Partie 10 (voir le frontispice) – Livre deuxième. 
Gravure de la partie 10, livre 2.
Résumé de la séquence
Democede dépeint les nombreuses beautés de l'île de Lesbos où Sapho a vu le jour, avant de faire le portrait de cette illustre femme. Si sa beauté est charmante sans être remarquable, les qualités de son esprit et de sa conversation lui valent une excellente renommée. Sapho est entourée de quatre amies, Amithone, Erinne, Athys et Cydnon qui toutes possèdent également de nombreuses qualités d'esprit. Les réunions de la petite société attisent la jalousie d'une partie de la ville de Mytilene. La prétentieuse Damophile use de tous les artifices pour imiter Sapho, mais elle ne réussit qu'à se rendre ridicule et à passer pour une sotte savante. Malheureusement son attitude rejaillit sur l'image des femmes à la fois humbles et savantes qui forment la société de Sapho. Tisandre, fils de Pittacus roi de Lesbos, est amoureux de Sapho, mais, voyant qu'elle ne ressent pour lui que de l'estime, il décide de s'embarquer avec Thrasibule afin d'essayer de se guérir de cet amour.
Lire toute la séquence ⬇Épisode 46 : Portrait de Sapho – 3 min.
Née à Lesbos, Sapho est issue d'une famille des plus illustres. Orpheline à l'âge de six ans, elle est élevée par une parente, Cynegire. Son frère Charaxe jouit injustement de la plus grande part de l'héritage. Sapho présente très vite de grandes dispositions pour l'apprentissage des savoirs les plus divers, et bien que sa beauté ne soit pas des plus remarquables, elle inspire de grandes passions. De taille moyenne, son teint est mat, mais éclatant, ses yeux noirs sont à la fois agréables et vifs, son port est modeste et il émane de sa personne « je ne sçay quoi de Grand et de relevé ». Les qualités de son esprit surpassent encore celles de son apparence : elle est douée pour la poésie et la prose, et toutes ses oeuvres sont touchantes. Elle excelle dans l'analyse et la description des passions humaines, et de surcroît elle joue de la lyre, chante et danse à merveille. Elle maîtrise l'art de la conversation à la perfection ; sachant revêtir son discours du voile de la bienséance, elle ne tombe jamais dans la pédanterie, mais énonce toujours en toute simplicité des propos qui charment et instruisent son auditoire. Enfin, Sapho est fidèle et généreuse en amitié. Son frère Charaxe, au contraire possède bien plus de défauts que de qualités.
Lire l'épisode ⬇HISTOIRE DE SAPHO.
Comme il est assez naturel d'aimer à loüer toutes les choses où l'on prend quelque interest, je ne sçay Madame, si en vous loüant l'admirable Sapho, je ne vous loüeray pas aussi sa Patrie, qui est la mienne : et si pour vous faire remarquer tous les avantages de sa naissance, je ne vous aprendray pas qu'elle est née en un des p. 329plus aimables lieux de la Terre. En effet Madame, l'Isle de Lesbos est si agreable, et si fertile, que la Mer Egée n'en a presques point de plus belle : car enfin cette Isle est assez grande, pour faire qu'on puisse se persuader aisément en divers endroits, qu'on est en Terre ferme : mais elle n'est pas aussi de celles qui sont si montueuses, qu'elles semblent n'estre qu'un grand amas de Rochers au milieu de la Mer : et elle n'est pas non plus de ces autres Isles, qui n'ayant aucune eminence en toute leur estenduë, semblent estre tousjours exposées à estre englouties par les vagues qui les environnent. Au contraire l'Isle de Lesbos a en son Terroir, toutes les diversitez qu'on peut voir en de grands Royaumes qui ne sont point Isles : car du costé de l'Orient, elle a des Montagnes, et de grands Bois : et du costé opposé, elle a des Prairies, et des Plaines. L'air y est pur, et sain ; la bonté de la Terre y produit l'abondance ; le commerce y est grand ; et la Terre ferme en est si proche du costé de la Phrigie, qu'en deux heures on passe quand on le veut en une Cour estrangere. De plus, Mytilene qui en est la principale Ville, est si bien bastie, et elle a deux Ports si beaux, que tous les Estrangers qui y viennent l'admirent, et en trouvent le sejour fort agreable. Voila donc Madame, quel est le lieu de la naissance de Sapho : mais par où il est encore le plus agreable, c'est que le sage Pittacus en est Prince : et que cela y a attiré un nombre infiny d'honnestes Gens. Il avoit mesme aussi un Fils p. 330apellé Tisandre, qui estoit un aussi honneste homme qu'il y en eust au Monde, qui contribuoit encore à rendre le sejour de Mytilene fort divertissant : neantmoins comme il y a desja assez long temps qu'il est mort, je ne m'arresteray pas beaucoup à parler de luy, quoy qu'il ait esté un des Amants de Sapho. Mais Madame, apres vous avoir dit le lieu de la naissance de cette merveilleuse Personne, il faut que je vous die quelque chose de sa condition : elle est donc Fille d'un homme de qualité apellé Scamandrogine, qui estoit d'un Sang si noble qu'il n'y avoit point de Famille à Mytilene où l'on pûst voir une plus longue suite d'Ayeuls, ny une Genealogie plus illustre, ny moins douteuse. De plus, Sapho a encore eu l'avantage que son Pere et sa Mere avoient tous deux beaucoup d'esprit, et beaucoup de vertu : mais elle eut le malheur de les perdre de si bonne heure, qu'elle ne pût recevoir d'eux que les premieres inclinations au bien : car elle n'avoit que six ans lors qu'ils moururent. Il est vray qu'ils la laisserent sous la conduite d'une Parente qu'elle avoit, apellée Cynegire, qui avoit toutes les qualitez necessaires pour bien eslever une jeune Personne : et ils la laisserent avec un bien beaucoup au dessous de son merite : mais pourtant assez considerable pour n'avoir non seulement besoin de personne, mais pour pouvoir mesme paroistre avec assez d'esclat dans le monde. Sapho a pourtant un Frere nommé Charaxe, qui estoit alors extrémement riche : p. 331car Scamandrogine en mourant avoit partagé son Bien fort inesgalement : et en avoit beaucoup plus laissé à son Fils qu'à sa Fille, quoy qu'à dire la verité il ne le meritast pas, et qu'elle fust digne de porter une Couronne. En effet Madame, je ne pense pas que toute la Grece ait jamais une Personne qu'on puisse comparer à Sapho : je ne m'arresteray pourtant point Madame, à vous dire quelle fut son Enfance : car elle fut si peu Enfant, qu'à douze ans on commença de parler d'elle comme d'une Personne dont la beauté, l'esprit, et le jugement, estoient desja formez, et donnoient de l'admiration à tout le monde : mais je vous diray seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que ce soit, des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à aprendre tout ce qu'elle a voulu sçavoir. Cependant quoy que Sapho ait esté charmante dés le Berçeau, je ne veux vous faire la Peinture de sa Personne, et de son esprit, qu'en l'estat qu'elle est presentement, afin que vous la connoissiez mieux. Je vous diray donc Madame, qu'encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus merveilleuse, et de la plus charmante Personne de toute la Grece ; il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautez, en qui l'Envie mesme ne sçauroit trouver aucun deffaut : mais il faut neantmoins que vous compreniez, qu'encore que la sienne ne soit pas de celles que je dis, elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions, que les plus p. 332grandes beautez de la Terre.
Épisode 47 : Les amies de Sapho – 7 min.
Sapho jouit d'une excellente renommée à Mytilene et dans toute la Grèce : les plus grands hommes demandent ses vers. Ses meilleures amies se nomment Amithone, Erinne, Athys et Cydnon, soeur de Democede. Si Amithone est belle, grande et intelligente, Erinne témoigne moins d'esprit et d'imagination, mais à force d'application, sa conversation est devenue des plus agréables. Athys est également belle et possède infiniment d'esprit, comme l'atteste le portrait qu'en fait son frère Democede. Quant à Cydnon, c'est elle que Sapho préfère : en plus de sa beauté et de son esprit, elle est naturellement gaie, enjouée et tendre.
Lire l'épisode ⬇Mais enfin Madame, pour vous despeindre l'admirable Sapho, il faut que je vous die qu'encore qu'elle se dise petite, lors qu'elle veut médire d'elle mesme, elle est pourtant de taille mediocre : mais si noble, et si bien faite, qu'on ne peut y rien desirer. Pour le teint, elle ne l'a pas de la derniere blancheur : il a toutesfois un si bel esclat, qu'on peut dire qu'elle l'a beau : mais ce que Sapho a de souverainement agreable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux, et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ny en soustenir l'esclat, ny en détacher ses regards. En effet ils brillent d'un feu si penetrant, et ils ont pourtant une douceur si passionnée, que la vivacité, et la langueur, ne sont pas des choses incompatibles dans les beaux yeux de Sapho. Ce qui fait leur plus grand esclat, c'est que jamais il n'y a eu une opposition plus grande que celle du blanc et du noir de ses yeux : cependant cette grande opposition n'y cause nulle rudesse : et il y a un certain esprit amoureux, qui les adoucit d'une si charmante maniere, que je ne croy pas qu'il y ait jamais eu une Personne dont les regards ayent esté plus redoutables. De plus, elle a des choses qui ne se trouvent pas tousjours ensemble : car elle a la phisionomie fine et modeste, et elle ne laisse pas aussi d'avoir je ne sçay quoy de Grand et de relevé dans la mine. Sapho a de plus le visage ovale, la bouche petite, et incarnate, et les mains si admirables, que ce sont en effet des mains à prendre p. 333des coeurs : on si on la veut considerer comme cette sçavante Fille qui est si cherement aimée des Muses, ce sont des mains dignes de cueillir les plus belles fleurs du Parnasse. Mais Madame, ce n'est pas encore par ce que je viens de dire, que Sapho est la plus aimable : car les charmes de son esprit, surpassent de beaucoup ceux de sa beauté : en effet elle l'a d'une si vaste estenduë, qu'on peut dire que ce qu'elle ne comprend pas, ne peut estre compris de personne : et elle a une telle disposition à aprendre facilement, tout ce qu'elle veut sçavoir, que sans que l'on ait presques jamais oüy dire que Sapho ait rien apris, elle sçait pourtant toutes choses. Premierement elle est née avec une inclination à faire, des Vers, qu'elle a si heureusement cultivée, qu'elle en fait mieux que qui que ce soit : et elle a mesme inventé des mesures particulieres pour en faire, qu'Hesiode et Homere ne connoissoient pas : et qui ont une telle aprobation, que cette sorte de Vers, portent le nom de celle qui les a inventez, et sont appeliez Saphiques. Elle escrit aussi tout à fait bien en Prose ; et il y a un carractere si amoureux dans tous les Ouvrages de cette admirable Fille, qu'elle esmeut, et qu'elle attendrit le coeur de tous ceux qui lisent ce qu'elle escrit. En effet je luy ay veû faire un jour une Chanson d'improviste, qui estoit mille fois plus touchante, que la plus plaintive Elegie ne le sçauroit estre : et il y a un certain tour amoureux à tout ce qui part de son esprit, que nulle autre qu'elle ne sçauroit avoir. Elle p. 334exprime mesme si delicatement les sentimens les plus difficiles à exprimer ; et elle sçait si bien faire l'anatomie d'un coeur amoureux, s'il est permis de parler ainsi, qu'elle en sçait descrire exactement toutes les jalousies ; toutes les inquietudes ; toutes les impatiences ; toutes les joyes ; tous les dégousts ; tous les murmures ; tous les desespoirs ; toutes les esperances ; toutes les revoltes ; et tous ces sentimens tumultueux, qui ne sont jamais bien connus que de ceux qui les sentent, ou qui les ont sentis. Au reste, l'admirable Sapho ne connoist pas seulement tout ce qui dépend de l'amour : car elle ne connoist pas moins bien, tout ce qui appartient à la generosité : et elle sçait enfin si parfaitement escrire, et parler de toutes choses, qu'il n'est rien qui ne tombe sous sa connoissance. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que ce soit une science infuse : car Sapho a veû tout ce qui est digne de l'estre : et elle s'est donné la peine de s'instruire de tout ce qui est digne de curiosité. Elle sçait de plus, joüer de la Lire, et chanter : elle dance aussi de fort bonne grace : et elle a mesme voulu sçavoir faire tous les Ouvrages où les Femmes qui n'ont pas l'esprit aussi eslevé qu'elle, s'occupent quelquesfois pour se divertir. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que cette Personne qui sçait tant de choses differentes, les sçait sans faire la sçavante : sans en avoir aucun orgueil ; et sans mespriser celles qui ne les sçavent pas. En effet sa conversation est si naturelle, si aisée, et si galante, p. 335qu'on ne luy entend jamais dire en une conversation generale, que des choses qu'on peut croire qu'une Personne de grand esprit pourroit dire sans avoir apris tout ce qu'elle sçait. Ce n'est pas que les Gens qui sçavent les choses, ne connoissent bien que la Nature toute seule ne pourroit luy avoir ouvert l'esprit au point qu'elle l'a : mais c'est qu'elle songe tellement à demeurer dans la bien-seance de son Sexe, qu'elle ne parle presques jamais que de ce que les Dames doivent parler : et il faut estre de ses Amis tres particuliers, pour qu'elle advouë seulement qu'elle ait apris quelque chose. Il ne faut pourtant pas s'imaginer, que Sapho affecte une ignorance grossiere en sa conversation : au contraire elle sçait si bien l'Art de la rendre telle qu'elle veut, qu'on ne sort jamais de chez elle, sans y avoir oüy dire mille belles et agreables choses : mais c'est qu'elle a une adresse dans l'esprit, qui la rend Maistresse de celuy des autres : ainsi on peut assurer qu'elle fait presques dire tout ce qu'elle veut aux Gens qui sont avec elle, quoy qu'ils pensent ne dire que ce qui leur plaist. Au reste elle a un esprit d'accommodement admirable : et elle parle si également bien des choses serieuses, et des choses galantes, et enjoüées, qu'on ne peut conprendre qu'une mesme Personne puisse avoir des talents si opposez. Mais ce qu'il y a encore de plus digne de loüange en Sapho, c'est qu'il n'y a pas au monde une meilleure Personne qu'elle, ny plus genereuse, ny moins interessée. p. 336ny plus officieuse. De plus, elle est fidelle dans ses amitiez ; et elle a l'ame si tendre, et le coeur si passionné, qu'on peut sans doute mettre la supreme felicité, à estre aimé de Sapho : car elle a un esprit si ingenieux, à trouver de nouveaux moyens d'obliger ceux qu'elle estime, et de leur faire connoistre son affection, que bien qu'il ne semble pas qu'elle face des choses fort extraordinaires, elle ne laisse pas toutesfois de persuader à ceux qu'elle aime, qu'elle les aime cherement. Ce qu'elle a encore d'admirable c'est qu'elle est incapable d'envie : et qu'elle rend justice au merite avec tant de generosité, qu'elle prend plus de plaisir à loüer les autres qu'à estre loüée. Outre tout ce que je viens de dire, elle a encore une complaisance qui sans avoir rien de lasche, est infiniment commode, et infiniment agreable : et si elle refuse quelquesfois quelque chose à ses Amies, elle le fait avec tant de civilité et tant de douceur, qu'elle les oblige mesme en les refusant : jugez apres cela ce qu'elle peut faire lors qu'elle leur accorde son amitié et sa confiance. Voila donc à peu prés Madame, quelle est la merveilleuse Sapho : de qui le Frere a sans doute les inclinations bien differentes de. celles de sa Soeur : ce n'est pas que Charaxe n'ait quelques bonnes qualitez, mais c'est qu'il en a beaucoup de mauvaises. En effet il a du courage : mais c'est de celuy qui rend les Taureaux plus vaillans que les Cerfs : et non pas de cette espece de courage que p. 337l'on confond quelquesfois avec la generosité, et qui est si necessaire à un honneste homme. Mais enfin Madame, cette merveilleuse Fille estant telle que je viens de vous la dépeindre, fit un bruit si grand à Mytilene, malgré toute sa modestie, et tout le soin qu'elle aportoit à cacher ce qu'elle sçavoit, que la Renommée porta bien tost son nom par toute la Grece : et l'y porta si glorieusement, qu'on peut assurer que jusques alors, nulle Personne de son Sexe n'avoit eu une si grande reputation. Les plus Grands hommes du monde demandoient de ses Vers avec empressement, de toutes les parties de la Grece, et les conservoient avec autant de soin que d'admiration. Elle en faisoit pourtant un si grand mistere ; elle les donnoit si difficilement ; et elle tesmoignoit les estimer si peu ; que cela augmentoit encore sa gloire. De plus, on ne sçavoit quel temps elle prenoit pour les faire : car elle voyoit ses Amies fort assiduëment ; et on ne la voyoit presques jamais ny lire, ny escrire. Cependant elle prenoit le temps de faire tout ce qui luy plaisoit : et ses heures estoient si bien reglées, qu'elle avoit loisir d'estre à ses Amies, et à elle mesme. Au reste elle est si absolument Maistresse de son esprit, que quelque chagrin qu'elle puisse avoir dans l'ame, il ne paroist jamais dans ses yeux, si ce n'est qu'elle veüille qu'il y paroisse. Mais Madame, ce n'est pas assez de vous avoir dit ce qu'est l'admirable Sapho : car p. 338il faut que je vous die encore quelles sont les Personnes qu'elle a honnorées de son amitié, afin que vous connoissiez mieux son jugement. Je vous diray donc qu'entre celles qui la voyoient, il y en avoit principalement quatre qui avoient le plus de part à tous ses divertissemens : la premiere se nomme Amithone : la seconde Erinne : la troisiesme Athys : et la quatriesme Cydnon, qui est ma Soeur. Cependant la bien-seance que l'usage a establie, ne souffrant pas qu'on louë les Personnes avec qui l'on a une alliance fort proche, avec la mesme sincerité que les autres ; je pense que je seray obligé pour la gloire de Sapho, de ne laisser pas d'en parler avantageusement : car comme elle a tousjours esté sa premiere Amie, il est juste de justifier son choix. Je vous diray donc, pour commencer de vous dépeindre ces quatre Personnes, qu'Amithone est une grande Femme de belle taille, et de bonne mine : et qui sans estre admirablement belle, ne laisse pas d'attirer les regards, et de plaire infiniment. Son humeur est douce, et commode ; elle parle agreablement, et juste ; et sans avoir jamais rien apris, que par la conversation de Sapho, et par celle de tous les honnestes Gens qu'elle a veûs, elle entend assez finement les choses les plus difficiles à bien entendre : et ce grand esprit naturel que les Dieux luy ont donné, et que la seule societé du monde a esclairé, luy fait parler de tout avec beaucoup de jugement. Pour Erinne, il n'en est pas de mesme : car elle a cultivé ce qu'elle p. 339le a d'esprit fort soigneusement : si bien qu'encore qu'elle n'en ait pas naturellement un si grand qu'Amithone, l'Art a si bien suplée à la Nature, que sa conversation est infiniment charmante. Son imagination ne va pas tousjours si loin que celle d'Amithone, mais elle marche encore plus seurement : elle fait mesme de fort agreables Vers : et si l'on en vouloir croire la modestie de Sapho, on les mettroit au dessus des siens. Pour la belle Athys, on peut dire qu'elle a tout ce que les deux autres ont de bon : car elle a naturellement beaucoup d'esprit : et elle s'est donné la peine de l'orner par mille belles connoissances, et de le polir par la conversation de tout ce qu'il y a d'honnestes Gens à Mytilene. Sapho luy a mesme si bien inspiré cét air modeste qui la rend si charmante, qu'Athys ne peut souffrir qu'on luy die qu'elle sçait quelque chose que les autres Dames ne sçavent point : et elle ne veut rien advoüer, sinon qu'elle juge de tout sans autre Guide que le simple sens commun, et le seul usage du monde. Au reste sa Personne est infiniment charmante : car elle est de belle taille : elle a les cheveux d'un chastain cendré, si clair et si beau, qu'ils sont presques blonds : elle a le tour du visage agreable, la bouche merveilleuse, le nez bien fait, les yeux brillans, l'air fort modeste, et l'humeur fort douce. Cependant quoy que ces trois Personnes soient admirables, Cydnon a esté plus aimée de Sapho que toutes les trois, bien qu'elle les ait pourtant beaucoup aimées. p. 340Apres cela Madame, je ne sçay comment faire le Portrait de ma Soeur, quoy que je m'y sois engagé : je pense pourtant qu'apres avoir advoüé que je ne luy ressemble point, il peut m'estre permis de la loüer comme une autre, pour justifier le choix de Sapho. Je vous diray donc que tous ceux à qui la bien-seance permet de parler de sa beauté, la trouvent belle et agreable, quoy qu'elle soit petite et brune : mais comme ce n'est pas par l'agréement de sa Personne qu'elle a aquis l'amitié de Sapho, il faut que je vous parle plus de son humeur, et de son esprit, que de sa beauté. Vous sçaurez donc que Cydnon est naturellement guaye, douce, flatteuse, et complaisante : et qu'elle a un certain esprit d'expedient, qui fait qu'elle ne trouve jamais difficulté à rien entreprendre pour ses Amies. De plus, elle connoist sans doute assez bien toutes les belles choses, et elle aime avec une tendresse si proportionnée à celle du coeur de Sapho, qu'elles n'ont jamais pû convenir laquelle des deux sçait le mieux aimer : ce n'est pas que ce soit l'ordinaire des Personnes enjoüées, d'estre capables d'un grand attachement : mais c'est que l'enjoüement de Cydnon n'est pas excessif, et qu'il n'a nul panchant à la raillerie, si elle n'est tout à fait innocente. Ces quatre Personnes estant donc toutes non seulement de Mytilene, mais du Quartier de Sapho, elles s'accoustumerent si bien à estre tousjours ensemble, qu'elles estoient inseparables. Ce n'est p. 341pas qu'elles ne vissent aussi quelquesfois toutes les autres Dames de qualité : mais elles ne les voyoient pas avec la mesme assiduité qu'elles se voyoient : et cette union estoit si grande, qu'on n'osoit plus prier pas une d'elles d'aucune Feste, sans prier toutes les autres.
Épisode 48 : Sapho, hostile au mariage – 4 min.
Tisandre, fils de Pittacus roi de Lesbos, est un homme généreux et accompli. A l'occasion du mariage d'Amithone, il rencontre Sapho et en tombe éperdument amoureux. Il profite de ce que la jeune fille semble en proie à une « aimable mélancolie » pour engager la conversation. Sapho avoue qu'elle ne peut se réjouir pour son amie, car elle considère le mariage comme « un long esclavage ». Tisandre répond en déplorant qu'une femme aussi admirable qu'elle soit opposée au mariage. Sapho n'en affirme pas moins sa détermination à conserver sa liberté. Tout le monde s'aperçoit bientôt que Tisandre est amoureux de Sapho. Malgré les injonctions de son frère, attiré par la fortune de Tisandre, Sapho refuse tout projet de mariage, d'autant qu'elle ne ressent pour ce soupirant que de l'estime, et non de l'amour.
Lire l'épisode ⬇Vous pouvez juger Madame, qu'il n'estoit pas aisé que cette belle Troupe ne fust pas cherchée et suivie de la plus grande partie des honnestes Gens, qui n'estoient pas en petit nombre : en effet je puis vous assurer qu'il y a peu de Villes en Grece, où il y en eust plus qu'il y en avoit à Mytilene : principalement du temps que le Prince Tisandre fils de Pittacus, devint amoureux de Sapho. Comme ce Prince fut sa premiere conqueste, je ne sçay si je pourray demeurer dans les bornes que je m estois prescrites, et si je ne seray pas obligé de vous en parler plus longtemps que je n'avois resolu. Je ne m'arresteray pourtant pas Madame, a vous dépeindre exactement son merite : car comme il n'est plus, cela ne serviroit qu'à vous donner compassion de son mauvais Destin : mais je vous diray seulement qu'il estoit si honneste homme, qu'il avoit merité l'estime de l'illustre Cyrus qui m'escoute, et qu'il merita d'estre pleint de luy apres sa mort. Tisandre estant donc un des hommes du monde le plus accomply, et estant dans cette premiere jeunesse, où l'amour est si sensible, il y eut une grande Assemblée à Mytilene, pour les Nopces d'Amithone qui espousoit un homme extrémement p. 342riche : et qui pour certaines raisons d'Estat, estoit fort consideré de Pittacus. De sorte qu'ayant honnoré cette Feste de sa presence, et le Prince son Fils s'y estant trouvé, Tisandre parla à la belle Sapho pour la premiere fois : car comme il y avoit encore peu que Cynegire qui avoit soin de sa conduite, la laissoit aller aux Assemblées publiques, il ne l'avoit veuë qu'au Temple. Mais ce qui le surprit fort, fut de voir qu'elle paroissoit assez triste, quoy qu'elle fust à des Nopces, et que celle qui se marioit fust son Amie. De sorte que se servant de cette aimable melancolie, qui paroissoit dans ses yeux, pour commencer sa connoissance avec elle ; vous me trouverez peut-estre bien hardy, aimable Sapho, luy dit-il, de vouloir commencer ma conversation aveque vous par une confidence que je voudrois que vous m'eussiez faite : cependant je ne puis m'empescher de vous demander pourquoy vous estes aujourd'huy plus serieuse, que je n'ay accoustumé de vous voir au Temple, où j'ay quelquesfois le bonheur de vous rencontrer ? Car enfin, luy dit-il encore, comme il y a long temps que je souhaite de pouvoir avoir la satisfaction de vous parler, je seray bien aise de sçavoir si je dois vous pleindre de quelque petite disgrace : afin que dés le premier moment de nostre connoissance, je vous rende une preuve d'affection, par la part que je prendray à ce qui vous touchera. Ce que vous me dittes est si obligeant, repliqua Sapho, qu'il merite que je p. 343vous aprenne la cause de ma tristesse : que vous trouverez peut-estre si mal fondée, que vous aurez bien de la peine à la partager. Car enfin Seigneur, luy dit elle en soûriant, il faut que je vous aprenne que je n'ay encore jamais esté à nulle Feste de Nopces, sans chagrin : et que j'ay l'esprit si irregulier, que je n'ay jamais pû me rejouïr de la satisfaction d'Amithone, quoy que ce soit une de mes plus cheres Amies : et quoy que je sois pourtant la plus sensible Personne du monde à toutes les joyes qui arrivent à celles que j'aime. Il faut donc sans doute, repliqua Tisandre, que vous ne regardiez pas le Mariage comme un bien : il est vray, repliqua Sapho, que je le regarde comme un long esclavage : vous regardez donc tous les hommes comme des Tirans ? reprit Tisandre : je les regarde du moins comme le pouvant devenir, repliqua t'elle, dés que je les regarde comme pouvant estre Maris. De sorte que comme cette fâcheuse idée ne manque jamais de me passer dans l'esprit, dés que je suis à des Nopces ; je suis assurée que la melancolie me prend, pour peu que je m'interesse au bonheur de la Personne qui se marie. Ce qui me fâche de ce que vous dittes, reprit Tisandre, est que je crains estrangement que la haine que vous avez pour le Mariage en particulier, ne vienne de celle que vous avez pour tous les hommes en general : cependant, adjousta-t'il, vous seriez injuste, si vous mettiez vostre Sexe tant au dessus du nostre. Veritablement, poursuivit p. 344il, s'il y avoit beaucoup de Femmes comme vous, vous auriez raison de le faire : et s'il y en avoit seulement deux ou trois en toute la Terre, je consentirois encore que vous le fissiez : mais charmante Sapho, adjousta-t'il, puis que vous estes seule au Monde, qui ayez trouvé l'Art d'unir toutes les vertus, et toutes les bonnes qualitez des deux Sexes, en une seule Personne ; contentez vous d'estre estimée, ou enviée de toutes les Femme, et d'estre adorée de tous les hommes, sans vouloir les haïr en general, comme je croy que vous faites. Comme je ne suis pas injuste, repliqua-t'elle, je connois bien que je ne dois prendre aucune part à toute les loüanges que vous me donnez : et je connois bien en suite, qu'il y a des hommes fort honnestes gens, qui meritent toute mon estime, et qui pourroient mesme aquerir une partie de mon amitié : mais encore une fois, dés que je les regarde comme Maris, je les regarde comme des Maistres : et comme des Maistres si propres à devenir Tirans, qu'il n'est pas possible que je ne les haïsse dans cét instant là : et que je ne rende graces aux Dieux de m'avoir donné une inclination fort opposée au Mariage. Mais s'il y avoit quelqu'un assez heureux, et assez honneste homme, pour toucher vostre coeur, reprit Tisandre, peutestre changeriez vous de sentimens : je ne sçay si je changerois de sentimens, repliqua-t'elle, mais je sçay bien qu'à moins que d'aimer jusques à perdre la raison, je ne perdrois jamais la liberté : p. 345et que je ne me resoudrois jamais à faire de mon Esclave mon Tiran. Je conçoy si peu, repliqua Tisandre, qu'il y eust quelqu'un au monde qui osast avoir l'audace de cesser de vous obeïr, que je n'ay garde de pouvoir comprendre qu'il y eust quelqu'un qui osast vous commander. En effet, adjousta-t'il, le moyen de penser que cette Fille admirable qui sçait toutes choses. . . . . . . . . . . Eh de grace Seigneur, interrompit modestement Sapho, ne me parlez point de cette sorte : car je sçay si peu toutes choses, que je ne sçay pas seulement si j'ay raison de parler comme je fais. Comme elle disoit cela, le Prince de Mytilene ayant fait apeller Tisandre pour luy dire quelque chose, il falut qu'il se separast de Sapho : il est vray qu'il ne s'en separa pas tout entier : car son coeur demeura dés ce moment la en la puissance de cette belle Personne. Cette amour ne fut pas mesme fort long temps cachée : car comme Tisandre estoit jeune, et d'une condition à ne se pouvoir cacher aisément, tout le monde s'aperçeut bien tost de sa passion pour Sapho. En effet il fut chez elle dés le lendemain des Nopces d'Amithone : et il luy rendit tant de devoirs, qu'on ne pût douter qu'il ne fust amoureux de cette admirable Fille. Ce fut alors que tous les plaisirs furent en leur plus grand esclat à Mytilene : car il n'y avoit point de jour qu'il n'y eust quelque divertissement nouveau. Cependant p. 346comme Tisandre n'estoit pas destiné à estre aimé de l'admirable Sapho, et qu'il n'avoit pas pour elle ce qu'elle avoit pour luy, je veux dire ce je ne sçay quoy, qui fait plus aimer que le veritable merite, elle n'eut que de l'estime pour luy, et de la reconnoissance pour son affection : sans pouvoir se resoudre à suivre le conseil de son Frere, qui vouloit qu'elle sacrifiast sa liberté à sa fortune, en respondant à l'amour de ce Prince. Mais comme Sapho haïssoit naturellement le Mariage, et qu'elle n'aimoit point Tisandre ; quand elle auroit esté assurée d'espouser ce Prince du consentement de Pittacus, elle n'y auroit pas consenty. Cependant comme il esperoit toûsjours de la fléchir, il ne laissoit pas, comme je l'ay desja dit, de donner mille divertissemens à toute la Ville : et cette petite Cour estoit si galante, que nulle autre ne le pouvoit estre davantage.
Épisode 49 : Damophile et les ennemis de Sapho – 5 min.
Les réunions de la petite société de Sapho suscitent l'envie d'une partie de la ville. Le bruit court qu'il n'y est question que d'objets sérieux traités avec pédanterie. Les femmes coquettes fuient Sapho, estimant qu'elle s'intéresse à des domaines auxquels les personnes du sexe ne doivent pas toucher. La réputation de Sapho est menacée, lorsqu'une dame nommée Damophile se met en tête de l'imiter et se proclame « la Sapho de son quartier ». Cette épigone s'entoure de maîtres qui lui enseignent les matières les plus savantes. Elle ne paraît jamais en société sans un livre à la main et refuse de parler à des gens apparemment moins savants qu'elle. Mais Damophile n'est que sotte et ennuyeuse.
Lire l'épisode ⬇En effet l'admirable Sapho, avoit inspiré un certain esprit de politesse, à tous ceux qui la voyoient, qui se communiquoit mesme à une partie de ceux qui ne la voyoient point : et je suis estonné qu'il ne se respandoit non seulement dans toute la Ville de Mytilene, mais dans toute l'Isle de Lesbos. La chose n'estoit pourtant pas ainsi : car il y avoit presques la moitié de la Ville, que l'envie, l'ignorance, et la malignité, empeschoient de profiter de la conversation de Sapho, et de celle de ses Amies. Mais à dire vray, elle ne perdoit guere à ne voir pas ces sortes de Gens, à qui la Grandeur de son esprit faisoit p. 347peur. Il n'en estoit pas ainsi des Estrangers qui venoient à Lesbos : car il n'y en abordoit aucun, qui ne fust à l'heure mesme chez l'admirable Sapho, et qui n'en sortist charmé de sa conversation : et certes à dire vray, ce n'estoit pas sans raison : car je ne croy pas possible de l'entretenir deux heures sans l'estimer infiniment, et sans avoir une grande disposition à l'aimer. Aussi estions nous cinq ou six hommes qui en estions inseparables ; qui suivions tousjours le Prince Tisandre quand il alloit chez elle, et qui ne laissions pas d'y aller sans luy, quand la rigueur de Sapho le rendoit si chagrin, qu'il n'y alloit pas. Cependant toute cette Cabale ignorante, ou envieuse, qui estoit opposée à la nostre, parloit de nous d'une si plaisante maniere, que je ne m'en puis souvenir sans estonnement : car ils se figuroient qu'on ne parloit jamais chez Sapho que des regles de la Poësie, que de questions curieuses ; et que de Philosophie : et je ne sçay mesme s'ils ne disoient point qu'on y enseignoit la Magie. Il est vray que ces ennemis declarez du bon sens, et de la vertu, estoient d'estranges Gens : car apres les avoir un jour repassez les uns apres les autres, je trouvay que les plus raisonnables de tous ceux qui fuyoient Sapho, et ses Amies, estoient de ces jeunes Gens guays, et estourdis, qui se vantent de ne sçavoir pas lire : et qui font vanité d'une espece d'ignorance guerriere, qui leur donne l'audace de juger de ce qu'ils ne connoissent pas : et qui leur persuade que les Gens p. 348qui ont de l'esprit, ne disent que des choses qu'ils n'entendent point : de sorte que sans se donner seulement la peine de sçavoir par eux mesmes comment parlent ces Personnes qu'ils fuyent avec tant de soin, ils en font des contes extravagans, qui les rendent eux mesmes ridicules à ceux qui sont dans le bon sens. Mais outre ces sortes d'hommes, qui ne sont capables que d'un enjoüement evaporé et inquiet, qui les mene continuellement de visite en visite ; sans sçavoir ce qu'ils y cherchent, ny ce qu'ils y veulent faire ; il y avoit encore des Femmes, que je mets en mesme rang, qui fuyoient Sapho, et ses Amies : et qui en faisoient des railleries à leur mode. Il est vray que c'estoient de ces Femmes qui pensent qu'elles ne doivent jamais rien sçavoir, sinon qu'elles sont belles : et qu'elles ne doivent jamais rien aprendre, qu'à se bien coiffer : de ces Femmes, dis-je, qui ne peuvent jamais parler que d'habillemens : et qui font consister toute la galanterie, à bien manger les Colations que leurs Galans leur donnent : et à les manger mesme en ne disant que des sottises, et en se plaignant bien plus aigrement, si on ne les traite pas assez magnifiquement, que si on leur avoit manqué de respect, en une chose plus importante. Il y avoit encore aussi d'une autre espece de Femmes, qui pensant que la vertu scrupuleuse vouloit qu'une Dame ne sçeust rien faire autre chose qu'estre Femme de son Mary ; Mere de ses Enfans ; et Maistresse p. 349de sa Famille, et de ses Esclaves ; trouvoient que Sapho et ses Amies, donnoient trop de temps à la conversation : et qu'elles s'amusoient à parler de trop de choses, qui n'estoient pas d'une necessité absoluë. Il y avoit aussi quelques uns de ces hommes qui ne regardent les Femmes que comme les premieres Esclaves de leurs Maisons, qui deffendoient à leurs Filles de lire jamais d'autres Livres que ceux qui leur servoient à prier les Dieux : et qui ne vouloient pas qu'elles chantassent mesme des Chansons de Sapho : et il y avoit enfin encore, et des hommes, et des Femmes qui nous fuyoient, qu'on pouvoit sans injustice confondre parmy le Peuple le plus grossier, quoy qu'il y eust des Personnes de qualité. Ce n'est pas qu'il n'y eust aussi quelques Gens d'esprit, preocupez d'une fausse imagination, qui avoient quelque disposition à croire que la societé où nous vivions, estoit presques telle que tant de sottes Gens la disoient : et qui sans s'en esclaircir, demeuroient dans cette erreur sans s'en desabuser. Il est vray qu'une des choses qui servoit à leur persuader, qu'en effet il estoit dangereux aux Femmes de vouloir mettre leur esprit au dessus des Rubans, des Boucles, et de toutes les bagatelles de la parure des Dames, fut une chose qui arriva, qui estoit sans doute assez estrange. Car imaginez vous Madame, qu'il y a une Femme à Mytilene, qui ayant veû Sapho dans le commencement de sa vie, parce qu'elle estoit p. 350alors dans son voisinage, se mit en fantaisie de l'imiter : et elle creut en effet l'avoir si bien imitée, que changeant de Maison, elle pretendit estre la Sapho de son Quartier. Mais à vous dire la verité, elle l'imita si mal, que je ne crois pas qu'il y ait jamais rien eu de si opposé que ces deux Personnes. Je pense Madame, que vous vous souvenez bien que je vous ay dit qu'encore que Sapho sçache presques tout ce qu'on peut sçavoir, elle ne fait pourtant point la sçavante : et que sa conversation est naturelle, galante, et commode. Mais pour celle de cette Dame, qui s'apelle Damophile, il n'en est pas de mesme, quoy qu'elle ait pretendu imiter Sapho. Cependant pour vous la dépeindre, et pour vous faire voir l'oposition de ces deux Personnes ; il faut que je vous die que Damophile s'estant mis dans la teste d'imiter Sapho, n'entreprit pas de l'imiter en destail, mais seulement d'estre scavante comme elle : et croyant mesme avoir trouvé un grand secret pour aquerir encore plus de reputation qu'elle n'en avoit, elle fit tout ce que l'autre ne faisoit pas. Premierement elle avoit tousjours cinq ou six Maistres, dont le moins sçavant luy enseignoit je pense l'Astrologie : elle escrivoit continuellement à des hommes qui faisoient profession de science : elle ne pouvoit se resoudre à parler à des Gens qui ne sçeussent rien : on voyoit tousjours sur sa Table quinze ou vingt Livres, dont elle tenoit tousjours quelqu'un quand on arrivoit dans sa Chambre, et p. 351qu'elle y estoit seule : et je suis assuré qu'on pouvoit dire sans mensonge, qu'on voyoit plus de Livres dans son Cabinet, qu'elle n'en avoit leû : et qu'on en voyoit bien moins chez Sapho, qu'elle n'en lisoit. De plus, Damophile ne disoit que de grands mots, qu'elle prononçoit d'un ton grave, et imperieux ; quoy qu'elle ne dist que de petites choses : et Sapho au contraire ne se servoit que de paroles ordinaires, pour en dire d'admirables. Au reste, Damophile ne croyant pas que le sçavoir pûst compatir avec les affaires de sa Famille, ne se mesloit d'aucuns soins domestiques : mais pour Sapho elle se donnoit la peine de s'informer de tout ce qui estoit necessaire pour sçavoir commander à propos, jusques aux moindres choses. De plus, Damophile non seulement parle en stile de Livre, mais elle parle mesme tousjours de Livres : et ne fait non plus de difficulté de citer les Autheurs les plus inconnus, en une conversation ordinaire, que si elle enseignoit publiquement dans quelque Accademie celebre. Mais ce qu'il y a eu de plus rare en la vie de cette Personne, est qu'elle a esté soubçonnée d'avoir promis à un homme à qui sa beauté avoit donné quelques sentimens tendres, de l'escouter favorablement, quoy qu'il fust tres desagreable : à condition qu'il feroit des Vers qu'elle diroit qu'elle auroit faits, afin de ressembler mieux à Sapho : jugez apres cela si la passion de passer pour sçavante, peut faire faire de plus bizarres choses que celle là. Ce qui rend p. 352encore Damophile fort ennuyeuse, est qu'elle cherche mesme avec un soin estrange, à faire connoistre tout ce qu'elle sçait, ou tout ce qu'elle croit sçavoir, dés la premiere fois qu'on la voit : et il y a enfin tant de choses fâcheuses, incommodes, et desagreables en Damophile, qu'on peut assurer que comme il n'y a rien de plus aimable, ny de plus charmant qu'une Femme qui s'est donné la peine d'orner son esprit de mille agreables connoissances, quand elle en sçait bien user ; il n'y a rien aussi de si ridicule, ny de si ennuyeux, qu'une Femme sottement sçavante. Damophile estant donc telle que je vous la dépeins, estoit cause que ces sortes de Gens qui ne voyoient ny Sapho, ny ses Amies, s'imaginoient que nostre conversation estoit telle que celle de Damophile, qu'ils disoient avoir imité Sapho : de sorte qu'ils en disoient mille bizarres choses, dont nous nous divertissions quand on nous les racontoit : nous estimant bien heureux, de ce que l'opinion que ces sortes de Gens avoient de nostre societé, les empeschoit de nous importuner, et de la venir troubler par leur presence.
Épisode 50 : L'amour malheureux de Tisandre pour Sapho – 2 min.
Tisandre défend Sapho et ses amies contre les calomnies. Puis, comprenant que son amour est sans issue, il décide de s'embarquer avec Thrasibule. Avant de partir, il demande à l'un de ses amis poètes, Alcé, de le rappeler souvent au souvenir de Sapho.
Lire l'épisode ⬇Pour Tisandre, comme il estoit amoureux, il eut bien de la peine à souffrir ces sots bruits : et il y eut deux ou trois de ces mauvais railleurs de beaux Esprits, qui ne s'en trouverent pas bien : car comme ce Prince estoit chagrin des rigueurs de Sapho, il les mal traita d'une telle sorte, qu'ils furent contraints de quitter la Cour. Mais Madame, pour ne m'arester pas p. 353trop longtemps à l'amour de ce Prince ; je vous diray qu'apres avoir essayé toutes choses pour gagner le coeur de Sapho, comme il estoit dans un desespoir extréme de cette opiniastre rigueur, le Prince Thrasibule qui estoit son Amy, arriva à Mytilene, apres avoir perdu son Estat, et toute sa Flotte, et n'ayant plus que deux Vaisseaux pour toutes choses. Cependant comme ce Prince a le coeur Grand et ferme, il ne laissa pas quelque temps apres qu'il fut arrivé à Mytilene, d'avoir la curiosité de voir l'admirable Sapho, pour qui il eut beaucoup d'estime. Mais Madame, comme ce n'est pas l'amour de Tisandre, qui est le principal sujet de l'Histoire de Sapho, je ne m'y arresteray pas davantage : et je vous diray que quoy qu'il semblast qu'elle le deust aimer, elle ne l'aima point : et qu'il en fut si desesperé, qu'il se resolut de s'embarquer avec le Prince Thrasibule, lors qu'il partit de Lesbos, afin d'aller voir si l'absence ne le gueriroit point : et en effet Madame, Tisandre partit, mais il ne partit du moins pas sans se plaindre, et sans dire adieu à l'admirable Sapho. comme ma Soeur sçavoit tous ses secrets, et qu'elle m'a raconté depuis son despart de Lesbos, tout ce que je ne sçavois pas de sa vie, j'ay sçeu que cette conversation fut une des plus belles conversations du monde : car enfin Sapho agit avec tant d'art, qu'elle fit comprendre à Tisandre qu'elle n'estoit pas coupable de ce qu'elle ne respondoit point à son amour : et elle luy persuada presques qu'elle avoit apporté autant de soin à tascher p. 354de forcer son coeur à avoir de l'affection pour luy, qu'il en avoit apporté luy mesme à se faire aimer d'elle : de sorte que de cette maniere il se separa de Sapho sans s'en pleindre, quoy qu'il fust le plus malheureux de tous les hommes. Lors qu'il partit de Mytilene, il donna commission à un homme apellé Alcé qui a infiniment de l'esprit, et qui fait aussi fort joliment des Vers, de parler de luy autant qu'il pourroit à l'admirable Sapho : et de tenir un conte exact de tout ce qui se passeroit durant son absence, afin de le luy redire à son retour. Mais à dire la verité, il ne pouvoit choisir un homme plus assidu que luy chez la belle Sapho : car comme il estoit amoureux de la charmante Athys, qui estoit eternellement en ce lieu là, il luy estoit aisé d'estre fidelle Espion de Tisandre : et il estoit d'autant plus propre à cela, qu'Alcé est un Garçon adroit, plein d'esprit et grand intrigueur.





