note4739" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, et <interp id="note4741" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp>, avec des honneurs et des
                joyes que l'on ne sçauroit exprimer. Et d'autant plus encore, que s'estant enfin
                resolu de contenter l'ambition de la Princesse <interp id="note4733" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp>, afin de satisfaire son
                amour : il luy avoit fait dire le jour auparavant, qu'il ne tiendroit plus qu'à elle
                d'estre Reine. Mais Seigneur, si <interp id="note4734" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Aretaphile">Aretaphile</interp> fut Reine de Chipre, <interp id="note4742"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Policrite">Policrite</interp> fut Reine de la
                Beauté : et la seule Princesse de <interp id="note4747" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Salamis">Salamis</interp> eust pu luy disputer un peu ce glorieux Empire.
                Enfin Seigneur, ce ne furent plus que Festes et resjoüissances : Comme <interp
                  id="note4745" resp="BaS" type="personnage" value="Solon">Solon</interp> estoit
                pressé de partir, l'on hasta ces illustres Nopces : le Roy voulut qu'il n'y eust
                qu'une seule ceremonie pour ces deux Grands Mariages ; et Chipre n'a rien veû de
                plus superbe que le fut cette belle Feste, quoy qu'elle fust faite avec
                precipitation. <interp id="note4746" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp> ne manqua pas de se souvenir alors des <pb id="page_1310"
                  n="V02-P712"/>Predictions d'<interp id="note4753" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Epimenides">Epimenides</interp> : et d'advoüer qu'il y avoit quelque chose
                de Divin en ce rare Homme. Cependant comme l'interest de la Patrie estoit plus fort
                en luy que tout autre interest, il partit pour s'en retourner à Athenes : de sorte
                qu'il y eut quelques larmes de tristesse qui interrompirent un peu la joye de
                  <interp id="note4758" resp="BaS" type="personnage" value="Policrite"
                  >Policrite</interp>. Mais pour luy laisser quelque consolation, la je une <interp
                  id="note4752" resp="BaS" type="personnage" value="Doride">Doride</interp> demeura
                aupres d'elle pour quelque temps : et <interp id="note4751" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cleanthe">Cleanthe</interp> et <interp id="note4754"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megisto">Megisto</interp> s'embarquerent avec
                l'illustre <interp id="note4760" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp>. Voila Seigneur, l'estat où ce Grand Homme laissa la Cour de
                Chipre : c'est à dire le Roy tres content, la Reine <interp id="note4750" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aretaphile">Aretaphile</interp> tres satisfaite ; et
                  <interp id="note4755" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> et <interp id="note4759" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Policrite">Policrite</interp> si heureux, que l'on ne peut pas l'estre
                davantage. Peu de jours apres le Prince de Cicilie ayant envoyé demander la
                Princesse <interp id="note4748" resp="BaS" type="personnage" value="Agariste"
                  >Agariste</interp> Soeur de <interp id="note4756" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp>, il la luy accorda : et mit dans les
                conditions de son Mariage, qu'il vous envoyeroit des Troupes, comme le Roy de Chipre
                vous en avoit desja envoyé. Et comme ce fut moy qui eus l'honneur de conduire la
                Princesse <interp id="note4749" resp="BaS" type="personnage" value="Agariste"
                  >Agariste</interp> en <interp id="note4761" resp="BeS" type="lieu" value="Cilicie"
                  >Cilicie</interp>, je me resolus d'accepter l'employ que l'on m'offrit pour venir
                icy ; et estant retourné en Chipre pour faire mon equipage, le Prince <interp
                  id="note4757" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> me
                chargea de vous aprendre son Advanture : et de vous supplier de sa part, de ne
                troubler pas son bonheur, en le privant de vostre amitié, qui luy est infiniment
                chere, et infiniment precieuse. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020309" n="Intrigues de Métrobate" type="sequence">
            <argument>
              <p>Le roi est sur le point de libérer Artamene. Tous les amis du héros sont en liesse.
                Megabise rentre peu après d'Armenie, confirmant les intentions belliqueuses du roi
                et la nécessité de délivrer le héros prisonnier. Pendant ce temps, Metrobate, ennemi
                secret d'Artamene, découvre les sentiments de ce dernier pour la princesse et s'en
                sert pour lui nuire : il convainc Ciaxare, indigné par l'ambition d'Artamene, de
                confisquer la cassette de ce dernier, laquelle contient entre autres un portrait de
                Mandane.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02030901" n="Pression des amis d'Artamene sur Ciaxare">
              <argument>
                <p>Après avoir terminé son récit, Leontidas émet des doutes sur la justice de
                  Ciaxare. Artamene l'enjoint de ne pas critiquer le roi de Medie. Ce dernier, du
                  reste, est sollicité de toutes parts afin que l'illustre prisonnier soit libéré.
                  Hésitant, il attend le retour de Megabise. </p>
              </argument>
              <p> Leontidas ayant cessé de parler, <interp id="note4762" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> l'assura, que si la felicité
                de <interp id="note4763" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp> n'estoit <pb id="page_1311" n="V02-P713"/>jamais troublée que
                par la perte de son affection, il estoit assuré d'estre tousjours fort heureux :
                  <interp id="note4773" resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate"
                  >Thimocrate</interp> et <interp id="note4770" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philocles">Philocles</interp> tesmoignerent en suitte avoir une sensible
                joye, de la satisfaction d'un Prince qu'ils aimoient infiniment ; et <interp
                  id="note4764" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en
                reçeut sans doute tout le plaisir que l'estat present de sa vie luy pouvoit
                permettre d'avoir. Il estoit pourtant en termes de ne pouvoir apprendre d'Advantures
                ny bonnes ny mauvaises sans quelque douleur : car lors qu'on luy parloit de la
                felicité de quelqu'un, la comparant à son infortune, il en soupiroit : et si on luy
                disoit quelque chose de funeste, il en soupiroit encore : tant il est vray que
                l'experience des malheurs, rend l'ame sensible à la compassion : Il se resjoüit donc
                du bonheur de <interp id="note4771" resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe"
                  >Philoxipe</interp>, mais en soupirant : et il tesmoigna à <interp id="note4767"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp> qu'il estoit
                bien fâché de n'estre pas en estat de pouvoir faire voir à <interp id="note4772"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philoxipe">Philoxipe</interp> en la personne
                du Prince <interp id="note4766" resp="BaS" type="personnage" value="Artibie"
                  >Artibie</interp> et en la sienne, combien tout ce qu'il luy recommandoit luy
                estoit cher. Mais, luy dit il, <interp id="note4768" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp>, vous venez servir un si Grand Roy et si
                equitable, que vostre vertu ne laissera pas d'estre aussi bien recompensée, que si
                j'estois encore en liberté. Seigneur, luy respondit <interp id="note4769" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>, il seroit bien difficile
                de persuader à toute l'Asie que le Roy des Medes fust equitable en toutes choses,
                tant que vous serez prisonnier : Les Rois (reprit <interp id="note4765" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avec une sagesse extréme)
                font quelquefois des injustices innocement : parce qu'ils sont <pb id="page_1312"
                  n="V02-P714"/>persuadez qu'ils ont raison d'agir comme ils agissent : et ceux qui
                souffrent ces especes d'injustices dont je parle, seroient eux mesmes bien injustes,
                s'ils ne les enduroient passans les en accuser et sans s'en pleindre. <interp
                  id="note4786" resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp>,
                  <interp id="note4785" resp="BaS" type="personnage" value="Philocles"
                  >Philocles</interp> ; et <interp id="note4784" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp> ravis de la prudence d'<interp id="note4777"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et de voir qu'il
                ne sçavoit pas moins bien user de la mauvaise fortune que de la bonne, le quitterent
                apres luy avoir fait de nouvelles protestations d'une amitié inviolable. Mais durant
                qu'il souffroit avec tant de patience une prison si cruelle, tous ses illustres Amis
                n'avoient autre pensée que celle de songer à l'en tirer. <interp id="note4774"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ariobante">Ariobante</interp> que <interp
                  id="note4780" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> avoit
                lassé Regent du Royaume, vint de <interp id="note4792" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Themiscire">Themiscire</interp> à <interp id="note4791" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : tant pour luy rendre conte de son
                administration, que pour l'advertir que tous les Habitans de <interp id="note4793"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire">Themiscire</interp>, d'Amasie, et de
                toute cette partie de la <interp id="note4787" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, qui n'estoit pas revoltée, disoient hautement,
                qu'il faloit envoyer des Deputez au Roy, pour le supplier de remettre <interp
                  id="note4778" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en
                liberté. Enfin Seigneur, dit <interp id="note4775" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ariobante">Ariobante</interp> à <interp id="note4781" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, toute la <interp id="note4789"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Galatie">Galatie</interp> dit la mesme chose : et
                vos trois Royaumes tous entiers, ne peuvent foustrir qu'un homme qu'ils reverent
                comme un Dieu toit dans les fers ; car ce que je vous dis de <interp id="note4790"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Galatie">Galatie</interp> et de <interp
                  id="note4788" resp="BeS" type="lieu" value="Capadoce">Capadoce</interp>, je l'ay
                aussi entendu dire de toute la Medie. <interp id="note4782" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> escouta <interp id="note4776"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ariobante">Ariobante</interp> sans luy
                respondre precisément : parce qu'il attendoit la response du Roy d'Armenie,
                auparavant que de se determiner à rien. Cependant <interp id="note4779" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note4783"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> agissoient
                continuellement : et <pb id="page_1313" n="V02-P715"/>par leurs soins, et par
                l'affection que tant de Rois et tant de Princes avoient pour <interp id="note4796"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, <interp
                  id="note4804" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>
                n'estoit jamais sans qu'il y eust aupres de luy quelqu'un qui luy parlast pour cét
                illustre prisonnier. Le Roy de Phrigie n'en estoit pas plustost sorti, que celuy
                d'Hircanie y entroit ; A celuy là succedoit <interp id="note4814" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Persode">Persode</interp> ou <interp id="note4810"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp> : à ceux-cy <interp
                  id="note4802" resp="BaS" type="personnage" value="Artibie">Artibie</interp> ou
                  <interp id="note4794" resp="BaS" type="personnage" value="Adusius"
                  >Adusius</interp> : Enfin, soit par Agiatidas, par <interp id="note4816"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp>, par <interp
                  id="note4815" resp="BaS" type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp>,
                par <interp id="note4809" resp="BaS" type="personnage" value="Gobrias"
                  >Gobrias</interp>, par <interp id="note4808" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gadate">Gadate</interp>, par Thrafibule, par <interp id="note4811"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Madate">Madate</interp>, ou par <interp
                  id="note4803" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, le
                Nom d'<interp id="note4797" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit continuellement prononce. Si <interp id="note4805"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> alloit au Temple,
                les Sacrificateurs luy en parloient : s'il alloit dans les rues de <interp
                  id="note4817" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, les Habitans
                je mettoient à genoux, pour luy demander sa liberté : s'il alloit quelquesfois se
                promener au Camp, tous les Soldats demandoient leur general : et à la reserve de cét
                ancien Amy d'<interp id="note4795" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp>, qui avoit tousjours intelligence avec <interp id="note4801"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp>, il n'y avoit pas une
                personne qui ne servist <interp id="note4798" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : si bien que cét homme qui se nommoit <interp
                  id="note4813" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>,
                estoit sans doute le seul qui avoit dessein de luy nuire. <interp id="note4812"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> en son
                particulier, qui estoit informée par <interp id="note4806" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> de tout ce qui se passoit,
                avoit une joye extréme de voir que le rare merite d'<interp id="note4799" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit si universellement
                connu : et de voir qu'il n'estoit pas comme ces Favoris que tout le monde quitte,
                quand la Fortune les abandonne : puis qu'au contraire, l'amitié que l'on avoit pour
                luy, estoit redoublée par son malheur. Elle recevoit aussi tous les jours par le
                mesme <interp id="note4807" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, des nouvelles d'<interp id="note4800" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, <pb id="page_1314"
                  n="V02-P716"/>qui du moins vouloir luy rendre tesmoignage par la regularité des
                complimens qu'il luy faisoit faire, qu'il n'estoit pas changé en prison : et que
                puis qu'il avoit conservé la civilité, il avoit aussi conservé sa passion toute
                entiere. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030902" n="Le retour de Megabise">
              <argument>
                <p>Megabise arrive à Sinope, porteur de mauvaises nouvelles. Le roi d'Armenie, qui
                  l'a reçu avec beaucoup de suspicion, nie que Mandane soit dans son royaume. Quand
                  bien même elle le serait, il refuserait de la rendre, sans que Ciaxare ne signe
                  auparavant un traité par lequel il renonce à tous ses droits sur l'Armenie. Il est
                  prêt à faire la guerre. Ciaxare songe sérieusement à libérer Artamene. </p>
              </argument>
              <p>Les choses estant en cét estat, <interp id="note4820" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megabise">Megabise</interp> revint : et arriva chez le Roy qu'il y avoit
                beaucoup de monde. A peine fut il entre, que chacun se pressa, afin d'entendre ce
                qu'il aprendroit à <interp id="note4818" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : qui ne le vit pas plustost, que sans vouloir
                faire un secret de sa response ; Et bien <interp id="note4821" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megabise">Megabise</interp>, luy dit il, sçavrons nous
                comment l'on a reçeu ma Fille en Armenie, et le Roy d'Armenie me la rendra t'il
                comme il y est obligé ? Seigneur, luy repondit <interp id="note4822" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megabise">Megabise</interp>, mon voyage n'a pas esté
                heureux : je ne sçay point qui est le Roy dont la Princesse a parlé par son Billet :
                le Roy d'Armenie ne veut point advoüer qu'elle soit dans ses Estats, quoy qu'il y
                ait grande aparence que la chose soit ainsi : et je n'ay point trouve le Prince
                  <interp id="note4824" resp="BaS" type="personnage" value="Tigrane"
                  >Tigrane</interp> à la Cour du Roy son Pere. Mais encore, luy dit <interp
                  id="note4819" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>,
                comment ce Prince vous a t'il reçeu ? Seigneur, reprit <interp id="note4823"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Megabise">Megabise</interp>, quand je fus
                arrivé à <interp id="note4825" resp="BeS" type="lieu" value="Artaxate"
                  >Artaxate</interp>, et que j'eus envoyé demander Audience au Roy, il me la fit
                attendre trois jours : et durant cela, je fus tousjours soigneusement observé par
                diverses personnes. En suite comme je me fus aquité du commandement que j'avois
                reçeu de vostre. Majeste ; et que je luy eus dit qu'ayant sçeu que la Princesse
                vostre Fille estoit dans ses estats, vous m'aviez envoyé la luy redemander : je
                pensois, me dit il assez fierement, que vous vinssiez me soliciter encore <pb
                  id="page_1315" n="V02-P717"/>de payer le Tribut que j'ay paye à <interp
                  id="note4826" resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp>, et
                que je ne dois plus à <interp id="note4827" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, auquel je n'ay ri ? promis. Mais pour la
                Princesse <interp id="note4828" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, elle n'est pas en ma puissance : et quand elle y seroit, je ne
                la rendrois pas sans doute : et la garderois pour Ostage, jusques à ce que par un
                Traité autentique, le Roy vostre Maistre eust advoüé, que les Rois d'Armenie ne
                doivent plus estre des Rois Tributaires. Seigneur, luy dis-je, songez bien à ce que
                vous dites, auparavant que de me donner mon congé : car le Roy mon Maistre sçait de
                certitude que la Princesse est dans vos Estats. Je la feray chercher, me dit il, et
                on la traitera en personne de sa condition : Mais si elle y est, je vous dis encore
                une fois, que je ne la renvoyeray point au Roy des Medes, qu'il ne se soit départy
                des pretentions qu'il a sur l'Armenie. Qu'il se contente, me dit il encore, que la
                Fortune luy a donné un home qui luy fait assez de Conquestes, pour le consoler de la
                perte qu'il fait d'un mediocre Tribut. Enfin, Seigneur, luy dis-je, si vous ne me
                dites autre chose, j'ay ordre de vous dire que le Roy mon Maistre viendra luy mesme
                vous redemander la Princesse sa Fille, avec une Armée de cent mille homes. Allez
                donc en diligence, me dit il, luy dire qu'il Ce prepare à partir : et advertissez le
                qu'il n'y a point de plus vaillans Soldats au monde, que ceux qui combattent pour
                leur liberté : et que puis qu'Arramene est en prison, comme je l'ay sçeu, le Prince
                  <interp id="note4829" resp="BaS" type="personnage" value="Tigrane"
                  >Tigrane</interp> mon Fils, ne fera pas à mô aduis difficulté de le combatre : et
                peut-estre ne trouvera t'il pas tousjours la Victoire disposée à suivre ses pas. <pb
                  id="page_1316" n="V02-P718"/>Megabise sçavoit bien que ce n'estoit pas estre
                judicieux, que de parler de cette sorte à <interp id="note4832" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> devant tant de monde : et de
                raconter si precisément, ce que le Roy d'Armenie avoit dit d'<interp id="note4830"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : mais croyant que
                peut-estre cela ne luy seroit il pas inutile, il s'y estoit resolu. Il acheva son
                recit, en disant encore que depuis qu'il avoit esté sorty de chez le Roy d'Armenie,
                on luy avoit fait commandement de partir d'Anaxate dés le lendemain : et qu'on luy
                avoit donné des Gardes, qui ne l'avoient point abandonné, qu'il n'eust esté à
                l'extrémité des Frontieres d'Arménie. <interp id="note4833" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> entendant la response de ce
                Prince, en fut en une colere estrange : et se resolut à la guerre contre luy. Non
                non, dit il, je ne doute point que <interp id="note4835" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne soit en Armenie : elle l'a
                escrit ; <interp id="note4837" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> l'a confirmé, et la response de ce Prince audacieux me le dit
                assez. Mais encore (dit le Roy de Phrigie parlant à Megabise) ne vous estes vous
                point informé de quelqu'un, s'il estoit arrivé quelque Princesse estrangere en cette
                Cour là ? Ouy, dit il, Seigneur, et j'ay effectivement apris, qu'il y quelque temps
                qu'il y arriva des Femmes de qui l'on ne connoissoit point la condition : que l'on
                envoya en un Chasteau qui est vers le Païs des Chaldées, et qui ne tarderent point à
                  <interp id="note4838" resp="BeS" type="lieu" value="Artaxate">Artaxate</interp>.
                Non non, dit <interp id="note4834" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> encore une fois, il ne faut point s'en informer davantage :
                  <interp id="note4836" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> est en Armenie, et il y faut aller porter la guerre. Et par
                consequent (dit le Roy de Phrigie avec autant de generosité que de bardiesse) il
                faut aller tirer l'illustre <interp id="note4831" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>
                <pb id="page_1317" n="V02-P719"/>de prison ? Car, Seigneur, si vos Soldats ne le
                voyent point à leur teste, et qu'ils le laissent à <interp id="note4842" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, ils marcheront lentement vers
                l'Armenie : et ne combatront peut-estre pas comme ils ont accoustumé de combatre.
                aussi bien, adjousta le Roy d'Hircanie, ne crois-je point qu'il y ait une meilleure
                voye de se rendre les Dieux propices, que de proteger un homme qu'ils ont tant
                favorise. Ces deux Princes ne furent pas les seuls qui parlerent de cette sorte :
                tout ce qui se trouva alors dans la Chambre de <interp id="note4841" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> fit la mesme chose : il sembla
                mesme que la necessité presente, l'emportast enfin sur sa resolution passée ; et
                qu'il n'eust plus dessein de vouloir si opiniastrément sçavoir quelle avoit esté
                l'intelligence d'<interp id="note4839" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> avec le Roy d'Assirie ; de sorte qu'il y avoit beaucoup
                d'aparence qu'il seroit bien tost delivré. Le Roy des Medes souffrit qu'on le loüast
                en sa presence, sans tesmoigner d'en estre fâché : il ne rejetta point les prieres
                qu'on luy fit : et sans les accorder precisément, il agit comme un homme qui avoit
                quelque confusion de changer si tost d'advis ; et comme un homme qui vouloit se
                reserver l'avantage de faire la chose par luy mesme, sans y estre forcé par autruy :
                Ses sentimens ayant esté facilement reconnus par toute cette illustre Compagnie, on
                ne luy parla plus d'<interp id="note4840" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; de peur de nuire à celuy que tout le monde
                vouloit servir. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030903" n="Rumeurs de la libération d'Artamene">
              <argument>
                <p>Les hésitations de Ciaxare à libérer Artamene provoquent une grande joie parmi le
                  peuple. La rumeur de la prochaine libération du héros se répand comme une traînée
                  de poudre. Artamene en est informé. Il est très heureux à l'idée de partir à la
                  recherche de Mandane. En attendant sa sortie de prison, il demande à Feraulas de
                  convaincre Martesie de lui prêter le portrait de la princesse qu'elle possède. De
                  son côté, Ciaxare se décide à délivrer son illustre prisonnier au premier jour de
                  la guerre.</p>
              </argument>
              <p>Neantmoins ils sortirent de chez le Roy avec une si forte esperance de la liberté
                  d'<interp id="note4843" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : que comme la joye est une chose que beaucoup <pb
                  id="page_1318" n="V02-P720"/>de personnes ne peuvent cacher, et qui fait bien
                souvent reveler cent secrets qu'il faudroit faire : il s'espandit en un moment un
                bruit general par toute la Ville et par tout le Camp y qu'<interp id="note4845"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> alloit estre
                delivré. Il en fut luy mesme adverty comme d'une chose certaine ; ses Gardes en
                pleurerent de joye : <interp id="note4844" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp> ne pouvoit se lasser de luy tesmoigner la
                satisfaction qu'il avoit d'esperer de le revoir bientost au mesme estat qu'il
                l'avoit veû quelque temps auparavant. <interp id="note4851" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> en estoit si transportée,
                qu'elle ne pouvoit exprimer sa joye : et <interp id="note4848" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note4849"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> en estoient si
                aises, que l'illustre <interp id="note4846" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ne l'estoit guere davamage : bien que la
                consideratron de la Princesse luy fist regarder la liberté comme le plus grand bien
                qui luy peust jamais arriver, en l'estat où estoit sa fortune, Quoy, disoit il en
                luy mesme, je pourrois encore esperer de servir l'illustre <interp id="note4850"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ! et je pourrois
                croire de me retrouver en termes de delivrer ma Princesse, ou de mourir du moins
                pour son service ! Quoy je pourrois encore me flatter de l'agreable pensée de la
                revoir et d'en estre veû ! et je pourrois m'imaginer de me retrouver encore une fois
                aupres d'elle, avec la liberté de l'entretenir de ma respectueuse passion ! Ha, s'il
                est ainsi, s'escrioit il, que je dois peu me plaindre des maux que j'ay soufferts :
                et que je seray pleinement recompente de tant de douleurs que j'ay endurées !
                C'estoit de cette sorte que l'illustre <interp id="note4847" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> s'entretenoit, pendant que
                toute la Ville et tout le Campestoient en joye, par l'esperance de sa liberté ; Et
                afin <pb id="page_1319" n="V02-P721"/>qu'il jouist encore d'un nouveau plaisir,
                  <interp id="note4854" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> entra dans sa Chambre, qui luy confirma que la nouvelle qu'on
                luy avoit donnée n'estoit pas sans fondement. De là venant à parler de <interp
                  id="note4857" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, il se
                fit presque redire tout ce que <interp id="note4859" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> avoit dit à <interp id="note4853" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et a luy : et tout ce
                qu'ils luy avoient dit à luy mesme. Puis tout d'un coup se souvenant qu'ils luy
                avoient raconté que lors que <interp id="note4860" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> estoit demeurée au bord de la Riviere d'<interp
                  id="note4863" resp="BeS" type="lieu" value="Halis">Halis</interp> parmy des
                Pescheurs, elle s'estoit servie d'une Boëte de Portrait pour avoir dequoy revenir à
                  <interp id="note4864" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>, et
                qu'elle en avoit retenu la Peinture, qui estoit celle de <interp id="note4858"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : Ha ! luy dit il,
                  <interp id="note4855" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, n'y auroit il point moyen que par le credit que je sçay que
                vous avez sur l'esprit de <interp id="note4861" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, vous pussiez l'obliger à me faire la grace de
                m'envoyer ce Portrait, avec promesse de le luy rendre si elle veut, le jour que je
                sortiray de prison ? Seigneur, luy dit il, je ne pense pas que <interp id="note4862"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> vous le refuse
                avec cette condition : mais pour vous le donner absolument, je pense que la crainte
                de desplaire à la Princesse (qui comme vous sçavez a une vertu. delicate, qui fait
                scrupule des moindres choses) l'empescheroit de le faire. Joint qu'elle a elle mesme
                tant d'amour pour cette, Peinture, que difficilement se resoudroit elle à s'en
                priyer pour tousjours. Mais pour me la confier durant quelque temps, adjousta t'il,
                je ne pense pas qu'elle me le refuse. <interp id="note4852" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> embrassa alors <interp
                  id="note4856" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> avec
                beaucoup de tendresse, pour l'obliger à faire ses derniers efforts, afin de le
                satisfaire : <pb id="page_1320" n="V02-P722"/>Feraulas donc s'estant chargé de cette
                commission, le quitta : et le laissa avec une joye qu'il y avoit long temps qui
                n'avoit trouvé place dans son coeur. <interp id="note4868" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> de son costé, sentoit quelque
                secret plaisir de s'estre vaincu luy mesme : et d'estre en quelque façon contraint
                de delivrer <interp id="note4865" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Il avoit pourtant encore assez de chagrin de ne pouvoir
                precisement sçavoir quelle avoit esté cette intelligence qu'il n'avoit pu descouvrir
                : Mais apres tout, le rare merite d'<interp id="note4866" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; les grandes choses qu'il
                avoit faites ; les obligations qu'il luy avoit, et la necessité presente qu'il avoit
                de sa valeur, l'emporterent sur son esprit : et il se resolut en effet à delivrer
                  <interp id="note4867" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, le jour mesme qu'il seroit marcher son Armée pour aller en
                Armenie. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030904" n="La découverte de Metrobate">
              <argument>
                <p>Seul Metrobate, ennemi secret d'Artamene et ancien ami d'Aribée, est contrarié
                  par la prochaine libération du héros. Il reçoit alors des nouvelles d'Artaxe,
                  commandant à Pterie, au sujet du voyage d'Ortalque, envoyé par Artamene auprès du
                  roi d'Assirie. Afin de répondre à Artaxe, Metrobate se rend dans la cabane de
                  pêcheurs où Mazare avait été transporté. Les pêcheurs lui racontent l'épisode de
                  l'écharpe et rapportent les propos de Mazare, assurant Artamene de l'amitié de
                  Mandane. Il n'en faut pas davantage pour que Metrobate ne devine l'amour du héros
                  pour la princesse, ainsi que la nature du secret qui le lie au roi Assirie. De
                  retour à Sinope, il voit Feraulas et Chrisante sortir de la maison d'Artucas. Un
                  domestique lui apprend alors que les deux amis d'Artamene rendent fréquemment
                  visite à Martesie, et que celle-ci a été trois jours cachée chez Artucas avant de
                  paraître à la cour.</p>
              </argument>
              <p>Mais pendant qu'il estoit dans une resolution si avantageuse pour luy, si utile
                pour la Princesse sa Fille ; si agreable pour cét illustre Prisonnier ; et si
                capable de causer une alegresse publique en la plus belle et la plus grande partie
                de l'Asie, qui s'interessoit alors en sa fortune : <interp id="note4873" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> seul, cét Ennemy caché
                  d'<interp id="note4870" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et cét ancien Amy d'<interp id="note4869" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, en avoit une douleur extréme.
                Comme cét homme avoit une ame ambitieuse, qui ne se soucioit pas par quelle voye il
                parvinst à la Grandeur, pourveû qu'il y arrivast : il y avoit eu plusieurs choses en
                sa vie qui avoient obligé <interp id="note4871" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> à ne l'estimer point, durant qu'il estoit dans
                sa plus grande fortune : et par consequent, à ne luy faire pas tout le bien qu'il
                faisoit à d'autres. Car <interp id="note4872" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> estoit <pb id="page_1321" n="V02-P723"
                />persuadé ; que c'est faire une notable injustice aux Gens d'honneur malheureux ;
                que d'accabler de biens ceux qui ne le meritent pas, et de laisser les autres dans
                la misere. <interp id="note4881" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp> de plus s'estant trouvé attaché à la fortune d'<interp
                  id="note4874" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>, avoit
                suivy tous ses sentimens : et <interp id="note4875" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> l'ayant fait perir precisément dans le temps
                que <interp id="note4882" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp> estoit sur le point de recevoir la recompense de tous les
                services qu'il luy avoit rendus : cét homme en avoit l'esprit si irrité contre
                  <interp id="note4876" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qu'il n'est rien qu'il n'eust fait pour le perdre. <interp
                  id="note4879" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et
                  <interp id="note4880" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> avoient bien esté advertis de ses mauvaises intentions ; mais
                comme il n'agissoit pas ouvertement contre leur Maistre ; et que de plus ils
                n'imaginoient point quel nouveau mauvais office il luy pouvoit rendre : ils
                n'avoient pas eu recours à des voyes violentes pour s'en deffaire : tant parce
                qu'ils estoient sages et vertueux, que parce que cela auroit pu nuire à <interp
                  id="note4877" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Ils
                ne pouvoient plus mesme descouvrir ses desseins : car celuy qui les avoit advertis
                de la mauvaise volonté de <interp id="note4883" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp>, estoit mort de douleur quelque temps apres,
                d'avoir cause la prison d'<interp id="note4878" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. De plus en l'estat qu'estoient les choses, il
                n'y avoit pas lieu de penser que rien se peust opposer à sa liberté, qui estoit
                demandée par une grande Armée et par trois Royaumes. Au contraire, il y avoit
                presque une certitude infaillible que l'on delivreroit bientost un homme que les
                Vaincus et les Vainqueurs aimoient esgalement : et que personne n'eust osé
                tesmoigner haïr, non pas mesme <interp id="note4884" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp>. <pb id="page_1322" n="V02-P724"/>aussi ne
                fut-ce pas par cette voye qu'il nuisit à <interp id="note4885" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, apres que la Fortune qui
                n'estoit pas lasse d'esprouver la vertu, luy en eut donné les moyens. Comme il
                estoit donc dans ce chagrin secret que la joye universelle que tout le monde avoit
                de la liberté d'<interp id="note4886" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> causoit dans son coeur : il reçeut des nouvelles d'<interp
                  id="note4888" resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp> qui
                commandoit dans <interp id="note4897" resp="BeS" type="lieu" value="Pterie"
                  >Pterie</interp> : et qui avoit sçeu qu'<interp id="note4892" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> avoit esté dire quelque chose
                au Roy d'Assirie, comme il estoit prest d'en partir. Il n'avoit pas pû descouvrir
                precisément ce qu'il avoit dit à ce Prince, qui luy en avoit fait un secret : mais
                tousjours sçavoit il bien que selon les apparences <interp id="note4893" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> avoit esté envoyé par <interp
                  id="note4887" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> :
                car il le connoissoit pour estre à luy : et pour luy avoir porté les ordres du Roy
                lors qu'il estoit en <interp id="note4896" resp="BeS" type="lieu" value="Bithinie"
                  >Bithinie</interp>. Celuy qu'il envoya à <interp id="note4890" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> eut commandement de
                n'entrer point dans <interp id="note4899" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp> de peur qu'il ne fust arresté : et d envoyer seulement quelqu'un
                avec adresse, l'advertir de se rendre au Temple de Mars où il l'attendroit. <interp
                  id="note4891" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>
                ayant reçeu cét advis, ne manqua donc pas d'y aller ; mais à peine eut il apris
                parce Confident d'<interp id="note4889" resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe"
                  >Artaxe</interp>, le voyage d'<interp id="note4894" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ortalque">Ortalque</interp> à <interp id="note4898" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Pterie">Pterie</interp>, qu'il commença de concevoir quelque espoir de
                troubler la joye publique. Car il sçavoit qu'<interp id="note4895" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> estoit à <interp
                  id="note4900" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : et qu'ainsi
                l'on pourroit s'assurer de luy. Mais comme il avoit plusieurs choses à dire à cét
                homme, et qu'il craignoit d'estre veû en sa compagnie dans un lieu aussi frequenté
                qu'est un Temple ; ils furent se promener au bord de la Mer : <pb id="page_1323"
                  n="V02-P725"/>et justement au mesme lieu où <interp id="note4901" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> avoit esté quelque temps
                auparavant, lors qu'il avoit trouvé des marques du naufrage de la Princesse. Estant
                arrivez vis à vis de la mesme Cabane où le Prince <interp id="note4908" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> avoit esté porte, et où l'on
                avoit dit depuis à <interp id="note4902" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> qu'il estoit mort : il y fut avec intention de
                chercher quelque pretexte pour s'y reposer, afin de pouvoir escrire à <interp
                  id="note4906" resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp> en ce
                lieu là, ayant des Tablettes dans sa poche destinées à cét usage. Mais comme le
                hazard fait quelquefois des prodiges, les Pescheurs qui demeuroient dans cette
                Cabane, et qui s'estoient affectionnez à <interp id="note4903" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, quoy qu'il n'eust esté qu'un
                moment chez eux : voyant un homme comme <interp id="note4910" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, prirent la liberté de luy
                demander s'il estoit vray que l'on allast delivrer <interp id="note4904" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, comme on le leur avoit dit à
                la Ville, et comme ils le souhaitoient ? <interp id="note4911" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> surpris d'entendre le Nom
                  d'<interp id="note4905" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> en un lieu où un il ne croyoit pas qu'il deust y avoir personne
                qui s'interessast en sa fortune : leur demanda s'ils connoissoient celuy qu'ils
                tesmoignoient aimer ? et ils luy respondirent qu'ils avoient eu l'honneur de le voir
                dans leur Cabane : et luy raconterent comment il avoit trouvé <interp id="note4909"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> mourant. Mais pour
                circonstantier mieux la chose, ils luy dirent encore en leur maniere, comment ce
                Prince luy avoit parlé de la Princesse <interp id="note4907" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; luy avoit baillé une
                Escharpe, et luy avoit dit, <q>Este ce vous que l'affection d'une Grande Princesse
                  rendoit le plus heureux des honmes et que j'ay rendu le plus infortuné, en vous
                  privant d'une <pb id="page_1324" n="V02-P726"/>Personne qui vous aimoit tant ?</q>
                Ainsi ils ne dirent pas precisément les mesmes paroles que <interp id="note4924"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> avoit dittes à <interp
                  id="note4912" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                mais ils y en mirent d'autres plus obligeantes, qui rendoient encore la chose plus
                forte : pensant en faire une tres avantageuse pour <interp id="note4913" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, que de bien exagerer qu'il
                faloit sans doute que leur princesse l'aimast beaucoup, veû ce que ce Prince mourant
                luy avoit dit. Mais, disoient ils encore, il faut aussi qu'<interp id="note4914"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> l'aime bien : car
                il demanda cent choses à celuy qui luy parloit : et apres qu'il luy eut dit que
                selon les aparences elle estoit morte : il sortit de cette Cabane tout furieux et
                tout desesperé : emportant l'Escharpe que l'autre luy avoit donnée, et s'en allant
                vers le bord de la Mer, comme s'il eust voulu se jetter dedans. <interp
                  id="note4925" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>
                qui avoit de l'esprit, fit sur le raport de ces bonnes Gens toutes les reflexions
                qu'il y faloit faire : et soupçonna, en effet qu'<interp id="note4915" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit amoureux de <interp
                  id="note4922" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : et
                que le secret qui estoit entre le Roy d'Affirié et luy, estoit un secret d'amour et
                de jalousie tout ensemble. Ainsi seignant d'estre bien aise de l'affection que le
                Peuple avoit pour <interp id="note4916" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ; et disant à ces Pescheurs qu'il seroit bien
                tost delivré ; il sortit de cette Cabane aussi tost apres avoir escrit : et
                congediant l'amy d'<interp id="note4918" resp="BaS" type="personnage" value="Artane"
                  >Artane</interp>, il s'en retourna à <interp id="note4926" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>, bien satisfait de son voyage. Comme il passa
                devant la maison d'<interp id="note4919" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp>, il en vit sortir fortuitement <interp
                  id="note4921" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> et
                  <interp id="note4920" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> qui venoient de visiter <interp id="note4923" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> : et pour achever de luy
                donner les moyens de nuire à <interp id="note4917" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, <pb id="page_1325" n="V02-P727"/>il se trouva
                qu'un des Domestiques de <interp id="note4942" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> estoit Frere d'un jeune Garçon qui servoit
                chez <interp id="note4930" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas"
                  >Artucas</interp>. De sorte qu'ayant veû sortir <interp id="note4936" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> et <interp id="note4933"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> de cette maison,
                il voulut sçavoir s'ils y alloient souvent : et pour cét effet il employa l'adresse
                de celuy qui le servoit, pour descouvrir par le moyen de son Frere s'ils y alloient
                pour <interp id="note4931" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas"
                  >Artucas</interp> ou pour <interp id="note4939" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>. Comme ce Garçon estoit jeune, et que son Frere
                employa la ruse, les presens, et les menaces pour luy faire descouvrir la verité :
                encore qu'on luy eust deffendu chez son Maistre de dire que <interp id="note4940"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> avoit este deux ou
                trois jours à <interp id="note4944" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope"
                  >Sinope</interp> auparavant que tout le monde le sçeust : il le dit à son Frere,
                quoy qu'on ne luy demandast pas cela : et promit de dire tousjours tout ce qu'il
                sçavroit des visites de <interp id="note4937" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> et de <interp id="note4934" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>. Il apprit donc à son
                Frere, que pendant que <interp id="note4941" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> avoit esté cachée chez <interp id="note4932"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, ils n'avoient pas
                laissé de la voir : et que depuis qu'elle estoit arrivée, <interp id="note4938"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> l'avoit visitée
                tous les jours, et <interp id="note4935" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> tres souvent. Il n'en faloit pas davantage,
                pour esclairer un esprit deffiant comme celuy de <interp id="note4943" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> : et se ressouvenant de
                cent choses où il n'avoit point pris garde auparavant, il ne douta plus du tout
                  qu'<interp id="note4928" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne fust amoureux de la Princesse : et que du moins la Princesse
                ne le sçeust et ne le souffrist. Ayant donc des armes si puissantes pour nuire à
                  <interp id="note4929" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, il fut au coucher du Roy, que le traitoit fort bien : car ce
                Prince qui sçavoit de quelle sorte <interp id="note4927" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp> l'avoit aimé, croyoit que puis
                que <pb id="page_1326" n="V02-P728"/>Metrobate ne s'estoit pas engage dans son
                Parti, c'estoit une marque infaillible de sa fidélité : ne sçaçhant pas que cét
                homme n'estoit demeure aupres de luy, que comme un Espion d'<interp id="note4945"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Aribée">Aribée</interp>. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030905" n="La fourbe de Metrobate">
              <argument>
                <p>Metrobate s'empresse d'aller trouver Ciaxare. Il mène habilement la discussion de
                  façon à lui révéler l'amour d'Artamene pour Mandane et les sentiments de la
                  princesse. Pour achever de semer le trouble dans l'esprit du roi, qui ne sait plus
                  quelle résolution prendre, il lui parle du voyage d'Ortalque à Pterie et du séjour
                  de Martesie chez Artucas ainsi que de sa correspondance secrète avec Artamene.
                  Ciaxare se demande si sa fille a perdu sa dignité, en s'abaissant à aimer une
                  personne de condition inférieure, ou alors si Artamene est d'intelligence avec le
                  roi d'Assirie dans l'enlèvement de Mandane. Metrobate suggère au roi de faire
                  arrêter Ortalque, d'examiner la cassette d'Artamene et enfin de forcer les amis de
                  ce dernier à révéler sa véritable identité qu'il croit fort basse.</p>
              </argument>
              <p><interp id="note4953" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp> donc estant le soir aupres du Roy, à une heure où il n'y avoit
                plus personne qui peust l'empescher de parler avec liberté, pensa faire reüssir son
                dessein. Neantmoins comme il eust bien voulu ne commencer pas à parler d'<interp
                  id="note4946" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, il
                attendit quelque temps pour voir si ce Prince qui n'avoit l'esprit rempli que de la
                guere d'Armenie, de la captivité de la Princesse <interp id="note4951" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ; et de la liberté d'<interp
                  id="note4947" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ne
                diroit point quelque chose qui luy donnait lieu d'executer son entreprise, sans
                qu'il parust nulle affectation en son discours. En effect <interp id="note4950"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ne manqua pas de luy
                en donner l'occasion telle qu'il la souhaitoit. <interp id="note4954" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, luy dit il, estes vous de
                l'opinion de ceux qui m'assurent qu'<interp id="note4948" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> me servira avec autant
                d'ardeur et autant de fidelité qu'il a fait autrefois ? et ne craignez vous point
                que cette Grande Ame que l'on a tousjours remarquée en luy, ne luy permette pas de
                pouvoir oublier sa prison, et ne puisse souffrir qu'il se ressouvienne de mes
                anciens bienfaits ? Je croy Seigneur, repliqua <interp id="note4955" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, qu'<interp id="note4949"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> oubliera tout, et
                se souviendra de tout, pour delivrer la Princesse <interp id="note4952" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> : Mais encore, luy dit le Roy,
                n'y a t'il point moyen de pouvoir deviner quel est le secret que je ne dois plus
                demander, puis que je suis resolu de delivrer celuy qui ne me le veut pas dire ?
                Seigneur, reprit <interp id="note4956" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp>, <pb id="page_1327" n="V02-P729"/>si j'osois
                dire à vostre Majesté une chose que je pense, elle acheveroit peut-estre de se
                détromper absolument de l'opinion qu'elle a eüe qu'<interp id="note4957" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne la servira pas à
                l'advenir, aussi bien qu'il a fait par le passé. Joint Seigneur, adjousta-t'il, que
                comme c'est moy qui suis cause de sa prison, puisque ce fut de ma main que vous
                eustes le Billet qu'il escrivit au Roy d'Assirie : il me semble que je suis en quel
                que façon obligé de vous dire aussi bien ce que je sçay à son avantage, que ce que
                j'ay sçeu à son prejudice. Le Roy l'entendant parler ainsi, Je pressa alors
                extrémement de s'expliquer : et <interp id="note4963" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> faisant l'ingenu et le sincere, luy raconta
                comment le hazard l'avoit fait aller dans une Cabane de Pescheurs pour escrire un
                Billet en faveur d'un de ses amis qu'il avoit rencontré : et déguisant encore un peu
                la chose, il dit seulement au Roy, que ces Gens luy avoient dit qu'<interp
                  id="note4958" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                aimoit passionnement leur Princesse : et il exagera tellement le desespoir d'<interp
                  id="note4959" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                lors qu'il avoit d'eu <interp id="note4962" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> mortes qu'il porta l'esprit du Roy intensiblement
                à la connoissance de ce qu'il vouloit qu'il sceust. Quoy, luy dit il, <interp
                  id="note4964" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>,
                de la maniere dont vous parlez, il semble que vous croiyez qu'<interp id="note4960"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> soit amoureux de
                ma fille ? Seigneur, luy dit il, j'advoüe que c'est par là que je pretens servir
                  <interp id="note4961" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et que j'ose assurer vostre Majesté, qu'ayant une si noble
                passion dans le coeur, il oubliera sa prison, et sera plus vaillant et plus fidele
                qu'il n'a jamais esté. Car Seigneur (luy dit il d'une façon à faire croite <pb
                  id="page_1328" n="V02-P730"/>qu'il n'avoit nulle mauvaise intention) l'amour
                  d'<interp id="note4965" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> ne fait point de tort à la vertu de la Princesse : la beauté
                sur le Throsne, est comme le Soleil dans le Ciel : tout le monde a la liberté de la
                regarder : et comme cét Astre ne prophane pas ses rayons, quoy qu'il ne les porte
                pas tousjours sur des fleurs : de mesme la beauté de la Princesse n'enchainant pas
                tousjours des Rois, ne fait rien qui luy puisse estre reproché. Cependant ce poison
                subtil que <interp id="note4969" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp> avoit mis dans l'esprit du Roy, operoit de là dans son coeur :
                et y j 'appelloit quelques legers soubçons qu'il avoit eus de l'amour d'<interp
                  id="note4966" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                quand il l'avoit fait mettre prisonnier. Il fit alors redire encore à <interp
                  id="note4970" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> ce
                que ces Pescheurs luy avoient dit : mais l'autre seignant de ne l'avoir pas allez
                bien retenu, ny mesme allez bien escouté, pour oser assurer que ce qu'il avoit dit
                fust positivement vray, offrit d'aller le lendemain de grand matin s'en informer
                plus exactement. Le Roy qui avoit l'esprit fort troublé, luy commanda de n'y manquer
                pas : et de tascher de descouvrir tout ce qu'il pourroit d'une chose aussi
                importante que celle là. <interp id="note4971" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> seignit d'estre bien marri de l'inquietude
                qu'il avoit mise dans son esprit : et luy dit qu'il seroit tout ce qu'il pourroit
                pour apprendre quelque chose qui luy peust mettre l'ame en repos. Cependant <interp
                  id="note4968" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> n'y
                estoit guere : car ce Prince se souvenant alors que depuis qu'<interp id="note4967"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit prisonnier
                il ne luy avoit jamais fait rien dire pour demander sa liberté, jusques à ce <pb
                  id="page_1329" n="V02-P731"/>qu'il eust sçeu que la Princesse estoit vivante,
                trouvoit que c'estoit avoir lieu de le soubçonner d'estre amoureux d'elle. De plus,
                il se ressouvenoit encore de la violente douleur qu'il avoit tesmoignée avoir à son
                retour à <interp id="note4979" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp>, lors qu'il luy avoit raconte comment il avoit secouru le Roy
                d'Assirie, et facilité l'enlevement de <interp id="note4974" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Il rapelloit encore en sa
                memoire, l'excessive affliction qu'il avoit veüe dans ses yeux lors qu'il estoit
                arrivé à <interp id="note4978" resp="BeS" type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp>
                et qu'il avoit voulu luy apprendre le naufrage de la Princesse. Enfin il soubçonnoit
                et craignoit que ses soubçons ne fussent veritables. Il passa la nuit en cette
                inquietude, attendant <interp id="note4975" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> avec beaucoup d'impatience : qui ayant fait
                semblant d'aller s'informer tout de nouveau de ce que le Roy vouloit sçavoir :
                revint le trouver le matin dans son Cabinet où il estoit entre aussi tost qu'il
                avoit esté achevé d habiller. D'abord que le Roy le vit, il s'avança vers luy ; et
                bien, luy dit il, <interp id="note4976" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> ; que m'aprendrez vous ? <interp
                  id="note4972" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                sortira t'il de prison, ou redoubleray-je ses chaines ? <interp id="note4977"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> paroissant alors
                fort triste, et faisant comme un homme qui sçait plusieurs choses qu'il n'ose dire :
                Seigneur, luy dit il, je vous demande pardon, de ce qu'il semble que je sois destiné
                à n'aporter jamais que de fâcheuses nouvelles à vostre Majesté. Cette espece de
                crime, repliqua <interp id="note4973" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, merite plustost recompense, que chastiment ny pardon : car pour
                l'ordinaire, les Rois n'apprennent que de leurs fidelles Serviteurs les choses qui
                ne leur doivent pas plaire. <pb id="page_1330" n="V02-P732"/><interp id="note4990"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> devenu encore
                plus hardy par ce que le Roy luy disoit, luy conta alors comment il paroissoit par
                le discours que <interp id="note4989" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp> avoit fait à <interp id="note4981" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, que non seulement il aimoit, mais que mesme il
                n'estoit pas haï. Et il luy redit parole pour parole, tout ce que les Pescheurs luy
                avoient dit. Quoy, s'escria <interp id="note4988" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, ma Fille sçauroit la folle passion d'<interp
                  id="note4982" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et
                la souffriroit ? Ha ! <interp id="note4991" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> si cela est, il la faut laisser entre les
                mains du Roy d'Armenie : car si elle a dans le coeur la bassesse d'une Esclave, elle
                ne peut estre mieux que dans les sers de mon Ennemy. Seigneur, luy dit-il, je
                supplie vostre Majesté de ne s'emporter pas si fort : cette affection n'est
                peut-estre pas si criminelle : <interp id="note4983" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> a de si grandes qualitez, qu'encore que sa
                condition soit aparemment fort basse, puis qu'il ne la veut point dire : la
                Princesse ne laisseroit pas d'estre excusable, quand elle auroit eu quelque legere
                indulgence pour luy. Non <interp id="note4992" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp>, adjousta le Roy, vous ne croyez pas ce que
                vous dites : les personnes de la condition de ma Fille, ne doivent recevoir de ceux
                qui sont de celle d'<interp id="note4984" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, que des tesmoignages de respect : et le
                moindre soubçon d'amour, les doit faire bannir pour jamais. Ce qui m'embarrasse le
                plus, disoit encore ce Prince, c'est que j'ay fait mettre <interp id="note4985"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et <interp
                  id="note4980" resp="BaS" type="personnage" value="Araspe">Araspe</interp>
                prisonniers, parce que voyant une intelligence secrette entre le Roy d'Assirié et
                  <interp id="note4986" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, j'ay creû que ce dernier avoit sans doute fait sauver l'autre
                ; Mais si <interp id="note4987" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> est amoureux, est il croyable qu'il ait <pb id="page_1331"
                  n="V02-P733"/>voulu delivrer son Rival ? Et quand ce ne sera point luy en effet
                qui l'aura delivré, quelle peutestre cette intelligence qu'il a aveque luy, et qui
                l'oblige à luy escrire comme il luy a escrit ? Enfin <interp id="note5004"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, je perdray la
                raison, si vous ne me trouvez les moyens de développer cét Enigme. Si je regarde le
                Billet du Roy d'Assirie, <interp id="note4993" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> est un ambitieux qui traite avec mon Ennemy ;
                Si j'escoute le discours de <interp id="note5003" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp>, <interp id="note4994" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> est un temeraire, et ma Fille a perdu le sens.
                Que dois-je donc croire, et que dois-je faire ? <interp id="note5000" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> est captive en Armenie, et
                  <interp id="note4995" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> est dans les fers à <interp id="note5006" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> : je parle de delivrer celuy-cy, et je
                parle encore de faire marcher mon Armée pour aller delivrer l'autre : Cependant si
                  <interp id="note4996" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> est amoureux, et que <interp id="note5001" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> le sçache et le souffre ; je
                dois faire perir <interp id="note4997" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, et je dois abandonner <interp id="note5002" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Mais pour faire l'un et
                l'autre, il faut deshonnorer ma Fille aux yeux de toute l'Asie : et il faut me
                deshonnorer moy mesme. Seigneur, reprit alors le meschant <interp id="note5005"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, j'espere que
                vôtre Majesté n'en viendra pas là : mais quand il seroit vray (ce que je ne pense
                pourtant pas) qu'<interp id="note4998" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> fust assez criminel pour vous obliger à le faire perir : vous
                ne manqueriez pas d'autres pretextes, sans y mesler la Princesse. Mais, Seigneur,
                adjousta t'il, il me semble tousjours que vostre Majesté ne sera pas mal, de ne
                delivrer pas si tost <interp id="note4999" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : de tascher de s'esclaircir un peu mieux des
                choses : de le refferrer un peu plus qu'il n'est presentement : car il me semble que
                ces Troupes <pb id="page_1332" n="V02-P734"/>de <interp id="note5021" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Cilicie">Cilicie</interp> qui sont arrivées comme on ne les
                attendoit pas, et que <interp id="note5020" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philoxipe">Philoxipe</interp> envoye à <interp id="note5007" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> pour vous les presenter, vous
                doivent estre un peu suspectes : y en ayant desja de Chipre dans vostre Armée y qui
                n'y sont aussi que par son moyen. Et en effet, s'il vous en souvient, le Prince
                  <interp id="note5009" resp="BaS" type="personnage" value="Artibie"
                  >Artibie</interp> parla à votre Majesté d'une maniere assez estrange : et <interp
                  id="note5015" resp="BaS" type="personnage" value="Megabise">Megabise</interp>
                mesme à son retour d Armenie vous a dit des choses, qui me sont conjecturer qu'il y
                a quelque dessein cache, qui ne doit peut-estre esclater que lors que l'on aura
                delivrée <interp id="note5008" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Que sçait on, Seigneur, adjousta <interp id="note5016"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, si tout ce que
                l'on dit de la Princesse est vray ? Les Amis d'Anamene la retiennent peut-estre par
                force en quelque lieu : et il y a enfin quelque chose en tout cela, qui merite qu'on
                s'en esclaircisse : et si vostre Majeste me l'ordonne, je seray tous mes efforts,
                pour tascher de descouvrir ce que c'est. Le Roy qui avoit l'ame en une inquietude
                estrange, le luy commanda : et pour ne donner nulle marque de son chagrin ; par les
                conseils de <interp id="note5017" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp>, qui craignoit que l'on n'empeschast ses desseins : il ne
                voulut voir personne de tout le jour : et il fit dire qu'il se trouvoit un peu mal.
                Cependant <interp id="note5018" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp> avoit resolu de revenir le soir dire au Roy ce qu'il sçavoit
                du voyage d'<interp id="note5019" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> à <interp id="note5022" resp="BeS" type="lieu" value="Pterie"
                  >Pterie</interp> ; que <interp id="note5014" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> avoit este trois jours cache chez <interp
                  id="note5010" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> avant
                que de paroistre à la Cour ; et les frequentes visites qu'y faisoient <interp
                  id="note5013" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> et
                  <interp id="note5012" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>. Mais il fut bien plus heureux qu'il ne pensoit : car ce jeune
                Garçon qui servoit chez <interp id="note5011" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp>, <pb id="page_1333" n="V02-P735"/>fut advertir
                son Frere chez <interp id="note5033" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp>, qu'il n'y avoit pas deux heures que <interp id="note5027"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> avoit encore esté
                voir <interp id="note5031" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> : et que s'estant caché dans un Cabinet de la Chambre où elle
                estoit, qui avoit une Porte degagée : il avoit veû qu'apres une assez longue
                conversation qu'ils avoient euë ensemble, où il avoit entre-oüy plusieurs fois le
                Nom d'<interp id="note5023" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> et celuy de <interp id="note5030" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : elle avoit ouvert une Cassette, et luy avoit
                donné quelque chose, qu'il croyoit estre une Lettre. Que <interp id="note5028"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> apres cela estoit
                sorty, et luy avoit dit qu'il alloit à l'instant mesme porter ce qu'elle luy avoit
                baille, à la personne qui l'attendoit avec impatience. Ce Garçon disoit encore qu'il
                estoit sorty apres <interp id="note5029" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, et l'avoit suivy jusques au Chasteau, et
                jusques à l'Apartement où <interp id="note5024" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> estoit retenu. <interp id="note5034" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> ayant encore sçeu cela,
                s'en retourna chez le Roy, avec autant de melancolie sur le visage, qu'il avoit de
                joye dans le coeur. Comme il fut aupres de luy où il n'y avoit personne : Seigneur,
                luy dit il, je suis au desespoir d'estre forcé de vous aprendre qu'infailliblement
                il y a quelque chose de considerable qu'il faut descouvrir. Car enfin, dit il, j'ay
                sçeu de certitude par un Amy que j'ay dans <interp id="note5036" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Pterie">Pterie</interp>, que depuis qu'Anamene est prisonnier,
                  <interp id="note5035" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> qui vous a aporté la nouvelle de la vie de la Princesse, a esté
                de la part d'<interp id="note5025" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> vers le Roy d'Affirié, qui est party de ce lieu là ; sans que
                l'on sçache où il est presentement : Et je sçay de plus par un Domestique d'<interp
                  id="note5026" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, que
                  <interp id="note5032" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> a este trois jours cachée chez luy, auparavant que de voit
                vostre <pb id="page_1334" n="V02-P736"/>Majesté : elle qui avoit à vous aprendre que
                la Princesse <interp id="note5049" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> n'estoit pas morte. Je sçay mesme encore, qu'elle a envoyé
                aujourd'huy une Lettre à <interp id="note5037" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et qu'il n'y a point de jour que <interp
                  id="note5044" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> ne
                la voye : qui comme vôtre Majesté sçait est fort aimé d'<interp id="note5038"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. l'ay de plus
                remarque, adjousta t'il, que <interp id="note5042" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et luy vont eternellement d'un lieu â l'autre
                : tantost chez le Roy de Phrigie ; tantost chez le Roy d'Hircanie ; tantost chez
                  <interp id="note5048" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp> ; chez <interp id="note5054" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thimocrate">Thimocrate</interp> ; chez <interp id="note5046" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp> ; chez <interp id="note5047"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Gobrias">Gobrias</interp> ; et chez tous les
                autres. Ortous ces Princes, Seigneur, ne se croyent vos Sujets que par ce qu'ils
                sont persuadez que la seule valeur d'<interp id="note5039" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> vous les a assujetis : et
                comme il s'est adroitement servy de la bonté de vostre Majesté pour les faire bien
                traiterais luy en ont l'obligation toute entiere : et tant par reconnoissance que
                par leur propre interest, je les tiens capables de tout entreprendre pour luy. Mais,
                dit alors <interp id="note5043" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, que dois-le et que puis-je faire pour m'esclaircir encore un
                peu davantage d'une chose dont je ne doute pourtant presque plus ? Seigneur,
                respondit <interp id="note5052" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp>, je pense que vostre Majesté s'instruiroit infailliblement de
                bien des choses, si elle faisoit arrester <interp id="note5053" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>, pour luy faire rendre compte
                de son voyage vers le Roy d'Assirie : si elle faisoit chercher dans la Cassette
                  d'<interp id="note5040" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, qui dans la croyance où il est d'estre delivré, n'aura pas
                fait de difficulté de conserver la Lettre que <interp id="note5050" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> luy a envoyée aujourd'huy :
                Et si outre cela, elle s'assuroit encore d'<interp id="note5041" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, de <interp id="note5051"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, de <interp
                  id="note5045" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, et
                de <pb id="page_1335" n="V02-P737"/>Chrisante. De plus, adjousta t'il, comme
                assurément la naissance d'<interp id="note5055" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> est fort basse, je voudrois contraindre ses
                Gens à me la dire precisement : parce que la chose estant connue telle, cette
                connoissance seroit trois effets : car cela rendroit son crime plus grand envers la
                Princesse ; son ingratitude plus noire envers vous ; et pourroit mesme guerir
                l'esprit de <interp id="note5060" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, s'il est vray, comme il y a aparence, qu'elle ait reçeu dans
                son coeur quelque affection pour <interp id="note5056" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. <interp id="note5059" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> qui avoit l'esprit fort aigry,
                ne considera pas combien ce dessein estoit dangereux à entreprendre : au contraire,
                il creut que s'il faisoit effectivement voir aux yeux de tous ces Rois et de tous
                ces Princes, qu'<interp id="note5057" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit un traistre ; qu'<interp id="note5058" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit un homme de tres basse
                naissance ; et qui avoit absolument perdu le respect qu'il devoit à la Princesse sa
                Fille ; ils abandonneroient sa protection, et seroient les premiers à luy conseiller
                de le perdre. Ce n'est pas qu'il ne se trouvast un peu embarrassé à choisir ceux
                qu'il employeroit pour executer ses ordres : Mais comme <interp id="note5061"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> estoit aussi
                hardy que meschant-il s'offrit, pourveû que sa Majesté luy en donnast le pouvoir, de
                faire luy mesme tout ce qu'il luy avoit conseille. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02030906" n="La saisie de la cassette d'Artamene">
              <argument>
                <p>Après quelques hésitations, Ciaxare charge Metrobate de saisir la cassette
                  d'Artamene. Le fourbe s'exécute. La cassette contient de nombreux objets précieux
                  : des pierreries, des livres, des cartes de géographie. Metrobate finit par y
                  découvrir un portrait de Mandane avec la devise : « Je suis dans votre cœur ». En
                  réalité, Mandane avait fait faire ce portrait pour une princesse de Cappadoce qui
                  lui était très chère. Mais celle-ci étant morte avant de recevoir le portrait,
                  Martesie avait demandé le portrait à Mandane.</p>
              </argument>
              <p>Cixare fut pourtant encore long temps à resoudre : mais enfin il creut que la
                premiere chose qu'il faloit faire, estoit de voir la Cassette d'<interp
                  id="note5064" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Et
                pour cét effet, il envoya ordre à <interp id="note5062" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp> par <interp id="note5065" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> de la luy donner : <interp
                  id="note5066" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>
                fut donc demander <interp id="note5063" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp>, qui ne se trouva point aupres <pb
                  id="page_1336" n="V02-P738"/>d'<interp id="note5069" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : mais comme il y avoit alors grande liberté de
                voir cét illustre Prisonnier, <interp id="note5068" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Arbace">Arbace</interp> Lieutenant des Gardes sous <interp id="note5067"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp>, le laissa
                entrer, avec douze des Gardes du Roy qui le suivoient : car ce Prince luy avoit
                commandé de joindre la force, ou le simple commandement seroit inutile. Comme il
                entra dans la Chambre, il vit <interp id="note5070" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> qui resermoit sa Cadette en diligence, à cause
                du bruit qu'il avoit entendu : Seigneur, luy dit il en s'avançant, le Roy m'a
                commandé de luy porter cette Cassette que vous venez de refermer, et vous me
                permettrez s'il vous plaist de luy obeïr. <interp id="note5073" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> (luy dit <interp
                  id="note5071" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en
                se mettant entre la Table et luy) ne me persuadera pas aisement que le Roy luy aye
                donné cette commission : c'en pourquoy ne croyant pas qu'il agisse par ses ordres,
                je tascheray de l'empescher de satisfaire sa curiosité particuliere. Seigneur (luy
                dit <interp id="note5074" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp>, en appellant les Gardes qui l'avoient suivy, et qui estoient
                demeurez dans l'Antichambre) je suis en estat de faire obeïr le Roy : c'est pourquoy
                ne me forcez pas à vous faire quelque violence. <interp id="note5072" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> desesperé de cette avanture,
                ne sçavoit ce qu'il devoit faire : d'entreprendre de resister, il n'y avoit point
                d'aparence : de laisser emporter une Cassette ou il y avoit une chose importante, il
                ne s'y pouvoit resoudre ; c'est pourquoy se tournant vers la Table où elle estoit
                pour l'ouvrir, vous souffrirez du moins, dit il, que j'en oste quelque chose qui
                n'est pas à moy, auparavant que de vous la donner. Mais au mesme temps <interp
                  id="note5075" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>
                <pb id="page_1337" n="V02-P739"/>ayant saisi la Cassette, commandant aux Gardes
                retenir <interp id="note5077" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, ils penserent n'obeïr pas. Toutefois <interp id="note5090"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> leur ayant dit
                que le Roy les seroit punir, s'ils n'empeschoient <interp id="note5078" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> d'arracher cette Cassette de
                ses mains, ils obeïrent ; et <interp id="note5091" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> sortit et l'emporta, ces Gardes le suivant un
                moment apres. Il fut donc en diligence à la Chambre du Roy : deffendant à <interp
                  id="note5076" resp="BaS" type="personnage" value="Arbace">Arbace</interp> de
                laisser plus entrer personne dans la Chambre d'<interp id="note5079" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> jusques à nouvel ordre. Il ne
                fut pourtant pas retrouver <interp id="note5084" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> sans quelque aprehension : car enfin il ne
                sçavoit pas precisément ce que <interp id="note5089" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> avoit envoyé à <interp id="note5080" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et il craignoit un peu que
                ce ne fust quelque chose qui ne le rendist pas assez criminel. Neantmoins comme il
                ne pouvoit imaginer qu'il peust y avoir une intelligence innocente entre <interp
                  id="note5081" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> et
                la Princesse <interp id="note5087" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, il fut retrouver <interp id="note5085" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> avec beaucoup de hardiesse, et
                mesme à la fin avec beaucoup d'esperance : luy semblant que la resistance d'<interp
                  id="note5082" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                marquoit infailliblement, qu'il y avoit quelque chose contre luy dans cette
                Cassette. Il exagera donc fort à <interp id="note5086" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, le desespoir de cét illustre Prisonnier : et
                rompant la Cassette qui n'estoit pas pleine, parce que l'Escharpe de <interp
                  id="note5088" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> estoit
                demeurée sur la Table, lors qu'<interp id="note5083" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> l'avoit refermée à l'arrivée de <interp
                  id="note5092" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> ;
                ils commencerent de visiter diverses choses qui estoient dedans. Quelques Pierreries
                : des Parfums : une Iliade d'Homere dans des Tablettes de Philire : les Loix de
                Licurgue et de <interp id="note5093" resp="BaS" type="personnage" value="Solon"
                  >Solon</interp> dans d'autres : une Comedie de <interp id="note5094" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thespis">Thespis</interp> : <pb id="page_1338"
                  n="V02-P740"/>quelques Vers de Sapho et d'Erinna : quelques Enigmes de la
                Princesse <interp id="note5101" resp="BaS" type="personnage" value="Cleobuline"
                  >Cleobuline</interp> ; quelques petites Cartes Geographiques : le Plan de Babilone
                : la Circonvalation et le Campement de l'Armée de <interp id="note5097" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> devant cette Ville : quelques
                Chansons du fameux <interp id="note5095" resp="BaS" type="personnage" value="Arion"
                  >Arion</interp> : et plusieurs autres semblables choses. Pendant cette curieuse
                recherche, <interp id="note5105" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp> estoit desesperé de ne trouver rien contre <interp
                  id="note5096" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, et
                  <interp id="note5098" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> en estoit bien aise : mais tout d'un coup ayant ouvert un petit
                Coffre d'or esmaillé, <interp id="note5099" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> qui le prit des mains de <interp id="note5106"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, vit que le
                Portrait de <interp id="note5102" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> estoit de dedans : à l'entour duquel il y avoit un Devise en
                Capadocien, qui disoit <q>JE SUIS MIEUX DANS VOSTRE COEUR</q>. Car ce Portrait avoit
                esté fait pour une Princesse de <interp id="note5108" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Capadoce">Capadoce</interp>, que <interp id="note5103" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> aimoit beaucoup, et de laquelle
                elle estoit tendrement aimée : de sorte que cette Princesse estant morte sans avoir
                eu ce Portrait, elle l'avoit donne à <interp id="note5104" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, qui le luy avoit demandé.
                Mais helas, quelle surprise fut celle de <interp id="note5100" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> de trouver cette Peinture ! et
                quelle joye fut celle de <interp id="note5107" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp>, devoir qu'il estoit bien plus heureux qu'il
                ne pensoit l'estre. </p>
            </div3>
          </div2>
          <div2 id="page_CYRUS020310" n="Révélations et colère de Ciaxare" type="sequence">
            <argument>
              <p>Malgré les interventions des amis d'Artamene, Ciaxare est persuadé que ce dernier a
                séduit Mandane et qu'il complote contre lui avec le roi d'Assirie. Le roi des Medes
                fait arrêter les plus proches amis d'Artamene et charge Metrobate de les interroger.
                Celui-ci n'obtient cependant aucun résultat. Ciaxare demande à voir en personne
                Martesie, laquelle continue à soutenir qu'Artamene est fidèle et Mandane vertueuse.
                Hors de lui, Ciaxare pose un ultimatum aux amis du prisonnier : si dans deux jours
                il ignore encore l'identité d'Artamene, il le fera exécuter sans aucun scrupule. Les
                amis du prisonnier décident alors de révéler au roi que le héros est en réalité
                Cyrus, fils du roi de Perse. Cette nouvelle ne fait qu'attiser les craintes et la
                colère de Ciaxare, plus résolu que jamais à faire disparaître celui qu'il considère
                tout à la fois comme un ennemi personnel, comme le séducteur de sa fille et comme le
                tyran de toute l'Asie.</p>
            </argument>
            <div3 id="page_CYRUS02031001" n="La colère de Ciaxare">
              <argument>
                <p>A la vue du portrait de Mandane et de la devise, Ciaxare s'emporte : comment
                  Artamene, un simple chevalier et peut-être moins que cela, a-t-il osé levé les
                  yeux sur la princesse ? Et comment Mandane a-t-elle pu s'abaisser à se laisser
                  séduire ? Ciaxare imagine sa fille, cachée chez Artucas, attendant la libération
                  d'Artamene, désireux de dérober sa couronne ! La fureur du roi est grande. Il fait
                  arrêter les amis proches d'Artamene – Chrisante, Araspe, Martesie, Andramias,
                  Artucas et Ortalque –, afin d'isoler complètement le prisonnier. Feraulas parvient
                  à se cacher.</p>
              </argument>
              <p> Si le Roy eust eu l'esprit tranquile, il s'en fust aisément aperçeu : mais ce
                Prince avoit l'ame si troublée, qu'il ne sçavoit ce qu'il faisoit ny ce qu'il
                voyoit. Il leut pourtant cette innocente Devise, <pb id="page_1339" n="V02-P741"
                />qu'il croyoit si criminelle : puis il s'écria tout d'un coup, Quoy <interp
                  id="note5122" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> a pû
                dire une pareille chose à <interp id="note5111" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ! Quoy cette vertu si severe en apparence, a pû
                se resoudre à imaginer une pareille galanterie en faveur d'un simple Chevalier, qui
                erre parmi le monde sans estre connu ! Ha si cela est, comme il n'est que trop vray,
                  <interp id="note5123" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> a bien pu concevoir d'autres desseins : elle est peut-estre :
                disoit il, cachée chez <interp id="note5115" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp>, où elle attend qu'<interp id="note5112"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> soit delivré :
                afin que remettant à la teste de toutes les Troupes qui sont de son intelligence, il
                m'oste la Couronne et me renverse du Throsne. Non non (dit il a <interp
                  id="note5127" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> en
                rejettant ce Portrait dans la Canette d'où il l'avoit tiré) il n'y a point de temps
                à perdre : il faut changer les Gardes d'<interp id="note5113" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : il faut s'assurer de
                  <interp id="note5118" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp>, de <interp id="note5120" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp>, d'<interp id="note5116" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, d'<interp id="note5129"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>,de <interp
                  id="note5124" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>,et
                mesme d'<interp id="note5109" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp>, car il m'est devenu suspect. Seigneur, dit <interp
                  id="note5128" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>,
                je sçay bien que cela est un peu dangereux à executer, mais je ne laisse pas de m'y
                offrir : et pourveu que ce soient des Gardes de vostre Majesté qui me suivent, je
                croy que le respect empeschera tout le monde de s'opposer à vos volontez. Joint qu'à
                la reserve d'<interp id="note5110" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> et d'<interp id="note5117" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp> qui sont Gens de qualité, et de <interp
                  id="note5125" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> qui
                est Fille de condition, les trois autres ne sont pas considerables : car <interp
                  id="note5119" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et
                  <interp id="note5121" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> font Estrangers, et ne sont sans doute pas plus que leur
                Maistre : et <interp id="note5130" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> n'est pas un honme à devoir craindre de s'en assurer. Le Roy
                repassant alors encore dans son esprit le discours de <interp id="note5126"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Mazare">Mazare</interp> à <interp
                  id="note5114" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ;
                  <pb id="page_1340" n="V02-P742"/>le voyage d'<interp id="note5155" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> vers le Roy d'Assirie, le
                sejour secret de <interp id="note5148" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> chez <interp id="note5136" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp> ; les frequentes visites de <interp id="note5143"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> et de <interp
                  id="note5139" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> ;
                le Portrait de <interp id="note5146" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> entre les mains d'<interp id="note5133" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; et un Portrait encore où il
                y avoit une Devise passionnée et trop galante pour une personne qui faisoit
                profession d'une vertu si exacte : Il croyoit qu'il y avoit sans doute quelque grand
                crime à descouvrir : et ne doutoit point du moins qu'<interp id="note5134"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne fust amoureux,
                et que <interp id="note5147" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> ne le souffrist agreablement. Enfin emporté de colere, il fit
                prendre cinquante de ses Gardes à <interp id="note5152" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp>, pour executer ses volontez, auparavant que
                ce qui c'estoit passé à la chambre d'<interp id="note5135" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> fust sçeu de tout le monde.
                  <interp id="note5131" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp> revenant au Chasteau comme <interp id="note5153" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> en alloit sortir, en fut
                aisément arresté, aussi bien qu'<interp id="note5156" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ortalque">Ortalque</interp> qui l'accompagnoit. De là s'en allant prendre
                  <interp id="note5137" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas"
                  >Artucas</interp> qu'il trouva chez luy, il y rencontra <interp id="note5140"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> qui estoit avec
                  <interp id="note5149" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, et les arresta tous trois : faisant conduire <interp
                  id="note5150" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> et
                une Femme pour la servir, dans un Chariot jusques au Chasteau ; et faisant mener
                  <interp id="note5141" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> et <interp id="note5138" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp> à pied. En suitte il fut chercher <interp
                  id="note5144" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>,
                mais il ne le trouva point : car par bonheur ayant esté adverti que <interp
                  id="note5154" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>
                avoit esté à la chambre de son Maistre acconpagné de Gardes, il estoit allé chez
                  <interp id="note5145" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp> pour le luy aprendre, ou il trouva le Roy de phrigie. Un moment
                apres qu'il y fut arrive, ils sçeurent qu'<interp id="note5132" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp> estoit arresté : qu'<interp
                  id="note5157" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>
                l'estoit aussi : que <interp id="note5151" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, <interp id="note5142" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, et Artuças, estoient
                retenus dans le <pb id="page_1341" n="V02-P743"/>Chasteau : et qu'<interp
                  id="note5158" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                estoit gardé plus estroitement qu'il n'avoit jamais esté. De sorte qu'aprenant
                toutes ces choses en mesme temps ; et sçachant que <interp id="note5161" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> avoit esté chercher <interp
                  id="note5159" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> chez
                luy, le Roy de Phrigie ne voulant point qu'il sortist de chez <interp id="note5160"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, luy fit comprendre
                qu'il seroit beaucoup plus utile à son Maistre en liberté, que s'il estoit en
                prison. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02031002" n="La visite des amis d'Artamene à Ciaxare">
              <argument>
                <p>Les autres amis d'Artamene se pressent à la porte du roi pour comprendre ses
                  actes. Ciaxare refuse de les voir, à l'exception des rois de Phrigie et
                  d'Hircanie. Il leur annonce qu'il est prêt à condamner Artamene, dès qu'il aura
                  réuni les preuves de sa vile condition. Les rois de Phrigie et Hircanie le
                  supplient de ne pas juger le prisonnier sur des apparences, mais Ciaxare ne veut
                  rien entendre.</p>
              </argument>
              <p>Ce Prince ayant envoyé en diligence advertir tous les illustres Amis d'<interp
                  id="note5165" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ils
                surent chez le Roy avec une precipitation extréme : pour sçavoir par quelle voye un
                changement si subit estoit arrivé. Le Roy de Phrigie, celuy d'Hircanie, <interp
                  id="note5174" resp="BaS" type="personnage" value="Persode">Persode</interp>,
                  <interp id="note5177" resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule"
                  >Thrasibule</interp>, le Prince de Paphiagonie, celuy de <interp id="note5178"
                  resp="BeS" type="lieu" value="Licaonie">Licaonie</interp>, <interp id="note5163"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ariobante">Ariobante</interp>, <interp
                  id="note5168" resp="BaS" type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, <interp
                  id="note5167" resp="BaS" type="personnage" value="Artibie">Artibie</interp>,
                  <interp id="note5170" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp>, <interp id="note5162" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Adusius">Adusius</interp>, Agiatidas, <interp id="note5169" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gobrias">Gobrias</interp>, <interp id="note5172"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Madate">Madate</interp>, <interp id="note5164"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artabase">Artabase</interp>, <interp
                  id="note5171" resp="BaS" type="personnage" value="Leontidas">Leontidas</interp>,
                  <interp id="note5173" resp="BaS" type="personnage" value="Megabise"
                  >Megabise</interp>, <interp id="note5176" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Thimocrate">Thimocrate</interp>, <interp id="note5175" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Philocles">Philocles</interp>, et beaucoup d'autres s'y
                rendirent, mais on leur dit qu'on ne voyoit pas le Roy. Toutefois comme ils
                craignoient quelque resolution violente, ils presserent tant, qu'enfin il commanda
                que l'on fist seulement entrer le Roy de Phrigie et le Roy d'Hircanie dans son
                Cabinet, où ils le trouverent avec un chagrin extréme. Seigneur (luy dit le Roy de
                Phrigie qui ne le vouloir pas irriter davantage) nous venons icy pour sçavoir si
                vostre Majesté a besoin de nous : Ouy, respondit ce Prince en colere, et je ne pense
                pas que vous soyes plus long temps les protecteurs d'un ingrat, d'un temeraire, et
                d'un ambitieux comme <interp id="note5166" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : qui n'est venu dans ma Cour, que pour me
                deshonnorer : et qui a <pb id="page_1342" n="V02-P744"/>eu l'audace de lever les
                yeux jusques à ma Fille. Tous ses Ravisseurs, poursuivit il, sont moins dignes de ma
                haine que luy, qu'enfin en l'enlevant ils ne luy ont rien fait faire indigne d'elle
                : mais cét insolent en luy ravissant le coeur, luy a fait un tort irréparable, et
                m'a mortellement offensé. Le Roy d'Assirie, poursuivit il, tout estranger qu'il
                estoit pour elle, et tout Ennemy des Medes qu'il est encore, est pourtant tousjours
                un Grand Roy. Le Roy de Pont quoy qu'il ait perdu deux Royaumes, n'a pas perdu sa
                qualité : le Prince <interp id="note5182" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> estoit aussi de naissance Royale, et devoit porter
                une Couronne : mais pour <interp id="note5179" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, il est sans doute nay dans les fers : ses
                Peres ont tous esté Esclaves : car si cela n'estoit pas, il n'auroit pas caché sa
                condition comme il a fait. Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, <interp id="note5180"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> à fait des actions
                à la guerre, qui marquent ce me semble assez qu'il est autre chose que ce que vous
                dites : <interp id="note5181" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, reprit il, a fait une action si criminelle, en songeant à
                gagner le coeur de ma Fille, que je ne la luy pardonneray jamais, Car enfin il voit
                que je la refuse au Roy de Pont qui porte deux Couronnes : il voit que j'arme plus
                de cent mille hommes, pour la retirer d'entre les mains du plus puissant Roy de
                l'Asie : et il ne laisse pas de concevoir une affection pour elle, qui ne peut estre
                innocente. Car s'il ne la veut point espouser, il veut donc qu'elle soit infame : et
                s'il songe à estre son Mary, il songe à mettre un Esclave dans le Throsne de Medie ;
                  <pb id="page_1343" n="V02-P745"/>à m'en renverser sans doute ; et à me priver du
                jour : n'estant pas possible qu'il ait esperé que je consentisse à son dessein : Et
                il pense enfin à des choses si injustes, si estranges, et si criminelles, que la
                mort est un trop petit supplice pour luy. Mais encore Seigneur, reprit le Roy
                d'Hircanie, qu'avez vous de nouveau contre <interp id="note5183" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, vous qui songiez à le
                delivrer ? Cent choses, respondit <interp id="note5188" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, qui sont que je ne songe plus qu'à le perdre.
                Seigneur, repliqua le Roy de Phrigie, ce n'est pas une resolution que vous deviez
                prendre en tumulte : et quand <interp id="note5184" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> seroit aussi criminel, que je le croy encore
                innocent, il a de telle sorte gagné le coeur des Soldats, qu'il seroit à craindre
                que l'on ne vist une estrange confusion dans vostre Camp, si vous le vouliez faire
                perir. Point du tout, repartit le Roy, et quand j'auray sçeu precisément la basse
                Naissance d'<interp id="note5185" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, comme je la sçavray sans doute, aujourd'huy que je tiens
                  <interp id="note5187" resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante"
                  >Chrisante</interp> en mon pouvoir : et que par un Manifeste je seray sçavoir à
                tout le monde, qu'un simple Soldat de fortune, et peut-estre quelque chose de moins
                : a eu l'audace d'oser lever les yeux à la Fille d'un Roy qui l'avoit comblé de
                biens et d'honneurs, et de songer à luy oster la Couronne ; le ne pense pas qu'il y
                ait quelqu'un assez injuste, pour s'opposer au chastiment que j'en veux faire ; car
                enfin c'est une chose inouïe, qu'un homme comme <interp id="note5186" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ait eu l'insolence d'oser
                seulement regarder ma Fille. Ma Fille, dis-je, qui jusques icy m'avoit paru une
                Personne <pb id="page_1344" n="V02-P746"/>aussi sage et aussi prudente qu'il y en
                ait eu au monde : mais <interp id="note5198" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> m'aprendra par quels charmes elle a perdu la
                raison : et par quel enchantement <interp id="note5189" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> luy a fait oublier ce qu'elle se devoit à elle
                mesme, et ce qu'elle me devoit aussi. Mais Seigneur, repliqua le Roy de Phrigie,
                vous accusiez <interp id="note5190" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> d'avoir une intelligence avec le Roy d'Assirie, Amant de la
                Princesse Mandant : et vous l'accusez aujourd'huy d'en avoir avec la Princesse mesme
                : comment accordez vous ces deux choses, qui paroissent si directement opposées ? Je
                n'en sçay rien, reprit <interp id="note5195" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, mais la rigueur des supplices, et la crainte de
                la mort, feront sans doute confesser à <interp id="note5194" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, à <interp id="note5199"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>, et a <interp
                  id="note5191" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> luy
                mesme, tout ce que je ne sçay pas encore. Mais Seigneur, interrompit le Roy
                d'Hircanie, que sçavez vous de si convainquant ? Je sçay cent choses, vous dis-je,
                repliqua <interp id="note5196" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, qui me sont toutes voir clairement, qu'<interp id="note5192"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> a intelligence
                avec mon Ennemi, et avec ma Fille, et que ma Fille ne hait pas <interp id="note5193"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Il n'en faut pas
                davantage pour me faire prononcer un Arrest de mort contre un homme que j'ay tant
                aime, quoy qu'il fust d'une condition si basse. Mais Seigneur, reprit le Roy de
                Phrigie, s'il estoit fils d'un Grand Roy ? Il l'auroit dit il y a long temps,
                repliqua <interp id="note5197" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, et il n'est affeurément qu'un temeraire ambitieux que la
                Fortune a favorisé :et que la foiblesse de ma Fille a rendu heureux et criminel tout
                ensemble. Enfin, leur dit il, quand je sçray pleinement <pb id="page_1345"
                  n="V02-P747"/>informé de toutes les circonstances de son crime, par sa propre
                bouche ; par celle de <interp id="note5210" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> ; de <interp id="note5205" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> : et d'<interp
                  id="note5200" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias">Andramias</interp>,
                que je soupçonne d'estre trop de ses amis : Que je sçavray, dis-je, par <interp
                  id="note5204" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> ; par
                  <interp id="note5211" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> ; par <interp id="note5201" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Araspe">Araspe</interp> ; et par <interp id="note5208" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> si je le puis faire arrester
                ; tout ce que l'amour et l'ambition jointes ensemble, ont pu faire entreprendre à
                cét Ennemy caché ; je vous appelleray tous, pour estre les tesmoins de sa
                condamnation. Seigneur, luy dit le Roy de Phrigie, je supplie tres humblement vostre
                Majesté, de ne condamner pas <interp id="note5202" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> sur des apparences : il est peut-estre ce que
                vous ne pensez pas qu'il soit ; et l'affection qu'il a pour la Princesse et
                l'intelligence qu'il a eüe avec le Roy d'Assirié, ne sont peut-estre pas criminelles
                comme vous les croyes. Et puis, adjousta le Roy d'Hircanie, j'ose dire à vostre
                Majesté, que les services qu'<interp id="note5203" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> luy a rendus, meritent le pardon de beaucoup de
                crimes : Vous avez raison, reprit <interp id="note5206" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, aussi estois-je enfin resolu de luy pardonner
                l'intelligence qu'il avoit eüe avec mon Ennemy : mais pour celle qu'un homme comme
                luy a eüe avec ma Fille, je ne la luy pardoneray jamais. Ces Princes voyant <interp
                  id="note5207" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> si
                irrité, ne voulurent pas s'opiniastrer davantage pour cette lois : et le supplierent
                seulement de bien examiner les choses : et de ne le condamner que sur des preuves
                convainquantes, qu'il eust eu une intelligence criminelle avec le Roy d'Assirie ;
                qu'il eust concerté quel que chose d'injuste, avec la Princesse <interp
                  id="note5209" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, et
                qu'il fust <pb id="page_1346" n="V02-P748"/>comme il le croyoit un vil Esclave, ou
                du moins un simple Chevalier. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02031003" n="La fidélité des amis d'Artamene">
              <argument>
                <p>Tandis que les amis d'Artamene sont réunis chez Hidaspe, afin de s'accorder sur
                  l'attitude à adopter pour venir en aide au valeureux prisonnier, Ciaxare fait
                  entrer dans la ville des troupes étrangères. Metrobate continue par ailleurs
                  l'interrogatoire des amis d'Artamene qui ont été arrêtés : il veut connaître la
                  véritable identité du prisonnier, les motifs de son intelligence avec le roi
                  d'Assirie et enfin la nature des liens qui l'unissent à Mandane. Or les
                  prisonniers, résolus à ne compromettre ni Artamene, ni Mandane, gardent le
                  silence. De son côté, Artamene est en proie au désespoir.</p>
              </argument>
              <p>Ils le quitterent en suitte, afin d'aller adviser tous ensemble, à ce qu'ils
                avoient à faire : au sortir du Cabinet du Roy, tous ceux qui estoient dans la
                Chambre les environnerent aussi tost, pour sçavoir ce qu'ils avoient apris : faisant
                assez entendre par leurs discours et par leurs actions, qu'ils estoient prests de
                tout entreprendre pour <interp id="note5212" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>. Mais ces Rois ne voulant pas les instruire en
                ce lieu là de ce qu'ils avoient sçeu, s'en allerent chez <interp id="note5217"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp> : où ils Rirent
                suivis de toute cette multitude de Gens de qualité, que ce grand changement avoit
                amenez chez le Roy. Ils n'y furent pas plustost, que <interp id="note5216"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> qui les y
                attendoit, ayant supplié le Roy de Phrigie qu'il luy peust dire un mot en
                particulier, luy aprit que depuis qu'il estoit sorty, il avoit sçeu que <interp
                  id="note5222" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>
                avoit pris la Cassette d'<interp id="note5213" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp>, et l'avoit portée au Roy : il luy dit en
                suite, comme infailliblement il y auroit trouvé un Portrait de la Princesse, qui
                n'avoit pas esté fait pour luy : que <interp id="note5219" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> ne luy avoit pas donné, comme
                il seroit aisé de le prouver : et que <interp id="note5221" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> n'avoit mesme fait que luy
                prester ce jour là. Mais qu'apres tout, quoy qu'il fust fort facile de justifier la
                Princesse de ce Portrait, il ne l'estoit pas de trouver un pretexte au Roy, autre
                que l'amour d'<interp id="note5214" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> pour <interp id="note5220" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> : qui luy fist voir pour quel sujet il avoit
                desiré avoir ce Portrait dans sa Prison. Enfin comme tous ceux qui estoient alors
                chez <interp id="note5218" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp>, estoient tous amis d'<interp id="note5215" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ; ce <pb id="page_1347"
                  n="V02-P749"/>Prince dit à ceux qui ne sçavoient pas son histoire, qu'il leur
                engageoit sa parole, qu'<interp id="note5225" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> estoit le plus fidelle Serviteur qu'eust
                  <interp id="note5231" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> : qu'ainsi c'estoit servir le Roy des Medes, que de l'empescher
                de faire une injustice : que de plus l'on voyoit que <interp id="note5235"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> ancien Amy
                  d'<interp id="note5224" resp="BaS" type="personnage" value="Aribée"
                  >Aribée</interp>, avoit esté employé en cette derniere occasion : et qu'il estoit
                à craindre que cét homme vindicatif, n'imposast beaucoup de choses au Roy, Que
                cependant il faloit songer à maintenir les Soldats en l'opinion qu'ils avoient de
                l'innocence d'<interp id="note5226" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> : et que pour cela, il faloit aller donner promptement tous les
                ordres necessaires au Camp. Quelques uns d'eux s'y en allerent donc en diligence,
                semer le bruit de la nouvelle injustice que l'on faisoit à cét illustre Prisonnier :
                et n'estant enfin demeuré que ceux qui sçavoient toute la vie d'<interp
                  id="note5227" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                c'est à dire le Roy de Phrigie, celuy d'Hircanie, <interp id="note5237" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Persode">Persode</interp>, <interp id="note5238"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule">Thrasibule</interp>, <interp
                  id="note5234" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>,
                  <interp id="note5223" resp="BaS" type="personnage" value="Adusius"
                  >Adusius</interp>, et <interp id="note5232" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Feraulas">Feraulas</interp> : ils delibererent sur ce qu'il estoit à propos
                de faire en une rencontre si facheuse. Ils jugeoient bien que <interp id="note5230"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> ne diroit jamais
                rien, ny de l'amour de son Maistre, ny de sa naissance, quelque tourment qu'on luy
                peust faire souffrir : mais ils jugeoient bien aussi, que plus il refuseroit de dire
                qui estoit <interp id="note5228" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, plus le Roy croiroit que sa condition estoit basse, et plus il
                le croiroit criminel. Ils craignoient aussi un peu qu'<interp id="note5236"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> ne s'estonnast, et
                ne dist quelque chose qui peust nuire : car <interp id="note5233" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> avoit sçeu d'<interp
                  id="note5229" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ce
                que cét honme avoit esté faire à Ptcrie. Ils aprehendoient <pb id="page_1348"
                  n="V02-P750"/>encore, que <interp id="note5246" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> par la frayeur de la mort ne descouvrist plus
                qu'il ne faloit de l'innocente affection d'<interp id="note5239" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> pour la Princesse : et qu'en
                voulant justifier <interp id="note5245" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp>, elle ne dist ce qu'estoit effectivement <interp id="note5240"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : Enfin ils
                voyoient beaucoup d'apparence de craindre, et ne voyoient guere d'esperance qu'en la
                force. Ils ne jugeoient pas mesme qu'elle fust une voye assurée de sauver la vie à
                ce Prince : puis qu'enfin <interp id="note5242" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp> le tenoit dans le Chasteau, et le pouvoit faire
                mourir auparavant qu'on fust en estat de le pouvoir delivrer. Ils resolurent donc de
                voir encore le lendemain comment iroient les choses : et cependant de se tenir
                tousjours tous prests à employer la violence s'il en estoit besoin. <interp
                  id="note5243" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>
                passa la nuit suivante en une agitation continuelle : il sortit travesty de la Ville
                ? et fut au Camp de Tente en Tente, et de Hute en Hute, inspirer à tous les
                Capitaines, et à tous les Soldats, un nouveau desir de sauver <interp id="note5241"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et revenant à la
                premiere pointe du jour à <interp id="note5248" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp>, il passa encore en quatre ou cinq lieux differens
                ; auparavant que de se renfermer chez <interp id="note5244" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>. Enfin jamais il ne s'est veû
                un pareil desordre : tous les Habitans de <interp id="note5249" resp="BeS"
                  type="lieu" value="Sinope">Sinope</interp> disoient qu'il ne faloit point souffrir
                que l'on fist perir un homme comme celuy là : Les Soldats et du Camp et de la Ville
                disoient aussi tout haut qu'ils ne l'endureroient pas : les propres Gardes du Roy
                n'obeïssoient qu'à regret : et si <interp id="note5247" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> n'eust eu une prevoyance extréme, il se
                seroit trouvé bien embarrassé. Mais il n'avoit pas eu plustost les ordres <pb
                  id="page_1349" n="V02-P751"/>du Roy pour arrester tous ceux qu'il avoit mis
                prisonniers, qu'il avoit envoyé en diligence vers <interp id="note5256" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp>, afin qu'à l'entrée de la nuit il
                peust avoir mille hommes aux Portes de <interp id="note5268" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp> : se en mesme temps il avoit dit au Roy qu'il
                faisoit venir une Partie de la Garnison d'une Ville dont il estoit Gouverneur. De
                sorte que de la façon dont <interp id="note5265" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Metrobate">Metrobate</interp> en usa, il fit entrer cette nuit là dans la
                Ville et dans le Chasteau des Troupes rebelles : si bien que le lendemain au matin
                les Amis d'<interp id="note5252" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> furent bien estonnez de voir dans l'une et dans l'autre des
                Soldats qu'ils ne connoissoient point. Cependant <interp id="note5258" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, <interp id="note5267"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp>, <interp
                  id="note5257" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>,
                  <interp id="note5250" resp="BaS" type="personnage" value="Andramias"
                  >Andramias</interp>, <interp id="note5251" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Araspe">Araspe</interp>, et <interp id="note5264" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, estoient bien empeschez à
                respondre aux questions que leur faisoit <interp id="note5266" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, sur trois choses qu'il
                leur demandoit : l'une, qui estoit <interp id="note5253" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ? l'autre, quelle estoit
                l'intelligence qu'il avoit avec le Roy d'Assirie ? et la derniere, quand avoit
                commencé celle qu'il avoit avec <interp id="note5262" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> ? <interp id="note5259" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> qui craignoit de nuire à
                son Maistre en disant qu'il estoit <interp id="note5261" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, et qui aprehendoit en mesme temps
                de luy nuire encore s'il laissoit croire qu'il fust d'une naissance obscure, prenoit
                un milieu entre ces deux extremitez : et disoit qu'il estoit d'une naissance tres
                illustre, mais qu'il ne luy estoit pas permis d'en dire autre chose. Que quant à ce
                qui estoit de l'intelligence du Roy d'Assirie avec <interp id="note5254" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, elle estoit avantageuse à
                  <interp id="note5260" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, au lieu de luy estre dommageable, mais qu'il n'en diroit rien
                de plus particulier que cela. Que pour la Princesse <interp id="note5263" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> elle estoit assez obligée à
                  <interp id="note5255" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, puis <pb id="page_1350" n="V02-P752"/>qu'elle luy devoit la
                vie du Roy son Pere, et tant de victoires qu'il avoit remportées pour luy, pour ne
                devoir pas trouver estrange qu'elle l'estimast : mais qu'il n'en sçavoit pas
                davantage. <interp id="note5277" resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque"
                  >Ortalque</interp> de son costé, disoit ne sçavoir nulles particularitez de ce
                  qu'<interp id="note5271" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> avoit mandé au Roy d'Assirie, sinon qu'il sçavoit bien qu'il ne
                traitoit rien aveque luy qui fust contre le service du Roy : et qu'enfin ils
                n'estoient nullement Amis. <interp id="note5269" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Andramias">Andramias</interp> ne pouvoit respondre que non, à tout ce qu'on
                luy demandoit, non plus qu'<interp id="note5273" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp> et <interp id="note5270" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Araspe">Araspe</interp> : car il estoit vray qu'ils ne
                sçavoient rien du tout. Et pour <interp id="note5275" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, elle dit à <interp id="note5276" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>, avec autant de prudence
                que de hardiesse, que quand sa Maistresse auroit un secret, elle ne le luy diroit
                pas :et que comme elle avoit esté mise aupres d'elle de la main du Roy, ce n'estoit
                aussi qu'au Roy à qui elle en devoit rendre compte. Cependant <interp id="note5272"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit en une
                inquietude inconcevable : Quoy, disoit il en luy mesme, je seray cause que le Roy
                accusera ma Princesse ! et toute sa vertu et toute sa severité, ne pourront
                empescher qu'il ne la soubçonne ; qu'il ne la blasme ; et que peut-estre il ne la
                condamne injustement ! Ha imprudent que se suis, s'escrioit il, desois-je me fier à
                l'esperance que l'on m'avoit donnée ? Se ne devois-je pas tout craindre du caprice
                de ma fortune, qui ne m'a jamais eslevé, que pour me precipiter ? Quoy, <interp
                  id="note5274" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>, le
                Roy croira que vous m'avez donné le Portrait qu'il aura veû ! et par cette fausse
                imagination, il pensera cent autres choses aussi peu veritables <pb id="page_1351"
                  n="V02-P753"/>que celle là. Il y avoit alors des momens, où <interp id="note5278"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> craignant la
                fureur de <interp id="note5282" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> pour la Princesse, aimoit presque mieux qu'elle fust entre les
                mains d'un Rival respectueux comme estoit le Roy de Pont : que d'estre entre celles
                d'un Pere violent et irrité, comme l'estoit <interp id="note5283" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Ces momens ne duroient
                pourtant pas long temps : il se repentoit de ses propres souhaits : et venant à
                considerer que l'esperance de sa liberté estoit perdue, que celle de la Princesse
                estoit bien esloignée ; qu'il estoit cause du malheur de tant de personnes
                innocentes ; et le peu d'aparence qu'il y avoit de sortir de tant d'infortunes,
                autrement que par la mort, il estoit dans un desespoir extréme. Cette Grande Ame
                toutefois faisoit effort pour resister à la douleur : et si <interp id="note5279"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> n'eust esté
                attaqué qu'en sa personne, il n'auroit pas eu besoin de toute sa confiance. Tous ses
                Gardes estoient changez : et l'on avoit mis aupres de luy de ces Soldats qu'<interp
                  id="note5280" resp="BaS" type="personnage" value="Artaxe">Artaxe</interp> avoit
                envoyez : de sorte qu'il estoit alors sans consolation aucune. Comme le Roy
                connoissoit sa fermeté, quoy qu'il eust eu dessein de luy faire faire plusieurs
                questions à luy mesme, et sur sa naissance ; et sur l'intelligence qu'il avoit avec
                le Roy d'Assirié ; et sur son amour ; il changea d'advis : et se resolut de tirer la
                verité par les autres personnes qu'il tenoit en son pouvoir. Pour cét effet on leur
                promit des recompenses ; on les menaça de chastimens tres rudes ; on commença mesme
                de les mal traiter : Mais quoy que <interp id="note5284" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> pust faire, il ne pût
                jamais faire changer de discours, ny à <interp id="note5281" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp>, ny à <pb id="page_1352"
                  n="V02-P754"/>tesie à <interp id="note5290" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ortalque">Ortalque</interp> : car pour les trois autres, ils n'avoient rien
                du tout à dire. <interp id="note5285" resp="BaS" type="personnage" value="Artucas"
                  >Artucas</interp> advoüoir bien que sa Parente avoit este trois jours chez luy,
                auparavant que de se monstrer : mais il disoit que c'estoit parce qu'elle n'estoit
                pas en estat d'estre veuë : que du moins ne luy en avoit elle donne autre raison. Et
                quoy qu'en effet <interp id="note5288" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> luy eust demandé à voir <interp id="note5286" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note5287"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, il n'en parla
                point du tout. <interp id="note5289" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate"
                  >Metrobate</interp> ne disoit pourtant pas au Roy la chose comme elle estoit ; au
                contraire, il l'assuroit qu'ils commençoient de s'esbranler, qu'ils se
                contredisoient souvent, et qu'ils diroient bien-tost toutes choses. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02031004" n="L'ultimatum de Ciaxare">
              <argument>
                <p>Metrobate promet des récompenses et brandit des menaces, mais rien n'y fait. Les
                  amis d'Artamene lui restent fidèles. Ciaxare fait venir Martesie et l'interroge
                  comme la confidente d'Artamene et de Mandane tout à la fois. La jeune femme reste
                  ferme : rien selon elle ne peut nuire à l'intégrité de l'illustre prisonnier, ni à
                  l'incomparable vertu de Mandane. Ciaxare est furieux : si dans deux jours
                  l'identité d'Artamene n'est pas dévoilée au grand jour, il le fera exécuter.</p>
              </argument>
              <p>Cependant le Roy voulut voir <interp id="note5295" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, quoy que <interp id="note5298" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp> s'y opposast de toute sa
                puissance : de sorte que cette courageuse Fille fut conduite devant luy par ses
                Gardes. Apres qu'elle eut salüé ce Prince avec tout le respect qu'elle luy devoit,
                mais aussi avec toute la hardiesse d'une personne innocente : Et bien <interp
                  id="note5296" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, luy
                dit il, vous avez esté la Confidente de <interp id="note5293" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> et d'<interp id="note5291"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ? et c'est de
                vostre bouche que je dois entendre la verité, quoy que je la sçache par d'autres
                voyes. Seigneur, luy dit elle, comme je ne sçay rien qui puisse nuire aux deux
                illustres Personnés que vous nommez, je n'auray pas grand peine à me resoudre de
                vous la dire. Quoy <interp id="note5297" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, reprit le Roy en colere, vous croyez que ce
                soit une chose advantageuse à <interp id="note5294" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp>, que d'aimer <interp id="note5292" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, comme il faut qu'elle l'aime
                infalliblement ? Je croy. Seigneur, reprit elle, que la Princesse seroit une des
                plus déraisonnables personnes <pb id="page_1353" n="V02-P755"/>du monde, n'elle ne
                l'estimoit pas : et une des plus ingrattes, si le croyant aussi innocent qu'il est,
                elle n'avoit pas beaucoup de reconnoissance des services qu'il a rendus à vostre
                Majeste. Mais, Seigneur, tous les sentimens de la Princesse pour <interp
                  id="note5299" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                sont renfermez en ces deux choses, elle l'estime, et elle se croit son obligée. Mais
                  <interp id="note5307" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp>, reprit le Roy, les Princesses vertueuses qui n'ont que de
                l'estime et de la reconnoissance pour un simple Chevalier comme <interp
                  id="note5300" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ne
                leur donnent point de Portraits : Ha ! Seigneur, s'escria <interp id="note5308"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, la Princesse n'a
                jamais donné de Portrait à <interp id="note5301" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> : et s'il s'en est trouvé un entre ses mains,
                il faut que <interp id="note5305" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> qui est fort de mes Amis, et a qui je lay baillé comme une tres
                belle chose, le luy ait monstré par un pareil sentiment. Ce Portrait la Seigneur,
                n'a pas mesme este fait pour moy, bien loin d'avoir esté fait pour <interp
                  id="note5302" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et
                si nous estions à <interp id="note5311" resp="BeS" type="lieu" value="Themiscire"
                  >Themiscire</interp>, il me seroit bien aisé de vous prouver qu'il fut fait
                autrefois pour la Princesse de <interp id="note5310" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Pterie">Pterie</interp>, qui mourut sans l'avoir reçeu. Enfin <interp
                  id="note5309" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>
                reprit le Roy, ce Portrait se trouve dans la Cassette d'<interp id="note5303"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> : et <interp
                  id="note5306" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> le luy
                a sans doute envoyé par vous, afin de le consoler de son absence. Non Seigneur,
                interrompit cette Fille, je ne sçaurois souffrir la calomnie des méchans qui vous
                ont donné cette croyance : et l'appelle tous les Dieux que j'adore à tesmoings, que
                la Princesse ne sçait point qu'<interp id="note5304" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ait son Portrait : et que vous serez le plus
                injuste Prince de la Terre, si vous accusez d'une pareille <pb id="page_1354"
                  n="V02-P756"/>chose, la plus innocente et la plus vertueuse Princesse du monde.
                Mais qu'allez vous fait, reprit il trois jours chez <interp id="note5315" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp>, auparavant que de me voir ?
                  <interp id="note5319" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> ne pouvant pas bien respondre à cette demande changea de
                couleur : neantmoins s'estant bien tost r'assurée, Seigneur, luy dit elle, n'estant
                pas alors en estat de paroistre à la Cour, je ne pus souffrir de vous faire aprendre
                par un autre ce que j'avois à vous dire : principalement sçachant que vous
                n'ignoriez pas que la Princesse estoit vivante. Mais durant ce temps là, reprit le
                Roy vous avez tousjours veû <interp id="note5316" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> et <interp id="note5318" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> : II est vray Seigneur, dit
                elle, et j'ay tasché de les consoler de leur douleur : et de leur faire esperer que
                vous connoistriez enfin l'innocence de leur Maistre. Contentez vous, dit ce Prince
                violent, de cacher la foiblesse de vostre Maistresse : et ne vous meslez pas de
                vouloir justifier un temeraire et un ingrat, qui ne se souvenant plus de la bassesse
                de sa naissance, a osé lever les yeux jusques à ma Fille. Seigneur, reprit <interp
                  id="note5320" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>,
                quand le Roy d'Assure estoit dans vostre Cour sous le Nom de <interp id="note5322"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Philidaspe">Philidaspe</interp>, vous ne le
                croiyez pas de plus grande condition qu'<interp id="note5312" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Il est vray, repliqua ce
                Prince, Mais ce beau raisonnement ne suffit pas à me persuader qu'<interp
                  id="note5313" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> soit
                autre chose que ce que je dis. Encore une fois Seigneur, reprit <interp
                  id="note5321" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp>, je
                croirois plustost <interp id="note5314" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> fils de Roy que fils d'un Esclave : Et de quel
                Roy, adjousta <interp id="note5317" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> en colere, de celuy de Phrigie qui n'en a point ? Du Roy
                d'Hircanie <pb id="page_1355" n="V02-P757"/>qui n'est pas marié ? De celuy d'Armenie
                qui en : deux que tout le monde connoist ? De celuy d'Arrabie qui n'en eut jamais ?
                De celuy des Saces dont le fils unique a este noyé ? Ou de celuy de Perte qui n'a
                pas retrouvé le lien comme on le disoit, et qui regrette encore la mort de <interp
                  id="note5326" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ? Seigneur
                (interrompit <interp id="note5331" resp="BaS" type="personnage" value="Martesie"
                  >Martesie</interp> que le Nom de <interp id="note5327" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> surprit et fit rougir) je ne vous
                diray point de qui <interp id="note5323" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> est fils : mais je vous diray bien encore que
                je suis persuadée que vostre Majesté ne le connoist pas pour ce qu'il est. Le Roy
                s'emportant alors de colere, voyant que <interp id="note5332" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> ne pouvoit s'empescher de
                prendre le Party de cét illustre Prisonnier, luy parla avec beaucoup d'aigreur, et
                pour la Princesse, et pour <interp id="note5325" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artucas">Artucas</interp>, et pour elle mesme. Non non, luy dit il, <interp
                  id="note5324" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>
                n'est pas comme <interp id="note5337" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Philidaspe">Philidaspe</interp> : et je sçavray bien faire la difference
                d'un Grand Roy à un simple Soldat : mais je n'en seray point du tout, de <interp
                  id="note5328" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> à la
                fille d'un Esclave, ny de <interp id="note5333" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp> à <interp id="note5329" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp>. Les Dieux Seigneur, reprit
                elle, changeront vostre coeur malgré vous : et vous vous repentirez infailliblement
                un jour, de ce que vous dittes maintenant. Enfin le Roy ne pouvant tirer nul
                esclaircissement par <interp id="note5334" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Martesie">Martesie</interp>, la renvoya, et demeura dans une inquietude
                estrange. Il connoissoit par les responses de cette Fille, quoy qu'elle eust tout
                nié, qu'il y avoit un secret dans cette affaire qu'elle ne vouloir pas dire : les
                paroles de <interp id="note5335" resp="BaS" type="personnage" value="Mazare"
                  >Mazare</interp>, et de <interp id="note5336" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mazare">Mazare</interp> mourant, estoient trop intelligibles : ce Portrait
                de <interp id="note5330" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane"
                  >Mandane</interp> luy sembloit une chose convainquante : <pb id="page_1356"
                  n="V02-P758"/>le sejour caché de <interp id="note5348" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Martesie">Martesie</interp> chez <interp id="note5342"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artucas">Artucas</interp> ces frequentes
                visites de <interp id="note5344" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> et de <interp id="note5343" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Chrisante">Chrisante</interp> ; le voyage d'<interp id="note5349"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ortalque">Ortalque</interp> à <interp
                  id="note5350" resp="BeS" type="lieu" value="Pterie">Pterie</interp> ; et cent
                autres choses dont il se souvenoit, luy persuadoient tousjours plus fortement
                  qu'<interp id="note5338" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> estoit tres coupable : et l'impossibilité qu'il trouvoit a
                sçavoir sa veritable condition, le confirmoit tousjours d'avantage dans la croyance
                qu'il avoit qu'il estoit d'une Naissance tres basse. Ce n'est pas que le considerant
                quelquefois malgré luy, comme cét homme illustre et extraordinaire à qui il devoit
                la vie ; qui avoit tant gagné de Batailles ; qui avoit sousmis tant de Rois ; et qui
                venoit de renverser un si grand Empire ; il ne s'estonnast un peu de l'obscurité de
                sa Naissance : mais enfin ne pouvant comprendre le secret qu'<interp id="note5339"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> en faisoit luy
                mesme ; il concluoit tousjours qu'il falloit infailliblement qu'il fust si peu de
                chose qu'il n'eust pas la hardiesse de l'advoüer. De sorte que passant de cette
                pensée en une autre, Quoy, disoit il, <interp id="note5346" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> sortie de tant d'illustres
                Rois, et qui doit elle mesme regner un jour sur tant de Peuples et sur tant de
                Royaumes, a pû se resoudre de souffrir qu'un Inconnu eust l'audace de l'entretenir
                d'une passion criminelle ! Ha non non, il faut punir <interp id="note5340"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, et de sa
                temerité, et de la foiblesse de <interp id="note5347" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Mandane">Mandane</interp> tout ensemble : en attendant que je la puisse
                tenir en mes mains, pour la punir a son tour de son propre crime, et de celuy
                  d'<interp id="note5341" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. De plus, voyant que <interp id="note5345" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> ne s'estoit pas laissé
                prendre, il croyoit encore que s'estoit <pb id="page_1357" n="V02-P759"/>une marque
                infaillible, qu'il sçavoit beaucoup de choses : car il n'ignoroit pas que <interp
                  id="note5354" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>
                estoit assez courageux pour ne fuir point par un sentiment de crainte pour sa, vie.
                Enfin faisant du venin de tout, il avoit l'esprit tellement irrité, qu'il ne pût
                plus souffrir que le Roy de Phrigie continuait de luy parler pour <interp
                  id="note5351" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Le
                Roy d'Hircanie ne fut pas moins rudement rejetté que luy : et voyant à l'entour de
                soy ces deux Rois accompagnez de tant de Princes, et de tant de Personnes de qualité
                comme il y en avoit alors à <interp id="note5355" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Sinope">Sinope</interp> : est il possible, leur dit il que vous ne vous
                lassiez point de me presser pour un homme que vous ne connoissez pas ? S'il se
                disoit seulement Sujet de quelqu'un de vous autres, j'aurois patience de voir que
                vous interesseriez en sa fortune : mais <interp id="note5352" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est sans doute de quelque
                Païs si peu considerable, que sa Nation mesme est honteuse à advoüer. Cependant vous
                me parlez tous de luy, comme si c'estoit le fils d'un Grand Roy, et comme si je
                devois irriter tous les Rois du monde en le punissant. Non, leur dit il fort en
                colere, ne m'en parlez plus : ou faites moy connoistre du moins pourquoy vous m'en
                parlez. Car enfin je vous le dis pour la derniere fois, si dans deux jours <interp
                  id="note5353" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> ne
                se resoud à m'advoüer tous ces crimes, la fin de sa vie me mettra en repos de ce
                costé la : et je n'auray plus qu'à punir en suitte tout à loisir les complices de
                ses fautes. Apres avoir dit cela, Cixare entra dans son Cabinet : et laissa tous ces
                Rois et tous ces Princes fort surpris et fort affligez. </p>
            </div3>
            <div3 id="page_CYRUS02031005" n="Révélation de l'identité d'Artamene">
              <argument>
                <p>Les amis d'Artamene se résolvent finalement à révéler la vérité à Ciaxare. Dès le
                  lendemain matin, ils se précipitent chez lui. Feraulas apprend au souverain
                  qu'Artamene est en réalité Cyrus. Le bruit de son naufrage n'est qu'une fausse
                  rumeur et le héros n'a risqué la mort que pour la gloire de Ciaxare. Cette
                  nouvelle, incroyable aux yeux du roi, le met dans une colère immense : croyant
                  fermement aux prédictions des mages, il est persuadé que Cyrus n'a pénétré sa cour
                  que pour accomplir l'oracle et renverser toute l'Asie. Il pense que ce dernier a
                  séduit Mandane et lui a fait connaître l'ambition, au point qu'elle verrait
                  peut-être sans scrupule son père détrôné. Tous les princes et rois présents
                  défendent Cyrus, faisant l'apologie de ses innombrables qualités. Furieux que le
                  héros soit parvenu à gagner l'estime de tous ses amis et sujets, Ciaxare est
                  décidé à le faire périr. Peu après, les amis de Cyrus apprennent que le roi a fait
                  bloquer les portes de la ville. Ils craignent déjà pour la vie de l'illustre
                  prisonnier, d'autant plus qu'ils ont appris que Metrobate s'est depuis entretenu
                  avec Ciaxare dans la plus grande confidentialité.</p>
              </argument>
              <p><pb id="page_1358" n="V02-P760"/>ils s'en allerent donc chez <interp id="note5365"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, comme estant le
                plus intereste en la chose, et parce que là ils estoient en plus grande liberté
                qu'ailleurs. Comme ils y furent, le Roy de Phrigie ayant consulté, avec celuy
                d'Hircanie, avec <interp id="note5366" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp>, <interp id="note5356" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Adusius">Adusius</interp>, <interp id="note5357" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artabase">Artabase</interp>, <interp id="note5368"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Thrasibule">Thrasibule</interp>, <interp
                  id="note5367" resp="BaS" type="personnage" value="Madate">Madate</interp>, et
                apellé mesme <interp id="note5364" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp> : ils considererent que <interp id="note5361" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> faisant consister le plus grand
                crime d'<interp id="note5358" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>, à la bassesse de la condition, il faloit la luy aprendre telle
                qu'elle estoit, afin de le retenir par cette voye, et l'empescher de se porter à
                quelque extréme resolution. Ils penserent enfin qu'<interp id="note5360" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> estant mort, peut-estre <interp
                  id="note5362" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> ne
                seroit il pas aussi troublé des presages des Astres,et des predictions des Mages,
                que le Roy son Pere l'avoit esté. Qu'apres tout, sçachant qu'<interp id="note5359"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> estoit fils d'un
                Roy ; estoit son Parent ; et avoit dans son Armée trente mille Persans ; songeroit
                il plus d'une fois auparavant que de le perdre : et qu'en cas qu'il falust en venir
                à la force ouverte, les Soldats mesme se porteroient encore à combattre avec plus
                d'ardeur, pour le fils d'un Roy que pour un Inconnu. Cette resolution ne fut
                pourtant pas prise sans estre fort contestée : Mais enfin apres l'avoir examinée à
                fonds, ils la prirent : et resolurent qu'apres avoir donné tous les ordres
                necessaires à leurs Troupes, ils agiroient le lendemain au matin, selon qu'ils
                l'avoient imaginé : et que cependant il faloit faire en sorte qu'il y eust le plus
                de Gens que l'on pourroit aupres de <interp id="note5363" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : afin que tout d'un coup le
                bruit de la chose s'épandist, et dans la Ville et dans <pb id="page_1359"
                  n="V02-P761"/>le Camp. Apres cette petite conference, le Roy de Phrigie se
                raprochant de tous ceux qui ne sçavoient pas encore la condition d'<interp
                  id="note5372" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, et
                qui n'estoient attachez à luy que par sa seule vertu : leur dit qu'il les prioit de
                se trouver le lendemain au lever de Cixare : d'y amener le plus de leurs amis qu'ils
                pourroient ; et qu'il s'agissoit du salut d'<interp id="note5373" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>. Il n'en faloit pas
                davantage, pour les obliger à n'y manquer pas : et en effet l'on peut dire que
                jamais la Cour n'avoit esté si grosse, qu'elle fut ce jour là chez <interp
                  id="note5375" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Les
                Rois de Phrigie et d'Hircanie, le Prince des Cadusiens, celuy de <interp
                  id="note5386" resp="BeS" type="lieu" value="Licaonie">Licaonie</interp>, celuy de
                  <interp id="note5387" resp="BeS" type="lieu" value="Paphlagonie"
                  >Paphlagonie</interp>, <interp id="note5378" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Gobrias">Gobrias</interp>, <interp id="note5377" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, <interp id="note5385" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thrasibule">Thrasibule</interp>, Arribie, <interp
                  id="note5384" resp="BaS" type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp>,
                  <interp id="note5383" resp="BaS" type="personnage" value="Philocles"
                  >Philocles</interp>, <interp id="note5380" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp>, <interp id="note5382" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Megabise">Megabise</interp>, <interp id="note5370"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Ariobante">Ariobante</interp>, <interp
                  id="note5379" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>,
                  <interp id="note5369" resp="BaS" type="personnage" value="Adusius"
                  >Adusius</interp>, <interp id="note5381" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Madate">Madate</interp>, <interp id="note5371" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artabase">Artabase</interp>, Agladitas, et cent autres s'y trouverent. Leur
                diligence fut toutefois inutile : et quoy qu'ils peussent faire, il leur fit
                impossible de pouvoir voir le Roy de tout le matin. Il voulut mesme disner en
                particulier : afin de n'estre pas obligé de souffrir la veüe de tant de personnes
                qui ne luy disoient que des choses contraires à ses desseins. Mais enfin sçachant
                qu'ils s'opiniastroient à luy vouloir parler ; et qu'ils estoient tous dans sa
                Chambre, il sortit de son Cabinet tout en fureur, absolument determiné à la perte
                  d'<interp id="note5374" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp>. Un moment apres, <interp id="note5376" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp> suivant ce qui avoit esté
                resolu le jour auparavant, entra dans cette Chambre : et sendant la presse pour
                arriver jusques aupres du Roy, il se presenta devant luy avec autant de hardiesse
                que de respect. <pb id="page_1360" n="V02-P762"/><interp id="note5395" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> surpris de le voir, Quoy
                  <interp id="note5399" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, luy dit il, vous craignez si peu la mort, que vous venez vous
                remettre dans les mains d'un Prince qui vous fait chercher comme un criminel ! Il
                est vray Seigneur, luy respondit il, que la mort n'est pas ce que je crains : et que
                presentement j'ay beaucoup plus de peur que vostre Majesté ne face une injustice en
                la personne de mon Maistre. C'est pourquoy je viens luy apprendre qu'<interp
                  id="note5390" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> bien
                loin d'estre une obscure Naissance, est fils d'un Grand Roy. Et de quelle Terre
                inconnüe est Roy ce Pere d'<interp id="note5391" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> ? reprit <interp id="note5396" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>. Ha mon amy, poursuivit il,
                cette seinte est un peu grossiere : et à moins qu'il se trouve un Prince, et mesme
                plusieurs Princes, qui m'assurent ce que tu dis, je ne le croiray pas facilement.
                S'il ne faut que cela Seigneur, repliqua <interp id="note5400" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, vous croirez bien tost
                  qu'<interp id="note5392" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene"
                  >Artamene</interp> est Fils d'un Grand Roy : puis qu'enfin vous avez dans vostre
                Armée plus de trente mille Sujets du Roy son Pere : et que tous ces Rois et tous ces
                Princes qui m'escoutent, vous attesteront que je dis vray. Enfin Seigneur,
                poursuivit <interp id="note5401" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas"
                  >Feraulas</interp>, <interp id="note5393" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> est <interp id="note5397" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, Fils du Roy de Perse : et <interp
                  id="note5402" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>,
                  <interp id="note5388" resp="BaS" type="personnage" value="Adusius"
                  >Adusius</interp>, et tant d'autres illustres Persans que vostre Majesté voit à
                l'entour d'elle, doivent estre un jour ses Sujets. <interp id="note5394" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est <interp id="note5398"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> ! reprit le Roy des
                Medes, Ha non non, cela n'est pas possible. Seigneur, interrompit <interp
                  id="note5403" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, la
                chose est si veritable, que rien ne le peut-estre davantage : Ouy Seigneur,
                poursuivit <interp id="note5389" resp="BaS" type="personnage" value="Adusius"
                  >Adusius</interp>, et nous sommes en pouvoir de vous en éclaircir <pb
                  id="page_1361" n="V02-P763"/>pleinement. Le bruit de son naufrage a esté faux : et
                  <interp id="note5410" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>
                n'a presque jamais esté en danger de mourir, que pour le service de vostre Majesté.
                Vous sçavez, dit le Roy de Phrigie, que ce ne seroit pas une chose à inventer : et
                que si cela n'estoit vray, <interp id="note5413" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Hidaspe">Hidaspe</interp> ne le diroit pas. Je sçay en effet (repliqua
                  <interp id="note5407" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> fort inquiet et fort trouble) qu'à moins que de vouloir encore
                haster sa perte, c'est une chose qu'il ne me faloit pas descouvrir. Car enfin (dit
                il apres avoir esté un moment sans parler) <interp id="note5404" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> comme <interp id="note5405"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> n'est qu'un
                temeraire ; un ingrat ; et un Ennemy particulier de <interp id="note5408" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp> : auquel selon sa clemence ou
                sa justice, il peut remettre sa faute, ou faire donner chastiment. Mais s'il est
                vray qu'il toit <interp id="note5411" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus"
                  >Cyrus</interp>, c'est un ennemy public de toute l'Asie, qu'il faut exterminer :
                c'est un interest commun que vous avez tous aveque moy (dit il en regardant tous
                ceux qui l'environnoient, à la reserve des Persans) c'est enfin vostre Tyran qui est
                dans les fers : c'est cét homme que les Mages ont dit qui doit renverser toute
                l'Asie, et en estre Maistre : Et si quelque chose me peut persuader qu'<interp
                  id="note5406" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> soit
                  <interp id="note5412" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>,
                c'est en effet les prodigieux advantages qu'il a remportez. Mais Seigneur,
                interrompit le Roy d'Hircanie, ces advantages qu'il a remportez sont à vostre
                Majesté : de tant de combats, de tant de Victoires, et de tant de Conquestes qu'il a
                faites, il n'en possede aucune chose, et n'a que ses fers en partage. Non, repliqua
                  <interp id="note5409" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, parce que graces aux Dieux je l'en ay empesché. Mais,
                poursuivit il <pb id="page_1362" n="V02-P764"/>en regardant <interp id="note5425"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, <interp
                  id="note5427" resp="BaS" type="personnage" value="Mandane">Mandane</interp> sçait
                elle la Naissance de <interp id="note5420" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Cyrus">Cyrus</interp> ? Seigneur, repliqua t'il, je ne sçay rien de la
                Princesse, sinon qu'il n'y a nulle intelligence criminelle entre elle et mon Maistre
                : et que la passion qu'il a eüe pour elle, ne luy a jamais fait perdre le respect ny
                envers elle, ny envers vous. La passion qu'à eu vostre Maistre, reprit brusquement
                  <interp id="note5416" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp>, n'a este qu'une ambition démesurée, et qu'un sentiment de
                vangeance effroyable ; il a voulu punir <interp id="note5417" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, de ce qu'<interp id="note5414"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> avoit entrepris
                contre luy dans le Berçeau pour le salut de toute l'Asie. Mais j'acheveray sans
                scrupule, ce qu'il ne commença sans doute pas sans peine : car enfin j'ay bien de
                plus puissantes raisons à m'y porter : et bien de plus puissantes raisons aussi,
                interrompit le Roy de Phrigie, qui vous endoivent empescher. <interp id="note5421"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, reprit <interp
                  id="note5418" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare">Ciaxare</interp>,
                n'estoit alors qu'un Enfant, qui n'estoit pas encore en estat de nuire : et le
                  <interp id="note5422" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>
                dont je parle est un criminel heureux, capable de tout entreprendre, et de tout
                executer. Il est vray, repliqua le Roy d'Hircanie, Mais c'est aussi un homme qui a
                tout entrepris et tout execute pour vostre gloire : et qui vouloit tout entreprendre
                et tout executer, interrompit <interp id="note5419" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, pour ma honte et pour ma perte, si je ne l'en
                eusse empesché. De plus, adjousta t'il, le <interp id="note5423" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> qu'<interp id="note5415" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Astiage">Astiage</interp> vouloit faire perir, ne luy
                avoit encore fait aucun mal : Il est vray, reprit <interp id="note5426" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, Mais le <interp id="note5424"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> dont nous vous parlons
                vous a servy, et servy utilement. Dittes plustost, repliqua <pb id="page_1363"
                  n="V02-P765"/>le Roy en colere, qu'il m'a trahi avec une lascheté extréme : II est
                venu dans ma Cour, il y est demeure déguisé ; il a seduit l'esprit de ma Fille, il
                s'est sans doute descouvert à elle, il luy a mis l'ambition dans l'ame ; elle l'a
                regardé comme le Vainqueur de toute l'Asie : et sans considerer qu'il ne pouvoit
                s'en rendre le Maistre, à moins que de renverser son Pere du Throsne ; elle l'a
                escouté favorablement ; elle l'a souffert, elle l'a aimé. Mais graces au Ciel je
                suis en pouvoir de les punir tous deux à la fois : puisque si elle aime <interp
                  id="note5428" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>,
                comme je n'en doute point, elle souffrira la mort en la personne de ce temeraire, en
                attendant qu'elle soit en lieu où je puisse la luy faire souffrir en la sienne. Ha
                Seigneur (s'escrierent tout d'une voix tout ce qu'il y avoit de Gens dans cette
                Chambre) nous vous demandons la vie de <interp id="note5429" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp>, ou nous vous demandons la mort.
                Quoy, reprit ce Prince fort estonné, mes Sujets, mes Vassaux, et mes Alliez, me
                demandent de la vie de leur Tyran, ou du moins de celuy qui le devoit estre un jour
                ? Nous vous demandons la vie, dirent ils tous, d'un homme que les Dieux ont fait
                naistre pour estre en effet le Maistre legitime de tous les hommes, tant ils ont
                donné de vertus : et qui pouvant tour entreprendre pour sortir de prison, adjousta
                  <interp id="note5432" resp="BaS" type="personnage" value="Hidaspe"
                  >Hidaspe</interp>, ne l'a jamais voulu faire. un homme dis-je, poursuivit <interp
                  id="note5431" resp="BaS" type="personnage" value="Gobrias">Gobrias</interp>, qui
                n'a vescu que pour vous : Dittes encore, adjousta <interp id="note5430" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Gadate">Gadate</interp>, un homme qui n'a vaincu que pour
                luy, et qui a tousjours vaincu. un Prince, <pb id="page_1364" n="V02-P766"
                />Poursuivit Trasibule, qui s'est fait des adorateurs les plus sages de toute la
                Grece : Et qui s'est fait les Amis, adjousta le Roy d'Hircanie, de tous eux mesme
                dont il a esté vainqueur. Dittes encore, poursuivit <interp id="note5441" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Persode">Persode</interp>, qui s'est fait admirer par ses
                plus mortels ennemis : Et adjoustez, dit <interp id="note5433" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Aglatidas">Aglatidas</interp>, à qui ses plus mortels
                ennemis doivent aux mesmes la vie, tant il est vray que le destin d'<interp
                  id="note5435" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp> est
                glorieux et extraordinaire. Dites encore, interrompit <interp id="note5436"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Artibie">Artibie</interp>, que ceux qui à
                peine le connoissent, ne laissent pas d'estre chargez de sa vertu, et d'estre prests
                à mourir pour luy : Pour moy, adjousta <interp id="note5443" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Thimocrate">Thimocrate</interp>, je tiendrois ma vie bien
                employée, si elle pouvoit sauver celle d'un Prince si illustre : En effet, reprit
                  <interp id="note5442" resp="BaS" type="personnage" value="Philocles"
                  >Philocles</interp>, vostre fort seroit digne d'envie si vous obteniez cette grace
                : car quelle loüange ne meriteroit pas un homme qui auroit conservé un Prince si
                vertueux ? un Prince, reprit <interp id="note5440" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Megabise">Megabise</interp>, qui possede la valeur au dernier point : Qui
                est aussi liberal que vaillant, poursuivit Arabase : Qui n'est pas moins prudent que
                courageux, adjousta le Prince de <interp id="note5444" resp="BeS" type="lieu"
                  value="Licaonie">Licaonie</interp> : Qui est aussi doux apres la victoire que
                furieux dans les combats, repliqua <interp id="note5439" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Madate">Madate</interp> : De qui la reputation est connue
                par tout le monde ; dit <interp id="note5438" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Leontidas">Leontidas</interp> : Qui possede toutes les vertus ; adjousta le
                Prince de Paphiagonie : Et pour tout dire en peu de paroles, poursuivit <interp
                  id="note5434" resp="BaS" type="personnage" value="Ariobante">Ariobante</interp> ;
                qui n'a jamais fait aucun mal qu'on luy puisse reprocher. Quoy, interrompit alors
                  <interp id="note5437" resp="BaS" type="personnage" value="Ciaxare"
                  >Ciaxare</interp> tout serieux, <pb id="page_1365" n="V02-P767"/><interp
                  id="note5447" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> n'a jamais
                fait aucun mal ! et. quand il ne m'en auroit point fait d'auroit, adjousta t'il, que
                celuy de se rendre si puissant dans l'esprit de mes Amis, de mes Ennemis, de mes
                Alliez, de mes Voisins, et de mes Sujets, que mesme il me semble que je n'oserois le
                punir, n'en seroit-ce pas un assez grand pour le perdre, afin d'apprendre aux autres
                à avoir plus de respect pour moy ? Mais est il possible, adjousta t'il, qu'il n'y
                ait personne d'entre vous, qui aime la liberté, et qui haisse un homme que tant de
                Predictions vous doivent faire regarder comme un Tyran ? Cependant, puis que vous ne
                regardez ny mon interest, ny le vostre, ny celuy de toute l'Asie ? je ne regarderay
                aussi que le mien : et je puniray seulement ce pretendu <interp id="note5448"
                  resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> comme un homme qui n'est
                venu dans ma Cour que pour me trahir : comme ayant conjuré avec ma Fille contre ma
                vie : comme ayant laissé échaper le Roy d'Assirie volontairement : comme ayant une
                intelligence criminelle aveque luy : et comme un homme enfin qui m'a voulu perdre.
                Prenez garde Seigneur, dit <interp id="note5451" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Hidaspe">Hidaspe</interp>, à ce que vous dittes : car apres tout, <interp
                  id="note5449" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> n'est pas
                vostre Sujet : et le Roy mon Maistre sçavra bien trouver les moyens de se vanger
                d'une pareille injustice si vous la luy faites. Au nom des Dieux, dit le Roy de
                Phrigie, ne prenez nulle resolution dans les premiers mouvemens de vostre colere :
                Au nom des Dieux, reprit <interp id="note5446" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Ciaxare">Ciaxare</interp>, ne me parlez plus jamais ny d'<interp
                  id="note5445" resp="BaS" type="personnage" value="Artamene">Artamene</interp>, ny
                de <interp id="note5450" resp="BaS" type="personnage" value="Cyrus">Cyrus</interp> :
                et soyez tous assurez, que tenant en une mesme personne, mon Ennemy <pb
                  id="page_1366" n="V02-P768"/>particulier, le Seducteur de ma Fille, et le Tyran de
                toute l'Asie, rien ne le sçavroit sauver : et qu'ainsi sa perte estant indubitable,
                vous n'avez qu'a vous preparer à entendre bientost la nouvelle de sa mort. En disant
                cela, ce Prince les quitta tout hors de luy mesme, et fit emmener <interp
                  id="note5455" resp="BaS" type="personnage" value="Feraulas">Feraulas</interp>, par
                ses Gardes : un moment apres, le Roy de Phrigie fut adverty que <interp
                  id="note5456" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>
                avoit donné ordre aux Portes de la Ville de n'en laisser plus forcir personne pour
                aller au Camp : ny entrer aussi personne du Camp dans la Ville. De sorte que le
                faisant sçavoir au Roy d'Hircanie, et à tous ces Princes et à tous ces Capitaines
                qui l'environnoient : ils douterent mesme s'ils auroient la liberté de sortir du
                Chasteau, et : si <interp id="note5452" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> n'estoit point desja mort : car <interp
                  id="note5457" resp="BaS" type="personnage" value="Metrobate">Metrobate</interp>
                avoit parlé une lois bas au Roy depuis qu'ils estoient entrez dans sa Chambre, et
                qu'il avoit sçeu qu'<interp id="note5453" resp="BaS" type="personnage"
                  value="Artamene">Artamene</interp> estoit <interp id="note5454" resp="BaS"
                  type="personnage" value="Cyrus">CYRUS</interp>. </p>
            </div3>
          </div2>
        </div1>
      </div0>
    </body>
  </text>
</TEI.2>
